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Cours de métrique_ch.

7_Discordance entre mètre et syntaxe

DISCORDANCE ENTRE MÈTRE ET SYNTAXE

ch.7— Discordance entre mètre et syntaxe


7.1 — pause et enjambement de la césure
7.1.1 — phonétique de la respiration et césure
7.1.2 — pause, syntaxe, enjambement
7.1.3 — enjambement de la césure
7.1.4 — autres combinaisons
7.2 — enjambement du vers et de la strophe
7.2.1 — enjambement du vers
7.2.2 — rejet et contre-rejet
7.3 – l’enjambement à l’époque romantique

7.1 — pause et enjambement de la césure

7.1.1 — phonétique de la respiration et césure

– il faut établir un lien entre la découpe du vers et la syntaxe, d’autant


plus facile que le vers et long.
– le français peut prononcer des groupes moyens de 6 à 8 syllabes :
au-delà il doit reprendre sa respiration.
– de plus la mémoire métrique ne dépasse pas non plus ce chiffre au-
delà duquel on ne perçoit plus le retour rythmique : d’où la découpe en hémisti-
ches des vers longs.
– cette longueur corresponde à celle de groupes syntaxiques, et à la
coupe du vers !
– à la Renaissance la poésie est souvent chantée, la césure peut ne pas
tenir compte des frontières syntaxique (notion de césure enjambante) :

{122} Que la victoi // re venoit avec toy


Eustache DESCHAMPS
– depuis l’époque classique, la césure est une pause correspondant à la
fin d’un mot, d’un groupe syntaxique ; il n’y a donc de e caduc à la césure que
dans le cas où le mot suivant commence par une voyelle ou une h. La frontière
métrique se rapproche de la frontière syntaxique.

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– toutefois, les exigences de MALHERBE même sont floues ; il


condamne la séparation du semi-auxiliaire et de son régime qui le suit immédia-
tement, mais la tolère si un adverbe les sépare. Pour LANCELOT, si le sens ne se
clôt pas à la césure, il faut qu’il puisse « s’y reposer ».

7.1.2 — pause, syntaxe, enjambement

– on attend que la pause rythmique corresponde à une pause de sens


(éventuellement marquées par une ponctuation) :

{123} Uvrit les oilz, / si li ad dit un mot :


« Men escientre, / tu n’ies mie des noz ! »
Tient l’olifan, / qu’unkes perdre ne volt
Sil fiert en l’elme, / qui gemmet fur a or.
Chanson de Roland, 2285-88
– définition : il y a enjambement (interne) quand la fin du vers/la cé-
sure sépare deux termes entre lesquels le débit ordinaire ne marque aucune
pause (donc des termes formant un groupe syntaxique)
– cette rupture provoque souvent un phénomène d’hyperbate

7.1.3 — enjambement de la césure

– la division de l’alexandrin en deux hémistiches égaux en fait un


« moule à antithèse » (BALLY) :

{124} À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire.


CORNEILLE, Le Cid
– possibilité d’enjambement à la césure qui rompt le moule :

{125} Ce Loup rencontre un Dogue // aussi puissant que beau,


Gras, poli, qui s’était // fourvoyé par mégarde.
LA FONTAINE, Fables, I, 5, “La Loup et le Chien”
{126} Comme par une main // noire, dans la nuit,
Nous nous sentîmes prendre…
HUGO

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Dans ce dernier exemple, il y a un effet de rejet : peut-on entendre néanmoins


une pause habituelle entre main et noire ? Peut-on vraiment parler
d’enjambement dans ce qui s’affiche comme un trimètre ?

7.1.4 — autres combinaisons

– rupture au milieu de l’hémistiche

{127} Dans un si grand revers // que vous reste-t-il ? / — Moi.


