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Être et Temps. A propos de l’ouvrage éponyme de Martin Heidegger1

par

Gerhard KRÜGER Mis en forme : Petites majuscules

Si la théologie protestante authentique repose exclusivement sur la Bible et non sur la


spéculation, alors elle semble n’avoir besoin de la philosophie dans aucune de ses disciplines.
Dans un tel cas de figure, même la dogmatique doit uniquement se mouvoir sur le sol que les
présuppositions historiques particulières du christianisme mettent à la disposition d’une foi
que n’éclaire plus aucune « lumen naturale ». Depuis les débuts de la Réforme, cette intuition
a alimenté la méfiance envers la métaphysique. C’est la raison pour laquelle Luther ne voulut
admettre que les disciplines formelles de la philosophie aristotélicienne (Logique, Rhétorique,
Poétique) ; c’est également le sens de la résistance piétiste contre le renouvellement orthodoxe
de la scolastique et la métaphysique des Lumières. Plus récemment, c’est le motif qui a
permis à la critique kantienne de la métaphysique d’influencer la théologie précisément là où
la conscience était simultanément vive de la nécessité pour le théologien dogmatique
d’adopter un point de vue strictement interne à la communauté (chez Ritschl). Malgré tout, si
la théologie ne semble jamais vouloir se détacher entièrement de ses fondements
philosophiques, cela n’est pas seulement dû à des égarements. Plutôt, cette hésitation est la
conséquence du problème théologique positif de l’herméneutique. Comment faut-il
interpréter les textes sacrés et les preuves témoignages de l’histoire chrétienne ? On ne peut
pas répondre à cette question en considérant en restant simplement ici à l’écriture l’Écriture
elle-même, là et à l’expérience chrétienne de l’interprète. Contrairement à ce qu’affirmait
Luther contre Erasme, les textes sacrés ne sont pas clairs dans tout ce qu’ils contiennent
d’essentiel. Cela est déjà manifeste d’un point de vue purement théologique, à savoir si l’on
prend au sérieux ne serait-ce qu’un instant le conflit des confessions. Ce l’est encore
davantage du point de vue de la science historique moderne. [58 →] A À cela, il faut ajouter
que sa relation aux seuls textes sacrés ne met pas l’expérience chrétienne de l’individu à l’abri
d’une interprétation arbitraire de leur contenu, pas plus qu’elle ne protège l’individu contre le
concept de l’autorité desdits textes. Ajoutons que la tradition de l’Église – une tradition qui a
elle-même besoin d’interpréter – peut suffire comme règle d’interprétation si et seulement si

1
Martin Heidegger, Sein und Zeit. 1ère moitié. Jahrbuch für Philosophie und Phänomenologische Forschung,
Tome VII. p. 1 et suiv. Aussi paru séparément: Halle, Niemeyer, 1927. Dans cet article, nous citons Être et
temps à partir de la traduction d’Emmanuel Martineau (Paris, Authentica, 1985). Toutes les modifications que
nous avons parfois fait subir à la traduction de Martineau sont indiquées.
2

elle est représentée dans le présent par une instance doctrinaleun magistère [Lehramt] dont Mis en forme : Police :Italique

l’autorité, comme c’est le cas dans le catholicisme, est infaillible. Autrement, le problème de
l’herméneutique reste sans solutionentier. Dans l’esprit des réformateurs, Karl Barth2 et
Friedrich Gogarten3 exigent de nos jours que la doctrine [Lehre] ecclésiastique, sous la forme Mis en forme : Police :Italique

de l’école confessionnelle concrète, soit respectée. Mais qui dit respect ne dit pas obéissance.
Barth met face à face l’autorité « indirecte, relative et formelle de l’Église » et la liberté
également indirecte, relative et formelle de la conscience, une liberté qui permet à l’individu
de se faire une image de la parole de Dieu4. Il ne saurait en être autrement dès lors que
l’autorité absolue doit être réservée à Dieu lui-même. En tant qu’Esprit Saint, c’est Dieu qui,
en dépit de l’insurmontable obstacle qu’est l’humanité [Menschlichkeit], doit répondre de la Mis en forme : Police :Italique

bonne interprétation comme il le fait de sa propre parole5. Ici, c’est la possibilité même de
toute théologie protestante qui est en question. Cette dernière a besoin de la doctrine [Lehre] Mis en forme : Police :Italique

si elle ne veut pas être exaltée [schwärmerisch]. Cependant, si la doctrine ne se réduit jamais Mis en forme : Police :Italique

simplement à n’être qu’une doctrine d’Eglised’Église, doctrine à laquelle le théologien


individuel ne participe que docilement, mais si elle est engage en même temps et par essence
une compréhension [Einsicht] du théologien que ce dernier s’est lui-même forgée, sa doctrine, Mis en forme : Police :Italique

alors l’herméneutique, en tant qu’entente [Verständigung] portant sur cette possibilité à la fois Mis en forme : Police :Italique

vague et décisive, devient un problème théologique fondamental. Elle l’est à un degré


supérieur aujourd’hui, c’est-à-dire à une époque qui a vu la tradition de la vieille Église, une
tradition qui n’était en réalité pas encore ébranlée pour les Réformateurs, devenir vague au
plus haut point et presque inaccessible dans sa forme originale. Cela ressort clairement des
efforts consentis par Gogarten et Barth au projet d’une réappropriation des doctrines de la
vieille Église6. Leur réappropriation a sa propre philosophie (une philosophie qui n’est pas
celle, antique, de la vieille Église).
C’est cette situation, qui prête à l’ouvrage philosophique de Martin Heidegger au sujet
d’Être et temps une signification tout à fait exceptionnelle pour la théologie. Ce n’est pas que
s’y trouverait dissimulée une nouvelle philosophie de la religion, ou encore qu’il y aurait là
quelque chose à « inclure [übernehmen] » dans la théologie. Dans Être et temps, un Mis en forme : Police :Italique

philosophe parle qui, à l’occasion de la fondation de sa science, s’installe dans l’horizon de la


véritable problématique de l’existence chrétienne. Cela n’est pas fait de manière telle que,

