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FÉVRIER - AVRIL 2011 L’ESSENTIEL - n° 5 • Cerveau Homme / Femme

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L’ESSENTIEL
Ce

- FÉVRIER - AVRIL 2011


Quelles différences ?
rveau
Cerveau
• Humour

Homme / Femme
• Éducation
• Hormones

• Langage...

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Éditorial Françoise PÉTRY

www.cerveauetpsycho.fr
Pour la Science,
8 rue Férou, 75278 Paris cedex 06
Standard : Tel. 01 55 42 84 00

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Inné et acquis
L’Essentiel Cerveau & Psycho
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Rédacteur : Sébastien Bohler
Pour la Science
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Rédacteurs : François Savatier, Marie-Neige Cordonnier,

L
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Jean-Jacques Perrier
’homme est-il soumis à ses gènes ? Est-il au contraire
Dossiers Pour la Science
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modelé par ses parents, ses maîtres, ses amis et ses
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Raphaël Queruel, Ingrid Leroy médecine, etc. –, les preuves s’accumulent : l’individu est le pro-
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Fabrication : Jérôme Jalabert, assisté de Marianne Sigogne l’inné varie selon l’environnement.
Presse et communication : Susan Mackie
Directrice de la publication et Gérante : Sylvie Marcé
Conseillers scientifiques : Philippe Boulanger et Hervé This Le dogme veut que les petites filles jouent à la poupée, et les
Ont également participé à ce numéro : Bettina Debû,
Hans Geisemann petits garçons aux voitures. Cette préférence est-elle inscrite dans
Publicité France
leurs gènes ou bien l’influence de leurs parents et de leurs copains
Directeur de la publicité : Jean-François Guillotin suffit-elle à orienter systématiquement leurs choix ? Ces compor-
(jf.guillotin@pourlascience.fr), assisté de Nada Mellouk-Raja
Tél. : 01 55 42 84 28 ou 01 55 42 84 97
tements sont tellement stéréotypés et universels – ils sont même
Télécopieur : 01 43 25 18 29 présents chez des primates mis en présence de tels jeux – qu’il est
Service abonnements vraisemblable que la préférence est innée. À verser encore à l’actif
Ginette Bouffaré : Tél. : 01 55 42 84 04 de l’inné, ces expériences faites dans les années 1950 à 1970 dans
Espace abonnements :
http://tinyurl.com/abonnements-pourlascience certains pays, où toute discrimination entre les filles et les garçons
Adresse e-mail : abonnement@pourlascience.fr était traquée et supprimée. Malgré ces études réalisées « en vraie
Adresse postale :
Service des abonnements - 8 rue Férou - 75278 Paris cedex 06
grandeur », les différences comportementales liées au sexe n’ont
Commande de dossiers ou de magazines : pas disparu. Mais cet amorçage inné est notablement influencé
02 37 82 06 62 (de l’étranger : 33 2 37 82 06 62) par l’environnement. Par exemple, ce seraient les parents eux-
Diffusion de Pour la Science
Canada : Edipresse : 945, avenue Beaumont, Montréal, Québec, H3N
mêmes qui, inconsciemment, par leur attitude, découragent leurs
1W3 Canada. filles de s’intéresser aux sciences. Serait-ce une des raisons de la
Suisse : Servidis : Chemin des châlets, 1979 Chavannes - 2 - Bogis désaffection des filles pour les filières scientifiques ?
Belgique : La Caravelle : 303, rue du Pré-aux-oies - 1130 Bruxelles
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Ainsi, les interactions complexes de l’inné et de l’acquis
ou francophone, les textes, les photos, les dessins ou les documents confèrent un sexe au cerveau. Les hommes et les femmes diffèrent
contenus dans la revue « Cerveau & Psycho », doivent être adressées par en matière de comportement, de perception des émotions, de
écrit à « Pour la Science S.A.R.L. », 8, rue Férou, 75278 Paris Cedex 06.
© Pour la Science S.A.R.L. Tous droits de reproduction, de traduction, langage, d’humour, de parcours professionnel, mais aussi de
d’adaptation et de représentation réservés pour tous les pays. Certains maladies. Longtemps, on a admis qu’une substance thérapeuti-
articles de ce numéro sont publiés en accord avec la revue Spektrum der
Wissenschaft (© Spektrum der Wissenschaft Verlagsgesellschaft, mbHD-
que aurait le même effet qu’elle soit administrée à un homme ou
69126, Heidelberg). En application de la loi du 11 mars 1957, il est à une femme. Or une étude plus précise de l’effet des médica-
interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente revue
sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français de l’exploitation du
ments sur la dépression infirme ce présupposé. Ou comment
droit de copie (20, rue des Grands-Augustins - 75006 Paris). l’étude du sexe du cerveau devrait améliorer le traitement de la
dépression ou d’autres maladies de l’esprit...

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Les mystères
du cerveau
féminin
Raphael Queruel

15
n° 5 - Trimestriel février - avril 2011

Cerveau masculin et cerveau féminin :


Justin Cooper

quelles différences ? 4
Préface Serge Ciccotti
L’instinct
maternel
niché dans Le rôle des hormones
le cerveau
L’instinct maternel niché dans le cerveau 8
Les capacités cognitives de la future mère évoluent pendant
8 la grossesse, ce qui la rend plus apte à s’occuper de son petit.
Craig Kinsley et Kelly Lambert

Les mystères du cerveau féminin 15


Le cerveau des femmes fonctionne de façon asymétrique
avant l’ovulation et symétrique après.
Markus Hausmann et Ulrich Bayer

Spécificités cognitives 20
Les tests effectués pour évaluer les différences de capacités
cognitives liées au sexe font apparaître des spécificités.
Markus Hausmann

Les nouveaux pères 24


Les pères aussi subissent des modifications biologiques après
la naissance d’un bébé.
Emily Anthes

Cerveau masculin, cerveau féminin 30


En couverture : Photographie, Aaron Goodman / Photo-illustration, Raphael Queruel

L’existence de différences cérébrales entre hommes et femmes


devrait nous aider à adapter le traitement des maladies mentales.
Les nouveaux Larry Cahill
pères

L’influence de l’éducation
24 La vérité sur les filles et les garçons
Les différences cérébrales entre les garçons et les filles sont
38
faibles, mais les adultes les amplifient.
Lise Eliot

Les filles sont-elles mauvaises en maths ? 46


© Tim Garcha / Corbis

Les filles boudent les filières scientifiques. Les raisons


en sont multiples, des préjugés à l’attitude des parents.
Serge Ciccotti

2 Cerveau Homme / Femme © Cerveau & Psycho


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DIfférents
toute la vie

64
La mixité abandonnée ? 51
La mixité, conforme à l’esprit démocratique, nécessite aussi
l’apprentissage du respect et de la tolérance.
Michel Fize

Des styles différents de conversation 54


Les hommes et les femmes ne parlent pas la même langue,
ce qui peut expliquer certaines difficultés de communication.
Deborah Tannen

Vrai ou faux ? 60
Petit tour d’horizon des idées reçues les plus fréquentes
sur les différences entre filles et garçons.
Serge Ciccotti

Différents toute la vie 64


Les différences de comportements des petites filles et des petits
garçons annoncent celles des adultes dans le monde du travail.
Hartwig Hanser
Une beauté
© Sergio Pitamitz / Robert Harding

toute relative
Des comportements différents
World Imagery / Corbis

La reconnaissance des émotions 70


Les femmes identifient mieux que les hommes les expressions
émotionnelles, qu’elles soient auditives ou visuelles.
Olivier Collignon
74
Une beauté toute relative 74
Yuri Arcus / Shutterstock

Les hommes perçoivent-ils les couleurs et les formes comme


les femmes ? Ils semblent traiter différemment les contrastes.
Enric Munar Roca

Le fossé de l’humour 78
Le sourire, le rire et l’humour jouent un rôle essentiel,
du flirt à la relation durable. Le fossé
Christie Nicholson de l’humour

Les deux visages de la dépression 86


Les hommes ne vivent pas la dépression de la même façon,
et ne sont pas égaux face à elle.
Eric Westly 78
Les hommes sont plus agressifs
que les femmes 94 Rendez-vous sur le site
Non, les femmes aussi peuvent être agressives, de Cerveau & Psycho
mais les hommes sont plus dangereux.
Scott Lilienfield et Hal Arkowitz cerveauetpsycho.fr

© L’Essentiel n° 5 – février - avril 2011 3


Ess5-p004005_preface 1/02/11 17:33 Page 4

Préface

Cerveau masculin
et cerveau féminin :
quelles différences ?