CORNEILLE
Il n’y a pas enjambement de césure, ici, puisque le 1er hémistiche isole le cir-
constant mobile ? En revanche le 2nd hémistiche isole nettement le pronom.
– à l’inverse, hyper utilisation de la césure :

{128} Mais après certain temps, souffrez qu’on vous propose


Un époux beau, bien fait, jeune, et tout autre chose
Que le Défunt. // — Ah ! dit –elle aussitôt,
Un cloître est l’Époux qu’il me faut. ».
LA FONTAINE, Fables, VI, 21, “La Jeune veuve”
Ici, la division syntaxique du décasyllabe permet de remplir le second hémisti-
che par le verbe d’énonciation (sans intérêt informatif) et de reporter le propos
informatif sur l’octosyllabe suivant.

7.2 — enjambement du vers et de la strophe

7.2.1 — enjambement du vers

– la fin du vers et l’alinéa correspondent à une pause.

– la syntaxe peut enjamber le changement de vers par un enjambement


externe (notion de vers suspendu car le sens se clôt à la fin du vers suivant) :

{129} Cestuy Lyon, plus fort qu’un vieil verrat,


Veit une foys que le Rat ne sçavoit
Sortir d’un lieu, pour autant qu’il avoit
Mengé le lard, et la chair toute crue.
Cl. MAROT

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Il y a deux enjambements entre les 2e & 3e vers, et les 3e & 4e vers (entre le
[semi-]auxiliaire et son verbe) : donc brouillage de rythme.
– BOILEAU (Art poétique) condamne l’enjambement (en parlant de
Malherbe) :

Les stances avec grâce aspirent à tomber,


Et le vers sur le vers n’osa plus enjamber .
– toutefois, lorsque sont rejetés au vers suivant des régimes trop nom-
breux et trop longs, MAZALEYRAT parle de concordance différée ; celle-ci est
autorisée par les règles classiques :

{130} Qui sait même, qui sait si le roi votre père


Veut que de son absence on sache le mystère ?
RACINE, Phèdre, I, 1
7.2.2 — rejet et contre-rejet

● définitions

– le rejet est le prolongement d’un groupe de mots sur les pre-


mières syllabes du vers suivant (rejet externe) ou sur l’hémistiche suivant (rejet
interne) ; enjambement court en début de vers : moins d’un hémistiche ; souvent
mise en relief d’un mot clé (figure de l’hyperbate).
– le contre-rejet externe (interne) est le départ anticipé en fin de
vers (d’hémistiche) d’un groupe de mots qui se développe sur le vers suivant
(l’hémistiche suivant) ; enjambement court en fin de vers

● discussion

– y a-t-il enjambement dès qu’il n’y a pas de ponctuation ; la sus-


pension légère du débit n’est pas toujours parqué par une pause, mais peut bien
correspondre à une articulation syntaxique :

{131} N’est-ce point à vos yeux un spectacle assez doux


Que la veuve d’Hector pleurante à vos genoux.
RACINE, Andromaque

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– enjambements indiscutables : attention, l’effet n’est ressenti


que si l’on fait sentir la pause en fin de vers (et il faut le faire !) :
+ sujet-verbe

{132} Là-dessus, maître rat, plein de belle espérance,


Approche de l’écaille, allonge un peu le cou,
Se sent pris comme au lacs ; car l’huître tout d’un coup
Se referme […]
LA FONTAINE, Fables, VIII, 9, “Le Rat et l’Huître”
+ verbe-objet

{133} Et concluez. — Puis donc qu’on nous permet de prendre


Haleine
RACINE, Les Plaideurs, III, 3
+ nom-CDN

{134} Mais j’aperçois Mme la Comtesse


De Pimbesche […]
RACINE, Les Plaideurs, I, 6
– à l’inverse, l’enjambement du vers peut renforcer le rôle de la
césure

{135} Mais après certain temps, souffrez qu’on vous propose


Un époux beau, bien fait, jeune, et tout autre chose
Que le Défunt. // — Ah ! dit –elle aussitôt,
Un cloître est l’Époux qu’il me faut. ».
LA FONTAINE, Fables, VI, 21, “La Jeune veuve”

7.2.3 — strophe et sens

– lien avec la syntaxe.


