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L’abandon de la politique de remboursement à

la Fondation Musicaction
Martin Gladu

E n avril 2006, le conseil d’administration de la Fondation Musicaction décida

d’abolir les remboursements pour tous les albums financés à compter de l’année financière
2006-2007.

Andrée Ménard dirigeait l’organisation à l’époque. Le 29 octobre 2009, elle dit au Comité
permanent du patrimoine canadien, « Enfin, permettez-moi de signaler que Musicaction ne
perçoit plus de redevances sur les ventes d'album depuis 2006. L'aide offerte est donc une
contribution et non un prêt. »

Si je ne m’abuse, cette décision, pourtant majeure, n’a jamais été expliquée aux
contribuables. Ces derniers finançaient 68,75% du budget total annuel de 8 millions en
2009. Ils financent maintenant 67,6% du budget total de 15,3 millions (au 31 mars 2020).

Contexte

On sait toutefois que :

- En avril 2005, le Volet des entrepreneurs de la musique (VEM) du ministère du


Patrimoine canadien offrit un financement d'entreprises basé sur les ventes de disques et
que le VEM remplaça le Programme des entrepreneurs de la musique (PEM) lorsque celui-
ci arriva à échéance en mars 2005.

- Le PEM, qui était doté d’une enveloppe de 23 millions en 2001, marqua un changement
majeur dans la nature de l'aide apportée à l'industrie de l'enregistrement sonore.
Traditionnellement, cette aide était attribuée à des projets alors que désormais, elle
soutenait le développement des entreprises. Des vingt-six demandeurs la première année,
que la moitié furent acceptés.

- En revanche, les demandes pour la production d’albums additionnels soumises à


Musicaction s’étaient accrues de 73 % en 2005.

- En novembre 2003, six maisons de disques (Atlantis, Atma Classique, Artiste, GSI
Musique, MPV et Musicomptoir) déposèrent devant la Cour supérieure une poursuite de
7,2 millions contre Téléfilm Canada (l’administratrice du PEM) et que trois d’entre elles
eurent gain de cause en novembre 2008.

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- En 2005, Musicaction attribua le statut de Producteur reconnu à neuf entreprises naguère
soumises à un jury.

- Le PEM et le VEM visaient une consolidation industrielle. Le juge Pierre-C. Gagnon de


la Cour supérieure le rappela dans son jugement :

De l'ensemble des témoignages, le Tribunal retient une autre caractéristique essentielle


du PEM : l'État entend identifier et favoriser les entreprises culturelles plus susceptibles
de survivre aux chambardements technologiques, pour stimuler leur évolution et leur
croissance, mais au détriment de concurrents moins vigoureux et ainsi rendus encore
plus vulnérables (…) M. Stein-Sacks fait valoir que le PEM vise justement à favoriser les
fusions d'entreprises.

- L’ADISQ revendiquait le maintien du quota de 65% de musique francophone à la radio


et l’instauration d’un quota de nouveautés, alors qu’Astral Média, l’employeur du président
de Musicaction de l’époque (Sylvain Langlois), demandait la réduction des quotas dans le
marché de Montréal.

- Les avancées technologiques permettaient maintenant de produire à moindre coût. Cela


eut pour effet d’abaisser le point mort des producteurs et, par le fait même, d’accroître leur
tolérance au risque.

- En revanche, les services de partage de fichiers de gré à gré menaçaient l’industrie. Le


juge en fît la remarque dans son jugement :

À l'approche de l'année 2000, l'industrie mondiale du disque, et celle du Canada en


particulier, manifeste son inquiétude croissante face à l'impact des nouvelles
technologies, susceptibles d'accentuer la décroissance (déjà amorcée) de la vente de
disques musicaux. Qu'il suffise d'évoquer le téléchargement gratuit, via l'Internet, de
pièces musicales et même de disques complets, sans quelque paiement de redevance aux
artistes et autres artisans de cette industrie. Sensibilisé à ce phénomène planétaire, le
ministère fédéral du Patrimoine canadien (« Patrimoine Canada ») élabore le
Programme des entrepreneurs de la musique (« le PEM »), lancé officiellement le 26
octobre 2001

- Des détaillants de musique commencèrent à fermer boutique (ex. : Tower Records aux
États-Unis).

- Le marché du téléphone cellulaire était en pleine croissance. Les sonneries avaient la cote.

- Google avait acheté YouTube cette année-là.

- iTunes, le service de téléchargements permanents d’Apple, dominait le marché de la


musique numérique. Par contre, le modèle par abonnement (ex. : Napster, Yahoo! Music
Unlimited, MOG, PressPlay, MusicNet, etc.) apparut comme le modèle le plus prometteur.

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Modification de l’offre de financement chez Musicaction

Avant avril 2006, trois types d’aides étaient offertes aux producteurs :

1) prêts à terme, accordés sans avoir recours à un jury de pairs (statut Producteur reconnu);
2) prêts Musicaction, sans intérêts et remboursables à même les revenus du disque;
3) bourses à la relève.