2
Karl Barth, Die christliche Dogmatik im Entwurf. München, Kaiser, 1927. Tome. 1, § 21 et d’autres.
3
Friedrich Gogarten, Theologische Tradition und theologische Arbeit. Leipzig, Hinrichs, 1927.
4
Barth, Die christliche Dogmatik im Entwurf, §22.
5
Cf. aussi Rudolf Bultmann dans Zwischen den Zeiten, 1926, Cahier 1, p. 47, 50 et suiv.
6
Barth, Die christliche Dogmatik im Entwurf, 2ième chapitre; F. Gogarten, Ich glaube an den dreieinigen Gott,
Iéna, Diederichs, 1926.
3

comme cela a lieu habituellement de nos jours, cette problématique serait simplement discutée
dans l’ensemble et de manière programmatique. Plutôt, Heidegger aborde cette problématique
à l’occasion d’une interprétation concrète, extrêmement philosophique, de phénomènes que le
théologien aussi interprète aussi. D’un point de vue théologique, c’est en cela que consiste le
danger, mais aussi la fécondité sans pareille, de cet ouvrage pour le problème de
l’herméneutique. Heidegger lui-même mentionne ce problème lorsqu’il écrit au sujet de la
situation actuelle : « La théologie est en quête d’une interprétation plus originelle de l’être de
l’homme par rapport à Dieu, qui soit pré-dessinée par le sens même de la foi et qui demeure
en lui. Lentement, elle recommence à comprendre l’aperçu l’idée de Luther, suivant lequel
laquelle sa systématique dogmatique repose sur un “fondement” qui n’est point issu d’un
questionnement primairement croyant, et dont la conceptualité non seulement ne suffit pas à
la problématique théologique, mais encore la recouvre et la dénature »7. Si ces mots de
Heidegger veulent dire davantage que le discours habituel au sujet de l’influence déformante
de la pensée grecque sur le christianisme, cela tient à l’originarité [Ursprünglichkeit] dont fait Mis en forme : Police :Italique

preuve sa recherche du point de vue méthodologique. Heidegger est un phénoménologue.


Toutefois, on ne peut le comprendre en tant que tel qu’en prenant la phénoménologie dans le
sens qui est le sien, c’est-à-dire « uniquement en se saisissant d’elle comme possibilité »8. Par
conséquent, Heidegger nous invite à comprendre la phénoménologie, non pas comme une
« orientation » déjà cataloguée, mais comme un « mode [Wie] » d’exhibition [Aufweisung] de Mis en forme : Police :Italique
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la chose elle-même9. [→ 59] En guise de thème de cette exhibition, Heidegger prend
l’« Être » en tant que celui-ci est l’ « horizon » à reconquérir de sa recherche, soit le domaine
à partir duquel le temps peut être originellement compris.
Veut-on savoir ce que la question de l’« Être » a à voir avec le problème théologique
de l’herméneutique, et plus simplement ce que cette question signifie ? Alors il faut tout
d’abord la concevoir comme la « répétition » explicite d’une question qui a un passé
historique : la question fondamentale de Platon et d’Aristote10. L’ouvrage de Heidegger est
précédé d’un examen interprétatif approfondi et extrêmement intensif des principales étapes

7
Martin Heidegger, Être et temps, trad. Martineau, §3, p. 30 [11].
8
Ibid. §7, p. 49 [38]. Trad. modifiée.
9
Cf. Heidegger, Être et temps, §7. La recension de Hinrich Knittermeyer parue dans le Theologische
Literaturzeitung (Knittermeyer, Recension d’Être et temps, 1927, TLZ, 53ième année, no. 21, colonne 481 et
suiv.) méconnaît ce « sens exploratoire [Forschungssinn] » de la phénoménologie selon lequel le point de vue en
tant que tel n’est pas du tout ce qui importe. La science suppose toujours un mode d’existence à chaque fois déjà
décidé (cf. plus loin). Toutefois, si elle le sait elle-même, elle peut laisser pour l’exister la question de l’existence
beaucoup plus ouverte qu’en l’impliquant (comme le font Knittermeyer et Grisebach) dans la discussion
philosophique.
10
Cf. Heidegger, Être et temps, §1.
4

de l’histoire de l’esprit occidental. Au sujet de cet examen, la seconde partie encore


manquante d’Être et temps est sensé censée fournir quelques extraits11. De manière semblable
à Dilthey, Heidegger effectue un retour historique aux motifs originaires de l’interprétation
aujourd’hui dominante du monde et de la vie avec une intention « destructrice ». Mais il le
fait d’une manière incomparablement plus radicale et plus proche des origines elles-mêmes
que Dilthey12. Lorsque Heidegger, afin de pouvoir philosopher lui-même originairement,
annonce son intention de mettre à jour l’imperceptible domination de la tradition, il s’appuie
sur une compréhension [Einsicht] déjà arrêtée de l’historicité essentielle du Dasein humain. Mis en forme : Police :Italique
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Ce Dasein n’a pas seulement un passé « derrière soi » qui « manifesterait ses effets »13 à
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l’occasion. Plus précisément, il est, expressément ou non, son passé14. Pour cette raison, il ne
peut être réellement lui-même qu’en éclairant par le biais de leur « répétition » les tendances
originaires de son passé comme étant ses propres possibilités.
Chez Platon et Aristote, la question de l’Être est le fondement unitaire qui « tient en
haleine »15 leur recherche. On s’interroge à propos de ce qui est visé par le mot fondamental
« étant » (Ón), de la question du sens de l’Être (oÙs…a). L’ontologie grecque est restée
dominante jusqu’à aujourd’hui. Cependant, nous ne comprenons plus la question
aristotélicienne en direction de l’oÙs…a tîn Ôntwn (de l’« Être » de l’étant) comme une
question. L’intention de Heidegger dans la première partie – la seule disponible – de son
ouvrage est de poser à nouveaux frais cette question en ayant pleinement conscience de son
sens. Cette question n’est abstraite qu’en apparence. Sa signification ne doit pas laisser la
théologie indifférente. Aujourd’hui, on ne parle plus uniquement du fait que le concept grec
de substance ou celui de « chose » ne convient pas au caractère personnel de Dieu et à la
religion. Plus originairement, on se pose la question de savoir dans quelle mesure « il y a [es Mis en forme : Police :Italique

gibt] » les objets de la théologie ou de la foi. On s’interroge sur le sens de l’« Être » de ces
objets. Même en tant que « personne », Dieu n’est pas simplement « présent [vorhanden] ». Mis en forme : Police :Italique

