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Dire

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NOUVELLE REVUE DE PSYCHANALYSE

Numéro 23, printemps 1981


Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation
réservés pour tous les pays.

© Éditions Gallimard, 1981.


TABLE

Jacques Roubaud Dire la poésie. 5

François Gantheret Une parole qui parle d'elle-même. 23


Michel Schneider Dites-moi que je rêve. 37

Joyce McDougall Corps et métaphore. 57


Masud Khan Personne ne peut dire sa folie. 83
Michel de M'Uzan Dernières paroles. 117

Michel Gribinski L'avenir des mots. 131


John Forrester Du sublime au ridicule. 155

Christian David Si quelqu'un parle, il fait clair. 175


Michel Deguy Figurer le rythme, rythmer la figure. 189
Liliane Abensour Transe et transcription poétique. 199
Herbert Read Mythe, rêve et poésie. 207
Annie Anzieu Rencontres. 221

Octave Mannoni Le langage ésopique. 237


Francis Pasche Poésie et vérité dans la cure. 251
Daniel Widlôcher L'interprétation entre guillemets. 263
Pierre Fédida Ouvrir la parole. 279

Jean Starobinski Dire l'amour. 299


Jacques Roubaud

DIRE LA POÉSIE

S'établir par la voix dans le silence le presque silence est une expérience
quasi pour ainsi dire opaque opaque à soi-même La voix ne ren-
contre pas de réponse ni de l'air ni de la bande mince brune qui défile en
bruissant en chuintant dans le magnétophone devant soi ni des têtes qui font
face dans une salle écoutant ou dormant ou poursuivant quelque voie
intérieure parallèle pendant qu'il est dit de la poésie

Pourtant si j'aborde chaque occasion de dire sans angoisse si je m'en sou-


viens sans regret si je ne regrette aucun de ces remuements monotones de
l'air même s'ils n'aboutissent jamais qu'à leur pure et propre fin avec
l'arrêt physique de la voix sans exaltation sans effet sans écho sans
conviction C'est que jamais réellement privée jamais entièrement publique
la voix disant la poésie manifeste un mode original particulier
autonome d'existence de la poésie

Disant cela précisément je suppose naturellement que ce qui se dit


alors est poème pas autre chose et qu'il s'agit de poésie se reconnaît
avant tout en cette espèce de la parole qui fait que c'est dans la poésie
que je parle que c'est poésie volontairement que je parle à l'exclusion et au
détriment des autres manières de parler Comme la poésie se situe à
sa manière propre dans la page à la différence de toutes les autres dispo-
sitions ce que la page reconnaît et accueille et semblablement à
l'oreille la voix car Poésie est définition volontaire
DIRE

Dans une petite salle une fois à la chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon


les auditeurs assis sur des coussins confortables il y avait vingt trente per-
sonnes je disais des poèmes composés pour être entendus je lisais
avec beaucoup de lenteur je parlerai de cette lenteur C'était un après-
midi en juillet et à la place de vitres dans cette salle au premier étage il y avait
devant les ouvertures dans le mur pas vraiment des fenêtres de grandes
feuilles de papier semi-transparent translucide

Et au-dehors il y avait un peu de vent au-dehors le vent secouait un arbre


frottait des branches feuillues sur les feuilles de papier et la lumière du
soleil se décomposait en traversant avec des roux des violets des verts
intenses Comme si la lumière en frottant les arbres en se décompo-
sant pénétrait avec le bruit lui aussi brouillé

Et je voyais et entendais la lumière se décomposant le bruit de l'arbre


frotté de vent je les entendais dans les silences de ma propre voix disant ces
poèmes qui sont de silence de nuit de sommeil et de non-sommeil avec le plus
de silence possible au bout des lignes très courtes alignées au début
des poèmes existant sur la page comme on peut les voir sur la page courtes
lignes de peu de mots et

Ce jour-là à cause de la feuille de papier décomposant la lumière froissant le


bruit de vent dans les branches agitées j'ai pensé j'ai reconnu qu'il exis-
tait pour moi un accord entre l'existence momentanée sonore des
poèmes et ce lieu dans lequel ils étaient l'un après l'autre
appelés Cependant que je parlais à travers les feuilles de papier
translucides du silence qu'ils parvenaient aux têtes intraduisibles me faisant
face les couleurs chachutées froissées d'un arbre de voyelles et
comme dans le vent indéfiniment indistinctement répétables
transmettant leur lumière brouillée malgré les sauts de la voix les sauts
de voix et d'attention les feuilles de buvard de l'attention
DIRE LA POÉSIE

Une autre fois pendant le festival international de poésie de Cambridge en


1977 toute la semaine pendant toute la semaine il y avait des lectures
toute la journée quelque chose comme huit ou neuf heures de lecture et j'allais
à toutes dès le deuxième jour j'allais à toutes les lectures je m'installais dans
la salle inconfortable une salle de réunion des étudiants de Cambridge parmi
les grincements de vieux bois habitué à la polémique aux éclats aux discours aux
suaves Oxoniens je m'installais dans ces voix anglaises

Bien sûr la masse des lectures était anglaise avec un saupoudrage de fran-
çais d'italien d'américain je me souviens de la lecture de Jean Daive il a lu
décimale blanche il a lu en entier décimale blanche et la version anglaise
était lue par Michael Edwards en alternance parfois même simultané-
ment les voix inégalement se recouvrant se superposant J'avais
espéré aussi entendre Denis Roche mais comme à son habitude au der-
nier moment il n'est pas venu il a envoyé son télégramme grand-mère
malade

Et Fielding Dawson le Black Mountain prosateur était tellement


saoul qu'il est resté dix minutes devant le micro sans pouvoir parler sinon pour
se plaindre de la trop forte lumière il n'a rien pu lire ce qui était parfaite-
ment adéquat pour de la prose dans un festival de poésie à ce qu'il m'a semblé
personne ne parlait à sa place ne bougeait personne ne disait rien ne faisait
rien pour l'empêcher de se débrouiller de son silence ivre tout le monde
dans la salle se taisait en anglais c'était une fort intéressante expérience
ethnologique en somme qui aurait dû être filmée par Jean Rouch pro-
sateur américain en East Anglia Mais ce n'est pas de cela que je voulais par-
ler

Ce dont je me souviens surtout en ces journées c'est d'être entré dans


une masse de parole de poésie toutes les variétés de voix de poésie en anglais
de toutes provinces voix galloises et angliennes et cumbriques et
oxoniennes voix de tweeds de limericks voix shakespeariennes words-
worthiennes dylanthomasiennes voix de Wendy Mulford dans son pantalon
de corsaire stevensonien bleu et les chuintantes de Sorley Mac Lean disant en
scottish gaelic puis en anglais l'anglais n'était guère différent du scottish
gaelic en sa diction 1 like Parish me dit-il plus tard à Toronto I like
Parish but it is a wickéd town
DIRE

J'entendais sur une durée considérable des voix de poésie existant


à la suite dans l'oreille et pour la première fois une dimension irremplaçable
de la poésie dite m'est apparue qui était quelque chose de presque
invariable s'avalant soi-même de son en son dans la successivité de la voix
se prolongeant de silence en silence toute seule comme si elle était
seule presque indépendamment de la présence de l'auditoire

La poésie orale peut exister sans auditoire il y a ces bergers érythréens


ou soudanais (?) dont parle Ruth Finnegan ils disent à haute
voix pour eux seuls chacun dit pour son troupeau lui chante lui récite ils
se taisent devant toute présence humaine ils disent à haute voix pour eux seuls
et certes on pourrait prétendre que leur troupeau est leur auditoire les
têtes troupeau de l'auditoire Mais ils ne disent leur poème que s'il n'y a per-
sonne aux alentours que la végétation les chemins et le bétail

J'imagine ces voix crépusculaires de champ en champ chaque poète avec


son propre troupeau qui sert d'oreilles indislensables mais sans réponse
J'aime cette espèce de tradition de broutadours

Et chaque voix anglaise ainsi en cette semaine de Cambridge était pour


moi comme devant un champ de têtes broutantes et ruminantes dont je fai-
sais partie devant la pure physique laineuse de la parole de la voix vous
amenant à la proximité de l'endormissement comme sous la phrase foré-
zienne de L'Astrée en son bois noir un lecteur du sentiment géographique
de Michel Chaillou

Et c'est pourquoi j'ai quelque gêne devant la professionnalisation extrême de la


lecture américaine tellement audience-oriented comme on dit son
succès même et il est considérable grandes performances où ne s'endort
nul auditoire ni ne se raréfie mais son succès tend à une dilution tran-
quille de la poésie comme s'il y avait dans une voix mettons tant de
quanta de poésie à répandre à distribuer en l'air réceptif il faut les divi-
ser par le nombre des oreilles sans favoriser aucun sourd
DIRE LA POÉSIE

La lecture américaine en son excellence rendra plus difficile la survie


de ce mode presque solipsiste d'existence de la voix de poésie
dont je parle ici

Le troubadour Pierre d'Auvergne vieux professionnel s'il en fut Dans sa


satire cantarai d'aqest trobador il met en scène quelques-uns de ses
contemporains ses excellents amis et rivaux tous parfaits professionnels
de la poésie comme lui et quand il dit de Giraut de Bornelh qui fut le
maître des troubadours à ce qu'on rapporte et Dante le dit encore de
Giraut de Bornelh qu'il semble une outre sèche au soleil et que
son chant est maigre et souffrant comme celui d'une vieille porteuse d'eau

Je me souviens que Giraut de Bornelh défend contre Raimbaut d'Orange


le parler clair le parler pour tous il veut lui le parler transpor-
table de la poésie qui n'endort pas les têtes de l'auditoire et qui ne les rend
pas perplexes il aime Giraut que les voix rauques ou claires portent
jusqu'aux fontaines ses mélodies

Alors je me dis que Pierre d'Auvergne a parfaitement éclairé déjàau


douzième siècle d'ironie le paradoxe de la diction mimétique de la poésie
celle qui veut être à la fois toutes les oreilles qui la reçoivent
qui veut être l'outre ou la jarre et l'eau et la jeune fille la por-
teuse d'eau qui la boit ou la porte à la fontaine

Car il faudrait que le corps de cette voix s'entraîne se forme


s'adapte pour être tour à tour le simulacre l'acteur de tous les corps
qui entendent le virtuose de tous les instruments auditoires

Et que devient alors cette poésie quand comme dit Pierre d'Auvergne
les bergers s'en mêlent quand les enflabotz des bergers les flûtes
couvrent les violons des syllabes professionnelles des rimes ou plus exac-
tement peut-être quand voix et oreilles cessent de jouer leur partie
propre s'échangent se perturbent comme dans une cinquième sym-
phonie exécutée par le portsmouth sinfonia orchestra
DIRE

La diction que j'expérimente est au contraire monotone répétitive


imperméable indiffrente endort et attend et récidive la voix
reste semblable à la voix qu'elle était dans les lieux les moments de
la composition

Je disais certains poèmes pendant le temps de leur composition dans une chambre
où je m'asseyais devant une fenêtre où je voyais un pin et derrière
un fouillis de cèdres et dans la vitre la plus haute un passage de nuages
poussés par le vent qui en ce lieu est une donnée incessante du ciel
des bruits des arbres de la lumière

Et voilà qu'au-dessous du carreau dans lequel était le ciel et les hésitations de


nuages glissant de gauche à droite ou de droite à gauche selon le vent étaient
les branches les plus hautes du pin devant la fenêtre et tout en parlant
pour moi seul ces poèmes en les disant pour moi seul en l'état
qu'au moment de les dire j'avais atteint

Je me demandais comment sans voir les nuages bouger s'il n'y


avait pas de nuages par exemple ou si j'étais placé de telle manière que je ne
pourrais pas les voir comment s'il n'y avait pas le silence de nuages en mou-
vement ni les bruits localisables des branches de la branche de grenadier
frottant les vitres basses je me demandais comment je saurais d'où venait
le vent

C'était une question parfaitement vaine mais elle m'occupait l'esprit


pendant que je disais selon cette voix particulièrement lentement et
sourdement une version des poèmes que je composais alors pour être
dits selon cette voix et la vanité même de la question sa non-pertinence au
regard des poèmes qui parlent de sommeil de non-sommeil pendant que
la lumière s'accrochait aux cèdres les noircissait cette interrogation entière-
ment hétérogène à la poésie était une manière de parvenir pourtant
à dire sans vouloir dire qui était la manière de dire à voix sourde pour
DIRE LA POÉSIE

moi qui se présentait alors et permettait à la voix parvenue au bout de ce


qui existait alors de ces poèmes de les prolonger encore un peu de me rap-
procher de leur achèvement

Et ainsi dans la salle où plus tard je les disais à Villeneuve-


lès-Avignon la lumière brouillant les arbres à travers les feuilles de papier
translucide au silence créant cette marge violette et verte et mélangée de bruit
àchaque page de voix la voix disant ces poèmes alors d'une certaine
manière gelés en une page arrêtés comme le sont les poèmes une fois écrits
quoique pas complètement pas entièrement immobilisés comme je vais
dire les poèmes composés pour la voix ne peuvent pas vraiment être
fixés dire bouge les disant donc je retrouvais les dispositions
semblables de silence de calme d'éloignement et sans doute est-ce
pour cela que je conserve une idée si favorable de cette lecture de
son environnement

Et parce qu'aussi la lumière en pénétrant brouillée pénétrait peu et


donc la salle avec ses coussins était sombre alors que dehors
était lumière violente et vent et la pénombre alors permettait à ma voix
de faire s'établir ces poèmes qui ont tant de silence de nuit dans le silence
et la presque obscurité face aux collines moutonnantes des visages
des coussins

Car le lieu de la composition des poèmes dont je parle avait été double
et son deuxième versant était une autre chambre sans pin ni cèdres ni
nuages vent une autre chambre où je m'éveillais dans la nuit
face au jaune de la minuterie nocturne dans la cour et quand je disais
ces mêmes poèmes et d'autres qui sont dans la même construction qui sont
non de la lumière descendante dans les tilleuls ou les herbes qui la
crachent puis la cachent mais de cela précisément que je voyais en
m'éveillant dans le noir dans cette autre chambre seul

Et quand je les disais à voix très basse c'était la nuit la tête sous la lampe
tournant les feuilles une à une du papier où ils existaient où
DIRE

existaient déjà ceux très semblables composés dans des circonstances très
semblables je m'éveillais nuit après nuit une goutte ponctuation à
ma voix toujours la même se préparait à tomber du robinet qui ne
fermait pas je l'attendais elle absorbait mon attention retirant de
ma voix basse lisant les poèmes toute intention toute persuasion toute cer-
titude afin encore que la voix continue d'elle-même au-delà de ce qui
était déjà écrit peut-être pour le répéter pour le bouger d'un mot dépla-
cer d'un intervalle d'une ligne pour aller un peu plus loin avant que la
goutte d'eau à nouveau tombe

C'est pourquoi ces poèmes dont je parle que je vous décris de la voix la
singularité de leurs mots et lignes et découpages de leurs frontières des répéti-
tions des successions ont une particularité nécessairement invisible dans les
pages et que seule la voix peut essayer de rendre en se renouve-
lant et s'effaçant et que ne pourrait approcher qu'une débauche de
papier inconcevable celle de ne pas être fixés

Je veux dire que pendant les six ou sept années où ces poèmes ont existé
avant d'être posés pour un livre à chaque lecture à chaque copie manus-
crite de leur ensemble quelque chose changeait je leur faisais subir des
variations minimales l'ensemble de ces poèmes était accumulation de
variations minimales

Et pas seulement en ce que certains de ces poèmes que rencontre la voix


lisant sont très proches de certains autres précédemment lus et enten-
dus presque identiques à un mot près une disposition de lignes
imbrications et empiétements du quasi-identique mais en ce que en
chacun des blancs des intervalles des silences des ordres de syl-
labes des mots d'appel étaient changés à l'occasion de chaque lecture
dans le moment même de chaque lecture si bien que je n'immobilisais aucun
poème

Et ils changeaient aux circonstances de la parole à cause d'une lumière


brouillée à travers un papier tendu et translucide à cause d'une goutte d'eau ne
DIRE LA POÉSIE

se décidant pas d'une branche de pin s'inclinant contre le vent s'incli-


nant et revenant et s'inclinant sous le vent ni visible ni sensible

Parce qu'une circonstance de la parole pénétrait le poème pour en changer brus-


quement quelque chose même infime une lettre, un point.

Il est possible d'envisager cela le maintien de poèmes dans un état de


variantes perpétuelles d'eux-mêmes chaque poème n'est qu'une variante mais
il n'y a pas de vraie version comme une extension relativement mesurée
réglée intentionnelle limitée d'une pratique de lecture qui est
extrêmement banale ancienne répandue quoiqu'en général involon-
tairement et par hasard

Je m'aiderai encore d'un exemple anecdotique à Villeneuve-lès-Avignon


toujours mais un autre été quelqu'un je crois qui devait lire
n'était pas là et il y avait quelques personnes dans la même salle
dont j'ai parlé qui attendaient il y avait là Joseph Guglielmi et comme
nous avons une passion commune pour Reverdy nous avons pris Plupart
du temps et nous nous sommes mis à en lire

J'aime lire les poèmes des autres au moins autant que les miens j'aime aussi
les écrire mais ceci est une autre histoire Nous nous sommes mis à lire
Reverdy poème après poème sans ordre et parfois nous lisions tous les
deux le même poème et parfois nous relisions un poème déjà lu nous alter-
nions nous avons lu ainsi assez longtemps plus d'une heure la
personne qui devait venir n'est pas venue c'était le matin l'été nous
n'avions nullement préparé cette lecture et

A cause de cela à cause aussi peut-être d'une certaine tranquillité trom-


peuse de l'apparence d'encre incolore de la poésie de Pierre
Reverdy et de la nonchalance estivale de notre œil il arrivait que
nous nous trompions sur certains mots ou sur les sons de ces mots ou
sur la succession des mots des vers dans le poème ainsi pris à la page
DIRE

Et le résultat de cette bilecture s'il avait été enregistré se serait révélé


présenter des différences notables avec le texte imprimé je ne dis pas
que ces innovations essentiellement en ce qui me concerne invo-
lontaires avaient le moindre intérêt intrinsèque mais elles donnent un
exemple d'une technique de lecture conduite par ce que j'appellerai
la stratégie de l'inattention
je me souviens d'en avoir entendu une significative de la voix du même
Joseph Guglielmi lisant ainsi dans son propre livre la préparation des
titres

Ce mode de lecture dont les expériences de renouvellement des poèmes dont


je parle résultent en partie n'est ni improvisation ni ornementation
il est jeu de la voix lisant la poésie mais se laissant pénétrer de
distraction intérieure et extérieure voix perméable aux sollicitations
du moment

J'aime particulièrement l'angoisse légère et vertige que me procure la


lecture dans ces conditions et dispositions d'une traduction non réelle-
ment fixée le texte et la traduction sous les yeux ensemble la traduction
brouillon encore avec ses hésitations notées incertitudes qui devront être
résolues brusquement si je lis tout cela devant moi têtes mou-
tonnantes devant moi ce qui est insoluble s'ellipse cahots d'erreurs caillots
de balbutiements violences hirsutes au texte à la langue

Mais parfois aussi des plages fluviales de vitesse tranquille et encore


des allongements non prévus quand d'autres poèmes proposent leurs bribes
appelés par un chaînon un pivot un oreiller de mémoire

Les raccourcissements les plus vraisemblables produisent l'équivalent


instantané et oral des haiku de John Cage arrachés au Journal de
Thoreau ou des radios que Ronald Johnson déchiffre fait apparaître
par du blanc effaçant certaines lettres et sans autres modifications dans
Paradise lost titre qui précisément selon ce principe contient
radi os
DIRE LA POÉSIE

Ainsi ne lire ne dire que les mots retenus dans la page par la vitesse de
l'oeil qui la parcourt la traduction par la voix de la page avec ses
glissements de consonnes ses embrayages ses résurgences mes parents
étaient pauvres mais honnêtes saute tout cela dit l'homme à la barre
la voix saute des lignes de poésie s'évanouissent parce que la poésie
est un boojum sur la langue

Dire la poésie n'est pas une chose privée dire la poésie n'est pas une chose
publique dire la poésie garde la même voix et ce n'est pas que la voix de dire
la poésie est la même dans la chambre où vous êtes seul et dans la salle
où quelques têtes devant vous s'endorment de ce que vous dites la poésie
parce que seul vous dites la poésie comme si vous aviez une foule devant
vous ou symétriquement parce que vous parlez devant un auditoire
comme si vous étiez seul

Mais seulement parce que la voix de dire la poésie n'est pas sensible
à cette différence de situation qu'elle s'établit idéalement dans
un air sans obstacles prête à faire vibrer élocutoirement l'air par
balancements et inversions discontinus jusque dans les régions les plus
éloignées du sombre globe terrestre se propageant en ligne droite donc
courbe jusqu'à vous revenir un peu plus d'un jour plus tard derrière
la tête après avoir parcouru un grand cercle de 40000 kilomètres

Ni privée donc ni publique mais seulement physiquement dans


l'indéfini et c'est pourquoi c'est une voix intentionnellement sans
mémoire et c'est pourquoi j'ai en ces pages de partition d'une
prose orale indifféremment parlé de dire ou de lire la poésie que
j'ai supposé que dire est lire par la voix

Et cela vient de ce que dire sans support la poésie supposerait son


existence intérieure par la mémoire en vous et comme l'enseigne le
mythe de la mémoire l'objet et la mémoire de l'objet le poème et sa
mémoire sont des jumeaux
DIRE

Comme deux gouttes d'eau ils sont semblables comme deux gouttes d'eau ils
semblent l'un être l'autre et l'autre l'un mais en même temps et
tel est le détour le piège le quark du mythe de la mémoire tel qu'il nous
a été rapporté

En même temps alors l'objet le poème jumeau de sa mémoire en la


mémoire aussi est mémoire de sa mémoire et si la mémoire du poème est
en vous quand vous lisez quand votre voix sort de vous-même pour le dire
quand vous êtes soudain en train de dire la poésie telle qu'elle est dans votre
mémoire

Alors le poème devenant mémoire de cette mémoire qui est en vous et la


poésie deviennent infiniment privés et cela quelle que soit la circons-
tance publique ou privée de dire et

Comme ce qui est aussi infiniment privé ne se peut dire en le disant vous
mimez ce qui serait dicible si cela l'était et vous vous approchez
dans le meilleur des cas du spectacle de vous-même de votre représentation
en tant que récipient de cette mémoire la poésie si privée

C'est une chose excellente peut-être professionnellement parlant que la


représentation égotique de la poésie mais encore faut-il acquérir des
techniques un métier et ce n'est pas pas du tout ce mode de vérifi-
cation de la poésie par la voix dont je m'efforce de donner ici une idée

Disant cela je ne veux pas cependant prétendre que pour cette manière de
dire la poésie la page existante de livre ou papier un manuscrit tapus-
crit soit une condition indispensable en soi mais seulement que la feuille de
papier avec ses signes notés du poème est une mémoire oblique
et qu'il faut cela une mémoire oblique pour éviter le trou de l'infiniment
privé
DIRE LA POÉSIE

Il existe d'autres mémoires obliques du poème les troubadours en avaient une


la musique dans la musique ils enfermaient le privé des mots leur
mémoire

Et plus généralement la poésie comptée rimée avait un peu quelque chose


comme cela par l'espèce de musique métrique et rythme son rythme cette
comémoire elle avait les timbres les échos Castor et Pollux des rimes

La poésie japonaise ancienne avait un mode de diction chantée qui n'était pas
musique qui était support de la voix disant la poésie et c'est ainsi que l'on
pouvait dire même seul que l'on composait comme nous l'apprend
une description du grand Teika chantonnant tout seul dans le palais
impérial ses poèmes l'hiver sous sa lampe désespérée dans le noir

Ainsi pour moi le livre le poème dans le livre est le jumeau du poème
présent que je lis mais séparé n'est pas son reflet inarrétable pas son
fantôme Les Américains d'ailleurs rusés comme toujours ne récitent
pas ils lisent ou s'ils ne lisent pas comme Ginsberg parfois ils
chantent

J'imagine qu'une autre voix que celle qui dit ou encore la même voix mais
antérieure recueillie par un quelconque moyen mécanique pourrait
jouer contre la voix présente qui répéterait aussitôt ce qu'elle vient
d'entendre mémoire immédiate de poésie de même que la voix qui lit
en fait répète ce que l'oeil vient de lui dire ce qui instantanément
muettement vient de se dire pendant que l'œil lit

Ainsi finalement chaque occurrence de dire la poésie est comme


une page d'un traité de mémoire comme le compte rendu d'une expé-
rience de mémoire avec ses protocoles ses conditions de restitution
DIRE

Dans la voix la méthode de la mémoire est la digression et ceci que


j'ai construit en commentaire introductif à des poèmes que je ne
dirai pas ce prologue explicatif sans intention didactique pourtant est de
nature délibérément digressive l'absence d'une construction décidée
ininterrompue est sa caractéristique première

Inlassablement la pensée de dire s'abandonne à de nouveaux commence-


ments retournant par des chemins de traverse eux-mêmes multipliés
en un réseau capillaire en chevelure de récits à son objet originel

Les pauses continuelles pendant que la voix reprend souffle sont le mode
le plus convenable à la contemplation on dit comme on contemple
En poursuivant différentes couches de sens pour l'examen d'un objet
unique la contemplation orale reçoit à la fois l'impulsion de nouveaux
départs et la justification de sa course irrégulière

Ma voix l'expérimente d'autant mieux sa discontinuité en silences absorbe


d'autant plus que sa relation est plus indirecte à la mémoire qui lui donne
naissance comme je l'ai dit précédemment

Et le contrôle froid enthousiaste et neutre de la transvocation même


s'il est destiné à s'évaporer instantanément après la mort physique du
dernier formant est multiplié par l'identification brusque de la précision
minutieuse dans la profération des voyelles aux proportions vagues et
intellectuelles des ensembles

Comme si l'exactitude profonde du souvenir ne pouvait être poétiquement


appréhendée et dite pratiquement que par une immersion véloce
dans la variété totalement éparpillée des hauteurs
DIRE LA POÉSIE

C'est pourquoi alors que la diction mémorisée ou la diction persuasive


additionnent les gestes les sincérités ou les provocations pour soutenir
l'intention et la progression des fragments la poésie existant dans la voix
s'arrête et repart presque avec chacun d'entre eux comme aux
moments insulaires de sa composition

Cela sera vrai tout particulièrement de cette espèce de poèmes dont je


parle qui sont poèmes de contemplation contemplation méditante de quelques
mots silence nuit lumière goutte dormir fenêtre râteau
tilleul noir mots variés sur leurs oreillers morphologiques ou tour-
nant sur le pivot d'un article nuit une nuit noir le noir une
goutte un silence dors dormir

Mais prise dans la contemplation telle ma voix ne peut viser à convaincre


l'auditeur non plus qu'à l'entraîner dans le labyrinthe du conte
elle n'offre rien

Extérieure à ma voix l'explication buterait sur la résistance poétique à


la période la longue méfiance envers l'héritage rhétorique et scolaire de
la séduction de la confession les vagues de la voix produites tout à
fait sans appréhension l'une après l'autre se prêtent on ne peut plus
malaisément aux belles configurations de discours

La mémoire dans la voix de poésie demeure explication intérieure


et non l'intérieur sortant de soi pour expliquer l'intérieur à l'extérieur
car

L'explication vocalisée abolirait la frontière et membrane de silence


nocturne où l'intérieur rumine les bruits diurnes et quotidiens
entendus pendant que se passe à l'intérieur de la voix ce dont
la mémoire a à se préoccuper il n'y a pas de secret parce que il
n'y a pas de sang sur le plancher de la salle à manger
DIRE

Lentement et inévitablement comme les chevaux ou les majuscules


les périodes disparaissent du paysage de ma voix

Ce qui reste est un mariage temporel des articles du vocabulaire et d'une


campagne

Peut-être quelque chose de la qualité de la possession demeurera


dans ces lectures que j'expérimente

Contre l'effort de contrôle de cohérence d'exhaustivité la brusque


étoile d'une contraction du réel feu d'artifice anciennement enfermé en neu-
rones éclate comme le merlin tombant sur la nuque dans l'obs-
curité des abattoirs la violence du cri qui se précipite vers l'oreille

Le véridique incorporé à la danse de la mémoire dans ma voix résiste


à toute projection par quelque moyen que ce soit dans le royaume de la
connaissance

Dans l'île lente de la voix la connaissance poésie n'est qu'un champ de


conditions son objet même ne se déterminant précipité dans le verre de
la lecture que par le fait d'être constitué conditions à travers
la parabole exubérante des récurrences la possession par ma voix n'est plus
qu'un ordre instantané elle n'a plus d'existence antérieure à ce
quelque chose surgi se représentant soi-même

La voix de poésie appelle son objet comme la constellation l'étoile


Elle n'en contemple ni la lumière ni les lois

Ma voix qui ne sortait pas du coeur où elle aurait été par cœur enfermée ma
voix monocorde de poésie de dire la poésie sans qu'il y ait dessus ni
DIRE LA POÉSIE

dessous ni avant ni après sans esclaffement sombre sans autour


tous les points cardinaux dans la bouche la voix de surface de la poésie celle
que je dis apparue se mesurant aux silences avec cette lenteur
que je n'ai cessé d'imposer ici à ma voix s'éteindra et il n'en demeurera
rien elle aura été un moment nouvelles d'éden étale quelque
lampe mouillée de noir

Mais auparavant au commencement de dire j'aurai ouvert le livre de ces


poèmes je l'aurai posé devant moi j'aurai pris le silence qui est là
toujours en entier dans le creux entre deux pages ouvertes et je
l'aurai déplié devant vous

NUIT

nuit
tu viendrais

les lumières
pousseraient
sur les pentes
vidées de jour les

tilleuls en
seraient
sombres

JACQUES ROUBAUD
François Gantheret

UNE PAROLE QUI PARLE D'ELLE-MÊME

Ne te sont donc connus nombreux vivants?


Sur le vrai ne va ton pied, comme sur un tapis?
Va, mon Génie, avance
Nu dans la vie, et n'aie souci!1

Du poème d'Hôlderlin vient l'évidence que le génie poétique est marche


royale dans le vrai. Il ne convient pas de commenter, d'effilocher laborieusement la
tapisserie somptueuse, et pas davantage de s'y glisser indûment, voire d'en détour-
ner la gloire à son profit. Ce qui convient, c'est le contre-chant, qui s'élève en tout
homme convié à l'œuvre d'art hommage à l'œuvre, selon sa nature et sa fonction,
qui est de lancer de longues résonances, des ondes de mots qui ne sont pas violence
à la Nature, mais la Nature même, ordonnée, ouverte, créée. Le Génie poétique
il faudra en soutenir l'idée est l'œuvre humaine unique, miraculeuse, en laquelle
le langage, les mots, ne sont pas violence aux choses, mais sont les choses mêmes,
la douceur et la douleur des choses, sont les choses qui deviennent dans l'homme
qui devient. De cette longue boucle en laquelle les mots du poète nous saisissent et
nous redonnent le monde avec un sens nous mettent dans le vrai appelons
encore Hôlderlin à témoigner, à affirmer « Les dits qui s'éloignent de la terre [.]
retournent à l'humanité. »
Il ne convient donc pas de définir et tant pis pour les « scientifiques » ni
ce qu'est le poétique ni ce qu'est le vrai mais d'en éprouver l'évidence, de s'y livrer
sans retenue. Il suffit que ces mots-là, le poétique, et le vrai, brillent dans notre
vie d'un éclat où se devine l'évidence, et l'évidence de leur lien. Notre seule tâche
est alors de servir cette évidence, ce qui ne veut d'ailleurs pas dire que nous ayons
à en enrichir l'éclat comme l'on frotterait un étain on ne peut s'en rendre maître,
et nous n'aurions qu'un jouet mondain entre les mains. Mais ce qui ne veut pas dire

1. Hôlderlin (1803), « Blôdigkeit » (Timidité), trad. M. de Gandillac.


DIRE

non plus servir comme on sert un maître, une messe ou un Dieu. L'humilité ne
convient pas davantage, à se faire humble on devient on se fait petit, et le
ciel reste vide. Servir l'évidence, c'est ouvrir les yeux et les oreilles, lui faire place
par un élargissement interne de nos sens, et de notre pensée comme sens, et l'évi-
dence est, et de plus en plus, cet espace ouvert en nous. A l'accueillir, nous la fai-
sons. Tel est le cadeau poétique, qu'il nous fait donateur.
En ce point, parler de la psychanalyse fait naître une crainte, illégitime. Il
semble que l'on convoque la ferraille et la quincaillerie d'une technique, là où il
est question du divin. Crainte illégitime si l'analyse n'est que ferraille technique,
si elle ne l'est pas seulement provisoirement, faussement, par une boiterie de sa
marche qui n'indique rien d'essentiel sur son projet véritable, comment pourrait-elle
nous intéresser, au point d'y mettre une vie, et de lui confier des vies?
Mais n'en dirait-on pas autant de toute activité humaine? Bien sûr, à condi-
tion toutefois qu'elle garde un soupçon de liberté. Tel est le scandale ultime du tra-
vail concret auquel le plus souvent est enchaîné le travailleur, qu'il exproprie de
cette nécessité vitale que l'activité transformatrice soit œuvre de nous-mêmes. A
cette énorme, mais non fondamentale réserve près, bien sûr, il en va de même pour
toute activité humaine. Aucune ne peut se passer, sous des formes proclamées ou
confuses, de prétendre à créer du beau et du vrai dans le monde et en nous, dans le
monde selon nous, qui ne sommes du monde que par cette voie.
Mais, de dire comment, cela appartient à chacun, car ce n'est que de son expé-
rience sensuelle concrète, du sein de son activité, que chacun peut en servir l'évi-
dence. Et, naturellement, depuis la mienne, je veux affirmer que l'analyse est au plus
proche de cette nécessité! Que les autres, parlant de leur univers fabricateur, concret,
disent leurs mots, où je reconnaîtrai l'identique à moi, et par lesquels je saurai que
je suis aussi laboureur, ou mathématicien.
Quant à l'analyse, je lui donne une priorité, par ce qui l'ordonne tout entière
le silence. Car si l'analyse est parole on nous l'a assez rabâché! c'est parce
qu'elle est d'abord et avant tout, en fondation, silence. L'angoisse, les soucis, la
quotidienneté, les symptômes, qui s'y déversent, trop-plein de corps, y trouvent l'en-
tour d'un espace qui les empêche de coller à vif à la chair, leur donne une autre
peau, les fait se dire, c'est-à-dire exister humainement, avec un écart. Cette frange,
c'est le silence de l'analyse, et pour le servir le silence de l'analyste. Le silence ins-
talle en absence le vrai, parce qu'il est cet écart et cette distance, et qu'il per-
met à cette vie envahie et haletante de se saisir elle-même, d'un lieu autre, de l'autre
côté du silence, qui est le lieu du vrai. Qui est le lieu d'où cela s'affirme d'abord
comme espoir maintenu peut se voir le vrai. Qui est le lieu où se dira le vrai. Où
naîtra le mot qui sera le mot vrai.
Que puisse venir à se dire le mot vrai, c'est un espoir absolu, sans lequel les
hommes ne parleraient pas, ni dans les cafés ou les cours d'immeubles ni dans
UNE PAROLE QUI PARLE D'ELLE-MÊME

les traités de philosophie. Que surgisse enfin le mot sans écart à la vérité, le mot
plein, qui est la vérité, et non plus sa poursuite, qui l'est à tel point qu'il la crée et
nous crée. Et quelle fatigue dans les fins de journée et les fins de vie, parce qu'il n'est
pas venu! Et quel espoir pour la suite!
Qui nierait que l'analyse, c'est d'abord cela, et d'abord pour l'analyste l'espoir
fou du mot vrai, né dans le creux humide du silence, qui dira en vrai ce malheur et
sa cause et son sens, qui le dira si royalement qu'il le dissipera dans le temps même
de son dit, dans un éclair de lumière.
Hôlderlin encore

[.]; ainsi est certes


Notre Père, le Dieu du Ciel,
qui du jour pensant aux pauvres et aux riches fait don,
qui, au détour du temps, nous qui nous endormons,
debout, de ses lisières
d'or, tels des enfants, nous tient.

En sa première version, celle de 1800 qui portait le titre de « Dichtermut M


(« Courage de poète »), première version plus charnelle, d'où Hôlderlin n'avait pas
encore retiré le plus immédiatement sensuel, pour ne garder que le sensuel de la
pensée en ses précises inflexions, dans cette première version donc, la lumière était
présente, précédant le divin. Ce n'était pas « Notre père, le Dieu du Ciel », mais
« Notre aïeul, le dieu Soleil ».
En cette première version, également, le vrai n'apparaissait pas comme tel.
Au lieu de « Sur le vrai ne va ton pied comme sur un tapis? », il était écrit « Ne
te nourrit, pour son service, la Parque même? » La mort annonce et précède le vrai;
maîtresse et protectrice du poète, il a en son sein et pour son service le lieu inexpu-
gnable de vie où naissent les mots; plus tard, Hôlderlin ira plus au cœur, il dira
« le vrai, chemin d'évidence ». L'analyse marche sur cette route-là, et voit ces
choses-là, elle aussi. Comment?
La mort est, dans l'analyse, de multiples façons, qui en scandent le décours.
Elle s'y tient, d'abord, en sa forme la plus absolue, la plus dense, comme enveloppe
où tout menace de se dissoudre, de se résoudre en un corps vide. Cela s'appelle
hallucination de la satisfaction, ou jouissance. Ce qui me convient est là, je l'ai et je
le suis et ma quête est finie, elle n'a d'ailleurs jamais été, puisqu'il n'y a plus de
temps, le présent s'installe et règne sur le temps détruit. Cela s'appelle mort du désir,
Nirvana donné comme principe par Freud, « aphanisis », disait Jones, mais pour
en souligner l'extrême horreur. Il n'est pas sûr qu'il ait eu raison l'horreur de
Jones est une horreur de la pensée qui verrait cette horreur suprême, ne-plus-penser,
ne-plus-désirer. C'est une horreur intellectuelle qui veut donner forme à ce qui n'en
DIRE

a pas, tenir à distance ce qui est partout, donner voix à la mort pour la faire taire,
alors qu'elle est précisément un silence, un blanc, la menace que tout devienne
blanc. La pensée est menacée de l'intérieur par ce qui serait fatigue de penser, lente
implosion dissolvante d'un suicide qui ne viserait que le sujet lui-même.
A cela, à cette mort-là, le plus souvent le silence suffit, pour qu'une autre
figure de la mort se dresse, son revers le malheur, et la plainte. Pourquoi suis-je
laissé dans le besoin, pourquoi n'êtes-vous pas cela seul dont j'ai besoin pour ne plus
être, pourquoi ne puis-je mourir selon ma pente, au plus tôt et au plus doux?
Le silence permet que cette plainte s'élève, le plus souvent car il y a des
hommes qui sont si proches de cette mort-là, si engagés sur cette pente, que le
silence de l'analyste peut aussi s'en faire l'allié, s'y dissoudre. Alors, au contraire,
convient la protestation, en réponse à celui qui ne cesse d'évoquer sa fatigue de vivre
et de penser et son goût de mourir « Je ne peux pas vous empêcher de mourir, mais
ne comptez pas sur moi pour vous y aider. » Mais dès qu'une telle protestation a dû
être élevée, nous sommes dans autre chose que l'analyse, nous sommes dans une thé-
rapie de psychose; dans autre chose, car il a fallu s'avancer, et sous le vrai « Je
ne peux pas vous empêcher de mourir », dire en fait « Je veux vous empêcher de
mourir, pour moi ». Ce qui est juste; mais qui n'est pas vrai car c'est nier néces-
sairement ma plus intime vérité, qui est que cette mort-là est mon plomb le plus
dense. Énoncer la négativité, devoir faire la dialectique et non lui laisser l'espace
de se faire c'est se faire mère, qui dit que son enfant doit vivre parce qu'il est ce
qui nie la mort en elle. Et après, il faudra se dé-faire-mère, ce qui est un meurtre
long et difficile, ce qui n'est pas l'analyse ou alors son centre le plus intime.
Pour saisir cela, pensons à l'enfant qui joue la mère est à l'entour, un regard
parfois, un bruit familier dans la pièce voisine. Au creux de cet entour, seul « en pré-
sence de quelqu'un », il parle, converse, réplique, met en scène et joue les rôles.
Parfois un appel à la mère, non pour la convier au jeu, mais pour s'assurer qu'elle
est bien à proximité, et le jeu peut se poursuivre. A l'intérieur du jeu, la mère est
aussi présente, mais d'autre façon. L'enfant peut prendre sa place, ou la mettre en
pièces, ou lui faire un enfant, ou en faire son enfant. Winnicott a dit de façon
convaincante comment l'espace de jeu pouvait et devait se poursuivre « intérieure-
ment », modèle et condition d'un fonctionnement psychique autonome. Ne faut-il
pas comprendre la « résolution du transfert » comme cette possibilité de partir avec
cette capacité de jeu protégé en soi?
Mais si l'enfant est en détresse, il ne peut jouer avec cette distance. La mère
doit être dans la pièce, et même au contact physique de l'enfant. Il lui faut prendre
à bras-le-corps cet amour et cette haine, ces craintes de morcellement et ces désirs
irrépressibles de détruire. Elle est confrontée avec ses propres craintes de détruire
et d'être détruite, « en direct », et non avec la rassurante distance du fantasme. C'est
bien à cela que nous avons affaire dans une thérapie de psychose le plus souvent
UNE PAROLE QUI PARLE D'ELLE-MÊME

en face à face parce que la distance du divan au fauteuil, et l'absence du contrôle


visuel, impliquent la distance gérable du fantasme nous ressentons l'impérieuse
exigence d'une « authenticité » de fleur-de-peau. Non point cette interrogation,
cette écoute de nous-mêmes, qui se donne le temps de s'entendre et de se surprendre,
dans le fauteuil mais le direct commerce, qui fait un acte de la moindre expression
du visage, de toute position du corps, de toute inflexion de la voix. Nous ne pouvons.
plus être en silence 1.
Mais le plus souvent, le silence suffit, pour que la plainte s'élève; la souffrance
se répète, et, forcément, se dit avec des mots, et qui dès lors et malgré tout tendront
au vrai. Et c'est un leurre bien singulier qui s'agence car ce mot vrai serait celui
qui résoudrait tout, et par lequel la mort souhaitée serait retrouvée. Mais tout a
été renversé, la mort est en dehors de l'être, il va falloir courir après, la mort a été
perdue, il va falloir parler.
La plainte, le malheur, la souffrance, la crispation qui pleurent avec des mots
la mort perdue, pourquoi dire que c'est une autre figure de la mort? Pourquoi,
disait Freud, dans le transfert (comme dans le jeu, comme dans le rêve trauma-
tique), répète-t-on la souffrance, la tension? Échec du principe de plaisir, qui
impose d'en saisir un « au-delà », revendication de mourir donc, mais au même
moment affirmation qu'on ne le peut plus et qu'on ne le pourra plus. Une fois
retourné le doigt de gant, l'espace le plus interne est devenu le monde entier, la
recherche du centre où tout s'achève n'en finit plus d'explorer l'univers, de s'arrê-
ter sur tout objet pour se demander ne serait-ce pas la fin souhaitée? Mais de devoir
passer au suivant. Oui, sans doute la mort est-elle au cœur de l'être, et la pulsion
de mort est-elle la « pulsion par excellence ». Mais il faut la chercher dans les
objets c'est le mouvement d'Éros et du centre elle passe à l'horizon, où elle se
dérobe toujours 2. Le malheur est bien une figure de la mort; mais d'une mort qui
souffre d'une maladie incurable, de son propre échec la vie.
Là aussi le silence convient, qui est acceptation de la quête d'apaisement,
de la quête de mort, d'être pris convulsivement pour cet objet ultime, enfin, peut-
être ? Et qui est aussi non, je ne le suis évidemment pas! Qui accompagne la quête et la
soutient, parce qu'il faut bien en passer par là, nous aussi, et que nous avons quelque
amitié pour nous-mêmes, un certain soin de nous. Pour marquer ce point, pour
souligner que la recherche ne peut s'achever dans une découverte enfin! de la
cause du malheur, ne peut que se poursuivre dans les mots, Lacan écrivait en exergue

1. On trouve maints témoignages de thérapies analytiques de psychoses parvenant dans le


meilleur des cas à reconstruire un espace fantasmatique, à une « névrotisation » du fonctionnement
psychique. Mais existe-t-il, avec le même patient et le même analyste, une possibilité de poursuite
dans une analyse de névrose au sens classique?
2. C'est ainsi que je comprends l'affirmation freudienne de la mutité de la pulsion de mort, et
de sa seule saisie possible dans l'alliance qu'elle noue avec Éros.
DIRE

cette boutade « Cause toujours, devise de la pensée causaliste. » Mais quel mépris
y perce, et quelle inimitié de soi-même! Y est suspendue la causticité désespérante
d'un « tu m'intéresses! », y est affirmée l'abjection de celui qui cherche; et procla-
mée la divinité de celui qui sait l'inanité de la quête, et qui à savoir le vrai usurpe
la figure de la mort, seul espoir d'immortalité.
Ce n'est pas ainsi que le poète habite la mort il en occupe le centre, et la tue
sans cesse en la servant sans cesse. Il n'est pas le vrai son pied va sur le vrai « comme
sur un tapis ». Il est course humaine, et la vérité est celle de sa course. « Nous, les
langues du peuple », dit-il. Royauté du moindre balbutiement de n'importe quel
homme. Alors à l'extrême peut se dévoiler une troisième figure de la mort, celle qui
marque que la vie a été, et triomphe sur la mort

que de la sorte meure


un jour, au sérieux de la vie,
notre joie, mais de belle mort!

Mais le mot, le mot vrai, vient-il à se dire, et comment? Lui dont l'espoir est
chimérique et mortel, mais qui se tient sans cesse à l'horizon de la vie, colline où
le soleil se lève et vers laquelle je marche?
Il nous faut concevoir l'identique retournement, dans le mot cette fois. Le
mouvement par lequel le mot n'est plus, ni ce mot vrai qui serait le mot de la fin
(mot que le maître tient caché dans son coffre et qu'espèrent les héritiers, le maître-
mot) ni ce mot dérisoire de n'être jamais vrai. Qu'au sein du mot lui-même se dise
la déchirure, la royauté visée et la vérité de l'illusion. Que le mot lui-même soit la
dignité de l'homme qui parle.

Comment l'évidence peut-elle être dans le mot? Alors qu'elle semble ne pouvoir
se tenir que dans l'image? On nous le dit, dans l'analyse comment vous ferais-je sen-
tir ce qui est là, en images, en moi, certain, possédé? Vous me proposez de dire, j'essaie,
et je détruis. C'est la résistance la plus essentielle, et la plus légitime. Ces quelques
étoiles qui brillent d'un feu pâle, en dissiper la certitude, les éteindre dans la cruauté
lente du langage au nom de quoi y convier? de quelle promesse, de quelle aube? Là
se tient l'analyste, dans le front têtu de son silence, qui ne cesse de dire est-ce bien
cela, et rien de plus? Et ce seul silence ouvre le vide, et le vertige, et pour l'analyste
lui-même, d'abord. Existe-t-il une analyse où, passé le temps du trop-plein déversé,
lorsqu'on rentre dans le laborieux, le cahotant, l'asséché, dans la misère inquiète
des mots qui deviennent rares, on ne se dise « Qu'ai-je fait? De quoi me suis-je
encore une fois chargé? Quelle imprudente promesse! Et maintenant? »
UNE PAROLE QUI PARLE D'ELLE-MÊME

Et maintenant s'ouvre la tentation de la grande réassurance médicale, qu'elle


s'appelle renforcement du moi, ou articulation au symbolique, ou tout autre corps
théorique de rechange pour ce corps-là menacé de ruine. Les images qui composent
ce trésor dérisoire peuvent être ignorées, jetées ce n'est pas cela!
Ou alors, la longue patience de la veille silencieuse, qui accueille les mots-
images, les garde au creux de la main, et dit qu'ils sont à conserver, mais qu'ils
ne sont pas éclos, que leur cœur doit s'entrouvrir. La veille analytique est confiance
en une floraison, à condition de vigilance. Un travail de jardinier.
Mais quelle floraison? Certainement pas celle de la preuve mais celle de l'évi-
dence il faut y revenir et tenter de la dire, tâche incongrue. Car, dans l'évidence,
il y a le voir révélation, non pas tant de l'objet que de l'être même de l'objet; de
son sens, non point conféré par ce qui l'entoure et le dé-signe, mais donné indubi-
tablement, du cœur même de l'objet. Ce ne sont pas des choses jusque-là inaperçues,
que confère l'évidence mais une clarté de l'intérieur, transfigurant les mêmes
objets, jusque-là opaques, d'un monde vraiment changé parce qu'il est le même.
Il n'y a pas changement dans la découverte d'autres mondes ils sont tous
homothétiques. Le changement est dans l'ouverture de cette interne lumière, et à
ce moment d'illumination, il est dit je savais déjà qu'il en était ainsi, je le savais
parce que les choses frémissaient dans leur image, mais il a fallu les mots pour en
révéler, en opérer le creux le plus intime, et que me soit rendu ce que je perdais,
à vouloir le posséder.
Quel renoncement, quel abandon faut-il à Rilke pour dire La Dormeuse'?

Figure de femme, sur son sommeil


fermée, on dirait qu'elle goûte
quelque bruit à nul autre pareil
qui la remplit toute.
De son corps sonore qui dort
elle tire la jouissance
d'être un murmure encor
sous le regard du silence.

Renoncement à participer du bruit qui l'entoure, elle, enclave de silence. Mots


risqués, qui dépossèdent « On dirait qu'elle goûte2. » Point où tout bascule,
parce qu'il s'est confié au mot, qu'il l'a laissé partir en elle, et que le mot lui rend
ce qu'elle est « murmure encor. ». Transmutation, où tout est redonné, autre

1. R. M. Rilke, Œuvres complètes, t. II, Seuil, p. 498.


2. C'est la démarche « scientifique » freudienne elle-même, d'établissement de nouveaux objets,
dans ce temps de bascule qu'est l'emploi du conditionnel. Cf. à ce sujet mon travail sur « La place
du biologique dans la théorie freudienne », in Psychanalyse à l'université, 1, 1, 1975.
DIRE

il est regard du silence, et aussi bien elle qui persiste dans le plus heureux, dans le
plus calme de l'être « .murmure encor, sous le regard du silence ».
Combien les mots viennent difficilement, pour « commenter », et avec quelle
réticence. Car il est pour nous aussi question de perdre, en le disant, en nous en
saisissant, ce qui vient de nous être donné. Là encore, décrire, c'est vouloir posséder,
et nous en découvrons l'illusion dans la tentative même.
L'évidence n'est pas la preuve. Celle-ci s'inscrit comme moment d'une tempo-
ralité linéaire. Elle est un point de réduction a minima de l'incertitude, issue d'une
démarche qui la précède, et ouverte à toute démarche ultérieure qui la réinterro-
gerait. Si je dois faire, à une autorité, la preuve de mon identité, il me faut pré-
senter des documents qui ne tiennent leur valeur que d'une attestation, par d'autres
(acte de naissance), de mon existence, de ma filiation, et de la continuité temporelle
entre le moment de cette naissance et le temps où je suis interrogé. Mais si c'est moi
qui doute de mon identité, une telle démarche qui n'est pas exclue généalogie,
albums-photo, interrogation des tiers. s'avère inefficace à réduire mon doute.
C'est de l'intérieur de moi-même que doit s'affirmer l'évidence de mon identité. Et
si cette évidence est menacée sans cesse, c'est pour m'avoir été donnée, précisément,
de l'extérieur, dans un temps qui n'est d'aliénation que pour avoir anticipé sur une
certitude interne'. La preuve ne peut être que cursive et discursive venir d'ailleurs
que de son objet même.
En regard, l'évidence tout entière dans sa ponctualité. R. Barthes, après la
mort de sa mère, erre au gré de l'album de photographies « J'allais ainsi, seul dans
l'appartement où elle venait de mourir, regardant sous la lampe, une à une, ces
photos de ma mère, remontant peu à peu le temps avec elle, cherchant la vérité du
visage que j'avais aimé 2. » Car c'est bien de vérité qu'il s'agit, là aussi. D'une
vérité qui échappe ce qui signifie qu'elle est déjà là, en lui, qu'il le sait et que ce
qu'il attend, ce n'est pas une preuve de cette vérité, mais sa révélation (au sens
photographique, précisément!). Comment nous expliquer, sans cela, ce qu'il nous
décrit comme quête et malheur, tandis qu'il regarde « Je ne la reconnaissais jamais
que par morceaux, c'est-à-dire que je manquais son être, et que, donc, je la manquais
toute. » C'est chaque fois un « presque », chaque fois déchirant. Et puis, il la
découvre.
C'est une photo ancienne et sans art, jaunie; sa mère a cinq ans, dans un jardin
d'hiver, auprès d'un frère plus âgé. Barthes ne l'a évidemment jamais connue ainsi
ce n'est pas affaire de mémoire. C'est affaire de retrouvailles « J'observai la petite
fille, et je retrouvai enfin ma mère. »

1. Tel est, me semble-t-il, l'enseignement majeur des développements de J. Lacan sur « Le


stade du miroir. », in Écrits, Seuil.
2. R. Barthes, La chambre claire, Gallimard-Seuil, 1980, pp. 105-106.
UNE PAROLE QUI PARLE D'ELLE-MÊME

De cette photo, Barthes affirme qu'elle ne peut valoir que pour lui, qu'elle ne
saurait être « l'objet visible d'une science, au sens positif du terme ». Il peut nous
inviter à comprendre ce mouvement qui l'a saisi à le laisser résonner avec des mou-
vements qui nous seraient propres, dans notre singularité. Mais il ne peut nous don-
ner l'objet né de ce mouvement. Explicitement, il affirme la différence entre l'évi-
dence et la preuve. Mais pourquoi en éprouve-t-il même le besoin?
Pourquoi ne peut-il se contenter de nous donner, de se donner ce moment,
dans son unique émergence? C'est que quelque chose s'y trouve, qui réclame la
confrontation avec la science. De même que la preuve, laborieusement, l'évidence,
fulgurante, exhausse l'ordre de l'essentiel. « .la Photographie du Jardin d'Hiver,
elle, était bien essentielle, elle accomplissait pour moi, utopiquement, la science
impossible de l'être unique. »
Science quand même, donc, fût-ce pour la dire impossible. Science car accès
à l'essentiel. La science « objective », aussi, vise à l'essentiel à travers cette imper-
fection jamais totalement réduite qu'est la généralité. L'être unique est à l'horizon
jamais atteint de la multiplicité.
Le mouvement, dans la démarche scientifique, est celui de la logique elle-même,
cernant de toujours plus près l'objet. Une rhétorique se déploie, maîtrisée; sa fin est
l'immobilisation, dans la netteté, de l'objet. L'évidence est à l'inverse seul émerge
l'objet, et tout le mouvement est en lui ramassé. De la photo évidente, comme du
haiku japonais, Barthes dira une immobilité vive.
Et ceci ne peut advenir que d'un risque pris, d'un deuil accepté le risque que
prend Rilke dans La dormeuse. Le chercheur, voire le littérateur, se multiplie autour
de l'objet marque et dit en quoi il est présent et affecté, ému ou intéressé. Le poète
s'absente, et l'objet parle, et sa parole est la bouche nouvelle du poète. Autre objet
donc être unique; autre temps temps unique (hérésie scientifique!); autre travail.
Le travail poétique est travail du vide. Quelqu'un se tait, et le monde des objets s'in-
vagine dans l'appel de cette absence, et émerge à l'ombilic du mot acte d'aimer,
unique, néo-genèse.
De ce temps poétique de l'émergence, tel qu'il nous est donné exemplairement
dans le haïku, Yves Bonnefoy marque la subversion de la langue qu'il opère L'idée
et l'impression premières de la poésie, nous dit-il, c'est l'amour extrême d'une langue,
le sacrifice qui lui est fait « l'extrême délicatesse qui peut faire les mots plus purs,
pour en intensifier l'autorité sur nos actes ». Et certes, la poésie, c'est cela, un
extrême-service de la langue. Mais l'invention poétique, c'est plus que cela. C'est, sur
ces mots-là, une opération qui consiste à en voir les liens plus qu'à les entendre et
les comprendre; à savoir, dans la surprise, plus qu'à penser, dans l'effort. Reprenant
la conceptualisation linguistique, Bonnefoy fait cette suggestion dans une telle

1. Dans l'admirable préface « du halku à Haïku, Fayard, 1978.


DIRE

opération, c'est le signifié qui « s'irréalise », et le référent qui vient surgir, immé-
diat, dans le signifiant.
« De l'immédiat », ajoute Bonnefoy, « et qui s'enflamme souvent dans quelque
objet que l'on négligeait, auquel on ne pensait pas ». Et de citer Ryôta

Je rentrais
furieux, offensé
le saule dans le jardin.

Immédiat, hors les médiations langagières, et pourtant porté par le langage. Le


saule n'est pas là métaphore ou alors, il nous faut revoir notre laborieuse défini-
tion de la métaphore. Il est présent tel qu'en lui-même, tel qu'il a toujours été, mais
sans doute jamais aperçu. Il n'est pas symbole de. calme? paix? sérénité? La paix est
le saule, d'un coup donné(e).
Le mouvement créatif est sans doute dans cette coalescence vive, instantanée,
du dire et du voir. Quelqu'un, dans un moment réflexif sur sa parole dans l'analyse,
s'aperçoit qu'il a été essentiellement question de sa mère, jusque-là. Mais au lieu de
dire « Je n'ai parlé que de ma mère, jusqu'à maintenant », il lui vient « jus-
qu'à maman ». Et cela saisit, d'un coup, et l'émotion sourd et déborde de ce seul mot.
La parole, démarche réflexive, cherchait la vérité au bout de son effort comme un
objet autre qu'elle-même, visé. « Je n'ai parlé que de ma mère, jusqu'à maintenant »,
signifie « n'est-ce pas curieux, ne dois-je pas soupçonner que quelque chose se cache
là? ne devrait-il pas être question. du père, peut-être? ». Mais voilà que dans cette
parole qui se tenait comme instrument de recherche, se dit de lui-même l'objet de la
recherche. Les mots cherchaient le vrai, et le vrai apparaît dans le mot, dans l'inté-
rieur du mot qui s'illumine soudain.
« Apparaît », « s'illumine », c'est bien d'un voir, donc, qu'il s'agit dans cet
entendre d'une syncope du voir et de l'entendre dans l'émergence du nouveau.
Comment peut-il y avoir du nouveau? Ce qui revient à demander comment peut-il
y avoir du connu, d'autre chose que de la répétition? Comment y a-t-il création, et
changement?

La parole et la pensée qu'elle supporte sont, le plus généralement, telles


que nous les faisons fonctionner, hétéroréférentielles. Quand il est dit, par exemple
« je n'ai parlé que de ma mère, jusqu'à maintenant », il s'agit d'une démarche hété-
roréférentielle, et même double référence de la parole actuelle à ce qui a été dit
précédemment, et référence implicite à un « autre chose » qui devrait être cherché.
Mais quand il vient « jusqu'à maman », la parole bascule. Elle devient brusquement
UNE PAROLE QUI PARLE D'ELLE-MÊME

autoréférentielle. Ce dont elle veut parler surgit dans l'acte même de la profération.
Elle crée et dissipe d'un coup l'énergie qui la portait. C'est un point d'arrêt, un point
d'orgue. Ce qui faisait mouvoir la pensée et la parole, ce qui leur donne l'énergie de
leur poursuite, c'est cet objet visé au bout de la parole jamais atteint, toujours plus
loin, il est l'hémorragie lointaine, la cascade « au-delà », qui tire ce torrent de pen-
sée et de mots que nous sommes. Le besoin « causaliste » de notre pensée nous fait
entendre cet au-delà qui nous tire, comme un en deçà qui nous pousse, et que nous
nommons pulsion.
Mais le temps autoréférentiel est moment de rupture dans cette poursuite.
L'appel ou la poussée qui portait la parole est là, jaillissement dans la parole
même. Temps de sidération, suspens du temps. La quête reprendra, mais le paysage
a changé. Ceci nous importe fort, dans l'analyse quel est le propre du temps de
l'interprétation, du temps mutatif?
Qu'il y ait de tels moments possibles ne permet pas de rester dans un modèle de
gestion énergétique simple, de l'ordre du « rien ne se perd, rien ne se crée ». Il nous
faut comprendre comment il peut y avoir création-dissipation énergétique Les logi-
ciens nomment cela structures dissipatives, et tentent actuellement de comprendre,
à l'aide de ce modèle, certaines impasses de la pensée scientifique, notamment de la
biologie et de la physique. Francisco Varela lie expressément la possibilité de telles
structures dissipatives aux systèmes autoréférentiels 2. Ainsi de l'exemple « Cette
phrase a vingt-huit lettres », système autoréférentiel qui confirme son autonomie si on
la traduit « This sentence has thirty-one letters », mais aussi bien « This sentence
has thirty-three letters ». Nous sommes, devant une telle proposition, qui est colli-
sion et collusion du sens et de la profération, dans un évident malaise narcissique.
Il nous semble que la phrase parle d'elle-même, aux deux sens du terme, et que nous
en soyons exclu, dépossédé. Le double sens du « parle d'elle-même » n'est pas fortuit
car, si la parole parle d'elle-même au sens où elle est son propre objet de référence,
alors c'est elle qui parle, sujet de sa profération. Et si c'est elle, ce n'est pas nous.
Ce que je veux souligner ici, c'est que notre pensée est frappée d'un défaut essen-
tiel, expression qui est à prendre en son sens le plus littéral d'un défaut qui est aussi
son essence. Ce défaut axial, c'est le narcissisme. Nous ne pouvons penser que des

1. Freud ne pouvait tenter d'élaborer la psychanalyse comme science qu'en adoptant avec l'héri-
tage physicaliste un modèle énergétique « fermé ». Mon hypothèse est que le « tournant de 1920 »,
l'avènement de la pulsion de mort, est la résurgence de ce qui avait été par là même exclu la pos-
sibilité de moments créatifs. Sans doute pourrait-on faire également entrer dans le même registre la
fascination freudienne qui ne se dément jamais pour la capacité d'une immédiateté perceptive
du vrai chez les poètes. et son étrange indulgence pour Groddeck!
2. F. Varela, Principles of biological autonomy, N.Y., Oxford, 1979. Cf. le compte rendu de
J.-P. Dupuy in Le Temps de la Réflexion, 1980, 1, Gallimard, et P. Dumouchel et J.-P. Dupuy,
L'enfer des choses, Seuil, 1979.
DIRE

totalités, à l'image de notre corps, et nous ne pouvons pas penser le temps mais
seulement des moments synchroniques successifs et, par conséquent, pas davan-
tage le changement'. Et les moments que nous tentons d'appréhender ici sont
précisément des moments de rupture dans cette problématique narcissique de la pen-
sée des moments de déchirure, où elle laisse entrevoir ce qui la fonde la mort et
sa négation.
« Voilà une partie des causes qui rendent l'homme si imbécile à connaître la
nature. Elle est infinie en deux manières, il est fini et limité. Elle dure et se main-
tient perpétuellement en son être; il passe et est mortel 2. » Mais on se souvient aussi
de ce que Pascal va redonner comme ultime dignité à l'homme la pensée. « Mais
quand l'univers l'écraserait, l'homme serait encore plus noble que ce qui le tue
puisqu'il sait qu'il meurt et l'avantage que l'univers a sur lui, l'univers n'en sait
rien. » La pensée donc, seule certitude et seule totalité mais, et dans la parole pas-
calienne elle-même, la pensée de la mort, du meurtre subi.
L'unité certaine, intime et ultime de la pensée, c'est la réflexion de sa mort, c'est
la connaissance et dans ce temps, la négation de son assassinat. La pensée se
retournant vers le monde, pour en saisir des totalités et les nommer, ne peut le faire
qu'en usant de ce qui, elle-même, la totalise et la nomme; et qu'elle porte en elle
comme principe générateur chaque nomination est un meurtre.
Ainsi le meurtre habite et fonde le langage et la question qui hante le langage,
qui le fait se poursuivre sans jamais pouvoir s'achever, la quête du vrai du mot
vrai ne peut être que celle de sa propre fondation. Si le langage venait à dire le
vrai, se saisissant de la pierre d'assise noire de sa propre fondation, il se dissiperait
dans l'éclair de sa vérité.
Ainsi le vrai est ce qui manque au langage, et ce que le langage manque du fait
de la mort qui le fonde. Que l'ultime connaissance soit meurtre de l'âme, c'est ce qui
hante Faust, et Goethe, et Freud! Hôlderlin, on l'a vu, l'énonçait plus sereinement,
quand dans la première version de « Dichtermutil interpellait le poète et lui
rappelait son allégeance « Ne te nourrit, pour son service, la Parque même? »
La parole poétique aurait donc ce privilège inouï de toucher et, ne serait-ce
qu'effleurer, ce serait inouï à ce qui la fonde?
On a beaucoup glosé sur le fragment que Pascal place à la suite des considéra-
tions sur les deux infinis, « pour consommer la preuve de notre faiblesse », annonce-
t-il « Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie. » On s'est beaucoup

1. Ce lien essentiel de la pensée, du corps et du temps fait très souvent retour chez Merleau-
Ponty. Cf., in Phénoménologie de la perception, l'explication de l'impossibilité de conserver à l'âge
adulte un souvenir de notre corps d'enfant précisément, dit Merleau-Ponty, parce que notre corps
est le temps.
2. Blaise Pascal, Pensées, fragments 185-186, t. II, Gallimard, 1977.
UNE PAROLE QUI PARLE D'ELLE-MÊME

demandé si Pascal avait voulu y témoigner de sa propre faiblesse ou faisait ainsi


parler le libertin. Michel Le Guern, dans ses annotations, rappelle opportunément
le commentaire de Paul Claudel sur cette phrase « Dissyllabe net et ouvert sur un
blanc faisant équilibre à lui seul à cette grande phrase légère et spacieuse composée
de quatre anapestes. Remarquez en soutien le choc sourd des deux nasales, en et
in. Aussi cette espèce de déhiscence sidérale entre espaces et infinis'. »
Commentaire de poète écoutant dans la profération la vérité de ce qui est
proféré. Claudel a raison ce n'est pas Pascal disant sa propre faiblesse, ou celle du
libertin c'est Pascal laissant parler le langage, le laissant se faire et, libre un instant,
tourner vers nous un visage où nous pouvons apercevoir, immobile, la vérité du
nôtre, la figure de la mort.

FRANÇOIS GANTHERET

1. P. Claudel, « Réflexions et propositions sur le vers français », in Œuvres en prose, Galli-


mard, 1965, p. 36.
Michel Schneider

DITES-MOI QUE JE RÊVE

Depuis quelques années, en France et dans les milieux analytiques, il est de


mode d'associer les phénomènes de dépendance dans la cure, ou d'aliénation à
l'institution, à l'expérience atroce et impensable de ce siècle le totalitarisme
politique. Selon les approches, les camps diraient la vérité de Lacan ou, à l'inverse,
la cure serait espace concentrationnaire, la théorie, une geôle. Les mêmes, joignant
l'excès ridicule à l'aveuglement dérisoire, disaient quelques années plus tôt exacte-
ment le contraire la psychanalyse était alors le seul moyen d'abattre les fascismes
à coups d'un désir absolu et désentravé.
Il y a, dans ces propos confus et souvent indécents, une part d'angoisse bien réelle,
comme dans n'importe quelle posture où l'on cherche, bien au chaud, à se faire peur.
Comment dire cette angoisse, maîtrisée en peur? Comment cesser de se contenter de
dénoncer le totalitarisme, et énoncer où il est et où il n'est pas en quoi il tient
encore?

Comment penser ce qui en est la racine inavouable, le désir de ne pas penser?


La psychanalyse et le psychanalyste ne bénéficient d'aucun privilège pour aborder
ces questions, mais ils disposent d'éléments pour, parmi d'autres, tenter d'y
répondre.
L'hypothèse ici avancée est la suivante la force du totalitarisme, c'est qu'il
est, au-delà d'une entreprise politique ou en deçà, une visée radicalement primaire.
Il prend en charge, en les totalisant, les résidus jamais élaborés de l'organisation
psychique, et, en tant que tel, il est totalitarisme linguistique. Il redouble, rejoue
ce qui s'est déjà joué, ce qui a déjà échoué dans la prime enfance. Il est une réédu-
cation et tous ses idéologues se veulent d'abord pédagogues. Il veut nous apprendre
à parler, c'est-à-dire à penser. Bien sûr, les régimes totalitaires entendent avant
tout organiser la société, mais ils s'appuient, entre autres moyens, sur l'emprise
qu'ils réussissent à exercer sur chacun de ses membres'.

1. La présente démarche prolonge celle de deux analystes latino-américains, H. Amigorena et


M. Vignar « Entre le dehors et le dedans l'instance tyrannique », in Critique, août-septembre 1977.
DIRE

Si le totalitarisme exerce une terreur aussi forte sur ceux qu'il soumet ou qui
se soumettent à lui, c'est qu'il a déjà eu lieu.
On peut ici transposer ce que Winnicott disait de la crainte d'un effondrement
qui a « déjà eu lieu » lors de la position dépressive Le totalitarisme a donné à cette
phase une issue viable, mais invivable le retour à la position schizo-paranoïde. La
crainte que la tyrannie ne revienne se nourrit de la certitude d'y avoir déjàtrouvé
un recours, terrifiant certes, mais un recours contre les « agonies primitives ».
L'instance totalitaire réalise dans des appareils, des rapports sociaux, des dis-
positions et des dispositifs, le stade du primaire, en le portant à l'extrême de sa
double dimension assujettissement et désubjectivation. Elle fabrique un sujet,
mais selon son vœu ou son programme. Elle se nourrit de très puissants mécanismes
que l'analyse qualifie de primaires. Elle n'est peut-être rien d'autre mais ce n'est
pas rien peur, misère, torture, mort s'y jouent que l'image concentrée des plus
archaïques terreurs de l'enfance. L'État totalitaire apparaît comme foyer imaginaire,
centre, point idéal de totalisation, miroir concentrant les représentations du social,
comme le miroir est pour l'enfant le lieu premier d'une saisie du « je ». L'organisa-
tion psychique met en oeuvre des procédures introjection, projection, clivage,
refoulement, que l'on peut retrouver dans l'organisation politique d'un type parti-
culier qu'est l'État totalitaire.
Ce n'est pas ici le lieu d'analyser cet État, mais on doit rappeler la conception
de l'État-Parti comme foyer, centre, lieu d'unification, agent de la convergence et
de la transparence du social, et son fonctionnement, avec ses cellules, ses rayons,
son Centre, selon le principe dit du centralisme démocratique. Il y a là, d'emblée
repérable, l'image d'un miroir focalisant les différences pour les réduire, centrali-
sant les besoins, les désirs et les intérêts de chacun. Confrontée aux contradictions
et aux divisions sociales, l'instance totalitaire tente de former et de répandre une
image du social conforme à l'idée qu'elle en a. Elle confère au corps social unité
et stabilité. C'est du moins son voeu.
Dans le registre analytique lacanien, le miroir est le lieu de rassemblement du
sujet, il donne forme à l'image du corps jusque-là morcelé et met fin à l'incoordi-
nation motrice 2. C'est le mouvement d'identification qui permet cette « assomption
jubilatoire de l'image spéculaire ». La transformation produite chez le sujet quand
il assume cette image, ajoute Lacan, tient de la connaissance paranoïaque. Le miroir
a de grands pouvoirs. Dans le registre du temps, il anticipe une unification en cours;
dans celui de l'espace, il extériorise, fige et asymétrise les éléments visibles; dans le
registre de l'économie pulsionnelle, il assure une maîtrise de la motricité que Freud
a nommée pulsion d'emprise. Le miroir est la surface entre le passé et l'avenir, entre

1. Cf. D. W. Winnicott, « La crainte de l'effondrement », N.R.P., n° 11, « Figures du vide »,


printemps 1975.
2. J. Lacan, « Le stade du miroir. » in Écrits, Le Seuil, p. 93.
DITES-MOI QUE JE RÊVE

le soi et l'autre, entre le rêve et l'hallucination, où se projette l'image du corps qui


dès lors devient corps propre.
C'est dire combien il est séduisant ou captivant. L'entrée dans le miroir accorde
à celui qui s'y regarde la certitude délicieuse de se trouver enfin. C'est d'ailleurs de
cette coloration idyllique que sont souvent vêtus les débuts d'analyse, la rencontre
avec l'analyste miroir. Mais la jubilation se fige, le miroir fuit et se vide. Lacan
a pu parler de la fin d'analyse comme cet état de détresse absolue où le « je » qui
se trouve rejeté au bord du miroir est un « je » sans sujet et peut-être sans langage.
Lacan a d'ailleurs, dans ce texte écrit en 1949, parlé de l'« angoisse de l'individu
devant la forme concentrationnaire du lien social » 1. Mais cette angoisse n'est-elle
pas induite par la réussite de l'opération identificatoire qui fait du social le miroir
des sujets et sous-tendue par une angoisse autrement plus radicale, primitive, pré-
spéculaire, celle d'un démembrement sans appel et sans mots?
L'instance totalitaire est dans le même rapport à ses sujets que le miroir à
celui, infans, qui s'y regarde. Les miroirs sont invisibles si aucun cadre ne les borde,
ce qui est le cas dès lors qu'ils couvrent tout l'espace. On ne peut les regarder sans
s'y regarder. On les nourrit de l'image qu'ils renvoient, aliment d'une puissance qui
autrement demeurerait vide. C'est ainsi que La Boétie représente le pouvoir « Non,
sa puissance vient de la servitude volontaire des hommes. D'où a-t-il pris tant d'yeux
pour vous surveiller, si vous ne les lui avez pas prêtés? Comment peut-il avoir tant
de mains pour vous attraper, s'il ne les a pas reçues de vous? Comment a-t-il aucun
pouvoir sur vous, si ce n'est par vous-mêmes? Comment pourrait-il vous poursuivre,
s'il n'était d'intelligence avec vous? Que pourrait-il vous faire, si vous n'étiez point
le receleur du brigand qui vous vole, le receleur du meurtrier qui vous tue, et si
vous n'étiez pas traîtres à vous-mêmes2? »
En ce sens, l'instance totalitaire est invisible et n'apparaît que lestée des images
dont nous la faisons dépositaire et gardienne, des projections que nous lui prodi-
guons. La défaire n'est donc pas chose aisée. L'assigner à un dehors qu'il faudrait
abattre, c'est méconnaître qu'elle est déjà dans la place, logée au plus intime, nour-
rie au plus secret du « je ». L'expulser ou l'extirper est tout aussi difficile, puisqu'elle
est déjà dehors, lieu même de toutes les projections. L'instance totalitaire est le
foyer public, étatique, où convergent toutes nos tyrannies internes, le miroir où elles
s'unifient, se renforçant comme les rayons innombrables que le miroir renvoie avec
une puissance capable d'incendier les espaces sociaux de résistance. Elle tient cap-
tifs des corps, certes, mais aussi des sujets faits de représentations et de mots. Tout
lui est image, tout lui est miroir.

1. Loc. cit., p. 99.


2. E. de la Boétie, Le discours de la servitude volontaire, Payot, p. 79.
DIRE

Ma démarche ne vise pas d'autres s'y sont essayés à proposer une articula-
tion du politique et de l'analytique, à remembrer un corps théorique idéal ou perdu.
Au contraire, il s'agit de désarticuler l'un par l'autre, et la présence d'un tiers
registre, ici la littérature, contribue à un tel démembrement. C'est pourquoi j'ai
voulu évoquer l'instance totalitaire à partir de l'œuvre d'un très grand écrivain qui
n'aimait guère la psychanalyse et méprisait la politique W. Nabokov, en parti-
culier les deux romans qui mettent directement en scène l'expérience totalitaire
Brisure à senestreet Invitation au supplice 2. La réalité entière n'est pas à portée
de mots et personne n'a barre sur le langage autrement que par défaut ou défaite.
S'il est un avilissement de la parole politique, c'est de croire, comme nous le fai-
sons tous, que les mots sont en notre pouvoir. Les hommes, et, bien sûr, les poli-
tiques n'y dérogent pas, sont au pouvoir des mots. C'est ce que le travail de l'écri-
vain, comme parfois celui du psychanalyste, s'attache à rappeler, et en cela il
est peut-être insupportable. Pourtant, de même que le miroir donne forme à un
corps dispersé qu'il rassemble, de même l'instance totalitaire, à la fois interne et
externe, unifie et informe des représentations psychiques en un sujet social. Elle
donne forme à des introjects éparpillés et non hiérarchisés, les organise, les lie, et
c'est là arrimage nécessaire des sons au sens, des affects aux représentations, sans
quoi règnent l'autisme, la dissociation et la confusion schizophréniques. En ce sens,
tout langage se précipite dans la formalisation, et il y a une connivence très forte
entre la formation d'un sujet et la formalisation d'un dire.
Mais un écart doit demeurer entre formation et formalisation. Formaliser l'in-
formalisable, ou, plus simplement, formuler l'informulable, l'informe, la maladie,
la mort, les destins du plaisir, c'est aussi édifier des fétiches. C'est une compul-
sion que nous avons tous, à des degrés divers, que cette tendance totalitaire qui
nous pousse vers un langage parfait, ou supposé tel, par exemple celui du marxisme,
de la psychanalyse ou des mathématiques. Wittgenstein désignait ce point idéal du
langage comme celui dans lequel 1) tout signe aurait un sens plutôt qu'un non-
sens 2) chaque signe aurait une signification et chaque signification s'exprimerait
par un signe et un seul. Or, un tel langage a une fonction très précise et très forte
empêcher le jeu du langage, le souder à lui-même, rendre bi-univoque la correspon-
dance signifiant signifié référent. C'est la fin des équivoques, des malentendus,
c'est le rêve qui nous hante d'en finir avec les pièges de la parole et le plaisir du
double sens. C'est se situer au-delà du plaisir des mots, dans le vieux rêve de faire
taire l'inconscient. Mais peut-être le destin des langues est-il, selon la formule de
J.-J. Ampère, de commencer par être une musique et de finir en algèbre.
Répondre à la langue totale et universelle n'est pas possible. Réponses et objec-

1. W. Nabokov, Brisure à senestre, Julliard, 1978.


2. W. Nabokov, Invitation au supplice, Folio, Gallimard, 1980.
DITES-MOI QUE JE RÊVE

tions y sont déjà incluses. Le travail de chacun, la résistance à son emprise, c'est
d'empêcher qu'elle se constitue. Par exemple, comme le fait Nabokov, en ayant
recours à des incidentes, des digressions en d'autres langues, le russe, l'allemand,
les dialectes slaves, l'anglais, et à des mots inventés. L'écrivain est toujours exilé
de sa langue. Soit, comme Nabokov, qu'il écrive dans une autre langue que la sienne,
comme aussi Kafka, J. Conrad, ou Beckett, soit qu'il la déporte d'elle-même. Prendre
la langue à contre-mots, c'est le seul moyen de répondre à la violence de l'avoir
apprise par cœur, c'est-à-dire à contre-cœur. En ce sens, le projet de l'analyste n'est
pas si loin de celui de l'écrivain de la mort rendre raison et naviguer avec les mots
du bord. Ne pas céder sur son désir, dit-on dans la suite de Lacan, ce serait l'enjeu
d'une cure analytique. Voyage dont le terme serait la découverte du continent perdu
du désir ignoré et atteint dans cette intransigeante poursuite. C'est plutôt une autre
intransigeance qu'elle permet parfois d'atteindre ne pas céder sur son identité. Ne
pas céder aux efforts que l'autre fait pour me faire être comme lui, être lui, tout
simplement. Ne pas céder aux efforts semblables que je tente à son égard. Ne pas
perdre son identité dans le jeu des identifications que l'État ou le social arbitrent.
A la fin de 1945, W. Nabokov, qui vit depuis 1940 aux États-Unis, écrit son
roman Bend sinister, en français Brisure à senestre. D'emblée, il récuse une lec-
ture politique de ce titre et de ce roman. Il ne s'agit pas là de la façon plutôt sinistre
dont la gauche a accueilli la montée des totalitarismes en Europe, ni de la fracture
qu'ils ont infligé à ses idéaux. « L'influence de mon époque sur cet ouvrage est tout
aussi négligeable que celle de mes œuvres sur mon temps. Sans doute, certains reflets
de ces régimes méprisables et abêtissants, que nous connaissons tous et auxquels,
j'ai eu l'occasion de me frotter au cours de mon existence, se retrouvent-ils projetés
directement univers de tyrannie et de torture, de fascistes et de bolchéviques, de
penseurs philistins et de babouins en bottes de cuir. Il est également indéniable que
sans ces modèles d'infamie sous mes yeux, il ne me serait pas venu à l'idée d'entre-
larder cette fantaisie de quelques passages friands des discours de Lénine, d'un
morceau choisi de la constitution soviétique et de bribes de la pseudo efficacité
nazie'. » La seule question pour Nabokov est celle de la brisure de l'être, à laquelle
l'art, par sa folle beauté et son échec, s'efforce de ne pas répondre. « J'avais tenté
par le choix de ce titre de suggérer une ligne brisée par la réfraction, une distorsion
dans le miroir de l'être, un mauvais détour emprunté par la vie, un monde à
senestre sinistre. » L'expression, en héraldique, désigne une barre brisée qui
part du côté gauche du blason.

Dépouillé des écarts, des prismes, des reflets et des taches qui en font sa beauté,
le roman livre une trame d'une fulgurante simplicité. Adam Krug a un enfant, un

1. Op. cit., p. 9.
DIRE

petit garçon de 8 ans, David, une femme qui vient de mourir, un métier, philosophe
très en vue, savant et peut-être écrivain. Il vit dans un État totalitaire. Il a aussi
l'insigne particularité d'avoir été le camarade d'école du tyran local Paduk. Cet
État, Nabokov le nomme Padukgrad. Cet État où chaque être n'est pas même le
souvenir d'un autre, ce qui appellerait le temps et la mémoire. Pas même la trace,
qui évoque marque et distance. Pas même le rêve ou le cauchemar, tissés de désir ou
d'angoisse. Non, simplement l'écho répercuté, le reflet renvoyé de l'autre. Au miroir
déformant de la terreur, entre les sujets, rien que des rapports de symétrie, d'équi-
valence, même pas d'anamorphoses. Cet État où chacun n'est que l'anagramme de
l'autre, voici comment Nabokov nous le raconte, voici comment on y parle « à partir
d'aujourd'hui, la route de la joie totale est ouverte. Et vous y parviendrez, frères,
grâce à cette ardente rencontre avec autrui, en vous considérant comme des petits
garçons joyeux dans les chuchotements d'un dortoir, en rendant vos idées, vos émo-
tions conformes à celles d'une harmonieuse majorité. Citoyens, vous y parviendrez en
arrachant toutes ces idées arrogantes qui ne sont pas celles de la majorité et qui
ne doivent pas être les siennes. Adolescents, vous y parviendrez en laissant votre
âme se dissoudre dans l'unicité virile de l'État; et alors, et seulement alors, le
but sera atteint. Vos incertaines individualités deviendront interchangeables et au
lieu d'être en proie aux douleurs dans la cellule pénitentiaire d'un ego illégal,
l'âme nue sera en rapport avec celle de tous les autres hommes de cette terre, et
mieux encore, chacun d'entre vous pourra venir résider dans le moi, intérieur et
élastique, de tout autre citoyen, jusqu'à ne plus savoir si vous êtes Pierre ou Paul,
si heureusement, intimement serrés dans l'étreinte de l'État. 1»
La grande force de Nabokov est d'avoir, par l'anecdote des deux figures du
tyran et de l'homme qui refuse de lui asservir sa langue et sa pensée, anciens cama-
rades d'école, ancré le totalitarisme dans l'espace où il se constitue, friable, vulné-
rable, mais déjà prêt à devenir une force de domination réelle l'école. La visée
pédagogique de l'État totalitaire est ainsi mise sous la lumière de quelque chose que
chacun a connu. La terreur a déjà eu lieu. Bien sûr, une terreur à la petite semaine
où s'alimentent la vengeance des petits maîtres, le désarroi des élèves, les correc-
tions intimées, les violences sales.
Depuis une certaine lecture de la topique freudienne, la lecture de Lacan, au
double sens, difficilement démêlable, de celle qu'il en a donnée et de celle que ses
disciples en ont faite, il est curieusement courant de reprendre cette vieille formule
des pères de l'Église le moi est haïssable. La formule fit les beaux jours des idéaux
totalitaires qui incarnent d'ailleurs, par leur pérennité dans les représentations des
assujettis, la terreur du sur-moi et la jouissance du ça. Fondez-vous donc dans la
parole commune. Votre « je » n'est qu'un effet du signifiant. Dès lors qu'on entend

1. Loc. cit., p. 117.


DITES-MOI QUE JE RÊVE

l'Autre lacanien comme instance immuable, identique à elle-même, qui, elle, sait
ce qu'elle dit, voire ce que « je » dis, le glissement vers le communisme des incons-
cients est possible.
Sans doute, nulle psychologisation du totalitarisme n'est en mesure de rendre
compte de son apparition historique. Mais, comment ne pas admettre que sa per-
pétuation, l'insidieuse acceptation du mal qu'il incarne et des maux qu'il inflige,
tiennent à son ancrage psychique ancien et partagé? La terreur des prisons serait-
elle aussi folle si l'on n'avait pas connu le premier enfermement d'un petit lit à bar-
reaux, et aussi atroce le forfait sans nom de l'annihilation concentrationnaire à qui
n'aurait pas subi la cour de récréation sous l'oeil des bons pédagogues? Cet État qui
vous veut du bien, au prix de votre être, qui vous demande d'être à son service,
sans réserve, dans l'acquiescement à sa cause, a d'innombrables visages. Quand
Paduk somme Krug de s'y vouer, il se fait l'écho de ce que demandent les amis, les
amis de la loi, les amis du législateur, les fraternités de village, les clubs des villes,
les grandes loges « l'État est votre seul véritable ami. » Sollicitude paternelle d'un
État-Roi des aulnes qui porte en croupe l'enfant sujet de son amour total. Mais l'en-
fant sait que c'est vers la mort que tant de bonté le transporte. Dialogue entre
Paduk et Krug « Que reprochez-vous exactement à mon gouvernement? Il ne
m'intéresse pas. Ce qui m'irrite, c'est votre tentative de vouloir m'y intéresser.
Laissez-moi à ma solitude. Solitude un mot vil par excellence. Personne n'est
seul'. » Paduk propose alors les conditions de la reddition. Signez le discours d'al-
légeance que voici, et vous serez nommé président de l'université, avec le traitement,
les primes et les avantages en nature qui s'y attachent. Et en avant pour la « vie
dynamisée », l'« État niveliste. »

Brisure à senestre met en scène cette sinistre passion de niveler le langage,


d'en faire un langage absolu. Le sens n'y est plus jeu du possible, mais évidence
reçue, comme cette déclaration d'amour, d'adhésion que le tyran veut faire signer à
Krug. Il s'y refuse. Il veut bien faire ce qu'on lui dit, changer de vie, de lieu, de tra-
vail, de désir, mais pas de langage. Passe encore que la pièce dont nous sommes
les figurants ne soit pas de nous, mais que les répliques puissent mobiliser notre
parole, notre style, notre être. Passe encore qu'il faille vivre et mourir selon les
vœux du tout social, mais que nous reste le dire, et le rire « Je ne veux pas signer
un texte que je n'ai pas écrit. » Bien entendu, notre partition est écrite, réglée,
comme du papier à musique, dit-on improprement. Car justement, rien n'est moins
univoque que cette règle, moins fermé que cette partition. La marge de l'interprète
est partout, dans le toucher des notes, le phrasé, le tempo, les légères variations de
rythme ou d'intensité, les nuances. Le rythme surtout, rapport de temps, est décisif.