– souvent la strophe correspond à une unité de sens autonome, mais ce
n’est pas toujours le cas : il existe des enjambements strophiques
– l’alternance des mètres peut être significative
– les stances sont un groupement de vers dans un poème dramatique :
généralement, c’est un monologue délibératif à tonalité élégiaque.

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Ex.22 — Indiquez si les strophes suivantes constituent des unités de sens. Dans le
cas contraire, analysez comment s’opère la transition entre les strophes.
Plus me plaît le séjour qu’ont bâti mes aïeux
Que des palais romains le front audacieux ;
Plus que le marbre dur me plaît l’ardoise fine,
Plus mon Loire gaulois que le Tibre latin,
Plus mon petit Liré que le mont Palatin,
Et plus que l’air marin la douceur angevine.
Joachim DU BELLAY, Les Regrets, XXXI
Race d’Abel, dors, bois et mange;
Dieu te sourit complaisamment.
Race de Caïn, dans la fange
Rampe et meurs misérablement.
Charles BAUDELAIRE, , Les Fleurs du Mal “Abel et Caïn”
Ce soir mon cœur fait chanter
Des anges qui se souviennent,
Une voix presque mienne
Par trop de silence tentée
Monte et se décide
À ne plus revenir,
Tendre et intrépide,
À quoi va-t-elle s’unir?
Rainer Maria RILKE, Vergers

Ex.23 — Dans les strophes suivantes, pensez-vous que la longueur des vers a été
choisie en fonction du sens ? Justifiez votre réponse.
Quand j’entends la douce voix
Par les bois
Du beau rossignol qui chante,
D’elle je pense jouir
Et ouïr
Sa douce voix qui m’enchante.
Pierre DE RONSARD, Odes
Autrefois le rat de ville
Invita le rat des champs,
D’une façon fort civile,

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À des reliefs d’ortolans.


Sur un tapis de Turquie
Le couvert se trouva mis.
Je laisse à penser la vie
Que firent ces deux amis.
Jean DE LA FONTAINE, Fables, I, 9,
“Le rat de ville et le Rat des champs”
Sur ta chevelure profonde
Aux âcres parfums,
Mer odorante et vagabonde
Aux flots bleus et bruns,
Comme un navire qui s’éveille
Au vent du matin,
Mon âme rêveuse appareille
Pour un ciel lointain [...]
Charles BAUDELAIRE, Les Fleurs du Mal, “Le serpent qui danse”

7.3 – l’enjambement à l’époque romantique

– il connaît alors un regain : attirance vers la prose ?


– différence avec l’enjambement classique ( ?!)
+ type classique :

{136} Comment vous nommez-vous ? Il me dit : Je me nomme


Le pauvre.
HUGO
L’enjambement met en évidence le “nom” du pauvre.
+ enjambement romantique :

{137} Et l’aube se montra, rouge, joyeuse et lente


On eût cru voir sourire une bouche sanglante.
Je me mis à penser à ma mère ; le vent
Semblait me parler bas ; à la guerre souvent
Dans le lever du jour c’est la mort qui se lève.
HUGO, Le cimetière d’Eylau

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Aucun effet de style ne justifie les deux enjambements du second exemple, dit
BONNARD : alors, comment appeler ça si ce n’est pas du style ; donc, problème
de diction.
– l’interprétation de l’enjambement est multiple : rupture du rythme, mimé-
tisme du désordre, etc.
– le vers libre corrigera l’enjambement en alignant le changement de vers
sur la syntaxe et sur le sens