B
Serge Ciccotti ien qu’il soit sujet à controverses, le aujourd’hui que le cerveau a un sexe, c’est-à-dire
est docteur « dimorphisme cérébral humain » que les femmes utilisent davantage leurs deux
en psychologie est de mieux en mieux documenté. hémisphères pour certaines fonctions tel le lan-
et chercheur associé L’objet de ce numéro de L’Essentiel gage (voir Cerveau masculin, cerveau féminin,
à l’Université Cerveau & Psycho est précisément page 30 et Des styles différents de conversation,
de Bretagne Sud,
de présenter les grandes différences qui distin- page 54). Qui plus est, les écarts se manifestent
à Lorient.
guent la psychologie de l’homme de celle de la dans le cadre du fonctionnement normal du cer-
femme. Car, quoi que certains en disent, les veau, mais également dans certains cas patholo-
hommes et les femmes n’ont pas les mêmes giques. En effet, en cas de lésion cérébrale, les
goûts, aptitudes, domaines d’intérêt ou com- femmes récupèrent plus vite et souffrent moins
portements. Certaines de ces dissemblances d’aphasie que les hommes. Ou encore, on com-
sont notables, d’autres moins. mence à comprendre qu’une dépression ne
Vous découvrirez que ces différences relèvent devrait pas être prise en charge de la même façon
parfois de la pure biologie (voir L’instinct maternel selon qu’il s’agit d’un homme ou d’une femme
niché dans le cerveau, page 8 ou encore Cerveaux (voir Les deux visages de la dépression, page 86).
sur influence hormonale, page 15) et parfois de la
culture et de l’éducation (voir Les filles sont-elles Des sensibilités variées
nulles en maths ?, page 46). Il n’est pas toujours
aisé d’en trouver la cause, car de multiples
à certaines maladies
influences interagissent la plupart du temps. Saviez-vous que les femmes se réveillent plus
Quoi qu’il en soit, lorsque la science met en rapidement d’une anesthésie générale que les
évidence des différences entre les hommes et les hommes ? Et même près de deux fois plus vite…
femmes, pourquoi les contester, voire les nier ? Ainsi, les expériences montrent que les femmes
Les chercheurs essayent de comprendre leur reprennent conscience en moyenne 7 minutes
nature, leur cause, essayent même d’en tirer des après la fin de l’anesthésie, alors que pour les
enseignements pour l’éducation, l’enseigne- hommes, c’est 11 minutes. Les femmes se mettent
ment, ou encore la vie sociale. Ainsi, le sociolo- à parler 8 minutes après l’arrêt de la drogue alors
gue Michel Fize montre-t-il comment la prise en qu’il faut presque 12 minutes aux hommes. Cette
compte des différences entre les filles et les gar- découverte explique aussi pourquoi les femmes se
çons apporte des éléments au débat sur l’ensei- plaignent trois fois plus souvent que les hommes
gnement (Voir La mixité abandonnée ?, page 51). d’avoir été conscientes pendant une intervention
Les seins, l’utérus et les ovaires ne sont pas les chirurgicale. La raison en reste inconnue.
seuls éléments qui distinguent les femmes des Dire que les deux sexes sont identiques, ce
hommes. Pourtant, on a longtemps fait comme serait aussi contester le fait que les femmes sont
si ces seuls organes faisaient la différence, et deux à trois fois plus susceptibles d’être touchées
comme si le cerveau, les comportements ou par la sclérose en plaques que les hommes, et ce
encore la psychologie étaient identiques. On sait à un plus jeune âge. La forme de cette maladie

4 Cerveau Homme / Femme © Cerveau & Psycho


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change aussi, avec une phase de rémission pour Quand on étudie la littérature concernant les
la femme – surtout pendant la grossesse –, alors différences entre les sexes, on constate que les
qu’elle est progressive, sans rémission chez études françaises sont rares en ce domaine. Il
l’homme. Certaines autres pathologies, qu’elles est possible que les chercheurs français soient
relèvent du fonctionnement cérébral ou non influencés par une idéologie dominante qui
– la calvitie, la myopathie de Duchenne, l’hémo- consiste à déclarer qu’« On ne naît pas femme,
philie ou l’autisme –, touchent davantage les on le devient » comme l’affirmait Simone de
garçons que les filles. Différence encore dans les Beauvoir. Le poids de l’environnement laisse
effets de l’aspirine qui, prise à titre préventif, alors peu de place aux explications biologiques.
réduit le risque d’infarctus chez l’homme, mais On sait qu’en France plus qu’ailleurs, la psycha-
pas chez la femme. En revanche, chez la femme, nalyse a eu et a encore un impact très impor-
ce médicament diminue le risque d’accident tant sur l’explication des comportements qui
vasculaire cérébral… sont vus la plupart du temps comme acquis
dans l’enfance. Cette « pression idéologique
Rien ne justifie les inégalités douce » associée au féminisme soutenant qu’il
n’existe pas de différences entre les sexes pour-
Cette variabilité est vraisemblablement rait pousser les chercheurs français à laisser ces
d’origine génétique. Car si l’éducation peut sujets de côté. Au contraire, les recherches
amplifier des différences de comportement, ce anglo-saxonnes apportent de nombreuses don-
n’est pas elle qui peut expliquer le dimor- nées intéressantes.
phisme observé sur les exemples de pathologies
que nous venons d’évoquer. Ces variations ont
été sélectionnées au cours de l’évolution, parce Les hommes et les femmes
qu’elles conféraient des avantages à ceux ou cel-
les qui les présentaient. Et à plusieurs reprises
ne sont pas identiques.
dans ce dossier, des explications évolutionnistes L’un est complémentaire de l’autre.
seront proposées. Darwin nous aide à mieux L’un et l’autre sont inséparables.
comprendre ces différences…
Pourquoi certains refusent-ils de les accep-
ter ? Parce qu’elles risquent de donner lieu à des Ce numéro de L’Essentiel Cerveau & Psycho
exploitations idéologiques, qui viseraient à légi- fait donc le point sur ces résultats. On y démonte
timer certaines politiques inégalitaires ou de quelques idées reçues bien ancrées (voir Les
discrimination. De fait, la France est loin d’être hommes sont-ils plus agressifs que les femmes ?,
à l’avant-garde dans le domaine de l’égalité page 94 et Vrai ou faux ?, page 60). La situation
homme-femme. C’est aujourd’hui encore, au est-elle susceptible d’évoluer ? Oui, il semble que
début du XXIe siècle, un pays où les femmes les comportements changent, preuve que certai-
sont moins payées que les hommes à niveau de nes des variations observées sont uniquement le
compétence identique : selon les statistiques de fruit de l’éducation ou des contraintes sociales
l’INSEE de 2010, le salaire d’une femme travail- (voir Les nouveaux pères, page 24).
lant dans une entreprise privée serait en Ainsi, il existe des différences « naturelles »,
moyenne 22 pour cent inférieur à celui d’un d’autres issues des contraintes éducatives ou
homme ayant une qualification identique. sociales. Il ne suffit pas de déclarer l’égalité
Si, comme nous l’avons évoqué, cette ques- entre les sexes, on doit veiller à ce qu’elle soit
tion soulève des polémiques, c’est bien pour des respectée, mais, ce faisant, il faut garder à l’es-
raisons de ce type : ces différences ne doivent prit que les hommes et les femmes ne sont pas
pas servir de prétexte pour maintenir les fem- identiques, ni physiquement ni mentalement.
mes dans un état de dépendance vis-à-vis des L’un n’est pas supérieur à l’autre, l’un est com-
hommes, pour justifier un salaire inférieur ou plémentaire de l’autre. L’un et l’autre sont
quelque forme de discrimination que ce soit. inséparables. !

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© Sebastian Kaulitzki / Shutterstock

Le rôle des hormones


Durant la grossesse, les capacités cognitives de la future mère changent,
la préparant à l’arrivée du bébé. Des hormones remodèlent son cerveau.
Ces dernières baignent également le cerveau du futur bébé,
et elles influeront sur le comportement de l’enfant quand il grandira.
Même le jeune père subit des modifications hormonales à l’arrivée
du bébé. Les hormones impriment leur marque dans le cerveau.

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Le rôle des hormones

Craig Kinsley
est professeur
de neurosciences
dans le Département
L’instinct maternel niché
de psychologie
et dans le Centre
de neurosciences
dans le cerveau
de l’Université
de Richmond. Chez les mammifères, la structure du cerveau maternel
Kelly Lambert,
professeur évolue durant la gestation et après la naissance du petit.
de neurosciences
comportementales
Les mères acquerraient des capacités cognitives les rendant
et de psychologie, plus attentives à leurs petits et plus aptes à s’occuper d’eux.
est codirecteur
du Centre

Q
de recherche
du Collège u’est-ce que l’« instinct mater- Les expériences ont surtout été faites sur les
Randolph-Macon.
nel » ? Comment une femme rongeurs, mais les neurobiologistes pensent que
devient-elle une mère ? Chez la maternité s’accompagnerait aussi de change-
presque tous les mammifères, ments mentaux durables chez les femmes. Les
du rat à l’homme en passant par comportements maternels sont similaires chez
le singe, le comportement des femelles évolue la plupart des mammifères : ils sont probable-
au cours de la gestation et de la maternité. Avant ment contrôlés par les mêmes régions du cer-
En Bref d’être mères, les femelles sont indépendantes et
se consacrent à leurs propres besoins et à leur
veau. Pour certains, le développement du com-
portement maternel aurait même été l’un des
• De nombreuses survie, mais elles se vouent entièrement à leurs principaux moteurs de l’évolution du cerveau
modifications tant petits dès leur naissance. Les neurobiologistes des mammifères. Lorsque les mammifères ont
morphologiques commencent à comprendre les mécanismes de commencé à se différencier de leurs ancêtres
que fonctionnelles cette transition : les fluctuations hormonales reptiliens, ils sont passés d’une stratégie d’aban-
surviennent chez drastiques qui se produisent durant la grossesse, don des œufs après la ponte à une stratégie de
la rate gestante. au moment de la naissance et pendant l’allaite- défense du nid. Les avantages sélectifs de cette
• Ces modifications ment, remodèleraient le cerveau de la femme. attitude auraient modifié les hormones cérébra-
prépareraient Certaines des aires cérébrales remodelées les, puis les comportements.
les futures mères à jouent un rôle dans la régulation des comporte-
mieux s’occuper de
leurs petits.
ments maternels, tels la construction du nid, les Un cerveau baigné
soins apportés aux petits et leur protection face
• Elles rendraient aux prédateurs ; d’autres sont impliquées dans
d’hormones
aussi les mères moins la mémoire, l’apprentissage et les réactions à la Le rôle des hormones de la grossesse dans
craintives et plus peur et au stress. Les rates qui ont eu des petits l’attention que portent les femelles à leur progé-
prêtes à prendre des réussissent mieux que les rates qui n’en ont pas niture a été découvert il y a plus d’un demi-siè-
risques pour protéger eus (nullipares) dans divers tests d’orientation cle. Dans les années 1940, Franck Beach, de
leurs petits. dans des labyrinthes et pour capturer des proies. l’Université Yale, a montré que les estrogènes et
• La reproduction Ainsi les hormones qui stimulent le comporte- la progestérone, les hormones sexuelles femel-
favoriserait ment maternel amélioreraient aussi les aptitu- les, régulent l’agressivité et la sexualité des rats,
l’apprentissage des à la chasse, favorisant la survie des petits. De des hamsters, des chats et des chiens. Ensuite,
et améliorerait surcroît, les bénéfices cognitifs se prolonge- Daniel Lehrman et Jay Rosenblatt, alors à
la mémoire spatiale. raient après le sevrage. l’Institut du comportement animal de