Sa révélation aux hommes n’« est » pas de manière telle qu’elle serait « constatable »
psychologiquement ou historiquement. Elle doit être comprise « existentiellement ». Si on la
conçoit théologiquement, alors on doit prévenir la mécompréhension qui consisterait à penser
qu’« il y eut [es gäbe] » une révélation tout simplement et une fois pour toutes en ayant Mis en forme : Police :Italique

11
Cf. Heidegger, Être et temps, §6.
12
Fait à noter, Dilthey lui-même avait déjà été poussé par son ami, le comte Yorck von Wartenburg, à une
réflexion plus radicale sur ses problèmes. C’est ce que sa correspondance avec Yorck nous révèle. Voir celle-ci
(Halle, 1923) et Heidegger, Être et temps, §77.
13
Trad. de Martineau de « nachwirkt ». Cf. Heidegger, Être et temps, §6, p. 37 [20].
14
Heidegger, Être et temps, §6.
15
Ibid., §1, p. 25 [2].
5

recours à la dialectique. Tout ce qui a été dit doit être continuellement remis en question. On
touche ici à quelque chose de fondamental qui n’épargne aucun énoncé individuel : un
problème ontologique. Comment comprendre l’Être d’un étant ? Dans quel « horizon » faut-il
d’abord le voir ? Cette question est celle, concrète, de la situation humaine unique dans
laquelle on peut parler de cet étant de manière sensée. Dans la théologie, c’est la question de
l’interprétation juste de son Dasein propre en tant qu’une telle interprétation est une
présupposition de l’interprétation correcte des témoignages chrétiens. Comment, par exemple,
doit-on comprendre l’eschatologie du Nouveau Testament ? S’agit-il simplement dans le
Nouveau Testament de l’annonce de ce que certaines catastrophes doivent « avoir lieu » à la
fin du monde, qu’elles pourront alors être « vues » ? L’enjeu est-il ici de déterminer le
moment exact, le « alors », où doivent se produire ces catastrophes ? Cet « alors »
eschatologique, ou encore le « aujourd’hui, aujourd’hui » de la proclamation, doit-il être
appréhendé comme une « date » à inscrire à notre calendrier ? Selon quel mode d’être « est »
le temps dont il est ici question ? Dans quel horizon un tel temps doit-il être compris en tant
qu’il est ?
C’est en ce sens que la question antique du sens de l’Être a encore aujourd’hui une
signification fondamentale. Heidegger nous présente une interprétation de la manière dont
l’homme « est », de son être en tant qu’il est le « Dasein ». Car l’homme est celui qui Mis en forme : Police :Italique

questionne en direction de l’Être. Si et comment il comprend l’Être en général ? Tout cela


dépend de sa compréhension de lui-même. L’« herméneutique » du Dasein, cette ontologie Mis en forme : Police :Italique

spéciale, a la fonction d’une « ontologie fondamentale »16. [60 →] Avant quoi que ce soit
d’autre, elle doit clarifier dans quelle mesure le « comment » du Dasein, l’« existence Mis en forme : Police :Italique

[Existenz] » (au sens de Kierkegaard), se distingue d’une part de l’« à-portée-de-la-main Mis en forme : Police :Italique

[Zuhandenheit] » des choses dont il fait usage et de la « nature du monde ambiant » (p. e. des Mis en forme : Police :Italique

champs et des rues), et d’autre part du simple « sous-la-main [Vorhandenheit] » des Mis en forme : Police :Italique

« choses » au sens théorique. En s’opposant de la manière la plus tranchante à l’être-sous-la-


main, l’« existence » est un être dans lequel l’étant n’est pas « simplement », mais plutôt est
d’une manière telle qu’il « y va en son être de cet être lui-même »17. Du fait qu’il « existe », le
Dasein humain a par essence une relation à son être qui est d’une manière ou d’une autre Mis en forme : Police :Italique

compréhensive. Il est de part en part « ontologique »18. Mais Heidegger distingue de manière
tranchante entre d’un côté la compréhension « ontique » ou « existentielle » que le Dasein a Mis en forme : Police :Italique

16
Cf. Heidegger, Être et temps, §7, p. 49 [37-8].
17
Heidegger, Être et temps, §4, p. 31 [12].
18
Ibid.
6

de lui-même comme un « étant », et d’autre part la compréhension authentiquement


ontologique ou « existentiale » qu’il a philosophiquement de son être en tant que tel19.
L’herméneutique du Dasein est une « analytique existentiale » qui ne s’occupe pas des Mis en forme : Police :Italique

possibilités existentielles particulières et factices de l’existence. Elle s’intéresse à


l’« existentialité » de l’existence. Cependant, malgré la forme philosophiquement générale de
la saisie de l’existence qu’effectue l’analytique existentiale, le phénomène de l’existence reste
le phénomène fondamental en fonction duquel cette analytique s’oriente.
A À travers ce début de la recherche, c’est toute la différence qui subsiste entre la
situation de l’ontologie antique et celle d’une ontologie possible aujourd’hui qui se manifeste.
Tandis que l’interprétation ontologique aristotélicienne s’oriente en fonction d’un cosmos
sous-la-main (mais d’une manière tout à fait particulière qu’il faudrait explorer plus en
détails), l’ontologie d’aujourd’hui ne peut pas s’orienter autrement qu’en fonction de
l’« existence ». En revanche, on peut comprendre pourquoi l’ontologie « a fixé le terme du fil
conducteur de tout questionner philosophique à l’endroit d’où il jaillit et là où il re-jaillit »20,
c’est-à-dire nulle part ailleurs que dans l’existence du philosophe21. Par essence historique
dans sa manière d’être, la philosophie ne peut pas ignorer le fait que les possibilités de
l’existence et du comprendre (et donc par conséquent les « horizons » de tout questionnement
possible) ont subi depuis l’Antiquité des transformations décisives. En remontant au principe
d’une manière auparavant inconnue, l’analytique du Dasein de Heidegger s’incline devant le Mis en forme : Police :Italique

