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Institut Saint Paul

De Philosophie et de Théologie

Harissa – Liban

L'ENIGME DE
MARIE DE MAGDELEINE

Mémoire
En vue de l’obtention d’une
Licence en Théologie

Préparée par: Sœur Lara Ibrahim


Sous le patronage de: Père Georges Khawam

2020
Institut Saint Paul
De Philosophie et de Théologie

Harissa – Liban

L'ENIGME DE
MARIE DE MAGDELEINE

Mémoire
En vue de l’obtention d’une
Licence en Théologie

Préparée par : Sœur Lara Ibrahim


Sous le patronage de : Père Georges Khawam

2020
Remerciements

Mes sincère reconnaissance à P. Georges Khawam, pour sa


patience, sa disponibilité et surtout ses judicieux conseils, qui
ont contribué à approfondi ma réflexion.

Je remercie de même tous mes frères et sœurs qui m’ont


apporté leur soutien moral et intellectuel tout au long de ma
démarche.
Sommaire
Remerciements.........................................................................................4
INTRODUCTION....................................................................................5
Premier Chapitre : IDENTIFICATION DE MARIE MAGDELEINE....7
1- Etymologie du nom.....................................................................................7
2- Marie Magdeleine selon les évangiles......................................................10
2-1- Tradition synoptique.........................................................................10
2-2- Tradition johannique.........................................................................12
3- L'état social et religieux de Marie Magdeleine.........................................14
4- Trois femmes du même nom Marie..........................................................15
4-1- Identification de la scène de l’onction..............................................15
4-2- Béthanie et/ou Naïn...........................................................................17
4-3- Opinions en faveur d’une seule Marie..............................................18
4-4- Opinions en faveur de 2 personnages homonymes...........................19
4-5- Jugement personnel sur l'identité de Marie Magdeleine...................20
5- Problématique de l'onction........................................................................21
5-1- Arguments en faveur d’un double événement..................................23
5-2- Arguments en faveur d’un seul événement.......................................23
5-3- Regards critiques sur l’épisode.........................................................24
Deuxième Chapitre : MARIE ET LE RESSUSCITÉ.............................26
1- Marie Madeleine à la tombe......................................................................26
1-1- La vie quotidienne des femmes.........................................................27
1-2- Toilettes mortuaires..........................................................................28
2- Les Anges..................................................................................................30
2-1- Remarques préliminaires..................................................................32
2-2- Les anges et Marie Madeleine :........................................................33
3- Jésus Ressuscité et Marie Madeleine........................................................36
4- Une étude de l’histoire de la rédaction du texte........................................38
4-1- Un aperçu général.............................................................................38
4-2- Le récit de l’apparition à la Madeleine.............................................39
CONCLUSION......................................................................................42
Bibliographie..........................................................................................46
INTRODUCTION

L'Etre Humain, pendant sa vie sur terre, passe par des moments heureux,
puis, d’autres fois, par des moments de malheur et d’insatisfaction. C’est
l’expérience de tout le monde, petit ou grand. Mais, aussitôt que cet être humain
se sent englouti, il commence à chercher des étincelles d’espoir, qui le
conduisent, vers la lumière, afin de regagner sa joie profonde. Il le fait, d’abord,
à l’intérieur de lui-même ; ensuite, dans son entourage. Nul ne peut vivre dans
la détresse, sans répit. Nul ne peut supporter, à l’infini, les contrariétés injustes
de la vie. Un jour viendra, un moment, dans lequel cet être échappera à la
détresse.
L’expérience de Marie Magdeleine offre, dans le Nouveau Testament, un
exemple frappant d’un cheminement profondément humain. Elle a commencé à
Magdala, a pu mettre de côté une petite fortune, a pris sur elle la responsabilité
de subventionner une petite famille et a, en surplus, embrassé la vie facile. Les
récits, que nous en donnent les Evangiles, nous portent à croire qu’elle n’avait
pas de bonne réputation, dans son entourage. En Galilée, elle a rencontré, un
jour, un certain juif, du nom de Jésus, dont une foule disait qu’il était maître en
Israël, à part égale avec les scribes, sinon davantage. Il leur était supérieur, en
connaissances bibliques. Depuis lors, sa vie a pris un autre tournant. Elle lui est
restée fidèle, jusqu’au dernier moment.
Les mêmes récits évangéliques, toutefois, hésitent sur la véritable identité
de cette femme. Tantôt, ils en parlent comme si d’une prostituée. Tantôt, ils
donnent l’impression que ce n’est pas la même personne que Marie de Béthanie.
Une confusion ? Une ignorance ? Ou une indécision ? Pourtant, cette figure
semble occuper une place respectueuse, au sein du collège des Apôtres. Les
textes rendent l’écho de cette impression. La patristique, aussi, lui a fait
honneur, en la citant souvent comme exemple de conversion et de pénitence.
C’est plus que suffisant pour chercher à la connaître davantage, cette femme.
Mon intérêt à Marie Madeleine a commencé, lorsque j’avais pris à ma
charge de consacrer un temps à élaborer un travail écrit, exigé des participants
au cours donné, à l’Institut Saint Paul, dans le cadre de l’étude de l’évangile de
Saint Jean. J’avais moi-même choisi le sujet, poussée par un vague désir de
piocher un peu plus, dans les textes. Je ressentais en moi que j’allais découvrir
de nouvelles vérités spirituelles et théologiques. Plus tard, cette étude est
devenue, pour moi, bien plus qu’un simple devoir à accomplir. De plus, durant
les cours d’exégèse biblique, je me sentais éblouie par la méthode de
l’interprétation des textes, surtout quand l’étude des mots et des verbes battait
son plein, en dévoilant les secrets de la langue grecque, qui nous transférait à de
nouveaux horizons de l’écriture. J’ai dû, ainsi, choisir que ma thèse soit dans
cette même ligne théologique et exégétique.
La question primordiale, et fondamentale, portait sur l’identité de Marie
Madeleine. Qui était-elle, selon les auteurs sacrés ? Et qu’est-ce qu’elle était ?
Ce n’est pas tant la curiosité que davantage le besoin de comprendre le
privilège, qui lui a été réservé par le Ressuscité, qui exigeaient une recherche
sur la figure de cette Marie, tout au début. Que cherchait-t-elle ? A quoi
s’attendait-elle à voir, une fois s’étant rendue au tombeau? Etait-elle vraiment
seule, le jour où elle avait rencontré le Ressuscité ? Voilà le second point
d’intérêt, auquel je me suis livrée, pour approfondir la recherche. Je voulais, de
fait, savoir si c’était un attachement de pur et simple sentiment humain, qui
avait conduit les pas de cette Marie, vers le tombeau, ou bien s’agissait-il, dans
son cas, d’un attachement fait de foi et de confiance dans le Maître.
De nouvelles questions surgirent soudain, en cours de recherche, et
mirent pour moi des jalons solides, qui illuminèrent le chemin du travail:
Pourquoi les anges posèrent-ils, par exemple, à Marie la même question que
celle de Jésus? Pourquoi l’hésitation du texte, quand il note l’embarras de
Marie, devant celui qu’elle pensait être le jardinier ? Puis, est-ce que cette
image du jardinier vint réellement à la tête de Marie ? Ne serait-il pas encore
possible que l’Evangéliste l’ait lui-même ciselée, dans une visée quelconque ?
C’est que l’auteur du quatrième Evangile ne manque pas de le faire souvent,
tout au long de son Evangile. Nous avons des exemples dans les noces de Cana :
le maître du repas représente la personne de Dieu.
Le travail du mémoire se trouve ainsi réparti, comme il résulte clair, sur
deux chapitres : au premier chapitre, l’identité de Marie dite la Madeleine
occupe le centre d’intérêt principal. L’examen a été conduit, en fonction du
nombre des personnes, appelées Marie par les documents transmis, du milieu
socioreligieux régnant, en Palestine, et des localités possibles de provenance, à
savoir Béthanie, Magdala ou Naïn. Au second chapitre, la question de la visite
de Marie, tôt le matin, au sépulcre a été envisagé. Toute la scène de l’apparition,
dont elle a été objet, a été, par le fait même, soumise à l’étude minutieuse.
Sans l’aide de nombreuses personnes, ce travail n’aura pas vu le jour. Il
est le résultat de lectures, de consultations, de révisions et de maintes
corrections. Je tiens à remercier, pour cela, toutes celles _ et tous ceux _ qui
m’ont assuré l’appui nécessaire à l’achèvement de ce mémoire.
Premier Chapitre : IDENTIFICATION DE MARIE
MAGDELEINE

Depuis plusieurs siècles, la question de Marie Magdeleine pose un débat :


sa personnalité, sa renommée, comme une femme disciple de Jésus, et comme
porteuse de la Bonne Nouvelle de la Résurrection, mais, surtout, la place,
qu’elle a occupée, au sein de la première communauté chrétienne. Plusieurs
histoires ont été tramées, à propos de sa figure; plusieurs questions ont été aussi
posées, au sujet de son identité ambigüe, souvent assez confondue, chez les
quatre évangélistes.
Jean compose, par exemple, un récit entier, pour nous raconter le rôle
important joué par cette femme, et le chemin qu’elle a fait, dans les sillons de
Jésus-Christ : elle le soutenait, au niveau financier (Lc 8/3); elle était là
présente, au pied de la croix (Jn 19/25, Mt 27/56, Mc 15/40, Lc 23/49) et,
transgressant les coutumes, elle était allée seule au tombeau, là où le Seigneur
lui était apparu, et lui avait enjoint d’aller annoncer aux disciples Sa
Résurrection, qu’Il avait déjà, au préalable, promise (Mt 20/17-19, Mc 10/32-
34, Lc 18/31-33, Mt 17/22-23…). Elle est devenue, ainsi, le premier témoin de
la foi pascale.
Dans les paragraphes suivants, nous mettrons en relief la figure de cette
femme, appelée Marie, dans les textes, et surnommée Magdeleine, selon
certains récits évangéliques.

1- Etymologie du nom
Pour commencer, nous allons étudier l’étymologie du nom « Marie
Magdeleine ». Magdala est un dérivé toponymique de « migdal », en hébreu,
terme désignant une tour en pierres. Dans les textes, cependant, le nom
« Marie » apparaît, tantôt dans sa forme grecque, comme c’est le cas, par
exemple, dans Mt 27/56 (Lc 8/ 2 ; Jn 19/25), tantôt, dans sa forme araméenne
« Mariam » (Mt 27/61; Mc 16/1.9 ; Lc 8/2), utilisée, en arabe, à la suite du
Coran1. Selon Hitchcock Bible Names2, publié vers la fin du 19ème siècle, le
nom de Marie signifie « rébellion ». On le trouve assez fréquemment utilisé par
1
، ‫ القرآن‬.19 ،‫سورة مرمي‬
les auteurs des Nouveaux Ecrits, mis en circulation, dans la seconde moitié du
1er siècle, après Jésus Christ. Parallèlement, le nom de Marie est bien connu
aussi par les auteurs des Anciens Ecrits. Il apparaît dans nombre de livres.
Toutefois, la Septante préfère en donner la forme araméenne, toutes les fois
qu’elle mentionne le nom.
Ceci dit, il reste un nôtre devoir de nous enquérir sur cette figure, un peu
énigmatique, qui apparaît accompagner de près le trajet de Jésus, et qui occupe,
de fait, une place considérable, dans sa suite. Deux hypothèses se présentent, à
ce propos: cette femme serait très probablement originaire d’un village de la
Galilée, connu par son nom araméen de Magdala (hébreu : migdal) et situé non
loin du Lac de Tibériade, vers le bord nord-ouest de la rive. Marie, si ceci se
vérifierait, aurait fait membre, par suite, d’un groupe de femmes, toutes
galiléennes (Mc 15/ 40-41 ; Lc 23/49), qui auraient suivi Jésus, déjà depuis le
début de son ministère public, en terre de Galilée. Pour d’autres, Marie aurait
été surnommée par Jésus Magdeleine, tout comme Simon, auquel Jésus donna
le nom de Pierre (Mc 3/16), pour désigner qu’elle est une femme forte comme
une tour. Sans vouloir discuter ici la plausibilité de la seconde proposition, je
me suffis à dire que les femmes du Nouveau Testament sont souvent
mentionnées, en relation à leur famille (époux ou enfants), mais jamais en
rapport à un surnom.
A l’appui de la 1ère hypothèse, nous avons les excavations archéologiques,
conduites récemment, en terre sainte, aux années 2006 et 2018 ; elles mirent au
jour une implantation d’habitats, avec une synagogue et des restes d’une tour.
Le lieu resta fréquenté jusqu’au 3ème siècle chrétien3, paraît-il. La Madeleine
serait, en l’occurrence, un sobriquet adjoint à une des Maries, qui, elles,
pouvaient aisément être identifiées, dans l’entourage de Jésus, parce que
probablement des familières.
« Ancient History Encyclopedia »4 mentionne que la ville Magdala
Tarichaea, fut fondée par Hérode Antipas, pour être la capitale de la Galilée.
Ces mêmes informations pourront être collectées, dans les études de la station

