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Revue de l'Occident musulman et

de la Méditerranée

Cheminots majorés et cheminots guenillards en Tunisie jusqu'en


1938.
C. Liauzu

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Liauzu C. Cheminots majorés et cheminots guenillards en Tunisie jusqu'en 1938.. In: Revue de l'Occident musulman et de la
Méditerranée, n°24, 1977. pp. 171-205;

doi : https://doi.org/10.3406/remmm.1977.1425

https://www.persee.fr/doc/remmm_0035-1474_1977_num_24_1_1425

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Résumé
L'histoire du mouvement ouvrier en Tunisie a déjà fait l'objet d'importantes recherches, cependant, elle
gagne à être abordée non seulement au niveau des états-majors et des idéologies, ou à l'occasion des
temps forts, mais par en bas. Faute d'une vue synthétique suffisante, l'analyse des principales
corporations est indispensable. Les cheminots s'imposent, en raison de leur nombre, de leur
importance dans la vie économique et de la stricte répartition raciale des salaires et de la hiérarchie.
Ce sont d'abord les Français qui s'organisent, sans guère se préoccuper des indigènes. Mais,
lentement et dans une dialectique complexe entre leur appartenance i la communauté tunisienne et
leur condition, ceux-ci développent des revendications spécifiques, dont la principale est l'égalité avec
les majorés. II reste — et c'est bien le problème majeur — que les ruptures avec le syndicalisme
colonial ne débouchent pas sur un syndicalisme national viable au moins jusqu'en 1946.

Abstract
The history of the workers' movement in Tunisia has already been the subject of considerable
research. It would, however, be useful to reconsider the facts from the point of view of the rank and file;
until now, ideed, analysts have prefered to cocentrata on trade-union executive bodies, prevailing
ideologies and peak periods of activism. The lack of a satisfactory synthesis renders an analysis of the
major Tunisian trade-guilds indispensable. The railway workers emerge as the most important in view
of their number and major role in economic life. Furthermore, there union is characterized by a strict
allocation of salary benefits and promotions in terms of racial criteria.
The French workers, who were the first to organize, worried very little about their native colleagues.
Yet, the latter, torn between their membership of the Tunisian community and their professional status,
slowly developped specific demands. The most important of these was equal footing with French
workers. Nonetheless — and this indeed was the major problem — the breakfast-offs with colonial
trade-unionism did not suscitate a viable national movement until at least 1946.
CHEMINOTS MAJORÉS ET CHEMINOTS GUENILLARDS
EN TUNISIE JUSQU'EN 1938

PAR

CLAUDE LIAUZU

La Tunisie est le pays du Maghreb où se développe le mouvement ouvrier national


le plus précoce. On n'a pas de mal â en discerner les raisons. L'unité du prolétariat,
affirmée par l'Union Départementale de la C.G.T. française, ne résiste pas aux
réalités. Chaque grande corporation est un microcosme colonial avec ses Français majorés
et ses «guenillards». Celle où les rivalités pour l'emploi, les inégalités de salaire et
de statut, les conflits de mœurs fournissent la charge la plus explosive est sans doute
le monde du rail.
C'est pourtant là que la C.G.T .T. de 1924, celle de 1937 et l'U.G.T.T. auront
le plus de peine â s'implanter.
La richesse exceptionnelle de la documentation permet une étude monographique
de la condition des cheminots, des contradictions de l'action syndicale et donne
quelques renseignements sur le cheminement d'une conscience ouvrière tunisienne.

Le réseau des chemins de fer, pratiquement inexistant au début du Protectorat,


puisqu'il ne comportait que la ligne de banlieue vers la Marsa et une partie de celle
de la Medjerdah, est presque achevé dès avant la première guerre. L'ensemble atteint
en 1930, 545 kms de voie normale et 2.088 de voie étroite.
L'exploitation en est concédée à la Compagnie du Bône-Guelma, qui deviendra
la Compagnie Fermière des chemins de fer tunisiens et la Compagnie du Sfax-Gafsa.
Le capital des sociétés de transport par route et par voie ferrée est estimé en 1934
à 298,7 millions de francs, chiffre inférieur â la réalité, car il n'a pas toujours été
réévalué en fonction des crises monétaires.
Capital investi en 1929 par
La C.F.T 30 millions de francs et 200 millions d'obligations
La C.T.T 12 millions de francs et 4 millions d'obligations
La S.T.T.A.S 1 million de francs
La Tunisienne Automobile 0,5 million de francs
La Sfax-Gafsa 18 millions de francs â l'origine, puis 32 millions

S.T.TA.S. : Société tunisienne des Transports automobiles du Sahel


C.F.T. : Compagnie Fermière tunisienne
C.G.T.T. : Confédération Générale des Travailleurs tunisiens.
172 CLAUDE LIAUZU 2

Toutes sont liées à des groupes métropolitains ou étrangers comme Thomson-


Houston, Saint-Gobain, Compagnie franco-belge de matériel de chemin de fer,
Compagnie française des tramways ...
Ces affaires sont de bonnes affaires; la Sfax-Gafsa réalise, selon Tunis Socialiste,
7 millions de bénéfices en 1931, 1 1 en 1932 et 17 en 1933. Le déficit même du
réseau du Nord est source de profit, car les conventions d'affermage accordées à la
CF.T. lui permettent de socialiser les pertes qui sont couvertes par l'État. La charge
atteint dans les années de crise, en 1933 et 1938 par exemple, 70 millions de francs
et grève le budget du Protectorat. Pour les syndicats et la gauche, ce sont les tarifs
préférentiels octroyés aux entreprises minières et aux colons, ainsi que la
concurrence de la route qui expliquent ce gouffre. De fait, les transports automobiles
se développent entre les deux guerres, mais la C.F.T. possède une partie du capital
de ses rivales. Situation inadmissible pour le mouvement ouvrier, qui demande la
nationalisation de ces services. Le «pantouflage» de plusieurs anciens directeurs des
Travaux Publics dans les grandes compagnies, après une retraite précoce, ne manque
pas de renforcer les suspicions â l'égard des relations entre le gouvernement et les
grands intérêts.
Au contraire, le Conseil d'administration, les hauts fonctionnaires, la droite et
les nationalistes tunisiens incriminent surtout les privilèges des travailleurs du rail,
trop nombreux et trop payés.
Le peuplement français, le souci d'écarter les Italiens d'activités qui, en cas de
guerre, ont une importance stratégique, imposent des primes nombreuses, dont le
tiers colonial institué en 1920. A propos des chemins de fer surgissent donc les
problèmes et les contradictions qui sont ceux même de la colonisation. Le plus
remarquable, aujourd'hui, est que les Tunisiens apparaissent comme étrangers, étrangers
aux décisions, aux investissements, aux profits, grands et petits, de la plus vaste
entreprise de leur pays.

/.- LES TRA VAILLEURS DU RAIL

1) Diversité nationale et professionnelle

Faute d'avoir pu consulter les archives d'exploitation de la C.F.T. et de la Sfax-


Gafsa, il est difficile d'analyser la composition nationale et professionnelle, de
suivre l'évolution des salaires et des conditions de travail de leurs employés. La
presse, les archives du gouvernement tunisien et certains documents privés qui nous ont
été communiqués fournissent cependant des renseignements intéressants.
Les cheminots forment une des corporations les plus importantes dans les villes
et sont souvent aussi les seuls travailleurs modernes du «bled». Leur nombre
augmente considérablement avec le développement du réseau.
En 1896, la Compagnie Bône-Guelma emploierait 603 Européens dont 463
CHEMINOTS EN TUNISIE 173

Français, mais elle ne fournit pas de chiffres sur la main-d'œuvre tunisienne (1'. A la
veille de la guerre, l'effectif des deux compagnies concessionnaires s'élève déjà â
5.000, il approche des 8.000 quelques années avant la crise, puis diminue en raison
des compressions, pour augmenter de nouveau sous le Front Populaire . La
population ouvrière étant en gros évaluée â 100.000 en 1930, les cheminots en
représentent 6,3 %.
Les deux tableaux ci-dessous indiquent leur répartition par nationalité et statut.
Personnel des chemins de fer en 1923 '

Italiens Maltais Divers Musulmans Israélites Non-Français Français

CF. T.
Définitifs 770 100 30 1325 50 2275 2660
Temporaires 100 15 20 625 - 760 200

870 115 50 1950 50 3035 2860


Sfax-Gafsa 165 40 25 1030 10 1270 500

Personnel des chemins de fer en 1947

Commissionnés Embrigadés Auxiliaires Total

CF. T.
Français 2389 — 577 2966
Tunisiens 1330 2 1574 2906
Étrangers - 5 80 85

3719 7 2231 5957

Commissionnés Classés Auxiliaires Total

Sfax-Gafsa
Français 755 — 156 911
Tunisiens 635 5 725 1365
Étrangers - 9 16 25

1390 14 897 2301

(1) Archives du Ministère des Affaires Étrangères, lettre du Résident Général au Ministre des
A.E., le 1 1 décembre 1896.
(2) 7.665 en 1923, 6.352 en 1929, 5.140 en 1933.
(3) En 1923, les chiffres sont cités par CAVE.Sur les traces de Rodd Balek, éd. du Comité de
l'Afrique Française, Paris, 1929. Les chiffres concernant 1947 sont extraits de VAnnuaire
Statistique.
174 CLAUDE Ll AUZU 4

Les Français demeurent les plus nombreux malgré la chute de la guerre, 40 %


en 1922, 43,8 % en 1923; leur proportion tend â augmenter dans les années trente
et atteint 66 % â la veille du deuxième conflit dans la CF. T., pour descendre â
43% en 1945.
La place des Italiens, au contraire, diminue (16 % en 1913, 13 % en 1923), par la
limitation de leur recrutement et par le jeu des naturalisations . Malgré les
réticences de la base, le syndicat, s'il ne favorise pas ce mouvement, défend les
néofrançais et le groupe dans une organisation qui s'occupe de leurs revendications
spécifiques (5).
La part des Tunisiens ne grandit que lentement, 40 % en 1913 et 1923. Ce n'est
qu'après la deuxième guerre qu'ils prennent la première place : 56 %.
Les cheminots forment donc le groupe prolétarien français le plus nombreux,
avant celui de l'Arsenal . Ce sont les deux seules entreprises où la politique de
peuplement a été appliquée avec netteté, moins par doctrine coloniale que par souci
de la sécurité nationale.
Prépondérants, ces colons ouvriers le sont plus encore par les emplois qu'ils
occupent. Le monde du travail reflète la hiérarchie de la société coloniale et se divise
en trois catégories nationales correspondant aux trois grandes nationalités.
— Les Français ont le monopole des emplois supérieurs et moyens : mécaniciens,
chauffeurs, conducteurs, facteurs, chefs d'équipe.
— Les Italiens sont surtout ouvriers dans les ateliers.
— Les Indigènes sont manœuvres, terrassiers, poseurs de voie .

Mais cette répartition n'est pas figée, elle dépend de facteurs complexes et
contradictoires. La volonté de peuplement français rencontre certaines limites dans
la démographie, le faible attrait des colonies en métropole <8' et la nécessité de faire
une place, même minime, â la population autochtone. Elle rencontre aussi
l'hostilité des grandes sociétés qui préfèrent une main-d'œuvre bon marché. Ainsi, dans
les années dix, le syndicat souligne qu'on recrute de plus en plus d'indigènes. Sans
doute exagère-t-U l'importance de cette nouveauté, car il ne cite guère que des

(4) CAVE, Sur les traces de Rodd Balek, op. cit., 1 .304 en 1 924, 2.281 en 1925.

(5) L'ancienneté de leurs services n'est pas comptée quand ils sont commission nés, comme les
Français, ce que VUnione utilise pour dénoncer la duperie des naturalisations qui ne rapportent
même pas un plat de lentilles. Les socialistes du Grand Conseil appuient l'action du syndicat.

(6) 1 .230 sur 1 .770 à la veille de la guerre.

(7) LACOUR G A YET, «Les chemins de fer en Tunisie», in Revue des deux mondes, 15 mai
1911.

(8) Les cheminots sont venus de Corse, sur les listes électorales du syndicat, il y a un Paoli
31 d'Algérie, cf. le Bônois de Kaddour ben Nitram et du Sud-Est, ils se recrutent ensuite
surtout sur place.
5 ' CHEMINOTS EN TUNISIE 175

aiguilleurs et des serre-freins, mais la tendance est bien réelle.