1. Loc. cit., p. 170.


DIRE

La dernière page du roman c'est cela dans le rythme de la vie, le débit de la parole,
même dans un texte écrit par d'autres et d'avance, se joue la liberté de l'interprète.
La mort même, point d'orgue, est affaire de rythme. Dans une nouvelle de Nabokov,
Musique, un pianiste joue. La femme qui tourne les pages prend de l'avance. « Il
arrêta le mouvement d'une tape prompte de la paume ouverte de sa main gauche,
puis avec une vitesse incroyable, fit tourner lui-même la page et, sans transition, de
nouveau les deux mains pétrissaient avec fureur le clavier docile'. » Ce n'est pas
grand-chose, cette liberté prise avec le temps, le rythme, la mesure, ce temps dérobé
qui est la marque des grands artistes; on sait bien qu'il faut jouer les notes écrites et
tourner la page, mais choisir le moment précis de l'interprétation dans le temps de
l'exécution n'est pas rien. C'est la liberté humaine qui s'y tient, petite fille toute
menue, mais droite.
Le refus de Krug est sans emphase il n'est pas le martyre qui s'oppose et veut
abattre le tyran son non est patient, limité, presque dérisoire. Il ne porte pas sur
le contenu, le type d'État, le projet de servitude, mais sur les mots auxquels on le
prie de souscrire. Il n'est pas affaire de fond, mais de style. Décidément, dans cette
proclamation qu'on lui suggère, tel adjectif est trop plat, tel nom bouffi d'emphase,
telle construction d'une consternante évidence. « Nous croyons que le seul art véri-
table est l'Art de la Discipline. Tous les autres arts dans notre cité parfaite ne sont
que des variations soumises au suprême appel de la trompette. Nous aimons le corps
constitué auquel nous appartenons plus que nous-mêmes et, plus encore, nous
aimons le Dirigeant qui, à notre époque, symbolise ce corps. (A mesure que Krug
lisait, il entendait résonner un faible écho lacédémonien fouets et verges, musiques
spartiates et d'étranges terreurs nocturnes.) » L'artiste, le penseur aussi, Krug, est
celui qui cherche le lieu qui n'apparaît sur aucune carte. « Cette belle lumière qui
ne m'éclaire pas. Toute beauté est angoisse », a-t-il griffonné autrefois sur un
bout de papier.
Le style d'une clause n'est pas, en littérature, en politique, en psychanalyse aussi,
clause de style. Et le déroulement implacable de cette menue réticence le conduira
à préférer la mort à d'aussi dégradantes formules. En ce sens, au terme du roman,
au bout de son refus, Krug dira la mort est aussi affaire de style. C'est parfois le
seul moyen de tracer les mots de sa vie avec le tremblé propre de son désir. D'ailleurs
ce qu'on exige de lui n'est rien d'autre que l'abandon de son style, la déchéance de
son travail de pensée « En échange de votre liberté, il me faut votre bibliothèque,
vos manuscrits, tout ce que vous avez écrit. »

Voilà donc l'intrigue de ce livre admirable, centré sur l'injonction totalitaire


défaites-vous de vos différences, délaissez vos opacités, et en avant pour la grande
transparence des égaux! Et elle ne désarme pas, mais trouve toujours le point de
1. W. Nabokov, L'Extermination des tyrans, Julliard, p. 68.
DITES-MOI QUE JE RÊVE

douleur ou enfoncer son exigence unificatrice. Pour Krug, c'est bien simple. Il a un
fils qu'il aime plus que tout, plus que les choses, les fleurs, les amis, plus que les
mots et les livres, un fils qu'il suffira de prendre pour l'amener à se rendre à la rai-
son du prince. L'otage est la vieille figure d'un sinistre échange. Un corps contre
un mot. Un mot pour l'autre. Donnez ce mot, parole livrée ou refusée, et l'otage
sera libre ou emprisonné. Mais la forme moderne de ce marchandage présent dans
tout acte de parole où l'être se dérobe à mesure qu'il se dit, est essentielle au tota-
litarisme, « lorsque c'est un État tyrannique, en guerre contre ses propres sujets,
qui la pratique aux dépens de n'importe lequel d'entre eux sans s'embarrasser d'au-
cune loi. Un perfectionnement encore plus moderne consiste dans l'utilisation de
ce qu'il me faut appeler le levier de l'amour technique démoniaque (dont les
Soviets savent à merveille se servir) par laquelle faire pression sur les fibres senti-
mentales d'un rebelle qui le tiennent lié à sa misérable patrie 1 ».
C'est presque fortuitement que les agents de Padukgrad découvrent qu'il suf-
firait, pour contraindre Krug à se soumettre, de s'emparer de son petit garçon. Mais
se soumettre à quoi? A la parole de la loi, sans aucun doute, mais, plus radicale-
ment, aux lois de la parole. Refuser une parole contrainte, cela conduit souvent à
garder le silence, comme une bête d'étrange amour. Quand la parole est prescrite,
garder le silence est tout un travail, une tâche éthique qui mobilise le sujet sur
l'arête entre deux dangers parler au service de l'autre ou se taire à son profit.
Quand le pouvoir vous somme de parler, c'est d'un autre silence qu'il s'agit.
Le mot d'ordre de l'instance totalitaire n'est pas toujours « silence dans les rangs »,
c'est aussi « dites ce qui me vient ». Alors, la parole doit être mise au secret, par
un effort psychique intense, une dépense continue. Tout dépend de la ligne de force
qu'imprime au social l'instance totalitaire. Qu'elle vous force au dire, et il est essen-
tiel de terrer la parole dans le style. Qu'elle vous enjoigne de vous taire, et il importe
alors d'essayer d'écrire son silence.
Désormais, pour Krug, les choses sont simples et terribles. De la parole, il lui
faut répondre sur la vie de son enfant. Et en fin de compte, il cède au chantage.
« Soit je me tais de façon définitive, soit je parle, je signe, je jure. je fais tout ce
que le gouvernement me demande. Et je le ferai, et plus encore, à la seule condition
de retrouver mon petit garçon. Voulez-vous écrire votre propre discours, puis le
soumettre à l'approbation. ou utiliserez-vous le texte déjà préparé? Le texte. »
Alors, il entre dans l'ultime défaite, le renoncement premier, et met sa parole sous
séquestre. Quand déferle la peur, la pensée se terre. Quand l'autre fait écran à
votre parole, censure vos représentations, et vous sépare de vos mots, la pensée
entre dans la survivance. Alors, il se tient bien sage, docile, peut-être un peu trop
loin des mots, un peu trop insistant dans son étrangeté.

1. Brisure à senestre, p. 9.
DIRE

Si nombreux soient les desiderata de l'instance totalitaire, ils se résument peut-


être en une seule renonce à ton enfant, oublie ton enfance. Tue l'enfant qui est
en toi, et tu seras libre. Mais là est le grain sur lequel tout va s'enrayer le marché,
l'allégeance, l'assujettissement, Krug se rend. On lui rend un enfant. Mais voilà, cet
enfant n'est pas le sien. C'est un enfant prélevé sur le stock de ceux qui sont livrés à
l'éducation niveliste. L'enfance, telle que l'instance totalitaire vous la restitue,
n'est pas la vôtre. Krug alors se détourne et déchire les papiers qu'il a promis de
signer. Il voulait bien, à la limite, céder sur son texte, mais on a tué son fils, on a
brisé son identité la plus tendre, et cela le plongera dans le refus, le silence, la
folie, la mort.

Un autre roman de Nabokov a pour centre l'expérience totalitaire, Invitation


au supplice. On y trouve, admirablement représentée, la collusion de l'instance
totalitaire avec l'état primaire masochisme et narcissisme primaires. Un homme,
Cincinnatus C., est enfermé dans une geôle et condamné à mort. La prison est douce,
la nourriture bonne, le geôlier tendre, le directeur farfelu. Les visites se succèdent
l'avocat, la femme du condamné, la fille du gardien et M. Pierre, le bourreau,
affable plaisantin. Ces visites le tourmentent, c'est là le véritable supplice et non
l'exécution. Tous forcent sa porte, l'importunent à toute heure et à tout propos. Il
reste surveillé en permanence par un œil qui voit tout, collé au guichet. Cela, c'est
le dispositif actuel, et on y voit sans peine la tyrannie moderne telle que A. de Toc-
queville l'a préfigurée, et que les régimes totalitaires l'ont réalisée.
Cet État qui nous délivrerait du devoir de parole, en ne nous autorisant à tenir
qu'un discours sans sujet, cet État qui opprime moins par le tourment et le sévice
que par l'avilissement méthodique du langage, c'est la réalisation d'un État qui
psychiquement a déjà eu lieu. C'est la reprise de la terreur muette de l'enfant que
Freud a nommée Hilflosigkeit, détresse sans recours. Désarroi sans appel. Non que
vous ne puissiez appeler, parce que les mots manqueraient, il y a le geste et le cri,
mais parce qu'il n'y a personne pour les entendre.
On peut voir ce livre comme l'un des plus beaux récits sur l'enfance. L'enfance
étranglée, saccage et viol, l'enfance préméditée. Car la prison est l'image d'un
corps qui se constitue comme séparé de ceux des autres mais demeure ouvert à
tous leurs vœux, les plus séducteurs comme les plus destructeurs. Elle figure aussi un
espace psychique en voie de formation, une identité de sujet en train de se faire.
Ceci renvoie aux représentations primaires de notre corps comme maison
ouverte à tous les vents où l'enfant ne peut que se bâtir une architecture folle et
fantasmatique, avec son ciel, ses cachots, ses chambres obscures, ses lits de lumière,
ses cuisines de mort et ses fenêtres sur la nuit étoilée d'angoisse. Mais le crime? Le
crime de Cincinnatus est le plus radical qui soit on lui reproche d'être. C'est-à-dire
de n'être pas comme les autres, d'être enfant, fermé, impénétrable à la lumière des
DITES-MOI QUE JE RÊVE

grandes personnes. Sans doute montre-t-il, tout petit, un empressement panique à


se montrer bon conducteur de la lumière, de la pensée, des mots des autres cama-
rades, précepteurs, camarade-instituteur. En vain. Toujours le reproche vient.
D'être infans, enfant d'avant la parole. Le Directeur « Apprenant d'une source
digne de foi que votre sort vient aujourd'hui même d'être réglé, commença-t-il de
sa voix de basse, bonne comme du bon pain, j'ai cru devoir, Monsieur. Cincin-
natus répliqua Aimable. Vous. Très. Êtes. Mais ces mots, il s'agissait à pré-
sent de les placer en ordre'. » Ces mots en désordre, ce lexique qu'aucune syntaxe
n'organise, ce sont bien les premiers mots d'un enfant. Les éducateurs les tyrans
sont d'abord les éducateurs du peuple, leur projet est bien de lui apprendre à par-
ler, à penser s'adressent ainsi au prisonnier, à l'enfant « Prisonnier. A cette
heure solennelle où tous les regards convergent sur ta personne, à l'heure où tes
juges t'abandonnent à l'allégresse, où tu te prépares à exécuter ces réflexes qui suivent
immédiatement l'ablation de la tête, je viens t'adresser quelques mots avant le grand
voyage. Le devoir m'échut et de ma vie je n'en perdrai pas la mémoire d'en-
tourer ton existence dans cette geôle des multiples commodités autorisées par la
loi. En revanche, je serai toujours heureux de réserver le maximum d'attention à
chaque témoignage de ta reconnaissance exprimée autant que possible par écrit et
uniquement au recto du papier 2. »
Que reste-t-il à celui qui est sommé avec douceur de parler une langue qui
n'est pas la sienne? Imaginer; par exemple de sortir pour revoir sa maison, sa
femme qui le trompe, ses enfants qui dorment. Savoir; « je désire savoir la date et
voici pourquoi. Une condamnation à mort trouve sa compensation dans la connais-
sance exacte de l'heure du supplice ». Écrire; comme on le souhaite, et ce que l'on
souhaite, de la reconnaissance pour ceux qui, à vie, l'ont condamné à mort, et sur
un seul côté de la feuille. Que surtout les mots n'aillent pas donner prise à quelque
jeu, quelque usage pluriel, quelque plaisir confus. Rien que des mots miroirs des
choses, transmettant intégralement leur contenu, des « mathèmes » peut-être.
Mais, ce papier donné, ces livres reçus du bibliothécaire officiel, il les retourne
pour écrire de l'autre côté des choses. Du côté, non de la reconnaissance, mais de
la méconnaissance ou de la connaissance, du côté de l'enfance, de l'autisme, de la
terreur. Du côté de la métaphysique « Non, écrit-il dans ses cahiers secrets, je
n'ai encore rien dit, ou plutôt, je n'ai usé que de paroles livresques. et au bout
du compte, j'aurais dû y renoncer, et je l'aurais fait, si je me donnais de la peine
pour quelque être qui vive à l'heure présente, mais comme il n'y a pas dans l'uni-
vers un seul homme parlant la même langue que moi; ou plus brièvement, pas un
homme qui parle; ou encore plus court, pas un homme, il ne me reste donc qu'à me

1. Invitation au supplice, p. 15.


2. Ibid., p. 18.
DIRE

préoccuper de moi-même, de cette force qui me pousse sans relâche à m'exprimer »


Condamné, les mots du dehors l'ont de longtemps déserté. Le langage des
autres le laisse toujours dans un tel égarement, un désarroi si fort, une défaillance
si nette qu'il se ferme de plus en plus à son invite. Il écrit pour défaire en lui le lien
de parole. Le langage, pour lui, n'est jamais majuscule. Les instances totalitaires
sont attachées à ce que même les noms communs deviennent des noms propres
l'État, le Chef, le Parti, l'École. comme s'il n'en était pas d'autres. Bien sûr, le
condamné aimait quelques mots, ses arrière-mots, et on disait qu'il avait ses
arrière-pensées. Mais désormais, du langage, il n'a ni regret, ni nostalgie, ni désir.
Rien qu'une atroce passion pour ce qu'il porte d'erreur et d'échec, d'inidentifiable et
d'impropre. La lassitude qui le prend devant les mots, cette envie de les laisser nus,
rompus et retournés, il sait qu'il y a là la serrure et la clef de sa prison. Le langage
n'est pas ce qui lui importe. C'est ce qui l'exporte et le déporte.
Quand on lui demande quelques mots, une porte se ferme en lui, une exclu-
sion se prononce. On lui permet une survie, dans le gris et le froid. Tenu de dire
quelque chose, la défection le gagne. Autour de lui vont et viennent des hommes
détruits, sommés, soumis. Invisibles et transparents. Le tyran le somme de répondre
de ses crimes. Mais comment dire, parler dans la transparence, figurer dans l'ordre
de ce qui s'entend, cette opacité première où rien ne saurait être intégralement res-
titué sans réfraction. Car l'exigence meurtrière veut qu'il n'y ait qu'un langage,
qu'un énonciateur unique auquel chacun donne corps. Le tyran a ses garde-manger,
ses gardes du corps et ses garde-parler; chacun en est le lieu-tenant.

D'où vient cette emprise qu'exerce l'instance tyrannique sur ceux qui se sou-
mettent à elle autant qu'elle les soumet? De sa violence sans phrases, c'est certain,
mais aussi de sa grande capacité à produire du sens, à induire des pensées, à donner
des mots. Des mots de passe qui vous font accéder à l'âge adulte, et tuer en vous
l'enfant muet. L'horreur des régimes totalitaires n'est pas exclusivement pensable en
termes négatifs destruction, interdiction, extermination, déformation, censure,
répression. Ils sont aussi fondateurs, formateurs, producteurs, constructeurs de
rapports sociaux, de mots nouveaux, d'êtres neufs, si possible. A côté des camps
d'extermination, les nazis fabriquaient dans des camps de reproduction, les Lebens-
born, ou fontaines de vie, la race élue. Et cette horreur-là n'est pas moindre. Les
totalitarismes ont été extraordinairement producteurs de discours. Ce n'est pas
seulement Fahrenheit 451, les livres brûlés, l'écriture interdite, c'est aussi la sugges-
tion, la sommation faite à chacun de lire, voire d'écrire certains livres.
Au fond, il n'est pas d'institution sans instituteur. Ce qui, par parenthèse,
explique que toutes les sociétés ou écoles, fussent-elles d'analystes, ne soient pas
nécessairement des institutions, encore moins des institutions totalitaires. Il
1. Loc. cit., p. 105.
DITES-MOI QUE JE RÊVE

manque, par exemple, à l'école analytique anglaise, la figure du grand instituteur.


Ce qui éclaire aussi les méprises courantes dans la dénonciation des institutions. Ce
qu'on demande à une institution, et cette demande, si elle est satisfaite dans la
réalité lui confère les traits d'une institution à visée totalisante, ce n'est pas de la
reconnaissance, de l'amour, de la considération. C'est, plus radicale, plus primaire,
cette soif forcenée d'être institué, d'être instruit, mis en tutelle par un pouvoir qui
a pour rôle essentiel de nous apprendre à penser, c'est-à-dire à parler. On ne
s'adresse pas à elle en lui disant « aime-moi », « je t'aime », la déclaration d'amour
suppose deux sujets, deux lieux psychiques, une relation d'objet, une différence. On
lui dit autre chose « je te suis ». « Je suis toi », « je participe de ton être ». Et
comment ne pas voir là une exigence primordiale, celle que l'analyse désigne comme
primaire, ce besoin premier d'être tenu, enclos, d'être maintenu (holding), soutenu
(care). La liberté est difficile. Et l'on souffre de ne pas se ressembler ni se rassembler,
d'abord par la parole. Se singulariser, quand tout concourt à nous dérober l'usage
de nous-même, est parfois insupportable, et quand revient, au-dehors, l'instance
totalitaire, tutélaire, cela nous donne quelque relâche.
Même à s'en tenir à la sphère politique, le totalitarisme n'est que l'atroce
figure d'un État qui n'est pas d'exception. L'instance totalitaire ne sert pas seule-
ment des intérêts de classe « économiques en dernière instance », elle satisfait des
idéaux, apaise des besoins, accomplit des sentiments. Elle se nourrit et nous nourrit
de représentations, d'images et de mots. La tyrannie est violente et restreinte, le tota-
litarisme lent, détaillé, étendu. Il « dégrade les hommes sans les tourmenter »
(Tocqueville). Et nous lui donnons les moyens de son exercice et l'occasion de son
théâtre. Les hommes de ce siècle rencontrent dans leurs chefs moins des tyrans que
des tuteurs, des instituteurs. Le totalitarisme a toujours l'odeur triste et sale de la
rentrée des classes.
Mais cette soif d'être par l'autre abaissé, c'est aussi l'exigence d'être défendu,
de vivre sa pensée comme défendue, au double sens du terme, plaisir hors d'atteinte,
mais aussi activité sous la garde d'un lieu protégé. Cela parfois confine à la joie, une
joie dure et cruelle, que rien n'égare. En elle s'apaise enfin l'inconvénient d'être par-
lant. Cette part de silence que le devoir de parler nous dérobe, ce temps d'enfance
que la langue, fût-elle maternelle, nous prend, ce désir si fort de devenir de plus en
plus petit, quand tout vous pousse à grandir, cet acharnement ténu à se retrouver
de plus en plus silencieux, dénudé, anéanti, cette certitude de n'exister qu'au plus
bas, cet effort pour tenir le moins de place possible, ce désir de ne prononcer que
des paroles déjà dites et des pensées mourantes, qui peut s'en dire exempt?
Un autre roman de Nabokov met en scène le dressage d'un enfant par son père
écrivain La Défense Loujine 1. Le père lui tend des pièges, le fait par exemple écrire
1. W. Nabokov, La Défense Loujine, Folio, Gallimard.
DIRE

sous la dictée cette phrase « Being born is hardly to be borne ii, naître est insup-
portable, ou encore, on naît à peine. De ce jour, naît un homme nouveau, un nou-
veau Loujine qui a défenestré son enfance en apprenant un langage, une combina-
toire le jeu d'échecs. Jeu par lequel il pourra satisfaire l'exigence contradictoire de
se taire et de parler. Mais, bien sûr, l'enfance revient, et le jeu d'échec signera l'échec
de son « Je ». La défense absolue, totale, si longuement mûrie le laissera mat. Nous
vieillissons plus vite que nos souvenirs. Le père Loujine est l'une des figures qui
peuplent le monde cruel de Nabokov, ces misérables souverains, ces dérisoires insti-
tuteurs qui incarnent l'instance tyrannique.
Le pouvoir, Tocqueville le décrit ainsi il « ne brise pas les volontés, mais les
amollit, les plie et les dirige; il force rarement d'agir, mais il s'oppose sans cesse à ce
qu'on agisse; il ne détruit point, il empêche de naître; il ne tyrannise point, il gêne,
il comprime, il énerve, il éteint, il hébète». Dans le registre analytique, le primaire,
c'est le jeu du masochisme et du narcissisme avant et hors de l'emprise des mots. Le
narcissisme primaire, c'est cette question fondamentale posée par G. Bataille « Se
demander devant un autre par quelle voie apaise-t-il en lui le désir d'être tout? »
Le masochisme primaire, c'est l'autre question, plus censurée et plus difficile à sou-
tenir que nulle autre, le plus souvent forclose comment apaiser en soi le désir de
n'être rien?
Les deux questions, les deux mouvements pulsionnels se renforcent l'un l'autre
au cœur de l'instance totalitaire. Elle est le lieu où est projeté le désir d'être tout.
Elle satisfait, introjectée en chacun, le désir de n'être rien. Elle accorde le désir de
ne pas avoir de désir, mais aussi le désir de ne pas savoir, de ne pas penser, le désir
de ne pas parler, et surtout de ne pas être. Le tyran, figure imaginaire d'une ins-
tance totalitaire qui abolit tout pouvoir symbolique et se renforce d'un pouvoir
réel, est le foyer où « je » peux m'effacer en « on ». C'est le lieu central d'une dépos-
session sans mesure, et d'une déréliction sans appel il pense donc je suis. Comme
si, s'adressant à chacun de ses assujettis, effacés dans « le nom d'un », selon les mots
de La Boétie, l'instance totalitaire disait à ceux qui en elle se sont défaits de leurs
mots « Je suis ce que vous ne pouvez pas dire. »
Elle nous donne peut-être notre revanche sur la violence radicale que l'on nous
fit en nous apprenant à parler une langue que, sans doute par euphémisme comme
pour l'amour, on nomme maternelle. La parole est effraction, elle raye votre silence,
ouvre votre bouche, viole votre oreille. Le langage pénètre, au sens propre. On ne
vous apprend pas à parler, on vous force à entendre. Une cuillerée pour papa, une
cuillerée pour maman, un mot pour le prince, un mot pour le prêtre. Cincinnatus
avait été très tôt repéré à l'école comme impénétrable. « Impénétrable aux rayons
d'autrui, produisant donc à l'état de repos l'impression phénoménale d'offrir la seule

1. A. de Tocqueville, La Démocratie en Amérique, Idées, Gallimard, p. 349.


DITES-MOI QUE JE RÊVE

barrière opaque dans un univers où toutes les âmes s'opposent une mutuelle trans-
parence'. »
Peut-il en être autrement? Peut-on apprendre à parler hors de la violence des
mots infligés, et à penser hors de l'aliénation à la pensée d'un autre? Non. De même
qu'il est nécessaire à la formation d'une sexualité qu'elle surgisse de différences
internes à une jouissance fusionnelle, qui n'est même pas sexuelle, avec le corps
maternel, de même, la formation d'une pensée se fait à partir de la confusion et de
l'informe. Dans la vie sexuelle, une emprise fait place à une empreinte, puis à une
trace, puis à un cliché où est fixée pour chacun la manière définie dont il pratique
la vie amoureuse. Dans l'activité de penser, le même chemin mène de la confusion
des langues à la naissance d'un style. L'un et l'autre chemin ont été, pour le psycho-
tique, impraticables, et il s'est perdu en route. Le fou auquel Musil consacre de très
fortes pages, Moosbrugger, a perdu l'élasticité dans son rapport au monde et aux
mots. « Les mots dont il disposait, c'était hm, hm, tiens! tiens!
La table était Moosbrugger.
La chaise était Moosbrugger.
La fenêtre grillagée et la porte verrouillée étaient lui-même. Ce n'étaient nul-
lement là des pensées folles ou extraordinaires. Simplement, les élastiques n'étaient
plus là. Derrière chaque chose et chaque créature, quand elles voudraient se rap-
procher vraiment d'une autre, il y a un élastique qui se tend, sinon les choses pour-
raient bien finir par s'embrouiller un peu trop 2. » Que les mots gardent leur jeu,
s'écartent d'eux-mêmes sans se perdre en chemin. Qu'ils puissent à la fois prendre
distance des choses sans s'écraser dans l'infini. Que demeure en eux une part de pré-
sence et un éclat de signification. Que les êtres et les choses bougent, sans que ce
mouvement soit perpétuel.
Tout cela suppose bien à la fois le moment de fusion totalement aliénante et les
étapes d'une défusion, les trajets marqués d'autant de clichés. L'instance tyran-
nique nous garde de deux folies l'autisme, où les mots n'assurent pas la distance et
la liaison entre les psychismes, la fuite délirante du sens dans un langage en mouve-
ment perpétuel. Mais elle ne nous en délivre qu'au prix d'en produire une autre, celle
d'une langue soudée à elle-même.
Les bords et les bornes d'une pensée sont plus difficiles à démarquer que ceux
d'un corps. Cette peau psychique délimitant un dedans et un dehors et mettant fin,
ou en tout cas mesure, à l'interpénétration du soi et de l'autre, c'est ce que Cincin-
natus veut préserver et qu'on veut lui arracher. L'impénétrable doit se rendre à
l'évidence, l'Autre le traque, le devine, le recèle, aussi longtemps qu'il ne préserve
pas une certaine opacité à son emprise, une certaine élasticité à sa pensée. Tâche

1. Invitation au supplice, p. 26.


2. R. Musil, ~Yo~e sans qualités, II, Folio, Gallimard, p. 122.
DIRE

infinie de devenir adulte sans perdre l'enfant en chemin, et que Cincinnatus n'a pas
achevée à la fin du livre, lorsque, montant sur l'échafaud, il répète au bourreau qui
veut l'aider, le porter à la mort « By w~ « tout seul ». Comme l'enfant qui
veut s'habiller tout seul, se laver tout seul, penser tout seul. Il y va de sa vie.

Nabokov est l'un des rares écrivains à s'être attaché à ce point à l'indésirable
désir de n'être rien. Brisure à senestre est le récit de la façon dont Krug est tenu
au langage un mot pour l'autre. Un mot pour l'autre sujet, celui qui vous somme
ou vous prie de parler « allez-y, rien qu'un mot, c'est le premier mot qui coûte.
Encore un effort pour être parlant ». Un mot contre un sujet l'instance totalitaire
impose à Krug ce marché, un morceau de votre chair vous sera rendu contre un
mot conforme, contre un morceau soumis de votre psyché. Elle exige de Cincinnatus
un morceau de son corps, sa tête le supplice est la décapitation, et le titre anglais
porte Invitation to a beheading lui qui n'a pas voulu donner accès à l'insinuante
pédagogie des mots d'ordre ne dire que le déjà dit de l'autre, le déjà pensé. La
nécessité de dire, d'écrire un mot pour l'autre sujet, cela peut mettre le langage au
service d'un asservissement central de l'être.
A l'inverse, un mot pour l'autre, l'autre mot, c'est le lapsus, la métaphore, la
poésie, la reprise d'un processus primaire dans le plaisir du mot d'esprit et la liberté
de penser. Mais laissons encore parler Tocqueville

« Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se pro-


duire dans le monde je vois une foule innombrable d'hommes semblables et
égaux, qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vul-
gaires plaisirs, dont ils remplissent leur âme. Chacun d'eux retiré à l'écart est
comme étranger à la destinée de tous les autres; ses enfants et ses amis parti-
culiers forment pour lui toute l'espèce humaine. Au-dessus de ceux-là s'élève un
pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d'assurer leur jouissance et de
veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressem-
blerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer
les hommes à l'âge viril; mais il ne cherche au contraire qu'à les fixer irrévoca-
blement dans l'enfance; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu'ils ne
songent qu'à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur, mais il veut en être
l'unique agent et le seul arbitre; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure
leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur
industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages; que ne peut-il leur ôter
entièrement le trouble de penser et la peine de vivre'! »

Il a fallu un siècle pour que ces mots soient rejoints par la réalité, par quelque
chose qui n'est ni la barbarie ni le despotisme ni la tyrannie, même si la vieille

1. Loc. cit., p. 348, je souligne.


DITES-MOI QUE JE RÊVE

figure du tyran est commode pour en désigner les représentants le totalitarisme.


Une emprise qui fait souffrir, mais que nous souffrons. La psychanalyse peut deve-
nir une forme locale, dérivée, limitée, et somme toute bénigne, de cette dépossession
désirée.
Car après tout, qu'allons-nous demander à l'analyste, figure pâle du tyran
intime, sinon qu'il nous ôte entièrement le trouble de penser et la peine de vivre?
Quel abri enfin trouvé que cette servitude réglée, douce et paisible. Ceux que
l'analyse tient « se consolent d'être en tutelle en songeant qu'ils ont eux-mêmes
choisi leurs tuteurs ». Mais, d'être élu, ce pouvoir en est-il moins dégradant pour
ceux qui l'exercent ou le subissent? Cela ne dépend pas de la place que l'on occupe
dans la chaîne de l'analyse ni de celui qui en tient momentanément le bon bout,
du moins le croit-il. Le pouvoir analytique n'est pas justifié parce que l'analyste
en est, lui aussi, passé par là, avant ou en même temps que son patient. On sait
quelle légitimation donne aux chefs, dans l'Armée par exemple, le fait d'avoir
eux aussi fait leurs classes. Nulle justification morale ne peut être donnée à l'exer-
cice d'un pouvoir par la réciprocité de la dépendance. Une machine de mort, un
piège à répétition, même s'ils accordent à chacun l'égalité devant eux, sont toujours
des moyens de terreur. Ce qui fait échapper le pouvoir analytique à l'abjection tota-
litaire n'est pas l'alternance des places, ce sont les visées qu'il se donne. Consiste-
t-il à ôter à chacun le trouble de penser et la peine de vivre, alors, c'est bien d'un
pouvoir totalitaire radicalement inacceptable qu'il s'agit. Si par contre il laisse à
chacun sa dissemblance, son travail de pensée, sa tâche de vivre, son plaisir de
parler, ce pouvoir ne livre pas à l'abjection ceux qui l'exercent ou le subissent.

Une issue est ouverte à qui tente de résister à l'instance totalitaire, celle que
Nabokov propose dans ses récits, l'issue romanesque. Non pas celle qui consisterait
à se dire que les figures réelles qui nous assujettissent ne sont que reflets et fan-
tasmagories du narcissisme, les tyrans, images projetées par un rêveur omnipotent,
la servitude, intrigue d'un roman que l'auteur met en mots. Une telle reprise de la
réalité dans l'imaginaire asservirait plus profondément encore. La tyrannie ne
saurait être tuée in absentia ou in effigie. Il s'agit d'autre chose écrire le tyran pour
le tuer. Non pas au-dehors il y faut d'autres moyens, politiques, conscients mais
en soi, dans la demeure où je l'abrite et le nourris.
Krug est l'homme qui refuse le système totalitaire de l'identification. Moins
celle qui existe entre l'opprimé et l'oppresseur, moins l'identification au tyran, ou
celle du tyran au héros, son ancien camarade d'école, pas même essentiellement
celle qui existe entre les membres de la société telle que la rêve Paduk, le dictateur,
et ses nivelistes. Non, une autre identification, radicale, celle qui se fait dans et par
la langue. La langue est menacée de rupture dans un système ou les mots sont pris
comme signes passibles d'une équivalence totale des uns avec les autres. Par
DIRE

exemple l'identité de la répression et de la liberté. C'est cela qui est insupportable à


Krug, cette tentative folle, perverse de remplacer le vrai fils par un faux fils, pour
qu'on ne sache plus qui meurt quand quelqu'un est tué.
La morale de ce livre, reprise dans la nouvelle L'Extermination des tyrans',
est qu'on ne peut se défaire du tyran qu'en commençant par tuer celui que l'on
porte en soi. En le tuant, non pas réellement, mais en tuant l'instance tyrannique,
totalitaire qui veut un langage absolu, dégagé de toute contingence, une pensée
universelle. Et la tuer, c'est faire écriture, redonner aux mots leurs sens pluriels,
allier les langues, ruiner le projet fou d'une langue pure, comme on le disait d'une
race.

Une autre nouvelle de Nabokov, Terreur 2, est l'histoire d'un homme qui ne se
libère de la folie d'être identique à son image en miroir, semblable à sa propre
mort, que par le meurtre de celle qu'il a aimée. « Mon double mourut avec elle. Sa
mort me sauva de la folie. » C'est bien par l'émergence d'une parole neuve, de
rapports inédits entre un mot et l'autre, un mot et une chose que l'on échappe à
cette prison totale du primaire indifférencié. Quand la prison se referme sur Krug,
dans sa tête « les lourds battements disaient un, un, un, le chiffre un, et pas le
deux, jamais le deux. Sur les quatre portes situées aux quatres points cardinaux de
la pièce, une seule, une, une est ouverte ». Pour Krug, échapper à cette univo-
cité du sens totalitaire, c'est reprendre dans le « nous » des miroirs, anonymes frag-
ments de l'Idéal, la différence entre la première et la deuxième personne.
« Je. commence Krug.
Kol, hochant la tête, s'empare des imprimés nécessaires. » Puis, à la fin, dans
la cour de la prison qu'il reconnaît enfin comme la cour de l'école d'autrefois,
blessé, il reprend sa course vers le tyran. « Juste à l'instant où une autre balle va le
frapper, il hurle Toi! Toi 3! »
Il n'est peut-être pas d'autre solution pour exterminer les tyrans, tâche aussi
interminable au-dedans qu'au-dehors, que de les empêcher de naître de nos peurs
et de se reproduire de nos rêves et de nos cauchemars. La tyrannie politique et
l'écriture littéraire ne sont sans doute que deux manières de revivre les terreurs de
l'enfance et d'espérer en venir à bout. « Quand j'essaie d'imaginer ce que notre
sinistre chef peut éprouver en présence de son passé, je comprends clairement tout
d'abord que le véritable être humain est un poète et deuxièmement que lui, notre
souverain, est la négation incarnée d'un poète 4.»
Ce tyran devant qui tous tremblent et meurent, double actuel et répétition
réelle d'une instance appartenant à la réalité psychique, Nabokov propose de
1. In W. Nabokov, L'Extermination des tyrans, Julliard.
2. Op. cit., p. 126.
3. Brisure à senestre, p. 265.
4. L'Extermination des tyrans, p. 30.
DITES-MOI QUE JE RÊVE

l'exterminer au-dedans de fort simple et belle façon se dire qu'il n'est qu'un per-
sonnage de notre invention, une idée nourrie par oisiveté, ennui ou espoir, bref, le
personnage bouffon d'une farce que le romancier qui dort en chacun de nous a
mise en scène.
La tête sur le billot et sommé par le bourreau de compter, Cincinnatus se
dédouble. L'un se livre au compte inutile, l'autre est soulevé par une question
« Pourquoi suis-je ici? Pour quelle raison je gis de la sorte? » Cette question dissipe
la netteté des visages des spectateurs, défait l'ordonnance du spectacle, révèle la
place publique à son artifice de carton et de toiles peintes. L'échafaud s'effondre
dans un nuage, le théâtre glisse sur lui-même et Cincinnatus s'en va « parmi la
poussière et les choses déchues et les toiles frémissantes, se dirigeant du côté où (il
le savait d'après les voix) se tenaient des êtres semblables à luiM.
Alors, un monde se déchire, un autre s'y affirme. Les mots d'ordre font place
à une ordonnance des mots la plus belle qui soit. Cette solution esthétique, et
pourquoi pas? à l'aliénation totalisante, est le dernier recours du héros de Brisure
à senestre, c'est « la folie miséricordieuse de Krug au moment où il perçoit soudain
la simple réalité des choses et qu'il sait, sans pouvoir l'exprimer par les mots de
son univers que lui, son fils, sa femme et tous les autres personnages ne sont que mes
caprices et vapeurs de spleen2 ».
Tout cela n'est peut-être que l'atroce cauchemar d'un écrivain assoupi sur
son bureau, par un soir d'automne, tandis que sa femme et son enfant dorment, et
qu'un papillon vient rayer le silence, et heurter la vitre, aveuglé par la lumière
trop vive. Au cœur de la tendresse, lorsque la pensée se quitte elle-même avec
nonchalance, l'horreur vient, du plus profond de l'enfance, du plus actuel de la
vie, là, du dehors, déjà soumis à l'instance totalitaire.
Dites-moi que je rêve.

MICHEL SCHNEIDER

1. Invitation au supplice, p. 251.


2. Brisure à senestre, pp. 10-11.
~qycc McDougall

CORPS ET MÉTAPHORE

Par quels chemins l'interprétation psychanalytique fait-elle « porter au jour,


dans la parole, le processus primaire?. Comment saisir cette émergence et prise
de la chose dans le mot? ». A cette question l'une de celles qui président à ce
recueil je vais tenter de répondre par une « vignette » analytique. Je propose de
suivre à travers les méandres d'une psychanalyse les traces de l'émergence, dans le
langage, du « corps ». Celui-ci emprunte, de façon particulière, le sentier charnière
de l'affect pour se constituer en tant qu'objet pour la psyché; ces effets se révèlent
non seulement dans les métaphores du langage, mais aussi bien dans le symptôme
névrotique en tant que métaphore. En revanche, les symptômes non métaphoriques,
dits « psychosomatiques », obscurs reflets du corps muet, biologique, nous renvoient
à une impasse psychique dans laquelle l'économie de l'affect ainsi que l'activité de
représentation se trouvent bloquées. Comment le corps biologique devient-il un
corps psychologique? La voie qui part du corps primaire, fragmentaire, sans image,
irreprésentable pour la psyché, pour aboutir au corps unifié, érogène, sujet de
fantasmes et objet de symbolisation, est frappée d'entrecroisements, de coupures
brusques, de traces embrouillées. Pour qui s'acharne à suivre les traces de cette
voie dans le dédale tortueux d'une analyse, le courant affectif, en tant que lien
privilégié entre soma et psyché, s'offre à travers ses mille déguisements comme
guide. Mais que se passe-t-il quand ce torrent vif, en quête de scènes, de fantasmes,
de mots, pour endiguer et lester son flux, ne trouve aucun accès à la représentation
psychique? Que les courants affectifs soient déclenchés par la pulsation instinc-
tuelle ou mobilisés par l'impact continu du monde externe, ils sourdent inlassable-
ment au tréfonds de tout être. Par où passent-ils?
Je vais tenter de rendre audible, à l'intérieur d'une analyse, un moment de
surgissement affectif qui se situe à mi-chemin entre l'activité du processus primaire
et son émergence dans l'articulation du mot et de la chose. Mon patient, Paul Z.,
subissait, depuis des années, des bouleversements psychosomatiques poussées
d'ulcères gastriques et allergies cutanées. Il n'était pas venu en analyse à cause
DIRE

de ces attaques brutales qui atteignaient l'équilibre du psychosoma; il cherchait à


comprendre un sentiment dépressif et continu d'échec dans tous les secteurs vitaux
de sa vie. Or le parcours de son analyse nous a permis de le suivre d'un « état
psychosomatique a jusqu'à la création de symptômes névrotiques protecteurs, qui
ont fait parler le corps au lieu de le laisser agir en automate. En partant d'un mode
de fonctionnement mental où tout ce qui l'angoissait, l'agressait, l'excitait, au jour
le jour, était aussitôt balayé de son esprit, forclos de la psyché, il est arrivé,
grâce à l'encadrement analytique, à pouvoir subir l'envahissement des images et
des émois provoqués par des événements quotidiens, mais dont il ignorait jusqu'alors
le pouvoir traumatisant. Devant sa difficulté à retenir, voire à reconnaître et, enfin,
à nommer ses états affectifs, Paul Z. se trouvait, à l'intérieur de la relation analy-
tique, dans une impasse narcissique. Reconnaître son éprouvé affectif, sans pour
autant pouvoir l'agir, a fait surgir chez Paul une phase de vécu hallucinatoire
tentative d'une mise en scène et d'une mise en sens de l'état affectif intolérable.
L'analyse de ses pseudo-perceptions lui a permis d'élaborer ses émois transférentiels,
de sorte qu'il a pu transformer ces créations, produits de mécanismes psychotiques,
en fantasmes dicibles et affects verbalisables. Ceci a donné naissance à un symptôme
hystérique, autre émergence créative.
Entre la construction délirante et la création névrotique s'est située l'élabora-
tion psychique, que Melanie Klein a conceptualisée comme « le travail de la
position dépressive ». Dans la première phase, le patient « massacrait » avec ses
yeux tous ceux qu'il tenait pour responsables du surgissement à l'intérieur de lui
d'affects pénibles ou conflictuels; dans la seconde, l'attaque des objets externes et
internes a cédé le pas à « l'auto-attaque ». De mystérieux « scotomes » se créaient
dans les yeux de Paul Z. Au lieu de massacrer, les yeux s'aveuglaient. Ces événe-
ments ont eu lieu dans la sixième année du travail. Le passage de la somatisation à
la névrotisation des conflits a occupé, en tout, sept années d'analyse.

Les yeux et le massacre

Depuis quelques séances, Paul se concentre sur deux thèmes principaux qui sont
tous deux marqués par une grande liberté d'association contrastant avec le temps où
il réagissait à tout ce qui lui arrivait dans la vie sans pouvoir y réfléchir et surtout
sans pouvoir rencontrer ou retenir les états affectifs mobilisés par ces événements.
Bien souvent une perception, une rencontre, un incident imprévu suscitaient en lui
ces moments d'angoisse, de colère, d'excitation, dont il gardait à peine la trace,
et pour cause, comme nous le verrons. A cette époque de l'analyse, il « attaquait M
avec ses yeux chaque objet apte à provoquer en lui des émotions intenses. Depuis
CORPS ET MÉTAPHORE

une semaine il voit tous les jours dans la rue le poster d'une femme aux « superbes »
seins nus. Il a pu capter le fantasme qu'il aimerait creuser des cratères dans ces
beaux seins. Ce fantasme s'est élaboré pendant plusieurs séances. Les cratères sont
devenus des cratères noirs et l'idée d'attaquer les mamelons avec ses dents le
remplit d'horreur.
Un deuxième thème s'insérait dans la relation transférentielle, mais là encore
Paul était happé par une vision troublante de mon visage. Il me voyait la face
« disloquée », « déphasée », « démantibulée », « détruite ». Dans les premiers temps
de notre travail il entrait toujours très vite, les yeux baissés. Maintenant il me
dévisage un bref instant avant de se jeter sur le divan pour décrire ce qu'il a vu.
Depuis quelque temps je cherche le lien entre les deux « visions » destructrices.

Pz (en s'allongeant) Vous êtes fatiguée? Ah, cela m'angoisse! J'ai toujours
horriblement peur de vous trouver fatiguée. sais pas pourquoi.
JM (Me demandant si c'est lui qui m'a « fatiguée », m'a « abîmée » fantas-
matiquement, je lui rappelle les rêveries des « cratères noirs dans les seins et je
lui demande si de tels fantasmes ne risqueraient pas de « fatiguer » une femme?)
Pz Ça m'agace parce que tout cela ce n'est pas réel; moi, je n'ai aucun
intérêt pour les fantasmes!

D'être obligé de contenir les conflits, les frustrations, les angoisses, sans passer
à l'acte, pour les rendre en rêveries sur la scène de son imaginaire, est pour lui une
blessure narcissique intolérable.

JM Vous me voyez « fatiguée ». comme l'autre jour vous m'avez vue le


visage démantibulé. Est-ce à la place de pouvoir imaginer ou ressentir quelque
chose me concernant?
Pz Je « vois » des choses bizarres avant de m'endormir. ça me fait horri-
blement peur, ça.
JM Comme si vous refusiez, là aussi, de vous laisser imaginer n'importe quoi
comme dans un rêve. à la place « ça » se réalise, devient réel, comme un rêve
éveillé, n'est-ce pas?

L'analyse de Paul a laissé émerger, à maintes reprises, sa profonde ambiva-


lence à l'endroit des femmes, mais de tels sentiments étaient en désaccord avec son
idéal du moi; il tolérait mal cette faille de l'image narcissique. Hormis ce conflit
dans lequel Paul essayait de se protéger lui-même, et de protéger ses objets, de sa
violence primitive, j'ai constaté qu'il refusait de reconnaître des sentiments d'hosti-
lité et de destructivité envers les femmes parce qu'il ne pouvait pas les agir. Rester
dans l'imaginaire lui est insupportable « Si je ne peux pas réaliser un désir, je
préfère ignorer son existence. », exigence de décharge face à toute mobilisation
pulsionnelle. Paul préfère me voir « fatiguée » plutôt que de reconnaître son agres-
DIRE

sivité envers moi, d'y penser et de rencontrer l'interdiction de m'attaquer pour de


bon (.autrement, cette « rencontre » ne lui ferait pas si peur).

Pz Mais j'ai de bonnes raisons pour étouffer mes idées fantasques; elles me
font plus peur que mes « visions ». Mes idées sont horribles. Quelque chose a
changé quand même. Depuis quelque temps je peux regarder les gens en face. Je
n'ai plus peur de leur regard. je me sens angoissé, car je les vois tous détruits la
plupart du temps mais cela ne me menace plus. Bon ils sont comme ça. (Pause.)
Ou est-ce moi qui les rend comme ça?
JM Comme avec moi tout à l'heure?
Pz (Longue pause.) Oui, alors, c'est pareil. Oui, c'est ça! J'ai un regard des-
tructeur. Je m'en rends compte à présent –e massacre avec mes yeux. Mon Dieu,
pourquoi? Qu'est-ce que je vous reproche? (Pause.) Eh bien voilà je sais. Je ne
peux pas supporter que vous me disiez des choses nouvelles. Vos interprétations
aïe! Je les déteste, surtout quand j'ai l'impression que c'est important, que ce
sont des idées utiles pour moi. Suis mal à l'aise, vous ne pouvez pas savoir. Ça, je
ne peux pas l'accepter.
JM D'être dépendant de moi? Que je puisse avoir quelque chose à vous donner
dont vous pourriez avoir besoin?
Pz Exact! Surtout si c'est quelque chose que je n'ai jamais pensé, moi,
avant. A ces moments-là, j'ai envie de vous saccager.
JM Comme l'enfant qui a soif ne supporte pas d'avoir besoin de sa mère?
D'être dépendant de ses seins pour se nourrir? Peut-être a-t-il envie de les sacca-
ger ? (Ceci en référence au fantasme des « cratères noirs » dans les seins.)
Pz Mais je crois que c'est vrai. Je vous déteste pour cela. Merde alors, pour-
quoi dois-je passer par vous?

Il s'agit de la fragilité narcissique et de la problématique de l'envie au sens


kleinien. L'altérité. les attributs de l'Autre. la dépendance archaïque de la dif-
férence. différence originelle entre deux corps avant d'aboutir à la problématique de
la différence entre deux sexes. L'absence a failli à son devenir symbolique. Bion a une
fois remarqué que tout objet de besoin est un objet de haine. Le Sein, dans ce sens,
est un mauvais objet dès le départ, d'où la crainte de détruire l'objet de besoin.
Le petit enfant, poussé par la faim, la solitude, ne supporte pas la moindre
attente; la satisfaction hallucinatoire dure peu de temps. Rempli de peur et de rage
immaîtrisable et inélaborable, l'enfant va essayer de se débarrasser le plus vite
possible de cette image torturante du Sein-Mère. Freud a eu, très tôt, cette intuition
du drame infantile'. Le sein attendu devient un objet d'horreur dont il tentera
d'éjecter la représentation ainsi que l'affect qui accompagne cette image psychique.

1. S. Freud (1915), « Pulsions et destins des pulsions », in Métapsychologie, Gallimard,


coll.« Idées ».
CORPS ET MÉTAPHORE

(L'observation des nourrissons montre que l'enfant qui attend « longtemps » la


venue de sa mère, débordé par son état de détresse, et quoique affamé, a tendance
par la suite à refuser le sein.) Ainsi dans sa communication primitive avec son
enfant la mère a une double tâche non seulement elle doit être celle qui donne le
sein, la nourriture, la tendresse, la chaleur, mais aussi celle qui aide son bébé à
se débarrasser du sein de l'horreur, du sein « mauvais » qui l'habite, voire le per-
sécute. Le Sein devient dès lors un objet d'idéalisation ainsi que de persécution.
P.Z. dévoile dans cette séquence quelques-uns des facteurs qui l'obligent à se
détourner de sa vie fantasmatique et qui sont peut-être ceux-là mêmes qui ali-
mentent ce qu'on appelle « personnalité psychosomatique » ou la « pensée opéra-
toire » et qui motivent la carence apparente dans la vie onirique de tels patients. Les
restes diurnes ne sont pas emmagasinés. En effet, de tels sujets « rêvent » éveillés; les
perceptions du monde sensible sont altérées, mais ne sont pas récupérées par l'attri-
bution d'un sens nouveau, i.e. ne sont pas remodelées par une pensée psychotique qui
« expliquerait » cette projection de la réalité interne à l'extérieur. Au lieu de cela, il y
a des aménagements « opératoires », forclusion de la représentation de l'affect comme
de la représentation de l'idée insupportable, et donc un manque de compensation
psychique. Ces multiples manoeuvres d'évitement contribuent, sans nul doute, au
phénomène dit « opératoire », défense plutôt que structure, mais pas dans le sens
du « déni » comme dans les organisations névrotiques il s'agit des défenses contre
des angoisses psychotiques. C'est la problématique prénévrotique craintes nar-
cissiques pour l'intégrité du moi, peur des fantasmes liés à la sexualité archaïque,
du corps à corps avec la mère et des dangers qui s'ensuivent.
Ayant saisi la projection sur les autres de son propre sadisme par le truchement
de son regard, P.Z. passe d'un seul coup à l'évocation des souvenirs de son père,
touchant surtout sa maîtrise sur le plan instinctuel. C'était « un homme calme et
fort ». il faisait « très attention à la propreté ». Ce tournant dans le discours prend
un sens particulier en ce que Paul, après avoir évoqué le saccage des seins, fait valoir
un père « calme et fort » et, qui plus est, fait montre avant tout d'une maîtrise des
pulsions sadiques-anales. On est tenté de supposer que Paul cherche, inconsciem-
ment, l'appui paternel pour protéger la mère contre ses attaques destructives orales.
Il décrit, en effet, divers rituels et obsessions du père quand il était à table, autour
de la propreté, de la nourriture, et, encore plus impressionnants pour le jeune
garçon, des rituels de défécation qui, tous, traduisent l'angoisse attachée au signi-
fiant anal. Paul interroge, pour la première fois, les investissements libidinaux de
son père.
Pz Je me suis toujours demandé comment mes parents ont pu faire l'amour.
Mon père prodiguait souvent des menaces liées à la masturbation. Mais malgré
ça, il m'a fortement inculqué un idéal de virilité. Fallait que je me sache « homme
fallait m'intéresser aux filles; fallait baiser, quoi!
DIRE

Ce portrait évoque celui d'un père qui souhaite que son fils vive, à sa place, sa
sexualité; les incitations à la « virilité » ne s'accordent pas avec les signes apparents
de la névrose du père; quant à Paul, cet idéal de faux-viril est greffé sur des craintes
prégénitales, voire archaïques, d'une mère sans limites, c'est-à-dire non limitée
par la représentation du pénis du père; d'où la difficulté pour Paul de s'identifier
avec un père sexuellement actif, avec un pénis capable de compléter la mère. Quant
à l'accès au Père-phallus-symbolique, il devient quasi impossible.
Il est à supposer que la vie sexuelle de Paul, apparemment « normale », est
accompagnée d'affects ignorés, d'une dimension psychotique, imprégnée de fan-
tasmes d'effraction du corps, d'engloutissement, de morcellement, ensemble totale-
ment non compensé, non élaboré psychiquement. traumatisme continuel auquel le
soma de Paul risque d'être seul à pouvoir répondre'.
Après son détour par les symptômes névrotiques du père et l'impossibilité d'ima-
giner une relation sexuelle entre ses parents, Paul garde le silence. De mon côté,
je repense aux descriptions qu'il m'a données de sa mère, « fragile », en mauvaise
santé, pleurant fréquemment, et à son désarroi à lui, enfant, devant ces sanglots
qu'il ne comprenait pas. Puisque c'est la première fois que Paul évoque des fan-
tasmes de scène primitive en rapport avec ses propres parents, je m'attends, en
quelque sorte, au dévoilement d'un fantasme particulièrement sadique de la dite-
scène. Au moment où je m'apprête à lui rappeler ses jeux sadiques d'enfant avec
les insectes et leur lien à la scène primitive, il crie

Pz Mais qu'est-ce qu'il y a mon Dieu! Qu'est-ce que vous avez? Vous
avez bougé!
jM: Qu'est-ce que j'ai?
pz Ma première pensée comme ça c'est que vous avez eu une hémor-
ragie cérébrale. Je vous voyais, nettement, devant mes yeux, le visage déphasé,
disloqué. Paralysée définitivement, quoi. C'était horrible!
JM Si vous vous comportez en homme « viril », comme souhaitait votre père.
je risque d'être détruite?
Pz Ah si vous saviez. mon Dieu, le plus terrible, c'est que je le crois;
j'en suis convaincu; j'ai réellement peur de vous esquinter! Vous êtes fragile, et
je dois faire attention à ce que je pense à votre sujet. (Pause.) Est-ce que vous
vous rendez compte de ma panique?

Paul croit à la toute-puissance de sa pensée comme à celle de ses désirs. Il ne


peut pas encore s'accorder librement cet espace de jeu qui permet qu'on joue avec
les idées et les fantasmes et qu'on éprouve les affects attenants. II craint toujours de

1. Voir à ce propos McDougall, J. (1980), « L'interprétation de l'irreprésentable », in Études


freudiennes, n° 17/18, Paris. (A paraître.)
CORPS ET MÉTAPHORE

ne pas pouvoir (pas vouloir) contenir, retenir et élaborer tout cela sans passage à
l'acte ou sans éprouver une confusion entre sa réalité psychique et la réalité exté-
rieure.

JM Qu'est-ce qui peut m'arriver?


pz J'ai peur de vous le dire. parce que le poster de la femme avec les beaux
seins qui m'ont fait peur les seins dans lesquels, moi, j'ai mis des cratères noirs
eh bien, c'est devenu vrai! Hier j'ai revu le poster, et j'ai vu les cratères. Sur
ces seins magnifiques, quand je me suis approché, j'ai vu qu'il y avait des mouches.
Ça faisait des cratères dans les bouts des seins. Je ne tenais plus. Toutes mes
anciennes visions me sont revenues; impossible de les arrêter. (Nous voyons ici
sa difficulté à refouler ce qui aurait pu devenir des restes diurnes. En consé-
quence il y a collusion entre la réalité interne et celle du monde extérieur.) Je les
mords, ces seins, je les vois vidés, ensanglantés, déchiquetés, avec des cratères
noirs au milieu.

P.Z. s'agite beaucoup et bascule sa tête comme pour se débarrasser de ces


images. Cette coïncidence perceptive, en redoublant un fantasme préexistant dans
la réalité psychique, amène P.Z. tout près d'un vécu délirant. Il murmure « Je l'ai
vu; je l'ai vu » et il tombe dans un silence inquiet. Comme je pense souhaitable
qu'il arrive à mettre tout cela en paroles, dans l'espoir de lester ce flux d'images en
processus primaire et de l'aider à désensibiliser ses « visions », je cherche à saisir
le sens des fantasmes qu'il m'a fournis.
Son fantasme fondamental, c'est bien une scène oedipienne condensée, réduite
à l'enfant-au-sein et dans lequel tout ce qui se passe entre les deux partenaires est
dangereux et morcelant rencontre des objets partiels; duel entre le mamelon et
la bouche du nourrisson avide. Au lieu de pouvoir se jeter sur la Mère-Sein avec
amour et plaisir, il se vit rempli de sadisme face aux seins maternels. Aucun don;
impossible de faire jouir la mère-nourricière (mère qui pleure, qui crie dans la
nuit); peu d'écran entre cette Mère abyssale et l'enfant-complément sinon
l'ébauche récente du père, personnage contradictoire et quelque peu « merdique ».
Je repense à ces visions d'« ombres brunâtres », qui tombaient sur le corps
féminin, mais qui n'ont jamais donné prise à des interprétations structurantes;
cette fois-ci, il y a les mouches. Souvent, avec des patients comme Paul, de tels
fantasmes ou perceptions brutes fonctionnent comme des éléments de rêve. Je crois
que ce genre d'activité prend la place de la vie onirique j'y reviendrai. Je lui
demande donc

JM Et les mouches?
pz Bah! Ce sont des mouches à merde. Tiens, les cratères, ce sont des cratères
de merde?
JM Vous mettez toute votre merde en moi et hop! j'ai une hémorragie
cérébrale?
DIRE

Scène primitive prégénitale en version transférentielle. Il me semblait que la


réduction au transfert, plutôt qu'une réduction à l'oedipe primitif, serait plus
sécurisante, à condition bien sûr qu'il puisse l'utiliser sans être débordé par l'an-
goisse suscitée par la crainte que ça ne se réalise. Je pensais aussi rejoindre le thème
de l'Envie. son désarroi et sa haine, issus de la peur que je possède un savoir sur
lui, ignoré de lui-même. Or il me surprend

pz Mais oui, mais oui! Je sais ce que c'est. mon Dieu, l'hémorragie céré-
brale, c'est l'orgasme! L'orgasme de la femme me fait horreur. J'ai toujours
l'image de la liquéfaction de son intérieur.

Dans une séance antérieure P.Z. cherchait à « mettre du désordre » dans ma


tête, à la suite d'une épisode de dépersonnalisation dans la rue où une foule mena-
çante lui « fendillait la tête en deux ». Il n'y avait aucune possibilité pour lui, à ce
moment-là, de lier cette angoisse sans nom à des images ou à des représentations
sexuelles, autres que fusionnelles floues, non liées, psychotisantes. Maintenant il y a
un progrès notable Paul a à sa disposition, pour la première fois, une série d'images
prégénitales pour étayer ses impulsions instinctuelles et le flux d'émotions qui l'as-
saillent. Ces images « fécalisantes » recèlent en plus l'ébauche d'une représentation
paternelle. Tout cela constitue un capital psychique capable d'investissement dans des
symptômes névrotiques protecteurs. La verbalisation sert non seulement à limiter ce
flux, mais en même temps ouvre une brèche dans l'impasse économique. Ce qui ne
peut en aucun cas être agi peut être élaboré fantasmatiquement. Ainsi l'image de la
scène primitive calquée sur celle de l'enfant au sein la mère abîmée par l'amour
dévorant et les attaques fécales, haineuses et amoureuses, du fils peut être restruc-
turée à son tour l'affect débordant qui accompagne ces impulsions incohérentes
peut être lesté par cette nouvelle représentation. Celle-ci implique l'introduction
structurante du père, ne fût-ce que sous la forme d'un phallus régressif, anal, issu
de l'imaginaire infantile.
P.Z. est passé en effet d'une non-représentation du sexe de la femme à celle
d'une rencontre où son « intérieur », quoique toujours peu délimité, peut être enfin
pénétré sadiquement par un phallus-paternel-fécal. donc liquéfié et détruit.
L'orgasme-cataclysme, empreint d'imagerie sadique-anale, qui de ce fait lui fait
« horreur », s'offre enfin à une interprétation dans les termes de l'œdipe primitif.
Autrement dit, Paul commence à pouvoir verbaliser et à élaborer sa théorie sexuelle
infantile. à partir de quoi il devient possible de construire des défenses névrotiques,
de créer une névrose. Il s'agit en occurrence de se protéger du fantasme de la femme
attaquée et détruite par la relation sexuelle, relation qui, jusqu'ici, a pris pour
scène le sein maternel. Paul est donc en train de quitter l'aire du fantasme archaïque

1. J. McDougall (1978), Plaidoyer pour une certaine anormalité, Gallimard, chap. IX.
CORPS ET MÉTAPHORE

dans lequel la scène sexuelle se réalise entre la bouche et le mamelon, où la relation


d'amour est la fusion, et où l'on possède l'objet au prix de sa destruction. Si, dans un
premier temps, l'infans crée une identité primordiale dans laquelle il est une partie
essentielle d'un grand « tout », il subit dans un deuxième temps la perte de ce
« tout ». Paul sort péniblement de cette problématique, faute d'avoir pu posséder
des objets d'échange, ne serait-ce que des objets fragmentaires liés au regard, aux
matières fécales, mais nantis toutefois d'une signification phallique.
Face à ces fantasmes primitifs infiltrés de sadisme non intégré, de craintes de
rétorsion, de rage envieuse. (et j'en passe!), Paul s'est créé une carapace, un espace
stérile, vide, entre lui et les autres, afin de ne pas savoir ce qu'il éprouve, afin de
ne pas perdre ses limites propres. La part psychotique de sa personnalité ne s'est
dévoilée qu'à travers son expérience analytique. L'organisation œdipienne pri-
maire Mère scindée en deux par la projection de la haine et de l'amour n'était
ni maîtrisable ni pensable pour Paul. Ce vécu affectif, inatteignable par la parole,
ne pouvait que se transmettre en « visions » vision de l'amour-haine, projetée
tour à tour sur le visage de la femme et sur le sein de la mère sein et visage que
tout enfant dévore, à la fois avec sa bouche et avec ses yeux. Ce condensé d'expé-
rience, primordiale chez tout être, fait des seins et du visage, des yeux et du mame-
lon, un fantasme de surimposition dans lequel les mamelons et les yeux s'entre-
croisent échange amoureux ou destructeur, entre les deux partenaires. Ce
« collage » primordial ne manque pas de faire penser aux peintres surréalistes
(et, plus exactement, à la célèbre oeuvre de Magritte dans laquelle les mamelons
deviennent les yeux, le nombril, un nez, le sexe, une bouche).
Chez Paul, cette dimension de sa réalité psychique, imprégnée de haine et de
meurtre réciproques, et clivée de sa signification amoureuse, enclavée, est restée
silencieuse depuis des années, inaccessible à la pensée verbale comme à la vie ima-
ginaire. C'est tout récemment qu'il supporte ses « visions », les effets produits en
processus primaires dans lesquels sont mis en scène des fantasmes de rencontre
cataclysmique entre deux corps, accompagnés d'états affectifs les plus douloureux
« Visions » du nourrisson peut-être?
La perception de mon visage « démantibulé », « déphasé », portrait-vision
halluciné par lui et qui lui faisait tant horreur, portait néanmoins en germe une
potentialité créative pour communiquer une expérience indicible. Cela me fit aussitôt
penser au portrait de Picasso, La Femme qui pleure l'« attaque » où se mélangent
l'amour et la haine. Sans doute l'artiste a-t-il pour fonction, parmi d'autres, de
rendre communicable et tolérable ce qui, d'emblée, ne l'est pas la violence imma-
nente du vécu infantile, qui perdure dans le tréfonds de tout être humain. Cette
violence, Paul n'a jamais appris ni à la retenir ni à la connaître, afin de la reconnaître
comme sienne faute d'être aidé, peut-être, dans cette tâche. Cette fonction appar-
tient d'emblée à la mère. C'est elle, l'artiste, qui doit rendre sensé, tolérable et, enfin,
DIRE

désirable pour la psyché de son enfant ce qui, de prime abord, ne l'est point. (Sa
capacité d'y aboutir dépendra, bien entendu, non seulement de son monde interne
à elle, mais de la force ou de la fragilité de son bébé pour l'accepter ou se défendre
d'elle.)
Cet œdipe primitif, structuré autour de la présence-et-absence de la Mère-Sein,
est mal élaboré chez Paul et lui donne une vision persécutive du monde que son
vécu infantile lui a permis tout de même de garder à distance par des forclusions en
chaîne. Sa sexualité « normale » est greffée sur l'Œdipe archaïque et fracturé,
sexualité complémentaire en « faux-self », car le père, manquant dans le monde
symbolique, a offert un discours d'incitation à la « virilité », du dépassement de
l'Œdipe phallique-génital, d'où « pseudo-génitalité » et « pseudo-normalité ». Le
père de la « double entrave » peut-on dire? (J'ai trouvé un discours paternel iden-
tique lié au fantasme d'une mère « illimitée », chez un autre analysant qui était,
lui aussi, ulcéreux, et convaincu de ne pas rencontrer de « problèmes sexuels ».
Coïncidence? Peut-être, mais qui pousse à l'interrogation y a-t-il lieu de concevoir
une forme de sexualité « opératoire » qui sert, par ailleurs, à masquer un fond
d'angoisse irreprésentable pour la psyché '?)
Nous pourrions résumer le dilemme de Paul (et d'autres comme lui) ainsi « Il
est dangereux, sinon mortel, pour moi d'aimer une femme et de lui faire l'amour;
non seulement je risque de la détruire, mais aussi d'être détruit à mon tour. Cepen-
dant, mon père me pousse à être homme me pousse alors à tuer ma mère, me
pousse, enfin, à ma propre mort (mort que lui-même ne veut pas affronter, que je
dois assumer à sa place.) »; et nous demander si l'enfant n'a pas été « offert » à
la mère en tant que complément phallique, voire otage, pour garantir l'intégrité
du père lui-même.
Quoi qu'il en soit, Paul n'a construit aucun symptôme névrotique contre
l'angoisse de castration, mais à travers sa vie sexuelle il vit, à son insu, des drames
inénarrables, traumatismes à répétition « actuels », pour reprendre le terme de
Freud.
C'est l'angoisse de castration dans son versant le plus primitif et le plus global.
Je reprends ici le discours de Paul, interrompu au moment où il était en train
d'évoquer les rapports sexuels sous l'angle du cataclysme et à travers l'image de la
« liquéfaction » interne de la femme, résumant ainsi les effets qu'il craignait de déclen-
cher chez sa partenaire. Tout cela, évidemment, aiguise ses peurs pour son propre
corps, toujours vécues en instantanés prégénitaux envahissement, morcellement et
déliquescence corporels. Depuis quelques semaines Paul a été le siège de craintes à
coloration hypocondriaque, une mobilisation significative en ce qu'elle implique
non seulement l'« hypocondrie de castration » du névrosé, mais aussi un renouveau

1. Voir McDougall, J. (1980), op. cit.


CORPS ET MÉTAPHORE

d'intérêt pour son corps et son fonctionnement somatique. Je lui rappelle alors que,
la semaine précédente, il a craint d'être atteint successivement d'une grippe virale,
d'un cancer de la peau et de troubles oculaires. Comme on le verra, ces derniers
l'ont occupé au plus haut point, et vont continuer à le faire pendant quelques mois,
jusqu'à produire des symptômes oculaires hystériques. Dans ce riche matériel j'ai
choisi de privilégier l'histoire de ses yeux « malades » pour mettre en lumière la
trajectoire qui va lier les pseudo-perceptions à des symptômes hystériques.
Lors d'une séance, Paul parle d'une rencontre avec un couple dont la femme
avait l'air « esquintée ». « La vue même de ce couple m'a donné une migraine
féroce », dit-il, puis il est de nouveau troublé de m'apercevoir « fatiguée ». Pensant
qu'il est prêt à explorer ses craintes hypocondriaques comme contrepartie de son
envie d'attaquer le corps de la femme, je lui demande ce jour-là ce qui pourrait
être pensé à la place de toutes les « maladies » dont il a été lui-même la cible depuis
quelque temps. Peut-être lui aussi se voit-il « fatigué »?

Pz Holà, c'est maintenant vous qui trinquez. Mais rendez-vous compte, j'ai
horriblement peur des pensées comme ça. (Et voilà que la croyance à la toute-
puissance de ses pensées revient encore une fois.) Je ne veux pas y penser. (Sans
liberté de fantasmer sans danger, Paul ne peut pas penser.)
JM Crainte que vos pensées soient magiques? (J'aurai pu dire « crainte-
et-désir H.)
Pz Voilà que ça recommence! Oui! Bon! Alors pourquoi est-il si horrible de
vous imaginer avec des cratères noirs au bout des seins? (II bascule encore la tête
comme pour vider ces images de son pensoir.) Mais c'est pas difficile, la réponse.
C'est parce que, pour moi, les seins sont associés avec tout ce qu'il y a de plus doux,
de plus beau, de plus sensuel chez la femme. Je ne me supporte pas comme ça. (Il
semble pleurer et sa voix tremble, c'est l'amorce de ce qui est inclus dans le concept
de la position dépressive.) Je détruis tout, d'abord Nadine. mais aussi ma mère.
Je la regarde, je la vois toute défaite, grotesque, vieillie mais vous, je vous donne
tout ce qui est le plus horrible, jusqu'à vous donner la mort. C'est intolérable.
(A noter que toutes ces pensées étaient là en embryon, dès son arrivée, quand
il m'a trouvée « fatiguée », c'est-à-dire vieillie, mourante. Mais il ne pouvait
pas savoir que cette destructivité venait de lui et, qui plus est, de ses élans libi-
dinaux archaïques.)
Pz (continue) Je ne comprends plus rien. Pourquoi tout ce qui est érotique
est-il, pour moi, entaché d'horreur? Je veux faire l'amour et j'imagine des scènes
de torture. Aïe! Je commence à avoir mal à l'estomac.

C'est la rétorsion son corps à lui, c'est aussi, c'est toujours, le corps de l'autre.
<~Me /M! azf MK c~Mcer, ef ~!0~ MMe /!e~Morra~!e cere&ra/e c' /a ~e~ïe c/:o~. Ainsi
Quelui aitun cancer, et moi, unehémorragiecérébrale c'est lamême chose. Ainsi
il a bouclé la boucle; il s'attaque encore une fois à son propre corps, à son fonc-
tionnement somatique; l'affect se resomatise. Mais ce détour nous a permis une cer-
DIRE

taine exploration, une élaboration, qui donne un tout autre sens à ses douleurs gas-
triques. Paul est capable maintenant de saisir sur le vif ses affects douloureux et
de trouver des fantasmes, jadis inaccessibles, susceptibles de les contenir et d'être
verbalisés. D'ailleurs c'est Paul lui-même qui fournit l'« interprétation », pour
ainsi dire, de ce spasme gastrique

Pz Je durcis mon corps, tout mon intérieur, contre des pensées horribles
comme ça comme si je voulais les empêcher de se former.

En parlant, il constate que les douleurs ont cessé! Il s'émerveille devant ce


« miracle », pour ensuite me faire part d'autres phénomènes somatiques du même
ordre, dans lesquels une partie de son corps se comporte comme un organe de pen-
sée. Avec certaines femmes qui, dit-il, le « pénètrent » de leur regard, comme pour
l'envahir et le posséder, il est transi par des explosions diarrhéiques. « Elle m'étripe »,
m'avait-il dit, en parlant d'une collègue de travail, « et en plus c'est excitant pour
moi de me débarrasser d'elle comme ça! »
C'est dire que Paul a toujours tenté d'expulser à travers son corps ses pensées
inacceptables et ses affects débordants, plutôt que de se laisser pénétrer psychique-
ment par ses propres émois et leurs représentations pulsionnelles. C'est l'autre qui
lui « fait » cela et il en a toujours peur. En essayant d'observer de plus près tout ce
théâtre interne, il est pris de panique.

Pz Mais c'est le désordre de me laisser aller à penser comme ça, à n'importe


quoi. Le désordre. Je ne peux pas me le permettre, vous comprenez. Je deviendrais
fou!

Remarquons que ce « désordre » est un moment créateur. Paul peut, à présent,


faire parler son « désordre », rendre métaphorique le corps agissant et dire sa peur
de la folie. Paul a voulu, il y a un an et demi, me transmettre sa « tête en désordre »
moment de dépersonnalisation qui confinait au délire et dans lequel sa tête « se fendil-
lait en deux »; nous étions au seuil de la captation affective, en train de traverser la
frontière entre la sensation corporelle et sa traduction en représentation psychique
capable de symbolisation et de verbalisation. C'est maintenant la situation analy-
tique, et l'analyste-écran, qui doivent remplir la fonction de « pare-excitation »,
apparement défaillante dans la relation primordiale. Il fallait que cela passe par un
autre, tout comme, chez l'enfant qui ne peut ni nommer ni penser ses états affectifs,
cela doit passer à travers les mots et la reconnaissance des émois qu'en don-
nera la mère
Maintenant, dans ce contexte bien plus élaboré, nous sommes témoins chez Paul

1. P. Castoriadis-Aulaguier (1975), La violence de l'interprétation, P.U.F.


CORPS ET MÉTAPHORE

du passage du réel à l'imaginaire; de l'acte à l'élaboration psychique. Paul est,


enfin, au seuil de la capacité de rendre symbolisable ce qu'il éprouve à la frontière
somato-psychique de l'affect et de la représentation, où le corps, en même temps
que son monde interne, est en voie de devenir symbolique.

Les yeux et l'aveuglement

Dans les mois qui ont suivi, Paul a transformé ses associations et ses fantasmes
en même temps que ses symptômes visuels. Ses yeux, qui, dans un premier temps,
« massacraient » la perception des autres, maintenant « s'aveuglent ». Le massacre
se retourne contre son auteur. Ce mouvement représente une élaboration capitale
dans l'analyse. Entre les deux histoires d'yeux l'une créée par des défenses psycho-
tiques, l'autre par des aménagements névrotiques se situe le travail ardu que
Mélanie Klein a nommé l'analyse de la position dépressive. Tout en continuant à
avoir des « visions », Paul s'efforce néanmoins d'en parler dans les séances, à l'instar
d'un sujet qui raconterait des rêves, et cela malgré le fait que ses pseudo-perceptions
soulèvent chez lui un sentiment de honte. Cela lui arrive, dit-il, fréquemment, l'an-
goissant au plus haut point. En dépit de ses tentatives pour observer cette défail-
lance de son fonctionnement mental, il ne peut s'empêcher d'« expliquer » ces mini-
hallucinations par une pensée de récupération à nuance psychotique sa montre
s'arrête souvent; il me confie comme une certitude que son arrêt est en rapport avec
des affects intenses qui surgissent en lui. Ce constat de la toute-puissance de sa pen-
sée et de son éprouvé affectif l'angoisse profondément. Ainsi un « réel » manipulé
continue-t-il à prendre le pas sur l'imaginaire malgré des tentatives pour se lais-
ser imaginer, sans trop de crainte, quelque chose qui n'existe pas dans « la réalité ».
La blessure narcissique continue du fait que cela ne peut se réaliser, qu'il faut conte-
nir la tendance à la décharge. L'espace transitionnel manque gravement. P.Z. ne
peut pas se permettre de jouer avec ses pensées ni de jouer, avec plaisir, à explorer
et à laisser fleurir sa vie imaginaire. Il est envahi également par la crainte de ne plus
retrouver la « réalité ». Cela me donne l'impression que Paul est aux prises avec une
interdiction de fonctionner psychiquement dans ce sens; liée à cette inhibition
de fonctionnement, sa relative incapacité d'explorer la relation transférentielle
d'« utiliser l'objet D'où cette inhibition, dans sa capacité à penser clairement
et à affronter /'eproK~6 affectif dans des situations anxiogènes. Paul commence à
comprendre que sa demande de toute-puissance va de pair avec la crainte d'être le
jouet du destin et la victime de la toute-puissance de l'autre, de sorte que chaque

1. D.W. Winnicott (1971),~ et réalité, Gallimard, 1975.


DIRE

infortune, chaque manquement, chaque erreur ou maladie physique deviennent


une catastrophe mettant en péril son homéostase narcissique. L'angoisse de sépa-
ration comporte, à elle seule, l'idée de déchéance. Un idéal du moi pathologique
accompagne cette inhibition psychique, le « soi grandiose » de Kohut 1, caractérisé
par l'exigence que l'on atteigne cet état et qu'on récolte la souffrance devant l'im-
possibilité d'y arriver, ainsi que par l'incapacité de dépendre d'un autre sans peur
et sans douleur excessives. La couche fantasmatique est banale peur de dévorer
l'autre; d'être dévoré par lui; de posséder cet autre jusqu'à sa destruction, ou d'être
possédé par lui selon sa volonté; de désirer avec lui une fusion mortifère la mort
psychique.
Autour de ce mouvement, je constate pour la première fois que Paul commence
à développer des symptômes hystériques. Dans un premier temps, ceux-ci ont l'air de
se confondre avec ses pseudo-perceptions et pensées délirantes. Il parle de « points
noirs » qui apparaissent souvent devant ses yeux et aussi d'un effet de « scotome »
qui l'amige de plus en plus fréquemment. Cela me donne à penser qu'il tente de
« s'aveugler » devant certains fantasmes. L'angoisse autour de son « scotome » le
précipite bientôt chez un ophtalmologiste pour avoir un avis professionnel sur cette
maladie des yeux. Il est devenu possible, à partir de ce phénomène, d'explorer avec
Paul les facteurs déclenchants de ses pseudo-perceptions, tout comme auparavant
il nous a été possible de reconstruire les circonstances propices à ses somatisations
comme toujours, pertes libidinales et effritement de l'image narcissique. Chaque
événement immaîtrisable, chaque effet douloureux, deviennent aussitôt une blessure
narcissique inélaborable. Pour des sujets comme Paul, il se peut que la douleur nar-
cissique soit ressentie comme un traumatisme qui ne peut qu'être désavoué, faute
de pouvoir être contenue, avouée et nommée en tant que vécu valable et compréhen-
sible.
L'analyse se poursuit à cette époque sur deux fronts la couche narcissique,
donc prénévrotique, et la couche névrotique, en fonction des symptômes nouveaux
qui témoignent de la présence de fantasmes refoulés, ainsi que l'élaboration des
théories sexuelles infantiles autour de la scène primitive dans ses aspects archaïques
et prégénitaux.

Pz J'ai eu un bref moment de folie où j'ai encore vu votre visage sur des
plans superposés, comme en trois morceaux. Pourtant je sais que ce n'est pas vrai,
et cela ne me fait pas la même terreur qu'avant. J'ai des yeux malades, c'est tout!
Ça me fait penser à mon scotome. J'ai été voir un opthalmo hier. Il a dit que tout
est normal aucun spasme, rétine en bon état. Bon! Mais je ne vois pas comme il
faut, quoi! Par exemple, cette fille dans mon bureau, celle qui me flatte. C'est fou
ce qu'elle répare mon estime de moi; elle prend un tel intérêt pour tout ce que je

1. H. Kohut (1970), Le Soi, P.U.F., 1974.


CORPS ET MÉTAPHORE

dis. Mais quelquefois je l'invite à prendre le café avec moi, et subitement son
visage change. Normalement elle est plutôt mignonne mais d'un coup je la vois en
sale gosse, ingrate, mal faite. Même ses gestes changent à mes yeux. je la trouve
excessive et bizarre. terrifiante, je ne peux plus rester avec elle, je dois la quitter
à toute vitesse autrement je suis débordé par l'angoisse.

Paul se met à parler d'autres femmes qui travaillent avec lui et en particulier
de l'une d'elles qu'il trouve jolie et qui a un enfant. Il l'appelle toujours « la jeune
mère » comme si sa maternité jouait un rôle privilégie dans le désir qu'il déclare
éprouver à son endroit.

Pz .la jeune mère, celle que je désire, je suis obnubilé par ses seins et sa
fragilité. mais. j'ai perdu ma pensée. il y a comme un vide. Vraiment, je suis
devant un mur. Holà! Le scotome est revenu! Merde alors, cette plage aveugle,
et toujours à l'oeil droit!
JM A quoi pensiez-vous juste avant d'être « devant le mur »? Avant la réap-
parition du scotome?
pz Totalement oublié. Je ne sais même plus de quoi je parlais.
JM La jeune mère fragile.
pz Oh là là! Si je me laisse aller à penser à n'importe quoi avec elle eh bien,
voilà, je suis en train de la déshabiller, de mordre ses seins, de la baiser comme
un dingue, de l'enculer, de manger sa merde enfin, vous voyez bien, avec votre
système de dire ce qui vient à l'esprit, je deviendrai fou. Tiens! Le scotome a
~/MrM//

Il est à noter que le « scotome » a disparu au moment même où Paul s'est per-
mis de mettre en paroles et, en s'écoutant, de prendre connaissance de ses fantasmes
rejetés, fantasmes prégénitaux, interdits. Il est en quête néanmoins des représenta-
tions de la sexualité archaïque de la petite enfance. Derrière son désir supposé génital
pour la « jeune mère », Paul découvre l'envie de manger ses seins et ses matières. La
dimculté pour lui de maintenir hors psyché ces souhaits primitifs se dévoile dans le
surgissement de son symptôme hystérique. Il perçoit des points aveugles devant ses
yeux. Autrement dit, Paul ne veut pas « se voirco~ï~e cela. Il y a peut-être lieu de
parler ici d'une forme d'« hystérie archaique M, c'est-à-dire d'une défense contre des
fantasmes libidinaux primitifs qui sont restés clivés, enkystés, plutôt que refoulés.
Il n'y a pas de vrai refoulement en ce que Paul ne semble pas disposer d'un « capi-
tal psychique » suffisant pour élaborer ces impulsions primitives pulsions partielles
qui n'ont pas pu se fondre dans la pulsion génitale, et ainsi se soumettre a des refou-
lements successifs. Nous ne pouvons pas dire non plus que ces fantasmes ont été
repris dans le réseau des signifiants phalliques, symboliques, c'est-à-dire qu'il ne
s'agit pas d'une construction hystérique « classique »; toutefois il nous est possible
DIRE

de supposer que Paul ne veut pas « voir » une partie de sa réalité psychique, et que
son symptôme recèle un sens refoulé ayant trait à la castration narcissique. Ce
mécanisme par lequel il arrive à changer sa perception du monde visible se situe
entre névrose et psychose. Le fantasme, forclos de la psyché et projeté au-dehors,
revient, pour ainsi dire, de l'extérieur, tout comme la pensée délirante dans le schéma
freudien mais dévoile déjà sa potentialité hystérique.
Cette capacité qu'a le moi de pouvoir attaquer ses propres fonctions de per-
ception importe à notre réflexion sur les phénomènes psychosomatiques ainsi que
sur la dite pensée ou personnalité opératoire et le défaut alexithymique. Face à ce
que Bion a nommé la « terreur-sans-nom », le vide se produit. Devant le vécu affec-
tif dont Paul se sent prisonnier dans sa relation à lui-même, c'est son image narcis-
sique qui est endommagée ainsi que sa relation à autrui, dans laquelle il craint d'être
incapable de protéger l'objet contre ses fantasmes sadiques. Dans cette impasse, qui
ne risquerait pas de devenir « alexithymique » en ce qui concerne ses affects, et
« opératoire » en ce qui regarde sa pensée? Ou bien ne s'agit-il pas de mécanismes de
défense contre des angoisses psychotiques? Nous voyons chez Paul des craintes pour
son « Je » la peur de devenir fou, de perdre, non seulement son estime de lui,
non seulement le sentiment de son identité subjective, mais aussi la capacité même
de pouvoir aimer et de pouvoir protéger son monde objectal plutôt que de le haïr
et de le détruire.
Cependant, dans la séance citée ci-dessus, Paul nous montre, à travers le jeu
d'associations libres, qu'il est déjà sorti de l'angoisse-sans-nom pour pouvoir enfin
attacher, à des représentations psychiques, les pulsions érotiques liées à la sexualité
infantile dans ses strates primitives, ainsi que les impulsions sadiques mobilisées
par toute atteinte narcissique.
A la séance suivante, le resurgissement du « scotome » confirme à son tour
cette hypothèse.

pz Nadine se montre très hostile envers moi ces derniers temps. Elle me
reproche sans cesse tous mes manquements. C'est pénible. Il faut dire que la plu-
part de mes projets tombent à l'eau, je promets toujours un tas de choses que je
ne réalise jamais. Mais quand elle me le montre sans relâche, je sens un effondre-
ment intérieur qui m'est insupportable. Hier elle m'accablait. (il raconte en détail
l'histoire de ses derniers méfaits). Je faisais semblant de l'écouter, de ne pas bron-
cher, mais tout de suite le scotome est apparu! Je me suis rendu compte pour la
première fois que cela m'arrive souvent avec elle. Mais cette fois-ci j'ai bien réfléchi
à ce truc et voilà que je l'ai compris tout seul. Je sais bien ce que j'imaginais à

1. S. Freud (1911), « Remarques psychanalytiques sur l'autobiographie d'un cas de paranoïa »,


in Cinq Psychanalyses, P.U.F.
CORPS ET MÉTAPHORE

ce moment que j'avais envie de la saccager, de la déchirer en mille morceaux.


D'un coup je l'ai vue, devant moi, complètement détruite, mais cette fois-ci, je
n'avais pas peur. Je me suis dit « Voilà ce que j'aimerais lui faire » et le scotome
a disparu!