8 Cerveau Homme / Femme © Cerveau & Psycho


Ess05-p008014_inst_mater_kinsley 1/02/11 16:07 Page 9

l’Université Rutgers, prouvaient que ces mêmes


hormones sont nécessaires à l’expression du
comportement maternel de la rate. En 1984,
Robert Bridges, à l’École vétérinaire de Tufts
Cumming, rapportait que la production d’es-
trogènes et de progestérone augmente à des
périodes bien définies de la grossesse et que
l’apparition de l’instinct maternel dépend
d’une régulation précise des concentrations de
ces hormones. R. Bridges et ses collègues mon-
trèrent ensuite que la prolactine, l’hormone de
la lactation, déclenche un comportement mater-
nel chez des rates dont les concentrations en
estrogènes et en progestérone sont déjà élevées.
En plus des hormones, d’autres substances
agissant sur le système nerveux participent au
déclenchement de l’instinct maternel. En 1980,
Alan Ginzler, de la Faculté de médecine de
l’Université de Downstate à New York, consta-
tait une augmentation des endorphines – des
protéines analgésiques produites notamment
par l’hypophyse sous contrôle de l’hypothala-
mus – chez une rate gestante, en particulier juste
avant la mise bas. Les endorphines soulageraient
les douleurs de la parturition et déclencheraient
le comportement maternel. Pour résumer, diffé-
rents systèmes neurochimiques et hormonaux
commandent l’instinct maternel, et le cerveau
de la mère évolue au fil des changements qui
accompagnent la grossesse.
Existe-t-il des zones cérébrales particulière-
ment impliquées dans le comportement mater-
nel ? Michael et Marilyn Numan à Boston ont
montré que, dans l’hypothalamus, l’aire préop-
tique médiane joue un rôle notable ; une lésion
de cette aire ou une injection de morphine
dans cette zone perturbe l’attitude maternelle
des rates. D’autres aires cérébrales sont égale-
ment impliquées (voir l’encadré page 10) ; elles
contiennent toutes de nombreux récepteurs
aux hormones et à d’autres substances neuro-
chimiques. Selon Paul MacLean, de l’Institut
américain pour la santé mentale (NIH), les cir-
cuits nerveux reliant le thalamus, la station relais
du cerveau, et le cortex cingulaire, qui contrôle
les émotions, constituent une partie impor-
tante du système de régulation de l’instinct
maternel. Des lésions du cortex cingulaire chez
des rates mères abolissent ce comportement.

1. Des changements comportementaux


accompagnent la maternité chez toutes les femelles
de mammifères. Les modifications du cerveau féminin
induites par les hormones rendraient les mères plus
Justin Cooper

vigilantes et plus aptes à s’occuper de leurs petits,


mais elles amélioreraient aussi leur mémoire spatiale
et leur capacité d’apprentissage.

© L’Essentiel n° 5 – février - avril 2011 9


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Le développement de ces circuits aurait favorisé oublier de manger ou de s’accoupler. Les petits
l’évolution du cerveau primitif des reptiles vers représenteraient une récompense renforçant
le cerveau des mammifères. l’instinct maternel. Quand on leur propose de la
En outre, dès que les hormones de la repro- cocaïne ou des nouveau-nés, les rates choisissent
duction ont déclenché l’instinct maternel, le cer- toujours les petits.
veau deviendrait moins sensible à ces molécules Craig Ferris, de la Faculté de médecine de
et le comportement maternel serait stimulé par l’Université du Massachusetts, a récemment étu-
la progéniture elle-même. Bien qu’un mammi- dié le cerveau de rates allaitantes par imagerie
fère nouveau-né soit une petite créature exi- par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf),
geante et peu séduisante – il ne sent pas bon, est une technique non invasive qui permet d’enre-
fragile et dort par intermittence –, le dévoue- gistrer des variations de l’activité cérébrale. Il a
ment de la mère est sans égal, pouvant lui faire découvert que l’activité du noyau accumbens, un

Des hormones qui remodèlent le cerveau


Thalamus
Cortex cingulaire
Cortex préfrontal Habunela latéral
et orbitofrontal

Hypothalamus

Hypophyse

Estrogènes
et progestérone

Ocytocine,
prolaxine et
endorphines
Noyau Accumbens
Aire préoptique
médiane Hypophyse
Hypothalamus Hippocampe
Amygdale
Substance grise
périaqueducale
Ovaires

P endant la grossesse, les ovaires et le placenta produisent de grandes


quantités d’estrogènes et de progestérone (flèches rouges), les hor-
mones féminines de la reproduction. L’hypothalamus et l’hypophyse
Placenta

sécrètent l’ocytocine qui déclenche les contractions lors de l’accouche-


ment, la prolactine stimulant les glandes mammaires et des endorphines
qui calment les douleurs de l’accouchement (flèches bleues). Des travaux
réalisés chez l’animal montrent que ces substances modifieraient le cer-
veau de la femme de différentes façons. Les estrogènes et la progestérone,
par exemple, augmenteraient la taille des corps cellulaires des neurones
Tam Tolpa

dans l’aire préoptique médiane de l’hypothalamus, qui régule les réactions


maternelles instinctives. Elles accroîtraient aussi les connexions neuronales dans
l’hippocampe, siège de la mémoire et de l’apprentissage. Les autres régions impli-
quées dans le comportement maternel seraient le cortex cingulaire, les cortex pré-
frontal et orbitofrontal, le noyau accumbens, l’amygdale, l’habenula latérale et la
substance grise périaqueducale.

10 Cerveau Homme / Femme © Cerveau & Psycho


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centre d’intégration du renforcement et de la


récompense, augmente lorsque la mère allaite ses
petits. Par ailleurs, quand une souris mère peut
appuyer sur une barre pour que des petits tom-
bent dans sa cage, elle ne s’arrête pas avant que la
cage ne soit pleine de petits souriceaux roses.
La tétée provoquerait aussi la libération de
petites quantités d’endorphines chez la mère. Ces
analgésiques naturels agissant comme des dro-
gues opiacées rendraient la mère « dépendante »

Avec l’aimable autorisation d’Elsevier (Brain Research Bulletin, 2001)


de sa portée. Le contact des petits entraîne aussi
une libération d’ocytocine, une hormone qui
aurait un effet similaire sur la mère. Les femelles
de rongeurs s’occuperaient de leur progéniture
parce qu’il leur est agréable de le faire.
Qu’en est-il de la motivation chez la femme ?
Jeffrey Lorberbaum, à la Faculté de médecine de
l’Université de Caroline du Sud, a examiné par
IRMf le cerveau de mères écoutant les pleurs de
leur bébé : l’aire préoptique médiane de l’hypo-
thalamus et les cortex frontal et orbitofrontal
s’activent. Qui plus est, Andreas Bartels et Semir
Zeki, du Collège universitaire de Londres, ont
montré que les aires cérébrales qui régulent la
récompense s’activent dès que les mères humai- signaux nerveux) de ces neurones augmentent à 2. Les corps cellulaires
nes regardent leur enfant. mesure que la grossesse progresse. On observe des neurones de l’aire
les mêmes changements chez des rates nullipa- préoptique médiane
des rates nullipares
Bouleversements cérébraux res traitées avec de la progestérone et de l’estra-
(en haut) sont plus petits
diol, le plus puissant des estrogènes naturels ; ce
associés à la reproduction mélange reproduit les conditions normales que ceux des rates
gestantes (en bas).
Pour comprendre le fonctionnement des cir- d’une gestation. Les hormones de la grossesse
Les hormones de
cuits de l’instinct maternel, des neurobiologistes stimuleraient les neurones de l’aire préoptique
la gestation stimuleraient
ont étudié comment le cerveau femelle évolue à médiane afin d’anticiper les besoins liés à la les neurones de l’aire
différents stades de la reproduction. Dans les maternité : les neurones remodelés permet- préoptique médiane,
années 1970, Marian Diamond, de l’Université traient à la mère de disposer de toute la panoplie préparant la future mère
de Californie à Berkeley, a travaillé sur le cortex des comportements maternels nécessaires pour à sa nouvelle condition.
de rates gestantes. Le cortex, la couche la plus nourrir et protéger ses petits.
externe du cerveau, reçoit et traite l’information Cependant, le comportement maternel n’est
sensorielle et contrôle les mouvements volontai- pas restreint aux soins prodigués à la progéni-
res. Les rats élevés dans des environnements sti- ture et d’autres régions cérébrales seraient
mulants, avec des roues, des jouets et des tun- modifiées. Par exemple, une rate mère prend des
nels, ont des cortex aux replis plus complexes risques pour s’occuper de ses petits. Elle quitte
que les rats élevés dans des cages nues. Toutefois, fréquemment la sécurité relative du nid pour
M. Diamond a découvert que le cortex de rates chercher de la nourriture, ce qui l’expose (elle et
gestantes issues d’environnements appauvris est ses petits) aux prédateurs. Deux modifications
tout aussi développé que celui de rates élevées cognitives faciliteraient les tâches de la mère :
dans un environnement stimulant. Les hormo- une amélioration de ses aptitudes à la chasse –
nes et divers facteurs liés au fœtus stimuleraient par exemple, une meilleure reconnaissance de
le cerveau des rates gestantes. son environnement minimisant le temps passé
Au milieu des années 1990, Lori Keyser, dans hors du nid – ; et une diminution de la peur et
le laboratoire de l’un d’entre nous (Craig de l’anxiété, qui l’aiderait à quitter le nid et lui
Kinsley) à l’Université de Richmont, montra que permettrait de chasser plus vite.
le volume des corps cellulaires des neurones de En 1999, nous avons obtenu des résultats
l’aire préoptique médiane de rates augmente étayant la première hypothèse : la reproduction
durant la gestation (voir la figure 2). De plus, le augmenterait l’apprentissage et la mémoire spa-
nombre et la longueur des dendrites (les prolon- tiale chez le rat. Les jeunes femelles ayant eu une
gements des corps cellulaires qui reçoivent des ou deux portées sont plus performantes que les