La guerre surtout la renforce. Si une partie des Français est mobilisée sur place,
il faut pourvoir au remplacement de ceux qui sont au front en puisant parmi leurs
femmes et les Tunisiens. Après novembre 1918, contre le développement du
nationalisme, on doit continuer à nourrir le mythe de la fraternité des tranchées au prix
de quelques mesures. Mais les postes exigeant une certaine qualification restent
le monopole des Français.
La statistique officielle des salaires nous renseigne sur les tâches qu'ils sont les
seuls à effectuer en 1923 : expéditionnaires, calqueurs, télégraphistes, mécaniciens
et chauffeurs de route, ouvriers d'art.
— Les Italiens sont mécaniciens de manœuvre, ouvriers spécialisés et manœuvres.
— Les Tunisiens sont chauffeurs de manœuvre, manœuvres et gardiens.
Lors de la session de 1923 du Grand Conseil, Mohamed Chenik se félicite de
l'accès des indigènes au poste de mécanicien, ce qui constitue donc une nouveauté.
Combien en ont bénéficié, combien ont pu enfin devenir les maîtres d'une machine
et parvenir à la dignité de conducteur ? Bien peu sans doute.
La hiérarchie professionnelle décrite par Zola n'est évidemment pas
particulière au Protectorat. Mais ici, Jacques est toujours français. Dans Les Cœurs vivants
de Pellegrin, Pecqueux c'est Ahmed, dont le nom est suivi d'un chiffre qui
symbolise son aliénation. A cette inégalité s'ajoutent des statuts différents pour les
Français, les étrangers et les autochtones.
■ II serait cependant faux de croire que tous les cheminots coloniaux ont toujours
été des privilégiés. Avant 1914, beaucoup ne disposent que de maigres ressources.
Les élus de la Conférence Consultative, qu'ils soient de droite ou de gauche, agra-
riens ou commerçants et industriels, protestent vigoureusement à partir de 1905
contre le scandale de salaires inférieurs â 100 francs et ils obtiennent difficilement
que le minimum soit fixé â ce taux, puis porté â 1 10 francs en 191 1.
Les échelles métropolitaines ne sont appliquées que lentement. «Les cheminots
tunisiens (il faut entendre Français de Tunisie) se trouvent, dans leur ensemble,
dans une situation équivalente â celle de leurs camarades d'Algérie et de France,
comme taux moyen et comme taux de début» (9> en 1911. Serressèque, leur
délégué au parlement local, exagère sans doute leurs difficultés, mais il y a une part
de réalité dans son tableau pessimiste. A l'occasion de la fête de l'Armistice,
«beaucoup sont venus en espadrilles â la Maison de France ... Leurs enfants, bien souvent
ne vont pas â l'école, faute de chaussures». Telle est la version coloniale de La misère
des souliers. De fait, la dignité d'un prépondérant n'était guère compatible avec
cette lacune vestimentaire, dans un pays où les pieds nus étaient le lot des colonisés
et des Siciliens. On comprend l'indignation des élus et on trouve là une des clés
expliquant les améliorations obtenues par la suite.
(9) Cf. les débats de la Conférence Consultative. Depuis 1905, régulièrement De Carnières,
Gaudiani et Gallini sont d'accord avec le radical Thomas et le socialiste Serressèque sur ce point.
Cf. également la Direction des Travaux Publics, Les chemins de fer en Tunisie, 1 91 1 , 1. 1 .
176 CLAUDE LIAUZU 6

Si réduits que soient les privilèges du Français, ils suffisent à le placer au-dessus
de l'Italien et du Tunisien, ce dernier ne bénéficiant qu'exceptionnellement d'un
commissionnement qui lui assurerait un statut, un avancement et une retraite.
En 1913, sur 4.630 salariés de la C.F.T., on ne compte que 873 commissionnés;
en 1923, 93 % sont des Français, et en 1937 encore, 10,2 % seulement des Tunisiens
ont accédé à ce grade.
Les conditions imposées à ces derniers leur ferment à peu près entièrement cette
catégorie. Ils doivent être titulaires du certificat d'études, ce qui écarte les anciens
combattants et soldats. Au mieux, peuvent-ils espérer devenir embrigadés, mais
là encore ils sont minoritaires, 22,3 % seulement de ces agents sont musulmans en
1937 et 1945. Les versements pour la retraite sont facultatifs, et seul un petit
nombre se plie à cette discipline, très lourde en raison de la médiocrité des salaires.
Quand la cotisation devient obligatoire à la C.F.T., elle n'assure, en 1934, qu'une
retraite de 1 .600 francs par an.
Dans leur grande majorité, les indigènes demeurent donc journaliers, auxiliaires
ou temporaires. Leur nombre augmente même : 1.353 en 1937, 3.446 en 1945 pour
la C.F.T., soit 67,5 % du total.
De multiples autres inégalités séparent encore les travailleurs en fonction de
leur nationalité. Quand la crise de cherté de vie de 1910 entraîne un relèvement
des salaires, on alloue 110 francs aux Français, mais les autres doivent se contenter
d'une augmentation de 25 centimes et ne peuvent obtenir un minimum de 3 francs
par jour.
Pendant la guerre, en raison de la poussée des prix, «l'existence est devenue
impossible» affirme-t-on dans la presse et â chaque session de la Conférence
Consultative. Les compagnies majorent donc les allocations familiales en 1917 et
accordent une indemnité de vie chère qui doit être relevée jusqu'en 1920. Les Tunisiens
ne bénéficient que des trois quarts de la première et de la moitié de la seconde,
et c'est en vain que leurs délégués â l'assemblée réclament l'égalité.
En 1920 enfin, étape décisive, le tiers colonial transforme le petit blanc en moyen
blanc et les différences de salaires se creusent.

Salaires en 1925 en 1933

un journalier 5,85 F par jour


un embrigadé *1* 8,40 F 25,7 F (3 enfants)
un commissionné 16 38,6 F (1 enfant).
(DSans les indemnités familiales

Les années de prospérité ont donc permis des améliorations importantes, mais
pendant la crise, la CF. T. et la Sfax-Gafsa procèdent â des compressions massives.
7 CHEMINOTS EN TUNISIE 177

Selon les rapports officiels, le coût du personnel a été multiplié par 127 de 1913
à 1933 et représente 78 % du total des dépenses, contre 6,4 % pour le
combustible, «record peu enviable». Le tiers colonial coûterait à lui seul plus de 80 millions.
Sur le détail des mesures d'économies, un voile pudique est jeté, mais la presse
ouvrière nous renseigne. Elles consistent d'abord en une diminution des effectifs.

Effectifs

1913 1929 1931 1932 1933 1934 1935

CF. T. 4830 6093 5912 5040 4860 4859 4550


Sfax-Gafsa 155 269 297 225 280

AlaC.F.T., la baisse est de 14% entre 1931 et 1932


25 % entre 1929 et 1935

En six ans, 2500 salariés sont donc privés d'emploi. Ces coupes sombres sont
dues â la mise à la retraite anticipée des commissionnés, mais plus encore au
licenciement des embrigadés, temporaires, auxiliaires et journaliers. Des réductions
de salaires propres â la Tunisie s'ajoutent aux mesures appliquées à la suite de la
métropole. Le tiers colonial est ramené â 25 %, mais les rémunérations des Tunisiens
sont brutalement amputées du quart. Cette hiérarchie de la précarité apparaît de
manière saisissante dans la comparaison entre la misère du cantonnier français et
celle du cantonnier indigène faite par Tunis Socialiste le 15 mai 1934.

Salaire d'un cantonnier français. Échelle I, Échelon 5


2 enfants, 2e et 3e rangs

avant le prélèvement après le prélèvement

Traitement 9450,00 9160,00


Tiers colonial 3123,35 3053,25
Indemnités familiales 2280,00 1920,00
Indemnité résidence 960,00 480,00
Gratification 150,00 140,00
Prime de gestion 50,00 50,00
16013,35 14803,55
ou 43,87/j ou 40,55/j

Diminution 1490 F., ou 9,1 %.


178 CLAUDE Ll AUZU

Salaire d'un cantonnier indigène. Échelle A bis. Échelon 5


4 enfants

avant le prélèvement après le prélèvement

Traitement 6000 - 4524


Indemnités familiales 3510 1440
Indemnité résidence 720 720
Gratification 90 70
Prime de gestion 30 30
10350 6754
ou 28,35/j ou18,50/j

Diminution : 3566 F. ou 34,45 % du salaire du Français : 45,6 %

Chaque jour, le Tunisien gagne 15,5 F. puis 22 F. de moins, alors qu'il a six
bouches à nourrir au lieu de quatre.
Le Front populaire met fin â des restrictions dès le 1er août, augmente les
allocations familiales et instaure les quarante heures, mais les principaux bénéficiaires sont
les coloniaux qui retrouvent leur 33 % en novembre 1937. Le commissionnement
obtenu par les anciens combattants ne touche qu'un faible nombre d'employés,
parmi les plus anciens (10). Les agents classés du Sfax-Gafsa sont enfin admis â
cotiser pour la caisse nationale de retraites, mais beaucoup de ceux qui ont été
licenciés sous Peyrouton ne perçoivent que 4 F. par jour. Les congés payés sont
portés â 26 jours pour les commissionnés du service actif et â 20 pour les
embrigadés.
Enfin, auxiliaires et temporaires restent dans une situation misérable et certains
salaires sont inférieurs â 20 et même â 1 5 francs.

2) Les Français : une aristocratie du travail

Si l'on veut progresser dans l'étude du mouvement ouvrier colonial, il ne suffit


pas de s'en tenir â ces descriptions, il faut essayer de proposer une typologie plus
rigoureuse du prolétariat.
Les cheminots français, «moyens blancs», ont tous les caractères d'une
aristocratie du travail.
1) Niveau et régularité de la rémunération : elle est la plus élevée avec
l'Arsenal.

(10) Tunis Socialiste, 8 et 1 9 septembre 1 936. La Voix des Cheminots, 25 mai 1 938.
CHEMINOTS EN TUNISIE 179

Salaires mensuels

1923 1930

Commissionné
.
(moyenne)français
. 724 francs 11 58 francs

Typographe 475 687,5


Maçon 475 - 1062,5
Charpentier 500 875

2) La stabilité et la sécurité sociale sont garanties par le statut — sauf pendant


la crise économique — par la retraite, les assurances contre les accidents et les
nombreuses œuvres de mutualité subventionnées par l'État : orphelinat,
sanatorium ... <
3) Les conditions de travail sont analogues â celles de la France, souvent
meilleures même (21 jours de congé en 1929, 26 en 1937). Certes, les
récriminations contre l'autoritarisme de la direction sont fréquentes et sans doute fondées,
mais les cheminots sont représentés au Conseil supérieur des chemins de fer et
à la commission du personnel et ils participent â la Commission des économies
dans les années trente.
4) Relations avec les catégories frontières supérieures et inférieures : les
travailleurs du rail ont souvent des rémunérations plus importantes que celles des
cols blancs du secteur privé et analogues â celles des fonctionnaires. Leurs
rapports avec les autres cheminots, Tunisiens ou Italiens, sont empreintes de pater- •
nalisme, comme le montrera l'analyse de la presse syndicale.
Tous ces traits sont renforcés par les conditions de vie : dans son quartier d'H.B.M.,
le cheminot (ou l'ouvrier de l'Arsenal) est souvent propriétaire de sa maison, dont le
toit de tuile et le petit jardin recréent un «coin de France» et témoignent,
aujourd'hui encore, de la marque de la colonisation sur le sol tunisien.
Les perspectives d'ascension sociale sont réelles; certains réalisent même le rêve
d'un retour à la terre, grâce aux lots de colonisation officielle. Ce n'est pas un hasard
si le fils du cheminot dans Les cœurs vivants de Pellegrin devient un colon. Car les
hommes du rail ont leur écrivain, et l'un des plus connus des années trente. Ils ont
également un élu au Grand Conseil depuis 1907, et trois en 1920. Leur situation
dépendant des décisions budgétaires, ils participent activement â la vie politique
et forment un groupe de pression très influent. Le Résident Général Manceron leur
rappelle, en 1929, qu'ils sont des collaborateurs indispensables de la colonisation
et Peyrouton en 1934 qu'ils sont des privilégiés.
Quels sont donc les fondements du développement de cette aristocratie ouvrière,
et à quoi est due cette différenciation entre salariés ?
En premier lieu, â la qualification, à un marché du travail favorable et à la
cohésion d'un syndicalisme s'appuyant sur une conscience de groupe très forte. Mais ces
180 CLAUDE LIAUZU 10