fait que notre vie présente est déterminée (directement et avant tout indirectement) par un
passé chrétien. En effet, personne ne peut se dérober au fait suivant : nous sommes notre
passé. Mais le type de position philosophique pris à l’égard de ce passé, comme la manière
dont il faut le concevoir, sont, à l’instar de tout le reste et jusqu’aux plus timides
commencements, dominés par l’ontologie totalement déracinée de l’Antiquité. Un penseur
comme Hegel en fait la démonstration qui, tout se fixant pour tâche de la manière la plus
explicite l’appropriation et l’achèvement du contenu de la tradition chrétienne, demeure en
principe totalement intouché par cette tradition quant à sa propre « conceptualité ». Selon sa
manière de concevoir, Hegel sécularise le problème chrétien de la réconciliation de Dieu et de
l’homme. Il veut y voir le problème de la « réconciliation » dialectique de l’infini et du fini.
Or cela n’est pas – mais alors pas du tout – indifférent ! Pour cette raison, Kierkegaard a
attaqué Hegel en opposant au point de vue philosophique de l’« Esprit du monde » le point de

19
Ibid.
20
Heidegger, Être et temps, §7, p. 49 [38]. Cf. également Ibid., §83, p. 324 [436].
21
Cf. Heidegger, Être et temps, §4, p. 32 [13-4].
7

vue de l’individu « existant ». Mais tandis que Kierkegaard reste lui-même prisonnier de la
sphère conceptuelle de Hegel, se contentant de lutter contre les conséquences de la façon de
penser hégélienne22, Heidegger tente de trouver la conceptualité elle-même, c’est-à-dire
l’horizon premier du comprendre et du concevoir philosophiques en tant que tels, dans
l’« existence en devenir » de l’individu. Ce faisant, Heidegger ne veut pas simplement voir les
fruits de sa tentative être pris en note. Il veut que cette tentative soit comprise alors même que
la recherche est en cours. D’où la nouveauté et l’originalité en apparence superflues de sa
terminologie. Si Kierkegaard a au moins raison d’insister sur le fait que l’individu, « cet »
individu, est le seul être auquel la doctrine chrétienne doit doive s’adresser, alors la tentative
de Heidegger mérite que la théologie lui accorde toute son attention.
Selon Heidegger, le Dasein humain est essentiellement (à savoir pas de manière Mis en forme : Police :Italique

simplement fortuite) « à chaque fois mien » ou « tien ». L’« essence » de l’homme n’est pas
différente de sa « réalisation ». L’essence consiste précisément ici dans l’essence de
l’« existence ». Elle consiste dans le fait que chaque individu se trouve « jeté en son là », soit
dans le fait qu’il est en quelque sorte sans l’avoir demandé « remis » à lui-même. A cette
occasion, il est contraint à être son être d’une manière compréhensive en tant que cet être est
le sien, en tant qu’il le sollicite. L’existence dans son « être-jeté », ou dans sa « facticité », est
pour l’existant individuel essentiellement caractérisée par ceci que sa fin [Ende] – la mort – Mis en forme : Police :Italique

l’attend toujours déjà. A À un moment indéterminé, mais dont la venue est tout de même
certaine, la mort rejoindra et isolera chaque individu. Alors, cette possibilité ultime qui est
pour chacun la plus propre anéantira d’un seul coup toutes les autres possibilités de
l’existence. Pour cette raison, l’exister devient essentiellement le souci pour l’existence – un
concept que Heidegger a tiré de son interprétation d’Augustin23. Que le Dasein humain Mis en forme : Police :Italique

« soit » fondamentalement de cette manière, même lorsqu’il est d’une humeur insouciante,
cela est en réalité rarement aperçu. De prime abord et la plupart du temps, l’individu n’existe
pas du tout dans l’angoissante étrangèreté [Unheimlichkeit] de son « être-pour-la-mort », de Mis en forme : Police :Italique

son être « authentique ». Plutôt, il existe d’emblée et le plus souvent de manière


« inauthentique », c’est-à-dire d’une façon extraordinairement indéterminée et opaque à elle-
même. Il existe non pas comme lui-même, mais comme « on » existe. [61 →] De même qu’il
est un être pour lui-même, le Dasein est un « être-avec » avec d’autres. En effet, il est en tout Mis en forme : Police :Italique

premier lieu de manière telle que le Dasein propre se laisse emporter [mitnehmen] par la Mis en forme : Police :Italique
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manière dont « on » existe, et devient ainsi étranger à son soi le plus propre. A À cette

22
Cf. Heidegger, Être et temps, §45, pp. 190-1 [235, note].
23
Cf. Ibid., §42, p. 164 [199, note].
8

occasion, l’existence avec autrui [Miteinander] prend la forme d’une confrontation avec Mis en forme : Police :Italique

autrui [Gegeneinander] dissimulée. Cette confrontation survient dans la « préoccupation Mis en forme : Police :Italique

[Besorgen] » réciproque [miteinander] pour le monde commun (ou pour l’« étant Mis en forme : Police :Italique
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intramondain »). Il n’est pas ici question du « sujet » de la psychologie et de la théorie de la
connaissance modernes. Dans la réduction des problèmes philosophiques au « sujet » et à
l’« objet » comme à deux choses sous-la-main (ou même à un sujet idéalisé et démondanisé),
Heidegger découvre un prîton yeàdoj de la philosophie moderne. Interprétation erronée
du phénomène qui se trouve là devant nous, cette réduction ne débouche que sur de faux
problèmes. De même qu’il est un être pour lui-même et un être-avec avec autrui, le Dasein est Mis en forme : Police :Italique

par essence un être-dans-le-monde. On ne peut parler du Dasein sans parler en même temps Mis en forme : Police :Italique

de son monde en tant que monde ambiant [Umwelt], un monde « dans » lequel il est toujours Mis en forme : Police :Italique

déjà. Réciproquement, le monde, et ce qui « fait encontre » à l’intérieur de celui-ci, peuvent


seulement être compris ontologiquement en les rapportant au Dasein. Dans l’être préoccupé Mis en forme : Police :Italique

avec autrui dans un monde, le Dasein a l’habitude de fuir son étrang(èr)eté. Happé par le Mis en forme : Police :Italique