2
Rowell Deight Hitchcock, Hitchcock Bible Names Dictionary,ed. By Derek, shaver, no
printing place, 1800
3
Pour une étude exhaustive, consulter le récent ouvrage de : Cf. Baukham, Richard,
Magdala of Galilee: A Jewish City in the Hellenistic and Roman Period, Baylor University
Press, Waco (Texas, USA), 2018.
4
Cf. Garza-DÃazB, Andrea, The Archaeological Excavations at Magdala,
www.ancient.eu/article/1219/the-archaeological-excavations-at-magdala, April 19, 201,
consulté le 4 février 2020.
BBC5. Tarichaea, selon ces études, signifierait « des poissons salés ». Devenu
aussitôt un toponyme, le mot servit ultérieurement à identifier de quelle tour :
« Magdala » on parlait, ou encore à accentuer fièrement peut-être la floraison de
la vie sociale et économique de la ville, par suite du marché des « poissons
salés », lancé avec de grands succès. Si pareille conjecture résulterait
vraisemblable, Marie de Magdala se serait distinguée alors des autres Marie,
provenant de Nazareth, en raison de sa provenance.
Joan E. Taylor6, de sa part, suggère que la ville de Magdala n’est pas
mentionnée une seule fois, dans le Nouveau Testament. Elle affirme qu’une
certaine ville, s’éloignant de 5 km, au nord de Tibériade, tout juste précisément
au nord du mont Arbil, était couramment appelée Tarichaea. Pourtant, selon la
littérature rabbinique, un village appelé Migdal Nuniya (« Tour des poissons »),
n’ayant aucun lien avec Tarichaea, pourrait, lui, se confondre plus
vraisemblablement avec Magdala. Il est situé, au sud du mont Arbil, à environ
un kilomètre et demi au nord de Tibériade. Ce village était connu par son nom
de Magdala, durant l’époque byzantine. Toutefois, durant l’époque romaine, le
nom fut changé en Magadan (Mt 15/39). Avec les pèlerinages byzantins, le nom
de Magadan est devenu Magdala, même dans les manuscrits ultérieurs du
Nouveau Testament.
Néanmoins, la tradition chrétienne propose que le nom de Marie
Magdeleine7 est associé avec une ancienne ville de Galilée citée dans le
Talmud, sous les noms hébreux Migdal Zab'ayya, ou Migdal.
Toujours en est-il que, suivant la fantaisie des savants, et sous le couvert
de l’essai académique, la signification du nom de Marie devrait se définir, en
relation à un dérivé de l’ancien égyptien : Mery, Meryt. Le mot signifierait
« chérie, bien-aimée », soit la plus appropriée d’une fille unique8. Saint Jérôme
écrit, vers 390, à la suite d'Eusèbe de Césarée, que le nom de Marie référerait
davantage à un mot, en corrélation certaine avec la « goutte de la mer » (stilla

5
Cf. Mary Magdalene, www.bbc.co.uk/religion/religions/christianity/history/marymagdalene.shtml,
mis à jour le 20 juillet 2011, consulté le 3 décembre 2019.
6
Cf. Taylor, Joan E., Missing Magdala and the name of Mary ‘Magdalene’,
www.tandfonline.com/doi/abs/10.1179/0031032814Z.000000000110, 12 septembre 2014,
consulté le 14 février 2020.
7
Cf. Magdala (Israël), https://fr.wikipedia.org/wiki/Magdala_(Isra%C3%ABl), 30 décembre
2011, mi à jour le 3 décembre 2019, consulté le 1er janvier 2020.
8
Cf. Miriam (given name), https://en.wikipedia.org/wiki/Miriam_(given_name), 9 juillet
2007, mis à jour le 2 juin 2020, consulté le 2 mars 2020.
maris en latin), de l'hébreu ‫ מר‬mar « goutte » (Is 40/15) et ‫ ים‬yam « mer ». Cette
traduction a été rendue, par la suite, stella maris (« étoile de la mer »)9.
Cependant, le Talmud Babylonien connaît deux Magdala : Magdala
Gadar, à l'est, et Magdala Nunayya/Nunayah/Nunya/nounaya; Magdala des
poissonniers. Selon certains chercheurs archéologistes, il s’agirait de la même
Tarichae. Les ruines d’une tour, relativement récentes, que l’on y a découvertes
indiquent que Medjdel gardait, autrefois, l’entrée sud de la plaine de
Gennésareth. Medjdel et Magdala signifient « Tour »; Tandis que le Talmud de
Jérusalem connaît Migdal Seb'iya/Sebayah la « tour des teinturiers », que la
tradition a identifiée avec Magdala.
A chercher quelque repérage, chez les Evangélistes, au sujet de cette
localité de Magdala, c’est Matthieu seul qui nous vient en aide directe, en
parlant de Magadân (Mt 15/39). Selon quelques manuscrits plus récents, le nom
de « Magdala » apparaît, à la place de « Magadân ». Marc (8/10) parle, par
contre, du territoire10 de « Dalmanoutha », qui, malgré l’absurdité du nom11,
pourrait évoquer la région de Magdala, selon un nombre d’exégètes.
Nous concluons, finalement, que le nom de Marie Magdeleine semble
plutôt désigner une référence d’identification toponymique qu’un surnom,
imparti par Jésus. Quelque divergentes soient les interprétations données au mot
de Magdala, elles sont toutes, cependant, convenues qu’il s’agit d’une localité.
Marie venait de là, tout comme Nathanaël provenait de Cana (Jn 21/2) et que
Philippe était originaire de Bethsaïda (Jn 1/44).
Après avoir étudié l’étymologie du nom de « Marie Magdeleine », nous
allons, par la suite, étudier sa présence dans les évangiles. Qui est cette femme,
en fait ?

2- Marie Magdeleine selon les évangiles


C’est dans l’unité littéraire de la Passion, en particulier, que Marie
Magdeleine entre en scène de manière flagrante ; sa mention est d’ordre
sporadique, dans les autres unités. Cet intérêt littéraire à la personne, dans les
récits de l’évangile, ne s’explique qu’en rapport à la centralité narrative,
occupée par la figure de Jésus. L’objectif des auteurs sacrés montre qu’ils ont
9
Cf. Magdala (Israël), https://fr.wikipedia.org/wiki/Magdala_(Isra%C3%ABl), 30 décembre
2011, mi à jour le 3 décembre 2019, consulté le 1er janvier 2020.
10
Pour certains, c’est plutôt « un district », « une région » que vraiment un territoire. Cf.
Bruce Terry, Student’s Guide To New Testament Critical Variants, Ohio Valley University,
Ohio, 1995, ad locum.
11
Cf. Idem. Etymologie chaldéenne. Signification : récipient, bassin.
intérêt à nous relater ce qui concerne, de manière exclusive, l’événement Jésus
Christ.

2-1- Tradition synoptique


Les évangiles synoptiques signalent que Marie Magdeleine est
l’une des femmes, qui avaient assisté à la Passion de Jésus, à l’ensevelissement
et qui s’étaient rendues au tombeau, le premier jour de la semaine, soit le
dimanche, avec des aromates :
- Mc 15/40-41 : « Il y avait aussi des femmes, qui regardaient à
distance, entre autres Marie Magdeleine, Marie mère de Jacques
le petit et de Joset, et Salomé, qui le suivaient et le servaient,
lorsqu'il était en Galilée; beaucoup d'autres encore, qui étaient
montées avec lui à Jérusalem ».
- Mc 16/1 : « Quand le sabbat fut passé, Marie de Magdeleine,
Marie, mère de Jacques et Salomé achetèrent des aromates pour
aller oindre le corps12».
- Mc 16/9-11 : « Ressuscité, le matin, le premier jour de la semaine,
il apparut d'abord à Marie Magdeleine, dont il avait chassé sept
démons. Celle-ci alla le rapporter13 à ceux qui avaient été ses
compagnons et qui étaient dans le deuil et les larmes. Et ceux-là,
l'entendant dire qu'il vivait et qu'elle l'avait vu, ne la crurent
pas»14.
- Lc 8/1-3 : « Et il advint ensuite qu'il cheminait, à travers villes et
villages, prêchant et annonçant la Bonne Nouvelle du Royaume de
Dieu. Les Douze étaient avec lui, ainsi que quelques femmes, qui
avaient été guéries d'esprits mauvais et de maladies: Marie,
appelée la Magdeleine, de laquelle étaient sortis sept démons,
Jeanne, femme de Chouza, intendant d'Hérode, Suzanne et
plusieurs autres, qui les15 assistaient de leurs biens ».
12
Les traducteurs de la Bible de Jérusalem ont rendu par « le corps » ce que le texte grec a
littéralement fixé comme « lui » : « … pour l’oindre ». La tentative est de nature à rendre
plus intelligible l’ambiguïté du grec.
13
Le texte grec lit : « Celle-ci, étant partie, mit au courant ceux qui étaient avec lui, et qui se
lamentaient et pleuraient».
14
Ces deux versets empruntent à Jean le récit de l’apparition du Ressuscité, d’abord, à Marie
Madeleine, et à Luc le détail la concernant, en personne et le fait de l’incrédulité des onze.
Présumer le contraire a contre lui la multiplicité des témoins manuscrits.
15
Le pronom « les » réfère décidément au groupe des douze, qui accompagnaient Jésus. Le
cadre, ainsi conçu, correspond mal à la situation sociale, si même il ne jette de l’ombre,
- Lc 23/49 : « Tous ses amis se tenaient à distance, ainsi que les
femmes, qui l'accompagnaient depuis la Galilée, et qui regardaient
cela ».
- Lc 24/10 : « C'étaient Marie de Magdeleine, Anne et Marie, mère
de Jacques. Les autres femmes, qui étaient avec elles, le dirent
aussi aux apôtres».
- Mt 28/1 : « Après le jour du sabbat, comme le premier jour de la
semaine commençait à poindre, Marie Magdeleine et l'autre Marie
vinrent visiter le sépulcre».

Mathieu, sans préciser de quelle Marie il s’agit, lors de la visite


matinale au tombeau, ajoute au nom de Marie Magdeleine une escorte d’autres
femmes, dont au moins une, qui s’appelle Marie. Selon la double tradition Marc
(16/1) et Luc (24/10), il s’agit de la mère de Jacques. Marc précise davantage,
quand il ajoute que c’est la mère de «Jacques le petit, et de Joset » (15/40).
En outre, la tradition synoptique est unanime à nommer Marie
Magdeleine, comme faisant membre du groupe des femmes, qui ont témoigné
les premières à la Résurrection. Elle se trouvait avec elles, quand Jésus fut
suspendu sur la croix. Tout comme elles, aussi, elle a aperçu l’endroit, où a eu
lieu l’ensevelissement du mort. Puis, ensemble avec d’autres femmes, Marie
Magdeleine s’était rendue de bonne heure au tombeau, pour parachever une
coutume juive, de célébrer le deuil16, au pied de la sépulture. Elle avait suivi
Jésus, en compagnie d’autres femmes, depuis la Galilée. Les renseignements
recueillis par les Synoptiques, à son sujet, font état non seulement de son rang
comme disciple de la première heure, mais aussi de la place distinguée, qu’elle
a occupée, au sein du groupe préliminaire des disciples. Pour la nommer
toujours la première, en tête de liste, où les synoptiques parlent des femmes
adeptes du collège, ces auteurs sacrés exhibent sans hésitation leur haute estime
à son égard, et lui rendent ainsi hommage.

