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Conseiller de coopération

et d'action culturelle
pour l'Amérique centrale,
au ministère de l'Europe
et des Affaires étrangères
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• Aristote, Sébastien Bassu
• Bergson, Alain Panero
• Deleuze, Daniel Adjerad
• Descartes, Solange Gonzalez
• Foucault, Baptiste Jacomino, Faustine Jacomino
• Freud, Emmanuel Maudet
• Hegel, Christian Godin
• Heidegger, Sébastien Camus
• Hume, Benoît Gide-Honoré
Kant, Adelina Braz
• Machiavel, Jérôme Roudier
• Pascal, Bernard Grasset
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• Rousseau, Pascal Bouvier
• Sartre, Patrice Vibert
• Spinoza, Éric Delassus
• Wittgenstein, Florent Basch

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ê
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Un des effets les pius pernicieux de l'enquête d opinion consist


1

ent à mettre les gens en demeure de répondre à des questions qu7/s ne


posées.

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Pour Osita et mes princesses
Introduction

1. Influences et héritages

1nfl uences phi losoph iq ues 21

Héritages sociologiques 45

2. Faire de la sociologie

Principes épistémologiques de la sociologie critique 59

L'habitus 71

Le champ 83

Le capital 95

3. Les implicites du langage

Ce que parler veut dire 109

Le droit à la parole 121

La communication biaisée 133


Logiques de reproduction 147

La force de la violence symbolique 157

L'État, capital structurant de l'ordre social 167

Déterminisme et espérance 177

5. Les conditions du bonheur

Liberté et connaissance 191

Savoir éduquer et savoir aimer 203

Vers une économie du bonheur 215

Bibliographie
Dans le « Post-scriptum : Comment lire un auteur ? » extrait des
Méditations pascaliennes (Paris, Seuil, 1997, pp. 122-131), Pierre Bourdieu
s'interroge sur les modalités qu'il convient de prendre en compte
pour véritablement comprendre un auteur. li souligne que le véritable
lecteur est celui qui se donne les moyens de participer et de restituer
l'univers dans lequel et, souvent aussi, contre lequel s'est créé l'univers
littéraire. Cette tâche est d'autant plus ardue que le risque est grand
et facile, de banaliser une œuvre, de l'ignorer en oubliant toute la
distance historique et culturelle qui sépare l'auteur de son lecteur.
L'exigence réside donc dans cet effort pour se mettre à la place de
l'auteur, à savoir se situer dans la position de l'espace social qui était
la sienne, sans être réduit à formuler un descriptif historique ou
une simple biographie. Comprendre un auteur, c'est donc être en
mesure de reconstituer cet univers social par rapport auquel il s'est
défini, permettant ainsi d'appréhender une œuvre et une vie dans le
mouvement même de son accomplissement.

Ces éléments sont d'importance à l'heure d'écrire une introduction à


l'œuvre de Bourdieu. En effet, il ne s'agit pas de décrire un itinéraire
biographique mais de cerner au plus près ce qui est constitutif de
sa trajectoire intellectuelle, de son propre univers social afin d'être
susceptible de reconstituer un véritable travail de lecture. Par-là, il
s'agit de faire de l'auteur un compagnon, un alter ego plutôt que de
se limiter à composer un simple commentaire académique. Dans ie
cas de Bourdieu, ce travail est toutefois grandement facilité par un
ouvrage intitulé Esquisse pour une auto-analyse (Paris, Raison d'agir,
2004) dans lequel l'auteur donne les éléments nécessaires à cette
reconstitution. Comme il le précise lui-même, il s'agit, à travers cette
auto-analyse, de retenir les éléments pertinents pour l'explication et
la compréhension sociologique de son œuvre et de ce qu'il est. li s'agit
aussi d'éviter les raccourcis, les objectivations sauvages à l'égard d'un
parcours dont les dissonances, les ruptures et les luttes ne manquent
pas. Il est, en ce sens, opportun de rependre les points principaux de
cette expérience pour rendre compte au mieux de la construction d'une
œuvre traduite aujourd'hui dans plus de 40 langues dans le monde.

Sans tomber dans une reconstitution exhaustive des éléments formulés


dans cette esquisse d'auto-analyse, quatre éléments doivent retenir
notre attention pour cerner la constitution de cette pensée, vécue
comme l'œuvre de toute une vie. En premier lieu, il est nécessaire
de rappeler l'état du champ intellectuel dans lequel Bourdieu s'est
introduit à partir des années cinquante. À cette période, autant la
philosophie jouit d'une position intellectuelle reconnue, autant la
sociologie est considérée comme une science de second rang. En effet,
être philosophe, c'est s'assurer d'une position statutaire de prestige,
dans un temps où la discipline était dominée par la figure de Jean-Paul
Sartre. Pourtant, Bourdieu s'oppose à cette figure de l'intellectuel totat
conjuguée à cette mythologie de l'intellectuel libre pour se ranger
derrière un personnage antithétique, Georges Canguilhem, philosophe
des sciences et de l'épistémologie historique. Cette orientation est loin
d'être anodine: au-delà de l'affinité des habitus entre Canguilhem et
Bourdieu (tous deux d'origine populaire, élèves de province devenus
normaliens et consacrés par l'institution académique), ce qui les réunit,
c'est cette tendance à la dissonance, à la résistance aussi bien à l'égard
du monde universitaire auquel ils appartiennent qu'en relation au
contenu des recherches philosophiques. Loin de s'adonner à des
interventions médiatiques, Canguilhem est l'intellectuel qui incarne
le mieux le rationalisme français en s'attachant à décrire la genèse des
concepts scientifiques, leurs obstacles et leurs conditions d'émergence.

Face à la position dominante de la philosophie, la sociologie fait


pâle figure. Souvent rabaissée, en raison de son objet, à une sorte de
journalisme, discréditée par la comparaison dont elle souffre avec la
psychanalyse et l'ethnologie, elle se présente comme une« discipline
paria » consacrée à des recherches empiriques, dispersées et sans
grand socle théorique.

Compte tenu de ces premiers éléments, la question est de savoir à


présent ce qui rend raison chez Bourdieu de ce passage de la philo-
sophie à la sociologie. Normalien en 1951 et agrégé de philosophie
en 1954, Bourdieu commence même une thèse de doctorat sous

10
direction de sur les <<
vie affective» à partir de Husserl, qui ne sera jamais finalisée. Pour
comprendre ce passage vécu comme une sorte de conversion,
au-delà du refus de la vision du monde prônée par la philosophie
universitaire et scolastique, il est opport 1.m de rappeler l'importance
de son expérience en Algérie (entre 1956 et1960, il accomplit son
service militaire puis devient assistant à la faculté de lettres d'Alger);
et son expérience d'ethnologue qui représente une rupture décisive
avec la carrière de philosophe à laquelle il était promis. Ce séjour qui
lui permet de rompre cette distance sociale entre le monde acadé-
mique et le monde réel, de se sentir utile à quelque chose, est vécu
comme une sorte d'initiation. Ces recherches, caractérisées par un
engagement total et qu'il mène en temps de guerre, non seulement
le confrontent à la souffrance et à l'injustice, rnais lui confèrent trois
exigences qu'il conservera tout au long de son œuvre : la nécessité
d'une réflexivité permanente pour appréhender les situations sociales
dans leurs singularités; une vigilance critique nécessaire pour ne pas
considérer que le monde social va de soi; et un souci permanent de
comprendre le terrain, l'expérience sociale des agents à travers des
observations systématiques, des entretiens, des études d'archives,
etc. Cette expérience algérienne, décisive, conduit donc Bourdieu à
se consacrer à l'étude du monde social pour rompre avec toutes ces
disciplines qui réfléchissent sur l'homme tout en opérant un véritable
travail de dénégation du social. Cela explique aussi, et contre la tradition
philosophique universitaire, pourquoi il n'existe pas pour Bourdieu
des objets de recherche indignes, secondaires ou sans intérêt. Bien
au contraire, c'est dans l'étude de ces pratiques sociales, qu'il devient
possible de comprendre ce qui fonde les conditions de ce monde
social, ses rapports de force, ses luttes et ses logiques de domination.
Lorsqu'il s'intéresse dès 1962 à la question du célibat des aînés en
Béarn (repris dans Le bal des célibataires. Crise de la société paysanne
en Béarn, Paris, Seuil, 2002), il faut mesurer combien cet objet d'étude
est aux antipodes des thématiques consacrées de la philosophie: de
la philosophie à l'ethnologie et à la sociologie, puis à l'intérieur de
celle-ci, le choix de la sociologie rurale est un véritable défi dans la
mesure où ce domaine est considéré comme la spécialité située au
plus bas de la hiérarchie des spécialités en sciences sociales. Ce choix,
fort et décisif, répond à la volonté de Bourdieu de mettre en œuvre

11
une pratique scientifique intégrant une vision du monde social et du
même coup d'opérer une véritable conversion du regard tant sur ce
que doit être la recherche comme la façon de faire de la recherche et
le choix de ses objets.

Il est évident que cette conversion est devenue possible parce qu'il
existe chez Bourdieu un désir de savoir inébranlable. L'auteur insiste
sur ce point, en soulignant ce goût de« vivre toutes les vies» le menant
ainsi à s'intéresser aux objets les plus divers du monde social. Loin de
considérer cette diversité comme une dispersion, il faut y voir, bien au
contraire, un effort pour réunifier la science sociale, dépassant ainsi
les frontières établies entre les spécialités sociologiques. C'est aussi
l'expression d'un devoir de s'intéresser aux autres et en aucun cas d'une
mission, en abandonnant les hauteurs de la discussion philosophique,
pour discerner les conditions nécessaires pour que les agents puissent
se libérer des mécanismes qui les déterminent socialement.

Enfin, le dernier élément qui rend compte de ce parcours unique est à


entrevoir dans les dispositions liées à la position sociale de Bourdieu.
Né le 1er août 1930 à Denguin (Pyrénées-Atlantiques), fils d'un facteur
receveur et issu, du côté de sa mère, d'une grande famille paysanne,
son expérience enfantine est celle d'un« transfuge fils de transfuge».
Entre lui et ses camarades d'école, la plupart fils de petits paysans,
artisans ou commerçants, se présente une barrière invisible, celle
qui sépare les employés des paysans et des ouvriers. Cette première
séparation ne sera pas la seule, tant son existence est marquée de
juxtapositions d'univers sociaux, qui sont autant de mondes divers et
irréconciliables entre eux. li faut se rappeler de l'expérience en internat
au Lycée Louis-Berthou de Pau (entre 1941 et 1947) qui se présente à la
fois comme cette« école terrible de réalisme social» où il s'agit avant
tout de survivre et ce monde de la classe qui propose, à travers une
douceur affectueuse un univers de découvertes intellectuelles et de
relations humaines enchantées. Cette expérience duale qui explique
l'existence chez Bourdieu d'un habitus clivé, cette disposition qui n'est
qu'une conciliation des contraires, se manifeste à plusieurs niveaux:
dans le décalage entre cette haute consécration scolaire dont il est
l'objet et sa basse extraction sociale ; dans la conciliation entre une
ambition théorique d'envergure et l'attention aux objets humbles ;
dans cette double distance à l'égard de figure de l'intellectuel à la

12
de toute position
et enfin dans cette transgression des frontières sociales, souvent
vécue également comme une trahison et une culpabilité à l'égard de
son origine familiale. Un des exemples les plus frappants est sa leçon
inaugurale au Collège de France en 1981, pour laquelle il éprouve
le sentiment de « n'avoir rien à dire qui mérite d'être dit devant ce
tribunal » qui, pourtant est l'un de seuls dont il reconnaît le verdict
et qui consacre les meilleurs chercheurs français. Ces éléments tirés
de son autoanalyse rendent ainsi raison d'un itinéraire composé de
transgressions de frontières sociales, de révolution épistémologique
et de tensions entre mondes d'aspirations contraires.

Tout cet ensemble contribue aujourd'hui à faire de Bourdieu, décédé


le 23 janvier 2002, un auteur classique incontournable pour qui s'inté-
resse aux sciences humaines et sociales. Auteur de plus de quarante
ouvrages, fondateur de la collection« Sens commun» aux éditions de
Minuit, de« Liber» et des Actes de la recherche en sciences sociales chez
Seuil, Bourdieu n'aura cessé au cours de sa trajectoire intellectuelle de
reprendre son appareil théorique, de le consolider, de le préciser et
de répondre aux critiques et malentendus suscités sur ses écrits. Son
oeuvre, rnonurnentale et diverse qui débute en 1958 avec la parution
de l'étude ethnologique Sociologie de l'Algérie, fait encore aujourd'hui
l'objet de nouvelles publications, 15 ans après sa disparition. Preuve
en est la publication actuelle de ses Cours au Collège de France (les
deux derniers volumes parus en 2015 et 2016 portent sur la Sociologie
générale, I et Il).

Cette richesse intellectuelle qui est le signe d'une production scienti-


fique foisonnante et continue, concerne, dans ses grandes lignes, six
principaux domaines de recherche. Le premier aborde la démocrati-
sation de l'éducation à partir de la problématique suivante: comment
expliquer que l'institution scolaire, fondée sur l'exigence d'une
égalité formelle, se présente comme un vecteur d'inégalité réelle ?
Autrement dit, quels sont les ressorts qui rendent raison du lien entre
la réussite scolaire et de l'origine sociale? Bourdieu, tout au long de sa
carrière, ne cessera de poursuivre ses recherches sur cette thématique.
Commencée dès 1964 avec la publication d'un ouvrage qui fera date (Les
Héritiers. Les étudiants et la culture, Minuit, 1964, en collaboration avec
Passeron) et complétée par une étude intitulée Rapport pédagogique

13
et cornmunication, fV1outon-La Haye, 1965 (écrit en collaboration avec
Passeron et Monique de Saint Martin), Bourdieu rnontre à quel point
la pédagogie professorale, par le malentendu linguistique sur lequel
elle se fonde, participe à une logique de reproduction. En effet, en
imposant des exigences scolaires qui ne peuvent être comprises que
par ceux qui possèdent le capital culturel requis, l'école participe à
cette logique de reproduction des inégalités sociales. En perpétuant le
lignage des héritiers et en éliminant ceux qui, par leur position sociale
défavorisée, ne possèdent pas les moyens culturels et linguistiques
appropriés, l'école contribue à la conservation du rapport de force entre
dominants et dominés. Ces éléments de réflexion, repris ensuite, dans un
cadre théorique (La Reproduction. Éléments pour une théorie du système
d'enseignement, Minuit, 1970) montrent combien l'imposition de cet
arbitraire culturel relève de la violence symbolique. lis donneront par
la suite lieu à deux autres types de publication: d'une part, des études
de cas, notamment sur les rapports de forces en jeu dans le rnonde
universitaire (Homo Academicus, Minuit, 1980) et sur les dispositifs
institutionnels permettant la conservation de l'aristocratie scolaire
à travers les Grandes écoles françaises (La Noblesse d'État. Grandes
écoles et esprit de corps, Minuit, 1989). D'autre part, des rapports remis
aux gouvernements, présentant des propositions pour une refonte
des contenus, des méthodes d'enseignement et des établissements
scolaires et universitaires (notarnment, Propositions sur l'enseignement
de l'avenir, Collège de France, 1985, et Principes pour une réflexion sur
les contenus de l'enseignement, 1989).

Le deuxième thème de recherche porte sur la question du goût et plus


précisément sur les conditions sociales et historiques au fondement
de notre jugement esthétique. Conte l'idée kantienne qu'il existe un
beau, comme ce qui plaît universellement sans concept, Bourdieu
montre combien le goût est d'abord affaire de position sociale et
de dispositions incorporées des structures sociales. C'est le cas par
exemple dans le domaine de la photographie dont la représentation
dépend de la position sociale des agents (Essai sur les usages sociaux
de la photographie, Minuit, 1965, écrit en collaboration avec Castel)
et dans l'expérience culturelle des musées et des appréciations des
œuvres d'art (L'Amour de l'art. Les musées d'art européens et leur public,
Minuit, 1966, en collaboration avec Darbel et Schnapper). Sur ce point,

14
de La distinction. Critique sociale du jugement,
1979 fait office d œuvre rnajeure tant par la densité de la réflexion
1

1
que par l ensemble des éléments et analyses qui y sont réunis. Ces
1
déterminismes sociaux à l œuvre dans la question du goGt et plus
généralement dans la constitution dujugAment conduisent du même
coup Bourdieu à définir une science des œuvres, notamment à partir
de l'étude de L'éducation sentimentale de Flaubert (Les règles de l'art.
1
Genèse et structure du champ littéraire, Seuil, 1992). li ne s agit plus
de se demander comment un auteur est advenu mais bien plutôt,
ce qui, dans son origine sociale et dans ses propriétés socialement
constituées/ explique ses prises de position produites à partir d'un
champ littéraire déterminé.

Le troisième thème concerne la question du langage et des échanges


1
symboliques. Cette réflexion est décisive en ce qu elle permet de
1
comprendre qu au-delà des simples rapports de communication, ce
qui se joue à travers les mots, c'est une lutte pour le droit à la parole.
Autrement dit, parler c'est à la fois revendiquer ce que l'on est et
conquérir et asseoir sa propre autorité sur autrui. Ce qui signifie du
même coup, qu'il est nécessaire de bien cerner les champs dans
lesquels les agents sociaux communiquent pour savoir ce qui dans
cette sorte de marché linguistique est susceptible de produire des
profits (voir Ce que parler veut dire. L'économie des échanges linguistiques,
Fayard, 1982, et Langage et pouvoir symbolique, Seuil, 2001). Une telle
argumentation ne va pas sans une vive critique des médias et de leur
tendance frénétique à la désinformation ou du moins à la manipu-
lation de l'information. Dans un court et fameux essai (Sur la télévision,
Raisons d'agir, 1996), Bourdieu indique les modalités selon laquelle
les programmes de débats et d'informations télévisés non seulement
opèrent un vrai travail de censure mais s'appliquent à créer un vide
culturel auquel participent ces penseurs qui parlent pour ne rien dire.

Le quatrième thème corn prend des études à partir d'enquêtes de terrain


spécifiques. li est bon de rappeler ici les nombreuses publications que
Bourdieu a consacrées à l'Algérie, qu'il a connu dans une situation de
guerre propice à la domination et à la violence aussi bien physique que
symbolique. Cela est explicite aussi bien dans l'analyse de l'exode rural
et des effets d'hystérésis pour les paysans traditionnels, sans repère
dans un nouveau monde urbain (La crise de l'agriculture traditionnelle en

15
Minuit 1964 et Algérie ô0. Structures économiques et temporel/es,
1

Minuit, 1977) que dans i ensemble de ses travaux photographiques


1

1
constitués sur place témoignant ainsi d un contexte social en pleine
1

décomposition (Images d'Algérie. Une affinité élective, Actes Sud, 2003).


À cela il faut ajouter cette étude collective menée en France sur les
nouvelles situations de précarité sociale (La misère du monde, Seuil,
1993) et dont les témoignages saisissants rendent compte de loi de
conservation de la violence symbolique: toute production de violence
se paie sur le plan politique et économique et ne fait qu 1engendrer plus
de violence. Cette coercition dissimulée qui prend des formes douces
et euphémisées, se retrouve également dans la représentation de la
position de la femme (La domination masculine, Seuil, 1998) et rend
raison de la discrimination et du défaut de reconnaissance dont elle
1
est l'objet. Ce rapport de domination, pourtant, n a rien de naturel,
il n'est qu'une situation créée par des conditions historiques qu'il est
nécessaire de mettre au jour pour établir une véritable relation de
réciprocité entre l'homme et la femme.

S'agissant de la cinquième thématique, il s1agit de présenter les travaux


liés à l'État et à l'économie. Sur le premier point, il convient de signaler
la parution de L'État. Cours au Collège de France (1989-1992), Seuil, 2012,
qui reprend les éléments de réflexion sur cette figure qualifiée de fiction
et qui détient le monopole de la domination, de la violence symbo-
lique et la concentration du capital. Cet objet d'étude fait également
l'objet d'articles à l'égard des mouvements sociaux contre l'action de
l'État et du phénomène de la globalisation, conjugués à l'engagement
social de Bourdieu sur le terrain (voir notamment Contre feux 1 et 2
et Interventions, 1967-2001, Science sociale et action politique, Agone,
2002). Sur le second point, l'étude intitulée Les structures sociales de
l'économie, (Seuil, 2000) montre comment ce champ économique, ses
lois (l'offre et la demande), les logiques de son marché, répondent
également à des constructions sociales.

Enfin, la dernière thématique renvoie aux ouvrages, articles et entre-


tiens relatifs à la question épistémologique en sciences sociales (voir
l'ensemble composé des écrits suivants: Le métier de sociologue,
préalables épistémologiques, en collaboration avec Chamboredon et
Passeron, Mouton-Bordas, 1968; Le sens pratique, Minuit, 1980; Questions
de sociologie, Minuit, 1980; Choses dites, Minuit, 1987; Réponses, Paris,

16
Seu!L 1 la
sôence et rét7exivité, Raisons d'agir, 2001 ). Cette intensité dans le travail
s'explique par une façon de faire très particulière, comme il le signale
lui-même dans « Entretien sur l'esprit de recherche », (Bibliographie
des travaux de Pierre Bourdieu de Y. Del saut et M.-C. Rivière, Paris, Le
temps des cerises, 2002). La spécificité du travail de recherche pour
Bourdieu consiste dans cet effort continu de reprise : « mon travail
est une éternelle reprise, une reprise sans fin» (ibid., p. 193). Chaque
production s'inscrit sous le sceau du brouillon, du provisoire, ce qui exige
à la fois d'être annotés mais également republiés avec des précisions et
des ajouts. Toute recherche ne peut être considérée comme définitive,
raison pour laquelle Bourdieu demande à ses éditeurs l'autorisation de
revenir sur un ouvrage lors de la deuxième édition. C'est pourquoi, il
ne faut pas voir dans la republication d'un texte, une répétition mais
bel et bien une reprise, soigneusement relue et complétée. De ce
point de vue, toute recherche se définit avant tout comme la création
d'un nouvel espace des possibles, d'un livre définitif toujours à venir.
C'est là que résident la grandeur et l'humilité d'un auteur classique.

17
lnflu nces
et h , ritages
On comprend[.. .] que ce que Pascal décrit
comme« misère de l'homme )' c'est-à-dire sans
raison d'être, soit sociologiquement attesté sous
la forme de la misère proprement métaphysique
des hommes et des femmes sans raison d'être
sociale.
Méditations pascaliennes, Seuil, Paris, 1997, p. 344.

En raison de sa finitude et de la mort de Dieu, l'homme,


comme chez Pascal, est un être confronté à l'absurde et
à !'insignifiance de son existence. Dans ce contexte, pour
Bourdieu, seule la société peut conférer un sens à l'existence
des individus, une raison d'être sociale qui répond à ce besoin
de justification et de légitimation. C'est cela qui explique du
même coup la raison pour laquelle l'espace social devient
un objet de luttes pour la reconnaissance.

L'affinité philosophique entre Bourdieu et Pascal est explicite. En


1997, en publiant Méditations pascaliennes, non seulement Bourdieu
place ses réflexions sous l'égide de Pascal, et cela contre Descartes
(notamment, en refusant de faire un« je», une première certitude et
en renonçant à l'ambition d'un fondement ultime), mais lui-même
revendique cette affinité. En effet, s'affirmer comrne pascalien, c'est
se réapproprier les analyses sur le pouvoir symbolique, accepter les
limites de la pensée, s'interroger sur les conditions de son exercice
et enfin explorer les raisons d'être des conduites humaines même les
plus dérisoires. Moins qu'une filiation, cette relation doit être comprise
comme une communauté de pensée.

21
ce ce qu'il convient de
la pensée de Pascal, c'est l'idée selon laquelle, l'agent est un être
conscient de sa finitude, de sa condition de mortel. Face à cela, il est
absolument nécessaire de rechercher un fondement, une justification
qui puisse conférer un sens à cette dimension absurde de l'existence.
Reprenant ici l'excellent article de Pascal Delhom (« Sous l'égide de
Pascal», Pierre Bourdieu, un philosophe en sociologie, P.U.F., Paris, 2009,
p. 176), Bourdieu, récusant, au contraire de Pascal, tout recours à Dieu,
remplace ce fondement par la société elle-même, par un monde
social, reprenant ainsi une conception de Max Weber. Ce déplacement
pourtant ne va pas à l'encontre des réflexions formulées par l'auteur
des Pensées. Comme lui, Bourdieu s'oppose à une conception du réel
fondé sur le « je », sur un repère individuel, pris en dehors de toute
conception relationnelle. Ce «je» fictif et inconnu à lui-même ne peut
trouver sa propre raison d'être sans entrer en jeu dans les dynamiques
de l'espace social. Cela revient donc à considérer la société comme le
seul fondement susceptible de donner à l'homme une raison d'être
comprise comme une reconnaissance sociale qui s'incarne dans un
capital symbolique. Celui-ci, à la différence de Pascal, ne doit pas être
recherché dans le cœur dans la mesure où il est intériorisé par l'agent
social, mais bel et bien dans le corps, sous la forme d'un habitus. Il
s'agit ici de dispositions, de schèmes de perceptions imposés par des
expériences passées du groupe social d'appartenance qui prédéter-
minent des stratégies et des conduites.

Or, et c'est là toute la difficulté, en raison de l'inégale répartition de


ce capital, ce dernier devient un objet de lutte, de pouvoir au sein
de rapports de forces à l'œuvre dans un espace social qui n'est pas
homogène. Cela implique du coup, et sur ce point Bourdieu rejoint
de nouveau Pascal, une reconnaissance par les autres transfigurant
ainsi ce rapport de forces en un rapport de sens. Autrement dit, en
luttant pour sa reconnaissance sociale, pour l'acquisition d'un pouvoir
symbolique, l'agent confère en même temps un sens, une justification
sociale à son existence. Il s'ensuit que l'agent social, à la façon d'un
joueur, met en œuvre une théorie des calculs, des jeux ou des stratégies
pour parvenir à arracher cette reconnaissance sociale et à imposer

22
rr'ïer-ne propres du Ces ne sonr
aucunement fondées en nature, mais construites par les conditions
sociales, organisent ainsi les rapports de force et de domination.

En ce sens, le monde social et ses dynamiques de forces, d'opposition


et de rapports de pouvoirs se constituent à partir des conditions histo-
riques elles-mêmes, légitimées et acceptées par les agents sociaux.
Cela signifie donc que le monde social perpétue des rapports de
force établis et légitimés par les institutions sociales. Cet élément est
décisif car il montre à la fois comment un groupe social dominant
impose un ordre qui lui est propre et comment il le rend légitime en
donnant l'illusion d'un ordre fondé en nature. S'il s'agit bel et bien ici
d'une illusion, c'est précisément parce que cet ordre et les régulations
qui l'accompagnent et qui visent à conserver cet ordre dans le temps,
relève d'un pouvoir qui en réalité est arbitraire. Pascal ne dit pas autre
chose lorsqu'il se réfère à la légitimation du pouvoir, fondée sur la force
et convertie par la suite en coutume. En cela, chez les deux auteurs
se manifeste la dimension arbitraire au fondement de l'ordre social,
d'autant plus efficace qu'il repose sur une double articulation : la
méconnaissance des mécanismes qui y contribuent et la croyance des
agents eux-mêmes dans le bien-fondé de cette légitimité.

JffJJ Vocabulaire
Espace social: il s'agit ici d'une structuration globale de la société
qu'il convient d'appréhender comme un ensemble hiérarchisé
de positions. En ce sens, il se définit par l'exclusion mutuelle, la
distinction opérée entre les différentes positions à l'œuvre dans
cette structure.

Stratégie: séquences d'actions objectivement orientées vers une


fin et qui s'incarne dans une capacité d'anticiper et de calculer
les actions nécessaires pour atteindre le but visé. Cela ne résulte
pas toutefois d'une règle de conduite explicitement posée mais
bien plutôt d'un ajustement spontané en lien avec son habitus
et le champ dans lequel entre en jeu cet habitus.

23
Cette communauté si elle est pertinente dans la
hension de l'œuvre de Bourdieu, c'est parce qu'elle conduit à considérer
l'existence humaine comme une dynamique de forces, au sein d'un
monde hétérogène. Dans cet espace social, chacun, pour s'extirper
de sa misère, cherche à donner, autant que possible un sens à sa
propre finitude.

24
Ne pas 11e pc1s

disait Spinoza, mais comprendre», ou mieux,


nécessiter, rendre raison.
Les règles de l'art, Pa>is, Seuil, 1998, p. 448.

Idée
Comme pour Spinoza, il ne s'agit pas de juger les actions
humaines et leurs passions, mais bien plutôt d'en comprendre
les ressorts et les lois. De ce fait, aucun objet de recherche
n'est à exclure ou à mépriser. C'est cette prise de position
qui permet du même coup de faire de la connaissance la
condition de possibilité de la liberté.

Contexte
Les références à Spinoza dans l'œuvre de Bourdieu ne sont pas aussi
fréquentes que celles qui concernent d'autres auteurs classiques.
Pourtant, il ne faut pas se laisser tromper: les influences de l'auteur
de !'Éthique sont multiples et constituent un véritable socle dans la
sociologie critique constituée par Bourdieu. Que ce soit dans le rapport
du déterminisme à la liberté, la reprise du conatus, l'unité de l'âme
et du corps, le respect pour les institutions ou encore la conception
de la vérité, la présence de Spinoza est indéniable. Cela explique
pourquoi, le fondement épistémologique est identique, à savoir que
l'œuvre de la pensée consiste d'abord à « rendre raison », à cibler les
déterminismes au fondement des actions humaines pour mieux les
appréhender et pour en devenir les véritables auteurs. Ce n'est donc
pas un hasard si dans Les règles de l'art, Bourdieu rappelle ce principe
spinoziste, puisqu'il s'agit à travers la constitution d'une science des
œuvres de cerner le processus de création littéraire.

25
Ce qui caractérise la pensée de Bourdieu, c'est l'idée de
recherche n'est à négliger. Autrement dit, et c'est là l'une des critiques
qu'il adresse à la philosophie, il est nécessaire d'exclure toute pensée
aristocratique, et plus rigoureusement, toute pensée qui juge les
objets de recherche comme dignes, inconséquents ou dérisoires. Cette
position est d'importance car, corne chez Spinoza, la visée de toute
connaissance n'est pas de juger les actions et passions humaines, mais
d'en définir les raisons, les lois et régularités qui sont à l'œuvre. En un
certain sens, Bourdieu reprend ainsi le célèbre principe de Spinoza
selon lequel, dans l'analyse des affects, il ne s'agit de les réduire à des
vices mais bien plutôt de dégager les lois qui sont à l'œuvre. L'étude
des conduites humaines appréhendées comme s'il était question de
lignes, de surfaces de solides, à partir d'une méthode géométrique
trouve un écho explicite chez Bourdieu : comme pour Spinoza, la
science sociale se doit de mettre en évidence les régularités à l'œuvre
dans les actions humaines.

Ce principe spinoziste, appliqué du monde social, est d'autant plus


présent que Bourdieu considère que l'agent se constitue lui-même à
partir d'un conatus. Sur le modèle de Spinoza (Éthique, Ill, 6) pour qui
le conatus est un effort pour actualiser, au cours de son existence, sa
propre nature, l'agent social est animé d'un pouvoir-être social, d'un
effort à travers lequel l'agent persévère dans son être pour exprimer et
perpétuer les dispositions de son propre ordre social. Autrement dit,
il s'efforce pour actualiser subjectivement les structures objectives et
historiques inscrites dans son propre corps. Si cela est possible, et nous
reprenons ici la terminologie spinoziste, c'est précisément parce que
l'âme est l'idée même du corps, au sens où l'esprit ne peut être l'idée
d'un objet qui ne soit pas de son corps. Dans la pensée de Bourdieu,
l'individu se présente comme la rencontre de deux histoires: celle de
la société, de l'ordre social auquel il appartient et dont il incorpore
les structures objectives sous formes de structures mentales; et celle
des dispositions subjectives qui se définissent comme habitus. L'unité
entre le corps et l'esprit chez Spinoza, devient chez Bourdieu une unité
entre le corps et le monde social entre lesquels se joue une complicité
ontologique, l'un étant l'expression de l'autre.

26
Dans ce contexte se pose, chez
1
deux la question
du déterminisme et du libre arbitre. Spinoza rappelle combien ies
hommes se croient libres simplement parce qu'ils ont conscience de
leurs actions, alors qu'en réalité, ils ignorent les causes qui les déter-
minent, et plus rigoureusement la causalité à l'œuvre dans la nature.
De ce fait, la véritable liberté ne réside pas dans l'indétermination,
dans la mesure où chaque être humain est déterminé par une essence,
mais dans la connaissance de la nécessité. Autrement dit, l'homme
est d'autant plus libre qu'il progresse dans la connaissance de ses
propres déterminismes. C'est une telle conception de la liberté qu'il est
possible de retrouver dans l'œuvre de Bourdieu. À plusieurs reprises,
l'auteur de La reproduction souligne à quel point la sociologie critique
a pour but d'expliciter les déterminations historiques et sociales qui
rendent raison de l'agent social, de sa vision du monde et de ce qu'il
est. C'est pourquoi, réfutant toute idée de fatalité, Bourdieu défend
l'idée que la liberté ne peut être conquise que par la connaissance de
ces déterminismes: les connaître, c'est aussi s'en libérer.

En ce sens, lorsque Bourdieu reprend la thèse de Spinoza selon laquelle


il n'y a pas de force intrinsèque de l'idée vraie, réduisant ainsi la vérité
à une connaissance dépourvue de force, il ne faut pas s'y méprendre:
la connaissance ne devient force de libération que dans la mesure
où elle-même, bien qu'elle permette à l'individu de devenir actif,
s'affirme cornrne un appétit de reconnaissance sociale, à savoir une
reconnaissance par les autres de sa propre valeur.

27
Déterminisme : il n'existe pas dans la pensée de Bourdieu
d'indétermination. Autrement dit, tout a une cause ou une raison
suffisante qui s'enracine dans !e monde social et ses conditions
historiques, incorporée par l'agent social sous forme de disposi-
tions subjectives ou habitus. Toutefois, il ne faut guère identifier
déterminisme et fatalité: ce qui est déterminé socialement peut
se défaire par la connaissance même de ces déterminismes.

liberté : loin de se définir comme arbitre ou indépendance, la


liberté se présente comme une connaissance de la nécessité.
Autrement dit, plus l'individu a connaissance des lois et régularités
sociales à l'œuvre dans le monde, plus il est en mesure de pouvoir
modifier l'ordre des choses. D'où également le lien intrinsèque
entre la liberté et la connaissance.

Les analyses de Spinoza sont au fondement de la relation, chez


Bourdieu, entre liberté et déterminisme. Cela parce que Bourdieu,
fait sienne l'idée selon laquelle la liberté, loin d'être définie comme
arbitre, s'affirme dans une relation à la nécessité. D'où l'importance
donnée à la connaissance, seul vecteur pour comprendre et dépasser
les déterminismes de l'ordre social.

28
les propriétés ou les conséquences d un système
1

social à la nature qu'en oubliant sa genèse et


ses fonctions historiques.
Le métier de sociologue,
(écrite avec J, C. Chamboredon et J.-C. Passeron),
Mouton de Gruyter, Berlin-f\lew York, 2005, p, 160)

Idée
Comprendre la réalité humaine c'est d'abord refuser d'y voir
l'accomplissement de lois naturelles, éternelles. Contre l'idée
d'un déterminisme naturel, ce sont les conditions historiques
qui façonnent le monde social, compris comme un système
de relations.

Contexte
Le rapport de la pensée de Marx à l'œuvre de Bourdieu doit d'abord
se comprendre comme un dialogue fait d'emprunts, de continuité et
de ruptures. L'auteur des Thèses sur Feuerbach suscite chez le jeune
Bourdieu un intérêt particulier notamment en montrant que le monde
sensible, loin d'être un objet d'intuition, relève d'une activité humaine
concrète. Cette convergence ne se présente pas cependant comme
une filiation rigoureuse. En effet, et Bourdieu le rappelle dans son
œuvre, la relation avec Marx, et en général, avec les auteurs classiques
de l'histoire des idées, s'affirme comme un dialogue qui permet de
pousser plus avant des concepts déjà formulés. C'est dans ce cadre
que s'inscrit la pensée de Bourdieu qui, en reprenant des concepts de
Marx tels que capital, domination, classes sociales, leur confère une
plus grande abstraction pour expliciter les différentes modalités de
ce réel compris comme dynamique de relations.

29
Le point de convergence entre Marx et Bourdieu réside dans la thèse
suivante, formulée dans les Thèses sur Feuerbach (VI) : l'essence de
l'homme, rappelle Marx, n'est pas une abstraction inhérente à chaque
individu. En effet, la vraie nature de l'homme est à comprendre à
partir de la totalité des rapports sociaux. Cela implique d'emblée
trois précisions: l'individu n'est pas une chose, une substance isolée
de la communauté mais un agent social constitué par des rapports
inhérents à une société historiquement déterminée. Cela signifie donc
que le social ne peut être pleinement appréhendé qu'à partir d'une
conception relationnelle. Or, sur ce point, ces relations doivent être
conçues comme des rapports de classes chez Marx ou rapports de
forces chez Bourdieu. En effet, le groupe social existe dans le cadre
d'une relation de différence avec un autre groupe social, prenant en
compte que cette différence se joue en termes de rapports de dominant
à dominé. Une nuance mérite ici d'être mentionnée, afin de saisir
également ce qui sépare Marx de Bourdieu: si le premier comprend
les classes comme un groupe mobilisé en vue d'objectifs communs
et en particulier contre une autre classe, le second y perçoit plutôt un
espace social constitué de différences, de classements dont il s'agit de
découvrir les mécanismes de constitution dissimulés.

Ensuite, et c'est là un des points essentiels, la réalité n'est pas l'effet d'une
nature constituée par des lois causales éternelles mais l'expression de
conditionnements créés par l'histoire qui, bien qu'ils puissent donner
lieu à des régularités, ne relèvent d'aucun fatalisme. Ici, se démarque
également un point commun entre les deux auteurs et qui consiste
dans la compréhension d'un déterminisme qui se manifeste comme
aliénation, à !'oeuvre dans le monde social.

Enfin, comme le souligne Loïc Wacquant (« Notes tardives sur le


« marxisme de Bourdieu», Actuel Marx, n. 20, P.U.F., 1996, p. 87), cela
conduit à rejeter tout système de connaissance qui se limiterait à une
théorie pure, à savoir à un discours abstrait, sans emprise sur le monde
et incapable d'intégrer dans sa réflexion les éléments de l'expérience.
Si le réel est relationnel, l'expérience sociale, ses dynamiques et ses
régularités, deviennent un objet de recherche et requièrent un appareil

30
qui expîicite ce,.,,, .~,n,, reiationneL
donnée qu'il convient de comprendre des notions telles qu'habitus,
champ, capital, violence symbolique.

Une telle conception du réel implique du même coup une relecture du


concept d'aliénation, à partir duquel Bourdieu se réapproprie certains
concepts de Marx pour les faire siens et les adapter à sa démonstration.
Cela concerne la question du déterminisme qui se présente chez Marx
comme l'imposition aliénante de l'idéologie des classes dominantes, et
plus rigoureusement, de la classe possédant les moyens de production.
Cette aliénation, si elle est reprise par Bourdieu, présente toutefois
deux ruptures : d'une part, cette domination s'étend au-delà de la
seule sphère de la production, ce qui permet alors de différencier les
modalités du capital lui-même, puisqu'il peut se présenter comme
capital économique, culturel, symbolique et social. D'autre part, contre
l'idée d'exploitation, la domination chez Bourdieu est avant tout un
rapport de force susceptible de s'appliquer aux différents champs
qui composent l'espace social. En ce sens, elle s'incarne aussi bien
dans un rapport d'autorité que dans une relation de dépendance ou
d'imposition d'un genre sur un autre. Celle-ci est alors d'autant plus
efficace qu'en étant dissimulé, elle se présente comme une domination
légitime et acceptée.

rp Vocabulaire
Relation : pour Bourdieu, le réel est avant tout relationnel, au
sens où il met en jeu un système de positions qui marque des
différences, opère des distinctions et établit des rapports de
forces. C'est pourquoi, comprendre le monde social, revient à
déchiffrer et à révéler ces rapports objectifs qui s'établissent
indépendamment des volontés individuelles.

