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Pauvreté & misère

en littérature
Du regard contemplatif au regard argumentatif.
Charles BAUDELAIRE, « A une mendiante rousse »,
Tableaux parisiens (1861)
Blanche fille aux cheveux roux,
Dont la robe par ses trous
Laisse voir la pauvreté
Et la beauté,
Pour moi, poète chétif,
Ton jeune corps maladif,
Plein de taches de rousseur,
A sa douceur.
(…)
Va donc ! sans autre ornement,
Parfum, perles, diamant,
Que ta maigre nudité,
Ô ma beauté !
Victor HUGO, Les Misérables (1865)
Cosette était laide. Heureuse, elle eût peut-être été jolie. Nous avons déjà esquissé cette
petite figure sombre. Cosette était maigre et blême. Elle avait près de huit ans, on lui en
eût donné à peine six. Ses grands yeux enfoncés dans une sorte d’ombre profonde étaient
presque éteints à force d’avoir pleuré. Les coins de sa bouche avaient cette courbe de
l’angoisse habituelle, qu’on observe chez les condamnés et chez les malades désespérés.
(…)
On voyait sa peau çà et là, et l’on y distinguait partout des taches bleues ou noires qui
indiquaient les endroits où la Thénardier l’avait touchée. Ses jambes nues étaient rouges et
grêles. Le creux de ses clavicules était à faire pleurer.
Toute la personne de cette enfant, son allure, son attitude, le son de sa voix, ses intervalles
entre un mot et l’autre, son regard, son silence, son moindre geste, exprimaient et
traduisaient une seule idée : la crainte. La crainte était répandue sur elle ; elle en était pour
ainsi dire couverte ; la crainte ramenait ses coudes contre ses hanches, retirait ses talons
sous ses jupes, lui faisait tenir le moins de place possible, ne lui laissait de souffle que le
nécessaire, et était devenue ce qu’on pourrait appeler son habitude de corps, sans
variation possible que d’augmenter. Il y avait au fond de sa prunelle un coin étonné où était
la terreur.
ZOLA, Germinal (1885)
Les femmes avaient paru, près d’un millier de femmes, aux cheveux épars
dépeignés par la course, aux guenilles montrant la peau nue, des nudités de
femelles lasses d’enfanter des meurt-de-faim. Quelques-unes tenaient leur
petit entre les bras, le soulevaient, l’agitaient, ainsi qu’un drapeau de deuil et
de vengeance. D’autres, plus jeunes, avec des gorges gonflées de guerrières,
brandissaient des bâtons; tandis que les vieilles, affreuses, hurlaient si fort, que
les cordes de leurs cous décharnés semblaient se rompre. Et les hommes
déboulèrent ensuite, deux mille furieux, des galibots, des haveurs, des
raccommodeurs, une masse compacte qui roulait d’un seul bloc, serrée,
confondue, au point qu’on ne distinguait ai les culottes déteintes ni les tricots
de laine en loques, effacés dans la même uniformité terreuse. Les yeux
brûlaient, on voyait seulement les trous des bouches noires, chantant la
Marseillaise, dont les strophes se perdaient en un mugissement confus,
accompagné par le claquement des sabots sur la terre dure. Au-dessus des
têtes, parmi le hérissement des barres de fer, une hache passa, portée toute
droite; et cette hache unique, qui était comme l’étendard de la bande, avait,
dans le ciel clair, le profil aigu d’un couperet de guillotine.
Guillaume APOLLINAIRE, « les saltimbanques »,
Alcools (1913)
Dans la plaine les baladins
S’éloignent au long des jardins
Devant l’huis des auberges grises
Par les villages sans églises.
Et les enfants s’en vont devant
Les autres suivent en rêvant
Chaque arbre fruitier se résigne
Quand de très loin ils lui font signe.
Ils ont des poids ronds ou carrés
Des tambours, des cerceaux dorés
L’ours et le singe, animaux sages
Quêtent des sous sur leur passage.
Jacques PREVERT, « la grasse matinée », Paroles (1946)
Il est terrible une tête couleur de poussière
le petit bruit de l’œuf dur cassé sur un ce n’est pas sa tête pourtant qu’il
comptoir d’étain regarde
il est terrible ce bruit dans la vitrine de chez Potin
quand il remue dans la mémoire de il s’en fout de sa tête l’homme
l’homme qui a faim il n’y pense pas
elle est terrible aussi la tête de l’homme il songe
la tête de l’homme qui a faim il imagine une autre tête
quand il se regarde à six heures du une tête de veau par exemple (…)
matin
dans la glace du grand magasin
Pablo NERUDA (Canto general, 1950)
Le square a ses mendiants
comme il a ses arbres, racines
et branches torturées :
aux pieds du jardin vit l’esclave,
comme aux confins de l’homme, ordure désormais,
symétrie impure acceptée.