Ex.24 — Soulignez et distinguez dans les vers suivants les enjambements, les
rejets ou les contre-rejets. Analysez quels effets de rythme et de sens ils produi-
sent.
Le jour que je fus né, Apollon qui préside
Aux Muses, me servit en ce monde de guide.
Pierre DE RONSARD, Hymnes, V, 1 & 2, “Hymne de l’automne”
Finalement, de ma chambre, il s’en va
Droit à l’étable, où deux chevaux trouva ;
Laisse le pire et sur le meilleur monte,
Pique et s’en va. [...1
Clément MAROT, Épître au roi pour avoir été dérobé
L’empereur se tourna vers Dieu ; l’homme de gloire
Trembla ; Napoléon comprit qu’il expiait
Quelque chose peut-être. [...]
Victor HUGO, Châtiments, “L’expiation”
J’ai eu le courage de regarder en arrière
Les cadavres de mes jours
Marquent ma route et je les pleure.
Guillaume APOLLINAIRE, Alcools, “Les fiançailles”
Longtemps au pied du perron de
La maison où entra la dame
Que j’avais suivie pendant deux
Bonnes heures à Amsterdam
Mes doigts jetèrent des baisers.
Guillaume APOLLINAIRE, Alcools, “Rosemonde”
Les beaux habits du soir un à un que l’on quitte

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Tombent indolemment sur l’aube des planchers.


Louis ARAGON, Le roman inachevé
Je ne sais pas si je suis vainqueur.
Mais j’ai saisi
D’un grand cœur l’arme enclose dans la pierre.
J’ai parlé dans la nuit de l’arme, j’ai risqué
Le sens et au-delà du sens le monde froid.
Yves BONNEFOY, Hier régnant désert, “L’ordalie II”

Ex.25 — Quels effets Victor Hugo a-t-il su tirer des enjambements, rejets et
contre-rejets dans le texte de théâtre suivant ? Peut-on dire, en lisant (ou en di-
sant) ces alexandrins, que la frontière entre vers et prose disparaît ?
SARAGOSSE : Une chambre à coucher. La nuit. Une lampe sur une table.
DONA JOSEFA DUARTE, vieille, en noir, avec le corps de sa jupe cousu de
jais, à la mode d’Isabelle la Catholique;
DON CARLOS.
DONA JOSEFA : seule. Elle ferme les rideaux cramoisis de la fenêtre et met en
ordre quelques fauteuils. On frappe à une petite porte dérobée à droite. Elle
écoute. On frappe un second coup.
Serait-ce déjà lui ?
Un nouveau coup.
C’est bien à l’escalier
Dérobé.
Un quatrième coup.
Vite, ouvrons.
Elle ouvre la petite porte masquée. Entre don Carlos, le manteau sur le nez et le
chapeau sur les yeux.
Bonjour, beau cavalier.
Elle l’introduit. Il écarte son manteau et laisse voir un riche costume de velours
et de soie, à la mode castillane de 1519. Elle le regarde sous le nez et recule
étonnée.
Quoi, seigneur Hernani, ce n’est pas vous ! – Main-forte !
Au feu !
DON CARLOS : lui saisissant le bras.
Deux mots de plus, duègne, vous êtes morte !

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Il la regarde fixement. Elle se tait, effrayée.


Suis-je chez doña Sol, fiancée au vieux duc
De Pastrana, son oncle, un bon seigneur, caduc,
Vénérable et jaloux ? Dites ? La belle adore
Un cavalier sans barbe et sans moustache encore,
Et reçoit tous les soirs, malgré les envieux,
Le jeune amant sans barbe à la barbe du vieux.
Suis-je bien informé ?
Elle se tait. Il la secoue par le bras.
Vous répondrez peut-être ?
DONA JOSEFA :
Vous m’avez défendu de dire deux mots, maître.
DON CARLOS :
Aussi n’en veux-je qu’un. – Oui, – non. – Ta dame est bien
Doña Sol de Silva ? Parle.
DONA JOSEPHA :
Oui. – Pourquoi?
DON CARLOS :
Pour rien.
Victor HUGO, Hernani, I, 1

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