Classe: la réalité sociale n'est pas composée de classes au sens


où l'entend Marx mais d'un espace social, fait de différences de
positions et entretenant des rapports de forces. C'est pourquoi,
ce qui est novateur ici, ce n'est pas l'idée de classes sociales mais
bien plutôt l'idée de classement établi par l'espace social lui-même.

31
Bourdieu a souvent insisté sur l'idée que sa s'est constituée
avec et contre les penseurs tels que Marx. Ce constat est d'impor-
tance pour comprendre à la fois comment Bourdieu s'appuie sur les
auteurs pour créer son propre système et comment il opère certains
prolongements fondateurs. L'un d'eux, par rapport à Marx, conduit
alors l'auteur à mettre au jour un concept de la domination fondée
sur la valeur symbolique du capital, au-delà de la sphère économique.

32
observc1ft
avait trop réfléchi sur les vérités de la science
établie et pas assez sur les erreurs de la science
se faisant.

Science de la science et réflexivité,


Paris, Raison d'Agir, 2001, p. 12.

Idée
La connaissance scientifique, loin de se présenter comme un
acquis, ne peut se constituer qu'au moyen d'erreurs rectifiées.
Autrement dit, c'est la connaissance même de l'erreur qui est
au fondement de l'esprit scientifique. De ce point de vue, la
vérité est toujours un objet en construction.

Contexte
L'intérêt de la réflexion de Bachelard réside dans les outils qu'il confère
à Bourdieu pour fonder l'épistémologie de la sociologie. Récusant de
faire de la vérité un objet déjà constitué et définitif, Bachelard, dans le
domaine de la philosophie des sciences, reconnaît que la connaissance
ne peut se constituer qu'en acceptant de se reconnaître comme une
science des limites. Ce rationalisme appliqué, repris par Bourdieu
donne alors la possibilité de créer une véritable vigilance épistémo-
logique dans le domaine des sciences sociales. Celle-ci est décisive
en ce qu'elle conduit à résoudre une difficulté redoutable particulière
aux sciences de l'homme: comment constituer une vérité objective
dans un domaine où l'homme est à la fois sujet et objet de recherche?

Commentaire
Suivant ici les énoncés de Bachelard, Bourdieu pose l'idée que la science
est par définition qualifiée comme une polémique à longueur de temps.
En effet, établir un énoncé scientifique, ce n'est pas seulement valider
une hypothèse, c'est mettre à jour des objets mal construits, rompre
des objets préconstruits et reconstruire des choses mal construites.

33
Cest pourquoi, cette vigilance épistémologique se caractérise aiors
par une triple exigence: opérer une rupture avec la connaissance
sensible, mettre à distance ses propres habitudes mentales pour
mieux objectiver les faits sociaux et comprendre les processus de
construction de la science elle-même.

Sur le premier point, il s'agit d'une rupture épistémologique qui vise à


lutter contre l'immédiat, contre l'évidence sensible qui donne l'illusion
d'une continuité entre le donné sensible et le fait scientifique. Ce
dont il s'agit ici, c'est précisément de rompre avec des prénotions,
les opinions premières sur les faits sociaux qui tirent leur légitimité
des fonctions sociales qu'elles remplissent. Autrement dit, la vigilance
épistémologique se présente comme une rupture avec le réel fondé
sur la seule opinion commune et avec les configurations qu'il propose
à la perception. Loin de faire du fait scientifique un simple constat
empirique ou une reconnaissance de ce qui est donné à la perception
sociale, la sociologie critique, sur le mode de Bachelard, conçoit le fait
scientifique comme ce qui est conquis, construit. Dans ce contexte,
le fait est conquis contre l'illusion du savoir immédiat. En ce sens, la
véritable hiérarchie épistémologique des actes scientifiques consiste
donc à subordonner le constat à la construction du fait scientifique et
ce dernier au processus de rupture. C'est pourquoi, l'acceptation de
l'erreur se révèle décisive: toute pensée scientifique, dans la mesure
où elle se constitue par oscillations, se donne, pour se consolider, un
pouvoir de rectification. En posant comme axiome premier le primat
théorique de l'erreur, le progrès des sciences sociales réside dans ce
pouvoir de rectification incessante, récusant ainsi l'idée d'une raison,
certaine d'elle-même, une et indivisible. En mettant à jour la logique
de l'erreur, le scientifique se donne les moyens de découvrir la vérité
comprise à la fois comme une polémique contre l'erreur et comme
une correction permanente.

Cela exige également, et c'est ici le deuxième point, un dépassement


de ses propres habitudes mentales pour mieux objectiver le fait
scientifique. Cela requiert une interrogation sociologique de ses
propres interrogations afin de pouvoir assurer la neutralité néces-
saire à la construction d'une connaissance scientifique. Cet exercice
de réflexivité est la condition de possibilité de la recherche dans la
mesure où elle conduit à ce que la question posée soit transparente

34
pour ce!ui qui ia pose. li ne faut pas oubiier
est un sujet social, un être cultivé d'une cultuïe particu!ière, ce qui !e
soumet au risque d'enfermer sa recherche dans une forme d'ethno-
centrisme. Sa pratique doit donc questionner cet enracinement. li va
de pair également avec une interrogation c:ur le langage commun qui
renferme tout un ensemble de pré notions qu'il convient de découvrir
pour mieux les déconstruire. Ce point est d'importance car la visée
est de pouvoir appréhender la particularité d'une réalité empirique,
selon ses conditions historiques de production, pour la saisir comme
un « cas particulier du possible», selon l'expression de Bachelard.
Enfin, troisième point, la connaissance scientifique doit se conjuguer
avec une compréhension de son propre processus de construction.
En d'autres termes, connaître revient à pouvoir comprendre la science
« se faisant», ce qui implique que le réel n'a jamais l'initiative. C'est
d'abord le processus d'interrogation qui prime, le rationnel qui, par
sa démarche questionne le réel. Une telle thèse, renverse le vecteur
épistémologique posé depuis Aristote qui allait du réel au général.

P Vocabulaire
Prénotions: opinions communes et premières formulées à l'égard
des faits sociaux; représentations schématiques et sommaires,
formées par la pratique elle-même et qui tirent leur légitimité
de la fonction sociale qu'elles remplissent. Pour constituer un
fait scientifique, il est alors nécessaire de procéder à un travail
d'objectivation afin de rompre avec ces prénotions.

Rationalisme appliqué: épistémologie qui refuse de concevoir


la raison comme un principe fixe et formel pour appréhender la
vérité comme un processus de rectification de l'erreur. Constitué
par une action polémique incessante de la raison, ce rationalisme
fait de la vérité un objet sans cesse en construction, acceptant ainsi
les limites de la propre connaissance, composée d'oscillations,
de tâtonnements successifs et de rectifications continuelles.

35
C'est bien cette r+A~'n'"'n·1,(-,•,G''lu'7L,._ qui est au fondement du
processus et de la méthodologie de la recherche formulés par Bourdieu.
Comprenant à la fois que la science est une dynamique de rupture
et une logique de construction, Bourdieu, à partir de Bachelard et de
Canguilhem, se donne les moyens de saisir la réalité sociale à partir
de ses propres conditions historiques.

36
est sctns cloL1re le
m'a été le plus utj/e dans les moments difficiles.
C'est une sorte de sauveur pour les temps de
grande détresse intellectuelle.
Choses dites, Minuit, Paris, 1987, p. 19.

Idée
La lecture de Wittgenstein permet de comprendre la nécessité
de lutter contre les évidences, notamment celles véhiculées
par le langage, et de mieux cerner notre rapport à l'action.

Contexte
Wittgenstein est un exemple significatif de la façon dont Bourdieu
échange avec les philosophes. li s'agit moins de suivre leurs pensées,
que de se servir de ses concepts et de les rendre opérationnels sur
les objets de recherche qui sont les siens. Autrement dit, il s'agit d'un
décentrement qui conduit Bourdieu, à approfondir son système et,
du même coup, à appréhender de nouvelles modalités du jeu social.
C'est en ce sens que Wittgenstein se présente comme un sauveur dans
la mesure où la singularité de sa pensée, fondée sur la nécessité de
critiquer la raison et langage conduit Bourdieu à ouvrir de nouvelles
voies dans sa recherche.

Commentaire
Cette exigence de mettre en question des choses évidentes est une
modalité nécessaire pour appréhender une part de la réalité sociale
qui, jusqu'à présent, n'a jamais été mise à jour. Bourdieu, évoquant
Wittgenstein, cible un exemple très précis et dont la portée est
immense : que signifie obéir à une règle?

Si cette question se pose, c'est précisément pour définir quelle est


la nature des invariants qui sont à !'oeuvre dans le monde social.
Autrement dit, mettre en oeuvre une sociologie critique, c'est tenter

37
cie eyy,,c,,·,-.,." des structures qui clans le temps qui
ont le pouvoir de se reproduire, tant qu'elles ne sont pas comprises
comme telles. Dans ce contexte, ce qui est en jeu dans l'obéissance à
la règle, c'est un double défi: cerner la modalité de cette obéissance
et définir la nature de cette règle, ceci afin d'évaluer la part de déter-
minisme dans l'action sociale.

Bourdieu se fonde ici sur un passage des Recherches philosophiques,§


82 (Paris, Gallimard, 2001, p. 73) de Wittgenstein dans lequel ce dernier
questionne le sens de l'expression:« qu'est-ce que je nomme la règle
d'après laquelle il faut procéder?». Ce qui est en jeu ici c'est une ambiguïté
rendue par le langage qui ne permet pas de distinguer la notion de
règle de régularité. Ce point est décisif car il définit la nature du rapport
de l'agent à l'action sociale, et plus rigoureusement, la nature même
dont l'action est déterminée. Bourdieu à, l'instar de Wittgenstein,
précise qu'en aucun cas la règle d'après laquelle les agents sociaux
agissent n'est à comprendre comme un principe juridique posé et
reconnu par les agents comme tels. S'il est vrai qu'il existe dans le jeu
social des règles explicitement posées comme normes, l'intérêt de
cet argument est de montrer que l'action des agents sociaux obéit en
réalité à des régularités, à savoir à des invariants qui se reproduisent et
qui sont observables dans la pratique, sans être explicitement posées
comme des normes. Plus précisément, ce qu'il convient de retenir de
cet argument, c'est l'idée que la conduite des agents sociaux peut faire
l'objet de régularités, sans nécessairement être appréhendées comme
une obéissance explicitée et normée à des règles.

Cela nous conduit à une double conséquence: d'une part, il ne s'agit


pas d'une obéissance au sens strict, à savoir une décision délibérée
et consciente de se soumettre à une norme. Cela s'explique par le
fait que ces régularités sont déterminées par les habitus des agents
sociaux, à savoir des dispositions subjectives et intériorisées par
l'individu à partir de la réalité de son groupe social et qui conditionnent
son action. En ce sens, ces régularités ne sont pas l'expression d'une
intention consciente de l'individu mais bien plutôt l'expression et la
reproduction d'une action conditionnée par son groupe social. D'autre
part, ces régularités, pour être pleinement comprises, doivent éviter
un double écueil : elles ne sont en aucune mesure une réponse à un
mécanisme qui réduirait l'agent social à un simple automate et qui, du

38
même convertirait l'existence
Il convient de rappeler que les habitus ne se présentent pas corn me
des habitudes, dans la mesure où, malgré les conditionnements qu'ils
engendrent, ils restent ouverts et modifiables au regard de l'expérience
sociale. Ces régularités ne sont pas non plu: ,:Jes actions intentionnelles
puisque les actions qui en découlent ne sont ni le résultat d'un calcul
ni l'expression d'une réflexion. Cela implique donc que les actions
des agents peuvent certes êtres réglées, mais sans nécessairement
exiger un acte d'obéissance à des normes posées. Cela permet ainsi
de penser que le jeu social, bien qu'il produise des conditionnements,
n'est pas lui-même absolument déterminée. C'est là tout le double
défi de la sociologie critique: dévoiler ces régularités, les porter à la
connaissance des agents sociaux pour être ainsi en mesure de les
modifier et de s'en libérer; faire également prendre conscience que
la souffrance sociale ne doit pas être imputée aux individus mais bien
plutôt aux causes sociales qui les affectent.

P Vocabulaire
Règle: cette notion est équivoque et exige donc pour Bourdieu un
travail de discernement précis. S'il est vrai que ce terme renvoie à
une norme consciemment posée et respectée par les agents, elle
se présente, sur le plan de la pratique sociale, comme l'expression
d'une régularité, d'un invariant observable dans l'expérience et
qui se reproduit, sans faire nécessairement l'objet d'un calcul
ou d'une réflexion de la part de l'agent social. Ni intention, ni
calcul, cette régularité est l'expression d'une disposition acquise
par l'individu à partir du groupe social d'appartenance et qui lui
permet, sans conscience, de régler son action.

Portée
Cet échange avec Wittgenstein revêt une portée décisive sur la pensée
de Bourdieu. En effet, elle permet à la fois de repenser la façon dont
les individus agissent au sein du monde social et surtout elle conduit à
reconsidérer la relation entre déterminisme et liberté. S'il existe certes
des régularités dans l'action sociale, qui sont d'autant plus puissantes

39
qu'elles derneUïent dissimulées eT intériorisées, elles se sont en rien
i'expression d'un fatalisme. C'est leur dévoilement, ieur mise à jour
qui permet du même coup de s'en libérer et d'envisager un monde
social moins inégalitaire.

40
rôle de décrire un état de choses ou d'affirmer
un fait quelconque, mais aussi d'exécuter une
action.
Langage et pouvoir symbolique, Seuil, Paris, 2001, p. 163.

Idée
Pour Austin, les mots ne se limitent pas à communiquer, à
transmettre de l'information. Ils se présentent comme des
énoncés performatifs. Approfondissant cette idée, Bourdieu
montre que les mots, au-delà de la seule dimension linguis-
tique, s'instituent comme des actes efficaces en raison du
contexte social dans lequel ils s'inscrivent.

Contexte
La lecture de John Austin conduit Bourdieu à retenir l'idée selon laquelle
les énoncés linguistiques sont dotés d'une efficacité, au sens où ils
réalisent ce qu'ils disent. Plus précisément, il s'agit de montrer que le
langage est doté d'une efficacité qui réside dans la forme même du
discours. Or, Bourdieu, s'il retient cette notion d'efficacité, restitue le
pouvoir du langage en dehors de la seule dimension linguistique. En
effet, si les mots acquièrent un pouvoir, c'est en raison du marché social
dans lequel ils se manifestent. Cela est d'autant plus intéressant que
cela permet d'affirmer que l'échange linguistique n'est pas seulement
un acte de communication, mais bel bien l'affirmation d'un pouvoir
social délégué par l'institution. En ce sens, l'efficacité des mots dépend
d'un champ institué socialement qui détermine le droit à la parole.

41
La force de de J. L. Austin (voir par ~'"'~·~·~ Quand
dire c'est faire, trad. G. Lane, Seuil, Paris, 1970) est de dévoiler une
nouvelle possibilité ou pouvoir à l'œuvre dans le langage. Au-delà de
la seule expression d'informations, certains énoncés linguistiques se
présentent comme de véritables actions. Autrement dit, contre l'idée
que le langage est un système qui se limite à décrire un état de choses
ou d'affirmer un fait quelconque, certaines expressions sont les actes
mêmes de ce qu'elles désignent. En ce sens, et selon Austin, il existe
donc dans les systèmes linguistiques des énoncés performatifs qui
désignent la thèse selon laquelle produire l'énonciation revient à
exécuter une action.

Reprenant cette idée, Bourdieu montre qu'il existe bel et bien une
efficacité linguistique mais que celle-ci ne se réduit pas aux expressions
illocutionnaires. La véritable efficacité de ce qui est dit par un agent
social est attribuée de l'extérieur, à savoir par le marché social dans
lequel l'agent s'exprime. Pour comprendre ce constat, il est nécessaire
de reprendre l'analyse que mène Bourdieu sur l'échange linguistique.
Quatre arguments principaux sont à retenir : en premier lieu, non
seulement les mots sont polysémiques mais ils ne sontjamais neutres
socialement. Cela revient à affirmer, qu'au sein d'un échange entre
deux locuteurs, chacun peut à la fois entendre deux significations
distinctes à travers l'emploi d'un même mot, à la fois parce qu'un mot
peut répondre à plusieurs significations et que ces significations sont
définies socialement. Ce décalage ou ce différentiel entre ce qui est
énoncé et ce qui est compris montre à quel point l'acte de commu-
nication dépend du capital culturel et linguistique des locuteurs. À
cela s'ajoute ensuite une deuxième idée, qui redouble la difficulté,
selon laquelle les énoncés ont eux-mêmes un prix social. Autrement
dit, selon le contexte social dans lequel se trouve le locuteur, son
discours aura plus ou moins de valeurs, d'après ce qui est estimé ou
déprécié dans un charnp particulier. Cet argument est d'importance
car il permet de comprendre qu'il n'existe pas de valeur absolue du
discours, ceci dans la mesure où c'est le jeu social, le champ particulier
dans lequel se joue cet échange linguistique qui fixe la valeur, le prix
des mots. En ce sens, l'efficacité du discours est fixée par un marché
linguistique, constitué par la loi de l'offre et de la demande inhérente au

42
n'aura
ia rnême distinction, même s'ii est correct et inte!ligible, dans deux
situations sociales différentes si celles-ci établissent une hiérarchie
différente de ce qui a un prix. Pour cette même raison, l'efficacité
linguistique requiert un ajustement, une compréhension sociale des
rapports de force qui sont en jeu au sein du champ dans lequel doit
se tenir ce discours. Enfin, dernière idée, prenant en compte que l'acte
de communication s'inscrit dans un marché et qu'il est évalué selon
les lois sociales de ce marché, le fait de parler revient à une recherche
de pouvoir, à établir celui qui a le droit à la parole ou l'autorité suffi-
sante pour pouvoir parler. Cela signifie donc que ce qui est jeu dans
le langage, c'est tout autant la recherche d'une acceptabilité sociale
que l'affirmation d'un pouvoir sur autrui. Pris selon un autre prisme,
cela montre du même coup comment l'agent social peut faire l'objet
d'une sanction négative si son discours n'est pas reconnu ou s'il est
déprécié. Cela peut être d'autant plus dramatique que l'agent social,
dépourvu d'armes linguistiques peut être aliéné au point d'être réduit
au silence. Le langage, dans ce contexte, loin d'être neutre devient un
véritable marqueur social, de distinction ou de sanction.

fJ Vocabulaire
Langage: système composé d'énoncés dont la finalité consiste,
au-delà de la simple description à établir un droit à la parole ou
au discours d'autorité. Cette légitimité et ce discours ne sont
attribués que de l'extérieur, par l'institution.

Marché ou échange linguistique : échange économique qui


s'établit dans un certain rapport de forces symbolique entre
un producteur, pourvu d'un certain capital linguistique et un
consommateur qui est propre à procurer un profit matériel ou
symbolique. Ce marché est constitué ainsi par la loi de l'offre et
de la demande qui fixe la valeur du discours.

43
du comme lutte pour le et facteur de
domination revêt du coup une importance particulière dans le domaine
politique et dans le domaine éducatif. Dans le premier, il construit ainsi
une autorité sur la conviction et dans le second, il établit et reproduit
le droit à la parole du corps professoral. C'est donc bel et bien une
analyse qui montre comment dans le domaine de la communication,
aucun mot n'est innocent.

44
Weber a l'air de contredire radicalement Marx:
il rappelle que l'appartenance au monde social
implique une part de reconnaissance de la

Questions de sociologie,« Une science qui dérange)),


Paris, Minuit, 2002, p. 25.

De Weber, Bourdieu reprend une thèse essentielle : toute


domination n'est légitime et par suite pleinement efficace qu'à
condition d'être acceptée, intériorisée par les agents sociaux.
Cela permet ainsi de comprendre comment la violence
symbolique peut agir sans contestation et comment cette
domination légitimée assure la reproduction des inégalités.

Contexte
La relation de Bourdieu à Weber peut se comprendre sous deux
aspects: le premier, sur le plan de la diffusion et la promotion de
l'œuvre de Weber en France dont Bourdieu est l'un des acteurs. Non
seulement, il y consacre des cours d'introduction à partir de 1961 mais
il traduit certains extraits de sa pensée, allant même jusqu'à consacrer
au penseur allemand deux articles de fond (« une interprétation de
la théorie de la religion selon Max Weber» et « Genèse et structure
du champ religieux ») ; le second, sur le plan de la lecture de Weber
que Bourdieu définit comme un travail d'interprétation. En effet, loin
de réduire son travail à une exégèse, Bourdieu tente d'expliciter ce
qui est contenu implicitement dans les analyses de Weber, afin de les
reprendre à son compte et de les pousser plus avant.

45
Dans fondarnentaux de la rn,-,,,,,,,,, (Paris, Gallirnard, trad.
0

J. P. Grossein, 2016, p. 159), Max Weber définit la domination comme


la chance de trouver pour un commandement de contenu déterminé
des personnes données qui lui obéissent à partir d'une attitude de
docilité. Ce point est d'importance car il évoque à la fois l'affirmation
d'une puissance et l'idée que cette puissance exerce sa domination
sans résistance. Cela parce qu'il s'agit d'une domination qui se présente
comme légitime et par conséquent comme acceptée, qu'elle s'impose
pleinement. Sur ce point, Weber précise que cette légitimité opère
selon deux modalités possibles: soit elle est garantie de façon interne
à savoir par un attachement d'ordre sentimental, soit par la croyance
en la validité absolue de cette puissance. Dans ce contexte, c'est bel
et bien l'État qui se présente comme le détenteur de cette puissance
et de cette domination.

Cette analyse est décisive sur la pensée de Bourdieu pour montrer


comment les logiques de domination à l'œuvre dans la reproduction
des inégalités sociales se fondent sur une double logique: la mécon-
naissance de la dimension arbitraire de cette puissance dominatrice et
la reconnaissance par les dominés de la légitimité de cette puissance.
Pour comprendre cette logique implacable et notamment la relation
entre l'affirmation du pouvoir et la reconnaissance de sa légitimité,
il convient de reprendre les éléments suivants : en premier lieu, la
domination est d'autant plus opératoire qu'elle agit par des mécanismes
dissimulés, à savoir qu'elle impose, en se servant des institutions et de
la culture, ses propres significations arbitraires (systèmes de valeurs,
codes, hiérarchies) en leur conférant une dimension naturelle. Du même
coup, cette violence symbolique, à savoir cette forme de coercition
qui agit sans avoir recours à la force physique, devient d'autant plus
efficace qu'elle tire sa force de l'acceptation même des agents sociaux.

En effet, les relations de force à l'œuvre dans le monde social, sont


incorporées par l'individu sous forme d'habitus qui impliquent que les
structures objectives sont intériorisées par l'individu comme siennes.
En ce sens, l'action de l'individu s'inscrit dans le respect de ces struc-
tures qu'il accepte comme siennes et qu'il considère comme légitimes.
Cette logique dissimulée de l'imposition d'un pouvoir arbitraire

46
rapport de domination se fonde sur la
Par les dispositions subjectives, ils incarnent les structures objectives
et agissent en fonction des intérêts et de ce qui est valmisant ou
apprécié dans le champ dans lequel ils s'inscrivent. En d'autres termes,
la reconnaissance de soi et l'acquisition d'une distinction exigent au
préalable une reconnaissance de ce pouvoir arbitraire comme légitime,
intériorisé par les agents sociaux. Cette complicité n'est donc pas le
résultat d'une délibération consciente et réfléchie mais bien plutôt la
conséquence de cette complicité ontologique entre le monde social
et la réalité subjective de l'agent social. D'autre part, et sur ce point
également Bourdieu s'inspire de Weber, une telle logique entraîne
une adéquation entre les attentes ou espérances des agents sociaux
et les chances objectives qui leur sont offertes. Plus précisément, pris
dans cette domination reconnue comme légitime et incorporée par
les agents sociaux, ces derniers déterminent leurs attentes en termes
de réussite sociale conformément aux chances objectives inhérentes
au groupe social auquel ils appartiennent et au champ dans lequel ils
agissent. Cela signifie donc que cette théorie de la domination a pour
effet d'assurer la reproduction des rapports de forces et de limiter ainsi
toute transgression des frontières sociales.

P Vocabulaire
Domination: action d'imposer un pouvoir sur autrui au sein d'un
rapport de force. Inscrite dans le temps pour assurer la conser-
vation des positions de forces, elle est efficace en raison du fait
qu'elle s'impose de façon dissirnulée et qu'elle se présente comme
légitime. Cette domination se fonde donc sur la complicité des
agents sociaux dont les dispositions sont conformes à la structure
objective du monde social.

légitimité : il s'agit ici d'une position de force, de domination


qui se donne le pouvoir d'imposer des normes, des codes et
des systèmes arbitraires de façon dissimulée. Cela permet du
même coup d'être reconnu par les agents sociaux comme un
ordre naturel.

47
À de cette théorie de la domination, Bourdieu révèle la
à l'œuvre dans les relations hiérarchiques du monde social : chaque
agent, en raison de son habitus incorpore et accepte cet état de fait,
dont la dimension arbitraire reste méconnue, et participe ainsi malgré
lui à la reproduction des inégalités. C'est contre cette réalité que la
sociologie critique s'élève.

48
transparence qui est robstacle principal à la
connaissance sociale.
Sociologie générale, I, Cours au Collè'::,;'e de France 7987-7983,
Paris, Seuil, 2015, p. 80.

Idée
La compréhension du monde social ne peut se limiter à
l'appréhension des seules intentions dont il est le produit,
dans la mesure où il est la conséquence de causes profondes
qui échappent à la conscience des agents sociaux.

Contexte
Le rapprochement entre Durkheim et Bourdieu, au-delà d'un parcours
académique semblable (tous les deux normaliens et agrégés de
philosophie), s'explique principalement par une exigence commune:
conférer à la sociologie une véritable scientificité. Cela implique un
processus de rupture à la fois avec le sens commun et avec l'idée selon
laquelle il existe une connaissance spontanée du monde social; et
un travail d'édification d'outils méthodologiques et d'analyses, suffi-
samment rigoureux pour faire de la sociologie, une véritable science.
Autrement dit, il s'agit de constituer la sociologie comme une connais-
sance des lois qui, au-delà des champs de connaissance et des objets,
est en mesure de cerner les invariants qui traversent le monde social.

Commentaire
L'illusion de la transparence, à savoir l'idée selon laquelle la connais-
sance du monde sociale serait spontanée et de l'ordre de l'immédiat,
s'inscrit, chez Durkheim, dans une réflexion visant à refonder la
sociologie. Reprenons les éléments présentés dans Les règles de la
méthode sociologique: les faits sociaux, et c'est cela qui constitue leurs
caractères sociaux, consistent en des manières d'agir et de penser
extérieurs aux individus, doués d'un pouvoir de coercition en vertu

49
ils Ce point est puisque cela
implique que la conduite des agents sociaux est déterminée par une
réalité qui vient du dehors, et dans ce cas de la société. De ce fait, les
individus, se croyant autonomes et libres, n'ont pas conscience de ce
déterminisme social.

Pour cette raison et afin de constituer la sociologie comme une science,


il s'avère nécessaire pour Durkheim d'appréhender les faits sociaux
comme une réalité sui generis; celle-ci trouve son substrat non pas
chez le sujet ou dans la conscience individuelle mais bel et bien dans
la société elle-même et le système de relations qu'elle établit. La règle
fondamentale ici est donc de considérer les faits sociaux comme des
choses. Cette formule requiert certaines précisions : si le fait social
est appréhendé comme une chose c'est au sens où le terme« chose»
renvoie à un objet de connaissance qui n'est pas immédiatement
accessible à l'intelligence humaine. En ce sens, ce qui est requis,
c'est une double exigence: mener un travail d'objectivation, à savoir
adopter une attitude mentale qui considère que les propriétés et les
causes qui déterminent ces faits sociaux sont ignorées, autrement dit
appréhender les choses détachés des sujets conscients et des préno-
tions qu'ils se représentent; et considérer ces phénomènes sociaux
comme des data dont il faut dévoiler les causes. Bourdieu reconnaît
d'ailleurs que cette conception des phénomènes sociaux comme
des choses équivaut aux révolutions épistémologiques menées par
Galilée (l'objet de la physique est compris comme un système de
relations quantifiables) ou par Saussure (distinction dans le domaine
de la linguistique entre la langue et la parole). Dans ce contexte, la
sociologie se présente comme une science de l'homme de la société,
unifiant ainsi les sciences humaines et sociales.

Cette ambition de Durkheim est largement partagée par Bourdieu


qui fait de la sociologie critique une science qui tente d'expliciter
les invariants à l'œuvre dans le monde social et dont les individus ne
sont pas conscients. Pour l'auteur de La distinction, cette illusion de
la transparence répond au principe selon lequel les agents sociaux
n'ont pas conscience ni connaissance des déterminismes sociaux qui
les affectent. Cela s'explique pour deux raisons : d'une part, les faits
sociaux répondent au principe de raison suffisante selon lequel il existe
une cause qui permet de comprendre pourquoi telle pratique est ainsi

50
1
que de toute autre catisalité est l effeL conditions
historiques qui s'établissent à d2s rappmts de force à l'œuvre
dans le monde social. D'autre part, l'agent social exprime lui-même
deux états du social et c'est bien sur ce point, que se manifeste une
différence entre Durkheim et Bourdieu : si le premier se cantonne à
considérer les faits sociaux indépendamment des individus, pensant
ainsi que le fait social existe indépendamment des formes individuelles,
le second considère que chaque agent social est la rencontre de deux
histoires: celle de la société, des structures objectives qui s'imposent
à lui et celle de l'individu. Cette rencontre est ainsi incarnée dans la
notion d'habitus, que nous reprendrons par la suite dans notre étude.

Cette différence s'explicite dans la modalité sous laquelle ces deux


auteurs analysent l'école, objet d'intérêt commun. Durkheim constitue
le système scolaire comme le vecteur nécessaire pour intégrer l'individu
dans le monde social alors que Bourdieu restitue l'ensemble des
mécanismes dissimulés qui font de l'institution scolaire un vecteur
de reproduction des inégalités sociales. Cela parce que l'individu est
également porteur d'une réalité sociale qu'il incorpore et qui, selon
son origine sociale, est conforme ou non aux codes culturels imposés
par l'école.

P Vocabulaire
Non-conscience: principe selon lequel les individus se repré-
sentent la réalité du monde social sans avoir connaissance des
déterminismes qui s'imposent à eux. En ce sens, la représentation
spontanée qu'ils ont de leur action et de leur façon de penser
répond à des causes dont ils n'ont pas conscience.

Objectivation: principe méthodologique qui permet de dissocier


le fait social des prénotions que construit l'agent sur ce même
fait. Autrement dit, l'objectivation consiste à accepter l'idée que
la connaissance des phénomènes sociaux n'est pas de l'ordre de
l'immédiat. En ce sens, le recours à la statistique, par exemple, se
présente corn me un outil méthodologique permettant d'assurer
une mise à distance de ce que vit l'agent social et ce qui le
détermine réellement.

51
Les apports Durkheim, au même titre ceux de ~c:,-~nc:,i::u·r1 sont
explicites dans la pensée de Bourdieu, dans l'exigence de faire de
la sociologie critique une véritable science de l'homme en société.
Cette refonte scientifique, au moyen d'une méthode d'objectivation,
permettra ainsi à Bourdieu d'opérer une véritable reconversion du
regard sur la réalité du monde social.

52
!VlaL;ss
comme suite discontinue d actes généreux.[... ]
1

Quant à moi, j'indÎquais que ce qui était absent


de ces deux analyses, c'était le rôle déterminant
de l'intervalle temporel.
Raisons pratiques, Sur lo théorie de l'action,
Paris, Seuil, 1994, p. 177.

Idée
Échanger, dans une logique de don et de contre-don, ne
peut se comprendre sans prendre en compte l'importance
du temps. Prolongeant l'analyse de Mauss, Bourdieu montre
qu'il y a un temps pour donner et un temps pour recevoir,
sans quoi, aucun don n'est pleinement éprouvé.

Contexte
Dans un hommage de 1997, « Marcel Mauss, aujourd'hui», prononcé
au Collège de France, Bourdieu rappelle combien la pensée de
Mauss a été déterminante dans l'avancée de la sociologie. S'il est vrai
que l'auteur n'a jamais bénéficié de la reconnaissance qu'il méritait,
sans doute parce qu'il n'était guère lu avec la même rigueur qui est
employée dans la lecture des philosophes, il n'en reste pas moins qu'il
s'agit là d'une œuvre majeure. En effet, que ce soit sur le plan de la
méthodologie, de la conscience pratique, contribuant ainsi à la rigueur
scientifique de la sociologie, Marcel Mauss partage avec Bourdieu
un intérêt commun : faire de la sociologie un véritable engagement.
Dans ce contexte, Bourdieu, reprenant la dimension relationnelle à
l'œuvre dans le monde social et, notamment, la logique du don et
du contre-don, ajoute un élément décisif: l'importance du moment
opportun dans la dynamique de l'échange.

53
Pour cerner l'intégration par Bourdieu de l'élément temporel dans
l'analyse de l'échange, il convient de prendre en premier lieu, la
démonstration relative au don comme échange, formulée par Marcel
Mauss dans Essai sur le don.

Contre l'idée que le don est un acte pur et gratuit, Marcel Mauss souligne
à quel point le don n'est en réalité qu'un échange au sein duquel se
joue une véritable lutte pour la reconnaissance. Cela s'articule à partir
de trois thèses principales: dans l'échange, il existe une identité entre
le sujet l'objet qu'il donne. Donner revient en définitive à se donner
et de ce fait le don implique une réciprocité car il faut rendre à autrui
ce qui en réalité est une parcelle de la nature de celui qui donne.
Dans ce cas, refuser un don, revient à refuser autrui et en ce sens à
lui faire une déclaration de guerre. Ensuite, dans le don, le donateur
aliène celui à qui il donne l'objet. Mauss considère que ce qui, dans
le cadeau reçu, échangé, oblige, c'est que la chose reçue n'est pas
inerte: par elle, il a prise sur le bénéficiaire. Cela suppose que le désir
de rendre, se présente d'abord comme la tentative de se libérer de
l'esprit du donateur qui aliène le donataire. Enfin, ce qui est en jeu
ici c'est une lutte pour la reconnaissance et cela à coups de don. Ce
que l'échange exprime ici, c'est une véritable lutte pour le prestige,
symbolique certes mais dont la visée est la suivante. Le fait de donner
est un défi lancé à l'autre afin de savoir s'il est en mesure de répondre,
de riposter avec un don de même valeur ou importance. Ce qui se
joue dans l'obligation de rendre et par conséquent dans l'obligation
de payer sa dette, c'est précisément la reconnaissance de soi, ce qui
revient à faire de cette dynamique entre le don et le contre-don une
lutte pour le prestige, un jeu de pouvoirs.

Prenant en compte ces éléments, Bourdieu montre toutefois qu'il


manque dans ce dispositif un point essentiel, à savoir le rôle déter-
minant de l'intervalle temporel. Dans cette logique de don et de
contre-don, il est tacitement admis dans toutes les sociétés que le
fait de rendre sur le champ est vécu comme un refus, un rejet de ce
qui est donné et par suite du donateur lui-même. Cela s'explique par
l'idée que cet intervalle, cette durée qu'il est nécessaire d'introduire
entre le don et le contre-don, a pour fonction de délier deux actes

54
rendre, en
dit, ia dissociation entre le fait de donner et de recevoir permet de faire
apparaître ces deux actes, comme des dons gratuits, sans logique de
dette ou d'aliénation par ce qui est reçu. Dans ce contexte, chacun des
donateurs, au moyen de cet intervalle est !':'n mesure de manifester un
don qui ne répond, en apparence, à aucun don initial dans la mesure
où la durée introduit une incertitude sur le don en retour. Redonner
de façon immédiate, c'est alors faire apparaître ce geste comme le
paiement d'une dette et du même coup comme un acte que libère
celui qui donne du cadeau reçu. La reconnaissance de l'autre n'a donc
pas lieu puisqu'elle est substituée par un acte, inscrit dans l'immédiat,
qui délie les deux sujets, ce qui revient à rejeter autrui, car l'acte de
générosité ne peut assurer son effet en l'absence d'intervalle.

C'est pourquoi, ce qui est révélateur dans cet échange, c'est qu'au
moyen de l'intervalle temporel, la vérité objective de ce qu'ils font est
masquée, dissimulée, refoulée. Sous les apparences de la générosité,
ce qui se joue c'est une lutte pour la liberté mais qui ne peut faire
l'économie de la nécessité de faire de cet acte un geste généreux. Cela
implique par conséquent que l'économie des échanges symboliques
requiert, pour être opérationnelle, un tabou de l'explication, une
dénégation : dire ce qu'est véritablement l'échange, c'est du même
coup nier l'échange comme apparence de générosité

/J Vocabulaire
Dénégation: refus ou dissimulation de la vérité objective, qui est
nécessaire dans la mesure où elle peut altérer les relations entre
agents sociaux et se révéler traumatisantes.

Don et contre-don : échange symbolique qui vise, sous les


apparences de la générosité et d'actes gratuits, à se libérer de la
dette que reçoit l'agent en acceptant un don d'autrui. Pour cela,
il offre un contre-don qui, pour ne pas offusquer le donateur
initial, doit respecter un intervalle de temps.

55
Cette analyse de l'échange symbolique à partir de la réflexion de Marcel
Mauss souligne deux éléments clés: d'une part, la dissimulation ou
le refoulement de la vérité objective des actes sociaux bénéficie de
la complicité ou du silence des agents eux-mêmes : c'est un silence
partagé. D'autre part, cette dénégation, à mesure qu'elle se généralise
contribue alors à renforcer les mécanismes sociaux en légitimant ce
qui n'est fondé sur aucune nécessité naturelle.

56

air
de la soci l gi
Ce que la sociologie a pour objet de décrire, ce
sont des choses tout à fait invisibles, des relations
qui ne se laissent pas photographier.
Sociologie générale,/, Cours au Collège de France 7987-7983,
Paris, Seuil, 2015, p. 214.

Idée
Pour rendre compte des pratiques, la sociologie doit être en
mesure d'écarter les objets apparents que sont les relations
visibles entre les individus. En effet, leur principe n'est pas
dans ce qui est donné à voir, ce qui requiert par conséquent
de nouvelles modalités épistémologiques.

Contexte
Définir la sociologie comme simple étude la société se révèle insuffisant.
Certes, une société n'est effective que dans la mesure où il existe un
agrégat d'individus dont les relations se fondent sur une adaptation du
corn portement, animé par un sentiment d'unité et qui persiste dans le
temps. Toutefois, les relations qui animent cette pluralité d'individus
ne sont pas portées à leur connaissance. Cela implique que l'aspect
visible du monde social ne permet pas de comprendre les lois qui y
sont à l'œuvre. La sociologie critique devient alors l'étude des relations
invisibles constitutives du monde social, position qui exige de mettre
en œuvre de nouveaux fondements de la recherche sociale.

59
Bourdieu, ~ru,~T~~- cette r,r,c,+.r.n propose une rupture avec deux
fondements erronés de la recherche qui se donne pour objet le mode
social: l'erreur mécaniste qui réduit les actions au produit de détermi-
nismes mécanistes; et l'erreur intellectualiste qui confère au savant,
la position du sociologue roi susceptible d'acquérir un savoir du tout.