Nous sommes ici dans un terrain limite entre les pseudo-perceptions à nuance
psychotique et un processus névrotique d'« hystérisation », mais soumis toutefois à
une instance surmoïque qui se révèle cruelle et archaïque. Paul se permet d'être plus
en contact avec sa réalité psychique et son monde interne même si ceux-ci lui révèlent
des fantasmes qui non seulement attaquent son image narcissique, mais aussi mettent
en péril ses objets; la révélation des impulsions libidinales dévoratrices de la séance
d'hier, et aujourd'hui le dévoilement des pulsions sadiques-orales et -anales, qui
doublent ses élans objectaux, lui font peur. Les « plages aveugles » dans son champ
de vision sont comme une défense limite et ultime contre l'affrontement de ces affects
douloureux et les représentations qui y sont associées. Plutôt que de reconnaître ce
qu'il ressent et de voir en face les fantasmes dans lesquels s'incarnent ses émois, tout
se passe comme si Paul avait choisi, à la place, de désavouer ses perceptions internes
et de changer son appréhension du réel, du monde perceptuel.
Le lien entre les « cratères » creusés dans les seins et le « scotome » qui se pro-
duit dans les yeux du sujet témoigne de la lutte contre les pulsions primitives de sac-
cager l'objet aimé et de la violence des désirs infantiles clivés. Pendant des semaines
encore Paul va avoir recours à l'hallucination dans son effort pour éviter toute
connaissance de cette violence.

pz Quand ma femme me persécute avec ses critiques, son visage change je


la regarde et je vois qu'elle n'est réellement plus la même.

Je rappelle à Paul la séance récente déjà oubliée où il a compris que c'était


lui qui changeait sous le coup d'émois intenses; son « Je » conscient refuse d'assu-
mer la rage, la haine, l'envie destructrice, déclenchées par des blessures trop lourdes
pour son économie narcissique fragile; n'ayant aucune pitié pour cet enfant blessé,
en lui, Paul choisit à la place de changer sa perception visuelle de l'autre. (« Ce n'est
pas moi qui suis capable de tels changements, d'une telle colère, d'une telle envie de
détruire c'est elle qui est devenue une autre. )))
La fragilité de Paul, et de beaucoup d'autres comme lui, face à la vie imagi-
naire et aux affects bruts dans leurs aspects les plus archaïques, nous pose des ques-
tions théoriques à plusieurs titres. Par quelle économie psychique la psyché régit-
elle cette manipulation du réel qu'implique le vécu hallucinatoire? Pour quelle
raison le refoulement n'a-t-il pas pu s'exercer sur de tels fantasmes (somme toute,
universels dans l'éprouvé de la petite enfance, face à la frustration et au déborde-
ment affectif)? Autrement dit, pour quelle raison le moi du sujet refuse-t-il une de
DIRE

ses tâches primordiales qui est de proscrire la solution hallucinatoire comme réponse
aux douleurs psychiques? Qu'est-ce qui permet le maintien de cette indistinction
entre réalité interne et réalité externe?
Ceci nous ramène à ce que la recherche psychanalytique nous a permis de
conceptualiser du vécu du nourrisson à savoir que la personne qui suscite en lui de
la frustration, de la déception, de la rage, n'est pas la même que celle qui lui procure
gratification, plaisir et apaisement. C'est le « clivage » normal opéré par le bébé
pour pouvoir retenir l'image « bonne », « métabolisable », de la Mère-Sein et pour
rejeter hors de lui celle qui est « mauvaise » et indigeste (clivage noté, en premier
lieu, par Freud dans « Pulsions et destins des pulsions a). Nous avons déjà souligné,
suivant en cela Bion, la double tâche de la mère du nourrisson, qui consisterait à
être pour lui source de chaleur et de vie tout en l'aidant à évacuer les images persé-
cutrices, teintées d'angoisses de mort, qui se sont soudées aux images bénéfiques.
Quand cette représentation parcellaire, clivée, à travers l'aide maternelle, devient
une image unifiée de la mère, cela implique que le petit enfant peut se vivre lui-même
comme unité, capable dès lors de contenir ses émois contradictoires, d'éprouver les
affects d'amour et de haine dirigés vers la mère-nourricière, sans se fragmenter dans
son image narcissique.
Par ce long détour, je reviens à la question de la dite « personnalité psychoso-
matique » et à l'apparente incapacité de rêver et de fantasmer qui a été imputée aux
patients dits « psychosomatiques ». Hormis le fait que cette « carence » dans la vie
imaginaire et onirique n'est nullement réservée aux seuls « psychosomatiques », le
manque de rêves et de rêveries si souvent constaté chez de grands somatisants nous
invite à la réflexion. Les rêves, selon Freud, débutent dans la journée, à partir des
« restes diurnes », lesquels sont triés et refoulés pour devenir ensuite le matériau des
rêves nocturnes. Ainsi peut-on supposer que le sujet, déficient dans sa capacité de
refouler les images et idées en chaîne que peuvent déclencher des incidents propices
à la figuration ou à la mobilisation d'un conflit inconscient, risque, s'il ne parvient
pas à forclore de la psyché tout affect ou toute représentation de ce genre, d'hallu-
ciner. Nous pourrions même nous demander si des événements de la sorte, dans la
vie quotidienne de tout le monde, ne recèlent pas en eux-mêmes un pouvoir éventuel
d'hallucination, celui-ci étant, d'ordinaire, bloqué par le moi et refoulé, pour être
ensuite utilisable hallucinatoirement dans la vie onirique'.
Or la question de savoir pourquoi telle personne ne peut endiguer le flux d'idées
et d'affects déclenché par des perceptions internes et externes, ne peut en faire des
représentations psychiques pour ensuite les refouler, reste entière. Parmi les divers
éléments qui y contribuent, le maintien d'une indistinction entre réalité interne et
réalité externe joue un rôle évident. Si un sujet croit à la toute-puissance mégalo-

1. D. Braunschweig et M. Fain (1975), La nuit, le jour, P.U.F.


CORPS ET MÉTAPHORE

mane de la pensée et du désir, les deux réalités se confondent déjà. Devant un tel
dilemme, l'individu doit éviter de penser et de ressentir, afin de se protéger et de
sauvegarder ses objets internes et externes.
Nous pourrions spéculer aussi sur les facteurs qui favorisent une telle impasse
dans le fonctionnement psychique, facteurs qui ont affaire à la fonction maternelle
de « pare-excitation », et à tout ce qui contribue par la suite à la construction de la
réalité externe, car celle-ci ne se construit pas seule. Elle est constamment modulée
par l'économie de l'affect et par le rôle du langage. Les organes des sens et les repré-
sentations auxquelles ils donnent suite ne laissent passer que les idées et les affects
décrétés licites par le discours familial. Tout ce qui est perceptible, comme tout ce
qui est compréhensible, désormais, passera inéluctablement par ce filtrage. (Un
exemple des plus banals est révélé dans les dessins d'enfants. Le petit dessinateur
peint, dans un élan d'excitation ou de colère, un soleil rouge dans un ciel vert ou
noir. Mais pour combien de temps? On lui énonce que le soleil est jaune, le ciel bleu
et l'herbe verte; bien vite, non seulement il les peint, mais il les voit comme cela!)
Quoi qu'il en soit de sa vision de la réalité externe et des infiltrations de celle-ci
par sa réalité psychique propre, Paul a fait un immense pas en avant en réalisant
que c'était, en fait, lui qui « changeait »; que sa compagne, en ravivant des bles-
sures narcissiques touchant ses atermoiements, le remplissait de rage destructrice
envers elle, et que sa perception d'elle risquait à ce moment d'être saccagée par ses
yeux à lui. Il a été possible de découvrir avec lui que sa rage, ainsi que ses pulsions
libidinales archaïques à l'endroit de sa femme, concernent des attaques envieuses
ou terrifiées et défensives envers toutes les femmes, et s'infiltrent dans ses relations
sexuelles. La « tache aveugle » va se poser bientôt sur l'image de la femme en tant
qu'être sexué.
A force d'examiner de plus près ses brèves hallucinations, et de les décrire en
tant que fantasmes afin de les rendre en métaphore et de capter les états affectifs
attenants, Paul va être constamment envahi par des images morcelées du corps
féminin de sa mère, de sa femme, de moi ce qui lui vaut de retrouver, maintes
fois encore, les sensations de flou, de panique, d'incompréhensible. Les images
sadiques-anales priment métaphores de l'attaque fécale, des corps explosés, de la
peau meurtrie, des seins brûlés. Mais ces images s'imprègnent, petit à petit,
d'impulsions érotico-anales fantasmes de vider une femme de ses matières en lui
faisant l'amour, d'ingérer amoureusement les fluides de son corps. Ces fantasmes
lui donnent l'impression de devenir fou (l'enfant « fou », fasciné par les matières du
corps. des corps, le sien, ceux de ses parents), mais en même temps il reprend pos-
session de son corps et de ses zones érogènes à lui.

Pz Je commence à déféquer pour la première fois de ma vie. Où donc étais-je


avant?
DIRE

Au fur et à mesure qu'il se permet de bâtir des scénarios corporels de ce genre,


nous allons pouvoir reconstruire ensemble sa sexualité infantile perdue. Finalement
il devient possible de joindre le produit-anal-précieux-cadeau d'amour-activité
érotique à l'autre, produit-anal-sans-valeur-arme-meurtrière-activité sadique qui a
dû servir de paroi de protection contre la mère envahissante, ainsi qu'à la mère
anale qui demande, punit, vide, fait honte. à l'enfant. Notons que chez Paul
cette dimension de l'analité sadique-et-érotique trouve un écho dans le discours du
père.
La sexualité infantile, sa domination fantasmatique avec ses interdictions
propres, se mélangent avec la problématique du narcissisme infantile et de l'estime
de soi fragilisée la relation au corps propre, et la relation entre deux corps. Le
corps séparé, ainsi que le corps sexué, vont tous deux se constituer comme objets
psychiques, à travers l'objet fécal.
Comme pour beaucoup d'analysants, ce matériel, où le signifiant anal vient
constamment se poser en tant qu'objet de la pulsion, a été mal toléré par Paul; mais
il était saisissable, comme toujours, à travers ses déguisements infinis vagin-anus,
sperme-fèces, sein-mamelon, œil-pupille, et, par ailleurs, dans des inhibitions au
travail, des inhibitions intellectuelles et des productions créatives. Mais au moins,
à travers le travail psychanalytique, cet objet d'échange a droit de cité dans l'espace
entre deux êtres. L'émergence des thèmes libidinaux, prégénitaux, ira de pair avec
la nouvelle prise de conscience, et de possession, de son propre corps et de son
fonctionnement, telle celle qui lui a permis de « déféquer pour la première fois ».
En « s'incarnant » Paul s'octroie, en même temps, le droit à un espace imaginaire
plus étendu.
Quelques séances plus tard, Paul arrive même à attacher, imaginairement, son
exploration érotique-anale à sa mère.

Pz Je pense à elle, et à ma curiosité intense qui me rendait malade quand


j'étais petit de voir ma mère aux cabinets. Je la vois maintenant en train de défé-
quer, mais c'est une image tendre. Elle a l'air très ah, d'une femme j'ai envie
de dire « très féminine ». D'un coup son corps n'est plus dégoûtant pour moi.

Il est à noter que Paul accepte le sexe féminin sans pénis mais à condition d'y
ajouter l'objet fécal. Or l'important, c'est qu'il commence à trier ces images et à
pouvoir y réfléchir.

Pz Je me suis souvenu d'une photo d'elle. et j'ai passé un temps fou à la


retrouver l'autre jour. Mon Dieu, qu'elle était jolie! Jeune, rieuse; j'avais oublié
cette mère-là. Holà, je la vois! Cette photo est devant moi, mais il s'est posé une
moustache sur son visage.
CORPS ET MÉTAPHORE

Retour à ses « visions » en processus primaire, activité onirique qui se met en


scène mais ne se représente pas en tant que pensée verbale. Condensation et dépla-
cement, transposition vers le haut de la représentation anale-phallique, ce qui laisse
dévoiler sa signification compléter le sexe féminin avec le produit anal à la place
du phallus paternel, mais, tout de même, dans le but de lui rendre son identité
« féminine » et du coup de lui donner accès à sa propre dimension féminine, ce qui
l'amènera, on le verra plus tard, à la possibilité d'éprouver des élans homosexuels à
l'endroit de son père.

Pz Ah, ma pauvre mère. mais pourquoi dois-je la défigurer comme ça? Et


j'ai fait friser tous ses cheveux en même temps. Pourquoi?
JM A quoi cela vous fait-il penser?
pz Hitler. et un jeu avec ma soeur mais ce n'est pas cette moustache-là,
pourtant. Tiens! C'est la moustache de mon père. Oh, la pauvre, pourquoi ai-je
rendu si laid son joli visage?
JM Comme si vous le voyiez enlaidi, en interposant l'image de votre père?

Les séquences qui suivent nous permettent de voir que Paul imagine sa mère
comme « salie par le coït; toute l'angoisse autour de son corps à elle, « cou-
vert de pustules », la « peau rèche », se résume en une image condensée de la mère
« habitée » par le père sadique et sodomique, images d'essence phallique-fécale, ce
qui a donné à l'enfant de jadis une impression d'étrangeté et de dégoût et l'impulsion
de rejeter tout contact avec le corps de sa mère, mais tout en cherchant constamment
le rapprochement corporel avec elle. Il ne réagissait pas à une situation œdipienne
pensable « refoulable » peut-on dire et donc permettant un vécu de jalousie
devant le couple, avec l'ouverture vers l'identification secondaire et le renoncement
au désir de l'objet de l'autre. Au lieu de la jalousie, nous trouvons l'envie de détruire
celui qui possède l'objet du désir parce qu'on en est privé soi-même, mais cette
envie vise un objet et une scène irreprésentables pour la psyché. Or, la modification
de son fonctionnement psychique va permettre à Paul la mise en place de l'organisa-
tion oedipienne.

La mise en scène de /'Œj!pe

Cette nouvelle tournure dans le monde imaginaire de Paul a pris racine à partir
des fantasmes prégénitaux où primait le sadique-anal comme échange avec l'objet
maternel. C'est à partir du moment où ses pulsions sexuelles deviennent en même
temps imprégnées d'érotisme anal que la mère devient un objet sexué privilégié.
A peu près dans le même mouvement, son père commence à exister, lui aussi, comme
DIRE

parent sexué nous voyons ici un double mouvement dans le couple des parents
intériorisés. Au fur et à mesure qu'il existe un père fantasmé avec des désirs sexuels,
Paul peut affronter plus calmement la mère, non seulement dans ses aspects mau-
vais et terrifiants, mais aussi en tant qu'objet du désir, non dangereux, mais inter-
dit.
Pendant que cette image se précise, le père imaginaire s'enrichit en tant
qu'objet interne, son pénis est en voie de devenir « bon » (comme on le verra
dans la séquence qui suit) et, ce faisant, prend à son compte les bons aspects du
sein. Dans le va-et-vient des séances, nous voyons que le père commence alors à
jouer son rôle symbolique. Son pénis devient phallus et le fantasme du père lui-même
fait de lui non seulement l'interdicteur de la possession sexuelle de la mère, mais
aussi une image valable d'identification.
En même temps, les yeux de Paul, qui sont passés par le massacre et par l'aveu-
glement, commencent à avoir des paupières. Dans la séance qui suit on notera que la
« névrotisation » de ses défenses continue il souffre, peut-être pour la première fois,
de symptômes d'impuissance sexuelle. Bien que passagers, ces fiascos le poussent à
explorer fantasmatiquement, en passant par ses parents, leur corps et leur sexualité,
sa vie sexuelle à lui; il va reconnaître comme sienne la violence qu'il a toujours
projetée sur la femme

Pz C'est quand je fais l'amour que je suis le plus fragile; je m'en rends
compte pour la première fois. La femme devient très dangereuse à ce moment-là.
Je reste vigilant, parce qu'on ne sait jamais ah, je glisse vers les pentes dange-
reuses. C'est l'angoisse. Faut que j'évite d'y penser!
JM C'est encore une façon de « faire le scotome »? Comme chaque fois que
vous vous êtes trouvé devant une idée ou une émotion angoissantes?
Pz C'est vrai. ce scotome va de plus en plus loin; même quand je ne le
vois pas, je suis convaincu que c'est une façon de ne pas savoir. je ne sais trop
quoi. Je suis saisi d'une frénésie à ces moments-là, d'une sorte de terreur primor-
diale.
JM Devant la femme?
Pz Mais oui, mais oui! Après avoir fait l'amour je ne peux plus supporter de
la regarder. Elle assume à ce moment une identité de vampire (pendant un silence
prolongé de la part de Paul, je réfléchis sur cette projection intéressante de sa
propre visée d'incorporation). Je pense à ce film, « Le Bal des Vampires ». Cela
m'a beaucoup angoissé. oui, vraiment, j'ai peur des femmes-vampires.
JM Pourtant c'est vous qui pensez souvent à manger les femmes qui vous
attirent. (Je lui rappelle la jolie « maman de son lieu de travail dont il a imaginé
qu'il aimerait manger les seins, ingérer les matières, etc.et je lui demande)
Est-ce le côté destructeur de ces fantasmes amoureux qui vous fait craindre que la
femme risque de vous vampiriser?
pz Tiens, c'est bien possible! J'ai des palpitations même en y pensant! Ce sont les
CORPS ET MÉTAPHORE

mêmes, cette tachycardie, que je ressens maintenant quand je fais l'amour. ou


même quand j'y pense. Et cela m'est arrivé pendant ce film surtout au moment
où cet homme a enlevé la jolie fille. Tiens. c'est bizarre que je n'y aie pas pensé!
Ce vampire-là, c'était un homme!
JM Le vampire, c'est vous?
Paul rit, avec étonnement et plaisir.
Pz Mais c'est formidable bien sûr, le vampire, c'est moi. Comment ne
l'ai-je pas compris avant? Oh là là, tout cela a affaire à ma sexualité, j'en suis
convaincu.

C'est dire que pour Paul, aimer, c'est détruire. Notons aussi que dans le film
« Le Bal des Vampires », chaque acte de vampirisme est présenté comme l'équiva-
lent d'un acte sexuel; le vampire en question cherche à vampiriser une fille qui
l'attire sexuellement; le vampire homosexuel cherche un homme à vampiriser, etc.

Pz J'ai oublié de vous dire que ce vampire du film ressemblait étrangement


à mon propre père; beau vampire en plus. J'ai suivi tous ses mouvements avec le
plus grand intérêt.
JM Les mouvements du couple?
pz Mais oui, c'est ça. Mon père a quelque chose de Dracula, en lui, quelque
chose à la frontière de l'étrange. J'ai envie de fermer les yeux. je suis sûr que cela
aussi, ça a affaire à mon scotome! Eh oui, c'est un couple comme cela que j'ai tou-
jours imaginé. Je ne peux pas supporter de songer aux ébats amoureux de mes
parents, vraiment pas! J'ai toujours cru que ma mère était physiquement détruite
et que c'était la faute de mon père. j'étais convaincu qu'il lui faisait mal comme
s'il était dérangé psychiquement. mais c'est peut-être moi qui ai inventé tout
cela?

Avec ce fantasme de la mère détruite nous pourrions déceler un autre sens aux
pseudo-perceptions de Paul et au « massacre des yeux » comme l'équivalent d'un
acte sexuel.

Pz La succion du vampire. j'ai une image là du sexe de mon père, et moi,


en vampire, en train de le sucer. (Paul couvre ses yeux avec sa main.) Je vois ce
gland vivant cette image me trouble. sexe vivant. et pourtant l'autre jour
je parlais du sexe mort de mon père, qu'il n'avait pas de sexe, seulement de la
merde. Ah ces images, je n'arrive pas à les arrêter. un flot de visions du sexe
vivant de mon père, un flot de sperme aussi. Je ne peux pas les empêcher. Pourquoi
ces images? Ça me fait peur.

De mon côté je pense que Paul est en train de laisser vivre le sexe de son père
pour la première fois dans cette analyse et en plus de le doter des qualités du sein
un pénis-sein, vivant, actif, qui nourrit.
DIRE

JM Un pénis qui donne du sperme, pénis vivant au lieu du pénis mort dont
il était question l'autre jour?

Il est à noter que le pénis du père, en train de devenir le support du Phallus, et


qui reprendra dans sa signification les aspects bénéfiques du Sein, n'est pas évoqué
sans peine. Il est évident que Paul va être envieux de ce pénis-là et de la relation
privilégiée qu'il s'efforce d'imaginer entre ses parents.

Pz Je n'ose toujours pas penser à ce qui se passait entre mes parents. Pour-
quoi ai-je toujours cru qu'elle était détruite, que le plaisir se tournait en poison,
que l'amour devient la mort? Je vois encore les seins de la femme, les trous noirs.
C'est moi qui les ai créés, ces trous-là. des trous morts. les alvéoles du frelon
est-ce la piqûre de la bouche dans les seins? (Longue pause.) Il y a une chose
que je ne vous ai pas dite j'associe l'érotisme à la mort, d'accord, mais depuis
quelque temps j'ai peur de faire l'amour. A cause des alvéoles du frelon. Je pense
« je fais l'amour dans ce trou noir » et plouff! je perds mon érection comme ça!
jM Pour éviter d'être le frelon?
pz Absolument! Oui, enfin c'est moi qui suis dangereux pour la femme.
C'est moi qui détruisais avec mon regard et maintenant avec mon désir de fre-
lon. Ah c'est sûr, j'ai peur de détruire la femme. comme l'homme-vampire du
film, j'avais envie d'être lui, de l'envoyer promener et de prendre sa place.
JM L'homme qui vous a fait penser à votre père?
pz Oui mais est-ce possible que j'aie des envies de détruire mon père? Je
n'ai jamais pensé à ça avant.

C'est justement une dimension qui a manqué la rivalité oedipienne; celle-ci


était plutôt déplacée sur l'image de la femme, celle qui recelait la puissance du père
à l'intérieur d'elle-même.

Pz Mon père, il ne m'a jamais fait peur un tigre en papier. mais ce flot
mystérieux, ça me fait peur et me fait désirer. je ne sais pas quoi en même
temps. Je vois plus clair quand même. ah, j'ai oublié de vous raconter un rêve,
quelques jours après ma visite à l'ophtalmo. J'ai rêvé que j'étais pourchassé par la
police, et il fallait que j'enlève mes lunettes pour ne pas être reconnu.

Ces lunettes représentent pour son inconscient ses troubles visuels avec tout
leur cortège de fantasmes archaïques; mais, enfin, l'instance paternelle joue son rôle
dans cette mise en scène onirique.

PZ Je veux voir clair ces visages de femmes qui changent; je sais mainte-
nant que c'est moi, deux personnes différentes en moi, qui changent de visage et
que je n'arrive pas à accommoder. Mais je n'ai plus peur, ni des femmes ni des
hommes. Je les regarde en face. Je ne suis plus aveugle.
CORPS ET MÉTAPHORE

Et en effet, les symptômes oculaires hystériques ont peu à peu disparu. Bien que
Paul enlève ses lunettes pour ne pas être reconnu comme celui qui voit les réalités
sexuelles, et dévoile ses désirs interdits, il ne veut plus être Œdipe, il ne veut plus
être aveugle.
Jusqu'ici, face à ses émois œdipiens primitifs et faute de constructions névro-
tiques qui l'auraient protégé contre les échanges sexuels vécus sur leur versant le
plus archaïque, Paul a été à la merci de toute perception capable de mobiliser ces
affects, perceptions troublantes venant autant du dehors que du dedans de lui-même;
et il a réagi un peu à l'instar de celui qui est confronté aux planches de Rorschach
le noir, c'est le caca, la mort; le rouge c'est le sang, le meurtre; avec en conséquence
un court-circuitage du travail psychique, favorisant ainsi un plongeon dans le réel
sous forme de resomatisation des affects inavouables et des scènes indicibles. Peut-
être s'agit-il du « stress actuel » tel que Freud l'a envisagé en soulignant le manque
de référence symbolique dans ce vécu. Je proposerai aujourd'hui qu'un tel fonc-
tionnement psychique pourrait être conceptualisé comme une forme d'hystérie
archaïque, qui, en mobilisant des affects et des images intolérables pour l'idéal
du moi du sujet, est aussitôt forclose du conscient, ce qui serait apte à favoriser la
vulnérabilité psychosomatique.
Au lieu de se laisser envahir par des représentations capables d'être un conte-
nant pour de telles impulsions, Paul avait créé à la place un vide éjection psy-
chique sans aucun remaniement névrotique, ni aucune récupération par des pensées
psychotiques. A la place, le soma seul s'est chargé de répondre, dans une tenta-
tive de se protéger contre ces agressions permanentes venant du monde visible, sen-
sible, mais traitées comme des menaces biologiques. Dans les premières années de
l'analyse, cette réponse muette a cédé devant des angoisses débordantes, sans
contenu, et contre lesquelles Paul ne pouvait se défendre, transitoirement, que par
des constructions psychotiques des pseudo-perceptions et des pensées à nuance
délirante. Faut-il souligner, alors, que de tels modes du fonctionnement psychique
peuvent trouver un dénouement dans des éclosions psychosomatiques, et tout aussi
bien dans des formations borderlines et psychotiques, voire dans des expressions
artistiques?
Quant à Paul, il a pu effectuer comme le montre ce bref fragment de son
analyse un passage du réel au monde du fantasme, et trouver l'ouverture corré-
lative vers le monde symbolique. Le corps, lui, est en train de devenir métapho-
rique ses conflits archaïques, des éléments de rêve et de pensée. Ainsi sa psycho-
somatose, qui échappait à toute parole, est devenue une psychonévrose, dicible,
analysable.

JOYCE MCDOUGALL
Masud Khan

PERSONNE NE PEUT DIRE SA FOLIE

À Son Excellence Yakub Khan

C'est à dessein que je présente d'abord une « histoire de cas Il, pour n'aborder
qu'ensuite la discussion théorique. J'emploie ici le mot« histoire de cas » entre
guillemets, ayant conscience du fait que la présentation que j'en fais ne correspond
pas à l'emploi communément admis de ce mot dans le domaine analytique, dans la
mesure où j'évite de recourir à des concepts métapsychologiques dans la relation de
ma rencontre clinique avec une adolescente, face aux avatars de la folie, et à des
alternances d'états psychotiques et de moments sains. le ne voudrais pas en effet
empiéter sur la liberté du lecteur de réagir personnellement au récit clinique et de
se faire sa propre opinion, en lui proposant dès l'abord une introduction théorique.

JUDY 15 ANS

J'avais accepté de voir cette jeune patiente en urgence à la demande pressante


de son médecin traitant, avec qui j'avais eu l'occasion de travailler durant plusieurs
années, la jeune fille ayant fait une tentative de suicide quelques jours plus tôt. Je
vis arriver une jeune fille pas très jolie, mais qui avait l'air en bonne santé, bien
en chair, avec encore les rondeurs de l'enfance. Elle portait un blue-jean si étroit
qu'on se demandait comment elle avait pu l'enfiler. Elle enleva son manteau;
dessous, elle portait un chemisier ouvert de façon provocante. Elle s'assit, et
commença par garder un silence obstiné et boudeur. Elle avait de toute évidence
essayé de se suicider en se tailladant les poignets; ceux-ci étaient en effet entourés
d'imposants pansements, et elle s'arrangeait pour les mettre bien en vue en bou-
geant constamment les bras. J'en déduisis qu'au cours de cette consultation, il ne
serait pas question pour elle de me « dire » quoi que ce soit, mais seulement d'éta-
blir sa présence sur le mode exhibitionniste. Je décidai de la laisser faire son petit
cinéma.
Au bout d'une vingtaine de minutes de ce silence chargé de défi mutuel, elle
me demanda agressivement « Vous savez la cause de toute cette histoire? » Je
DIRE

répondis que non. « Vous ne lisez donc pas les journaux? » Nouvelle réponse néga-
tive. « Qu'est-ce que vous lisez, alors? Des livres. Eh bien, reprit-elle, je peux
vous dire que ça a fait les gros titres de tous les journaux du soir il y a quatre jours
le gros scandale, quoi, et on va encore en parler aux informations de 9 heures ce
soir à la télé. » Je me contentai de dire que je ne regardais pas non plus la télévision,
et que même si ç'avait été le cas, je ne l'aurais pas regardée ce soir-là. Je lui dis
que je préférais attendre le moment où elle serait moins honteuse, et où elle pour-
rait avoir assez confiance en moi pour me raconter tout ce scandale elle-même.
Elle se replongea dans un silence furieux pendant encore une dizaine de minutes.
J'attendis. C'est alors qu'elle demanda avec dans la voix une surprenante autorité
« Si vraiment vous voulez m'aider, faites-moi sortir de mon école. C'est impossible
pour moi d'y retourner. J'ai trop honte, et la prochaine fois, je ne me raterai pas. »
Je lui demandai ce que je pouvais faire pour l'aider à ne pas y retourner. « Vous
n'avez pas d'idées, ou quoi? répondit-elle. Vous n'avez qu'à téléphoner à la
directrice et lui dire que vous êtes d'avis qu'il vaut mieux que je ne retourne pas à
l'école. Et après, vous téléphonez à mon père, et vous lui dites ce que vous avez
fait. » Je répondis que j'allais faire les choses dans l'ordre inverse. Je lui demandai
d'appeler son père au téléphone, et de me le passer, ce qu'elle fit. Je me nommai et
dis que je venais de voir sa fille en consultation; qu'elle se sentait trop honteuse pour
envisager de retourner à l'école, et qu'il ne faisait pas de doute pour moi qu'elle
était on ne peut plus sérieuse quand elle disait que si elle devait y retourner, elle
ne se raterait pas une seconde fois. Par conséquent, s'il en était d'accord, je me
proposais de téléphoner à la directrice pour la mettre au courant de « notre » déci-
sion. Il me pria de bien vouloir le faire.
Judy téléphona à son école, et je pus parler à la directrice. Celle-ci était mani-
festement une femme d'un certain âge, pleine de bon sens. Je me présentai à elle,
lui dis que je me trouvais en compagnie de Judy, et que j'avais pu voir l'état dans
lequel elle se trouvait. « Elle a pris la décision de ne pas retourner à l'école, lui
annonçai-je alors, et je pense que c'est une sage décision. J'en ai parlé avec son
père, et celui-ci m'a prié de vous demander de n'exercer aucune pression sur Judy
pour l'inciter à revenir. » La directrice resta quelques instants silencieuse, puis me
dit « Auriez-vous l'obligeance de m'écrire un mot pour me confirmer tout ceci,
et nous considérerons que Judy n'est plus au nombre des élèves de notre école. »
J'observai attentivement le visage de Judy. Aucune trace d'un sournois senti-
ment de victoire ne s'y lisait. C'est seulement à ce moment-là qu'elle cacha ses
mains et ses poignets sous son chemisier. Cela faisait maintenant presque deux heures
que j'étais avec elle, et j'étais épuisé. En outre, j'avais le sentiment que rien d'autre
n'était possible au cours de cette consultation. Je fixai de propos délibéré le pro-
chain rendez-vous après le week-end seulement. J'avais conscience du risque que je
prenais nous étions en effet un jeudi après-midi.
PERSONNE NE PEUT DIRE SA FOLIE

Après son départ, je téléphonai au médecin qui me l'avait adressée, et lui


donnai un bref compte rendu de ce qui s'était passé. Je convins en outre avec lui que
le lundi suivant jour du prochain rendez-vous il viendrait avec Judy, ainsi
qu'avec le père de celle-ci. Je lui expliquai qu'à ce stade, ce qui était nécessaire,
c'était un aménagement (à la Winnicott) et non une psychothérapie, et que cet
aménagement, je voulais le mettre sur pied avec leur collaboration.
Le dimanche, Judy m'appela au téléphone, et comme elle figurait sur la liste
des « patients critiques », la bonne me passa la communication. Judy me dit qu'elle
se sentait bien, et je sus aussitôt qu'elle allait formuler une demande. Elle fit une
pause, et de sa voix la plus douce, elle demanda « Quand je viendrai, lundi, est-ce
que je peux amener mon amie? » Je répondis que j'étais d'accord. Sa demande me
permit de l'informer que son docteur et son père devaient venir aussi, ce qu'elle
savait déjà. Ils l'avaient prévenue. Notre conversation prit fin sur ces mots.
Une heure avant la consultation du lundi, je commençai à me sentir extrême-
ment angoissé, plein d'appréhension et de craintes paranoïdes, et totalement dépourvu
de confiance en ce qui concernait ma capacité de faire de ma rencontre avec la
« foule » que j'attendais quelque chose de positif sur le plan clinique. En tant que
clinicien, je pratique depuis toujours la relation duelle, et en l'occurrence, j'avais le
sentiment d'avoir été amené contre mon gré par mon ami médecin à entreprendre
une « thérapie de groupe ». Je me faisais de surcroît de vifs reproches à l'idée que
je n'avais pas même pris la peine de voir quel était le « scandale » en question.
J'aurais pu questionner le médecin, ou même Judy, ou bien regarder les informa-
tions à la télévision, ou lire les journaux du dimanche, notamment la presse à sen-
sation. Et pourtant j'avais le sentiment que j'avais bien fait malgré tout de ne pas
chercher à découvrir le secret. Ce n'était pas ma façon de concevoir mon travail
clinique, et au lieu de m'aider, cela n'aurait fait que me priver de mes moyens
encore davantage. En matière de clinique, je n'ai jamais constaté pour ma part que
le fait d'être au courant de certains détails me soit d'une quelconque utilité. Par
ailleurs, ma consultation avec Judy m'avait laissé une impression très vive, qui
m'avait permis de formuler les trois conclusions suivantes
1. La jeune fille que j'avais vue était folle, folie masquée par tout ce cinéma
hystérique auquel elle recourait pour manipuler son entourage à sa guise.
2. Derrière cette folie, il y avait chez Judy une douleur psychique insaisissable,
qu'elle était incapable d'éprouver comme telle et dont elle n'était pas davantage en
mesure de parler.
3. En dépit de sa façon autoritaire de me donner des ordres sur la conduite à
tenir, c'était une jeune fille absolument démunie, et qui avait désespérément besoin
d'être aidée.
J'avais le sentiment que c'était pure folie de ma part, et signe d'un orgueil
démesuré, que d'avoir poursuivi les choses au terme de la première consultation, et
DIRE

que j'aurais dû conseiller au docteur de Judy de l'adresser plutôt à un analyste-


médecin.
Alors que j'étais encore en proie à ces doutes subjectifs et purement personnels,
arriva le médecin. Je fus soulagé de son arrivée. Je lui demandai sans avoir l'air d'y
attacher d'importance ce qu'était ce « scandale » auquel Judy avait fait allusion. Il
me mit au courant en quelques mots. C'était vraiment une histoire malpropre et
humiliante. J'en éprouvai une grande tristesse pour Judy, car il lui faudrait en
porter le poids dans sa vie sociale pendant six mois au moins.
On sonna de nouveau; cette fois, c'était Judy, accompagnée de son amie, que
j'appellerai Linda. Linda était une jeune femme d'environ 25 ans, grande, très
maigre, mais belle, vêtue de façon impeccable avec un soupçon d'excentricité; elle
avait une voix agréable et le contact avec elle s'établissait facilement. Histoire
d'amorcer la conversation, je demandai en passant à Judy si elle avait bien dormi.
Elle répondit « J'ai fait un rêve bizarre, et je me suis dit, il faut que je raconte
ça à Khan. Mais le temps que je me lève et que je trouve du papier et un crayon,
j'avais perdu le rêve. Ça fait que je ne peux rien vous en dire.Je notai l'utilisation
qu'elle faisait du mot « perdu ». J'échangeai alors quelques mots avec Linda. Elle
gérait une petite boutique que ses parents l'avaient aidée à monter. Cela faisait
trois ans maintenant qu'elle la dirigeait avec succès. Ceci me procura un vif soula-
gement, parce qu'ainsi, si j'acceptais de prendre Judy en psychothérapie, l'aspect
« aménagement » de la question se trouvait réglé pour un tiers du moins. Je per-
suaderais Judy de travailler à mi-temps avec et pour Linda.
Troisième coup de sonnette. Cette fois, c'était le père; c'était un homme très
poli et très perspicace. Nous pûmes donc aborder les choses sérieusement. J'avertis
le père de Judy et son médecin qu'à moins de mettre sur pied un aménagement
satisfaisant pour elle, maintenant qu'elle n'aurait rien de précis à faire de ses jour-
nées, il ne serait absolument pas question pour moi de la prendre en psychothérapie.
J'évitai à dessein le terme de « traitement », sachant pertinemment que nous
n'arriverions pas de longtemps à cette réciprocité qui seule rend le traitement pos-
sible. Je commençai par m'adresser à Linda pour lui demander de but en blanc si
elle accepterait que Judy travaille à mi-temps avec elle et pour elle (de 10 à 13 heures
tous les jours). D'abord un peu interloquée, elle réfléchit un instant puis accepta
en disant « Mais bien sûr! nous nous entendons très bien toutes les deux, et j'ai
justement besoin d'aide. » Judy eut l'air à la fois contente et soulagée. Le problème
à régler ensuite, et je le dis au père de Judy, c'était celui des études de celle-ci. Il
fallait lui trouver un professeur qui lui donnerait des leçons particulières et la ferait
travailler au moins trois heures par jour. Lui, tout prêt à coopérer, me demanda
d'un air affable si je ne connaîtrais pas quelqu'un qui serait susceptible de donner
des leçons à Judy. Je lui dis que dix ans plus tôt, j'avais eu affaire à un jeune homme
auquel je m'adressais souvent pour préparer des adolescents des deux sexes à leurs
PERSONNE NE PEUT DIRE SA FOLIE

examens de fin de deuxième cycle1. J'avais encore son adresse. Le père me demanda
si je voulais bien essayer de le contacter, ce que je fis. Mais avant de lui parler, je
demandai à Judy et à son père s'ils acceptaient que je donne à cet homme le nom de
la jeune fille à qui j'allais lui demander de donner des leçons. Je pensais bien sûr
au « scandale ». Tous deux acceptèrent. J'expliquai donc brièvement à Peter l'en-
seignant en question que je m'occupais d'une jeune fille à laquelle j'aurais voulu
qu'il donne des cours particuliers, et je lui donnai le nom de Judy. Il en resta un
instant sans voix à l'autre bout du fil. J'ajoutai qu'il lui fallait au minimum trois
heures de leçons par jour, de 15 à 18 heures. Il me demanda s'il pouvait réfléchir,
et me rappeler dans un quart d'heure environ, ce qu'il fit. Il était d'accord, mais il
précisa qu'il ne disposait que de deux heures, de 15 à 17 heures, et qu'il ne pourrait
pas commencer avant le lundi suivant. La chose était donc réglée. Je convins alors
avec Judy que je la verrais cinq fois par semaine, à 18 heures 20. C'est alors que Judy
déclara soudain qu'elle ne pourrait aller travailler pour Linda et venir me voir que
si son papa lui envoyait sa voiture pour tous ses déplacements. Il n'était pas ques-
tion qu'elle accepte de prendre le bus, le métro ou un taxi. Le père ne fut que trop
heureux de mettre une voiture à la disposition de Judy. Là-dessus, je mis fin sans
préambule à la consultation, et nous nous séparâmes, Judy ayant pris rendez-vous
avec moi pour le lendemain.
Il m'apparaissait maintenant clairement que ce serait un miracle si j'arrivais un
jour à donner à Judy la possibilité d'être elle-même et de se dire 2. Elle était extrê-
mement vulnérable, et pendant longtemps encore, elle se présenterait à moi comme
un collage, et non pas simplement en tant qu'elle-même.
Le lendemain, Judy se présenta à l'heure dite. Quand elle enleva son poncho, je
remarquai qu'elle avait le bras en écharpe. Voyant mon regard, elle me raconta d'un
ton enjoué qu'en allant se coucher, la veille au soir, elle avait manqué une marche,
et s'était fait mal au coude en tombant, mais que ce n'était pas grave. Cet incident
me permit d'arriver à la conclusion que les blessures physiques que Judy s'infligeait
constituaient pour elle une façon de faire face à l'insaisissable douleur psychique
en lui donnant ainsi une localisation physique. C'était également un moyen pour
elle d'éviter de sombrer dans des états de dépersonnalisation totale. Au cours des
trois mois qui suivirent, je devais entendre, de la bouche même de Judy, la longue
série des blessures qu'elle avait ainsi subies depuis l'âge de 5 ans.
Judy s'assit les jambes repliées sous elle dans le fauteuil. J'attache une grande
importance, sur le plan clinique, à la façon dont le patient utilise l'espace clinique et
les meubles qui se trouvent dans la pièce. Cela m'en révèle davantage, au départ, que
le patient lui-même n'est en mesure de dire. La façon dont le patient habille sa nudité

1. « A and 0 levels » dans le texte.


2. « Speak herself » dans le texte.
DIRE

est également révélatrice à mes yeux. Ainsi, le manteau de vison que Judy portait en
arrivant à la première consultation lui avait en fait été imposé, ainsi que je l'appris
plus tard, dans le but de lui donner une apparence un peu plus respectable. Normale-
ment, Judy portait des baskets, un jeans étroit, une chemise ou un pull-over informe
et les chaussettes de son équipe de football favorite. Ces détails me permirent de
voir que chez Judy, pour le moment, ne s'était pas encore opérée la différenciation
qui ferait d'elle une adolescente. C'était encore une fille-garçon. Les vêtements
qu'elle portait auraient pu l'être tout aussi bien par un garçon de son âge.
Ainsi que je m'y attendais, Judy bavarda aimablement de choses et d'autres.
Elle savait décrire gens et situations avec beaucoup d'esprit. Mais elle parlait à pro-
pos d'elle-même, comme autour d'elle-même, au lieu de dire les choses du dedans
d'elle-même, de se dire1. Elle me dit qu'elle avait eu plaisir à travailler avec Linda le
matin, mais qu'elle avait eu le moral à zéro c'est l'expression qu'elle employa
tout l'après-midi Il n'y avait personne à la maison, à part les domestiques, et
c'était le jour de congé de la femme de chambre qu'elle préférait. Elle me demanda
si son professeur ne pourrait vraiment pas venir ne serait-ce qu'une heure cette
semaine. Je répondis que je l'avais eu au téléphone, et qu'il lui était absolument
impossible de commencer avant le lundi suivant. Je lui suggérai de demander à
Linda si elle pouvait travailler à plein temps cette semaine. Elle accepta cette sug-
gestion. Puis elle me confia que, depuis la publicité faite au « scandale », elle était
restée chez elle et n'avait pas vu d'amis, à part Linda. Elle ajouta, avec dans le
regard une expression rusée « Je ne peux pas manger non plus, sauf si papa est
là. Lui me force à manger. Sinon, je ne fais que grignoter toute la journée. » C'est
alors qu'en retour, je lui posai ma première question à valeur d'interprétation
« I! vous arrive souvent de voler? » Elle répondit sans se démonter le moins du
monde « Non, pas souvent, et dans un seul grand magasin. De toute façon, nous
on leur fait gagner beaucoup d'argent, alors. Et d'ailleurs je ne vole que des
objets sans valeur, des crayons, des gommes, des enveloppes, des bijoux fantaisie,
des colliers de fausses perles, des trucs comme ça. » Je ne poursuivis pas, tout en
prenant bonne note du fait que ses symptômes actuels étaient l'anorexie, la klepto-
manie et la phobie.
Par chance, Linda n'était que trop contente que Judy vienne travailler à plein
temps cette semaine-là. A part cela, au cours de la semaine, rien d'important ne fut
dit ni par elle ni par moi. Judy devait aller passer le week-end avec son père dans
leur résidence à la campagne, ce dont elle était très heureuse, parce que là-bas, elle
pouvait monter à cheval. Elle avait une passion pour les chevaux.
Lorsque j'entrepris de repenser aux séances de la première semaine, ce qui me
frappa le plus, ce fut que Judy était en fait une personne à l'esprit très alerte, sensible,

1. « She talked about and around herself, and not speaking from and of herself. »
PERSONNE NE PEUT DIRE SA FOLIE

et saine, mais qu'il y avait en elle une folie que les événements survenus au cours des
années passées avaient désorganisée, donnant lieu à des conduites d'allure hysté-
rique avec une tendance marquée à manipuler les gens. Bien qu'elle fût fondamen-
talement sincère, son père et sa mère l'avaient amenée à mentir, au point qu'elle
était désormais incapable elle-même de dire à quel moment elle mentait et à quel
moment elle disait la vérité. Ce que j'avais apporté quant à moi au cours de cette
semaine décevait mes espérances, mais j'avais décidé de rester sur la réserve et de
m'en tenir à un rôle d'observateur.
Du premier mois de la thérapie de Judy, je ne rapporterai que trois éléments.
Elle travaillait pour Linda de façon régulière et avait établi un excellent contact
avec son professeur. Celui-ci avait trouvé en elle une étudiante d'une grande sensi-
bilité, attentive et de bonne volonté. De ce côté, tout allait donc pour le mieux. Les
problèmes pressants étaient ceux de la nutrition et du sommeil. Je résolus la question
nourriture en demandant à Linda d'emmener Judy déjeuner, et de veiller à ce
qu'elle prenne un repas consistant tous les jours. (Le père de Judy m'avait donné
l'assurance qu'il réglerait le repas des deux jeunes filles.)
Le problème du sommeil était plus difficile à régler, du fait que Judy elle-
même ne m'avait jamais encore dit qu'elle avait des difficultés à dormir. Mais je
voyais bien, à ses yeux cernés et battus, qu'elle dormait mal. Au lieu de lui poser
directement la question, je décidai d'en parler avec son docteur, qui la suivait
depuis qu'elle était toute petite. II m'expliqua que Judy avait de grandes difficultés
d'endormissement, mais qu'il ne pouvait pas lui prescrire de somnifères. Il crai-
gnait en effet qu'elle n'en prenne volontairement une surdose trois ans plus
tôt, elle avait volé tous les comprimés qui se trouvaient dans l'armoire à pharmacie
de ses parents, et il avait fallu l'hospitaliser pour lui faire un lavage d'estomac.
Cependant il me promit d'essayer d'obtenir de l'une des dames de la maisonnée
qu'elle lui fasse prendre un comprimé le soir. En fait, je savais déjà que les dif-
ficultés que Judy éprouvait pour s'endormir avaient une cause plus profonde, et
qu'elle ne prendrait pas les somnifères; de fait, elle refusa. Son refus me convainquit
qu'elle avait peur de faire un mauvais rêve. Je n'insistai donc pas.
Le seul autre élément important fut que Judy commit deux larcins ce mois-
là. Les deux fois, l'occasion en fut la parution dans les journaux d'un article concer-
nant le « scandale ». Cette « coïncidence » me permit de saisir l'une des fonctions
du vol dans le cas de Judy l'objet volé était un secret absolu, dont personne ne
pouvait avoir connaissance, et avec lequel il lui était possible de vivre. Peu après,
elle devait me dire en quelles circonstances elle avait commencé à voler. Pour le
reste, Judy venait, Judy bavardait, Judy repartait. Pour le moment, je me satis-
faisais de la voir capable du moins d'aller travailler dans la boutique avec Linda,
et étudier avec ardeur. Les matières qu'elle avait choisies étaient l'anglais, la lit-
térature, l'espagnol et la géographie. (Linda parlait couramment espagnol.)
DIRE

C'est au cours du second mois que les choses commencèrent à évoluer. Un


mardi, Judy arriva, s'assit bien droite dans le fauteuil et me dit « Je ne savais pas
que je venais ici parce que je suis malade. Je n'ai fait que raconter toutes mes petites
histoires, et ça coûte une fortune à papa. » Je lui demandai qui lui avait dit
qu'elle était malade. Elle répondit « Mon docteur, mon père, même Linda. Je
viens ici pour que vous me guérissiez. Mais moi je ne sais pas de quoi parler. Et
vous ne m'aidez pas du tout. Pourquoi est-ce que vous ne me posez pas de ques-
tions ? » Sur quoi je lui demandai « Bon, d'accord! dites-moi depuis quand vous
avez des problèmes de sommeil. » Un éclair de rage passa dans son regard, et elle
me demanda sur un ton de défi « Qui vous a dit ça? Je dors très bien. La seule
chose, c'est que ces temps-ci, il faut que je me réveille à 8 heures, et il est tou-
jours 6 heures, pratiquement, quand je réussis à m'endormir, si bien que ça ne
me fait pas mon compte de sommeil. » Et elle s'enferma dans un silence boudeur
et furieux durant le reste de la séance. Je n'essayai pas d'apaiser sa colère. A la
fin, elle se leva et prit congé. Le lendemain, à l'heure où elle était censée venir,
je fus averti par téléphone que Judy était souffrante, qu'elle ne viendrait pas
ce jour-là, mais qu'elle viendrait le lendemain. Le soir, son professeur me télé-
phona pour me dire que Judy ne l'avait pas reçu, qu'elle lui avait fait dire qu'elle
était malade et qu'elle reprendrait les cours le lendemain. Quand Judy revint
le jeudi, elle s'assit les jambes repliées sous elle dans le fauteuil, sans enlever son
poncho, mais cette fois-ci, son air boudeur n'exprimait pas la colère mais la
tristesse. Elle ne dit pas un mot, et moi non plus. La même chose se répéta lors
de la séance suivante, qui avait lieu un vendredi. Mais cette fois, au moment
de prendre congé, elle m'annonça « C'est la dernière fois que je vais passer
le week-end à la maison de campagne. » Elle s'en alla sur ces mots.
En réfléchissant aux événements de la semaine, je n'éprouvai pas le moindre
regret à l'idée que c'était peut-être une gaffe de ma part de lui avoir posé cette
question sur ses problèmes de sommeil. Au contraire, je me sentais soulagé. J'étais
certain que la période de bavardage était maintenant révolue, et que j'allais
désormais me trouver en présence de la Judy qui était malade, au lieu de celle
qui était venue me trouver avec le « scandale » pour alibi. Je n'avais aucune
idée de la forme qu'allait prendre sa maladie, non plus que de la manière dont
elle trouverait à s'exprimer. J'avais néanmoins quelques appréhensions, et j'éprou-
vais de nouveau ce sentiment de malaise et d'incompétence que j'avais ressenti
après la première consultation. Une chose que cet épisode m'avait apprise, concer-
nant Judy, c'est que, derrière l'enjouement de façade, elle avait une personnalité
franchement paranoïde. Sa vive susceptibilité n'était qu'une ruse destinée à évi-
ter une réaction paranoïde patente. Je disposais également d'autres indices quant
à sa psychopathologie et aux ruses qu'elle employait j'emploie à dessein ici le
mot « ruses » plutôt que le concept de mécanisme de défense pour y faire face;
PERSONNE NE PEUT DIRE SA FOLIE

ces indices m'avaient été fournis par Judy elle-même, au cours de la période de
bavardage. Il ne faisait guère de doute pour moi que ses insomnies étaient pour
elle un moyen pour ne pas rêver, et en particulier pour éviter de faire un rêve
où se trouverait projeté de façon frappante un événement de son passé qu'elle
avait dissocié, et/ou refoulé, de la conscience qu'elle avait dans la vie de tous
les jours de son identité en tant que Judy. En elle, la douleur psychique la plus
tangible, et pourtant indicible, se trouvait masquée par une myriade de petites
exigences ainsi que par les vols qu'elle commettait.
Je présumais que cette attitude était due chez elle à la frustration trauma-
tisante qu'avait représenté la carence d'amour et de sollicitude de la part de la
mère. Son père, en cédant à tous ses caprices par la suite, l'avait aidée à masquer
cette douleur psychique. Mais toutes les blessures de Judy, qu'elles fussent acci-
dentelles ou qu'elle se les fût infligées elle-même, représentaient le « corrélat
objectif' » pour reprendre un terme créé par T.S. Eliot en 1918 sur le plan
physique, de cette douleur psychique, ainsi qu'il ne devait pas tarder à appa-
raître, et de façon très impressionnante.
Je ne savais que peu de chose concernant les événements des premières
années de sa vie familiale. Pourquoi et comment elle était ce qu'elle était deve-
nue, en la personne de cette Judy qu'elle donnait à voir actuellement, je n'en
avais qu'une vague idée. Elle avait une parente extrêmement importune, qui me
harcelait de coups de téléphone, voulant, disait-elle, « tout me dire », mais j'avais
refusé de la recevoir avec la dernière énergie. Je ne voulais rien savoir que
Judy ne fût en mesure de relater ou de dire elle-même 2.
Lorsque Judy revint de son week-end à la campagne c'était aussi la der-
nière fois qu'elle se rendait dans sa maison de campagne elle arriva juste à
l'heure, et elle ne se montra ni déprimée, ni boudeuse, ni rejetante; elle resta
là, assise, très triste, immobile. Au bout d'un moment, elle se mit à pleurer, et
réussit à me dire au milieu de ses larmes « Maintenant j'ai tout perdu sauf

1. Ce terme apparaît en fait dans un court essai sur « Hamlet », en 1919. Voici le passage auquel
M. Khan fait référence « The only way of expressing emotion in the form of art is by finding an
objective correlative in other words, a set of objects, a situation, a chain of events which shall
be the formula of that particular emotion; such that when the external facts, which must terminate in
sensory experience, are given, the emotion is immediately evoked. » (« Hamlet », in T. S. Eliot, Selected
Prose, edited by John Hayward, Peregrine Books (1963), p. 102.)
« La seule façon d'exprimer l'émotion sous une forme artistique est de trouver un corrélat
objectif autrement dit, un ensemble d'objets, une situation, ou une série d'événements qui consti-
tuera la formule de cette émotion bien précise; en sorte que lorsque les faits extérieurs, qui doivent
aboutir à l'expérience sensorielle, sont rappelés, l'émotion se trouve immédiatement suscitée. »
(N. d. T.)
2. « .tell or speak » dans le texte.
DIRE

papa. Tim est mort, et la maison à la campagne est vendue. » Je percevais l'in-
tensité de la douleur que lui causait cette perte. Mais ce qui était plus angoissant
était que je n'avais aucune idée du chemin que Judy allait emprunter pour main-
tenir l'existence de son soi. Elle adorait monter à cheval, chose qui serait désor-
mais impossible. Elle n'aimait pas la vie à Londres, ni l'école qu'elle y avait
fréquentée, parce qu'elle se sentait maladroite physiquement, gauche dans ses
manières et fruste dans ses façons de parler, alors qu'en fait, comme je l'ai dit
plus haut, elle utilisait les mots avec beaucoup de sensibilité. Mais c'était sa
façon à elle de protester contre le fait qu'elle se voyait ainsi contrainte d'aban-
donner son environnement bucolique pour la société sophistiquée de Londres,
où les jeunes filles de la même classe sociale qu'elle avaient des manières irré-
prochables et se faisaient complices des règles de la société. En dépit de toutes
ses ruses, de ses mensonges et de ses divers autres stratagèmes pour masquer
sa douleur psychique et sa folie, Judy était une personne authentique, douée
d'une volonté bien à elle. C'est ainsi qu'elle avait refusé de porter l'uniforme
fantaisie de son école et avait continué à porter un jeans et un pull ou une
chemise.

J'avais remarqué que, lorsqu'elle avait dit « J'ai tout perdu », elle n'avait
pas mentionné sa mère. Une fois qu'elle eut retrouvé un peu de sérénité, Judy me
proposa spontanément de me parler d'elle. Elle commença par me parler de
Tim, son poney. Son père lui avait fait cadeau de Tim pour son cinquième anni-
versaire. Pendant les autres séances de cette semaine-là, elle me raconta en
détail sa relation avec Tim, et comment un jour le maître d'hôtel l'avait sur-
prise alors qu'elle quittait la maison en catimini, munie d'un oreiller et d'une
couverture, pour aller dormir avec Tim dans l'écurie. Cela faisait une semaine
à peu près qu'elle passait ainsi la nuit dans l'écurie. Son père eut vent de la
chose, et son affection pour sa fille était telle qu'il poussa la générosité et l'indul-
gence jusqu'à faire construire une écurie attenante à la maison. Il savait déjà
à cette époque à quel point Judy était solitaire et combien elle était traumatisée.
Pour utiliser une métaphore winnicottienne, on pourrait dire que Tim était pour
Judy un objet transitionnel. Elle se mit à écrire des histoires pour lui, et à des-
siner son portrait, avec une légende en vers, à mesure que se développait sa
capacité de maturation. Tim mourut d'une maladie de l'estomac lorsque Judy
avait douze ans.

Peu à peu, j'en vins à voir dans Tim une personne faisant partie de la vie
de Judy, et ce que la jeune fille m'en disait me révélait la profonde capacité de
compassion et de sollicitude qu'elle possédait. L'étonnant était qu'à mesure
qu'elle parlait de Tim avec moi, sa phobie diminuait, et elle put commencer à
sortir avec son père ou avec Linda, à aller au théâtre et au restaurant. Elle man-
geait et dormait également mieux.
PERSONNE NE PEUT DIRE SA FOLIE

C'est alors qu'elle fit un rêve qui lui causa une telle frayeur qu'elle me téléphona
à 2 heures du matin pour m'en parler. Le rêve, tel qu'elle me le rapporta au télé-
phone, était le suivant

Elle marche dans la rue. Brusquement elle entend une voix qui crie « Fais
attention, ou tu vas tomber dans la fosse! » Elle lève les yeux et voit sa mère
debout devant elle, avec sur les lèvres son sourire sardonique habituel.

Au téléphone, je me contentai de lui dire que maintenant qu'elle avait pu faire


ce rêve affreux, elle allait pouvoir dormir sans crainte, et que nous en discuterions
ensemble quand elle viendrait à sa séance. Ma réponse suffit à l'apaiser. Je ne
savais pas trop moi-même s'il s'agissait vraiment d'un rêve, ou bien si c'était une
image hypnagogique ou même une franche hallucination. Quand elle vint à la
séance, elle ne dit pas un mot du rêve, et retourna à son bavardage des premiers
temps. Toute cette semaine, je m'abstins de ramener son attention sur le rêve. C'est
alors que se produisit un incident grave. Pendant le week-end, elle eut ce qu'elle
décrivit comme « une engueulade gratinée avec cette foutue parente qui fourre son
nez partout » la personne que j'ai évoquée ci-dessus. Le sujet de discorde était la
manière dont Judy devait s'habiller pour sortir. Cette parente voulait que Judy
se mette sur son trente et un, pour se montrer digne des autres invités et du maître
de maison, alors que la jeune fille voulait rester en blue-jean et poncho. Elle finit
par jeter un verre de vin rouge à la figure de sa parente, et ceci en présence de son
père. La parente battit en retraite en hurlant que sa plus belle robe du soir était
immettable. Le père avait assisté passivement à la scène, sans tenter d'intervenir.
La parente de Judy refusa alors de sortir, et le père s'en fut, tout heureux, en compa-
gnie de sa fille, toujours en jeans et poncho. Pourvu qu'elle se sentît bien et qu'elle
fût en vie, rien ne lui importait.
Lors de la séance du lundi, après avoir relaté l'incident avec cette parente, elle
s'arrêta brusquement et déclara « Je veux parler de moi et de maman. » Person-
nellement, j'avais le sentiment que c'était un peu prématuré d'aborder le sujet de
sa relation à sa mère. Nous avions déjà couvert beaucoup de terrain en parlant de
Tim, et j'aurais souhaité avoir une semaine au moins encore sur ce sujet, afin de
donner le temps à l'humeur de Judy de se stabiliser et à sa confiance en moi de
grandir. J'avais l'impression que cette dispute avait modifié son humeur, lui don-
nant un tour franchement maniaque. Mais je ne pouvais faire autrement que de la
laisser parler de ce qu'elle souhaitait. Mon expérience clinique m'a appris qu'il
arrive parfois qu'un patient nous livre un matériel très important, mais sur un
mode inadéquat, et qu'à ce moment-là, cela reste un ensemble d'informations sans
valeur dynamique, que le patient et l'analyste n'arrivent pas à transformer en
une expérience psychique nouvelle.
DIRE

Ce qu'il y a de plus frustrant, lorsque l'on rend compte d'un travail clinique,
c'est qu'il est souvent impossible, pour des raisons de discrétion professionnelle,
de communiquer les menus détails qui sont en fait responsables de la destinée du
patient en tant que personne, et qui orientent également la destinée du processus
clinique. Ceci s'applique de façon plus nette encore dans le cas de Judy que dans
tout autre cas que j'ai pu avoir l'occasion de relater. Elle parla abondamment de
sa relation avec sa mère, et je me propose de dégager de ce matériel les thèmes
essentiels sans rapporter en détail, à quelques exceptions près, les événements
réels. Je fais confiance à la bonne volonté et à l'imagination du lecteur, qui lui
permettront de reconstituer ce que je passe sous silence.
Ainsi que je l'ai déjà indiqué, Judy était passée à une humeur maniaque au
moment où elle commença à me raconter son « histoire qu'elle raconta de fait
sans exprimer d'affect et sans vraiment arriver à communiquer. Il en ressortait
pour l'essentiel que sa mère était une femme hystérique jusqu'à la caricature, et
que Judy n'avait jamais vu ses parents être capables d'échanger quoi que ce soit,
ni être heureux, même pour sauver les apparences. La qualité de la relation affec-
tive que sa mère entretenait avec elle n'était ni le rejet, ni la sollicitude, ni même
l'ambivalence, mais la frustration permanente. Lorsqu'elle était sobre et de bonne
humeur, et que son mari était absent, ce qui arrivait fréquemment, elle gâtait Judy
sans se préoccuper le moins du monde des goûts ou des désirs de celle-ci. C'est ainsi
que Judy me raconta que, de tous les cadeaux que lui avait faits sa mère, jouets,
robes, et ainsi de suite, elle n'avait emporté que le harnachement de Tim (selle,
couverture, et cetera, ainsi que ses bottes d'équitation). Tout le reste, elle l'avait
donné aux gens qui habitaient dans le voisinage de leur résidence à la campagne.
Elle savait que les cadeaux de sa mère étaient un moyen de l'acheter pour les fois
où elle exerçait sur sa fille des violences physiques irraisonnées et la battait dans
sa rage, incidents qui n'avaient que rarement un lien quelconque avec le compor-
tement de Judy, n'étant la plupart du temps que le contrecoup d'une dispute
qu'elle avait eue avec son mari. Un jour, elle avait frappé Judy si fort à coups
de bâton que la petite fille avait eu le bras fracturé. Elle avait 8 ans lors de cet
épisode. Pendant le week-end, quand le père était là, la maison était encombrée.
Si je dis « encombrée » plutôt que « pleine de monde », c'est que Judy n'établissait
de relation avec personne, à part Tim, son père et le maître d'hôtel. Elle avait
commencé à un âge très précoce à comprendre que sa nurse était complice de sa
mère. Judy avait 9 ans lorsque la mère, en état d'ivresse, se mit à lui révéler divers
secrets, dont Judy était d'ailleurs déjà au courant. Elle me raconta tout cela,
ainsi que d'autres incidents, sur un mode maniaque et impersonnel, comme si tout
cela était arrivé à quelqu'un d'autre. En écoutant son récit, entremêlé de menus
faits de sa vie de tous les jours, je compris que, très tôt, Judy avait été rendue
folle par sa mère, et qu'elle avait appris à vivre avec sa folie grâce à la vie qu'elle
PERSONNE NE PEUT DIRE SA FOLIE

menait à la campagne. Seulement, les exigences de son élégante école londonienne,


ainsi que la vie sociale de son père, exerçaient sur elle une tension incompatible
avec cette position que constituait sa folie, si bien que peu à peu, au cours des trois
dernières années, elle avait appris à manipuler les gens en recourant aux ruses d'une
authentique hystérique, se dissimulant ainsi derrière ces ruses. En fait, elle avait
si bien réussi qu'elle avait fini par perdre le contact avec son soi fou, celui qui était
authentiquement Judy. Elle exploitait son entourage de façon négative, à son détri-
ment en tant que personne. Son attitude ressemblait fort à une caricature du person-
nage de sa mère. Quant à l'affection indulgente de son père, elle avait cessé d'être
nourrissante, du fait qu'elle l'exploitait pour se rendre désagréable, prenant sa
revanche d'une façon détournée et rusée sur cette parente qui essayait de la domes-
tiquer et d'en faire une jeune fille élégante, aux manières raffinées, comme l'exigeait
sa condition sociale.
C'est dans cette atmosphère qu'une amie d'enfance de Judy revint à Londres
après cinq ans passés à l'étranger. Elle avait été la « copine » de Judy (comme disait
celle-ci) de l'âge de 3 ans à l'âge de 10 ans. La jeune fille qui revenait était tout
à fait du genre « jet set », et Judy se prit pour elle d'une passion exacerbée. Elle
travaillait avec Linda, prenait ses cours avec son professeur, puis disparaissait en
compagnie de son amie, qui ne devait séjourner qu'un mois dans la capitale; elle
allait avec elle dans une discothèque ou ailleurs, et il arrivait parfois qu'elle ne
rentre pas chez elle de toute la nuit, n'y faisant une apparition que le temps de se
changer pour aller travailler avec Linda.
Par malchance, son père était en voyage d'affaires pour une quinzaine de jours,
et la parente « fouineuse » surveillait de très près les allées et venues de Judy.
Cette parente téléphona chez moi un jeudi soir. Avec une note méchante de triomphe
dans la voix, elle m'informa que Judy restait dehors tous les soirs jusqu'à des
heures indues, et qu'elle ne prenait pas régulièrement « la pilule ». Elle avait donc
convenu avec son gynécologue que celui-ci mettrait en place un stérilet à Judy,
à titre préventif; Judy avait rendez-vous le lendemain même pour la pose du sté-
rilet en question. Je déployai toutes mes ressources pour essayer de la convaincre
de remettre les choses jusqu'au retour du père de Judy, afin que le médecin et moi-
même puissions discuter avec lui et Judy elle-même de l'opportunité de la chose.
Je l'avertis qu'il arrive parfois que le corps d'une jeune fille refuse le stérilet, et
que, dans le cas de Judy, il y avait un risque non négligeable que toute sa maladie
ne trouvât à s'exprimer par le biais de symptômes somatiques. Mais il fut impos-
sible de lui faire entendre raison. Je demandai à parler à Judy, mais sa parente me
dit qu'elle était déjà sortie, sur quoi elle raccrocha. Je contactai aussitôt le médecin,
qui se donna la peine d'aller jusqu'à la maison de Judy, mais se vit refuser l'entrée,
sous prétexte que toute la famille était sortie dîner pour ne rentrer que très tard.
Il me téléphona, et nous envoyâmes à Judy un télégramme signé de nos deux noms,
DIRE

expliquant que nous étions opposés à son projet, et lui conseillant d'y renoncer jus-
qu'au retour de son père, le vendredi soir. Nous ajoutâmes que si elle était enceinte,
ou risquait de l'être, on ne pouvait de toute façon rien faire le soir même, et
qu'une fois son père de retour, il serait possible de prendre les mesures médicales
nécessaires pour éviter les accidents éventuels.
Toutes ces démarches ne servirent à rien. Judy s'était déjà rendue à son rendez-
vous chez le gynécologue, et l'insertion du stérilet avait été physiquement trauma-
tisante. Quand elle vint à sa séance, elle était blanche comme un linge, et elle
souffrait beaucoup. Elle me demanda une tasse de thé, que je lui donnai. Je lui
demandai pourquoi elle n'avait pas refusé, pourquoi elle ne m'avait pas téléphoné,
mais elle garda un silence obstiné. Je notai la répétition de l'attitude passive avec
laquelle, enfant, cette jeune fille volontaire avait supporté la souffrance de façon
impersonnelle et obéi à sa mère, comme elle obéissait à présent à cette parente
autoritaire. La douleur augmentant, je la renvoyai chez elle, et téléphonai au
docteur pour lui demander de passer la voir dès qu'il aurait un instant de libre,
ce qu'il fit. Il ne faisait plus aucun doute pour moi que désormais la folie de Judy
trouverait à s'exprimer dans un langage somatique, pouvant même éventuellement
entraîner un effondrement psychotique. A la première heure le lendemain matin, le
médecin me téléphona pour m'annoncer que l'état de Judy s'était aggravé à tel
point que son père lui avait téléphoné à 3 heures du matin, et qu'elle avait été
emmenée en ambulance à l'hôpital, où un autre gynécologue avait été appelé pour
lui enlever le stérilet.
Dès lors commença un cauchemar dont je n'ai pas vécu l'équivalent en quelque
trente années de travail clinique. Regarder sans rien pouvoir faire la folie cachée
de Judy, qui était compatible avec une vie « normale », laisser place à la douleur et
aux symptômes physiques les plus torturants, puis à des états psychotiques carac-
térisés par des idées délirantes paranoïdes, des hallucinations et une dégradation
globale de sa personne, m'était extrêmement douloureux. Du fait que je n'ai pas eu
l'occasion de me cuirasser contre la souffrance humaine, physique et psychique, en
raison de mon absence de formation médicale, cette phase de la maladie de Judy
fut aussi traumatisante pour moi que destructrice de Judy en tant que personne.
Je résumerai en quelques mots la suite des événements le stérilet fut donc
enlevé, mais le gynécologue avait littéralement massacré l'utérus. Judy dut rester
à l'hôpital, et rien ne guérissait l'infection ni ne soulageait la douleur, sauf la
pathédérine, médicament provoquant des accoutumances et qui, de ce fait, devait
être administré avec prudence.
Judy vivait donc en proie aux affres d'une terrible douleur physique. C'est
alors qu'elle commença à avoir des idées paranoïdes délirantes concernant l'infir-
mière en chef, et elle se sauva un soir de l'hôpital. Par chance, une voiture de
police passait par là, et on la ramena à l'hôpital. Le père demanda alors à me
PERSONNE NE PEUT DIRE SA FOLIE

rencontrer en même temps que le second gynécologue et que le médecin de Judy.


Nous convînmes de ramener Judy chez elle pour la soigner. Judy rentra donc dans
un état grave à la maison, où elle continua à recevoir des soins. Son état physique
était variable, mais son état mental devint nettement schizo-paranoïde. Elle refu-
sait de s'alimenter et de parler. Je passais une heure avec elle tous les soirs, une
fois mes consultations finies, après le dîner, et le médecin passait également. Nous
la trouvions fréquemment dans un état comateux, et muette, ou alors dans un état
halluciné. Lorsqu'elle était ainsi hallucinée, elle marmonnait des paroles confuses.
Je vais rapporter ici l'une de ces hallucinations. Cela faisait une demi-heure que
j'étais assis à son chevet sans mot dire, lorsque je la vis tendre le bras et en entourer
un « objet », tout en marmonnant « Mon petit Tim chéri, maman t'a frappé, elle
t'a fait une coupure à la lèvre. Pauvre Tim! Je vais arranger ça. » Et elle retomba
dans son mutisme comateux. Je me souvins alors avoir remarqué une cicatrice sur
la lèvre inférieure de Judy la première fois que je l'avais vue.
Un mois passa de la sorte, marqué par une détérioration progressive de son
état et des hallucinations une fois, elle mit le feu à sa chemise de nuit en criant
« La maison donnant en fait le nom de leur résidence à la campagne brûle! »
Le docteur et moi-même eûmes alors un entretien avec son père, et nous lui conseil-
lâmes de nous autoriser à appeler en consultation un psychiatre spécialisé dans le
traitement physique des états hallucinatoires schizophréniques. Il accepta, et Judy
fut hospitalisée. Elle fut donc traitée par des méthodes psychiatriques physiques.
Son état mental s'améliora de façon miraculeuse, dans la mesure où elle cessa
d'avoir des hallucinations et des idées paranoïdes délirantes. Son père en éprouva un
soulagement extrême. Je n'avais pas vu Judy pendant son hospitalisation, ne vou-
lant pas compromettre l'éventualité d'un transfert de Judy sur le psychiatre qui la
soignait.
Dès son retour à la maison, Judy demanda à me voir. Son père me téléphona,
et je décommandai tous mes rendez-vous pour me rendre immédiatement auprès
d'elle. La jeune fille que j'avais sous les yeux était calmement elle-même, et folle.
Si je n'avais là-dessus aucun doute, cela me laissait néanmoins quelque espoir
pour elle. Elle demanda à me parler en tête à tête, et son père et l'infirmière nous
laissèrent donc. Avec beaucoup de douceur, elle me demanda d'amener son père à
lui permettre de quitter la maison pour aller vivre ailleurs, à la campagne. Je
promis de faire tout ce que je pourrais pour faciliter ce changement. Elle était
étrangement éveillée, vigilante, mais sur un mode passif, et elle me dit que les
trois semaines passées à l'hôpital n'avaient pas été trop terribles. Elle se plaignit
seulement un peu de la nourriture. A part cela, elle ne se souvenait pas de grand-
chose.
Je m'entretins avec son père et avec son médecin, ainsi qu'avec le psychiatre,
et je suggérai avec insistance que Judy soit envoyée quelque part à la campagne,
DIRE

dans une famille où l'atmosphère serait accueillante et tolérable pour elle. Le père
accepta immédiatement. Il restait à trouver une famille, et à décider à quelle dis-
tance de Londres chercher cette famille.
Au cours des deux semaines qui suivirent, Judy redevint peu à peu capable de
se déplacer et de prendre ses repas en famille. Elle demanda même à reprendre ses
cours. Mais le professeur me signala qu'en dépit de ses efforts et de sa bonne
volonté, elle ne retenait rien. C'est alors que se produisit un événement qui vint
résoudre tous nos problèmes d'aménagement. Une tante de Judy, qui possédait
un ranch en Argentine, arriva en Angleterre à l'improviste. Judy écouta, fascinée, sa
tante parler de ce ranch et des gens qui y étaient employés. Il fut donc décidé que
Judy irait avec sa tante vivre là-bas, et elle partit huit jours plus tard.
Cela se passait il y a trois ans environ. Judy m'écrivit régulièrement de
courtes lettres toutes les six semaines à peu près, accompagnées d'une photo d'un
poney, d'un poulain ou bien d'un cheval. Je répondais toujours dans les plus brefs
délais. Et puis, il y a quatre mois de cela, je restai soudain sans nouvelles. J'essayai
de contacter le père de Judy, mais il était en voyage à l'étranger. J'envoyai donc un
télégramme à sa tante pour lui demander des nouvelles. Elle me téléphona et
m'apprit que Judy avait fait une chute et s'était cassé le bras en dressant un cheval.
Mais la fracture s'était bien guérie, et Judy allait m'écrire incessamment. Cet épi-
sode me fit aussitôt craindre que Judy ne fût en train de sombrer une nouvelle
fois dans un état psychotique. Huit jours plus tard, je reçus une lettre de Judy, me
racontant son accident, m'assurant qu'elle n'avait pas beaucoup souffert, et me
disant qu'elle pouvait de nouveau monter. Elle terminait sa lettre sur ces mots (je
la cite) « Il y a un jeune poulain qui vient me faire la conversation, mais je ne le
comprends pas. S'il existe des livres sur la langue des chevaux, pourriez-vous me les
envoyer par avion? Papa vous remboursera. »
J'étais maintenant certain que Judy avait quitté son état de folie, et qu'elle
allait de nouveau être en proie à des idées délirantes et des hallucinations. Je répon-
dis en disant que j'étais heureux d'avoir de ses nouvelles, et que je ferais de mon
mieux pour lui trouver un ouvrage quelconque sur la langue des chevaux.
Peu de jours après, son père rentra de l'étranger, et je lui téléphonai pour lui
demander de passer me voir. Je convoquai également le médecin et le psychiatre.
Quand nous fûmes réunis tous les quatre, je leur lus la lettre de Judy, et leur fis
part de mes craintes que Judy ne fasse une rechute et n'ait de nouveau des états
psychotiques. Le père proposa alors de téléphoner à la tante d'Argentine, et de la
prévenir que si jamais elle trouvait le comportement de Judy étrange, il fallait
absolument qu'elle lui téléphone pour qu'il puisse prendre l'avion tout de suite et
aller la chercher.
Environ six semaines se sont écoulées depuis. Je n'ai pas eu de nouvelles de
Judy. Mais je me demande, tout en m'apprêtant à la recevoir, quel que soit son
PERSONNE NE PEUT DIRE SA FOLIE

état, ce que je ferai cette fois-ci. Est-ce que je réussirai, avec l'aide de son médecin
et de son psychiatre, à rétablir chez elle son état de folie secrète, qui est compatible
avec la vie normale, ou bien est-ce que son dérangement mental va s'avérer incrusté
en elle de façon irréversible? Une chose est sûre en tout cas il est inutile d'espérer
qu'elle va pouvoir associer librement, ou dire sa folie, car elle ne saurait pas
quoi dire
comment

à qui!

Judy se découvre M~e uoca~'OK.une véritable odyssée

Environ deux mois plus tard, un samedi après-midi, le téléphone sonna. C'était
Judy! Elle me dit « Je suis à Londres, est-ce que je pourrais vous voir aujour-
d'hui, s'il vous plaît? J'ai une décision très importante à prendre, et j'ai besoin de
votre aide. » Je lui répondis que je pouvais la recevoir au début de l'après-midi.
Pendant que j'attendais son arrivée, trois points me venaient à l'esprit de façon
insistante
a) La voix de Judy m'avait frappé par son caractère posé et réservé, très
différent en cela de la voix de la jeune fille qui lâchait ses phrases tout à trac ou
restait obstinément silencieuse.
b) Ensuite, je n'avais jamais entendu le mot « s'il vous plaît dans la bouche
de Judy jusqu'alors. Toutes ses demandes trouvant à s'exprimer par le biais de
symptômes, elle n'avait jamais éprouvé le sentiment d'avoir quoi que ce soit à voir
avec ce qui lui était donné.
c) Elle n'avait jamais reconnu son « besoin d'aide », chose fort différente d'une
« demande ». Accepter d'avoir « besoin d'aide » suppose que l'on n'est pas totale-
ment autonome, omnipotent, et que l'on reconnaît le caractère séparé de l'Autre et
ses possibilités de vous venir en aide.
Bien sûr, cela faisait plus de trois ans à présent qu'elle vivait à l'étranger,
dans une culture et un cadre aussi différents que possible de l'environnement qui
avait été le sien dans l'enfance et à la puberté. Il lui avait aussi fallu apprendre une
langue. Mais en fait, je ne savais rien de la vie qu'elle avait menée pendant ces
trois années, malgré les cartes laconiques ou les petits mots qu'elle m'avait envoyés
à intervalles réguliers.
Sur un point au moins, ma décision était prise quel que fût son état psychique
actuel, je ne solliciterais pas de détails, quant à moi, concernant la demande qu'elle
m'avait faite de lui envoyer un livre sur « la langue des chevaux », et je me gar-
derais même d'y faire allusion. J'essaierais de la rencontrer sur son propre terrain,
comme elle choisirait de se présenter à moi.
DIRE

De surcroît, j'étais bien résolu à ne pas évoquer les graves maladies qu'elle
avait faites par le passé, au cas où elle déciderait de les rayer de son identité actuelle
en tant que personne. J'avais conscience que cette attitude supposerait de ma part
une extraordinaire discipline de non-savoir, mais j'étais convaincu que, si je vou-
lais aider Judy, il me fallait l'accepter en tant que personne « comme si » (« as if »)
de plein droit, personne différente de la jeune fille malade. J'étais quelque peu
déconcerté par la précipitation avec laquelle elle avait quitté l'Argentine pour
débarquer à Londres. J'avais déjà rencontré des exemples analogues d'impulsivité
chez elle, mais dans ce domaine également, je résolus de lui laisser le bénéfice du
doute.
Judy se présenta à l'heure dite, et me salua avec affection. Il y avait une chose
à laquelle je n'avais pas songé, c'est que la jeune fille de 18 ans passés, qui avait
vécu à la dure dans un ranch, allait être différente physiquement de l'adolescente
potelée, aux cheveux courts et vêtue d'un blue-jean trop serré, qui avait quitté
l'Angleterre trois ans plus tôt. Il me fallut quelques instants, de ce fait, pour m'ha-
bituer à son nouvel aspect physique; c'était une jeune fille mince, aux cheveux longs,
habillée d'une façon discrète presque jolie, avec quelque chose d'exotique en tout
cas. Ses yeux me frappèrent comme étant très différents elle n'avait plus ce regard
affolé, ni cette expression vague, ces yeux vitreux et absents. Elle avait maintenant
une expression d'une tranquille vigilance dans le regard. Sa voix aussi avait changé.
Elle parlait d'une manière posée, aimable et vivante. Elle enleva son manteau et le
posa, bien plié, près d'elle, avec son sac à main et un porte-documents qu'elle avait
apporté je n'avais plus en face de moi la Judy de 15 ans qui dispersait ses affaires
dans toute la pièce en arrivant. Sa présence globale avait maintenant une qualité
différente sans ostentation, elle établissait un contact et faisait confiance. Ses
gestes également étaient en accord avec sa voix et avec ce qu'elle disait. Naturelle-
ment, il ne lui échappa pas que je l'« observais », et elle remarqua, avec un petit
sourire en coin « J'ai changé, comme vous voyez. Et je n'ai pas du tout été malade
ces trois dernières années, à part ma fracture du bras. » Je laissai passer cette
remarque sans réagir ni faire de commentaire sur le changement survenu chez Judy.
Je sais qu'il n'est guère courant que les analystes décrivent de façon aussi
détaillée l'aspect physique de leurs patients, mais en ce qui me concerne, sur le plan
clinique, l'aspect d'une personne, le ton de la voix, les gestes et le maintien général
m'en disent plus dès le début que ne le feraient avant longtemps un discours ou un
récit « préparés ». Judy aborda immédiatement la question dont elle voulait discuter
avec moi. Tout avait commencé un an plus tôt environ, date à laquelle une jeune
fille du nom de Luciana était venue au ranch acheter des chevaux. Luciana était
une jeune femme d'environ 27 ans. Judy et elle s'étaient immédiatement bien enten-
dues, et Luciana avait invité Judy à dîner la semaine suivante. Judy avait accepté
l'invitation, et découvert que Luciana dirigeait une espèce de communauté, dans
PERSONNE NE PEUT DIRE SA FOLIE

une grande maison. Une vingtaine de personnes, dont l'âge allait de 15 à 30 ans,
vivaient là, sous sa responsabilité. C'étaient tous des marginaux, qui avaient aban-
donné leurs études ou leur métier; ils appartenaient à des races et des cultures
diverses et il y avait parmi eux d'anciens drogués. Ce récit avait fait une profonde
impression sur Judy. Elle avait décidé de devenir l'amie de Luciana. Mais lors de
cette rencontre, elle n'avait pas posé de questions, était restée assez silencieuse,
et avait pris congé de bonne heure. Ce n'est qu'ensuite qu'elle avait invité Luciana
à déjeuner, pour en savoir plus long sur elle.
Voici en quelques mots l'histoire de Luciana. Elle avait perdu sa mère à l'âge
de 5 ans. Elle avait été élevée par des parents adoptifs, amis de son père. Le père
était parti vivre en Europe et n'était pas resté en contact avec sa fille. Luciana avait
eu une puberté et une adolescence typiquement troublées, chaotiques, et elle s'était
droguée. Si je donne ces détails, c'est que j'avais conscience de la présence d'une
pulsion réparatrice poussée à l'extrême chez Judy, et de ses diverses manifestations.
Par la suite, à 21 ans, Luciana apprit qu'elle était l'héritière d'une fortune colossale,
et qui la rendait désormais entièrement indépendante. Par chance, à peu près à cette
époque, elle avait rencontré un homme beaucoup plus âgé qu'elle, qui s'était inté-
ressé à son bien-être physique et mental. Il avait passé cinq ans au Népal dans sa
jeunesse, et y avait appris beaucoup de choses sur le bouddhisme zen et ses pra-
tiques. Il retournait chaque année au Népal et en Inde, et il demanda à Luciana de
l'accompagner. Il n'y avait pas entre eux de relations intimes.
Luciana, qui avait été exclue de trois universités, et dont la vie allait à vau-
l'eau, décida brusquement de partir avec lui. Elle séjourna cinq ans dans divers
ashrams (l'équivalent de monastères) où elle apprit l'hindi, le népalais et le sanscrit.
A son retour, elle décida de mettre sur pied cette « communauté », et elle en expli-
qua le fonctionnement. Chacun se choisissait telle ou telle tâche, et telle respon-
sabilité vis-à-vis des autres, et personne ne devait prolonger son séjour au-delà de
trois ans. Luciana nourrissait tous ses hôtes. Mais c'étaient eux qui s'occupaient
du jardin et faisaient la cuisine. Elle leur enseignait en outre la « méditation ».
Selon Judy, elle avait été littéralement fascinée par le récit de la vie de Luciana,
par le caractère authentique, d'abord du chaos, puis de la discipline et du dévoue-
ment de la jeune femme. Elle avait demandé à Luciana de lui apprendre l'hindi, et
avait commencé à assister à certaines des séances de méditation, le vendredi. Au fil
des jours, un projet précis commença à prendre forme en Judy. Mais ce qui entraîna
finalement sa décision, ce fut ce poulain qui lui « faisait la conversation » et qu'elle
ne comprenait pas.
C'était un poulain qui avait des problèmes à l'âge de 8 mois, il ne buvait tou-
jours que du lait, refusant le fourrage et le son, ce qui fait qu'il ne se développait
pas normalement. Un jour, Judy mentionna la chose à Luciana, qui accepta de
« rencontrer » le poulain. D'après Judy, Luciana « comprenait » la « langue des
DIRE

chevaux », et la parlait elle-même. Au bout de trois mois, le poulain se nourrissait


normalement. C'est cet épisode qui avait décidé Judy à quitter l'Argentine et à se
rendre en Inde ou au Népal, pour s'y initier au zen et au yoga. Luciana lui avait
donné des renseignements détaillés concernant les ashrams et leurs diverses méthodes
d'« initiation », et Judy avait apporté des brochures pour me les montrer. En fait, elle
avait déjà choisi l'ashram où elle voulait aller en Inde, si du moins on l'acceptait.
Il va de soi que, pendant que je l'écoutais, faisaient interférence dans mon
esprit, comme un système d'échos, les innombrables phases de ses périodes de mala-
dies aussi bien que de ses moments sains, mais je n'en dis mot. Au bout de deux
heures environ, elle s'interrompit, me regarda avec intensité et me demanda
« Alors, qu'est-ce que vous en pensez, de mon projet, tel que je vous l'ai exposé là? »
Je répondis sans ambages que ses plans me paraissaient merveilleux, mais qu'il
m'était impossible de lui donner des conseils sans avoir tout d'abord demandé l'avis
de son père, et je lui demandai si elle lui avait fait part de ses intentions. « Je lui en
ai très peu parlé, répondit-elle, mais je savais que vous souhaiteriez en parler avec
lui et moi. Il n'attend que mon coup de fil pour nous rejoindre. »
Judy téléphona donc à son père, ce qui nous donna un temps de repos en
attendant son arrivée. Cela faisait bientôt 2 heures que Judy parlait pratiquement
sans interruption. Elle me demanda la permission de jeter un coup d'oeil sur la
salle de consultation, ce que je lui accordai bien volontiers.
Je n'étais que trop soulagé de ce répit, avant l'arrivée du père cela me donnait
le temps de réfléchir avant de m'entretenir avec lui et de devoir donner mon avis.
J'avais de graves inquiétudes, ainsi que des incertitudes, sur bien des points.
Primo Judy cherchait-elle en Inde un ashram, ou bien un asile où elle pourrait
garder pour elle le secret de ses états psychotiques? J'ai dit, c'est vrai, que la Judy
de 15 ans n'avait absolument pas conscience de l'intensité de ses demandes, et
qu'elle se refusait à reconnaître son besoin de sollicitude et son besoin des autres,
mais c'était par ailleurs une personne d'une extrême sensibilité et d'une acuité de
perception supérieure à celle de son âge, et elle « savait » sous le coup de quelle
tension terrible son père avait dû vivre du fait de sa maladie. Je me demandais par
ailleurs si l'empressement de son père à accéder à toutes mes propositions n'était
pas pour lui un moyen d'éviter d'avoir pour longtemps chez lui la Judy qui était
malade et psychotique, ce qui aurait complètement bouleversé et paralysé sa vie
privée, ainsi que sa vie professionnelle, dans une certaine mesure. Judy une fois
en Inde, il s'en voyait débarrassé, il pouvait s'en laver les mains, et le poids de cette
décision et de cette responsabilité reposaient sur mes épaules.
Il y avait un certain nombre d'autres détails, rapportés en passant par Judy,
qui avaient retenu mon attention. Ainsi le refus du poulain de s'alimenter évoquait
pour moi les crises d'anorexie de Judy pendant ses maladies, à une époque où elle
n'absorbait que des liquides, et encore en petite quantité. Craignait-elle une nouvelle
PERSONNE NE PEUT DIRE SA FOLIE

crise d'anorexie, et espérait-elle trouver en Inde une guérison par le mysticisme? Je


ne pouvais pas non plus chasser de mon esprit le fait que, lorsque j'avais vu Judy
pour la première fois, elle venait de faire une tentative de suicide en s'entaillant les
poignets. Partait-elle pour l'Inde dans le but d'y trouver une mort anonyme?
D'autre part, à l'écouter évoquer ses relations avec les gens, mise à part l'année
où elle et Luciana avaient noué une amitié, je n'arrivais pas à discerner de relation
d'objet stable avec quiconque. Elle se bornait à vivre aux côtés de sa tante, et son
temps se passait à s'occuper des chevaux, à astiquer leurs harnachements, etc. Les
employés de sa tante voyaient en elle quelqu'un de sympathique, qui ne venait pas
fourrer son nez dans leurs affaires. Mais elle vivait pour une grande part toute seule
je ne dirais même pas qu'elle était à elle-même sa propre compagnie.
Cependant, une fois bien pesés tous les aspects négatifs, j'avais malgré tout le
sentiment comme les fois où elle avait été malade par le passé que ce n'était
pas parce qu'elle redoutait un effondrement psychotique que Judy choisissait de se
réfugier en Inde. J'avais l'intime conviction qu'en Argentine, le fait de ne plus avoir
à jouer le rôle de jeune fille de la bonne société, et de travailler en compagnie de
gens simples, avait donné à Judy le sentiment de son identité, et de sa différence par
rapport aux autres. Par différence je n'entends pas ici la différence de condition
sociale, mais d'états psychiques. J'étais également convaincu qu'elle avait épuisé
les ressources créatrices que lui offrait le ranch de sa tante, et qu'elle voulait à pré-
sent se découvrir authentiquement, trouver aussi une façon de le dire et de le vivre
dans les faits. Je savais donc à présent ce que j'allais conseiller au père de Judy.
Son père arriva moins d'une demi-heure plus tard. Un seul regard suffit à
m'assurer qu'il était à la fois soulagé et ravi de trouver Judy en bon état physique
aussi bien que psychiquement présente dans sa personne, dans son être. Nous pas-
sâmes quelques instants à parler de choses et d'autres. Puis Judy me demanda
« S'il vous plaît, dites à papa ce que je veux, et pourquoi! » Je lui répondis qu'elle
était mieux placée que moi pour le faire, mais que si tel était son désir, je le ferais à
ma façon à moi, à condition qu'elle intervienne si elle avait l'impression que sur tel
ou tel point, je déformais sa pensée.
Je pris les choses en quelque sorte à rebours. Je commençai par dire au père
de Judy que, tout comme lui, j'étais ravi de trouver Judy en excellente santé, sur le
plan physique comme sur le plan psychique. Judy avait épuisé, selon moi, sur le
plan personnel, le potentiel créatif que lui avait offert la vie au ranch de sa tante. Ce
qu'il lui fallait à présent, c'était réaliser son autonomie, et non plus être « prise en
charge », et trouver par ses propres moyens comment elle pourrait être elle-même
à l'avenir; il lui fallait vivre cette évolution avec un objectif, avec des perspectives
créatrices, et cela en compagnie d'autres personnes. Son désir était de partir pour
un ashram en Inde, et de s'y soumettre à une « initiation » complète à divers modes
de méditation, alliant le zen au yoga, dans le but de parvenir à la conscience de soi,
DIRE

tout en apprenant certaines techniques artisanales. J'insistai sur le fait que tenter
de contraindre Judy à passer des examens à Londres dans l'intention de la faire
entrer à l'université serait totalement vain, et qu'en plus, je craignais vivement que
cela ne la précipitât de nouveau dans un de ses accès de maladie. J'ajoutai que la
vie sociale londonienne serait préjudiciable à sa santé. Telle était du moins mon
opinion. Je terminai en lui disant qu'il était libre de consulter quelqu'un d'autre,
et que je ne m'en formaliserais nullement.
Le père m'avait écouté très attentivement. Il me demanda s'il pouvait à son tour
exprimer ouvertement ses appréhensions en présence de Judy. Celle-ci répondit
oui sans hésiter. Le père me dit alors chose que je savais déjà qu'il avait eu
occasion de se rendre en Inde pour affaires à de multiples reprises, et qu'il s'y était
fait quelques bons amis. Par curiosité, il avait visité un certain nombre d'ashrams,
et il avait constaté que ceux-ci étaient extrêmement divers, depuis les ashrams
sérieux et authentiques où l'on dispense un enseignement, jusqu'aux lieux où opèrent
de vrais charlatans à l'intention de gens en mal de drogue. Dans ces conditions,
comment faire pour savoir, de Londres, quel endroit conviendrait à Judy? Je lui
répondis que j'avais tout à fait conscience de ce risque, comme d'ailleurs Judy
elle-même. Je lui appris donc qu'elle s'était liée d'amitié avec une jeune fille ren-
contrée en Argentine, et qui avait passé cinq ans en Inde dans plusieurs ashrams.
Mais ce que voulait Judy, ce n'était pas passer d'un ashram à un autre, mais entre-
prendre une initiation rigoureuse dans un ashram bien précis, dont elle avait le
nom et l'adresse. J'ajoutai que je connaissais cet ashram, dont le financement était
assuré par des amis à moi. Je le prévins que l'initiation y durait sept ans, et qu'il
n'était pas facile de s'y faire admettre. Je pouvais intervenir personnellement, s'il
était d'accord, et téléphoner à mes amis pour avoir plus de détails. Je lui donnai
leur nom, leur adresse et leur numéro de téléphone, et je lui demandai d'essayer
de son côté, en leur disant qu'il téléphonait de ma part, et de voir avec eux ce qui
était envisageable.
Quant à la seconde de ses inquiétudes, le père de Judy éprouva quelque diffi-
culté à en parler en présence de celle-ci. Je me doutais de la nature de cette inquié-
tude. Après avoir beaucoup hésité, il finit par me demander « Qu'est-ce qui arri-
vera si jamais Judy a une rechute grave quand elle sera dans cet ashram en Inde? »
J'attendais cette question. Je remarquai d'abord qu'il n'avait pas parlé de « nou-
veaux épisodes de ses accès de maladie précédents », attitude que je respectai. Je
lui expliquai que les maux dont souffrait Judy et même ce mot, ajoutai-je, tradui-
sait mal ce que je souhaitais dire sont en fait des douleurs croissantes du soi et de
l'âme, et qu'il faut du temps à l'individu pour parvenir à les intégrer à sa personna-
lité et aussi pour parvenir à les dire. Je précisai que, selon moi, Judy elle-même
n'avait jamais été malade sur le plan psychiatrique, ainsi que je le lui avais
d'ailleurs dit à l'époque, de même qu'au docteur et au psychiatre. Mais elle avait
PERSONNE NE PEUT DIRE SA FOLIE

« appris » à se servir des symptômes comme d'un langage, et nous nous étions
trouvés contraints d'agir en conséquence. Désormais, grâce à ses efforts person-
nels, Judy avait réussi à s'en sortir, et pour aller au-delà, elle avait besoin d'un
nouvel environnement, différent, discipliné, où elle pût recevoir une initiation et
garder son secret. Elle avait choisi son itinéraire, et nous n'avions pas d'autre choix,
pas plus qu'elle-même, que de prendre le risque et de favoriser son entreprise. Je
lui demandai s'il avait vu jouer, ou lu, The Cocktail Party (1950), la pièce de
T.S. Eliot. Il l'avait effectivement vue et lue. Je pris le livre, et lui lus ce que Reilly
(le « psychiatre ») dit à Celia (la « patiente »)

« Il y a bien un autre chemin, pour qui a du courage.