© L’Essentiel n° 5 – février - avril 2011 11


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nullipares du même âge quand il s’agit de se mères s’emparent plus rapidement de la proie.
souvenir de la localisation d’une récompense Concernant notre seconde hypothèse, Inga
alimentaire dans deux tests : un labyrinthe Neumann, de l’Université de Regensburg en
radial à huit branches (voir l’encadré ci-dessous), Allemagne, a montré que, confrontées à des
et une version modifiée du labyrinthe dit de défis, telle l’obligation de nager, les rates gestan-
Morris, c’est-à-dire un grand enclos circulaire tes et allaitantes ont moins peur et sont moins
contenant neuf puits de nourriture. On observe anxieuses (on l’évalue en mesurant leurs concen-
une amélioration des capacités de recherche de trations sanguines en hormones du stress) que
nourriture chez les femelles allaitant et chez les les rates nullipares. Qui plus est, les rates mères
mères sevrées de leurs petits depuis plus de deux explorent davantage l’espace et s’immobilisent
semaines. De plus, des femelles nullipares ayant moins souvent, deux marques d’audace. Par ail-
reçu des petits obtiennent les mêmes résultats leurs, l’activité neuronale diminue dans la région
que les mères allaitant : la simple présence de la CA3 de l’hippocampe et dans le complexe amyg-
portée stimulerait la mémoire spatiale, peut-être dalien basolatéral, deux régions contrôlant le
en activant certaines aires cérébrales ou en stress et l’émotion. La diminution de la peur et
déclenchant la sécrétion d’ocytocine. du stress et l’augmentation de sa mémoire spa-
D’autres facultés des mères sont-elles égale- tiale permettent à la rate mère de quitter le nid,
ment améliorées ? Les rates mères seraient plus de chasser efficacement et de rentrer rapidement
rapides que les nullipares pour capturer des pour s’occuper de sa progéniture.
proies. Le test consiste à placer ces rates un peu Les transformations de l’hippocampe, struc-
affamées dans un enclos de 1,5 mètre de côté ; ture essentielle à la mémoire, à l’apprentissage et
sous les copeaux de bois recouvrant le sol est aux émotions, seraient liées aux modifications
caché un criquet. Les nullipares mettent en comportementales de la mère. Catherine Woolley
moyenne 270 secondes pour trouver le criquet et et Bruce McEwen, de l’Université Rockefeller, ont
le manger, alors que les femelles allaitantes y arri- observé des variations cycliques dans la région
vent en à peine plus de 50 secondes. Même lors- CA1 de l’hippocampe au cours du cycle de l’es-
que les nullipares sont encore plus affamées ou trus de la rate (l’équivalent du cycle menstruel de
lorsque le bruit du criquet est masqué, les rates la femme). Dans cette région, la densité des épi-

Étonnantes rates mères

D es expériences récentes suggèrent que la reproduction


favorise les capacités de reconnaissance spatiale et la
mémoire chez les rates, tout en diminuant l’anxiété et le stress.
Ces changements comportementaux amélioreraient les aptitu-
des de la mère à la chasse, ce qui augmenterait les chances
de survie des petits.

Le labyrinthe radial à huit bras


Les chercheurs habituent d’abord les rates au labyrinthe l’épreuve du labyrinthe (c’est-à-dire qu’elles trouvent la nourri-
radial en plaçant un peu de nourriture dans chacun des huit ture en moins de trois minutes) dès le premier jour du test ; les
bras, puis dans quatre, puis dans deux seulement, et pour rates nullipares n’y parviennent qu’au septième jour de test.
finir dans un seul. Ils regardent alors si les rates se souvien-
nent du bras où se trouve la nourriture. Les rates mères qui ont
déjà donné naissance à au moins deux portées réussissent

Nombre de succès
8-
Rates mères

6-

4- Rate nullipare

Rates nullipares
2- Rate mère

0-
-

1 3 5 7 9 11 13 15
Jour du test

12 Cerveau Homme / Femme © Cerveau & Psycho


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nes dendritiques – de petites épines réparties le nullipares amélioreraient leur mémoire à long
long des projections neuronales qui permettent terme. À l’inverse, l’injection d’inhibiteurs de
d’accroître la surface de réception des signaux – l’ocytocine dans le cerveau de rates mères per-
augmente avec la concentration en estrogènes. turbe leurs performances mnésiques.
Étant donné les changements structuraux La maternité a-t-elle un effet sur les cellules
induits par ces brèves fluctuations hormonales, gliales, l’autre grande catégorie de cellules ner-
comment l’hippocampe est-il remodelé au cours veuses ? Dans le laboratoire de C. Kinsley,
de la grossesse, lorsque les concentrations en Gordon Gifford a examiné des astrocytes, des
estrogènes et en progestérone restent élevées cellules gliales qui apportent les nutriments aux
pendant longtemps ? L’équipe de C. Kinsley a neurones et leur servent de soutien. Il a constaté
étudié le cerveau de rates à la fin de leur gestation que les astrocytes de l’aire préoptique médiane
et elle a montré que les épines dans le CA1 sont et de l’hippocampe de rates en fin de gestation,
plus denses que chez les nullipares. Au cours de allaitant ou ayant reçu un traitement hormonal
la gestation, cette augmentation du nombre substitutif, sont plus complexes et plus nom-
d’épines dendritiques favoriserait les capacités breux que ceux des rates nullipares. À nouveau,
d’apprentissage et de chasse des mères. les fluctuations hormonales augmenteraient
l’activité neuronale au cours de la gestation, via
Des fluctuations hormonales une modification des neurones et des cellules
gliales dans des régions essentielles à la mémoire
aux modifications neuronales et à l’apprentissage.
L’ocytocine, une hormone qui déclenche les Ces bénéfices cognitifs perdurent-ils au-delà
contractions et stimule la production du lait, de la période de lactation ? Oui : des rates mères
agirait aussi sur l’hippocampe. Selon Kazuhito de deux ans – l’équivalent de 60 ans pour une
Tomizawa et ses collègues de l’Université femme – apprennent des tâches spatiales plus
d’Okayama au Japon, l’ocytocine favorise l’éta- rapidement que des rates nullipares du même
blissement de connexions durables entre les âge. Quel que soit l’âge des rates (6, 12, 18 et
neurones de l’hippocampe. Ainsi, des injections 24 mois), les mères se souviennent mieux de la
d’ocytocine dans le cerveau de souris femelles localisation des récompenses alimentaires dans

Labyrinthe surélevé en forme de croix


Dans ce labyrinthe surélevé à plus de un
mètre au-dessus du sol, on mesure combien de
temps les rates passent sur les deux branches
sans rebord ; les rongeurs ont tendance à les Rate nullipare
éviter parce qu’elles sont élevées et exposées
(contrairement aux deux branches fermées du
Rate mère
labyrinthe). À tous les âges, les rates mères
sont plus téméraires que les nullipares, passant
plus de temps sur les branches sans rebord.