explications ne suffisent pas pour rendre compte de la disparité des salaires entre un
cheminot, un typographe et un maçon ou entre les cheminots de la Métropole et
ceux de Tunisie.
La politique de peuplement français dans la fonction publique et dans certains
services concédés est â l'origine du 33 %, du voyage payé tous les deux ans et de
multiples autres avantages. Assurés par le budget tunisien, ces privilèges pèsent
donc sur les contribuables. L'argument a été souvent repris par les nationalistes
dans leurs polémiques. Nous nous contenterons ici d'en tirer une conclusion
limitée à cette seule corporation et aux travailleurs de l'Arsenal.
Ils ne vivent pas seulement de leur force de travail, mais de la rétrocession d'une
fraction de la plus-value produite par d'autres salariés. Ils sont donc dans la même
situation que les fonctionnaires avec qui ils nouent de solides alliances. L'Afrique du*
Nord a transformé le prolétaire français en petit-bourgeois ^^.
On n'est «peuple» que par procuration dans le Maghreb, a-t-on finement noté ^2K
Mais ce n'est pas seulement un fait de mentalité, c'est une réalité de la société
coloniale.
On ignore â peu près tout de la naissance du groupe tunisien. Nous voudrions
insister sur deux de ses caractères principaux. Le premier est le silence des documents,
qui explique nos lacunes, silence de l'administration et du patronat, mais aussi et
surtout silence des cheminots eux-mêmes, qui ne brisent que tardivement cette
marginalité. Nous avons donc choisi d'étudier les cheminots guenillards de manière
chronologique et d'essayer de déceler la formation progressive d'une conscience ouvrière.
Mais cette recherche fait ressortir un deuxième phénomène, la grande diversité
des travailleurs du rail indigènes divisés en embrigadés, auxiliaires, temporaires et
journaliers, diversité qui contraste avec la simplicité du groupe français.
Il est tout naturel que celui-ci ait exercé son hégémonie sur l'ensemble des
cheminots. C'est donc sa vision des Tunisiens, telle qu'elle apparaît dans la presse
syndicale, qui reflète de manière déformée la préhistoire des cheminots guenillards.

//. - LES YNDICA T FRANCA IS ET LES TUN /SI ENS AVANT1936

1) Les ambiguïtés originelles

Quelle est leur place dans les préoccupations de la première Voix des Cheminots
qui s'affirme syndicaliste révolutionnaire ? Le décompte est rapide : ils ne sont
cités que huit fois, et rarement de manière positive *13*.
(11) Cf. BAUDELOT (C), ESTABLET (R.), MALEMORT (J.), La petite bourgeoisie en France.
Maspero, 1974.
(1 2) BERQUE (J.), Le Maghreb entre les deux guerres.
(13) La Voix des Cheminots paraît du 1er mai 1910 au 15 décembre 1911. Les articles
concernant les Tunisiens paraissent les 4 avril, 16 juillet, deux le 16 août 1910, les 7 et 16 juillet, 1er
11 CHEMINOTS EN TUNISIE 181

Un racisme, conscient ou inconscient, apparaît dans les colonnes à plusieurs


reprises *14'. Le sentiment dominant dans les années dix est un protectionnisme
ouvrier inquiet devant la pénétration de travailleurs dans les emplois qui leur étaient
jusque là peu accessibles. Quand il y a un Français malade, «le premier indigène
venu est vite désigné à un poste de sécurité». La direction a, en effet, découvert
«qu'il y avait des arabes instruits. Depuis on les emploie comme facteurs et on les
paie moins, 2 ou 2,50 F contre 4 ou 4,50 F». De même, les conducteurs seconds
sont remplacés «par des serre-freins indigènes incapables d'assurer le service», et
ce sont les conducteurs classés qui sont responsables des retards et des accidents.
Comme il est de règle, le danger est grossi; selon le journal, on se proposerait de
«tunisianifier» le personnel et, l'enseignement professionnel n'est qu'une source
de main-d'œuvre abondante, bon marché et soumise.
De l'inquiétude on passe vite à la menace contre l'intrus. «Nous ne sommes pas
racistes, nous crions : A travail égal, salaire égal, mais il faut tenir compte des
capacités (la restriction naît donc en même temps que le principe). Aux arabes nous
disons : si vous êtes capables d'assurer tel service, faites-vous payer comme celui
que vous prétendez remplacer, si vous ne voulez pas que nous vous traitions de
jaunes ou de renards. Vous savez qu'aux renards on fait la chasse».
Cependant, l'attitude du syndicat n'est pas aussi simple que celle des
organisations sud-africaines. La tentation de la colour-bar s'oppose à l'idéal dont la C.G.T.
se réclame, l'égalité des salaires â travail égal. Assurés de leur supériorité dans ce
domaine, les coloniaux peuvent faire preuve d'une générosité bien comprise, dans
leur propre intérêt.
Le problème de l'éducation de ces nouvelles recrues se pose donc. On espère que
«le germe du syndicalisme se développera chez ces nouveaux esclaves du
prolétariat». Mais rien, ou presque rien, n'est fait dans ce sens. Quand les cheminots
musulmans créent une organisation ... «au pays des pharaons», on les félicite avec l'éton-
nement du Parisien devant un Persan, car cela «paraît invraisemblable».
Malgré ce point de vue de Sirius, les Tunisiens commencent à participer aux
mouvements revendicatifs, et il faut en tenir compte. Le 25 juin 1907, le Courrier de
Tunisie signale qu'ils sont une vingtaine sur deux cents lors d'une assemblée
générale. Le 7 novembre, on dénonce une baisse de 3,50 à 3 F des salaires des poseurs

octobre, 1er novembre 1 91 1 . Quand l'un d'entre eux est victime d'un licenciement abusif à Bône,
le journal et le syndicat prennent sa défense, le 1er novembre, comme ils le font pour les
Français, et dénoncent un licenciement pour cause de maladie le 1er octobre 1910.

(14) Le 1er décembre 1910 et le 1er juillet 1911, dans un article de Philippeville, le
stéréotype de l'indigène voleur. A Gafour le 16 août 1911, on se plaint du gaspillage de l'eau dans les
fontaines publiques par les «arabes», alors que les maisonnettes des cheminots en manquent. Le
16 août 1910, plainte contre l'hôpital de Relizaneet contre les médecins indigènes qui
«malheureusement ne possèdent pas actuellement et ne posséderont pas de longtemps les inclinations
de bonté et de cœur qui dominent chez nous» et le lecteur demande le déplacement de ce
praticien inhumain ...
182 CLAUDE LIAUZU 12

de voie du Bône-Guelma. «Ce sont des Italiens ou des Arabes, dit la Compagnie,
mais nous avons toujours demandé une hausse des salaires pour toutes les
nationalités».
Le mécontentement grandit cette année-là, et l'éventualité d'une grève explique
sans doute cet intérêt nouveau. C'est en effet, à notre connaissance, la première
prise de position claire à l'égard des autochtones. On demande le 1er août, au cours
d'une réunion, des rémunérations plus élevées, un repos hebdomadaire et 18 jours
de congé pour les journaliers non français. Le Congrès des cheminots d'Algérie et
de Tunisie, qui se tient â la Bourse du Travail en décembre, vote une motion de
«salut aux ouvriers indigènes considérés comme des frères de misère exploités'par
un ennemi commun : le capitalisme».
Ces derniers participent massivement â la grève de 1909, malgré les menaces de
la Compagnie, et envoient une délégation au Bey, sans résultat *15*. On le voit, les
formes modernes de lutte s'associent aux traditionnelles pétitions et doléances
auprès du souverain. Le 29 mars, les musulmans sont nombreux dans la
manifestation de rue, et l'un d'entre eux, «Aïssa», prend la parole en arabe aux côtés d'un
Italien et de Silve.
«Un enseignement précieux se dégage de cette grève ainsi que des polémiques
ardentes qu'elle a fait naître ... On est frappé de l'entente parfaite qui règne, au
sein du syndicat des cheminots entre Français et Indigènes. Ces derniers sont
affiliés, ainsi que leurs camarades français, au syndicat des cheminots de France. Or, il
est à remarquer que dans ce milieu ouvrier, il n'est jamais question de prérogatives
ou de supériorité de race. Au contraire, on voit les Français se solidariser avec les
Indigènes pour demander l'abrogation de certaines mesures arbitraires créant pour
ces derniers une situation inférieure. Fournissant le même travail, ils veulent avoir
le même salaire et le même avancement». «Rien de plus rationnel et de plus
équitable» juge le Tunisien *16'.
Et il se félicite d'autant plus de cette attitude que De Carnières, dans le Colon
Français, dénonce le syndicat. «En affectant, comme l'avait demandé la Chambre
d'Agriculture, les sommes accordées par la Compagnie â l'augmentation du seul
personnel français, on eut pu améliorer sérieusement la situation de nos compatriotes
et on eut fait acte de justice. Or, Monsieur Serressèque a déclaré que les Français ne
doivent pas séparer leur cause de celle des Italiens et des Indigènes». ■
«Réjouissons-nous, conclut le Tunisien, en constatant que cette arabophobie
n'a pas de prise sur l'esprit du peuple». L'éloge paraît exagéré aujourd'hui, mais il
reflète bien l'esprit et les réalités des années 1910.
Certains leaders autochtones jouent donc déjà un certain rôle. En octobre 1910,
le même Aïssa affirme la nécessité de «se solidariser avec les compagnons de France».

(15) La Voix des Cheminots, 21 mars 1909. La manifestation est relatée dans le numéro du
30 mars.

(16) Le Tunisien, 25 mars et 8 avril.


13 CHEMINOTS EN TUNISIE 183

Pourtant, passée la vague de 1909, le syndicat continue â ne se préoccuper qu'épi-


sodiquement des revendications spécifiques des Tunisiens.
Bien que laïc et athée, il proteste contre l'obligation faite aux musulmans de
travailler le jour de l'AïdSghira.ce qui «les blesse dans leurs convictions
religieuses» *17*. La Voix des Cheminots reprend également le thème de la fraternité
prolétarienne. Mais il n'y a guère de réponses concrètes â des problèmes concrets.
En avril 1911, les allocations familiales des Français sont augmentées, et une
assemblée générale demande, en juillet, le respect du «principe équitable» de leur
extension aux étrangers et aux Tunisiens. Mais dans le long cahier de revendications
déposé en 1910 et publié le 15 juin 1911, une seule mention est faite des
autochtones pour exiger que, quand ils font fonction de chefs de manœuvre, d'aiguilleurs
ou de facteurs, ils soient payés comme les agents classés qu'ils remplacent. Respect
de la règle du salaire égal ? Nous y voyons plutôt une réaction de protectionnisme
ouvrier.
Le Socialiste souligne â la fin de l'année, le mécontentement des indigènes,
écartés au profit des Calabrais et des Siciliens par les tâcherons.
De fait, l'internationalisme affiché résiste mal aux cloisonnements raciaux du
Protectorat, surtout lors de l'émeute du Djellaz. Quelle fut la réaction des syndicalistes
français devant l'explosion populaire de novembre 1911, et en particulier celle de
Silve, cheminot révoqué et figure importante de l'extrême-gauche ?
La manifestation est une «révolte», dans laquelle le sang du prolétariat a été
inutilement répandu par une flambée de fanatisme religieux et patriotique. Les vrais
coupables, «ceux qui ont armé la foule», se sont tenus â l'écart. A l'évidence, il
s'agit des bourgeois jeunes-tunisiens, qui «se promènent en toute liberté et comblés
d'honneurs».
L'autre responsable est le système de colonisation capitaliste qui a encouragé
les dogmes stupides, les constructions de mosquées et de temples où se nourrit la
haine du roumi. «Comme de nos jours, les gens un peu instruits ne croient pas â
toutes ces sornettes ... les bourgeois ont inventé le patriotisme». Le résultat est
l'assassinat de Français et d'Italiens par «des brutes peu intéressantes». Silve,
l'antimilitariste, avoue que, pour une fois, il aurait «applaudi si les zouaves, au lieu de
tirer en l'air, avaient massacré sans pitié ces fanatiques. Une vipère on l'écrase et un
fou, on le tue pour qu'il ne contamine pas les autres».
Les arabophiles vont «crier â l'injustice», vont répéter la «légende des spoliations,
comme si le prolétariat arabe, qui n'avait jamais rien possédé, avait pu être spolié».
Avant l'occupation, la terre appartenait aussi â des capitalistes. Les colons français
«sont mauvais», mais les propriétaires arabes «ne valent rien du tout».
Contre les nationalistes, contre les humanistes «qui sont tombés en extase devant
la sorcellerie en fer blanc», le syndicat propose ses solutions. Il dit aux indigènes :
«Venez au syndicat, vous y serez acceptés les bras ouverts, mais pour cela, débarrassez-

il 7) La Voix des Cheminots, 1er décembre 1910.