Il en était ainsi depuis la création de l’organisme en septembre 1985.

Or, en avril 2006, l’obligation de remboursement est abolie pour les deux premiers types
d’aides.

Pourquoi la politique de remboursement a-t-elle été abandonnée ainsi?

J’ai deux postulats. Je suis d’avis que les deux ont concouru audit abandon.

Postulats

Mon premier postulat est que les administrateurs ont vu initialement dans les services de
musique en ligne (illégaux et légaux) une force délétère à la santé financière des
producteurs indépendants et des radiodiffuseurs. Pour les premiers, une industrie tirant ses
revenus de la vente de simples à 0,99$ et de forfaits illimités à 10$ par mois – pro ratés à
la part de marché de chacun – offrait une perspective bien peu encourageante. Et pour les
seconds, la possibilité qui s’offrait maintenant aux consommateurs de programmer eux-
mêmes la musique qu’ils souhaitent entendre – tout en s’évitant les nombreuses publicités
– n’augurait rien de bon. Alors, décision fût prise de transférer une partie du risque (50%)
aux contribuables, ce qui, espérait-on, allait permettre aux producteurs d’adapter leur cadre
financier au changement de paradigme.

Mon deuxième postulat concerne l’organisme lui-même, plus précisément sa pérennité et


l’attractivité de son offre de service.

Rappelons qu’en 2001, le PEM du ministère du Patrimoine canadien offrit un financement


d'entreprises basé sur les ventes de disques et que treize des « meilleur[e]s » entreprises
furent acceptés. Rappelons aussi que la visée du PEM était de consolider l’industrie. Sans
doute l’équipe de direction de Musicaction vit dans ce programme attractif et bien financé
une menace, menace qui l’amena à tenter de le concurrencer. En abolissant l’obligation de
remboursement, la direction de Musicaction pensait retenir les producteurs chez elle.
L’attribution, en 2005, du statut de Producteur reconnu à neuf entreprises naguère en jury
m’apparaît un bon indicateur de cette volonté de couper l’herbe sous le pied du VEM. De
plus, ces nouvelles subventions directes aux producteurs de disques venaient subventionner
indirectement les distributeurs, car pour bénéficier d’une contribution de Musicaction, le
producteur doit avoir convenu d’une entente de distribution avec un distributeur reconnu
par la Fondation. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle le collège des distributeurs compte
un siège au conseil d’administration depuis 1986.

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Analogie

Utilisons une analogie inventée de toute pièce pour mieux illustrer ce qui s’est passé.

Disons que des menaces planent sur l’industrie porcine au Québec. Certains indicateurs
sonnent l’alarme des acteurs du milieu. Il est question d’un accord de libre-échange avec
les États-Unis. Les étasuniens veulent exporter leur production de viande porcine vers le
Canada. Or on a déjà instauré des quotas au Canada. Le milieu craint tout de même du
dumping de la part des étasuniens. Les producteurs de porcs et les propriétaires de
boucheries décident d’agir pour protéger la chaine d’approvisionnement. Dans un premier
temps, ils exercent des pressions sur le gouvernement fédéral pour qu’il exclut la viande
porcine dudit accord. Dans un deuxième temps, ils demandent qu’on les aide
financièrement à respecter les quotas. Le gouvernement accepte les deux propositions.

Les propriétaires de boucheries s’entendent dès lors pour mettre sur pied un organisme qui
gérera cette aide et qui distribuera les prêts aux producteurs. Pour démontrer leur sérieux,
les propriétaires de boucheries contribuent à son fonds de départ. Le gouvernement y
contribue aussi. En fait, il contribue davantage que les propriétaires de boucheries. Une
fois l’organisme créé, ils réduisent peu à peu leur contribution tout en continuant de
bénéficier de sa mission, qui est d’assurer leur approvisionnement en viande porcine de
bonne qualité. Cet approvisionnement leur permet donc de respecter les quotas et
d’augmenter l’affluence dans leurs établissements; si la viande offerte est de bonne qualité,
cela va sans dire. L’augmentation de l’affluence accroît leur chiffre d’affaire, et les quotas
font le bonheur des producteurs de porcs. Ils ont d’ailleurs été implantés pour les protéger
des formidables producteurs étasuniens.

Pour assurer la partie non-gouvernementale du financement de l’organisme prêteur, une


politique de remboursement par versements de redevances est instituée. En vertu de cette
politique, les producteurs de porcs sont contraints de lui payer une redevance sur chaque
animal vendu.