« bavardage », par la « curiosité » et par l’« équivoque » du « on » qui réprime tout ce qui est
authentique, il « déchoit » dans le monde24. Plus précisément, il déchoit dans « l’étant-
intramondain » auprès duquel il séjourne dans la préoccupation. Nul ne peut échapper à la
déchéance : elle appartient à l’être du Dasein. Mais cet être est en même temps tel qu’il se Mis en forme : Police :Italique

précède toujours déjà lui-même dans le souci : il est un « pouvoir-être ». Au Dasein appartient Mis en forme : Police :Italique

également la possibilité de se libérer dans le devancement résolu et prêt à l’angoisse, la


possibilité d’être son Dasein « authentiquement » dans l’« avoir-en-propre [Zueigenhaben] » Mis en forme : Police :Italique
Mis en forme : Police :Italique
lucide de son existence finie, dans l’appropriation d’authentiques possibilités héritées. Chose
certaine, on ne saurait admettre la possibilité d’un philosopher authentique qui reposerait sur
autre chose que sur cette possibilité d’être authentique du Dasein. Dans le Dasein lui-même se Mis en forme : Police :Italique
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trouve une voix qui, en y « ad-voquant [anruft] » le Dasein, atteste ce pouvoir-être
Mis en forme : Police :Italique
authentique. Heidegger interprète le phénomène de la conscience comme n’étant pas Mis en forme : Police :Italique

originairement rapportée aux bonnes et aux mauvaises actions ou résolutions – c’est-à-dire à


la fréquentation « préoccupée » du monde ou encore à l’être « préoccupé » par autrui. D’après
Heidegger, la conscience se rapporte uniquement au fait de se décider en faveur d’un pouvoir-
être à partir du Soi [Selbst] propre. Grâce à cet ultime pouvoir-être, tous les autres rapports Mis en forme : Police :Italique

d’être – l’être auprès du monde et l’être-avec-autrui – obtiennent pour la toute première fois
mis une possibilité d’être ce qu’ils sont vraiment. La conscience est l’« appel du souci ». Elle

24
Cf. Heidegger, Être et temps, §§35 et suiv.
9

est l’appel par lequel le Dasein qui « se trouve au fond de son étrang(èr)eté »25 s’ad-voque lui- Mis en forme : Police :Italique

même. Le Dasein s’advoque alors lui-même de manière telle que, en faisant taire le bruit de la Mis en forme : Police :Italique

publicité, il se « rappelle à la quiétude du pouvoir-être existant »26. « L’étrang(èr)eté traque le


Dasein et menace sa perte oublieuse d’elle-même »27. Ici cependant, la déchéance n’est pas le
« mal », pas plus d’ailleurs que n’est le « bien » le choix résolu de l’existence factice. L’appel
de la conscience est la « con-vocation à son être-en-dette le plus propre »28. La déchéance est
elle-même seulement possible et toujours déjà factice parce que le Dasein en tant que tel est Mis en forme : Police :Italique

en dette29. A À nouveau, il n’est pas en dette en raison de réalisations « sous-la-main » qui lui
manqueraient, ou par rapport à des normes qui réclameraient de lui des réalisations de ce
genre. Ce serait là concevoir la dette, non pas conformément à l’être du Dasein, mais Mis en forme : Police :Italique

uniquement du point de vue de l’étant sous-la-main intramondain. Or, le Dasein est en dette Mis en forme : Police :Italique

du simple fait qu’il existe comme un Dasein « jeté », abandonné à lui-même. La dette morale, Mis en forme : Police :Italique

soit la dette contractée envers l’existence d’autrui, présuppose déjà cet être-en-dette
originaire. Cet être-en-dette n’est donc pas un simple « fait [Tatsache] ». Il s’agit d’une Mis en forme : Police :Italique

facticité que l’existence elle-même prend en charge (ou plutôt qu’elle doit prendre en charge)
par essence. Il ne s’agit par conséquent pas non plus d’un endettement qu’il serait possible au
Dasein d’éviter, comme le serait un acte [Tat] particulier. L’être-en-dette du Dasein désigne Mis en forme : Police :Italique
Mis en forme : Police :Italique
une situation existentielle dont le Dasein, dès lors qu’il est, est automatiquement toujours déjà
Mis en forme : Police :Italique
responsable. Lorsqu’il est dans le devancement vers sa mort qui le précède, le Dasein est en Mis en forme : Police :Italique

dette d’une manière authentique. « Le souci abrite co-originairement en soi la mort et la Mis en forme : Police :Italique

dette »30. Dans la « résolution », c’est-à-dire dans le « se-projeter réticent et prêt à l’angoisse
vers l’être-en-dette le plus propre »31 compris « authentiquement » dans le devancement,
Heidegger trouve une totalité originaire du Dasein. Du même coup, il met la main sur un sol Mis en forme : Police :Italique

qui suffit à son interprétation ontologique32 : le tout du Dasein dans son unité, le souci, permet Mis en forme : Police :Italique

une interprétation unitaire de son être comme temps. Le souci est « être-déjà-en-avant-de-soi-
dans-(le-monde) » en tant qu’ « être-auprès (de l’étant faisant encontre de manière
intramondaine) » déchéant33. [→ 62] Divisé en lui-même, ce phénomène fondamental peut
être compris de manière unitaire en considérant les moments « en-avant-de », « déjà », et

25
Heidegger, Être et temps, §57, p. 218 [276]. Trad. de Martineau modifiée.
26
Heidegger, Être et temps, §57, p. 218 [277]. Trad. de Martineau modifiée.
27
Ibid.
28
Ibid., §54, p. 213 [269].
29
Ibid., §58, pp. 223-4 [285].
30
Ibid., §62, p. 239 [306].
31
Ibid., §60, p. 232 [296-7].
32
Ibid., §45.
33
Ibid., §41, p. 160 [192].
10