Prêt pour le balai de la mort.
(…)
Albert CAMUS, Le premier homme (posth., 1994)
Un enfant n’est rien par lui-même, ce sont ses parents qui le représentent. C’est par eux
qu’il se définit, qu’il est défini aux yeux du monde. C’est à travers eux qu’il se sent jugé
vraiment, c’est à dire jugé sans pouvoir faire appel, et c’est ce jugement du monde que
Jacques venait de découvrir et, avec lui, son propre jugement sur le mauvais cœur qui
était le sien. Il ne pouvait pas savoir qu’on a moins de mérite, devenu homme, à ne pas
connaître ces mauvais sentiments. Car on est jugé, bien ou mal, sur ce qu’on est et
beaucoup moins sur sa famille, puisqu’il arrive même que la famille soit jugée à son tour
sur l’enfant devenu homme. Mais il eût fallu à Jacques un cœur d’une pureté héroïque
exceptionnelle pour ne pas souffrir de la découverte qu’il venait de faire, de même qu’il
eût fallu une humilité impossible pour ne pas accueillir avec rage et honte cette
souffrance de ce qu’elle lui découvrit de sa nature. Il n’avait rien de tout cela, mais un
dur et mauvais orgueil qui l’aida au moins en cette circonstance, lui fit écrire d’une
plume ferme “ domestique ” sur l’imprimé, qu’il porta avec un visage fermé au
répétiteur qui n’y prit même pas garde. Avec tout cela, Jacques ne désirait nullement
changer d’état ni de famille, et sa mère telle qu’elle était demeurait ce qu’il aimait le
plus au monde, même s’il l’aimait désespérément. Comment faire comprendre d’ailleurs
qu’un enfant pauvre puisse avoir parfois honte sans jamais rien envier ?
Jean ECHENOZ, Un an (1997)
Il y eut un prêtre au volant d'une R5 sans options, sans radio ni rien, réduite à sa fonction
locomotrice: les sièges étaient raides et flottait une puissante odeur de chien bien qu'il n'y
eût pas de chien. L'homme était vêtu d'un costume anthracite cartonneux sur un col roulé
gris souris, son revers s'ornait d'une petite croix de métal. S'exprimant avec une
bienveillance militaire, il conduisait comme on touche de grandes orgues, chaussé de
croquenots cognant fort les pédales; un rameau s'effritait sous le rétroviseur. Il y eut, avec
ses trois enfants, une mère de famille menant brusquement une Seat. Du pare-brise déjà
constellé des vignettes automobiles des six dernières années, chronologiquement
superposées, divers autocollants écologiques et mutualistes contribuaient à compromettre
la transparence, compte non tenu des balais d'essuie-glace à bout de course. Victoire était
alors coincée contre une portière par deux sujets de quatre et six ans occupés à des
exercices de gymnastique incohérente. […] Portant sur la marmaille un regard mauvais,
Victoire ne répondit qu'à peine. Il y eut trois garçons goguenards intimidés, en blouson
fendillé, entassés à l'avant d'un vieux modèle de Ford Escort. […]
Il y en eut d'autres et puis l'argent vint à manquer vraiment, la vie se fit de plus en plus
amère, l'apparence de Victoire commença de laisser vraiment à désirer. Vu son aspect trop
négligé, il devint moins facile d'être prise en auto-stop et ses contemporains, lorsqu'elle les
abordait dans la rue, comprenaient aussitôt que c'était pour l'argent. Certains donnaient,
la plupart guère, et personne ne semblait s'étonner de la misère de cette belle jeune
femme alors que d'ordinaire le pauvre est laid.
Nicolas MATHIEU, Leurs enfants après eux (Actes
Sud, 2018)
Il vivait déjà sur le fil du rasoir. Chaque mois, il gagnait 7000 balles. Son
logement lui coûtai déjà la moitié de cette somme. Il avait sa voiture,
l'essence, les clopes, les courses et divers crédits. Au total, ça faisait 4000
balles. Chaque mois s'achevait sur un découvert de 500 balles minimum. Il
suffisait qu'il fasse un écart, un resto, une soirée trop arrosée dans un bar, et
il creusait le trou, sans espoir de le combler. Le jour de la paie, il se remettait
à flot, se promettait de faire des efforts, de se serrer la ceinture. Mais très
vite, le pognon filait, il revenait à zéro, puis de nouveau le découvert. Il avait
négocié avec la banque pour éviter les agios. N'empêche, son autonomie
était sans cesse compromise. Vingt jours par mois, il vivait des largesses de
son banquier. Alors il retournait bosser, jour après jour. Il fallait bien payer la
bagnole, le frigo, son lit, le canapé cuir et le nouvel écran plat.