La stratégie fonctionne pendant une vingtaine d’années jusqu’à ce qu’une seconde menace
sonne l’alarme du milieu : l’arrivée massive sur le marché de simili viandes fabriquées en
usine. Celles-ci coutent beaucoup moins chères à produire et sont donc vendues beaucoup
moins chères dans le détail. Les boucheries craignent de disparaître. Les grossistes et les
abattoirs aussi. Les producteurs, quant à eux, sont les plus nerveux, et ce, malgré le fait
qu’ils touchent une toute petite partie des revenus générés par cette nouvelle industrie. Un
nouveau paysage se dessine, car les consommateurs canadiens sont friands de cette simili
viande. Qui plus est, le gouvernement fédéral, préoccupé par l’entrée sur le marché de ce
nouveau produit, annonce un programme d’aide aux producteurs de 23 millions (beaucoup
plus que le budget de l’organisme prêteur). Ce nouveau programme est hyper attractif, mais
difficile d’accès, car mal géré. Bien qu’il complémente le programme de l’organisme
prêteur, ce dernier y voit une forme de concurrence puisque le gouvernement a confié sa
gestion à un organisme qui lui est similaire.

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Le gouvernement souhaite respecter son engagement de protéger l’industrie porcine de la
concurrence des étasuniens et le maintien des quotas, les deux mesures étant inextricables.
Les boucheries veulent de la viande de qualité qu’elles pourront offrir à leur clientèle. Les
grossistes et les abattoirs veulent des animaux. À l’instar des boucheries, ils souhaitent
assurer leur approvisionnement. Les producteurs, eux, veulent toujours satisfaire
l’approvisionnement des grossistes, des abattoirs et des boucheries – qui leur donnent de
meilleurs prix –, mais craignent pour leurs marges. Cette crainte les incite à vouloir
s’affranchir d’une partie (50%) du risque inhérent à la production de porcs. Tous décident
de se concerter au sein de l’organisme prêteur, qu’ils administrent. Il leur faut trouver un
moyen d’enlever la pression sur les producteurs tout en concurrençant l’organisme
gestionnaire du nouveau programme gouvernemental.

Décision est prise d’abolir la politique de remboursement par versements de redevances.


On transfère donc une partie du risque (50%) inhérent à la production de porcs – dont on
sait que le prix va chuter – au gouvernement, qui non seulement l’accepte mais n’exige
aucune contrepartie.

Les producteurs de porcs reçoivent dorénavant des subventions directes à la production.


Les grossistes et les abattoirs sont choyés, puisqu’ils bénéficient maintenant de subventions
indirectes tout en continuant de ne pas participer au financement de l’organisme. Ils
s’assurent ainsi une partie de leur approvisionnement. Idem pour les propriétaires de
boucheries, quoique ces derniers savent qu’ils doivent maintenant repenser leur offre de
service tout en respectant les normes gouvernementales.

Conclusion

Musicaction était au départ un organisme prêteur financé par le gouvernement fédéral et


par les radiodiffuseurs privés qui l’avaient constitué en fondation privée. Il s’agissait pour
ces derniers d’assurer leur approvisionnement en musique francophone et ainsi respecter
le quota imposé par le gouvernement.

Ce système a fonctionné jusqu’à l’apparition des services de partage de fichiers de gré à


gré. Vus comme une menace, tous les acteurs du milieu tentèrent de réduire les risques liés
à leur prolifération et à leur popularité.

En avril 2006, sur résolution de son conseil d’administration, la Fondation abandonna sa


politique de remboursement par versements de redevances sur les ventes d’albums. Plutôt
que de consentir des prêts et des bourses, elle ne consentît dorénavant que des bourses. Se
faisant, une partie (50%) du risque inhérent à la production et à la commercialisation
d’albums fût transférée aux contribuables, soulageant ainsi les producteurs d’une dépense
prise à même leurs revenus bruts (la redevance). Cela permis à ceux qui le souhaitaient de
prendre plus de risques artistiques.

Lorsqu’actualisée par ceux qui s’y soumirent volontairement, cette prise de risque se
traduisit par une augmentation du nombre d’albums par des artistes de la relève et ceux
actifs dans des genres musicaux à public limité. Comme les contribuables assumaient

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maintenant 50% du risque de voir ces productions ne rejoindre qu’une infime partie du
public et de ne pas couvrir leur frais, le nombre de demandes de subventions allouées par
jury ou sans jury pour ce genre de productions continua d’augmenter, assurant ainsi à la
fois l’approvisionnement des radiodiffuseurs et des distributeurs ainsi que la pérennité et
l’offre de service de Musicaction.

La résolution eut aussi comme effet d’encourager l’entreprenariat en production d’albums


francophones : Grosse Boîte (2005), Simone Records (2006), Kay Productions (2005),
Atmosphère Musique (2014), Coyote Records (2008), Ambiances Ambiguës (2008),
Gestion Elseneur (2011), Lazy At Work (2013), Productions HTR (2009), Productions
Silence d’or (2009), Tandem.mu (2007), Vega Musique (2006), Disques de la Cordonnerie
(2014), High Life Music (2009), etc. Pour la plupart, ces entreprises arrivent années après
années à satisfaire les critères du statut de Producteur reconnu, lequel leur permet de voir
chacun de leurs projets être accepté sans avoir recours à un jury.

Quant à savoir si ce changement a permis la réalisation d’objectifs qualitatifs, cela est une
question qui mérite une analyse distincte de celle-ci.