autour du mouvement piloté de la sorte par Jésus. Un seul manuscrit (1010), datant du 12 ème
siècle, fait des femmes le point de référence : les femmes pourvoyaient, selon cette lecture, à
leurs propres besoins, en tenant compagnie au groupe apostolique, présidé par Jésus. Un autre
ensemble d’onciaux présente un pronom personnel, à la 3ème personne du singulier. Le groupe
des femmes, qui suivaient Jésus et les autres, dépensaient de leur bien pour le soutenir. Il
n’est point indifférent de faire le choix entre ces diverses variantes du pronom personnel.
( the Greek New testament third edition united Bible societies 1980 p XIX).
16
Pour une bonne information, voir : Cf. de Vaux, Roland, Les Institutions de l’Ancien
Testament, vol. I, Paris, Cerf, 1989, pp. 93-100.
2-2- Tradition johannique
Quant à la tradition johannique, il n’est pas du tout difficile de
noter, au sujet de Marie Madeleine, quelques indices singuliers, rapportés
vraisemblablement, à titre d’une ultérieure attention, de la part de cette tradition,
à cette figure féminine. Seul Jean, par exemple, parmi les évangélistes, nous
apprend le nom du mari d’une certaine Marie, mère de Jacques: « Or, près de la
croix de Jésus, se tenaient sa mère et la sœur de sa mère, Marie, femme de
Clopas,…» (Jn 19/25). L’information n’est pas à minimiser, si l’on veut
s’enquérir davantage, au sujet du groupe des femmes, qui accompagnaient
Jésus. Celles-ci se constituaient spécialement de parentes 17 de Marie, la mère de
Jésus, ainsi que de partisanes, telles que, entre autres, Marie de Magdala.
Jean seul dédie aussi tout un récit, pour commémorer le nom de
cette dernière. Cette tradition semble faire écho de la popularité, qu’a pu
acquérir Marie Magdeleine. La vénération rendue par cette tradition est double :
Marie de Magdala est singulièrement favorisée par Jésus. Elle vit la première le
Ressuscité ; et elle reçut en consigne son ordre d’annoncer aux siens la nouvelle
de sa Résurrection. Au plan de la foi postpascale, Marie de Magdala passe avant
les autres compagnons de Jésus, selon Jean. En l’isolant des autres myrophores,
à la venue au tombeau, la tradition du quatrième Evangile fait accaparer par
Marie Magdeleine le privilège de voir et de croire, qui jettera les fondements de
la mission apostolique. Ils témoigneront, en fait, à la Résurrection de Jésus, sur
la base d’avoir vu et cru.
Ceci dit, un problème fondamental surgit, si nous nous tenons aux
récits des quatre évangiles : Est-ce que cette fameuse figure de Marie Madeleine
se confondrait-elle avec celle de la femme pécheresse, dont Mc 14/3-9, suivi de
Mt 26/6-13 et de Lc 7/36-50, puis Jn 8/2-11 racontent l’oignement avec de
l’huile ? Lc 8/1-3 ne laisse aucun doute, sur ce point ! Il en fait nommément
mention.
D’aucuns, aussi, ont fait noter que Marie, sœur de Marthe et de
Lazare, installés à Béthanie18, ne serait-elle pas elle-même Marie de Magdala ?
Il n’est pas aisé de le confirmer, faute de lacunes, autour de l’installation à
Béthanie de cette même famille, ainsi qu’autour de leur origine galiléenne ! Il
17
Le terme « sœur », en hébreu, tout comme son similaire « frère », comporte une vaste
gamme d’équivalents, dont un parent. Cf. p. ex., Dt. 27/22 ; Nb 6/7.
18
A souligner que l’onction de Béthanie, rapportée unanimement par les quatre Evangélistes,
a eu lieu dans la localité, habitée par Lazare et ses deux sœurs, dont une s’appelle Marie.
Celle-ci ne voulait pas, en tout cas, abandonner Jésus seul. Serait-elle Marie, appelée de
Magdala ?!
est imprudent de compter avec la seule similarité onomastique, pour trancher
une identification.

3- L'état social et religieux de Marie Magdeleine


Le nom de Marie Magdeleine vient du village Magdala. Il nous montre,
tout d’abord, qu’elle est une juive galiléenne, car ce village, bien que situé tout
près de la Décapole, est habité, cependant, majoritairement par des juifs 19.
Ensuite, Cette femme jouit d’une renommée telle, dans la région, où elle vit,
qu’elle pouvait nouer des rapports avec les femmes des parages. Marie nous est,
de fait, présentée comme étant l’une des femmes, qui accompagnaient Jésus, et
qui le servaient, selon Luc 8/1-3, tout en sachant qu’elle provenait d’une contrée
voisine.
De plus, Marie Magdeleine est très vraisemblablement riche, vu le fait
qu’elle accompagnait Jésus et le servait, de concert avec d’autres femmes,
celles-ci probablement voisines à lui. Elle devrait avoir mis de côté une petite
fortune, afin de se consacrer à suivre Jésus.
En outre, quelqu’un intéressé à l’économie ne pourrait pas s’empêcher de
calculer mentalement les dépenses, faites pour acheter de l’aromate, dans
l’objectif d’embaumer le corps de Jésus, lors de sa mort. Il s’agit là d’un prix
relativement élevé. L’on penserait à quelque chose comme 300 deniers, si l’on
fait l’équivalent de nos jours. Une pareille somme vaudrait bien l’équivalent de
300 journées de travail d’un ouvrier. Mais si Marie, dont nous parlons, était
elle-même la femme pécheresse, nous devrions ajouter son grand repentir,
ressenti à la rencontre du Maître, la munificence de son âme et la pénible
décision prise de couper avec la vie passée.
Par ailleurs, l’on ne peut pas soupçonner l’enthousiasme religieux, qui
poussait un groupe de femmes à se déplacer continuellement, en tenant
compagnie à Jésus et à ses adeptes, eux aussi de fervents enthousiastes
d’aspirations eschatologiques. A l’en croire la tradition des écrits apocryphes,
qui rendent hommage à cette personnalité, en lui assignant un évangile 20, Marie

19
Cf. Hureaux, Roland, Jésus et Marie-Madeleine, ch 3, p. 49-64, Edition Perrin, 2006.
Portrait de Marie Madeleine http://www.mariemadeleine.fr/wp-
content/uploads/2018/11/Portrait_Hureaux.pdf, affiché sans date, consulté le 12 mars 2020.
20
Selon la présomption des spécialistes, la date de rédaction de cet Evangile remonte au 2 ème
siècle. Pour une documentation récente, voir : Cf. Simonelli, Cristina, An Apostle Between
Spirituality And Conflict  : The Apocryphal Tradition, in Perroni Marinelle & Cristina
Simonelli, Mary of Magdala : Revisiting The Sources (Original Title : Maria de Magdala,
une genealogia apostolica), tr. Demetrio Yocum, New York, Paulist Press, 2019.
Madeleine aurait vite gagné une réputation « hagiographique », dans les
milieux du christianisme naissant.

4- Trois femmes du même nom Marie


Il est à noter que c’est davantage la curiosité des générations, qui ont reçu
les récits des Evangiles, qui les a poussées à vouloir s’informer sur l’identité des
personnages de cette époque « historique » des événements salvifiques, que leur
zèle évangélique, promoteur, en principe, de toute bonne intention, concernant
le message de la Bonne Nouvelle. Les gens de la science, en effet, sont attirés
beaucoup plus par un savoir critique que par un esprit de crédulité,
contrairement aux gens de la foi, qui, eux, sont mûs plus par le fait de croire que
par le désir de savoir.

4-1- Identification de la scène de l’onction


Nous avons dit plus haut que les évangélistes considèrent que
Marie Magdeleine est l’une des femmes célèbres, qui suivirent Jésus. Mais est-
ce possible qu’elle soit la pécheresse mentionnée par Luc? Pour étudier cette
hypothèse, nous verrons, tout d’abord, les récits évangéliques, où la pécheresse
a été introduite en scène, pour analyser, dans un second temps, la possibilité
d’établir une relation entre cette dernière et Marie Magdeleine.
- Lc 7/ 36-50: « Un Pharisien l'invita à manger avec lui… Et voici
une femme, qui dans la ville était une pécheresse… elle avait
apporté un vase de parfum. Et se plaçant par derrière, à ses pieds,
tout en pleurs, elle se mit à lui arroser les pieds de ses larmes; et
elle les essuyait avec ses cheveux, les couvrait de baisers, les
oignait de parfum...Mais, prenant la parole, Jésus lui dit: "Simon,
j'ai quelque chose à te dire"… »
- Mt 26/6-7: « Comme Jésus se trouvait à Béthanie, chez Simon le
lépreux, une femme s'approcha de lui, avec un flacon d'albâtre
contenant un parfum très précieux, et elle le versa sur sa tête,
tandis qu'il était à table. »
- Jn 11/1-2: « Il y avait un malade, Lazare, de Béthanie, le village de
Marie et de sa sœur Marthe. Marie était celle qui oignit le
Seigneur de parfum, et lui essuya les pieds avec ses cheveux;
c'était son frère Lazare qui était malade.»
- Jn 12/1-3: « Six jours avant la Pâque, Jésus vint à Béthanie, où
était Lazare… On lui fit là un repas... Lazare était l'un des
convives. Alors Marie, prenant une livre d'un parfum de nard pur,
de grand prix, oignit les pieds de Jésus et les essuya avec ses
cheveux; et la maison s'emplit de la senteur du parfum. »
- Mc 14/3 et 9: « Comme il se trouvait à Béthanie, chez Simon le
lépreux, alors qu'il était à table, une femme vint, avec un flacon
d'albâtre contenant un nard pur de grand prix. Brisant le flacon,
elle le lui versa sur la tête ».

Ces versets nous permettent de faire la comparaison entre les quatre


évangélistes, à propos de l’éventuelle analogie entre la pécheresse et Marie de
Magdala. Nous remarquons que Luc seul, de prime abord, évoque la figure de la
femme pécheresse, sans même signaler son nom, ni le nom de la ville, où la
scène de l’onction eut lieu. Cependant, en Lc 7/11 : « Et il advint ensuite qu'il
se rendit dans une ville appelée Naïn », Jésus est à Naïn. Il l’est toujours, en
principe, car Luc ne dit quoi que ce soit, sur un départ de Jésus, loin de Naïn. Ce
n’est que dans les versets suivants, et précisément en Lc 8/1, que l’auteur écrit :
« Et il advint ensuite qu'il cheminait à travers villes et villages, prêchant et
annonçant la Bonne Nouvelle du Royaume de Dieu ». La scène, de suite, de
l’onction, dont parle Luc, où une pécheresse se serait approchée de Jésus, alors
qu’il se trouvait à table, dans la maison d’un pharisien, dans le récit, a eu lieu,
avec une grande probabilité, à Naïn. La version des autres Evangélistes situe
l’événement à Béthanie.
Jean, ensuite, quand il soulève la question de Béthanie, en parfaite
harmonie avec les récits de Mathieu et de Marc, et la fameuse histoire de
l’onction, qui a eu lieu là-bas, donne le nom de la femme, qui procéda à la
manœuvre d’embaumer le corps de Jésus21. Il s’agit de Marie, sœur de Lazare et
de Marthe. Sa version laisse, toutefois, à l’ombre le nom de son hôte, en
désaccord, sur ce détail, avec la double tradition de Mathieu-Marc. L’hôte ne
pourrait d’aucune façon être quelqu’un de la famille de Lazare, puisque celui-ci
figure parmi les convives, comme le signale Jean. Quant à la circonstance de
l’invitation, Jean fait de la résurrection de Lazare une occasion. L’hôte de Jésus,
en l’occurrence, serait quelqu’un de bien placé, à Béthanie. Il a pris le devant,
21
Cf. Boismard, M.E., Lamouille, A., avec la collaboration de Rocher, G., Synopse des
quatre évangiles : L’Evangile de Jean, t.3, Cerf, Paris, 1977, pp. 459-466.
pour honorer l’exploit de Jésus, comme c’est le cas, dans nombreux villages
arabes, en orient22.

22
(cf Lc 14/16).
4-2- Béthanie et/ou Naïn
Béthanie23 est une ville de la Judée, sise près de Jérusalem, tandis
que Naïn24 est une ville de la Galilée. Cela nous conduit à suggérer que
l’onction de la pécheresse, chez Luc, peut être un épisode différent de celui de
l’onction mentionnée par Matthieu-Marc-Jean, qui a eu lieu, comme à peine
signalé, à Béthanie. Si l’on présume que Luc ait omis volontiers de citer le nom
de Naïn, les autres détails de son propre récit invitent à croire qu’il rapporte,
néanmoins, le même événement que Mathieu-Marc-Jean. Et l’on n’aura plus,
alors, de problème, pour rendre compte d’une tripartite confusion des noms de
Marie : la pécheresse est elle-même Marie. Mais, laquelle ? Celle de Magdala,
ou celle qui est la sœur de Lazare ? On aura, tout simplement, le devoir, donc,
de rendre compte, à ce moment-là, de la détermination, qui a porté Luc à
désigner de « pécheresse » la femme. Rappelons que Luc omet aussi le nom de
la femme en cause25.
Un autre fait est important. Mathieu-Marc est aussitôt rejoint par
Luc, à nouveau, en rapportant l’événement : le dernier dénonce ouvertement
l’identité de l’hôte, qui a reçu Jésus à table. Il s’appelle Simon. Il est pharisien,
pour Luc, alors que pour Mathieu-Marc, c’est un lépreux. Il est entrevu sous le
manteau religieux par Luc ; tandis que Mathieu-Marc le voient, sous le voile
d’une infirmité : la lèpre. Jean est tacite, là-dessus. Il donne, cependant, un
cadre temporel au festin organisé : « six jours avant la fête de Pâques », et
précise que Lazare, ressuscité par Jésus, il y a à peine une semaine, était invité
aussi. Ses deux sœurs, devrait-on penser, de même.
Mais à quoi sert de rappeler à l’attention tous ces détails, souvent
inconciliables, dès qu’il s’agit de réfléchir sur l’endroit de l’événement ? La
réponse est la suivante : l’historique est bien documenté ; il a été, tout de même
mis à exploitation « évangélique », par la multiple tradition kérygmatique. Le
fait, en l’occurrence, que celle de Luc, à l’encontre des trois autres, transpose
l’épisode de l’onction, pour l’insérer dans la série des événements salvifiques,
loin de sa temporalité historique, attestée conjointement par la triple tradition
(Mt-Mc-Jn), montre que la tradition lucanienne s’est occupée substantiellement

23
« Béthanie », https://fr.wikipedia.org/wiki/B%C3%A9thanie, 20 juillet 2006, modifié le 6
janvier 2020, consulté le 3 février 2020
24
« Naïn », https://fr.wikipedia.org/wiki/Nain_(Iran), 8 avril 2006, modifié le 7 mars 2020,
consulté le 15 mars 2020
25
C’est une caractéristique du style de Luc. Léon-Dufour parle, à ce sujet, de « délicatesse de
Luc », cf, Léon-Dufour, Xavier, L’évangile de Luc, Introduction à la Bible, t.2, Paris,
Desclée & Cie, 1959, p. 249.
du parcours eschatologique de la foi en Jésus. Simon, l’hôte de Jésus, selon
cette tradition, est « pharisien ». Marie est « pécheresse ». L’épisode est plongé
dans une activité féconde de Jésus (Lc 8/1). Simon le pharisien, la femme
pécheresse et la gent, tous se convertissent, rien qu’à la rencontre de Jésus. En
contrepartie, les autres traditions (Mt-Mc-Jn) ont « christologiquement » investi
l’événement de l’onction, pour ainsi dire. Mt-Mc, en le reliant à l’imminente
mise à mort de Jésus (cf Mt 26/12 ; Mc 14/8), tandis que Jean, en le reliant à la
résurrection de Lazare.
Béthanie, étant le lieu logement de ce dernier, a ainsi le pas sur
Naïn, du point de vue « historique ».