« auprès ». Compris comme ils doivent l’être, c’est-à-dire « dans le devancement », ces mots
désignent la temporalité particulière du Dasein. Cette temporalité n’est pas la temporalité que Mis en forme : Police :Italique

mesure l’heure du « temps mondain » commun, une temporalité dans laquelle un


« maintenant » succède à un autre de façon homogène. Le véritable futur du Dasein, soit le Mis en forme : Police :Italique

futur qui est à chaque fois le mien, n’est pas un futur qui ne sera « vraiment » que « plus
tard ». Il s’agit d’une possibilité permanente dans laquelle j’existe toujours déjà : « le se
laisser-advenir-à-soi dans la possibilité ultime » du Dasein, un laisser-advenir « qui soutient » Mis en forme : Police :Italique

cette possibilité même. Le Dasein n’est réellement ce qu’il est que dans cette « venue Mis en forme : Police :Italique

[Kunft] ». De façon semblable, le « déjà » du Dasein dans le monde signifie son « être-jeté » Mis en forme : Police :Italique
Mis en forme : Police :Italique
dont il doit se charger. Il n’a pas le sens d’un « autrefois » qui pourrait être séparé de son futur
comme étant passé et disparu. Comme Dasein à prendre en charge « tel qu’il était à chaque Mis en forme : Police :Italique

fois déjà », ce déjà est l’être-été du Dasein sur lequel je dois revenir en permanence et que je Mis en forme : Police :Italique

« suis » encore « été »34. « Le devancement vers la possibilité extrême et la plus propre est le
re-venir compréhensif vers l’“été” le plus propre »35. Dans ce re-venir, l’existence authentique
ouvre « en présentifiant » la situation de l’être qui est auprès de ce dont il se
préoccupe. « L’être-été jaillit de l’avenir, de telle manière que l’avenir « été » (mieux encore :
« étant-été ») dé-laisse de soi le présent »36. Le présent se fait ici spontanément dans
l’ « instant ». A À l’inverse, dans la déchéance, le futur et le passé du Dasein sont recouverts, Mis en forme : Police :Italique

et l’« instant » se retrouve en bout de ligne nivelé à n’être qu’un « maintenant » mondain.
Dans la foulée, le futur et le passé deviennent de simples maintenants indéterminées, futurs ou
passés. Heidegger interprète la temporalité unitaire et divisée en elle-même du Dasein propre Mis en forme : Police :Italique

– une temporalité qui n’est pas sous-la-main mais qui se « temporalise » – comme le temps
originaire. Pour sa part, le « temps du monde » public est perçu par Heidegger comme un
dérivé de cette temporalité originaire, le mode déchéant de sa temporalisation dans le « On ».
Dans l’élaboration phénoménologique concrète du phénomène de la temporalité, nous est
donnée une ontologie détaillée du Dasein humain, une ontologie fondamentale à partir de Mis en forme : Police :Italique

laquelle la question de l’être en général peut être posée dans sa portée philosophique
universelle.
Avec de telles allusions au commencement et à la direction fondamentale de cette
herméneutique du Dasein, on ne peut faire davantage qu’indiquer la recherche elle-même, et Mis en forme : Police :Italique

non ses résultats. Cela s’accorde à la nature de la chose. Celle-ci exige que les analyses

34
Ibid., §65, p. 251 [325-6]. Trad. de Martineau modifiée.
35
Ibid., §65, p. 251 [326].
36
Ibid.
11

phénoménologiques soient suivies dans le détail. Aucun exposé succinct ne peut donc donner
de représentation adéquate de la richesse et de la lucidité de ces analyses individuelles.
Mais en ce qui concerne la signification théologique de l’ouvrage, une signification au
sujet de laquelle Heidegger lui-même se prononce à l’occasion, le lecteur d’Être et temps se
trouve placé devant une énigme relative à son contenu. Tout se passe comme si Heidegger
présentait une sorte d’anthropologie théologique, et plus précisément luthérienne. Pris au sens
que lui donne Kierkegaard, le concept fondamental d’« existence » a aujourd’hui une
résonance théologique. Or, Heidegger renvoie lui-même à Kierkegaard à des endroits
importants d’Être et temps37. Les traditions scientifiques auxquelles il arrive à Heidegger de
se référer pour la direction nouvelle qu’il entend donner au regard philosophique sont souvent
théologiques. Par exemple, « souci » fait figure de mot fondamental pour le Dasein humain Mis en forme : Police :Italique

déjà dans l’Antiquité38, mais ensuite dans le Nouveau Testament39. De la même manière,
« l’anthropologie élaborée dans la théologie chrétienne — depuis PAUL jusqu’à la meditatio
futurae vitae de CALVIN » a vu la mort comme une caractéristique de la vie humaine40.
« Affections fondamentales » du Dasein humain, l’angoisse et la peur sont arrivés – comme Mis en forme : Police :Italique

le dit Heidegger de manière non contingente – « dans le champs de la théologie chrétienne ».


Elles y apparaissent « toujours lorsque le problème anthropologique de l’être de l’homme
pour Dieu a obtenu la primauté et que des phénomènes comme la foi, le péché, l’amour, le
repentir ont guidé la problématique » (Augustin, Luther et Kierkegaard sont alors
mentionnés)41. La temporalité en tant qu’essence de l’homme, son être-déchu dans le monde
au sein duquel il se fuit afin d’échapper à son être-en-dette, et finalement l’appel de la
conscience qui, comme la loi paulienne, rend la dette manifeste – autant d’éléments dont il est
manifeste que la signification centrale devient visible uniquement à partir de présuppositions
chrétiennes. L’« existence authentique » paraît être chez Heidegger la même chose que chez
Luther l’homme de la conscience angoissée qui est prêt pour l’Evangile. Il semble que
Heidegger répète dans une clarté de principe ce qu’était la tâche de Melanchthon :
l’élaboration conceptuellement adéquate de la situation de vie que présuppose la théologie de
Luther.
Cette élaboration apparaît adéquate si elle n’implique aucune théologie naturelle, si
elle n’est orientée vers aucune « theologica gloriae », mais si elle s’oriente rigoureusement en Mis en forme : Police :Italique