Pour comprendre cette rupture, il convient de reprendre les trois


modalités épistémologiques au fondement de l'œuvre de Bourdieu.
La première, déjà signalée par Durkheim consiste dans le principe de la
non-conscience. Il s'agit de comprendre qu'il peut y avoir connaissance
et sens, sans qu'il y ait nécessairement conscience. Plus précisément,
ce n'est pas parce que les sujets sociaux agissent dans le monde social
en étant orientés par le sens de leurs pratiques, qu'ils sont conscients
de la signification de leurs actes. La réalité sociale est constituée de
relations qui échappent à la conscience des individus. Ce point est
d'importance car il permet au savant de ne pas tomber dans une vision
ethnocentriste du monde, mais, bien au contraire, d'accepter que la
pratique n'est pas un objet immédiat de connaissance. Pour penser
cet espace social invisible, il est nécessaire de comprendre que le
savant ne peut se mettre à place de l'autre dans la mesure où chacun
occupe un espace. Il s'agit bien plutôt d'appréhender les invariants
sociaux qui sont au fondement des relations entre les agents dont ils
n'ont pas conscience. La deuxième modalité est fondée sur le principe
suivant : le social existe de deux façons, à savoir dans la matérialité
des choses (les structures objectives dans lesquelles vit l'individu
social) et dans les corps, les dispositions des individus (les structures
subjectives qui résultent de l'incorporation par le sujet de la réalité
sociale). Cela implique que les structures sociales sont incorporées
par les agents comme des structures mentales, objet constitutif des
relations invisibles que le sociologue doit donc reconstituer pour
saisir la réalité du monde social. La troisième modalité se fonde du
même coup sur l'idée que le réel se définit comme une dynamique
relationnelle. Il s'agit ici de dépasser l'idée selon laquelle les choses
doivent être considérées en elles-mêmes. La réalité est tout autre
dans la mesure où chaque individu est un simple produit de forces
en jeu dans un charnp. L'espace social est construit de telle façon que
les agents y sont distribués en fonction de leur capital économique

60
et
que
chaque position n'est compréhensible que dans une logique de diffé-
renciation par rapport à une autre position au sein de cet espace. Cela
signifie que chaque position ne se définit que par rapport à d'autres
positions, que ce soit sous la modalité de la proximité et de la distance,
de la hiérarchie. D'autre part, cette dynamique relationnelle produit
une homologie entre la position occupée dans l'espace et les prises
de position des agents sociaux, (à savoir les styles de vie ou pratiques
adoptées), sans que cette homologie relève d'une détermination
directe mais bien plutôt d'une probabilité. Il s'agit donc d'un espace,
composé par un mode relationnel où se manifestent des éléments
de différenciation. Pour les appréhender, il s'avère alors nécessaire de
cerner la position d'un certain champ par rapport au pouvoir; de cibler
les relations objectives qui se jouent entre la position des agents et la
structure hiérarchisée dans laquelle ils se situent; et d'analyser l'effet
de ces relations sur les dispositions des agents sociaux.

C'est à ce prix qu'il devient alors possible d'expliciter cet impensé social,
à savoir les invariants à l'œuvre dans le monde social qui structurent
l'espace social et en assure la reproduction des forces de pouvoir et
de domination.

}J Vocabulaire
Homologie: correspondance qui existe entre une position et
une prise de position, ou entre différents champs et qui permet
de comprendre leur ajustement. Il s'agit ici d'une ressemblance
dans la différence qui n'est comprise que sous le mode d'une
pensée relationnelle.

Position: emplacement occupé dans un espace social et qui se


caractérise par une triple modalité: il s'agit d'un positionnement
au sens où les agents sociaux se déterminent dans une structure
hiérarchisée; d'une prise de position dans la mesure où ce
positionnement détermine leurs dispositions; et d'un élément
différenciant et différencié en raison de la distribution inégale du
capital économique et culturel dans l'espace social.

61
Ces modalités épistémologiques permettent ainsi de comprendre le
véritable objet de la sociologie. Loin de se cantonner à l'aspect visible
de la pratique, la sociologie critique se donne comme ambition de
pouvoir dévoiler cet impensé qui se joue dans un système relationnel
et hiérarchisé où la réalité se décline dans ce croisement entre ce qui
est dans les choses et ce qui est dans les corps.

62
Raisons pratiques, Sur la théorie de l'action,
Paris, Seuil, 1994, p. 28.

L'espace social se présente comme un lieu distinct et distinctif


dans la mesure où chaque agent occupe une position déter-
minée et relative, en raison de la distribution des différentes
espèces de capital. Cela rend donc possible une topologie

Contexte
La visée majeure de la science sociale, et Bourdieu ne cesse d'y insister,
n'est pas de construire des classes au sens de Marx, à savoir un groupe
mobilisé, en vue d'objectifs communs. Bien au contraire, le point
focal ici est de pouvoir mettre à jour des espaces sociaux à l'intérieur
desquels il devient possible de dévoiler une structure de positions
sociales. En privilégiant la notion d'espace, l'auteur poursuit trois
objectifs: montrer que les individus et le groupe n'existent que dans
et par la différence, en occupant des positions dans l'espace; indiquer
que ces positions sont à appréhender dans leurs relations, ce qui les
rend relatives; et enfin, préciser que cette structure produit alors une
homologie entre les positions sociales occupées, les dispositions et
les prises de positions des agents.

Commentaire
Ce qui est au fondement de la notion d'espace social pour Bourdieu,
c'est en premier lieu, l'idée de différence, d'écart, de distinction. Il
s'agit ici d'un trait distinctif, différencié et différenciant qui se présente
en même temps comme une propriété relationnelle au sens où elle
n'existe que dans et par la différence avec d'autres propriétés. Pris
en ce sens, l'espace physique et l'espace social sont à dissocier: si le

63
prernier est dénni par l'extériorité réciproque des positions, savoir
ia coexistence des positions, ie second se présente plutôt comme une
juxtaposition de positions sociales entre lesquelles il existe une relation.
Plus précisément, l'espace social est d'abord un espace d'exclusion
mutuelle des positions qui le constituent au sens où chaque position
se distingue des autres à la fois par ses propriétés et son point de
vue. Dans ce contexte, cette mise en rapport est à comprendre à
partir de deux modalités: des relations de proximité, de voisinage ou
d'éloignement, cela précisément en raison de la communauté ou non
des positions sociales et des dispositions qui en découlent chez les
agents; et des relations d'ordre, de hiérarchie entre positions sociales
(au-dessus de; en dessous de; entre).

Une telle différenciation s'explique par le fait que l'espace social est
construit à partir de deux principes de distribution des agents, leur
capital économique et leur capital culturel. Autrement dit, l'espace
social se présente comme une structure de positions différenciées,
définies par la place qu'elles occupent dans la distribution inégale
du capital économique et du capital culturel. Or, dans la mesure où
il existe une correspondance entre les structures objectives et les
structures mentales, à savoir des conditions sociales qui produisent
des conditionnements, à chaque classe de positions correspond une
classe de dispositions ou habitus et par suite, un ensemble de biens, de
propriétés, de styles de vies mais également de prises de positions. Il
s'ensuit que les agents sociaux ont d'autant plus de choses en commun,
d'autant plus de capacités à se reconnaître et à se comprendre qu'ils
sont proches dans leur capital économique et culturel ; et d'autant
mois qu'ils en sont éloignés. Dans cette structure de positions différen-
ciées, chaque perception de l'espace social se révèle du même coup
relative : elle se présente comme un point de vue sur l'espace social,
une perspective définie aussi bien dans sa forme et son contenu par
la position qu'elle occupe dans l'espace social. Autrement dit, c'est bel
et bien l'espace social qui est la réalité première ou dernière dans la
mesure où il détermine des positions, en raison de la distribution du
capital économique et culturel, et des dispositions et des prises de
positions qui résultent de ce positionnement. C'est qui fait reprendre
à Bourdieu la célèbre formule de Pascal:« le monde me corn prend et
m'engloutit comme un point, mais je le comprends».

64
Cest à
une topologie sociaie. Un tel modèle de compréhension permet ainsi
de définir des distances ou de rapprochements sociaux explicatifs
et prédictifs. Explicatifs, parce qu'il met en œuvre un principe de
classement qui s'attache à des propriétés déterminantes des individus
ou des groupes sociaux. Prédictifs, parce qu'il conduit à prédire à la
fois les prises de position qu'adoptent les agents dans l'espace social
et leurs rencontres, affinités et oppositions. Il ne fait pas conclure de
là que ce type de modèle constitue des classes au sens de Marx. Il
s'agit bien plutôt de classes théoriques qu'il convient de comprendre
comme des découpages théoriques aussi homogènes que possible
au point de vue de leurs déterminants. Ce sont donc des objets de
construction et de découverte qui permettent d'appréhender, d'un
point de vue théorique, l'espace social empiriquement observé. C'est
pourquoi, la visée ici n'est pas de construire des classes mais de pouvoir
reconstituer un espace de relations au principe du comportement des
groupes sociaux. Cela conduit ainsi la sociologie critique à cerner le
lien fondamental qui existe entre la structure de la distribution du
capital économique et du capital culturel et la stratégie que vont
utiliser les agents sociaux pour conserver ou subvertir cette structure.
C'est cela qui rend raison de la lutte des agents pour la détermination
de la représentation légitime de la distribution, au fondement même
de sa conservation ou de sa transformation.

P Vocabulaire
Espace: notion choisie par Bourdieu pour définir un ensemble
de positions différenciées et en relation au sein d'une structure
déterminé par la distribution du capital économique et culturel.
L'espace social est composé de positions juxtaposées, marquées
par leu extériorité mutuelle, selon des relations de proximité et
de distance et des relations de hiérarchie.

65
Cette définition de l'espace social comme structure différenciée est
un concept épistémologique opératoire dans l'œuvre de Bourdieu :
il conduit ainsi, non seulement à élaborer les notions d'habitus, de
champ et de capital, mais également à montrer comme ces distinctions
dans l'espace social sont au fondement des stratégies et des luttes
des agents sociaux.

66
nouveau » du moins un « nouveau regard »
1 1

un œil sociologique.
Réponses, pour une anthropologie réflexive,
avec LJ. D. Wacquant, Paris, Seuil, 1992, p. 221.

Idée
Face à la force du préconstruit et à la méconnaissance
relative aux ressorts à l'œuvre dans le monde social, il
s'avère nécessaire de mettre en œuvre une véritable rupture
épistémologique.

Contexte
La sociologie critique se donne pour visée d'étudier des objets
qui sont des enjeux de luttes, des choses cachées et parfois même
refoulées mais à l'œuvre dans le monde social. Il s'agit, en effet, à
travers cette entreprise critique, de mettre au jour une amnésie.
Cela exige par conséquent un effort scientifique capable de rompre
avec les apparences phénoménales, à savoir la réalité telle qu'elle se
donne à voir immédiatement par les consciences. Une telle ambition
n'est dès lors possible qu'en introduisant une véritable conversion du
regard, un changement de toute la vision du monde social, au moyen
de nouveaux principes de recherche.

Commentaire
Cette métaphore employée par Bourdieu selon laquelle la recherche
en sociologie doit être en mesure de donner de nouveaux yeux sur
le monde social, reprend la notion antique de métanoïa qui renvoie à
l'idée de changement de pensée et de renaissance. li s'agit ici bel et bien
d'une révolution mentale qui implique une rupture épistémologique.

Cette dernière se définit comme une mise en suspens des préconstruc-


tions ordinaires et de leurs principes, et, plus précisément, comme
une rupture avec tout ce qui dans l'ordre social soutient et légitime

61
Cette norme, considérée fondan,entaie pour
Bourdieu, doit s'imposer comme une exigence prernière pour tout
enseignement et recherche scientifique de la science sociale. Cela
implique d'emblée une double logique: d'une part, celle qui nous
conduit à désapprendre tout ce que nous savons ou croyons savoir,
ceci afin de nous rendre disponible et de pouvoir interroger ce qui
semble évident. D'autre part, celle qui consiste à donner les outils
méthodologiques et conceptuels pour être en mesure d'appréhender
cette nouvelle vision du monde social. Sur ce point, les implications
théoriques à l'œuvre dans le travail de Bourdieu, se fondent sur deux
dimensions: une, structuraliste qui consiste à affirmer qu'il existe dans
le mode social lui-même des structures objectives, indépendantes de
la conscience et de la volonté des agents sociaux qui sont en mesure
d'orienter ou de déterminer leurs actions et leurs représentations.
L'autre, constructiviste, qui permet de montrer qu'il existe une genèse
sociale à la fois de la façon dont les agents pensent et agissent et des
structures et groupes sociaux.

Cette précision est d'importance car elle est au fondement de cette


rupture épistémologique, notamment avec cette alternative qui
conduit la science sociale à osciller entre un point de vue objectif et un
point de vue subjectif. Le premier, reprenant la pensée de Durkheim,
traite les faits sociaux comme des choses et le second réduit le monde
social aux seules représentations des agents. Or, cette alternative est
artificielle, puisqu'il existe, en réalité, entre ces deux points de vue une
relation réciproque : le monde est socialement structuré parce qu'il
existe des régularités dans l'espace social qui, à partir d'un rapport de
forces fondé sur une distribution inégale du capital, déterminent des
dispositions chez les agents sociaux et ces dispositions intègrent des
schèmes de perception et d'appréciation qui expriment et contribuent
à la reproduction de l'espace social.

Il s'ensuit que la recherche sociologique, pour être capable de dévoiler


les mécanismes à l'œuvre dans la construction sociale, doit être en
mesure de faire preuve de réflexivité. En effet, le sociologue lui-même
prend pour objet le monde social auquel il appartient. Autrement dit,
une pratique scientifique doit elle-même se mettre en question, à savoir
interroger l'histoire sociale des problèmes qu'elle pose et des objets
et des instruments de pensée qu'elle utilise. Cela est nécessaire pour

68
oas ce
prétend penser et ne laisse pas ainsi à i'état d'impensée sa propre
réalité. Cela explique pourquoi, dans le cas de la sociologie critique,
le chercheur se donne comme exigence de convertir la réflexivité
en un véritable habitus scientifique. La réflexivité se compose ici de
deux volets: une vigilance épistémologique au moyen de laquelle la
science sociale se prend elle-même pour objet afin de se libérer des
contraintes et des nécessités sociales qui pèsent sur elle; une critique
des conditions sociales et des formes de pensée que le chercheur
engage dans sa recherche.
Ce travail d'objectivation du sujet s'opère à trois niveaux : celui de
la position du sujet dans l'espace social global (position d'origine,
appartenance adhésions sociales et religieuses); celui de la position
occupée dans le champ des disciplines, chacune ayant ses propres
traditions et croyances; et celui du point de vue, ceci afin de cerner et
penser la position du chercheur non comme un point de vue absolu
mais comme un point de vue différentiel, en rapport ou opposition
avec d'autres points dans l'espace.

fJ Vocabulaire
Réflexivité: position épistémologique qui consiste à faire retour
sur soi afin de pouvoir assurer un vrai travail d'objectivation.
Il s'agit ici de prendre en compte le fait que le sociologue se
présente aussi comme un sujet pris dans le monde social qu'il
soumet à son analyse. De ce fait, il est nécessaire, pour mener un
vrai travail scientifique, de dissocier la réalité sociale du chercheur
de la réalité sociale qu'il analyse, ce qui ne devient possible qu'en
effectuant ce retour sur soi.
Objectivation: processus de recherche qui permet de mettre au
jour des relations objectives, indépendantes de la volonté et de
la conscience des agents sociaux, qui déterminent la réalité du
monde social. Ces relations sont à la fois nécessaires et indépen- i

dantes du point de vue de l'observateur. Par là, le chercheur i

est en mesure de constituer une objectivité des choses et dans


lesquelles les individus se trouvent distribués selon des lois qui
leur échappent et que le chercheur dévoile.

69
Cette posture ainsi à la difficulté inhérente aux sciences
l'homme, à savoir, l'établissement d'une connaissance scientifique
où l'homme est à la fois sujet et objet. Par cette réflexivité, il devient
donc possible de faire de la sociologie critique une véritable science.

70
Mais si je dis que les agents sociaux ne sont ni
sujets ni les acteurs exécutant des rôles, que
sont-ils?
Sociologie générale, ( Cours au Collège de France 7987-7983,
Paris, Seuil, 2015, p. 288.

Idée
L'individu est considéré comme agent social pour montrer
qu'il ne peut se réduire ni à une réalité individualiste, cause
spontanée de son action (sujet), ni à un rôle purement
exécutoire (acteur).

La visée de Bourdieu est de pouvoir dépasser les antinomies, et, plus


précisément, l'opposition entre une conception où l'individu est
réduit à un automate et une conception où l'individu est considéré
comme une cause absolue de son action. Ce qui est donc en jeu ici,
c'est bel et bien une conception du sujet agissant dans le monde, à
partir d'un principe fondamental : toute pratique est la rencontre du
produit de deux histoires, l'une inscrite dans les structures sociales,
l'autre inscrite dans les structures mentales. Cela conduit par consé-
quent à une nouvelle conception de l'individu et de son action dans le
monde, conception sans laquelle, la recherche sociologique se révèle
incapable de comprendre la pratique.

Commentaire
Pour cerner au plus près la réalité constitutive de l'individu agissant
dans le monde, Bourdieu fait un choix de vocabulaire qui n'est pas
anodin. En effet, pour étudier le rapport du sujet agissant et le mode
social, il convient de qualifier l'individu d'agent. Ce choix s'explique

71
pour raisons En premier lieu, les ifocables
l'incliviclu sont chargés de philosophies implicites, incapables de cerner
la véritable relation de l'individu au rnonde. En effet, le mot« agent»
permet de ne pas réduire l'individu à un « acteur», à un rôle appris
par cœur à partir d'une partition. li s'agirait alors d'un individu pris par
les déterminismes de l'histoire. Par ailleurs, cela permet également
de ne pas cantonner l'individu à la notion de« sujet», inhérente à la
philosophe de la conscience. Cette dernière conduit à faire des sujets
sociaux les causes spontanées de leurs actions et de la connaissance
du monde social et à poser la connaissance du monde social comme
un acte à la portée des seuls jugements de la conscience. S'il est vrai
que le terme « agent» est d'une certaine manière désenchanteur, il
comprend la notion d'action et d'interpersonnalité. Dans ce contexte, la
thèse de Bourdieu se fonde sur l'idée que les agents sociaux lorsqu'ils
agissent en vue de fins qu'ils se proposent, ne sont pas l'expression
d'une réaction mécanique à des stimuli, ni le produit d'une détermi-
nation par des causes, ni une pratique répondant à un projet conscient
ou à un plan rationnel.

Ensuite, pour comprendre ce choix de vocabulaire, il convient d'apporter


les précisions suivantes : l'agent agissant dans le monde social est
porteur d'intentions signifiantes dont il n'est pas le sujet comme tel
dans la mesure où il ne pose pas comme telles les fins de son action.
En effet, l'agent est porté par des habitus, dispositions qui sont le
produit de l'incorporation des structures objectives et celles-ci sont,
à leur tour, génératrices de pratiques qui peuvent être ajustées aux
structures objectives du monde social. Cette correspondance entre les
dispositions subjectives et les structures objectives définissent ainsi
l'action comme un ajustement, une finalité sans condition de fin, dont
n'a pas conscience l'agent social. Bourdieu reprend ici l'expression de
Platon « orthè doxa » la croyance droite qui permet d'agir comme il
faut sans que la connaissance du vrai soit au principe de l'action. Il
s'ensuit qu'une telle conception réduit la finalité à une illusion dans
la mesure où l'agent n'a pas connaissance de la fin vers laquelle tend
son action. Il n'existe donc pas de calcul intentionnel qui permet de
réaliser l'action sociale juste au sens où elle ajuste les dispositions, les
positions et les prises de position dans l'espace social.

12
Enfin,
tures objectives et les structures
régularités à l'œuvre dans le monde social. Dans la mesure où il existe
un sens pratique, à savoir une disposition qui oriente l'action dans le
sens de ce qui est requis par les structures objectives, les conduites
constituent les régularités du monde social et, réciproquement, sont
imputées à ces régularités, comme si elles étaient produites par ces
régularités. Cette coïncidence entre les agents et les agenda ou« choses
à faire», les dicenda ou« choses à dire» selon l'expression de Bourdieu,
est à comprendre sous le mode du« tout se passe comme si». L'action
s'accomplit, au moyen de cette coïncidence, orientée par une finalité
qui échappe à la conscience des agents et qui cherche à mettre au
profit le capital économique, culturel et symbolique des agents, dans
le champ où est inscrite leur action. C'est précisément pour cette raison
que la pratique scientifique inhérente à cette sociologie critique est
qualifiée d'« éthique >> par Bourdieu. En connaissance de cause, les
agents sociaux seraient davantage sujets de leurs propres actions
s'ils avaient conscience de cette coïncidence et de ces régularités.

P Vocabulaire
Action : expression et résultat d'un certain sens pratique, à
savoir celui d'un ajustement entre les dispositions de l'agent et
les structures objectives. Cet ajustement s'explique parce que
l'agent social agit en fonction de dispositions incorporées et
déterminées par ces mêmes structures objectives.

Agent: contre une philosophie de la conscience et une philo-


sophie de l'histoire, Bourdieu fait de l'individu un être collectif
au sens où son action est l'expression d'une structure objective
incorporée par rapport à laquelle il oriente ses actions, sans avoir
conscience de cet ajustement. Ni sujet ni acteur, l'individu est un
être qui agit en opérant une coïncidence entre sa position et ses
prises de positions dans l'espace social.

73
Cette définition de l'individu comme agent social est centrale dans
la pratique scientifique. Non seulement, elle se fonde sur la notion
d'habitus mais elle permet de comprendre du même coup la logique
dissimulée à l'œuvre dans la reproduction des rapports de force et de
lutte pour la reconnaissance.

74
[. . .]. Il est durable mais non immuable.

Réponses, pour une anthropologie réflexive,


avec L. J. D. Wacquant, Paris, Seuil, 1992, pp. 108-109.

Idée
L'habitus se présente comme un sens pratique qui oriente
l'action de l'agent social, à partir d'un capital cumulé histori-
quement. S'il est vrai qu'en tant que dispositions incorporées,
l'habitus détermine les principes pratiques de l'action, il est
également le principe de sa propre transformation.

Contexte
La notion d'habitus n'est pas nouvelle dans l'histoire des idées. Intro-
duite par Aristote sous le vocable d'hexis, elle a été ensuite reprise par
Thomas d'Aquin, Edmund Husserl et Maurice Merleau-Ponty, en philo-
sophie, et utilisée également en sciences sociales, par Émile Durkheim,
Marcel Mauss et Norbert Elias notamment. Toutefois, c'est bel et bien
la lecture de Panofsky dans Architecture gothique et pensée scolastique
(Paris, Éditions de Minuit, 1967, pp. 151-152) qui présente cette notion
sous un nouveau jour. Comme Bourdieu, le souligne, en le définissant
comme un ensemble de schèmes préalablement assimilés, appliqués
ensuite à des situations particulières, Panofsky confère à l'habitus un
nouveau modus operandi, celui qui rend raison de l'effet de l'histoire
sociale sur une histoire individuelle.

Commentaire
Ce qu'il convient de retenir en premier lieu, c'est l'idée que l'habitus
est le produit de l'incorporation des structures sociales. Contre l'alter-
native individu/société, Bourdieu pose l'idée que la société existe à
l'état de chose et à l'état de corps. Autrement dit, l'incorporation des
structures objectives, inhérentes aux choses et à l'histoire sociale
engendrent des structures mentales, dispositionnelles qui appellent

75
u,1e :,C:, ie Du point de vue du contenu/ ces structures
mentales sont des dispositions subjectives/ inscrites dans le corps de
1
l agent social. Elles se présentent comme des schèmes pratiques à 1

savoir des structures incorporées qui orientent les perceptions les 1

1
manières de penser et d'agir. Or, ce qui est décisif ici/ c est que l'habitus
se définit comme une disposition cognitive qui oriente l'agent sans
1
pour autant être sujet. Il s'agit d une spontanéité sans conscience ni
volonté inscrite dans le corps de l'agent et qui réagit au monde avec
1

lequel il fait corps.

Cela signifie donc que la relation au mode social ne peut être comprise
à partir d'une relation entre un sujet connaissant et un objet connu.
Plus précisément, il s'agit ici d'une sensibilité différentielle, qui réagit,
à la façon d un ressort, aux stimulus qui font corps avec la réalité
1

1
dispositionnelle de l agent. Ce dernier d'une certaine façon n'est
1

1
donc sensible qu au monde social qui lui est familier, qui lui parle,
parce qu'il correspond à ses propres dispositions. Et dans la mesure
où chaque position sociale est un point de vue sur le monde, d'un
individu à l'autre, les réactions ne seront pas nécessairement les
mêmes. Pour cerner, ce qui se joue ici, il est nécessaire de rappeler
que l'habitus, compris comme système de principes de perception
des espaces sociaux, est indépendant du moment présent. L1habitus
est constitué comme une potentialité qui se déclenche ou non, à la
façon d'un ressort, selon la nature de l'événement, à savoir selon le fait
que cet événement correspond à sa réalité sociale. Par exemple, pour
quelqu'un qui n'est pas sensible à l'art, les déterminations inhérentes
à l'art seront sans effet. Cela s'explique par le fait que les stimulus qui
déclenchent l'action, qui fait que quelqu'un agit ou pas, est le produit
de deux histoires: celle d'un champ, déterminé historiquement et celle
d'un habitus qui se reconnaît ou pas dans ce champ. De ce point de
vue, l'habitus, en tant que système de dispositions et de schèmes de
perception et d'appréciation donne donc un sens, une signification
à la situation où à l'événement. En reconnaissant des traits relatifs à
cette situation qui lui sont pertinents, cet événement s'affirme comme
signifiant et motive ainsi la réaction.

Toutefois, Bourdieu insiste sur la nécessité de ne pas réduire l'habitus


à une fatalité, une réaction mécanique qui relèverait de l'habitude.
En effet, l'habitus se présente également comme une puissance de

76
Uil ec
modifier. Le meilleur exernple est sans doute celui de ia crise. Cette
dernière se définit comme le décalage entre la logique anticipée et
la logique objective de ce qui se passe. Prenant conscience que cette
anticipation est en décalage avec la réalit,_\ l'agent social a la possi-
bilité de remplacer ces stratégies inconscientes par des stratégies
conscientes, à la façon d'un conducteur qui décide de suspendre le
pilotage automatique, parce qu'il y a un feu rouge et qu'il est vital
de freiner. Cela implique par conséquent une réflexion, une prise de
conscience qui engendre un changement de la nature du principe
de l'action, une modification de l'habitus. Ce point est d'importance
car il permet d'envisager l'action sous une nouvelle perspective: non
seulement elle est l'expression d'une stratégie dans un espace des
possibles mais en rien, elle ne se réduit à un fatalisme qui ferait de
l'individu un être absolument déterminé.

P,1
Vocabulaire
Habitus : expression de l'incorporation subjective de l'histoire
sociale, l'habitus est un ensemble de schèmes de perception
au fondement su sens pratique de l'agent. Par ses dispositions
incorporées, il oriente et anticipe, sans que ce soit l'effet d'un
acte conscient, volontaire et rationnel, ce qui est à venir. Du coup,
l'habitus engendre des actions en conséquence, si toutefois l'évé-
nement qui surgit est en mesure de le faire réagir, autrement dit,
si les déterminations du réel lui parlent. Indépendant du présent,
il est également objet de transformation, notamment en cas de
décalage entre ses dispositions et ce qui est attendu.

Stratégies : capacité d'anticiper à partir d'une compréhension ;


immédiate des situations et de l'espace des actions possibles
qui sont offertes. Déterminées par l'habitus, les stratégies ne
répondent pas nécessairement à une délibération rationnelle
ou à un acte conscient et volontaire.

77
L'habitus permet à Bourdieu de repenser l'action de social, et
plus particulièrement, la relation entre liberté et déterminisme. S'il
existe un choix, à partir des dispositions incorporées, il n'est pas à
comprendre comme un arbitre, une faculté libre de choisir. Le principe
de ce choix réside en effet dans un habitus qui choisit entre différentes
possibilités mais qui n'est pas choisi lui-même. Ce sont des choix dont
les agents, dans la majorité des cas, ne sont pas les sujets.

78
du présent est le fondement de ce qL/il faut
connaÎtre pour comprendre la réaction d'un
agent.
Sociologie générale, Il, Cours au Collège de France 1983-7986,
Paris, Seuil, 2016, p. 904.

Idée
Les agents sociaux ne sont jamais réductibles à la contempo . .
ranéité de leurs pratiques. Apartir de leur histoire incorporée,
chacun, en deçà de toute conscience et sans répondre à
une réaction mécanique, anticipe, selon son habitus, une
1
situation à venir. Cela n est possible que parce que l'habitus
est indépendant de l'instantanéité du présent.

Contexte
L'une des caractéristiques de l'habitus qui permet de comprendre
la relation entre la position sociale occupée et la prise de position
adoptée par l'agent, réside dans sa capacité à anticiper. Cet élément
implique une relation au temps, nécessaire pour comprendre comment
l'habitus se rapporte au monde social. L'analyse de ce point est une
préoccupation constante dans l'œuvre de Bourdieu. Pour rappel les
premières recherches de Bourdieu en Algérie portent sur les structures
temporelles des sociétés paysannes et notamment les logiques entre
le temps et l'économie. Cette importance est d'autant plus justifiée
que la compréhension de l'habitus et de son rapport au monde social,
se fonde sur l'idée que l'habitus est constitué de dispositions durables
qui non seulement constituent un point de vue sur le monde mais
fondent un sens du jeu, à savoir une capacité à anticiper et à prévoir
pour tirer profit de son propre capital dans chaque événement.

19
Cette relation entre l'habitus et le temps comme point
une distinction, mentionnée par Bourdieu et formulée par Husserl
dans Leçons pour une phénoménologie de la conscience intime du temps
(trad. H. Dussort, Paris P.U.F., 1964). Pour Husserl, percevoir le présent,
c'est en un certain sens, dépasser la seule perception de l'instant.
Autrement dit, le présent ne peut exister que sous la modalité d'une
projection de la conscience dans le temps. En effet, loin de réduire
cette perception à ce qui est directement et immédiatement perçu,
la conscience élabore une série d'anticipations préperceptives. Il ne
s'agit en aucun cas d'un projet compris comme une action délibérée
et consciente à mettre en œuvre dans un futur, mais bien plutôt d'une
protention, cette sorte ce qui est à venir compris dans le présent
lui-même. Il s'agit ici de la mise en œuvre de stratégies pratiques,
infraconscientes qui permettent de donner une épaisseur au présent
immédiat, au sens où l'habitus anticipe et prévoit le positionnement
à adopter face à une situation présente. Cette protention n'est pas de
l'ordre de la réaction mécanique ou du calcul rationnel et délibéré,
mais bien plutôt de la relation entre un habitus qui a le sens de l'avenir
devant un événement qui lui parle et qui le déclenche une réaction,
un ajustement. Le meilleur exemple est sans doute celui du joueur de
tennis qui, pour agir et remporter un point, anticipe sur quelque chose
de plus que le présent immédiat: il projette le coup le plus approprié.

Cette réflexion nous conduit à formuler une série de remarques :


d'abord, cette protention implique que l'action n'a de sens que
parce qu'elle est temporalisée, à savoir inscrite dans un présent qui
est perçu dans un ensemble de successions. Cela n'est possible que
dans la mesure où la temporalité est déjà présente au sujet, sous la
forme d'une anticipation, de la présence d'un avenir dans l'ordre de
l'immédiat. Ensuite, cette représentation, indépendante du présent
immédiat, répond au fait que l'investissement de l'agent social dans
cette situation ou événement, représente un intérêt. Si l'action se
temporalise, c'est uniquement parce que la situation ne laisse pas
indifférent, ce qui conduit à préciser que toute action n'est jamais
désintéressée. Prise dans ce contexte, la connaissance des dispositions
incorporées d'un agent pourrait alors permettre de prévoir son action

80
dans iT1oncie, face à une situation particulière
possible, à partiî cle son habitus de savoir si ce qui est en jeu devient
ou pas intéressant pour lui.

Enfin, cette modalité opératoire de l'habitus se présente comme un


certain sens du jeu, une perception des enjeux en présence et de
l'investissement et des moyens à mettre en œuvre pour rernporter ce
jeu ou, du moins, y affirmer et faire reconnaître sa valeur. C'est là que
l'indépendance de l'habitus par rapport au présent est fondamentale,
pour perrnettre d'opérer cette médiation entre la représentation du
monde social et le déclenchement de l'action. En effet, le sens du jeu,
la compréhension de sa logique est une forme de connaissance qui
opère par anticipation, par des prévisions pratiques qui permettent de
voir à l'avance et d'agir en conséquence. Ce qui est donc en jeu ici, dans
cette anticipation, c'est un positionnement dans l'espace social, à savoir
un sens du placement qui seul donne la possibilité de savoir où il faut
se placer, ajuster ses actions, investir pour emporter le meilleur profit
possible. Toute la différence se fera sur l'adéquation entre l'habitus et
le champ dans lequel il se situe, et, plus rigoureusement, sur le fait de
savoir si les dispositions incorporées sont ou non en correspondance
avec ce qui est attendu dans ce jeu, avec ce qui est valorisé selon ce
qui est posé, dans ce champ comme légitime.

P Vocabulaire
Temps: contre l'idée que le temps est extérieur au sujet, Bourdieu
pose la thèse selon laquelle le temps se présente comme une
expérience du sujet. Cela parce que le temps doit être perçu
comme une dynamique de rétention et d'anticipation, impulsée
par au moyen de l'habitus, qui marque ainsi le tempo pour
chaque sujet.

, Protention: terme emprunté à Husserl qui renvoie à l'anticipation


1
sur ce qui dans le présent lui-même est à venir. Il convient de le
distinguer de la notion de projet qui implique une projection
consciente et rationnelle sur l'action à envisager dans le futur.

81
est au coeur la relation entre l'habitus
le champ. En effet, cette anticipation sur ce qui est à venir permet de
comprendre l'ajustement possible ou non des dispositions incorporées
par rapport aux valeurs qui sont établies par le champ concerné, et
par suite, les logiques à !'oeuvre dans la reproduction, dans l'hystérésis
et dans l'habitus clivé.

82
Parler de champ, c'est penser le monde social
comme un espace dont les différents éléments
ne peuvent pas être pensés en dehors de leurs
positions dans l'espace.
Sociologie générale, If, Cours au Collège de France 7983-7986,
Paris, Seuil, 2016, p. 23.

Idée
Le champ est un espace socialement structuré par des
relations, dont les règles immanentes définissent les positions
de chacun des agents.

Lors des cours prononcés au Collège de France, notamment entre 1983


et 1986, Bourdieu restitue, de façon didactique et détaillée, la genèse
de ses concepts opératoires. Dans ce contexte, il reprend la notion de
champ, en lien avec l'habitus et le capital, pour saisir l'articulation qui
les lie. Au préalable, l'auteur montre comment le champ se présente
comme un espace qui définit les positions sociales des agents, à partir
de ses trois principes majeurs : la loi, les régularités et l'intérêt. Cela
permet de comprendre cornrnent, dans chaque champ, la position
sociale d'un agent est déterminée à partir de sa capacité à y produire
des effets. Pris en ce sens, l'espace social se définit comme un ensemble
de relations à l'intérieur desquelles toute position sociale se définit.

Commentaire
Le champ ne s'institue pas comme tel au moyen d'un contrat ou d'un
décret. Autrement dit, mettre en place un champ, l'institutionnaliser
par une décision délibérée, est dépourvu de sens. Il est le résultat de
conditions sociales et historiques qui mettent en œuvre un espace

83
sociai structuré, par rappoft à et rapports force.
C'est pourquoi, compris comme un univers de relations, ia champ
ne doit pas se confondre avec la notion de système. Cette dernière
se définit comme un ensemble achevé et fermé, à savoir comme un
espace caractérisé par sa finitude et sa fermeture. Au contraire, le
champ se présente comme un espace ouvert dont les frontières sont
1
elles-mêmes en question. En effet, en tant qu espace social structuré,
il existe certes une tendance à en faire un espace fermé, afin que les
dominants puissent assurer la conservation de la structure sociale
qui leur est favorable. L1arrivée de nouveaux entrants dans ce champ
remet précisément en cause cette tendance à la fermeture. En ce sens,
le rapport d 1un champ à un sous-champ ne peut être perçu comme
un rapport entre un tout et une partie. Un sous-champ comprend en
lui-même des lois de fonctionnement qui lui sont propres et qui ne
peuvent se déduire de la connaissance du champ englobant. Pour
1
cette même raison, il est difficile de parler d un champ des champs, à
savoir d'un lieu qui englobe tous les champs sociaux. Dans la mesure
où le monde social est constitué par un principe de différenciation,
seion l'expression de Durkheim (De la division du travail social), ce qui
existe, ce sont plutôt des sous-univers ayant chacun leur autonomie
et leurs lois de fonctionnement.

Pour comprendre précisérnent ce qui fonde cette autonomie, trois


principes sont à retenir: en premier lieu, un champ est constitué de
propriétés invariantes, et, plus précisément, par des conditions de
1 1
l efficacité de l action à mener dans ce champ. Par exemple l'expression
1
« que nul n'entre ici s'il n est géomètre» définit une compétence
nécessaire pour obtenir le droit d'entrée dans ce champ. Ensuite, ces
1
invariants sont définis à partir d'une loi, d une sorte de nomos, au
fondement de règles immanentes au champ et qui peuvent se présenter
comme des mécanismes producteurs de régularités ou des normes
explicites engendrant des pratiques réglées. Sur ce point, il convient
de bien distinguer la régularité de la règle: si la première désigne des
liaisons régulières, prévisibles entre des causes et des effets, elle n'est
pas nécessairement le produit d'un plan, d'une planification ou d'une
politique. Ici se joue tout l'écart entre les expressions« il est régulier»
et« il est de règle». Ces régularités sont à la fois l'expression et la consé-
quence de la loi au fondement de la logique à l'œuvre dans le champ.

84
Enfin,
rement liée à un intérêt pour
appelle quelques remarques: l'agent social n'agit jamais sans raison,
autrement dit, il n'existe pas d'action désintéressée. Cela s·explique
par le fait que l'action se présente toujours comme un investissement,
une attente, une espérance de gain dans un certain champ. Il s'agit
donc d'un investissement dans un jeu, d'une propension à investir dans
un jeu dont les règles, les lois de fonctionnement, sont fixées par le
champ. Bourdieu, en reprenant ici l'analyse de Johan Huizinga (Homo
ludens, Essai sur la fonction du jeu, trad. C. Sersia, Paris, Gallimard, 1951,
p. 32) qualifie cette non-indifférence, d'il/usio, à savoir le fait d'être pris
au jeu, l'illusion qu'a le joueur de s'investir dans le jeu. L'intervention
de l'agent social dans un champ spécifique est ici liée à la notion
d'intérêt, considéré dans un sens très précis: l'intérêt, au-delà de sa
seule connotation économique, est pour Bourdieu, à la fois l'envie de
jouer et la capacité de jouer, de discerner et d'anticiper des profits.
Elle rejoint ainsi la libido sciendi, l'intérêt de savoir ou du savant ou la
«passion» chez Hegel comme forme d'investissement total.

Dans ce contexte, le champ se définit comme un jeu, dans lequel


l'agent social pour s'investir doit y discerner un intérêt (il/usio). Il se
caractérise également par une loi (nomos) qui lui est propre, et qui
engendre des régularités.

r~Q) Vocabulaire
Champ : espace social autonome et caractérisé par des lois de
fonctionnement qui lui sont spécifiques. Chaque champ possède
ainsi une loi qui lui est propre et qui structure l'espace social, en
définissant des intérêts et des régularités.

lllusio : ce terme désigne, selon la lecture de Huizinga, le fait


d'être investi dans un champ, compris comme jeu, et l'intérêt que
cela peut représenter pour l'agent social en termes de profit ou
de gain. Cela signifie donc que le champ s'affirme pour l'agent
social qui y agit, comme intéressant et que l'agent social n'agit
que de façon intéressée.

85
à Bourdieu montrer combien
social est un espace de relations hiérarchisées, constitué de sous-univers
spécifiques, autonomes. Faire de la sociologie, c'est donc mettre à jour
le nomos qui est au fondement de chaque champ pour en cerner les
mécanismes de conservation ou de transformation.

86
Ur1 est
propre moteur.
Sociologie générale, Il, Cours au Collège de France 7983-7985,
Paris, Seuil, 2016, p. 112.

Idée
Défini comme un espace socialement hiérarchisé, chaque
champ est un univers où s'exercent des forces qui luttent
pour y occuper une position, la plus intéressante possible.

Contexte
Pour montrer comment se constitue, se conserve ou se modifie les
relations au sein d'un champ, Bourdieu précise les propriétés communes
à chaque champ. Dans la mesure où, dans l'espace social, il n'est guère
possible de penser une position sans se référer à la lutte entreprise
par les agents sociaux pour la maintenir ou la transformer, chaque
champ se présente comme un espace de forces possibles. Il devient
donc nécessaire de cerner comment s'articulent le champ de forces et
le champ de luttes pour appréhender les logiques qui rendent raison
de la perpétuation des espaces sociaux.