4-3- Opinions en faveur d’une seule Marie


Certaines études affirment que Marie Magdeleine est elle-même la
pécheresse de Luc, et Marie de Béthanie, explicitement mentionnée dans Jean.
Le premier, paraît-il, à avoir mis en avant l’idée de l’identification des trois
femmes en une seule, serait St. Augustin (4-5s.). Les homélies de Grégoire le
Grand, pape (VI s.), suivent, dans l’histoire de cette même exégèse. Il fut
influent, par sa position, voire même déterminent, dans l’histoire du
christianisme26.
André Feuillet27, parmi les modernes, met en avant de petits
indices, qui rendent convaincante l’idée qu’il s’agit d’un même et seul
personnage. Il argumente, de la sorte. Je le cite à la lettre :
Comme 1er indice, il dit : "il y a trois Marie célèbres, dans la
communauté chrétienne primitive, Marie mère de Jésus, Marie Magdeleine,
Marie de Clopas. Si Marie Magdeleine n’est pas Marie de Béthanie, il y aura
quatre Marie célèbres, dans la communauté chrétienne primitive. L’appellation
« l’autre Marie » (Mt 28/1) permet d’identifier cette dernière, à coup sûr. Ce
n’aurait pas été le cas, si Marie de Béthanie était une autre que Marie
Magdeleine. Il y aurait eu ainsi une quatrième Marie célèbre dans l’Église
primitive ; il y aurait, dans ce cas-là, ambiguïté à dire «l’autre Marie», et il

26
Watbled, Jean-Philippe, Marie-Madeleine et les autres : les premières femmes du
christianisme. Travaux & documents, Université de La Réunion, Faculté des lettres et des
sciences humaines, 2010, pp.205–218. https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-
00906885/document, 31 octobre 2018, consulté le 2 mars 2020.
27
Feuillet, Abdré, Les deux onctions faites sur Jésus, et Marie-Madeleine, (Retranscription
de l’article « Revue Thomiste » LXXV – 1975 p 358-394), Contribution à l'étude des rapports
entre les Synoptiques et le quatrième évangile, http://www.mariemadeleine.fr/wp-
content/uploads/2018/11/Deux_onctions.pdf, consulté le 10 novembre 2019.
faudrait donc préciser. L’argument est assez important, si on songe que les
noms ne sont pas donnés au hasard, dans l’évangile, mais destinés à accréditer
qu’il s’agit d’un témoignage oculaire."
Comme 2ème indice, cet exégète français affirme: « Marie
Magdeleine vient oindre Jésus, mais le tombeau est vide. Béthanie est un
prélude à cette onction. Jésus dit : « Laisse-là garder ce parfum pour le jour de
ma sépulture».
Quant au 3ème indice, il ajoute: Puisque Marie Magdeleine est l’une
des femmes, qui suivaient et servaient Jésus, Judas dit : « cela (le flacon de
parfum) pouvait être vendu bien cher et donné à des pauvres », pour en tirer
profit.
Plusieurs points sont tellement communs28, entre Marie Magdeleine
et Marie de Béthanie, qu’il y a une grande probabilité de les fusionner.
L’affection, de prime abord, est plus qu’évidente, entre Jésus et chacune d’elles.
Marie de Béthanie s’emploie à ne pas le quitter seul, lorsqu’il a visité la famille
(Lc 10/39). Marie de Magdala s’efforce de se rendre tôt au tombeau. Davantage,
cette dernière devrait, pour se rendre de bon matin au tombeau, habiter à peu de
distance loin de la ville sainte. Or, Béthanie est à environ seulement 3 km loin
de Jérusalem29. Il faudra ajouter, de surplus, la notice laissée par Jean, en 11/5,
suivant laquelle Jésus affectionnait Marthe, Marie et Lazare. S’Il se rendrait
assez rarement en Judée, d’où aurait-Il gagné la sympathie de la famille, si ce
n’est d’une préalable connaissance de ces trois personnages ? Marie de
Magdala, en somme, et Marie de Béthanie résulteraient, pour ces raisons, un
seul et même personnage.

4-4- Opinions en faveur de 2 personnages homonymes


Le professeur Jean-Philippe Watbled30 soutient « qu’il y a deux
onctions différentes, et que Luc aurait pu nommer Marie Magdeleine, si elle
était la pécheresse. Il y a trois femmes distinctes ». Ni Marie Magdeleine est
Marie de Béthanie; ni les deux sont la pécheresse. Béthanie, c’est un petit
village de Judée, tandis que Magdala est un petit village de Galilée; chacune des
trois femmes provient d’un village différent.

28
Vesco, Jean-Luc, Marie de Magdala, édition St Paul, Paris, 1981, pp.38-39
29
« 15 stades », selon Jn 11/18. La TOB (cf note f, p. 321) précise 3km.
30
amis-univ-reunion.fr/sites/default/files/images/dossier_images/Les%20figures%20bibliques
%20de%20Marie-Madeleine%2C%20une%20histoire%20d’Amour.pdf consulte le
20/10/2019
« Certainement pas, Marie Magdeleine n’est pas la prostituée »,
répondent les spécialistes de l’université de Lausanne en Suisse 31 : Jean Daniel
Kaestli et Daniel Marguerat. "Cette figure de la prostituée a été créée, en
fondant plusieurs personnages du Nouveau Testament, pour en faire une figure
unique", résume Jean Daniel Kaestli. Il y a notamment eu une combinaison
entre Marie Magdeleine, le disciple de Jésus, et la femme qui vient oindre Jésus,
selon l'Évangile de Luc (7/36-50). Dans cette scène évangélique, une
« pécheresse » s’approche de Jésus et se met à lui arroser les pieds de ses
larmes, les essuyer avec ses cheveux, les couvrir de baisers et les oindre de
parfum. Ces gestes intimes réservés à l'épouse ou aux filles envers leurs pères et
l’usage d’un parfum précieux en grande quantité, ont mené les Pères de l’Église
à penser qu’elle est une prostituée, et à lier la pécheresse à Marie Magdeleine,
que Jésus avait guérie de sept démons (Lc 8/2). L’idée que Marie Madeleine est
la pécheresse a pris succès au moyen âge.

4-5- Jugement personnel sur l'identité de Marie Magdeleine


Personnellement, et selon mes études, je pense que rien n’empêche
que Marie Magdeleine soit, à la fois, la pécheresse et Marie de Béthanie.
J’embrasse, donc, l’opinion qui associe les trois en une seule personne, mais
pour des raisons tout à fait différentes:
4-5-1- Marie Magdeleine était délivrée de sept démons (Lc 8/1 - 2).
Le chiffre sept, dans la bible, indique la plénitude, la création. Les pères de
l’Eglise y ont vu les sept péchés capitaux32. Sans nier la réalité de la possession
qu’a pu subir Marie, c’est aussi sans doute une façon de dire qu’elle était
totalement sous l’emprise du péché. C’est donc une conversion radicale que
Marie Magdeleine a vécue grâce au Christ, justement comme la pécheresse que
mentionne Luc.
4-5-2- Marie Madeleine pourrait être une femme obligée de devenir
pécheresse pour vivre. En effet, la femme juive se mariait à un petit âge, et celle
qui était répudiée et refusée par ses parents33 aurait la route comme maison, et le
31
Rochat, Jocelyn, Marie Madeleine et Jésus: 12 questions sur un mystère,
https://wp.unil.ch/allezsavoir/marie-madeleine-et-jesus-12-questions-sur-un-mystere/, 3
octobre 2005, consulté le 29 octobre 2019.
32
Watbled, Jean-Philippe, Marie-Madeleine et les autres : les premières femmes du
christianisme. Travaux & documents, Université de La Réunion, Faculté des lettres et des
sciences humaines, 2010, pp.205–218. https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-
00906885/document, 31 octobre 2018, consulté le 2 mars 2020
33
Rops, Daniel, La vie quotidienne en Palestine au temps de Jésus, Hachette, Paris, 1961, p
165.
péché comme mode de vie. En outre, la Galilée faisait partie de l'Empire
romain, qui imposait un lourd fardeau fiscal aux familles, et au cas où la famille
ne pouvait pas payer, souvent c’étaient les femmes qui payaient le prix le plus
lourd; et les enfants étaient même parfois abandonnés comme esclaves. C'était
peut-être le sort de Marie Magdeleine, qui l’avait conduit à perdre sa vraie
identité.
4-5-3- D’autre part, son nom, Marie de Magdala, pourrait suggérer
qu’elle n'était pas mariée. Une femme mariée aurait porté le nom de son mari,
comme dans Jn 19/25 : « Or, près de la croix de Jésus, se tenaient sa mère et la
sœur de sa mère, Marie, femme de Clopas ». La femme était de même connue
par le nom de son fils comme dans Lc 24/10 : « Marie, mère de Jacques ». Or,
Marie de Béthanie, ainsi que la pécheresse de Luc, n’étaient pas non plus
mariées.
4-5-4- Marie de Béthanie était la sœur de Marthe. Mais, pour avoir
mené une vie de débauche, elle aurait dû déménager loin de son village natal,
laissant derrière sa grande sœur, Marthe, et un frère, qu’elle sentait le devoir de
nourrir. Nous supposons qu’elle soit allée alors s’installer à Magdala, ville
proche de la cour d'Hérode et de mauvaise réputation34.
Pour conclure, les données en faveur de l’unification des deux
personnages, Marie de Magdala et Marie de Béthanie, sont multiples. C’est la
désignation de sa provenance35 qui jette de l’ombre sur son identité. Jean, qui a
mis le dernier son Evangile, n’avait pas l’embarras de dévoiler son nom propre
et ses relations. Les synoptiques, en revanche, parce qu’ils ont rédigé à une date
antérieure leurs évangiles, ont voilé, par prudence et discrétion, le nom et la
parenté de la femme36, de telle sorte que l’ambigüité a entouré son identité.
Telle étant la situation, la place a été laissée grande ouverte devant les
conjectures.