50 -
sur les branches sans rebord

Mère ayant une portée


Proportion de temps passé

40 -

30 -

20 -

10 - Rate nullipare

0 -
-

6 10 14 18 22
Slim Films

Âge (en mois)

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les labyrinthes que les nullipares. À la fin des le cerveau de ces femmes au moment même où
tests, l’examen du cerveau des mères a montré les hormones de la reproduction commençaient
qu’il présente moins de dépôts de protéines pré- à se raréfier. Les bénéfices cognitifs de la mater-
curseurs de l’amyloïde – qui jouerait un rôle dans nité auraient contrebalancé la perte des hormo-
la dégénérescence des neurones au cours du vieil- nes bénéfiques pour la mémoire, permettant
lissement – dans deux zones de l’hippocampe, la ainsi une meilleure survie des neurones et une
région CA1 et le gyrus denté. D’autres tests com- plus grande longévité.
portementaux ont confirmé que l’apprentissage La maternité rend-elle les femmes plus com-
spatial persiste chez des rates âgées ayant été pétitives ? Certaines études se sont intéressées à
mères. De surcroît, elles restent plus téméraires. une habileté associée à la maternité : la capacité
multitâches. Il est possible que les modifications
Les effets à long terme cérébrales liées au comportement maternel per-
mettent à la mère de jongler avec toutes ses obli-
de la maternité gations. Chez les rats, les mères sont effective-
Cela a été étudié à l’aide d’un labyrinthe en ment multitâches : elles sont plus performantes
forme de croix dont les branches sont surélevées que les nullipares lorsqu’il s’agit de suivre simul-
et dont deux d’entre elles n’ont pas de rebord et tanément des signaux visuels, des sons, des
n’offrent aucune cachette si bien que les ron- odeurs et d’autres animaux.
geurs les évitent habituellement (voir l’encadré Les changements cérébraux associés au com-
de la page 13). Or à presque tous les âges testés portement maternel permettent-ils aux mères
(jusqu’à 22 mois), les rates ayant été mères pas- de mieux gérer les différentes contraintes aux-
sent plus de temps que les nullipares sur les quelles elles sont soumises – éducation des
branches sans rebord. Le cerveau de ces mères enfants, travail, obligations sociales, etc. – par
présente moins de cellules en dégénérescence rapport aux femmes qui n’ont pas eu d’enfants ?
dans les cortex cingulaire, frontal et pariétal, des On ignore la réponse, mais on sait que le cer-
régions recevant de nombreuses entrées senso- veau humain est remarquablement plastique : sa
Bibliographie rielles. Ainsi, les hormones qui baignent le cer- structure et son activité s’adapteraient lorsqu’on
veau des rates gestantes et l’environnement sen- est confronté à un défi.
K. Lambert et C. Kinsley,
soriel riche du nid atténueraient certains effets
The neuroeconomics of
motherhood : the costs du vieillissement sur la cognition. Et le cerveau des hommes ?
and benefits of Les femmes retirent-elles de leur grossesse et
maternal investment, in de la maternité des bénéfices cognitifs sembla- Et pour finir, qu’en est-il du cerveau paternel ?
The Neurobiology of bles à ceux observés chez le rat ? Oui, les modi- Les pères qui s’occupent de leurs enfants en reti-
the Parental Brain, fications des systèmes de régulation sensorielle rent-ils un bénéfice mental ? L’étude de ouistitis,
pp. 481-492, seraient comparables à celles mises en évidence des petits singes brésiliens, apporte quelques élé-
Academic Press, 2009. chez les autres animaux. Alison Fleming, de ments de réponse. Ces primates sont monoga-
C. Kinsley et K. Lambert, l’Université de Toronto, a montré que, dans l’es- mes et les deux parents élèvent leur progéniture.
Reproduction-induced pèce humaine, les mères reconnaissent divers Les mères et pères ouistitis apprennent plus faci-
neuroplasticity : natural bruits et odeurs en relation avec leur nouveau- lement quel récipient contient le plus de nourri-
behavioral and
né, peut-être en raison d’une meilleure sensibi- ture, que des ouistitis non parents. Ces résultats
neuronal alterations
associated with the lité sensorielle. Après l’accouchement, les mères confirment ceux obtenus pour une espèce de
production and care qui ont une concentration élevée en cortisol souris (Peromyscous californicus) chez laquelle le
of offspring, in J. seraient plus attirées par l’odeur de leur bébé et mâle contribue activement aux soins des petits :
Neuroendocrinology, détecteraient mieux ses pleurs. Le cortisol, dont les souris pères, comme les mères, se repèrent
vol. 20, pp. 515-525, la concentration augmente généralement dans plus facilement dans un labyrinthe. De plus, les
2008. des situations de stress, aurait un effet positif pères explorent plus rapidement de nouveaux
M. Numan et T. Insel, chez les jeunes mères : il augmenterait l’atten- stimulus que leurs homologues célibataires.
The neurobiology of tion, la vigilance et la sensibilité, renforçant le Par conséquent, chez les mammifères, la
parental behavior, in lien entre la mère et son enfant. reproduction modifierait le cerveau des parents
Springer-Verlag, 2003.
Existe-t-il des effets à long terme de la mater- en favorisant l’apparition de nouvelles capacités
K. Lambert et R. Gerlai, nité ? Les femmes ayant accouché à l’âge de et de comportements spécifiques, particulière-
A tribute to
40 ans ou plus auraient quatre fois plus de ment chez les femelles, mais seuls les comporte-
Paul MacLean : the
neurobiological
chances de vivre jusqu’à 100 ans que des fem- ments dont dépendent le bien-être et la survie de
relevance of social mes ayant été mères plus jeunes. Ainsi, les fem- la progéniture seraient améliorés. Néanmoins,
behavior, in Physiology mes qui seraient enceintes vers 40 ans vieilli- nombre de capacités cognitives favorisées par la
and Behavior, vol. raient plus lentement. Toutefois, nous pensons maternité trouvent des applications dans d’au-
79(3), 2003. que la grossesse et la maternité auraient stimulé tres domaines. !

14 Cerveau Homme / Femme © Cerveau & Psycho


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Le rôle des hormones

Les mystères
du cerveau féminin
Le cerveau des femmes fonctionne de façon asymétrique Markus Hausmann
est psychologue
avant l’ovulation, mais de façon symétrique après, à l’Université
de Durham
ce qui change sa façon d’aborder les problèmes. en Grande-Bretagne.
Ulrich Bayer
est psychologue
dans l’équipe
de M. Hausmann.

À
première vue, le cerveau a l’air
symétrique. Mais c’est une impres-
sion trompeuse. Depuis plus d’un
siècle, les neurologues savent que
les deux hémisphères cérébraux,
quoique semblables en apparence et reliés uni-
quement par les fibres du corps calleux et des
commissures, remplissent des tâches distinctes.
Certes, les deux hémisphères coopèrent étroite-
ment pour contrôler notre comportement, mais
le côté gauche domine dans le domaine du lan-
gage et le droit prend davantage en charge la
perception de l’espace, le sens de l’orientation.
Cette capacité du cerveau à répartir les tâches
entre ses hémisphères est qualifiée d’« asymétrie
cérébrale fonctionnelle » et n’est pas propre à
l’homme. Elle est également présente chez de
nombreuses espèces animales.
Dans l’espèce humaine, une différence appa-
raît entre les sexes. Tandis que les hommes uti-
lisent préférentiellement leur hémisphère gau-
che pour parler et leur hémisphère droit pour
se repérer sur une carte, les femmes semblent
Raphael Queruel

1. Cherchez la différence... Les deux hémisphères sont


presque symétriques, mais leurs fonctions ne le sont pas.

© L’Essentiel n° 5 – février - avril 2011 15


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utiliser leurs deux hémisphères à la fois. Le cer- plus faible. Les principales hormones sexuelles
veau des femmes est donc fonctionnellement féminines sont l’estradiol (un estrogène) et la
plus symétrique que celui des hommes. Des progestérone. Les hormones sexuelles contrô-
méthodes d’observation, notamment l’élec- lent, en priorité, la procréation, mais elles sont
troencéphalographie et l’imagerie par réso- également présentes dans le cerveau. Elles y
nance magnétique fonctionnelle (IRMf ), pénètrent via la circulation sanguine, où elles ont
confirment cette idée. de nombreux effets qui ne sont pas directement
Comment expliquer ces différences de symé- liés à la sexualité. Or les neurobiologistes mon-
trie ? D’un point de vue biologique, on pense trent aujourd’hui que les différences de symétrie
immédiatement au rôle des hormones sexuelles. cérébrale liées au sexe résultent au moins en par-
Hommes et femmes possèdent les mêmes neuro- tie de l’action des hormones sexuelles.
transmetteurs, mais à des concentrations diffé- La recherche sur les hormones et le cerveau
rentes. Les hommes présentent des concentra- s’est surtout concentrée sur les femmes, parce
tions élevées d’hormones sexuelles mâles – les qu’elles présentent des fluctuations importantes
androgènes – dont la testostérone, également des hormones au cours du cycle menstruel :
présente chez les femmes, mais en quantité bien pendant les règles, elles ne produisent que très
peu d’hormones sexuelles féminines. Juste avant
l’ovulation, la concentration d’estradiol aug-
mente fortement (voir l’encadré ci-dessous), tan-
Rythmes féminins : dis que la concentration de progestérone reste
faible. La progestérone n’atteint son pic qu’après
comment varient les hormones ? l’ovulation, en même temps qu’un second pic
d’estradiol. À la fin du cycle menstruel, la
L e premier jour des règles est considéré comme le début du cycle
menstruel de la femme. Pendant la menstruation (1), qui dure envi-
ron quatre à cinq jours, les hormones sexuelles sont présentes en fai-
concentration des deux hormones baisse à nou-
veau. Les hommes sont de moins bons sujets
d’étude pour toutes ces questions liées aux hor-
bles concentrations. Pendant la phase folliculaire (2), l’ovule commence
mones. Leurs concentrations hormonales res-
sa maturation, tout comme les cellules folliculaires du tissu nourricier
tent quasi constantes, hormis quelques fluctua-
environnant, qui libèrent l’estradiol. L’endomètre, le tissu qui recouvre
la paroi interne de l’utérus, s’épaissit, et la concentration de l’estradiol
tions quotidiennes ou saisonnières. Les neuro-
atteint son maximum au 14e jour, juste avant l’ovulation. Le follicule
biologistes profitent des variations hormonales
éclate alors et libère l’ovule (3). Pendant l’ovulation, l’hormone lutéini- naturelles enregistrées chez la femme pour étu-
sante entraîne la transformation du tissu folliculaire en corps jaune, dier comment les hormones sexuelles modulent
lequel, pendant la phase lutéale, libère la progestérone. Environ sept la symétrie fonctionnelle du cerveau.
à huit jours après l’ovulation, la concentration en estradiol atteint son
second pic, en même temps que la progestérone (4). Si l’ovule n’est Des femmes testées
pas fécondé, le corps jaune dégénère au cours de la phase prémens- au cours de leur cycle
truelle, les concentrations hormonales diminuent de nouveau (5). La
muqueuse de l’endomètre est détruite et le saignement marque le début Pour ce programme de recherche, nous avons
d’un nouveau cycle. Ce dernier dure en moyenne 28 jours, mais cette d’abord fait l’hypothèse que les femmes testées
durée varie d’une femme à l’autre. avaient un cycle régulier de 28 jours. Mais nous
avons rapidement dû nous rendre à l’évidence :
3 la nature n’obéit pas souvent à ce schéma théo-
Concentration hormonale relative