37
Cf. Heidegger, Être et temps, §40, p. 158 [190, note] ; §45, pp. 190-1 [235, note] ; §68, p. 260 [338, note].
38
Cf. Ibid., §42.
39
Cf. Ibid., §42, p. 164 [199, note].
40
Cf. Ibid., p. 200 [249, note].
41
Cf. Ibid., §40, p. 158 [190, note].
12

direction d’une « theologica crucis » qui connaît Dieu dans le Christ, ou alors pas du tout. Mis en forme : Police :Italique

Dans un tel cas de figure, le pécheur devrait pouvoir se connaître en tant que pécheur à partir
de lui-même, et pas à partir de Dieu. – Mais peut-il dans de telles conditions se connaître en
tant que pécheur ? Cela est manifestement impossible. [63→] La « loi » commence avec le
premier commandement. Pour cette raison, tout en découvrant à l’homme ses propres péchés,
elle est cependant toujours pleine de promesses, et elle n’est pas perceptible sans la
connaissance de Dieu que cela implique. A À n’en pas douter, il s’agit là d’un grand problème
théologique42. MaintenantSimplement, si Heidegger faisait réellement ce qu’il semble faire,
alors il ne pourrait pas mener à bien ses analyses sans considérer Dieu. Or, ce n’est pas le cas.
Heidegger ne laisse ici aucun doute à propos de son opinion : son herméneutique rejette de la
manière la plus décisive toute théologie. Ses analyses sont exclusivement ontologiques. Par ce
moyen, elles réclament pour elles-mêmes une position philosophico-scientifique qui précède
la possibilité d’énoncés théologiques, ou en général de tout énoncé de type « conception du
monde [weltanschaulich] ». « La déchéance [Verfallen] est un concept ontologique du Mis en forme : Police :Italique
Mis en forme : Police :Italique
mouvement. Ontiquement, il n’est en rien décidé par là si l’homme “s’est noyé dans le
péché”, s’il se trouve dans le status corruptionis ou dans le status integritatis, ou encore dans
un état intermédiaire, le status gratiae. Cependant la foi et la “conception du monde”, dès
l’instant qu’elles se prononcent dans tel ou tel sens et prononcent sur le Dasein comme être-
au-monde, devront faire retour vers les structures existentiales qui ont été dégagées, à
supposer du moins que leurs énoncés élèvent en même temps une prétention à la
compréhension conceptuelle »43. Dans l’être-en-dette du Dasein, la théologie peut trouver une Mis en forme : Police :Italique

condition ontologique de la possibilité factice du status corruptionis. Toutefois, cet être-en-


dette n’est pas du tout identique au péché44. « L’analyse existentiale de l’être-en-dette ne
prouve rien, ni pour, ni contre la possibilité du péché. En toute rigueur, on ne peut même pas
dire que l’ontologie du Dasein laisse par elle-même cette possibilité en général ouverte, dans
la mesure où, en tant que questionner philosophique, elle ne “sait” fondamentalement rien du
péché »45. Dans la bouche d’un philosopher, ces paroles ont une résonnance très
« dialectique ». Néanmoins, il serait malgré tout réellement dangereux de voir dans cette prise
de position de Heidegger un simple masque (peut-être kierkegaardien), et donc une position
artificielle. La dignité de principe que la recherche ontologique de Heidegger requiert pour

42
Voir la présentation controversée que Karl Holl fait de la consolation qu’un Luther préoccupé trouve dans le
premier commandement (cf. Karl Holl, Gesammelte Aufsätze zur Kirchengeschichte, Tome I, pp. 69-70).
43
Heidegger, Être et temps, §38, p. 151 [180]. Trad. de Martineau modifiée.
44
Cf. Heidegger, Être et temps, §62, p. 239 [306, note].
45
Heidegger, Être et temps, §62, p. 239 [306, note].
13

elle-même présuppose une liberté existentielle vis-à-vis de toute autorité chrétienne. Comme
l’explique Heidegger46, l’ontologie de l’être présuppose toujours une « expérience » de l’étant
examiné en son Être, par conséquent une existence spécifiquement philosophique47.
Heidegger le dit souvent48 : être « livré » à soi-même, être « remis » à soi-même, tout cela
implique une direction du regard qui n’est historiquement compréhensible que dans la
« répétition » de l’existence chrétienne. Néanmoins, l’ontologie du Dasein ne mène pas à bien Mis en forme : Police :Italique

son explication de cet « être-jeté » de manière privative, à savoir à travers le concept du péché
en tant que séparation de l’homme et de Dieu. Elle l’accomplit plutôt de manière autonome,
soit en s’appuyant sur le fait qu’exister signifie comprendre, et que ce comprendre peut à son
tour être développé, « explicité », et devenir pour cette raison science49. Chez Heidegger,
« comprendre » ne signifie rien de purement « théorique ». Il s’agit d’un « pouvoir quelque
chose », à savoir d’une connaissance pratique du Dasein appartenant au Dasein si tant est que
celui-ci est un pouvoir-être. « Or ce qui est ainsi “pu” ou “su” dans le comprendre en tant
qu’existential, ce n’est pas un “quelque chose”, c’est l’être comme exister »50. Être un
comprendre, se « projeter » vers des possibilités, tel est le sens positif de l’exister. Ce
« savoir » du Dasein qui lui dit « où il en est avec lui-même », ce qu’il en est de « son Mis en forme : Police :Italique

pouvoir-être »51, détermine l’« ouverture » du Dasein pour lui-même, le « là [Da] » en Mis en forme : Police :Italique
Mis en forme : Police :Italique
fonction duquel son Être [Sein] est baptisé52. « L’expression ontiquement figurée de lumen
Mis en forme : Police :Italique
naturale dans l’homme ne vise rien d’autre que la structure ontologico-existentiale selon
laquelle cet étant est de telle manière qu’il est son là. Il est “éclairé”, autrement dit : il est en
lui-même éclairci comme être-au-monde – non point par un autre étant, mais de telle manière
qu’il est lui-même l’éclaircie »53. On le voit : la philosophie se pose ici décisivement sur elle-
même. Elle ne « capte » pas d’abord sa lumière, mais elle vit en raison du fait qu’elle s’est
déjà elle-même comprise dans sa possibilité même. Elle ne « connaît » aucune foi [Glauben], Mis en forme : Police :Italique

étant donné que la foi n’est reconnaissable que par la foi.