34
Frère Silly, o.p., Une ou trois femmes ?, https://www.saintebaume.org/sainte-marie-
madeleine/une-trois-femmes, Revue Thomiste n°117.Marie-Madeleine, de Raymond-
Léopold Bruckberger, Éd. Albin Michel, consulté le 20 avril 2020.
35
Il n’est pas du tout nécessaire que la mention de Magdala, ou de Béthanie, réfère
absolument à une provenance natale. Elle peut servir, tout simplement, pour signaler aussi
l’appartenance. Jésus a été dit de Nazareth. La tradition rapporte qu’il est né, cependant, à
Bethléem.
36
Frère Silly, o.p., Une ou trois femmes ?, https://www.saintebaume.org/sainte-marie-
madeleine/une-trois-femmes, Revue Thomiste n°117.Marie-Madeleine, de Raymond-
Léopold Bruckberger, Éd. Albin Michel, consulté le 20 avril 2020.
5- Problématique de l'onction
Notons que l’évangile de Luc mentionne l’onction au chapitre 7/36-50, au
tout début de la mission de Jésus, alors que Marc, Matthieu et Jean situent
l’onction juste avant les événements de Pâques. De plus, Jean parle de l’onction
au verset 11/2, en passant, puis, il s’y arrête plus au long, au chapitre 12/1-8.
Tout cela nous mène à poser la question suivante : s’agit-il d’une onction, ou de
deux?
Le phénomène n’est pas unique, dans les récits évangéliques. Nous avons
d’autres exemples, de fait, où la scène semble dédoublée. Ainsi en est-il de la
multiplication du pain, chez Mathieu (14/15-21 ; 15/32-38), ou d’un homme
aveugle, que Mathieu en compte deux (9/27-31 ; 20/29-34). Les exemples ne
manquent pas, chez les autres synoptiques. L’épisode de l’onction, cependant,
est aperçu chez deux traditions différentes : Luc et Jean. D’où, la question :
s’agit-il d’une seule aventure, ou de deux ?
5-1- Arguments en faveur d’un double événement
Commençons par constater d’emblée que, même s’il est question
de deux événements, une femme est, toutefois, la protagoniste de celui-ci. La
tradition du 4ème évangile nous a laissé son nom : c’est Marie, la sœur de Marthe
et de Lazare. Celle de Luc nous l’a, par contre, présentée comme une
« pécheresse » inconnue de la ville (7/37). La tradition johannique, suivie des
traditions mathéenne et marcienne, met en rapport l’incident avec la mort
imminente de Jésus, contrairement à la tradition de Luc, qui y voit une occasion
de parler avec un pharisien, au sujet de pardon des péchés. Nous avions, plus
haut, effleuré la question de l’exploitation théologique de l’épisode. Nous nous
contentons, pour le moment, de l’aborder, du point de vue uniquement
« historique ».
Ceux qui argumentent en faveur de deux événements se doivent de
souligner principalement le thème de l’épisode : le pardon des péchés (Luc)37 ;
l’ensevelissement de Jésus (Mt-Mc-Jn). Ils en tirent la conclusion que pour deux
thèmes d’autant plus importants pour la théologie chrétienne qu’il est imprudent
de sacrifier l’un, au dépens de l’autre, il ne saurait s’agir que de deux
événements séparés. Ils s’arment, ensuite, pour un ultérieur appui de leur
position, de la différence notoire du cadre géographique : une ville (Luc),
Béthanie (Mt-Mc-Jn). La tradition évangélique, allèguent-ils, n’est point du tout
censée être simpliste, si elle avait gardé la mémoire de deux onctions. Ils
ajoutent, en surplus, l’identité différente de l’hôte : un pharisien (Luc) ; un
lépreux (Mt-Mc-Jn). Bref, ce groupe d’exégètes met l’accent sur les divergences
littéraires, entre les deux épisodes, et conclut à deux événements, retenus par les
archives de la première génération.

5-2- Arguments en faveur d’un seul événement


Les exégètes, adeptes de l’association des deux récits, au point d’en
faire un seul, soutiennent leur prise de position par deux arguments
complémentaires. Le premier repose sur le fait évident que l’épisode de
l’onction lui-même n’est pas double, dans chacune des traditions, qui l’a
rapporté. Il n’est, de fait, double que par une erreur méthodologique, quand on y
regarde doublement, une fois, c.-à-d., dans la tradition Mt-Mc-Jn, puis une autre
fois, dans la tradition de Luc. Par suite, ce qu’il faut éviter à tout prix, afin de
37
Frère Silly, o.p., Une ou trois femmes ?, https://www.saintebaume.org/sainte-marie-
madeleine/une-trois-femmes, Revue Thomiste n°117.Marie-Madeleine, de Raymond-
Léopold Bruckberger, Éd. Albin Michel, consulté le 20 avril 2020.
juger objectivement le cas en cause, exige, tout simplement, des exégètes de
regarder la matière évangélique, moins la tradition, qui en a fait un usage
indépendant.
Le second argument, en faveur d’un seul événement de l’épisode
de l’onction, provient du fait synoptique lui-même. Alors que l’on s’attend à
voir un accord normal entre le récit de Luc, d’un côté, et celui de Mathieu et de
Marc, de l’autre, étant donné l’arrangement harmonieux de leur matière
évangélique, on est surpris de voir Jean s’apparenter, dans le rapport qu’il donne
de cet épisode, aux deux derniers, contre Luc, qui s’en écarte. Or, le récit de
Luc, est-il vrai, rapporte, en substance, l’épisode lui-même : les protagonistes
sont les mêmes, en effet. Une femme, un hôte, Jésus. L’action aussi : l’onction.
Le matériel utilisé, de même. La réaction répulsive de la part de quelqu’un. La
contre-réaction de Jésus. En somme, tout de l’épisode est là présent. Il s’agit,
par conséquent, d’un même événement. La divergence de petits détails devrait
faire objet d’une analyse rédactionnelle. Elle ne saurait guère servir de
fondement pour conclure un double événement.

5-3- Regards critiques sur l’épisode


Nous venons de dire qu’à notre grande surprise, nous voyons le rapport
de Jean, concernant l’épisode de l’onction, rejoindre la double tradition Mt-Mc,
contre celle de Luc. Nous avons considéré ce fait comme un argument, pour
soutenir l’hypothèse en faveur d’un seul événement. L’étrangeté, à cet effet, ne
s’arrête pas uniquement là, autour de la parenté entre Jean, d’une part, et la
double tradition de Mathieu et Marc, d’autre part. Un paradoxe survient, quand
on regarde de plus près le récit de Jean. Celui-ci, alors qu’il ne cache point le
nom de la femme, qui a pris de l’audace, en approchant Jésus avec un flacon
d’albâtre, il ne dit rien à propos de l'hôte. Le lecteur ne sait même pas qui a
invitée Jésus au festin. Il semble que Jean s'intéresse dans son récit à mettre en
relief la figure de la femme qualifiée de pécheresse d'autant moins qu'a la figure
de l'hôte. Il n'en n'est pas de même chez lez synoptique qui met en relief l'hôte
et jette la figure de la femme dans l'ombre.
Par ailleurs, un autre détail est signalé, chez Jean, qui le tient à
l’écart, vis-à-vis de Mt-Mc, non de Luc. Il s’agit des membres du corps de
Jésus, visés par l’onction. Pour Jn-Lc, ce sont les pieds ; pour Mt-Mc, c’est la
tête. Mais, alors que pour Luc, il ne semble pas que l’onction des pieds soit
dictée par le protocole de l’accueil donné à un invité _ il suffit seulement de lui
laver les pieds (Lc 7/44) _ Jean se distingue par établir un lien avec la mise à
mort de Jésus. Or, nul cérémonial juif du lavement d’un mort ne prescrit une
onction des pieds. C’est une coutume empruntée très probablement Egyptien38 

James M. Freeman, Handbook of Bible Manners and Customs, Nelson & Phillips, New
38

York, 1875, 437.


Deuxième Chapitre : MARIE ET LE RESSUSCITÉ

Lors de sa visite du tombeau, Marie de Béthanie, ou de Magdala,


rencontre, selon la tradition johannique, la première de tous les siens, le
Ressuscité. Le texte de l’épisode, tel que relaté par Jean (20/1.11-18), témoigne
de « cahots » narratifs frappants, dirai-je, lesquels enveloppent
d’embrouillement le sens. On ne comprend pas, par exemple, une sortie d’une
femme, de bonne heure, toute seule, dans une société conservatrice, dont les
coutumes infligent tant de restrictions, à l’égard de la femme ; ni, non plus,
qu’elle est restée toute seule, devant la tombe de Jésus, après la visite
d’inquisition rendue par Pierre et Jean, aussitôt qu’ils furent informés que « le
Seigneur eut été enlevé » (Jn 20/2b). Une autre âpreté, de nature narrative, dans
le texte, laisse le lecteur perplexe, devant la position indifférente des apôtres
Pierre et Jean, qui abandonnent Marie, dans « le jardin » (cf. 19/41), seule, en
train de pleurer (20/11), comme s’ils n’ont plus besoin d’elle, une fois qu’elle
leur a transmis l’exorbitante nouvelle.
Examinons les faits.

1- Marie Madeleine à la tombe


Selon les traditions juives, les femmes, aussitôt qu’il commence à faire
sombre, ne peuvent pas sortir seules, dans la ville, pour rendre visite à une
amie39 ; combien moins, quand il s’agit de se rendre « dans un jardin ». En
Orient, jusqu’à un temps récent, cette habitude circulait en pratique, dans la
société. Une mutation a été introduite, quand on a pris à faire accompagner la
femme de son mari, ou de son fils. En tout cas, même de nos jours, si une jeune
femme va loin de son habitat, elle préfère se faire accompagner, fût-ce d’un
petit gamin. Or, nous voyons Marie Magdeleine venir seule à la tombe le jour
de la résurrection. Nous présenterons, dans ce qui suit, les traditions juives
spécifiques aux femmes, à l’époque du Christ, avec une analyse de la situation
de Marie Madeleine.

39
Rops, Daniel, La vie quotidienne en Palestine au temps de Jésus, Hachette, Paris, 1961, p
157.
1-1- La vie quotidienne des femmes
La femme, dans la société juive, a un rôle limité aux travaux
domestiques: préparer les repas, faire le ménage de la maison 40, élever les
enfants en plus de petits travaux, en dehors, comme la lessive et la couture. Les
femmes ne mangent pas avec les hommes à table, mais elles les servent. La
femme, pour les juifs, est l'auxiliaire de l’homme 41, selon Tb 2/11-12 : « A ce
moment-là, ma femme Anna prit du travail d'ouvrière, elle filait de la laine et
recevait de la toile à tisser, elle livrait sur commande et on lui payait le prix » ;
et l’argent se donne à son mari.
Economiquement, le rendement de la femme, qui gagne de l'argent,
revient à son mari, qui gère les biens de la famille, sauf quelques économies
qu'elle garde précieusement. La femme est considérée comme une mineure. Elle
dépend toujours d'un homme: après son père, c'est son mari, ou son fils aîné, qui
lui sert de tuteur.42
Similairement, un autre argument s’ajoute à ce niveau, celui de la
répudiation. La femme répudiée, bien qu'elle conserve la dot de ses fiançailles et
reçoive un certificat de répudiation, qui la libère de son mari, pourra
difficilement se remarier, en raison de l’infertilité de la femme. Il lui faudra
retourner, dans sa propre famille, car il est impensable qu'elle demeure seule.
Dans la ville, la femme ne sort guère de sa maison que par
nécessité, ou pour visiter sa famille. D'ailleurs, dès qu'elle sort, une femme
mariée doit se voiler43 le visage, et les convenances interdisent aux hommes de
la regarder et de lui adresser la parole, en public. Elle marche dans des rues
précises, et il lui est interdit de parler avec une autre femme, dans la rue 44. Les
femmes vivent donc beaucoup entre elles, entre voisines et parentes.
Juridiquement, la femme ne peut pas témoigner au tribunal: sa
parole ne compte pas. La société est bien masculine, en est preuve ce qui est dit
de la côte d'Adam, dans le Talmud : « Dieu se demanda de quelle partie du
corps de l'homme, il formerait la femme. Je ne choisirai pas la tête, afin qu'elle
n'élève pas trop fièrement sa propre tête, ni l'œil, pour qu'elle ne soit pas trop
curieuse, ni l'oreille, pour qu'elle n'aille pas écouter aux portes, ni la bouche,
pour qu'elle ne soit pas trop bavarde, ni le cœur, pour qu'elle ne soit pas trop
40
Rops, Daniel, La vie quotidienne en Palestine au temps de Jésus, Hachette, Paris, 1961, p
157.
41
Ibidem p161
42
Ibidem p159
43
Ibidem p 157
44
Ibidem p 157
jalouse, ni la main, pour qu'elle ne soit pas trop prodigue, ni le pied, pour
qu'elle ne sorte pas sans cesse de chez elle. Je vais la tirer d'une partie du
corps, qui reste cachée, afin de la rendre modeste ». 45La femme, pour les juifs,
est la mère des enfants, ménagère auxiliaire de l’homme 46. La rencontre d’un
homme avec une femme signifie qu’ils vont être mariés, comme le servant
d’Abram, qui allait au puits pour choisir une femme pour Isaac, et comme Jacob
et Raquel, dans l’Ancien Testament, qui se sont rencontrés sur le puits.
En effet, le samedi matin, le père et les garçons vont à la
synagogue, contrairement à la mère et les filles. Si elles y vont, elles resteront
groupées, avec les autres femmes. Au Temple de Jérusalem, où la cour la plus
proche du sanctuaire est réservée aux hommes, tandis que les femmes sont dans
le secteur plus éloigné du sanctuaire, et ne se mélangent pas avec les hommes,
ce sont les hommes qui ont appris à chanter les psaumes et lire les Écritures, à
l'école de la synagogue. Très peux les filles instruites, sauf les riches47.

1-2- Toilettes mortuaires


En outre, nous mettons en relief des parties extraites du Talmud48,
qui nous sont utiles, pour distinguer si les femmes juives peuvent embaumer un
homme. La tradition d'embaumer les corps des morts est une coutume
égyptienne, que les juifs ont prise, chez eux. Les enterrements étaient
généralement effectués par des parents et des amis49 ; et, le plus souvent, par des
femmes. Ensuite, le rôle des femmes, dans l'ensevelissement, est d'accomplir les
rites de pleurs; elles sont des voisins, des parents ou des femmes payées.
L'ancien testament a laissé certaines instructions, concernant les
morts. Elles sont, il est vrai, rudimentaires, et ont été développées, au cours des
siècles, selon les maintes installations des Juifs, ici et là, dans un contexte
culturel différent. Nous en donnons ici-bas quelques-unes, à titre d’illustration
utile, pour notre propos.