Le premier, je pourrais vous le décrire en termes connus.
Car vous l'avez vu, comme nous l'avons tous vu,
Illustré, plus ou moins, dans la vie de ceux qui nous entourent.
Le second est inconnu. Il y faut de la foi,
Cette foi qui trouve son origine dans la désespérance.
La destination, il est impossible de la préciser.
Jusqu'au moment d'y arriver, vous n'en saurez que peu de chose.
Vous voyagerez les yeux bandés. Mais ce chemin mène à la possession
De ce que vous avez cherché là où il ne fallait pas. »

Le père de Judy se leva alors en me disant « Je suis sûr que Judy a encore
besoin de vous parler, si du moins vous avez le temps. » Il nous quitta donc, en me
remerciant d'être toujours si disponible.
Après son départ, Judy resta silencieuse un instant, puis elle observa « Heu-
reusement que cette pièce n'a pas changé beaucoup, à part quelques objets nouveaux
et encore d'autres livres! » Je compris à quel point Judy avait été traumatisée, à
chaque période critique de sa vie, par des changements soit de l'environnement,
soit des personnages de la scène familiale. Ceci me confirma encore dans l'idée que
Judy voyait juste en choisissant l'ashram où la formation durait le plus longtemps.
Sept ans seraient en effet la période la plus longue que Judy aurait jamais passée
dans une atmosphère sans incohérence, sans rupture et dans une structure équiva-
lant à un « holding ».
Mais j'en reviens au récit de Judy. Elle me demanda « Vous savez la décou-
verte la plus importante que j'ai faite au ranch? Après y avoir passé trois mois,
une fois que je connaissais déjà tous les employés, un jour, j'ai compris que
je savais reconnaître les personnes pleines d'âme des personnes pleines de
raison' (ce sont ses propres expressions). Et ça, je l'ai appris en observant la

1. « Soulful » et « minded » dans le texte. (N. d. T.)


J
DIRE

différence entre les chevaux dont s'occupaient les personnes pleines d'âme et
ceux qui étaient confiés aux personnes pleines de raison Ma tante passait les
chevaux en revue à intervalles réguliers, et les harnachements des employés pleins
de raison étaient toujours plus propres, plus reluisants, et leurs chevaux semblaient
aussi mieux dressés que ceux des employés pleins d'âme Mais au bout d'un
certain temps, je me suis aperçue que les chevaux des premiers étaient aussi plus
rétifs et moins capables d'établir un contact que ceux des seconds. Je me suis donc
mise à observer de près comment ils procédaient les uns et les autres. Les premiers
pansaient rapidement les chevaux, les dressaient sans tendresse, et faisaient reluire
selles et harnais sans y mettre tout leur cœur, tandis que les seconds, eux, donnaient
l'impression d'être paresseux et distraits, alors qu'en fait, ils s'occupaient à la
perfection de leurs bêtes, qu'ils aimaient, et dont ils étaient fiers. Les premiers
savaient se faire valoir, mais paraient au plus pressé, alors que les seconds étaient
souvent maladroits; quoique plus orgueilleux au fond d'eux-mêmes, ils se lais-
saient souvent intimider par les autres. Je commençais à connaître également les
familles des employés du ranch, et j'étais capable de reconnaître les enfants pleins
d'âme des enfants pleins de raison Ces derniers réussissaient bien en classe,
ils étaient ambitieux et cherchaient à nous plaire. Les autres, eux, étaient en queue
de classe et se faisaient souvent brutaliser par les autres, qui les obligeaient à faire
toutes sortes de corvées à leur place. J'ai alors demandé à ma tante si elle était d'ac-
cord pour que je donne deux heures de leçons par jour aux enfants pleins d'âme
Le problème, c'est que la majorité d'entre eux étaient soit des enfants de couleur,
soit des métis, qui ne parlaient pas anglais, et mon espagnol à moi n'était pas encore
assez courant. Mais il y avait un jeune employé de couleur très intelligent, qui
parlait anglais et espagnol, et les écrivait aussi. Ma tante a été plus que ravie de
mon plan, parce que je refusais systématiquement les invitations à déjeuner ou à
dîner le dimanche, et que je restais aussi dans mon coin lorsque c'était ma tante
qui recevait. » L'entreprise avait si bien réussi que la tante de Judy avait accepté
qu'après le départ de celle-ci, le jeune homme en question abandonne son travail
au ranch pour faire la classe à plein temps dans l'école que Judy avait créée pour
les enfants.
J'étais maintenant absolument épuisé, et pourtant j'avais le sentiment que la
consultation n'avait pas encore atteint son « point critique ». J'attendis donc, le
visage entre mes mains, comme j'en ai l'habitude lorsque j'écoute un patient en
face à face. Tout d'abord, je n'aime pas observer un patient tout en affectant une
expression de neutralité impénétrable, non plus qu'être dévisagé par le patient. Et
ensuite, cela me permet de glisser un regard entre mes doigts lorsque j'ai besoin
de regarder le patient. C'est à ce moment que, spontanément, elle me confia quelles
étaient réellement ses intentions et son secret. « Vous savez qu'à 27 ans, je vais
hériter d'une grosse fortune. Alors, quand je reviendrai de l'ashram, j'achèterai une
PERSONNE NE PEUT DIRE SA FOLIE

grande maison à la campagne, avec un grand domaine autour, où je pourrai faire


bâtir des dépendances. Je ne veux pas d'une seule grande maison, comme celle de
Luciana, parce que sinon, je n'aurai plus de vie à moi. Et j'y ferai une sorte
d'ashram, où je prendrai dix à douze enfants âgés de 5 à 10 ans et qui ont des
problèmes scolaires, et une vingtaine d'adolescents de 15 à 20 ans, qui ont perdu leur
emploi ou laissé tomber les études, et je leur donnerai une formation. A l'ashram,
en Inde, j'apprendrai la poterie et le tissage, pour pouvoir ensuite enseigner des
techniques artisanales. »
Elle s'interrompit soudain, et cette fois je la regardai bien en face. Oui, il y
avait bien dans son regard cette même expression d'angoisse insaisissable que j'y
avais vue durant ses maladies. Je lui demandai « Qu'est-ce qui ne va pas, Judy? »
Elle fondit en larmes et me demanda « Vous croyez vraiment, vous, que je vais
réussir, à l'ashram? » Je marquai un temps d'arrêt avant de répondre « Vous avez
bien réussi au ranch, il n'y a pas de raison pour que vous ne réussissiez pas à
l'ashram. Seulement, souvenez-vous que c'est une vocation que vous avez choisie là,
autrement dit une odyssée! Judy, rien ne peut remplacer le temps. N'exigez pas
trop de vous-même, laissez les autres vous aider à apprendre lentement, et vous y
arriverez. Vous avez à la fois la volonté et les atouts nécessaires pour cela. » Elle
sourit. Je savais qu'elle ne doutait pas de sa réussite, ce qui n'empêchait qu'elle
avait besoin de m'entendre le lui affirmer, et non besoin que je la rassure, ce qui
est une tout autre chose.
Il me fallut quelques jours pour arriver à contacter mes amis en Inde. Ils
reçurent également un coup de téléphone du père de Judy, et lui donnèrent l'assu-
rance qu'ils seraient ravis d'accueillir la jeune fille en attendant son admission
à l'ashram. Huit jours seulement nous séparaient de Noël (1980), et Judy voulait
partir avant les fêtes. Son père me demanda ce que j'en pensais, et je lui conseil-
lai de la laisser faire.
La consultation avait duré quelque cinq heures. Au moment de se lever pour
prendre congé, Judy sortit timidement de son porte-documents un paquet bien enve-
loppé. C'était un gros cahier à reliure de cuir, contenant les dessins de ses petits
élèves « pleins d'âme ». Je lui demandai à mon tour ce qui lui ferait plaisir. Elle
demanda quelques vers d'un poème que j'aimais bien, qu'elle emporterait à
l'ashram. « Mais recopiés par vous », ajouta-t-elle. Je recopiai donc à son intention
les vers suivants, extraits du poème « Ithaque », de Constantin Cavafy (1911)

« Quand tu partiras pour Ithaque, souhaite que le chemin soit long, riche en
péripéties et en expériences. Ne crains ni les Lestrygons, ni les Cyclopes, ni la
colère de Neptune. Tu ne verras rien de pareil sur ta route si tes pensées restent
hautes, si ton corps et ton âme ne se laissent effleurer que par des émotions sans
bassesse. Tu ne rencontreras ni les Lestrygons, ni les Cyclopes, ni le farouche
DIRE

Neptune, si tu ne les portes pas en toi-même, si ton cœur ne les dresse pas devant
toi 1.»

LA PAROLE, LA MÉTHODE PSYCHANALYTIQUE ET LA FOLIE

L'Homo sapiens, selon l'Encyclopedia Britannica (1974), « se distingue des


autres animaux et des espèces antérieures d'hominidés (.) par la construction et
l'utilisation d'outils, ainsi que par son aptitude à recourir à des symboles tels que
le langage et l'écriture ». A la rubrique « Langage », dans ce même ouvrage, on
lit ceci

« Pour parvenir à une compréhension satisfaisante du langage humain, il


convient de garder présente à l'esprit la primauté absolue de la communication
orale. Dans les sociétés où l'alphabétisation est pratiquement universelle, et où
l'apprentissage de la langue à l'école se fait par le biais de la lecture et de l'écri-
ture, exercices pratiqués dans la langue maternelle, on a tendance à considérer
le langage comme un système d'écriture qui peut se prononcer. En fait, le langage
est un système de communication orale, susceptible d'être représenté de diverses
façons par l'écriture. L'homme a presque certainement été en un certain sens un
animal doué de langage peu après l'apparition de l'Homo sapiens en tant qu'espèce
présentant des caractéristiques spécifiques. En ce qui concerne la production
des sons du langage, tous les êtres humains sont semblables sur le plan physiolo-
gique. Les individus ont des visages de forme variée, tout comme ils sont différents
les uns des autres en ce qui concerne d'autres aspects de leur être physique, mais
il a été montré maintes et maintes fois que l'enfant apprend à parler la langue de
ceux qui l'élèvent depuis sa toute petite enfance. Il s'agit dans la plupart des cas
de ses parents biologiques, en particulier la mère; néanmoins la langue maternelle
s'acquiert grâce à l'environnement et à l'apprentissage, elle n'est pas un héritage
physiologique. Les enfants adoptés dès leur plus jeune âge, quels que soient leur
race et leur type physique, et quelle que soit la langue de leurs vrais parents,
apprennent la langue de leurs parents adoptifs, du fait que ceux-ci les élèvent
exactement comme si c'étaient leurs propres enfants 2. »

Ces citations mettent deux points bien en évidence. Le premier est que la
parole est très intimement liée au développement, à l'éducation et à l'établissement
des relations d'objet à partir de la toute petite enfance. La deuxième est que le
langage est un développement hautement spécialisé et élaboré de la parole, en
1. Traduction de Marguerite Yourcenar, in Présentation critique de Constantin Cavafy, collec-
tion Poésie/Gallimard, 1978, p. 102. (N. d. T.)
2. Sur ce point, voir également Burke (1966), Ducrot O. et Todorov T. (1972) et enfin Smith
(1978).
PERSONNE NE PEUT DIRE SA FOLIE

particulier de la parole écrite. En fait, le pourcentage d'individus de l'espèce homo


sapiens qui sont capables d'écrire ou de lire, ne dépasse pas dix pour cent tout au
plus. En tout état de cause, je me limiterai dans le cadre de cet article à envisager
trois aspects de l'utilisation de la parole dans la situation analytique clinique
Raconter
Dire
Parler

La façon dont une patiente hystérique, Anna O., avec quelque chose qui res-
semble à du génie, contraignit son médecin Joseph Breuer, aux alentours de 1880, à
écouter sa « talking cure » a été notée, au fur et à mesure du déroulement clinique,
par les soins de Breuer lui-même (1895), et les vicissitudes traumatiques subies ulté-
rieurement par la patiente ont été discutées par Jones (1953), Lucy Freeman (1972),
et enfin, avec une plus grande justesse, par Ronald Clark (1980). Jones (1953)
explique l'intérêt porté par Freud à l'hystérie et à la psychologie par son « expé-
rience avec Charcot ». Cette affirmation est sans nul doute quelque peu trompeuse
en effet, lorsque Breuer, en novembre 1882, s'était ouvert à Freud de la façon
dont il avait conduit le traitement d'Anna O., Freud avait été profondément frappé
par son récit. Il essaya même de susciter l'intérêt de Charcot pour ce cas, mais en
vain. Par la suite, dans un moment de générosité excessive, lors des conférences
Clark aux États-Unis, Freud (1910) devait attribuer à Breuer la naissance de la
psychanalyse

« Si c'est un mérite d'avoir donné naissance à la psychanalyse, ce mérite ne


m'appartient pas. Je n'ai pris aucune part à ses tout premiers commencements. A
l'époque, je travaillais en vue de mes examens de fin d'études lorsqu'un autre
médecin, lui aussi viennois, le Dr. Joseph Breuer, recourut le premier (en 1880-
1882) à cette technique pour traiter une jeune fille souffrant d'hystérie. »

C'est Anna O. qui avait inventé les expressions « cure de parole (« talking
cure ») et de « ramonage » (« chimney sweeping »), et avait fait de Breuer le
complice enthousiaste de son « auto-catharsis » (si je peux me permettre ce néolo-
gisme). Breuer, en fait, n'avait que peu contribué au processus thérapeutique, sinon
par sa disponibilité et par sa présence 2.
Ce fut le privilège du génie de Freud de faire que « raconter » devienne « par-
ler » dans la situation clinique, et c'est cette transformation qui constitue l'essence
même de la méthode analytique freudienne, méthode qui n'est nullement chez
Freud le résultat d'une soudaine illumination. Il poussa d'abord jusqu'à leurs

1. Dans le texte, « Talking », « Telling », « Speaking ». (N. d. T.)


J
2. Cf. sur ce point Ellenberger (1970).
DIRE

limites extrêmes les méthodes de psychothérapie en usage à l'époque, et dut affronter


tous les tourments de son auto-analyse avant de pouvoir affirmer, avec le recul des
années « A partir de L'interprétation des rêves, la psychanalyse eut une double
signification. Ce n'était pas seulement une méthode nouvelle de traitement des
névroses, c'était aussi une nouvelle psychologie; elle réclamait les soins non seule-
ment des neurologues, mais de tous ceux qui s'attachaient à l'élaboration d'une
science du psychisme'. » Pour trouver un compte rendu détaillé des douloureux
efforts de Freud avant de parvenir à mettre au point sa méthode psychanalytique,
le lecteur se reportera à la correspondance entre Freud et Fliess (1954), (correspon-
dance dont le professeur Jeff Masson prépare actuellement une édition intégrale),
ainsi qu'aux ouvrages de Jones (1953), Marthe Robert (1964), Grinstein (1968), à
la monumentale étude de D. Anzieu, L'auto-analyse de Freud et la découverte de
la psychanalyse (1975), et enfin au livre de R. Clark déjà cité (1980) 2.
En 1904, Freud devait aboutir à sa première formulation définitive de la psy-
chanalyse en tant que méthode de traitement, intitulée « La méthode psychanaly-
tique de Freud. » Bizarrement, Strachey modifie ce titre, qui devient « La technique3
psychanalytique de Freud », sans qu'il justifie ce changement.
Si Anna O. avait inauguré avec Breuer la « cure de parole » (« talking cure »)
en 1882, quelque sept ans plus tard, une autre hystérique, Frau Emmy von N., que
Freud commença à soigner en 1889, opéra un jour le passage de « raconter » à
« parler ». Je citerai ici Freud lui-même (1895)

« Je lui donne jusqu'à demain pour s'en souvenir. Elle me dit alors, d'un ton
très bourru, qu'il ne faut pas lui demander toujours d'où provient ceci ou cela
mais la laisser raconter ce qu'elle a à dire 4. J'y consens (.) 5.

Nous sommes ici à coup sûr en présence du tout premier exemple de ce dont
Freud devait par la suite faire la méthode d'« association libre ». Mais il restait
encore un long chemin à parcourir. C'est avec Elizabeth von R., qu'il commença à
soigner en 1892, que Freud renonça au recours à l'hypnose, et lui-même appelle ce
traitement « la première analyse en profondeur d'une hystérie ». Cependant, seule
son auto-analyse, reposant essentiellement sur l'interprétation de ses propres rêves,
devait permettre à Freud d'élaborer sa méthode analytique (Freud 1904). Ce que
cette nouvelle méthode avait d'original était « un art d'interpréter dont la tâche est,
1. In « A short account of Psycho-analysis », Standard Edition, Vol. XIX, p. 200 (Inédit en
français). (N. d. T.)
2. Voir Bibliographie.
3. Dans la Standard Edition, « procedure ». (N. d. T.)
4. C'est l'auteur qui souligne.
5. Traduction d'Anne Berman, in Études sur l'hystérie, par Sigmund Freud et Joseph Breuer,
2e édition, P.U.F. (1967), p. 48.
PERSONNE NE PEUT DIRE SA FOLIE

pour ainsi dire, d'extraire du minerai des idées fortuites le pur métal des pensées
refoulées'». Et c'est à ce propos que Freud insiste sur le fait que « le traitement
doit tendre à supprimer les amnésies (.) tous les refoulements doivent être levés.
le problème consiste à rendre l'inconscient accessible au conscient, ce qui se réalise
en surmontant les résistances2 ». Et Freud ajoute « (.) le but à atteindre dans le
traitement sera toujours la guérison pratique du malade, la récupération de ses
facultés d'agir et de jouir de l'existence3 ». Voilà, de fait, une entreprise psycho-
thérapeutique très différente de celle que Freud avait formulée en ces termes à la
fin de « Psychothérapie de l'hystérie » (1895). « Certes, écrit-il alors, il est hors de
doute qu'il serait plus facile au destin qu'à moi-même de vous débarrasser de vos
maux, mais vous pourrez vous convaincre d'une chose, c'est que vous trouverez
grand avantage, en cas de réussite, à transformer votre misère hystérique en
malheur banal 4. »
Il est intéressant de rappeler ici les conditions qui, selon Freud, « (.) règlent
le choix des personnes susceptibles de tirer grand profit de la psychanalyse. En
premier lieu, le patient doit être capable de redevenir psychiquement normal; dans
les périodes de confusion ou de dépression mélancolique, rien ne peut être entrepris,
même lorsqu'il s'agit de cas d'hystérie. En outre, une certaine dose d'intelligence
naturelle, un certain développement moral sont exigibles. S'il avait affaire à des
personnes peu intéressantes, le médecin ne tarderait pas à se détacher du patient,
et, de ce fait, ne parviendrait plus à pénétrer profondément dans le psychisme de
celui-ci5 ».
L'auteur conclut ainsi « (.) Pour que le traitement puisse être efficace, Freud
exige que sa durée soit de six mois à trois ans 6. » II est assez surprenant que Freud
n'examine pas dans cet article le rôle joué par le transfert dans le processus et la
méthode analytiques. Mais dans le post-scriptum à son article « Fragment d'une
analyse d'un cas d'hystérie » (1904-1905), il propose une définition et une explica-
tion très claires et très détaillées du transfert et de son rôle dans le travail thérapeu-
tique. Ce thème, ainsi que celui du contre-transfert, se trouvent examinés plus en
détail dans ses écrits ultérieurs sur la technique psychanalytique.
Ce fut l'un des atouts remarquables de Freud que jamais il ne s'écarta de la
tâche qu'il s'était lui-même fixée « Ma vie a été tout entière orientée vers un but
unique arriver à trouver, par déduction ou par induction, comment est organisé
l'appareil psychique, et la nature des forces qui s'y exercent et s'y contrebalancent

1. Traduction d'Anne Berman, in La technique psychanalytique, P.U.F. (1953), pp. 4-5.


2. Ibid. pp. 5-6.
3. Ibid., p. 6.
4. Traduction d'Anne Berman, in Études sur l'hystérie, p. 247.
5. Traduction d'Anne Berman, in La technique psychanalytique, op. cit., chap. 1, p. 7.
6. Ibid., p. 8.
DIRE

l'une l'autre»Freud lui-même a exprimé l'absence, chez lui, de la passion de


sauver l'humanité souffrante, et ainsi que l'écrit Jones très justement « (.) du début
jusqu'à la fin de sa vie, Freud ne devait jamais se satisfaire de solutions purement
émotionnelles. Il avait le désir passionné de comprendre 2. »
Au cours des quatre décennies qui se sont écoulées depuis la mort de Freud, le
climat général de la recherche analytique et du travail clinique s'est radicalement
modifié. Freud avait mis sur pied un cadre et une méthode permettant à une per-
sonne de parler de ses problèmes à quelqu'un capable de les comprendre. Aujour-
d'hui, parler ne semble plus suffire. Les patients qui viennent nous trouver présentent
une symptomatologie mal définie dans la mesure où ils ignorent de quoi ils ont
besoin, et de quoi ils veulent nous parler. De là vient que l'accent s'est trouvé
déplacé nous ne cherchons plus tant à savoir comment « est organisé l'appareil
psychique » qu'à comprendre le patient en tant que personne. Dans l'ouvrage inti-
tulé Self and social context (1977), Ray Holland énumère de façon très concise les
divers changements qui sont intervenus dans la théorisation et dans les pratiques
analytiques, ainsi que la prolifération des dissidences vis-à-vis de la méthode psycha-
nalytique freudienne essentielle.
J'en viens maintenant à mon dernier point, qui est en fait en rapport étroit
avec mon « histoire de cas ». La question que je me pose est la suivante comment
évaluons-nous la folie, et comment permettons-nous à un individu de vivre à partir
du lieu de cette folie, et avec elle? Par folie, je ne désigne pas ici les psychoses ou les
états psychotiques. Ce dont le fou a besoin, ce n'est pas tant de savoir que d'être
et de (se) dire!
Je me heurte ici à une difficulté conceptuelle. Bien qu'au cours des deux der-
nières décennies, on ait beaucoup écrit sur la folie je ne citerai pour mémoire
que les ouvrages de Foucault (1961) et de Szasz (1971) on est bien en peine de
trouver une définition de la folie qui permette de la différencier clairement d'autres
états psychiques et psychiatriques, tels que névroses, perversions et psychoses. Selon
Foucault (1961), au Moyen Age en Europe, la folie était traitée de façon très dif-
férente, au point de représenter presque un état privilégié. Par la suite, ainsi que
l'écrit Foucault « (.) à partir du xve siècle, le visage de la folie a hanté l'imagina-
tion de l'homme occidental3 ». Après avoir montré très en détail comment les fous
se trouvèrent exclus peu à peu de leur cadre familial et social et réduits à l'errance,
puis confinés dans des léproseries, pour enfin se trouver « emprisonnés » dans les caté-
gories nosologiques médico-psychiatriques démence, psychoses, mélancolie, etc.,

1. Cité par E. Jones, in La vie et l'œuvre de Sigmund Freud, traduction d'Anne Berman, P.U.F.,
Vol. 2.
2. E. Jones, Ibid.
3. M. Foucault, Histoire de la folie à l'âge classique, Gallimard (1972), réédité dans la collec-
tion « Tel », Gallimard (1979), p. 25.
PERSONNE NE PEUT DIRE SA FOLIE

Foucault conclut que la psychanalyse peut aider à débrouiller certaines formes de la


folie, mais qu'elle reste étrangère à l'entreprise souveraine de la déraison. Selon
Foucault, elle ne peut ni libérer, ni transcrire, encore moins expliquer ce que
cette entreprise a d'essentiel. Dans un ouvrage paru ultérieurement, Foucault
déclare

« Au milieu du xvne siècle, brusque changement; le monde de la folie va


devenir le monde de l'exclusion»»

La raison de cette « exclusion », selon Foucault, est de nature socio-


économique

« (.) dans le monde bourgeois en train de se constituer, un vice majeur,


le péché par excellence dans le monde du commerce, vient d'être défini; ce n'est
plus l'orgueil ni l'avidité comme au Moyen Age, c'est l'oisiveté. La catégorie
commune qui groupe tous ceux qui résident dans les maisons d'internement,
c'est l'incapacité où ils se trouvent de prendre part à la production, à la cir-
culation ou à l'accumulation des richesses (que ce soit par leur faute ou par
accident). L'exclusion dont on les frappe est à la mesure de cette incapacité et
elle indique l'apparition dans le monde moderne d'une césure qui n'existait pas
auparavant. L'internement a donc été lié dans ses origines et dans son sens
primordial à cette restructuration de l'espace social.
Ce phénomène a été doublement important pour la constitution de l'expé-
rience contemporaine de la folie. D'abord, parce que la folie, si longtemps mani-
feste et bavarde, si longtemps présente à l'horizon, disparaît, elle entre dans
un temps de silence dont elle ne sortira pas de longtemps; elle est dépouillée
de son langage; et si on a pu continuer à parler sur elle, il lui sera impossible
de parler elle-même à propos d'elle-même. Impossible, du moins jusqu'à Freud,
qui, le premier, a rouvert la possibilité pour la raison et la déraison de commu-
niquer dans le péril d'un langage commun, toujours prêt à se rompre et à se
dénouer dans l'inaccessible. D'autre part, la folie, dans l'internement, a noué
de nouvelles et d'étranges parentés. Cet espace d'exclusion qui groupait, avec
les fous, les vénériens, les libertins, et bien des criminels, majeurs ou mineurs,
a provoqué une sorte d'assimilation obscure; et la folie a noué avec les culpa-
bilités morales et sociales un cousinage qu'elle n'est peut-être pas près de rompre.
Ne nous étonnons pas qu'on ait depuis le xvme siècle découvert comme une
filiation entre la folie et tous les « crimes de l'amour », que la folie soit devenue,
à partir du xixe siècle, l'héritière des crimes qui trouvent, en elle, à la fois
leur raison d'être, et leur raison de n'être pas des crimes; que la folie ait décou-
vert au xxe siècle, au centre d'elle-même, un primitif noyau de culpabilité et
d'agression. Tout cela n'est pas la découverte progressive de ce qu'est la folie
dans sa vérité de nature; mais seulement la sédimentation de ce que l'histoire

1. M. Foucault, Maladie mentale et psychologie, P.U.F. (1966), 3e édition, p. 80.


DIRE

d'Occident a fait d'elle depuis trois cents ans. La folie est bien plus historique
qu'on ne croit d'ordinaire, mais bien plus jeune aussi »

Si j'ai cité ce passage in extenso, c'est que c'est justement le besoin de « dire »
qui constitue l'essence même de l'expérience de soi de l'individu fou, ainsi que
j'ai tenté de le montrer par le biais de l'« histoire de cas » de Judy. Comment
fournir des « structures de holding » à ceux qui ont en eux une folie potentielle,
afin qu'ils ne soient pas contraints d'adopter les langages tout faits de la psychose
ou de la drogue, c'est là peut-être la tâche thérapeutique la plus pressante que
nous avons à entreprendre aujourd'hui. Lévi-Strauss, explicitant le concept de
« pensée sauvage », introduit par lui-même, le définit ainsi

« (.) cette pensée sauvage qui n'est pas, pour nous, la pensée des sau-
vages, ni celle d'une humanité primitive ou archaïque, mais la pensée à l'état
sauvage, distincte de la pensée cultivée ou domestiquée en vue d'obtenir un
rendement 2. »

Et Lévi-Strauss conclut ainsi son propos

« Les caractères exceptionnels de cette pensée que nous appelons sauvage et


que Comte qualifie de spontanée, tiennent surtout à l'ampleur des fins qu'elle
s'assigne. Elle prétend être simultanément analytique et synthétique, aller
jusqu'à son terme extrême dans l'une et l'autre direction, tout en restant capable
d'exercer une médiation entre ces deux pôles 3. »

David Cooper (1978) écrit « Il nous faut, je crois, faire (.) une distinction
entre Raison et Savoir. La Raison et la Déraison sont toutes deux des voies de
la connaissance. La folie est une voie de la connaissance, un autre mode d'explo-
ration empirique tant du monde intérieur que du monde extérieur » Je
pense que c'est précisément ce besoin de connaître et d'explorer qui provoqua les
maladies de Judy, du fait que son environnement n'était pas en mesure de lui
proposer un langage qui pût lui permettre de se dire, alors que par la suite,
grâce à un nouvel environnement (cf. Winnicott, 1956), dont les exigences n'al-
laient pas à l'encontre de ses besoins propres, grâce aussi à ses efforts person-
nels, elle put réussir à découvrir la nature de sa différence par rapport aux autres.
C'est ainsi qu'elle put demander les possibilités, vis-à-vis de la société, par le
biais d'un apprentissage, de cultiver son mode propre d'être et d'existence avec

1. M. Foucault, Maladie mentale et psychologie, op. cit., pp. 81-82.


2. C. Lévi-Strauss, La pensée sauvage, Éditions Plon (1962), p. 289.
3. Ibid. p. 290. Concernant la façon dont certaines sociétés primitives abordent ce problème,
voir l'article de J. Pouillon (1970) cité dans la bibliographie.
PERSONNE NE PEUT DIRE SA FOLIE

les autres, au milieu d'eux, se donnant ainsi un objectif tout en préservant sa


vie secrète et ses facultés créatrices.

MASUD KHAN

Traduit de l'anglais par Michelle Tran Van Khai.

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Michel de M'Uzan

DERNIÈRES PAROLES

A deux reprises déjà, j'ai été amené à poursuivre quelques réflexions sur le
thème de la mort. Une fois en m'attachant à l'étude d'un fantasme que j'ai appelé
« Si j'étais mort »; une autre fois en envisageant essentiellement le destin de la
libido chez le mourantJe cherchais alors à circonscrire une activité psychique
originale, à certains égards comparable au travail du deuil, et dont l'importance est
considérable dans la traversée des derniers moments de la vie.
Aujourd'hui, je me propose de reprendre le même thème, pour en cerner un
autre aspect. Ce travail découle des entretiens analytiques que j'ai eus avec une
femme atteinte d'un cancer généralisé. Je ne l'aurais peut-être pas entrepris si la
patiente n'avait souhaité explicitement qu'il restât quelque chose de ce qu'elle
découvrait tragiquement au fil des semaines, de son besoin de comprendre les états
nouveaux dans lesquels elle était plongée. Il est clair que son témoignage représente
la part essentielle de ce travail.

Mme D. vient me voir au début de novembre 1977, et me déclare tout d'abord


qu'elle souhaite avoir mon avis sur l'opportunité d'une « tranche » d'analyse, pour
venir à bout de quelques symptômes névrotiques, imparfaitement réduits par une
analyse personnelle antérieure dont elle avait au reste tiré grand profit. Si fondées
que soient ces raisons, elles ne constituent qu'une partie de ce qui la pousse à
consulter; les autres, essentielles celles-là, elle ne tarde pas à me les exposer. Il s'agit
de l'évolution d'une affection cancéreuse dont les débuts remontent à plus de dix
ans un cancer du sein, qui s'est bilatéralisé et a nécessité par conséquent deux
interventions très mutilantes. Mais le processus n'est pas arrêté pour autant; quatre

1. M. de M'Uzan « S.j.e.m. », in De l'art à la mort, Gallimard, 1977, pp. 151-163, et « Le tra-


vail du trépas », ibid., pp. 182-199.
DIRE

ans avant qu'elle ne se décide à venir me voir, ce dont elle avait eu l'intention des
années auparavant, des métastases osseuses disséminées font leur apparition. Radio-
thérapie et chimiothérapie associées en réduisent l'importance, sans toutefois les
éliminer entièrement. Le pronostic est donc bien sombre, Mme D. le sait parfaite-
ment, ayant été informée aussi bien du diagnostic que de la dissémination métasta-
tique. Que l'attitude du cancérologue ait été juste ou non, on peut assurément en
discuter, je tiens pour ma part, et dans ce cas précisément, que dire la vérité est la
meilleure solution; car il n'est pas exclu que ce « savoir » ait mobilisé chez Mme D.
des forces insoupçonnées, mises au service de sa volonté de lutter une volonté
tenace dont témoignent les activités professionnelles absorbantes qu'elle a assumées
presque jusqu'à la fin.
Dans notre premier entretien, et plus d'une fois par la suite, elle me dit comme
en passant qu'il lui arrive d'être lasse de souffrir, qu'elle est fatiguée au point d'être
parfois presque prête à « baisser les bras ». Mais toujours, affirme-t-elle vigoureuse-
ment, la rage de vivre, de vivre encore la reprend de plus belle. La démarche qu'elle
fait aujourd'hui auprès de moi fait partie de cette lutte, une lutte dans laquelle,
ajouterai-je, elle a la chance rare d'être aidée par la présence tendre, attentive et sans
défaillance de son mari.
M'ayant ainsi mis au courant, elle s'empresse de m'assurer qu'elle n'est pas venue
me voir pour que je l'aide à mourir. Ce n'est pas faux, puisqu'elle veut que je l'aide
à vivre aussi totalement, aussi intensément que possible. Mais ses pensées doivent
bien être un peu plus ambiguës, car elle m'avoue quelques jours plus tard sa crainte
de me voir lui refuser la relation thérapeutique si vivement souhaitée. A vrai dire
cette crainte n'est pas tout à fait dépourvue de fondement; bien qu'ayant pris rapi-
dement une décision positive, je remarque en effet que mon écoute manque de sou-
plesse, que je pense trop. Ce que j'interprète par-devers moi comme l'expression d'une
réticence à me charger d'un problème aussi accablant; comme le désir inavoué, sinon
inconscient, de rejeter celle qui m'avait réservé cette tâche. Bref, c'est l'une de ces
réactions contre-transférentielles dont il sera plus tard largement question.
Ma résistance ne doit pas être trop sensible dans mon attitude, car Mme D.
n'hésite plus à m'informer complètement et à me dévoiler son espoir secret. Elle
insiste elle se sait très, très malade; envahie de métastases affectant le pied, le
rachis, la voûte crânienne, elle ignore combien de temps il lui reste à vivre. Elle
éprouve son état comme « une humiliation chronique et sans nom », c'est ce qu'elle
veut réparer au prix d'un dernier effort pour lequel elle me demande mon concours.
Pressentant mon accord, elle me dit, comme on fait un aveu « Je suis de nouveau
engagée dans un processus créateur. »
Voilà donc la relation analytique mise en train, cependant que l'évolution
maligne s'aggrave, malheureusement. Bientôt de nouvelles métastases osseuses
apparaissent, puis c'est une véritable détresse respiratoire, traduisant l'extension
DERNIÈRES PAROLES

aux poumons, enfin l'état général se dégrade à un point effrayant et le foie est
envahi. Mais en dépit de toute sa souffrance, et hormis une courte hospitalisation de
trois semaines environ en juin 1978, Mme D. vient à ses séances, seule d'abord,
puis accompagnée. Elle vient avec une incroyable détermination, et vient encore
trois jours avant sa mort, qui se produit à la fin du mois d'octobre 1978. Il y a alors
presque un an qu'elle m'a vu pour la première fois.

« Je suis de nouveau engagée dans un processus créateur » ces paroles de


Mme D. renvoient à une fonction en quelque sorte classique de l'analyse, l'anamnèse
n'étant pas seulement l'évocation d'une histoire, mais la construction d'une nouvelle
histoire dans laquelle analyste et analysé sont étroitement associés. Or Mmc D. m'ap-
porte bien une histoire, où s'enracinent ces fameux résidus névrotiques qui, pendant
quelques instants, lui ont servi de paravent. Une histoire qui, au demeurant, s'éla-
bore avec facilité, et rapidement, sous une forme très condensée qui met en évidence
la situation du personnage central la mère. Celle-ci, morte pendant la première
enfance de ma patiente, est l'objet de sentiments divers, où domine toutefois une
haine vigoureuse. Elle lui aurait, dit-elle, « passé son venin ». Mais cette probléma-
tique a été largement traitée dans sa précédente expérience analytique, aussi ne m'y
arrêterai-je pas, et d'autant moins que dans la perspective qui s'est imposée à moi,
là n'est pas du tout l'essentiel.
Au cours de l'entretien préliminaire, Mme D., je le rappelle, a marqué l'impor-
tance qu'elle attache au fait de se sentir engagée dans un processus créateur. J'en ai
été très frappé. Par la suite, il lui arrive souvent de se référer à la notion d'activité
créatrice et à son interférence avec le travail que nous avons entrepris. Mais en l'oc-
currence il ne s'agit pas seulement de la reconstruction d'une histoire névrotique,
ni même d'une sorte de réaction à la crainte, qu'elle exprime à plusieurs reprises, de
« n'être pas à la hauteur, d'être démunie sur le plan fantasmatique, de se sentir
sans imagination et sans rêves »Et j'ai l'intuition que l'évocation de la créativité,
assez singulière si l'on pense à ce qui se joue en ce moment sur le plan vital, doit
concerner d'abord la maladie elle-même, puis ces activités psychiques particulières
que vont mobiliser en elle sa connaissance précise de son état et de sa vraisemblable
évolution fatale.

1. Ces traits font partie d'un fonctionnement mental caractérisant la structure psychoso-
matique. Habituellement ils sont associés à une activité mentale dénommée « Pensée opératoire ».
Celle-ci, très imparfaitement représentée dans le cas de ma patiente, a trait à des processus conscients;
elle se réfère essentiellement au présent qu'elle double et décrit sans réellement signifier l'action en
cours. A ce sujet voir « La pensée opératoire », P. Marty, M. de M'Uzan, Rev. franç. psychanal.,
tome XXVII, n° spécial, 1963.
DIRE

Comme je l'ai dit dans un essai précédent l, cette activité psychique a trait aux
relations objectales du sujet mortellement atteint avidité relationnelle régressive,
l'embrasement vorace du désir, expansion pulsionnelle paradoxale, etc. Mais elle
touche également aux relations du Moi avec le corps du sujet, avec son être même,
ce qui pour moi n'est pas contradictoire puisque j'ai été amené à articuler la problé-
matique relationnelle avec un flottement des frontières entre le dedans et le dehors.
« Vivant, je réagis en masse, mort je réagis en molécules », dit Diderot dans une
formule frappante, que j'hésiterais toutefois à faire mienne entièrement. En effet,
naturellement porté à m'intéresser aux régions intermédiaires, aux zones de passages,
à « l'entre chien et loup », je pense qu'entre les deux états évoqués par Diderot, il y a
place pour un espace transitionnel où l'intégration de l'organisme est progressivement
mise en question. Mais les mécanismes engagés dans cet entre-deux n'échappent pas
pour autant à l'appareil psychique, lequel au contraire, spontanément et à l'insu de
la conscience, tente de leur donner un sens, de les orienter, tout en modifiant les rela-
tions que le sujet entretient tant avec autrui qu'avec lui-même. Si les choses se
passent bien ainsi, on est en droit de parler d'un processus par quoi les derniers jours
de toute personne subissant le destin de ma patiente sont nécessairement déterminés.
Plus que dans la vie courante, où il peut aisément passer inaperçu, c'est dans le
champ de la relation analytique, bien rarement engagée dans de tels cas, au sein des
interférences entre transfert et contre-transfert, que ce processus se manifeste le plus
clairement, ou même qu'il est le plus en mesure de se développer.
Au sujet de nos relations, je note en premier lieu combien l'ambivalence de ma
patiente s'exprimait de façon abrupte, sans nuances, crûment. A peine avais-je accepté
de donner une suite à notre premier entretien qu'une pensée lui vient à l'esprit
« Pourvu qu'il ne meure pas! » Après coup, je me rends compte qu'il s'agit là d'une
notation profonde indiquant le lieu d'investissement des phénomènes morbides. Un
autre jour, alors que, dans un singulier état d'euphorie, elle se répète intérieurement
l'une de mes interventions, pour la garder, car elle la croit étrangement menacée, elle
pense soudain à mon propos « Il deviendra de la merde, comme tout le monde! »
J'aurais beaucoup de remarques de ce genre à citer, des remarques banales, et d'au-
tant plus qu'elles ne signifiaient pas une altération de la confiance qui m'était accor-
dée (sans compter qu'on y décelait aisément l'objet visé, à savoir la mère, dont l'image
faisait retour). Mais cette violence avait un style déroutant, qui me donna à penser
que, dans le cas présent, la notion d'ambivalence devait être reconsidérée. Je me for-
mulerais les choses ainsi l'une des faces de l'ambivalence est tournée vers le passé,
l'autre, dont il sera essentiellement question, est tournée vers l'avenir, vers la réalisa-
tion d'un projet dont elle constitue l'un des instruments. Les sentiments d'amour et
de haine concernent bien un objet transférentiel dont l'identité est toujours celle d'un

1. « Le travail du trépas », ibid.


DERNIÈRES PAROLES

sujet indépendant et reconnu pour tel. En revanche, à côté de cela qui nous est fami-
lier, on voit, par moments et progressivement, les qualités affectives s'effacer en partie
au bénéfice des tendances qui les servent normalement. Alors il n'est plus question
d'amour et de haine, mais de construction et de destruction, dans un espace où les
protagonistes sont englobés, balayés, au point que leur identité devient incertaine,
voire quelquefois interchangeable. Ce qui est urgent en l'occurrence, c'est sans doute
de déjouer la fatalité organique, mais surtout d'assurer l'émergence d'un nouvel
objet aux fonctions en grande partie insoupçonnées, et participant à cette activité
créatrice dont Mme D. parle souvent et qui ignore complètement le statut particulier
des objets englobés. Ainsi, et même lorsque, un instant plus tôt, l'échange était
dominé par l'appétence relationnelle et l'expansion que j'ai décrites, me détruire ou
me préserver, me confier une tâche ou m'anéantir et s'anéantir avec moi deviennent
quasiment des actes équivalents. C'est au point que lorsque le registre banal de
l'échange névrotique est débordé, et que l'ambivalence vient à s'exacerber, le cancer
lui-même semble trouver le statut d'un protagoniste à côté de la malade, de son
corps et de moi-même.
Un jour que Mme D. multiplie insidieusement les propos hostiles à mon égard,
je lui dis tout bonnement qu'elle cherche à me mettre à l'épreuve. Elle proteste avec
véhémence en affirmant que je serais plutôt pour elle « une colonne vertébrale »
mais la sienne, elle le sait, est envahie par les métastases! Du reste il faut croire
qu'elle perçoit bien le sens profond de ses paroles, puisqu'elle prend l'initiative d'in-
terrompre la séance un peu avant l'heure, « pour me garder, avant que je ne devienne
toxique ». Un pas de plus est franchi lorsqu'elle commence à se plaindre plus fré-
quemment d'un sentiment de « vide intérieur ». C'est quelque chose de très ancien,
qu'elle m'assure avoir toujours éprouvé, une sorte de « carence qu'il faut combler ».
Je sens alors la nécessité de « confier un rôle » au cancer, et, après une hésitation
bien compréhensible, j'avance que si ce vide n'est pas comblé par quelqu'un, elle peut
le combler elle-même, et que dans son esprit son cancer est justement destiné à remplir
ce vide. Non sans quelque étonnement tout de même, je la vois d'emblée confirmer
vigoureusement mon intervention, en ajoutant qu'elle conçoit son cancer comme
une création comparable à toute autre et même à une grossesse (enceinte une fois,
elle n'avait pu à son désespoir mener sa grossesse à terme). Elle reste un instant
silencieuse, comme rêveuse, avant de dire qu'elle vient de se souvenir brusquement
que tout au début, lorsque son cancer se développait encore à son insu, elle avait
retrouvé un fantasme infantile d'accouchement par le sein.
Un peu plus tard dans le déroulement de la cure, comme il s'est établi une sorte
de rotation des thèmes, nous recommençons à nous interroger sur le sens de son
cancer, auquel je suis déjà prêt en mon particulier à conférer une identité. C'est
presque la fin de la séance. Il y a un silence. Ses yeux sombres grands ouverts, ma
patiente me regarde fixement, et le temps passe. Laissant aller mes pensées, je crois
DIRE

découvrir dans ce regard aussi bien le vide tragique d'un esprit un instant arrêté,
qu'un besoin intense de m'absorber. Au début de cette même séance et à propos d'une
de mes interventions, elle a déclaré une fois de plus « Il faut que je garde ça. »
J'ai maintenant le sentiment qu'elle prend de grandes lampées de ma substance
c'est en ces termes que je me le formule tandis que me vient à l'esprit l'image
du nourrisson au sein qui plonge son regard dans les yeux de sa mère. Je n'insiste
pas sur le caractère contre-transférentiel de ce matériel, qui est suffisamment évi-
dent mais, on le sait bien, et pour ma part j'ai déjà eu l'occasion de le souligner,
le contre-transfert est aussi un moyen de compréhension, il ouvre un accès original
à ce qui se passe dans l'esprit du patient. Sans cela, j'aurais peut-être moins bien
compris Mme D. le jour où arrivée au-delà de tout, elle s'est mise à me parler sur un
ton goguenard qui trahissait son intense sentiment de supériorité; j'ai d'ailleurs
connu une situation analogue avec un masochiste pervers qui, dans l'entretien que
j'avais avec lui, s'était montré plein d'orgueil et de défi
Ce défi orgueilleux et narquois il importe d'en bien saisir la portée. Serait-ce
l'effet d'un déni de la réalité? Pas exactement, car là la réalité est tour à tour
reconnue et rejetée; reconnue, lorsque Mme D. décrit sans fard ce qui va lui advenir;
et rejetée lorsque, faisant par exemple des projets de voyage, elle nie les indices
évidents de la gravité de son état. L'humour macabre auquel elle s'adonne volon-
tiers fait peut-être le pont entre ces deux attitudes. Quoi qu'il en soit, il demeure que
cette forme particulière de déni évoque fortement l'amorce d'un clivage du Moi.
D'ailleurs je dois dire que ce ne sont pas les implications classiques de cette notion
qui ont retenu d'abord mon attention. J'avais en effet l'intuition que déni et clivage
intervenaient surtout en liaison avec un large processus projectif participant à l'acti-
vité créatrice chère à ma patiente.
Un jour, comme je relève la difficulté que Mme D. éprouve à articuler plusieurs
souvenirs entre eux, en ajoutant que cette difficulté joue sans doute un rôle dans la
lutte qu'elle a engagée, elle me répond qu'elle le sait bien, qu'elle s'en rend parfaite-
ment compte; puis, sans transition, elle m'assure que je ne peux imaginer ce qu'est
l'épreuve du matin, de chaque matin, lorsqu'il lui faut « se reconstruire entièrement ».
Ceci est à entendre également au sens propre, car elle doit effectivement, jour après
jour, fixer des prothèses à la place de ses seins amputés, et se mettre une perruque
pour dissimuler une calvitie totale due à la chimiothérapie. On conçoit dès lors qu'il
lui arrive de murmurer « Pourquoi continuer de lutter quand on porte la mort en
soi? » Je pense sur-le-champ comme on porte un enfant, ce qui me confirme dans
mon impression qu'une personnification du cancer est en train de se produire. Mais
M'ne D. ne reste nullement engluée dans ce qu'elle vient de dire, elle ne fait qu'amor-

1. M. de M'Uzan « Un cas de masochisme pervers. Esquisse d'une théorie » in De l'art à la


mort, pp. 125-150.
DERNIÈRES PAROLES

cer un mouvement dépressif. Elle a bientôt retrouvé son ressort et revient à son
objectif fondamental en me faisant savoir qu'elle aurait souhaité que je « descende »
dans son cancer. Cette fois je n'hésite plus et je lui demande carrément quelle est
l'identité de ce cancer, par quoi j'entends, et elle ne s'y trompe pas, l'identité de cette
personne. Un peu déroutée, elle avance d'abord quelques associations qui, quoique
apparemment conventionnelles, ont néanmoins le mérite de la conduire à un nom
Uccelli, ce dont elle est passablement interloquée. Le nom lui est parfaitement
inconnu; d'après elle le fait que son père soit d'ascendance italienne n'a rien à voir
là-dedans. « Uccelli, dit-elle, décidément ce nom m'intrigue, comme m'intrigue votre
propre nom, oui c'est cela! » Et elle ajoute sur son élan « Comme j'aurais voulu
vous servir, que vous soyez mon porte-parole, ainsi je laisserais une empreinte! »
A quoi elle ajoute peu après le désir de me « féconder » afin de survivre en moi et
en même temps de prendre le dessus sur moi. Dès lors le régime des activités de
représentation dont les carences avaient été un sujet de plaintes, commencent de
changer on va assister à un enrichissement progressif des fonctions fantasmatiques
et oniriques qui se développeront parallèlement dans le registre relationnel et dans
le registre narcissique qui retiendra plus spécialement son attention. A la suite
de mon intervention sur l'identité du cancer et après cette séquence, patiente, can-
cer et analyste deviennent en tant qu'images presque interchangeables, tant leurs
limites sont labiles. Au fil des semaines ces moments de flottement se font de plus
en plus fréquents, mais pour ma part je n'y vois rien de négatif. Au contraire plus
nous avançons, et plus j'estime avoir affaire avec un processus constructif, orienté
vers un objectif précis auquel correspond une évolution parallèle de mon contre-
transfert.
Au début, les manifestations contre-transférentielles dont j'ai fait état étaient
somme toute assez banales; plus surprenante fut par la suite l'émergence d'images et
de pensées insolites, animées surtout par des processus primaires et quelquefois sans
liens apparents avec le contexte manifeste. J'en ai donné un exemple plus haut en
évoquant le regard de ma patiente. A d'autres moments il s'agissait d'émotions
vagues, à la limite d'états d'âme. Enfin j'eus l'impression douloureuse que je man-
quais quelque chose, une impression qu'à vrai dire je n'ai jamais complètement sur-
montée, tout se passant comme si pour cela je me heurtais à un obstacle matériel
infranchissable. Pour illustrer le cours des réflexions que j'ai suivies alors et qui
m'ont amené à exprimer sur le contre-transfert des idées assez peu classiques, je me
risquerai à rapporter une brève séquence.
Ce jour-là il est question du protocole et du rythme des séances. Alors que nos
rencontres se poursuivent régulièrement depuis plusieurs mois, Mme D. revient une
fois de plus sur cet aspect de notre travail. L'organisation des séances lui convient
parfaitement, certes elle en aurait souhaité davantage, mais c'est impossible, etc.
Elle dit cela sur un ton tranquille, mesuré, qui me donne à penser qu'il y a quelque
DIRE

chose derrière tant de sérénité, ce quelque chose que justement j'ai là encore le senti-
ment de manquer. Bien entendu c'est le lot de l'analyste de soupçonner souvent que
sa compréhension du matériel reste insuffisante. Cette fois pourtant, j'ai la convic-
tion de faire une expérience différente. J'éprouve donc le besoin de m'y arrêter, sans
toutefois en faire part à ma patiente. De nouveau nous abordons le thème du cancer,
de son évolution, de la mort, tout cela sur un ton dont la sérénité tranche étrange-
ment sur la nature du sujet. Et je réfléchis à cette discordance, qui m'apparaît alors
comme le signe d'une sorte de déni partagé en somme ma patiente et moi, nous ne
voulions rien savoir de ce dont nous étions en train de parler.
Ce thème du déni, je l'associe immédiatement à celui de la psychose, puis je me
ressaisis en me disant que, dans un pareil contexte, évoquer la psychose sur le
mode théorique n'est rien d'autre qu'une tentative d'écarter l'angoisse. C'est vrai,
mais tout de suite après je comprends que ce retour de mes pensées sur le déni et la
psychose me masque un autre versant de mon contre-transfert, à savoir le besoin de
repousser mon sentiment tout frais de manquer quelque chose. Ce pas franchi, je
saisis enfin ce qui me fait défaut, c'est la possibilité d'assumer pleinement une posi-
tion mégalomaniaque de toute-puissance. Que l'analyste en vienne à déplorer de
n'être pas assez fou, d'être incapable de croire que la pleine utilisation de mécanismes
primaires dans son action puisse par exemple enrayer l'évolution du cancer, voilà,
dira-t-on, une singulière conception du contre-transfert! Et pourtant je crois qu'il
faudrait presque en arriver à cette folie, afin d'assurer au mieux les chances du tra-
vail psychique que commande ce genre de situations, et dans lequel ma patiente a
engagé toutes ses forces.
Ce n'est pas la première fois que j'exprime des idées de cet ordre. Je l'ai fait en
particulier à propos de malades psychosomatiques graves qui m'ont appris combien
il est important que l'analyste tolère un certain flottement des limites de son Moi,
afin qu'il puisse accueillir les matériaux mortifères dont son patient cherche à se
débarrasser; combien il est important également qu'il puisse assumer le contact
étrange qui s'établit avec ce type de patients. Qu'il soit symbolique ou concret, ce
contact joue comme une sorte de zone érogène, et l'expansion auto-érotique qui en
procède constitue un premier pas vers un nouvel investissement du corps et de son
image. C'est seulement alors que la représentation que le sujet a de lui-même, une
représentation trouée, morcelée, inacceptable, peut se remanier au profit d'une autre
image de soi, encore mutilée, certes, mais mieux intégrée. Toutefois, le problème
diffère assez largement du seul rétablissement d'une image de soi déjà en train de se
réparer, lorsque, comme c'est le cas ici, une évolution fatale est prévisible. Seul ce
qui fonde l'attitude de l'analyste est commun aux deux situations. J'ajoute enfin que,
comme dans tous les cas où la relation analytique s'est correctement instaurée,
le travail psychique qui se développe chez le patient, mais aussi chez l'analyste décrit
une sorte de trajectoire, c'est-à-dire qu'il passe par plusieurs phases et qu'il suit une
DERNIÈRES PAROLES

progression qui, bien que parallèle à celle de l'affection en cause, ne se confond pour-
tant pas avec elle. Dans le cas présent, étant parfaitement averti, j'aurais dû détec-
ter cette trajectoire plus tôt; en fait j'étais souvent pris par les exigences de l'instant,
et je n'ai vu plus clair qu'en prenant conscience de l'évolution de mon contre-
transfert, d'une part, et d'autre part en constatant le développement des activités
oniriques de ma patiente. Entre-temps, en effet, ses rêves, fort rares pendant les pre-
miers mois, sont devenus de plus en plus nombreux et concernent davantage les rap-
ports de la patiente avec elle-même et son propre corps que sa relation avec ses
objets. Ainsi, juste avant les vacances, elle rêve qu'elle est en morceaux et qu'on la
reconstruit avec de la terre. Mais, même lorsque la problématique narcissique semble
prendre le pas sur la problématique objectale, les deux thématiques continuent de
coexister chez elle, comme chez tout analysé, et elles resteront associées jusqu'au
bout. Par exemple, dans la séance précédente, elle me déclare, ironique comme à
l'accoutumée, qu'avec tout l'argent qu'elle me donne elle pourrait s'acheter des
vêtements pour me plaire (ici je pense à la patiente de Janice Norton, que j'ai
évoquée dans un précédent travail 1). Elle le dit peut-être par bravade, mais aussi en
vertu de sa volonté de vivre à tout prix, qui ne fut jamais réellement entamée même
lorsqu'il lui venait des idées de suicide ou l'envie de « baisser les bras ». En fait lors-
qu'elle songeait à en finir, elle voulait surtout mettre un terme à une condition
physique humiliante, et puis aussi marquer l'âpre lutte qu'elle devait mener pour
résister à la tentation de céder à la passivité.
Au stade de la cure que je viens d'évoquer et qui me révèle un travail mental
original, je dirais presque spécifique, je vois clairement se dessiner deux séries de
thèmes d'une part, séduction, dévoration de l'objet, désir de le marquer d'une
empreinte indélébile; d'autre part, déni de la réalité, effort de reconstruction, le
cancer comme création. Mais à peine ai-je discerné le sens de cette organisation
complexe que quelque chose d'autre me semble se préparer.
En cet été 1978, il est devenu clair que le point de non-retour est atteint. Le
cancérologue qui suit Mme D. l'aurait même situé quelques mois plus tôt. Mais, de la
place que j'occupe, les subtiles variations de son état, tant sur le plan moral que
sur le plan organique, me convainquent que la lutte se poursuit selon les mêmes moda-
lités qu'au début de nos rencontres. On ne peut plus en juger ainsi en septembre;
là, de toute évidence on entre dans une nouvelle phase du combat. Des thèmes
anciens réapparaissent, le souvenir de la mère revient, largement débarrassé de l'am-
bivalence qui l'affectait naguère, et cela même quand Mme D. rappelle le plaisir que
sa mère prenait à tenter de vivre une relation fusionnelle avec elle. Spontanément,
calmement, elle évoque le lien qu'elle voit entre la mère et la mort, puis le thème du

1. Janice Norton, « Treatment of a Dying Patient in The Psychoanalytic Study of the Child,
V, XVIII, cité dans « Le travail du trépas », ibid, p. 186.
DIRE

temps, dont l'importance grandit « Il faut remplir chaque minute », me dit-elle, en


ajoutant aussitôt « Mais elles se remplissent toujours! »
La fatigue augmente, confinant à l'épuisement, l'essoufflement est effroyable,
mais Mme D. continue de venir. Et c'est notre dernier entretien. La toux sèche et
incessante qui l'a fait tant souffrir s'est un peu calmée grâce à un médicament pres-
crit par son médecin.
Je la vois en face de moi, et disant « cette fois je vais crever », elle a envie de se
laisser couler, et de nouveau elle se révolte contre cette tentation. Elle se tait un
moment, puis elle me dit qu'elle hésite à me faire part d'un phénomène étrange
qu'elle observe depuis peu. Se décidant soudain, elle me le décrit en ces termes
« Voyez-vous, ce n'est pas moi qui suis malade, c'est l'autre. » Et elle précise en sou-
riant « Non, je ne suis pas schizo, ne le croyez pas. Il s'agit de quelque chose de
léger, de ténu, une sensation à côté de moi. Comme c'est pénible d'avoir ainsi
quelque chose à côté de soi1.»

4c

Contre toute raison, les dernières paroles de ma patiente ne m'avaient pas


empêché d'espérer encore en une rémission. Je ne pensais pas en effet qu'il fût pos-
sible, dans un tel moment, de concevoir avec autant de pénétration, et de formuler
de façon aussi concise, ce que peut être l'ultime rapport de sujet avec son être péris-
sable. En peu de mots, ma patiente règle son compte à la dimension psychotique des
phénomènes qu'elle éprouve, met en scène l'autre, son autre, l'expulse et se débar-
rasse enfin du principe morbifique dont elle est affectée. Dans une seule phrase elle
concentre un travail psychique considérable, sur lequel je vais maintenant m'arrêter.
Dans une perspective globale, je distingue trois aspects essentiels un destin
particulier de la libido narcissique; le rôle de la projection; l'apparition de « l'autre »,
que je me propose d'appeler ici le double, trois aspects qui, dans la réalité, sont étroi-
tement imbriqués et font partie d'un processus psychique original, évoluant par
phases, spécifique peut-être d'une affection mortelle à son dernier stade.
De ce processus psychique, j'ai décrit plus haut ce qui a trait aux relations
objectales, telles qu'elles se manifestent dans le transfert. Dans leur dernier état,

1. Ayant eu connaissance du présent travail, notre collègue le Dr Emile Pernin m'a rapporté
ce qu'il a observé lors de sa dernière visite à un patient atteint d'un cancer du poumon. L'épisode se
situe moins de vingt-quatre heures avant la mort du patient. Le Dr Pernin découvre son patient
étendu sur son lit et en proie à une détresse respiratoire extrême. C'est l'été, le Dr Pernin se tient à
quelques pas de lui près de la fenêtre grande ouverte. D'une voix apparemment intacte, et comme
s'apitoyant sur quelqu'un, le patient lui dit « Vous avez vu comme cet homme souffre et a de la dif-
ficulté. » Le Dr Pernin a l'impression que son patient est soudain tout près de lui et il l'entend
encore ajouter « Alors qu'on est si bien près de la fenêtre. »
DERNIÈRES PAROLES

elles traduisent un besoin profond de marquer l'objet d'une empreinte indélébile


afin de survivre en lui. Ce moment constitue une sorte d'articulation avec l'autre
voie empruntée par le processus, à savoir les relations du moi avec son propre corps.
Là également, on observe un enchaînement thématique précis, qui s'ouvre sur le
rôle du déni dont il a été largement question à propos de l'attitude de Mme D. et
de mon mouvement contre-transférentiel. Mais qu'est-ce qui est en jeu en vérité,
lorsqu'un déni est opposé à la reconnaissance d'une altération organique aussi
grave? Quelle que soit la conscience qu'en ait le sujet, toute organicité patholo-
gique, et même sans doute toute activité somatique échappant aux modalités inté-
grées de fonctionnement, doit être perçue par l'appareil psychique, qui dès lors
engage un effort pour les mettre en scène, c'est-à-dire pour leur donner un sens,
en accord avec la fonction synthétique qui est la sienne. Mais cette tentative est loin
de toujours réussir, on le conçoit tout particulièrement dans le cas d'une dissémi-
nation cancéreuse, étant donné l'étendue et le caractère anarchique de l'atteinte.
Face à l'immense déception narcissique qui en découle, le déni n'offre en effet qu'un
recours très provisoire, même quand il participe à la préservation d'une sorte de
bastion où le moi peut se retrancher, ou même lorsque, insuffisamment actif, il s'as-
socie à la recherche d'un sens (je rappelle le cancer « vécu comme une création »).
Cela tient essentiellement au problème économique particulier que pose une organi-
cité. En rapprochant hypocondrie et maladie organique du point de vue de la dis-
tribution de la libido, Freud souligne bien la concentration de libido qui se produit
sur un organe malade'. Il s'agit là d'un phénomène tout à fait général concernant
aussi bien les organes malades ou ces organes nouveaux que sont les métastases.
Celles-ci sont donc l'objet régulier d'un surinvestissement en libido narcissique, et
même d'une véritable stase locale qui va naturellement de pair avec une modifica-
tion substantielle de la libido investie dans le moi. Ce statut particulier de la libido
narcissique ne semble pas pouvoir être toléré longtemps, il exige qu'une nouvelle
action psychique soit entreprise, dont l'objectif premier est l'évacuation de la quan-
tité en excès, responsable d'une « tension » insupportable. Seule la projection, dont
le rôle va être décisif, est à même d'effectuer cette tâche, certes au prix d'une nou-
velle accentuation des modifications du moi, car le mécanisme s'accomplit en même
temps sur le corps propre du patient, un corps qu'on peut dès lors considérer comme
dédoublé, puisque sa moitié, quasiment « gémellaire », se trouve expulsée avec le
cancer. Ce n'est plus Mme D. qui est malade, c'est l'autre, son double. Le sentiment
d'étrangeté qui accompagne cette projection du corps propre, appartient bien
entendu à la sphère de la dépersonnalisation, mais si Mme D. se sent effectivement
dédoublée, elle n'atteint pas le point où l'on pourrait parler de persécution. Le
double est à côté d'elle comme quelque chose de « léger », de « ténu », c'est une pré-

1. S. Freud, « Pour introduire le narcissisme », in La Vie sexuelle, P.U.F., 1969, pp. 81-105.
DIRE

sence à la fois insolite et familière qui cependant n'entraîne pas d'angoisse. Un phé-
nomène au caractère hallucinatoire certain, mais Mme D. ne confère pas une iden-
tité déterminée à cet être nouveau, elle ne semble même pas savoir que c'est d'elle-
même qu'il s'agit. Extérieur, sans jouer le rôle de persécuteur, malade mais vivant,
le double assume de multiples fonctions qui découlent précisément de son statut
paradoxal. Il est ce qui doit mourir à la place de la patiente, donc ce qui assure sa
survie; il préserve jusqu'à un certain point un investissement narcissique suffisant
de l'être propre; contrairement à ce qu'on pourrait penser, il lutte contre une
menace de morcellement, dans la mesure même où il est projeté comme une entité;
il peut aussi polariser un nouvel investissement comparable à un investissement
d'objet ce qui serait une « guérison », comme le délire en est une pour la psychose.
Mais, chargé de toute la léthalité, celui des deux qui doit mourir est aussi celui
dont Mme D. devrait faire le deuil, avec l'espoir secret de réaliser par là une dernière
introjection pulsionnelle, parallèlement à celle qu'elle opère à partir de ses objets
d'amour, y compris son objet transférentiel
Si le double apparaît avec des fonctions relativement faciles à imaginer, son
origine en revanche pose un problème bien plus complexe. Certes il procède d'un
mécanisme projectif, mais cette projection particulière ne peut se comprendre qu'en
rapport avec la régression du moi qui est ici fortement engagée. Quant au caractère
hallucinatoire du phénomène, il indique le niveau probable de la régression, car il
est comparable à ce qui se passe quand le petit d'homme (Tausk après Freud l'a
bien montré) n'a pas encore la possibilité de se représenter les souvenirs en tant
que tels, mais les découvre à l'extérieur sous forme de choses vues, existant dans la
réalité. En ce sens, on peut avancer qu'indépendamment de son niveau, la représen-
tation de la généralisation cancéreuse participe directement au dégagement du
double en « ouvrant » la voie à la projection. Tout se passant comme si elle suivait
un plan de clivage inscrit depuis presque toujours dans l'image que la patiente avait
d'elle-même. f
En expulsant son double dans un espace distinct du sien, Mme D. garantit à une
part d'elle-même un statut d'extra-territorialité comparable à celui qui existe dans les
premiers temps de la vie, quand le corps, à proprement parler non habité, est encore
largement un objet à découvrir et à investir. Le double de la fin procéderait donc
de celui des tout premiers commencements, dont le destin est de plonger dans
l'ombre pour y mener une existence secrète que seuls certains événements sont en
mesure de dévoiler. Toutefois ce mouvement rétrograde jouerait moins comme un
mécanisme défensif au sens courant du mot que comme ce qui, le moment venu,
1. Pour moi en effet, le moi ne s'édifie pas seulement sur ses identifications, mais grâce à leur
liquidation, laquelle s'effectue à partir d'une série d'expériences de deuil réelles ou symboliques. Si
ces deuils engendrent la classique incorporation de l'objet perdu, celle-ci ne constitue qu'une étape
préparatoire à une tentative d'introjection des pulsions investies dans ledit objet.
DERNIÈRES PAROLES

permet à l'individu de s'« anté-découvrir ». La conjonction de la projection et de la


régression amènerait le mourant à désapprendre de reconnaître comme étant du soi
l'alter ego qu'il a constitué. L'homme sur sa fin serait renvoyé à ce que j'appellerai
la zone d'individuation au-delà de laquelle commence une existence vraiment inté-
grée, et en deçà de laquelle le corps morcelé n'appartient pas plus à l'enfant que ne le
font ses premières pensées.
C'est en rapportant l'expulsion du double à une projection du corps propre
que j'ai été frappé de l'analogie entre le processus que j'ai décrit et celui que Victor
Tausk présente en 1919, dans son étude sur « La Genèse de l'appareil à influencer
au cours de la schizophrénie » i. On en connaît la thèse la machine, forgée par le
délire, est mystérieusement reliée au schizophrène qu'elle persécute de toutes les
manières possibles. Manifestation tardive d'un processus qui passe par plusieurs
stades (sentiment d'altération, puis d'aliénation, et enfin de persécution), l'appareil
manipulé par des ennemis procéderait d'une projection du corps propre du patient.
Pour Tausk, le phénomène découlerait d'une régression vers un stade très archaïque
« quand le corps tout entier est un organe génital », voire vers ce moment où la
projection du corps propre serait une défense contre une position de la libido cor-
respondant à la fin du développement fœtal et au début de la vie extra-utérine.
Le double de ma patiente et l'appareil à influencer ont assurément quelque
chose en commun, puisque dans les deux cas la régression rejoint cette sphère du
développement où « le nourrisson découvre son corps propre de façon morcelée et
en tant que monde extérieur ». Résultant pareillement d'une régression et d'une
projection, l'appareil et le double ont une fonction économique très semblable, et ont
encore en commun une évolution par phases et un objectif narcissique fondamental.
Mais l'analogie s'arrête là chez Mme D., le processus ne va pas au-delà d'un senti-
ment d'altération, puis de transformation avec projection hallucinatoire. On se sou-
vient qu'elle n'est que gênée par son double, et non point persécutée comme le psy-
chotique peut l'être 2. Son alter ego n'est pas une chose inanimée et manipulée de
l'extérieur, mais un fantôme ayant sinon la vie, du moins son apparence. Quant à
localiser la période à laquelle renvoient les phénomènes que j'ai observés, j'hésiterais
à le faire aussi précisément que Tausk. A moins qu'il ne pense à une période plus
étalée, ce à quoi je souscrirais plus volontiers, tout comme je me range à son idée
que des événements intérieurs ou extérieurs se produisent sans cesse, qui contraignent
l'homme à redécouvrir constamment ses débuts. Resterait à examiner un point que
je donne comme une conjecture tout de même que l'appareil à influencer, le double
représenterait-il l'appareil sexuel étendu au corps tout entier? Cela n'est pas exclu,
1. V. Tausk, « De la genèse de l'appareil à influencer au cours de la schizophrénie », in La
Psychanalyse, n° 4, 1958, et Œuvres psychanalytiques, Payot, 1975.
2. Je dois toutefois préciser que, dans un cas similaire, des thèmes persécutifs délirants s'étaient
développés à la toute fin.
DIRE

en vertu du rôle dévolu à l'image phallique dans une économie narcissique dévastée,
mais il me paraît difficile d'en dire plus.

Au terme de ces réflexions, et puisque aussi bien rien ne nous paraîtjamais


assuré, on peut se demander une fois encore si la relation analytique a aidé substan-
tiellement ma patiente à accomplir son désir de vivre pleinement jusqu'au bout; si
c'est bien ce qui a contribué au « processus créateur » dans lequel elle espérait s'être
engagée dès la fin de notre premier entretien. Mme D. en était persuadée, et pour ma
part je le crois aussi, surtout si je me reporte à l'enchaînement des différentes phases
de la cure, jusqu'aux dernières paroles qui m'ont inspiré ce travail.
Mais ce qui me frappe maintenant, c'est que, sur le point de conclure, je vois
de nouvelles hypothèses se présenter à moi, qu'un jour peut-être il me faudra mettre
à l'épreuve. L'idée d'un franchissement à rebrousse-temps de cette phase où l'être
naît une seconde fois en s'unifiant; la découverte d'une activité psychique qui, repre-
nant une existence pratiquement vide d'expériences personnelles, traite de cet autre
moment où toutes les expériences personnelles sont en train de devenir caduques,
tout cela pose la question de l'origine des fonctions mentales en cause, voire de l'ap-
pareil psychique qui est à l'œuvre en l'occurrence. Le mouvement rétrograde impo-
serait-il une dé-construction de certaines fonctions en vue de retrouver un appareil
psychique archaïque? Ou bien faut-il concevoir qu'aux approches de la mort cet
appareil archaïque redevient actif sous la pression d'un fantasme présent depuis
les tout premiers temps de la vie, le fantasme du double? Mais ce fantasme lui-même,
ne faudrait-il pas le rapporter à quelque chose qui le précéderait, à une sorte de
« représentation creuse » destinée à se remplir de par les exigences de l'évolution
plus que sous la poussée d'un événement '? Si cela était, le fantasme du double
serait comparable aux fantasmes originaires et le mourant, ayant expulsé son double,
traiterait des origines pour organiser les dernières heures de sa vie.

MICHEL DE M'UZAN

1. J. Laplanche et J.-B. Pontalis semblent bien suivre une direction de pensée voisine dans leur
travail « Fantasme originaire, fantasmes des origines, origines du fantasme », Les Temps Modernes,
n° 215, avril 1964.
Michel Gribinski

L'AVENIR DES MOTS

QUELQUES ÉLÉMENTS POUR UN STATUT


DE LA POLÉMIQUE EN PSYCHANALYSE

der Jungendschranke les confins de la jeunesse


Glaube weit, eng der Gedanke, Croyance large, étroite la pensée,
Wie das Wort so wichtig dort war, Là le mot était si important
Weil es ein gesprochen Wort war. Parce que c'était un mot parlé.
Goethe (Le divan occidental-oriental.)

Et encore de quels éléments doit se nourrir un Lied authentique?


Goethe répond1 on veut aussi entendre le Waffenklang, le bruit des
armes; et

Dan zuletzt ist unerlâ/ilich Enfin il est indispensable


Dafi der Dichter manches hasse. Que le poète haïsse maintes choses.

Au beau milieu de la narration du cas de l'homme aux loups, Freud, d'un coup,
s'arrête. Les conditions de cette interruption, le chapitre qu'elle ouvre, la perspec-
tive dégagée par cette ouverture toute une structure dramatique est là, structure
d'une volte-face, dont il faut déplier les implications et repérer les lois qui, le
moment venu, en garantissent la production. Ce pli dans l'exposé du cas de l'homme
aux loups n'est pas fondateur mais spectaculaire, choisi ici pour l'exemple Freud
s'arrête en un point de son récit où il lui faut changer sa terminologie; cela suffit
pour que l'arrêt, qui est celui d'une Darstellung, d'une exposition, d'une représen-
tation, se transforme en arrêt d'une Diskussion. (Qu'on se reporte là à la fin du cha-
pitre IV.) A buter sur les mots, l'exposition se développe en discussion. La traduction
française (encore elle! mais le moyen d'écrire sur la polémique et les mots sans convo-
quer la traduction et sa violence), pour ces deux termes, Darstellung et Diskussion,
fournit un seul mot « exposé »; ainsi se détraque un premier appareil, essentiel.

1. « Elementen », Le divan occidental-oriental.