184 CLAUDE LIAUZU 14

vous du joug de l'Islam. Jetez votre chéchia, prenez une casquette, ne cachez plus
vos femmes et vos filles, promenez-vous avec elles sur les places publiques et nous
vous croirons sincères. Vous apprendrez que vos ennemis ne sont pas les travailleurs
roumis que vos collègues ont égorgés dans un moment d'inconsciente folie» *18'.
Ce curieux mélange de stéréotypes raciaux et de schémas syndicalistes
révolutionnaires ne peut être confondu avec les réactions d'un De Carnières. Le réflexe
d'unanimisme colonial entre en contradiction avec l'idéologie, mais aussi avec
l'appartenance sociale. Certains historiens considèrent que «les autorités coloniales,
les colons et les socialistes ... se sont entendus pour rejeter la responsabilité des
événements sur les animateurs du groupement Jeune-Tunisien et réclamer la
répression des aspirations réformistes des populations tunisiennes. Les Européens
manifestent ainsi leur sentiment de haine et de vengeance» *19'.
Notre point de vue est différent. Nous ne faisons pas le procès — déjà jugé —
de la gauche européenne, et nous pensons que répéter les termes dans lesquels le
débat a été posé en son temps entre nationalistes et mouvement ouvrier n'a guère
d'intérêt historique. Nous cherchons à rendre compte de la dialectique «race» —
classe en évitant l'anachronisme. Plutôt que la condamnation des socialistes et des
syndicalistes, c'est une étude de la réalité tunisienne qui est aujourd'hui nécessaire.
Dénoncer les schémas politiques contre la bourgeoisie, les féodaux, le «fanatisme»,
la «sauvagerie», ce n'est pas résoudre les problèmes, c'est même ne pas les poser ®°K
De même que les analyses, les propositions, les comportements ne sont pas
unanimes chez les colonisés, de même des divergences apparaissent chez les Français.
Si la gauche — sauf quelques exceptions — demande la répression, elle réclame aussi
et surtout une autre politique coloniale.
Passée l'émotion du Djellaz, les sentiments profonds s'expriment avec moins
de passion, mais autant de force à l'occasion des débats sur la Tunisie à la Chambre
des Députés (21). Les arabophiles, socialistes ou autres, des «Folies Bourbon» y
dénoncent les spoliations, «comme si cela pouvait intéresser le pauvre bougre de
travailleur ou de fellah. Certains camarades dévoués et sincères *22' prennent la
défense des arabes en exaltant leur vertu, comme si le peuple arabe ne recelait pas en

(18) La Voix des Cheminots, 1 5 novembre 1 91 1 .

(19) Bechir TLIU, «Socialistes et Jeunes Tunisiens», in Cahiers de Tunisie, n° 85-86, 1er
et 2e trim. 1974.

(20) Sur la «sauvagerie», une étude est aujourd'hui possible â moins d'ignorer les problèmes
et les méthodes de l'histoire des «classes laborieuses et dangereuses» et les réflexions de Fanon
sur l'Afrique de Nord. La bourgeoisie tunisienne n'a pas subi les critiques des socialistes et
syndicalistes français seulement — ce qui ne suffit pas â les écarter — mais aussi celles d'un mouvement
ouvrier authentiquement tunisien lui aussi.

(21 ) La Voix des Cheminots, 1 er décembre 1 91 2.

(22) Jaurès sans doute, puisqu'il n'est pas cité dans les interpellations dénoncées.
15 CHEMINOTS EN TUNISIE 185

son sein les mêmes vices de l'oligarchie capitaliste. Ces camarades ont vu les
indigènes avec une âme de poète ... confondant dans une même réprobation tous les
hommes habitant la Tunisie qui ne se coiffent pas d'une chéchia ou d'un fez de
Stamboul. Ils ne se doutent pas qu'ils creusent plus profond le fossé qui sépare
les exploités de ce pays». L'adhésion â la colonisation est évidente, et la
psychologie du petit blanc, son soupçon d'une complicité entre le colonisé et la métropole
apparaissent déjà, car toute crise est une répétition générale de la grande crise finale.
Pourtant, le «guêpier marocain» est dénoncé avec vigueur *23' et la Voix des
Cheminots publie l'appel de la C.G.T. aux Bourses du Travail. Elle critique les soldats
tunisiens qui «s'en vont bêlant» attaquer les Marocains. «A la Laïque, on enseignera
à nos enfants les beautés de la colonisation, la générosité de la France et les
batail es gagnées sur les fellahs marocains».
L'anticolonialisme de principe et la bonne conscience coloniale voisinent sans
que l'on s'aperçoive de leur contradiction.
A la veille de la guerre donc, le syndicalisme français n'a encore manifesté qu'un
intérêt épisodique à l'égard des «nouveaux esclaves du salariat». Hésitant entre le
protectionnisme ouvrier et une certaine générosité intéressée, il accepte mal
l'intrusion d'une main-d'œuvre concurrente. Les manifestations de paternalisme et de
racisme voisinent avec les affirmations internationalistes et prouvent qu'aucune
analyse sérieuse n'a été élaborée, ni aucune pratique cohérente tentée.
Quant au prolétariat tunisien, très minoritaire, cantonné dans des emplois
subalternes, sans formation technique, il n'exprime qu'exceptionnellement ses
revendications et ne peut mener de lutte particulière. Il est évident que ses griefs
ne peuvent être source de contestation qu'en s'insérant dans des mouvements plus
vastes. A cet égard, la participation aux combats des syndicalistes français n'a pu
qu'être décevante.
Si ceux-ci ne se préoccupent guère des musulmans, on ne trouve pas non plus
de campagne très énergique de la part des Jeunes-Tunisiens, ni dans leur presse,
ni à la Conférence Consultative. En 1910, Zaouche profite de la discussion du projet
d'avenant â la convention du Bône-Guelma pour demander simplement qu'on
recrute un plus grand nombre d'indigènes, au lieu de faire appel â la main-d'œuvre
étrangère.
Mais la guerre allait changer beaucoup de choses en Tunisie dans les réalités
et dans les esprits. Le monde du rail n'y échappa pas.

2) De la guette au Ftont populaire : les ambiguïtés demeurent

Quelles furent les réactions du syndicat français devant les poussées nationales
et sociales sans précédent qui se produisent ?
La lecture de la seconde Voix des Cheminots nous éclaire sur ce point. La place
des Tunisiens n'augmente guère dans ses colonnes, et nous n'avons trouvé que peu

(23) Les 16 mai, 1er juillet, 11 août 1911.


186 CLAUDE LIAUZU 16

d'articles qui les concernent : deux en 1916, un en 1918, 1919, 1920, quatre en
1922, un en 1923, 1924, 1925, 1926, 1928, trois en 1930, un en 1931, 1932,
1933. Le syndicat reste donc un syndicat de Français. Le silence quasi complet
pendant la crise économique surtout est remarquable. Il est vrai que les
responsables de l'Union des Réseaux écrivent à plusieurs reprises dans Tunis Socialiste pour
défendre les victimes des mesures de compression, peut-être parce que les lecteurs
du journal corporatif ne comprenaient pas l'intérêt accordé â ce problème.
Le racisme manifesté avant 1912 dans les lettres de lecteurs ne disparaît pas.
Les plaintes contre l'incapacité des serre-freins et mécaniciens «arabes» ne sont pas
rares. On réclame, le 22 juillet 1916, une ségrégation dans les dortoirs, et, en 1931,
une pétition souligne que la promiscuité entre des «personnes de mœurs et de races
différentes» occasionnerait de «graves conflits». L'hygiène, les dangers de maladie
et «beaucoup d'autres raisons qui se devinent» justifient la demande des requérants.
La Voix du Tunisien du 2 mars s'empare de ce texte qu'elle attribue au syndicat
et dénonce le mythe de la fraternité des races. Le 5, l'Union des Réseaux publie
une mise en point dans Tunis Socialiste; elle a dénoncé dans un tract cette
revendication contraire aux principes du mouvement ouvrier et met en garde les indigènes
contre les mauvais bergers qui, en les éloignant de la C.G.T., facilitent de nouvelles
manifestations de ce genre.
Cependant, le vocabulaire désignant les Tunisiens et l'usage du «petit nègre»
dans la Voix des Cheminots trahissent un racisme moins agressif, mais réel.
Le journal adopte parfois une attitude hostile aux Italiens. Le 5 mai 1916, il
proteste contre l'inégalité entre étrangers et indigènes : «eux, du moins, sont de
bons et loyaux serviteurs» qui font «leur devoir». Le 24 mai, soixante-seize ouvriers
français protestent, «au nom de leurs camarades tombés au champ d'honneur»,
contre la nomination d'Italiens comme chefs de groupe. La C.G.T. n'a jamais adopté
une position nette dans ce domaine et cède souvent â la tentation de faire du
Sicilien un bouc émissaire contre qui se réconcilieraient les deux communautés
principales.
Aussi, l'Union des Réseaux ne parvient-elle pas â établir un programme
d'ensemble qui défende les intérêts de toute la corporation. A l'égard des Musulmans,
elle ne se départit pas facilement de l'attitude du protecteur. La France, et donc
la Compagnie du Bône-Guelma, doivent favoriser leur «développement», élever
leur niveau moral et leur manifester une «sollicitude affectueuse». En gérant loyal
de la colonisation, le secrétaire général, Malivin, propose le 19 juillet 1919 une
véritable politique indigène.
De plus en plus cependant, le syndicat doit se définir par rapport â l'aspiration
profonde â l'égalité des «cheminots guenillards». Ce principe s'impose beaucoup
plus clairement, â partir de 1920 surtout, car le mécontentement soulevé par le tiers
colonial exige un intérêt nouveau pour ceux qui en sont privés. La Voix des
Cheminots se démarque ici des syndicats jaunes qui refusent la revendication «à travail
égal, salaire égal». Elle déclare le 19 mars 1920 que, si le 33 % est légitime et s'il
17 CHEMINOTS EN TUNISIE 187

est explicitement réservé aux seuls Français, avec l'assentiment des Tunisiens, il
doit rester la seule différence qui les sépare. La formule proposée se résume dans
le statut unique, mais elle n'apparaît qu'irrégulièrement, sous la pression des
circonstances, et n'est pas défendue de manière constante.
Le Congrès national de 1928 adopte un vœu insistant sur «la nécessité
d'appliquer sans tarder les règlements et statuts des commissionnés français aux
embrigadés en raison de l'agitation qui se manifeste â ce sujet» (24). Les Tunisiens
présentent, en effet, â la fin de l'année un exposé détaillé de leurs revendications aux
Grands Conseillers, mais elles restent sans solution. En 1929, le commissionnement
figure toujours parmi les réclamations, et en l'attendant, car «il ne faut pas que les
indigènes crèvent de faim», une augmentation s'impose *25'.
Pourtant, les choses n'avancent pas. Il y a bien sûr l'opposition de la C.F.T.,
de la Sfax-Gafsa et du gouvernement, ainsi que la mollesse des élus tunisiens dans
cette affaire. Mais il est certain aussi que, si la direction ne parvient pas à résoudre
ce «point délicat qui en ce pays constitue un véritable malaise», c'est qu'elle ne
rencontre guère d'échos parmi ses adhérents.
Le 10 août 1933, la Voix des Cheminots avoue que beaucoup n'admettent
pas le statut unique et encourage les musulmans â adhérer au syndicat. Aussi, la
formule de l'égalité tend-elle â se réduire â des aspects mineurs comme les
indemnités de vie chère et familiales, en mai 1 920 et janvier 1 921 .
Lors du 8e Congrès, le 27 octobre 1930, un militant tunisien présente un rapport
demandant une titularisation plus rapide des temporaires, un service médical et
pharmaceutique gratuit, des augmentations ainsi que la gratuité des voyages sur les
réseaux. Ces revendications en miettes, proposées parfois avec succès, même si elles
ne sont pas négligeables, laissaient cependant insatisfaites les aspirations profondes
des guenillards.
Le syndicat s'inquiète de la désaffection qui en résulte, admet une diminution
des cotisations à six timbres â partir de 1929, et organise quelques réunions
particulières.
Il demeure cependant une organisation française, qui ne publie des textes en
arabe qu'en deux occasions et ne laisse qu'une part minime aux Tunisiens dans sa
direction. Tahar Grar, surveillant pointeur S.F.A., est le seul candidat musulman
sur 39 à la C.A. de l'Union des Réseaux en 1928. C'est un militant chevronné,
déjà assesseur au bureau en 1923.