Commentaire
La distinction opérée par Bourdieu entre champ de forces et champ
de luttes n'a de validité que pour une analyse théorique. En effet, dans
la réalité, il s'avère impossible de penser une position sans prendre
en même temps en compte l'idée que celle-ci engendre nécessai-
rement une prise de position qui vise précisément à transformer la
position de l'agent au sein de l'espace social. Plus rigoureusement, à
tout instant, cette dynamique des forces opère comme un espace à
l'intérieur duquel surgissent et s'exercent des luttes pour transformer
l'état des rapports de forces. De ce point de vue, cette distinction est
exclusivement pertinente pour construire le champ et ses propriétés.

87
Selon une analogie avec !e un espace des
forces possibles, un état des positions occupées par les agents. Plus
précisément, cet espace des forces possibles renvoie aux propriétés
des positions occupées par les agents, propriétés définies en rapport
aux autres positions du même champ et indépendamment des agents
qui les occupent. Le champ est également un champ de luttes ou
champ d'actions dans la mesure où le champ est appréhendé par
des agents sociaux dotés d'habitus, de schèmes de perception et
d'appréciation, qui structurent cet espace, en s'y engageant et en s'y
investissant. Cela signifie donc que les positions dans l'espace social
sont des objets de luttes où s'engagent des rapports de forces et dont
la visée est de pouvoir conserver ou transformer ce champ de forces.
Autrement dit, il s'agit là d'un univers social spécifique et autonome
quasi physique dans lequel, les agents, d'une part, sont soumis à des
forces qui s'imposent à eux et qui orientent leurs actions; et, d'autre
part, en raison de leur habitus, ils constituent cet espace en agissant
et en luttant pour en tirer le plus de profit possible. Bourdieu, prend
sur ce point, l'exemple des écrivains (Sociologie générale, 1, p. 573): si
un agent social veut devenir écrivain, il rentre de fait dans un espace
constitué où des forces vont s'exercer sur lui, différemment selon son
capital. Or, parce que la loi du champ le conduira vers son lieu naturel,
en fonction du capital qu'il possède, il luttera soit pour conserver la
position qui lui est attribuée, soit pour changer de position. Ce qui
fera la différence ici, c'est à la fois la structure et le volume du capital
possédé par l'agent social dans un champ spécifique et sa valeur
relative et relationnelle par rapport aux capitaux de tous les agents
possibles de ce champ. Dans le champ littéraire, une propriété qui peut
opérer cette différence, c'est l'audace, cette haute idée de soi-même
qui permet de se projeter et de lutter pour occuper une position plus
dominante dans cet univers social.

Cela permet de mettre en évidence une dialectique, au sein de chaque


champ, entre la position, le champ comme champ de forces, et les
dispositions à travers lesquelles ce champ de forces se convertit en
un champ de luttes. Puisque chaque champ définit un droit d'entrée,
à savoir les propriétés que doit posséder celui qui entre pour produire
certains effets, il devient par là possible d'y entrevoir une ruse de la
raison sociale. En effet, en raison de ses lois de fonctionnement, du

88
qui est reconnu comme qui reconnu corn me
1
valorisant et dévalorisant, chaque champ place l agent social dans la
position hiérarchique qui est la sienne. Bourdieu/ évoque ici l'idée d'un
amorfati, une espèce de déterminisme (qui n'est pas à confondre avec
le fatalisme) qui fixe à chaque agent social 1.:ne position correspondant
à son propre capital. C'est pour cette raison que le champ devient
également un objet de luttes, les agents sociaux étant en mesure
de se représenter la structure sociale et d'agir de façon à capitaliser,
autant que possible, ce qu'ils sont.

Il s'ensuit que les agents sociaux participent d'une certaine façon à


un marché, doté de ses propres lois, comme celles de l'offre et de la
demande, du profit et du gain. L'engagement dans un champ, parce
qu'il est intéressé et intéressant, se présente à la fois comme une lutte
pour la conservation ou la transformation de sa position et comme
une lutte pour la reconnaissance. Chaque champ ayant ses propres
intérêts et sa propre loi du marché, cela implique alors un même capital
peut être reconnu dans un champ et être dévalorisé dans un autre
champ. C'est en cela que l'espace social est une réalité hétérogène.

fJ Vocabulaire
Champ de forces: il s'agit ici d'une structuration globale de
la société qu'il convient d'appréhender comme un ensemble
hiérarchisé de positions. En ce sens, il se définit par l'exclusion
mutuelle, la distinction opérée entre les différentes positions à
!'oeuvre dans cette structure.

Champ de luttes: séquences d'actions objectivement orientées


vers une fin et qui s'incarne dans une capacité d'anticiper et de
calculer les actions nécessaires pour atteindre le but visé. Cela :
ne résulte pas toutefois d'une règle de conduite explicitement
posée mais bien plutôt d'un ajustement spontané en lien avec
son habitus et le champ dans lequel entre en jeu cet habitus.

89
Cette distinction est ~~~~-,?~• car elle permet de saisir comment
chaque champ, à partir de ses propres règles définit un rapport de forces
et une lutte pour la reconnaissance. C'est cela qui est au fondement des
logiques de reproduction des inégalités sociales, puisque conserver
sa position, c'est aussi lutter pour ses privilèges.

90
Dons champ
incorporées (dispositions) ou objectivées (biens
économiques ou culturels) qui sont attachées
aux agents ne sont pas toujours simultanément
efficientes.
La distinction, Paris, éditions de Minuit, 1979, p. 1n

Idée
Certaines potentialités de l'agent social ne se révéleront
peut-être jamais en raison du décalage entre son habitus,
ses dispositions et le champ dans lequel il se déploie. Cette
non-concordance entre l'habitus et le champ se définit
comme hystérésis.

Contexte
Toute action se définit comme une mise en relation entre un habitus
et un champ. Plus rigoureusement, il s'agit, au moyen de l'action,
d'évaluer si un système de dispositions qui cherche à produire un
effet dans un certain champ, est en concordance ou non avec ce qui
est reconnu comme valeur au sein même de ce champ. En effet, une
action qui produit des effets dans un charnp peut se révéler inerte
dans un champ différent. Cela nous conduit alors à nous interroger
sur les décalages entre les habitus et les champs, conduisant à des
phénomènes de déracinement, de décalage et de dévalorisation.

Commentaire
Ce qui est jeu, dans cette articulation entre l'habitus de l'agent et le
champ dans lequel il est inscrit, c'est la relation entre son action et
l'effet produit, la relation entre sa position et sa prise de position.
En effet, ce sur quoi il convient de s'interroger, c'est la relation entre
l'agent constitué par son expérience sociale, à savoir sa position dans

91
social/ et ses propriétés constitutives; et le cl1an-1p c!ar1s
1
i agent social va trouver ou non les conditions de développement de
ses potentialités de ses dispositions.
1

Or, cette mise en relation peut se révéler, dans une certaine mesure,
inefficace à produire un effet dans le champ. Autrement dit, cela peut
se présenter comme une relation de non-concordance que Bourdieu
qualifie d'hystérésis. Du grec husterein « être en retard », ce terme
renvoie à un décalage entre les dispositions de l'agent et la situation,
position ou contexte social dans lequel il se trouve. Cela s'explique
en raison de la permanence de conditionnements liés à l'habitus qui
sont durables et qui se révèlent, dans un champ qui ne réunit pas les
conditions sociales nécessaires pour l'effectuation des dispositions,
inadaptées dans un nouveau contexte. Il s'agit sur ce point d'une
sorte de distinction négative, caractérisée par des phénomènes de
désajustements par rapport au champ dans lequel s'inscrit l'agent.
Cette hystérésis se présente ainsi comme l'effet de conditions d'exis-
tence différentes ou désajustées par rapport aux conditions présentes,
ce qui conduit l'agent social à vivre dans une réalité qui n'est pas la
sienne, qu'il ne reconnaît pas comme sienne et dans laquelle il ne se
reconnaît plus lui-même.

Ce décalage entre l'habitus et le champ peut faire référence aussi bien


à l'agent inapte à comprendre le réel, aux déracinés comme le cas des
paysans qui en raison de l'exode rural sont déplacés dans un paysage
étranger, qu'aux miraculés de l'éducation qui, par leur ascension
sociale, se retrouvent dans une position éloignée de leur contexte
d'origine. Reprenons ces trois exemples : I'« effet Don Quichotte »,
comme le qualifie Bourdieu renvoie à un effet de discordance entre les
conditions d'acquisition et les conditions d'utilisation des dispositions
incorporées par l'agent. Dans la nouvelle de Cervantes, le drame de
Don Quichotte est de disposer d'un habitus qui correspond à un état
dépassé de l'ordre social, ce qui le conduit à perpétuer des dispositions
qui tournent à vide. Refusant d'abdiquer des codes et des références
de l'univers qui lui est propre, la chevalerie, le personnage continue,
par des stratagèmes inventés à reproduire une réalité qui n'est plus,
produisant ainsi une inadaptation des actions, voire absurdes, à son
univers social.

92
notamment d'un effet migratoire ou d'un exode rural qui sont autant
d'expériences de déracinements. Bourdieu s'est attaché, dès le début
de ses recherches à dévoiler ce phénomène à partir de l'expérience des
paysans d'Algérie, soumis à l'exode rural. Dépossédés de leurs codes
culturels, confrontés à des pratiques qui sont en inadéquation avec
leurs représentations du monde, ces paysans, font, dans une certaine
mesure, l'expérience de l'errance, d'un temps vide, au sein duquel
leur action devient inefficiente et leur langage réduit au silence. Sans
liberté d'organiser son travail, d'en définir le tempo, et dans le pire
des cas, réduit au chômage, le paysan découvre alors que le temps
peut être perdu.

Le troisième concerne le cas du miraculé, qui désigne l'agent social


qui, au-delà des déterminismes et des habitus de son groupe social, a
réussi à transgresser les frontières sociales et à acquérir une position
reconnue et valorisée. Cela ne signifie pas pour autant qu'il se sente
« comme un poisson dans l'eau >) dans le champ d'arrivée. N'appar-

tenant plus au champ de départ et se sentant intégré dans un champ


d'arrivée dans lequel il ne se reconnaît pas, le miraculé fait l'épreuve de
l'étranger: étranger à un univers social, il se voit appartenir à un champ
qui relève de l'étrangeté dans la mesure où les lois de fonctionnement
de ce nouveau champ ne lui permettent pas d'actualiser l'ensemble
de ses dispositions, enracinées dans son champ de départ.

/J Vocabulaire
Hystérésis: phénomène de décalage et de désajustement entre
l'habitus d'un agent social et le champ dans lequel il se situe. Il
s'agit ici d'une discordance qui réduit l'agent social à un être
étranger, dont les actions tournent à vide dans un champ en
raison du fait que ses dispositions ne correspondent à ce qui
est attendu et valorisé dans ce champ. Ce terme est hérité de la
physique dans lequel il désigne le retard qui existe entre l'action
d'un corps et son effet.

93
Ce phénomène de désajustement s'avère pleinement opératoire pour
étudier les trajectoires sociales et, notamment, la reproduction entre
la position occupée dans un champ et l'espace des possibles, et les
cas de déviation de la trajectoire sociale.

94
Il n'y a de capital que spécifique.
Sociologie générale, Il, Cours au Collège de France 7983-7986,
Paris, Seuil, 2016, p. 239.

Il existe une interdépendance entre le capital et le champ


dans la mesure où le premier se définit par sa capacité à
produire des effets dans le second. Autrement dit, le capital
est ce qu'il faut posséder pour pouvoir exister et être reconnu
dans un univers social spécifique.

L'idée de Bourdieu ici est de pouvoir souligner à quel point les lois de
fonctionnement d'un champ définissent la nature du capital nécessaire
pour y pouvoir produire des effets. Cette articulation est importante
puisqu'elle montre comment chaque champ détermine un capital qui
lui est propre. Cela implique donc que l'adéquation entre le capital
et le champ est principalement assurée lorsqu'elle est présente, chez
l'agent social, comme une forrne incorporée. De ce fait, la capacité à
produire des effets dans un champ spécifique rend raison de la relation
entre habitus, champ et capital: c'est l'habitus façonné et propre à un
champ qui permet à l'agent social de disposer du capital nécessaire
pour agir dans ce champ.

Pour Bourdieu, exister dans un champ, implique par soi la possession


d'un capital spécifique. En d'autres termes, c'est la concordance entre
le capital et le champ, à savoir la capacité à y produire des effets, à
s'y révéler, qui confère à l'agent social une raison d'exister dans un
univers social déterminé.

95
Cette tf'"'1èse appelle deux rernarques essentielles· cf une Bourdieu
insiste sur ce point, il est primordial de con1prendre ici ia notion de
« capital spécifique» dans la mesure où cela suppose que l'action de
l'agent social n'a de valeur que si elle est reconnue par les propriétés
du champ concerné. Le capital est à la fois l'ensemble des énergies
accumulées par son histoire sociale et la capacité à réinvestir ces
énergies, dans un champ déterminé, de façon à ce qu'elles se révèlent
payantes, à savoir reconnues et valorisées. Ainsi, une des propriétés du
capital est d'intensifier les profits spécifiques de l'agent lui-même, de
tirer profit de ce qu'il est dans un univers social particulier. Ces profits
ne sont envisageables que si le capital apporté et investi est reconnu
par le champ. Le meilleur exemple ici, est sans doute celui du capital
symbolique le prestige, perçu et reconnu dans un champ. Cette forme
de capital, qui ne peut être acquise qu'à travers le temps et qu'au moyen
d'un investissement personnel, permet ensuite d'obtenir des profits,
matériels ou symboliques plus grands pour un même investissement.
D'autre part, cet investissement est inévitablement lié à la question
du temps et cela pour deux raisons: le capital se présente comme une
mémoire historique. Sorte de pont entre le présent et le passé, le capital
renvoie à l'ensemble des biens matériels et symboliques accumulés à
travers l'histoire sociale qui donnent le pouvoir de façonner l'avenir:
c'est une sorte de temps accumulé par l'individu ou par d'autres à son
bénéfice. li s'agit bel et bien, selon les termes de Bourdieu d'une sorte
d'anticipation, de droit de préemption sur son avenir et sur celui des
autres. Le capital se définit comme un investissement dans le temps,
et plus précisément, comme une stratégie pour intensifier les profits
spécifiques de l'agent social. À mesure que le capital disponible croît,
la productivité du temps auquel il est associé, s'accroît également,
ce qui peut être mesuré en profits essentiellement économiques ou
symboliques.

Cette dynamique qui se joue dans l'interdépendance entre le capital


et le champ entraîne une série de conséquences: d'abord, le fait que
chaque capital n'est pas apprécié et reconnu de la même façon en
changeant de champ. Un sportif de haut niveau ne bénéficie pas
nécessairement de la même aura dans le champ sportif et dans le
champ académique, à moins de posséder le capital culturel requis.
La réciproque est également vraie. Cela explique pourquoi, un capital

96
peut vide, s'il ne s'inscrit dans
ne sont pas payantes, vaîorisées par l'échelle des valeurs en cours dans
ce champ. C'est le cas par exemple du phénomène de conversion: un
grand mathématicien, possédant un capital spécifique au cours de
sa carrière, lorsqu'il change d'activité, une fois sa carrière terminée,
est obligé d'opérer un transfert de capital vers un autre champ.
Autrement dit, en s'adonnant à une autre activité, il abandonne son
champ naturel, en concordance avec son capital pour entrer dans un
autre champ, constitué par d'autres lois de fonctionnement et par une
échelle de valeurs distincte, qui ne lui permettra pas nécessairement
de produire des effets. Enfin, compte tenu des éléments, force est
alors de reconnaître que tout avenir n'est pas possible, en raison des
contraintes imposées par le monde social : reprenant ici une analyse
de Durkheim, Bourdieu précise que le monde social est caractérisé par
sa prévisibilité, en raison des lois immanentes qui sont les siennes et
qui orientent l'action des individus et déterminent à l'avance l'espace
des possibles qui est le leur à la lumière de leur capital spécifique.

y Vocabulaire
Capital : ensernble de biens matériels et symboliques dont
dispose l'agent social et qui se trouvent mis en jeu dans un
champ déterminé. Inégalement distribué, il se décline en capital
économique, culturel ou symbolique et social.

Profit: bénéfices ou gains matériels ou symboliques acquis par


l'agent social dans un champ déterminé au moyen du capital
dont il dispose et dont la valeur lui permet de produire des effets
dans ce champ.

Spécifique: ce qui est particulier aux actions résultant d'un certain


capital, menées dans un champ déterminé. Autrement dit, un
même capital peut être pleinement valorisé dans un champ et
tourner à vide dans un champ différent, ce qui implique que sa '
valeur est d'abord relative à ce qui est attendu dans ce champ.

97
La notion de capital, qui se manifeste sous différentes espèces conduit
Bourdieu à cerner au plus près l'espace social comme un espace de
différences où se jouent des stratégies d'accumulation, de perte et
de conservation du capital.

98
ensemble de droits de préemption sur le futur;
il garantit à certains le monopole de certains
possibles pourtant officiellement garantis à tous.

Méditations pascaliennes, Paris, Seuil, 1997, p. 324.

Idée
Trois formes de capital sont privilégiées par Bourdieu : le
capital, économique, le capital culturel et el capital social.
Leurs relations et dépendances rendent compte de l'inégale
distribution du capital dans l'univers social.

Contexte
Corn prendre le monde social comme un espace de différences requiert,
pour Bourdieu, une approche qui soit capable d'aller au-delà de la
seule dimension économique. S'il est vrai que cette dernière permet
d'entrevoir le lien entre investissement financier et taux de profit sur
le plan éducatif, elle se révèle insuffisante pour rendre compte de
la transmission du capital culturel, facteur essentiel pour cerner les
stratégies de reproduction. Compte tenu de ces éléments, Bourdieu
détaille alors différentes espèces de capital pour appréhender les
instruments de reproduction et les luttes pour la conservation de la
position dominante.

Commentaire
Pour Bourdieu, il existe autant d'espèces de capital que champs ou
de sous-champs. Toutefois, force est de reconnaître qu'il est possible
de ramener cette diversité à trois formes essentielles dans la mesure
où les autres espèces ont des propriétés communes. Le capital
économique se présente en premier lieu comme la condition de
toutes les formes d'accumulation de toute autre espèce possible de
capital; il est également l'étalon au moyen duquel toute autre forme

99
cl"accun1ulatiorï peut être convertie,. rnesuréê: bien
cela qui explique sa position privilégiée puisqu'il se définit con1me la
condition de possibilité d'acquisition de toute autre forme de capital.

Toutefois il existe une autre forme, décisive pour comprendre la


relation entre les positions sociales, les trajectoires et l'espace des
possibles: c'est la notion de capital culturel. L'auteur s'y attarde pour
en cerner les ressorts et les principales propriétés. Notons au préalable
que Bourdieu définit cette notion également comme un capital infor-
mationnel ou capital d'information. Ce changement de vocabulaire
n'est pas anodin : il s'agit, par là, de montrer un capital incorporé et
objectivé qui se détermine comme une information structurante et
structurée. Le capital informationnel désigne ainsi des dispositions
constitutives d'un habitus, structurées à partir d'expériences sociales et
« informantes » au sens où il agit comme un processus de codification
de toute nouvelle information. Si l'auteur s'intéresse à cette forme de
capital, c'est précisément pour dévoiler cette transmission objecti-
vement cachée du capital culturel et linguistique, indépendamment de
la volonté des agents et qui rend raison de la corrélation entre l'origine
sociale et la réussite scolaire. Ce point est d'importance car il permet
d'aller au-delà de la simple corrélation économique. Il ne s'agit pas
simplement de pointer une inégalité des revenus monétaires mais de
rendre compte des chances inégales de réussite sur le marché scolaire,
en raison de l'inégale redistribution du capital culturel, transmis par
la famille et le milieu social d'origine.

Dans ce contexte, il est nécessaire de distinguer trois formes du capital


informationnel ou culturel pour comprendre cette nouvelle corrélation.
Le capital culturel peut exister à l'état incorporé, à savoir sous la forme
de dispositions durables et permanentes de l'organisme. Parler de
culture ici, c'est se référer à une propriété coextensive à son porteur,
liée au corps de son porteur qui naît et meurt avec lui. Dans ce cas,
en évoquant un capital culturel hérité, Bourdieu désigne en réalité un
don, à savoir ce que l'agent possède sans avoir rien appris. Ensuite,
il peut également exister sous forme objectivée, comme c'est le cas
avec les biens culturels (livres, tableaux, instruments, etc.). Il s'agit ici
d'un capital d'information qui est transmis dans sa matérialité, ce qui
suppose à la fois un capital économique nécessaire pour l'acquérir
et un capital culturel incorporel pour se l'approprier. Il peut enfin

100
à

garanti comme un titre de pmpriété. Le meilleur


point de vue, le titre scolaire qui convertit le capital économique en
capital culturel, assurant par là un taux de convertibilité d'autant plus
important que le titre acquis sera reconnu et sélectif.

Enfin, Bourdieu analyse également la notion de capital social bien


qu'il considère qu'il s'agit ici d'un effet de corps, quelque chose qui,
en raison de la position sociale occupée dans un champ, produit
1
des effets en se constituant comme groupes. En ce sens, il s agit de
l'ensemble des ressources actuelles ou potentielles qui sont liées à la
possession d'un réseau durable de relations plus ou moins institution-
nalisées; et, plus précisément, à l'appartenance à un groupe, comme
ensemble d'agents qui ne sont pas seulement dotés de propriétés
communes mais sont aussi unis par des liaisons permanentes et utiles.
Ce sont ainsi des relations sociales qui sont le produit de stratégies
d'investissement social consciemment ou inconsciemment orientées
vers l'institution ou la reproduction, directement utilisables, à court
ou à long terme. Ce sont donc des stratégies de conservation et de
concentration du capital.

fJ Vocabulaire
Capital culturel : capital d'information ou informationnel qui
existe à l'état incorporé, objective et institutionnalisé. li permet de
saisir la corrélation entre la position sociale et la réussite scolaire
et de rendre ainsi compte de l'inégalité des chances des élèves
et étudiants face à leur parcours académique.

Capital social: ressources obtenues au moyen des relations


sociales ou de l'appartenance à un groupe social. Cette liaison
est appréhendée comme une stratégie pour obtenir des profits
ou des gains

101
Les différentes espèces de capital sont au fondement de l'analyse
menée pour rendre raison de l'inégalité de chances ou d'accès à la
position sociale dominante. En effet, ce qui est transmis, s'affirme
également comme une conversion économique de ce qui existe sous
forme culturelle, permettant par-là de mettre au jour toute la logique
des hérités et de la reproduction des inégalités sociales.

102
convertissent en signes distinctifs, qui peuvent
être signes de distinction, mais aussi de vulgarité,
dès qu'ils sont perçus relationnP.1/ement.
La distinction, Paris, éditions de Minuit, 1979, p. 563.

Idée
Le capital, notamment culturel, produit par lui-même des
effets de distinction, en raison de sa distribution inégale. Sans
être nécessairement le résultat d'une intention, ces effets
n'existent que parce qu'ils sont perçus comme des différences
par des systèmes de classement propres à chaque champ.

Contexte
Le capital, compris comme un ensemble de biens matériels ou symbo-
liques, fonctionne comme une valeur distinctive. Cela s'explique
notamment par le fait que ce capital, et principalement, le capital
culturel incorporé, est inégalement distribué dans l'univers social. Cela
permet alors de comprendre comment s'introduit alors, au sein de
chaque champ, un système classificatoire, de jugement, qui définit, en
raison du capital recherché, ce qui est légitime et illégitime. Il s'ensuit
que chaque agent ou groupe social est défini par son être-perçu.

Commentaire
Pour constituer ce concept de distinction et le lier à l'inégale distri-
bution du capital culturel, Bourdieu reprend une définition établie par
le linguistique Saussure au sujet de la valeur d'un mot, pris dans une
dynamique relationnelle. Dans Cours de linguistique générale (Paris,
Payot, 1995, pp. 160-161), l'auteur précise que la valeur de n'importe
quel terme existant dans une langue est déterminée à partir de ce qui
l'entoure. Par exemple, des synonymes comme« redouter,« craindre»,
« avoir peur», acquièrent leur valeur signifiante dans leur opposition.

103
de définir, par opposition et lirnitations réciproques, la signification
d'un mot.

Pris en ce sens, Bourdieu reprend à son compte la notion de distinction


en lui apportant les précisions suivantes : il est d'abord décisif de
bien comprendre que la distinction ne suppose pas l'intention de se
distinguer. Sur ce point, l'auteur dissocie la distinction de la stratégie
de distinction : dans le premier cas, les conduites sont pleinement
distinctives, précisément parce qu'elles semblent apparaître comme
naturelles, les agents sociaux, sans y penser, ne cherchant qu'à être
eux-mêmes. D'ailleurs, cette distinction est d'autant plus payante qu'elle
ne répond à aucune intention ou choix délibéré. Ici, le capital n'a pas
à se justifier car il se justifie de lui-même puisqu'il semble être inscrit
dans la nature des choses, des agents sociaux. Dans le deuxième cas,
la distinction devient l'objet d'une stratégie, d'une intention délibérée
pour s'affirmer et se voir reconnaître comme différent, attitude qui
caractérise pour Bourdieu, la bourgeoisie et la petite bourgeoisie. Cette
recherche de la distinction se révèle souvent stérile car elle mène les
agents à en faire trop et à valoriser des différences qui se révèlent aux
yeux des autres comme artificielles.

Cela s'explique parce que les vrais écarts distinctifs sont l'expression d'un
capital culturel incorporé, dont les dispositions n'ont qu'à s'actualiser
pour s'exprimer. À cela, il est nécessaire d'ajouter un second élément:
dans la mesure où le système social fonctionne comme un espace de
relations, ces écarts distinctifs n'existent que parce qu'ils sont perçus,
reconnus comme des différences. En effet, une propriété distinctive
devient pleinement explicite que si et seulement si elle est perceptible
comme tel, ce qui suppose alors, dans l'univers social, un habitus
capable de la percevoir et d'y déceler une différence. Autrement dit,
l'écart distinctif, pour exister, implique qu'il soit perçu par des agents
ou groupes sociaux dont les schèmes classificatoires et les catégories
de perception permettent de discerner cette distinction. En ce sens, la
distinction se définit comme le fait d'être différent, à savoir que quelque
chose est produit comme un écart distinctif et perçu par quelqu'un
qui le reconnaît comme un bien ou comme une différence valorisée.

104
De ce
doté d'une valeur dlfférentieile, en raison par
ou de son adéquation avec, ce qui dans un champ déterminé, est
considéré corn me légitime et hautement valorisé. Le profit ici qu'il est
possible de tirer d'une distinction dépend donc des lois du marché
mis en ceuvre dans un champ particulier, qui valorisent un capital
spécifique et recherché. Cela n'est possible que parce qu'il existe dans
le monde social une distribution inégale de capital qui engendre des
hiérarchies et par suite des profits de distinction. Autrement dit, c'est
en raison de l'inégalité de capital qu'il existe une hiérarchie de valeurs
d'appréciation de capital, établie à partir de la particularité de chaque
champ. C'est pourquoi, de toutes les espèces de capital, c'est bel et
bien le capital culturel qui est le plus spontanément reconnu comme
légitime, en raison de son état incorporé. Cela est d'autant plus vrai
que la distinction suprême consiste précisément à masquer cette
distinction ou à la vivre comme si elle était un don ou un élément
naturel coextensif à l'être de l'agent social. Compte tenu de ces
éléments, l'écart distinctif, la différence est révélatrice d'un capital
culturel qui s'exerce sans intention, ce qui le rend crédible et apprécié.

P Vocabulaire
Distinction : ensemble des propriétés différenciées et diffé-
renciantes qui caractérisent un agent ou un groupe social. Cet
ensemble est conditionné par la position qu'il occupe dans
l'espace social, résultat de la distribution du capital économique
et culturel. Il s'agit d'un écart, d'un trait particulier qui marque
tout autant sa différence que sa pratique.

Portée
La distinction possède un point commun avec les mécanismes de
reproduction : leurs forces sont d'autant plus exponentielles qu'elles
obéissent toutes deux à des logiques de dissimulation, qui ne répondent
à aucune intention ou choix délibéré. En un certain sens, l'agent social
ne cherche pas à se distinguer, la disposition sociale le fait pour lui.

105
Il n'y a pas de mots neutres.
Langage et pouvoir symbolique, Paris, Seuil, 2001, p. 63.

Les mots, en raison de leur dimension sociale, non seulement


sont polysémiques, mais de plus, selon le contexte dans lequel
ils sont prononcés, peuvent recevoir des sens différents.

En établissant une articulation entre l'habitus des agents sociaux,


les champs dans lesquels ils agissent et le capital qu'ils possèdent,
Bourdieu cherche à montrer comment l'espace social est hiérarchisé
et hétérogène. Or, cela est explicite au niveau même de l'expression
linguistique dans la mesure où parler, c'est exprimer son appartenance
à un groupe social, un habitus culturel qui revendique une position
dans l'espace social. C'est pourquoi, la façon de parler, les mots utilisés
font l'objet de jugement de valeur par rapport à une culture qui se
pose arbitrairement cornme légitime.

La visée de Bourdieu est ici de démontrer que le fait de communiquer,


loin de s'en tenir à une simple transmission d'information sur ce qui
est pensé, se révèle être aussi une affirmation de ce que l'agent est
socialement. Autrement dit, il serait possible de se référer au principe
suivant: parle et je te dirai quelle est ta position sociale. De ce point de
vue, ce n'est pas parce que ce sont les mêmes mots qui sont commu-
niqués que les locuteurs comprennent la même chose, chaque mot
étant alors marqué socialernent.

109
certes de signes linguistiques, les mots se révèlent en premier lieu
polysémiques. En effet, Bourdieu souligne que les mots sont pris entre
deux logiques: celle de la dénotation qui représente la part stable et
commune à tous les locuteurs de la signification invariante d'un mot; et
celle de la connotation qui définit le signifié d'un élément linguistique
à partir de la singularité des expériences individuelles. Cela suppose
donc une pluralité de signifiés, à partir d'un même signifiant, selon
l'expérience sociale du locuteur. Par exemple, l'adjectif« populaire»
n'a pas le même sens s'il est prononcé par une élite intellectuelle que
par un paysan.

Cela est d'autant plus vrai que l'échange linguistique s'établit au


sein d'une conjecture au sens où il s'agit d'une rencontre de séries
causales indépendantes. Il existe d'une part, les dispositions des
agents sociaux qui se présentent comme des habitus linguistiques
socialement construits et, d'autre part, les structures du champ dans
lequel se déroule cet échange linguistique. Or, ce qui est intéressant
dans cette analyse, c'est le fait d'appréhender ce champ comme
un véritable marché linguistique, soumis aux lois de l'offre et de la
demande, établis d'après ce qui, dans ce champ, est considéré comme
la langue légitime. Par exemple, dans les milieux, notamment acadé-
mique et littéraire, où l'excellence linguistique est considérée comme
valeur absolue, les propriétés reconnues et apportant un véritable
profit, sont la distinction et la correction, éléments nécessaires pour
marquer l'écart avec l'usage linguistique répandu.

À cela, il faut ajouter le fait que les locuteurs quand ils se parlent,
ne possèdent pas forcément le même capital linguistique. La trans-
mission de ce capital s'opère d'abord par la famille et le groupe social
d'appartenance, impliquant par là un certain niveau de langage
(modes d'expression, quantité de mots, schèmes d'interprétation), qui
en raison de l'inégale distribution de ce capital entraîne des degrés
différents de la maîtrise de la langue considérée comme légitime. Cela
montre bien, qu'au-delà de la capacité de parler, qui est inscrite dans
le patrimoine biologique de chacun, ce qui marque l'écart distinctif,
le fait d'être socialement marqué au moyen du langage, c'est le degré
explique à la fois les erreurs d'interprétation (l'énonciateur confère une
définition aux signifiés qui n'est pas nécessairement pas la même que
celui conféré par celui qui l'écoute) et les rapports de force qui sont en
jeu (un locuteur dans une situation de fragilité linguistique sera réduit
au silence face à un locuteur qui maîtrise la langue légitime). Cela est
explicite dans le domaine de l'enseignement scolaire où les étudiants
en situation d'infériorité du point de vue du capital linguistique, s'en
remettent à une rhétorique du désespoir, utilisant des termes mal
définis, qu'ils ne comprennent pas et dont l'usagé est mal maîtrisé.

Dans ce contexte, deux conséquences doivent être mentionnées:


les mots ne sont jamais neutres puisqu'ils revendiquent une position
sociale et, plus précisément, un habitus linguistique qui renvoie à
une position dans l'espace social ; et l'échange linguistique met en
jeu une lutte pour le pouvoir, un droit à la parole. Il s'ensuit que les
rapports de communication se présentent comme des échanges
linguistiques où non seulement se manifestent différents habitus
mais où se jouent également une lutte pour la reconnaissance et la
conservation de la force.

pi Vocabulaire
Mot: signifiant linguistique qui, en raison de l'hétérogénéité des
habitus, peut se révéler équivoque. Loin de présenter un noyau
de signification invariant, chaque mot n'acquiert son sens et sa
portée qu'au sein d'un marché social où sont déterminées les
propriétés de la langue légitime.

Neutralité: terme qui renvoie à l'illusion selon laquelle les mots


seraient pourvus d'un sens en dehors même des conditions
sociales qui déterminent chaque échange linguistique.

m
Le langage est un enjeu décisif pour Bourdieu: en tant qu'expression,
il met à jour les effets de distinction et de profit. Cette argumentation
prend aiors tout son sens pour révéler à quel point, l'école, à travers le
langage, assure la reproduction des inégalités sociales, en établissant
des codes qui, parce qu'ils ne sont pas enseignés, ne sont déchiffrés
que par ceux qui les héritent.

112
Les
voués à recevoir un prix/ des pouvoirs propres
à recevoir un crédit.
Langage et pouvoir symbolique, Pél'·is, Seuil, 2001, p. 114.

Idée
Les échanges linguistiques se définissent comme des valeurs
d'usage, au sein d'une logique économique au sein de laquelle
chaque univers social fixe ses propres lois de marché.

Contexte
Contre une théorie qui réduit l'efficacité des énoncés aux seules
données linguistiques, Bourdieu souligne que l'efficacité du discours
est établie à partir de la valeur qu'il prend dans un contexte social.
Autrement dit, les discours, compris comme rencontre entre un habitus
linguistique et un marché qui fixe l'échelle de valeurs, reçoivent un
prix, à savoir une valeur relative, monnayable en termes de profits,
selon ce qui est attendu dans un champ déterminé. Cela montre bien
que les échanges linguistiques, loin de se limiter à des rapports de
communication, sont des valeurs inscrites dans une logique écono-
mique. Toute la difficulté naît alors du fait que les lois du marché sont
définies à partir de normes arbitrairement définies mais présentées
comme légitimes par un groupe social dominant.

Commentaire
L'échange linguistique revêt d'emblée deux dimensions pour Bourdieu:
il est à la fois un rapport de communication entre un émetteur et
un récepteur dans lequel se joue une dynamique de chiffrement et
de déchiffrement; et un échange économique qui se fonde sur le
rapport entre un producteur, doté d'un capital linguistique, et un
consommateur, dont le but est de pouvoir obtenir un profit matériel
et symbolique. Ce consommateur, bien plus qu'un simple récepteur,

113
doit être compris con-1rne Lin marché à savoir
1 espace
déterminé par les !ois de i'offre et de la demande, étalons nécessai:es
pour fixer un prix au discours. Plus précisément, cela signifie que
chaque discours, et cela quel que soit l'espace social dans lequel il est
prononcé, est un bien économique, évalué comme une valeur échan-
geable, ayant un prix. Selon sa valeur, il peut se présenter comme un
signe de richesse ou comme un signe de pauvreté dans une situation
d'infériorité établie par un rapport de forces.

Pour comprendre comment ce prix est fixé, et cela de façon différente


d'un champ à un autre, il convient de prendre en compte la logique
suivante: la valeur d'un discours dépend du rapport de forces établi
entre les compétences linguistiques des locuteurs (à savoir leur
capacité de production linguistique et leur capacité d'appropriation
ou d'imposition des normes linguistiques qui ont le plus de valeur
économique). Cela suppose que les locuteurs sont investis d'une
double fonction: ils sont à la fois producteurs et consommateurs de
leurs propres discours dans la mesure où ils vendent leurs capacités
sur un marché qui en fixe la valeur monnayable. En ce sens, force est
de reconnaître que les discours, au-delà de leur simple dimension
informationnelle, se présentent comme de véritables transactions qui
renferment leurs propres exigences. li s'agit, dans cette transaction de
pouvoir autant que possible, en tirer le maximum de profit, d'assurer
l'adéquation entre ce qui est à dire, l'intérêt expressif, et les propres
compétences de l'agent social. Bien entendu, rien ne garantit que
chaque locuteur, soit en mesure de convertir son discours, son capital
linguistique, en une richesse, puisque cela dépend à la fois de ce qui
est fixé comme norme linguistique dans un champ déterminé et le
capital qui est possédé par l'agent lui-même.

C'est précisément pour essayer de se vendre au mieux, que l'agent


social, pris dans ce marché linguistique, met en œuvre des stratégies
fondées sur deux exigences : d'une part, la capacité à anticiper, à
savoir, être en mesure de pouvoir discerner ce qui, dans un univers
social particulier, revêt le plus de valeur. Chaque discours, que ce soit
des propos échangés entre deux locuteurs, ou d'un discours officiel,
en connaissant à l'avance ce qui est sanctionné par le marché linguis-
tique, s'efforce, à partir de son capital, de maximiser son profit, en

114
personne, possédant des 1...01.Ja,.,cc plurilingues,
langage pour pouvoir valoriser au maximum son discours auprès de
son consommateur. D'autre part, la capacité à se censurer, à être en
mesure de dissimuler son habitus linguist;que défini comme habitus
de classe, dans un marché où celui-ci n'est guère ou peu valorisé. De
ce fait, utiliser des formules équivalentes telles que « vous devriez
venir)),« voulez-vous venir)) ou encore,« faites-moi l'honneur de venir)),
n'engagent pas le même prix selon le marché linguistique concerné.
L'usage opportun de ces expressions résulte de la nécessité de pouvoir
employer une forme optimale, capable, à partir des ressources dispo-
nibles, de se vendre au meilleur prix.

Ce qui est donc enjeu, dans cette loi du marché linguistique, c'est donc
l'acceptabilité de son discours, l'acceptabilité de son habitus linguis-
tique, de son être au sein d'un rapport de forces. Cette acceptabilité
prise ici comme ce qui est reçu comme acceptable dans un espace
social ou comme ce qui est valorisé d'après les normes linguistiques
instaurées dans un champ, définit ainsi pour chaque discours une
position sociale au sein d'un rapport de forces. Dans ce contexte, parler,
ce n'est plus simplement transmettre à autrui ses propres pensées
mais c'est discourir de telle façon à ce que je sois valorisé, reconnu et
cela autant que possible.

i~;, Vocabulaire
Acceptabilité: degré de valorisation ou reconnaissance octroyé
par un univers social à partir de ce qui est considéré comme
langue légitime.

Censure : effet de contrôle et de limitation de ce qui est dit et


qui s'explique par la nécessité pour l'agent social d'adapter son
discours et la forme de son discours à l'univers social dans lequel
il se situe.

115
conception du discours termes économiques conduit
chaque locuteur un être intéressé. Cela parce qu'il s'agit de conserver
sa position ou de l'améliorer. Cela exprime également le fait que
beaucoup d'agents sociaux, en infériorité linguistique par rapport
à des normes arbitrairement imposées, n'ont pas d'autre choix que
d'être réduits au silence.

116
jamais que dans la mesure où celui qui la subit
reconnaÎt celui qui l'exerce comme fondé à
l'exercer.
Langage et pouvoir symbolique, Paris, Seuil, 2001, p. 173.

Idée
Le discours acquiert une autorité, non pas seulement parce
qu'il est compris mais parce qu'il est prononcé par la personne
légitimée à le faire.