DIRE

Appareil à tendre l'exposition, à la mettre sous tension jusqu'au point où elle devient
celle d'un combat et du retour après coup des marques de ce combat. « Changer
notre terminologie » pour une autre, l'altérer, pour prendre au mot le verbe alle-
mand andern, retentit sur la progression du récit qui s'accidente, se stratifie, bouge
en ressac; Freud s'arrête sur les mots et dès lors on ne peut plus séparer l'exposé
de la discussion. Ceci ne se fait pas sans dessiner un mouvement qui est récurrent;
le ressac, ou le revers, Freud le désigne c'est de l'ultérieur qu'il faudra attendre
un éclairage sur l'antérieur. La récurrence de l'ultérieur sur l'antérieur, qui redon-
nera à l'exposition son progrès, c'est le mouvement de la polémique. Cela, ce mouve-
ment récurrent, porte un nom dans l'Homme aux loups, le nom du chapitre V
Einige Diskussionen, quelques discussions. C'est le titre sous lequel s'expose que,
lorsque la question devient celle des mots et de leur utilisation, une avancée passe
par un retour. Einige Diskussionen, en français « Discussion de quelques pro-
blèmes »! Freud rompt l'exposé linéaire pour mettre en place un appareil polémique
et pour le légitimer; il donne aux Diskussionen un statut à l'intérieur du processus
de théorisation. La traduction détériore cet appareil et nie ce statut, en véhiculant
cette banalité libérale qui est qu'il faut faire droit dans un exposé à la discussion
des problèmes rencontrés. C'est scientifique, ça montre la tolérance de l'auteur,
et puis ça repose, ça fait récréation. Et qui n'avait rien saisi aux faits et à leur
théorisation va se réveiller à leurs reprises.
Or, au chapitre V, rien de tout cela car c'est la guerre. Explicitement contre
Jung et contre Adler. La guerre en toutes lettres, der Krieg. Non pas celle que sont
empêchés de se livrer l'ours polaire et la baleine, mais bien celle qui se déroule pour
la possession d'un même terrain. La guerre entre psychanalystes, avec ses moments
tragiques et ses temps décisifs. Et leur expression dans le texte, sous les noms de la
theoretischer Widerspruch, la contestation théorique; de l'Opposition, qui est à
bekampfen, combattre. Face à die Gegner, à l'adversaire, au rival, à den Anderen-
teil, à la partie adverse, à l'autre partie, s'échangent die Angabe et das Argument,
l'indication et l'argument, intermédiaires dans ce qui s'appelle der Streit, la querelle,
la rixe, et der Kampf, le combat.
Dans ce qui s'appelle aussi un plaidoyer, l'adversaire nous reproche d'être avec
raffinement notre propre dupe, nous reproche notre raffinierte Selbsttailschung
quand ce n'est pas notre Strumpfheit der Beurteilung, l'abrutissement de notre
jugement. La gegnerische Auffassung, la conception adverse refuse la vérité, pré-
fère la facilité du déjà connu, confond le nouveau avec l'erreur. Tels sont les chemins
qu'elle prend pour zurackweisen, repousser avec la plus grande légèreté die revolu-
tiontiren Vorstfffie der unbequem Psychoanalyse, l'attaque révolutionnaire de l'in-
confortable psychanalyse.
Je vois bien l'irritation que ne manquera pas de produire un tel recours aux mots
allemands, et si je compte ne pas m'en priver, c'est sans scrupule ni provocation,
L'AVENIR DES MOTS

car sur ce recours agira tout le reste, au sens où nous aurons aussi à décider de ce
qu'il pèse outre qu'il n'est pas accessoire de relever que là où Freud parle
d'Entscheidung, de décision, la traduction française propose « opinion » l. Ceci
appellerait des commentaires intolérants d'une part parce que l'Entscheidung
sera ailleurs une pièce théorique dans ce qui mène du jugement au choix de l'action
motrice. D'autre part parce que, dans ce chapitre V, l'arme d'une victoire s'appelle
eine entscheidente Antwort une riposte décisive.
Finalement la stratégie de l'exposition ne laisse pas d'autre possibilité que de
tenir le propos pour ein Wahnwitz, une extravagance, de la démence; ou de recon-
naître que tout y est richtig, authentique. Et s'il reste encore quelque Widerspruch,
contradiction, contestation, elle se résorbera sous l'action des concepts (ici la sur-
détermination) qui gèrent l'après-guerre.
Y aurait-il encore un doute sur le but poursuivi avec ce chapitre V que Freud le
dissiperait dans la partie qui le conclut, partie rajoutée quelques années après la
rédaction la rédaction s'est faite in polemischer Absicht, dans une visée polémique.
Encore plus large est le geste qui note l'ensemble de l'histoire de l'homme aux loups,
en bas de la première page Jung et Adler voulaient donner aux découvertes psycha-
nalytiques des Umdeutungen, des interprétations tournantes, détournées, et devant
cette volonté de détournement Freud a écrit deux récits, deux histoires la Geschichte
du mouvement psychanalytique, et la Geschichte de l'homme aux loups. Il convient
dit-il de ne pas les séparer. La première est régie par une perslinliche Polemik, une
polémique de personnes. La deuxième ergânzt, complète la première par l'apport
d'une objektive Wardigung des analytischen Materials, appréciation objective du
matériel analytique. Ainsi, un cas aussi fondamental pour la psychanalyse que
celui-là a été délibérément rédigé aux fins de compléter une polémique personnelle;
le matériel analytique est une machine de guerre, décisive. Question corollaire
hors polémique, la psychanalyse peut-elle se produire? Et aussi si cela va pour
Freud, cela nous va-t-il? Nous ne nous presserons pas d'engager ce débat, ni celui,
adjacent, de ce qui, représenté dans l'écrit freudien, en vient à nous régenter. Mais,
le moment venu, nous nous rappellerons ce qu'écrivait J.-B. Pontalis dans Après
Freud « Le discours freudien n'est pas celui que nous parlerions s'il ne tenait
qu'à nous mais nous sommes pris en lui. Cette situation est celle-là même de tout
sujet humain, telle que la psychanalyse justement l'a déterminée inséré dans le
déjà-là d'une structure (Œdipe) et venant toujours après coup donner un sens à ce
qui en lui s'est déposé2. »
Pour l'heure, le « déjà-là » du discours freudien, c'est la guerre, au sens où la

1. G. W., XIII, p. 81, et Cinq psychanalyses, p. 362, P.U.F., 1967.


2. J.-B. Pontalis, « Du vocabulaire de la psychanalyse au langage du psychanalyste » in Après
Freud, Gallimard, 1968.
DIRE

polémique, c'est la guerre des mots. Et les mots, en psychanalyse, ont des consé-
quences inédites, tant pour ce qu'ils transportent que pour ce qui les transportent.
Le moment polémique, y entendre aussi son facteur, est dans un rapport de rétor-
sion avec le mot, avec ce que nous essayerons de décrire comme la nature du mot
sa magie.
Ce qui est « déjà-là» pour nous, c'est une autre représentation de la polé-
mique autre que celle dont nous avons la disposition, car ce qu'on peut en décrire
ne va pas sans perte, ou sans menace de perte. La polémique en psychanalyse est par
essence perdante. Qu'on m'entende bien c'est dans le but d'exposer comment la
polémique fait de la psychanalyse, que je la ferai défiler aux couleurs de la perte.
Telle est la leçon de la conclusion du chapitre V de l'histoire de la névrose infantile de
l'homme aux loups j'entends beschlie/ien, conclure cette discussion par un non
liquet, écrit Freud par un principe de viscosité et d'opacité, un principe de résis-
tance à la pénétration qui cependant ne révoque rien des formations avancées
depuis le problème terminologique de la fin du chapitre IV.
Nous avons eu, et nous aurons encore, la tentation de formaliser ce dont il
s'agit, en parlant des problèmes de terminologie sans en rappeler les termes, en
parlant de polémique sans en spécifier le terrain. Et si nous en avons nommé les
protagonistes Jung et Adler c'était pour ainsi dire à regret, et avec la volonté
de ne pas entrer dans ce qui est l'histoire de la psychanalyse et les lois de cette his-
toire c'est à ce prix (prix de la renonciation à cet appui précieux) et à ce risque
(risque d'entraîner le propos dans l'artifice dont il entendait faire usage), que nous
pensions avoir plus d'aise à repérer non pas donc les lois d'une histoire mais les
règles d'un drame (« l'œuvre tragique de Freud » l). Voilà que nous sommes assez
prévenus contre les illusions des projets de formalisation, et assez avertis de la néces-
sité dans laquelle chacun se trouve d'y recourir, ne serait-ce qu'à prendre la plume,
ou au moins pour faire part pour céder de façon rudimentaire à la tentation, sans
être attristé cependant de ne pas réussir; l'étroitesse même de l'échec étant à mettre
au compte de la discrétion de la tentative. Les déesses Mères, « formidables, dans
la solitude », in Einsamkeit, finalement formalisent tout den Schemen sehn sie
nur 2, elles ne voient que des schèmes. Rien ne force à voir par leurs yeux.
Il faut donc dire, rappeler, le territoire de ce non liquet ce sera sans surprise
celui de la sexualité. Qu'on retrouve la sexualité quand la formalisation ou ses
embryons vous lâchent n'est que le corollaire du précepte fourni à J.-J. Rousseau
par une dame qui, dit Freud, lui en voulait quelque peu Lascia le donne e studia

1. « Il est décidément étrange que l'œuvre tragique de Freud, pour qui l'existence humaine est
lésée, divisée, soit à l'origine de cet humanisme simpliste et moralisant qu'on croit souvent devoir
tirer de la psychanalyse. » J.-B. Pontalis, « La découverte freudienne », in Après Freud.
2. Goethe, Le second Faust.
L'AVENIR DES MOTS

le matematiche'. La sexualité avec ici l'acuité de son centrage par Freud sur le
« Ur », l'originaire, le primitif de la scène sexuelle voilà qui n'est guère nouveau!
Et le mérite n'est pas grand de relever avec cette emphase que Freud polémique
là avec Jung et Adler au sujet de la réalité de la scène primitive. Nous aurons encore
bien des occasions d'avoir le sentiment pénible que nous ne faisons que ressasser
l'ultra-connu et le très-banal nous nous consolerons par avance en nous faisant
accompagner par le (très-banal) enseignement de Charcot à Freud, l'un des deux à
avoir laissé à Freud « une impression bien profonde », à savoir « qu'on ne doit
jamais se lasser de considérer toujours à nouveau les mêmes phénomènes (ou d'en
subir les effets)2 ». Moyennant quoi, c'est fermement que nous soulignerons que
l'objet de la polémique, son enjeu, son territoire, c'en est aussi le point de fuite.
La perspective de ce chapitre V n'est pas différente de sa conduite ni du terrain
choisi à cette fin. Le terrain ne se déprend pas de son horizon. Car le point de per-
spective, au sens propre, de ce chapitre V, c'est ce « non liquet » et tel est aussi l'enjeu
du combat ne pas conclure mais interroger, en connaissant l'écran impur où se
réfracte pour une part et se perd l'interrogation. Interroger ce qu'ailleurs Freud
appelle die Hexe Praehistorie oder Phylogenese, la sorcière préhistoire ou phylo-
genèse 3. A noter ici on ne pénètre pas dans l'empire de la sorcière; on relève qu'elle
habite ce dont il s'agit, et on l'interroge, elle. La réfraction des questions qu'on lui
pose se fait selon trois directions, que nous retrouverons telles quelles quand nous
aurons à réobserver le phénomène en direction de l'originaire de la scène sexuelle;
en direction de l'originaire de la psychanalyse; en direction de l'originaire de l'huma-
nité. Chacune de ces directions, qu'on relève dans le chapitre V, rencontrera, avec
des destins divers, le mot et sa magie. En attendant d'y revenir, il convient là de
s'arrêter pour observer ce que l'identité de nature entre le terrain de la guerre et
l'horizon de ce terrain entraîne de neuf dans notre représentation habituelle de la
polémique, entraîne de modifications en vérité plutôt que de neuf au sens où le nou-
veau c'est ce sur quoi on s'avise de mettre un nom et J.-F. Lyotard y a mis le sien
dans un article de 1975, « De l'apathie théorique44 », article dont la lecture est tou-
jours un événement, qu'elle soit isolée ou renvoyée, comme pour un débat, à ce que
W. Granoff rapporte de « l'indécidable de la membrane », ou si l'on préfère à ce qui
concerne dans La pensée et le féminin les questions du dehors et du dedans5 dans
le chapitre ainsi nommé et dans ceux qui pivotent autour. La représentation usuelle
de la polémique, ses usages, se décalquent de ceux de la guerre la « vraie » guerre,

1. S. Freud, Délire et rêves dans la « Gravida » de Jensen, p. 165, Gallimard, 1971.


2. Lettre (en français) de Freud au Disque vert, 26 février 1924. G.W., XIII, p. 446.
3. Lettre à Lou Andreas-Salomé du 29 mai 1918, in Correspondance avec Sigmund Freud,
Gallimard, 1974. S. Fischer, 1966.
4. J.-F. Lyotard, « De l'apathie théorique », Critique n° 333, février 1955.
5. W. Granoff, La pensée et le féminin, Éditions de Minuit, 1976.
DIRE

celle qui s'élabore au fil du fantasme. Il y a deux camps en présence, de part et


d'autre d'une ligne qui n'est pas moins imaginaire que géographique, ligne que
définissent les pressions adverses qui s'y exercent. Il y a deux adversaires conven-
tionnels, et leurs ébats, au service d'un principe qui en assure l'éternel retour, au
service d'une surdétermination qui rend convenus ce retour et le jeu par les armées
de leurs corps et de leurs armes. Deux populations adverses d'autant plus qu'elles
sont parentes, autour de la minceur d'une frontière qui n'est bientôt plus que le
tracé où se rapportent les mouvements antagonistes. La référence implicite, en
matière diplomatique et militaire, à la géométrie euclidienne n'est pas la plus appro-
priée pour la polémique en psychanalyse, car il ne s'agit pas de choisir son camp
mais de se porter sur la frontière, d'aller là d'où ça décampe, et l'urgence à le faire
est d'autant plus grande que les pressions qui enserrent cet endroit sont plus fortes.
C'est l'endroit de « la contradiction la plus générale » Il ne s'agit pas non plus
d'ouvrir une brèche à partir d'un dedans vers un dehors tentant, mais de faire écla-
ter le débat sur le dehors et le dedans, au sens où le rôle de ce débat est de maintenir
la polémique au stade du jeu d'enfant c'est une violence qui est attendue de la par-
ticipation à ce jeu, violence faite à la coexistence dans l'inconscient des paires anta-
gonistes et à leur statut; violence faite au non liquet qui est dès lors le grand perdant
du combat.
Ce non liquet qui est l'horizon et le plan de la polémique peut trouver à se
figurer dans une représentation intermédiaire, vite défaillante, mais dont l'avantage
est de proposer aux forces en présence de se départir de leur conviction et de leur
convention. Qu'un même horizon, qu'un bord unique puisse dans la bande de
Mœbius représenter la limite d'un parcours tout aussi bien que son point de départ;
qu'un plan n'admette qu'une surface et qu'un bord et représente ce qui ne saurait
se décider quant à l'appartenance au dedans ou au dehors, voilà un progrès qu'on
proposera aux esprits militaires. Pour nous, nous réservons l'usage d'une autre
topologie de la polémique, une sorte de géométrie animiste dont nous nous emploie-
rons à rendre la découpe; un plan de la guerre avec les objets « primitifs» du
monde, représentation qui propose à l'homme que se rencontrent en lui ses propres
parallèles placées au-dehors comme autant de bornes à son effroi (autant de repères
et autant de limites), ramenées au-dedans à la faveur de l'immense effort vers plus
de Gestigkeit, de spiritualité, sans pour autant que cesse jamais complètement le
parallélisme. Le souci de trouver une géométrie de la représentation moulée sur
l'objet représenté a d'ailleurs été très tôt celui de Freud dans une lettreàà Joseph

1. Ceci en référence au deuxième conseil de Charcot à Freud « On ne doit pas se soucier de


la contradiction la plus générale quand on a travaillé de façon sincère. » Lettre au Disque Vert,
G.W., XIII, p. 446.
2. G. W., XVII, p. 5.
L'AVENIR DES MOTS

Breuer du 29 juin 1892, Freud se plaint de ne savoir comment darstellen, repré-


senter, flâchenhaft, dans l'étendue quelque chose de si « corporel » que leur doc-
trine de l'hystérie.
Une géométrie modifiée par la question des mots, de la magie des mots, devrait
pouvoir commencer de s'exposer à reprendre la lecture de l'histoire du cas de l'homme
aux loups à partir du lieu où Freud s'est arrêté le lieu de la question de la termi-
nologie. On verrait alors cette question dériver de texte en texte chapitre V de
l'homme aux loups, leçon 23 de l'Introduction à la psychanalyse (la leçon 23, à
laquelle Freud renvoie quand il fait le constat « non liquet », est une reprise du pro-
blème de l'Urphantasie et de l'Urszene), et début de la 24 leçon de cette Intro-
duction où cette dérive va s'échouer sur un paysage ou un dessin, animés par l'indé-
cidable sur une représentation en fuite et une représentation de la fuite où
l'indécidable affecte en retour ce qui le décrit. Au début de la « leçon 24 », une fois
encore, Freud s'arrête sur la question du rapport de la psychanalyse avec ses mots;
sur un problème de terminologie. Cet arrêt se dit tout nettement « J'abandonne le
sujet et je m'adresse à vous. » Vous mon auditoire mécontent. « Vous étiez en droit
de me demander si parmi les mots que j'employais il n'y en avait pas un certain
nombre ayant la même signification et qui n'étaient employés alternativement que
pour des raisons de Wohllaut, d'euphonie. Je n'ai rien fait pour vous renseigner
là-dessus (.). Loin de vous introduire à quelque chose, j'ai fait passer sous vos
yeux quelque chose qui n'a cessé de s'éloigner de vous. » Le quelque chose s'est dit
dans l'intervalle, par nous figuré par des points de suspension principe de plaisir,
principe de réalité et patrimoine héréditaire phylogénétique, phylogenetisch ererbten
Besitz. Soit de quoi présenter l' « Ur» le représenter à la manière des ombres
démesurément agrandies parce que l'objet s'est éloigné. Le mot est l'ombre de l'objet
qui parade en fuyant, l'ombre dont l'objet fait retraite « Und was verschwand,
wird mir zu Wirklichkeiten; et ce qui disparaît devient pour moi réalité »
Avant de donner l'assaut, on laisse, prête à fonctionner, cette machine-ci pour
en régler une autre qui fait figure intermédiaire entre la lutte meurtrière et le mot.
L'action après pourra commencer.
Une figure qui a sa place dans la préhistoire, la figure du premier poète épique,
de l'apparition de qui Freud a rendu compte, figure ensorcelée de ce que Freud
appelle également der wissenschaftliche Mythus 2, le mythe scientifique soit un
récit qu'on connaît bien, lui aussi, et qu'on observera cependant une fois de plus,
pour l'effet qu'il produit sur l'histoire des mots, qui en sont les héros scientifiques.
Car dans la suite du meurtre du père de la horde primitive, lorsque la lutte meur-
trière a repris puis cessé, dans la Massensieger, dans la masse victorieuse, c'est-

1. Goethe, dédicace du Faust.


2. Psychologie collective et analyse du moi, G.W., XIII, p. 151.
DIRE

à-dire dans la masse des fils assassins, une place est restée vacante celle de l'héritier,
celle de l'Erbschaft des Vaters, de la succession du père. Cette place, seuls les mots
parviendront à l'occuper. C'est ainsi tandis que la communauté des frères s'insti-
tue sur cette vacance, débute die vaterlose Zeit, le temps sans père, le temps du
matriarcat, du matriarchalische Gesellschaftsordnung, de l'ordre social matriarcal
qui est aussi le temps de la Sinnlichkeit, de la sensualité, des perceptions senso-
rielles immédiates car ce sont les sens qui prouvent la maternité. Ce temps est
également celui de la Frauenherrschaft, de la domination par les femmes et par
leurs prérogatives. Le temps suivant, le temps du père de famille, c'est-à-dire le
temps des pères, est dans un rapport heurté avec le temps des mères et des femmes.
Diese Wendung von der Mutter zum Vater. Cette volte-face, ce revirement, et non
ce « passage » comme le dit la traduction apaisante. Le texte est lui guerrier, et cette
volte-face marque une victoire, einen Sieg, de la spiritualité. (Car il n'y a pas de
preuve de la paternité, qui est une conjecture, où les déductions et les hypothèses
sont les marches du Denkvorgang, du processus de pensée. Pensée qui est aussi celle
de Freud on se reportera là à la lecture du Moise qu'a faite Marie Moscovici dans
« Mise en pièces du père dans la pensée freudienne » '.)
La volte-face du temps des pères a deux conséquences, que l'on peut qualifier
d'incalculables. La première est de diviniser les femmes; le premier effet de la
Geistigkeit est de placer les femmes au rang des esprits, de peupler le néant, le
Nichts faustien de ses formidables déesses les Mères. Elle est proprement incalcu-
lable parce que le« studia le matematiche » est conseil de porter le calculable jusqu'à
l'indéfini. L'autre conséquence se développe à partir du fait qu'avec le temps des
pères, le combat pour la succession du père primitif est l'objet d'une transposition,
d'un changement de place, d'un transfert de scène. La nouvelle scène s'appelle la
Phantasie, mot qu'il faudrait pouvoir ne pas traduire aussi longtemps que la mul-
tiplicité de ses sens en allemand (où c'est un mot du Sprachgebrauch, de l'usage lan-
gagier) doit accompagner ce dont il s'agit. C'est là, dans la Phantasie, qu'à l'époque
de la volte-face des pères un homme métamorphosera sa sehnsûchtige Entbehrung,
sa privation nostalgique du père, en libération; cet homme se libérera par une cas-
cade d'inventions, des contraintes imposées par le patriarcat secondaire cet homme
inventera la Phantasie et inventera le mensonge. Avec lui, le « pour de vrai » de la
Wirklichkeit, de la réalité, sera, sur la scène du fantasme, l'objet d'un mensonge,
d'un réarrangement mensonger dans le sens de sa nostalgie. On connaît l'identité
de ce menteur originaire. C'est, écrit Freud, der erste epische Dichter, le premier
poète épique. La première figure intermédiaire entre la lutte meurtrière la guerre
et les mots, avant de mettre en scène, en mots, la personne héroïque qui a affronté

1. Marie Moscovici, « Mise en pièces du père dans la pensée freudienne », Cahiers Confronta-
tions n° 1, 1979.
L'AVENIR DES MOTS

victorieusement le père originaire, a été lui-même le héros du mensonge. Der


Dichter log, écrit Freud. Et plus loin'Die Lîlge des heroishen Mythus, le mensonge
du mythe héroïque. Mensonge aux conséquences imprévisibles si on se réfère à
ce que Freud dit de la possibilité d'exister de la névrose 2, de son Existenzfâhigkeit,
à savoir qu'elle repose uniquement sur une Entstellung et une Verkennung, une
défiguration et une méconnaissance des pulsions, sur le devoir de les verleugnen, de
désavouer les pulsions en mentant, on trouve alors que le premier poète épique a
aussi inventé la névrose. Ce mensonge de l'origine sur l'origine trouve sa vérité dans
l'opération qui l'a précédé l'opération qui accompagne le rejet du matriarcat, la
lancée des mères sur leur destin divin, qui est opération d'abandon de la sinnlichen
Wahrnehmung, de la perception sensorielle, au sens ou la Wahrnehmung est une sai-
sie du Wahr, du vrai. (Il y a là de quoi relire le commentaire par Freud du Dichtung
und Wahrheit de Goethe.) La saisie sensorielle de la vérité des mères est par le
Dichter misé à l'arrière-plan. Le renoncement, si embryonnaire soit-il, aux pul-
sions comme instrument de la connaissance marque à la place qui est la leur l'avène-
ment ambigu d'un règne conjoint celui de la névrose (avec son cortège de men-
songes) et celui de la Geistigkeit, de la spiritualité, instrument dont un certain
maniement ouvrira le domaine scientifique. Dans le chemin qui va du meurtre du
père à son dit par le poète, la névrose et l'esprit scientifique échangent, pour des
fiançailles sans conclusion, un baiser sans fin, une interminable caresse, psychana-
lytique, inoubliable, mais bien peu commode à traiter sauf au plan de l'évitement,
dont ici une variante, allégorique. Car l'allégorie, fût-elle la plus austère, manque
toujours d'un peu de tenue; l'élément féminin y est proche de l'abandon, le mas-
culin toujours évité dans l'excès même de sa représentation.
Le premier poète épique, en se livrant à cette succession d'innovations (fan-
tasme, mensonge, névrose), est le père d'une lignée freudienne de descendants qui
ont nom enfants, adultes névrosés, et peuples primitifs. Cette filiation se fait au
fil de la surestimation de l'influence des intellektuellen Akte, des actes intellectuels.
Entre ces actes et l'acte, die Tat, celui qui était « au début » le meurtre du père, les
mots du poète servent de représentation intermédiaire héroïque. La mise en circu-
lation des mots, leur disponibilité pour la pensée du Tàt, fait flamboyer la puissance
de la pensée. Le premier poète épique est celui qui a donné avec les mots un succes-
seur au père originaire. Les mots sont l'unique héritier du premier père assassiné.
On voit dans ces conditions à quoi sert de parler de la « langue maternelle », puisque
c'est avec la complicité de la mère que le héros celui, cette fois, du poème épique
affronte victorieusement le père. Et on verra dans cette perspective la portée de l'in-
1. Nous faisons une lecture conjointe ici de Moise et le monothéisme, G.W., XVI, p. 219,
ailleurs des « Perspectives d'avenir de la thérapeutique analytique » in la Technique psychana-
lytique, P.U.F., p. 31. G.W., VIII, p. 112.
2. « Perspectives d'avenir de la thérapeutique analytique », op. cit., G. W., VIII, p. 112.
DIRE

troduction par Freud d'une autre langue des origines, la Grundsprache, traduit habi-
tuellement par « langue fondamentale », bien mieux rendu par Lacan comme langue
de fond.
Des mots, donc, entre le mensonge et la vérité. Également entre le mensonge du
heroïschen Mythus et la vérité du wissenschaftliche Mythus.
Enfin, en substituant le Wortklang au Waffenklang, le bruit des mots au bruit
des armes, en racontant avec les mots son invention du passé des armes, le premier
poète épique a fait une dernière et incalculable invention il a inventé l'avenir.

« Sois brefl Car au jour du jugement dernier, autant en emportera le vent! »


Telle est la traduction dans le texte freudien de ces vers de Goethe
Mach es kurz!
Amjûngsten Tag, ist's nur ein Furz! La traduction qui reste à faire serait autre.
Elle insisterait sur la modification apportée à l'orthographe de l'adjectif jilngsten,
c'est-à-dire le J majuscule', et elle ne s'embarrasserait pas pour rendre leur force
polémique à ces vers qui introduisent le troisième chapitre de la Contribution à l'his-
toire du mouvement psychanalytique, le chapitre qui porte sur, ou plutôt contre
Jung « Sois brefl Car au jour Jiingsten, ça n'est rien de plus qu'un pet! » Elle ren-
drait à ces vers leur violence, et à ces mots leur magie. Car le plus jeune des jours, le
jilngsten Tag, c'est ainsi que l'allemand nomme le jour de la fin du monde; et là
réside la condition de la magie du mot dans l'instantanéité qui anéantit tout dérou-
lement temporel et qui met au jour, d'un même mot, le primitif et l'ultime.
« Les mots se prêtent à tout », dit Méphisto. « Des mots, des mots et encore des
mots », dit Hamlet. « Les mots sont donc une sorte de magie? » dit l'auditeur impar-
tial de Die Frage der Laienanalyse 2. « Ne méprisons pas le mot », leur répond Freud.
Ganz richtig, très juste, le mot est magique, à une condition, celle de la soudaineté,
la Plâtzlichkeit de son effet. « Le mot est un instrument de puissance, le moyen
par lequel nous communiquons aux autres nos sentiments, le chemin par lequel
nous acquérons de l'influence sur les autres hommes. Des mots peuvent faire un bien
indicible, unsagbar [un bien qui échappe à sa reprise par les mots, un bien que les
mots eux-mêmes ne savent comment dire] ou causer de terribles blessures. Certes
au début était l'acte, le mot ne vint qu'après. Ce fut sous bien des rapports un pro-
grès de la civilisation quand l'acte diminua jusqu'à devenir le mot. Mais le mot fut
cependant à l'origine magique, ein magischer Akt, un acte magique, et il a gardé

1. Relevé par Strachey, S.E., XIV, p. 42 n. 1.


2. G.W., XIV, p. 214. En français « Psychanalyse et médecine », in Ma vie et la psychanalyse,
p. 100, Gallimard, 1972.
L'AVENIR DES MOTS

beaucoup de son ancien pouvoir. » L'acte magique, notamment en ce qu'il prétend


nommer les esprits par leur nom secret et séparer ainsi l'objet de l'esprit qui l'habite,
remplace les lois naturelles par les lois psychologiques. Dans ce monde où le Geistig
est dehors, les esprits sont, dit Freud, une création théorique Der erste theoretische
Leistung der Mensclzen', le premier accomplissement théorique de l'humanité.
Nommer les esprits, dire, sagen, ihren geheimgehaltenen Namen 2, leur nom tenu
secret, dire ce secret de l'objet du monde, c'est pratiquer la magie, mais c'est aussi
séparer une partie du monde de son âme, une partie de ce monde beseelt, animé
c'est faire effort scientifique pour établir entre la magie et des éléments de la struc-
ture psychologique un pont théorique. Dans ce mouvement d'aller et de retour où
l'esprit le plus familier devient le plus étranger, nous pouvons nous en rapporter à
ce que Freud appelle2das Zeugnis der Sprache, le témoignage du langage, pour
décrire le prototype de la Geistigkeit, de la spiritualité l'air, agité, mouvementé,
a donné son nom à l'esprit; ce souffle d'air qui va et vient, au gré de la foi et de la
science, se retrouve dans la respiration de l'homme, laquelle ne cesse qu'à la mort
l'homme alors « souffle son âme » rend son dernier soupir, à quoi revient le mot de
la fin. Des expressions verbales unzersto'rbare3, indestructibles, qui donc ne sou-
pirent jamais après leur dernier mot, témoignent de la question du dehors et du
dedans en colère, ou défaillant, l'homme est « hors de lui », dit-on en retrouvant
dans les mots trace des formations projectives animistes. A peupler le monde avec
ses tendances affectives, le primitif « rencontre hors de lui ses propres processus
psychiques ». Les mots projettent au-dehors une théorie de la connaissance. Nous
sommes là, dans Totem et Tabou, précisément où des lignes sont restées inexplica-
blement inédites en français le primitif « rencontre hors de lui ses propres pro-
cessus psychiques, tout à fait comme le spirituel paranoïaque Schreber trouva ren-
voyés en miroir ses attachements et ses détachements libidinaux dans les destins des
rayons de Dieu par lui conjecturés4 ». (Et c'est d'ailleurs au miroir que le fol-
klore funèbre fait appel quand il s'assure de la mort pour vérifier que l'esprit n'est
plus dedans, on vérifie qu'il n'a plus son image dans le miroir, c'est-à-dire la buée
du souffle de l'homme.) Le paranoïaque Schreber qualifié d'un jeu de mot sur l'es-
prit, le geistreich paranoïaque, a vécu dans l'impossible dehors de son inconscient,
dans la pensée contre soi de l'objet. « Éditer » ici ces lignes manquantes, c'est bien
autre chose que faire feu encore une fois sur « la traduction »; c'est aborder la ques-
tion de la polémique par son bord le plus sensible. En effet, la reprise, notre reprise
de la description freudienne des rapports du primitif avec les objets du monde, nous

1. Totem et Tabou; G. W., IX, p. 114.


2. « Perspectives d'avenir de la thérapeutique analytique », op. cit., G.W., VIII, p. 112.
3. Totem et Tabou, G. W., IX, p. 114.
4. Totem et Tabou, G. W., IX, p. 13 S.E., XIII, p. 22. Ces lignes manquent à la p. 129 de l'édi-
tion française (Payot, 1951).
DIRE

l'orientons dans le sens d'une mise à l'épreuve du phénomène polémique la polé-


mique, et son droit à faire partie de notre appareil scientifique, mis à l'épreuve de
la magie, observés sous l'angle où les critiques de la « science rigoureuse » sont les
plus aiguës. Car il n'y a aucune raison d'ignorer que la polémique est une pratique
d'origine magique et paranoïaque. Bien au contraire c'est à relever et à comprendre.
A comprendre par exemple sur place, à l'endroit où manquent ces lignes sur Schre-
ber la disparition de ces lignes n'est pas sans évoquer une représentation de la
technique de l'annulation rétroactive, technique de « magie négative » par rap-
port à laquelle la technique de la polémique peut être qualifiée de magie positive
l'annulation rétroactive est dans un rapport avec l'air et avec l'acte, puisqu'elle
vise à effacer le passé même de l'événement, die Vergangenheit selbst, en soufflant
(wegblasen) dessus, c'est ce que Freud appelle un symbolisme moteur, une tech-
nique motrice. C'est pratiquement à l'inverse que s'exerce la technique polémique
si elle vise le passé de l'événement, c'est pour y rapporter le problème terminolo-
gique initial, problème de nomination; et le mouvement qu'elle effectue ne s'exerce
pas sur l'événement mais sur la part mentale engagée dans la recherche de l'événe-
ment. Il n'en reste pas moins que cette part mentale porte hors de soi ce qui res-
sort du dualisme primitif pendant le temps de sa recherche. On sait que c'est la
personne frappée de deuil qui développe le plus typiquement un conflit, une atti-
tude ambivalente entre deux termes d'une opposition dès lors susceptible d'être
placée en dehors. Est-ce trop dire que la polémique est une pratique, un travail du
deuil? A coup sûr, c'est dire le cas de sa figure comme suite d'une séparation quand
cette séparation est celle de Freud et de Jung.
Prendre en compte l'origine animiste d'un mode de recherche et de produc-
tion psychanalytiques ne retire rien à sa valeur. On est là tout à fait assuré de l'or-
thodoxie du propos, discuté par Freud dans le Nachtrag, la postface au Président
Schreber, où c'est la naissance même du principe d'amplification de l'ontogenèse
par la phylogenèse qui conclut l'ensemble de l'étude laquelle est donc à relire avec
cela comme introduction, à savoir que le mécanisme de la paranoïa n'ôte pas à ce
qui s'en dit la possibilité de représenter en vérité un fonds commun à l'enfant, au
névrosé, au primitif et à la civilisation. Ou encore, dans l'article sur la Négation,
cette variante topologique de portée générale ce qui mérite l'admission dans le
dedans doit être dans le monde extérieur. La nature magiquo-paranoïaque de la polé-
mique ne peut pas plus en dévaloriser l'exercice que la nature primitive de l'exer-
cice intellectuel ne pourrait le faire pour ce qui le concerne; on ne récuse pas l'ac-
tivité intellectuelle parce que sa forme (forme« Aktou forme« Tâtigkeit »), qui
est de nature sexuelle, porte l'homme à la surestimer jusqu'à croire (à la toute-puis-
sance de sa pensée). On ne récusera pas non plus l'exercice polémique sous le prétexte

1. Inhibition, Symptôme et Angoisse, p. 40, P.U.F., 1971; G.W., XIV, p. 149.


L'AVENIR DES MOTS

que sa nature animiste porterait l'homme à le mésestimer; à le tenir pour l'extérieur,


pour l'étranger de la pensée scientifique. La psychanalyse elle-même tomberait d'ail-
leurs sous le coup d'une telle récusation, au sens où, comme technique, elle a un pré-
curseur la magie, die erste Vorlaiiferin unserer heutigen Technik'.
La polémique, en tant qu'elle est conflit mis au-dehors, est le nom d'un authen-
tique processus psychique et le nom de sa reprise par un produit théorique. Cela
seul suffirait à lui donner un statut en psychanalyse, à une condition cependant
qu'elle soit maniée par à vrai dire qu'elle manie des psychanalystes « véri-
tables ». On nous sera reconnaissant de ne pas entrer dans la question de savoir ce
que c'est qu'un véritable psychanalyste. Freud a répondu à cette question, à lui
posée par Groddeck tenons pour non négligeable que la définition d'un psycha-
nalyste le place dans ce que Freud a appelé die wilde Heer 2, traduit couram-
ment par « la horde sauvage », ou plus nettement par « la troupe sauvage ». Est-il
besoin d'en tenir pour la métaphore combative ou militaire pour relever que Heer
n'a qu'un sens dans le Sachs Villatte l'armée (au reste, Freud n'a pas utilisé
d'autres mots que Heer pour parler d'armée là où il l'a fait, notamment dans Psy-
chologie collective et analyse du mot) 3. Le psychanalyste, membre de « l'armée
sauvage », est, là, prêt à donner du poète épique une représentation adéquate à
nos temps modernes, dans la situation qui est la sienne d'être un intermédiaire entre
la représentation d'un combat et la représentation d'un vocabulaire qui infiltrent
toutes deux la pensée contemporaine.
Ces restes de fonctionnement primitif, voilà de quoi expliquer qu'élaborer le
phénomène polémique nous mène directement dans le champ de l'« Ur » et du
« Grund », en particulier celui de la Grundsprache et du symbole, en une succession
de notations connues', que nous rappellerons, pour les situer dans la question du
dehors et du dedans. Du dedans, du rêve, émergent des éléments qui parlent une
langue depuis longtemps perdue les symboles, et qui font du rêveur l'égal d'une
« femme de ménage née en Bohême» qui « parlerait couramment le sanscrit ». Ces
éléments muets du rêve, ces stummen Traumelemente prennent en compte une
Lilcke théorique, un vide, un hiatus théorique, sans pour autant le remplir. (Le plein,
voilà le soin qui sera laissé à la langue maternelle et au recours qu'on peut y faire
qui marque au sceau du manifeste la représentation usuelle du dehors et du dedans.)

1. Nouvelles conférences sur la psychanalyse, G.W., XV, p. 178; cf. également Moise et le mono-
théisme.
2. Lettre à G. Groddeck du 5 juin 1917 in Ça et moi, Gallimard, 1977. Der Mensch und sein
Es, Limes Verlag, 1970.
3. Le « Heer corrigé par le « Wilde », c'est, dans le champ mythologique, la « chasse sauvage ».
4. On se réfère là à « La dixième leçon » de l'Introduction à la psychanalyse; à Einige Nach-
tràge zum Ganzen der Traumdeutung (1925), G.W., 1, p. 569, non traduit; et à la « Révision de la
science des rêves » in Nouvelles conférences sur la psychanalyse, Gallimard.
DIRE

Le mot, par où se désigne ce que Freud appelle le rapport symbolique, et qui ne


prend corps, comme l'écrit Lacan', « que d'être la trace d'un néant et dont le sup-
port ne peut dès lors s'altérer », est témoin une fois pour toutes de ce rapport symbo-
lique il se moque des Sprachgrenzen, des frontières linguistiques. Le bois symbolise
la mère quelle langue maternelle serait assez insensée pour mettre dans les rêves
de son enfant une correspondance aussi inouïe que celle qui est établie, une fois pour
toutes, entre le Holz allemand (le bois), le madeira portugais (le bois) et le mater
latin la mère; matière dont toute chose est faite. Le symbole dans le rêve, si le rêveur
n'en peut rien dire, c'est qu'il est YÛberrest, la survivance, l'outrance des restes de
la langue de fond, de la Grundsprache; restes d'une création délirante dont Freud a
fait un concept scientifique. Et s'il faut situer la langue maternelle par rapport à
la langue de fond, nous dirons, en rappelant que le héros du poème épique agit avec
la complicité de sa mère, que le territoire de la langue maternelle c'est die Mltrchen,
les contes; die Mythen, les mythes; die Sprilchen, les adages; die Lieder, les chants;
et le Sprachgebrauch, l'usage langagier, soit les formes pleines de ce qui est hiatus
théorique. Les formes complices qui accueillent ce que Freud appelle aussi die alte
Wortidentitât, l'ancienne identité des mots, leur identité sexuelle, qui fait en retour
vaciller qui l'accueille. Le Sprachgebrauch, l'usage langagier, est en équilibre ins-
table entre le familier d'une langue maternelle qui donne à penser pleinement les
lacunes de l'entendement, et l'étranger préposé dans le sujet par la Grundsprache.
La langue maternelle, soit les mots du Sinn, du « sens », il n'est pas sûr que ce soit
celle que parleraient les Déesses mères du néant faustien, qui laissent le sujet dans la
solitude lacunaire.
L'ancienne identité sexuelle des mots on sait le recours que Freud a fait à
la théorie de Sperber (théorie qui a coûté au philologue sa carrière universitaire),
soit pour confirmer ses observations sur les symboles dans l'Interprétation des rêves,
soit pour asseoir un programme psychanalytique dans l'Intérêt de la psychanalyse 2,
soit encore pour donner une portée scientifique à la « langue de fond » du président
Schreber, dans l'Introduction à la psychanalyse. Pour Sperber, et de façon concor-
dante pour Freud, les premiers Sprachlaute, sons parlés, ont servi d'appel au par-
tenaire sexuel. Dans l'Urzeit, le temps originaire, die Urworte, les mots primitifs,
se sont rapportés à des objets sexuels; puis ont perdu ce sens en s'appliquant à des
activités et des objets non sexuels. Ferenczi a fourni une clinique de cela (« Les mots
obscènes » 3) après avoir régné sur l'Olympe des amours enfantines, les mots
reviennent rabaissés à la forme démoniaque de l'obscène. C'est que « les enfants
traitent les mots comme des objets » (Ferenczi s'appuie là sur une remarque de

1. Jacques Lacan, « Fonction et champ de la parole et du langage » in Écrits, Seuil, 1966.


2. Traduit et commenté de façon exemplaire par Paul-Laurent Assoun; Retz, 1980.
3. Sandor Ferenczi, Œuvres complètes, tome I, Payot, 1968.
L'AVENIR DES MOTS

Freud'), et les objets des enfants sont ceux de leur plaisir. L'étude de la « grande
poussée du refoulement » montre qu'à un stade primitif (ici de l'ontogenèse) les
caractéristiques érotiques des mots obscènes s'étendaient à tous les mots. Nous
dirons que si la parole peut vouloir désoeuvrer les mots, il n'y a en fait pas de mots
désœuvrés il n'y a que des mots malins. D'avoir été à l'origine un appel sexuel,
aucun mot n'a réchappé, c'est une des leçons quotidiennes de la psychanalyse. Et
c'est sans doute d'avoir été érigés à même la sexualité que les mots doivent, par la
grâce du poète épique, d'avoir hérité de la place, laissée vacante, du père primitif
assassiné. Ceci est la leçon de toute une analyse.

L'action pourra commencer, écrivions-nous plus haut elle a commencé dès


l'origine. Le Tât du début, référence faustienne, ce meurtre du père nous pousse à
dire, et à dire qu'à l'origine il n'y a que de l'après-coup. Le temps de l'origine est un
temps agi; dans le Tat s'est résorbé tout ce qui l'a précédé, y compris un hypothé-
tique déjà-là de la pensée. Le constat est fondamental; c'est celui de l'existence d'une
butée freudienne, que l'on ne peut appréhender que par l'usage des mots de Freud.
Il est bien clair qu'en posant la nécessité d'un tribut à payer aux mots de Freud, on
bascule d'abord dans une sorte d'aporie circulaire l'origine de la psychanalyse
a son modèle réduit dans les conditions de sa description par Freud, description dont
l'originalité est de pouvoir se replier sur ses propres mots, qui sont, en tant que mots,
sur le modèle de l'acte initial, dont la conception s'est faite sur le moule de la scène
originaire, elle-même (re)construite selon un plan psychanalytique. Et pourtant
la préoccupation existe, chez Freud, d'une altérité, située dans l'origine, et préci-
sément à la fois dans le dehors et le dedans soumise à ce qui a précédé l'histoire
du sujet aussi bien qu'à la faculté de la conserver en mémoire, de ne pouvoir faire
autrement que de la conserver; altérité toujours en perspective, toujours hors d'at-
teinte cet Autre, der Andere, dont on sait que Freud l'a orthographié avec la
majuscule, et l'a lui-même souligné2, cet « Autre préhistorique et inoubliable que
nul n'arrive plus tard à atteindre », à erreichen, à rejoindre et à égaler. Cet Autre
(qu'on chercherait en vain dans la traduction française), les mots de Freud en sont
pour nous la mémoire. Mémoire vivante et non banque de données; mémoire quali-
fiée par l'ancienne Wortidentitât, l'ancienne identité sexuelle des mots, mémoire
en lutte avec ce qu'elle garde, mémoire de la lutte.
Jean-Michel Rey a écrit sur ce caractère des mots de Freud un livre fondateur

1. S. Freud, Le mot d'esprit et ses rapports avec l'inconscient, p. 197, Gallimard, 1979.
2. Lettre à Fliess du 6 décembre 1896, in Aus den Anfangen der Psychoanalyse, p. 156,
S. Fischer Verlag, 1975.
DIRE

Des mots à l'œuvre livre dont la qualité n'est pas d'être adroit, au sens où c'est
un livre de redites; des redites qui sont les témoins du fait que l'essence du mot freu-
dien ne s'expose ni d'un trait ni d'un cœur légers. L'essence du mot freudien, c'est-
à-dire son pouvoir de rétorsion qui fait que le texte de Freud « doit se lire comme la
description d'un combat incessant avec les mots contre les mots, comme le lieu d'une
polémique interminable, comme l'espace d'une contradiction maintenue ». Ce que
montre l'auteur avec l'exemple des mots« Unheimliche» et « ûbersehen », c'est
que le mot et le processus qu'il désigne sont dépourvus d'un noyau de sens cela en
barre la parfaite lisibilité et la transparence parfaite. Le noyau de sens, c'est l'idéal
du concept, il en assure la portée généralisable, et fait du mot un terme, une borne
entre deux régions voisines dès lors bien distinctes. Or le concept est retors en psy-
chanalyse, où l'avancée théorique ne se fait pas sans volte-face, sans l'amorce d'un
retour vers l'origine de la théorie concernée, sans la production, ainsi, d'un non
liquet, d'un indécidable quant aux frontières des lieux métonymes de cette théorie.
« Les mots, dit J.-M. Rey, mettent en question la découpe dont ils sont l'effet. »
Dans le champ de notre étude, nous dirons que les mots font un retour polémique
sur le sens de leur usage, quand ce sens et cet usage visent à l'unité, c'est-à-dire
quand le concept devient l'instrument de la croyance. Le mot est pris entre le
vouloir beseelen, animer, et le vouloir entgeistern, déspiritualiser 2, et met en garde
qui en est convaincu, contre l'« appât de l'unité », die Lockung der Einheit 2. On est,
par cette mise en garde, renvoyé à une époque paradoxale, où nous dirions que tout
était « Ùber », outré en une confusion, en une concordance, dans l'objet extérieur,
du plus étranger et du plus familier. C'est vers cette préhistoire que renvoie le mot,
pour un voyage polémique. L'« esprit » du mot a été attaché au service de l'objet
extérieur, et ce qui reste de cette adhérence originaire ne se laisse pas porter par le
sens sans quelque révision de ce sens. L'ù'bersehen qui désigne à la fois l'ultra-vu et
ce qui manque à être vu, procède par divisions et renversements théoriques.
Voilà, semble-t-il, notre aporie révoquée. et reconvoquée la butée, en psycha-
nalyse, telle que les mots de Freud l'ont inventée et telle qu'ils donnent à la repré-
senter, est frappée d'un coefficient d'irrésolution, de suspension (pour renoncer ici
au néologisme d'« indécidable ») qui laisse du mouvement aux champs théoriques
qu'elle est sensée contenir, et qui est comme l'écho d'une retenue initiale. Il reste
que cela, seule la pratique des mots du texte allemand original permet de le décrire
avec la conviction convenable.
Ce serait ici l'occasion et le moment de faire s'exercer l'attente et les représen-
tations d'attente, les Erwartungvorstellungen, cependant nous préférons aller plus
avant sur un chemin où plus cela devient clair et plus c'est étrange. L'aide, nous

1. J.-M. Rey, Des mots à l'œuvre, Aubier Montaigne, 1979.


2. Lettre de Freud à G. Groddeck, du 5 juin 1917, op. cit.
L'AVENIR DES MOTS

l'attendons d'une difficulté supplémentaire car « on casse plus facilement deux noix
l'une contre l'autre ».
La difficulté supplémentaire revient aux questions que soulèvent ce que nous
avons appelé une « retenue initiale ». Ce que nous pouvons en dire pour le moment
trouve à s'imaginer avec l'exemple, que donne Freud, de l'observation rétrograde
de deux végétaux, le pommier et le haricot, que le français traduit, on ne sait pour-
quoi, par le poirier et la fève « Imaginez' que nous n'ayons aucun moyen d'observer
le développement de deux plantes dicotylédones à partir de leur graine respective,
mais que nous puissions dans les deux cas suivre leurs développements par la voie
inverse, c'est-à-dire en commençant par l'individu végétal complètement formé pour
finir par le premier embryon n'ayant que deux cotylédons. Ne pas conclure
qu'il s'agit là d'une identité réelle et que la différence spécifique entre le pommier
et le haricot n'est introduite dans les plantes que plus tard. » Et ne pas s'étonner si
der ruckstreitende Charakter der Analyse, si le caractère rétrograde de l'analyse
« aboutit en dernier lieu à des unbestimmbaren Momente, à des facteurs indéfinis-
sables, pour le moment ».
Façon pour nous de dire que la retenue initiale est à mettre au compte de la magie
des mots, dont les conséquences ont, quand elles n'en sont qu'à leur tout début,
une allure parfaitement « dicotylédone ». C'est cela qu'il nous faut maintenant
affronter, cette magie et son ambiguïté initiale et les retours de cette ambiguïté
dans les stades les plus achevés du développement de la plantule.

L'ambiguïté de la magie des mots est sensible dans ce qui s'en développe pour
la pensée; à savoir deux ordres de pensée, contradictoires, qu'on ne ramènerait pas
sans les désorganiser à la Sinnlichkeit du matriarcat et à la Geistigkeit du temps des
pères de famille. Deux ordres de la pensée qui sont d'une part celui de la religion
et de la philosophie, et d'autre part celui de la science, dont la psychanalyse est le
porte-parole (c'est du moins le droit que Freud réclame pour elle 2) puisque c'est à
elle que revient l'étude scientifique de ces ordres de pensée. Sur cette étude même
agit et réagit l'objet, car les mots du constat psychanalytique sont des objets bifides,
fendus, et on ne pourrait décider abruptement de l'infiltration du langage par la
magie même qu'il décrit; langage par lequel l'animisme (ou le pré-animisme dont la
magie est la pratique nominative) est toujours lebendig als Grundlage 3, vivant
comme fondement. Le mot est des deux côtés en effet du côté de la croyance, dont
1. Introduction à la psychanalyse, p. 305, G.W., XI, p. 336, S.E., XVI, p. 325.
2. « D'une conception de l'univers », in Nouvelles conférences sur la psychanalyse p. 209,
GW, XV, p. 171.
3. Totem et Tabou, G.W., IX, p. 96.
DIRE

la puissance va et vient entre la superstition banale et la religion, et travaille au pas-


sage la philosophie; c'est-à-dire du côté où n'importe quel argument est en droit
opposable à n'importe quel autre, qu'il s'agisse de tout comprendre ou de tout croire.
Et du côté de la science et de la place qu'y tient la psychanalyse; qu'y tient malgré
tout la psychanalyse car c'est en plus d'un endroit que Freud a revendiqué cette sin-
gularité qui consistait pour l'analyse et pour son auteur à « oser prendre, contre la
protestation de la science rigoureuse, le parti des Anciens et de la superstition' ».
On donne l'impression de dire la psychanalyse, pour qui croit penser, il n'y a
que ça! Et en vérité, on le dit, mais non sans être à nouveau dans l'ambiguïté, non
sans être dans la faille même de l'objet. La contrainte des mots par le sexuel, qui
fait que tout n'est pas pensable, fait aussi que ce qui est pensable triomphe ou périt,
et que la toute-puissance de la pensée, c'est aussi bien cesser de penser la cuisinière
avec qui le maître de maison a engagé une relation amoureuse se surpasse ou refuse
de s'occuper de ses fourneaux.
Les mots ont triomphé, là où les fils avaient échoué. Les mots ont triomphé et
c'est sous leur rayonnement que s'« introduit » la psychanalyse quand, dès les pre-
mières pages 2, Freud écrit « Les mots faisaient primitivement partie de la magie,
et de nos jours encore le mot garde beaucoup de sa puissance de jadis. » Ils tiennent
sous leur coupe le bonheur et le désespoir, mais aussi le jugement et la décision que
le conférencier entraîne chez l'auditeur, et YÙbertragung du savoir, le transfert,
la transmission de la science, est aussi à la merci des mots. En 1905, également, la
psychanalyse était introduite de la sorte, au sens très précis où Freud faisait porter
à la magie du mot ce qui l'avait, lui, introduit à la psychanalyse l'hypnose. Il faut
lire ce texte de 1905, Psychische Behandlung (Seelenbehandlung) 3, pour prendre la
mesure de ce qui manquera toujours à notre expérience, à savoir la conviction abso-
lue du pouvoir des mots, que Freud avait acquise par la pratique par sa pratique
de l'hypnose. Le pouvoir du « mot nu » Durch blo/ie Worte, à travers les mots
nus, les StOrungen, les perturbations corporelles et mentales subissent un Beseiti-
gung, une élimination, à tout le moins un éloignement, par un traitement qui trouve
sa source dans « l'âme » et dont les Mitteln, les méthodes agissent sur l'âme de
façon unmittelbar, immédiate. Le mot, l'immédiateté de son action, et cette action
c'est-à-dire l'éloignement de ce qu'il interpelle tels sont les éléments d'une défini-
tion de la magie. « Le profane aura le sentiment qu'on lui demande de croire à la
magie, et il n'aura pas tort. » Die Worte unserer tâglichen Reden, les mots de notre
discours quotidien ne sont rien d'autre qu'une magie atténuée. Mais, poursuit Freud,
il nous faudra suivre un Umweg, un chemin détourné, pour expliquer comment
1. Délire et rêves dans la Gravida de Jensen, G.W., VII, p. 31.
2. Introduction à la psychanalyse, G. W., XI, p. 9.
3. Traitement psychique (traitement mental). Non traduit en français; S.E., VII, p. 283,
G.W., V, p. 289.
L'AVENIR DES MOTS

la science est sur le point de rendre aux mots au moins une partie de leur pouvoir
magique d'autrefois. Le traitement de la magie par la science est là, dans cet Umweg,
ce chemin détourné, et dans le renversement de l'immédiateté en détour, de l'unmit-
telbar en Umweg. Ce retournement, cette volte-face dit toute l'entreprise psychana-
lytique, qu'il s'agisse de l'écrire ou de la pratiquer ou encore de la lire. Cette volte-
face dit de la sorte la faillite du mot dans le temps où sa puissance est reconnue,
dit que le mot a affaire à ses propres enchaînements. D'entrée, Freud donne de cela
une autre saisie, en commençant son texte par cette définition, inégalée, de Psyché
« Psyché est un mot grec. » C'est-à-dire d'abord un mot. Et le traitement psychique
des mots, sur le sens desquels il convient de s'interroger, non qu'ils signifient trai-
tement des troubles mentaux, mais traitement dont la source et l'objet sont Psyché.
Telle est la représentation de l'unmittelbar la source n'est pas différente de l'objet,
entre les deux nulle médiatisation. Et la méthode c'est le mot, avant tout; et
l'outil encore le mot. Ein solches Mittel ist vor allem das Wort, und Worte sind
auch das wesentliche Handwerkzeug der Seelenbehandlung.
La représentation de l'Umweg, c'est à la fois le reste de l'article qui la donne,
et c'est l'article lui-même, en tant que n'y figurent ni le mot sexualité ni le mot
psychanalyse; mais sexualité et psychanalyse sont les voies obligées qui s'offriraient
à qui aurait fait le détour. Ce détour est celui-là même que nous avons indiqué en
proposant que la polémique soit un mouvement qui, à partir d'une question de mots,
récuse la logique d'une avancée économique, et se porte en direction de l'originaire
(ici à la fois l'origine du mot la magie, et de la psychanalyse l'hypnose), jusqu'au
point de la plus forte tension avec ce dont il s'agissait au départ de l'Umweg. La
voie antérograde peut alors se décrire, et elle découvre des points de vue impré-
visibles. Un ouvrage, devenu populaire, et lu généralement à contresens, ne répond
pas à une autre description que celle-là c'est le très polémique Vocabulaire de la
psychanalyse. Rien de surprenant dans le fait que les auteurs de cet ouvrage aient
produit simultanément une étude sur l'originaire'. Un tel mouvement est aussi,
banalement, celui de la cure; dans ce cas, comme dans celui de la production théo-
rique par la polémique, si on était d'un camp au départ, on est amené à l'arrivée à
poser la question des camps, car ce mouvement ramène aussi avec lui des questions
en forme de plantules dicotylédones; des questions « apathiques », au sens que
Lyotard donne à ce terme 2.
Psychische Behandlung (Seelenbehandlung), qui a paru dans un ouvrage collec-
tif, Die Gesundheit, La santé, est l'un de ces textes de propagande dont on connaît
de nombreux exemples chez Freud Freud produit un Programmschrift, un écrit-

1. J. Laplanche et J.-B. Pontalis, Vocabulaire de la psychanalyse, P.U.F., et « Fantasme origi-


naire, fantasmes des origines, origine du fantasme » in Les Temps modernes n° 215, avril 1964.
2. J.-F. Lyotard, op. cit.
DIRE

programme, chaque fois qu'il porte hors du cercle psychanalytique ou hors des
frontières (géographiques) une réflexion qui engage sa découverte. C'est le cas de
ce texte, c'est le cas de l'Intérêt de la psychanalyse (1913), ou d'Une difficulté sur le
chemin de la psychanalyse (1917). De façon plus large répondent également à cela
les Cinq leçons (1910), On Psychoanalysis (1911), l'Introduction (1916). De même
sont des textes programmatiques La Contribution à l'histoire du mouvement psy-
chanalytique (1914), la Selbstdarstellung (1925) et le texte sur l'analyse par les
non-médecins (1926). Bien que notre propos ne soit pas de recenser ces manifestes,
nous devons cependant citer aussi les trois écrits sur la guerre et sur la mort (nous
conclurons avec l'un d'entre eux). Notre propos n'est pas non plus de faire la théorie
de ces manifestes; nous remarquerons cependant qu'ils ont en commun certaines
qualités l'excitation de l'écriture; des plis dans l'exposé qui recèlent des représen-
tations valables tant pour le texte en totalité que pour la psychanalyse dans son
ensemble; une visée, actuelle pour le temps où s'écrit le Programmschrift, et qui est
visée polémique; un questionnement en direction de l'origine, y compris l'origine de
la psychanalyse, et rares sont ceux d'entre ces écrits où la référence à Breuer ou
à Charcot n'est pas nominale. Enfin, tous peuvent répondre à ce que P.-L. Assoun
souligne excellemment dans sa préface (pour le texte qu'elle concerne') ces écrits-
programmes sont des écrits-frontières. Ce qui n'est pas pour nous surprendre,
puisque nous avons été obligés de mettre la question de la frontière au cœur de notre
étude sur la polémique. En 1938 Freud franchit une frontière, et les quelques mots
qu'il dit au journaliste anglais font, une dernière fois, retour à Breuer; le moment
est dramatiquement polémique, à Berlin les membres de la société psychanalytique
ont de sérieux problèmes terminologiques ils n'ont plus le droit de prononcer
« complexe d'Œdipe », ils ont à chercher des synonymes. La base de leur travail
est Mein Kampf, sur la demande explicite du Reicksfûhrer IY Goring. C. G. Jung
s'est expatrié pour devenir leur président. Illustration sévère d'une vieille mise en
garde de Freud « d'abord on cède sur les mots, et puis par degrés aussi sur la
chose », man gibt zuerst in Worten nach und dann allmdhlich auch in der
Sache 2.
Question de frontière, aux éclats multiples. Ainsi, si quoi dire est préoccupation
internationale, et à la mesure de toutes les bouches, en revanche comment le dire
est question frontière. Il y a peu, la question était écrire; dans un temps encore
plus proche lire. Questions frontières là encore, au sens où Granoff dit de la pro-
duction des textes et de leur lecture qu'« il n'est pas sûr que pour nous analystes
en cette fin de siècle elle ne soit pas la question principale. Car elle est aux origines
de ce qui fait que nous sommes des analystes (le texte freudien) et cruciale car elle

1. P.-L. Assoun, préface à L'intérêt de la psychanalyse, op. cit.


2. Psychologie collective et analyse du moi, p. 110, Payot, G.W., XIII p. 99.
L'AVENIR DES MOTS

donne les tracés des lignes qui fragmentent le mouvement analytique de nos jours ».
Écrire, lire, dire. Trois questions que la presse du temps pose avec une précipi-
tation dont l'effet alimente le « quoi » et fait pression sur la question du « com-
ment »; du comment le dire, à quoi se mesurent patients et analystes, et à quoi ils
sont aussi étrangers les uns que les autres. C'est à traiter la question de l'étranger
que peuvent être modifiées la question des frontières et les questions-frontières, ce que
nous introduirons en revenant encore aux mots de Freud, d'abord au sens où
Mikhail Bakhtineremarque ce « trait stupéfiant depuis l'antiquité la plus reculée
jusqu'à nos jours, la philosophie du mot et la réflexion linguistique se fondent spé-
cifiquement sur l'appréhension du mot étranger (.). Ce rôle organisateur grandiose
du mot étranger a eu pour résultat (.) le fait que le mot étranger s'est fondu avec
l'idée de pouvoir, l'idée de force, l'idée de sainteté, l'idée de vérité ». Or, ne pas
revenir aux mots de Freud, ne pas repasser sans cesse par eux, c'est croire sans
Umweg, sans détour, à leur pouvoir, à leur force, à leur sainteté, à leur vérité. Faire
l'économie de l'Umweg, c'est laisser la magie des mots entraîner sans contrepartie
l'ensemble de la pensée, en psychanalyse; et c'est du même coup poser sur Freud un
tabou, qu'on respectera en n'allant pas y voir, et y voir de près; c'est croire que
Freud possède le secret sacré de l'origine. Tout au contraire, l'usage des mots de
Freud parce que c'est la rencontre intempestive non avec l'objet dont se dérobe
le mot, mais avec cette dérobade même, on ne peut pas le critiquer au plan où il
serait l'usage d'une maîtrise de la question de l'origine qui deviendrait connue,
fixée, nommable. Le texte de Freud n'est pas tabou, mais qui ne fait pas sans
relâche l'expérience des mots de Freud s'expose sans recours à l'effet du tabou sur
ce texte l'étrangeté de cet effet est telle que sa réversion ne sait tarder, sous la
forme « je suis l'étranger dans la maison de Freud », renvoyée tout aussitôt à
autrui l'étranger est dans la maison. Voilà un fantasme dont les variétés indivi-
duelles rendent bien compte du champ qu'on entend se donner quand on est et
qui ne l'est l'étranger de Freud. Ce fantasme donne parure à l'arrivée de l'étran-
geté dans le sujet lui-même, comme en témoignent l'effervescence des peurs aux âges
d'évolution et d'involution de l'activité libidinale génitale.
Pour l'effroi de ce dont il est ici question, il n'y a pas d'âge. Il convient là de
rappeler avec quel souffle Lacan plaçait la psychanalyse tout entière sous le signe
de ce dont on se veut l'étranger pour n'en pouvoir supporter l'effet apotropaïque
« Tel est l'effroi qui s'empare de l'homme à découvrir la figure de son pouvoir qu'il
s'en détourne dans l'action même qui est la sienne quand cette action la montre
nue 3. » Or si nul n'échappe à « l'apotrope », nul n'est tenu de s'y abandonner.
1. Wladimir Granoff, intervention à l'APF, in Documents et Débats n° 18, décembre 1980.
2. Mikhail Bakhtine, Le Marxisme et la philosophie du langage, Éditions de Minuit, 1977.
Cité par J.-M. Rey. op. cit.
3. Jacques Lacan, « Fonction et champ de la parole et du langage », Écrits, Seuil, 1966.
DIRE

C'est là que chacun, pour soi, cherche là aussi que cette recherche tourne à la quête
si le chercheur n'a pas pris dès avant sa rencontre avec l'analyse la mesure de sa
propre fermeté. C'est avec cette même fermeté qu'il reconnaîtra qu'il y a des maîtres
à penser, sauf à se croire le maître de sa propre pensée, en une réfraction du fan-
tasme « l'étranger est dans la maison ».
Les pudeurs, les réticences, les marques du respect, où qu'elles se portent dans
l'abord du texte de Freud, ne se portent jamais qu'en famille. Elles contraignent à
laisser en l'état les interrogations sur l'origine et à manquer de voir qu'y est impli-
quée une structure de l'interrogation, dont nous pensons avoir décrit la singularité
chez Freud et comment cette singularité mène à une logique du bord et au bord de
la conclusion du texte qui se saisit de la famille et de l'étranger Das t7H/ze!'yM/c/!e,
l'inquiétante étrangeté « De la solitude, du silence et de l'obscurité nous ne pou-
vons rien dire, si ce n'est que ce sont là vraiment des facteurs de la production de
l'angoisse infantile qui ne disparaît jamais chez la plupart des hommes. » Ces
Momente, ces facteurs, sont ceux-là mêmes qui assaillent l'homme primitif, et contre
lesquels il lutte par la magie des mots. (Quand tu parles il fait clair, dira l'enfant
apeuré par l'obscurité.) Sont ceux-là mêmes contre lesquels s'insurge le premier
poète épique, le nostalgique du temps du père primitif; la solitude, le silence et
l'obscurité sont les trois gardiens primitifs des mots, auxquels les mots échappent;
les trois gardiens de l'avenir des mots, les trois bords des mots, où mène toute polé-
mique. Tel que cela sera l'objet d'une redite (parmi d'autres) dans Freud « Faute
de pouvoir voir clair, nous voulons à tout le moins voir clairement les obscurités'. »
Ce bord qui s'imposerait comme élément du processus de théorisation en psycha-
nalyse du fait que Freud en a fait un outil, en se voulant « ~!OMO!JeMt~c/: et
einseitig » 3, monoidéique et unilatéral, il reste à le définir au plan de la polémique
autrement qu'en laissant ce soin aux pressions qui s'exercent sur lui de part et
d'autre, lui donnent sa forme et son tracé du moment. Aussi bien Freud met-il le
Verwischt der Grenze, l'effacement des frontières, en rapport direct avec l'inquié-
tante étrangeté, explicitement dans le champ de l'animisme. Ce dont J.-M. Rey fait
la lecture l'Unheimliche a « pour effet de distendre le rapport d'un domaine à son
extérieur le plus proche a
Ce bord il reste à lui reconnaître une spécificité plus dramatique qu'historique,
dont les coordonnées échappent à l'appel des circonstances. Pour cela, il n'est pas
besoin d'aller très loin, mais il est besoin d'y aller. Il est besoin de faire le pas que
fait Œdipe, dans la solitude, le silence et l'obscurité, lorsque aveuglé il ne peut

1. Inhibition, Symptôme et Angoisse, p. 48, G.W., XIV, p. 155.


2. Lettre à Fliess du 7 février 1894, Aus den Anfangen der Psychoanalyse, S. Fischer.
3. Lettre à Putnam du 8 juillet 1915, Sigmund Freud Briefe 1873-1939, S. Fischer.
4. J.-M. Rey, op. cit.
L'AVENIR DES MOTS

plus que penser au meurtre et à l'inceste, à ce que Freud appelle, dans un autre
contexte', l'enfant de la nuit, le Kind der Nacht. Or l'enfant de la nuit est né une
fois pour toutes, et renaît chaque nuit. Le drame s'est joué pour chacun une fois
pour toutes nous avons affaire à ses retours dans la pensée, à la pensée de ses
retours. Telle est la base d'un sentiment qui envahit l'homme quand fait retour ce
qui passe. Le sentiment de la fugitivité, de la finitude, de la caducité, de l'éphémère
on n'aura jamais fini de traduire Vergtinglichkeit 2 ce qui passe.
Texte de propagande; texte dont la polémique, gravement, se déploie sur et avec
le Vaterland défaillant, la patrie en faillite; le plus beau texte de Freud au sens où
la beauté est le produit du Sinn par le Geist, le produit du sensuel par le spirituel et
où l'article constate la destruction de la beauté des choses par die bosen Geister, les
esprits mauvais Vergltnglichkeit écrit la mort et la renaissance de l'enfant de la
nuit. Freud s'y fait accompagner par un Dichteret par des poètes Schiller, salué
deux années de suite dans la correspondance avec Abraham, comme pour deux
retours anniversaires4 de cette promenade d'août 1913 qui ouvre l'article Vergan-
glichkeit «Que sont les espoirs, que sont les desseins die der Mensch, der t~r~ïM-
gliche macht, de l'homme, être éphémère ». Et Goethe, à qui le texte est dédié, parce
que Freud l'écrit pour un volume collectif qui glorifie l'Allemagne en guerre, Das
Land Goethes, et parce que Goethe aura fermé le Second Faust sur ces vers

Alles fergd!ng/c/ze Tout ce qui passe


Ist nur ein Gleichnis; N'est que symbole;
Das ~ZM/~M~C~C; L'imparfait
Hier wird's Ereignis; Ici trouve l'achèvement
Das Unbeschreibliche, L'indescriptible
Hier ist's getan 5. Ici est fait.

Ce qui reste de ce qui passe, quand c'est la guerre qui est passée, et que le Land,
mortifié, n'est plus que le Grund, ce sont les mots; ceux de Goethe, qui disent le

1. Nouvelles conférences sur la psychanalyse, G.W., XV, p. 18.


2. Verganlichkeit, novembre 1916, Revue française de psychanalyse, 1956, n° 3, et l'Energu-
mène n~ 12-13, S.E., XIV, p. 305, G.W., X, p. 358.
3. On a voulu reconnaître (cf. H. Lehmann, « A conversation between Freud and Rilke », The
Psychoanalytic Quarterly, vol. XXXIII, 1966, p. 423) Rainer Maria Rilke dans le « jeune et déjà
célèbre poète » de la promenade dans les Dolomites en août 1913, Rilke et ses obsessions. Mais rien
n'est moins sûr, sauf erreur de date quant à celle de cette promenade, car Freud n'a connu Rilke
qu'en septembre 1913. (Quant à identifier Lou Andreas-Salomé dans « l'ami taciturne c'est faire
une faute de genre la compagnie est celle de eines schweigsamen Freundes, d'un ami taciturne et
masculin.)
4. Août 1914, juillet 1915.
5. Das Ewig-Weibliche/Zieht uns hinau. L'éternel-féminin/nous entraîne en haut.
DIRE

futur antérieur. Le premier poète épique, en donnant aux mots la succession du père
assassiné, leur a inventé un temps nous vivons, depuis, l'avenir des mots, dans
une sorte de futur antérieur. Nous aurons vécu l'avenir des mots; cela n'aura pas été
sans quelque mélancolie.

MICHEL GRIBINSKI
John Forrester

DU SUBLIME AU RIDICULE

Si nous acceptons que la psychanalyse représente une nouvelle façon de dire,


est-il alors possible de reconstruire, d'une manière déductive, son histoire? Peut-on
recourir à cette histoire pour mettre à l'épreuve une hypothèse touchant sa consti-
tution ? Le fameux « retour à Freud » semble dépendre de la conviction que l'on
trouvera, ou qu'on retrouvera, dans les textes de Freud, une fois déchiffrés et inter-
prétés, la méthode dans sa pureté. Une telle entreprise ne sera pas sans conséquence
pour les formes du dire, les pratiques linguistiques, qui précédèrent Freud. Inver-
sement, ces pratiques d'avant-Freud éclairent-elles les innovations de Freud?
Récemment le caractère novateur du travail de Freud a été mis en question.
Frank Sulloway, par exemple, a montré en détail ce qui reliait les théories de Freud à
la sexologie de la fin du xixe siècle (en particulier celle de Moll) et à la tradition
darwinienne'. Mais ce qui manque à cette perspective révisionniste, c'est la pra-
tique de la psychanalyse la dose quotidienne de mots, d'interprétations, de construc-
tions. Michel Foucault, lui, choisit cette pratique comme point de départ et la
situe dans la tradition historique de l'aveu, dans celle d'une exigence de dire la
vérité de son sexe 2. Mais la conception de Foucault laisse en suspens la situation
exacte de la psychanalyse dans ce mouvement moderne la règle fondamentale de la
psychanalyse dire tout ce qui vous passe par la tête est-elle la version enfin puri-
fiée de la demande du confesseur? Ou est-ce (aussi) le premier système discursif qui
puisse à la fois confesser et en même temps critiquer sa propre compulsion à
travestir la vérité?
Dans un livre précédent, Les Mots et les choses, Foucault passe sous silence la
question du caractère novateur de la psychanalyse. L'« épistémè » émergeant au
début du xix~ siècle rend possible la synthèse que Freud effectue dans L'Interpré-
tation des rêves le modèle philologique de l'homme 3. Mais ce modèle, quel est-il?

Les notes de cet article ne sont pas en bas de page selon l'usage de la revue. Nous avons préféré,
du fait de leur longueur et de leur nombre, les reporter à la suite de l'article, p. 170 (N.D.L.R.).
DIRE

Comment l'incitation à « tout dire » le recoupe-t-elle? Quelle est la relation entre la


philologie et le « faire parler » du dispositif confessionnel, qui permit à Freud de
systématiser les deux?
Nous nous proposons d'envisager un trait commun à la psychanalyse et à la phi-
lologie le rébus, pris comme modèle d'un système d'écriture. Nous commencerons
par résumer l'histoire du déchiffrement des hiéroglyphes, après quoi nous décou-
vrirons jusqu'à quel point le modèle du rébus avec son insistance sur le phonique
éclaircit le caractère exact de la théorie psychanalytique de l'écoute et de l'inter-
prétation.

Dans le développement des techniques de déchiffrement, les contributions de


Champollion et Young tiennent une place prééminente. Si nous cherchons une ana-
logie philologique au développement de la technique de Freud de l'interprétation des
rêves, où la trouver mieux que dans la période héroïque qui vit l'avènement de
l'égyptologie, de la découverte de la Pierre de Rosette (1799) au Précis du système
hiéroglyphique des anciens Égyptiens (1824) de Champollion 4? Freud a plus d'une
fois établi une relation entre le déchiffrement des hiéroglyphes et l'interprétation
des rêves. Quelle est la pertinence de cette analogie? Nous est-il possible de la perce-
voir non seulement comme relation conceptuelle, mais aussi en tant que vérité
historique?
Freud ne fut pas le premier à comparer les hiéroglyphes aux rêves. Il y a de nom-
breuses références classiques qui soulignent leur rôle de barrière protégeant les
vérités anciennes du commun des hommes, et de méthode d'écriture révélatrice
d'anciennes vérités cachées dans les rêves. Au xvm" siècle, l'évêque Warburton
proposa, dans The Divine Legation of Moses (1738-1741), une théorie importante
sur les hiéroglyphes, les considérant comme une forme primitive de « pictographie »
(picture-writing) dont la science onirique égyptienne serait un effet directe La
position de Warburton se distingue de celles de Young et de Champollion par une
absence totale de désir de les comprendre, de pouvoir les « lire ». Là où Warburton
espérait illustrer sa théorie universelle sur la relation entre le dit, l'écrit, et la repré-
sentation, Champollion, lui, voulait ardemment lire, et même parler « hiéroglyphe ».
Cette différence reflète bien l'idée, introduite par la révolution philologique du
xix~ siècle, d'une suprématie du son sur la représentation 6.
Mais comment parler ce qui est représenté par des figures? La première publica-
tion de Champollion présentait l'argument qui devint le fondement de l'apprentis-
sage de la langue hiéroglyphique que le copte moderne (c'est-à-dire celui de la
traduction de la Bible à l'époque romaine) était presque la même langue que celle
DU SUBLIME AU RIDICULE

que parlaient les anciens Égyptiens. Apprendre le copte était, par conséquent,
apprendre l'ancien égyptien. La Pierre de Rosette offrait une autre partie de la
solution dans la mesure où elle présentait une inscription qui, de toute évidence,
comprenait une version démotique ainsi qu'une version hiéroglyphique d'un texte
grec
Thomas Young fit la première découverte. Il établit la corrélation entre certains
noms propres grecs figurant sur la Pierre, et certains passages des versions démo-
tiques et hiéroglyphiques. Il s'appuyait sur une hypothèse les signes composant ces
noms étaient phonétiques, contrairement à la théorie prédominante de l'âge clas-
sique qui les tenaient pour des idéogrammes. Une certaine gêne empêcha Young de
généraliser son hypothèse à mon avis, tout bonnement la peur de paraître ridicule.
Mais pourquoi ridicule?

Avec ce nom [Bérénice], nous semblons détenir un autre spécimen d'écriture


syllabique et alphabétique combinée d'une façon qui n'est pas tout à fait différente
du mélange risible de mots et de choses avec lequel les enfants s'amusent parfois;
car quelle que soit la manière dont l'imagination de Warburton est excitée par
cette comparaison, il est tout à fait vrai que de temps en temps, « du sublime au
ridicule il n'y a qu'un seul pas' »

Ce que Young craignait, c'est que l'abandon d'une forme d'analyse allégorique,
« tropicale », provenant de la tradition hermétique et néo-platonique, et dont l'image
la plus frappante, pour les « modernes », est fournie par les immenses exégèses
d'Athanasius Kircher, n'entraîne une perte de prestige pour le système d'écriture
égyptienne. L'Égypte ne serait plus jamais considérée comme la source de toute
ancienne sagesse. Ses recherches d'égyptologie avaient abouti, pensait-il, à un pro-
fond désenchantement de la culture et de la civilisation égyptiennes 9. L'un des
premiers à dénoncer (en accord avec l'esprit philosophique du XVIIIe siècle) la
croyance traditionnelle selon laquelle les hiéroglyphes donnaient accès au sublime,
Warburton se rendait vaguement compte (mais en même temps ne voulait pas plei-
nement le reconnaître) qu'une telle dénonciation pourrait très vite transformer
l'objet d'étude en objet de ridicule. En maintenant que les hiéroglyphes n'étaient
qu'une forme pictographique primitive, il courait le risque de les voir rabaissés au
niveau d'un jeu enfantin ou populaire. Le système d'écriture égyptienne devenu
primitif, alors qu'il semblait ésotérique, pouvait facilement devenir risible. De plus,
un critique de Warburton, Richard Pococke, avait suggéré que les hiéroglyphes
représentaient des sons, qui à leur tour représentaient des choses ainsi de l'hiéro-
glyphe « crocodile » au mot « malice », puis à la chose, « malice ». Pococke donna
comme preuve à l'appui de sa proposition la manière dont les enfants apprennent,
en les répétant comme des perroquets, les sons des mots écrits, bien avant de
DIRE

comprendre leur sens. Warburton se lança, contre Pococke, dans une polémique
envenimée, qui achoppe quand il envisage ce qui a bien pu induire son adversaire si
sottement en erreur

Mais il est possible qu'il ait été conduit à cette conclusion par une méprise en
tenant l'égyptien pour une espèce ridicule de rébus (qu'il est encore plus ridicule
d'appeler hiéroglyphe), ce divertissement populaire dépourvu de sens dans lequel
les figures, en effet, tiennent la place de sons. Quant à ces figures signifiantes juste-
ment nommées hiéroglyphes, elles ne désignent jamais que des choses 111.

Young était, semble-t-il, bien conscient du ridicule qui guettait ceux qui consi-
déraient les hiéroglyphes comme des représentations phonétiques, des rébus et c'est
bien ainsi que Champollion accueillit la « découverte » de Young et sa persistance à
affirmer que les Égyptiens avaient écrit des noms grecs en employant un système
d'écriture enfantin

Mais ce savant anglais pensa que les hiéroglyphes qui forment les noms
propres, pouvaient exprimer des syllabes entières, qu'ils étaient ainsi une sorte
de rébus, et que le signe initial du nom de Bérénice, par exemple, représentait la
syllabe BIR qui veut dire corbeille en langue égyptienne. Ce point de départ faussa
en très-grande partie l'analyse phonétique qu'il a tentée sur les noms de Ptolémée
et de Bere'K!ce"

Quelle que fût la relation exacte entre le rébus et les hiéroglyphes, que Cham-
pollion rejetait si rapidement, il n'en devait pas moins édifier et même universaliser
la conception de Young non seulement dans la mesure où les hiéroglyphes représen-
taient des sons plutôt que des choses, mais aussi dans la mesure où l'analogie avec
le rébus allait révéler l'hétérogénéité du système d'écriture égyptienne dans toute
sa complexité. Nous voyons donc Champollion dénier la nature de sa propre décou-
verte alors même qu'il était en train de la faire. Si la défense de Young contre sa
peur de paraître ridicule le fit récidiver dans la timidité, ou le convainquit qu'il
avait des choses plus importantes à faire que d'étudier l'égyptien, l'ambition de
toute la vie de Champollion de lire et de parler le « hiéroglyphe» ne lui permit
aucune autre échappatoire que la dénégation. En accusant Young d'employer le
rébus comme un « faux point de départ », Champollion le Jeune put s'identifier
inconsciemment à l'inventeur de la méthode du rébus. C'est la capacité, chez
Champollion, d'une telle identification, même si elle fut nécessairement accom-
pagnée par un démenti, qui nous permet de lui attribuer la priorité conceptuelle,
sinon chronologique, de la découverte de la méthode du rébus. Young ne put
employer cette méthode qu'en l'isolant, qu'en la restreignant aux noms grecs ou
perses qui figurent parmi les hiéroglyphes.
DU SUBLIME AU RIDICULE

La condition nécessaire à la réussite de Champollion fut le désir obsessionnel


de parler l'égyptien. Comme l'avait lui-même admis Young, dans une lettre écrite
peu après avoir rencontré Champollion en 1822 (quelques jours après que celui-ci
eut percé l'énigme des noms égyptiens), le Français possédait une connaissance des
langues coptes bien supérieure à la sienne C'est la compétence de Champollion
en copte qui lui donna la clef du système d'écriture, sous la forme d'une intrusion
involontaire (Einfall) de la syllabe copte « mise »

Un des textes contenait un cartouche avec le nom royal écrit à l'aide de


l'image du soleil 0 un signe j~ dont la signification était inconnue, et deux
connus comme représentant un s. Grâce à ses études coptes, il savait que le soleil
était appelé Re ou Ra, et le signe incompréhensible f[i se trouvait dans la partie
hiéroglyphe de l'inscription Rosette, à une place qui rendait plausible que d'une
manière ou d'une autre il représente un mot grec, ~rc9.'Ua', (« donner nais-
sance » ou « engendrer »), dont l'équivalent copte était ff mise «. Par une heureuse
inspiration il se rendit subitement compte que le nom devait sans doute être lu
« Ra-mésès

Laissons de côté les aspects du compte rendu de cette découverte qui en font
apparemment un exemple classique d'un moment d'émergence scientifique créa-
trice, et insistons plutôt sur la démarche de Champollion pour dépasser le déchiffre-
ment des noms grecs ébauché par Young. L'élucidation des hiéroglyphes dénotant
les noms grecs, Ptolémée et Bérénice, considérés comme des sons, ne conférait pas
à l'univers phonétique copte le privilège d'être une source d'information Avec le
son du mot copte « mise o en tête, Champollion put franchir la barrière le mur
du son! érigée par Young comme moyen de séparer les sons grecs familiers des
sons égyptiens inconnus (et peut-être même ridicules) En supposant que les signes
représentent des sons l'hypothèse du rébus Champollion put alors établir
l'immense champ de hiéroglyphes homophones servant de façon régulière dans le
système d'écriture, ce qui lui permit de séparer les signes qui n'y figuraient pas
phonétiquement. C'est bien grâce à cette déviation de la position phonétique assi-
gnée, qu'un hiéroglyphe quelconque pouvait être reconnu comme phonétique, ou
idéographique, ou « déterminatif a, ou encore complément phonétique (un de ces
hiéroglyphes « qui se placent à la suite de la plupart des groupes phonétiques pour
en fixer la prononciation et le sens parce qu'ils représentent un objet en rapport avec
l'idée exprimée par le groupe phonétique qu'ils déterminent a). C'est le déchiffre-
ment de cette dernière classe qui donna « une nouvelle certitude au système pho-
nétique, s'il en avait encore besoin, ce que je ne crois pas, malgré l'opposition
des Lanci, Klaproth ».
Champollion proposait en fait un système d'écriture d'une nature particulière-
ment hétérogène. Tout d'abord, une innovation absolument révolutionnaire le
DIRE

ridicule, le jeu enfantin du rébus, dans lequel une « image » représente un son
le son par lequel cet objet est désigné dans la langue. Ces sons sont alors liés les
uns aux autres, formant ainsi les mots représentés par l'écrit. D'autres hiéroglyphes,
par contre, ne représentent pas des sons ils se représentent « eux-mêmes » et
augmentent ou réitèrent le sens des hiéroglyphes auxquels ils sont attachés (en spé-
cifiant le genre d'objet auquel les hiéroglyphes phonétiques se rapportent). De plus,
certains hiéroglyphes, dits compléments phonétiques, reproduisent le son requis
d'une partie de la série à laquelle ils se rapportent, enlevant ainsi les ambiguïtés
de beaucoup de séries (ambiguïtés dues, en partie, à l'absence de voyelles dans ce
système d'écriture, et, aussi, à des imprécisions telle l'omission du verbe « être »).
Le système ridicule du rébus forme ainsi, de façon tout à fait légitime, le modèle
de base de ce système d'écriture, même s'il ne rend pas compte de certaines formes
utilisées par les hiérogrammates

Le contenu du rêve nous est donné sous forme de pictographie [Bilder-


~c/!n~] dont les signes doivent être successivement [e~e/M] traduits [~erfra~e~]
dans la langue des pensées du rêve. On se trompera évidemment si on veut lire
ces signes comme des images [nach dem Bilderwerk] et non selon leur signification
conventionnelle [anstatt nach ihrer Zeichenbeziehung]. Supposons que je regarde
un rébus [.B!en-d~e/ (Rebus)]. Je ne jugerai exactement le rébus que lorsque
je renoncerai à apprécier ainsi le tout et les parties, mais m'efforcerai de remplacer
chaque image par une syllabe ou par un mot qui, pour une raison quelconque,
peut être représenté par cette image. Ainsi réunis, les mots ne seront plus dépour-
vus de sens, mais pourront former quelque belle et profonde parole. Le rêve est un
tel rébus [B!7~rr~~e/], nos prédécesseurs ont commis la faute de vouloir l'inter-
préter en tant que dessin [zeichnerische Komposition]. C'est pourquoi il leur a
paru insensé et sans valeur

L'analogie entre le rébus et le hiéroglyphique, dont on a vu l'importance nodale


pour une éventuelle lecture de l'égyptien, fut reprise par Freud afin de révéler le
secret des rêves. L'analogie se trouve dans les remarques introductives au chapitre
sur le travail du rêve; on peut même dire que cette analogie est essentielle dans ce
chapitre, lui-même essentiel, du livre. Mais il apparaît aussi clairement, dans une
note plus tardive du même chapitre, que Freud était conscient des limites de l'analo-
gie avec le rébus, puisqu'il la remplace par une analogie avec le système hiérogly-
phique d'écriture, justement là où les hiéroglyphes eux-mêmes dépassent le rébus
dans l'hétérogénéité fonctionnelle de leurs éléments constitutifs
DU SUBLIME AU RIDICULE

Un élément de cette sorte [une personne auprès d'une autre qu'il faut traiter
comme plus importante que la deuxième] peut être comparé aux déterminants
des hiéroglyphes ils ne sont point prononcés, mais expliquent d'autres signes 19.

Dans un rébus, il n'existe pas d'éléments qui illustrent ou commentent d'autres


éléments (nous aurons l'occasion de qualifier cette proposition), alors que dans les
hiéroglyphes, comme dans les rêves, c'est précisément le rôle des déterminatives
(et, en particulier, des compléments phonétiques). Tandis que la méthodologie-
rébus proposée par Freud comme clef de l'interprétation des rêves semblait exclure
la possibilité de toute liaison entre les éléments du contenu manifeste, de telles
liaisons, dont l'existence est indéniable, pouvaient être comparées à l'identique
fonction explicative « interne » des hiéroglyphes.
Ni ce passage concernant les hiéroglyphes, ni un autre se trouvant aussi dans
le chapitre VI, ne sont présents dans la première édition du livre; ils ne sont ajoutés
qu'en 1914. En fait, tout porte à croire que le thème des hiéroglyphes n'a que peu
d'importance dans la pensée de Freud sur le rêve A l'instar de l'analogie du rébus,
nous pouvons trouver chez Freud, dès 1890, le recours aux écritures pictographiques
(Bilderschrift) et aux puzzles (Zusammenlegbildern). Mais la force de la compa-
raison au rébus réside dans son étroite relation avec la révolution phonétique dans
le domaine de la philologie au xixe siècle. C'est à notre avis le déploiement de l'ana-
logie avec le rébus qui rend manifeste le lien entre la révolution en égyptologie
et celle que constitue la naissance de la psychanalyse. Mais ce rapport dépendait
d'une transformation dans la perception du statut linguistique du rébus, qui a été
rendue possible elle-même par une réorientation de la linguistique centrée sur la
valeur foncièrement phonétique des éléments du langage.