A la lecture des pages précédentes, on a l'impression que l'histoire n'avance pas.


On retrouve en 1930, comme en 1910, les mêmes stéréotypes et la même
impuissance â défendre les exigences des colonisés.

(24) Tunis Socialiste, 30 mai 1928; cf. également La Voix des Cheminots, 15 février et 30
juillet 1928.
(25) Article de Pellegrin dans Tunis Socialiste, 24 juillet, mais il n'indique pas de chiffres
précis.
188 CLAUDE LIAUZU 18

Mais, sous l'apparence d'une réalité figée, des transformations se produisent.


Devenus «moyens blancs», les Français se sont «africanisés». La génération des
années trente est née dans le pays, et selon le paradoxe bien connu de la situation
coloniale, elle est moins apte que la précédente à comprendre les Tunisiens.
Or, ceux-ci aussi ont changé.

3) Les premières scissions.

Pendant la guerre, le surcroît de travail qu'on exige d'eux et les difficultés de


leur vie matérielle suscitent un mécontentement de plus en plus évident. Pour la
première fois, les archives mentionnent spécialement «l'effervescence du personnel
musulman» et des «bruits de grève» *26'. Mais les revendications sont repoussées
jusqu'à la fin des hostilités par la Bône-Guelma.

En 1920, le tiers colonial devient la pomme de discorde. Ceux qui ont combattu
redécouvrent, après «la fraternité des tranchées», la réalité coloniale, les travailleurs
envoyés en métropole en reviennent avec des exigences nouvelles et des exemples
de combats ouvriers, enfin ceux qui ont dû remplacer une partie des Français ont
acquis une conscience accrue de leur importance. La poussée nationaliste ne peut
les laisser insensibles.
Le privilège des colons choque d'autant plus que s'y ajoute, en pleine crise de
hausse des prix, l'inégalité des indemnités familiales et de cherté de vie. Un rapport
de police du 13 décembre 1920 décrit bien cette émotion. «Un grand nombre de
musulmans» se réunit dans le local de la Khaldounia, en présence de Guellaty, pour
protester contre le racisme dans les dortoirs et les récentes injustices et pour
demander le remboursement de leurs cotisations syndicales. C'est Ahmed Ben Amor
Ben Said El Barouni, élève-facteur du Bône-Guelma, qui dirige le mouvement.
La Voix des Cheminots signale qu'une «certaine agitation règne chez les étrangers
et les indigènes», mais ne précise pas la position de l'Union des Réseaux. L'Avenir
Social reste également silencieux pendant longtemps et ne publie que le 10 février
le texte d'une motion, proposée par Abdelbaby à Sousseet adoptée à l'unanimité.
«Tout en regrettant l'attitude presque indifférente des organisations de cheminots
en Tunisie en face de la situation cruellement injuste créée aux camarades étrangers
et indigènes du fait d'une rémunération inégale pour un travail égal», elle
«condamne toute tentative de scission au sein du syndicat d'où qu'elle provienne, proclame
en Tunisie, plus qu'ailleurs, la nécessité de l'union étroite des travailleurs de toutes
les nations... et s'engag? è px.rsuivre une campagne énergique et continue pour
l'application du grand principe syndicaliste «A travail égal, salaire égal».
Mais, à notre connaissance tout au moins, à Tunis ou ailleurs, on ne suit pas cet

(26) Celles qui sont consultables tout au moins témoignent de cette inquiétude. Cf. les
archives du Gouvernement Tunisien, E 250, 5, 13 Juillet 1916.
19 CHEMINOTS EN TUNISIE 189

exemple. La cassure grandit donc, et au printemps de 1921, les Italiens, les Maltais,
et les Tunisiens ont constitué trois organisations séparées *27'.
La Société El Ittifak el Ouidadi regroupe les indigènes qui, outre les griefs
précédents, sont menacés par la concurrence des Russes blancs *28'. L'émotion de la
population est très grande et les «Jeunes-Tunisiens cherchent à l'exploiter.»
Devant l'ampleur du mouvement, l'Avenir Social, devenu l'organe du Parti
Communiste, intervient plus vigoureusement. Il attaque violemment Malivin,
«syndicaliste politicien», abhorré en raison de son esprit prépondérant, et qui,
selon le journal, serait le seul obstacle à la réunification (29).
Les révolutionnaires sont alors hostiles à toute scission. Ils citent en exemple la
grève victorieuse des menuisiers, qui ont pu s'unir, en dépit des différences de
nationalités et multiplient les articles dans ce sens t30'.
Mais cette première tentative d'association indépendante échoue rapidement. La
compagnie licencie El Barouni, et il semble que les finances de la société n'aient
pas été gérées sainement *31*. Le projet de créer un syndicat unitaire recrutant
surtout parmi les étrangers et les indigènes, nourri par le Parti Communiste à la
fin de 1921, ne semble pas avoir été réalisé (32'.
Il faut attendre 1924 pour qu'il soit concrétisé.
La naissance de la C.G.T.T. est préparée de longue date par le mécontentement
des cheminots. Au Grand Conseil, en décembre 1922, le rapporteur de la section
tunisienne demande que l'Etat insère dans les règlements une clause prévoyant la
hausse des salaires et des retraites et leur égalisation. La désinvolture du Directeur

(27) Une partie même de ceux-ci rallie la Fédération des Cheminots de l'Afrique du Nord,
«syndicat des jaunes». Les Maltais créent un syndicat catholique, les Italiens rejoignent la
Societa Operaia italiana di mutuo soccorso, in rapport de police du 23 avril 1921 .

(28) Cinquante serre-freins sont remplacés par d'anciens soldats de Wrangel, rapport de
police des 30 mars et 2 avril 1921 et VAvenir Social, 1 1 décembre 1921 .

(29) II a été élu à la Conférence Consultative en 1920 sur une liste de cheminots et
d'entrepreneurs par le deuxième collège, cf. Cl. Liauzu .Situation coloniale et opinion publique. Petits
blancs et socialistes pendant trente ans de luttes électorales. Cahiers de Tunisie, n° 87-88,3* et
4è trim. 1974, pp. 41-89. En fait, le problème est beaucoup plus complexe entre les
communistes et les réformistes. Vieilly, par exemple, a été obligé de démissionner de son poste de
secrétaire-administratif de l'US. devant le boycott des cheminots, cf. notre étude à paraître sur la
période. La tournée de propagande du majoritaire Rey en avril 1921 fut compromise par ces
incidents, in Avenir Social, 2 avril 1921 .

(30) Avenir Social , 12 et 15 mai, 2 et 6 juin et un article de Converti en particulier le 5 juin.

(31) Le rapport de police du 19 août signale qu'une partie des fonds recueillis n'a pas été
versée; le 20 septembre, la même source indique que El Barouni veut attaquer la Compagnie,
puis son nom disparaît des archives. Cependant, il semble s'intéresser aux activités du Parti
Communiste puisqu'il assiste à ses réunions en mai et juin 1922.

(32) Rapport de police, 7 novembre 1921 .


190 CLAUDE LIAUZU 20

des Travaux Publics ne peut guère atténuer les ressentiments.«ll y a quelques mois,
répond-il, le personnel indigène se trouvait en bloc dans la catégorie inférieure.
Depuis, la direction de la Compagnie s'appliqua, avec un esprit de libéralisme et de
générosité qu'il faut reconnaître, à faire le mélange des éléments indigènes et
étrangers dans la catégorie inférieure.»
En 1923, Mohamed Chenik, présentant le budget des Travaux Publics, souhaite
que les embrigadés bénéficient d'une retraite obligatoire et remercie Mourgnot
d'avoir ouvert au personnel musulman l'accès aux emplois de mécaniciens. Pour
YOuazir, moins diplomate, les inégalités raciales restent profondes. Les autochtones
n'ont pas de représentants au Conseil supérieur des chemins de fer, les Russes se
sont répandus comme des sauterelles et prennent leurs emplois. De fait, l'Avenir
Social dénonce à plusieurs reprises des licenciements *33'. Mais c'est surtout le 33 %
qui reste le problème le plus grave, et une polémique s'engage à ce sujet entre
Tunis Socialiste et la Tunisie Française *34' .
Pourtant, en 1924 et 1925, alors que les dockers et les travailleurs de Bizerte et
Potinville mènent des luttes très dures, les cheminots ne manifestent pas une grande
combativité. Tahar Haddad cite bien leur syndicat parmi ceux qui participent au
Congrès de la C.G.T.T., mais ni son ouvrage, ni la presse, ni les archives ne signalent
une activité réelle.
Après 1925, la bourgeoisie tunisienne, dans ses journaux et au Grand Conseil,
continue à n'accorder qu'une place secondaire aux revendications de «son»
prolétariat. On ne peut guère indiquer que le vœu déposé par le Docteur Tlatli,
compagnon de route de la S.F.I.O., demandant pour les embrigadés le même régime de
retraite que celui des commissionnés, ainsi que leur titularisation après un examen
ou un stage de cinq ans *35'.
Ce sont la crise et les compressions de dépenses qui suscitent un mouvement de
protestation d'une ampleur nouvelle.
La première atteinte aux salaires est décidée par la Sfax-Gafsa au début de
l'année 1931. Bivona dénonce la réduction à 7 heures de la journée de travail et la
baisse des salaires. Les démarches de l'Union des Réseaux et les protestations de Pelle-
grin au Grand Conseil restent sans effet. C'est pour éviter des licenciements et dans
l'intérêt du personnel que la compagnie a agi, répond-on, mais dès le mois de mai,

(33) AvenirSocial , 1 1 décembre 1921 .

(34) Du côté tunisien, voir la Zohra. 30 avril 1925. Du côté français, Tunis Socialiste et la
Tunisie Française : un journalier gagne 8,1 5 francs par jour ou 244 francs pas mois. Un
embrigadé, 6 francs et une indemnité de cherté de vie de 2,40, alors qu'un commissionné parvient à
1 7,37 francs par jour.

(35) Ils rappellent que leurs traitements n'atteignent que la moitié de ceux des Français,
que leur indemnité de résidence n'est que de 720 F. contre 960. Mais ils ne remettent pas en
cause les 33 % «auxquels ils ne doivent pas participer» Cf. Tunis Socialiste, 7 décembre. L'
Étendard Tunisien de 1929 à 1930 ne se préoccupe pas beaucoup de ces problèmes. La presse
de langue arabe non plus, selon les sondages et les compte-rendus officiels.
21 CHEMINOTS EN TUNISIE 191

journaliers auxiliaires, temporaires et stagiaires sont touchés par des renvois *36*-
Le syndicat nie la gravité du marasme et maintient les revendications des
Français : hausse des salaires et intégration de la bonification coloniale aux retraites,
mais, «eu égard à la crise, la question du commissionnement des agents indigènes
et l'affiliation à une caisse de retraite du personnel classé et embrigadé restent à
l'étude.»
La situation s'aggrave rapidement. En novembre 1931, 11 chauffeurs, 30 agents
d'exploitation, une centaine de classés du Sfax-Gafsa sont licenciés, et 20 élèves-
mécaniciens français rétrogrades au rang d'aides-ouvriers t37J. Le 7 février 1933
encore, L'Action Tunisienne dénonce d'autres cas. Bivona, le 30, critique également
les injustices multiples qui séparent le personnel, mais souligne que le manque
d'esprit syndical n'est pas étranger à cette condition. «Malheureusement, peu de
Tunisiens adhèrent à la C.G.T.T., la Compagnie a réussi dans sa tentative : diviser
pour régner. Cheminots tunisiens et français devraient s'unir, si l'on ne veut pas
voir se constituer un syndicat tunisien autonome, néfaste à la classe ouvrière.»
De fait, les Musulmans adressent une lettre ouverte au Résident Général que
Tunis Socialiste publie le 23 août. Elle exprime leur révolte devant l'iniquité d'une
société qui tire profit de l'exploitation des richesses de leur pays et l'inégalité des
sacrifices imposés. La Sfax-Gafsa a en effet diminué considérablement les
allocations familiales en les ramenant à 360 francs «Ceci pour nous seulement, les agents
tunisiens, car pour nos camarades français, la situation reste inchangée, tandis que
la nôtre est lamentable, même comparativement à celle qui est faite aux cheminots
étrangers.
«De plus, avec le tiers colonial, nos camarades français jouissent encore de la
solde entière pendant 120 jours en cas de maladie et de 90 jours à demi-solde, alors
que nous ne pouvons toucher qu'une demi-solde pendant 45 jours et 45 jours à un
tiers de solde. D'autre part, l'indemnité de résidence qui nous est accordée est
nettement inférieure à celle que touchent les agents français. Pas d'allocation
maternité, pas de bénéfice d'une pension de retraite, pas de commissionnement,
limite d'âge fixée arbitrairement à 14 ans pour nos enfants, pour l'indemnité
familiale, alors qu'elle est fixée à 21 ans pour ceux de nos camarades cheminots
français... Les brimades dont la Compagnie nous abreuve ne sont donc destinées
qu'à nous diminuer, à nous atteindre dans notre dignité d'hommes et de
travailleurs, et à créer parmi son personnel des catégories moins avantagées les unes par

(36) Tunis Socialiste, 20 et 23 février, puis les 9,15 et 31 mai. Cf. également le Grand
Conseil, 1931, pp. 376-394.
La Voix du Tunisien publie le 26 avril la lettre d'un groupe de cheminots. «Au moment
où on nous parle de tous côtés de collaboration avec les Tunisiens, la C.F .T. entreprend à leur
égard une politique des plus host i les j» L'avancement se fait ainsi : le débutant doit demeurer
pendant deux ans temporaire, il fait ensuite un an de stage, puis entre dans les cadres. Or, la
C.F.T. veut renvoyer les temporaires au moment où ils vont être admis dans les cadres.