Contexte
Bourdieu, lecteur d'Austin, revient sur la question des énoncés
performatifs et de leur efficacité. Pour rappel, un énoncé est perfor-
matif dans la mesure où, par le seul fait de son énonciation, il réalise
l'action qu'il exprime. Par exemple,« je te promets» est à la fois une
énonciation et la réalisation même de la promesse qui passe par l'acte
d'énonciation. Cela s'oppose aux énoncés constatifs qui se limitent
à décrire. Dans ce contexte, Bourdieu va plus avant dans son analyse
pour montrer que l'autorité inhérente à un discours, au-delà de la
seule dimension linguistique, tient à l'autorité de celui qui l'énonce.
Ce point est d'importance car il montre comment le rapport de forces
peut s'immiscer dans les rapports de communication, pour asseoir le
pouvoir des groupes dominants.

Commentaire
Dans ce chapitre intitulé« Le langage autorisé: les conditions sociales
de l'efficacité du discours rituel », Bourdieu rend raison du discours
d'autorité, en dépassant la position de Austin. L'objectif ici est de
souligner que l'étude du langage ne peut dissocier la science de
la langue et la science des usages sociaux de la langue. Le pouvoir
linguistique n'est pas uniquement à rechercher dans les mots, mais

117
de la parole exclusivement dans le discours lui-même, hors de ses
conditions de détermination sociale. Autrement dit, le discours ne
peut réellement être efficace que sous réserve que soient réunies
les conditions sociales qui sont elles-mêmes extérieures à la logique
proprement linguistique du discours. Prenons l'exemple suivant :
selon Austin, il suffirait à un président de séance de dire« Je déclare la
séance ouverte» pour ouvrir effectivement la séance. Or, et c'est là le
point essentiel de la critique de Bourdieu, n'importe quel agent social
n'est pas en mesure de pouvoir ouvrir la séance, même s'il est mesure
de l'énoncer. Cet acte devient perforrnatif que parce que la personne
qui l'énonce, est habilitée à le faire, est investie du pouvoir et de la
légitimité pour que cet énoncé devienne performatif et efficace. Cela
montre que l'énoncé performatif compris comme acte d'institution
ne peut être pleinement efficace, d'un point de vue sociologique,
qu'au moyen d'une institution qui confère à une personne légitimée
et reconnue par elle, ce pouvoir, cette autorité. Ce qui revient à recon-
naître les deux thèses suivantes: l'efficacité du discours se fonde sur
la possession d'un certain pouvoir; et que le pouvoir des mots ne
réside pas dans le fait qu'ils sont prononcés à titre personnel par un
agent social, mais bien plutôt qu'ils sont énoncés par une institution
qui délègue son pouvoir à une personne qui la représente.

Pour comprendre cette argumentation, il est pertinent de reprendre


la référence au skeptron mentionnée par Homère et reprise par
Bourdieu. Il s'agit d'un objet qui est donné à celui qui parle et qui
symbolise l'autorité qui est conférée à l'orateur pour pouvoir parler.
Par là, un processus de reconnaissance est établi : le détenteur du
skeptron s'affirme comme la personne légitimée pour parler, et cela
dans une situation elle-même légitime, à savoir devant des récepteurs
qui non seulernent reconnaissent et acceptent cette légitimité mais
qui eux-mêmes possèdent les schèmes d'appréciation nécessaires
pour appréhender cette autorité du discours. Compte tenu de ces
éléments, ce qui est en jeu dans l'efficacité du discours, c'est un droit
à la parole ou un pouvoir de parole qui ne peut être donnée que par
une institution et un acte d'institution. Par exemple, que ce soit le
cas du médecin qui a recours au latin dans son discours ou le cas du

118
1 1
de l auteur compris comme personne légitimée par l institution pour
parler en son nom et être investi de son pouvoir. Ici, point à retenir, ce
1
pouvoir symbolique s exerce donc au moven d un travail sur la forme
1

qui a pour visée d'attester la compétence linguistique de son locuteur


et à obtenir la reconnaissance de ce pouvoir et de cette autorité par
le groupe récepteur.

Cet élément est décisif car il permet de montrer à quel point l'effi-
cacité du discours repose sur un pouvoir attribué, au-delà des seules
données linguistiques, et sur la complicité des récepteurs du discours.
1 1
Le discours est d autant plus efficace et opérationnel qu elle se fonde
sur des mécanismes et conditions sociales dissimulés qui permettent
de conférer une autorité à une norme qui, en réalité, est établie
arbitrairement par une classe dominante. Cette réalité est valable
1
pour comprendre la relation de l enseignant à ses étudiants: considéré
comme un maître de vérité dont la forme contribue à exercer ce pouvoir
1
symbolique, l'enseignant reproduit, sans l expliciter scolairement, les
codes de la langue légitime, accessible immédiatement pour ceux
qui possèdent l'habitus linguistique, les schèmes de perception et
d'appréciation en phase avec ces codes.

P Vocabulaire
Énoncés performatifs : expressions linguistiques dont l'énon-
ciation réalise l'action. Bourdieu montre, au-delà d'Austin, que
refficacité de cette parole est liée surtout à la légitimité de celui
qui l'énonce, au pouvoir qui lui est conféré.

Discours d'autorité : cela renvoie à ce qui est énoncé et perçu


comme légitime et donc accepté par les récepteurs du discours.
Cette autorité est fondée à la fois sur les compétences linguistiques
et sur le pouvoir délégué par l'institution à l'auteur du discours.
Cette autorité se révèle, notamment dans le cadre de l'institution
scolaire, comme une violence symbolique pour ceux qui ne disposent
pas de l'habitus linguistique adapté. Mécanisme dissimulé, il devient par
là encore plus efficace dans la mesure où les récepteurs de ce discours
considèrent cette autorité comme naturelle, loin de la comprendre
comme arbitraire.

120
Le seul discours pleinement légitime est celui
qui suppose, en chacun de ses moments, tout
le contexte de la culture légitime et celui-là
seulement.
La reproduction, éléments pour une théorie du
système d'enseignement, (écrit en collaboration avec
Jean-Claude Passeron), Paris, Minuit, 1970, p. 152.

La langue légitime est imposée arbitrairement par ceux qui


sont en situation de force et qui en possèdent la maîtrise.

Contre l'idée que la langue de référence, celle qui est valorisée et


reconnue dans un univers social, est légitimée par la nature, Bourdieu
développe l'idée que cette légitimité obéit à une double logique: elle
correspond en réalité à la langue des groupes sociaux dominants et
elle est imposée de façon arbitraire. Cette thèse est opératoire pour
comprendre à la fois les conditions sociales qui confèrent un pouvoir
à une certaine langue; et pour cerner comment cela participe aux
mécanismes de reproduction et de conservation du pouvoir. Dans
ce contexte, l'un des univers sociaux où cela est explicité est celui de
l'univers scolaire dans lequel l'exigence de parler au moyen d'une
langue lettrée s'affirme comme un impératif social.

Commentaire
S'intéressant à l'étude du rapport pédagogique, à savoir à la transmission
et à la réception de connaissances scolaires, Bourdieu souligne à quel
point celui-ci ne peut se réduire à un simple rapport de communication.
En effet, la transmission de connaissances implique une définition

121
sociale
définition socia!e concerne les éiéments suivants: ce qui mérite d'être
transmis, ce qui est considéré comme légitime sur le plan de l'acqui-
sition de connaissances; le code dans lequel le message est transmis,
ses exigences linguistiques et méthodologiques; les agents sociaux
qui possèdent le pouvoir et le droit de transmettre et d'en imposer
institutionnellement la réception, ceux en qui est délégué le pouvoir
par l'institution ; également ceux qui sont dignes de le recevoir, à
savoir ceux qui socialement possèdent les schèmes d'appréciation
et de perception conformes aux normes imposées par l'institution
scolaire; et enfin, le mode d'imposition et d'inculcation du message.

Ce point est essentiel pour comprendre que la légitimité de la langue


et des normes imposées ne se fondent par sur une nécessité ou un
ordre naturel, mais bel et bien sur l'imposition arbitraire d'un capital
culturel inhérent à un certain groupe social. Autrement dit, la consti-
tution d'une langue légitime se présente comme un mécanisme visant
à reproduire et à conserver un rapport de forces social, et cela au moyen
d'une imposition arbitraire. Dans le cadre de l'institution scolaire,
cette langue légitimée socialement et arbitrairement contribue du
même coup à maintenir l'inégalité de distribution du capital culturel.
En effet, il existe deux modes d'acquisition de cette langue lettrée
qui consiste à parler«« comme un livre ouvert»: un mode d'acqui-
sition par familiarisation insensible, à savoir une acquisition qui est
transmise par héritage au sein du cadre familial ou du groupe social
d'appartenance et qui est incorporée par l'individu par un contact
permanent, sans qu'il en ait conscience ; et un mode d'acquisition
exclusivement scolaire qui relève de l'acculturation forcée et exige un
effort redoublé pour être en mesure de maîtriser cette langue lettrée.
Seul le premier mode est en mesure de se révéler pleinement efficace:
le langage familial ne s'oppose pas au langage scolaire puisqu'il s'agit
de la transmission, aussi bien dans son mode que dans son contenu,
du même langage lettré.

Le deuxième mode produit un mécanisme de sélection dans lequel


en réalité, la démocratisation du savoir devient une fiction. Le meilleur
exemple est, sans doute, celui de la dissertation qui se révèle être
un discours par allusion et ellipse. Imposée comme exercice, la

122
qui exclut toute
que ce discours, par l'absence de véritable enseignement scolaire,
confère au professeur l'illusion d'être compris et, à l'élève, i'illusion
de comprendre, prenant en compte que !'élève qui ne possède pas
l'habitus et le capital linguistique appropriés est condamné du même
coup à faire lui-même illusion. Cela est d'autant plus dramatique
que le système fait reposer l'échec sur l'élève lui-même. Comme le
signale Bourdieu, cette situation, qui est le produit et la condition
de l'adaptation de ces élèves au système scolaire, est appréhendée,
comme une résignation statutaire et comme une dévalorisation de
soi, ce qui les conduit à abaisser leur niveau d'exigences en matière
de compréhension. Ce mécanisme de sélection empêche du même
coup l'élève de manifester et d'exercer son droit de comprendre.

C'est en ce sens, qu'il devient possible d'évoquer une ruse de la raison


universitaire. En poursuivant ses propres fins, l'institution scolaire
sert la perpétuation des rapports établis entre les classes au moyen
de l'imposition de cette langue légitimée. Ce type de verbe qui
ressort de l'allusion favorise ainsi une transmission osmotique d'une
langue légitimée et l'adhésion aux codes et valeurs qu'elle enferme.
Dans cette logique, l'enseignement est principalement destiné à ses
héritiers culturels.

/J Vocabulaire
Reproduction: terme emprunté à la pensée de Marx, il désigne la
perpétuation des différences sociales d'une génération à l'autre,
et notamment en contexte scolaire.

Acculturation : stratégie qui consiste à imposer à l'agent social


une culture différente de sa culture d'origine.

123
Le lien entre le capitai acquis et la réussite scolaire est au fondement
des analyses que Bourdieu portera sur l'institution scolaire. S'il est
vrai que cette dernière se définit comme un moyen de reproduire
les inégalités sociales, Bourdieu montrera également comment à
travers la mise en oeuvre d'une pédagogie rationnelle, elle pourrait
être reformée.

124
pratiquement la perception scolaire est une
forme neutralisée et méconnaissable.
Actes de la recherch,, en sciences sociales,
« Les catégories de î'entendement professoral)),
Paris, Seuil, vol.1, n° 3, 1975, p. 76.

Idée
Le système de notation et d'appréciation scolaire met
en œuvre un dispositif qui contribue, sous la forme d'un
mécanisme dissimulé, à reproduire les classements sociaux.

Contexte
Le droit à la parole compris comme discours d'autorité s'incarne
particulièrement dans le système éducatif, et plus précisément dans
la fonction professorale. Pour rendre raison de l'articulation entre
l'institution scolaire et la reproduction des inégalités sociales, Bourdieu
s'intéresse à la question de la taxinomie scolaire. Il s'agit ici d'étudier
les procédés par lesquels sont établies les classifications scolaires, les
évaluations (notation et appréciation) établies par le corps professoral.
S'appuyant sur le langage utilisé, Bourdieu cherche à dévoiler un
mécanisme de sélection sociale qui, en imposant arbitrairement un
code linguistique considéré comme légitime, assure la reproduction
des rapports de forces. Sous les apparences d'une démocratisation du
savoir, le langage s'affirme comme un moyen efficace pour inculquer
un code sélectif et arbitraire.

Commentaire
L'idée de Bourdieu consiste à souligner que les classifications et
systèmes de classements en milieu scolaire et académique ne sont
pas de simples instruments de connaissance. En tant que taxinomie,
ils possèdent une fonction sociale dans la mesure où, au moyen de
leur pratique, ils établissent une correspondance entre des structures

125
dit, ies
ciassifications scolaiïes et ieur systèrne de notation et d'appréciation,
les professeurs parviennent à inculquer chez les agents sociaux, non
seulement les rapports de force existants mais également à reproduire
et à faire accepter l'inégalité de distribution de capital culturel. Cela
est possible grâce à cette homologie entre les dispositions des agents
et les structures du système d'enseignement scolaire qui permet de
convertir les propriétés scolaires d'un agent en position sociales. Cela
implique donc que l'évaluation scolaire introduit, de façon dissimulée,
une logique de reproduction qui permet de conserver l'état de forces
existantes dans l'espace social. Toute la question, ici est de savoir
comment un tel mécanisme devient-il si opérationnel.

Le premier point à saisir est que ce mécanisme qui s'opère au moyen


du discours d'autorité des enseignants, n'est pas le résultat d'une
intention du corps professoral. Bien au contraire, c'est précisément,
parce qu'il est méconnu par celui qui l'exerce qu'il est d'autant plus
efficace. Le professeur est pris par cette croyance que son évaluation
répond aux critères d'objectivité dont l'une des caractéristiques est
de ne juger qu'une épreuve scolaire, indépendamment de l'origine
sociale de l'étudiant. Or, la réalité est toute autre. Les catégories de
l'entendement professoral, étudiées à partir des appréciations portées
sur les examens, révèlent que le discours linguistique est ciblé, non
pas sur la qualité académique d'une copie, mais bel et bien sur les
propriétés de la personne. En d'autres termes, ce qui est évalué à
travers la copie, c'est l'agent social lui-même. Prenons par exemple,
les élèves issus des groupes sociaux les moins riches culturellement:
les qualificatifs qui les concernent caractérisent une propriété de la
personne(« pauvre, médiocre, gauche confus, correct sans plus») et
même quand ils reçoivent des qualificatifs élogieux, ces derniers sont
d'abord accompagnés de réserves. Un terme mérite ici une attention
particulière: c'est l'usage de l'adjectif« scolaire» qui renvoie, pour le
professeur à un travail répondant aux exigences techniques, mais sans
aucun éclat, ni relief. Ce qui est attendu par l'entendement professoral,
c'est l'éclat de génie, la manifestation d'une culture générale brillante,
que seuls peuvent exprimer les groupes sociaux les plus riches cultu-
rellement, à savoir ceux qui possèdent l'habitus linguistique et le
capital culturel légitimes.

126
Si cel2 aussi effïcace, c'est parce
aspects de la neutralité (jugement objectif); et de l'euphémisme qui
consiste à employer des éloges minimaux qui sont en réalité perçus
comme des insuffisances (une élève« sérieuse et travailleuse» est perçue
comme une élève scolaire, incapable d'un~' expression intellectuelle
brillante). À cela s'ajoute, un autre mécanisme dissimulé et qui réside
dans l'absence d'explication technique et scolaire pour être en mesure
de répondre aux exigences imposées par le professeur. Les exigences
sont certes posées, mais la méthode n'est pas explicitée, étant ainsi
seulement accessible à ceux qui la perçoivent parce qu'elle fait partie
de leurs dispositions. Ici, surgit une véritable impasse: demander aux
élèves étrangers à ces dispositions, de répondre aux normes légitimes,
sans leur fournir la clef, sans leur donner les éléments méthodologiques
et techniques qui leur permettraient d'apprendre. Il s'agit là d'une
machine idéologique qui, dans une logique de dénégation, permet
de faire de l'école une institution au service de la reproduction des
inégalités sociales.

r'C) Vocabulaire
Taxinomie: système de classements qui, dans le contexte
scolaire, définit un ensemble de notations et d'appréciations. Pour
Bourdieu, la classification qui en résulte est en correspondance
avec la position sociale des élèves.

Euphémisation : stratégie qui consiste à mettre en forme et


à mettre les formes pour atténuer l'effet de ce qui est dit ou
prononcé. Dans le contexte relatif aux appréciations scolaires,
cela contribue à renforcer l'illusion de neutralité.

Portée
Cette étude révèle toute la contradiction entre l'égalité formelle
prônée par l'institution scolaire et l'inégalité réelle qu'elle contribue
à produire et à reproduire. C'est parce que les catégories de l'enten-
dement professoral sont des structures mentales engendrées par des

127
que !'écoie devient un rnoyer1 institutionnei
pour assurer la position sociaie des élèves selon ieur origine sociale,
réduisant ainsi l'espace des possibles et l'espérance de pouvoir trans-
gresser les frontières sociales.

128
1
Cor1trair1ts c-J écrire L!r1e
et mal maÎtrisée, nombre d'étudiants sont
condamnés à une sorte de rhétorique du
désespoir.
Rapport pédagogique et communication,
(écrit en collaboration avec Jean-Claude Passeron et
Monique de Saint-Martin), Paris, Mouton & Co, 1965, p. 14.

Idée
Dépourvus du capital culturel adapté et en l'absence de
véritable pédagogie, les récepteurs du discours, en milieu
scolaire, sont réduits à produire une langue qui leur est
extérieure, artificielle et incomprise.

Contexte
Dès 1965, dans un ouvrage ciblé sur les enjeux et la compréhension du
rapport pédagogique, Bourdieu met en évidence la situation d'incom-
préhension dans laquelle se trouvent les étudiants avec un faible capital
culturel. Cela s'explique parce que l'effet du discours d'autorité qui
s'impose en raison de la légitimité qu'il possède, est accepté avec la
complicité de ses récepteurs. Cette complicité produit un effet néfaste
dans la mesure où, dans le milieu académique, l'étudiant, dépossédé
de son droit de comprendre, recourt, pour survivre, à un artifice: celui
d'utiliser une rhétorique lettrée qui résulte plus de l'imitation que de
la compréhension. Cette situation est symptomatique de cette distan-
ciation entre l'enseignant et l'apprenant, comme deux mondes qui ne
peuvent se comprendre: le premier, qui possède le droit à la parole,
considère qu'il n'a pas à user de techniques scolaires pour se faire
comprendre et le second pour faire illusion d'avoir compris, restitue
artificiellement des techniques de discours, souvent incomprises
et sans la possibilité de recourir, dans son expression, au mot juste.

129
de la communication pédagogique entre l'enseignant et
l'élève, est appréhendée par Bourdieu en termes de rendement. Plus
rigoureusement, il s'agit de mesurer la transmission et la déperdition
d'information entre le discours du locuteur (enseignant) et le récepteur
(élève). Sur ce point, l'enseignement le plus efficace serait donc celui
qui réussit, à la fois, à transmettre la plus grande quantité d'infor-
mation dans le temps le plus court et à ce que l'information reçue
soit pleinement comprise par le récepteur. Cela pose du même coup
deux exigences qui, bien que contradictoires, doivent être respectées:
maximiser la quantité d'inforrnation émise, ceci afin de réduire autant
que possible la redondance et les effets de répétition; et minimiser la
déperdition, ce qui nécessite d'accroître au contraire la redondance.

Or, Bourdieu relève à quel point, dans le rapport pédagogique, il


existe une importante déperdition de l'information, ce qui entraîne
inévitablement un effet de distanciation entre l'enseignant et l'élève
et une rupture entre le message transmis et sa compréhension. Cette
situation est pleinement explicitée dans l'usage qui est fait de la
production et de la compréhension linguistique de l'information. Pour
comprendre ce point, il est nécessaire de rendre compte d'une véritable
antinomie: d'une part, l'enseignant, maîtrisant les techniques oratoires
et la logique démonstrative inhérente à la langue lettrée, revendique
un refus de toute pédagogie, vécue comme un exercice primaire;
d'autre part, l'élève, considère que s'il ne comprend pas, c'est parce
qu'il ne possède pas les qualités naturelles, ce qui alimente ainsi cette
incompréhension mutuelle. Cela conforte ainsi, à la fois l'enseignant
et l'élève que la langue lettrée doit être comprise sans objection.

L'effet de cette antinomie, qui s'explique par le fait que le code de


la langue lettrée reste inaccessible à ceux qui ne possèdent pas le
capital culturel approprié, conduit alors les étudiants à une véritable
« rhétorique du désespoir». Cette formule utilisée par Bourdieu est à
comprendre en un double sens: il s'agit d'une production linguistique
qui caractérise ceux qui ne possèdent pas les éléments pédagogiques
nécessaires pour comprendre ce qu'ils disent. De ce fait, ils sont réduits
à recourir, de façon désespérée, à des artifices, à imiter des formules

130
et expressions qui leur sont extérieures; il s'agit
rhétorique désespérante puisque ces productions linguistiques ne
sont utilisées hors de raison et de propos.

Le meilleur exemple est celui donné par l'analyse du lexique et de


la syntaxe des dissertations écrites lors d'examens. Les copies mal
notées et considérées comme mauvaises se caractérisent par les
éléments suivants: l'utilisation de la phrase courte, sans complexité
grammaticale et syntaxique (aucune proposition concessive telle que
« bien que » ou « quoique « n'est utilisée) ; l'usage des conjonctions
et des particules de liaison est limité et souvent ces éléments sont
employés à contresens; les tropes ou figures de style, empruntés au
langage professoral, sont employées mécaniquement (« on n'en est
plus aujourd'hui à se demander si»,« contrairement à ce qu'on pense
souvent ») ; c'est le cas également avec les mots dont l'énonciation
donne l'illusion d'un savoir(« structure»,« structurel»,« structural»,
«ontologique»,« essence») mais qui en réalité se limite à produire
une sonorité philosophique ; ou encore avec toutes les stratégies
visant à éviter l'erreur avant tout (c'est le cas avec l'emploi des indéfinis
« on a dit que», « certains pensent»; les vérités de la Palisse« il y a
plusieurs sortes de sociétés »). Cette dégradation du langage et sa
simplification sont les signes d'un malentendu linguistique entre
l'enseignant et l'élève.

iJ Vocabulaire
Rapport pédagogique: relation entre l'enseignant et l'apprenant
qui vise à transmettre et communiquer un ensemble de connais-
sances. Cela suppose un message visant à communiquer des
informations, pour être comprises et restituées par l'apprenant.
Ce que montre Bourdieu, c'est qu'il existe une déperdition de
l'information transmise en raison du malentendu linguistique
entre celui qui enseigne, persuadé d'être compris et celui qui
apprend, convaincu que s'il ne comprend pas, c'est en raison de
ses propres insuffisances.

131
Ce malentendu linguistique souligne le d'autorité du code
professoral. Celui-ci peut se révéler si puissant au sein d'un échange
linguistique, qui n'en est plus un, que le récepteur, en est réduit au
silence. C'est ici qu'il est alors possible de mesurer comment le langage
s'affirme comme un véritable instrument de domination.

132
La racine de tous les paralogismes[... ] réside
dans la capacité du langage de dire le rien, le
néant, de faire exister dans les mots et par les
mots ce qui n'existe pas dans les choses.
Langage et pouvoir symbolique, Paris, Seuil, 2001, p. 328.

Idée
Par son pouvoir, le langage se caractérise par la possibilité qu'il
donne de dire le faux avec les apparences logiques du vrai.

Contexte
Le langage, au-delà de la réflexion sur ce qui est en jeu dans sa fonction
informationnelle, s'affirme comme une forme de pouvoir. Il ne s'agit
pas ici de pointer sa capacité à imposer un pouvoir mais bien plutôt
à montrer comment au moyen de ses ressources logiques, internes
aux structures linguistiques et au raisonnement, il est en mesure de
construire une vérité fallacieuse. Cela est d'autant plus significatif que
le pouvoir des mots se présente comme un pouvoir de mentir, de
convaincre en utilisant une argumentation rationnelle, certes, mais
qui ne correspond en rien au réel. Cela conduit alors à reprendre les
logiques qui sont au fondement, notamment, du discours politique
ancré dans la rhétorique.

Commentaire
Bourdieu indique ici les ressorts internes au langage pour souligner à
quel point, la maîtrise de ces éléments, conduit à un véritable abus de
pouvoir. li est opportun de reprendre les conclusions de nos analyses
antérieures: les mots, se définissent comme des éléments linguistiques
à la fois polysémiques et équivoques, ce qui leur donne la possibilité
de créer une relation entre un signifiant et un signifié qui est dépourvu

133
choses, non seulement qui n'existent ou ne sont
d'aucune expérience. Pour argumenter ce point, Bourdieu se réfère à
la figure du paralogisme. Celui-ci se définit comme un raisonnement
faux, ou qui se fonde sur des prémisses fausses et qui, grâce à sa
démonstration logique, est présenté comme vrai. Bourdieu rappelle
les deux thèses significatives dans le domaine de la logique: la position
du logicien Frege qui montre comment une phrase peut être pourvue
d'un sens, d'une signification pour le locuteur et le récepteur, tout en
étant dépourvue de référent. Autrement dit, il s'agit d'une signification
qui ne renvoie en réalité à rien. Et celle de Russell qui souligne que
dans certaines conditions, le langage prouve implicitement que le
signifié existe. En mentionnant que « le roi de France est chauve»,
le locuteur affirme tacitement que le roi de France existe. Ce qu'il
convient de retenir, c'est l'idée selon laquelle, dans le monde social,
les mots acquièrent le pouvoir de faire les choses, de faire exister des
entités qui sont dépourvues d'être. Cela est notamment explicite, selon
Bourdieu, dans l'usage que font les« professionnels de la politique»
pour parler de choses comme si elles existaient.

Or, cela n'est possible que sous certaines conditions sociales. Cela
signifie que le pouvoir de la logique n'est effectif que dans la mesure
où il existe des conditions appartenant à l'univers social, extérieures
au langage et à ses ressorts ; et qui permettent à la production
linguistique de se révéler efficace dans la relation entre l'émetteur et
le récepteur. Ces conditions sont principalement les suivantes : une
personne autorisée par l'institution et reconnue comme légitime par
les récepteurs; une croyance des récepteurs à la véracité du discours
de celui qui l'énonce. Le parallèle ici avec les maîtres de vérité de
la Grèce antique est opportun : tout discours, sentence ou encore
prévision prononcée par un maître de vérité se révèle nécessairement
vrai, non en raison de ce qui est dit mais bel et bien en prenant en
compte l'autorité de celui qui parle. Autrement dit, pour être acceptée
comme vrai, la proposition n'a pas besoin d'être démontrée, elle rend
justice d'elle-même au lieu de rendre raison, de justifier démonstra-
tivement, ce qui est dit.

134
L'intérêt d'une telle thèse est de J)Ouvoir
l'imposition d'un pouvoir arbitraire, le langage peut se révéler efficace.
En donnant la possibilité de nommer et de faire croire à des choses qui
n'existent pas, les mots se convertissent en instruments de manipulation
et d'usurpation du vrai. En ce sens, toutes les stratégies du discours et
ses procédés rhétoriques expriment sans le savoir, une intention qui
n'est pleinement effective que si les conditions sociales requises sont
réunies. Le meilleur exemple est sans doute celui de la politique. En
cherchant à imposer des représentations verbales du monde social,
le langage politique cherche surtout à agir sur le monde social afin
de pouvoir occuper une position dominante. Pour cette raison, le
discours employé est fondé sur le principe d'Austin, « dire c'est faire».
Il s'agit de se donner les moyens linguistiques de procéder à une
communication biaisée, à savoir une transmission d'information qui,
paradoxalement, se révèle comme une capacité de cultiver la désin-
formation. En faisant croire qu'il est possible de faire ce qui est dit, le
professionnel de la politique parle comme ce qui est dit, est déjà fait
ou relève de l'ordre du ce qui nécessairement se fera. En ce sens, par
le langage, la promesse se manifeste comme crédible uniquement
parce que celui qui l'énonce possède la propriété linguistique de faire
croire, de convaincre et l'autorité institutionnelle pour cela.

P Vocabulaire
Paralogisme ou fallacy: raisonnement faux qui implique des
prémisses fausses mais qui utilise un raisonnement logique pour
se présenter comme rationnel et vrai.

Croyance: adhésion ou assentiment à une proposition sans


que celle-ci soit démontrée objectivement et confirmée par
l'expérience.

135
Dans la lutte pour le pouvoir, le langage révèle toute sa puissance. En
effet, en rappelant comment les mots eux-mêmes peuvent convaincre
en donnant l'illusion du vrai, Bourdieu montre à la fois l'arbitraire du
pouvoir et les mécanismes de manipulation de l'opinion.

136
Un des effets !es pius pernicieux de
d opinion consiste précisément à mettre les gens
1

en demeure de répondre à des questions qu1ils


ne se sont pas posées.
Questions de sociologie,« L'opinion publique n'existe pas»,
Paris, Minuit, 1984, p. 226.

Idée
l'opinion publique, loin d'être l'expression d'une position
ou tendance représentative et commune, est un artefact
au service du pouvoir.

Contexte
En s'intéressant aux enquêtes d'opinion ou sondages, Bourdieu dévoile
un mécanisme d'instrumentalisation. En effet, au moyen des poten-
tialités du langage, il est possible de créer, sous les apparences de la
neutralité et de l'objectivité, l'illusion d'une pensée communément
admise. Là aussi, il est pertinent de reconstituer les techniques et
mécanismes à l'œuvre pour comprendre comment une opinion peut
être artificiellement créée. Celle-ci devient alors un instrument de
pouvoir visant à conserver les rapports de forces dans la mesure où
les conditions sont créées pour recueillir ce qui doit être légitimement
dit. Le paradoxe est alors le suivant: faire passer pour démocratique,
un message ou une position partagée qui, en réalité a été anticipée
et fabriquée.

Commentaire
L'.étude des sondages d'opinion cible principalement les procédés
et les usages qui sont mis en œuvre. Il s'agit ici pour Bourdieu de
réfuter les trois principes ou postulats à partir desquels les sondages
d'opinion fondent leur objectivité et leur crédibilité: chacun possède
un jugement, ce qui suppose que chaque opinion, quel que soit

137
ce qui l'illusion qu'aucune position
n'a vocation à être exclue; et enfin, elle s'inscrit dans une conscience
critique collective, ce qui conduit à croire que les groupes sociaux
ne sont pas déterminés dans leurs jugements. Or, pour Bourdieu, les
enquêtes d'opinion conduisent à une lecture tronquée des résultats.
Relativement à ses enquêtes, il s'agit moins d'insister sur l'incapacité
à exprimer l'ensemble de la société que de pointer des problèmes
exposés tendancieusement. Pris en ce sens, les sujets ne sont pas
absolument objectifs. La raison d'être de ces sondages se fonde sur
des facteurs liés en majorité aux contextes professionnels et, princi-
palement, aux intérêts que suscitent les circonstances. C'est en cela
qu'ils se démarquent des sujets des sciences dures. Plus implicitement,
ils répondent aux intérêts subjectifs des classes dominantes et par là,
conditionnent du même coup l'interprétation des données. Autrement
dit, ce qui est visé ici, c'est la création artificielle d'une opinion qui n'est
rien d'autre que la légitimation d'un discours accepté.

Il s'agit donc d'un moyen de domination qui fait croire à une opinion
publique comme expression d'une position représentative alors
1
qu en réalité, c'est la traduction, non d'un élément mesurable mais
d'une situation sociale donnée. Cette domination repose sur la
nécessaire acceptation du rapport de forces existant, d'autant plus
efficace qu'elle est ignorée. Par conséquent, le sondage d'opinion
est au service du pouvoir en tant qu'il cherche à légitimer l'existant
en recourant artificiellement à une raison publique et collective.
Comment expliquer toutefois cet état de fait qui ne souffre d'aucune
contestation? En excluant notamment le pourcentage de ceux qui ne
se prononcent pas, cultivant ainsi l'idée que chacun prend position,
les mesures adoptées par ce système sont lourdes de conséquence.
Le mécanisme est donc celui de la censure qui affecte du même coup
cette prétention à la représentativité qui, en principe, est le fondement
même de l'opinion publique. À cela, il convient d'ajouter le fait que les
données sont traitées de façon partielle: en opérant, selon les thèmes
abordés, une discrimination entre les genres, les niveaux d'éducation,
1
les agents d un groupe social particulier, les résultats, inévitablement,
deviennent prévisibles. Cela prouve qu'il n'existe ni de sujets consen-
suels ni d'interrogations neutres, puisque chacun répond sans le savoir

138
à une attente. Dans ce cadre cela revient à affirmer que
1
social
1
n est jamais homogène et que pour être pleinement appréhendé/ il
1
est nécessaire de le décomposer par champs, ceci afin d en saisir les
lois de fonctionnement spécifiques/ les enjeux et les intérêts existants.
Bourdieu reprend ici l'une de ses thèses majeures qui consiste à
1
démontrer que non seulement le discours n est jamais neutre mais
1
qu il est efficace lorsque les conditions sociales sont réunies. Cette
1
anticipation suppose deux principes : d abord, une compréhension
1
par le sujet des dynamiques de pouvoir qui permettent d appréhender
1
cette demande et de lui appliquer les principes d interprétation
appropriés. Ensuite, une connaissance des principes pratiques hérités
des habitudes incorporées par chaque groupe social, distincts des
dynamiques de pouvoir. En opposition à la sociologie américaine,
il n'existe pas, par groupe social, une revendication homogène qui
supposerait une même solution. Bien plutôt, chaque prise de position
est constituée, selon le type de problème posé et sa pertinence pour
un groupe déterminé et selon son positionnement social. En ce sens,
contre l'idée d'un univers social homogène, il s'agit surtout de rappeler
que les positions dans l'espace répondent à des champs spécifiques.

P Vocabulaire
Opinion publique: idée selon laquelle il existerait un jugement
ou une tendance représentative du positionnement de la société.

Jugement: prise de position ou énoncé formulé à l'égard d'une


question posée mais qui peut être biaisée en raison de la rhéto-
rique utilisée dans la formulation même de la question posée.

Portée
Cet article s'inscrit dans la critique générale que Bourdieu formule
à l'égard des médias. En effet, oubliant leur fonction première qui
consiste à rechercher et transmettre une information objective, les
médias construisent une opinion et des discours qui en réalité visent
à constituer une pensée unique. C'est là une stratégie efficace pour
éviter toute contestation de l'ordre établi.

139
La fé/évision [... ]fait courir un danger non moins
grand à la vÎe politique et à la démocratie.
Sur la télévision, suivi de L'emprise du journalisme,
Paris, Raisons d'agir, 2008, p. 5.

Idée
Par ses effets de censure et de sélection, la télévision, au lieu
de devenir un instrument de démocratie, s'est convertie en
un instrument d'oppression symbolique.

Contexte
En publiant en 1996 ces deux interventions télévisées, Bourdieu crée
une polémique très vive parmi le monde des médias. En effet, en
détaillant les mécanismes par lesquels le journalisme en général et
la télévision en particulier, faussent le débat et contribuent, d'une
certaine façon, à cultiver la désinformation, Bourdieu pointe l'échec
de !a démocratisation de la culture et de la réflexion. Toutefois, bien
que les critiques adressées à l'auteur se cristallisent sur l'idée que cette
analyse relève de la dénonciation, l'auteur, bien au contraire, rappelle,
sa véritable visée : dévoiler les mécanismes confère la possibilité de
pouvoir s'en libérer et de redonner à l'information journalistique
toutes ses lettres de noblesse.

Commentaire
À travers l'analyse de la télévision, Bourdieu cherche à rendre compte
des lois autonomes de fonctionnement du champ journalistique et à
révéler la violence symbolique qui est à l'œuvre. Pour rendre compte
de cet état de fait, l'auteur part du constat suivant : les journalistes
vivent dans un état de double conscience. En effet, ils sont pris à la
fois par une vision pratique qui les conduit à rentabiliser au maximum
l'instrument médiatique, et par une vision théorique qui leur permet
d'exercer une indulgence avec eux-mêmes, sur la vérité de ce qu'ils
font vraiment.

140
sein de
de façon paradoxale, règne une logique de la désinformation. Sur ce
point, l'auteur précise les trois conditions qui produisent un véritable
effet de censure et de perte d'autonomie du travail journalistique. En
premier lieu, le sujet de discussion et les conditions de communication,
dans un programme de débat télévisé, sont bel et bien imposés. Cette
censure qui s'exerce aussi bien sur les invités que sur les journalistes,
se fonde sur l'obsession de l'audimat, qui a pour effet immédiat de
rechercher absolument l'originalité, le scoop, le coup médiatique
qui permettra de battre la concurrence. Une telle logique produit
un double effet pernicieux : d'une part, l'information est banalisée
dans la mesure où ce qui est médiatisé, ce sont continuellement
des informations liées à l'extraordinaire ordinaire, à savoir ce qui est
attendu par les attentes ordinaires et qui relève davantage du sensa-
tionnalisme que du véritable travail d'enquête journalistique. D'autre
part, les débats eux-mêmes sont anticipés et dirigés selon ce qui peut
transformer le débat en combat, la dialectique en polémique, privilé-
giant ainsi l'affrontement entre personnes plutôt que de favoriser la
confrontation entre les arguments. Il convient de reprendre ici tout
le travail de censure provoqué par le présentateur de programme
télévisé: en distribuant la parole, le ton de parole, l'urgence du temps
et les signes d'importance, il contribue, malgré une égalité formelle
entre les invités, à créer des inégalités et à privilégier la transmission
de certains messages.

Une deuxième condition réside dans la sélection de l'information à


traiter. L'argumentation de Bourdieu consiste ici à dévoiler qu'une partie
de l'action symbolique de la télévision est de favoriser le traitement
de faits omnibus, à savoir de faits qui sont de nature à intéresser tout
le monde. Cela empêche du même coup de pouvoir écarter des sujets
de fonds, des informations pertinentes qui devraient être transmises
au citoyen afin qu'il puisse mieux exercer ses droits démocratiques.
Ces faits omnibus sont alors commentés par des invités eux-mêmes
omnibus, des fast-thinkers, capables de parler de tout en ne disant en
rien, contribuant par là à la transmission d'une pensée unique ou,
comme le qualifie Bourdieu de« pensée jetable». Enfin, la troisième
condition est la limitation de temps imposé au discours qui établit un

141
articulation pose d'emblée une antinomie entre le temps nécessaire
la pensée et la vitesse à laquelle il est nécessaire de traiter l'information.
La seule option consiste à se rabattre sur une pensée qui se limite aux
idées reçues, à savoir des idées convenues, banales et communes, ceci
afin de pouvoir assurer les conditions de réception qui permettent
aux spectateurs de comprendre. Or, toute la difficulté, et Bourdieu
insiste sur cet élément, est que la pensée, en plus de s'inscrire dans
une durée, est par définition subversive au sens où elle commence
par lutter contre les idées reçues pour ensuite démontrer la chaîne de
raisons au fondement de toute pensée qui se respecte.

Cette logique au fondement de la pensée unique engendre ainsi une


dépolitisation du débat et surtout, entraîne un désenchantement de la
politique. En privilégiant, pour les invités et les journalistes, la nécessité
d'être vu, de n'exister qu'en étant perçu par les médias, et d'éliminer
les exercices subversifs de la pensée, la télévision produit une amnésie
permanente. C'est à ce titre qu'il devient possible d'affirmer que la
télévision exerce une forme pernicieuse de violence symbolique. En
imposant ce qui doit être transmis, l'instrument médiatique manipule
l'information pour ne devenir qu'une machine à produire du vide, à
occuper le temps avec du néant.

/J Vocabulaire
Fast-thinkers : personnalités médiatiques, présentes sur les
plateaux de télévision et qui se présentent comme légitimes
pour se prononcer dans des débats, et cela sans prendre le temps
nécessaire de la réflexion.

Faits omnibus: événements médiatisés et qui recouvrent l'intérêt


d'une grande majorité, ce qui tend du même coup à leur banali-
sation.