45
Gruson, Philippe, La vie quotidienne des femmes au temps de Jésus, www.bible-
service.net/extranet/current/pages/200099.html, SBEV, consulté le 26 mars 2020.
46
Rops, Daniel, La vie quotidienne en Palestine au temps de Jésus, Hachette, Paris, 1961, p
157.
47
Gruson, Philippe, La vie quotidienne des femmes au temps de Jésus, www.bible-
service.net/extranet/current/pages/200099.html, consulté le 26 mars 2020.
48
Autané, Maurice, Les rites funéraires à l’époque de Jésus, www.bible-
service.net/extranet/current/pages/1481.html, consulté le 13 janvier 2020.
49
‫ال َدفَن‬, https://st-takla.org/Full-Free-Coptic-Books/FreeCopticBooks-002-Holy-Arabic-Bible-
Dictionary/08_D/d_40.html, consulté le 17 mai 2020.
« Si un homme, coupable d'un crime capital, a été mis à mort et
que tu l'aies pendu à un arbre, son cadavre ne pourra être laissé, la nuit, sur
l'arbre; tu l'enterreras le jour même, car un pendu est une malédiction de
Dieu » (Dt 21/22-23). Comme le Deutéronome l'indique, le cadavre doit être
enterré, avant le lever du soleil, chose qui a été observée, pour le cas de Jésus.
Les procédures d'enterrement étaient généralement effectuées, le
même jour, immédiatement après la mort, et pas plus d'un jour après, en raison
du climat, afin d'éviter la détérioration du cadavre50.
Selon les traditions juives, le deuil se déroule en plusieurs étapes 51:
D'abord, le corps passe par le rituel de tahara (purification), où il est
entièrement nettoyé des fluides corporels et d'autres souillures sur la peau, puis
rituellement purifié. Ensuite, le corps est revêtu d’habits blancs. Les hommes
sont enveloppés dans leur propre talit (châle de prière).
Subséquemment, Marie Magdeleine, selon le Talmud, ne saurait
pas s’être rendue seule, à la tombe. Contrairement à ce que dit Jean, les
synoptiques mettent en avant une version plus adéquate de la visite collective
des femmes à la tombe. Marc (16/1), suivi de Luc (24/1), ne le font pas,
néanmoins, quand ils mentionnent les aromates. C’est la version de Jean (20/1),
suivi de Mathieu (28/1), qui offre une version plus crédible, à propos de ce
détail. En fait, à quoi serviraient les aromates, emportés par les femmes à la
tombe, quand Nicodème (Jn 19/39-40) aurait embaumé le corps de Jésus, après
la descente de la croix ? En tout cas, les femmes ne se chargeaient pas de
s’occuper elles de la dépouille d’un homme ; ni, non plus, les hommes de
s’occuper eux de celle d’une femme. Telle étant, partant, la situation, devant la
tombe, pour quelles raisons donc y serait venue Marie Madeleine ?
Inspectons à nouveau les données du texte johannique. Nous lisons
ceci : « Elle court alors, et vient trouver Simon-Pierre, ainsi que l'autre
disciple, celui que Jésus aimait, et elle leur dit: "On a enlevé le Seigneur du
tombeau et nous ne savons pas où on l'a mis. » (Jn 20/2). Ce « nous » indique
que la Madeleine était en compagnie de plusieurs autres femmes, qui seraient
venues au tombeau, avec elle, pour accomplir les rites funéraires juifs. Le texte
des Synoptiques est plus que clair, là-dessus. Il a été, par conséquent, remanié,
plus tard, à un stade ultérieur de sa transmission, dans le milieu johannique,
dans un objectif bien déterminé : mettre en relief le personnage de Marie

http://www.kafanalmassih.org/article/128, mars 2017, consulté le 12 février 2020


50

Deuil dans le judaïsme, http://fr.wikipedia.org/wiki/Deuil_dans_le_judaïsme, 8 mai 2006,


51

mis à jour le 8 juin 2020, consulté le 14 juin 2020.


Madeleine, en la rendant individuellement attachée au souvenir de Jésus. Mais
pas tout à fait ça, uniquement.
Notons, à ce propos, de but en blanc, que l’idée de la résurrection
de Jésus n’avait pas la moindre chance de figurer à l’esprit de quiconque des
siens. Les femmes venues tôt au tombeau s’étaient représentées d’accomplir un
rituel funéraire. Les aromates, qu’elles avaient emportés, les confirmaient dans
leur intention de témoigner de leur affection au souvenir de Jésus enseveli. Le
fait de ne pas avoir emporté d’autre matériel pour le deuil donne la preuve
qu’elles n’entendaient pas autant embaumer le corps de Jésus, que plutôt offrir
un hommage en son honneur52, vue l’estime qu’elles lui portaient. Quand,
ensuite, elles avaient réalisé, une fois arrivées à la tombe, l’absence de la
dépouille, elles n’avaient pas proclamé la résurrection de Jésus, mais elles
avaient plutôt annoncé que l’on avait exhumé tout simplement le cadavre.
Sur ces entrefaites, la scène se serait alors déroulée, de surplus,
dans un sens parfaitement étranger à la résurrection de Jésus. Les compagnes de
Marie Madeleine, qui avaient vu de leurs propres yeux le tombeau vide, n’y
sont plus retournées. Elles auraient choisi de rentrer auprès de Marie, mère de
Jésus. Pierre et Jean, qui avaient accouru, aussitôt informés du curieux
événement, sont également retournés chez eux (Jn 20/10). Le v. 20/9 est très
important, en l’occurrence : « En effet, ils ne savaient pas encore que, d’après
l’Ecriture, il devait ressusciter d’entre les morts ». Il insinue clairement, et avec
délicatesse, l’idée de l’incrédulité, ou de la sourde stupéfaction, des deux
apôtres. Mais, de la résurrection, il n’en était pas certainement pas question !
Voilà, donc, la conjoncture de la présence de Marie Madeleine toute seule,
devant la tombe. Tous et toutes, ayant appris et vu que le corps de Jésus ne se
trouvait plus au tombeau, ont sombré dans l’absurde étonnement !
Elle, seule, avait choisi autrement ! Elle, seule, avait regagné
l’endroit, où le corps de Jésus gisait. Elle, seule aussi, semblait maintenir les
rites du deuil en cours. Elle, seule, parmi la parentèle de Jésus, avait préféré de
rester auprès de Jésus. Elle, seule, enfin, avait montré le plus une fidélité au
souvenir du Maître. Jamais l’idée, nonobstant, de la résurrection ne lui était
passée par la tête. Son dialogue avec le Ressuscité en donne la preuve.

52
Rops, Daniel, La vie quotidienne en Palestine au temps de Jésus, Hachette, Paris, 1961, p 402
6- Les Anges
Les quatre évangélistes soulignent la présence d’êtres célestes, appelés
tantôt « anges » (Mt-Jn), tantôt « hommes » (Mc-Lc), au tombeau. Le tableau
ci-dessous montre une comparaison des détails mentionnés, dans chaque récit.
Mathieu Marc Luc Jean
Ange Jeune homme Deux hommes Deux anges
Assis Assis Se tinrent debout Assis
sur la pierre à droite dans le devant elles Là, où avait
tombeau reposé le corps de
Jésus, l'un à la
tête, et l'autre aux
pieds
L'aspect de
l'éclair
Robe blanche Robe blanche Habit éblouissant vêtements blancs
comme neige
L'ange Il Ils Ceux-ci
prit la parole: leur dit: leur dirent: lui dissent:
«Ne craignez « Ne vous « Pourquoi « Femme,
point, effrayez pas. pourquoi pleures-
je sais bien que C'est Jésus le tu ? »
vous cherchez Nazaréen que Cherchez-vous le
vous cherchez, le Vivant parmi les
Jésus, le Crucifié.» morts ? »
Crucifié»
« Vite allez dire « Mais allez dire
à ses disciples: à ses disciples et à
Il est ressuscité Pierre, qu'il
d'entre les
morts, et voilà vous précède en
qu'il vous Galilée:
précède en c'est là que vous
Galilée; c'est là le verrez, comme
que vous le il
verrez. Voilà, je vous l'a dit. »
vous l'ai dit. »
« Il n'est pas ici, « Il est ressuscité, « Il n'est pas ici;
car il est il n'est pas ici. mais il est
ressuscité ressuscité. »
comme il l'avait Voici le lieu où
dit. Venez voir on l'avait mis. »
le lieu où il
gisait. »
« Rappelez-vous
comment il vous a
parlé, quand il
était encore en
Galilée Il faut,
disait-il, que le
Fils de l'homme
soit livré aux
mains des
pécheurs, qu'il soit
crucifié, et qu'il
ressuscite le
troisième jour. »

2-1- Remarques préliminaires


Un regard précipité sur le tableau synoptique là-dessus met en
alerte le lecteur, devant une gamme très variée de divergences textuelles, au
sujet de la visite de la Madeleine au tombeau, qu’elle trouve vide. Indécision au
niveau de l’identité de l’être céleste, du nombre, de sa stature. L’échange qu’il
partage avec les femmes n’est pas rendu avec le même contenu. En contrepartie,
il y accord, entre les quatre rapports, sur l’habit de cet être céleste, et sur le
message qu’il communique. Il est habillé de blanc. Et il annonce la résurrection
de Jésus.
Ceci dit, il paraît que les rapports donnés se présentent au lecteur,
sur différents niveaux : d’un côté, il y a un niveau narratif, de l’autre, un niveau
théologique. Les deux niveaux narratif et théologique ne sont pas, en outre,
identiques, quand ils sont aperçus suivant un regard synoptique. Chacun des
auteurs sacrés a présenté un rapport, où il a mis son talent littéraire et ses vues
théologiques. Une erreur méthodologique serait commise, de fait, quand
l’analyse prétendrait rendre compte des divergences, et tenter, de suite,
réconcilier les données.
D’autre part, les rapports des synoptiques sont unanimement
d’accord sur le pléonasme suivant : « il est ressuscité ; il n’est pas ici », inversé
chez Mt-Lc, et omis par Jean. Le pléonasme est mis sur les lèvres des
Synoptiques, sous forme d’une « bonne nouvelle », d’un «évangile ». En
d’autres termes, l’Evangile des Synoptiques est la résurrection proclamée par le
Ciel. Jean, quant à lui, remplace le pléonasme par une attestation, vécue et
soutenue personnellement par Marie Madeleine, sous forme d’une expérience
extraordinaire. Elle « vint annoncer aux disciples : « J’ai vu le Seigneur, et
voici ce qu’Il m’a dit » (Jn 20/18). En d’autres termes, l’Evangile de Jean est de
communiquer aux disciples une expérience personnelle d’avoir vu le Seigneur.
Il y a lieu naturellement d’amplifier l’exposé en question. Mais, cela ne rentre
pas dans la visée actuelle de notre propos.
La répétition est considérée aussi telle une figure de style53. Elle est
évidente, dans la harangue : «Femme, pourquoi pleures-tu ? » (20/12.15). C’est
un ἅπαξ, emploi unique, dans toute la Bible. Cet ἅπαξ est mis, une première
fois, dans la bouche des deux anges, et la seconde fois, il est proféré par Jésus.
Les 2 anges et Jésus, tous les trois, articulent la même phrase : «Femme,
pourquoi pleures-tu ? »! Une chose étrange, mais pleine de sens, aussi, chez
Jean. Dans le cas des deux anges, on a de l’embarras à savoir qui des deux se
prononce. Rien n’indique que c’est tel, ou tel autre. Dans le cas de Jésus, on a,
et on n’a pas, l’embarras de constater celui qui s’exprime, de la sorte. On a de
l’embarras de constater qu’il dit la même chose que les deux anges. On n’a pas,
par contre, de l’embarras, parce que l’on sait bien que c’est Jésus, cette fois, qui
parle. Il se fait, d’ailleurs, vite connaître, grâce à un incrément, facilement
repérable ; il ajoute : « qui cherches-tu ? ». Et l’Evangéliste d’intervenir, à cet
endroit, pour insinuer l’idée que Marie pensait que c’était « le gardien du
jardin » (20/15). Mais, un instant, Jean ne ferait-il pas par-là allusion à l’Eden,
où Yahvé Dieu avait planté un jardin, et en assurait lui-même la surveillance ?
Puis, la mention du pleur ne rappellerait-elle pas à la mémoire, en corrélation,
aussi, le chagrin subi par le premier couple, suite à la dérogation du
commandement de Yahvé ? Encore, une fois, on ne peut pas se permettre de
développer davantage notre propos.