(37) Tunis Socialiste, 1 5, 19, 20, 29 novembre, 4 et 5 décembre.


192 CLAUDE LIAUZU 22

rapport aux autres, afin de prévenir toute union possible entre nos camarades
français et nous.
«Et même si nous pouvions faire litière de nos sentiments, il se trouve que ce
sont nos familles et nos pauvres enfants qui pâtissent de cette politique de division
et d'humiliation, qui en pâtissent d'autant plus terriblement qu'ils se trouvent
touchés pour ainsi dire dans la «matérielle» et privés des besoins divers que réclame
leur éducation.
«C'est pour cela que nous avons l'honneur, Monsieur le Ministre, de nous
adresser à vous, avec pleine confiance, car l'écho de votre volonté de mettre de l'ordre
partout où il y a du désordre, de la justice partout où l'on souffre de l'injustice des
hommes, nous est parvenu jusqu'ici, dans nos milieux et aussi dans nos modestes
demeures. Les conventions qui lient la Compagnie du Sfax-Gafsa au gouvernement
lui font un devoir de faire à ses agents une situation viable.»
Mais cette lettre resta sans effet. Par la suite, si le syndicat de la C.F.T. dénonce
de nouveaux licenciements, il ne se préoccupe pas spécialement du problème
tunisien.
En 1934, cependant, la compagnie du Nord met sur pied un plan d'économie
drastique. Outre les mesures métropolitaines, elle décide une diminution de 25 %
des salaires du personnel indigène, des indemnités de résidence et une réduction
des allocations familiales à 360 francs par enfant jusqu'à 14 ans. L'échelon du
début est ramené de 428 à 325 francs par mois et des mises à la retraite sont prévues.
«C'est une économie de 20 millions qu'on impose aux travailleurs» proteste Tunis
Socialiste le 12 mai.
L'Union des Réseaux obtient que Peyrouton limite les amputations de la
rémunération des embrigadés de 2 à 1 million. Bien significative est la rumeur qui se
répand alors, affirmant, malgré les démentis, que le poids de ce million sera
supporté par les commissionnés français.
Les agents autochtones de Sousse publient à cette occasion une lettre ouverte
beaucoup plus ferme que celle de Sfax.
«Nous constituons au sein du personnel de la C.F.T. un cadre spécial à la Tunisie
et sans pareil en France, ce cadre ne comprend que des Tunisiens et les traitements
qui nous sont alloués sont à peine suffisants pour nous faire vivre. Nous avons
toujours cru que ces traitements limités seraient maintenus intégralement, tant du
moins que le prix de la vie n'aurait pas diminué sensiblement. Et nous espérions
qu'un jour viendrait où nous serions assimilés à nos camarades français par la
suppression pure et simple de l'embrigadement. Mais notre espérance vient d'être
douloureusement déçue par les mesures aussi arbitraires qu'inhumaines que vient
de prendre la C.F.T. à notre égard...»
Le texte cite en exemple un père de cinq enfants dont le salaire passe de 29,7 à
18 francs par jour.
«Nous vous demandons... si nous pouvons faire vivre une famille. Ou bien veut-
on nous laisser penser qu'étant Tunisien, il est permis de nous faire subir les pires
23 CHEMINOTS EN TUNISIE 193

injustices ? Mais vous êtes là. Monsieur le Résident Général, vous ne laisserez pas
commettre ce crime abominable...»
Les adoucissements accordés par Peyrouton ne calment pas les esprits, et l'U.D.
proteste au nom du personnel en insistant sur le sort des embrigadés qui, déjà dans
une situation inférieure, sont les plus sévèrement atteints. ®®
Même si le ton monte, l'Union des Réseaux accepte pourtant de négocier les
sacrifices dans une commission des économies. Quand la répression s'abat sur les
nationalistes et les communistes et touche également les dirigeants de la S.F.I .0. et
de l'U. S. , le secrétaire des cheminots, Pellegrin, se rapproche du Résident
Général, alors que la C.G.T, a décidé la rupture des relations avec lui. Il ne semble pas
que dans les rangs on ait manifesté une opposition à cette évolution de la ligne
syndicale.
Face à la crise, chaque catégorie tend à se constituer en groupe de pression.
La section indigène du Grand Conseil qui approuve vigoureusement les mesures
de compression des dépenses depuis 1932, proteste en novembre 1934 contre
celles qui atteignent les Tunisiens. «Il faut leur assurer un minimum de moyens
d'existence... Les enfants de 14 ans ne peuvent travailler, d'autant plus qu'ils sont
malingres, paludéens, tuberculeux» en raison des insuffisances de leur alimentation.
Le Directeur des Travaux Publics répond que les sacrifices ne sont pas énormes,
si l'on considère la hausse des salaires obtenue en 1930 et la baisse des prix. Il juge
la part des indemnités familiales exagérées dans le salaire des embrigadés, elles en
représentent encore, malgré leur réduction, 37 %. «Tout compte fait le personnel
est encore plus favorisé que dans l'industrie privée.»
L'inégalité des souffrances et l'échec du syndicat dans leur partage équitable
favorisent de nouvelles scissions. En 1932, La Voix des Cheminots dénonce une
organisation revendiquant le salaire égal et qui, en fait, affaiblit le mouvement.
Le 23 novembre 1935 est constituée L 'Association des cheminots indigènes
tunisiens et algériens ayant satisfait à l'exigence de la loi militaire sur le recrute'
ment.
Le fondateur est un homme d'équipe, âgé de 36 ans et père de 6 enfants, entré
à la C.F.T. en 1928. Illettré, il n'a pu être commissionné. Le 16 mai 1934, il vient
d'être élu délégué du personnel. Avec trois autres hommes d'équipe et un fourgon-
nier, il constitue un comité de défense et rassemble sept mille francs, pour préparer
un procès qui n'aura jamais lieu. La nouvelle association, qui perçoit un droit
d'entrée de 13 francs et des cotisations mensuelles de 3 francs, compte 53 adhérents
en août et plus de 100 en novembre. Le rapport du Cheikh el Medina signale que
le groupement subit l'influence du Destour, ce qui motive le refus d'autorisation.

De la guerre au Front Populaire, des transformations importantes se sont


produites chez les guenillards du rail. Ils ne sont plus des atomes sociaux. Les organi-

(38) Tunis Socialiste, 8 Juin.


194 CLAUDE LIAUZU 24

sations mises sur pied prouvent qu'une conscience de groupe s'est formée. Mais
elles ne rassemblent qu'un nombre limité d'adhérents. Les anciens combattants,
dont les discours officiels font l'éloge, sont plus sensibles à l'injustice et bénéficient
d'une expérience plus vaste que les autres travailleurs. Ils apparaissent souvent à
l'origine des tentatives de contestation indépendantes de la C.G.T., tentatives qui
révèlent l'influence du nationalisme.

Il serait intéressant de savoir comment se répartissaient les syndiqués tunisiens


entre la C.G.T. et la C.G.T.U. Celle-ci, qui ne fait scission qu'en 1931 en Tunisie,
s'appuie sur les Musulmans lors du congrès de Sfax *39', quand elle tente de
conquérir la direction. Un homme comme Tahar Grar semble avoir joué un rôle important
à cette occasion.
Dès le début, la C.G.T.U. propose un programme nettement plus favorable aux
colonisés que celui de la C.G.T. et de la S.F.I.O. Avant même la rupture, les
partisans de la III* Internationale avaient violemment critiqué Malivin, le rendant
responsable des départs qui suivent l'attribution du tiers colonial aux Français. Le
syndicat unitaire, qui cherche à arracher aux réformistes le prolétariat autochtone
y réussit à l'arsenal en particulier, et, de manière discontinue dans les trams. -
En 1924 et 1925, il soutient la C.G.T .T. et propose une libération à la fois
nationale et sociale, conformément à la ligne de l'I.S.R. La lecture de V Avenir
Social, de Revendiquons, des journaux et des tracts en arabe du PC le prouve.
Huit cents cheminots fournissent avec les ouvriers de l'arsenal de Sidi Abdallah,
une des assises les plus puissantes de la tendance minoritaire.
Quel est le travail accompli en direction des Tunisiens, et quelle est l'attitude à
l'égard des privilèges de l'aristocratie ouvrière coloniale et des revendications des
parias du rail ?
Dans les nombreux articles de Revendiquons, les cheminots minoritaires
n'abordent que rarement et de manière partielle le problème. Il est remarquable que la
place des indigènes dans la direction ne soit pas plus grande que dans l'Union des
Réseaux : un seul est candidat, sur les 23 présentés à l'élection des délégués du
personnel au Conseil Supérieur des chemins de fer et à la Commission mixte du
personnel ^°K La presse unitaire affirme pourtant qu'il y a afflux d'autochtones
vers le syndicat *41*.
Les revendications concrètes ne diffèrent pas de celles présentées par la C.G.T.
Le statut unique, qu'aucune des deux confédérations ne peut obtenir, est leur
commun cheval de bataille.

(39) Le Congrès des cheminots se tient à Sfax le 25 avril 1929. •

(40) Revendiquons, 10 février 1934, il s'agit de Brahim Ben Amor.

(41) II s'agit du Cheminot Algérien et de Revendiquons. Le premier signale que certains


indigènes ont fait l'objet de sanctions, tel Mustapha Masmoudi, muté de Tunis à Gafour,
comme Faure è Djerissa.
2% CHEMINOTS EN TUNISIE • 195

En 1934 et 1935, l'étouffement des libertés s'ajoute à la crise et affecte


gravement les syndicats.
Les effectifs de l'Union des Réseaux baissent considérablement :
1929 4000 1932 2760 '
1934 2474 1935 1571
II n'est pas douteux que ceux de la C.G.T.U., particulièrement touchée par la
répression, diminuent encore davantage, et les Tunisiens, comme les Français,
désertent les organisations.
Le congrès de réunification se tient le 1er décembre 1935, sur 20 membres du
conseil syndical, 5 seulement sont unitaires, 3 sur 8 dans le bureau, où aucun
Tunisien n'est élu.

Au début du Front populaire, qui soulève d'immenses espérances et qui voit un


vaste courant d'adhésions *42', les mêmes problèmes restent posés.
«La première expérience franco-tunisienne» de l'été 36 en modifie-t-elle les
données ?

///.- L 'EXPÉRIENCE DU FRONT POPULAIRE

1) Un changement dans le syndicat ?

La Voix des cheminots manifeste un intérêt incontestablement plus grand pour


les indigènes. Le remplacement de Pellegrin, transfuge du socialisme à la
prépondérance, et l'entrée dans le syndicat de plusieurs anciens dirigeants de la C.G.T.U. y
sont pour beaucoup. Après une tournée de propagande, Faure note l'importance
que les européens attachent aux revendications de leurs «camarades arabes». A
Tunis, à Gafour, à Sousse des ordres du jour dénoncent leur situation et affirment
la solidarité à leur égard. Les exemples ne manqueraient pas si l'on voulait recenser
toutes les marques de ce souci nouveau dans le journal <43', qui se préoccupe même
souvent des problèmes généraux du pays. Le 1er mars 1937, sous le titre «Faire
l'aumône aux affamés, c'est bien. Leur donner leur dû, c'est mieux I», il dépeint
la condition des ouvriers agricoles dont le salaire ne dépasse pas 5 francs en
moyenne et demande de tout mettre en œuvre pour créer des syndicats. Le 10 du même
mois, en manchette, les cheminots adressent un suprême adieu à leurs camarades
mineurs tombés dans le Sud Tunisien '44'.