Pour la première fois, avec Rask, Grimm et Bopp, le langage. est traité
comme un ensemble d'éléments phonétiques. Alors que, pour la grammaire géné-
rale, le langage naissait lorsque le bruit de la bouche ou des lèvres était devenu
lettre, on admet désormais qu'il y a langage lorsque ces bruits se sont articulés
et divisés en une série de sons distincts. Tout l'être du langage est maintenant
sonore~

Pour réunir Champollion et Freud sous le signe du rébus, nous devons d'abord
noter, avec Foucault, que la réorganisation de l'épistémè au début du xixe siècle
impliquait le passage du rébus à travers la ligne qui sépare le sublime du ridicule,
de telle sorte qu'il devenait le principe organisateur par lequel les images (figures)
peuvent être articulés au langage (comme système phonétique). Au lieu de passer
par la représentation abstraite, le rébus promettait un raccourci. Le bien-fondé
de ce raccourci tenait à la position privilégiée du son dans le système des langues.
Pour concevoir plus clairement l'apport de l'analogie du rébus comme principe
DIRE

organisateur pour l'interprétation des rêves, prenons un exemple spécifique, où le


rébus exerce sa prédominance sur l'axe opposé, « image-objet ». Autrement dit
un cas où les séductions du réalisme cèdent aux impératifs plus pressants du
signifiant. Afin de rendre l'analogie du rébus plus substantielle, l'objet visé par
l'interprétation psychanalytique qu'il soit rêve, texte ou symptôme doit être
conçu comme se rapportant tout d'abord au son qui se trouve « derrière » les
figures qui apparaissent. La deuxième étape de ce procédé d'interprétation néces-
site la liaison des sons en utilisant un nouvel ordre de relations complètement dif-
férent (quelle est la nature de l'espacement entre les mots dans un rébus? n'est-il
pas étrange que les hiéroglyphes ne laisse aucun espace entre les mots, les phrases,
les marques phonétiques, les idéogrammes?). L'effet que produit l'analogie du rébus
peut être clairement perçu dans la partie de L'Interprétation des rêves où Freud
discute de la relation entre image et son la prise en considération de la figurabi-
lité. Cette partie, dont l'objet apparent est la transformation des pensées du rêve
en images du rêve (contenu manifeste), est l'occasion choisie par Freud pour curieu-
sement insister sur l'importance qu'a tout changement dans l'expression verbale,
ou la forme verbale, dans le travail du rêve. La transformation des pensées du rêve
en images exige le déploiement de toute la subtilité et l'ambiguïté, sans cesse renou-
velées que l'institution du langage permet. Au lieu de détourner du caractère pho-
nétique des mots, comme cela se produit dans les interprétations allégoriques ou
symboliques des rêves, la théorie freudienne de la « transformation des pensées
abstraites en images » requiert encore plus d'ingénuité verbale que d'ordinaire22.
Ces ambiguïtés sont, par contre, justifiées par des « locutions usuelles a [feststehende
Sprachabung] 23. Elles correspondent donc à « l'univers phonétique » copte de
Champollion, qui eut une si grande importance pour le déchiffrement des hiéro-
glyphes il révèle, d'un côté, le son qui est équivalent à l'image (hiéroglyphe ou
image du rêve) et, de l'autre, la pensée (la signification).

Il y a, au milieu de l'orchestre, une haute tour couronnée d'une p/at~/br~e


entourée d'une grille de fer. Il y a là-haut le chef d'orchestre qui ressemble [mit
den Zânen] à Hans Richter. La tour devait donc être prise littéralement. On
comprenait dès lors que l'homme qu'elle eût souhaité voir à la place de Hans
Richter dépassait les autres membres de l'orchestre de la hauteur d'une tour
[die ilbrigen Mitglieder des Orchesters turmhoch ilberrant]. Cette tour forme une
image composite par une sorte d'apposition [Dieser Turm ist ah ein Mischenbilde
durch Apposition zu bezeichnen]. Le soubassement représente la hauteur de
l'homme; la grille du haut, derrière laquelle il court comme un prisonnier ou
comme un animal en cage, allusion au nom de ce malheureux homme, représente
sa destinée. Les deux idées ont pu se rencontrer dans un mot fait comme la « tour
des fous » j/f NarrenturmM)~frs etwa das Wort, in dem die beiden Gedanken
AtïfteM zusammentreffen ~<fMMeM~].
DU SUBLIME AU RIDICULE

Il nous serait difficile de trouver un meilleur exemple de la méthodologie du


rébus. La « solution », « ~Varr~~Mr~ est obtenue de la tour,« Turm sur
laquelle se trouve le « fou », fr Narr dont le caractère génial est représenté par
le fait qu'il est placé au-dessus (la tour figurant, une autre fois, comme mot) des
autres 25.
Nous connaissons tous ce modèle du rébus dans la théorie du rêve de Freud.
Ce qui est peut-être moins évident, c'est la manière dont le rébus, lorsqu'il fut joint
à la méthode philologique empruntée par les psychanalystes à la linguistique
comparée du xixe siècle, put conduire à une solution nouvelle et inattendue d'une
névrose le cas du petit Hans.

Karl Abraham, dont le premier amour fut celui des langues, et qui était friand
de toute opportunité que pouvait lui fournir la psychanalyse d'y revenir, fut dans le
groupe freudien le premier à aborder l'analyse des mythes, dans son ouvrage, Traum
und Mythos (1909). En l'absence d'associations libres, son argument devait beau-
coup au symbolisme sexuel mis au jour par les recherches des Volkerpsychologischen
et des mythologues 26. Un des mythes qu'il étudia est celui du Dieu-soleil, que l'on
trouve dans les histoires sémitiques et aryennes, et dont les exemples les plus connus
sont ceux de Sanson et Prométhée 27. Il orienta son analyse sur le mot« Prométhée ),
démontrant comment il était dérivé du Sanskrit « Pramantha », lui-même issu d'un
terme décrivant un instrument, un outil, un « perçoir », qui lorsqu'il est introduit
dans un bol et vivement tourné, produit du feu. Les controverses entre mythologues
portaient sur le problème théorique suivant pourquoi un mythe s'était-il élaboré
autour de cette invention technologique? Abraham, en compagnie d'autres psycha-
nalystes, abandonna les explications rationalistes que proposaient Tylor et Frazer,
et adopta l'explication avancée par Kleinpaul et Müller la mythologie naît de la
déformation des langues, elle est un abus du langage.
Müller et Kleinpaul soutenaient tous deux que la mythologie provenait d'une
étape antérieure dans le développement du langage, un temps où le langage était
« vivant ». Dans la période mythique, quand le langage était encore jeune, les
objets étaient nommés par leurs attributs caractéristiques il en résultait un sys-
tème complexe d'homonymes et de synonymes, qui ouvrait déjà la possibilité d'un
jeu dans le langage, la métaphore. L'égyptien ancien était souvent invoqué comme
exemple classique d'une langue primitive dont les excès exubérants d'homophonie
et d'homonymie allaient de pair avec le développement de la métaphore. Une
fois la langue primitive élaborée, la condition originaire de la naissance du mythe
fut que le « véritable » référent de ces mots soit perdu un glissement de signi-
fication doit avoir eu lieu un processus que Müller décrivit comme « mort du
DIRE

langage », quand il eut perdu sa « conscience étymologique~)). La fameuse


maxime de Müller, selon laquelle la mythologie est une maladie du langage, a
pour origine cette idée d'un « oubli » du sens véritable des mots. Abraham put
donc facilement greffer la théorie psychanalytique du refoulement sur celle de
la genèse du mythe la mythologie se développe à travers le refoulement opérant
à l'intérieur d'une langue. De surcroît, il put ajouter une étymologie supplé-
mentaire à la série Prométhée-Pramantha-perçoir; le perçoir est aussi un syno-
nyme, en sanscrit, de « pénis ». Abraham entreprit un bref examen comparatif
des langues qui lui permit de marquer la généralité de cette équation, en même
temps qu'il y articulait le fait que la racine sanscrite« manthaaa cette double
signification 29.
Abraham put ainsi avancer l'hypothèse que le mythe n'était qu'une repré-
sentation déformée d'un fantasme sexuel, grâce auquel les représentations de la
fabrication du feu pouvaient être sexualisées. Implicite à cette théorie est la notion
que le sens sexuel des mots n'est pas seulement la cause du refoulement et de la
production mythique consécutive, mais aussi qu'il fournit les unités fondamen-
tales de la langue. Abraham put ainsi lier la psychanalyse freudienne à la concep-
tion du mythe en tant que « maladie du langage » de Müller et de Kleinpaul;
en présumant que les premiers mots désignaient des choses sexuelles, il avait du
même coup donné les raisons pour lesquelles le langage devait devenir malade.
Nous trouvons la suite et l'application de cette étymologie mythologique
dans la présentation de cas que Freud écrivit en 1908, tout juste après avoir reçu
les épreuves de l'étude d'Abraham 30. Le fantasme le plus important dans l'his-
toire du petit Hans a pour objet le perçoir d'un plombier

« Je suis dans la baignoire, quand le plombier arrive et la dévisse. Il prend


alors un grand perçoir et me l'enfonce dans le ventre~ »

Une interprétation de ce fantasme fondée sur le contenu directement repré-


senté apparaît tout à fait évidente à une pensée « post-freudienne » un gros
perçoir représentant un pénis introduit dans le ventre du petit Hans représen-
tation apparemment non-équivoque des relations sexuelles. Une telle interprétation
se serait facilement intégrée aux thèmes de la grossesse, de la castration et de la
théorie anale d'accouchement, qui sont très présents dans cette histoire de cas.
Chose frappante, elle ne fut pas faite. Le père de Hans traduit le fantasme de
la manière suivante

« Je suis au lit avec maman. Alors papa arrive et me chasse. Avec son
grand pénis il me repousse [cer~nï~f] de ma place auprès de maman »

A la fin de l'analyse, le plombier réapparaît dans un fantasme représentant la


victoire finale de Hans sur sa phobie
DU SUBLIME AU RIDICULE

« Le plombier est venu et m'a d'abord enlevé le derrière, avec des tenailles,
et alors il m'en a donné un autre, et puis la même chose avec mon fait-
pipi 33. »

Le père de Hans remarque

« Il faut après cela rectifier l'interprétation du fantasme précédent de


Hans. La grande baignoire signifie le derrière le perçoir ou les tenailles,
comme nous l'avions déjà interprété, le fait-pipi. Les deux fantasmes sont iden-
tiques 34. »

Et Freud, à la suite du père

Oui, le docteur (le plombier) vient, il lui enlève son pénis, mais ce n'est que
pour lui en donner un plus grand à la place 35.

Dans le premier fantasme, il ne s'agit pas du pénis de Hans. Il s'agit plutôt


de celui du plombier de son père (selon le père lui-même). Il semblerait, de plus,
que Hans soit la victime d'une agression de la part de ce pénis, agression qui
ressemble, peut-être, aux « transpercements » agressifs auxquels ses sensations
génitales encore primitives pouvaient conduire. Il ne s'agit pas ici de castration.
Mais le deuxième temps de l'analyse révéla que l'un des symptômes phobiques
sa peur des charrettes lourdement chargées correspondait à « la peur d'un
ventre lourdement chargé » 36. Pourtant ni Freud ni le père de Hans n'établirent
à ce moment la relation entre le perçoir que le plombier enfonça dans son ventre,
et la connaissance dont Hans faisait maintenant preuve sa peur d'un ventre
lourdement chargé. d'un bébé.
Dans le deuxième fantasme, le derrière de Hans et son fait-pipi sont tout
d'abord enlevés, puis il reçoit une autre paire, plus grande et meilleure, « comme
celle de papa ». Dans ce fantasme triomphant, Hans semble accepter la réalité
de la castration, qui l'avait effrayée auparavant et qu'il avait rejetée, mais dont
il devient capable de triompher parce qu'il reçoit du castrateur un nouveau pénis
comme celui de papa; ou, dans des termes qui nous sont devenus familiers depuis
les écrits freudiens des années 20, il surmonta sa peur de la castration par une
identification avec le père.
Mais ce deuxième fantasme contient plus qu'on ne pourrait croire à première vue.
Freud put corriger l'interprétation du père, et ajouter au thème de la castration,
en utilisant l'évidence tirée du son du mot,.Bo/zrer «, plutôt que celle fondée
sur les attributs figuratifs de la chose dénotée par le son. « Nous ne pourrons
comprendre que plus tard que c'était là un fantasme de procréation, déformé par
l'angoisse~, » Freud introduit ce thème de la procréation dans une observation
DIRE

sur l'interprétation que le père de Hans avait donnée, avec assurance, aux fan-
tasmes concernant le plombier

Peut-être pouvons-nous ajouter que le mot « perçoir [BoArer] » n'a pas


été choisi en dehors de toute connexion avec le mot « né », « naissance a [~e~o-
ren, Ge~Mrt). L'enfant n'aurait ainsi pas fait de distinction entre « né » et
« percé ') [~e~ore~, gebohrt]. J'accueille cette suggestion, qui m'est faite par
un collègue expérimenté, mais ne saurais dire si nous nous trouvons en face
d'un rapport profond et universel entre les deux idées ou d'une coïncidence
verbale particulière à l'allemand. Prométhée (Pramantha), créateur des hommes,
est aussi étymologiquement le « perçoir [Bohrer] Voir Abraham, Traum
und Mythos 38.

Et, malgré le « peut-être » par lequel il commence cette interprétation, la


signification définitive du fantasme, donnée par Freud, est la suivante

La grande baignoire, où il est assis dans l'eau, est le corps maternel; le


« perçoir '), que le père a dès l'abord reconnu comme étant un grand pénis,
est mentionné de par sa connexion avec « être né » [Bohrer, geboren]. L'in-
terprétation que nous sommes obligés de donner à ce fantasme semble, bien
entendu, très étrange avec ton grand pénis tu m'as percé = fait naître [~e~o/!rf =
geboren] et tu m'as mis dans le ventre de ma mère~.

Résumons. La première caractéristique que nous remarquons, c'est l'absence


d'un thème interprétatif qui tiendra pourtant une place importante dans le cas
présent le fantasme des rapports sexuels avec le père, et le désir du bébé du
père (à savoir, son pénis), un désir qui aurait pour conséquence la perte de son
propre pénis (castration). Cette interprétation s'accorderait bien avec celle
apparemment tout à fait évidente du fantasme premier, concernant le plombier
(le perçoir dans le ventre) comme dénotant des rapports sexuels. Selon cette inter-
prétation, l'équation de « perçoir » avec « naître » si elle peut en fait être éta-
blie pourrait se traduire « (ton) pénis = (mon) bébé ». Une telle interprétation
implique une certaine liberté vis-à-vis de l'énoncé actuel du fantasme. Quelles
qu'en soient les raisons, Freud ne souhaitait pas introduire ce genre d'interpré-
tation. Elle aurait nécessité l'hypothèse d'un élément non-négligeable de passivité
féminine dans la constitution du petit Hans; mais elle aurait, par contre, fourni
une explication plus nette à la présence d'une dimension agressive dans le premier
fantasme. Freud délaisse complètement cet aspect, et lui préfère une interprétation
qui suit de près l'évidence linguistique évidence que n'auraient guère retenue
beaucoup d'autres auteurs.
Freud ne tient pas compte du thème de l'homosexualité passive, et lui pré-
fère l'interprétation dans laquelle le petit Hans s'imagine sa propre procréation.
DU SUBLIME AU RIDICULE

C'est le pont verbal entre « perçoir » (Bohrer) et « être né » (geboren) qui attire
son attention ce qui implique une forme d'argumentation proche de celle des
philologues ralliés à la méthodologie fondée sur le rébus. La similitude phoné-
tique entre r< ~e~o~rf et « geborenconduit Freud (et non le père de Hans)
à attribuer à Hans l'association par laquelle la liaison peut être établie entre le
thème du pénis et celui de la procréation la liaison clef de l'analyse (et peut-
être aussi de toute analyse classique '). La phrase « Avec ton gros pénis tu
me perçais a ne signifie pas « Avec ton gros pénis tu me baisais elle
signifie « Avec ton gros pénis tu me donnais naissance ». Au-delà des impé-
ratifs phonétiques dérivés de l'analogie avec le rébus, Freud pouvait aussi faire
appel au travail d'Abraham afin d'établir la liaison entre le perçoir et le thème
de la procréation' Ainsi les étymologies issues des langues indo-européennes
semblaient conduire, et devancer, la matière élaborée dans le cours de l'analyse
de Hans, et construire le passage décisif du thème du pénis au thème de la nais-
sance. C'était comme si les frayages établis entre« Geburtet « Bohrer », entre
« pénis », « perçoir », « Pramantha » et « Prométhée » étaient déjà en place, comme
une conséquence de l'existence même de ces mots. Une fois l'existence de ces
mots reconnue, l'attrait de l'analogie avec le rébus suffit à frayer la voie à l'in-
terprétation d'une figure, d'une image, qui suit les « traces phonétiques » que
ces mots ont laissées derrière eux.
C'est la décision de donner une priorité explicative au son qui distingue
l'explication de Freud d'une simple explication symbolique. Freud avait remarqué,
en 1895, que les névroses pouvaient être construites comme des casse-têtes pic-
tographiques [B!7~rnïM~]. Une fois le caractère de ce casse-tête désigné comme
rébus dans L'Interprétation des Rêves, il devient alors la clef de la structure
du fantasme, de ce qui est dit dans l'analyse. Tout, y compris ce qui est dit, a
la forme d'un rébus non seulement les figures représentent des sons, mais les
sons eux-mêmes représentent des sons. La révolution phonétique du xixe siècle
rendit possible de restituer des sons à un système d'écriture qui avait été consi-
déré pendant des siècles comme le seul mode de communication qui contourne
et transcende le langage parlé. Le véhicule de cette révolution en égyptologie, le
rébus, frôlait toujours le ridicule. Appliqué au langage parlé lui-même, comme
le fit Freud à la fin du siècle, le rébus disruptif ne pouvait que susciter encore
une fois le même sentiment. Rappelons la remarque faite par Breuer au sujet
du mécanisme de symbolisation « Il s'agit souvent de jeux de mots ridicules
[McAcr/z'cAë], d'associations par consonance » Et aussi « Un rapport reposant
sur des similitudes sonores des plus ridicules et sur des associations verbales 43. »
A cette étape du développement de la théorie, il n'apparaissait clairement, ni à
Freud, ni à Breuer, combien le ridicule est proche du sublime. Autrement
dit, ils n'avaient pas encore conscience, en 1895, des pleines conséquences
DIRE

de l'analogie avec le rébus. Ils utilisaient toujours la conception d'une écriture


pictographique antérieure à la découverte, par Champollion, de la simplicité
« ridicule » de la signification des hiéroglyphes. Quand Freud décrivait les symp-
tômes hystériques comme un casse-tête, il était convaincu que c'était lui-même,
et non le patient ou les « locutions usuelles », qui détenait la clef de leur signi-
fication symbolique

Il nous était souvent arrivé de comparer la symptomatologie hystérique à des


écritures pictographiques [.B:7~cr~c/!n/f], que la découverte de certains écrits
[F<ï//e] bilingues nous avait permis de déchiffrer. Dans cet alphabet, vomissement
équivaut à dégoût'

Comme A.H. Gardiner le remarque encore en 1915, la conception populaire


du caractère des hiéroglyphes reste celle d'avant Champollion allégorique; les lec-
teurs non spécialistes « conçoivent, par conséquent, l'interprétation d'une inscrip-
tion en hiéroglyphes comme ressemblant à l'élucidation d'un puzzle, plutôt que
comme une traduction d'une langue au moyen de dictionnaires et de grammaires »
Mais Gardiner lui-même soutenait que le principe de base des hiéroglyphes était le
rébus. Ce que cet « imaginaire populaire » refuse donc de reconnaître, c'est que le
système d'écriture égyptien ressemble à un casse-tête phonétique, où l'utilisation des
figures est en même temps un refus du figuratif. De même, le contenu foncièrement
représentatif des rêves amena les candidats interprètes à tenter d'en saisir le sens
comme s'il était symbolique ou allégorique que ce soit comme un tout (la méthode
« symbolique ») ou par l'intermédiaire de ces éléments divers (la méthode du déchif-
frement ») 46. L'apport de l'analogie avec le rébus, par contre, fut de contraindre
sans cesse l'interprète à revenir au langage du patient aux relations nouvelles
que la libre association suscitait.
Notons bien, pourtant, que le libre accès à l'analogie avec le rébus n'était pas
assuré par la révolution phonétique. Dans le déchiffrement des hiéroglyphes comme
dans l'interprétation des rêves (Jung), il y eut maintes tentatives pour échapper à la
banalité du son. Dans l'interminable et intrépide bataille de priorité engagée contre
son cadet Young, Champollion-Figéac insistait sur l'originalité de la conception de
Champollion le Jeune, l'insistance sur le caractère totalement alphabétique des hié-
roglyphes phonétiques, à l'opposé de la confusion dans laquelle sombrait Young
en raison du mélange des traductions alphabétiques et syllabiques, propre à l'ana-
logie avec le rébus. Champollion le Jeune entreprit lui-même, dans la Lettre de 1822,
de placer une certaine distance entre sa méthode et celle du rébus, en indiquant le
faux départ que le rébus avait donné à Young dans son analyse du nom Bérénice.
Comme nous l'avons déjà constaté, cette déformation avait été le prix du désir
de ne pas paraître ridicule.
De même, le fait que le rébus ridicule n'était pas marqué du sceau de la scienti-
DU SUBLIME AU RIDICULE

ficité [H~Me~c/:a/t/c/e~], pas plus qu'il ne recueillait l'acceptation culturelle


accordée aux « histoires brèves », avait conduit Freud et d'autres psychanalystes à
chercher des interprétations symboliques du rêve, ou à s'appuyer sur des arguments
philologiques tels que l'identité secrète et historique du mot et de la chose. Quand
Freud découvrit le rôle déterminant que jouait le jeu des mots dans la construction
des symptômes obsessionnels, il chercha immédiatement à contrer la critique
« ganz toll(trop farfelu pour être vrai). Sa méthode de défense fut la démonstra-
tion que « tout ceci n'est pas arbitraire »

.dans les cas d'idées obsédantes, les choses les plus disparates se trouvent
unies sous un vocable à significations multiples. une jeune fille, élève de l'école
de couture, va bientôt terminer son apprentissage. Une idée obsédante la pour-
suit tu ne dois pas partir, tu n'as pas fini [fertigl, tu dois en faire [machen]
davantage, tu dois apprendre tout ce qu'il est possible de savoir. A l'arrière-
plan de ces obsessions se dissimule un souvenir d'enfance assise sur son pot de
chambre, elle ne veut pas y rester tout en se ré; ;tant de la même façon tu ne dois
pas partir, tu n'as pas fini, tu dois en faire davantage. Le mot faire [machen]
permet de raccorder la situation présente à la situation infantile.
Tout cela n'est pas entièrement arbitraire [H~:7/~r]. Le mot « faire »
[machen] a subi une modification de sens analogue. Un de mes vieux fantasmes,
que j'aimerais soumettre à ta sagacité [~MM] linguistique, a trait à l'origine
de nos verbes, qui dérivent de ces termes primitivement copro-érotiques'

L'hypothèse d'une relation historique entre ces mots assurerait qu'un tel
« rébus ') dans lequel~!acA~ « représente un autre son,~acAeM n'était
pas ridicule. Et Freud ne fut certainement pas surpris quand une patiente, qui lui
portait apparemment une grande admiration, trouva une formule admirablement
allusive afin de ridiculiser les théories de Freud, en rêvant d'un « canal », qui via
le « C/MMM6/ renvoyait à un bon mot entendu récemment lors d'une traversée
entre Douvres et Calais 48
« Du sublime au ridicule il n'y a qu'un pas. »
« Oui, le Pas de Calais. »
Peut-on dire que le caractère unique du dire psychanalytique a pour exigence
que l'analyste fasse le pas qui le sépare du ridicule?

JOHN FORRESTER

Traduit de l'anglais par Sylvana Tomaselli.


DIRE

NOTES

1. Frank Sulloway, Freud, Biologist of the Mind, Londres, 1979.


2. Michel Foucault, La Volonté de savoir, Paris, Gallimard, 1976.
3. John Forrester, « Michel Foucault and the history of psychoanalysis », in History of Sciences,
13, 1980, pp. 286-303.
4. Pour un compte rendu qui fait valoir l'importance de la contribution du xvni' siècle au
déchiffrement des langues, qui permit la « révolution » de Champollion, voir Madeleine-V. David,
Le débat sur les écritures et les hiéroglyphes aux A'7~ et ~~7/ siècles et l'application de la notion
de déchiffrement aux écritures mortes, Paris, SEVPEN, 1965.
5. Le chapitre sur les hiéroglyphes fut traduit en français en 1744, sous le titre Essai sur les
hiéroglyphes.
6. Cf. Foucault, Les Mots et les choses, Paris, Gallimard, 1966, chap. 3, 4, 7, 8.
7. Il y avait trois systèmes différents d'écriture égyptienne hiéroglyphique, hiératique et démo-
tique et l'une des conditions nécessaires pour aborder les hiéroglyphes comme un système phoné-
tique fut la découverte par Young (1814) et Champollion (1814-1821) que l'écriture hiératique
n'était qu'une version simplifiée de l'écriture hiéroglyphique et que l'écriture démotique n'était
qu'une variante cursive de l'écriture hiératique. Voir J.-F. Champollion, De l'Écriture hiératique
des anciens Égyptiens, Grenoble, 1821.
8. Thomas Young, « Egypt », Supplement to the Fourth Edition of the Encyclopaedia Brita-
nica, 1818, reproduit dans Miscellaneous Works, vol. III, Londres, J. Murray, 1855, pp. 157-159. Le
passage qui suit est l'un de ceux où Young réfléchit sur les raisons qui l'avaient empêché d'entre-
prendre d'autres déchiffrements que ceux des deux noms, Ptolémée et Bérénice, auxquels il préten-
dait « H se trouve que dans l'esquisse lithographique de l'obélisque de Philae. l'artiste a exprimé
la première lettre du nom de Cléopâtre par un T au lieu d'un K, et, comme je n'avais pas à cette
période le loisir de pouvoir entrer dans les moindres comparaisons entre le nom et d'autres autorités,
je me laissai porter au découragement en ce qui concernait l'application de mon alphabet, me conten-
tant de remarquer que si les étapes dans la formation de l'alphabet n'étaient pas exactement telles
que je les avais décrites, elles devaient être néanmoins presque les mêmes. Moyennant quoi, je fus
complimenté pour ma franchise, alors que j'aurais, peut-être, dû être critiqué pour ma timidité. »
9. Au sujet de la déception de Young, voir An Account of Some Recent Discoveries in Hiero-
glyphical Literature, and Egyptian Antiquities, including the Author's Original Alphabet, as Exten-
ded by Mr. Champollion. Londres, John Murray, 1823, p. 19. Contrairement à la tradition
d'origine grecque, il doutait que Pythagoras ait appris quelque chose durant son séjour en Égypte,
quoiqu'il ait bien voulu admettre que la doctrine platonique de l'âme puisqu'elle était si visible-
ment ridicule fût reçue des prêtres égyptiens.
DU SUBLIME AU RIDICULE

10. William Warburton, Remarks on several Occasional Reflections in answer to. Londres,
Knapton, 1744, p. 22.
11. J.-F. Champollion, Lettre à M. Dacier (septembre 1822), dans Précis du système hiéro-
glyphique des anciens Égyptiens, Paris, 1823 (2e édition), p. 55.
12. Young passa plusieurs jours à Paris, vers la fin du mois de septembre 1822, deux semaines
après le déchiffrement par Champollion du nom « Ramésès ». Il demeura quelque temps avec Cham-
pollion, qui lui fit une impression des plus favorables, et dont le succès dans le déchiffrement de
l'écriture hiéroglyphe semblait à cette période tout à fait incontestable. En annonçant la nouvelle
des progrès spectaculaires de Champollion à l'un de ses amis, il remarqua, pour le dénier tout de
suite, que, dans les découvertes scientifiques, « c'est le premier pas qui coûte »; et décrivit son « jeune
coadjuteur », Champollion, comme « une personne qui est beaucoup plus versée que je ne le suis dans
les différents dialectes de la langue égyptienne ». La volonté manifestée par Champollion pendant
les vingt années de son étude du copte fut tout à fait indomptable non seulement il croyait que
cette étude lui obtiendrait la clef du déchiffrement des hiéroglyphes, mais aussi il était convaincu que
le copte était la même langue que celle que parlaient des anciens Égyptiens. Dans une longue lettre
à Humboldt, 12 février 1825, Champollion remarque « Et plus je les ai examinés, après m'être
convaincu que ces noms étaient appliqués à la principale divinité de l'Égypte, plus je m'attache à la
langue égyptienne proprement dite, dont le Copte est un débris peu défiguré par la succession des
siècles. » (Lettres et J~r~MMx Champollion, recueillis et annotés par H. Hartleben, Bibliothèque
égyptologique, t. XXX, 1909, p. 159.) Que Young eût, pour sa part, une attitude beaucoup plus dilet-
tante envers la langue que Champollion prit comme voie royale est bien démontré dans ce passage
de Hieroglyphical Literature, 1823, pp. 12-13
« J'avais cru nécessaire, dans le cours de mes recherches, de me rendre un peu plus familier avec
les restes de l'ancienne langue égyptienne, tels qu'ils sont préservés dans les versions coptes et thé-
baïques du Nouveau Testament, et j'espérais à l'aide de cette connaissance être en mesure de trouver
un alphabet, qui me permettrait, au moins, de lire l'inscription [hiératique] dans un dialecte de la
même famille. »
13. Erik Iversen, The Myth of Egypt and its Hieroglyphs in European Tradition, Copenha-
gen, GEC Gad, 1961, pp. 142-143. Le récit le plus complet se trouve dans H. Hartleben, Cham-
pollion, sein Leben und seine Werke, Berlin, 1906, t. I, pp. 280 et suiv.
14. Les propos suivants concernant la réticence de Young à suivre Champollion dans son
usage du système phonétique pour déchiffrer les noms égyptiens (et, par conséquent, le système d'écri-
ture dans son entier) sont tout à fait spéculatifs. Il semblerait que Young refusa de se détacher des
arguments fondés sur l'évidence de sources classiques (grecques ou latines) sur le royaume d'Égypte;
il se refusa à admettre des arguments fondés sur le son du copte pour combler les trous dans les
textes. Un passage obscur, mais décisif, nous porte à croire que Young considérait le signe du soleil
0 que Champollion avait pris pour le son « Ra » comme signifiant « père de (c'est-à-dire que
l'interprétation n'était pas essentiellement phonétique). Ainsi, au lieu de « Ramésès il lut « père
d'Amesis », se rapportant, pour justifier sa lecture, aux tombes et aux palais, où ce nom figurait,
et aux généalogies royales obtenues par les sources grecques. Il considérait comme une réfutation
indéniable le fait que Q se trouve être « le premier caractère de chacun des dix-sept noms qui le
[Ramésès] précèdent, et, en fait, devant tous les autres noms dans le catalogue qui demeurent intacts
au début ». (Young, Misc. Works., III, p. 299.) Il considérait ainsi l'apparition répétée de 0 comme
une preuve absolument concluante que ce signe ne représentait pas un son, mais signifiait au contraire
« père de ». Champollion consacra un travail considérable à la réfutation de cette lecture (Précis,
pp. 233-235.) L'intérêt de cette dispute portant sur le déchiffrement des « noms du père » pour la
psychanalyse est parfaitement clair; que Champollion ait été capable d'identifier 0 avec le nom
d'un dieu, ainsi qu'avec le son Ra, revient à dire qu'il fut capable de remplacer le terme « père de »
DIRE

par un son de sa langue maternelle adoptée, le copte. Il est sans aucun doute vrai, de plus, que
Young dut être corrigé à plusieurs reprises par Champollion quant à la traduction correcte des
termes associés avec celui de « père ». Il est non moins évident que beaucoup de ces disputes sur la
traduction ne pouvaient pas être détachées des questions sur le caractère de la religion égyptienne
et la nature de ses généalogies. Les lectures modernes des hiéroglyphes expliquent la présence du
signe 0 en tête des noms de rois comme étant due au fait que le respect pour le roi-soleil exigeait
que son signe figure en première place, même si il n'était pas prononcé le premier.
15. Savoir s'il est « juste » d'attribuer à Champollion l'hypothèse du rébus, est un sujet de
dispute parmi ceux qui s'intéressent à l'histoire de l'égyptologie. Comme nous avons eu l'occasion
de le remarquer, Champollion et, par la suite, (d'une manière plus virulente) son frère, désavouèrent
l'hypothèse du rébus, en soutenant que la facilité avec laquelle Young admit à la fois les hiéroglyphes
syllabiques et alphabétiques fut le « faux point de départ » que Champollion évita. Laissant de côté
le fait que presque tous les égyptologues depuis 1880 (Erman) ont traité avec la plus grande cir-
conspection de la notion d'un alphabet égyptien analogue au modèle indo-européen, et aussi la dif-
ficulté à soutenir les hypothèses syllabiques et alphabétiques, à savoir le fait que le système d'écri-
ture, comme celui de l'hébreu et d'autres langues sémitiques, omet les voyelles, il est évident que la
pratique de Champollion était d'utiliser le modèle du rébus employant parfois des lettres pour
des transcriptions, et d'autre fois leur donnant une valeur syllabique. A la fin de la Lettre à M. Dacier
dans laquelle il critiquait le modèle du rébus de Young, il remarque « Tous les signes hiéroglyphes
ou démotiques qui répondent aux consonnes de l'alphabet grec, prennent une valeur en apparence
syllabique, lorsqu'ils sont combinés entre eux sans mélange d'autre signes de voyelles. » (Pré-
cis p. 88). La réussite de Champollion, sinon sa priorité, ne consiste certainement pas dans sa répu-
diation du modèle du rébus, mais bien au contraire dans son application de façon systématique et
tenace d'une conception, ressemblant à celle du rébus, de la relation entre l'ancien égyptien et le
copte, aux noms égyptiens anciens, et de là, au système d'écriture tout entier. Une des conséquences
les plus curieuses de cet épisode historique est que son insistance sur le fait que le copte était la
langue des anciens Égyptiens le conduit à créer sa propre version d'un copte qu'il fut bien le seul à
parler; « .dans certains cas, par conséquent, les transcriptions provisoires de Champollion pro-
duirent des mots en bon copte, pour le reste ils étaient plus ou moins insensés ou impossibles, et en
transcrivant des phrases, soit la syntaxe coptique était irrémédiablement violée, soit l'ordre des mots
hiéroglyphiques devait être inversé ». (FI. Griffith, « The Centenary of Egyptology », Journal
of Egyptian Archaeology, 37, 1951, pp. 64-65). Il nous faut aussi remarquer que la brillante décou-
verte par Champollion de l'existence d'un nombre important d'homophones en égyptien (et son accep-
tation relativement calme de ce fait) donne une bonne indication de la déficience du concept de l'al-
phabet dans le cadre de son application aux hiéroglyphes.
16. H.R. Hall, « Letters of Champollion-le-Jeune and of Seyffarth to Sir William Gell », in
Journal of Egyptian Archaeology, 2, 1915, p. 85; letter of 12 september 1827.
17. Alan H. Gardiner, « Egyptian Hieroglyphic Writing '), in Journal of Egyptian Archaeo-
logy, 2, 1915, p. 61.
18. S. Freud, L'Interprétation des rêves, trad. I. Meyerson, augmentée et revisée par D. Ber-
ger, Paris, P.U.F., 1967, pp. 241-242; G.H~ 11/111, 283-284; S.E., IV, 277-278. En raison du fait
que les traductions françaises de Freud sont toutes plus ou moins inexactes, toutes les citations
données ont été révisées et les phrases allemandes sont fréquemment ajoutées. En ce qui concerne
le sujet traité ici, c'est-à-dire, les hiéroglyphes, les rébus, les casse-têtes, les traductions françaises
sont à la fois complètement trompeuses et instructives; l'exemple le plus révélateur est sans aucun
doute celui de la traduction de la citation n° 45 des Études qui donne « hiéroglyphe '< comme la
traduction de « Bilderschrift.
19. Ibid., p. 276; G. W., 11/111, 326; S.E., IV, 321.
DU SUBLIME AU RIDICULE

20. Presque toutes les références importantes aux hiéroglyphes, y compris l'unique référence
de Freud à Champollion, furent faites dans la période 1908-1916. Quant à la longue discussion sur
les hiéroglyphes qui se trouve dans la partie nodale de l'étude sur Léonard de Vinci (dont la commu-
nication fut faite en décembre 1909, et dont la publication date de 1910), elle appartient elle aussi à
cette époque. Il est probable que Freud prit connaissance de l'opuscule d'Abel, ff Uber des Gegensinn
der Urworte «, dans cette période, puisque Abel était en premier lieu un spécialiste du copte et
d'égyptologie (il écrivit une grammaire copte en 1876). La note sur la « personne auprès d'une autre »
citée ici fut ajoutée à L'Interprétation des Rêves en 1914. L'autre passage ajouté au même livre,
concernant les hiéroglyphes (édition de 1909), les comparait aux rêves dans la mesure où ils mon-
traient tous des ambiguïtés irréductibles mais, malgré tout, pouvaient être lus. Cette ligne de pensée
est bien proche de la thèse principale de l'opuscule d'Abel que Freud allait citer si avidement.
21. Foucault, Les Mots et les Choses, p. 298. Voir aussi p. 295.
22. La partie de L'Introduction à la psychanalyse, consacrée à la prise en considération de la
figurabilité, et insistant grandement sur l'analogie, a une tout autre ampleur que celle de ~.VMerprf-
tation des rêves qui ne lui consacre qu'une phrase, assortie de dessins. Les vicissitudes de la pensée
de Freud sur la question de l'interprétation du figuratif ne peuvent être abordées dans cet article et
appartiennent, à plus juste titre, à une discussion du rôle joué par le symbolisme dans le développe-
ment de la psychanalyse. Nous pouvons simplement indiquer les deux modes d'interprétation entre
lesquels Freud oscillait d'un côté, « l'herméneutique », qui, suivant l'analogie avec le rébus, effectue
une interprétation qui va d'images, ou de sons, aux sons; et de l'autre, « régressif », qui procède selon
un soi-disant modèle génétique du développement allant de la perception (images mnésiques), en
passant par les mots, aux pensées, et dans lequel la pensée abstraite peut être décrite comme retra-
çant le chemin qui reconduit de la pensée aux images (voir L'Introduction à la psychanalyse, Paris,
Payot, 1979, p. 165; G.H~ XI, 183-184; S.E., XV, 180-181). Pour une discussion de ce dévelop-
pement en psychanalyse, voir chap. III de John Forrester, Language and the Origins of Psychoana-
lysis, Londres, Macmillan, 1980.
23. Freud, L'Interprétation des Rêves, p. 294; G.W., II/III, 346; S.E. V, 342.
24. Ibid, p. 294; G.H~ II/III, 347-348; S.E., V, 342-343.
25. Même le caractère « spatial » de ce rêve-rébus, que Freud compara à une apposition, trouve
une analogie dans l'exemple employé par Littré dans l'article sur le rébus
Pir vent venir

Un vient d'un

Cet exemple est aussi discuté par Jean-François Lyotard, Discours, Figure, Paris, Klincksiek, 1971,
p. 299, et par Octave Delepierre, Essai historique et bibliographique sur les rébus, Londres, 1870,
p. 18. Ce rébus un soupir vient souvent d'un souvenir indique comment les relations spatiales
des images peuvent susciter les syllabes requises.
26. Nous donnons l'appellation « ~<)7~erp~)'e/!0/o~c/te~ « aux philologues associés au Zeit-
schrift fur ~e?'p~)'cAo/o~e und Sprachwissenschaft, de 1860 à 1890, quoiqu'il nous faut remar-
quer que Wundt produit un des textes classiques de ~r/)~c/!o/og!'e en 1900. Voir Forrester,
Language and the Origins of Psychoanalysis, chap. V.
27. Les articles de Cohen et de Steinthal parurent dans le Zeitschrift, t. 2, 5, et 6; celui de
Kuhn sur le feu fut réimprimé dans ses Mythologische Studien, Gütersloh, 1886.
28. F. Max Müller, « Comparative mythology » (1871) dans Selected Essays, vol. I, Londres,
Longmans, 1881, pp. 369-376.
29. Nous devons noter la primauté de la méthode philologique dans cet argument, quelles que
soient les « causes » assignées au mythe. Puisque les méthodes par lesquelles l'homme primitif
fit du feu et fit l'amour furent elles-mêmes déduites de la signification des mots dans les langues
DIRE

primitives, l'argument représente un triomphe philologique, car il ne nécessitait aucun appel contra-
dictoire à une enquête préhistorique, archéologique par exemple.
30. Sigmund Freud et Karl Abraham, Correspondance 1907-1926, Paris, Gallimard, 1969,
lettre du 23 juillet 1908, pp. 53-54.
31. S. Freud, « Analyse d'une phobie d'un petit garçon de cinq ans », in Cinq psychanalyses,
trad. M. Bonaparte, Paris, P.U.F., 1970, p. 138; G.W., VII, 300; S.E., X, 65.
32. Ibid.
33. Ibid, p. 163; G. W., VII, 333; S.E., X, 98.
34. Ibid, p. 163; G. W., VII, 333-334; S.E., X, 98.
35. Ibid, p. 165; G.W., VII, 335; S.E., X, 100.
36. Ibid, p. 138; G.H~ VII, 300; S.E., X, 66.
37. Ibid, p. 184; G.W., VII, 360; S.E., X, 128.
38. Ibid, p. 163, n. 1; G.W., VII, 334, n. 1; S.E., X, 98, n. 1. Jusqu'à ce moment dans l'analyse,
il n'y avait eu aucune mention du thème de la procréation. Ceci donne, par conséquent, une très
grande importance à l'intervention subséquente dans le compte rendu de l'analyse elle indique la
position que l'analyste prit envers ce qu'il avait entendu.
39. Ibid, p. 184; G.W., VII, 360; S.E., X, 128. C'est nous qui soulignons.
40. Voir John Forrester, « Philology and the phallus » dans Colin MacCabe (éd.), The Talking
Cure, Londres, Macmillan, 1981, pp. 45-69.
41. Karl Abraham (« Rêve et mythe » in Rêve et mythe, ŒM~rM complètes, I, Paris, Payot,
1965, pp. 205- 207) observa que le mythe de Prométhée soutient la primauté de la fonction de pro-
création mâle, une réussite parallèle à celle du petit Hans quand il imagina la disparition et la réap-
parition de l'enfant-pénis.
42. Breuer et Freud, Études sur l'hystérie, Paris, P.U.F., 1973, trad. A. Berman, p. 173;
1" édition allemande (1895) p. 189; S.E., II, 216.
43. Ibid, p. 166; allemande p. 182; S.E., 11, 209. Ce fut Breuer, et non pas Freud, qui remar-
qua le côté ridicule des jeux de mots dans les symptômes hystériques.
44. Ibid, p. 101; allemande p. 110 et G.W., I, 189; S.E., II, 129.
45. Gardiner, op. cit., p. 61.
46. Freud, L'Interprétation des rêves, pp. 91-94, 292-294; G.W., 11/111, 101-104, 345-347;
S.E., IV, 96-100, S.E., V, 341-342.
47. Freud, La Naissance de la psychanalyse, Paris, P.U.F., 1973, lettre 79, 22 décembre
1897, p. 212; Aus den Anfingen, pp. 205-206.
48. Freud, L'Interprétation des rêves, pp. 440-441; G.W., II/III, 522-523; S.E. V, 511, n. 7.
Christian David

SI QUELQU'UN PARLE, IL FAIT CLAIR

« Tante, dis-moi quelque chose, j'ai peur, parce


qu'il fait si noir.
u
« A quoi cela te servira-t-il puisque tu ne peux pas
me voir?
n
« Ça ne fait rien, du moment que quelqu'un parle,
il fait clair. N
Un petit garçon de trois ans
cité par Freud dans une note
des Trois Essais sur la théorie de la sexualité.

Pris entre des exigences malaisément compatibles, l'analyste se trouve sans


cesse, et quelle que soit sa disponibilité, en tension. Pour résister à l'usure qui en
découle, on le voit à certains moments tenté soit de recourir à des grilles théo-
riques, techniques soit de se laisser porter par l'éprouvé en relation avec le flux
verbal et non verbal émanant du patient. Tantôt il est sollicité par des facilités
cognitives, par une propension à une attitude active, tantôt par un désir d'abandon
empathique. Certes la pratique analytique implique une oscillation permanente
entre ces dispositions. Au reste, à la considérer dans sa complexité, l'attitude récep-
tive n'est pas, tant s'en faut, simple passivité, ne serait-ce que du fait que la « récep-
tion » a lieu chez l'analyste aussi bien à l'égard du « matériel » qu'il recueille qu'à
celui de ses propres productions internes concomitantes. Aucune application immé-
diate et stéréotypée du savoir théorique n'est compatible avec une authentique dis-
ponibilité. II n'en est pas moins vrai que l'homéostase mentale de l'analyste connaît
inévitablement des moments de décompensation où une exigence prend par trop le
pas sur l'autre. Ces perturbations résultent à la fois d'un écartèlement entre proces-
sus primaire et processus secondaire et du statut foncièrement ambigu de la Psy-
chanalyse, science qui n'a pu se fonder et qui ne peut toujours se réaliser que par
l'intermédiaire d'un art.
Le dire, à l'évidence, déborde. Son foisonnement ne se limite jamais à sa
DIRE

multiplicité sémantique. Il y a, sensible presque à chaque instant de la mélodie


vocale, un excès de l'indicible sur le dicible aussi bien qu'un excès du dicible sur le
dit. L'écoute et le déchiffrement de l'analyste portent sans cesse sur un mixte unique
de son et de sens. A supposer qu'il n'y ait pas de science de l'individuel comme tel,
il s'ensuit que nul effort interprétatif ne saurait prétendre à l'exhaustivité, même à
propos d'un ensemble associatif nettement cerné. Un reste, incommensurable à la
connaissance discursive, subsiste toujours. La tâche psychanalytique, tâche infinie,
consiste néanmoins à gagner le plus qu'il se peut sur ce reste. Avec pour moyen quasi
exclusif le verbe, il s'agit de se colleter avec ce qui se tait car « Ça se tait » encore
beaucoup plus que « Ça » ne parle. C'est de façon bien illusoire que parfois le
dire de l'analyste prétendra pénétrer l'opacité du non-dit, de ce qui ne se dit pas
dans le dire. Là où le poète et son lecteur ou son auditeur tentent de capter « ce qui
chante dans le chantsl'analysant et son analyste essaient d'appréhender ce qui
parle dans la parole. Dans la parole et dans le silence, fond et figure en rôles alternés.
Ces mots qui constituent l'instrument par excellence de l'analyste, « ce ne sont
pas ceux du dictionnaire mais bien les mots tels que les modifient les nuances indi-
viduelles en vertu de l'essentielle flexibilité du langage qui obéit à des besoins et à
des pressions spécifiques a de toute nécessité l'interprétation porte donc sur les
qualités expressives uniques de chaque énonciation. En d'autres termes elle est per-
sonnelle ou elle n'est pas
Que l'expression en situation analytique soit orale confère un surcroît d'idio-
syncrasie aux paroles qui s'y échangent leur signification, latente aussi bien que
manifeste, se trouve dépendre constamment de la voix qui les émet, avec son timbre,
ses inflexions, son rythme, ses variations d'intensité, etc. Ce qui est proposé à
l'écoute, c'est un mixte indissociable où les éléments non strictement linguistiques
sont eux aussi porteurs de sens et véhicules de messages inconscients. Arthur Rubin-
stein répète volontiers que la musique n'est pas dans les notes mais entre les notes;
bien que le discours associatif ne soit pas proprement musical, son sens, pourrait-on
dire, n'est souvent pas tant dans les mots ni dans les rapports complexes du signi-
fiant et du signifié qu'entre les mots. En effet le tissu sémantique interstitiel du
message de l'analysant consiste parfois davantage dans les implications inconscientes
de sa vocalisation que de sa verbalisation. C'est avec encore plus de nuances que les
plus subtils vocables et plus fiablement qu'eux avec moins de processus intermé-
diaires que le parler des patients nous « branche » sur ce qu'ils ignorent d'eux-
mêmes et nous fait vibrer comme en résonance avec leurs ondes pulsionnelles. Ce
n'est pas que l'écoute analytique ne soit parallèlement un décodage, comme depuis
1. J'emprunte cette formule au titre d'un recueil de poèmes de Marc Guyon, Gallimard,
1977.
2. L.C. Knights « Poetry and things hard for thought », Int. Rev. Psycho-Anal., 1980, n° 2,
p. 125.
SI QUELQU'UN PARLE, IL FAIT CLAIR

Freud on ne l'a somme toute que rarement oublié, mais, sans une oreille musicale,
il y manque inéluctablement une intimité vivante avec le plus personnel de celui
qui parle. On le vérifie d'ailleurs aux périodes de moindre disponibilité ou de rupture
partielle d'écoute chez n'importe quel analyste, que ce soit en raison d'un parasitage
par la fatigue, le souci, l'ennui, que ce soit en raison d'une excessive focalisation sur
la logique des associations, éventuellement par crainte qu'elle n'échappe. On le véri-
fie aussi dans divers cas assez déconcertants mais souvent instructifs où l'analysant
en vient, ce peut être sans crier gare à insérer dans son discours un texte préala-
blement écrit, qu'il s'agisse (c'est le plus courant) d'un récit de rêve noté au réveil
de peur d'en perdre le détail, qu'il s'agisse d'une citation voire d'une récitation ou
bien encore de la lecture de pages rédigées pour être dites à l'analyste, par exemple
dans l'intention de s'exprimer à lui de façon censément plus fidèle et plus satisfaisante.
Quelque chose soudain détonne dans la séance, ce qui se traduit évidemment aussitôt
dans le ton et le régime de la voix. On a alors comme le sentiment de l'introduction
quel que puisse être l'intérêt intrinsèque de ce matériel transmis « en différé a
d'un corps étranger dans le tissu de l'analyse. Il s'agit bien effectivement de véri-
tables acting (out et in) mais le passage à l'acte s'y opère au sein même du langage
avec pour seul signal un discret changement de registre expressif d'une mise en
mots se faisant, on passe à une mise en mots déjà faite. Ces insertions incongrues
véritables isolats dans le cours de l'analyse revêtent des significations variées
mais elles m'ont paru plus particulièrement en rapport avec des ratés du narcissisme.
Le patient, tout d'un coup, dirait-on, fait bande à part sciemment ou non il
n'observe plus la règle du jeu, il refuse l'analyse et donc l'analyste. Illustration,
parmi quantité d'autres possibles, de la spécificité et de la fragilité tout à la fois du
dialogue psychanalytique en tant qu'entité expressive sans cesse en évolution. Un
achoppement dans le flux du dire signale presque infailliblement comme un accroc
dans le processus, un accroc qui suscite aussitôt des réactions de réorganisation
plus ou moins ponctuelles, plus ou moins intenses.
Une analyse, bien qu'il soit impossible de l'y réduire, est avant tout un ouvrage
de parole. Le dire y est roi. Les mots et les silences de l'analyste s'y entretissent
avec ceux de l'analysant, les uns appelant les autres, les autres induisant les uns,
selon un commerce incomparable. Cette collaboration ne saurait se concrétiser en
un quelconque enregistrement sans une très grande part de perte, de déformation
et de leurre, à supposer même que sa réalisation soit compatible avec le projet et
l'éthique analytiques. Ce qui est enregistrable, ce qui est transcriptible aussi bien, ne
constitue .que le support de l'expérience de la cure. Celle-ci, à la prendre comme un
tout dynamique, est par nature intranscriptible. Si riches que puissent être à leur
niveau propre les comptes rendus d'analyse, la somme d'informations qui les
compose est infime au regard du caractère inépuisable et indéfini de l'expérience
analytique vécue, au cours des séances et dans leurs intervalles, dans et hors la
DIRE

conscience. Le travail analytique ne saurait être véritablement retracé parce qu'il


ne laisse pas de trace je veux dire qu'il ne crée pas un objet; sa réalité, sa créativité
résident dans le processus même auquel il donne lieu. Les effets mêmes de l'ana-
lyse sont d'abord dus à son effectuation. Le travail du dire se déroule de façon
spécifique chez l'analyste et chez son patient mais aussi entre eux il se produit
une interaction consciente et surtout inconsciente entre ce que dit l'un et ce que
dit l'autre, ce qu'ils taisent également, de telle sorte que le dynamisme du processus
en est à tout moment la résultante. A soi seul le projet de se dire entraîne d'emblée
chez l'analysant un fonctionnement psychique nouveau, lié à l'originalité de la situa-
tion analytique.
S'il est vrai qu'en analyse comme en toute situation d'échange verbal « la
puissance dépossédante et déroutante de l'autre parole fasse pression sur chacun
des interlocuteurs, il est vrai aussi que la parole intermédiaire que j'évoquais, trans-
subjective en quelque sorte, déroute et dépossède encore bien davantage. D'où une
part de son efficacité dont attestent par exemple les surprises que rencontrent tant
l'analyste que l'analysant (cf. Th. Reik) mais aussi les épreuves qui les attendent,
à divers degrés. Il s'agirait là de la puissance dépossédante et déroutante de la
parole de l'Autre, encore qu'il faille aussitôt limiter la portée de cette formule par la
constatation d'une certaine appropriation du discours analytique vivant (Green)
par chacun des partenaires réunis pour le produire.
A la différence de tout autre discours en effet, celui-ci ne demeure pas une
parole « vagabonde, ressassante et inidentifiable », elle se trouve pour partie assi-
milée, c'est-à-dire identifiée, fertilisée et située (mais ni figée ni nécessairement
stable). Alors que « le discours philosophique toujours se perd à un certain moment »,
alors que le discours poétique court continuellement le risque de se fasciner soi-
même, le patient travail de parole de l'analyse engendre au moins dans les cas
heureux un rejeton psychique, comme tel informulable et insaisissable, ce qui
est le paradoxe d'une entreprise langagière longue et aventureuse mais qui a force
de métamorphose. Ce travail de parole consiste en un travail sur la parole, certes,
mais essentiellement sur l'indicible au moyen de la parole et de la voix.
Le divan est incitation à une parole erratique, offerte, démesurée. L'analyste
lui, même quand il parle abondamment, du fait de sa réserve méthodique et de la
dissymétrie structurale de sa situation par rapport à celle de l'analysant, est soumis
à une parole lucide, close, mesurée. Cette opposition, traditionnelle, n'est pas sans
receler certaines arrière-pensées éducatives, sans impliquer une option prioritaire
en faveur de la domestication des manifestations pulsionnelles. Cette orientation du
projet analytique n'est jamais devenue exclusive que pour ceux qui redoutaient
d'entrer avec le fonctionnement psychique de leurs patients dans un véritable par-

1. M. Blanchot « Le discours philosophique o in L'Arc, n" 46, consacré à Merleau-Ponty.


SI QUELQU'UN PARLE, IL FAIT CLAIR

tage, une authentique participation. L'exigence d'attention flottante suppose une


certaine mise entre parenthèses et en suspens du principe de réalité; elle appelle une
connivence avec la démesure que l'on a voulu amplifier. Or, point de partage ni de
vraie complicité sans un mimétisme identificatoire spontané de l'analyste à l'égard
des mouvements incontrôlés du dire et débordant le dicible qu'il a voulu déclencher.
Ce mimétisme ne doit certes pas paralyser la capacité de compréhension de la poly-
sémie des associations ni abolir le minimum d'autonomie et de distance que requiert
la démarche interprétative, mais, au moins lors de certaines séquences plus émues
ou plus révélatrices, se trouver suffisamment développé pour que l'analyste consente,
en dépit de son contrôle sur soi et de sa vigilance, à se laisser emporter par ce qui
lui est communiqué en même temps qu'à accueillir ses propres réactions obscures,
irrationnelles, violentes, en laissant faire leur chemin aux paroles de l'analysant, en
laissant libre cours aux affects et aux mots qu'elles éveillent dans un espace psy-
chique qui, pour un temps plus ou moins bref, n'est plus tout à fait le sien ni non
plus tout à fait celui de l'autre. C'est à cette condition qu'une certaine invention per-
tinente peut animer la parole de l'analyste. Qu'il ne se prenne pas pour la Pythie
mais qu'il ne lui ferme pas la porte!

C'est une question épineuse de déterminer si, éventuellement dans quelle


mesure, et comment l'analyste peut se faire poète; s'il lui est loisible d'adopter une
attitude poétique et, fût-ce temporairement, un usage poétique de la parole. Pour
certains le psychanalyste-poète serait une chimère. Ainsi 0. Mannoni, tout en recon-
naissant les affinités de la psychanalyse et de la poésie, n'en considérait-il pas moins
que « l'analyste qui tente de se faire poète essaie de se crever les yeux1 ». Dans un
travail plus récent, J. Guillaumin marque « une différence insigne entre analyse et
poésie qui découle de la centration du processus analytique sur la sensibilité de
l'analysé à ses objets plutôt que sur ces objets eux-mêmes)). Il insiste également sur le
fait que le poète se donne comme première la matière du verbe, que son art aboutit à
un rayonnement vivant de mots immobiles alors que l'analyste « s'efforce inversement
d'apprendre à son patient à mobiliser les mots à l'infini. Le premier travaille sur les
mots jusqu'à les grossir de sens tandis que le second travaille sur le sens à travers les
mots et multiplie les mots pour parvenir à le saisir, quitte à les abandonner ensuite
comme des enveloppes vides. Chez l'analysé le résultat ne peut être atteint qu'en récu-

1. O. Mannoni « Poésie et psychanalyse » in La Psychanalyse, n° 3, P.U.F., 1957.


2. J. Guillaumin « La création artistique et l'élaboration consciente de l'inconscient avec des
considérations particulières sur la création poétique » in Psychanalyse du génie créateur, ouv. coll.,
Dunod, 1974.
DIRE

sant tous les faux dieux; chez le poète il ne peut l'être qu'en donnant une divinité au
verbe.»
Protestant contre la réduction de la métaphore à la condensation et de la
métonymie au déplacement, Guy Étienne, par d'autres voies, propose des vues conver-
gentes « les réseaux de la poésie ne contiennent aucune positivité à peine y pose-
t-on le pied qu'ils ne sont que cendre B. Quant au discours analytique, « il aban-
donne le langage scientifique en ce qu'il enfreint manifestement la règle un nom,
une représentation ». Il est vrai que « la démarche scientifique aspire à se libérer
de ces moyens » et qu'elle s'efforce d'en détecter les diverses implications fantasma-
tiques pour mieux contrôler les tourments qui s'y nourrissent Une telle vigilance
critique s'impose à tout analyste qui veut rester analyste s'il poursuit non une fin
esthétique, non une satisfaction relationnelle mais bien un savoir et une action par la
connaissance. Cela est peu contestable mais le même auteur, qui le reconnaît expres-
sément, fait valoir d'autre part que « l'interprétation psychanalytique oblige à tenir
compte des transformations et des relations, par rapport à l'inconscient, entre proces-
sus primaire et secondaire, des mêmes signifiants » que ceux qui ordonnent la combi-
natoire poétique. Que ce soit dans le dire de l'analysant, que ce soit dans son élabora-
tion par l'analyste telle qu'elle se fait d'abord préconsciemment en lui et telle qu'il
la poursuit de façon méthodique, « la reprise du processus primaire dans une activité
consciente secondaire » constitue un aspect essentiel et permanent de l'expérience
analytique. On retrouve ici l'ambiguïté épistémologique foncière de celle-ci et sans
doute la raison fondamentale de ses inévitables achoppements. Métier non pas à
proprement parler « impossible » que celui de psychanalyste mais sans cesse menacé,
c'est indubitable, du dedans comme du dehors, quant au maintien de sa spécificité.
Il semble que la conscience de cet écartèlement se soit aiguisée durant les der-
nières décennies et que la recherche d'un certain dépassement des contradictions et
des antagonismes inhérents à la pratique analytique peut-être au fonctionne-
ment intellectuel en général se développe et s'affirme de divers côtés, avec d'ailleurs
une réelle richesse. J'en prendrai pour illustration, parce que centrées sur la problé-
matique du dire, deux contributions anglaises parues l'an dernier dont j'ai trouvé le
ton et l'esprit très rafraîchissants et les conclusions fort salutaires il s'agit de l'ar-
ticle de John Klauber à propos de la formulation des interprétations en clinique
psychanalytique3 et de la conférence de L.C. Knights à laquelle j'ai déjà fait réfé-
rence. J. Klauber met l'accent sur l'existence de deux types de fonctionnement inter-
prétatif chez l'analyste, l'un et l'autre créateurs lorsque les interprétations se

1. Guy Étienne « Le langage de la poésie » in L'Évolution psychiatrique, 1978, vol 43, n° 2.


2. Guy Rosolato « L'oscillation mëtaphoro-métonymique '), in La Relation d'inconnu, Galli-
mard, 1978.
3. J. Klauber « Formulating interpretations in clinical psychoanalysis », 7~!t. Psycho-Anal.,
1980, n° 2, p. 195.
SI QUELQU'UN PARLE, IL FAIT CLAIR

révèlent efficaces, mais différemment. Pour caractériser cette différence, il reprend


l'opposition classique entre travail artisanal et performance artistique déjà utilisée
et affinée par des auteurs tels que Collingwood ou Gombrich. Ce dernier, tout en
soulignant que toute tentative de création artistique commence par « une recherche
de sens », établit qu'en art, à rebours de ce qu'on observe dans les divers artisanats,
l'exécution vient avant la conception. Le psychanalyste lui, dans son effort pour
dégager le sens de ce qu'il lui est donné d'écouter, accomplit un travail de liaison
qui aboutit, grâce à une adhésion suffisante au détail et un recours aux diverses
opérations logiques, à des hypothèses de travail qu'il mettra à l'épreuve quand le
moment opportun sera venu. Ici la conception précède l'exécution; le travail est
surtout artisanal, la composante artistique de l'interprétation se limitant à son
mode de formulation. Cependant il existe un autre mode de fonctionnement inter-
prétatif, fait dès longtemps reconnu mais dont la compréhension métapsychologique
est seulement en voie de dégagement. Il y a des moments privilégiés en effet où les
interprétations se présentent comme d'elles-mêmes à l'analyste, voire s'imposent,
à son propre étonnement, en lieu et place de celles qu'il projetait. Tout le processus
herméneutique se situe alors dans le champ de la création artistique car l'exécution
précède la conception. C'est le propre de l'art que l'intention créative se modifie au
fur et à mesure qu'elle se réalise, de par sa réalisation même. Ainsi les poètes
authentiques se laissent-ils toujours à quelque moment, si prégnante que puisse être
leur impression originaire, conduire par les mots, par une intuition élective de la
combinaison du son et du sens dans l'instant même de la verbalisation. Ces temps
forts sont relativement rares dans la pratique analytique mais d'autant plus mar-
quants. C'est bien lorsque la mise en forme de l'interprétation s'effectue avec le
plus d'élégance et de pertinence, au-delà de la maîtrise technique courante, que
l'activité de liaison de l'analyste ne s'exerce pas seulement entre les significations
livrées jusque-là par le patient, pas seulement entre signifiants et signifiés
inconscients mais également au sein du discours partagé qui constitue l'oeuvre ana-
lytique en voie d'accomplissement. Les liens innovateurs ainsi noués unissent la
spontanéité de l'analysant à celle du psychanalyste avec l'impact spécifique que
cette union peut avoir. Quelqu'un parle et il fait clair, d'autant plus clair que la
parole est plus présente, plus présente parce que plus révélatrice; d'autant plus clair
que la parole devient soudain signe de participation à un jaillissement commun. Pour
tolérer l'aspect de « happening » que peut ainsi revêtir le dialogue analytique, l'ana-
lysant doit avoir déjà effectué un certain parcours qui lui ait notamment permis
(ainsi que le remarque opportunément Klauber) de se dégager partiellement des
effets persistants du traumatisme que représentent la naissance et le développement
du transfert, de ne pas s'y trouver totalement et constamment immergé en tout
cas. A quoi les témoignages de la spontanéité de l'analyste préparent avant même que
son patient puisse directement en bénéficier. Encore faut-il que l'analyste n'éprouve
DIRE

pas trop d'inquiétude à l'idée de sortir des chemins conventionnels de l'interpré-


tation et d'adopter des attitudes et des visées non tout à fait conformes aux stéréo-
types de la neutralité bienveillante et de la fonction de miroir.
Le texte de L. C. Knights vient compléter et parfaire en quelque sorte le texte
de Klauber dans la mesure où, se plaçant dans une autre perspective et parlant
en vertu d'une autre compétence, il s'attache à montrer comment il existe en
poésie chez certains poètes, à certains moments un effort pour rendre acces-
sible par le verbe, d'abord au poète soi-même puis à ses lecteurs ou auditeurs, un
magma d'intuitions non conceptuelles et d'affects inexprimés qui, sans cet effort,
échapperait au fonctionnement psychique conscient et qui, grâce à lui, vient
enrichir le patrimoine du pensable et du communicable. Toute poésie consiste
à capter des intuitions mais seuls certains poètes, voire certains poèmes ou fragments,
parviennent à rendre proférables et communicables des données psychiques hors de
la conscience commune. Une véritable création de sens se trouve alors réalisée,
non pas une simple évocation impressionniste. Il s'agit alors en fait d'une décou-
verte qui n'est pas sans rapport avec certaines prises de conscience au cours de la
cure analytique. Pour Knights le sens nouveau est susceptible de donner forme et
force à des éprouvés intuitifs auparavant insaisissables et par là même susceptible
de nous aider à orienter et à développer notre potentiel psychique. Là où il n'exis-
tait pas de formules pour les désigner et les transmettre, le poète souvent au prix
d'une sorte d'ascèse, ayant réussi « à mouvoir les dormantes images des choses
vers la lumière » (to move the sleeping images of things towards the light) selon
le vers de Dryden nous sert de passeur entre l'infiguré et le figurable, entre
l'absence de représentation et le trésor du langage. Partant d'une zone obscure,
qu'on peut supposer voisine de l'articulation somato-psychique de la pulsion, on
aboutit à un dit unique, impossible à paraphraser sans annuler ses pouvoirs. Le
message poétique, fruit d'une lente élaboration même lorsqu'il s'agit de vers
« donnés », se caractérise par une densité d'expression qui peut en rendre la
compréhension malaisée même s'il n'y a pas d'hermétisme proprement dit de la
part du poète. C'est le fait de la condensation et de l'invention qui ont précisément
permis l'expression de ce qui échappe aux généralisations du discours commun.
Mais, à partir d'expériences intérieures d'une richesse probablement comparable,
certains artistes, tolérant mal l'angoisse et l'échec, et de ce fait pressés d'expliciter
ce qu'ils ont perçu et qui les travaille, ne produiront que des oeuvres éventuellement
séduisantes et esthétiquement accomplies en apparence, mais vides, muettes. On
retrouve là une ligne de pensée, volontiers kleinienne, qui met en valeur l'incidence
créative de la tolérance à l'égard d'une certaine déstructuration intime. L'extrapo-
lation de telles considérations, relatives à la création poétique, au domaine de
l'interprétation psychanalytique est d'autant plus tentante que Knights ne cache
pas qu'à ses yeux il ne saurait, pour ceux dont le métier est d'écouter, y avoir un
SI QUELQU'UN PARLE IL FAIT CLAIR

meilleur entraînement quant à l'appréciation des nuances du langage parlé que


d'étudier de près des poèmes tels que les œuvres lyriques de W. Blake. Leur ton et
l'utilisation qui y est faite du langage en tant que geste lui paraissent avoir valeur
d'authentiques révélateurs de l'inconscient.
C'est la conjonction d'une particulière acuité d'insight à l'égard d'intuitions
non conceptuelles et d'une passion pour la forme que résulterait la conquête du
poète sur l'ineffable. Une conquête qui n'aboutit pas à une simple délectation
émotionnelle ou esthétique mais à un véritable progrès dans la connaissance.
Certes le savoir ainsi conquis n'est pas d'ordre conceptuel car ce qui est alors
découvert n'est objet de connaissance que par et dans la réaction de chacun à tel
poème en un moment donné. Il ne s'agit pas d'une connaissance rationnelle de
type discursif et pourtant elle mérite le nom de connaissance en ce qu'elle fait
entrer dans le cycle du représentable et du verbalisable ce qui ne s'y trouvait pas
inclus.
A mieux discerner dans le travail psychanalytique comme fruit de l'échange
poursuivi entre l'analyste et son patient ce qui ressortit à la genèse et à la saisie des
intuitions, à « l'inspiration » dans les interventions et les interprétations, à la sin-
gularité innovatrice de chaque trajectoire et à son appartenance au champ transi-
tionnel où se joue la cure, on en vient tout naturellement à rapprocher la psy-
chanalyse de la poésie, et en dehors même de toute référence à une technique
littéraire particulière, à accentuer la parenté de l'expérience psychanalytique et de
l'expérience poétique. On est conduit aussi à insister sur la valeur instrumen-
tale du langage pour l'artiste, objet constitutif du travail d'expression poétique
mais non fin en soi; sur certains aspects ascétiques de la genèse du poème, comme
entée sur la lente et difficultueuse maturation d'un donné affectif obscur; sur le carac-
tère de tension dialectique permanente qui règne au sein de la psyché lors de cette
genèse dans la mesure où le va-et-vient entre l'indicible et le déjà dit n'a de cesse
chez le poète. Dans cette perspective la poésie sort de son illusoire enclos esthé-
tique tandis que le poète apparaît comme un précurseur ou un émule du psychana-
lyste.
Selon donc l'idée que l'on se fait de la connaissance psychologique et des condi-
tions de son progrès, selon la conception qu'on adopte de la poésie et de ses finalités
possibles, on variera du tout au tout quant à la question de décider si les affinités
entre les deux types d'expérience se limitent à une commune focalisation originelle
sur les processus primaires, leur matière première, ou bien si, l'un et l'autre axés
sur un travail de parole destiné, chacun selon ses voies et ses buts, à modifier cette
matière, leur cousinage peut être considéré comme beaucoup plus proche, jusqu'à
autoriser parfois l'analyste à intervenir poétiquement et jusqu'à permettre d'aven-
ture au poète d'obtenir certaines révélations intuitives et certaines métamorphoses
touchant le fonctionnement psychique.
DIRE

« En quoi consiste à proprement parler l'essence de la poésie, cela ne se laisse


absolument pas déterminer. Elle est infiniment composée et pourtant simple. Le
sens de la poésie. c'est le sens de ce qui est particulier, individuel, inconnu, mysté-
rieux, de ce qui doit être révélé, du fortuit-nécessaire. Il représente l'irreprésen-
table. Le poète est véritablement hors de lui-même, c'est pourquoi tout peut lui
advenir. Il ordonne, choisit, purifie, invente pourquoi c'est ainsi et pas autre-
ment, cela lui reste inexplicable»Ce fragment de Novalis indique pour nous avec
précision et densité ce qu'il y a de commun et ce qu'il y a de distinct non pas seule-
ment entre poètes et psychanalystes mais, de façon plus globale, entre attitude poé-
tique et attitude critique. Certes le parti pris d'interprétation, axial en toute
pratique psychanalytique s'il n'est pas assorti du sens du particulier et du « for-
tuit-nécessaire » court le risque de demeurer stérile. Certes le désir de représenter
l'irreprésentable qui anime le poète n'est pas sans analogies avec l'effort de l'ana-
lyste pour arracher à l'opacité et à la mutité de l'inconscient des pans entiers de la
vie psychique. Il est vrai aussi qu'en un certain sens et pour une part l'analyste se
trouve happé hors de soi, se fait l'écho et le prophète d'un sujet chassé de son centre.
Toutefois, même en prenant en compte les tentatives modernes pour faire place à
des constructions psychanalytiques libérées des pesanteurs d'un scientisme appauvris-
sant, à de véritables fictions pratiques parfois, bien plus, même si l'on conçoit
comme réalisable, grâce à des condensations puissantes, le dépassement de l'oppo-
sition entre la saisie du vécu et la combinaison des signifiants, je ne pense pas que
l'intention d'élucidation puisse être alignée sur la volonté de révélation ni que les
moments féconds de la prise de conscience puissent être assimilés aux émois et aux
illuminations poétiques. Une preuve parmi d'autres en serait que le travail d'écoute,
de décryptage et de formulation de l'analyste apparaît comme antagoniste par
rapport à un travail poétique de divagation fantasmatique et verbale. La constata-
tion peut surprendre car à première vue on pourrait croire que l'attention flottante
avec tout ce qu'elle implique équivaudrait à une propédeutique, sinon à une véri-
table expérience, poétique. Il n'en est rien. Il s'agit bien d'une préparation à une
démarche détectrice et créatrice de sens, poiétique mais non pas poétique. Toute
émergence de nouveauté n'appartient pas à l'ordre de la poésie. Quant à l'autre
aspect du travail de l'analyste, élaboration et vérification des hypothèses, déchiffre-
ment et formulation, il a beau comporter parfois des performances artistiques il se
trouve encore plus éloigné en fait de l'expérience du poète. La démarche explicative et

1. Novalis « Fragments sur la Poésie traduits par Antoine Berman in La Délirante, n" 1,
1967.
SI QUELQU'UN PARLE, IL FAIT CLAIR

altruiste qui anime l'activité analytique tranche sur la démarche poétique éminemment
expressive et narcissique. Assertion qui peut encore étonner car n'est-il pas un mot
de ces vers de J. Dupin

Risque de chaque mot, vrille


de chaque mot contre soi retournée
si près de l'obscur
qu'il en touche le fil et la faille
et la voix presque de silence
sous le halètement de la cA~erc t

qu'apparemment l'analyste ne pourrait prendre à son compte? Et cependant le


risque en cause n'est pas le même ni la souffrance de la verbalisation, ni l'obscurité
quasi muette évoquée ni l'angoisse en jeu ne sont les mêmes. Qui a le sens de la
poésie, tel que Novalis l'entend, se trouve pénétré du sentiment aigu de l'excès de
l'être sur le nommable. Qui a, conjointement, le sens de l'inconscient, tel que
Freud l'a défini, se trouvera comme écartelé par la question que pose Y. Bonnefoy
« La parole est-elle faite pour se différencier presque à l'infini dans les mots précis
d'un intelligible ou pour s'ouvrir à cette venue qui signifie un autre mode de l'exis-
ter, sinon même d'autres niveaux, lesquels risquent de relativiser brusquement celui
des choses nommables ~? » A supposer qu'en tant qu'analyste ce personnage à
l'épreuve s'emploie à différencier indéfiniment les termes précis de son système de
référence théorico-clinique, système d'intelligibilité par vocation, il ressentira
l'incompatibilité de cette démarche avec la démarche poétique. Et pour peu qu'il
tente, hors de son rôle d'analyste, de « s'ouvrir à la venue » dont parle l'auteur de
Douve, il se heurtera le plus souvent à une inhibition insurmontable. Si persistantes
sont les dispositions mentales adoptées dans l'exercice aussi bien thérapeutique que
spéculatif du métier, qu'elles engendrent un état réfractaire à l'aventure poétique.
Souvenons-nous ici de l'avertissement lancé par 0. Mannoni « L'analyste qui tente
de se faire poète essaie de se crever les yeux. » Et pourtant il découle de sa fonction
qu'il éprouve cette tentation et qu'il croie pouvoir véritablement y céder! Ce qui
n'exclut pas l'idée, agressive mais troublante, que tout analyste porte virtuellement
en lui un écrivain raté, disons un poète contrarié. Faudrait-il voir dans ce déchi-
rement l'origine de l'échec récent de la plupart des essais de présentation « poé-
tisés » de cas cliniques ou d'écriture psychanalytique « artiste »? Toujours est-il
que loin d'obtenir une meilleure restitution du plus vif du processus analytique ou
du plus innovateur de la réflexion qui le prend pour objet on se trouve généralement
en présence d'objets factices. Comment pourrait-il en aller autrement c'est tenter

1. J. Dupin, « Hommage à Paul Celan B in Revue des Belles-Lettres, n° 2-3, Genève, 1972.
2. Y. Bonnefoy « Préface à Haïku », Fayard, 1978.
DIRE

la quadrature du cercle que de prétendre, vis-à-vis d'un même objectif, fonctionner à


la fois d'une façon et de la façon contraire.
C'est le patient qui bien mieux pourrait se targuer de poésie car la situation où
il est mis et les conséquences qui s'ensuivent lui font parfois connaître des émotions
de caractère poétique ou s'exprimer à l'occasion et sans le savoir selon un jaillisse-
ment proche de celui de poèmes improvisés. Aussi bien peut-il se faire que l'analyste
envie fugitivement son analysant pour ces bonheurs hasardeux ou bien ressente de la
nostalgie à l'égard de certains moments de sa propre analyse dont le souvenir se
trouve soudain ravivé. Il n'est pas jusqu'au plus banal cours associatif qui ne puisse,
s'il est écouté dans une disposition quelque peu déréalisante, apparaître comme doté
d'une certaine aura. Mais s'agit-il d'autre chose que de phénomènes parasites par
rapport à ce que l'expérience psychanalytique offre de plus spécifique?
Si tant est que l'expérience poétique hors même de toute concrétisation esthé-
tique puisse donner lieu à d'authentiques effets cathartiques, si le verbe poétique
peut prendre la valeur d'exorcismes (H. Michaux), la parole en psychanalyse est
tout autrement libératrice. Alors que le dire du poète repose sur un consentement à
l'inexplicable, sur une relativisation du nommable et tente de frayer un chemin hors
du champ des précisions discursives communes, le dire de l'analyste organise résolu-
ment une quête de l'intelligibilité qui s'effectue à deux niveaux à celui de l'articula-
tion somato-psychique des pulsions et à celui des relations entre processus primaire et
processus secondaire. L'exigence de verbalisation agit pour l'analysé comme une
première mise en forme qui est reçue par l'analyste comme information. La mentali-
sation se trouve constamment stimulée par le cadre, constamment polarisée par la
présence du thérapeute. Désensorcellement initial qui arrache le possédé à certains
de ses démons. La multiple activité de liaison à quoi se livre l'analyste, son attention
soutenue au contenu latent qui échappe au patient, lui permettent de préparer, puis
de réaliser progressivement un second exorcisme par la mise en évidence du caché,
par les prises de conscience successives de l'exclu. A cette dépossession l'analysé, au
fur et à mesure qu'il devient davantage analysant, participe de telle sorte qu'il se
trouve partagé entre la poussée associative et la retenue interprétative, à l'instar de
l'analyste lui-même oscillant entre ces deux pôles.
Une telle description tout inféodée qu'elle soit sans doute à certains stéréo-
types tenaces n'exclut nullement dans mon esprit un abandon réel de la part de
l'analyste toutes les fois qu'il le sent souhaitable, aux mouvements de contre-transfert
en relation spécifique avec les fluctuations du dire de son patient. Des modalités
d'intervention impulsives de style souvent proche du dit poétique en résultent, de
loin en loin. A tel ou tel instant d'élection, nécessairement fugace, l'occasion d'ex-
primer une interférence significative et émouvante aura ainsi plus de chances de
n'être ni méconnue ni manquée. Étant donné la limitation des thèmes et des configu-
rations structurelles par opposition à la proliférante richesse des variations et à l'irré-
SI QUELQU'UN PARLE, IL FAIT CLAIR

ductible « chair des mots », il importe au plus haut point que les analystes ne cèdent
pas à la libido interpretandi et qu'ils accordent aux manifestations verbales et non
verbales de leurs patients une valeur intrinsèque. Ce n'est pas mystère si certains
psychanalystes las des ressassements de la clinique quotidienne qui déclarent, après
une plus ou moins longue pratique, ne plus s'intéresser qu'au fonctionnement mental
en soi (sous-entendant que les supports contingents et souffrants de ce fonctionnement
les laissent indifférents, étrangers), aboutissent à tant de déceptions et d'échecs.
Pas plus qu'aucun art poétique ne fut jamais générateur de poésie, pas plus l'ingé-
nierie psychanalytique n'est-elle le gage d'aucune vraie délivrance. C'est le paradoxe
d'une activité d'interprétation et de liaison mal tempérée qu'elle puisse déclencher
des effets de déliaison, c'est-à-dire de désorganisation, voire de destruction. C'est le
paradoxe de la règle fondamentale que l'exigence d'expression exclusive par la parole
tienne sa valeur de l'impossibilité même de son accomplissement. « Ce qui ne peut
pas être dit c'est ce qui fait qu'on dit; l'indicible c'est la dicibilité elle-même, ce qui
fait qu'il y a du dicible. L'indicible c'est l'origine l'origine comme telle et chaque
origine'. » Non seulement dans son principe mais tout au long de son développe-
ment illimité la parole procède de ce qui l'excède. Les incertitudes propres à toute
improvisation orale, les vibrations et inflexions de la voix, rendent encore mieux
perceptibles, à chaque moment d'une analyse, la pulsation de la psyché en deçà des
réseaux de significations. C'est l'angoisse de l'inarticulé qui, simultanément s'insinue
par l'intermédiaire du dire qui s'y ombilique.
Sans doute est-il vrai qu'« il n'y a de terrible en nous et sur la terre et dans le
ciel peut-être, que ce qui n'a pas encore été dit » 2. La peur moteur muet de l'im-
mense parlerie humaine. Mais toute parole n'est pas dotée de la même valeur conju-
ratoire. L'enfant dit vrai du moment que quelqu'un parle, il fait clair. La fonction
première de la parole, ici indissociable de la musique vocale qui la porte, consiste
bien à rassurer en tant que signe d'une réelle présence. Mais dès que son rôle de
véhicule du sens apparaît peut émerger le doute, un doute global non seulement
« N'est-ce pas mensonge? », mais aussi « Y a-t-il quelqu'un dans ce que dit la per-
sonne qui me parle? » Et plus tard « Y a-t-il quelqu'un dans ce que je dis pour la
personne qui m'écoute? »
Incertitudes qui, pour l'analysant, redoublent car, sur le divan, l'absence insiste,
le sujet vacille et les objets se dédoublent. Le seul fait de parler, la parole virtuelle
même à soi seule qui, ambiante, envahit jusqu'au silence « nous parlons en effet
sans cesse même quand nous ne proférons aucune parole et que nous ne faisons
qu'écouter »3 ne renvoient plus nécessairement à la présence d'autrui ni à la

1. C. Castoriadis « Le dicible et l'indicible in L'Arc, n° 46.


2. L.-F. Céline Voyage au bout de la nuit.
3. M. Heidegger La parole in Acheminement vers la parole, Gallimard, 1976.
DIRE

cohésion de soi. Si quelqu'un parle il fait clair, mais quelqu'un parle-t-il? L'ombre
du doute gagne. Savoir ce qui se parle, sinon, le noir. La parole court entre prota-
gonistes masqués grâce à quoi quelque chose suit son cours. Mais ce qui se parle n'est
parlant que parce que s'opère insensiblement la découverte parallèle de quelqu'un
qui parle. Quelqu'un d'autre que soi en soi-même et quelqu'un d'autre que le Protée
transférentiel. Au fur et à mesure que la construction du sens en de multiples
directions se développe, que la gestation imaginaire se poursuit, les masques s'éva-
nouissent. Jamais à découvert l'analyste fait néanmoins l'objet d'une balbutiante
découverte. Découverte à quoi il importe qu'il consente s'il ne veut pas in fine faillir
à sa fonction spécifique d'éclaireur, indissociablement révélatrice et transforma-
trice.

CHRISTIAN DAVID
Michel Deguy

FIGURER LE RYTHME, RYTHMER LA FIGURE

« Le rapport de ruthmos à rhéô ne prête par lui-même


à aucune objection.»
Benveniste.

Le poème n'est ni sans rythme ni sans figures. Les figures sont de deux sortes
façons de dire, figures du discours (et l'on peut entendre ce génitif dans la perspec-
tive où le discours se figure lui-même par-là), et figures de choses dites, images comme
on les a toujours appelées, où le sujet imaginant présente des choses en se les repré-
sentant par le mode spécifique des mots, comme ailleurs par des formes plastiques,
telles celles dont parle Leroi-Gourhan signalant l'apparition « d'une véritable
figuration linéaire il y a 40 000 ans dont les formes explicites sont celles d'or-
ganes féminins ou de profils animaliers' ».
La tâche d'une lecture poétique critique est de faire ressortir distinctement du
langage dans l'œuvre de poème son rythme propre et les configurations de choses
qu'il « donne à voir », et sa tournure ou conformation tropique le plus difficile
étant de comprendre ici le et, c'est-à-dire l'homologie entre l'élément, ou milieu
métrique (si ce que le mètre mesure est le rythme), l'élément figuratif ou imaginarium,
et l'élément tropologique; lesquels se donnent ensemble dans la synthèse achevée
d'un poème, dans le milieu de signifiance, si par là nous entendons celui où un sujet
parlant entend sa langue dans son battement, ses tours, ses significations L'unité

1. A. Leroi-Gourhan, Le geste et la parole, Albin Michel, 1970, vol. II, p. 217.


2. Objectiver le rythme est inévitable. Mais le sujet du rythme est un rythme sujet que la poétique
se doit de ne pas perdre d'écoute plus que le poème ne peut le faire sans se perdre qu'il ne peut y
avoir de rythme pour un musicien, un poète, un peintre, qui ne soit son rythme vital, celui de son
impatience, non pas de son corps restreint au contour isolé comme dans la chambre froide du radio-
logue, mais de son être. Rythme de ses pensées tâtonnant la sortie, de sa capacité d'intervention,
interruption et corruption, de sa portée d'attention aux autres et aux choses. Je me les représente
rythmant comme des percussionnistes qui auraient à improviser avec, imaginons, toutes les choses-
DIRE

cachée de cette complexité est telle qu'ordinairement on parle de ces trois choses
syncrétiquement; ainsi de cette fameuse proposition de Hopkins Poetry is speech
framed for the contemplation of the mind by the way of hearing, or speech framed
to be heard for its own sake and above its interest of meaning. Some matter is
essential to it but only as an element necessary to support and employ the shape
which is contenplated fot its own sake.
Parole articulée de manière à être entendue par elle-même à travers l'élément
essentiel de la signification la forme propre à ce dire, forme rythme et conforma-
tion rhétorique offrant une espèce de miroir où l'esprit se réfléchit, contemple par
figures sa capacité, se représente par la configuration de discours et dans la fable
du sens.

La poésie d'un poème intègre ces trois éléments marques rythmiques que l'abs-
traction métrique va traiter à part (oscillation d'intensités, formules de pieds ou non,
retours d'ictus et des coupes et pauses, différences quantitatives ou non, et en général
selon la formule de Benveniste « considération d'intervalles et de retours pareils »);
images référées à des choses « données à voir », c'est-à-dire inventées, si l'imagina-
tion se rapporte, ici par la nomination, à cette visibilité qui n'est pas donnée comme
un élément immédiatement perceptible parmi les autres, mais demande à être dite
pour être intentionnée comme une configuration; contenance polytrope d'une dis-
cursivité quelles que soient ses ruptures avec elle-même qui tourne de diffé-
rentes façons (autour d') une chose à dire comme si les manières ainsi faites, équi-
voques, écartaient un « propre ».
Ces trois anaphores accentuelles dans la phône, symbolique sémantique et
thématique, virtuosité tropique de la complexion rhétorique c'est bien ce dont la
diction fait entendre la secrète unité; qui déploie les correspondances, selon le mot
baudelairien, entre le marquage de la répétition, la signification, et la préciosité de la
langue la scansion cherche et déjoue une cadence, rejetant et déréglant minimale-
ment la matrice différentielle fort-faible-pause (positions interchangeables, bien
sûr) et la hantise paronomastique; l'imagination cherche à « voir » la figure de
comparution que la comparaison assemble; le sujet de l'énonciation fait entendre
l'habileté du langage à se tourner dans sa syntaxis.
L'ambition d'une poétique est de comprendre les relations de ces registres,
leur entr'appartenance ou homologie. La métrique seule ne fait pas le poème ni
le De Musica d'Augustin ne constitue un art poétique intégral. L'imagination seule

êtres à portée de leur impatience, l'instrumentation de tables, visages, livres, peaux tendues de tous
les aspects, paroles, rencontres; imaginez la façon dont, la force dont, ils touchent, frôlent, se retirent,
percent, entonnent, jouant de plusieurs instruments de peau, de bois, d'air, tachymètres de tout
sensible, ou comme épouvantails à dix mètres ou kilomètres d'envergure selon la mesure qui
s'offre tournant sous le vent de l'élan initial du jour, balayant, heurtant, caressant « faisant
rendre quelque son ».
FIGURER LE RYTHME, RYTHMER LA FIGURE

non plus qui désire être reconduite à la réalité grâce à la transparence du poème
aux choses. Ni le savoir tropologique du poéticien.
Quel chemin emprunter pour aller vers cette « ténébreuse unité »?