142
La critique de la télévision est plus que jamais d'actualité. Avec l'émer-
gence des réseaux sociaux, et d'internet, la désinformation devient un
véritable fléau et cela parce que la transmission des messages répond
à la même logique énoncée par Bourdieu : appauvrir la pensée au
moyen de la désinformation.

143
for

tio
Le mot reproduction a exercé un effet
catastrophique.[.. .] Le mot a circulé mais les
gens n'ont pas lu le livre.
Interventions 1967-2007, Agone, Marseille, 2002, p. 75-76.

Idée
Mentionner l'idée d'une reproduction, ce n'est en aucun cas
admettre un déterminisme mécanique des inégalités, mais
présenter les ressorts des effets conservateurs produits par
le système d'enseignement afin de s'en libérer.

Contexte
La publication en 1970 de La reproduction, éléments pour une théorie du
système d'enseignement, fait suite à la publication en 1964 de l'ouvrage
Les héritiers: les étudiants et la culture. li s'agit d'études précises contre
l'idée selon laquelle l'institution scolaire assure une véritable démocra-
tisation de l'éducation. La publication de l'ouvrage fait scandale et
cela pour deux raisons : en utilisant la notion de reproduction, non
seulement cela laisse croire que cette inégalité devant l'école relève
de la fatalité mais que cela implique la nécessité de mener à une
révolution. Or, comme il le précise dans cet article de 1989, la visée de
Bourdieu est toute autre: il ne s'agit pas de supprimer l'école parce
qu'elle conserve (idée irréaliste), mais bien plutôt de dévoiler les lois de
cet effet de conservation pour avoir une chance de minimiser l'action
reproductrice de l'institution scolaire.

Commentaire
La confusion relative à la notion de reproduction vient de l'équivalence
que Bourdieu établit entre la transmission du capital génétique dans
l'ordre biologique et la transmission du capital culturel. S'il est vrai

147
que dans les deu>< cas, li d'une inforrnation qui passe
d'une génération à une autre, les ressorts à l'œuvre dans le deuxième
cas ne peuvent, en aucune mesure être appréhendés comme un
déterminisme mécanique qui relèverait d'une loi naturelle. En effet,
une telle compréhension fausserait l'objectif poursuivi puisque cela
réduirait les agents sociaux à des automates, dépourvus de liberté et,
par conséquent, incapables de pouvoir changer l'ordre des choses.

Pour mesurer tout ce qui sépare la reproduction d'une transmission


naturelle, fataliste, il est important de rependre les points signalés par
S. Chevallier et C. Chauvi ré dans Dictionnaire Bourdieu, Ellipses, Paris,
2010, p. 127-131): en premier lieu, le modèle reproductif de Bourdieu,
loin de s'identifier à une loi causale de la nature, relève de conditions
historiques qu'il est nécessaire de considérer selon une dynamique
relationnelle et probabiliste. Relationnelle dans la mesure où chaque
force de reproduction se définit par rapport au rapport de force en jeu
dans un champ spécifique entre les positions occupées par les groupes
ou agents sociaux dans l'espace social. Probabiliste car il existe une lutte
au sein de l'espace social pour conserver ou transformer ce rapport de
force, ce qui implique qu'une évolution reste donc possible. li s'agit en
ce sens de mettre au jour des régularités, des effets de conservation,
bien plus d'une logique de reproduction mécanique. Pour cette raison,
il n'est guère opportun d'assimiler reproduction et répétition puisque
les rapports de forces et les distances sociales entre les agents sociaux
ne sont pas condamnés à être définitifs.

Ensuite, point qui n'est pas toujours pris en compte, cette reproduction
n'est pas consubstantielle aux institutions elles-mêmes. Autrement
dit, les institutions se présentent comme des moyens qui, au sein d'un
système défini par des enjeux spécifiques, des rapports de forces, des
stratégies, participent à la constitution de régularités. Cette perpé-
tuation dans le temps de ces effets de conservation relève bien plus
d'une correspondance entre les structures objectives, sociales et les
structures mentales qui, par le biais des institutions, tendent à repro-
duire les mêmes positions et prises de positions dans l'espace social.

Enfin, et c'est là un point essentiel, ce dévoilement des lois sociales


au fondement de cette perpétuation ne sont pas immuables. Bien
au contraire, le but poursuivi par Bourdieu consiste précisément à

148
conditions historiques qui peuvent modifiées.
implique comme condition la prise de connaissance de ces processus,
appréhendés au moyen de l'interdépendance entre les institutions, les
habitus et les stratégies employées. Dans le cas de l'institution scolaire,
en mettant en évidence que l'école sélectionne socialement avant de
sélectionner académiquement, Bourdieu souligne à quel point elle
légitime cette situation en consacrant cette inégalité par l'attribution
de titres et diplômes. Ainsi, sous l'apparence d'une école fondée sur
le mérite, se joue en réalité, une dynamique de reproduction des
inégalités sociales, et cela à partir des inégalités de capital culturel des
agents sociaux. C'est à partir d'une telle connaissance qu'il est alors
possible de modifier cet état de fait en modifiant à la fois la manière
d'enseigner comme le contenu de ce qui est enseigné. À ce titre, la
connaissance des ressorts au fondement de ces régularités permet
alors de passer d'une dynamique de reproduction à une dynamique
de transgression des frontières sociales.

Reproduction: notion qui désigne l'idée que les processus sociaux


produisent des effets de conservation des rapports de force et des
inégalités sociales. Loin de se présenter comme un fatalisme, ces
régularités peuvent, grâce à la connaissance de leurs processus,
être modifiées, dans la mesure où elles sont constituées par des
conditions historiques et non par des conditions naturelles.

Portée
Cette polémique créée par le recours au terme de reproduction n'enlève
rien à la pertinence de l'analyse de Bourdieu. La perpétuation des
rapports de force, objet de lutte et de pouvoir, est liée à des conditions
historiques et sociales et en tant que telles, leurs effets peuvent être
atténués à condition de comprendre comment ils se constituent.

149
La productivité spécifique du TP
pédagogique] se mesure objectivement au degré
auquel il produit son effet propre d'inculcation,
i.e. son effet de reproduction.
La reproduction, éléments pour une théorie du
système d'enseignement, (écrit en collaboration avec
Jean-Claude Passeron), Paris, Minuit, 1970, p. 48.

Idée
La reproduction se fonde sur un processus d'inculcation
inhérent au travail pédagogique. Ce dernier est d'autant plus
efficace qu'il se révèle durable, transposable et exhaustif.

Contexte
Bourdieu s'intéresse à la notion de reproduction pour montrer
comment celle-ci permet l'inculcation d'un arbitraire culturel. En
effet, à la différence des actions de violence symbolique discontinues
et extraordinaires, les effets conservateurs produits par l'institution
scolaire ne sont possibles que parce qu'ils sont en mesure de produire
un habitus durable. Plus précisément, il s'agit de reproduire les condi-
tions sociales qui, à travers une action d'imposition et d'inculcation
d'un arbitraire culturel, conduisent à inscrire dans les dispositions
des agents sociaux, les structures sociales et objectives inhérentes à
cet arbitraire culturel. Il s'agit bien, dans ce contexte de produire un
habitus qui soit le produit de l'intériorisation de cet arbitraire et qui
soit capable de se perpétuer.

Commentaire
Dans ce passage, l'auteur précise les mesures de l'effet de reproduction,
à savoir, les modalités selon lesquelles l'institution scolaire produit
et reproduit, un habitus durable. Sur ce point, l'auteur mentionne la
durabilité, la transposabilité et l'exhaustivité qui sont mises en œuvre
au moyen du travail pédagogique.

150
La durabilité s'explique par l'idée que la reproduction de l'arbitraire
culturei, pour ètre assurée, exige un travail d'inculcation qui s'inscrit
dans un temps long. Ici, l'avantage du travail pédagogique sur l'action
politique par exemple, est de pouvoir travailler sur la durée, à savoir
mettre en œuvre des actions continues d'imposition symbolique
qui soient en mesure de transformer progressivement ceux qu'elles
affectent. L'objet de cette transformation est bel et bien l'habitus, les
dispositions incorporées des agents sociaux comprises également
comme principes générateurs de pratiques. L'institution scolaire, en
raison du temps de formation qui est le sien, se révèle ainsi capable
d'établir une inculcation continue, au moyen d'un travail pédagogique
qui transforme l'agent social pour qu'il puisse reproduire les dispositions
de cet arbitraire culturel, mème après que l'action pédagogique soit
achevée. Autrement dit, ce travail pédagogique est un investissement
dans le temps qui permet d'assurer la complicité des individus dans la
reconnaissance de l'ordre établi comme ordre légitime.

Ensuite, l'efficacité de cette reproduction se mesure également au degré


auquel l'habitus produit est transposable, à savoir capable des pratiques,
conformes à cet arbitraire culturel, dans un plus grand nombre de
champs différents. L'idée est de pouvoir incorporer des dispositions
dans les agents sociaux afin que celles-ci puissent s'appliquer bien
au-delà de la seule sphère éducative. C'est pourquoi, l'incorporation
et l'inculcation de cet arbitraire culturel permettent non seulement
de produire des effets dans d'autres univers sociaux mais également
de créer ensuite un système de cooptation ou de reconnaissance
entre agents ayant en commun les mêmes schèmes de perfection.

Enfin, et c'est là, la troisième modalité, la productivité du travail pédago-


gique se mesure au degré auquel l'habitus qu'il produit est exhaustif.
Cela signifie que cet habitus doit être en mesure de reproduire, aussi
complètement que possible, dans ses propres pratiques, les principes
de l'arbitraire culturel.

Dans ce contexte, deux conclusions sont à retenir : d'une part, ce


qui fait la force de l'institution scolaire, c'est le fait que son travail
d'inculcation s'inscrit dans un temps long de formation symbolique,
lui donnant ainsi l'occasion de prendre son temps pour transformer les
habitus, conformément aux principes de l'arbitraire culturel. D'autre

151
bien que !a durabilité, !a transposabilité et ! exhaustivité ne
1

soient pas nécessairement liées, le fait est que dans le travail pédago-
gique mis en œuvre par l'institution scolaire, ils vont de pair dans les
faits. Ainsi, en inculquant à l'ensemble des destinataires légitimes
un système de dispositions et d'action, il contribue à produire et à
reproduire l'intégration d'un groupe au nom desquels il s'exerce.
Cela contribue à produire une homologie des pratiques entre ceux
qui exercent cette inculcation et ceux qui sont appelés à en faire
usage, à savoir les héritiers des groupes sociaux dominants. De ce
fait le travail pédagogique, dans cette dynamique de reproduction
s'affirme comme un substitut de la contrainte physique, puisqu'il
n'opère que par l'imposition symbolique; et un substitut rentable dans
la mesure où, s'agissant d'un investissement dans le temps, il s'assure
des conditions de reproduction de l'arbitraire culturel bien après le
travail d'incorporation. C'est en ce sens que l'institution scolaire et les
institutions en général parviennent à engendrer des pratiques chez
les agents sociaux, conformes aux principes de l'arbitraire culturel
et à bénéficier, de façon masquée et dissimulée, de leur complicité.

P Vocabulaire
Inculcation d'un arbitraire culturel : imposition de codes et
normes inhérentes à un groupe social dominant et à son capital
culturel, à un groupe dominé. Cette imposition qui prend les
allures d'un ordre établi, naturel et légitimité est d'autant plus
usurpée qu'elle relève simplement de l'arbitraire.

Portée
Cette dynamique de la reproduction ne peut être appréhendée sans
une relation au temps. En effet, et c'est en cela que le temps s'affirme
comme un élément à prendre en compte dans la pensée de Bourdieu,
les conditions sociales de reproduction ne s'avèrent efficaces que
parce qu'elles s'inscrivent dans une durée et de ce fait produisent des
dispositions durables.

152
iI étudier /es
ou les raisons qui déterminent ces destins
d'exception.
Les héritiers, les étudiants et la culture, (éuit en collaboration
avec Jean-Claude Passeron), Paris, Minuit, 1964, p. 42.

Idée
Il existe des cas de transgression des frontières sociales qui
montrent que la reproduction ne doit pas être comprise
comme un déterminisme absolu. Ces cas concernent les
miraculés, à savoir les étudiants issus de groupes sociaux
défavorisés ayant réussi à occuper une position sociale
privilégiée, grâce à leur réussite scolaire.

Contexte
Dans le cadre d'une réflexion sur les effets conservateurs produits
par l'institution scolaire, Bourdieu porte son attention sur le cas des
miraculés. li s'agit ici d'agents sociaux issus de groupes dépourvus, au
départ de leur itinéraire, du capital culturel correspondant à la culture
légitime. Cet objet d'étude est pertinent à double titre: il montre à quel
point la reproduction relève davantage d'une dynamique de proba-
bilités que d'un fatalisme social et il souligne également que le fait
d'être considéré comme un miraculé cultive l'idée d'un destin anormal.
Autrement dit, dans un système scolaire égalitaire, le miraculé, loin
d'être considéré comme une exception devrait se présenter comme
la norme. Rappelons sur ce point que Bourdieu parle en connaissance
de cause puisque lui-même est issu d'un milieu social positionné hors
des groupes dominants.

Commentaire
L'expression de miraculé scolaire ou de destin d'exception n'est pas
anodine. Pour rappel, un miracle est un événement qui ne correspond
pas à l'ordre naturel, à ce qui est prévisible et déterminé par les lois

153
causales à rœuvre dans la nature. ii s'agit ainsi d'une déviance, puisque
le miracuié se situe en dehors de la position sociale qui aurait dû lul
être assignée, et d'une exception dans la mesure où ce cas n'est pas
appelé à être reproduit. Pris en ce sens, le miraculé scolaire se présente
comme la preuve que l'institution scolaire contribue également à la
transgression des frontières sociales.

Dans ce contexte, deux questionnements doivent être posés: d'une


part, quelles sont les conditions sociales et culturelles qui permettent
une telle transgression ?

Bourdieu précise que tout agent social, selon la formule de Spinoza


s'efforce de persévérer dans son être. Cela signifie qu'il existe un
conatus social qui anime les agents à occuper la position sociale qui
leur correspond, selon les chances objectives évaluées au regard de
leur position sociale de départ. Dans le cas du miraculé, la prouesse est
d'autant plus remarquable que son destin scolaire rompt avec toute
probabilité sociale. Trois facteurs peuvent donc expliquer ce destin
d'exception : la présence dans le cercle familial d'un parent qui fait
ou a fait des études, montrant par là qu'un autre monde est possible.
De ce fait, l'espérance subjective de changer son destin est plus forte.

Ensuite, le fait que l'agent social appartienne à la fraction sociale


la moins défavorisée des couches les plus défavorisées, position
garantie par un minimum culturel vital. À cela, il convient d'ajouter
l'ignorance relative de leur position de désavantage qui leur permet
de ne pas être ou se laisser affecter par un renoncement résigné à un
destin qui semble hors de portée. Enfin, et ce point-là est loin d'être
négligeable, il est important de considérer la disposition individuelle
de l'agent qui, par soif de connaissance ou volonté de connaître un
autre monde se donne les moyens pour constituer le capital culturel
qui lui fait défaut, en raison de son origine sociale. Cela implique un
redoublement d'efforts, un travail décuplé pour acquérir l'habitus
culturel attendu par l'institution scolaire.

D'autre part, comment doit être appréhendée une telle trajectoire


scolaire "? Relativement à la question du mérite, il est évident que la
juste méthode d'évaluation consiste à prendre la trajectoire et les
transgressions sociales opérées entre le point de départ social et
culturel et le point d'arrivée. Pour cette raison, les réussites au concours

154
ne e.:re appréciées uniquernent selon Je : TëiU[

rependre l'ensemble de la trajectoire pour quantifier la combe réelle.


Du point de vue de l'institution scolaire, ie miraculé scolaire devient
donc la preuve manifeste que l'école répond à ses exigences d'égalité
formelle et réelle ainsi qu'à la consécration dL seul mérite académique.
Or, la difficulté est précisément de considérer ces destins comme
des exceptions, car cela suppose que le système ne contribue guère
à promouvoir ce type de trajectoire qui rompt avec les frontières
sociales. Autrement dit, l'existence de destins d'exception devient
un argument en faveur du système d'enseignement pour justifier sa
dimension égalitaire, méritocratique et montrer par là qu'il contribue à
la promotion sociale. Cette situation n'est pas sans produire des effets
sur les dispositions mêmes du miraculé: pris entre un monde social et
familial auquel il n'appartient plus et se sentant étranger au monde
social d'arrivée, le miraculé scolaire fait l'expérience d'un habitus clivé.

C'est à la fois l'expérience de se sentir étranger et celle de l'étrangeté


puisque, même accepté et reconnu socialement dans le monde
d'arrivée, rien ne garantit à l'individu qu'il soit en mesure de comprendre
l'implicite des codes et des distinctions. C'est en ce sens que la repro-
duction, bien qu'elle ne se définisse pas comme un fatalisme, produit
aussi des effets chez ceux qu'elle ne semble pas toucher.

;~ Vocabulaire
Miraculé ou destin d'exception : agent social dont le parcours
scolaire rompt avec les chances objectives assignées à sa position
sociale de départ. Il se présente à la fois comme une déviance
par rapport à la reproduction et comme une exception, vouée à
être donc un cas exceptionnel.

Portée
Le cas du destin d'exception, pour Bourdieu, ne doit pas faire illusion.
Contre une lecture selon laquelle chaque individu a sa chance, l'auteur
souligne à quel point, le miraculé relevé du hors norme et de la diffi-
culté à se retrouver dans un mode qui fondamentalement n'était pas
voué à être le sien.

155
Un pouvoir symbolique est un pouvoir qui
suppose la reconnaissance, c'est-à-dire la
méconnaissance de la violence qui s'exerce à
travers lui.
Choses dites, Minuit, Paris, 1987, p. 191.

La violence symbolique fonctionne d'autant mieux qu'il


s'agit d'une violence cachée et méconnue en tant que telle
par celui qui la subit.

La question que pose ici Bourdieu est de comprendre quels sont les
ressorts qui permettent à un arbitraire culturel de s'imposer avec
autant de forces et de légitimité. Sur ce point, l'auteur analyse la
violence symbolique qui est à l'œuvre dans ce travail d'inculcation et
d'imposition et qui s'exerce d'autant plus efficacement qu'elle ne se
présente jamais comme telle. Autrement dit, ce dont il s'agit, à travers
cette analyse, c'est de démontrer que cette violence n'est jamais vécue
appréhendée pour ce qu'elle est dans la mesure où, étant dissimulée
et méconnue, elle se présente comme l'imposition d'un ordre naturel
conforme à ce qui doit être. D'où l'intérêt de la sociologie critique
qui, en dévoilant ces ressorts, permet aux agents sociaux de prendre
connaissance de cette violence pour pouvoir s'en libérer.

Commentaire
Le premier point sur lequel il est nécessaire de revenir, c'est la définition
même de la notion de violence symbolique. Bien qu'elle se présente
comme un substitut de la violence physique, elle se présente également
comme une coercition qui s'exerce sur autrui. De ce point de vue,

157
comrne !e Emrnanue! Terray clans son aftic!e « Réflex1on sur la
violence symbolique» (Actuel Marx, n° 20, Paris, P.U.F., 1996, p. 15), s'il
est vrai qu'elle s'exerce à travers l'imposition de formes symboliques
arbitraires, il n'y a pas vraiment lieu de distinguer les différentes
formes de violences (symbolique et physique). En effet, elles sont
substituables entre elles dans la mesure où elles remplissent la même
fonction; cette distinction entre violence douce et invisible et cette
violence ouverte et explicite dépend en réalité de l'état des rapports
de forces existant entre les parties. À cela, il faut ajouter le fait qu'il
n'existe pas toujours de séparation entre l'une et l'autre, puisque le
passage ou le débordement de la violence symbolique sur la violence
physique est de fait toujours réel : il n'est pas de rapport de force au
sein duquel la violence physique ne s'ancre pas chez l'agent social
comme une coercition également symbolique.

Dans ce contexte, la question est ici de savoir quel est le contenu de


cette violence qui ne dit pas le nom de ce qu'elle est. Si elle se présente
comme coercition, c'est parce qu'elle se manifeste comme l'imposition
d'un arbitraire culturel. Autrement dit, il ne s'agit pas de reconduire
un ordre naturel, un ordre des choses fondé en nature, mais de faire
reconnaître comme légitime et naturel un ordre qui en réalité est
arbitraire, au sens où il transmet un code culturel qui appartient au
groupe socialement dominant. Cet arbitraire s'impose précisément
au moyen du langage qui au-delà des rapports de communication, se
présente comme des rapports de force au sein duquel se joue un droit
à la parole. Ici, l'imposition de l'arbitraire culturel opère avec efficacité
dans la mesure où elle se sert du langage, à la fois, pour mettre des
formes et mettre en forme ce qui doit être inculqué. Cela revient à
mettre en œuvre une stratégie d'euphémisation, nécessaire pour que
cette violence ne soit pas vécue, appréhendée et comprise comme
une coercition. Et pour recourir à un intermédiaire, à une médiation
qui soit en mesure de séparer du même coup ce qui est dit de ce qui
est réellement transmis du point de vue social et culturel.

Compte tenu de ces éléments, il est important à présent de montrer,


qu'à la différence de la violence physique, la force de la violence
symbolique réside dans son ignorance même en tant que coercition.
Autrement dit, cette violence symbolique tire toute sa force du fait
même qu'elle est méconnue, dissimulée. Comme le rappelle Bourdieu

158
dans Lo reproduction (p. 18), le pouvoir de la vioience
à savoir le pouvoir qui impose des significations comme légitimes,
consiste dans la dissimulation même des rapports de force qui sont
en jeu. C'est cette dissimulation qui confère davantage de forces
aux rapports de forces déjà existants. Plus ,Jrécisément, cette force
inhérente à la dissimulation s'explique par le fait que les agents sociaux,
en méconnaissant ces ressorts, appréhendent cette violence comme
légitime, comme une action inscrite dans l'ordre naturel des choses,
ce qui diminue d'autant leur volonté de s'y opposer ou d'y résister.
En ce sens, cet ajout de force tient davantage de la non-résistance
des agents sociaux, qui dans leur méconnaissance de cette violence,
participent à son efficacité en la percevant comme naturelle.

Il s'ensuit que cette méconnaissance, paradoxalement, se conjugue


avec son contraire, un processus de reconnaissance de ce qui est
arbitrairement imposé, comme légitime. li existe ici une forme
d'acceptabilité de la part des agents sociaux, qui ne peut être remise
en question qu'en dévoilant les ressorts à l'œuvre dans l'imposition
d'un arbitraire culturel. Autrement dit, l'ignorance participe à cet état
de fait, le cultive d'autant mieux qu'elle persuade les agents sociaux
que l'ordre établi correspond à ce qui doit être. Par la violence symbo-
lique et sa méconnaissance, le devoir-être s'incarne dans l'être social
produit par les rapports de forces.

P Vocabulaire
Violence symbolique: imposition d'un arbitraire culturel dont la
méconnaissance par les agents sociaux contribue à son efficacité.
Cette imposition, du fait même d'être dissimulée, s'appuie sur la
complicité des individus qui la reconnaissent comme légitime.

Portée
Cette notion est décisive pour comprendre la reproduction des inéga-
lités sociales ainsi que la lutte pour la conservation ou la transformation
des rapports de force. Il s'agit d'une conquête de la légitimité d'un
ordre des choses qui, fondamentalement, ne relève que de l'arbitraire.

159
cultt1rel fJar le fait r,e
saurah être déduit d'aucun principe.
La reproduction, éléments pour une théorie du
système d'enseignement, (écrit en collaboration avec
Jean-Claude Passeron), Paris, Minuit, 1970, p. 11.

Idée
La transmission d'une forme symbolique se révèle violente,
lorsqu'elle se définit comme imposition d'un arbitraire.

Contexte
Bourdieu n'aura de cesse, au cours de ses différents travaux, de dissiper
les malentendus relatifs à la notion de violence symbolique. L'un des
plus tenaces réside dans la relation entre violence et arbitraire, sur
lequel il revient dans l'avant-propos du texte de 1970 et par la suite
dans Le sens pratique (1980) et La domination masculine en 1998. L'idée
ici est de pouvoir rendre compte que l'arbitraire désigne le fait que ce
qui est imposé non seulement ne relève d'aucun principe universel
ou nécessité naturelle, mais que cet arbitraire est multiple. En effet,
cela renvoie aussi bien à l'arbitraire de l'imposition qu'à l'arbitraire du
contenu imposé et de sa modalité d'imposition. C'est cela qui permet
du même coup de se poser la question des conditions sociales de
cette imposition symbolique.

Commentaire
Nombreux sont les malentendus et les contresens grossiers inhérents
à la notion de violence symbolique. Trois écueils sont à éviter: penser
que l'adjectif« symbolique» s'oppose à ce qui est réel ou effectif,
laissant croire ainsi que la violence symbolique ne produit aucun
effet; considérer que les structures de domination qui s'imposent
en y mettant les formes, au moyen de cette violence euphémisée,
sont an historiques, les faisant alors apparaître comme naturelles; et
enfin, croire que cette violence masquée, objet de dénégation et de
dissimulation, parce qu'elle est douce serait moins présente.

160
Pour
violence symbolique et arbitraire. Le terme« arbitraire» renvoie d'abord
à ce qui relève de l'arbitre compris comme faculté de choisir. Plus rigou-
reusement, et selon la définition formulée par Bourdieu, le système
symbolique dominant est arbitraire dans la mesure où la structure
et les fonctions de cette culture ne peuvent en aucune mesure être
déduites d'aucun principe universel, physique biologique ou spirituel.
Toute signification qui définit une culture ne doit son existence qu'à
des conditions sociales et historiques qui ont permis leur apparition
et perpétuation. De ce fait, la culture légitime ou légitimée n'est que
l'expression d'un ensemble de significations propres à des groupes et
classes sociales particuliers qui, en raison de leur position dominante,
ont le pouvoir d'imposer leur culture. Le tour de force ici, et c'est cela
qui produit l'idée selon laquelle cette culture relève d'une nécessité
anhistorique, est de créer l'illusion du « toujours ainsi », contribuant
ainsi l'oubli de la genèse. Autrement dit, il s'agit d'un arbitraire oublié,
produit de l'histoire, qui, paradoxalement a réussi à éterniser et à
naturaliser ce qu'il est. li s'ensuit que cet arbitraire, s'il devient violent,
c'est en raison même du fait qu'il est imposé et inculqué sous la forme
d'une coercition qui ne dit pas son nom, en se revendiquant comme
seule culture légitime.

Ce qui fonde également sa force, c'est sa dimension multiple. En effet,


l'auteur souligne qu'il est possible de discerner dans cette imposition
culturelle, trois modalités relevant de l'arbitraire: en premier lieu, l'action
d'un pouvoir qui est au fondement de l'inculcation d'un arbitraire
culturel. Celui-ci découle des rapports de force entre les groupes et
du fait qu'un groupe parvient à occuper une position dominante et
à imposer par là sa culture comme culture de référence. Ensuite, le
contenu même de ce qui est imposé relève de l'arbitraire puisqu'il
s'agit d'une sélection de significations opérée par le groupe social
dominant et les institutions, à partir de ses propres catégories, schèmes
de perception et d'appréciation. Enfin, à cela, il convient d'ajouter la
modalité d'imposition de ce contenu, à savoir la méthodologie et
les stratégies de transmission et de réception. De telles méthodes
sont explicites dans l'action pédagogique ou dans la constitution et
l'application du droit.

161
la méconnaissance des conditions historiques constitution de cet
arbitraire mais également en raison d'un processus de naturalisation.
Par l'imposition d'une culture, les dominants parviennent à ce que
les dominés appliquent leurs propres catégories, ce qui conduit à
une correspondance entre les structures objectives et les structures
mentales. Autrement dit, la violence symbolique s'institue grâce à
l'adhésion que le dominé accorde au dominant, rendue possible par
le fait qu'il possède les mêmes instruments de connaissance pour
penser la réalité sociale. Or, ce que méconnaît le dominé, c'est que
cette connaissance n'est que la forme incorporée de la relation de
domination qui, à ses yeux, est appréhendée comme naturelle. Ses
schèmes de perception et d'appréciation ne sont alors que le produit
de l'incorporation de classements qui lui sont imposés et qui sont du
même coup considérés comme naturels.

Vocabulaire
Ordre naturel : croyance selon laquelle les rapports de forces
existant dans l'univers social répondent à une nécessité ou à des
lois causales relevant de la nature. Sur ce point, toute la visée de
Bourdieu est de rompre avec cette croyance en montrant qu'il
ne s'agit que d'un ordre arbitraire et institué par des conditions
sociales et historiques particulières.

Portée
La violence, bien que dissimulée, produit des effets réels sur les agents
dans la mesure où est imposée une modalité de voir et de percevoir
le monde qui est arbitraire, dépourvue de tout fondement universel.
C'est contre cet oubli que la sociologie critique tente de dévoiler la
genèse sociale d'un rapport de force constitué par les agents et non
par la nature.

162
Le tÎrir1cipai ressort cle ae la
reconnaissance de la culture dominante comme
culture légitime[... ] réside dans l'exclusion qui
n'a peut-être jamais autant de force symbolique
que lorsqu'elle prend les apparences de l'auto-
exclusion.
La reproduction, éléments pour une théorie du système
d'enseignement, (écrit en collaboration
avec Jean-Claude Passeron),
Paris, Les éditions de Minuit, 1970, p. 57.

Idée
L'effet maximal de la violence symbolique consiste à ce que
les agents sociaux qui la subissent, légitiment et participent
à leur propre dépréciation, dénigrement et exclusion.

Contexte
Ce qui est paradoxal dans la notion de violence symbolique, c'est le
fait de produire des effets réels sur les agents sociaux, sous la forme
d'une coercition et d'une imposition d'un arbitraire culturel, légitimées
par les agents eux-mêmes. Autrement dit, en raison de la mécon-
naissance de cette violence qui s'exerce sur eux, non seulement les
agents sociaux la perçoivent comme légitimes mais d'eux-mêmes ils
acceptent et contribuent à leur propre exclusion. Cela signifie donc que
cette violence, en étant intériorisée par les agents, contribue à ce que
ces derniers participent d'eux-mêmes à leur propre asservissement.

Commentaire
Ce qu'il convient de retenir ici c'est que la violence symbolique, au-delà
de l'inculcation du contenu arbitraire de la culture dominante, a pour
principal effet d'inculquer la légitimité de la culture dominante. Cela
implique du même coup que les agents sociaux qui sont la cible de

163
imposition violente, c'est aussi parce
les agents sociaux qu'ils ne sont pas les destinatoires légitimes de
cette culture dominante. De ce fait, en intériorisant cette inculcation,
ils légitiment leur propre exclusion qui peut dans certains cas aller
jusqu'à l'auto-dépréciation ou auto-dénigrement. Dans ce cas, la
durée mise en œuvre, par exemple dans le travail pédagogique au
sein de l'institution scolaire, se présente davantage comme le temps
nécessaire pour obtenir des classes dominées la légitimation de leur
exclusion que le temps utilisé pour leur permettre de transgresser
les frontières sociales.

Le meilleur exemple sans doute est celui de l'échec scolaire qui est
imputé au défaut de dons de la part de l'élève, sans s'interroger sur la
situation sociale (atmosphère intellectuelle du milieu familial, structure
de la langue qui est pratiquée, etc.). Lorsqu'une mère d'élève évoque
le fait que son fils n'est pas bon élève, elle participe, sans le savoir, à
trois ordres d'influence défavorables : sans savoir que ces résultats
sont aussi dépendants du contexte culturel familial, elle convertit en
destin individuel, résigné et déprécié, ce qui peut encore être corrigé
par une action éducative appropriée; de ce simple résultat scolaire,
elle en tire une conclusion qui fait office de situation définitive; enfin,
en revendiquant la légitimité de son jugement, elle renforce l'élève
dans le sentiment d'être tel ou tel par nature, autrement dit, dans l'idée
que son échec est dû au défaut de dons naturels pour l'école. Cela
signifie du coup que ce type de discours contribue à légitimer l'échec
et à accepter, dans une certaine mesure, ce destin social.

En ce sens, ce qui est en jeu dans cette action produite par la violence
symbolique, c'est le maintien de l'ordre, à savoir, la reproduction de
la structure des rapports de force entre les groupes et l'imposition
aux membres des groupes dominés la reconnaissance de cet ordre
comme légitime. Plus précisément, il s'agit, par l'inculcation de cet
arbitraire culturel d'obtenir des groupes dominés la reconnaissance
de la légitimité de la culture dominante et de leur faire intérioriser la
légitirnité de leur propre échec ou exclusion.

164
Cela dit, ceti:e siLuation est loin d'être irréversible. Comme !e lî,ern:ionne
Emmanuel Terray dans Réflexion sur la violence symbolique (op. cit.,
p. 23-25), force est de reconnaître que la violence symbolique contribue
à reproduire la structure de l'ordre établi: en intériorisant cet arbitraire
culturel les agents sociaux dominés engendrent des pratiques qui
reproduisent les rapports de force, en légitimant et en participant
à leur propre exclusion. Toutefois, deux éléments permettent de
rompre cette logique et de ne pas considérer cet état de fait comme un
fatalisme. D'une part il convient de rappeler la séparation inéluctable
entre l'instance légitimante et l'instance légitimée ou l'antinomie de
la légitimation. En effet, rien ne garantit que les seconds, tentés de
faire usage de leur autonomie pour en tirer profit, ne cherchent pas
à créer des alliances avec les dominés pour transformer le rapport
de force. D'autre part, si cette violence symbolique est pleinement
efficace, c'est aussi en raison de l'inaction et de la complicité des agents
sociaux dominés qui, dans leur méconnaissance, légitiment l'ordre
établi. Il suffirait donc une prise de conscience de l'arbitraire culturel
pour que les dominants soient dépossédées d'une part de leur force
symbolique et de leur pouvoir de légitimation.

Du coup, trois conclusions sont à tirer de cette logique à l'œuvre dans


la violence symbolique: elle tire sa force de la méconnaissance de ce
qu'elle est ; elle se perpétue en pouvant bénéficier de la complicité
des groupes dominés qui participent à sa légitimation; elle perd de
sa force si elle est appréhendée pour ce qu'elle est réellernent.

P Vocabulaire
Auto-exclusion : phénomène social par lequel les agents des
groupes sociaux dominés, en incorporant les rapports de force
de l'ordre établi, légitirnent d'eux-mêmes leur propre exclusion
des positions dominantes. Cette auto-exclusion est également
vécue comme une dévalorisation de soi allant même jusqu'à
l'auto-dénigrement.

165
Ces différentes analyses relatives à la violence symbolique mettent
en jeu la relation entre asservissement et méconnaissance. Reprenant
par là une idée ancienne, chère à Spinoza par exemple, c'est bien la
connaissance qui permet à l'individu de se libérer et d'affirmer toutes
ses potentialités.

166
L'État est en état (si je puis dire) d'imposer de
manière universelle, à l'échelle d'un certain
ressort territorial, des principes de vision et
division, des formes symboliques, des principes
de classification.
Sur l'État, cours au Collège de France 1989-1992,
Paris, Raisons d'agir/ Seuil, 2012, p. 263.

Par sa concentration de capital et sa position dominante,


l'État impose les structures cognitives selon lesquelles il est
pensé. Cest cela qui lui permet de s'imposer aussi facilement.

Contexte
L'État comme objet de recherche se révèle primordial dans l'œuvre
de Bourdieu. S'il est vrai qu'il ne s'attache proprement à le traiter
qu'à partir de 1982, il y consacre un cours au Collège de France, entre
1989-1992. Du point de vue épistémologique, l'intérêt et la difficulté
d'une réflexion sur l'État résident dans l'idée qu'il s'agit là d'un objet
impensable. En effet, pris comme détenteur du monopole de la
violence symbolique légitime, il crée lui-même les conditions pour
être pensé à travers les structures qu'il impose. Cela implique donc une
double distanciation : une distanciation par rapport à l'objet afin de
pouvoir le considérer pour lui-même, indépendamment des schèmes
de perception qui le légitiment ; une distanciation par rapport à la
croyance qu'il suscite, en montrant comment il s'agit là d'une fiction
qui ne produit en rien des effets fictifs sur les agents sociaux, mais bel
et bien une violence symbolique.

167
1
Le questionnement de Bourdieu s enracine dans une problématique
soulevée par le philosophe Hume au sujet de l'État dans un article
« The first principles of the government » (Essay and Treaties on severa/
subject, 1758). L'auteur s'étonne de la facilité avec laquelle le plus grand
nombre est gouverné par le plus petit nombre et de la soumission
dont font preuve les hommes pour obéir à leurs dirigeants. Autrement
dit, il s'agit ici de se demander ce qui permet d'expliquer la facilité
avec laquelle les gouvernants gouvernent ou bien les gouvernés
obéissent aux gouvernants. Bourdieu reprend cette interrogation
en ces termes : comment se fait-il que les dominés obéissent? Plus
précisément, comment expliquer que l'État soit en mesure, de façon
quasi magique, de s'imposer aussi facilement?

Pour répondre à cette difficulté et comprendre les actes d'obéissance,


il est nécessaire de considérer les agents sociaux non pas comme
des particules dans un espace physique mais bien plutôt comme des
particules qui pensent leurs supérieurs ou leurs subordonnés avec
des structures cognitives. Précisons au préalable le véritable sens
du terme« cognitifs» : il s'agit ici des catégories de perception, des
schèmes de perception, des principes de vision et de division qui en
tant que tels produisent des actes cognitifs. Cela signifie donc qu'il
existe, dans l'acte d'obéissance, un processus de connaissance et de
reconnaissance: celui qui obéit, qui se soumet, en se pliant à un ordre
ou à une discipline, opère un acte cognitif; il reconnaît également par
là l'ordre social auquel il obéit et dans lequel il se reconnaît lui-même.

Or, cela n'est possible que parce que c'est l'État lui-même qui contribue
à construire ses structures cognitives. Autrement dit, si l'État parvient à
se faire obéir, sans nécessairement recourir à une coercition perrnanente
et explicite, c'est en raison de sa capacité à imposer des structures
cognitives selon lesquelles il est pensé. C'est en ce sens que l'État
devient un objet impensable: en se présentant comme producteur de
principes de classement arbitraires, à savoir des structures structurantes
susceptibles d'être appliquées aux choses sociales, et puissance capable
de faire intérioriser ses principes par les agents, l'État est constitutif
de l'ordre social. Cela s'explique, comme l'indique Bourdieu, par le

168
rapport les structures 1TienLales
les agents sociaux construisent la réaiité sociale et physique) et les
structures sociales.

En ce sens, et cela de manière paradoxale, l'État se présente comme


cette institution, qui parce qu'elle existe dans la réalité et dans les
cerveaux, a le pouvoir de produire un monde social ordonné sans
nécessairement donner d'ordre ou d'exercer de coercition permanente.
C'est précisément en cela que réside cette accumulation de capital
symbolique entre les mains de l'État qui inculque des structures
cognitives, qui sont les siennes et donc arbitraires, à l'ensemble des
agents pour constituer un ordre établi ou public. Bourdieu, dans
ce cadre de réflexion, compare les agents sociaux aux monades
leibniziennes, qui s'accordent sans nécessairement avoir besoin de
communiquer. En établissant des structures logiques communes,
les agents sociaux obéissent d'eux-mêrnes à l'État dans la mesure où
ils mettent en œuvre des schèmes de perception transmis par l'État
lui-même. Il ne s'agit pas ici d'actes de connaissance en tant que tels,
à savoir des actes ayant conscience de leur propre genèse sociale
mais bien plutôt d'actes de connaissance corporelle, infraconscients,
infralinguistiques, déclenchés par des dispositions incorporées. li s'agit
donc d'une obéissance qui a pour pendant une coercition incorporée,
qui n'a pas besoin d'être effectivement exercée pour produire des
effets et exercer sa domination.

fJ Vocabulaire
État: appareil bureaucratique de gestion des intérêts collectifs
et ressort par lequel l'autorité de cet appareil fonctionne. Nom
qui est donné pour désigner les principes cachés, invisibles de
l'ordre social et de la domination et de la violence physiques et
symboliques.