(42) 4 273 adhérents en janvier 1938.


(43) Compte-rendu de la tournée à Sousse et à Sfax le 10 août 1936. Le 7, le syndicat du
Sfax-Gafsa a examiné l'augmentation de l'indemnité familiale pour les indigènes. Le 10 juin,
Faure affirme que les «revendications essentielles doivent porter sur nos camarades arabes plus
particulièrement exploités. Il faut leur donner des preuves tangibles de notre idéal émancipateur
pour en faire des Frères de lutte .»
(44) II est vrai que ce n'est pas le titre le plus gros de ce numéro qui porte «Coordination,
196 CLAUDE LIAUZU 26

S'il y a donc une nette correction du travail en direction des Tunisiens, dans
la longue liste de réclamations, ce sont encore celles des Français qui obtiennent
d'abord satisfaction.
Dès le 1er janvier 1937, les décrets Laval-Doumergue et les mesures tunisiennes
sont supprimées, puis les congés payés sont portés à 26 jours pour les commission-
nés du service actif, à 20 jours pour les embrigadés et 16 pour ceux du service
sédentaire, comme en Algérie. A la fin de l'année, le taux des indemnités familiales
antérieur au 16 mai 1934 est rétabli. Elles demeurent donc inégales.
La grande affaire, «la revendication primordiale», reste cependant le retour au
tiers colonial, plus difficile en raison de ses implications budgétaires. Il est enfin
obtenu en juillet 1937, malgré le désir du Résident Général de répartir plus équi-
tablement la somme nécessaire *45'.
Si les agents classés du Sfax-Gafsa, en majorité tunisiens, sont autorisés à
s'affilier à la caisse de retraite <46', les autres grandes questions qui préoccupent la masse,
le statut unique et la titularisation n'avancent pas.
Le syndicat n'a pas réussi à équilibrer les succès entre les diverses catégories. Si
les titulaires, les commissionnés et dans une moindre mesure les embrigadés et
classés ont bénéficié d'une augmentation de salaire et de diverses améliorations, les
auxiliaires et les temporaires, qui ne sont pas tous Tunisiens, apparaissent comme
les parents pauvres.
Certes, dès l'été 1936, l'Union des Réseaux réclame une convention collective
et des salaires plus élevés, mais les choses traînent pendant plus de deux ans &7h
Les temporaires de Gafour considèrent qu'il leur est impossible de vivre, ils
réclament des facilités pour leur accession à l'auxiliarat, des rémunérations plus
élevées et une majoration spéciale de 20 % dans l'intérieur, en raison du coût de la
vie. Ils désignent une délégation pour exposer leurs vœux à la Résidence Générale.
«Les parias du rail» s'agitent d'autant plus que les titulaires ont obtenu pleine
satisfaction récemment.
Dans les négociations pour l'élaboration du contrat collectif, il faut recourir à
l'arbitrage d'un Inspecteur principal du contrôle du Ministère des Travaux Publics
en décembre 1938. Sa décision provoque une immense déception. On le comprend
quand on sait que les salaires varient de 5,45 F. pour un ouvrier de la traction à
2,50 F. pour un homme d'équipe et que la moyenne s'élève à 4 francs.

le Rail doit se défendre», car la concurrence de la route préoccupe particulièrement les


cheminots. L'éditorial de Faure est cependant consacré à la fusillade de Métiaoui et M. DillalwDans un
autre numéro, il démontre la préméditation et la responsabilité de la Compagnie.
(45) Voix des Cheminots, 25 avril 1935 et 16 juillet 1937, «Vive le gouvernement du Front
Populaire I Vive Guillon I».
(46) Tunis Socialist», 9 septembre, 1 0 novembre 1 937.
(47) La Voix des Cheminots, 25 juin, 25 novembre 1937. Pour quatre enfants, un commis-
sionné touche 640 F., un embrigadé 480 et un auxiliaire 450.
27 CHEMINOTS EN TUNISIE 197

Quelques comparaisons précisent le contenu de l'arbitrage qui impose des


conditions inférieures à celles proposées à l'origine par la compagnie : un maçon
de 5è catégorie gagne 4,87 francs, plus qu'un menuisier des chemins de fer (48).
Les allocations familiales ne seront versées qu'aux seuls auxiliaires, et aucune
prime de rendement n'est prévue.
La stabilité de l'emploi, une des plus importantes revendications, est loin d'être
assurée, puisque la proportion des auxiliaires ne devra pas dépasser 50 % des
effectifs, alors qu'elle était de 70 %.
Un «instrument de régression sociale», une «justice patronale», telle apparaît la
sentence. Mais cet échec contraste avec les améliorations obtenues par les titulaires.
Les écarts sont souvent de 50 % pour les ouvriers, atteignant même 120 % pour les
cantonniers.
On ne saurait l'expliquer sans souligner certaines attitudes de la direction
syndicale.
«La solidarité entre temporaires et commissionnés n'est pas une solidarité
platonique» affirme-t-elle dans la Voix des Cheminots le 10 février 1938, et elle se
prétend décidée «à tout mettre en œuvre pour aboutir». Il est sûr, pourtant, qu'un
certain paternalisme ait caractérisé les relations entre l'aristocratie ouvrière et les
«parias». Quelques formules pleines de bons sentiments, mais de mauvaise politique
le montrent : «Apporter un remède au sort des malheureux, c'est prendre une
assurance sur les désordres sociaux, car chacun le sait, la misère est mauvaise conseillère
et contraint souvent aux pires excès» (49> . -
La bonne conscience du même militant devant les manifestations de joie des
auxiliaires à l'annonce de maigres satisfactions obtenues en juillet, détonne dans un
journal syndical. «A cette occasion, une manifestation touchante a été organisée
pour remercier le syndicat. Ils ont dit avec quelque gaucherie leur reconnaissance,
ils l'ont dit aussi avec cette simplicité émouvante dont seuls les plus humbles ont le
secret.».

2) Nouvelle scission.

Après le rétablissement du tiers colonial, et sans doute pour compenser le


désappointement des Tunisiens, la Voix des cheminots réclame avec plus d'insistance le
statut unique, critique des inégalités moins graves, mais tout aussi irritantes, comme
l'exclusive contre les enfants tunisiens dans le camp de vacances organisé par la
compagnie. Faute humanitaire et sociale, dans un moment difficile où il ne faut pas
attiser les susceptibilités raciales. Celles-ci ne sauraient cependant se satisfaire de la
situation qui domine dans le syndicat.
(48) Un homme d'équipe ne percevra que 72 francs par semaine et n'atteindra 79 francs que
quatre ans apràs son recrutement. Certains perçoivent une rémunération inférieure è celle
d'avant le contrat collectif.

(49) Voix des Cheminots. 25 août 1937.


198 CLAUDE LIAUZU 28

Le nombre des adhérents indigènes ne semble pas avoir dépassé 200, et ils
désertent les réunions. Dhabi, secrétaire adjoint de Sousse s'étonne de n'en compter
que cinq lors d'une assemblée, alors que les tracts ont été rédigés en arabe. La part
des autochtones dans les directions reste très faible : 2 sur 12 à Sousse, aucun à
Gafour et à Tunis. On ne trouve dans les colonnes du journal que deux autres
noms : Hamouda Bessais, délégué au Congrès des cheminots d'Afrique du Nord et
Mohamed Zouich.
Des allusions voilées sont faites dans la Voix et Tunis Socialiste au malaise qui
sépare les deux communautés. C'est l'échec d'une délégation envoyée en métropole
pour plaider la cause des «guenillards» qui entraîne la rupture.
En décembre 1936, une première tentative d'organisation séparée est faite, qui
ne semble pas aboutir, mais le 2 avril 1937, c'est la scission. Un rapport de police
nous apprend que Touhami ben Elaid Chatta va diriger cinq cents nouveaux
adhérents vers la C.G.T.T.
Le 5, la Tunisie Française publie un communiqué du syndicat général des
cheminots tunisiens, qui lutte pour le statut unique et l'amélioration du sort des
temporaires. Il tend une main fraternelle à l'Union des réseaux de Tunisie pour une colla-'
boration.
Le 18, le nouveau groupement adresse une lettre au Résident Général.
«L'avènement dans la Métropole d'une politique basée sur des principes d'humanité et
d'égalité personnifiée en Tunisie par le représentant de la France dont la haute
considération et l'estime ont captivé le cœur de tous les Tunisiens, incite les employés
des chemins de fer à lui exposer en toute intégrité leur situation de vie déplorable.
«La tâche assumée par ces travailleurs... leurs efforts consciencieux ne se
trouvent pas récompensés comme il se doit... il ne leur est pas permis d'être malade...
Il s'est avéré que la tâche à eux confiée est souvent plus forte et plus pénible que
celle confiée à leurs collègues appartenant à une autre nationalité... Les cantonniers
souvent chargés de famille, reçoivent 518 F. par mois au maximum. Certains
reçoivent 300 F. ou même moins...
«La solution à apporter à un pareil état de choses est immédiate et les employés
tunisiens des chemins de fer placent toute leur confiance en la justice de M. Armand
Guillon pour étudier leur situation et leur ouvrir la voie d'une vie meilleure par
l'allocation d'un salaire plus honnête et en rapport avec la tâche fournie.»
La Compagnie n'ayant pas répondu à ces revendications, le Résident Général
peut fournir le remède «seul capable de faire obstacle à la haine des races.»
La presse nationaliste soutient vigoureusement le nouveau syndicat. La Charte
expose les doléances des cheminots guenillards et leurs arguments *50>. La C.F.T.
ne vit que grâce aux 50 à 60 millions de francs que le budget lui fournit chaque
année, c'est-à-dire grâce aux impôts des contribuables tunisiens. Le syndicat
français s'est montré indifférent devant la misère des musulmans et les menace de

(50) La Charte Tunisienne, 8 et 15 mai 1937, article de deux colonnes.


29 CHEMINOTS EN TUNISIE 199

renvoi s'ils n'adhèrent pas à la C.G.T.


Le 29 mai, YAction dénonce à son tour le sort des temporaires et demande leur
admission dans le cadre des auxiliaires. Le 7 novembre 1937, elle publie une liste de
revendications :
— abolition du cadre des embrigadés et institution d'un statut unique applicable
à tout le personnel d'un même service et non pas application pour les cheminots
tunisiens du statut algérien.
— admission au cadre permanent de tous les temporaires et anciens stagiaires
cheminots tunisiens.
— suspension de la mise à la retraite des agents en activité n'ayant pas atteint
15 ans de versement à la caisse des retraites.
— relèvement des pensions des retraités tunisiens.
—mutation de tout agent embrigadé ayant accompli son service militaire dans le
cadre des commissionnés avec effet rétroactif au 1er janvier 1922.
— affiliation des anciens combattants ayant dépassé 40 ans à la caisse des
retraites des agents commissionnés.
Le Grand Conseil se préoccupe également de ces problèmes. En 1936, Mohamed
Chenik, approuvé par l'assemblée demande le commissionnement de tous les
autochtones et l'égalité des traitements entre la Compagnie du Sfax-Gafsa et la
C.F.T. En 1937 et 1938, il proteste contre l'assimilation des cheminots français
à ceux de la métropole, car le coût de la vie est moindre et le climat meilleur, et il
réclame l'abolition du tiers colonial.
La réaction des dirigeants français est particulièrement violente. A l'unani-
misme national des Destours, ils continuent à opposer la solidarité de classe (51).
Ils peuvent rappeler à cet égard l'attitude des Grands Conseillers tunisiens
favorables aux mesures de compression pendant la crise. La séparation raciale ne peut
profiter qu'à la bourgeoisie. Les rancunes héritées de cette période d'injustice sont
dépassées, car la réunification et le Front populaire ont lié intimement les
revendication des deux communautés, et ont permis d'importants succès, dont le
commissionnement des anciens combattants à partir de 1937, premier pas vers le statut
unique. Si tout n'a pas été possible, malgré les efforts du syndicat, c'est la résistance
des Compagnies et des hauts fonctionnaires qui l'explique. La création d'un
syndicat «de jaunisse» ne permettra pas de lutter plus efficacement, au contraire. Les
Français, qui ont subordonné l'acceptation du rétablissement de l'ancienne
indemnité de résidence à son extension aux Tunisiens, sont capables de faire preuve de
solidarité, mais ils ne sauraient accepter une amputation de leurs revenus.
L'Avenir Social, qui multiplie les efforts pour mettre fin aux scissions, ouvre ses
colonnes à Touhami Chatta. Celui-ci accuse certains responsables de racisme, Faure
en particulier, attribue au mécontentement des indigènes les maigres améliorations