Estradiol
2 rique. Chaque femme a sa propre durée de
Progestérone
4 cycle, et ces 28 jours ne sont qu’une moyenne.
Hormone
lutéinisante Nous avons donc été obligés de mesurer directe-
ment les concentrations hormonales de nos
sujets pour déterminer avec précision à quelle
phase du cycle elles se trouvaient. Puis nous leur
avons demandé de réaliser différentes tâches de
5 langage et de repérage dans l’espace, d’une part,
1 pendant les règles (où, nous l’avons évoqué les
concentrations hormonales sont les plus bas-
ses) ; d’autre part, juste après l’ovulation (lors-
1 5 14 24 28 que ces concentrations sont élevées).
Jours Comment mesurer l’asymétrie fonctionnelle
Règles Phase folliculaire Ovulation Phase lutéale Phase
prémenstruelle cérébrale des femmes ? On tente de stimuler
alternativement chaque hémisphère, et d’ob-

16 Cerveau Homme / Femme © Cerveau & Psycho


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Comment stimuler un seul hémisphère cérébral ?

P our mesurer le degré d’asymétrie fonc-


tionnelle cérébrale d’un individu, il est
possible de stimuler tour à tour son hémis-
phère droit ou son hémisphère gauche. La
personne fixe le centre d’un écran d’ordina-
teur où est d’abord projeté un mot ou une
figure géométrique (à gauche). Après un
bref délai, une nouvelle figure apparaît, soit
dans le champ visuel droit, soit dans son
champ visuel gauche. Du fait que les nerfs
optiques se croisent dans le cerveau, seul
l’hémisphère opposé au côté où a été pré-
sentée la figure perçoit le signal (à droite).
Le sujet doit décider aussi vite que possible
en appuyant sur une touche si l’objet perçu
est identique (I) à celui présenté juste avant
au centre de l’écran, ou différent (D).
Généralement, l’être humain reconnaît les
mots plus vite s’ils sont apparus dans le
Cerveau & Psycho

champ visuel droit, donc envoyés directe-


ment à l’hémisphère gauche. C’est l’inverse
pour le traitement des figures géométriques.

server comment il réagit. Par exemple, on pré- déterminer le passage d’un mode à un seul
sente, sur un écran d’ordinateur, des mots ou hémisphère au mode à deux hémisphères ?
des formes géométriques qui n’apparaissent D’après nos résultats, c’est la progestérone qui
que dans la moitié gauche ou la moitié droite joue le rôle déterminant : plus la concentration
du champ visuel. De là, ces informations ne de progestérone est élevée, plus le cerveau opère
vont être perçues et traitées que par l’hémis- de façon symétrique, donc « féminine ».
phère droit (qui perçoit la partie gauche du
champ visuel) ou par l’hémisphère gauche (qui Les hormones modulent
perçoit la partie droite du champ visuel). Reste
le couplage entre hémisphères
à savoir si l’un ou l’autre hémisphère est plus
prompt que l’autre à traiter les informations. D’où les hormones sexuelles tirent-elles leur
En Bref
Nous demandions aux participantes de réaliser capacité d’agir sur le cerveau ? Elles intervien- • L’hémisphère
une tâche mentale rapide à partir de ce qu’elles nent vraisemblablement sur la façon dont les gauche traite
voyaient (par exemple, comparer aussi vite que hémisphères cérébraux dialoguent, par l’inter- le langage, le droit
possible la forme géométrique entrevue avec médiaire d’un faisceau de fibres qui les relie, et assure les tâches
un mot situé au centre de l’écran). Plus la com- que l’on nomme corps calleux. Cette structure spatiales.
paraison était rapide, plus on pouvait en nerveuse (voir la figure 2) transmet des signaux • Le cerveau féminin
déduire que l’hémisphère cérébral ayant traité activateurs et inhibiteurs d’un hémisphère à fonctionne plutôt
l’information était actif. l’autre, dans les deux sens, au moyen de plus de de façon asymétrique
Nous avons alors vu apparaître des résultats 200 millions de fibres nerveuses. quand les hormones
qui confortaient nos hypothèses. Pendant les Le fait qu’un hémisphère prenne l’ascendant sont peu concentrées
règles, les femmes traitent l’information préfé- sur l’autre dans la réalisation d’une tâche (par (pendant les règles).
rentiellement avec leur hémisphère gauche. exemple, l’hémisphère gauche dans la compré- Les deux hémisphères
Elles ont un fonctionnement cérébral typique- hension du langage, chez l’homme) résulte d’un coopèrent davantage
ment masculin, qui sollicite surtout un hémis- mécanisme d’inhibition : par l’intermédiaire du après l’ovulation.
phère. En revanche, après l’ovulation, quand les corps calleux, l’hémisphère gauche envoie des • L’asymétrie
concentrations hormonales augmentent, les signaux inhibiteurs à l’hémisphère droit, qui fonctionnelle du
deux hémisphères cérébraux participent de réduisent l’activité de ce dernier. L’inverse se cerveau se
façon équilibrée au traitement de l’information. produit probablement lorsqu’on présente à manifeste surtout
Quelle est l’hormone la plus importante, pour quelqu’un des stimulus spatiaux, tels des figures après la ménopause.

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gauche, dominantes pour la compréhension ou


la production du langage, inhibent les aires cor-
respondantes de l’hémisphère droit, uniquement
pendant les règles (voir la figure 3).
L’inhibition de l’hémisphère droit par le gau-
che diminue quelques jours avant l’ovulation,
lorsque la concentration d’estradiol augmente
– les femmes présentent alors une organisation
cérébrale symétrique. La question semble donc
entendue : les hormones sexuelles influencent
la communication entre les hémisphères et
modifient ainsi le degré d’asymétrie du cerveau.

Les hormones modifient


la symétrie du cerveau
Mais malgré leur inhibition mutuelle, les
deux hémisphères n’agissent pas l’un contre
l’autre, mais l’un avec l’autre. De fait, l’hémis-
phère dominant atteint rapidement les limites
de ses capacités lorsqu’il s’agit de traiter des pro-
2. Les deux géométriques ou des visages. Dans ces condi- blèmes difficiles. Lorsque les deux hémisphères
hémisphères tions, c’est surtout l’hémisphère droit qui tra- se partagent le travail et échangent des informa-
communiquent par vaille, tout en inhibant son homologue gauche. tions via le corps calleux, le cerveau est capable
des faisceaux Logiquement, les hormones sexuelles fémini- de trouver rapidement et efficacement une solu-
de neurones nommés
nes devraient réduire ce processus d’inhibition, tion, même aux problèmes les plus difficiles.
commissures. La plus
ce qui aurait pour conséquence que les deux En 2008, nous avons décidé d’évaluer cette
volumineuse de
ces connexions hémisphères participent à parts égales au traite- intégration interhémisphérique, et avons à nou-
interhémisphériques ment de l’information. veau présenté à nos participantes différents
est le corps calleux. Pour le vérifier, nous avons soumis nos parti- objets qu’elles devaient comparer avec un sti-
cipantes aux mêmes tests que précédemment, mulus situé au centre de l’écran. Mais, dans cette
mais en enregistrant simultanément dans un expérience, nous leur présentions seulement des
scanner l’activité de diverses régions de leur cer- fragments d’images. Les deux hémisphères
veau. Cette étude, réalisée en collaboration avec devaient par conséquent communiquer pour
Susanne Weis et ses collègues de l’Université décider rapidement si les objets correspon-
d’Aix-la-Chapelle, nous a permis de constater daient. Comme prévu, nous avons observé des
que des régions du lobe frontal de l’hémisphère variations tout au long du cycle menstruel : les
deux hémisphères communiquaient davantage
après l’ovulation, en présence de concentrations
importantes d’estradiol et de progestérone.
Pour s’assurer que la cause de ces change-
ments était bien la concentration des hormo-
nes, nous avons élaboré une dernière expé-
rience, réalisée avec des femmes ménopausées.
Certaines d’entre elles prenaient des hormones
de substitution pour soulager des symptômes
liés à la ménopause, tels que des bouffés de cha-
leur, des troubles du sommeil ou l’ostéoporose
qui peuvent survenir quand les concentrations
d’estradiol et de progestérone diminuent. Ce
traitement hormonal substitutif, parfois
controversé en raison de ses éventuels effets
secondaires, donne aux neuroscientifiques la
3. Certaines aires cérébrales frontales gauches s’activent lors du traitement du possibilité d’étudier de façon contrôlée l’effet
langage (en rouge). Simultanément, les aires correspondantes du côté droit sont inhi- des substances administrées.
bées (en jaune). Tandis que l’asymétrie est présente en permanence dans le cerveau Nos résultats ont montré que les femmes
des hommes, elle n’est présente chez les femmes que pendant la période des règles. ménopausées ne prenant pas d’hormones de