Repartons du célèbre article de Benveniste'.


La première généralité, d'avant et d'après l'étymologie, qu'il nous propose en
préambule, mais que nous pourrions retrouver en postface, parle de la « considé-
ration d'intervalles et de retours pareils M (327); quoi que ce soit, donc, qui
retourne, et après les intervalles de sa syncope (ou d'absence qui, avec sa présence,
compose son étance), cela est dans la mesure où cela bat de manifestation et de dis-
parition de soi « pareillement », semblablement, mêmement, « comme »
comme tout à l'heure, comme avant, comme bientôt chaque chose est ainsi traver-
sée de son être-comme elle-même, revenant à soi, régulièrement, également.
Et je remarque que cette définition préalable, et que n'infirmera pas la der-
nière (335) qui s'en tient à la « configuration des mouvements ordonnés dans la
durée », convient fort bien entre autres choses, à cette perception dont on va
faire reproche à Boisacq d'y avoir vu l'origine de l'etymon de ruthmos du « jeu
des vagues sur le rivage de l'Hellène primitif » (335); jeu qui pourra donc passer
pour une « métaphore », entendons une figure ou représentation adéquate, si nous
réservons métaphore pour désigner le côté-mots de la relation de deux et figure le
côté-choses. Mais nous ne dirons pas avec Benveniste que « nous métaphorisons
quand nous parlons du rythme des flots » (335); c'est plutôt le rythme des flots
qui nous figure. Cette sinusoïde de houle qui revient déferler, plus ou moins toni-
truante, frappant le rivage à intervalles assez réguliers pour qu'on en perçoive
l'irrégularité, après l'intervalle du reflux de la vague frontale qui, reculant pour
s'amasser, entraîne en son retrait un roulement de galets comme « du char de
Poséidon » (Homère).
La discrète ironie de la fin de cette première page (327) conteste qu'on puisse
« emprunter le sens du mot aux mouvements réguliers des flots/ ni/apprendre de
la nature le principe des choses », ou que telle perception puisse avoir « fait naître
dans l'esprit l'idée de rythme », etc. C'est donc bien d'une question philosophique
qu'il s'agit, et non linguistique, touchant le rapport entre une chose et la repré-
sentation de son sens. Et quelle que soit la chose la marche selon Canetti, ou la
cardiologie de Claudel, nous allons y revenir la question est d'un paradigme réel
qui soit « source de l'idée de rythme »; et on pourra toujours contester que ce soit

1. E. Benveniste, « La notion de rythme dans son expression linguistique », Problèmes de lin-


guistique générale, Gallimard, 1966 (327). Les numéros donnés entre parenthèses dans le cours de
notre texte renvoient aux pages de ce volume.
DIRE

telle « découverte primordiale » (327) plutôt qu'une autre qui soit « inscrite dans le
terme même »; que rien, dans sa singularité perçue, si éternel qu'en soit le retour
même (cœur et respiration, ou déambulation de primitif Hellène le long de cette
poluphloïsbos thalassâ qui ne lui fait pas non plus défaut tant qu'il vit) puisse
engendrer « l'idée générale de rythme ». A moins que ce soit l'être primordialement
à découvert de telles choses imaginées qui donne à la pensée du rythme, archivée
en la langue, étymo-Iogisée, la possibilité de se figurer.

Quelle que soit la chose?


Le fait primitif intime nous empruntons l'expression à Maine de Biran
c'est pour un autre, par exemple Canetti, celui de la déambulation verticale
des hommes..
« Le rythme est à l'origine un rythme des pieds. Tout homme marche, et comme
il marche sur deux jambes et qu'il frappe alternativement le sol de ses pieds, qu'il ne
peut avancer qu'en faisant chaque fois ce même mouvement des pieds, il se produit,
intentionnellement ou non, un bruit rythmique. Les deux pieds ne se posent jamais
avec la même force. La différence peut être plus ou moins grande entre eux, selon
les dispositions ou l'humeur personnelles. Mais on peut marcher plus vite ou plus
lentement, on peut courir, s'arrêter subitement, sauter1 ».
Cette généalogie poétique du rythme, qui le reconstitue par addition progres-
sive (marche; deux jambes; alternances du piétinement; répétition du même; pro-
duction inintentionnelle d'une quasi-régularité sonore; inégalité du posé (thésis)
dans la réitération qui fait intervenir la différence, elle-même improgrammable,
d'intensité; reprise psychologique de cette possibilité diacritique pour en jouer;
paramètres complémentaires de la vitesse et lenteur, de la course et de l'arrêt, de la
pause et du saut) convient à l'idée, formulée par Leroi-Gourhan, d'une antériorité
du rythmique par rapport à la figuration qui serait à son tour figuration du rythme
et de la figurabilité des choses.
Ailleurs, chez Claudel, c'est, plus près du corps encore, le phénomène organique
du battement cardiaque et de la respiration qui tient ce rôle du fait rythmique ori-
ginel. Chez Benveniste, nous y revenons, c'est, à cause de la question dite étymo-
logique, celui de la mer, que le linguiste ne veut précisément pas entendre.
Dans tous les cas le fait principiel est une image. Et il ne devrait pas tant s'agir
de dériver réellement et inductivement les rythmes (musicaux, gestuels, poétiques)
que de comprendre grâce à quel schème originairement symbolique, c'est-à-dire
valant métonymiquement pour le tout, la pratique et la pensée du rythme se (re)
saisit pour elle-même.
1. E. Canetti, Masse et puissance, Gallimard, 1966, p. 29.
FIGURER LE RYTHME, RYTHMER LA FIGURE

C'est justement ce rapport figurant, ou de semblance comme on dit aujour-


d'hui, dans la perspective où « poétique » ne dirait pas l'arrangement ultérieur
d'un poème dans un langage facultatif de la langue, mais plutôt, comme croyait
Vico un mode de l'anthropomorphose même, qui permet que la pensée parle, et
que la parole parle de la pensée, selon un schème lui donnant le comme (implicite
ou explicite) qui lui permette de se représenter et de faire les mots.

Le brisement régulier du flot, dont l'expérience emplit aussi bien les oreilles
que les yeux du Méditerranéen, n'est pas une image tardive, et ce grand comparant,
l'être-comme-les-flots, auquel s'adonnent mille choses, pour, y étant comparées,
comparaître, donnant donnant, comme les flots régulièrement irrégulièrement
brisés en cette huisserie sonore où s'ajointent les Éléments, n'est pas plus adventice
que le « comme le coeur » ou « comme les pas » qui donnent à la représentation
d'autres grandes comparaisons pour son rapport figuratif au monde et à soi-même.
« L'intermédiaire du mouvement régulier des flots » (328). n'est pas un
intermédiaire, fâcheux ou bénévole, facultatif ou tard venu, entre Boisacq et les pro-
blèmes de la sémantique grecque, ou entre les Grecs primitifs et les Grecs anciens,
ou modernes. mais une médiation, une image médiatrice, un schème de l'imagi-
nation transcendantale mettant en scène le il-y-a-monde, oeuvrant la synthèse entre
les figurants de celui-ci et les métaphores ou « sens figurés » qui constituent le
« sens propre » d'un terme, d'un syntagme, d'une langue.
La langue, comme toute chose, se configure en paraissant, s'apparaît en se
configurant; elle apparaît à elle-même en étant semblable, semblable à beaucoup de
chose, et, dans la vue qui nous donne ici du fil à retordre, semblable à la mer
qui éclate régulièrement (irrégulièrement) au rivage. Son rythme forme est un
rythme-comme-vague; c'est dans la cadence pareille au rhume de rive qu'elle trouve
à se configurer en langage qui parle pour dire, allégoriquement. En cette espèce de
va-et-vient, figure sonore de son bâti rythmique, mouvement apparent de son
schème, elle trouve à s'entendre figurément ressemblant à la mer au seuil sonore
où elle brise avec la terre, ainsi la langue s'entend comme la porte battante où passe
la parole disant les choses comme elles sont et le dire.

Autre manière de reposer notre question qu'est-ce que ces flots qui font sourire
le linguiste et lui dictent cette apparente évidence correctrice de naïveté « la mer ne
1. « La raison pleinement développée n'est que l'aboutissement d'une évolution dont les premières
étapes sont caractérisées par la prédominance de la sensibilité et de l'imagination. » (A. Pons, article
Vico, Encyclopedia universalis. XVI. 752.)
DIRE

coule pas M (328); et « un courant d'eau n'a pas de rythme » (ibid). Phénoménolo-
giquement, on souhaiterait corriger ces affirmations pour un contemplateur,
Hellène primitif, lecteur de Baudelaire, ou yachtman moderne, ce mouvement
d'une crête, ou d'une écume, de provenir de là-bas, déferlant, vers l'ici d'un rivage
ou d'un bateau, pressé de marée, de vents, de courants, coule. La mer passe par
rapport aux rives, ou le long du navire. Et si je suis assis au bord des fleuves de
Babylone par exemple qu'est-ce qui priverait de rythme un cours d'eau? L'ceil
amarré à la lune, ou le regard lié à l'arbre de la rive adverse, voient passer sous leur
pont l'alternance du gonflement et du creux, défiler le réticule lumineux plein
d'accrocs de l'océan ou du fleuve, et j'entends le long de cette épave ou de ce sabord
le clapot régulier irrégulier. L'eau ne manque pas de relation qui la mesure; on
peut lui appliquer le mot d'Aristote sur lequel conclut Benveniste (335) Pas ruthmos
ôrisminéi métreitai kinêsei; un mouvement déterminé lui donne mesure de rythme.
L'im-mensité de l'eau est mesurée par le retour, indéfiniment réitérable, (c'est
pourquoi Baudelaire écrit que la mer donne l'idée d'infini) de son motif, et son illi-
mité est poursuivi de limite, selon le fameux péras apeiron diôkei de Platon. Son
motif? Ce dos de crête légère traqué par cette dépression, aussi faible ou forte que
vous voudrez, qui dessine ces lignes régulièrement enchevêtrées à nos yeux.

Benveniste établit, en rassemblant la quasi-totalité des occurrences, qu'avec


ruthmos il est question de forme (schéma), « arrangement caractéristique des
parties dans un tout » (330), en particulier la « configuration des signes de l'écri-
ture ». Toute configuration est rythme. Et je remarque qu'il est amené à tra-
duire (331) le tide ruthmizeis tên émèn lupen opou de Sophocle par « pourquoi
figures-tu l'emplacement de ma douleur? » La synthèse de rythme et de figure
dont nous parle Leroi-Gourhan, cette obscure unité qui est le but de la quête analy-
tique, serait telle que l'un traduirait l'autre
Benveniste rabat alors le sens de ruthmos qu'il atteste (de forme ou configura-
tion) sur le sens de rhein, tenu en attente celui de la fluidité, mais élevé à l'ontologie
par les Ioniens, en tant que « prédicat essentiel de la nature des choses », « ruthmos
désigne la forme dans l'instant qu'elle est assumée par ce qui est mouvant » (333).
Et comment les Ioniens seraient-ils parvenus à une « représentation de l'Univers
où les configurations particulières du mouvant se définissent comme des fluements »,
au panta rhei comme catachrèse de l'Etre, sinon par une symbolisation schématique

1. Et plus loin, le metarruthmizeisthaï de Platon parlerait, nous dit-il, des images que le miroir
renvoie (332) autre liaison de la répétition (duplication, multiplication) et de l'apparition, à travers
l'intervalle.
FIGURER LE RYTHME, RYTHMER LA FIGURE

qui théorise comme eau tout ce qui n'est pas l'eau. Autrement dit, ne sommes-nous
pas à notre point de départ, « mouvement régulier des flots », ce mouvant, méto-
nymie et symbole du tout, flux frappé de « pattern a '? La mer procure le schème
l'image, le grand comparant figuratif pour toutes « configurations du mouvant
comme fluements ».
Un blanc spécial dans le texte de l'article espacement de trois lignes qui
marque un saut discontinu comme pour une sous partie nous conduit alors à
Platon. Platon aurait « précisé la notion » (334). Une citation capitale du Banquet
corroborée par un passage des Lois, nous dit que « le rythme résulte (ek gegone) du
rapide et du lent, d'abord opposés, puis accordés ». Remarquons au passage que la
succession de l'accord à l'opposition du rapide et du lent (passage de leur diffé-
rence à leur homologie, pour reprendre les mots de Platon) fait une énigme qui
attend son commentaire.
Mais pourquoi aurait-on attendu Platon pour « atteindre » (335) l'idée de
« l'ordonnance dans la durée »? Quoi que ce soit qui dure, il n'est pas sans spatia-
lité, et réciproquement. Les modes de la succession le kinéseos taxei ruthmos de
Platon repris par le ruthmos metreitai' kinései d'Aristote sont modes de choses
qui se succèdent. Comment auraient été chronologiquement, réellement, espacées
une représentation de la spatialité et une de la durée, s'il s'agit des formes de l'in-
tuition sensible de quoi que ce soit, pour parler avec Kant? S'intéressant précisé-
ment aux archives les plus reculées, Leroi-Gourhan écrit, à propos des incisions régu-
lières qui, « mystérieuses marques de chasse, apparaissent sur les fragments d'os à
la fin du moustérien », qu'elles « figurent l'intention de répétition et par consé-
quent le rythme » Telles « séries de traits signent le premier témoignage vers
35 000 avant notre ère, d'une véritable figuration ». Et plus loin « Les marques
rythmiques sont antérieures aux figures explicites, mais celles-ci s'intègrent, par
addition, comme s'il s'agissait d'un seul contexte progressivement explicité par les
symboles visuels. Les formes explicites sont d'abord des ovales féminins (les femmes
représentées complètement viendront après) et des têtes ou avant-trains d'animaux
informes ».

Les « figures explicites », suggère Leroi-Gourhan, qui correspondraient à ce


que j'ai noté ici comme images, sont « intégrées » aux marques plus tard de
prosodie comme si la ténébreuse unité d'un « seul contextepouvait s'expliciter
peu à peu en éléments composés que notre analyse distinguera partition d'une
portée métrique, configurations de visibilité, atours de langage rhétorique et poé-
tique.
La pensée du retour après intervalle concerne la durée. La deuxième fois donne

1. Benveniste, à cette page 333, utilise le terme que nous avons lu chez Hopkins.
2. A. Leroi-Gourhan, op. cit., p. 217.
DIRE

la première fois, et c'est l'itération, et l'itérabilité, qui donnent le rythme. La pensée


du pur rhume, modification de modifications, d'un changement incessant qui
change le changeant, est irreprésentable imagination abstraite du chaos, formable
peut-être seulement à partir de son contraire, celle des répétitions que procure
l'expérience. Il se pourrait qu'avec Platon la pensée décompose, analytiquement, dis-
tingue, modalement, l'unité intégrante de ce qui se laissait nommer à partir du
r/ïe~-rM~s'Mf/M! Prenant en vue le complexe musical de la choreia (Lois, pas-
sage cité, p. 334), « ballet » fait de danse, de ronde, de chants, de plusieurs, il trie,
et aux fins de pédagogie et de législation, ce qui est de l'ordre de la voix et ce qui
est de l'ordre du geste séparation qui a sa condition de possibilité réelle dans
notre vie sensible parce que je puis toujours fermer les yeux pour isoler ce qui n'in-
téresse « que » l'oreille. Platon fait abstraction, sur le fond d'une pensée intégrante
du rythme total, et pour le réserver à la danse, d'un rythme qui intéresse dans la
danse, et à sa suite dans la poésie pour nous, ce qui n'est pas le musical, pas le
vocal (timbre, harmonie). Il isole le jeu d'une différence que le spectacle du corps
dansant (dont la cécité nous priverait) offre spécifiquement, « abstraction faite a
de la phôné la différence du tachus et du bradus, du rapide et du lent qu'on
peut, certes, essayer de prendre comme différant (dienenegménôn proteron) mais
dont à chaque fois une prestation concrète fournit un certain accord, mixte, compo-
sition (husteron de homologésantôn) la précipitation, ou accélération qui emporte
la lenteur, ou le frein, en elle; et la retenue qui bride la vitesse et fait sentir l'ef-
frènement.
Cette « réduction a dont la pratique s'amorce, je le répète, chaque fois que
nous « fermons » un registre sensoriel de la perception, visuel ou auditif, etc.
conduit à la métronomie du rythme. Pas ruthmos hôrismenèi metreitai kinêsei. Il
faut des repères pour compter la vitesse, des repères internes au flux, ceux de la for-
mule prosodique que l'attente métrologique installe, dont le dérèglement lui per-
mettra d'entendre la régularité. Supposons maintenant cette considération appli-
quée à la poésie réduite au texte du poème, et à son tour analysé en mouvement
(kinésis) asémantique et aphonique, c'est-à-dire à ce qu'il y aurait de pareil en tout
mouvement quelle que soit la nature du mouvant (la « substance sonore » ou inso-
nore du mouvementé); arrêtons-nous à cette pure différence de l'accélération et du
freinage, sans mélodie, sans timbre, sans harmoniques, à cet accompagnement mais
qui est une composante, percuté, on a, et légitimement, la considération métrique,
ou de ce qu'il y a de non vocal, ni sémique, ni phrastique dans le poème, et qui est
comme son pas de danse.
Sans doute, nous en donnons acte à H. Meschonnic', si l'abstraction, oubliant
son caractère d'opération intellectuelle, manque à reconstituer l'unité complexe

1. Cf. H. Meschonnic, Critique du rythme, à paraître.


FIGURER LE RYTHME, RYTHMER LA FIGURE

dont elle est partie, et prononce à l'exclusion des autres la prédominance d'un de
ses éléments, par exemple du métrique, elle risque d'y perdre la poésie.

De l'expansion des choses infinies, et singulièrement du poème, ce diminutif


de l'infini, et de sa diérèse au sens généralisé comme expansibilité ou possibilité
d'alentir toujours un peu plus la diction, de la diérèse donc comme figure d'infini
dans la diction, Baudelaire a beaucoup dit, dans les textes qu'il convient de relire
avant de prononcer que la question du rythme n'a rien à voir avec la grande figure
marine rhéique; laquelle relève peut-être d'une « fausse étymologie » (Meschonnic,
passim, citant Benveniste), mais qui est un des grands schèmes où la pensée du
rythme se figure. « C'est le caractère de la vraie poésie d'avoir le flot régulier
comme les grands fleuves qui s'approchent de la mer, leur mort et leur infini (.) la
poésie lyrique s'élance mais toujours d'un mouvement élastique et ondulé »; ou « la
mer offre à la fois l'idée de l'immensité et du mouvement ». Et l'on relira la fusée 22
qui parle du « charme infini et mystérieux qui git dans la contemplation d'un
navire en mouvement » et dit que « l'idée poétique qui se dégage de cette opération
du mouvement dans les lignes est l'hypothèse d'un être vaste, immense, compliqué,
mais eurythmique (.) »
Mesurer la promptitude de l'intensité qui va exploser et l'étirement diérésant
qui retient « l'élastique ondulation », retenir l'accélération et emporter le ralenti
font le problème de la diction que comporte un poème, qu'il soit dit ou non dit.
Tout se jouerait entre une force d'emportement et une force de frein, entre le trop
vite et le trop lent, le ralenti de l'accélération et l'accélération du ralenti, et c'est ce
qu'une audience juge quand elle aime ou rejette la résultante qu'est cette récitation.
Est-ce là l'accord de l'opposition du rapide et du lent dont parlait Platon?

Le programme d'analyse que je prétendais esquisser est loin d'être tracé. La


retorse relation, et de représentation ou « allégorie » réciproque du rythme et de la
figure, par la médiation d'un schème-image du rythme-comme-la-mer qui soit une
figure du rythme et rythme d'une figure, loin d'être éclaircie. Rythmer se traduisait
par figurer dans la version de Sophocle proposée par Benveniste. Les deux sont
pour nous disjoints et nous avons à réapprendre leur indivision. Le rythme « figure a
la langue en la configurant en elle-même dans son battement de seuil par où
s'échangent (ou se reconnaissent comme s'étant de toujours échangées?) en parole
les configurations de sens du visible et les figures de la pensée.
Est-ce qu'une abstraction forte cherchant l'homologie entre les trois éléments
DIRE

distingués tout à l'heure pourrait prétendre traiter ces trois registres de la diffé-
rence de manière à les appareiller
a) La matrice générale du rythme, ou jeu de la différence fort-faible-pause
(quel que soit l'ordre de leur position) et de sa réitération, dont la formule complète
serait donc

L'abstraction de la figure-image en tant que rapprochement en général


de choses rentrant dans la langue par la nomination et dans la représentation par
les mots, c'est-à-dire le jeu de la différence entre le proche et le lointain, qui distend
le jouxte et ajointe la distance sans qu'il s'agisse ni d'un simple rapprochement de
mots, lesquels sont aussi proches ou aussi éloignés qu'on veut dans un dictionnaire
ou ailleurs, ni des objets donnés, que n'importe quel hasard objectif, en effet, met
ensemble.
c) La réduction des figures de style, qui sont en nombre élevé et fini dans le
dictionnaire ad hoc, au battement de la double possibilité de conjoindre et de dis-
joindre, associer et dissocier, ajouter et retrancher jeu de la différence dis-com.
Recherche qui désire que la multiplicité des opérations et positions signifiées par
les racines verbales, latines et grecques (de prendre, enlever, lier, couper, etc.) se
renforce des affixes ou prépositions.

MICHEL DEGUY

1. Étant admis que la différence prosodique française n'est pas seulement quantitative, le fort
pouvant être bref, etc.
Liliane Abensour

TRANSE ET TRANSCRIPTION POÉTIQUE

Dans la situation de rivalité évoquée par Freud quand il écrit « Les poètes et
les romanciers sont de précieux alliés et leur témoignage doit être estimé très haut,
car ils connaissent, entre ciel et terre, bien des choses que notre sagesse scolaire ne
saurait encore rêver », se dissimule peut-être un point obscur de la théorie freu-
dienne. « Ils sont dans la connaissance de l'âme nos maîtres à nous, hommes vul-
gaires, car ils s'abreuvent à des sources que nous n'avons pas encore rendues acces-
sibles à la science »
Statut ambigu, dans l'oeuvre de Freud, du « créateur littéraire », tantôt proche
de l'hystérique par son activité fantasmatique tantôt doué d'un savoir qui le place
très au-dessus du commun et fait de lui un être étrange qui se dérobe à l'investiga-
tion. Statut ambigu surtout du mot Dichter qui le désigne, et qui fait perdre au poète,
à le confondre avec le romancier, sa spécificité et peut-être même son irréductibilité.
De tous les « créateurs littéraires », le poète est en effet le plus étrange. Sa
parole familière et lointaine, comme une langue apprise et oubliée, porte témoignage
d'expériences qui sont à l'origine d'un dire nouveau. Indissociable du vécu du poète,
la poésie dit l'histoire ou la recherche de ces expériences fécondes et douloureuses,
faites d'exaltation et de crainte. Car il semble que le sujet privilégié de la poésie soit
la poésie, sans référence extérieure, dans une saisie d'elle-même. Le « je » se
recourbe sur soi et, qu'il exulte ou qu'il pleure, il cherche sa propre langue.
A la fois pythie et prophète, le poète est double. Au sens le plus exigeant du
terme, il est celui qui connaît la transe et s'apparente à l'être que décrit M. Blan-
chot dans une comparaison entre la prophétie grecque et la prophétie biblique. Il
est celui « qu'atteint follement la divination inspirée » et qui « révèle par un bal-
butiement qui n'est même pas une parole, le secret », « le bruit originel ». Il est aussi
1. Délire et rêves dans la Gradiva ~ye~~eM (trad. M. Bonaparte).
2. L'idée, avancée dès 1897, dans un brouillon de lettre à Fliess, sous le titre Poésie et Fine
Frenzy, selon laquelle « le mécanisme de la poésie (des écrits littéraires) est le même que celui des
fantasmes hystériques » parcourt toute son oeuvre.
DIRE

le prophète, le prêtre ou poète-prêtre, chargé de l'interpréter, « c'est-à-dire de l'éle-


ver jusqu'au langage humain'. »

Ce que la psychanalyse a apporté dans certains cercles d'intellectuels et d'ar-


tistes en Angleterre où, très tôt, elle a pénétré et fait l'objet de nombreux articles
et débats, est un regard nouveau, de la part des poètes notamment, une interrogation
sur leur expérience poétique, qu'ils aient connu, comme Edwin Muir ou la poétesse
imagiste américaine Hilda Doolittle, une expérience psychanalytique, ou qu'ils n'aient
comme Herbert Read ou Auden qu'un savoir livresque. L'enquête menée par New
Verse, en 1934, auprès d'une vingtaine de poètes anglais, tendrait à faire ressortir
par les réponses qu'elle apporte que la connaissance des découvertes freudiennes
ne joue aucun rôle dans l'inspiration des poètes, encore que l'oeuvre poétique de
D.-H. Lawrence ou de Dylan Thomas par exemple puisse accuser une influence
diffuse. Ainsi, en marge de la théorie, de façon très fragmentaire et lointaine, une
réflexion est menée qui éclaire, dans une certaine mesure, le processus de création
poétique.
Il est une expérience qui souvent a tenté le poète, d'un lien à renouer entre le
rêve et la poésie. L'activité poétique en viendrait à se confondre avec l'activité oni-
rique quand ne sont pris en considération que les éléments communs les plus appa-
rents dans le champ de l'irrationnel le mode de représentations imagées, les méca-
nismes de déplacement et de condensation. Ainsi le poète ne serait pas très différent
du rêveur, ou encore de l'analysant qui raconte son rêve, de celui qui laisse émerger
des images pour les transformer en langage.
Mais l'expérience de la transe, telle qu'elle est le plus souvent décrite par les
poètes, au plus près de l'expérience poétique véritable, apparaît, dans la simultanéité
d'un vécu et d'un langage, comme la révélation d'une vérité. Alors le poète, comme
le fait Herbert Read, se compare à Freud, se situe du côté de l'analyste. Mais, dans
son vécu comme dans sa parole, le poète est autre.
Dans L'Inscription sur le mur, titre premier, significatif, de son Tribut à Freud
Hilda Doolittle décrit des états de transe riches et intenses. A travers les continents,
d'Ezra Pound à Freud, elle redit l'histoire émerveillée, et pour elle incompréhen-
sible, inquiétante, d'expériences « psychiques », « occultes », dont la survenue n'est
pas sans lien avec sa création poétique. « Je ne pouvais me débarrasser de cette expé-
rience en la relatant par écrit. Je l'avais tenté. » « On peut lire de deux manières
ou plus mon inscription et le fait même qu'il y ait eu inscription. On peut la lire ou

1. Le Livre à venir, Gallimard, 1959.


2. Devenu, dans la traduction française, Visage de Freud, Denoël, 1977.
TRANSE ET TRANSCRIPTION POÉTIQUE

la traduire comme le désir refoulé d'accéder au monde interdit des signes et pro-
diges de transgresser les limites, comme le désir refoulé d'être une Prophétesse.
Ou bien alors, cette inscription sur le mur n'est peut-être qu'une extension de l'es-
prit de l'artiste, un tableau ou un poème illustré, issu du contenu même du rêve ou
de la rêverie éveillée et projetée de l'intérieur (quoique apparemment de l'extérieur)
en fait, une idée très puissante, qui serait tout simplement trop insistante, « trop
pensée », pourrait-on dire, l'écho d'une idée, le reflet d'un reflet, une pensée
bizarre qui se serait échappée, un symptôme dangereux ».
Ces expériences, Freud, le « Vieux Professeur », en 1933 les enserre dans une
interprétation, celle-là même qui, selon lui, expliquerait le désir de Hilda Doolittle
d'entreprendre une analyse, « le désir d'union à la mère ». Parole rassurante de l'ana-
lyste en l'occurrence mal à l'aise, si l'on en croit H.D., dans un contre-transfert
maternel qui met en place, en ordre et relativise une expérience dont il semble
que l'on ne puisse rendre compte que par des effets seconds, par des retombées pal-
pables. Qu'elle revête la forme d'un journal ou encore d'un poème, l'inscription
première reste intransmissible, incommunicable, si ce n'est de façon décevante, à
travers la banalité des mots et le décousu des images. Comme si le moi s'inscrivait
mais ne pouvait se dire que dans une transcription seconde, dans une interprétation
qui donne corps, sens, texte à un acte fondateur insaisissable. Ainsi réifiée, objec-
tivée, l'inscription première peut se faire porteuse d'un contenu protéiforme. Le
poème alors participe de cette inscription mais ne s'y superpose pas.
Le passage de la transe à la matérialisation par le poème, Robert Graves en
décrit le processus « Le noyau de tout poème digne de ce nom se forme rythmi-
quement dans l'esprit du poète au cours d'une sorte de transe qui met en suspens
les modes habituels de la pensée. S'il est interrompu dans ce processus premier de
composition, il éprouvera les sensations désagréables d'un somnambule qu'on
dérange; et s'il est en mesure de poursuivre jusqu'à l'achèvement du premier jet,
il reviendra à lui et s'étonnera était-il bien celui qui a écrit? Dès qu'il s'est détaché
du poème, la phase secondaire de la composition commence' »
La « mise en suspens des modes habituels de la pensée », les surréalistes
l'ont tentée et systématisée, se libérant de la logique et de la raison et croyant,
par là même, découvrir un processus de création poétique accessible à tous.
Méthode de création littéraire qui, de fait, avait une tradition et dont Freud était
averti, comme le montre « Note sur la préhistoire de la technique analytique2 ». Les
surréalistes ont laissé parler ce discours mezzo voce, ce murmure qui nous habite en
permanence et que chacun pourrait transcrire automatiquement, pour peu qu'il
parvienne, par un acte volontaire, à accéder à un degré moindre de conscience, à

1. Traduit de « The Poetic Trance » in Observations on poetry, 1922-1925.


2. A Note on the prehistory of the technique of analysis, Standard Edition, vol. xvm.
DIRE

s'abandonner à un état d'endormissement. Continu, le message automatique jamais


ne nous quitte. Il est en nous et extérieur à nous tout à la fois, puisque nous n'en
sommes que les « modestes appareils enregistreurs », les « vases communicants ».
Or la gratuité affirmée du message automatique s'oppose à la nécessité à laquelle
obéit la méthode freudienne de libres associations dont le sens toujours présent est
à découvrir dans un dévoilement possible de l'inconscient. Et le malentendu entre
Breton et Freud se situe bien au cœur de cette discordance. Mais la gratuité de
l'écriture automatique s'oppose plus encore, bien que différemment, à la nécessité
intérieure qui signe l'état de transe. A dire tout ce qui se dit en soi, on perd l'indi-
cible d'un acte créateur. L'écriture poétique ne serait-elle pas plutôt la reconnais-
sance incertaine, la reprise fragmentaire d'une invention, d'une « idée », d'une
inscription du moi que le poète, dans un acte fulgurant, croit un instant déchiffrer
et qu'il ne comprend plus parce que trop tôt elle lui échappe? Ce que pourtant
Breton a interrogé (comme d'autres écrivains à la même époque, il faut le remar-
quer), c'est le synchronisme possible de deux actes, l'acte de création et l'acte de
langage, en imaginant une concordance qui se voudrait parfaite.
Mais rêve et poème sont deux voies différentes. Si le rêve est fait de représen-
tations visuelles qui ne se peuvent communiquer que dans l'approximation, le poème
dans son dire, doit porter l'exigence de vérité apparue au poète, sur lui ou sur le
monde. Ainsi, entraîné pour un temps dans l'aventure surréaliste, Herbert Read,
dans sa tentative de transformer un rêve en poème, savait qu'à vouloir transmuer
des images en mots, il ne pouvait qu'échouer.

Le poète souhaite sans doute une poésie qui serait continue et par là se console.
Mais, voué au désespoir et au recommencement, il est surtout hanté par l'illusion
d'un poème unique qui, loin de traduire, de transcrire, de développer, dirait l'expé-
rience poétique dans son unicité. « On devrait, dit Rilke, attendre et butiner toute une
vie durant; si possible une longue vie durant; et puis enfin très tard, peut-être
saurait-on écrire les dix lignes qui seraient bonnes. Car les vers ne sont pas comme
certains croient des sentiments, ce sont des expériences » Non pas décrire avec des
mots des représentations de choses, des images, mais faire dire aux mots l'expérience
poétique, la transe comme survenue de mots, de mots qui font images. Or le dire, plus
investi que tout autre mode de représentation, est le plus souvent ressenti comme un
danger ou comme un plaisir intense, et le rapport des poètes aux mots est toujours
d'amour et de crainte.
Condamné à la répétition, le poète aspire à une langue, non pas simple, sponta-
née, comme la décrit Herbert Read, composée des matériaux de base de la langue
1. Les Cahiers de Malte Laurids Brigge, Seuil, 1966.
TRANSE ET TRANSCRIPTION POÉTIQUE

maternelle, mais pour reprendre son terme dans une acception plus féconde, une
Ursprache, langue originelle, primordiale, perdue et inarticulée, peut-être la langue
« immaculée » de Mallarmé, au plus près de l'expérience fondatrice.
C'est bien dans l'écart entre l'expérience poétique, que seule la Ursprache pour-
rait dire, et la réalisation poétique en langue maternelle que se situe toute la poésie,
dans sa variété infinie de formes, de la plus hermétique à la plus narrative, selon le
degré d'ouverture, selon les époques et les esthétiques, la période contemporaine
visant sans doute davantage à réduire l'écart, à faire concorder inscription et trans-
cription poétiques. Mais que ce soit dans une coïncidence rare et quasi parfaite, d'où
surgit de Coleridge son « Kubla Khan » inachevé, ou dans une retombée décevante,
sans commune mesure avec l'expérience originelle, le poème redouble un acte fon-
dateur qu'érode toujours la réalité marquée au sceau du temporel.
Dans une certaine mesure, l'écriture poétique tend à se soustraire au temporel.
Sa figuration sur la page encourage la saisie d'emblée par le regard de sa totalité,
si bien que le poème ne se déroule pas. Il est dans son instantanéité. Comme si, par
la lecture intérieure, par la musique intérieure qui s'interprète en nous, il échappait
au déroulement du temps et répétait, par sa très brève inscription dans la durée,
Pimmédiateté de l'expérience qui a présidé à son élaboration première. Contraire-
ment à l'oeuvre romanesque qui, comme Freud l'énonce à propos du fantasme,
« flotte pour ainsi dire entre trois temps, les trois moments temporels de la faculté
représentative » développe la langue et l'enrichit, la poésie se soustrait au temps,
se fait œuvre de dénuement, de retrait.
De tous les arts, la littérature est le seul art lié à la langue maternelle, mais la
poésie y est ancrée plus profondément que toute autre forme littéraire. Elle ne se
réfère pas à une réalité qui lui serait extérieure. A l'opposé de l'oeuvre romanesque,
qu'elle soit chant épique d'une collectivité ou chant lyrique individuel, qu'elle se
moule dans une forme stricte, contraignante, ou qu'elle adopte le vers libre, la poésie
ne peut se traduire dans une autre langue sans être détruite. Toute tentative de tra-
duction, de transmission autre, la voue à une perte irrémédiable qui ne serait pas
seulement celle d'une harmonie indicible des mots et des sons. A travers ou par-
delà l'harmonie de la poésie se joue un rapport plus complexe à la langue-mère. La
poésie réduit la langue ou encore l'embellit et, ce faisant, la subvertit. La langue,
soumise à la rareté ou à la beauté des mots, se départit de sa fonction claire et
ordonnée de communication et retrouve sa qualité originelle de balbutiements ou de
langue idéalisée. Le poète brise ses lois, la fait éclater, la transperce et l'atteint au
plus profond d'elle-même pour la soumettre, à travers cette souffrance, à une vie
nouvelle. Compensée par la beauté attendue du poème, la destruction est à l'oeuvre,
comme si la beauté ne pouvait s'affirmer qu'à proportion de cette destruction.

1. « La création littéraire et le rêve éveillé » in Essais de psychanalyse appliquée, Gallimard.


DIRE

Et dans ces mouvements conjugués de construction et de déconstruction, par


cette traversée de la langue maternelle, l'acte de création poétique s'étaye sur une
métaphore maternelle qui en rend possible l'analyse en termes de relation d'objet.
En ce sens, le poème serait objet fétiche, représentant tout à la fois de la mère et du
moi. Le poème est survie possible par la mort du maternel, mais il est objet dédica-
toire, don expiatoire. Dans une relation ainsi objectivée pourrait s'insérer la fonc-
tion réparatrice que Melanie Klein attribue à toute production artistique ou cultu-
relle. Le poème apparaîtrait en lieu et place de l'objet perdu. Mais il est alors coupé
de l'acte spécifique de création qui l'engendre, dont il est le porteur autant que le
produit. Objet inanimé et animé tout à la fois, il est objet de sacrifice sacré et redouté.
Mais il se nourrit aussi de la langue maternelle qu'il vampirise pour puiser sa force
vitale. Or, l'acte de création est avant tout un acte monstrueux que l'analyse maî-
trise en lui instituant une filiation. Il est l'expérience folle, violente, unique et soli-
taire d'un auto-engendrement. La métaphore de la naissance associée à la création
poétique, souvent reprise par les poètes, sous la plume de T.S. Eliot notamment, est
plus qu'une évidence. Elle banalise en un acte naturel ce qui est ressenti comme une
tension incontrôlée, terrifiante, suivie d'un grand apaisement, où l'homme excède
sa condition humaine. Et c'est précisément par l'invention, l'instauration d'une
relation objectivée, au risque sinon d'être forclos, que l'acte créateur peut s'ac-
complir et se dire sans un trop grand effroi.
Ainsi, il n'est pas rare que l'expérience psychanalytique suscite cette effraction
de la langue, cette explosion poétique que la relation analytique déclenche et
endigue. Edwin Muir, dans son autobiographie, relate le malaise ressenti avant un
état de transe, survenu parallèlement au début de son analyse et bientôt disparul.
De la même manière que Hilda Doolittle ou Herbert Read, il tente de transcrire l'ex-
périence en un poème qui aussitôt le déçoit. Tout en mettant son patient en garde
contre un affleurement trop brutal de la vie inconsciente, l'analyste lit dans la vision
rapportée, dont Muir dit qu'elle était « non terrestre », « non humaine », en un sens
« non sexuelle », « un mythe de la création ». Attitude défensive, pourrait-on dire,
de la part de l'analysant qui laisse émerger des fantasmes originaires en ce début
d'analyse, mais surtout expérience poétique dont il reste encore à élucider le proces-
sus, car l'expérience traverse la séance et s'inscrit ailleurs, pour soi, dans le non-dit
de l'analyse.

De cet état de douleur et d'élation, de jouissance intense mais aussi de retrait,


d'absence au monde, le poète rend compte avec étonnement et avec nostalgie

1. An Autobiography, Hogarth Press, London, 1954.


TRANSE ET TRANSCRIPTION POÉTIQUE

moment fugitif et intense, au plus fort de son existence, du surgissement de la créa-


tion, qu'un poème vienne ou non consacrer cet instant. Car la transe est aussi trans-
port, emportement, déplacement hors de soi. Toujours en situation d'exil, qu'il le
matérialise concrètement ou non, le poète est étranger à lui-même et entretient sou-
vent la métaphore d'un lieu dont il serait privé. Comme le décrit M. Blanchot, « Le
poème est l'exil et le poète qui lui appartient, appartient à l'insatisfaction de l'exil,
est toujours hors de lui-même, hors de son lieu natal. cet exil qu'est le poème fait
du poète l'errant, le toujours égaré, celui qui est privé de la présence ferme et du
séjour véritable ».
Mais s'il est vrai que le poète vit en étranger, la référence territoriale pourtant
fige et circonscrit l'expérience poétique en un espace lointain, inaccessible, clos, terre
à jamais perdue ou bien à découvrir lieu natal, terre mère où la relation objectale
peut encore s'instaurer. Il pourrait être ce lieu sécurisant, potentiel entre le monde
intérieur anobjectal et le monde extérieur objectai où Winnicott situe toutes les
productions fantasmatiques, ludiques et artistiques, espace intermédiaire de la folie
primaire, présenté comme uni, continu, ouvert. Mais se trouve sans doute déviée,
réduite dans cette indifférenciation, l'expérience poétique qui, contrairement au
jeu, est à la fois naissance et anéantissement, acte menaçant entre vie et mort. A
moins que l'espace poétique ne corresponde plutôt à la vie secrète intérieure, clivée
de la réalité extérieure, que décrit Winnicott. La création poétique se donne en effet
comme création intime, précieuse, qui se laisse voir mais qui le plus souvent se tient
cachée et s'entoure de mystère. On pourrait imaginer ce que serait la jouis-
sance narcissique sans faille, la plénitude qui annule temps et lieu. Alors, selon les
termes de Freud, « les lèvres se baisent elles-mêmes », réduisant l'homme au silence
de la stase, de l'extase. Mais le poème naît d'un engendrement de soi par soi, d'une
déchirure à l'intérieur du narcissisme, lieu clos et scissionné, où, dans une visée
idéale, « rien n'aura eu lieu que le lieu excepté peut-être une constellation2 ».
Le poète n'est-il pas, comme le décrit Robert Graves, un somnambule, qui voit
les yeux fermés et vit entre deux états, entre deux êtres 3? La transe est une déper-
sonnalisation, comme si l'esprit étranger s'était substitué à celui qui la vit. Être
double, habité par un autre soi-même, le poète a peur de sombrer, de se perdre
dans ce face-à-face avec soi-même, comme dans les histoires de doubles qui ont
fasciné les écrivains, et qui le plus souvent, malgré l'anecdote apparente, racontent
moins l'histoire d'une séparation que celle d'un intervalle fécond, d'un interstice
où, de façon fugitive, se situe le possible d'actes inouïs. Elles permettent sans doute,
à travers une représentation allégorique, de saisir quelque chose de l'acte de créa-

1. L'Espace littéraire, Gallimard, 1957.


2. S. Mallarmé Jamais un coup de dés.
3. R. Graves Observations on poetry, op. cit.
DIRE

tion poétique, traduisible en une métaphore spatiale ou corporelle, où la lourdeur


de la matière se dilue dans une absence au monde.
A ce titre, il est possible de parler d'un lieu poétique, non pas lieu assigné, cir-
conscrit, mais lieu mouvant, incertain, ligne de crête entre soi et soi, état-limite
du vécu et du dire d'où surgit le poème, dans sa langue primordiale, inarticulée,
dans sa Ursprache. Expérience instable, exaltante et redoutée, soit que le poète, par
l'élargissement de la faille, sombre dans l'abîme menaçant du délire, de la folie et du
suicide, soit que, dans un rapprochement trop ajusté, la réalité ne soit plus que la
réalité (le bleu du ciel n'étant plus que le ciel et non le bleu où s'enfoncer), et que le
poète soit alors réduit au silence toujours appréhendé, au silence de la réalité.
Dès lors, on comprend que, dans la relation analytique, si l'analysant peut
dans le temps hors-temps de l'analyse passer pour l'écrivain d'un texte qui s'écrit
sans s'écrire, il ne saurait être poète que dans un hors-texte de l'analyse. Tout
comme le psychanalyste qui doit faire taire le poète en lui pour que, garant de la
réalité et d'une relation objectale possible, il puisse sauver l'analysant de la mort
sans phrases.

LILIANE ABENSOUR
Herbert Read

MYTHE, RÊVE ET POÉSIE

Ce texte est extrait de Collected Essays on Literary Criticism (1938, réédition Faber
and Faber 1964). Herbert Read (1893-1968), essayiste et poète, est l'un des premiers
à avoir fait connaître la psychanalyse dans les milieux intellectuels anglais.
Son oeuvre poétique est recueillie dans Collected Poems (Faber, 1966).

Rien, semble-t-il, à première vue, de plus éloigné de l'esprit scientifique


moderne que le mythe. Il est encore des érudits pour lire Homère et Ovide à titre
d'exercice littéraire et, sans doute, certains lisent-ils ces poèmes simplement comme
des histoires captivantes. Mais les mythes des poètes antiques ne signifient plus rien
pour le commun des hommes, et même les mythes qui nous sont plus proches et qui
font partie de notre culture, comme ceux du Christ, d'Hamlet et de Faust, ont perdu
de leur vertu. A moins d'être paysan ou mystique, ce n'est que par un effort de
volonté que nous croyons à la légende chrétienne, quia impossibile. Quant aux mythes
d'Hamlet et de Faust, ils appartiennent aux hommes sans mythe, à ceux qui errent
à travers le monde sans plus avoir foi ni en eux-mêmes ni en leur destin.
On constate cependant que, plus la science pénètre le mystère de la vie, plus
elle se tourne vers un monde mythologique. Je pense plus particulièrement à la
science de la psyché individuelle, à laquelle toute science aboutit, car nous ne savons
rien tant que nous ne nous connaissons pas nous-mêmes. Et, plus nous apprenons
à nous connaître selon des méthodes objectives d'observation et d'analyse, plus
nous comprenons que cette connaissance de nous-mêmes est déjà fixée dans les
mythes antiques. Dans les pages de Freud, plus que nulle part ailleurs, ces mythes
jouent un rôle essentiel. Des mythes qui étaient morts revivent maintenant et il se
pourrait que, dans le cours des temps, tous les dieux et tous les héros antiques qui,
pendant des siècles, ont peuplé et apaisé l'esprit des hommes, réapparaissent et
retrouvent leurs fonctions symboliques.
DIRE

Œdipe revit ainsi qu'Électre. Et nous avons fait renaître Éros pour montrer
combien nos pauvres mots de « sexualité » et d'« amour » ne suffisaient plus à expri-
mer la force et la nécessité de nos instincts les plus puissants. Nous éprouvons le
besoin de personnifier des sentiments aussi intimes et aussi acceptables. Mais la
mort, elle, redoutée si universellement, reste pour cette raison même, quelque chose
d'abstrait. Freud lui-même n'a pas encore osé personnifier cet instinct qui finalement
triomphe d'Éros. « L'image que la vie nous présente, écrit-il, est le résultat à la fois
d'un accord et d'une opposition entre Éros et la pulsion de mort. « Il dit bien Éros
et non pas Thanatos; en effet, Thanatos, le dieu de la mort, ne parle pas à notre
imagination. L'homme a toujours eu peur de créer une figure reconnaissable de la
mort elle risquerait d'être trop présente et trop terrifiante. Mis à part quelques
symboles décharnés et déshumanisés, comme le crâne par exemple, la mort reste
profondément enfouie dans l'inconscient.
Et pourtant elle est présente dans tous les grands mythes, bien qu'à première
vue nous ne la reconnaissions pas. Elle est en général le ver repoussant, la gorgone
ou le dragon que doit détruire le héros qui n'est autre qu'Éros déguisé. C'est seule-
ment à la condition d'échapper au dragon que l'amour peut se réaliser.
Il suffirait d'une simple recherche pour découvrir, en nous et dans tout ce qui
nous constitue, les symboles de vie et de mort qui tissent la trame de notre histoire
et de nos légendes, de notre poésie et de notre peinture, de nos rêves et de nos dis-
cours. Il se peut aussi que, sous des formes subtiles et variées, ces symboles prédo-
minent dans notre vie personnelle. Dans les cas normaux, seul un processus psycha-
nalytique serait à même de confirmer une telle hypothèse. Cependant, il est des cas
qu'on ne peut considérer comme normaux, en particulier celui du poète.
Le poète se distingue du reporter, qui serait plus proche du savant, dans la
mesure où celui-ci se sert des mots. C'est dire que le poète est un homme qui crée
ses propres mythes. Mais nous devons nous demander selon quel processus ces
mythes, invention unique d'un individu, sont créés. On dit du poète qu'il est inspiré
ou possédé. Il n'a plus toute sa raison, mais il est visité par des voix qui, croyait-on
autrefois, venaient du ciel et dont on affirme maintenant qu'elles viennent du plus
profond de l'être. L'homme possède un esprit de raison, ce qui pour nous est de
l'ordre du conscient. Lorsqu'il n'a pas un esprit de raison, son esprit est alors autre,
et du point de vue de la vie pratique, normale, apparaît assurément comme l'esprit
de déraison, mais qui du point de vue de la vie imaginative, est l'esprit du mythe.
C'est cet esprit du mythe que chacun de nous connaît dans les rêves de façon partielle
et incohérente. Mais le poète, lui, en a une connaissance exacte, intense et sélective.
MYTHE, RÊVE ET POÉSIE

Il serait tentant d'assimiler la poésie au rêve ou encore, pourrait-on dire, afin


d'éviter des définitions d'ordre technique et linguistique, l'imagination au rêve. Freud
a ressenti la nécessité de distinguer différents stades ou degrés de l'activité de rêve
et c'est au niveau le plus superficiel, celui de la rêverie éveillée, qu'il essaie de situer
l'imagination poétique. Mais il serait en même temps disposé à admettre que le
mythe, ce rêve étendu à tout un peuple, a une signification qui touche au plus pro-
fond de l'inconscient. Jung, en approfondissant cet aspect du mythe, a éprouvé le
besoin de poser l'existence d'une psyché collective d'où surgirait le mythe pour habi-
ter l'esprit du poète. Ce n'est qu'une hypothèse pour laquelle, évidemment, il n'est
pas de preuve objective.
Le mythe et le poème diffèrent en ceci le mythe existe par la vertu de ses
images que peuvent exprimer les symboles verbaux de toutes les langues; l'essence du
mythe est donc transmissible. Mais un poème n'existe que par la vertu de sa langue.
Son essence appartient à cette langue et ne peut se traduire. Un poème dans une
langue donnée peut très rarement inspirer, dans une autre langue, un poème d'une
valeur poétique comparable, et en général, dans une traduction, seules les images
peuvent être intégralement maintenues. Un poème cependant est plus que l'essence
d'une langue; il est cette essence alliée aux images. A des stades ultérieurs du déve-
loppement humain, un poème peut être cette essence alliée à la pensée abstraite
ou au discours, mais ce genre de poésie est très rare et annonce toujours une déca-
dence de la poésie. Tout art, qu'il soit visuel ou verbal, est avant tout éidétique,
sensible à la réalité plastique de ses images.
L'art en cela ressemble au rêve. Nous remarquons tous la précision de nos rêves.
Ils sont peut-être confus mais ils ne sont jamais vagues ou flous. Chaque objet,
chaque personne y a une existence propre, bien définie, et le décor est composé avec
autant de soin et de netteté que les paysages dans la peinture médiévale. Le rêve
en fait combine une sensibilité intense aux sensations et un ordre qui n'est pas
naturel. L'ordre ou la composition de ce que nous appelons la nature, qui correspond
à notre vision humaine et superficielle de la réalité, est riche et arbitraire, alors que
l'art, à l'exception de l'art grossièrement naturaliste, repose sur la sélection et l'or-
ganisation d'un petit nombre d'éléments. Le rêve aussi est sélectif, mais, tandis que
l'art vise à organiser les éléments choisis selon un schème intellectuel ou instinctif
tel que l'équilibre, la symétrie, la proportion ou l'harmonie, le rêve organise les
éléments choisis selon une intention symbolique dont seule l'analyse poussée du
rêveur peut faire apparaître la signification.
Il n'y a pas cependant de distinction nette entre le rêve et l'œuvre d'art, car plus
on étudie l'histoire de l'art, plus il apparaît à l'évidence que les oeuvres d'art qui ont
survécu sont celles qui s'apparentent le plus à l'illogisme du rêve. Soumis à l'intel-
lect, l'art régresse, se fige et s'atrophie pour ne survivre que dans des archives
académiques. Quant aux oeuvres irrationnelles et quasi oniriques, comme les mythes
DIRE

légendaires, les contes populaires et les poèmes qui les incarnent, elles résistent
à tous les changements économiques et politiques, aux migrations des peuples et aux
mutations de la langue. Elles se retransmettent à toutes les époques et sous tous les
cieux et malgré des modifications de détail, elles sont toujours les mêmes, irration-
nelles et surréelles, signifiantes par-delà leur sens immédiat.
Ainsi, d'une certaine façon, c'est le mythe, et plus particulièrement l'image,
qui fait le poème. La force éidétique intense du mythe agit comme un catalyseur sur
les molécules verbales en suspension et précipite celles qui précisément revêtent
l'image de la plus éclatante parure de mots.
Si nous pouvions dire nos rêves, nous ferions une poésie continue. Mais nous ne
les disons pas, pas plus que nous ne nous en souvenons distinctement, et les rapports
entre la poésie et le rêve sont encore à découvrir et à définir. Il s'agit là, comme je
vais le montrer, d'une expérience hasardeuse.

J'ai rêvé que j'étais debout sur le bordd'un lac ou d'une mer intérieure. (Je dis
debout, mais on n'a guère conscience dans les rêves d'une quelconque posture
physique. On est seulement présent, omniprésent.) A ma droite, une falaise abrupte
descendait jusqu'au lac dont les eaux étaient si transparentes que je distinguais au
fond le lit rocheux, irrégulier et marbré. De là, je discernais soudain une silhouette
qui flottait entre la falaise et le lac. Elle avait la forme d'une femme nue, très belle
et elle tenait au-dessus d'elle, comme une voile horizontale, un drap de soie d'or.
Elle flottait avec grâce vers la surface de l'eau où elle s'enfonçait sans bruit, sans
provoquer une ride. La voile d'or reposait sur l'eau et au milieu je remarquais un
rouleau de cordage comme on en voit sur un bateau ou sur une jetée. Au-dessous de
la voile, sur le lit rocheux du lac, le corps nu de la jeune fille était maintenant étendu,
comme inerte. Je ressentais distinctement le désir de plonger dans le lac comme pour
la sauver de la noyade. Mais tandis que j'« enregistrais » ce désir, mon attention
était, au même instant, attirée par la voile en soie qui flottait et par le rouleau de
cordage posé sur cette voile. Et pendant le court instant où j'hésitais, une autre
silhouette traversait le bord du lac en courant et plongeait. Comme l'homme attei-
gnait le bord de l'eau, je m'éveillai.
Voici un rêve dont les images sont très frappantes. Il possède, d'un point de
vue psychanalytique, des caractères très évidents, mais son interprétation est affaire
personnelle et ne présente en l'occurrence pas d'intérêt. Je m'interroge sur ses pos-
sibilités littéraires. Puis-je, tant que le rêve est encore fortement imprimé dans mon
esprit, le transformer en un poème? J'en fis l'essai et voici ce que j'écrivis
MYTHE, RÊVE ET POÉSIE

Her angel flight from cliff to lake Son vol séraphique de la falaise au lac
Sustains its poise upon the sheet of silk Est soutenu par le drap de soie
She holds above her head. Qu'elle tient suspendu au-dessus de sa tête.

The air is still in dreams L'air est immobile dans les rêves
A clear and plasmic element. Élément transparent organique.
No ripples dim the surface as she falls Dans sa chute, nulle ride ne froisse la surface de l'eau.
The cold distress Détresse froide
Of days unknown of days to be. Des jours inconnus des jours à venir.

The lake receives her, the lake her lover. Le lac la reçoit, le lac son amant.
Her ravished flesh redeems the rocky floor. Sa chair ravie rédime le lit rocheux.
Still, as if asleep, she lies Immobile, comme endormie, elle gît,
A treasure to be salvaged by who dares Trésor à sauver pour qui ose
Shatter the level mirror of the lake. briser le miroir uni du lac.

1 do not dare; defeatist 1 have seen Je n'ose. Défaitiste, j'ai vu


The cloth she held relinquished on the lake; Le drap qu'elle tenait, abandonné sur le lac,
a baldaquin on which reposes baldaquin sur lequel repose
a neatly ravelled coil of rope. un rouleau de cordage bien enroulé.

Another runs and dives and 1 am free Un autre accourt et plonge et je suis libre
To stay a prisoner in the timeless cell of de rester prisonnier dans la geôle des rêves où s'abolit
dreams. le temps.

Je voudrais dire d'emblée, pour éviter tout malentendu, que je considère ce


poème comme un échec sur le plan personnel, parce qu'il ne réussit pas à faire pas-
ser la netteté toute particulière du rêve et sa signification; sur un plan plus général,
parce qu'il ne parvient pas, et c'est là l'effet de l'échec constaté sur le plan person-
nel, à communiquer à autrui la qualité du rêve. Mais, plus fondamentalement encore,
il représente un échec sur le plan poétique. Le poème aurait très bien pu, sur ce
plan-là, être une réussite sans pour autant exprimer ou communiquer la qualité
du rêve. Mais c'est en réalité un échec à la fois du point de vue de la création et du
point de vue de la communication. L'expérience n'a pas permis d'amalgamer conve-
nablement les symboles linguistiques ceux-ci n'ont pas été assez bien choisis, ni
rassemblés de façon suffisamment significative.
DIRE

Si je recherche la cause de cet échec, je m'aperçois tout d'abord qu'en trans-


formant le rêve en poème, je me suis par moments éloigné du contenu réel ou mani-
feste du rêve. Les mots et les expressions soulignés dans le poème constituent l'ap-
port du conscient. Ce sont des commentaires ou des ajouts, comme par exemple
« l'air est immobile dans les rêves » ou encore des comparaisons littéraires comme
« immobile, comme endormie ». Des expressions telles que « Détresse froide des jours
inconnus. » ou « trésor à sauver », sont des métaphores poétiques et non pas des
symboles venus de l'inconscient que je désigne, pour établir la distinction, sous le
nom d'« images symboliques ».
Ces ajouts, ces comparaisons et ces métaphores surgissent sans grande délibé-
ration de ma part. Ce sont des associations spontanées qui présentent, en tant que
telles, un intérêt psychologique. Mais elles diffèrent, de par leur origine, du symbo-
lisme fondamental du rêve.
Je ne vois pas qui, en dehors du poète, pourrait clairement établir cette distinc-
tion, bien qu'on la trouve, j'en suis sûr, dans toute poésie. Et son degré de plus ou
moins grande fréquence pourrait constituer la base d'une différenciation possible
entre divers types de poètes. Le degré de symbolisme de Shelley, par exemple, est
bien plus élevé que celui de Wordsworth qui est presque entièrement un poète
métaphorique comme Milton, son prototype. Milton cependant est un cas ambigu.
Comme les critiques du xvtne siècle n'ont pas manqué de le remarquer, il est
parfois selon eux « coupable » d'avoir recours à des images irrationnelles. J'exprime
là sans doute mes préférences personnelles, mais je voudrais préciser que les poètes
qui utilisent des images symboliques, comme Shakespeare, Shelley ou Blake, sont
plus naturellement poètes que ceux qui ont recours à des métaphores comme Dryden,
Pope ou Wordsworth, encore que je ne fasse appel, je l'admets, qu'à un seul critère.
Dryden, par exemple, possède des qualités qui compensent son manque d'imagina-
tion. Il témoigne d'un vrai bonheur verbal. Car la poésie n'est pas seulement affaire
de vision mais aussi de sonorité, bien que les deux éléments soient, comme je l'ai
déjà dit, intimement liés au cours de l'élaboration, à ce point que l'on ne peut guère
voir une image sans immédiatement énoncer le symbole verbal correspondant ni
entendre un son sans voir immédiatement une image qui lui soit associée.
Dans un poème comme Kubla Khan, les images transforment-elles infailli-
blement les symboles verbaux en poésie? Le rêve du poète est-il nécessairement poé-
tique dès l'instant où il s'exprime en symboles verbaux? Une réponse affirmative
à ces questions rendrait, semble-t-il, la poésie chose facile, alors qu'en fait, rien n'est
plus difficile à réaliser que la traduction immédiate d'un rêve en ses équivalents
verbaux. Même si nous feignons d'ignorer le fait établi par Freud selon lequel le
rêve remémoré n'est presque toujours qu'un fragment et ne peut être, en réalité,
qu'une déformation du rêve tel qu'il a été rêvé, il nous faut toujours traverser l'abîme
qui sépare l'expérience de l'expression. Nous n'y parvenons que dans un état de
MYTHE, RÊVE ET POÉSIE

transe ou d'écriture automatique au cours duquel les images du rêve font surgir
les mots de la mémoire comme un aimant qui attirerait les aiguilles cachées dans une
meule de foin. Les quelques grands poèmes reconnus, comme Kubla Khan, dont
on rapporte qu'ils ont été écrits dans un état de transe, constituent la seule preuve
(et encore purement pragmatique) propre à me convaincre que les mots sont néces-
sairement poétiques. Il appartient maintenant aux poètes, de mettre cette théorie
à l'épreuve en la soumettant à une expérimentation rigoureuse. Il faudra peut-être
longtemps avant de parvenir à l'évidence, avant d'admettre le bien-fondé de cette
expérience ou, ce qui devrait revenir au même, de reconnaître la valeur de cette
poésie. Mais la science critique détiendrait enfin un nombre suffisant de faits pour
trancher la question.
Il convient d'étudier le phénomène de l'écriture automatique, mais il faut peut-
être donner une définition plus précise de ce terme. Pour certains, il n'indique
guère plus qu'un mode de fonctionnement spiritualiste qui utilise des instruments
comme la planchette, ou encore toute forme de communication réalisée dans des
conditions d'hypnose provoquée. Mais dans le présent contexte, on entend par
écriture automatique l'état mental dans lequel l'expression de la pensée est immé-
diate et instinctive et ne laisse aucun intervalle de temps entre l'image et son équi-
valent verbal. De tels énoncés spontanés sont, bien sûr, le fait de tous les jours. Ils
sont, en réalité, l'expression normale de la joie et du chagrin, de l'étonnement et de
l'émotion, et constituent, comme tels, les matériaux de base du langage. En ce sens,
la poésie est, pour cette raison même, la forme de base du langage, la Ursprache.
Elle se différencie des modes plus discursifs de la conversation par son caractère
d'immédiateté et par son recours aux images qui, au moment de leur énonciation,
hantent notre esprit en raison du caractère dramatique ou lyrique qui s'y attache.
D. H. Lawrence percevait cette vérité. Dans sa préface à l'édition américaine
de New Poems (1920), il écrit « Il est un domaine que nous n'avons jamais conquis,
le présent pur. L'instant, l'un des grands mystères du temps, est pour nous terra
incognita. Le plus beau mystère à peine reconnu, c'est le soi immédiat, instantané.
L'instant est la force vive du temps. Le soi incarné, charnel est la force vive de tout
l'univers, de toute la création. La poésie nous a donné la solution le vers libre.
Dans le vers libre, nous recherchons la palpitation nue, montante de l'instant. Briser
la belle forme du vers métrique, en faire apparaître les fragments en une substance
nouvelle, appelée vers libre, voilà ce que réalisent la plupart des vers-libristes. Mais
ils ignorent que le vers libre a une nature qui lui est propre, qui n'est ni perle ni
étoile, instantanée comme la substance organique. Il ne poursuit aucun but dans
le temps (ou l'éternité) Il n'a pas de fin. Il ne connaît pas la stabilité satisfaisante
pour qui aime l'immuable. Rien de tout cela. C'est l'instant, la force vive, la source

1. J'ai ajouté deux mots omis, semble-t-il, dans le texte publié dans Phoenix, p. 221.
DIRE

jaillissante de tout ce qui sera et a été. L'expression en est comme une substance
organique, dans un contact direct avec toutes les influences à la fois. Il n'entend pas
mener quelque part. Il a simplement lieu. »
Cette sorte de poésie instantanée doit nécessairement être écrite en vers libres.
Elle a tendance, en même temps, à être fortement rythmée, bien que le rythme,
n'utilisant que les accents et les pauses du mode d'expression naturel, soit aussi
inconscient et instinctif. Le rythme s'impose de la même manière que les mots,
selon la loi de l'attraction, à l'oeuvre, semble-t-il, dans l'inconscient, choisissant des
équivalents, que ce soit des images visuelles, des expressions verbales ou musicales
ou des représentations temporelles. On a dans un même temps l'image, comme une
pellicule photographique, et une bande-son sélectionnée qui s'adapte automatique-
ment, exprimant admirablement les images et les accompagnant sans la moindre
défaillance.
Je parle d'une poésie idéale telle qu'il en fut très rarement composé par le
passé. La question de savoir si nous serons en mesure, par la recherche et la maîtrise
de nous-mêmes, de développer cette poésie idéale, ne trouvera sa réponse qu'ultérieu-
rement, quand nos expériences auront été menées sur une période suffisamment
longue. Il est possible que le degré de concentration et d'autodiscipline nécessaire
dépasse les capacités d'un poète normal qui n'est, après tout, qu'un être humain.
Peut-être conviendrait-il d'opérer un retrait par rapport aux activités normales,
comme le font les Yogi. Mais le détachement de la vie va à l'encontre du but que se
propose la poésie (alors même qu'il permet de réaliser les desseins de la religion),
car le but de la poésie est l'accroissement du plaisir de la vie par la célébration sen-
suelle de ses qualités immédiates comme dans la poésie lyrique, ou par la communi-
cation de son sens ultime, comme dans les mythes épiques et dramatiques. Ce que
j'essaie de dire, la conclusion vers laquelle je tends, c'est que la poésie pure est une
poésie idéale, absolue et non une poésie réelle, tangible. La poésie est une essence
qu'il nous faut mélanger à des éléments plus grossiers pour la rendre viable ou pra-
ticable. Un poème fait d'images pures serait comme une statue de cristal, quelque
chose de trop froid, de trop transparent pour l'animal sensuel que nous sommes.
C'est pourquoi nous revêtons le poème de métaphores et de comparaisons qui sont
nos associations en tant qu'êtres humains. Nous y ajoutons des sentiments et des
idées jusqu'à ce que les images essentielles soient devenues complètement obscures
pour ne plus laisser place qu'à une rhétorique verbale. Et, de toute évidence, plus
une poésie est rhétorique, plus elle est populaire, car elle fait appel à une très large
gamme d'émotions humaines. Or, de même que la musique dans son essence peut être
jouer sur un simple pipeau et ne se trouve nullement enrichie par la complexité
interne d'un orgue de Würlitzer, de même la poésie dans son essence relève de
l'expression instantanée de l'image dans « la palpitation nue, montante de l'ins-
tant ».
MYTHE, RÊVE ET POÉSIE

Pour en revenir rapidement à ma propre expérience, je puis affirmer que toute


la poésie que j'ai écrite et que je continue de considérer comme une poésie authen-
tique, je l'ai composée spontanément, dans l'instant, dans un état de transe. Certes,
il est difficile de se maintenir dans cet état pendant un long laps de temps. Le
moindre bruit, la moindre intrusion du monde extérieur suffità l'anéantir. L'état
de transe dans lequel se trouvait Coleridge quand il écrivit Kubla Khan fut
interrompu par « une personne de Porlock » et le poème ne fut jamais achevé.
A ce propos, un professeur américain, Livingston Lowes, a montré que malgré l'état
de transe où se trouvait Coleridge, cela ne l'a pas empêché d'utiliser des bribes de
connaissances, des mots et des expressions emmagasinés au cours de ses lectures
conscientes. Il n'y a là rien de surprenant. Je pense que tous les mots que nous
entendons, tous les objets que nous voyons, que nous en ayons conscience ou non,
sont enregistrés dans notre cerveau. Notre conscient ne représente qu'une très petite
ouverture sur le vaste monde de l'inconscient, un simple repère dans une variété
infinie de fiches.

Le poème que je vais citer maintenant est plus long et plus diffus que la trans-
cription du rêve que je viens de donner. Il s'en distingue dans la mesure où aucune
expérience, onirique par exemple, ne l'a précédé; mais il est, à lui seul, l'expérience
même. Lorsque j'ai commencé à écrire, mon esprit et mon crayon ont fonctionné
avec lenteur et indécision, comme en témoigne la première section que je trouve un
peu trop consciente et appliquée. Mais la suite du poème fut écrite dans un état de
transe, de façon automatique, sans hésitation ni révision.

LOVE AND DEATH AMOUR ET MORT

On a strange bed I drop my tired head Sur un lit étrange je pose mon front las
But sleep does not come-only wakeful Mais le sommeil ne vient pas. Seule la crainte qui
dread. veille.
The room was dark at first, but now Sombre était la chambre et voilà
The light that filters from the street Que la lumière qui filtre de la rue
Falls aslant the mirror, casts in my eyes Tombe en oblique sur le miroir projetant dans mes yeux
Its mildewed radiance. My limbs Son éclat tacheté. Mes membres,
That like a busy watch Comme des horloges affairées
Mark the seconds with their urgent twitch Marquent les secondes de leurs vives pulsations
Enlarge the area of my mind Étendent le champ de mon esprit
DIRE

Keep me alert to every sound Me rendent alerte au moindre bruit


That echoes in the space Qui retentit dans l'espace
Around this unknown inn where I have Autour de cette auberge obscure où je suis parvenu
come

So weary and late. si tard et si fourbu.

The last step outside has died away. Au-dehors les derniers bruits de pas se sont tus.
All is quiet, the bulbs extinct Tout est calme, les lampes sont éteintes
That lately glowed above the lust and stink Qui brillaient encore sur les vices et les puanteurs
Of urban life. The shadows in my roomDe la ville. Les ombres dans la chambre
Shift like silhouettes on frosted glass, Se déplacent comme des silhouettes sur la vitre givrée
Coagulate and tremble into shape. Sont saisies et, dans un frisson, se profilent.
The light seems now to cut across a street La lumière semble maintenant partager la rue
Leaving an edge of darkness round which Laissant une zone d'ombre que contourne
creeps
A careless figure. She stands irresolute Une forme nonchalante. Elle est là, hésitante
Her misty breath jumping like a plume Son souffle vaporeux saute comme un plumet
Into the icy fog. Pellicules of dew Dans le brouillard glacé. Une fine pellicule de rosée
Which catch and concentrate the light Qui retient et concentre la lumière
Have settled on the fringes of her hair; S'est posée sur le bord de ses cheveux.
Her step is soft and soundless as she movesSon pas est souple et silencieux comme elle traverse
Across the cobbled street whose greasy sets La rue pavée aux pierres glissantes
Meet her worn feet like folded knuckles. Qu'elle effleure comme des phalanges repliées de ses
pieds fatigués.
wait in the dark, withdrawn. [J'attends dans l'obscurité, en retrait.
But she by instinct guided comes my way iMais guidée par son instinct elle se dirige de mon côté
And stands before me till her silence S'immobilise devant moi jusqu'à ce que son silence
Is a question, and I yield iM'interroge et je cède
And take her hand, and lead her to my 1Et lui prends la main pour la conduire vers la chambre
room

Which now is suddenly light and warm. Qui devient soudain chaude et lumineuse.

am not curious. I see her eyes are clear Je ne suis pas intrigué. Je vois ses yeux clairs,
And the tresses where the hoar has formed Et ses boucles où la gelée s'est formée
Are like the withered sheaths which hang Ressemblent à la balle séchée le long des épis.
from corn.
Her dress she soon discards. Bientôt elle ôte sa robe
And falls into my arms and laughs and cries Et tombe dans mes bras et rit et pleure
And tells me life was sad until I came. Et me confie que la vie était triste jusqu'à ma venue
She sits beside the fire; her eyes, her lips, Elle s'assoit près du feu; ses yeux, ses lèvres, ses
her limbs membres
MYTHE, RÊVE ET POÉSIE

Speak of love, a feeling I have known Me parlent d'amour, sentiment que je connais
But never until this moment seen Mais que je n'ai jamais vu jusqu'à ce jour
Embodied in a form not sought but found. Incarné dans une forme que je découvre sans même
l'avoir cherchée.

Between the firelight and the lamp Entre la clarté du feu et de la lampe
Her body gleams distinct, as if it had Son corps se détache et brille comme s'il avait absorbé
absorbed
Ethereal rays, which now give out Des rayons impalpables qui offrent alors
Their luminous response to night. Un pendant lumineux à la nuit.
The more she gleams and grows intense Plus elle brille et se fait intense
The less I know myself until Plus je perds conscience de moi-même jusqu'à
I am not there, except that in her mind Disparaître pour ne plus habiter
I dwell, and look into the world through Que son esprit, percevoir le monde par ses yeux de cris-
crystal eyes tal
And see the swelling waves break into surf Et voir les vagues houleuses se briser en ressac
On golden sands, and birds with bright Sur les sables d'or, et les oiseaux aux vives couleurs
wings
Sailing the air which shakes Fendre l'air qui agite
The fronds and ferns on wiry stalks Sur leurs tiges raides les frondes des fougères
Against the even green Se détachant sur le vent uni
Of endless fields. Des champs infinis.

A dream, Un rêve,
As soon I know. For then she falls asleep Je m'en aperçois aussitôt. Car elle tombe alors endor-
mie
Her head upon the hearth, her limbs La tête au-dessus de l'âtre, les membres
Like Danaë's open to the fitful flame. Comme Danaé offerts à la flamme capricieuse.
When I awake she is not there Quand je m'éveille elle n'est plus là
And I am I again, a prickling frame Et je suis moi-même à nouveau, charpente sensible
Of flesh and bone, gazing upon the earlier De chair et d'os, et médite sur la scène passée
scene

Of drifting fog and artificial light. Faite de brouillard flottant et de lumière artificielle.

But now there comes Mais bientôt arrive


Sidling round the selfsame edge of dark Longeant la même frange d'ombre
Another figure, this time a boy Une autre forme, cette fois un jeune homme
Dressed in rags, so thin Vêtu de haillons, si maigre
His shadow seems a blade que son ombre est comme une lame
That cuts across the cobbled street. Qui fend la rue pavée.
DIRE

He shuffles till he stands, a beggar, at my Il se traîne et s'immobilise à mes pieds comme un men-
feet diant.
Then once again we are within the room Alors à nouveau nous sommes dans la chambre
Now lit by sinking embers. Once again Éclairée par des braises finissantes. A nouveau
The figure strips and stands La forme se dénude et se tient immobile
Lank and angular against the glow. Efflanquée, anguleuse contre la lueur incandescente.
His eyes are sunk so deep I cannot sec Ses yeux sont enfoncés si profond que je ne puis en voir
Their colour, nor discover their intent. La couleur ni en découvrir l'expression.
His cheeks are drawn about his jaw Il a les joues tirées sur la mâchoire
And every joint articulate. Et les articulations.
He puts his bony hand against my breast. Il pose sa main osseuse sur ma poitrine.
I do not shrink indeed, I feel Je ne recule pas. Je ressens en vérité
His still appeal and in his mind Sa lente fascination et dans son esprit
Find a cool retreat. Je découvre une calme retraite.

The shore is icy, a cliff of glass La rive est glacée, falaise de verre
Against which the sullen waves Contre laquelle les mornes vagues
Slide in the distant lunar grip. Glissent sous la lointaine emprise de la lune.
The seabirds cry in the white silence Les oiseaux marins crient dans le silence blanc
And only cease when breaking floes Et ne se taisent que lorsque les bancs de glace en se bri-
sant

Boom like a muffled gun Résonnent comme une détonation assourdie


Across the arctic waste. A travers le désert arctique.

Again Ifind myself Je reviens à moi


My face against the worldly scene. Le visage tourné vers le spectacle d'ici bas.
But now it is no dream. The fog Mais ce n'est plus un rêve. Le brouillard
Drifts over the empty street. Flotte sur la rue vide.
Sleet falls across the light. La neige fondue tombe à travers la lumière.
I shudder and turn. There in my bed Je tremble et me retourne. Là, dans mon lit
The lovely girl and the destitute lad La belle jeune fille et le jeune homme miséreux
Are lying enlaced. AndI know they are dead. Gisent enlacés. Et je sais qu'ils sont morts.

Ce n'est qu'après avoir écrit ces lignes et les avoir relues que je compris que
j'avais inventé un mythe qui exprime exactement la théorie de Freud sur les deux
pulsions qui gouvernent toute vie, l'Éros et la pulsion de mort. Dans Ma vie et
la Psychanalyse, Freud décrit ainsi sa théorie « J'ai réuni l'instinct d'auto-
conservation et de conservation de l'espèce sous le concept d'Éros, auquel j'oppose
une pulsion de mort ou de destruction qui oeuvre en silence. On considère généra-
MYTHE, RÊVE ET POÉSIE

lement la pulsion comme une sorte d'élasticité propre aux êtres vivants, une force
qui les pousserait à restaurer une situation qui a existé mais à laquelle un boulever-
sement venu de l'extérieur a mis fin. Ce caractère essentiellement conservateur des
pulsions trouve son meilleur exemple dans le phénomène de compulsion de répé-
tition. L'image que la vie nous présente est le résultat d'un accord et d'une opposi-
tion entre Éros et la pulsion de mort. »
Mon poème est un mythe dramatique, et bien qu'il ne possède pas une très grande
valeur poétique (je n'aurais jamais osé le publier pour ses qualités), il donne en
images visuelles un équivalent des concepts abstraits de la théorie freudienne'. Les
mythes, bien sûr, furent inventés avant les théories. Mais le propos de cet essai est de
montrer que les théories ne sont pas pertinentes quand elles se bornent à des
concepts intellectuels. Elles doivent se transformer en mythes pour habiter l'ima-
gination des hommes.
Le résultat de ces expériences est de faire apparaître la poésie, plus clairement
que jamais, comme un médiateur entre le rêve et la réalité. Depuis des siècles la
philosophie détruit le concept de réalité en montrant qu'il n'est autre qu'un pauvre
compromis, fait de moyennes et de probabilités. La philosophie revient à une cer-
taine forme d'idéalisme, à un système d'absolus intellectuels qui donne à l'existence
cohérence et continuité. Ou encore elle s'accommode d'une attitude provisoire
comme le positivisme logique, version contemporaine de l'agnosticisme. Mais l'art
n'est ni la philosophie ni la science, ni l'idéalisme ni l'agnosticisme. C'est une tenta-
tive qui vise à résoudre les problèmes existentiels par une synthèse vivante. Comme
le philosophe et le savant, le poète ressent les contradictions de la vie, mais au lieu
d'essayer de les résoudre sur le plan du raisonnement inductif et déductif, il les résout
par l'imagination. L'imagination est la faculté par laquelle nous cernons les données
antithétiques de notre expérience, rapprochant ainsi les opposés les plus extrêmes en

1. Dans quelle mesure l'échec du poème est-il dû à son écriture automatique? Dans quelle
mesure cet échec aurait-il pu être évité par une maîtrise plus consciente du poème au cours du
processus de création? A des questions aussi pertinentes, je ne puis que répondre 1) que toute
maîtrise consciente ou intellectuelle aurait immédiatement interrompu le processus d'écriture,
2) que même les modifications les plus insignifiantes auraient détruit l'unité du mythe, 3) que le
poème est à prendre ou à laisser dans sa totalité. Il s'ensuit qu'un meilleur poème n'aurait pu être
composé qu'avec un ensemble différent d'éléments (des images présentes à la frontière du conscient,
un certain état de transe, un état de santé, des conditions physiques et ambiantes différentes).
Mais je ne prétends pas pour autant que dans cette expérience poétique ou dans toute autre, les
éléments soient fortuits et les circonstances arbitraires. L'automatisme n'est pas la même chose
que le hasard, l'inspiration n'est pas une force aveugle. Comme dans une expérience chimique,
pour qu'elle puisse réussir, les instruments doivent être propres, les quantités précises et la tem-
pérature égale. Des conditions analogues ne se trouvent remplies chez le poète que grâce à des
habitudes mentales d'une rigueur semblable. C'est peut-être pour cette raison que les bons poètes
sont des écrivains dont la prose est d'une limpidité exceptionnelle.
DIRE

un centre unique, sous un éclairage qui les fond en un tout, en une cohérence, en
une unité plastique et sensorielle qui est l'oeuvre d'art, ce miracle, seule preuve
objective que nous possédions d'une surréalité cosmique et éternelle.

HERBERT READ

Traduit de l'anglais par Liliane Abensour


Annie Anzieu

RENCONTRES

À Georges Favez

Comme il ressemble
à son ombre sur l'eau
l'Iris.

Matsuo Bashô,
Haïkaï.

Ma voix porte mes mots vers l'espace d'un corps. Cellules de pensée. Chaos
organisé décrit par le linguiste. Les oppositions du langage, froidement repérées,
mises en ordres étroits et rigides ne suffisent pas à rendre compte du volume qu'em-
prunte la parole. L'espace de la vie n'est pas plan. L'écriture fixe dans la mort la
mouvance du parler. Mouvance tridimensionnelle, prise dans l'épaisseur du char-
nel, de l'affect et du pensé.
Le linguiste raisonne sur l'énoncé du discours, en analyse les structures qui
transmettent le message de l'émetteur au destinataire. Clarté enviable du langage
écrit, ceinturé de codes, bardé de syntaxe. Éclairage rassurant que les six fonctions
langagières énoncées par Jakobson.
Qu'en ferai-je, analyste? Vais-je y retrouver ce qui transforme ma parole entre
moi et mon patient?
De la structure, je ne veux reconnaître que l'émetteur et le destinataire. Encore
que ce destinataire n'ait pas valeur absolue quand il est l'analyste, puisqu'il entend
le message au tamis du transfert. Tissu serré en de multiples trames qui toutes ras-
semblent la structure messagère en l'image unique de celui qui parle, excluant l'inté-
rêt du code, du canal et du contexte.
L'analyste parle. Plus ou moins rare événement déjà, selon l'époque du proces-
sus en développement, selon la technique et la théorie de l'interprétation, et surtout,
sans doute, selon la personne qui contient l'analyste. L'énoncé du message par lui
DIRE

transmis à l'intérieur bien clos du corps analytique peut prendre l'une ou l'autre
des formes qu'en a décrites Freud l'interprétation et la construction.
L'interprétation ainsi conçue reprend brièvement l'énoncé du patient-émetteur
pour opposer, rapprocher, synonymiser d'un mot ou d'une phrase courte. Jeu sur le
mot. Retour de l'énoncé vers l'énonciateur. La construction rassemble et met en
balance des éléments repérés d'importance réciproque, dans l'énoncé actuel et des
énoncés antérieurs. Certes l'énoncé du message, pris comme tel, est le fond analy-
sable. Mais la mutation, dans la personne à qui s'adresse quelque énoncé qu'il soit?
Interpréter, en analyse comme en musique, serait peut-être informer l'énoncé
par l'énonciation et l'intonation. Le parler de l'analyste se composerait d'un énoncé
analysant du message émis par le patient, d'une énonciation supposée par l'analyste
adéquate aux nécessités ressenties chez ce patient et d'une intonation expressive de
mouvements intérieurs, dirais-je aussi neutres qu'il se peut?
Donc, nous voilà conduits aux fonctions du discours, dont l'analyste se réserve,
à mon sens, deux l'expressive, ou émotive, qui se centre sur l'émetteur, et la poé-
tique, centrée sur le message. Avec quoi, dans la même langue, code indispensable,
le patient et l'analyste vont se modifier réciproquement en des lieux profonds et mys-
térieux de leur être. Comme d'une musique.
Une partition de duo, sur fond d'orchestre. Les affects et fantasmes sous-jacents
à ce texte qui lie les interprètes. L'analyste, lui, questionne le compositeur. Sur un
inconscient s'est structuré le texte. La parole est symbolique du Moi. Auparavant
construit dans sa propre représentation de soi.
A l'opposé du linguiste, si je psychanalyse, je prétends repérer la structure des
constructions inconscientes sous-jacentes au discours de mon patient. Au-delà des
normes, théories et techniques, sa parole atteint à mon propre inconscient, décrypté
en moi-même autour de son message. Images évoquées, miennes et oubliées, senteurs,
tiédeurs, violences et tendresses, la polysémie du langage permet toutes transforma-
tions de l'autre en moi. Lors de la plongée lente ou abrupte, cordage du connu, le fil
de ma pensée me maintient en deçà des délires communs.

Parole donnée. Parole prise. Promesse d'un contenu du Moi, immatériel échangé
sur l'onde impalpable du souffle vital. Acte d'identification au sujet soumis à l'esprit.
Le silence où se heurte le discours. Le silence univoque, isolé, antithétique.
Réunion infinie des possibles. Rideau devant l'acte et la vie. Miroir de la parole,
miroir au champ immense, immobile, où se construit l'image, entre bouches et
oreilles, image double du patient, projet dans l'analyste.
Identité, non de l'un à l'autre, mais de l'un et de l'autre. Échange de sens,
équivalence de ressentis, multiplicité de l'attendu et du désiré. Derrière le miroir
RENCONTRES

verbal, l'homme. Une forme entrevue à travers le discours le temps d'un bras replié
sous une nuque, d'une jambe croisée au revers d'une phrase, d'un sourire incongru.
La parole n'est jamais juste puisque polysémique. Mais dans cet intervalle de sens
entre analyste et patient au creux étymologique germe la différence identificatrice.
Que serait ce patient chez un autre analyste? Le fil suivi dans le discours côtoie
tant d'autres fils. La nuance des sens, les reflets du miroir ne seraient pas les mêmes.
Même question des enfants qui serais-je si mon père avait épousé une autre
femme? Absurdité de la pensée qui prétend modifier les termes originels de la vie.
Filiation de la langue parlée qui engendre la configuration psychique, la logique
particulière de chaque pensée. Transsubstantiation de l'être vivant, mentalement
représenté dans son langage. J'inscris dans le mouvant des formes qui s'imprègnent
et se défont. Je deviens responsable d'une forme au même titre que l'écrivain selon
Barthes, ou comme le sculpteur sur le bloc de marbre.
Ma parole s'inscrit dans du vivant et se transforme en l'autre. Stupéfiante et
souvent méconnaissable quand elle m'est retournée remoulue par un autre incons-
cient, asservie au transfert, transformée par l'inaccordable profondeur. Parole aban-
donnée à la transformation, tel un élément de moi-même, mise en forme perceptible
pour qui elle est destinée, rendue peut-être reconnaissable entre lui et moi.
Toujours flotte l'étrange dans l'épaisseur claire des mots.