(51) Avoir Social. 6 décembre 1936/20 mars, 10 avril, 7 juin 1937, Tunis Socialiste, 15
mai et la Voix des Cheminots, appels à l'unité de Tahar Charchar et Fredj Dabbi.
200 / CLAUDE LIAUZU 30

obtenues, et dénonce l'échec des démarches en faveur du salaire égal. Il termine


cependant sa diatribe par un nouvel appel à l'unité d'action.
Quelle a été l'action du syndicat tunisien ? Il sait habilement utiliser la formule
des lettres ouvertes qui frappent l'opinion, et surtout l'opinion démocratique
française, mais il n'emploie pas d'autres formes de lutte, si ce n'est quelques démarches
auprès du gouvernement *52*.
Il ne réussit pas, semble-t-il, à rallier la masse des guenillards. Même si l'on
accepte les chiffres des rapports de police, qui sont peut-être exagérés, les
séparatistes seraient cinq cents contre deux cents à l'Union des Réseaux, soit 10 % des
Tunisiens. Surtout, l'organisation, comme celle des fonctionnaires ne rejoint pas la
C.G.T.T. Ni les traminots, ni les cheminots, ni les employés de l'administration ne
participent à la grève du 20 novembre 1937 et aux journées des 8 et 9 avril 1938.
Le Néo-Destour n'a donc qu'une influence limitée sur ces catégories.
Enfin, le 6 décembre 1937, une assemblée générale décide à l'unanimité la
dissolution du syndicat et l'adhésion en bloc à l'Union des Réseaux. Hamouda Bessais
est élu à la CE. par le Congrès de janvier 1938 comme «représentant des
indigènes»
Ces événements complexes que nous avons décrit très rapidement, suscitent des
interrogations fondamentales pour l'histoire du mouvement ouvrier dans le
Protectorat.

3) Conclusion.

Nous essayons de les présenter et, si possible, d'y répondre dans cette
conclusion.

1 ) La C.G.T. n'a pu résoudre les problèmes tunisiens.


Elle ne l'a pas fait sur le plan économique : Le statut unique reste un objectif
inaccessible et le sort fait aux temporaires et aux auxiliaires contraste avec les
privilèges des Français. Il est évident que les nombreuses lettres ouvertes expriment
les ressentiments profonds des cheminots guenillards.
En outre, s'ils n'adhéraient pas pleinement à la politique du Néo-Oestour, ils
ne pouvaient accepter sans douleur l'ordre du jour de la Commission executive
de l'Union des Réseaux publié le 25 avril, qui rend hommage au sang-froid et à
la patience du service d'ordre, condamne les meneurs et pense qu'il est
nécessaire, dans l'intérêt de la démocratie et de la paix, qu'il leur soit imposé «un juste
châtiment». L'éditorial du 10 avril est censuré, mais un article de Faure montre
bien son incompréhension à l'égard des aspirations populaires, quand il laisse aux
provocateurs la seule responsabilité des incidents. Dans le même numéro, Brunati,
tout en se refusant à porter un jugement et à «faire de la politique», et tout en se

(52)11 fonde cependant une association de retraités de la C.F.T.


31 CHEMINOTS EN TUNISIE 201

ralliant par avance aux décisions de la justice, conclut qu'il faut plus que jamais se
vouer «à l'éducation sociale des camarades musulmans» pour que ne se
reproduisent plus de semblables événements.
Le même paternalisme et le même refus de toute revendication nationale sont
affirmés en 1938 comme en 191 1 .
Quelques mois après ces condamnations, les cheminots participent massivement
à des manifestations spontanées contre les ambitions italiennes et couvrent, au
chant de la Marseillaise, les façades du Consulat d'Italie de peintures tricolores.
Si, chez les coloniaux le «principe d'identité» est très fort, il exclut les Tunisiens
et le «principe d'opposition» au patronat est au contraire fortement émoussé, car
si on répète contre la C.F.T. et la Sfax-Gafsa les stéréotypes ouvriers, on manifeste
quelque indulgence à l'égard de l'Etat qui traite les salariés en «collaborateurs» <53'.
L'idéologie révolutionnaire est plaquée sur une réalité plus qu'elle ne rationalise
les griefs. La méthode revendicative se rapproche de plus en plus de celle des
groupes de pression et se fonde surtout sur la négociation. L'oripeau idéologique
est jeté aux orties pendant les crises économiques et politiques. Incontestablement,
une évolution s'est produite depuis 1911. - -
Le «principe de totalité», la perception de la classe ouvrière comme une force
opposée à la bourgeoisie ne résiste pas non plus aux réalités du Protectorat, et
l'unanimisme colonial se fait jour de plus en plus nettement à la veille de la guerre.

2) Les cheminots tunisiens n'ont pu résoudre leurs problêmes.


Pourtant, cette conscience ouvrière française n'est pas sans influencer les
Tunisiens, car elle est leur seul modèle, et la contagion joue d'autant plus qu'il apparaît
comme particulièrement efficace. En outre, il présente certains points de
conjonction dans le principe à travail égal, toujours exprimé officiellement, même s'il n'est
pas vraiment admis.
Plusieurs facteurs empêchent cependant le développement d'une conscience
spécifique claire. Obstacles culturels d'abord, en relation avec le niveau
d'instruction et la faible qualification. La diversité des situations joue également : commis-
sionnés, embrigadés, anciens combattants, employés de la C.F.T. et du Sfax-Gafsa,
auxiliaires temporaires et journaliers de la voie n'ont pas les mêmes problèmes.
Ce n'est pas un hasard si le syndicat tunisien n'a pas mené d'action concrète, et
s'il reprend les objectifs de l'organisation française, tout en lui reprochant de ne pas
les défendre, pour finalement se révéler aussi inefficace.
Son comportement est aussi celui d'un groupe de pression. Pourquoi surtout, ces
tentatives ont-elles été éphémères ? Les cheminots tunisiens ne s'en expliquent pas.
Il est évident que, minoritaires et cantonnés dans des emplois secondaires, ils n'ont
aucune chance de réussir seuls une grève. Force leur est dont de s'intégrer dans un
ensemble plus vaste.

(53) Manceron au Cartel des Services Publics. Cf. Tunis Socialiste, 3 janvier 1930.
202 CLAUDE LIAUZU 32

Ils n'ont pas choisi de rallier la C.G.T.T. qui a recruté essentiellement dans les
petits métiers et dans une partie du sous-prolétariat. La radicalisation des luttes de
ces groupes les conduit à une révolte coloniale, c'est-à-dire à une remise en cause
économique et politique du Protectorat. Mais comme toute révolte, elle est
éphémère, et sa rationalisation est le fait de la bourgeoisie. Ces tentatives sont brisées
violemment dans les mines en 1937, à Bizerte en janvier 1938 et à Tunis en avril
1938.
Nationalistes, les cheminots le sont, et ils ont souligné dans leurs protestations
que les profits des grandes compagnies proviennent de l'exploitation des richesses
de leur pays. Il est vrai que l'argument, avant le Destour, a été développé par la
C.G.T., la S.F.I.O. et le P.C. et occupe une place beaucoup plus importante dans
leur presse que dans les colonnes de L 'Action et de La Charte Tunisienne.
Nationalisme sans doute, mais dont le contenu n'est pas le même que celui des
sous-prolétaires ou des pré-prolétaires, pour qui cette revendication est la seule
solution de leur marginalité.
Parias du rail ou cheminots guenillards, les expressions sont vraies, si l'on se
réfère au cheminot français, mais au regard de la grande majorité de la population,
elles se révèlent fausses.
Les employés de la C.F.T. et du Sfax-Gafsa font partie de la minorité intégrée
à l'économie coloniale qui jouit d'une certaine stabilité de l'emploi. Leur
instruction, acquise bilinguisme, comme leur technicité, même s'ils sont sommaires, les
distinguent de la masse. Tout comme les Français, dont ils subissent la contagion
des besoins, ils sont des «privilégiés» (54' . Les réformes du Front Populaire sont
importantes, car elles creusent l'écart entre les marginaux et cette minorité.
Le nationalisme répond donc à certaines aspirations quand il condamne les
inégalités et revendique un accès plus facile des Tunisiens aux responsabilités.
Mais, en 1938, qui peut croire que le Destour soit à la veille de renverser l'ordre
colonial ? Qui peut croire que les cheminots autochtones vont remplacer les
Français ? Ils ont appris de ces derniers à se méfier de la bourgeoisie, de la leur aussi,
qui ne propose pas d'analyse sociale tenant compte de la réalité des classes et qui
cherche dans le syndicat une courroie de transmission.
C'est seulement après la deuxième guerre mondiale qu'un syndicalisme tunisien
associé au parti, mais non soumis, se développera sous l'impulsion de Farhat Hached
qui est, pour l'heure, un des militants tunisiens de la C.G.T.
Si cette alliance n'a pas pris de forme concrète jusqu'en 1939, il est une autre
raison plus immédiatement perceptible. L'aspiration des cheminots guenillards est
l'accès aux privilèges des cheminots majorés. Or ceux-ci sont dénoncés comme
responsables de la ruine de la population tunisienne aussi bien par Mohamed Chenik
Abdel Hac et le Vieux-Destour que par le Néo-Destour, qui ne proposent pas d'éga-

(54) L'argument est employé par l'administration qui souligna leurs avantages par rapport
aux autres salariés tunisiens.
33 CHEMINOTS EN TUNISIE 203

User par le haut. Leur propagande ne peut masquer que partiellement les
contradictions internes qui opposent les divers groupes sociaux colonisés. Elles sont
évidentes dès les débuts du mouvement ouvrier et du mouvement national. Mais,
comme les autres corporations, les cheminots ne sont pas parvenus à élaborer
une synthèse entre leur appartenance de classe et de «race».
Non seulement il n'y a pas eu d'effet cumulatif des revendications sociales et
nationales, mais elles s'opposaient sans doute douloureusement, au plus profond
de chaque individu. *55'

(55) La création par Hamouda Bessais du Cheminot de Tunisie qui se présente, non comme
un organe de scission mais comme un organe de critique contre la direction syndicale, et qui
n'affirme nullement son souci de défendre les seuls Tunisiens montre toutes les difficultés de
l'émergence d'un syndicalisme autochtone.
"
204 CLAUDE LIAUZU , ; 34

Résumé > •>

L'histoire du mouvement ouvrier en Tunisie a déjà fait l'objet d'importantes


recherches, cependant, elle gagne à être abordée non seulement au niveau des
états-majors et des idéologies, ou à l'occasion des temps forts, mais par en bas.
Faute d'une vue synthétique suffisante, l'analyse des principales corporations
est indispensable. Les cheminots s'imposent, en raison de leur nombre, de leur
importance dans la vie économique et de la stricte répartition raciale des salaires
et de la hiérarchie. ,' l :
Ce sont d'abord les Français qui s'organisent, sans guère se préoccuper des
indigènes. Mais, lentement et dans une dialectique complexe entre leur
appartenance i la communauté tunisienne et leur condition, ceux-ci développent des
revendications spécifiques, dont la principale est l'égalité avec les majorés*
II reste — et c'est bien le problème majeur — que les ruptures avec le
syndicalisme colonial ne débouchent pas sur un syndicalisme national viable au moins
jusqu'en 1946. • '.-

Abstract .

The history of the workers' movement in Tunisia has already been the
subject of considerable research. It would, however, be useful to reconsider
the facts from the point of view of the rank and file; until now, ideed, analysts
have prefered to cocentrata on trade-union executive bodies, prevailing
ideologies and peak periods of activism. .' :•
The lack of a satisfactory synthesis renders an analysis of the major Tunisian
trade-guilds indispensable. The railway workers emerge as the most important in
view of their number and major role in economic life. Furthermore, there union
is characterized by a strict allocation of salary benefits* and promotions in terms
of racial criteria.
The French workers, who were the first to organize, worried very little about
their native colleagues. Yet, the latter, torn between their membership of the
Tunisian community and their professional status, slowly developped specific
demands. The most important of these was equal footing with French workers.
Nonetheless — and this indeed was the major problem — the breakfast-offs
with colonial trade-unionism did not suscitate a viable national movement until
at least 1946.
35 CHEMINOTS EN TUNISIE 205

( Claude LIAUZU )

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