18 Cerveau Homme / Femme © Cerveau & Psycho


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Cerveau gauche et cerveau droit : mythes et réalités


N ombre de mythes et d’erreurs circulent au sujet des dif-
férences psychologiques entre les sexes, et de la domi-
nance de l’hémisphère cérébral gauche ou droit. Les expé-
Ces dernières réussissent souvent mieux dans les tests liés au
langage. Toutefois, de telles différences sont infimes, puisque
les résultats obtenus par deux personnes du même sexe, pri-
riences neuropsychologiques montrent souvent une activité ses au hasard, diffèrent généralement plus que les comparai-
différente des deux hémisphères cérébraux, que l’on quali- sons statistiques entre hommes et femmes. Enfin, on ne peut
fie de latéralisation. Il semble ainsi que le cerveau frontal analyser que des moyennes et des valeurs statistiques. Les
droit soit plus fortement impliqué dans les réactions émotion- statistiques sont intéressantes, à condition de ne pas perdre
nelles que son homologue gauche, et le lobe pariétal droit de vue qu’elles décrivent les tendances des grands nombres,
plus particulièrement activé pendant le traitement des nom- et non les qualités des individus.
bres et de l’information spatiale. En revanche, les centres du
langage sont localisés dans l’hémisphère gauche.
Les mesures de l’activité cérébrale réalisées à l’aide de
techniques d’imagerie ne font apparaître que le « sommet
de l’iceberg », en ce sens qu’elles révèlent les régions céré-
brales présentant la plus forte activation pour une tâche don-
née. Cela ne signifie pas que le reste du cerveau soit inac-
tif. Les hémisphères gauche et droit travaillent en perma-
nence ensemble et se complètent. Parler de l’hémisphère
Henrik Winther Andersen / Shutterstock

« émotionnel-globalisant » droit par opposition à l’hémisphère


« logique-analytique » gauche ne correspond sans doute
pas vraiment à la réalité.
Les différences psychologiques entre les hommes et les fem-
mes doivent être analysées avec la même prudence. Dans
certains tests d’évaluation de l’intelligence, les hommes
obtiennent statistiquement de meilleurs résultats que les fem-
mes quand il s’agit de problèmes de constructions spatiales.

substitution résolvent des tâches linguistiques et vénients procure un fonctionnement cérébral


spatiales essentiellement avec un hémisphère, symétrique ? En fait, les deux types d’organisa-
tout comme les femmes en période de menstrua- tion ont leurs atouts : dans un cerveau organisé
tion. Il en va de même lorsque les tests sont répé- de façon asymétrique, les aires adjacentes inter-
tés deux ou trois semaines plus tard, probable- agissent étroitement. Les informations peuvent
ment parce que les concentrations hormonales être échangées par des chemins courts, de sorte
sont constantes chez les femmes ménopausées. qu’un tel cerveau devrait travailler plus vite
qu’un cerveau organisé de façon symétrique.
Vitesse contre fiabilité Néanmoins, ce dernier devrait commettre Bibliographie
moins d’erreurs puisque les deux hémisphères
En revanche, l’asymétrie disparaît chez les participent à la résolution des problèmes, une S. Weis et al.,
Estradiol modulates
femmes qui prennent un traitement hormonal moitié pouvant compenser une défaillance de
functional brain
de substitution : le fonctionnement de leur cer- l’autre. En d’autres termes : l’asymétrie procure organization during
veau est symétrique, similaire à celui des fem- une plus grande vitesse, la symétrie minimise les the menstrual cycle :
mes plus jeunes lors des phases où les concen- erreurs. La meilleure stratégie dépend des an analysis of
trations hormonales sont élevées. L’effet est par- besoins propres à chaque situation... interhemispheric
ticulièrement prononcé chez les femmes qui Il faut également garder à l’esprit que nos tests inhibition, in Journal of
reçoivent des estrogènes. D’autres études ont ne reflètent pas des tâches concrètes de la vie quo- Neuroscience, vol. 28,
révélé que ce traitement affecte surtout le fonc- tidienne, qu’il s’agisse de conduire une voiture, de pp. 13 401-13 410,
2008.
tionnement de l’hémisphère droit. En revanche, faire ses courses ou d’écrire une lettre. Ces résul-
la communication entre les hémisphères semble tats ne sont pas généralisables, et il serait erroné U. Bayer et al.,
rester relativement insensible aux hormones de conclure que les femmes résolvent certains Interhemispheric
interaction across
chez les femmes plus âgées, contrairement aux problèmes plus ou moins bien en fonction de
the menstrual cycle,
effets observés chez les femmes plus jeunes. leurs concentrations hormonales, donc de la in Neuropsychologia,
Quelles sont les conséquences des modifica- période de leur cycle menstruel. Le seul point vol. 46,
tions du cerveau par les hormones dans la vie de avéré est que les femmes n’abordent pas toujours pp. 2 415-2 422,
tous les jours ? Quels avantages ou quels incon- les problèmes de la même façon. ! 2008.

© L’Essentiel n° 5 – février - avril 2011 19


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Le rôle des hormones

Spécificités cognitives
Markus Hausmann Les tests effectués pour évaluer les différences de capacités
est psychologue
à l’Université cognitives liées au sexe font apparaître des spécificités,
de Durham
en Grande-Bretagne. mais n’oublions pas que les résultats sont statistiques !

«
J
e crois qu’une telle idée ne peut ger- die, par exemple B, P, Q, C… Ainsi, les hommes
mer que dans un cerveau féminin et seraient avantagés lorsqu’il s’agit de reconnaître
notamment le vôtre », disait l’inspec- des formes géométriques, et les femmes lorsqu’il
teur Craddock à Miss Marple. Celle- faut reconnaître des motifs sonores.
ci lui répondit : « Il est possible que Ce n’est pas tout. En 2002, la neurobiologiste
cela vous irrite, monsieur l’inspecteur, que les canadienne Doreen Kimura, de l’Université
cerveaux féminins soient parfois supérieurs à Simon Fraser, créa de nombreux exercices ana-
ceux des hommes, mais il faudra malheureuse- logues. Elle observa que, de façon générale, les
ment vous y faire. » femmes sont supérieures aux hommes dans les
Cette réplique tirée de l’adaptation cinémato- tests linguistiques, et les hommes supérieurs
graphique du Train de 16h50 d’Agatha Christie aux femmes dans les tests de représentation
En Bref marqua, en 1961, une des premières attaques
contre une conviction fermement ancrée dans
spatiale. Ils se représentent plus aisément les
objets en trois dimensions, et se montrent très
• Les tests de langage, les esprits depuis des siècles : les hommes adroits dans les exercices moteurs (lancer de
de perception, seraient intellectuellement supérieurs aux fem- fléchettes sur une cible, par exemple) ou les
de représentation mes. Ces clichés n’ont pas disparu, mais sont de jeux consistant à attraper ou à renvoyer un
spatiale révèlent plus en plus remplacés par un humour à double objet avec la main. Le cerveau doit coordonner
des différences liées sens : « Les hommes n’écoutent jamais ce qu’on des informations sur la localisation de la cible,
au sexe. leur dit » ou « Les femmes ne savent pas lire les la direction et la vitesse des mouvements des
• Les femmes cartes routières ». mains, des bras et de l’ensemble du corps. Plus
réussissent mieux En tout état de cause, hommes et femmes ne l’objet à viser se déplace vite, plus l’analyse spa-
quand on évalue pensent pas exactement de la même façon. tiale doit être rapide, ce que les hommes font
la vitesse En 1975, le spécialiste de sciences cognitives aus- avec plus de facilité.
de perception ou tralien Max Coltheart a mis en évidence que les Les femmes brillent en revanche dans les
la coordination hommes et les femmes résolvent certaines tâches tâches motrices de précision. Leur maîtrise
des mouvements cognitives de façon différente. Il utilisa notam- minutieuse des muscles de leurs doigts fait mer-
de précision. ment le « test des sons », où il faut trouver des veille dès lors qu’il s’agit d’effectuer des mouve-
• Les hommes lettres de l’alphabet dont la prononciation com- ments complexes. Des expériences ont montré
se distinguent quand porte un é : par exemple, b, c, d, g. Les femmes que cette faculté ne dépend pas de la taille de la
on teste la vision sont plus rapides à ce test. Les hommes les sur- main ; ainsi, l’avantage des femmes dans ce
dans l’espace ou passent dans un autre test, où il faut dénombrer domaine repose probablement sur des caracté-
le raisonnement. les lettres capitales présentant une partie arron- ristiques cérébrales (voir l’encadré page 22).