2-2- Les anges et Marie Madeleine :


A vouloir étudier le texte du dialogue, tel que proposé par Jean au
lecteur, dans son édition présente, attestée par la longue tradition manuscrite, et
essayer de l’interpréter, nul n’échapperait à la difficulté du verset 20/16. Ayant
déjà dit que Marie, alors qu’elle se penchait vers le tombeau, s’était retournée
en direction de la voix, qui était celle de Jésus, le texte affirme qu’à son
interpellation par son propre nom, « elle se retourna », pour lui adresser la
53
Garavelli, Bice Mortara, Manuale di retorica. Fabbri, Milano, 1988, pp. 187-190.
parole. On est pris à l’improviste par l’évangéliste, quand il s’exprime de la
sorte ; c’est que déjà, elle s’était retournée vers le prétendu gardien du jardin,
dont elle a pressenti la présence. Comment se fait-il, selon le texte, qu’elle se
retourne à nouveau, vers lui ?
Plusieurs tentatives ont cherché à donner raison de cet obstacle ;
elles ont entrepris diverses pistes : rédactionnelle54, interprétative55 et autres.
Toutes s’entendent sur le fait que Marie Madeleine, ayant discouru avec le soi-
disant gardien du jardin, pour la première fois, s’était retournée vers le tombeau.
Mais, quand elle avait entendu la voix l’appeler par son propre nom, à ce
moment-là, elle s’est retournée, s’étant aperçue que le gardien n’était
effectivement que Jésus lui-même, qu’elle croyait mort.
Pour notre propos, le fait de s’intéresser aux actions rapportées par
l’évangéliste, dans le récit de l’échange entre Marie Madeleine et les anges, afin
de les ramener à la logique de nos conduites, nous humains, c’est se méprendre
méthodologiquement, au sujet de l’interprétation du péricope, pour la seule
raison de considérer le rapport donné, dans le récit, comme un compte-rendu, de
traiter le langage symbolique du récit comme si c’était un langage d’une relation
et de faire, en fin de compte, de la narration une scène réelle de théâtre. Il va de
soi que l’exégète se laissera prendre par le piège, quand il a oublié la sphère, où
se meut la pensée de l’auteur. Or, dès l’entrée en discours des deux anges, le
dernier se transfère dans une sphère de l’expression, où il ne veut plus, il ne
peut plus, décrire les événements en vue. Il ne fait, alors, que s’exprimer méta-
phoriquement, conceptuellement, mais certes pas matériellement. Il transpose à
une sphère divine l’événementalité de ce qu’il rapporte au lecteur. Et celui-ci,
pour le rejoindre correctement, pour le comprendre adéquatement, pour ainsi
dire, a besoin de faire un saut dans la sphère de l’auteur. Il doit, à bon droit,
passer avec lui au ciel.
Ceci dit, l’on se poserait alors la question, concernant les échanges
de Marie Madeleine avec les anges. Qu’a-t-elle vu cette dernière, quand « elle
voit deux anges, en vêtements blancs, assis là, où avait reposé le corps de
Jésus » (20/11) ? Suivant la tradition biblique, l’ange de Dieu est un messager,
chargé de porter une nouvelle céleste. Des fois, cependant, l’ange de Dieu
54
Cf. Boismard, M.-E., Lamouille, A., Synopse des quatre Evangiles: L’Evangile de Jean,
t.3, Cerf, Paris, 1977, pp. 459-466.
55
Cf. Bernard, J.H., The Gospel According To St John, vol. 2, The International Critical
Commentary, Charles Scribner’s Sons, New York, 1929, p. 667.
L’auteur suit au pas le commentaire de Chrysostome, cf. Homélie 86, in Œuvres Complètes,
vol. 8, traduites sous la direction de M. Jeannin, L. Guérin & Ce, 1865, p. 542.
symbolise Dieu Lui-même (Gn. 32/25). Mais voir un ange résulte aux antipodes
de l’expérience humaine avec le divin56, puisque l’ange, par définition, est un
être céleste inaccessible matériellement. Nul ne saurait le voir, l’entendre, ou le
toucher. Du côté humain, le céleste, ou le monde des anges, combien d’autant
plus donc le divin, ou le monde du Saint, se place au-delà des capacités
communicationnelles, bien loin des aptitudes disponibles permettant à l’être
humain de persévérer dans l’échange mutuel. Peut-être, pour cette raison,
l’homme regarde-t-il instinctivement vers le haut, aussitôt qu’il pense au ciel ou
à Dieu. Il perçoit inconsciemment la distance le séparant de ce monde-là.
Ce n’est point le cas, quand l’échange est aperçu du côté céleste, du
haut _ selon le langage idiomatique spatial _ vers le bas. Les anges appartiennent
à la sphère céleste. Ils sont des êtres célestes, surnaturels, d’un autre ordre
d’existence que le nôtre. Ce que l’évangéliste leur assigne comme différents
aspects d’une communication ne saurait guère recevoir une interprétation
identique à celle que l’on applique à des acteurs de la sphère terrestre, même si
finalement l’on n’a que le mode humain d’expression. D’ordinaire, on parle
d’anthropomorphisme, dans la Bible. Suivant le récit, ils sont vus, habillés,
assis. Ils discourent avec Marie, écoutent sa réponse. L’interprétation de cet
ensemble de gestuaire tiendrait forcément compte de leur statut comme êtres
célestes, et n’admettrait, en contrepartie, de se soumettre à la logique, qui gère
les relations interpersonnelles.
Pour avoir été vus de Marie, les anges ne sont donc pas vus comme
les autres individus de la société. Leur aspect extérieur, leur physionomie, leur
dynamisme et la décharge du potentiel émotif individuel ne ressemblent pas du
tout à ce que l’on rencontre, parmi nous autres humains. Notre imagination est
dénuée d’une forme (μορφὴ), conservée en elle, d’un être identique, qui lui
permet de l’adapter à un pareil existant. D’où, le sens que Marie Magdeleine a
vu deux anges assis etc. doit être entendu dans le sens que Marie, en se
penchant en pleurs vers le tombeau, s’est trouvée soudain ravie par une vision
d’êtres vivants, de personnes animées, en présence d’une forme d’existence
sereine, calme, rassurante, lumineuse et vitale, et, surtout, elle-même envahie
par la certitude d’un monde paradisiaque peuplé. Elle s’est aperçue que le corps
de Jésus meurtri et saignant, qu’elle avait toujours vu, n’était plus là, gisant
immobile, inactif et soumis à la domination de la mort, et qu’il a été, au

56
Ange, www.levangile.com/Dictionnaire-Biblique/Definition-Westphal-267-Ange.htm,
consulté le 12 mai 2020.
contraire, maintenant entretenu dans une modalité de vie supérieure à
l’expérience habituelle. Une vie d’outre-tombe sourdit devant elle, à l’inaperçu,
et fit qu’elle, Marie, restait sur l’autre rive, pour ainsi dire, de l’existence. Par
où se seraient-ils infiltré les deux anges ? Où auraient-ils emporté et déposé le
cadavre du mort ? Comment se fait-il qu’ils sont là assis ? Depuis quand, cela
aurait-il pu arriver ? Pourquoi elle ne les aurait pas aperçus, la première fois,
quand elle s’était rendue à la tombe ? Mais, surtout, comment est-il possible
qu’ils semblent si tranquilles, quant à l’absence du cadavre, alors que plutôt
soucieux de ses pleurs ?

7- Jésus Ressuscité et Marie Madeleine


Selon Paul : « Le Christ est apparu, d’abord, à Képhas, puis aux douze, à
plus de cinq cent frères, à Jacques, et finalement à tous les apôtres. Après, il
m’est aussi apparu à moi (Paul). » (1Co 15/5-8).
Selon E. Bammel57, commentant Paul, les femmes, dans la société juive,
ne pouvaient pas témoigner ; leur assertion a toujours été faillible, en raison,
sans doute, de leur forte émotion. Ils sont rangés par les rabbins 58 dans la liste
des gens interdits de donner leur témoignage. En matière de la résurrection du
Seigneur, Paul, versé dans l’enseignement juif, savait en détail de pareilles
interdictions ; il ne pouvait certainement pas commettre une erreur, et faire
appel à des femmes, comme premiers témoins de la Résurrection, qu’il prêchait
avec ferveur et zèle, dans une lettre adressée à la communauté de Corinthe, au
milieu de laquelle des adversaires juifs le guettaient, afin de le discréditer. Pour
cela, il cite les plus grands parmi le collège des apôtres : Pierre et Jacques,
comme garants de la Résurrection. Il les supplémente de centaines d’autres
frères, mais ne donne pas un seul nom d’une femme.
Le rapport des évangiles semble plus historique, à ce propos. Bien que
divulgué par des hommes juifs, il ne cache pas, malgré le cadre
sociologiquement misogyne, la vérité que la première découverte du fait de la
Résurrection fut par des femmes. Les hommes n’ont que ratifié, ultérieurement,
ce que dirent ces dernières. Soit pour ceux-ci que pour les femmes, sans aucune
exception, là-dessus, la Résurrection résultait, pour quiconque de l’extérieur du
groupe des adeptes, telle une déduction affirmative, fondée particulièrement sur
un donné négatif. Puisque le tombeau a été trouvé vide, on a déduit la
57
Cf. Brown, Raymond E., The gospel according to John XIII-XXI, Doubleday, New York,
1970, p. 970.
58
Cf. Cohen, A., Le Talmud, Payot, Paris, 1958, 372.
résurrection de Jésus59. Mais, on n’avait pas à portée de main une preuve
objective, une réalité impartiale. Les apparitions du Seigneur ont comblé ce
vide, précisément. Par la variété des lieux, la multiplicité des expériences et la
singularité de chacune des apparitions, des témoignages divers ont pu être
établis, en faveur de l’événement extraordinaire.
En tête-à-tête s’inscrit l’apparition du Maître à Marie Madeleine. C’est un
aparté, entre Jésus Ressuscité et une femme. L’Evangéliste, en bon théologien, a
fait découvrir au lecteur d’abord, avant Marie, à travers la vision des deux
anges, que Jésus a été institué Dieu. Comment a-t-elle réagi ? Ou encore,
comment a-t-elle accueilli l’initiative de Jésus ? Quelle fut son expérience, en
réponse à cette même initiative ? Marie semble avoir raté, tout au début, une
occasion rare, quand elle s’était tournée, en direction de la voix, supposée par
elle être celle du jardinier. La voix avait repris à la lettre la question posée par
les deux anges ! Marie, elle, occupait le centre d’intérêt, par rapport tant aux
anges qu’à la voix du jardinier. C’est son état d’âme qui paraît avoir motivé,
tout particulièrement, l’intervention « divine » ! Malheureusement, Marie tout
absorbée qu’elle était par le corps de Jésus _ qui l’aurait l’enlevé ? _ se trouvait
ainsi empêchée de recevoir le message angélique, qui lui était communiqué, à
savoir que nul besoin, dorénavant, de laisser couler des larmes. C’est le sens de
la question, posée à Marie, du fond de la tombe. En fait, l’interrogation :
« Femme, pourquoi pleurez-vous ? » a, certes, ce sens de dissuasion d’être
chagriné. Marie, toutefois, n’avait encore ni la susceptibilité, ni le temps de
s’élever au stade de « croire » les logia de Jésus, au sujet de sa glorification, ou,
comme pour ainsi dire, de se convaincre de la divinité de Jésus. Sa fidélité au
souvenir de Jésus est d’ordre pathétique, beaucoup plus que d’ordre
théologique. Jésus, pour elle, lui appartient. Il n’est pas devenu, selon la foi,
« un grand prêtre miséricordieux », comme l’affirme Hé 2/17b.
Cette attitude accaparante de Marie se laisse voir encore plus
intensément, lorsqu’il lui passe, par la tête, de s’approcher du soi-disant
jardinier, après avoir été identifié par elle. A l’interpellation par son propre
nom, Marie s’acclame en dialecte araméen : « Rabbouni ! ». Il faut absolument

59
Mt 28/11-15 a été inséré assez tôt, dans le récit mathéen de la Résurrection, mais sans faire
objet d’une matière synoptique. Ce péricope se trouve dans l’évangile apocryphe de Pierre,
rédigé vers le 1er quart du second siècle, à partir d’un autre écrit : les Actes de Pilate, mis par
écrit approximativement, vers la fin du 1 er siècle chrétien, à une date donc très voisine de la
mise en circulation de l’Evangile canonique de Mathieu. Justin, dans sa 1ère Apologie,
composée vers la moitié du 2nd siècle en fait mention.
Cf. Benoît P., Boismard M.-E., Synopse des Quatre Evangiles, t.1. Cerf, Paris, 1965.
noter le possessif « mon »60, accolé au terme de « Seigneur ». Marie est encore
sous l’emprise de ses sentiments. Jésus est à elle. Lui, il le sait, parce qu’il
savait qui, en réalité, Marie était. Il veut, toutefois, qu’elle s’aperçoive
dorénavant qui, vraiment, il est. Il veut l’instruire, sur sa propre identité. Partant,
il lui ordonne de ne pas le toucher. Sa nature est devenue toute autre que celle,
que Marie s’était habituée à approcher. D’où, le sens de la dissuasion : « Ne me
touche pas », adressée tendrement à elle. Jésus lui démontre qu’Il était à même
de savoir, au préalable, ses pensées, ses tendances et ses gestes. Il surajoute à
cette injonction ce que Marie devrait apprendre : la montée de Jésus vers le
Père. C’est une façon apocalyptique61 de signifier d’autant moins, comme
certains l’ont pensé, l’incorporéité du Ressuscité, que davantage l’immaculée
sainteté du divin, vu que le « toucher » souille la nature.
Marie a, de surcroît, reçu de Jésus d’accomplir cette mission même,
auprès de ses « frères » (20/17). Elle l’a fait à merveille. C’est la mission de leur
annoncer que Jésus Ressuscité est Dieu, le Seigneur.