Structures cognitives : schémas mentaux d'appréciation, de


perception de classement et de division appliquées à l'univers
social et qui permet d'agir et de contribuer à la légitimation de
l'ordre social établi.

169
Cette puissance de l'État réside dans la capacité à façonner les agents
sociaux à ses propres structures et à constituer l'ordre social, selon ses
principes, ceci de façon à légitimer son action. De ce point de vue, cette
incorporation par les agents sociaux de telles structures se présente
comme un effet de domination des consciences.

170
On dire que le développement de
moderne peut être décrit comme un progrès, vers
un degré d'universalisation supérieur[.. .] et dans
le même mouvement, comme an progrès vers
la monopolisation, la concentration du pouvoir.
Sur l'État, cours au Collège de France 1989-1992,
Paris, Raisons d'agir /Seuil, 2012, p. 351.

Idée
L'État est une réalité à double face: en même temps qu'il unifie,
il renforce son pouvoir de domination. Cela s'explique par
le fait que l'intégration s'affirme comme la condition même
de la soumission, la dépossession et l'exclusion.

Contexte
Dans le cours du 14 mars 1991, Bourdieu revient sur deux fonctions
de l'État qui semblent antinomiques : d'une part, l'État se présente
comme un élément d'intégration, d'unification, au moyen de l'établis-
sement d'un ordre public et commun; d'autre part, il se définit comme
une instance de domination, en raison du fait d'imposer cet ordre et
ses propres structures. Contre une lecture qui se limiterait à n'y voir
qu'une antinomie, une dualité irréconciliable, l'auteur montre qu'au
contraire une fonction devient la condition de possibilité de l'autre.
Autrement dit, l'idée principale ici consiste à démontrer que c'est cette
fonction d'intégration qui permet à l'État d'asseoir son pouvoir et sa
domination. C'est en ce sens, qu'il devient alors opportun d'expliciter
la double face de l'État.

Commentaire
L'interrogation qu'il convient de poser pour appréhender la difficulté
par rapport à la double fonction de l'État est la suivante: dans quelle
mesure le processus d'unification conduit par l'État peut être également
perçu comme un processus de séparation et d'exclusion ?

171
Sur le premier point la position de Bourdieu consiste que
l'État est un instrument d'unification qui contribue à faire accéder
les processus sociaux, comme la culture et l'économie à un degré
d'universalisation supérieur. Plus précisément, il s'agit d'un processus
qui contribue à sortir de la particularité inhérente à ce qui est local
pour s'inscrire dans une dimension nationale. En ce sens, et c'est là
sa première face, l'État est un facteur d'intégration universalisante.
De ce fait, si nous reprenons l'exemple de l'école, celle-ci se présente
comme une institution d'intégration dans la mesure où elle a pour
fonction de donner à tous les instruments à disposition du citoyen,
la capacité indispensable pour participer et agir dans les différents
champs. L'institution scolaire se donne donc pour visée de rendre les
agents sociaux autonomes en leur transmettant les mêmes compé-
tences et savoirs théoriques et pratiques, nécessaires pour passer d'un
univers social à un autre.

Sur le deuxième point, l'État s'affirme comme un facteur d'inté-


gration aliénante qui devient par là la condition de la domination,
de la soumission et de la dépossession. En effet, pour Bourdieu, le
processus d'unification se convertit inévitablement en un processus
de séparation, les deux fonctions étant ainsi inséparables. Prenons
l'exemple de l'unification du marché culturel : en unifiant le marché
linguistique, à savoir en favorisant l'usage d'une seule langue parmi
la population, l'État non seulernent exclut mais déprécie d'autres
langues (c'est ce qui fait que dans cet ordre, surgit un principe de
classement qui donne lieu au patois, au mauvais accent et aux
langues dominées). Autrement dit, l'intégration devient la condition
même de l'exclusion. Cela s'explique tout simplement parce que ce
processus d'intégration qui n'est autre qu'un processus d'unification
a pour effet de favoriser la monopolisation. L'unification du marché
qu'il soit économique, culturel ou symbolique a pour contrepartie un
phénomène de dépossession, en raison de l'imposition par l'État d'un
mode de production ou d'un produit. Le monopole, de ce point de
vue se constitue sur la base d'une dépossession et contribue par là à
asseoir une véritable domination. Cet élément est d'importance car
cela démontre que l'État structure l'ordre social en créant un monopole
et une domination. li ne s'agit pas exclusivement d'une instance qui
légitime un ordre établi : il s'agit aussi d'une intégration qui devient

172
aliénante au sens ou e!le irnpose des hiérarchies des iJrincipes C!e
classement aux agents sociaux, ce qui par définition crée un système
de valeurs et d'appréciation. Dans ce contexte, constituer un capital
culturel à base scolaire, c'est en même temps réduire à l'ignorance et
à la barbarie ceux qui en sont dépourvus. Dans ce cas précis, l'insti-
tution scolaire, au-delà de sa fonction d'intégration produit l'inculte,
le dépossédé culturel, en raison même du monopole culturel qui la
caractérise. Autrement dit, l'exigence d'universalisation qui anime
l'école et se donne pour ambition d'inculquer universellement une
culture, est en décalage avec l'universalisation de l'accès aux moyens
nécessaires pour acquérir cette culture universelle. Cela parce que le
monopole culturel qui est aux mains de l'institution scolaire se double
d'un accès inégal au système scolaire. Cela revient à affirmer que ce
processus de constitution de l'universel est également un processus
de monopolisation de ce qui pour l'État doit être considéré comme
universel. En ce sens précis, la concentration de capital a pour effet de
produire une logique de domination. Reprenant l'équation formulée
par Bourdieu :
concentration du capital et du pouvoir
universalisation + monopolisation

P Vocabulaire
Intégration : processus par lequel l'État établit les conditions
nécessaires pour unifier l'univers social en imposant un ordre
commun et public.
Dépossession : processus par lequel l'État en contribuant à
unifier le marché (culturel ou économique) crée un monopole
qui hiérarchise et exclut certains éléments, facilitant par là sa
propre domination.

Portée
Cette articulation entre intégration et dépossession, assurée par l'État
lui-même nous conduit alors à une conclusion saisissante: pour être
exclu comme pour être dominé, il faut au préalable être intégré. C'est
en ce sens que l'État devient une formidable force de domination.
1
fai fait il y a déjà quelques années, une addition
à la dénnition célèbre de Max Weber qui dénnit
l'État [comme le]« monopole de la violence
légitime» que je corrige en ajoutant:<< monopole
de la violence physique et légitime».
Sur l'État, cours au Collège de France 1989-1992,
Paris, Raisons d'agir/Seuil, 2012, p. 14.

Idée
Pour l'État le monopole de la violence symbolique est la
condition de la possession de l'exercice du monopole de la
violence physique elle-même.

Contexte
Il s'agit ici de comprendre comment l'État lui-même acquiert et exerce
un pouvoir suffisant pour assurer le monopole de la violence. Sur ce
point, en réalité la question est double: comment l'État agit-il pour
maîtriser les phénomènes de violence entre les agents sociaux, cela
en vue d'assurer une coexistence des libertés ? Et quel usage fait-il
de la violence pour asseoir son propre pouvoir ? L'intérêt de cette
interrogation consiste à revenir sur la notion de violence symbolique,
comprise corn me coercition dissimulée qui ne dit pas son nom et qui
se présente corn me la condition de possibilité de la constitution d'une
communauté. Le paradoxe dans cette démonstration réside dans
l'idée que l'État en étant l'auteur de cette violence symbolique est en
mesure d'exercer son pouvoir sans nécessairement faire appel à une
violence physique ou à une coercition permanente.

Commentaire
Il convient ici de rappeler trois éléments pour appréhender la thèse
de Bourdieu selon laquelle l'État se définit comme le monopole de la
violence symbolique légitime. En premier lieu, la violence symbolique

174
cornme l'imposition dissirnuiée et durable
de structures, de codes et de rapports de forces. Cette imposition est
à la fois arbitraire dans son contenu et sa méthode de transmission :
parce qu'elle prend les apparences d'un ordre naturel, elle se présente
comme légitime aux yeux des agents qui mÉ:connaissent ces condi-
tions. Ensuite, l'État, par la concentration de capital qu'il possède,
favorise un mouvement d'intégration qui, en réalité, s'affirme comme
l'acquisition d'un monopole. Enfin, si l'État est en mesure d'acquérir ce
capital et d'exercer ce monopole, c'est parce qu'il est mesure d'imposer
aux agents sociaux ses propres structures, assurant par là, un accord
entre ce qu'il est et ce que les agents pensent de lui. Pour Bourdieu,
c'est cela même qui rend l'État comme un objet presque impensable.

Une fois compris ces différents éléments, la question se pose de savoir


comment l'État fait usage de cette violence et surtout comment
expliquer que la violence symbolique est la condition de possession
du monopole de la violence physique elle-même. Un premier élément
de réponse se trouve dans l'idée que l'État en structurant l'ordre
social, sa légitimité fait l'objet d'une reconnaissance de la part des
agents sociaux. En effet, il est important de rappeler que les systèmes
symboliques possèdent un pouvoir structurant dans la mesure où ils
sont incorporés comme structures mentales. Du coup, les agents ne
font que reconnaître en l'État des structures qui sont les leurs, bien
qu'elles aient été imposées arbitrairement et inconsciemment par
l'État lui-même. Ensuite, il existe une double relation entre la violence
physique et la violence symbolique, toutes deux faisant l'objet d'un
monopole par l'État. D'une part, l'État devant assurer la coexistence
des agents, s'approprie la violence physique, pas seulement pour
l'exercer, mais également pour la contrôler. C'est ce qui explique que
la violence physique est appliquée par un groupement spécialisé,
émanant de l'État, spécifiquement mandaté à cette fin et facilement
identifié au sein de la société par l'uniforme. Cette concentration de la
force physique, en dehors des épisodes de crise, a surtout pour fonction
de neutraliser les tendances à la violence, autrement dit, d'imposer
une discipline qui permet de contrôler la force physique. Ce point
est d'importance car il permet de comprendre que ce processus de
concentration de force physique publique a pour effet de démobiliser
la violence ordinaire. Ici, l'administration de la force physique par l'État

175
renforce ai ors sa violence '"-.,:t';c,::,c,•~·~ dans la mesure où elle permet
à l'État de légitimer sa puissance comme garant de la coexistence des
agents. D'autre part, en imposant un nomos, un principe de vision et
de division du monde à l'ensemble des agents sociaux, l'État s'assure
de la reconnaissance et de l'accord des agents, sans recourir à la
coercition permanente, à savoir sans recourir à la violence physique
ou explicite. Cet élément est primordial car il montre à quel point la
véritable puissance de l'État réside dans une coercition, certes, mais
qui est incorporée et qui comme telle ne s'exerce pas nécessairement
comme violence physique. Par exemple, pour que les agents s'arrêtent
au feu rouge, nul besoin de faire preuve de coercition physique et
permanente dans la mesure où cette injonction inhérente à l'ordre
social, est incorporée par les agents et reconnue comme légitime.
En cas de transgression, cette violence symbolique fonde alors la
légitimité de la violence physique elle-même.

C'est sur cette articulation que se fonde la dimension paradoxale de la


violence symbolique de l'État: efficace parce qu'elle est incorporée;
reconnue comme légitime parce qu'elle est dissimulée; coercitive
parce qu'elle n'est nécessairement exercée comme coercition explicite
et permanente.

P Vocabulaire
Coercition incorporée: imposition par l'État, aux agents sociaux,
des principes de vision et de divisions du monde, sans que cela
fasse l'objet d'une prise de conscience par les agents eux-mêmes.
C'est en cela que cette incorporation se révèle pleinement efficace
pour exercer le monopole par l'État de la violence symbolique
légitime.

Portée
La légitimité de l'État repose sur un processus de croyance et c'est en
ce sens qu'il se présente comme une fiction comprise en un double
sens: à la fois invention, puisqu'il ne répond à aucun ordre naturel et
fabrication dans la mesure où il crée lui-même ses propres conditions
d'existence et d'exercice de son pouvoir et légitimité.

176
Les agents se déterminent par rapport à des
indices concrets de l'accessible et de i'inaccessible,
du«pournous»etdu«paspournous~
Le sens pratique, Paris, Minuit, 1980, p. 107.

Idée
Les volontés des agents sociaux s'ajustent aux possibilités
qui sont offertes par leur position sociale dans un champ
déterminé. Autrement dit, en raison de l'incorporation des
structures sociales et de ses rapports de force, il existe, chez
les individus, une correspondance entre les espérances
subjectives et les chances objectives.

Contexte
Cette thèse est essentielle pour comprendre la raison pour laquelle
Bourdieu remet en question l'égalité des chances. Dans cette œuvre
de 1980, l'auteur souligne que l'habitus, compris comme le produit
d'une classe déterminée de régularités objectives, tend à engendrer
des conduites raisonnables, à savoir des pratiques qui ne sont possibles
que dans le cadre de ces régularités. Ces dernières, pour rappel, sont
immanentes aux conditions dans lesquelles a été produit l'habitus et
de ce fait s'ajustent aux exigences inhérentes dans la situation sociale
d'origine ou d'appartenance. Cela signifie qu'il existe bel et bien un
accord entre ce qui est possible socialement et ceci est accompli,
tendant ainsi à reproduire les rapports de force existants.

Commentaire
Cet accord entre les espérances subjectives et les chances objectives
offertes aux agents sociaux, pour être compris, implique de revenir sur
la notion d'habitus. Histoire incorporée par l'agent et en même temps

177
oubliée par iui, i'habitus se définit cornrne un ensernb!e de principes
générateurs et organisateurs de pratiques. Transposables et durables,
ces dispositions sont la présence agissante de tout ce passé social qui
détermine les actions à venir, sans être l'expression d'une action libre
ou d'une réaction mécanique.

Compte tenu de ces éléments, Bourdieu indique que la trajectoire


sociale répond aux possibilités liées à son habitus inhérent à sa position
sociale. De ce point de vue, le monde social se définit comme un ordre
des successions, pris comme logique de reproduction sociale, avec ses
régularités et ses règles de transmission. Plus rigoureusement, pour
cerner ce qui explique cette redondance du cosmos social, il convient
de prendre en compte deux tendances: celles immanentes aux agents
sous forme d'habitus, comme nous venons de le mentionner, et qui
reconstituent les structures sociales dont ils sont le produit; et celles
inhérentes aux champs ou univers sociaux qui sont le produit de
règles ou de codes, indépendants des consciences, et qui visent à
assurer la conservation de l'ordre établi. li s'ensuit, et c'est là un point
décisif, que les agents n'ont pas les mêmes chances de profit matériel
et symbolique et les mêmes dispositions pour investir et s'investir
dans un champ déterminé. En effet, les espérances, par le biais des
dispositions de l'habitus, tendent universellement à s'accorder ou à
se proportionner, dans une grande mesure, aux chances objectives.
De ce fait et à titre d'exemple, la propension des familles à investir
dans l'éducation dépend des chances objectives de réussite scolaire,
chances évaluées selon l'ambition que peut lui être fixée par sa position
dans l'univers social. Une telle logique permet alors de saisir deux
processus sociaux relatifs à la constitution d'une trajectoire: le fait que
les stratégies engagées par les agents pour défendre la position sociale
actuelle ou potentielle dans l'espace social, sont liées aux conditions
sociales dans lesquelles ils vivent; le fait que certains agents, de façon
résignée ou fataliste, s'accommodent de l'univers social qui est le leur
et qui pourrait être jugé intolérable et inacceptable pour des agents
appartenant à une position sociale distincte.

En ce sens, force est de reconnaître que c'est le capital, qu'il soit


économique ou culturel, qui détermine en grande part les chances
objectives de réussite, limitant par là les trajectoires susceptibles de
représenter une transgression des frontières sociales. De là, se dégage

178
donc un principe constitutif
précise Bourdieu dans Méditations pascaliennes (p. 314): deviens ce
que tu es et, plus rigoureusement, ce que tu as à être socialement qui
peut soit s'incarner dans un dépassement, soit contribuer à reproduire
le capital culturel existant, soit être rappelé à l'ordre de ce qui est
considéré comme raisonnable. Autrement dit, ce principe pourrait,
selon la position sociale et les dispositions incorporées, s'énoncer
comme un« accomplis ce qui t'est promis» ou bien comme un« ce n'est
pas pour toi». Une telle réalité a donc pour conséquence, à la fois, de
déterminer la représentation pour l'agent social de sa capacité d'agir
et de ce que le rnonde social lui permet d'accomplir. C'est pourquoi,
l'égalité des chances est une illusion entretenue : la compétition se
révèle être davantage une course de handicap qui s'étend sur plusieurs
générations et au sein duquel chaque agent social porte en lui les
scores cumulés de ses ancêtres, en proportion de son habitus et du
volume de capital possédé.

L'ordre des successions se présente ainsi comme un ordre de la


reproduction sociale et de l'accumulation progressive de forces et de
faiblesses, éléments qui participent à la conservation des positions
occupées dans l'espace social.

P Vocabulaire
Espérances subjectives : potentialités ou projection possible
de l'agent relativement à sa trajectoire possible. Ces espérances
marquent ainsi son désir d'être.

Chances objectives: estimation (statistique par exemple) de la


possibilité de prétendre à une position sociale ou à l'obtention
d'un profit matériel ou symbolique. De ce point de vue, la thèse
de Bourdieu est de montrer qu'il existe un accord, ou du moins
une forte probabilité, d'établir une correspondance entre les
espérances subjectives et les chances objectives.

179
Cet argumentaire fonde ainsi l'analyse de Bourdieu sur des
chances face à l'obtention d'une profession, d'un concours ou, plus
généralement, des profits en termes d'acquisition de capital. Cela
montre aussi que les trajectoires sociales, même si elles ne sont pas
déterminées, sont toutefois prévisibles.

180
c'est ces
immanentes, perpétuer ce conatus, accepter
de se faire l'instrument docile de ce« projet»
de reproduction.
La misère du monde, Paris, Seuil, 1993, p. 263.

Idée
La transmission de l'héritage par le biais de la famille, ne se
fait pas toujours sans heurts. Pris entre la position sociale,
l'ambition familiale et ses propres aspirations, l'héritier est
susceptible d'entretenir une relation de clivage avec son
propre héritage.

Contexte
Dans ce texte de 1993, qui regroupe à la fois des entretiens et des points
d'analyse relatives à une misère sociale, Bourdieu rédige une partie
intitulée« Les contradictions de l'héritage». Celle-ci vise à étudier à la
fois le rapport entre les déterminismes sociaux et les espérances des
agents ainsi que la souffrance sociale que peuvent engendrer l'héritage
et l'émancipation. Dans ce contexte, il est opportun de revenir sur les
clivages inhérents causés par les injonctions familiales pour se rendre
compte que l'héritier, face au poids social de son groupe, se trouve
en position à la fois de continuité et de rupture.

Commentaire
Cette étude, particulièrement pertinente, se justifie pour Bourdieu en
raison des deux éléments suivants: d'une part, la sociologie critique
met en œuvre une sociogenèse des dispositions constitutives des
habitus pour comprendre corn ment l'ordre social engendre des logiques
d'homologies ou de tensions avec les processus psychiques des agents
sociaux. Autrement dit, il s'agit de mettre en évidence que les structures
mentales ne sont pas le simple reflet de structures sociales dans la

181
mesure 01~1 l'habitus entretien avec !e champ un rapport de sollicitation
mais également d'interdits. D'autre part, au-delà des déterminismes
imposés par les institutions, il convient également de montrer que la
famille est au principe de la souffrance sociale, notamment en raison
des injonctions contradictoires qu'elle formule. C'est le cas notamment
dans la question de la transmission de l'héritage.

Dans ce cadre, l'auteur insiste sur l'ordre des successions, à savoir la


gestion du rapport entre les parents et l'enfant et la question que pose
donc la perpétuation de la lignée et de son héritage. Pour aborder
cette thématique, trois arguments sont analysés : en premier lieu, la
difficulté qui est posée est celle de la lignée et, plus particulièrement,
la relation entre le père et le fils ou la fille, qui peut relever de l'ordre
de la transgression et de la déchirure. En effet, c'est bel et bien le père
qui, en général, incarne la lignée, assurant par là une sorte de conatus
social générationnel, à savoir une tendance à perpétuer la position
sociale qui ne va pas sans créer de ruptures dans la mesure où il s'agit
d'opérer un dépassement au sens du terme Aufhebung de Hegel: mener
une négation de ce qui est pour permettre un dépassement. Ensuite,
en tant que matrice sociale, la famille est à l'origine des contradictions
et des doubles contraintes, en raison des discordances qui peuvent
surgir entre les dispositions de l'agent social, de l'héritier et le destin
familial qui lui est promis.

Pour bien cerner cet argument, il est nécessaire de rappeler que, pour
Bourdieu, cela s'explique en raison du fait que le père s'affirme à la fois
comme le lieu et l'instrument d'un projet transmis inconsciemment et
orienté vers la perpétuation de la lignée. Dans le cas d'un héritage réussi,
à savoir un accomplissement du projet du père à travers l'itinéraire de sa
descendance, cet acte est vécu comme un meurtre du père et comme
la constitution d'un alter ego. Considérée comme un dépassement,
cette situation conserve le projet du père mais, en même temps, est
réappropriée par le fils. Par exemple, le père bourgeois qui envisage
pour sa descendance la même chose que ce qu'il est et possède. En
ce sens, par la consécration du fils, il se reconnaît en lui et ratifie par-là
l'excellence de sa propre identité sociale. C'est le cas également du
père en voie d'ascension à trajectoire sociale ininterrompue, vécue
là aussi comme l'accomplissement du projet du père et dans ce cas
particulier, comme l'accomplissement d'un projet inabouti.

182
démesuré. L'héritier este ici de réaliser, par procuration, un
conatus social irréalisable et qui devient une des sources majeures
de contradictions et de souffrances. li s'agit d'une double injonction
imposée et contradictoire:« sois comme moi, fais comme moi et sois
différent». Cela signifie donc que ce qui est visé, c'est bien plus que la
constitution d'un alter ego dans la mesure où l'héritier se doit à la fois
de porter la perpétuation de la lignée et de constituer une position
sociale, sinon meilleure, pour le moins identique. Il s'ensuit que les
héritiers sont confrontés à des habitus clivés, déchirés, en raison de
l'ambivalence de ce destin au sein duquel il est nécessaire de répondre
à la demande du père : s'il réussit, il éprouve un sentiment de culpa-
bilité du fait de cette rupture avec la position du père; s'il échoue il
est coupable de décevoir le projet du père dont il est porteur. C'est le
cas par exemple de ceux qui ont raté le but qui leur était socialement
assigné et qui, de ce point de vue, soit mettent fin à cette ascension,
soit pire, mettent en péril la position acquise, dans le cas des héritiers,
incapables de soutenir la perpétuation. Dans ce cas, il est possible
alors de mesurer combien l'obligation de consécration sociale ou
la consécration sociale est effective, se présente comme un cadeau
empoisonné, l'individu ne pouvant, par soi-même, décider de son
propre destin.

Vocabulaire
Héritier: descendance filiale à qui est transmis inconsciemment
par les dispositions, l'habitus familial (schèmes d'appréciation
et de perception, mais également manières d'agir, de parler et
de se comporter) et qui devient par là porteur d'une histoire et
d'un projet social.

Portée
La transmission de l'héritage est à concevoir à partir d'une double
perspective: elle ne se présente en rien comme un fatalisme puisque
l'agent social, bien que dépositaire des dispositions familiales, n'est

183
projet dont il n'est pas nécessairement
ainsi à un destin déjà défini. Cette liberté conditionnée et les décisions
qui en découlent, deviennent alors une source de souffrance sociale.

184
cercle
Mais il faut se garder de conclure que le
des espérances et des chances ne peut pas être
rompu.
Méditations pascaliennes, Paris, Seuil, 2003, p. 334.

Idée
La transgression des frontières est possible en raison de
la marge de liberté inhérente à l'habitus. Mais pour être
pleinement efficiente, elle doit être accompagnée d'un ordre
symbolique susceptible d'ouvrir un espace des possibles.

Contexte
L'accord ou la correspondance entre les espérances subjectives et
les chances objectives ne doit pas être compris comme un ordre de
successions inéluctable ou bien comme un enchaînement continu
d'anticipations confirmées. En effet, non seulement, l'agent social n'est
en aucune mesure un être réagissant de manière mécanique à son
univers social mais de plus, les conditions historiques et sociales ayant
établi une reproduction des inégalités sociales, peuvent à leur tour être
défaites. Ce que l'histoire a fait, elle est en mesure de le défaire. Reste
alors à voir comment est possible cette nouvelle marge de liberté. Bien
évidemment, cela requiert certaines conditions objectives qui, au-delà
de la seule disposition de l'agent, offrent les conditions susceptibles
de pourvoir rendre effectifs un nouvel avenir et un nouveau destin.

Commentaire
La remarque de Bourdieu sur le cercle entre les espérances subjec-
tives et les chances objectives montre combien la pensée de l'auteur
ne doit pas être comprise comme un déterminisme absolu ou, pire,
comme un fatalisme. Pour saisir cette liberté qui émerge au-delà des
déterminismes sociaux, il convient de reprendre, au préalable, la notion
d'habitus et la marge de liberté qui la caractérise.

185
Con-:me nous l'avons antérieurement dans
ne peut être compris comme un principe mécanique d'action, à
savoir comme un principe réagissant à un effet ou à des stimulations
extérieures. Bien plutôt, il se définit comme un principe autonome,
à la façon d'une spontanéité conditionnée, qui permet de mettre en
œuvre, moins une réaction immédiate à une réalité brute, qu'une sorte
de riposte intelligente à une sollicitation du réel. Cela s'explique parce
que l'habitus produit une riposte dont le principe n'est pas compris
dans une cause extérieure mais dans un sens pratique qui, sans être
l'objet d'une évaluation conscience et calculée, permet d'engendrer
des conduites adaptées à des situations nouvelles. Ce sens pratique
se présente comme un principe de différenciation et de sélection.
C'est cette situation entre déterminisme et liberté qui contribue à
faire de l'habitus un principe de détermination, de réponse à une
situation donnée, permettant par là de mettre ensuite en œuvre des
stratégies. Ce premier point se révèle essentiel pour bien rappeler que
l'une des causes qui contribuent à rompre cet accord entre espérances
subjectives et chances objectives, réside d'abord dans cette marge de
liberté qu'offre l'habitus, qui de ce fait, est une pratique d'anticipation
de l'avenir.

Ensuite, et c'est le deuxième élément, il convient de compter sur un


ordre symbolique qui soit en mesure de créer ou de rouvrir un espace
des possibles. En effet, l'ordre symbolique, en raison de son autonomie
et de son pouvoir d'exaltation, peut jouer sur la correspondance entre
les attentes et la réalité. Il est nécessaire pour cela que les actions
symboliques, renforcées notarnrnent par l'action pédagogique, puissent
réactiver des dispositions intériorisées par les individus. Autrement
dit, parce que l'habitus est une anticipation de l'avenir, il suffit que
celui-ci soit stimulé par une réalité qui permette à l'agent social de se
dépasser et croire ainsi à un autre avenir. À cela, il convient d'ajouter,
pour que cette rnarge de liberté soit elle-même effective, que le pouvoir
symbolique soit susceptible de trouver les conditions de son efficience
dans les structures mêmes qu'il vise à transformer. Cela implique par
conséquent la possibilité que ces aspirations deviennent explicites
pour exprimer ainsi des dispositions implicites; et des structures qui,

186
pour doivent eT

de crise, favorisant à la fois la conscience critique de leur din,ension


arbitraire et fragile.

C'est là le fondement et le sens des luttes du monde social, dont deux


figures peuvent incarner ce pouvoir symbolique. La première est celle
des manifestations, dont l'un des exemples cités par Bourdieu est
incarné par le mouvement des chômeurs en France en 1993 (sur ce
point, voir« Le mouvement des chômeurs, un miracle social», Contre-
feux, Paris, Raisons d'agir, 1998, pp. 102-104). En affirmant leur existence
et leur situation précaire, ce type de mouvement s'affirme comme un
véritable instrument de lutte contre tout fatalisme politique et surtout
contre toute stratégie de domination fondée sur l'exploitation abusive
en situation de précarité (chantage au licenciement par exemple). Ici,
la mobilisation s'avère nécessaire pour transformer l'action politique.
La seconde réside dans une nouvelle conception de l'intellectuel qui
doit jouer un rôle dans un mouvement social, à l'échelle nationale ou
internationale(« Pour un savoir engagé», Contre-feux 2, Paris, Raisons
d'agir, 2001, pp. 33-41).11 s'agit ici de reprendre le modèle crée par Zola
dans l'affaire Dreyfus et qui consiste pour un intellectuel à s'engager
dans un combat politique sans abandonner ses exigences et valeurs
de chercheur (vérité et désintéressement). Cette figure, définie comme
« intellectuel collectif >>i doit conjuguer son exigence de critique à l'égard
de la domination symbolique et sa fonction d'accoucheur à l'égard
des agents sociaux. Ceci afin qu'ils prennent à la fois conscience de
ce qu'ils sont et des mécanismes qui rendent raison de leur situation.
C'est à ce prix qu'un nouvel avenir devient possible.

/J Vocabulaire
1

Intellectuel collectif: terme repris de Foucault et qui désigne


le combat des intellectuels pour lutter conte la domination et
soutenir les mouvements de lutte sociale. Cet intellectuel collectif,
doit de se limiter à une fonction négative, critique de l'existant, se
donne également pour tâche, et cela dans un souci de vérité, de
porter aux agents sociaux la connaissance sur leur univers social.

187
La marge de liberté nécessaire pour rompre la reproduction sociale,
la correspondance entre les espérances subjectives et les chances
objectives, n'est donc possible qu'à condition de s'inscrire dans un
désir de savoir. En effet, c'est bien la connaissance, qu'elle soit portée
par les mouvements de protestations sociales ou transmise par des
intellectuels engagés, qui permet aussi de refonder l'ordre social et
de proposer de nouveaux espoirs en l'avenir.

188
Pour qu'un acte de reconnaissance soit
socialement efficace, indépendamment de ce
qu'on peut penser des théories de la liberté, il
faut qu'il apparaisse comme non déterminé
par l'efficace politique de celui qu'il reconnaÎt.
Sociologie générale, Il, Cours au Collège de France 7983-1986,
Paris, Seuil, 2016, p. 1014.

Idée
La méconnaissance de l'imposition arbitraire d'un ordre
symbolique est la condition nécessaire pour le reconnaître
comme légitime. Cela implique que l'ignorance est ce qui
permet à un pouvoir arbitraire d'asseoir sa domination, dans
la mesure où elle contribue à l'illusion que les agents sociaux
ont de leur indétermination.

Contexte
La relation entre liberté et connaissance se révèle essentielle dans
l'œuvre de Bourdieu. En effet, il s'agit de montrer que seule la connais-
sance des déterminismes sociaux peut contribuer à la libération des
agents sociaux et contribuer à une transformation du monde social.
Prise à rebours, cette thèse souligne également que le fondement du
pouvoir et de la domination réside dans une méconnaissance de ces
déterminismes. Autrement dit, l'ignorance se révèle être un puissant
instrument d'aliénation. Cela est d'autant plus efficace que cette
méconnaissance extorque aux agents sociaux, de façon paradoxale,
la reconnaissance nécessaire pour poser ce pouvoir qui ne dit pas
son nom, comme légitime. C'est dans ce cadre que l'auteur détaille
ce processus qui rend compte du même coup du rapport constitutif

191
ignorance eT et qui
un chapitre antérieur sur la relation entre rnéconnaissance et violence
symbolique.

Commentaire
L'articulation entre la méconnaissance et la reconnaissance d'un pouvoir
ou d'un ordre symbolique, qui en réalité est imposé arbitrairement,
s'inscrit pleinement dans une réflexion sur la légitimité. Pour saisir ce
rapport, il est opportun de reprendre les deux propositions formulées
par Bourdieu relative à la question du pouvoir.

La première proposition pose l'idée que le pouvoir ne peut s'exercer


que s'il est légitime. Cela signifie que le pouvoir doit contribuer à sa
propre légitimation pour pouvoir se maintenir durablement. Pour
s'imposer de la sorte, la condition nécessaire consiste à se faire recon-
naître comme légitime en dissimulant l'arbitraire de la force qui est à
son fondement. Ce pouvoir symbolique ajoute ainsi sa propre force
au pouvoir de fait, ce qui lui permet de produire ses effets et d'assurer
surtout une reproduction durable de ses effets. Force est donc de
reconnaître que c'est bien cette dépendance du pouvoir à l'égard
d'une force symbolique de légitimation qui confère à ce pouvoir sa
propre puissance.

La deuxième proposition insiste sur le fait que ce processus de recon-


naissance, fondé sur la méconnaissance même de ce mécanisme,
requiert des instances de légitimation. Autrement dit, contre l'idée
qu'« on n'est jamais mieux servi que par soi-même», Bourdieu insiste
sur le fait que la reconnaissance de sa propre légitimation exige
une adhésion, une croyance des agents sociaux. Celle-ci, pour être
pleinement efficace, suppose que l'acte de reconnaissance apparaisse
comme non extorqué par le pouvoir de celui qui recherche cette
reconnaissance. Plus rigoureusement, cet acte de reconnaissance
sera d'autant plus efficace s'il est le résultat d'une indépendance, d'un
désintéressement de celui qui reconnaît à l'égard de ce qu'il reconnaît.
Il faut donc que cet acte de reconnaissance fasse illusion, à savoir qu'il
émane d'un acte libre et désintéressé et du même coup, méconnu

192
dans !a de ses C~e point morrue
combien, un pouvoir qui recherche sa reconnaissance comme légitime/
doit obtenir une croyance, à savoir une méconnaissance même de sa
réalité comme imposition arbitraire d'un pouvoir lui-même arbitraire.

Cette articulation entre méconnaissance et reconnaissance est au


fondement même de la légitimité puisque cette dernière est l'objet
d'une reconnaissance dans une situation d'ignorance. En ce sens, il
existe ici une circularité entre cette logique de méconnaissance et cette
recherche de reconnaissance. Pour cerner ce point, il est pertinent de
rappeler deux éléments : le capital symbolique est perçu selon des
catégories de perception adéquates, à savoir conformes aux conditions
sociales de production et de fonctionnement de ce capital; le capital
symbolique est une force qui s'exerce sur ceux qui adoptent, pour le
percevoir, les catégories de perception inhérentes à ce capital. Cela
implique ainsi que la légitimation du pouvoir repose sur un acte de
connaissance de la part de celui qui subit cette force et qui contient
en lui-même les conditions nécessaires pour le consacrer comme
légitime. Cette légitimation qui s'affirme comme une domination
symbolique s'accomplit en dehors de toute intention ou d'imposition
symbolique, de façon à être méconnue comme pouvoir qui s'exerce
et qui s'impose comme arbitraire.

De ce point de vue, il devient possible de comprendre la relation


inéluctable entre ignorance et domination : c'est précisément parce
que les agents sociaux méconnaissent les modalités selon lesquelles
le pouvoir s'exerce et s'impose à eux, qu'ils n'ont pas conscience
d'apprécier ce pouvoir à partir des catégories qu'il impose, qu'ils
donnent leur assentiment. En réalité, il s'agit ici d'une croyance et
d'une légitimité qui sont extorquées, contribuant ainsi à donner
l'illusion que les agents sociaux font usage de leur libre arbitre dans
le choix de leurs décisions.

193
Méconnaissance et reconnaissance: l'ignorance relative à
l'imposition par le pouvoir, aux agents sociaux, de catégories de
perception inhérentes à ce même pouvoir, contribue à ce que les
agents reconnaissent ce pouvoir comme légitime. En effet, c'est
parce que ce processus est méconnu qu'il devient par-là efficace.

légitimation du pouvoir: processus qui requiert à la fois que


le pouvoir pour être exercé, soit capable de créer ses propres
conditions de reproduction, de perpétuation et une adhésion des
instances et des agents sociaux. En d'autres termes, le pouvoir
ne peut s'exercer que s'il est légitime et cette légitimité doit faire
l'objet d'une reconnaissance extérieure au pouvoir.

Portée
La domination symbolique est d'autant plus subtile et efficace ici
qu'à aucun moment les agents sociaux n'ont connaissance de ce qui
les détermine. C'est en ce sens que l'ignorance devient la condition
de l'aliénation puisque la méconnaissance rend du coup les agents
étrangers à eux-mêmes.

194
Une loi ignorée est une noture; clestin r ~ I

une loi connue apparaÎt comme la possibilité


d'une liberté.
Questions de sociologie, Paris, Minuit, 2002, p. 45.

Idée
Les lois à l'œuvre dans l'univers social ne relèvent en rien
d'une nécessité naturelle. C'est précisément parce qu'elles
résultent de conditions historiques que leur connaissance
est susceptible d'en atténuer les effets.

Contexte
Dans la pensée de Bourdieu, une exigence est formulée de façon
insistante : mettre au jour les lois sociales afin de pouvoir étendre
le domaine de la liberté. Or, le recours au terme de loi a fait l'objet
de malentendus, notamment en raison de la confusion entre la
définition de loi dans le domaine des sciences exactes et celui de
loi dans le domaine de l'univers social. Sur le premier point, la loi se
définit comme l'expression d'une causalité naturelle, répondant à
une nécessité qui appartient à l'ordre de la nature. Dans le second
cas, il s'agit de régularités constituées historiquement, sans aucune
prétention à l'universel et en excluant toute nécessité naturelle. La
différence entre ces deux conceptions, reprise dans cet article intitulé
« Le sociologue en questions » est essentielle, sous peine de ne pas
comprendre pourquoi les lois sociales, créées par l'histoire peuvent
également être défaites par l'histoire. Cela permet aussi de ne pas
faire des lois sociales une fatalité contre laquelle les agents se révèlent
impuissants. C'est à ce prix que la connaissance de ces lois sociales se
présente comme la condition d'une libération.

195
L'étude de la notion de loi et sa relation à la liberté dans l'œuvre de
Bourdieu s'enracinent dans la juste compréhension du principe de raison
suffisante. Pour rappel, cette notion est reprise de Leibniz (Principes de
la Nature etde la Grâce, 1714), à partir de deux fondements: d'une part,
rien ne se fait sans raison suffisante, à savoir que rien n'arrive sans que
cela réponde à une causalité, ce qui signifie qu'il n'existe pas de hasard
dans la nature; d'autre part, cette causalité rend également raison du
fait que les choses soient ainsi et pas autrement, ce qui implique que
chaque chose possède alors une essence prédéterminée. Bourdieu,
en reprenant à son compte, cette notion, réduit la causalité aux seules
conditions historiques et sociales. Constitutif de la sociologie critique,
le principe de raison suffisante implique qu'il existe une cause ou une
raison historique et sociale permettant d'expliquer et de comprendre
pourquoi telle pratique ou institution est plutôt que de ne pas être et
pourquoi elle est ainsi que de toute autre façon. Bien évidemment,
cette causalité n'est l'expression d'aucune nécessité naturelle ou
universelle dans la mesure où la raison suffisante du monde social
s'incarne dans la correspondance entre les structures objectives et
les structures mentales.

Pris en ce sens, c'est bien l'ignorance de ce qu'est la loi à l'œuvre dans


le monde social qui fausse sa compréhension. En raison de l'anamnèse
de l'origine au sujet des choses telles qu'elles existent dans l'univers
social, les agents, au lieu d'appréhender ces lois comme des régula-
rités, les définissent à partir du modèle de la causalité naturelle. C'est
ici que la loi se convertit alors en destin, dans la mesure où elle est
perçue comme un principe social universel devant lequel il n'existe
pas d'autre choix que celui de la résignation. Or, dans toute relation,
il existe la possibilité de choix selon le modèle suivant fondé sur
une logique conditionnelle : si on a ceci, alors on aura cela. Ce que
recherche Bourdieu, c'est à expliciter l'idée selon laquelle la liberté
devient effective lorsque les agents sociaux prennent connaissance
de la relation de condition entre si et alors. En effet, une loi connue
confère la possibilité d'accepter ou de refuser ce si, à savoir cette action
susceptible d'engendrer certains effets dans le temps. Un exemple
frappant est la relation entre le capital culturel hérité et la réussite
scolaires: seule une mise au jour de cette condition causale contribue à

196
(econsidérer un système scolaire qui les
à envisager de nouvelles façons d'enseigner et de nouveaux contenus
d'enseignement.