Cela doit suffire en guise d’explication de ce qui interdit à la théologie une simple
reprise des analyses de Heidegger. Comme elle doit comprendre cet Être essentiellement
comme un Être pour Dieu, la théologie ne peut pas comprendre l’Être de l’homme dans
l’horizon d’une temporalité qui se temporalise. A À moins de ne plus pouvoir être distinguée
46
Cf. en particulier Heidegger, Être et temps, §63.
47
Heidegger, Être et temps, §4, pp. 32-3 [13-4].
48
Cf. par exemple Heidegger, Être et temps, §29, p. 121 [135].
49
Cf. Heidegger, Être et temps, §§31 et suiv.
50
Heidegger, Être et temps, §31, p. 127 [143].
51
Ibid., §31, p. 127 [144].
52
Cf. Heidegger, Être et temps, §28.
53
Heidegger, Être et temps, §28, p. 119 [133].
14

de l’histoire [Historie] et de la philosophie des religions, la théologie a besoin d’une Mis en forme : Police :Italique

herméneutique qui puisse « connaître » la foi et l’Esprit Saint. Néanmoins, si elle veut
connaître Dieu, non pas spéculativement, mais dans sa révélation, alors l’horizon dans lequel
la théologie comprend l’Être (p. e. le ™n Cristù eiἶnai de Paul) est son être responsable
et assujetti aux témoins chrétiens, c’est-à-dire à l’ÉEglise. [64→] En faisant du concept bien
compris de la foi le principe directeur de sa recherche, la théologie « dialectique » de notre
temps nous donne une intuition ontologique fondamentale de l’Être- pour- Dieu qui, en tant
que principe directeur, a manifestement (ou en tout cas devrait avoir) le caractère autoritaire
d’une doctrine d’Eglise. Dans cette mesure, et bien qu’elle ait aussi pour thème
l’« existence » de l’homme en tant que telle, l’herméneutique théologique n’a absolument rien
à voir avec l’herméneutique philosophique de Heidegger. Cependant, si l’Eglise l’Église
protestante n’est elle-même une « Eglise Église » que dans la mesure où ses membres
individuels croient en elle en tant qu’individus, alors l’Eglise l’Église visible et
historiquement donnée ne peut pas constituer l’horizon de l’herméneutique. Cet horizon doit
être formé à partir de l’existence de l’individu si tant est qu’il se trouve dans la possibilité
d’être appelé par le témoignage à rejoindre l’Eglisel’Église. Chacun doit croire lui-même, et
ce que « lui-même » signifie à cette occasion, chacun ne peut manifestement le comprendre in
concreto que lui-même (par conséquent à partir de lui-même). Si Barth a raison d’affirmer
que la liberté de la conscience [Gewissen] est aussi nécessaire que le fait d’être lié à une Mis en forme : Police :Italique

autorité pour l’appropriation concrète du témoignage, alors la théologie ne peut pas vivre
uniquement dans l’écoute du témoignage qui lui fournit à chaque fois les seuls
éclaircissements véritables qu’elle peut recevoir au sujet de son objet. Elle vit également du
fait que l’individu s’est toujours déjà compris en tant que Soi [Selbst] à partir de lui-même54. Mis en forme : Police :Italique

La foi dans l’écoute juste n’est pas une présupposition dont la théologie disposerait une fois
pour toutes. Cette foi doit toujours advenir à partir d’un nouvel évènement événement
[Ereignis]. La compréhension de soi de l’individu a beau souvent changer. Elle est malgré Mis en forme : Police :Italique

tout à chaque fois toujours déjà fixée. Pour cette raison, la théologie rejoint ici nécessairement
la philosophie. Si elle ne veut pas être exaltée [schwärmerisch], elle doit être en mesure de Mis en forme : Police :Italique

dire dans quelle mesure l’individu qui s’est compris lui-même peut appartenir à
l’Eglisel’Église. Ce faisant, elle dit en même temps dans quelle mesure elle, qui dépend de la
foi en tant que théologie, peut tout de même être science. En effet, elle est une science si tant
est qu’elle s’est elle-même toujours déjà comprise à chaque étape de sa recherche. Ce n’est

54
Comparer dans une intention critique au concept de « précompréhension » chez Rudolf Bultmann dans Der
Begriff der Offenbarung im Neuen Testatment, Tübingen, Mohr, 1929.
15

qu’à cette dernière condition que ses énoncés ont cette faculté qu’ils revendiquent en tant
qu’interprétations ou formulations dogmatiques d’être démontrables [Ausweisbarkeit]55. Ici, Mis en forme : Police :Italique

on peut se demander jusqu’où in concreto la théologie peut céder à l’exigence de la


philosophie et jusqu’à quel point elle doit corriger l’interprétation de l’existence de la
philosophie autonome en se basant sur la doctrine d’Eglised’Église. Car tout ce qu’elle dit au
sujet de la foi et de ses objets dans la perspective de la possibilité de la foi – et qui concerne
l’existant individuel qui s’est lui-même d’une certaine manière déjà compris de son côté
comme un croyant – a un caractère scientifique dont la prétention dépasse la sphère de
l’Eglisel’Église. Quoi qu’on en pense, la collision entre la théologie et la philosophie ne peut
être évitée56. L’herméneutique de Heidegger présente le rare avantage d’être un adversaire
possible pour l’interprétation radicale de l’existence qui est celle de la théologie. Le
développement scientifique qu’elle prend fournit pour sa part un exemple de la transparence
qui peut être celle de la problématique du Dasein humain. Mis en forme : Police :Italique

55
Cf. Karl Barth, Dogmatik, p. 228 et § 22, 3.
56
Par exemple, lorsque l’herméneutique de Gogarten part du fait que le « je » n’est en tout premier lieu
compréhensible qu’à partir du « tu », alors elle entre du même coup dans une opposition ontologique à
Heidegger qui ne peut pas être contournée par l’appel aux textes sacrés et à la foi. En effet, même s’il trouve la
« vérité » au sujet de l’être de l’homme seulement dans la foi, Gogarten enseigne ici quelque au sujet de l’être de
l’homme en général.

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