Disparaître. Pour laisser mon patient apparaître à travers son discours. Ne


pas bouger. Ne pas parler. Concentrer l'attention que je porte à cette personne, ma
curiosité peut-être, mon attente et, quelque part, ma sympathie. Laisser place au fan-
tasme le silence présent le verbalise dans le patient. L'espace de la parole va deve-
nir l'espace du fantasme.
La matière est toujours première. Le mouvement précède toujours la pensée. Le
langage recrée à distance le vécu du corps mobile. Il met en symboles la vie d'un corps
et ses déplacements en concordance ou en opposition avec d'autres corps. Plaisir et
mort. La parole représente et interprète toute réalité. Le sens est toujours second.
Frédéric ne veut pas d'enfant, de crainte d'avoir un fils. C'est un moyen de
châtrer son père. Il ne sera pas ainsi obligé de donner à son fils le nom de son père.
Plutôt d'ailleurs lui donnerait-il celui de sa mère. Ce serait ainsi sauter une généra-
tion la sienne. « Ça pourrait prendre ce sens, de ne pas avoir d'enfant. »
Quels sont les noms que donne une mère à un enfant monstre issu de ses
entrailles? Le monstre que chacun porte en soi demeure dans l'abri de l'inconscient,
maîtrisé par le refoulement. Précédant la parole d'une durée suffisante à dépasser le
risque que le silence évite. Transgresser. Nommer le monstre. Erreur du corps, aber-
ration de l'esprit. Le « non » tout premier apparu règle l'appétit monstrueux. Le
DIRE

non évoqué par le silence de l'antre analytique jusqu'à la difficile connaissance du


monstre familier aggloméré à nos entrailles, évoqué dans les progressives ressem-
blances au miroir que nous offrent les mots.

Symbolismes
Jour et nuit. Homme et femme. Bien et mal. Patient et analyste. Moi et non-
moi. Illusion verbale du binaire. Bipartition perpétuelle configurée par le clivage
sexuel. Dilemme répétitif de la pensée dès qu'elle prend possession de la parole
le oui et le non. Opposition qui suscite en fait la complémentarité, la séquence, le
continu. Prise dans un tout, la coupure séparatrice toujours à annuler ou à trans-
former. Antinomie de l'Unité du Moi qui se reconnaît dans la multiplicité de ses pos-
sibles, mais aussi dans les abandons progressifs sur lesquels il s'organise. Le corps
sexué et libidinisé donne accès à la symbolisation des parties investies du Soi.
L'appel de l'analyste, appel au parler simple. Incitation à associer et à s'asso-
cier. Contrepartie de la bipolarité de la situation. Si, au dire de Sperber, les appels
sexuels sont la première source de la parole? Séduction réciproque. Premier code
symbolique de l'opposition fondamentale. Métaphore originelle. Ne faire qu'un, mais
rester distincts.
Découverte bientôt, dans la cure, du même et de la différence. Presque déper-
sonnalisante une partie observe l'autre qui participe. Le Moi se clive lui-même à
représenter les probables situations. Il lui devient nécessaire de projeter sur l'autre
chaque petit morceau de soi, difficilement isolé, pour le reconnaître, l'identifier. De
la différence est issue l'identité. La parole de l'analyste nomme seulement les frag-
ments de soi reconnus dans le même, intensément engagé vers la différence entre
l'autre et soi-même.
Fascination de Narcisse, par son propre reflet. Satisfaction d'être soi. Combler
ma propre lacune. Illusion nécessaire où prend source le désir. Verbe fondateur de
distance entre chair et pensée qui rejoint obscurément cet autre pareil dans la
gangue mystérieuse du refoulé.
Valeur des mots, fluente d'évocation symbolique. Projection d'une lueur perçue
de Moi vers l'autre, plaisir de la reconnaissance. Échange des signaux qui sous-
tendent l'Éros. Activité symbolique de création.
Sur le même fragment le choix d'une facette. Fibre à fibre, la parole de l'ana-
lyste relie le tissu des pulsions inhibées. Scintillement pulsionnel dans le fond de
l'être où la personne se choisit morcelée par le désir, unifiée par l'abandon d'une
totalité illusoire. Maîtrise symbolique de la dépression livré parfois avec chance
par ma propre bouche, le mot de passe vers un processus remis en marche. Doulou-
reuse constatation pour le patient que la place vide des objets que remplacent les
mots. Ceux de l'analyste y symbolisent un moment le rêve perdu.
RENCONTRES

Orfèvre de sa pensée, j'en détaille l'objet réduit à l'écho de ma voix, juste adé-
quate à ressentir qu'un vide s'est comblé. A la suite de mon patient dans son
itinéraire intérieur, je le regarde poser des jalons vers ses objets recréés. Deuil
dépassé à chaque instant par la libre utilisation des pièces dans l'inquiétant
jeu de soi-même. Limitation du Moi à sa richesse propre, vécue ailleurs qu'ici
par un autre que moi. But indéfini et inconnu. Chaque mot de ma part est un
adieu qui s'envisage. Son écho chez mon patient a le sens du retour. Si j'ai bien
entendu, si j'ai bien répondu, je le rends un peu à soi-même, issu de ma pensée
sensible, dépassée la souffrance du renoncement. Un point qui relance le fil sur
la largeur de la trame. Et qui m'éloigne un peu plus.

« Tu n'es pas neutre », déclare Eugénie. C'est étrangement vrai, et surprenant,


venant d'elle qui me tutoie depuis tout ce temps. J'ai puisé en moi des mots perdus
au profond des douleurs et des plaisirs viscéraux. J'ai transformé pour elle en para-
digmes de corps humain les serpents, araignées, crapauds et cafards qui la rejoignent
le soir, hallucinant ses nuits. Neutre, je ne puis l'être. Je refais avec Eugénie le long
chemin en sens inverse, vers le vécu infantile. Elle ne sait pas son âge, mais elle est
femme depuis longtemps. Les images grouillantes qu'elle trouve quelque soulage-
ment à projeter sur les murs de sa chambre, je les ai retrouvées dans la chair d'autre-
fois et traduites pour elle, en coliques de nourrisson, en rages de dents, en mal de
tête. Le dit inquiet et tendre, la voix de la mère attentive rend doucement familier
le bestiaire intérieur des premières souffrances.
Jamais, jusqu'avec moi, Eugénie n'a osé entendre avec des mots son mal à
vivre. Un immense mal de vivre. Il faut en faire le tour avec sa peau. Comme un
semblant d'amour.
Remettre sur des mots simples ce que la pensée de l'adulte refuse à l'enfant qui
souffre encore en lui. Marquer la trace lente de l'image verbale issue de nos fan-
tasmes. Le corps n'est pas si noir. L'esprit va l'éclairer. La pensée, le dominer. Ras-
surants sont les mots dans leurs étroites limites sonores et écrites. Ils contiennent
l'écho de l'être charnel, mais ils demeurent à distance. Les mots nous neutralisent.
Auprès de moi, Eugénie apprend à jouer avec eux, à les poser à la place des
bêtes hallucinées « C'est comme quand je peins », dit-elle. Nous traduisons
l'énigme de ses peurs en débrouillant le fil inconscient et solide qui la relie à son
propre corps. Et peut-être, peu à peu, à ceux d'un couple hideux et repoussant, qui
pourtant l'engendra.
Elle invente des phrases émouvantes de dureté, assemble devant moi, pour moi,
des mots jamais entendus pareillement, me dit la vie comme un enfer livresque, un
Jérôme Bosch de bibliothèque. Ses paroles glissent en moi au détour de mon être. La
DIRE

folie demeure en moi aussi, sans doute, à la source? Anachronique dialogue entre
Eugénie et moi, d'un enfant jamais bien né et d'une femme nourrice perpétuelle.
Emmaillottée de mots à sa taille, Eugénie peut s'éloigner quelque temps sans se
noyer à nouveau dans l'indicible horreur.
Consolider ce fil sur sa propre quenouille, renoué bien souvent la nuit, au
téléphone; Eugénie n'a jamais la certitude que je ne me suis pas retirée de son monde.
Garantir que la mort n'a pas trop vite ôté, à sa pensée naissante, l'enveloppe dans
quoi nous partons encore découvrir quelques formes verbales pour son Moi.

L'avidité n'est jamais repue par la qualité de l'amour, du discours, de la pré-


sence. L'avidité se leurre d'une impossible satiété quantitative. Et cependant.
Paroles perdues entre des dents serrées par l'envie dévoratrice, ou échappées
en trombes des bouches béantes de rage insatisfaite. Déchets de la haine insurmon-
table.
Quelques mots, bien triés, bien choisis, suffisamment tendres et fermes pour
cet appétit glouton apaiseront un temps ce désir sans bornes. Mots issus de la
substance non souffrante, aménagements des habitudes nourricières. Sans crainte
d'être dévoré et vidé de sa substance mentale régénératrice, l'analyste remplit peu
à peu ce creux à l'estomac, ce tonneau des Danaïdes, inspire des limites, clôt des ori-
fices, calme l'inextinguible rage de ce contenant vide. Modelage des parois fantas-
matiques du Moi psychique, investissement oral nouveau du toucher par la parole.
La bouche devient une surface interne où les mots de l'analyste se reproduisent
et se développent. Se répandant dans le corps fantasmé pour le combler. Paisible
réconciliation avec la voix maternelle, lorsque intériorisé le souvenir de satiété.
Le choix des mots (mots/chair, mots/fruits) importe autant que leur associa-
tion. La forme du discours recouvre la forme de l'affect. Les sensations sont toujours
rattachées au vocabulaire. La parole fait appel à la conscience sensitive. C'est l'in-
vestissement des sensations qui provoque les associations.
L'analyste associe d'abord pour le patient, avec toute la réserve que nécessite
cette technique. Il s'associe au patient pour travailler à la même tâche de complé-
tude. La possibilité d'analyse passe par le ressenti thérapeutique. L'avidité dévore
sa propre expression les longues dents aiguës de l'inconscient s'acharnent sur les
liens de la pensée. Pas d'associations. Empêcher la destruction itérative des produits
de la pensée, représentants des produits du corps. Parvenir à un code verbal de désir
et d'échange, maintenir la pulsion sous les images.
Le patient avide élimine toute plénitude venant de soi ou d'un autre, tant que
l'analyste n'a pas réussi à construire avec lui une image de soi possiblement comblée.
RENCONTRES

Les voix et les mots.


Les mots qu'on voudrait entendre. Les mots qu'on n'a jamais entendus et ceux
qu'on n'entendra jamais et ceux qu'on n'entendra plus.
Les mots qui vont plus loin que la pensée. Les mots accrochés sur la tempête
pulsionnelle.
Les mots qu'il ne faut pas dire et ceux qu'on a envie de dire et les mots qu'on
dit sans tout à fait les entendre.
Tous les mots se rejoignent, s'assemblent au bord lunaire de l'inconscient, et
parfois s'en échappent.

Renoncer à l'hédonisme. Idéologie psychanalytique rendre le patient heureux.


Contestable projet d'une puissance illusoire. Des mots. Agir avec des mots. Changer
l'homme. Rien que la parole et le silence pour affronter le mal à vivre. De quelle
satisfaction parlons-nous? Un état passager toujours appelé et toujours à réinventer.
Parole juste à poser sur la faille entrouverte du désir, qui apporte la fulgurance
éblouissante d'une plénitude illusoire. Ou tout simplement le contour verbal qui
permet de reconnaître au-dedans la totalité de soi.
La parole n'est jamais sans voix.

Les mouvements internes qui glissent dans la voix. L'intentionnalité de la


parole à travers le discours. Le ton d'une voix sur la phrase. Rejoindre l'ineffable.
Quels glissements secrets vont déclencher en l'autre mes quelques mots? Mutation
lente, travail de chrysalide, métamorphose. Est-ce bien le chemin? La voie est-elle
ouverte vers son obscur tracé? Vais-je bien laisser libre encore sa différence? Ou
encore, quel mot trouver pour lui ôter ce goût mortel? Ai-je vraiment le droit de ne
pas supporter cet attrait? Quelle nécessité m'incline à parler? Est-ce moi, est-ce
lui?
Janus à deux fronts. Clos et étroit, de silence attentif, méditatif, sur le marbre
de quoi vient se graver son message. Large et renflé, de quoi s'égrène la parole iden-
tifiable, possible à germer chez qui elle va échoir.
Ma parole enfin mûrie. La pulpe et le parfum, la matière et le son. Envolées
les notes de ma voix, mesurées, mais toujours aventureuses. Et puis, dans le calme
spatial, l'écho qui retentit. Inévitablement bizarre. Déformant. Méconnaissable.
DIRE

Surprise de la transformation incongrue d'une substance de moi-même. La sur-


prise et la contrariété ne sont pas que pour le patient. Trace verbale, rejoignant
l'origine, dans l'oubli tortueux. Réanimer, avec patience, des épaisseurs enfouies
dans le gel de l'interdit. Réactiver la vie, au souffle d'une parole, en comptant que la
vie n'est pas toute plaisir.
J'ai bien le sentiment d'une obliquité réciproque, entre cet autre et moi. Pen-
chés, lui et moi, le sommes-nous l'un vers l'autre? Ou repoussés par la différence, le
non-identique à jamais, l'inacceptable? Pas de faille verticale entre le fauteuil et le
divan des creux, des ombres, des reliefs et des lumières, des biais et des détours,
où nos paroles se rejoignent, s'emmêlent et se disjoignent. L'espace est plein de mots
possibles. L'oubli se déplie au découvert de l'oblitéré, la parole hypostasie le refoulé.
L'effort renouvelé, séance après séance, où nous peinons à deux vers un monde
caché, incertain. Nos pieds se posent dans les traces de l'autre, doubles interchangés,
esprits indifférenciés dans l'au-delà des mots. Comme un regard orphique, la parole
de l'analyste repousse vers la mort le désir renoncé. Envahit l'esprit du patient, qui
résiste à la souffrance de séparation, répétée sans mourir jusqu'à être bien sue. La
conscience d'être soi et pas plus. Rôle de cruauté destiné à chacun qui choisit
d'être l'analyste. Cruauté sereine si possibilité en est donnée. Cruauté vitale de
toute naissance à soi-même, extrait par le souffle de la vie à la symbiose génétique.
Renoncement créateur.
Savoir de l'analyste? Modeste savoir de la vie. Pas plus de mystère que celui de
parler et de savoir qu'on parle. Mystère partagé, à égalité entre patient et analyste.
Mystère respectable de la vie de chacun.
Futur toujours ouvert, devenir qu'accomplit l'inexprimable en nous, où s'en-
racine l'espoir gorgé du présent, inappréciable de crise jusqu'en la dépression pro-
fonde. Pour quelques-uns guérir. Pour tous vivre seul avec soi-même quand l'objet
fait défaut.
Infinitésimale mutabilité de soi vers l'infini de la vie, quel qu'en soit le terme.
Terme accepté, accompli déjà dans le reconnu des limites, à chacun, de son corps et
de sa pensée.

Comme un vol de canards, glissant sur l'Océan, les mots, en rangs serrés, entraî-
nés par un seul. L'espace en est gonflé. Ils émigrent dans cette pièce étroite, de la
bouche du patient vers quelque chose en moi. Quelle vague? ou quelle terre? Où
vont-ils se poser? Pas trace de leur vol dans l'atmosphère tranquille. L'homme se
parle à soi-même. Derrière son rempart de savoir, l'analyste peut se laisser flotter
sur la berceuse d'un inconscient confusément reconnu. Les mots perdent leur sens,
au passage de la membrane vibrante d'un tympan. Ils pénètrent dans un autre
monde, mystérieux, restreint, transformable. Ils butent, rebondissent, rejaillissent,
RENCONTRES

s'écrasent ou flambent, suscitant les images enfouies dans celui qu'ils atteignent
comme la mouette fend l'air bleu de son cri rauque et glacial, comme elle arrache
à la ride gonflée le métal du poisson.
Sur la scène de l'analyse, le patient peu à peu se retrouve attaqué par l'écho
et l'entassement de sa propre parole. Le sens se heurte au silence de l'analyste,
comme à l'inconnu de la mort. Sous la surface verbale l'angoisse sourd peu à peu.
La nouveauté dépassée, cet inconnu nouveau à soi-même et nouveau à l'ana-
lyste renaissant dans cet autre, le patient renouvelle, séance après séance, quelque
chose d'un mouvement familier. Etrangeté dont l'inquiétude suscite l'analyste à
résister, familiarité dont la proximité deviendra angoissante, reconnu partagé qui
pousse à la réserve de la pensée. Tout à coup, parfois, dans le déroulement sonore
diffus des associations, le trouble atteint la pensée de l'analyste. Que s'est-il
passé?
La personne humaine s'analyse, se transforme en parole. Jusqu'à n'être plus
que ce petit souffle, cette ondulation de l'air vibratile, substance de l'âme. Mystère
élémentaire à la recherche duquel Freud s'est attaqué en alchimiste. Et grâce au
discours du délire, il reconstruit le sens de la souffrance. La matière psychique déna-
ture le délirant.
Comment parler l'hallucination si, comme le pense Freud, elle est la souffrance
d'un souvenir d'avant la parole? Les mots du délirant reconstruisent dans leur
incohérence avec la réalité actuelle « la part de vérité historique qu'il met à la place
de la réalité repoussée ».
Il se fuit soi-même, et cette butée que le névrosé ressent au silence de l'analyste,
auquel se heurte son propre discours, et d'où se répand l'écho intériorisé, le délirant
ne la rencontre pas. Le mur est en lui, cage de verre, de bronze ou de pierre inébran-
lable à la masse creuse, ni vouloir ni désir. Ce discours reconstitué dans l'ordre
par Freud bâtit un morceau d'histoire, un nouveau portrait oublié sous le refoule-
ment, dans lequel prennent relief des traits mal dessinés du patient. Par la recons-
truction l'analyste précise ces traits. Il reprend les phrases gravées en lui comme
sur un disque de cire par la voix du patient, efface, retrace et moule plus précisé-
ment le relief.
La personne apparaît comme un échafaudage mouvant de mots dans une char-
pente de chair. L'analyste, comme une charpente momentanée pour un esprit qui
s'imagine devenir corps.
Cependant le patient en est réduit à ne fonctionner consciemment que par
l'ouïe et la phonation. Orphée, ainsi perdu dans les dédales sombres de l'intérieur
infernal, s'est soumis longtemps à l'interdit de la vue. Le corps prend d'autres sens
s'il est perçu par l'oeil. La chair en devient matérielle et tangible. D'où la nécessité
quelquefois de proposer au patient la possibilité de limiter sa régression fantasma-
tique par la reprise des séances en face à face. Perdu le contrôle du regard, seul
DIRE

persiste le contact distancié du souffle vocal, évanescence tactile de l'au-delà du


corps, isolation du verbal.
Frédéric me pose un jour la question amusante « Vous décidez du moment où
la séance commence, je peux en décider si j'arrive en retard. Mais pourquoi pas déci-
der de sa fin, en partant à l'avance? » Je me pose d'autres questions sur ce désir de
s'échapper.
Frédéric ressent aussi parfois pendant la séance une expansion de soi telle qu'il
pourrait remplir le volume de la pièce remplir l'œuf. Jusqu'à le faire éclater, naître.
Il a découvert « la couleur de vos murs coquille d'œuf. On pourrait imaginer
des œufs cassés avec une porte comme la vôtre. C'est une farce ». A ce moment,
j'éternue. Frédéric « réalise qu'il m'attribue une fragilité de la sphère oro-
pharyngée. Pourquoi sphère? Un monde. ». Il sent qu'il perd la tête tout à coup,
du seul fait qu'il craint que je sois enrhumée.
Le lendemain, Frédéric a peur de vomir, en arrivant ici. Il ne comprend pas
pourquoi. Son besoin de rejeter quelque chose le presse de plus en plus. Je ne connais
de lui quoi que ce soit qui ressemble à une « somatisation », ni à un « acting in »
aussi régressif.
Je ressens la nécessité de le maintenir dans ses limites.
Moi « Vous parliez hier de naître, de briser l'œuf. »
Lui « Oui. Ce que j'ai à vomir, ce sont des débris de fœtus. D'un enfant
qui ne peut pas être, bien sûr, et que je rejetterais par ma bouche. J'aurais aimé
être femme pour avoir des enfants. »
La séance repart sur les fantasmes infantiles de plénitude, de grossesse orale.
Je ne savais plus quelles paroles de moi ou quel fantasme commun l'avaient insé-
miné. Dans la tiédeur hebdomadaire de nos rencontres ce fœtus impossible était né
entre lui et moi.
Ce jour-là, j'ai répété seulement quelques mots, une image de soi venant au
monde, comme un petit animal capable de décider et d'agir le bris de sa limite intra-
utérine. La possible sortie de mon être analytique, entendue en écho par ma voix.
Les mêmes mots conservés par le Moi de l'analyste, substitut à l'heure de la régres-
sion, ont rendu leur fonction adulte à l'estomac et à la pensée de Frédéric.
Hors de la maladie mentale, il est vite écoulé ce bref instant psychotique où le
corps n'a plus de limites, où la réalité s'efface devant la dépression qui vide l'esprit
de son contenu objectai le plus profond. La parole contraint le fantasme à ses seules
qualités de fantasme. Les manifestations sensibles du monde extérieur sont alors
perçues comme Non-Moi et élaborées en principe de réalité. La position dépressive
entraîne le détachement des objets fantasmatiques, réélaborés par le biais des images
verbales qui lient le Moi au Non-Moi environnant.
La sémantique du discours de l'analyste dans cette situation me semble devoir
correspondre au plus près à la possibilité représentative évoquée par le discours du
RENCONTRES

patient. Le rappel du contenu essentiel naître, briser l'œuf, mis en évidence dans un
contexte temporel réactualisant et rattaché au passé proche et satisfaisant de la
séance précédente, dans l'espace de la voix corps de l'analyste. Replacée dans l'es-
prit de Frédéric l'image totale active qu'il a pu avoir de soi-même. Il lui est alors
possible de projeter un sentiment de totalité corporelle sur l'analyste qui émet cette
image, et qui rassemble ainsi les fragments anxiogènes d'un corps momentanément
morcelé.

Le texte. Le discours. Le paradoxe


Le texte du discours. Texte issu de l'inconscient, qui a pris forme personnel-
lement identifiable dans un discours unique. Comme ce corps allongé devant moi
est unique. Le texte de ce discours est inscrit d'abord dans ce corps. Ce corps et ses
pulsions. Le refoulement supplée à la transcription symbolique manquée. La pul-
sion dégénérée en fantasme, persiste l'affect. Qui dira d'où il vient? Entre instinct
et pensée.
Et le discours prend la forme de l'affect, métaphorise son lien au corps, trans-
pose le vécu dans l'espace de la pensée.
Engendré par la parole, catégorie de la pensée strictement humaine, le para-
doxe. Il traîne à son lien la folie. En dehors du langage, le paradoxe existe-t-il encore?
Ou bien, naître pour mourir, serait-ce un paradoxe? Illusion de maîtriser la mort,
de maîtriser la vie, de faire et de défaire le corps à son seul désir, la folie refuse les
limites de ce corps où l'esprit s'épand sans limites. La folie ne peut être qu'humaine.
Doubles irréparablement renversés, dos à dos l'un dans l'autre. Multiple Moi
scindé en mêmes et opposés. La folie retrouve en soi-même le seul grand paradoxe
de la pensée qui se détruit en se pensant. Il faut donc aller jusqu'à penser l'absurde.
Pas seulement l'étrange ou le différent. Mais l'absurde. Est-ce encore se penser?
Sortir du paradoxe fou n'est pas chose facile. L'habitude banale de penser ce
qu'on dit sainement agence au bout de soi les mots tout bêtement. La bêtise n'est
pas la folie. L'absurde n'est pas bête. Il est bien au-delà. Mais il reste contenu dans
les mots. Il s'admet de soi-même et n'existe qu'une fois reconnue la condition de
vivre. Percevoir la folie comme possiblement soi, c'est se souvenir très loin. Le para-
doxe est bien quelque part, puisqu'il est dans l'homme. Se souvenir en être sorti
dans la nuit de l'enfance arraché à soi-même.
Se souvenir de n'avoir pas encore parlé, de n'avoir pas de mots pour dépasser
sa souffrance de vide intérieur, l'absence totale, l'horreur mortelle. L'inconnu qui
est Moi, non nommé, seulement senti, pulsé dans la chair encore ignorée.
Mettre en mots l'indicible. Il devient l'innommable. Mais en face de lui, le sujet
s'apparaît. Miroir des mots, où l'ombre d'un soi est perçue peu à peu reconnue
la ligne du discours entendu précède le regard. Le retour à soi-même va pouvoir
se penser, solidifié dans la parole mémorisée.
DIRE

Jamais clos autrement que par l'autisme, le corps vivant toujours soumis à
l'intrusion possible. La parole outrage sans cesse cette frontière orificielle des sens
regroupés. L'oreille est pénétrée sans défense, intervalle corporel où les sens se
rassemblent, phonétiquement évoqués.
La parole intolérable. L'entendu évoque le vide intérieur, le non-contenu. La
parole de l'analyste est une attaque. Quelle qu'en soit l'intention. Mise en forme
auditive de rejetons pulsionnels. Car l'autre est allongé, sans défense. Abandonnée
l'attitude verticale agressive ou défensive, qui permet de maîtriser l'adversaire.
Piqué sur le divan par les mots, comme un papillon, dirait Frédéric, n'est plus que
cadavre celui qui a subi la violence. Cette attitude allongée fait allusion à la mort.
Chez la femme aussi à cette petite mort qu'est parfois l'abandon difficile au
plaisir sexuel. Abandon des défenses venues de l'au-delà du corps et du temps. Le
symptôme ne serait-il pas une rente libidinale plus assurée? Le conflit se répète du
désir inconscient mis en face de sa réalisation éventuelle. Plutôt être cadavre.
Retrouver un sentiment de confiance. Être allongé dans une parole qui ne
blesse pas.

Mémoire. « Traces verbales ». Mais la mémoire du corps? Le corps se souvient


d'avant les mots, d'au-delà des mots, qui jouit et souffre ce que les mots ont oublié.
L'ineffable entre moi et lui, là, sur ce divan, pour être mis en paroles.
Signifié. Énoncé. « Donner à l'émotion une expression verbale'. » Avec, pour
but, la remémoration d'un fait, d'un geste, d'un incident ou d'un vécu impla-
cable.
Mais la résistance. Freud insistait à ce moment. Autorité dont à présent nous
blâmons l'insupportable. Et l'était-elle alors? Ma parole d'analyste est maintenant
chargée de tout le passé. La nécessité m'est imposée de retrouver les sources chaque
jour, et en chacun. Éveiller l'affect. Susciter l'inexigible. Percer le secret. La rupture
de la poche, et les eaux se répandent. Larmes ou paroles, le contact avec le dehors.
Rupture du pare-excitation qui protège l'inconscient. Nullement une « expérience
émotionnelle corrective » (Greenson) mais la mise à nu du souvenir de soi.
Persistante la voix dans mon oreille, l'homophonie provoque en moi le partage
de l'émouvant. Mais distancié, apprécié à sa valeur symptomatique. Objet de l'ana-
lyse et non but de ma parole elliptique qui va contourner le refoulé. Le cerner peu
à peu par un dire dévié de sa voie naïve et coutumière. Un savoir-faire qui parle

1. Breuer et Freud, Études sur l'hystérie, trad. fr. P.U.F., p. 6.


RENCONTRES

vers notre moi plus identifié à ses propres pulsions. L'autre côté de la parole
analytique.
Ne suis-je pas entière dans mon parler interprétant? Ou dédoublée. Me souve-
nant de moi. De ce souvenir j'ai tiré une image, un négatif sur quoi vient se surim-
primer l'image du patient. Le même et l'autre se rejoignent, s'identifient, se dis-
tinguent. Je me souviens de lui en moi. Son propre souvenir se reconstruit en moi,
de fils légers et de pierres dressées d'avant la parole qui projettent leur ombre dans
ma mémoire. Il s'approprie de moi les lambeaux qu'entoure mon discours, lam-
beaux de lui recollés en moi par le souvenir d'avoir été. Vision fugitive d'une homo-
logie qui n'apparaît que pour disparaître.

Jeune analyste, Mme N. se déprime auprès d'une patiente à la limite de la


psychose. J'ai sans doute accepté qu'elle vienne me parler de sa propre dépression
autour du « cas ». Toujours est-il que je l'entends, ce mouvement intérieur, qui se
creuse devant moi. Comme l'écho est renvoyé d'un côté à l'autre du précipice.
Mme N. dépense pour sa patiente une énergie sans retour, qui s'échappe d'elle,
puis aussi de la patiente, sans autre transformation qu'une haine mobile et fuyante
dans le transfert. Mme N. vient à présent se lamenter chez moi elle se sent vide de
corps et d'esprit, elle ne trouve plus en elle quoi que ce soit à donner pour nourrir
une relation, et elle ne sait plus comment la concevoir. Comme sa patiente impos-
sible à concevoir.
Peu à peu je commence, moi-même, à percevoir. Au travers de moi est évoquée
l'avidité de la patiente dont parle Mme N. Cette avidité ne me concerne pas. Mais
Mme N. paraît en reproduire les éléments à mon égard. Je deviens la mère nour-
rice substitutive dont la mamelle magique pourrait combler sa bouche, vide de sens,
d'un lait de paroles savoureuses et bienfaisantes. Peut-être même alors pourrait-elle
trouver à sa satisfaction actuelle une issue identificatoire non moins satisfaisante
le plaisir d'abreuver sa patiente à son tour de paroles magiques et bénéfiques.
Tolérer les pulsions. Élaborer notre contre-transfert. Intérioriser la relation
analytique qui deviendra une fonction personnelle. Les apports théoriques, les
maîtres idéalisés, métabolisés en pensée interprétative. Tout passe par nos images
communes. Le jeu cruellement narcissique de la patiente induit en nous la confusion
des orifices l'oreille de l'une devient la bouche de l'autre. S'établit entre les trois
femmes que nous sommes une communication privée, personnelle, où l'ineffable de
chacune requiert une protection évidente. Les pulsions dévoratrices évoquent ce
glissement inquiétant de la destruction vers la pensée, contenu le plus précieux d'un
corps maternel psychanalytique. Remettre en ordre le dedans pulsionnel. Appren-
tissage de vivre. Se défendre de quoi, sinon du fantasme commun? L'amour et l'en-
DIRE

vie. L'envie, qui cherche à s'accaparer l'objet brillant du savoir adulte de la femme.
Connaissance de l'homme déposé dans le repli intime, et anéanti dans la castration
par la puissance lactée. Sécrétion mystérieusement issue de la bouche-sein ana-
lytique.
Mère archaïque, mère de la régression nécessaire et angoissante, homme ou
femme, l'analyste. Recréé chaque fois que se rencontre, à nouveau répétée, la
dépression. Objet haï et souhaité du désir inexprimable. Soi-même et l'autre, fleur
naissante du narcissisme.
La mise en mots marque les limites du néant fantasmé, le conjure parce que
défini. Noyau inattaquable qu'en soi-même peut retrouver l'analyste. Aider l'élève
analyste à trouver en soi-même l'équivalence narcissique. De cet élément profond
du Soi s'extrait la parole analytique pour faire face à la dépression. Butée contre
quoi s'amenuise l'envie dévoratrice. Étai de l'insight. Totalité au-delà du verbe où
se repère la personne, lorsque la parole entendue risque l'insupportable.
L'intérieur garde son mystère. Il y naîtra des mots, encore, proches ou loin-
tains de l'émergence consciente. Expérience de soi que fait l'apprenti analyste,
aux prises avec la sorcellerie de l'angoisse. Maîtrise illusoire. Réalité insaisissable
de l'inconnu de soi au travail dans la relation. Qualité qui fait l'homme que de pou-
voir se dire.

Équilibres
Un mur se dresse, surgi de l'angoisse. La construction névrotique perçoit l'in-
vasion imminente d'une réalité affective maintenue aux oubliettes. L'édifice assiégé
par les mots, sapé par le silence, organise sa résistance. Crainte et mutisme. Parole
dissuasive, fuyante. Imagination étalée, voile multicolore, cachant le refoulé, intense
et vibrant à l'écho de quelques mots association, liberté. Ne serait-ce pas la révo-
lution ?
Hasardeuse nécessité qu'une parole rejoignant une autre pensée. Où s'est inscrit
l'événement dont le nom évoqué replace mon patient dans son histoire réinventée?
Sur le seuil de la forteresse intérieure, la défense s'est installée. Cherchant à pro-
téger l'équilibre inerte d'un cristal. Structure rigide autant qu'elle peut l'être, contre
la crise, ou le renouvellement du vécu. Mise à l'abri s'épargnant les retours de la
frustration, du deuil, de l'angoisse. Calcul avare d'une économie intérieure étroite-
ment contrôlée au mépris de la dynamique désirante. Crête entre deux ravins du
symptôme et de l'angoisse. Toujours transitoire. Ma parole reprend le chemin par-
couru vers le dedans plus profond de la substance fondamentale. Replacer pas à
pas les mots dans un écho, voie déjà frayée vers un autre équilibre incessamment
cherché. Pas d'inertie cristalline. Choix mobile de l'être vers la déviation privi-
légiée au moment de se vivre.
RENCONTRES

Forces issues d'instances et de pulsions multiples, dans la totalité individuelle


de la personne agissante. Autonomie sur les modes de l'être, devenir perpétuel mis
en forme langagière, flot pulsionnel emprisonné par le refoulé dont seule la parole
a la clé.
Le passé dans les mots, déplié, découvert. Allégeance au Soi. Liée la force vive
qui surgit dans le verbe. La parole est pulsion. Seulement du Moi. Liberté différen-
ciée dans la contingence insolite des aspérités primaires.
Ma parole déploie vers le Moi du patient le sens de son discours. Le mouvement
interne à la pensée contient de l'énergie. Différencier l'identique. Le sens se diffé-
rencie et transporte avec lui le mouvement intérieur qui s'attache à l'affect. La
pensée lui succède. L'énergie fluctuante du Moi au Sur-Moi s'accumule dans le dis-
cours. Liaison entre l'autre et moi, liaison de pensée, secondarisée, échange d'énergie
dont les mots ne sont que le support coloré. L'insolite glissé dans la règle. Liaison.
De l'énergie secondairement maintenue dans chaque mot étroit. Qui s'écoule dans
la parole en échanges de pensée. Liaison entre l'analyste et son patient. Liaison
sublimée, transposée dans l'espace mental, représentatif. Pelotonnée dans le lieu
diffus de mon écoute, je me laisse investir, m'identifier au différent. L'intensité en
moi se concentre. Dans une image, une forme en construction. Une apparence de
vertige se propage autour de la phrase qui se meut, s'agite, se transforme. L'autre
aboutit en moi, si proche de moi-même au moment de parler. Interprétation. Déliai-
son. Tentative d'équilibre un instant, entre plaisir et réalité. Mobilité relancée de
l'énergie libérée dans ses fondements à nouveau. Intervention, dans le processus
secondaire, du primaire pulsionnel qui agit la parole. Remise en cercle de l'Éros.
Une fois de plus, peut-être, dépassée la mort partielle du refoulement.
Comme sur l'étendue plane du sable persistent dans l'oeil et se construisent,
au décours des pas, la régularité surprenante des traces d'eau, géométrie croisée et
rectiligne, puis la rigueur parallèle des courbes encastrées, le cheminement commun
de pensée avec un patient me révèle les traces répétées et de plus en plus précises
de l'écoulement de sa vie. De temps en temps, je peins une touche qui changera
peut-être l'ensemble du tableau.

ANNIE ANZIEU
Octave Mannoni

LE LANGAGE ÉSOPIQUE

Une phrase comme ça, que la motte de beurre est


une tuile, ça appartient au nonnête, et pourtant ça est
puisqu'on peut l'exprimer.
Queneau, Le Chiendent.

Le mot symbole est devenu un peu trop polysémique, l'adjectif symbolique


encore plus, aussi peuvent-ils avoir été employés de façons très diverses par les psy-
chanalystes dans leur réflexion théorique. Dans leur travail, ils entendent leurs
analysants et ils parlent leurs interprétations dans le langage courant (vulgaire)
évitant les mots techniques, même quand ceux-ci n'ont guère de portée symbolique
et ne fonctionnent que sémantiquement, peut-on croire. Cette distance de la langue
théorique à celle de l'interprétation, ajoutée à la polysémie du mot symbole, peut
créer des difficultés, sinon en pratique, du moins à qui réfléchit sur la pratique. Je
n'ai pas l'intention de chercher quelque remède à ces inconvénients.
Le dictionnaire donne comme exemple « La balance est le symbole de la Jus-
tice. » Ici, un jungien pourrait être d'accord, et on trouverait dans la Traumdeu-
tung, à partir de la troisième édition (à l'époque où Freud était influencé par Jung)
des exemples de ce genre. De la balance on pourrait dire plutôt qu'elle peut être
l'emblème de la justice c'est-à-dire, en toute rigueur, en être la métaphore codée.
Elle ne peut pas en être le symbole, parce qu'elle ne peut pas fonctionner dans un
système de règles l. Elle peut simplement représenter la justice, de façon indiscuta-
blement sémantique. C'est ainsi que, dans une métaphore, un mot prend le sens

1. S'il est abusif de faire de la balance un symbole, en revanche dans une expression comme
« le franc symbolique de dommages et intérêts », le mot serait à sa place, puisque ce franc est des-
tiné à occuper une place définie par l'ordre symbolique des opérations judiciaires. Réduit à ce rôle,
il devient « insignifiant ».
DIRE

d'un autre, tout en gardant partiellement le sien propre, sans quoi on ne s'aperce-
vrait même pas qu'il y a métaphore (il y aurait synonymie'). Si on faisait une liste
de ces symboles de style jungien comme on l'a fait d'ailleurs autrefois quand on
codifiait le « symbolisme » du rêve, cette liste ressemblerait à un glossaire bilingue
simple plus simple que quand il s'agit de langues communes. Ce glossaire n'est
pas absolument sans valeur, et chacun a fait l'expérience des suggestions utiles qu'il
peut fournir quelquefois, mais sans aucune garantie, et, en fait, on s'en est prati-
quement désintéressé.
Mais le mot symbole a eu d'autres acceptions. Étymologiquement, il désignait
autrefois un signe de reconnaissance on brisait en deux une tessère, et celui qui
en détenait une moitié pouvait se faire reconnaître de qui détenait l'autre. Ainsi
d'ailleurs fonctionnent les mots de passe indépendamment de tout effet séman-
tique. Le credo était le symbole des chrétiens dans la mesure où il leur permettait
de se reconnaître entre eux. (Il avait, de plus, un contenu de doctrine.) Le côté
non sémantique du symbole de reconnaissance est en fin de compte ce qui a fait
retenir ce terme dans les sciences dites « abstraites ».
A la fin du xixe siècle il était devenu tout à fait clair, aux yeux des mathémati-
ciens, que l'obstacle psychologique auquel se heurtait la logique, était d'ordre
sémantique, et qu'il fallait travailler avec des symboles préalablement « vidés de tout
contenu sémantique » selon l'expression de Peano. De son côté Russell disait avec
plus d'humour qu'en mathématiques « on ne sait pas de quoi on parle » et qu'on
ne sait pas « si ce qu'on dit est vrai ». Quand on dit que deux et deux font quatre,
on ne sait pas deux quoi font quatre quoi. C'est une autre science, la physique, la
chimie. qui peut le dire.
Si je lève l'index et le majeur, en forme de V, je désigne ainsi le nombre 2 ou
le nombre V, qui sont, selon le contexte, ou des adjectifs numéraux (sémantiques)
ou des symboles, d'après l'usage que j'en fais. Si ce geste représente la consonne V,
initiale de Victoire, c'est une traduction (abréviation) équivalente à ce mot, on peut
en faire un usage sémantique. Si c'est un signe de reconnaissance ceux qui sont
vainqueurs se reconnaissent à ce signe, les autres baissent la tête c'est alors un
symbole comme le credo ou la moitié de tessère.
Si quelqu'un écrit, pour abréger « cela m'est = », le signe = n'est pas un
symbole, il reste signe.
Cette définition, au sens étymologique de limitation du sens, est sévère, elle
est trop contraire aux usages courants. Mais nous en avons besoin pour éviter la
confusion. Il s'agit des conventions qui nous lient elles tirent à conséquence. Celui
(ce n'est pas Palamède) qui a inventé la marche du fou, aux échecs, ne peut plus

1. Chez un « mystique » comme Cassirer qui s'accorderait assez bien à Jung c'est la méta-
phore qui est comme le modèle du symbolique.
LE LANGAGE ÉSOPIQUE

espérer qu'un fou puisse changer de couleur, ni faire mat un roi dépouillé. Il est
lié par sa propre décision.
Mais nous ne pouvons pas, du fait que nous prenons cette position théorique
stricte, éliminer les autres conceptions du symbolisme, par exemple celles des
ethnographes et des psychanalystes. Nous voulons simplement les distinguer.
Dès 1895, dans le Projet qu'il écrivit alors (II A) Freud a donné une définition
(ou peut-être seulement une description) du symbolisme à laquelle il est toujours
resté fidèle, et dont la psychanalyse ne peut absolument pas se passer. Il présente les
choses ainsi une hystérique pleure quand lui vient une certaine idée appelons
cette idée A qui n'a pourtant rien d'affligeant. Par l'analyse, elle découvre ce qui
la fait pleurer c'est une autre idée, B, et elle ne le savait pas. Il doit y avoir une cer-
taine liaison entre A et B, concomitance ou similitude, dans la forme verbale ou dans
la signification. Ici, le « symbolisme » a partie liée avec l'association ou avec la
métaphore. Je dirais que c'est un symbolisme sans symbole. Il n'y a aucune raison
de dire que l'idée A « symbolise » l'idée B, sauf quand on croit qu'il y a un symbo-
lisme codé, et qu'on peut en établir le code. Mais ceci, c'est du Jung (ou du Cassirer)
plutôt que du Freud. Cependant il est exact que certaines associations ou méta-
phores sont plus répandues que d'autres, plus typiques ou plus générales. Que deux
tibias croisés et un crâne représentent la mort, cela peut être compris de tout le
monde, en tout pays. (Cependant certaines tribus malgaches représentent la mort
par des scènes sexuelles qui nous paraissent obscènes. On peut l'expliquer, mais
cela ne va pas de soi 1.)
Mais on aurait tort de présenter le « symbolisme » du rêve (ou de l'hystérie
comme dans l'exemple princeps du Projet) comme une association ou une méta-
phore, c'est-à-dire purement et simplement un déplacement. Il doit avoir d'autres
conditions, sans quoi un lapsus relèverait du symbolisme. En relève-t-il? Ne peut-on
l'analyser comme un rêve? Quelque chose nous retient. C'est peut-être, mais j'en
doute, qu'on ne peut pas imaginer un catalogue de lapsus, tandis qu'on peut imagi-
ner un catalogue de symboles, même si on n'arrive pas à l'établir. Cela mérite de
nous mettre une puce à l'oreille. Il y a quelque chose d'autre qui nous échappe
facilement parce qu'il va trop de soi, et qui est caché dans la métaphore (dans les
vraies métaphores, puisque ce mot a trop d'extension). Si on me dit « ne vous frot-
tez pas à cet homme, c'est un lion » cela ne sous-entend pas une ressemblance, ni
une concomitance, mais une analogie d'un type particulier, qui inclut la proie par
exemple la gazelle. On aurait aussi bien pu me dire « méfiez-vous, vous serez
la gazelle ». La réflexion sur ce trait rhétorique nous conduirait plus loin, à voir
que pour ordonner les termes, pour systématiser une situation, il faut déjà disposer

1. Mais voyez la peinture de Niklaus Manuel Deutsche, reproduite dans l'Encyclopaedia univer-
salis, à l'article MORT, p. 361.
DIRE

de termes ordonnés, de situations systématisées. Si les animaux sont classés par


espèces, on peut classer les clans et les hommes (ou l'inverse, peu importe)C'est
le totémisme, dont on peut discuter la valeur explicative, mais non l'existence. S'il
y a un ordre céleste, un système des planètes, par exemple, il peut servir à élaborer
un système des types d'hommes c'est l'astrologie, etc. On peut dire, sans exagérer
beaucoup, que Lavoisier a fondé la chimie parce qu'il y a introduit l'ordre qu'il avait
trouvé dans la comptabilité il faisait le bilan des combinaisons. Enfin, on
comprend, alors, comment la science avait besoin d'un ordre « symbolique » et que
Peano, Hilbert et d'autres le lui ont fourni en débarrassant le « symbole » de toute
adhérence sémantique2 laquelle serait évidemment inutile à l'application de cet
ordre, et sans aucun doute leurrante. Il n'est pas question de soumettre la psycha-
nalyse à cette purification symbolique, au contraire. Son domaine n'est pas celui
des sciences de la nature, où des « symboles » vides apportent l'ordre, ni celui des
sciences mathématiques, où cet ordre vide est élaboré. Il est en deçà, du côté où sub-
siste du « primitif », où le sémantique règne, perturbé plutôt que clarifié encore par
le symbolique. On y récupère ce qu'au prix de l'ordre symbolique on a sacrifié, soit
parce qu'à ce sacrifice on a perdu quelque chose de valable, soit parce que ce sacri-
fice n'a pu être fait qu'à moitié et devient une source de perturbations.
Le symbolisme non sémantique3 qui est à l'origine du développement de la
science, existe cependant « depuis toujours » sous cette forme, c'est-à-dire autant
que nous pouvons le savoir. La façon dont Argan le malade imaginaire fait ses
comptes d'apothicaire remonte au passé le plus éloigné il met ou enlève des jetons
dans une soucoupe. Ce pourrait être aussi bien des haricots ou des petits cailloux
(calculi) qui fonctionnent par leur seul déplacement, indépendamment de toute
considération sémantique; qu'il s'agisse de livres et de sols n'a aucune importance
dans la mesure où il s'agit d'une addition 4. (Ici on serait tenté d'examiner le cas où
le calcul serait effectué au moyen de la monnaie elle-même, de façon toujours sym-
bolique avec cette complication qu'on peut échanger des pièces soit pour des pièces
soit pour d'autres choses; et d'essayer de faire un parallèle avec le symbolique et
son opposition au sémantique; mais ce n'est pas simple et cela nous conduirait sans
doute vers les apories que l'on rencontre quand on parle du « langage d'action ».)
En tout cas, les jetons ou les petits cailloux qu'on met ou enlève dans des soucoupes
sont utilisés comme des symboles, qui fonctionnent selon les règles élémentaires de
l'addition ou de la soustraction. Peano n'aurait rien à objecter. En forçant un peu,
on pourrait non pas assimiler, mais comparer l'activité d'Argan, qui fait passer des
jetons d'une soucoupe dans l'autre selon les lois arithmétiques de l'addition, au
1. D'ailleurs, il ne peut y avoir que réciprocité.
2. Il fonctionnait, bien sûr, avant d'être dégagé par les théoriciens.
3. Les deux symbolismes ont quelque chose de commun le déplacement.
4. Qui est la même, qu'il s'agisse de sols, de vaches, ou de douzaines de paires de gants.
LE LANGAGE ÉSOPIQUE

travail d'une tricoteuse qui fait courir son fil selon la loi du tricot. Et comparer ainsi
le commentaire d'Argan aux pensées de la tricoteuse, qui ne commandent pas à son
travail, mais l'accompagnent. Elle songe à l'avancement de son tricot, à l'aspect
qu'il aura, à ce qu'elle entreprendra quand il sera fini, à bien d'autres choses, mais
cela n'influence pas le mouvement des aiguilles. Il ne me déplairait pas de rappro-
cher cela du travail d'un algébriste, quand il a à effectuer des combinaisons de sym-
boles, selon une certaine loi, elle aussi symbolique. Il peut aussi commenter son occu-
pation, sans que cela influence les lois combinatoires. Au contraire, cela l'aide à les
laisser fonctionner. Les pièces du jeu d'échecs, qui ne sont définies que par leur
marche (et cela, sinon depuis la guerre de Troie et Palamède du moins depuis
l'antiquité) fonctionnent comme des symboles, puisqu'une tour, par exemple, peut
être remplacée, si on l'a égarée, par n'importe quoi, une capsule de coca-cola, un
bouchon, etc. pourvu qu'elle reste définie par sa seule marche, c'est-à-dire des
règles. Il en va de même des chiffres. Berkeley a étonné quand il a dit qu'ils n'avaient
« aucun sens », mais cela est devenu évident, dans la mesure où ce sont des symboles.
La notion de symbole devient ainsi parfaitement claire, au sens de transparente,
quand, comme le -demandait Peano, on s'est débarrassé de tout souci sémantique.
Quand on invente un symbole, tout signe peut faire l'affaire, mais à condition que
soient précisées les règles de son emploi. Quand on invente un mot, c'est sa défini-
tion qu'il faut préciser.
Bien entendu, le symbole, auquel n'est attaché aucun sens quand il fonctionne,
peut en recevoir un, quand, au lieu de le faire fonctionner, on entreprend, comme je
fais ici, de parler de lui. C'est inévitable, en le définissant, on lui donne un sens,
lequel évidemment n'est pas en jeu quand il fonctionne. Il en résulte que si, à un
certain niveau, le symbole fonctionne hors de toute sémantique, à un autre niveau
dans un autre contexte ce fonctionnement peut être décrit sémantiquement 1.
Mais quand on veut expliquer sémantiquement ce que c'est que l'entropie ou l'infini
mathématique, ou même la multiplication d'un nombre par zéro, on rencontre de
sérieuses difficultés. Il n'est pas étonnant que des logiciens aient voulu faire une
ou des métathéories pour rendre compte des théories symboliques, et même, car
où s'arrêter? des méta-métathéories pour rendre compte des métathéories. Cela
me fait sentir que, bien que je n'aie ni le projet ni les moyens de construire une telle
métathéorie, je me trouve situé à peu près au point d'où partent les métathéoriciens,
sans avoir la même visée. Mais c'est qu'il me semble que la psychanalyse se pose
des questions sur la place où elle se trouve, entre le symbolique au sens de Peano,
le langage ordinaire avec ses problèmes sémantiques, et les métathéories qui
cherchent à dépasser ou à concilier les deux.

1. L'énoncé des règles (du jeu d'échecs par exemple) est sémantique.
DIRE

La psychanalyse fait une large part à l'analogie. Elle est prête dans l'ana-
lyse d'un rêve par exemple à faire, avec pertinence, de la balance, un « symbole »
de la justice, à rapprocher justice et justesse; elle a continuellement affaire à ce
genre de rhétorique. C'est de cette façon, et non en appliquant des règles « aveugles »,
qu'elle construit ses interprétations qui, d'ailleurs, si elles peuvent se révéler perti-
nentes et efficaces, ne bénéficient pas de la certitude que donne la rigueur. Elle
découvre que les paralogismes ont généralement « plus de sens » que la pensée
logique, elle ramène tout au niveau sémantique.
Dès les premières interprétations, quand Freud fait un rêve où figure la trimé-
thylamine, et même sa formule chimique, ses interprétations ne le conduisent pas
vers des questions de chimie, mais par un cheminement associatif au fait qu'il faut
tenir compte du veuvage d'Irma. Si l'analyste est bien tenu, comme tout le monde,
d'utiliser la logique et le symbolique pour théoriser ce qu'il sait, les problèmes qu'il
a à résoudre lui sont posés par des discours sémantiques, comme d'ailleurs, il est
vrai, les problèmes arithmétiques peuvent l'être aux écoliers mais l'énoncé de
ces problèmes scolaires est donné et la solution est à trouver par le symbolique,
tandis qu'en analyse le sens même de l'énoncé est en question et si, comme on va le
voir, le symbolique peut avoir un rôle à jouer, il est, pour ainsi dire, subordonné à
une question sémantique.
Cela amène à préciser certains points qui relèvent de l'histoire de l'analyse.
L'observation que Freud nous rapporte dans l'Au-delà du principe de plaisir, où l'on
voit un jeune enfant (son petit-fils, Heinz Rudolf) inventer un jeu symbolique avec
une bobine et le sanctionner par des exclamations fort et da, nous invite à consi-
dérer la bobine comme un symbole et les exclamations, sans doute, comme étant
l'interprétation sémantique1. Ce choix n'est pas évident on peut croire que ce sont
les exclamations qui donnent un caractère symbolique à ce jeu. Il faut donc y regar-
der de plus près. Mais l'enfant ressemble assez bien à Argan, additionnant ses
mémoires d'apothicaire, quand il met un jeton dans la soucoupe en commentant son
geste « Bon, Monsieur Fleurant, dix sols. » Il commente sémantiquement, et non
sans humeur, son activité symbolique. Le parti que je prends là n'est pas arbitraire
et je le justifierai plus loin par une comparaison avec les échecs.
La bobine fonctionne comme le jeton. Freud n'aurait peut-être pas pu inter-
préter ce jeu si ç'avait été un jeu muet; les exclamations l'ont mis sur la voie il
s'agissait de l'absence et de la présence de la mère. Ici on pourrait dire il faut
dire que si la bobine symbolise quelque chose, elle ne le représente pas, en tout

1. Ce qui intéresse Freud dans ce jeu, c'est seulement la répétition et ses effets.
LE LANGAGE ÉSOPIQUE

cas elle ne le remplace pas, autrement la bobine serait toujours da comme l'objet
transitionnel. Ce que la bobine symbolise (si on peut employer ce mot) ce sont la
présence et l'absence. N'importe quel objet manipulable ferait l'affaire. L'objet
transitionnel ne peut pas être remplacé si facilement (ce n'est pas un symbole, c'est
une idole). Une fleur cueillie par un amoureux au cours d'une promenade senti-
mentale ne peut pas être remplacée par une autre fleur de la même espèce et indis-
cernable, parce qu'elle est une sorte d'objet transitionnel. Mais dans ce qui est un
jeu symbolique, il en va autrement. Imagine-t-on combien cela compliquerait les
choses, si un joueur d'échecs superstitieux s'imaginait qu'un certain de ses pions
est son porte-bonheur si bien qu'il ferait tout pour ne pas risquer de le perdre, et
compromettrait sérieusement le gain de la partie Mais il faut pousser la compa-
raison plus loin.
On sait qu'il y a des joueurs assez forts pour jouer en aveugles, c'est-à-dire
sans pièces ni échiquier. Ils se contentent d'annoncer leurs coups. Les échecs fonc-
tionnent selon le symbolique, ce symbolique leur est propre et les constitue. Dans la
partie à l'aveugle, c'est évidemment ce symbolique des échecs qui règle la parole, la
parole s'y soumet. L'analyse complète de la situation exigerait qu'on tienne compte
du fait que la parole des joueurs se soumet aux règles, qui sont elles-mêmes des
paroles mais cela ne modifie pas en réalité la question. Quand on lit à haute voix
une équation (en français ou en japonais), c'est le symbolique de l'algèbre qui mène
le jeu et commande à la parole. Une tour, dans le jeu à l'aveugle, ne fonctionne pas
comme le mot tour, lequel obéit à d'autres règles que la linguistique essaie de déga-
ger. J'imagine un dialogue entre deux joueurs, l'un Français, l'autre Allemand. Ils
jouent en aveugles. L'Allemand déclare « Vous avez fait deux erreurs le mot
Turm est masculin. Et puis vous en faites une autre vous ne pouvez pas aller de
h2 à h7, car vous devez vous rappeler que j'ai un cheval en h5. » Ces deux remarques
n'ont aucun rapport. On peut dire qu'ils doivent parler selon la règle des échecs,
qui n'a rien à voir avec les règles de la parole, même si les règles des échecs s'énoncent,
elles aussi, en paroles. Elles mènent jeu et discours. Évidemment il reste là des diffi-
cultés qui datent de loin des sophistes et de Platon et qui ne sont pas complète-
ment résolues 2.
Si nous remontons plus loin, il y a, avant les sophistes, un certain Ésope qui
nous a prévenus la langue peut, avec la même correction, énoncer aussi bien des

1. C'était à peu près la situation dans l'ancienne armée autrichienne. Il y avait toujours un
Archiduc dont la sécurité pouvait primer, disait-on, l'exécution du plan de bataille. (Un porte-
bonheur est un objet transitionnel.)
2. La citation du Chiendent de Queneau « La motte de beurre est une tuile », parodie du
Sophiste de Platon, peut signifier n'importe quoi ce peut être un axiome, un mot de passe, un ren-
seignement, une absurdité. Tout dépend du contexte au sens large. Par exemple « La motte de
beurre est une tuile on va voir que c'est nous qui avons chapardé la crème. »
DIRE

coups gagnants que des coups fautifs, absurdes ou impossibles. La parole est indiffé-
rente au mensonge, à l'erreur, à la logique. Les grammairiens cherchaient le bon
usage, comme les herboristes. Les linguistes cherchent une systématisation, comme
les botanistes. Platon ayant essayé en vain de mettre la vérité de la parole dans la
réalité dans le ian a fini par être obligé de mettre la réalité dans la parole,
qu'il a hypostasiée en Idées. Il essayait ainsi de découvrir la vérité d'un langage qui
de façon embarrassante était encore celui d'Ésope et, de ce fait, du sophiste. C'est
Aristote qui a entrevu, avec la syllogistique, une première ébauche de ce que pou-
vait être le symbolique. Vérité « de rien », puisque le syllogisme n'est sûrement
vrai que si on remplace les termes par des lettres. La logique pas plus que les
mathématiques n'est la science, bien que la science ne puisse fonctionner que par
elles. On a un peu trop oublié Ésope.
Les méta-mathématiciens anglo-saxons, qui sont tout à fait capables de la
même rigueur que Peano, ont conservé cependant, de leurs traditions, un reste
d'attitude empiriste. Schoenfield, par exemple, écrit « The natural word languages
are too cumbersome, too irregular in construction and too ambiguous to be sui-
table. » Si c'était vrai, il n'y aurait pas à opposer symbolique et sémantique il n'y
aurait qu'à perfectionner une sorte d'espéranto. Peano avait vu plus vrai, c'est le
caractère sémantique du langage qui fait obstacle. Le mot « rien » est sémantique.
Le mot zéro est symbolique. En effet on ne peut pas « multiplier par rien ». Lewis
Carroll nous a donné la confirmation de l'embarras que provoque le sémantique,
avec beaucoup d'humour. Il a composé des polysyllogismes faciles à résoudre, mais
en usant de termes saugrenus, introduisant ainsi des problèmes sémantiques qui
égarent le lecteur. C'est que Carroll, en tant que professeur, avait réfléchi aux
difficultés qui embarrassaient ses élèves. Un jeune joueur d'échecs pourrait être
dérouté si on remplace une tour égarée par un bouchon.
De son côté, le langage ésopique, habile à soutenir également le pour et le contre,
exprime de diverses façons un savoir qui se donne, à bon droit, pour vrai. On peut
penser que ce savoir qui se donne, à bon droit, pour vrai. On peut penser que ce
savoir qu'il véhicule ne lui appartient pas on sait que les oiseaux pondent des
oeufs; qu'on reconnaît à certains signes les serpents venimeux, etc., savoir d'ail-
leurs mêlé d'autant d'erreurs, sur les fantômes, ou les sorciers, etc. c'est cela que
le langage transmet. Cependant il transmet aussi un certain symbolisme par les
notions de parenté qui ont leur logique (si tu es mon oncle, je suis ton neveu, etc.),
par le juridique, qui utilise une logique, par le fait surtout qu'un nom désigne une
classe, d'où la possibilité de la syllogistique (« Socrate appartient à la classe
homme. », etc.).
On peut prendre pour une évidence une proposition comme « le mari de ma
tante est mon oncle ». Mais cela n'est pas nécessairement une vérité du langage,
bien que le langage l'exprime. Si mon oncle Josef a épousé une demoiselle Ursule,
LE LANGAGE ÉSOPIQUE

elle devient ma tante. Mais s'ils ont divorcé, et si Ursule épouse Gustave, celui-ci
devient-il mon oncle? Il y a sûrement je n'en sais rien, mais j'en suis certain au
moins une langue qui a des termes différents pour une tante consanguine et une
tante par alliance. Mais, en ce cas, est-ce la langue qui crée la différence ou ne
peut-elle que l'exprimer? Et si pour mieux connaître mon lien de parenté avec Gus-
tave je m'adresse à un notaire, est-ce grâce à une meilleure connaissance de la
langue qu'il pourra m'éclairer? La parenté est en elle-même une symbolique qui
s'exprime dans une nomenclature. De même que la règle des échecs s'exprime dans
les paroles des deux joueurs à l'aveugle.
Enfin même le symbolique mathématique peut se dissimuler dans le discours
sémantique un enfant « Tu as une grosse pomme et moi une petite, ce n'est pas
juste. Donne-moi une moitié de ta pomme, je te donnerai une moitié de la mienne,
ainsi se rétablira l'égalité. » Mais ce que je voudrais soutenir c'est que le langage
ne fait qu'exprimer ces vérités, ces lois, ces règles, qu'elles ne lui appartiennent pas.
Ce sont principalement des relations de parenté, des inclusions dans des classes,
l'observance de certains principes éthiques, des classifications, des préceptes tirés
d'une connaissance empirique qu'il transmet. Aussi peut-on raisonner au moyen du
langage sémantique, mais un peu à la façon dont le petit Heinz ponctuait de fort
et de da une expérience qu'il faisait non grâce aux mots, mais avec une bobine. Je
ne me cache pas que ces questions sont difficiles et embarrassantes. Mais pour les
éclaircir il faut bien commencer par prendre position, c'est-à-dire énoncer des thèses
fût-ce en quête de réfutation.
Mais il y a une façon toute différente d'opposer sémantique et symbolique
c'est de manipuler le langage comme s'il était fait de symboles vides, et au mépris
de la sémantique. Quand donc, demandera-t-on, cela se produit-il? Principalement,
quand nous faisons des calembours; et aussi quelquefois dans nos rêves; ou encore
quand nous sommes schizophrènes. Et on pourrait mentionner la poésie. Jusqu'ici
le symbolique peanien excluait le langage ésopique et non pour des raisons qu'en
donnait Schoenfield plus haut. Maintenant, ils se rencontrent, mais d'une tout
autre façon.
Un calembour déplace un élément verbal au mépris du sens (ce qui est une
opération symbolique) et il en résulte, de façon inattendue, un effet de sens. Je ne
prendrai pas un exemple dans le Witz de Freud, parce que, dans ce recueil, Freud
ne s'est pas intéressé à l'aspect « pathologique » de ces accidents il ne le décou-
vrira tout à fait que dans son article sur l'Inconscient. Bien avant lui en 1864
Mallarmé nous apporte un exemple beaucoup plus saisissant et qui ne se présente
pas tellement comme un mot d'esprit il est comme à mi-chemin entre le Witz et la
schizophrénie. Les mots d'esprit cités par Freud finissent en réussites sémantiques.
Si on a pu penser que les linguistes sont des poètes qui ont mal tourné, Mallarmé
est plutôt comme un linguiste qui aurait bien tourné. Il lui est arrivé, comme on
DIRE

sait, un certain accident avec un mot emprunté au vocabulaire de la linguistique,


le mot pénultième, du fait que l'avant-dernière syllabe de ce mot (la pénultième
syllabe) est formée des lettres N, U, L, ce qui fait le mot « nul ». De ce traitement
du langage, qu'on peut appeler « symbolique » (il ne peut se produire que par une
sorte de fading du sémantique) et qui tient compte des lettres et non du mot, se tire
un sens qui ne provient pas du sens de « pénultième ». Ce sens quasi délirant c'est
que « la pénultième est morte ». J'ai montré ailleurs'comment un poème, finale-
ment, en est résulté; c'est Sainte, ce qui nous donne un aperçu sur la façon dont
Mallarmé, comme les autres poètes, mais plus systématiquement, pouvait trouver
son inspiration dans le symbolique qui va avec la littéralité et non avec le sens
un symbolique donc, qui n'avait rien de commun avec ce que les autres poètes
appelaient symbolisme. Le désarroi dans lequel est tombé Mallarmé, au cours de
cette expérience involontaire, est difficile à interpréter parce que nous ne savons
pas s'il a été produit par cet accident de langage ou s'il l'a provoqué.
Quand Freud rencontre une situation différente, mais analogue, et qu'il expose
dans l'Inconscient 2, c'est avec le souci de vérifier une question de topologie. La
topologie, d'ailleurs, est un moyen d'introduire du symbolique, puisqu'une topologie
est la condition des déplacements. Son hypothèse topologique, c'est qu'il doit y avoir
dans l'appareil psychique des lieux distincts pour les « images de choses » et les
« images de mots », comme il dit. Et il se sert d'un exemple analogue à celui de
Mallarmé, mais seulement analogue. Il est d'ailleurs bien connu. C'est celui du
schizophrène qui constate que ses chaussettes, comme tout ce qui est tricoté, sont
faites d'une multitude de trous. Or le vagin est un trou. Donc, quand notre schizo
met ses chaussettes, il prend son pied, si j'ose dire, dans une multitude de vagins.
L'explication que propose Freud c'est qu'il y a une erreur topologique, une confu-
sion qui est de traiter les « images de mots » comme des « images de choses ». La
nature de cette erreur n'est pas parfaitement claire. Elle n'a pas tout à fait l'air
d'un mauvais Witz. Aristote en aurait fait une faute de logique un syllogisme où
le mot « trou », étant deux fois attribut, n'est jamais comme on dira plus tard
pris dans toute son extension. Cela ne nous montrerait que la vaine remontrance
d'un logicien à un schizo. Nous sommes tentés de penser que le schizo traite le
verbe être (sémantique) comme le signe =, et dans l'utilisation de celui-ci il n'est pas
question d'extension. Peut-on vraiment dire qu'il a « confondu les mots et les
choses »? Nous pourrions dire que le schizo, s'embrouillant dans une opération
symbolique, s'est trompé de copule et a utilisé le verbe être comme le signe = (chaus-
settes = trous; trou = vagin), le sémantique étant plus difficile à contrôler que le
symbolique, parce que c'est le sémantique qui est acquis en premier. Pourtant si,

1. Clefs pour l'Imaginaire ou l'Autre Scène, Paris, Seuil, 1969, p. 258.


2. Chapitre VII, trad. fr. in Métapsychologie, Gallimard.
LE LANGAGE ÉSOPIQUE

un jour, comme quelques-uns le rêvent, les enfants grâce aux ordinateurs apprennent
le symbolique en premier, ils se heurteront à de redoutables difficultés sémantiques
(schizophréniques).
C'est en se référant au langage que Lacan a écrit « Même s'il ne communique
rien, le discours représente l'existence de la communication. Même s'il nie l'évi-
dence, il affirme que la parole constitue la vérité. Même s'il est destiné à tromper,
il spécule sur la foi dans la vérité. » Il en est, évidemment, bien ainsi. Mais il s'agit
de savoir s'il en est ainsi quand on parle du langage intrinsèquement réduit à lui-
même, à son essence. Lacan ne pourrait pas avancer cela s'il n'avait à sa disposition
la fiction du grand Autre, c'est-à-dire d'une autorité maîtresse de la vérité et qui ne
s'incarne pas dans la parole, car il est certain qu'il n'y a rien dans le langage lui-
même qui permette de distinguer le faux du vrai. Et on pourrait retourner la for-
mule si nous ne donnions pas la vérité pour fin extérieure au langage, comment
pourrions-nous mentir? Aucune parole ne peut se sanctionner elle-même ne recourt-
on pas au serment pour essayer d'y remédier? C'est-à-dire à quelque autorité exté-
rieure au langage. et intimidante. L'autorité est étrangère à la parole (à la façon
dont la règle des échecs peut gouverner la parole des joueurs à l'aveugle). Elle n'est
pas un effet nécessaire de la parole. Ce que nous apprend Lacan, c'est que nous
sommes obligés de croire qu'il y a une vérité, sans quoi le langage ésopique ne serait
pas seulement trompeur il ne serait plus que du bruit. Il « spécule » sur cette
croyance. Il ne garantit rien. Les exemples de la pénultième de Mallarmé et du
schizo de Freud renvoient plus à la folie qu'à l'erreur, et on peut se demander, à
juste titre, si ce n'est pas trop réduire le problème que de traiter la folie comme si
elle était simplement un risque permanent d'erreur, comme si la santé mentale
reposait sur une logique. Le schizo aussi a sa « logique ». Mais chez Freud, il
ne s'agit que de topologie et, chez Mallarmé de poésie. Une imitation, presque une
contrefaçon du symbolique, dans un domaine où il ne peut pas fonctionner, nous
est fournie dans certaines esthétiques. Certaines peintures « abstraites » adjectif
discutable, mais significatif présentent des sortes de signes qui sont faussement
symboliques puisqu'il n'y a pas de systèmes de règles qui leur permettent de fonc-
tionner. Les rébus sont symboliques si on les déchiffre, ce n'est pas pour en obtenir
le sens, qui peut être parfaitement sans intérêt (sauf les cas exceptionnels où les
rébus seraient des messages cryptiques). Si la peinture « abstraite » nous présente
de fausses constructions symboliques, elle ne diffère pas tellement de la peinture
figurative où les ombres et les perspectives sont déjà « fausses » on ne peut pas
trouver une solution aux équations de Mirô, mais on ne peut pas se promener à
l'ombre des arbres de Corot. Il y a une poésie qu'on pourrait traiter de la même
façon.
DIRE

Comme je n'écris pas sur des cas cliniques, mais que je cherche plutôt à éclaircir
des difficultés théoriques, je peux me permettre d'inventer des exemples destinés à
illustrer, et non à prouver, ces explications. J'invente donc un schizophrène, qui
ressemblera un peu à celui de Freud, mais qui s'est aperçu que son blouson et son
pantalon coûtent le même prix. D'une égalité comme a = b, on peut tirer a + b = 2 a.
Il en conclut donc qu'avec deux blousons il peut se passer de pantalon. (Tiens,
tiens, je croyais avoir choisi au hasard, mais la sexualité était présente dans l'exemple
de Freud, à propos du mot « trou », et elle l'est dans le mien, sous les espèces de
l'exhibitionnisme. C'est peut-être très important.) Mais ici, comme je ne traite pas
du travail que l'analyste fait quand il est dans son fauteuil, je ne poursuivrai pas
cet aspect de la question; mes réflexions se situent en aval ou en amont. En amont
si elles sont préalables à ce travail, en aval si on les rencontre au moment de mettre
en forme le travail effectué. Il me semble que c'est d'ailleurs quasi la même chose.
Freud fonde son explication sur l'opposition du langage aux choses. Ce qui
voudrait dire que son schizophrène aurait dû mieux regarder ce que sont les chaus-
settes et le vagin. C'est revenir aux apories du Sophiste. L'exemple de Mallarmé
n'invite pas à la même opposition trois lettres « symboliquement » déplacées pro-
duisent un effet sémantique. Le schizophrène imaginaire de mon exemple devrait se
plier aux règles de la décence vestimentaire qui nous interdisent de nous promener
sans pantalon. (Ces règles fonctionnent comme les règles des échecs pour le joueur
à l'aveugle.) Il n'y a rien dans les mots qui nous invite à ne pas nous promener sans
pantalon, mais les mots peuvent tout énoncer, y compris les règles vestimentaires.
S'il ne s'agissait pas d'un schizo, mais d'un exhibitionniste, nous comprendrions
mieux ce qui le fait se conduire ainsi. Si c'était un maniaque, nous y verrions un
désordre. Mais dans le cas, c'est le résultat d'un raisonnement symbolique, appliqué
hors de propos. Car les bases symboliques de la comptabilité, et celles qui règlent
les attitudes de décence ne peuvent pas être substituées les unes aux autres. Est-ce
un problème de topologie, se situent-elles à deux endroits différents de l'appareil
psychique ou même cette question a-t-elle un sens? Ou bien le schizo se serait-il tiré
d'affaire en n'écoutant pas les mots et en regardant plus attentivement les choses?
Pense-t-on pouvoir le « rééduquer »? L'opposition que Freud dit être celle des mots
et des choses, n'est-ce pas plutôt celle du symbolique et du sémantique? Cette
opposition est évidemment théorique. Pour appliquer une règle symbolique (la règle
de trois, par exemple), il faut d'abord savoir qu'il faut, disons, payer les étoffes,
les mesurer, les livrer, etc. quantité de règles qui ne sont pas dans les choses, mais
qui ne sont pas non plus dans le langage. Bien que le langage soit une condition de
l'acquisition de ce savoir, même chez les sourds-muets. Ce qu'Ésope nous a appris,
LE LANGAGE ÉSOPIQUE

c'est qu'en tout cas il n'y a pas l'ombre d'une garantie dans le langage lui-même,
et, sans le langage, dans les « choses » non plus.

La psychanalyse est située à un carrefour, entre le langage ésopique et le sym-


bolique, en un point où, pour elle, la folie a autant, sinon plus de sens que l'antique
sagesse, le mythe que la vérité, le rêve que la pensée rigoureuse, si bien que l'on serait
prêt à dire que sa vraie place, c'est de ne pas en avoir, du moins dans le même sys-
tème classificatoire, car elle ne peut pas dire que son royaume ne soit pas de ce monde
ni que chacun ne soit logé à la même absence d'enseigne.
Ni la vérité objective, ni le pouvoir, ni la sécurité, ni rien, ne peuvent saturer
le désir. Il y a là un espace où les mises en ordre qui permettent les mises en œuvre
sont tout autant frustrantes que satisfaisantes, sinon peut-être un peu plus'. Notre
science n'est plus celle de Démocrite. Mais notre langage est encore celui d'Ésope.
Et il le sera certainement encore longtemps. même chez les mathématiciens.
L'ordre symbolique, les leçons empiriques quotidiennes, le langage ésopique colla-
borent dans des pratiques dont la psychanalyse fait partie. Ils sont théoriquement
distincts, mais non isolables. Isolés, ils ne nous donnent que différentes sortes d'igno-
rance, et le pédantisme en est une.

OCTAVE MANNONI

1. Un autre effet, difficile à évaluer, c'est que les moyens modifient les fins. Si le progrès du
symbolisme donne du pouvoir à l'autorité administrative, il est surtout facilement applicable aux
problèmes économiques. Ceux-ci s'en trouvent, de ce seul fait, favorisés, non à cause de leur impor-
tance intrinsèque, mais parce que c'est un domaine qui convient à la méthode.
Francis Pasche

POÉSIE ET VÉRITÉ DANS LA CURE

Un mot n'a pas seulement un sens, il a une physionomie, une couleur, parfois
une certaine musicalité, cela peut orienter son emploi, créant alors un flou de sens
qui lui fait comme une aura de mystère au sein duquel la plus grande profondeur
peut être supposée.
Il en est ainsi du mot « analysant », qui est certes plus agréable à prononcer
que le mot analysé, équilibre beaucoup mieux euphoniquement analyste, et rime
avec signifiant. Et pourtant je préfère analysé parce que je crois que c'est l'ana-
lyste qui l'est, éminemment, analysant. Il l'est tout d'abord, il faut qu'il le soit
alors que, tout d'abord, l'autre doit être l'analysé. Celui-ci bien sûr le deviendra,
en tout cas analysant de lui-même, avant de quitter l'analyste. Mais au début du
processus et pour que celui-ci seulement commence et se poursuive, l'analyse de
lui-même et par lui-même, la défense qui consiste à interpréter ses propres associa-
tions, à interposer ses interprétations entre lui et l'analyste est à interpréter comme
le reste et par l'analyste. Cette dissymétrie doit être instituée au début et durer.
Plus tard, bien plus tard peut-être, il s'analysera donc et peut-être aussi analysera
l'analyste ce qui est parfois un critère de fin de cure avant d'en analyser
d'autres.
Mais la déviation du sens d'un mot a elle-même un sens qui peut outrepasser
les raisons rhétoriques. Le choix du mot « analysant » traduit une certaine concep-
tion de l'analyse qui concerne tout autant la praxis que la théorie, si son emploi ne
traduit souvent que la conformité à une mode. Nous devons toutefois faire un
certain détour avant d'évaluer la portée de ce choix.
En réfléchissant ainsi à la relation analytique il m'est revenu cette phrase
fameuse de Jacques Lacan « Le signifiant représente le sujet pour un autre signi-
fiant' » comme voulant exprimer, peut-être, le sens vrai de cette relation.
Le mot signifiant n'existe pas chez Freud2 et son apparition a pu faire naître
1. Jacques Lacan, Écrits, Seuil, 1966.
2. La « représentation de mot » correspond au signe saussurien et non au signifiant.
DIRE

l'espoir que son usage allait ajouter quelque chose à la théorie freudienne ou, tout
au moins, en dévoiler la profondeur. Beaucoup l'ont cru. On connaît le sens rigou-
reux de ce terme traduit du vocabulaire scholastique et le parti que Ferdinand de
Saussure en a tiré « Forme concrète perceptible à l'oreille. (ou graphique per-
ceptible à l'oeil) qui renvoie à un concept le signifié. I! est toujours linéaire, ses
éléments sont successifs et non simultanés1.»
Le timbre, la hauteur, etc. de la voix qui le profère à tel moment, en tel lieu,
la durée de son émission, son tempo, ou les particularités de tel graphisme, sont
évidemment mis de côté; la donnée sensible est en quelque sorte immatérialisée,
« incorporelle » dit Saussure; le signifiant est abstrait pour devenir général. Arbi-
traire en tout cas, conçu et utilisé comme tel, son lien au signifié qu'il évoque résulte
d'une convention acceptée par un groupe plus ou moins étendu de locuteurs ou de
scripteurs. Cette convention, sitôt établie, a force de loi, comme le souligne
C.S. Peirce qui désigne sous le nom de symbole le signifiant pris en ce sens. Il est
en effet impératif, sous peine, pour celui qui parle, de n'être plus compris d'autrui
et de ne plus se comprendre lui-même, que le même signifiant reste fixé à un même
signifié ou, le plus souvent, à un groupe de signifiés présentant entre eux une cer-
taine parenté de sens, ou certaines relations, intrinsèques ou extrinsèques, dans les
faits. C'est en ce sens restrictif que Jacques Lacan semble le prendre quand se réfé-
rant à un algorithme qu'il a imaginé S il évoque le « glissement des signifiés sous
le signifiant ». s

Toutefois l'introduction de cet algorithme dans la théorie psychanalytique


soulève bien des questions. Il ne peut en effet exprimer simplement la relation d'un
signifiant à ses divers signifiés que la Culture recèle, et qui sont là, tout près, dans
le préconscient d'un érudit ou d'un poète. La barre serait alors superflue car il
s'agirait seulement de la substitution possible d'un signifié à un autre, sans oublier
que les divers sens d'un mot peuvent être présents à la fois, évoqués par le contexte.
La barre figurerait donc le refoulement. Le son correspondant à « mer » devrait
être entendu « mère » par l'analyste, et le concept, le signifié, de mère serait sous la
barre. Ici surgit la première dimculté, le son « mer » n'est pas seulement un bruit, il
fait partie, au-dessus de la barre, d'un signe, il est donc perçu avec son signifié il fau-
drait donc écrire S + s 2. Mais peut-on se contenter d'un s' sous la barre, si s' sym-
bolise le signifié, et si le signifié est un concept? Ce serait plutôt le contraire si l'on
suit Freud. Celui-ci nous a appris que le lieu des « représentations de choses » était
l'inconscient, alors que le préconscient était le lieu des « représentations de mots ».

1. Georges Mounin, Dictionnaire de la linguistique, P.U.F., 1974.


2. Cette dissymétrie topographique S et s au profit du signifiant est également discutable et très
significative.
POÉSIE ET VÉRITÉ DANS LA CURE

Le « signifié » qui est sous la barre, et qui d'ailleurs se présentera, le refoulement


levé, avec son signifiant', sera sans doute une représentation beaucoup plus concrète
et singulière qu'un simple concept.
Ce ne sera pas le concept de mère qui surgira de mon inconscient, mais les appa-
rences sensibles d'une mère singulière, la mienne par exemple. Ceci, qui me paraît
indubitable concernant le refoulé, est presque aussi vrai de la pensée consciente
ou préconsciente. Quand je dis ma mère, le signifié de mère n'est pas un concept, et
même pas tout à fait quand je dis la Mère, croyant parler en général. Il en est de
même quand je parle d'un bateau que j'ai vu, d'un événement auquel j'ai assisté ou
que l'on m'a raconté. Mais il y a plus. Quand on qualifie le signifiant phallus de
signifiant primordial, s'agit-il vraiment de ces deux syllabes proférées ou écrites,
comme F. de Saussure l'aurait entendu? Se présentent-elles indépendamment de
l'image de Lingam qu'elles évoquent et de la densité des signifiés qu'elles véhiculent,
alors qu'elles ne sont que l'apex et la marque de reconnaissance, le repère d'un
investissement par lequel le sujet signale ainsi son objet, objet autour duquel il
dispose les signifiants, avec ceux de leurs signifiés, qui lui conviennent; comme il
pourrait remplacer ce signifiant par un autre moins révélateur, ou par un autre
encore utilisé pour dénier la présence du premier, lui, le sujet, car aucun signifiant
n'a le pouvoir magique d'« organiser la chaîne signifiante ». C'est à l'activité de
l'inconscient ou du préconscient qu'il revient de l'organiser en se conformant aux
conventions du langage et de la logique. Ce n'est pas le signifiant Signorelli qui se
morcelle tout seul, et qui, tout seul, de dessous sa barre attire et exhibe les signifiants
Boticelli et Boltraffio 2.
Le signifiant pur peut être considéré à part dans une théorie de la langue, il ne
peut l'être dans la parole de quiconque où il reste un être de raison, un flatus vocis,
s'il est abstrait du sens, ou de l'image, qui le leste et de l'intention qui le promeut.
Ainsi la métaphore et la métonymie selon lesquelles s'opèrent les substitutions de
signifiant, sont-elles fondées sur des signifiés « puisqu'elles ne naissent que de leur
intersection3 ».
Devant ces difficultés il semble qu'il faille renoncer à se servir du mot signifiant
dans le compte rendu de notre expérience. Ce n'est pas le parti que prennent nombre
d'analystes qui, tout en se référant à la définition saussurienne, incluent néanmoins
sous ce vocable selon les circonstances le concept, l'image, et même lui attribuent
le pouvoir qui dispose de ce même signifiant, quand il n'est pas tout simplement pris

1. L'inconscient joue sur l'identité phonique plus ou moins approximative de signifiants


écrits, disparates par la forme, le sens et parfois par le nombre de mots constituants. Persévère
et père sévère.
2. Voir La psychopathologie de la vie quotidienne et mes commentaires sur l'oubli du mot
Signorelli dans « Quelques péripéties d'un retourà Freud ». in A partir de Freud, Payot, 1969.
3. Georges Mounin, Loc. cit.
DIRE

comme synonyme de significatif. Cette polysémie élastique apparaît à l'évidence


dans la phrase plus haut citée « Un signifiant représente le sujet pour un autre signi-
fiant.»
Ce signifiant-là, le premier, ne saurait être que le mot avec son sens, ou ses sens,
s'il représente le sujet, mais également avec le ton de sa profération, le timbre, etc.
et aussi la mimique qui l'accompagne, l'attitude du corps à ce moment-là. Il ne peut
représenter le sujet sans être incarné et personnifié. Mais que dire du second membre
de la phrase « pour un autre signifiant »? On ne représente un sujet que pour
quelqu'un, c'est-à-dire pour un autre sujet, à moins que l'on ne se passe du sujet, cela
s'est vu' Mais ce n'est apparemment pas le cas de Jacques Lacan qui cite un sujet
au début de la phrase.
Nous sommes donc placés devant l'alternative suivante ou inférer l'existence
d'un signifiant en quelque sorte vide, sans sujet qui le profère, néanmoins susceptible
au degré inférieur d'existence qui serait le sien, d'appréhender un autre sujet par le
biais d'un autre signifiant; ou bien au contraire, inférer l'existence d'un signifiant
privilégié, substantiellement sujet, sans cette scissure interne qui le réduirait au
rôle de représentant d'autre chose que de lui-même. En somme la plénitude, la per-
fection de l'Un.
Une question surgit alors. Entre ce sujet qui doit se faire représenter par un
signifiant, et ce signifiant qui, en quelque sorte, se suffit à lui-même, où est l'analyste,
où est l'analysé? Avant de proposer une réponse il nous faut faire appel à une
conception du langage qui nous paraît devoir apporter plus au psychanalyste que la
linguistique saussurienne extrapolée et déviée. Il s'agit de l'oeuvre de C.S. Peirce2
tout entière consacrée aux signes, linguistiques et non linguistiques.
Peirce distingue trois sortes de signes 3
l'icône qui est une image l'image étant définie chez Peirce par une ou
plusieurs qualités sensibles isolées de leur support cette image devant reproduire
l'aspect de ce qu'il s'agit de représenter ou de ses relations internes idéogrammes,
diagrammes; un mot comme clash en anglais, bang en français; mais aussi ordre de
l'énoncé reproduisant la succession des phases d'un événement veni, vidi, vici, ou
l'échelle d'une hiérarchie, ou la suite d'une opération équations algébriques, etc.
l'indice qui est naturellement lié à ce qu'il représente la fumée quant au feu,
le symptôme en médecine, la mimique exprimant une émotion, en linguistique les
noms propres, les pronoms personnels, les pronoms démonstratifs, etc.

1. C.S. Peirce, L. Wittgenstein, etc.


2. Charles S. Peirce Écrits sur le signe. Rassemblés, traduits et commentés par Gérard
Deledalle, au Seuil, 1978.
3. La triade lacanienne Imaginaire, Symbolique et Réel, semble bien d'inspiration peir-
cienne, mais la part faite au Réel y est si mince, et le sens que Lacan lui donne si différent que
l'identification des deux doctrines est impossible, même sur ce point.
POÉSIE ET VÉRITÉ DANS LA CURE

le symbole qui correspond au signifiant saussurien. Il est arbitrairement


lié à un signifié, à une classe d'objets, mais à la suite d'un consensus régional, natio-
nal, universel (les symboles mathématiques), ce qui implique une obligation d'emploi
si l'on veut communiquer.
La notion d'icône est dérivée de ce que C.S. Peirce appelle la « Priméité », que
nous ne pouvons expliciter ici en détail, mais qui correspond ainsi que l'a montré
Gérard Deledalle à l'« affection simple » de Maine de Biran. Celle-ci définit l'ap-
préhension d'une qualité couleur, son, etc. mais aussi de l'affect ou du sentiment
ressentis indépendamment de toute localisation temporelle ou spatiale, et surtout
de toute conscience réflexive impliquant le sentiment d'être distinct de ce qui est
éprouvé. Tout entier odeur de rose comme le mannequin de Condillac. Ceci signifie
que l'icône est une représentation qui ne pose, n'implique, en apparence, ni sujet
réel ni objet réel, contrairement à l'indice, et n'est évidemment assujettie à aucune