Ce qui est intéressant dans cette analyse, c'est le lien qui unit la
connaissance de la loi et l'affirmation de la liberté, versant de la relation
qui unit l'ignorance à l'aliénation. Dans la mesure où la loi sociale est
une loi historique, socialement déterminée, elle est en mesure de
se perpétuer et de reproduire ses effets aussi longtemps qu'elle est
ignorée. Autrement dit, c'est en conservant la perception de la loi
comme une nécessité naturelle et universelle que ceux qu'elle sert
sont en mesure de conserver son efficacité puisqu'elle se présente
comme l'expression d'un fatalisme. Tout le travail de Bourdieu, à
travers la science sociale et, plus spécifiquement, de la sociologie
critique, c'est de faire prendre conscience aux agents sociaux des
axiomes suivants: les lois à l'œuvre dans l'univers social ne sont que
des lois tendancielles, des régularités, caractéristiques d'un certain
jeu, à un certain moment; l'énonciation de ces lois parce qu'elles ne
sont en rien absolument invariantes, deviennent un enjeu de luttes:
pour les dominants, il s'agit d'engager une lutte pour les conserver en
conservant leurs conditions de fonctionnement; pour les dominés,
il s'agit de les transformer en réussissant à changer ses conditions de
fonctionnement.

Selon cette dernière perspective, seule la connaissance de la loi confère


alors une chance de s'opposer à ses effets durables, déterminés histo-
riquement et de« défataliser » le monde social, ce qui conduit alors à
la formulation d'un troisième axiome : « ce que la loi sociale a fait, la
connaissance de la loi sociale peut le défaire».

fJ Vocabulaire
Loi : principe qui permet selon le principe de raison suffisante
de rendre raison des régularités à l'œuvre dans le monde social.
Déterminées historiquement et socialement, elles ne peuvent
être confondues avec un principe répondant à une causalité
naturelle ou bien à une nécessité universelle.
Tout le sens de la science sociale réside dans cette analyse : en
permettant de porter à la connaissance des agents sociaux, les régula-
rités à l'ceuvre dans le monde social, la sociologie critique s'affirme
comme une des conditions de possibilité de leur libération.

198
liberté, ou plus exactement de la croyance mal
placée dans des libertés illusoires.
Choses dites, Paris, Minuit, 2002, p. 45.

Idée
Contre l'idée d'une action humaine résultant soit d'un libre
arbitre, soit d'un déterminisme absolu, Bourdieu établit, dans
la lignée de Spinoza, une conception de la liberté fondée sur
la connaissance de la nécessité.

Contexte
Il ne faut pas voir dans la pensée de Pierre Bourdieu, une condam-
nation de la liberté humaine mais bien plutôt la critique d'une certaine
conception de la liberté. En effet, si la sociologie critique se donne
comme objectif de dévoiler les lois à l'œuvre dans le monde social, ce
n'est aucunement pour réduire l'existence humaine à un pur déter-
minisme. Bien au contraire, comme mentionné antérieurement, la
connaissance est la condition de possibilité de la liberté. En ce sens,
il est primordial de concevoir la liberté humaine, dans l'œuvre de
Bourdieu, d'après les deux prismes suivants: comme la connaissance
d'une certaine nécessité, sur laquelle nous allons revenir, et comme
un processus de libération des lois sociales qui détermine l'action des
agents sociaux. C'est pourquoi, loin de faire de la sociologie critique
une connaissance qui contribue à avoir sur le monde une vision
désenchantée, elle permet, bien au contraire, par la connaissance
qu'elle dévoile, à progresser vers une plus grande liberté.

Commentaire
À maintes reprises, Bourdieu souligne à quel point il est nécessaire,
relativement à une pensée de l'action humaine, d'éviter un double
écueil : une vision où l'homme serait une cause spontanée de ses
propres actions et une vision où il serait réduit à un automate, ne

199
faisant que ia causalité extérieure. La vraie notion de liberté
se positionne précisément au-delà de cette alternative, et cela à partir
d'une conception de l'habitus comme une spontanéité conditionnée.

Dans ce contexte, il s'agit de démontrer que la liberté se fonde sur la


connaissance de la nécessité et plus le degré de connaissance de cette
nécessité est élevé et plus la liberté est effective. Pour rendre compte
de ce concept de liberté chez Bourdieu et éviter certains malentendus,
il est utile, au préalable de reprendre l'analyse de Spinoza sur l'illusion
du libre arbitre dans Éthique, 1, Appendice (trad. B. Pautrat, 1999, Paris,
Seuil, p. 81). Spinoza souligne« que les hommes se croient libres, pour
la raison qu'ils ont conscience de leurs volitions et de leur appétit, et
que les causes qui les disposent à appéter et à vouloir, ils les ignorent».
Ce que critique ici l'auteur, c'est l'illusion du libre arbitre, conception
selon laquelle la liberté humaine réside dans une faculté de choisir,
alors qu'en réalité, les hommes n'ont pas connaissance de la causalité
extérieure qui les détermine. Bien plutôt, un être est libre lorsqu'il agit
et se détermine selon sa propre nature; et il est contraint lorsqu'il est
déterminé à agir par autre chose que lui-même. Ce qui implique que
pour affirmer sa liberté, il est nécessaire de prendre connaissance de
la nécessité afin de pouvoir agir selon ce que l'on est et non selon
ce qui nous est imposé. C'est en ce sens qu'il faut comprendre l'idée
selon laquelle la liberté réside dans la connaissance de la nécessité.

Cette thèse est reprise par Bourdieu et ajustée à son analyse. Si


déterminisme il y a, c'est au sens d'un principe de raison suffisante,
à savoir que toute chose a nécessairement une raison d'être sociale.
De là, l'importance de ne pas confondre deux conceptions distinctes
du déterminisme : une nécessité objective inscrite dans les choses
et une nécessité vécue, apparente et subjective. Or, relativement au
déterminisme social, c'est la méconnaissance ou l'ignorance des lois
à l'œuvre, comprises comme régularités sociales, qui contribuent à
faire de ce déterminisme une nécessité naturelle.

C'est pourquoi la connaissance de cette nécessité qui est fondée du


seul point de vue historique et social, confère à la liberté un double
sens : d'une part, une liberté qui ne se confond guère avec le libre
arbitre mais qui s'inscrit dans la nécessité elle-même dans la mesure
où plus la nécessité est perçue et comprise, plus les agents sociaux

200
Ce point est d'importance car la connaissance de cette nécessité a
pour effet de faire comprendre que le monde sociai ne relève pas du
déterminisme absolu mais d'une probabilité créée par les conditions
historiques et sociales : cette probabilité esc ce qui fait découvrir
cette marge de liberté d'action et par suite, un nouvel espace des
possibles. D'autre part, une liberté définie comme une connaissance
libératrice au sens où elle permet aux agents sociaux de lutter contre
les déterminismes qui s'exercent sur eux et de contribuer ainsi à
transformer les lois à l'œuvre dans le monde social. Prise en ce sens,
la liberté, loin de s'affirmer comme un donné, doit faire l'objet d'une
véritable réappropriation, à savoir une réappropriation de soi-même
et des actions à mettre en œuvre pour transformer le monde social en
un monde plus juste. Il s'agit donc là d'une liberté comprise comme
conquête collective.

De ce point de vue, il ne faut pas conclure de là à une vision désen-


chantée du monde. Tel pourrait être le cas si la connaissance des lois
du monde social ne rélèverait que du déterminisme absolu ou de
la nécessité naturelle. Si elles révèlent bien des déterminismes, ces
derniers ne sont en rien l'expression d'une condition définitive et
absolue : ils sont l'occasion pour se dire qu'un nouveau monde est
possible, précisément par ce que les agents sociaux peuvent désormais
se réapproprier leurs propres actions.

P Vocabulaire
Libre arbitre: conception philosophique selon laquelle la liberté
se définit comme une faculté de choisir et d'agir ainsi comme une
cause spontanée. Contre cette conception, Bourdieu montre que
la véritable liberté réside dans une relation avec la nécessité. En
effet, c'est la connaissance de la nécessité qui permet de prendre
conscience que les lois à l'œuvre dans le monde social ne relèvent
pas d'un déterminisme absolu mais de conditions historiques
et sociales. Ce qui signifie qu'elles peuvent être transformées.

201
Toute la pensée de Bourdieu est donc une conquête de la liberté. Par
la connaissance qu'il est possible de se donner du monde social, les
agents sociaux redeviennent les sujets mêmes de ce monde social et
cela parce qu'ils comprennent ce qui agit sur eux et malgré eux. En ce
sens, cette notion de la liberté comme connaissance de la nécessité
répond, comme le souligne Bourdieu, à l'un des plus grands défis de
la philosophie: connaître les structures cognitives et définir ainsi les
limites de notre propre pensée.

202
Il faut donc appréhender l'école came école
conservatrice pour se poser vraiment la question
de savoir à quelle condition l'école être
libératrice.
Interventions 1961-2001, Agone, Marseille, 2002, p. 61.

Une prise de conscience de la fonction réelle du système


d'enseignement comme institution qui reproduit les inégalités
sociales, s'affirme comme la condition de la transformation
de ce même système.

Au-delà des analyses critiques menées par Bourdieu depuis ses


premiers travaux en 1964 à l'égard de l'institution scolaire comme
facteur de reproduction des inégalités, ce qui se révèle intéressant,
ce sont également les pistes développées pour contribuer à faire de
l'école une institution plus démocratique. Cette critique constructive
qui s'incarne dans la formulation d'une pédagogie rationnelle a conduit
Bourdieu à publier dans les années 1980 des rapports établissant ces
conditions de transformation, en proposant des actions concrètes.
Au préalable, il est pourtant nécessaire de pointer les éléments qui
contribuent à créer un décalage entre une école qui promeut l'égalité
formelle et cette même école qui produit une inégalité réelle. C'est
à cette condition qu'il devient alors possible de penser une autre
école possible.

203
Dans ce texte intitulé« L'idéologie jacobine» et publié en 1966,
Bourdieu pose la question de savoir quelle est la responsabilité de
l'école en tant que système (et non pas les agents qui participent à son
fonctionnement) dans la perpétuation des inégalités sociales. La visée
ici recherchée par l'auteur est de pouvoir dévoiler les mécanismes au
fondement d'une école conservatrice des privilèges pour en définir
ensuit les conditions nécessaires pourtendre vers une école libératrice.

Cette critique est essentielle pour montrer comment l'école ne répond


pas aux fonctions qu'elle se propose idéalement de remplir. Celles-ci se
définissent comme suit: assurer à tous des chances égales d'accéder
à l'enseignement supérieur et aux avantages sociaux procurés par
l'éducation. Or, la difficulté est qu'en posant les caractéristiques de son
fonctionnement, l'institution scolaire se présente comme un facteur
d'élimination différentielle des enfants selon leur origine sociale. Pour
comprendre ce qu'il en est, Bourdieu pose trois thèses qui contribuent
à montrer comment l'école conserve et perpétue les rapports de force:
en premier lieu, la neutralité de l'école est une fausse neutralité au
sens où elle ne prend guère en considération les inégalités culturelles
qui existent entre les enfants des différentes classes sociales. S'il est
vrai qu'ils sont égaux en droits et en devoirs, aussi bien par rapport
au contenu de ce qui est enseigné que par rapport aux exigences
imposées, le fait est qu'ils n'ont pas les mêmes compétences et
aptitudes pour répondre à des conditions qui sont fixées grâce à un
capital culturel favorisé. Autrement dit, l'école en fixant les mêmes
conditions pour des populations inégales en termes de capital culturel,
non seulement ne permet pas de donner aux déshérités ce qui leur
fait défaut mais contribue de plus à consacrer ceux qui ont le capital
culturel adapté aux conditions qu'elle formule. Une telle situation ne
fait que renforcer l'idéologie du don, à savoir l'idée selon laquelle il
existe chez les élèves des aptitudes naturelles alors qu'il s'agit avant
tout d'aptitudes socialement acquises.

Ensuite, et c'est là l'une des conséquences de ce premier point,


l'école consacre les inégalités, à savoir qu'elle sanctionne et légitime
des inégalités comme scolaires sans prendre en compte qu'il s'agit
d'inégalités culturelles qu'elle ne s'emploie pas à réduire. Elle favorise

204
du réveil, selon rexpression \J'Jeber qui vise
à réveiller des dons qui sont en réalité des acquis culturels hérités par
le contexte familial et social. En ce sens, sous les apparences d'uni-
versalité et d'égalité, le travail pédagogique ne s'adresse qu'à des
élèves ou étudiants qui possèdent l'héritage culturel susceptible de
répondre aux exigences pédagogiques fixées et définies par l'école.
Enfin, troisième thèse, l'école a une fonction mystificatrice et cela à
double titre: elle persuade ceux qui sont éliminés du système scolaire
qu'« ils ne sont pas faits pour cela», renforçant par cela l'idéologie du
don et de l'absence de don; elle se sert des succès d'exception ou des
miraculés scolaires pour justifier le succès d'une école démocratique,
miraculés scolaires qui eux-mêmes, aliénés par leur libération justifient
d'autant mieux ce type de discours sans comprendre le mécanisme
d'élimination qui est en jeu.

Dans ce cadre, le premier pas pour mettre en œuvre une transfor-


mation de l'école et de ses modalités éducatives, consiste d'abord à
prendre conscience et à accepter qu'à ce stade, l'institution scolaire
est une entité conservatrice des effets de reproduction. Cette lucidité
permet du même coup, à la fois à appréhender les représentations
mystifiées dont elle fait l'objet et qui participent au remplissement
de sa fonction ; et à cibler les éléments sur lesquels il est nécessaire
d'engager une réflexion de fond. C'est pour répondre à cette exigence
que Bourdieu engage alors une réflexion sur ce que doit être, contre
une pédagogie du réveil, une pédagogie rationnelle.

P Vocabulaire
idéologie du don: idée selon laquelle il existe chez les élèves des
dons ou capacités inhérentes à leur nature. Une telle idéologie
a pour effet de dissimuler à la fois le fait que l'école ne prend
pas en compte les inégalités de capital culturel des élèves et les
différences dispositionnelles entre les élèves en raison de leur
origine et contexte familial et social.

205
En ciblant les mécanismes à l'œuvre dans l'institution scolaire qui
favorisent la reproduction des inégalités, Bourdieu offre également les
conditions de possibilité pour repenser l'institution. C'est ce deuxième
volet qui fera l'objet des principaux rapports qu'il rédigera par la suite.

206
Seule une politique inspirée par Je souci
et de promouvoir les meilleurs, ces hommes et
ces femmes de qualité que tous les systèmes
d'éducation ont toujours célébrés, pourra faire
du métier d'éducateur de la jeunesse ce qu'il
devrait être, le premier des métiers.

« Rapport du Collège de France», Le Monde de l'éducation,


n° 116, mai 1985, pp. 61-68.

Idée
Pour démocratiser l'éducation et reconnaître le véritable
mérite des élèves, il est nécessaire de refonder les principes
fondamentaux de l'enseignement.

Contexte
Suite à la demande formulée par François Mitterrand, le 13 février
1984, aux professeurs du Collège de France pour formuler des propo-
sitions relatives à un enseignement de l'avenir, ces derniers remettent
un rapport en 1985. L'intérêt de ce texte dont trois principes seront
retenus (unité dans le pluralisme, ouverture dans et par l'autonomie,
révision périodique des savoirs enseignés) réside dans une réflexion
qui intègre plusieurs volets inhérents au système éducatif: le contenu
de l'enseignement, l'évaluation, la méthodologie de l'enseignement
et les structures éducatives. Bourdieu participera également en 1989 à
la rédaction d'un rapport remis au Ministère de l'éducation nationale,
ciblé sur les contenus de l'enseignement.

Commentaire
Ce texte présente, dans l'exposé des motifs, neuf principes qu'il est
possible de reprendre par rapport aux thématiques mentionnées
antérieurement. Sur la question du contenu de l'enseignement, trois
principes peuvent être retenus: en premier lieu, l'idée selon laquelle
il faut rompre avec la distinction entre enseignement scientifique et

207
pouvoir concilier de point de vue l'universalisme de la science avec
le relativisme des humanités afin de renforcer le sens critique des
élèves, élément essentiel pour lutter contre toute forme d'irrationalité
ou de fanatisme. Ensuite, l'exigence d'unifier les savoirs transmis qui
permettrait aux établissements scolaires de proposer un ensemble de
connaissances adaptées à chaque niveau. Dans ce contexte, la matière
qui pourrait servir d'élément unificateur pourrait être l'histoire. Cette
dernière devrait pour cela être comprise comme un instrument de
généalogie réelle des concepts, des modes de pensées et des structures
mentales, ceci afin de« dédogmatiser l'enseignement». C'est à ce titre
qu'il s'avère utile de réintroduire l'histoire de la littérature, des arts, de
la philosophie, du droit, des sciences et des techniques. Ce point est
d'importance car il contribue à ce que chacun soit en mesure de se
réapproprier sa propre culture et partant, sa propre pensée. Enfin, il
convient d'ajouter à cette thématique le souci de mener une révision
périodique des programmes, des savoirs enseignés. En effet, en raison
de l'évolution de la société, de ses enjeux et de ses problématiques,
les savoirs peuvent rapidement devenir secondaires, voire même
périmés. Cela ne revient pas à céder à un modernisme à tout prix,
mais simplement à adapter les connaissances aux changements qui
pour être pris en compte, doivent s'avérer décisifs.

Une deuxième thématique est formulée dans ce rapport et concerne


l'évaluation. Sur ce point, deux principes retiennent l'attention du
lecteur: d'une part, promouvoir la diversification des formes d'excel-
lence, ceci afin de lutter contre l'idée que seule la technique mathéma-
tique ou la pensée scientifique en général est digne de reconnaissance.
Cela se justifie par le fait d'éviter ainsi une spécialisation prématurée
du savoir qui, souvent, contribue à mutiler la connaissance, et une
dépréciation d'autres savoirs comme ceux qui sollicitent l'intelligence
pratique. D'autre part, favoriser la multiplication des chances afin que
l'évaluation scolaire cesse de se présenter comme un verdict définitif
ou pire, comme un effet de destin. Les sanctions négatives, lorsqu'elles
portent trop à conséquence entraînent un effet de découragement,
de démission, de désespoir. Cela ne revient pas à promouvoir une
« sélection par l'échec», mais simplement à offrir les meilleures condi-
tions de formations à ceux qui sont en difficulté.

208
La troisième relative à la .,,c,n,, J'J'~. 0C);ede
1 1

1
se réfère à l'usage des techniques modernes de l éducation/ plus
précisément à un usage intensif et méthodique, incité par l'État,
des techniques modernes de diffusion de la culture. Cela concerne
également la possibilité d'offrir une éducation tout au long de la vie, ce
qui permettrait de réduire d'autant l'écart entre la fin de l'enseignement
et l'entrée dans la vie professionnelle. Dans une certaine mesure, il
faut défendre l'idée qu'il n'existe pas d'âge pour aller à l'école, pour
poursuivre sa formation et compléter ses compétences. Pour cette
raison, la formation ne doit plus être exclusivement identifiée à la
scolarisation.

La quatrième et dernière thématique s'attache à traiter des établisse-


ments scolaires, selon une double exigence : assurer l'unité dans et
par le pluralisme, à savoir lutter contre la ségrégation scolaire qui ne
fait qu'alimenter une concurrence sauvage entre les établissements.
Chaque université doit pouvoir être autonome, spécifique et offrir une
offre de formation adaptée, ce qui requiert pour cela la maîtrise d'un
budget global, composé de plusieurs sources de financements (État,
région, municipalités, fondations). Cela va de pair avec l'idée que ces
mêmes établissements doivent associer des personnes extérieures
à leurs activités pour s'affirmer comme les foyers d'une nouvelle vie
associative et valoriser les conditions salariales des professeurs.

P Vocabulaire
Pluralisme : ce terme désigne, dans les réflexions relatives aux
réformes de l'enseignement deux principes: d'une part, la pluralité
qu'il est nécessaire de considérer et, notamment, dans le profil
d'élèves, de ses difficultés et de ses besoins ; d'autre part, une
offre éducative plurielle qui soit ainsi en mesure, plutôt que de
jouer sur la concurrence entre les établissements, de valoriser
son offre de formation spécifique.

209
Un certain nombre de ces analyses seront prises en compte dans les
réformes éducatives successives. Pour en citer quelques-unes, il est
opportun de rappeler la création des zones d'éducation prioritaires,
la récente loi d'autonomie des universités et l'intégration dans
l'enseignement des nouvelles technologies de l'information et de la
communication.

210
Cest seulement par un
sans cesse recommencé, que peut être arrachée
aux eaux froides du calcul, de la violence et de
l'intérêt« /'He enchantée» de l'amour.
La domination masculine, Paris, Seuil, 1998, p. 117.

Idée
L'amour se révèle véritable lorsqu'il s'affirme comme
non-violence, reconnaissance mutuelle et désintéressement.
Il s'affirme ainsi comme une mise en suspens des logiques de
domination, de violence symbolique et de rapports de force.

Contexte
Dans cet ouvrage publié en 1998, Bourdieu ajoute un« Post-scripturn
sur la domination et l'amour». Cette analyse, assez rare dans l'œuvre
de l'auteur pour être signalée, revêt un triple intérêt: en premier lieu,
ce passage fait suite au chapitre« Permanences et changement» dont
la conclusion réitère l'idée que la structure de la domination masculine
est le principe d'innombrables relations de domination. Or, pour ne
pas terminer l'ouvrage par ce« plaisir de désillusionner>> (expression
reprise de Virginia Woolf), Bourdieu souligne à quel point la relation
amoureuse rompt avec ce rapport de domination. Ensuite, ce passage
est aussi l'occasion pour ne pas confondre deux types d'amours, celui
qui relève du calcul social ou du destin et celui qui contribue au don
de soi et à la reconnaissance de l'autre. Enfin, cette étude sur l'amour,
montre une nouvelle fois qu'au-delà de cette vision désenchantée du
monde qu'offre le dévoilement des mécanismes sociaux, un autre
monde est possible, fondé sur une réciprocité parfaite.

211
La question que pose ici Bourdieu relative à la notion d'amour se
présente sous une alternative: l'amour se définit-il comme une
exception à la loi de domination masculine ou, au contraire, comme
la forme suprême de la violence symbolique? Pour répondre à cette
interrogation, le premier élément à considérer est la distinction entre
I'« amour du destin, amor fati » et l'amour pur. La première forme
renvoie aux analyses menées par Bourdieu dans Le bal des célibataires
(Paris, Seuil, 2002, p. 203 notamment). L'amour heureux ici n'est que
l'expression d'un amour socialement approuvé, prédisposé par les
familles à la réussite et qui, dans ce contexte, est bien plus l'expression
d'un calcul et d'une stratégie qu'un sentiment d'abandon et de don de
soi réciproque. Pour rappel, les mariages se présentent aussi comme
l'expression d'un amour de son propre destin dans lequel sont réunis
les partenaires socialement prédestinés. Cette forme d'amour relève
donc de l'intérêt (celui d'assurer le lignage et la perpétuation du capital
économique et de la force de travail), du calcul (il est l'objet d'une
concertation familiale) et de la domination acceptée (ce système de
valeurs est fondé sur la prééminence des hommes). Il s'agit donc de
trouver aimable et d'aimer celui que le destin social impose.

Or, dans ce texte, Bourdieu pose l'idée qu'une autre forme d'amour
est possible. Cette dernière revêt trois caractéristiques principales :
d'abord, il se caractérise par la non-violence, à savoir par une relation
qui ne se fonde aucunement sur la domination et l'imposition à autrui
d'un ordre arbitraire. Ici, l'amour véritable assure, bien au contraire, une
réciprocité parfaite dans la mesure où chacun des partenaires autorise
l'abandon et la remise de soi. Ensuite, les sujets amoureux, grâce à cette
mise en suspens de la force et de la domination, rendent possible une
reconnaissance mutuelle. Chacun donne à l'autre sa propre liberté,
dans un« acte de libre aliénation indéfiniment affirmée», abdiquant
ainsi de l'intention de dominer et anirné par la volonté de reconnaître
l'autre non comme le sien mais, bien plus profondément, comme soi.
li s'agit sur ce point d'une réciprocité qui permet aux sujets amoureux
de se sentir justifiés d'exister, de fonder un nouveau sens de l'existence
au sein duquel la relation amoureuse ne s'inscrit plus dans un rapport
entre sujet et objet mais dans une relation réciproque entre deux
sujets. Cette reconnaissance mutuelle s'incarne également dans les

212
rapports de cornrnunication et paivient transfo1rner lutte pour
le droit à la pamle pour la parole légitime/ en un pouvoir partagé de
1

nommer. Dans cette reconnaissance surgit alors une nouvelle liberté,


celle de créer son propre langage amoureux/ spécifique à cette relation
singulière marquant par là une rupture avtc la domination pour
1

donner naissance à un monde autarcique et qualifié par un langage


unique/ libre et amoureux.

Enfin dernière caractéristique celle du désintéressement qui contribue,


1 1

pour reprendre la terminologie kantienne/ à ne plus considérer l'autre


comme un moyen mais comme une fin. L.1autre devient aussi important
que soi. Par 11émerveillement et la confiance qu'il suscite/ autrui devient
le dépositaire d'un don de soi, de son propre corps qui, excluant l'idée
qu'il puisse être un objet d'échange ou de circulation marchande,
se révèle comme une valeur absolue. Ce don de soi ne répondant
à aucun calcul ou stratégie de domination donne à voir qu'un autre
destin social est possible, celui qui est choisi par soi-même, pour se
constituer soi-même à travers l'autre qui s'affirme du même coup
comme une des raisons de vivre. Ces échanges symboliques montrent
ainsi à quel point, cette« trêve miraculeuse» est en même temps la
promesse d'un nouveau monde possible qui ne peut être créé que
par un effort continu sur soi et contre la causalité sociale extérieure.

fJ Vocabulaire
Amour du destin: modalité qui désigne les stratégies matrimo-
niales ou construites socialement. Loin de se définir comme une
réciprocité et une reconnaissance mutuelle, cette modalité réunit
les agents sociaux prédisposés à vivre ensemble et cela dans un
rapport de domination, d'intérêt économique et symbolique. Il
répond par-là à une simple stratégie sociale au sein de laquelle
il s'agit de maximiser les profits.

Amour pur: modalité amoureuse où chacun des partenaires


est pleinement constitué comme sujet au sein d'une relation
caractérisée par la non-violence, la reconnaissance mutuelle et
le désintéressement. Il est, en ce sens, la véritable expression du
don de soi et cela dans une dynamique réciproque.

213
L'amour se présente à la fois comme un savoir et comme une promesse:
un savoir qui permet à chacun de conserver sa liberté, de la constituer
à travers l'autre, pour se faire connaître comme unique, comme une
fin. Une promesse, car il s'agit là d'une des modalités pour prendre
conscience qu'un monde social, caractérisé par la non-violence et
l'exclusion de toute domination, est désormais possible.

214
La politique de la « globalization » [... ] vise
à étendre à l'ensemble du monde, mais
sans réciprocité, à sens unique (c'est-à-dire
en association avec un isolationnisme et un
particularisme) le modèle le plus favorable aux
dominants.
Contre-feux 2, Paris, Raisons d'agir, 2001, pp. 100-101.

Idée
La globalisation s'affirme comme une politique visant à
imposer les conditions les plus favorables aux forces écono-
miques au lieu de contribuer à la constitution d'un vrai
monde commun.

Contexte
Dès 1995, Pierre Bourdieu apporte son soutien aux mouvements de
protestation, répondant pour cela à un double objectif: s'indigner
contre des conditions de misère sociale et affirmer son rôle d'intel-
lectuel engagé, s'opposant ainsi à toute idée de neutralité. C'est dans
cet esprit, qu'à partir des années 2000, Bourdieu entame un nouveau
combat contre la constitution d'un espace économique mondial unifié.
Ce dernier, au lieu de favoriser le bien commun ne fait que renforcer la
concentration du capital, ce qui revient du même coup à dévoiler un
mouvement impérialiste universel. C'est contre cette mondialisation
néolibérale, que l'auteur rédige ce texte intitulé« Unifier pour mieux
dominer» tiré d'une conférence donnée à Tokyo le 3 octobre 2000.

215
Les mots et leurs significations ont leur importance au sens où leur
emploi n'est jamais anodin. Pour cette raison, en évoquant la notion de
mondialisation, Bourdieu reprend le terme anglais de« globalization »
(utilisé pour la première fois par Theodore Levitten 1983) pour exposer
son sens et le glissement auquel il a donné lieu.

Selon une première signification, le terme de« globalization » traduit


en français par globalisation ou mondialisation désigne l'unification du
champ économique mondial et, plus précisément, l'extension de ce
champ à l'échelle mondiale. La difficulté ici est que ce sens descriptif
s'est converti en un sens normatif, performatif pour définir toute autre
chose. En effet, dans ce second sens, le terme renvoie à une politique
économique visant à unifier le champ économique au moyen d'un
appareil juridico-politique dont l'objectif est de supprimer les obstacles
à une telle unification. Une telle politique qui renvoie à une économie
néolibérale s'affirme du même coup comme l'extension à une dimension
universelle de ce qui n'est qu'un modèle particulier de politique
économique. Plus rigoureusement, cela représente l'universalisation
des caractéristiques d'une économie déjà dominante et inscrite dans
une structure sociale qui elle aussi est particulière. li s'agit ainsi d'une
libéralisation du commerce au-delà des États-nations. Si cette nouvelle
forme d'impérialisme de l'universel est objet de vives critiques, c'est
en raison de la logique qu'elle met en place et qui reprend la modalité
sous laquelle l'État concentre le capital et s'approprie le monopole
de la force symbolique. Pour rappel, toute stratégie d'unification ou
d'intégration se définit comme la condition de possibilité d'asseoir sa
propre domination, en imposant ses propres structures symboliques.
De ce fait, un tel marché mondial ne fait que reproduire ce mécanisme
afin de pouvoir renforcer le pouvoir économique des dominants, en
unifiant le marché selon ses propres règles et intérêts.

Ce phénomène de globalisation ou de mondialisation néolibérale se


caractérise par trois éléments: en premier lieu, il s'agit d'une logique
de décloisonnement qui permet de créer une concurrence nouvelle
entre les États et marchés nationaux et des multinationales pourvues de

216
force et de mode de production efficaces surie rnondjal
des investissements directs à i'étranger est à ce titre, significatif. Ce
sont des investissements par lesquels des entités résidentes d'une
économie acquièrent ou ont acquis un intérêt durable dans une entité
résidente d'une économie étrangère. Cela p0rmet ainsi d'intégrer des
unités de productions nationales et de les convertir du même coup, en
filiales appartenant à une maison mère internationale. À cela s'ajoute
une logique de déréglementation puisque ce marché mondial impose
des règles d'investissements et de flux financiers au-delà des États et
des marchés nationaux. En ce sens, les marchés nationaux deviennent
dépendants de cette globalisation qui impose un taux de change pour
la monnaie et un taux d'intérêt pour les prêts de capitaux sur lesquels
la marge d'autonomie est réduite. Enfin, il convient de pointer une
logique de désintermédiation, les États ne pouvant, dans la plupart
des cas, lutter contre des unifications de marché entre entreprises
privées. Ce processus d'unification économie mondial révèle ainsi
toute sa dimension paradoxale: cette intégration mondiale des
marchés affaiblit le cosmopolitisme qu'elle ne cesse apparemment de
défendre, dans la mesure où non seulement elle impose un modèle
particulier mais elle réduit la marge de manœuvre et de décision des
marchés nationaux, face à cette logique transnationale.

Contre cela, l'auteur lance plusieurs pistes : d'abord, la nécessité de


créer des forces politiques susceptibles de constituer des instances
transnationales de régulation, ceci afin de pouvoir soumettre les
forces économiques dominantes à des fins réellement universelles.
Ensuite, il faut soutenir l'émergence d'un nouvel internationalisme
capable de défendre des valeurs universelles et de lutter contre cette
politique de dépolitisation. Cela n'est possible qu'en regroupant dans
un même mouvement (qui pourrait prendre la forme d'abord d'un
mouvement européen) les syndicats, les actions de mouvements
sociaux et les chercheurs.

217
Globalisation: terme qui dérive de l'anglais« globalization » et qui
est utilisé pour la première fois par Théodore Levitt ("The globa-
lization of markets", Harvard Business review, Harvard, mai-juin,
1983, pp. 92-93) pour désigner la convergence des marchés du
monde entier, faisant surgir une société globale qui vend la
même chose, de la même manière et cela dans le monde entier
comme si celui-ci devenait une entité unique. Bourdieu montre
comment ce terme, en devenant normatif, favorise l'acceptation
d'un impérialisme économique universel.

La contestation par Bourdieu de la globalisation économique n'a


rien perdu de son actualité. Les États et les marchés nationaux pris
dans un système global d'interdépendance se voient affectés par des
dérégulations et des crises qui sont la conséquence de déséquilibres
économiques sur ce marché mondial.

218
A cette économie éuoite et à courte
opposer une économie du bonheur.
Contre-feux, Paris, Raisons d'agir, 1998, p, 46.

Idée
Il faut repenser l'économie pour ne pas continuer à produire
autant de violence. Pour cela, il est donc urgent de poser les
modalités qui cessent de surestimer les profits financiers
pour considérer les profits sociaux au fondement de toute
politique économique ayant en vue le bien commun.

Contexte
Formule retenue par la postérité, cette économie du bonheur revêt un
double sens: elle se réfère à une politique économique nouvelle qui se
donnerait pour fin de contribuer au bonheur des agents sociaux. Ce qui
implique que les profits, s'ils sont bien définis et calculés, contribuent
à un bien commun. Cette expression signifie aussi que le bonheur, et
c'est là tout l'intérêt de cette formule, est composé de facteurs écono-
miques. De ce point de vue, la misère sociale pour Pierre Bourdieu
s'explique et se justifie, pas seulement en raison des mécanismes de
reproduction, mais également au regard des modalités économiques
qui produisent de la précarité et qui affectent l'équilibre personnel.
Dans un entretien qu'il est possible de visionner dans La sociologie est
un sport de combat (Pierre Carles, 2001), Bourdieu précise les contours
de ce que pourrait représenter une telle économie.

Commentaire
Le premier malentendu à éviter est de croire que la pensée de Bourdieu
est une critique véhémente à la politique économique. Rappelons
qu'il a publié en 2000 un ouvrage intitulé Les structures sociales de
l'économie (Paris, Seuil, 2000). Sa visée est toute autre : il s'agit de
partir de la définition dominante de l'économie pour lui opposer une

219
autre modaiité éconornique afin de mettîe fin à la de
ia misère sociale dont l'un des facteurs principaux est une politique
économique fondée sur le seul souci du profit financier.

Cette opposition entre une économie productrice de misère et une


économie du bonheur peut être appréhendée, pour être bien comprise,
au moyen de trois articulations: d'abord, le déséquilibre entre la sures-
timation des coûts financiers et la sous-estimation des coûts sociaux.
L'idée de Bourdieu sur ce point est de montrer que toute politique qui
se donne comme visée exclusive de produire une rentabilité financière,
en négligeant les coûts sociaux que cela engendre, se révèle en réalité
déficitaire. La politique de logement social mise en œuvre à partir de
1970 est à la racine des émeutes de banlieue dans les années 1990.
Ce point est d'importance car il montre que ce manque de vision
sociale, cette recherche à outrance de profits, ne fait qu'engendrer
paradoxalement des coûts économiques supplémentaires: combien
de moyens faut-il mobiliser pour mettre fin aux émeutes, à la violence
urbaine, à l'échec scolaire ? Pour cerner ce point, rappelons la loi de
conservation de la violence : toute violence exercée se paie dans le
ternps, par les coûts qu'elle irnplique pour y remédier. La pertinence de
l'argumentation de Bourdieu consiste à affirmer que ce qui fait défaut
dans les politiques économiques, c'est précisément une véritable
interrogation sur les causes de cette violence qui se situent hors du
cadre social de cette violence. En multipliant les plans sociaux qui
licencient les personnels, on n'anticipe pas les coûts de la précarité,
les problèmes de santé, le déséquilibre personnel que cela engendre.

En ce sens, et c'est là la deuxième articulation, il s'agit là d'un mauvais


calcul qui priorise la rentabilité financière dans un avenir proche au
détriment d'un coût social et économique plus important à long terme.
Cela s'explique par le défaut d'une politique économique capable
d'anticiper l'avenir, de prévoir sur le moyen et long terme, les consé-
quences économiques de la détérioration des conditions sociales.
Les souffrances, suicides alcoolismes, comme conséquences d'une
économie de la précarité, se révèlent dans le temps un facteur négatif
de rentabilité. Autrement dit, les calculs économiques sont biaisés par
le fait de ne pas intégrer sur la durée les coûts sociaux des décisions
économiques, ce qui implique que la politique économique est loin
de se révéler proprement économique. En choisissant de baisser les
COLii:S uoyant par-là augmern:er îes
de politique ne fait qu'augmenter le coût social d'une très mauvaise
économie. De ce point de vue, l'efficacité d'une telle économie est à
reconsidérer: elle ne peut être limitée à la rentabilité obtenue pour
les investisseurs mais, bien au contraire, dolt évaluer les coûts à long
terme qui intègrent dans ses calculs les coûts sociaux de toute politique.
En n'étant secondaires dans le calcul immédiat, les coûts sociaux
s'affirment de première importance sur le long terme.

Enfin, troisième articulation, il faut rappeler que la précarité sociale


qui affecte certains agents sociaux est en réalité une responsabilité
collective qui rejaillit nécessairement sur la collectivité et son bien-être.
En d'autres termes, il convient d'avoir en mémoire que l'intérêt bien
compris est bel et bien celui qui comprend que l'économie du bonheur
est celle qui est en mesure d'intégrer dans sa projection aussi bien la
rentabilité que le coût social. Ceci est primordial car en fin de compte,
quelle que soit la politique menée, c'est d'abord et avant tout la collec-
tivité qui doit répondre de la précarité sociale et de ses conséquences.

jf2) Vocabulaire
Économie du bonheur: politique économique qui s'oppose à une
économie qui vise à la seule rentabilité financière. En effet, une
telle politique est perdante sur le long terme: les coûts engendrés
par les problèmes sociaux et les répercussions néfastes sur le
bien-être collectif dépassent de loin la rentabilité et la vision à
court terme. Pour cette raison, une économie du bonheur est
bien celle qui intègre dans sa stratégie et mise en œuvre à la fois,
le temps, la collectivité et les coûts sociaux.

Portée
Cette vision devient possible parce que la sociologie critique est en
mesure d'évaluer les conséquences des politiques menées sur la durée.
C'est pourquoi, comme le rappelle Bourdieu, il ne faut pas demander
à la sociologie critique des recettes à des problèmes présents mais
des études permettant de mieux anticiper l'avenir et de comprendre
surtout comment se perpétue la misère sociale.

221
Les héritiers, les étudiants et la culture, en collaboration avec J.-C. Passeron,
Paris, Minuit, 1964.

Rapport pédagogique et communication, en collaboration avec


J.-C. Passeron et M. de Saint Martin, Paris, Mouton & Co et École
pratique des hautes études, 1965.

La distinction, critique sociale du jugement, Paris, Minuit, 1979.

Leçon sur la leçon, Paris, Minuit, 1982.

Choses dites, Paris, Minuit, 1987.

La noblesse d'État, grandes écoles et esprit de corps, Paris, Minuit, 1989.

Raisons pratiques. Sur la théorie de l'action, Paris, Le Seuil, 1994.

Méditations pascaliennes, Paris, Le Seuil, 1997.

Langage et pouvoir symbolique, Paris, Le Seuil, 2001.

Questions de sociologie, Paris, Minuit, 2002.

Interventions, 1967-2001, Science sociale et action politique, Marseille,


Agone, 2002.

Esquisse pour une autoanalyse, Paris, Raisons d'agir, 2004.

Le métier de sociologue, préalables épistémologiques, en collaboration


avec J.-C. Chamboredon et J.-C. Passeron, Berlin, Mouton de
Gruytier, 2005.

223
Achevé d'imprimer en novembre 2017
N° d'impression 1710,0349
Dépôt légal, novembre 2017
Imprimé en France