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Un nouveau désordre liberticide

Nous sommes des professeures et des professeurs de droit à l’Université


d’Ottawa qui prennent aujourd’hui la parole en tant que citoyennes et citoyens,
en tant qu’universitaires et juristes. Nous parlons parce que le monde extérieur
doit savoir qu’il règne actuellement au sein et dans la marge immédiate de notre
institution un climat toxique d’intimidation qui fait que l’on peut harceler, intimider
et ostraciser des collègues qui n’ont fait que porter une parole raisonnée et
raisonnable dans la cité.
Un climat qui, pire encore, a déjà bâillonné plusieurs membres de notre
communauté universitaire qui voudraient mais qui n’osent plus parler, tenaillés
qu’ils sont par la peur : peur d’être privés de la permanence ou d’une promotion ;
peur de représailles diverses en matière de conditions de travail ; peur aussi des
autorités gouvernementales, des attaques brutales sur les réseaux sociaux. Une
peur que nous n’avions jamais vue, ni même imaginée à ce jour.

Comprendre et faire comprendre

Les juristes que nous sommes vivent au cœur d’un monde qu’ils s’attachent à
comprendre et à faire comprendre. Ce monde est travaillé par des strates
multiples d’injustices, de blessures, de douleurs et de traumatismes mémoriels
collectifs comme individuels. Nous nous affairons à chercher dans le droit à la
fois la source et la solution à certaines de ces plaies de la condition humaine,
parmi lesquelles comptent les manifestations de la discrimination systémique. Au
centre de notre engagement pour la vérité, le changement et la justice, nous
trouvons les Autochtones, les femmes, les personnes racisées, les personnes
handicapées, les enfants, les minorités religieuses, et tous les individus
vulnérables de mille façons déshumanisés par des rapports de pouvoir et de
contrainte anciens ou plus récents.

Mais aujourd’hui, nous nous sentons de plus en plus privés de notre capacité à
remplir notre mission dans les conditions attendues d’une société libre et
démocratique.

Dans la foulée de la malheureuse affaire Lieutenant-Duval, on nous informe, en


effet, que celle ou celui d’entre nous qui abordera un thème, montrera une
image, prononcera un mot, rappellera une loi ou une jurisprudence ayant pour
effet de provoquer un sentiment subjectif d’agression chez un étudiant pourra
être publiquement ostracisé comme raciste, antisémite, islamophobe,
anti-chrétien, sexiste ou âgiste sans la protection de son institution, qui déclare
officiellement que l’agression est une notion incommensurable car radicalement
subjective et, qu’en conséquence, le professeur doit assumer seul les
conséquences « ignominieuses » de ses paroles et des textes de loi qu’il cite.
Non seulement la professeure sera-t-elle laissée à elle-même, mais l’institution
se réserve de surcroît le pouvoir de soutenir activement le boycottage de son
cours.

Le même message est lancé aux étudiantes et aux étudiants, qui sont des
protagonistes déterminants du dialogue universitaire. La prise de parole les
exposera au même péril.
Or, un principe clé de l’État de droit et de la justice fondamentale veut qu’une
personne ne puisse être privée de sa sécurité et de sa liberté que sur le
fondement d’une norme intelligible et raisonnablement prévisible. Nous aimons
nos étudiantes et nos étudiants, nous les respectons, et leur bien-être est notre
souci premier. Nous ferons donc tout ce qui est en notre possible pour éviter de
les blesser. Nous reconnaissons notre devoir d’humilité et d’autocritique
permanentes ; nous ressentons une responsabilité face aux legs de l’histoire.

Mais nous ne serons jamais en mesure de nous conformer au nouveau


(dés)ordre établi par notre institution. Il en est ainsi parce que nous sommes face
à une situation de non-droit, l’existence du délit d’agression étant décrétée par la
personne qui l’allègue sans espace possible de discussion, de dialogue, de
nuance et de mise en contexte.

Pourrait-on tenter de relativiser en proclamant que certaines douleurs sont plus


légitimes que d’autres ?

Vraies et fausses victimes

Bien sûr que non, car dans les replis insondables du ressenti intime, personne
n’aura la légitimité incontestée de hiérarchiser les blessures, les traumatismes et
les oppressions vécues ou revendiquées.

Peut-on distinguer les vraies des fausses victimes sans créer le sentiment
d’ajouter à la violence et à la discrimination ressentie ? Ne faut-il pas plutôt
chercher d’autres moyens de valider l’expérience ressentie par les personnes
intéressées sans obérer la possibilité de communication qui est la condition
même de la quête du vivre-ensemble apaisé ? Professeurs et étudiants sont
actuellement livrés sans défense à l’arbitraire, à la vindicte et à l’intimidation tout
en étant dans l’incapacité de s’en prémunir.

Dans ces circonstances liberticides, nous attendons autre chose de l’Université


d’Ottawa qu’une invitation à assumer seuls les conséquences de ce nouveau
désordre.

Ghislain Otis, Murielle Paradelle, France Morrissette, Vincent Caron,


Anne-Françoise Debruche, Ivaylo Kraychev, Thomas Burelli