8- Une étude de l’histoire de la rédaction du texte


Certains exégètes62 considèrent que ce texte de l’apparition à la
Madeleine fut écrit progressivement, et non pas en une seule phase. En effet, les
répétitions, au sein du texte, renforcent cette idée. Notons les phrases, qui se
répètent : « Femme, pourquoi pleures-tu ? On a enlevé le Seigneur du tombeau
et je ne sais pas où on l'a mis », l'expression « en pleurant », et le mot
« pleure », qui se répètent, tout au long du passage.

4-1- Un aperçu général


En effet, les exégètes nous expliquent que l’évangile de Jean a été
écrit en plusieurs phases. Plusieurs études ont été opérées63. R. Brown en
60
Marchadour, Alain, L'évangile de Jean commentaires, Centurion, Canada, 1992, p 244
61
Felix, Mutombo-Mukendi, Le fils de l'homme apocalyptique: sa trajectoire dans l'attente
juive et chrétienne, édition l'Harmattan paris 2017 p37
62
Hearon, Holly E., The Mary Magdalene Tradition, Witness And Counter-Witness In Early
Christian Comunities, Liturgical Press, Collegeville (Minnesota), 2004, pp. 77-100. Martyn,
J. L. History And Theology Of The Fourth Gospel, New York, 1968. Lindars, B., Behind
The Fourth Gospel, London, 1971.
Nicol, W., The Semeia In The Fourth Gospel: Tradition And Redaction, Leiden, 1972.
63
Nous allons mentionner quelques-unes comme celles effectuées par Edward Schwartz qui a
publié dans une série d’articles, entre l’année 1907 et l’année 1908, concluant que l’évangile
est constitué en trois parties. Même, J. Wellhausen considère qu’il y a un rédacteur puis un
réviseur qui changea l’ordre des récits à un autre épisode. Plus tard, ce même reviseur prit des
nomme quatre : la première phase est celle, qui précède l’écriture de l’évangile,
(entre 70-80); la deuxième débute, quand l’auteur écrit l’évangile de base (vers
les années 70-80) ; la troisième phase est formée des épîtres johanniques (écrites
vers l’année 100); la quatrième et dernière phase, c’est lorsque le rédacteur a
rédigé le chapitre 21 (vers l’an 100-110).64 Personnellement, j'adopterai l'étude
de Boismard et Lamouille. La raison est que ces deux auteurs se sont basés sur
les études déjà faites, afin de développer leur nouvelle théorie.
Selon leurs recherches, l’évangile de Jean est développé en quatre
étapes: l'ancienne rédaction (Jn I)65, qui correspond au document C, un
document qui est commun à Jean et Luc. Jn II A est une rédaction prise du
document C, à laquelle l'auteur aura ajouté de nouveaux éléments. Jn II B est
une deuxième rédaction, provenant du même auteur de Jn II A, mais en ajoutant
des idées empruntées aux synoptiques, avec quelques modifications, qui
répondaient aux besoins du milieu judéo-chrétien. Un troisième auteur (Jn III)
aura ajouté à Jn II B des passages parallèles de Jn II A, avec d'autres paroles et
expressions recueillies de plusieurs sources. Notons que lorsque l'écrivain ajoute
une nouvelle partie au récit, il le fait en essayant de ne pas perdre ce que les
précédents ont écrit. Il ajoute un récit à un autre, mais en l’ordonnant et le
reformulant, pour rester homogène avec le récit initial. Il le présente, ensuite, au
lecteur, d’une façon modifiée.

4-2- Le récit de l’apparition à la Madeleine


Le récit de la résurrection débute, chez Jean, avec l’apparition de
Jésus à Marie Magdeleine (Jn 20/1), parallèlement aux synoptiques, qui
rapportent, en même temps la venue des femmes au tombeau. Selon Dibelius 66,
Wellhausen, Brown et bien d'autres, le v.1 sert d’introduction au péricope
20/11-18, et non à celui de 20/2-10. Ils justifient cela, en soulignant le retour
récits synoptiques précédents. Pour Raymond E. Brown, l’évangile de Jean présente cinq
niveaux: la tradition orale, puis la révision de cette tradition en vue de la prêcher dans le
territoire johannique. Ensuite, la première rédaction de l’évangile apparait et puis, le même
auteur l’a réglée pour qu’elle soit adaptée aux besoins de l’église et finalement, un autre
rédacteur de la même école johannique, l’a révisée. Notons que c'est Boismard qui explique
dans son ouvrage la théorie de Brown.
64
Brown, R.E., L’auteur et la communauté responsables de l’évangile de Jean,
http://biblissimo.com/article-l-auteur-et-la-communaute-responsables-de-l-evangile-de-jean-
selon-r-e-brown-111299838.html, 15 octobre 2012, consulté le 18 mars 2020
Catégories : #Evangile et Lettres de Jean
65
Boismard, M.E., Lamouille, A., avec la collaboration de Rocher, G., Synopse des
quatre évangiles : L’Evangile de Jean, t.3, Cerf, Paris, 1977, pp. 10-11.
66
Ibidem, pp. 459-466.
incontestable de Marie au tombeau (20/3-10). Hartmann et Fortna ont un autre
avis : Jn 20/1-2 est l’introduction de 20/3-10. Boismard, de sa part, adopte ce
point de vue.
L'évolution littéraire de ce récit divise les spécialistes en deux
groupes : pour le premier groupe, l'apparition des deux anges à Marie constitue
le noyau primitif, que l'évangéliste aurait enrichi d'une apparition du Christ ;
pour le deuxième groupe, l'apparition du Christ à Marie proviendrait d'une
source pré-johannique, et l'évangéliste aurait ajouté l'apparition des deux anges,
afin d'harmoniser son récit avec celui des Synoptiques, et d'établir un lien avec
le récit de la visite de Pierre et de l'autre disciple au tombeau.
Selon le Père Boismard, l’apparition de Christ à Marie constitue le
noyau primitif du récit. Pour cela, il faudrait supposer que ce dernier
commençât avec le v. 20/11a : « Marie se tenait près du tombeau, au-dehors,
tout en pleurs ». La seconde moitié du verset : « Or, tout en pleurant, elle se
pencha, vers l’intérieur du tombeau » (20/11b), trahit, toujours, selon le P.
Boismard, l’intervention d’un rédacteur, et donc une étape ultérieure, dans
l’histoire de la transmission du texte. Quant aux preuves, le P. Boismard les
glane dans la répétition du terme « pleur », et dans la conjonction « or », dans
20/11b. Ceci le conduit à attribuer, donc, le v. 20/11a au document C, le noyau
le plus ancien, et le v. 20/11b au document II A.
Le v. 20/14b : « Et elle voit Jésus, qui se tenait là, mais elle ne
savait pas que c’était Jésus », suivrait immédiatement le v. 20/11a ; c’est que
20/14a : « Ayant dit cela, elle se retourna » appartient au dialogue, entamé entre
Marie et les deux anges, et commencé dès l’entrée factice de ces derniers en
scène (20/12). Il en résulterait, avec toute évidence, qu’avec la mise en scène
des deux anges, nous aurons affaire à une autre apparition, surajoutée au
document primordial C. Cette nouvelle apparition ferait partie d’une troisième
étape rédactionnelle, que Boismard appelle II B. Le document ainsi formé par
cette dernière étape aura compris le péricope 20/12-14a.
Le v. 20/16a : « Jésus lui dit : « Marie ! » + Elle lui dit, en
hébreu : « Rabbouni ! », suivi immédiatement du v. 20/18a : « Marie de
Magdala vient annoncer aux disciples qu’elle a vu le Seigneur », constituent la
fin du récit, dans le document C.
Pour conclure, le péricope de l’apparition à Marie Madeleine aura
connu, selon cette méthode d’analyse rédactionnelle, une longue histoire, allant
de la simple attestation que cette personne se trouvait parmi le groupe des
femmes, qui allèrent accomplir les convenances juives du deuil, jusqu’au récit
de la double apparition des anges et de Jésus.
CONCLUSION

En conclusion, ce travail n’a été, à mes yeux, rien de plus qu’une


tentative, dans le but de fournir des éléments élémentaires de recherche, pour
aider quiconque s’intéresse à approfondir ses connaissances bibliques, en
particulier celles déjà partiellement ramassées, autour de la personne de Marie
Magdeleine. J’essaierai, ici, plus bas, d’attirer l’attention sur les traits le plus en
saillie, je dirai les plus marquants, de sa figure, qu’il faudrait surtout ne pas
passer à côté, si l’on veut vraiment retracer l’histoire de la première
communauté chrétienne.
Marie a parcouru, seule, avec audace et fermeté, un chemin long et
raboteux, mais plein d’ambition et de foi en Jésus. Elle s’est convertie, sa petite
famille avec, depuis les premiers temps de la prédication, en Galilée, et s’est
consacrée à suivre Jésus, partout où il devait aller. Pour le faire, l’âme de cette
femme cherchait avec honnêteté un sens perdu, pour elle, de la vraie vie. Quand
elle le trouva, elle ne voulut plus courir derrière un autre. Elle avait essayé, mais
en vain, de l’acquérir. Elle finit par le toucher, le voir et l’écouter, tous les jours,
à la suite de Jésus.
Marie était, au début de sa découverte, fort attachée au personnage de
Jésus. Ceci peut s’expliquer par l’admiration, qu’elle avait ressentie, envers son
enseignement, de même que par le bienveillant accueil, dont elle avait pu jouir
les délices, quand elle avait été pardonnée. Son attachement, de suite, avait
besoin de mûrir, de s’élever une seconde fois, au-delà des données immédiates
de bonté de Jésus. Elle l’y a été menée, le long de ses déplacements, en
compagnie d’autres femmes toutes galiléennes, lorsque, petit à petit, elle avait
fait la découverte d’une dimension messianique des enseignements et des faits,
de Jésus. Marie était ainsi initiée, par étapes, à découvrir l’identité du Maître.
Une étape ultérieure attendait Marie, comme d’ailleurs les autres disciples
de Jésus. Une étape, celle-ci, déterminante, quant au statut de vrai disciple. Sa
conversion, on pourrait dire, avait besoin de se réduire en consécration. C’est
l’étape de la mort et de la Résurrection de Jésus qui lui en offrit l’occasion
d’achever son cheminement. Le tombeau vide sommait Marie, tout comme les
disciples de Jésus, de suivre ou de reculer. C’est ou bien devenir un adepte de
Jésus, ou bien se contenter de l’admirer. Les alternatives décident du type de
foi, que le disciple de Jésus pourrait choisir. Marie, en se tournant à deux
reprises, vers l’intérieur du tombeau vide, d’un côté, puis vers le jardinier, d’un
autre, se tenait sur la ligne de démarcation entre l’intersection des deux types de
foi chrétienne. Sa conversion fut sublime, quand elle avait choisi de dialoguer
avec le jardinier.
Le péricope de l’apparition à Marie Madeleine est riche, à vrai dire,
d’horizons: le théologique s’unit intimement à l’exégétique, l’historique est
inconditionnellement combiné avec le religieux, le matériel évangélique est
directement lié au matériel littéraire et, finalement, le caractère interprétatif de
la mise en scène de l’événement est absolument associé avec les caractéristiques
johanniques de présenter l’évangile. Ceci dit, l’approche de l’épisode se doit de
tenir compte, évidemment, de cet éventail si large de champs d’investigation. Il
serait absurde de présenter une lecture du péricope, tout en s’abstenant de
passer, fût-ce de travers, en revue les données fournies par les autres méthodes
mises en œuvre. Or, cette approche montra, même au niveau rudimentaire, le
côté sérieux et judicieux de procéder, suivant cette stratégie. Elle permit de
mettre en exergue l’œuvre kérygmatique, investie dans la transmission du
passage en cause.
Les perspectives spirituelle et pastorale devaient, en principe, trouver leur
place, à l’intérieur de l’étude. Elles ont été, toutefois, négligées à dessein.
D’autres vues auraient été utiles, pour l’approfondissement, mais elles n’ont pas
été, non plus, prises de mire par notre recherche. Je cite, à titre d’exemple, la
vue théologique féministe, la vue comparative avec la version de Marc, la vue
symbolique, du texte. Ces secteurs ont été délibérément abandonnés aussi, vu le
nombre de pages prescrit, pour le travail du mémoire.
Il reste à dire, finalement, que Marie Madeleine demeure pour l’Eglise la
figure de pénitence, par excellence. Il paraît que la pénitence purifie tellement le
cœur qu’elle rend la personne capable de « voir » le Ressuscité et de se
« convertir » en vrai disciple, annonciateur de la Bonne Nouvelle.
Bibliographie

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