20 Cerveau Homme / Femme © Cerveau & Psycho


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Cinetext, Margaret Rutherford dans « Le train de 16 h 50 »

Devant l’avantage des hommes pour le traite- Dans le film sont de tailles très différentes chez l’homme et
ment dynamique des données relatives à la posi- Le train de 16 h 50, la femme. Cette zone cérébrale participe au
tion spatiale des objets en mouvement, les neu- Miss Marple, l’héroïne contrôle du système hormonal et influe sur le
roanatomistes se sont mis en quête de différen- d’Agatha Christie comportement sexuel et la reproduction.
ces dans la structure du cerveau. Ainsi, ils décou- sacrifie au cliché de Les faisceaux de fibres nerveuses reliant les
vrirent en 1997 que le cerveau de la femme est la femme au fourneau deux hémisphères cérébraux sont organisés dif-
pour masquer
en moyenne de 10 à 15 pour cent plus petit que féremment chez l’homme et chez la femme. Ces
sa perspicacité.
celui de l’homme, et aussi plus léger. Une telle liaisons, nommées commissures, assurent la
différence n’est pas seulement imputable à communication des deux hémisphères. La plus
l’écart de stature entre l’homme et la femme. Les importante, le corps calleux, est constituée de
neurologues danois Bente Pakkenberg et Hans quelque 200 millions de fibres nerveuses ; la
Gundersen ont estimé, d’après des mesures post zone postérieure du corps calleux véhicule des
mortem, que le cortex cérébral féminin contient courants électriques plus intenses chez la
environ 3,5 milliards de cellules nerveuses de femme que chez l’homme. Cela suggère que les
moins que celui de l’homme ! hémisphères interagissent plus fortement chez
Soulignons d’emblée que ces chiffres ne les femmes que chez les hommes. De surcroît,
signifient pas que les femmes soient moins chez les femmes, les deux hémisphères se ressem-
intelligentes que les hommes. Le quotient intel- blent plus, anatomiquement, que chez les hom-
lectuel n’est que faiblement lié à la taille du cer- mes, chez qui certaines structures des hémis-
veau. Les connexions des neurones sont plus phères se distinguent très nettement par leur
importantes que leur nombre. Par exemple, cer- taille ; quelques sillons cérébraux diffèrent éga-
taines personnes, dont le cerveau n’atteint que lement par leur forme et leur tracé. L’asymétrie
la moitié de la masse cérébrale moyenne cérébrale est plus marquée chez l’homme.
(1 350 grammes), ont une intelligence normale. Reste une question pour les passionnés de
Examinons le cerveau plus en détail, des neuro- « combat des sexes » : quelle est la meilleure
logues ont découvert que quelques amas de organisation, symétrique ou asymétrique ?
neurones de l’hypothalamus, nommés noyaux, Comme nous l’avons évoqué (voir Les mystères

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Hommes et femmes : le grand test


Tests où les femmes excellent Tests où les hommes excellent

Tests de vitesse de perception : il faut associer le Exercices de représentation et de rotation spatiale : faites
plus vite possible les deux motifs identiques, ici la subir mentalement une rotation à cet objet tridimensionnel.
première et la quatrième maison.

Dans les deuxième et troisième cases, l’objet de la Où seront les deux trous si je déplie la feuille ?
première case a-t-il été déplacé ou supprimé ?

L
Légume, lampe, lentille,
ligne, lieu, linge, logique,
logement, loup, lunette

Fluidité des idées et des mots : citez tous les objets Lancer d’objets, visée.
vous passant par la tête, et commençant par L.

Tests de coordination des actes de précision : placer Identifier des formes simples dans une
très vite des crayons dans les trous d’une planche. multitude de structures superposées.

77 14 X 3 – 17 + 52
Combien d’arbustes faut-il planter
pour obtenir 660 arbres adultes,
2(15 + 3) + 12 – 15/3 1 100 sachant que seulement 60 pour
43 cent des arbustes survivent ?

Opérations : additions, soustractions, multiplications, divisions. Déductions, raisonnements mathématiques.

du cerveau féminin, page 15), un cerveau asy- Mais rappelons que les travaux expérimen-
métrique a l’avantage de traiter rapidement les taux qui évaluent les capacités cognitives le font
informations dans des aires cérébrales voisines, généralement sous un angle restreint, parfois
sans avoir besoin de les transmettre d’un très éloigné de la vie quotidienne. De surcroît,
hémisphère à l’autre. Plus les aires cérébrales on observe de nombreuses différences entre les
d’un ensemble neuronal sont proches, plus elles individus : les hommes ont souvent d’excellen-
traitent les informations rapidement. tes capacités verbales et de nombreuses femmes
Par ailleurs, l’organisation cérébrale symétri- des capacités de représentation spatiale aussi
Bibliographie
que est moins vulnérable aux lésions cérébra- bonnes que les hommes. Les différences entre les
M. Hirnstein et al., TMS les, puisqu’il y a toujours une zone cérébrale sexes se rapportent toujours à la moyenne de
over the left angular « de rechange » de l’autre côté : le neurologue groupes de femmes et d’hommes participant
gyrus impairs the ability Stefan Knecht et ses collègues, de l’Université aux études. Et force est de constater que les dif-
to discriminate de Munster, ont appliqué un champ magnéti- férences au sein d’un même groupe – d’hommes
left from right, que externe qui perturbe les aires cérébrales du ou de femmes – dépassent le plus souvent très
in Neuropsychologia, langage, uniquement dans l’un des hémisphè- largement les différences entre les sexes.
vol 49, pp. 29-33,
res. Ces ondes brouillent l’activité neuronale, ce La science travaille sur des statistiques, au ris-
2011.
qui équivaut à une destruction temporaire des que de faire oublier que ce sont les qualités per-
S. Ocklenburg et al.,
fonctions normalement contrôlées par les zones sonnelles d’un individu qui influent sur ses per-
Auditory space
perception in left- and inactivées. Ils ont observé que les sujets sont formances. En résumé, la structure cérébrale et
right-handers, in Brain d’autant plus gênés pour parler, que le traite- les hormones sont seulement quelques-uns des
and Cognition, vol. 72, ment du langage est assuré de façon prépondé- nombreux « ingrédients » qui façonnent chaque
pp. 210-217, 2010. rante par l’un des deux hémisphères. individu. !

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Le rôle des hormones

Les nouveaux pères


Emily Anthes Les pères aussi subissent des modifications biologiques
est journaliste
scientifique après la naissance d’un bébé. Leur apport à l’enfant est
et médicale.
différent de celui de la mère : le développement du langage
et l’apprentissage du risque seraient plus de leur ressort.

M
artin Oppenheimer, père de sent avec eux de façon différente. En particulier,

En Bref deux fillettes, travaille à temps


partiel et s’occupe de ses enfants.
ils semblent stimuler davantage leurs capacités
émotionnelles et cognitives, les préparant à
• Depuis environ « Lorsque je me promène dans la affronter le vaste monde. Dans un article paru
50 ans, la paternité rue avec un bébé sur la poitrine en 1958, le psychiatre britannique John Bowlby
a beaucoup évolué. et l’autre dans sa poussette et que je passe près proposa une idée, alors très controversée, mais
Les pères passent d’un groupe de mères, elles sont d’abord stupé- que l’on connaît aujourd’hui sous le nom de
deux à trois fois plus faites, puis me sourient. » théorie de l’attachement : selon cette théorie,
de temps à s’occuper Le rôle des pères a beaucoup évolué depuis pour se développer correctement, les enfants
de leurs enfants. 50 ans. En 1965, aux États-Unis, les pères pas- ont besoin d’une relation stable et rassurante
• Chez les jeunes saient en moyenne 2,6 heures par semaine à avec un adulte, adulte qui pour lui était la mère.
pères, la concentration s’occuper de leurs enfants. En 2000, ce chiffre
de prolactine atteignait 6,5 heures. Aujourd’hui, il y a trois fois Modifications biologiques
augmente, celle plus de pères au foyer qu’il y a dix ans, et les
familles où le père élève seul ses enfants se mul-
chez les jeunes pères
de la testostérone
diminue. tiplient. « Dans les années 1970, quand j’ai com- Mais, dans les années 1970, quelques études
• Les pères favorisent, mencé à étudier les comportements des pères et commencèrent à s’intéresser aux pères et mon-
chez leur enfant, des mères, la majorité des pères n’avaient jamais trèrent qu’ils sont tout aussi capables que les
l’acquisition du donné le bain à leurs enfants, ni même changé mères de prendre soin de leurs enfants. Les
langage et certaines une couche » se souvient le psychologue Michael pères savent quand leurs nourrissons ont faim
capacités cognitives. Lamb de l’Université de Cambridge. ou sont fatigués, et y répondent de manière
Ils les encouragent Pendant des années, les sociologues ont appropriée. Les hommes et les femmes présen-
à prendre des risques. considéré les pères comme des suppléants sus- tent les mêmes réactions physiologiques
• Certaines mères ceptibles de remplacer la mère lorsqu’elle n’était – modification de la fréquence cardiaque ou de
ont des difficultés pas disponible. Mais, aujourd’hui, on admet la respiration, notamment – quand leur nou-
à partager les soins que les pères sont bien plus que des mères de veau-né pleure. Tout comme les mères, les pères
aux petits, surtout rechange. Les scientifiques montrent même que dont les yeux sont bandés sont capables de
si elles ont une faible les pères sont biologiquement aussi sensibles à reconnaître leur bébé dans une crèche simple-
estime de soi. leurs enfants que les mères, même s’ils interagis- ment en touchant les mains des petits.

24 Cerveau Homme / Femme © Cerveau & Psycho


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Les biologistes ont également montré que les mone qui augmente beaucoup chez les jeunes
pères et les futurs pères subissent des modifica- mères et favorise la production de lait. Les cher-
1. Les jeunes
tions physiologiques, comme la femme enceinte. pères subissent
cheurs ont également découvert que le taux de
Par exemple, une étude publiée en 2000 par la des modifications testostérone des pères diminue d’environ un tiers
psychologue Anne Storey et ses collègues, de biologiques qui, au cours des premières semaines qui suivent la
l’Université Memorial du Newfoundland au par exemple, réduisent naissance de l’enfant, un changement qui pour-
Canada, a montré que les futurs pères ont des la testostérone et, par rait rendre les pères moins agressifs et plus prêts
concentrations élevées de prolactine, une hor- conséquent, l’agressivité. à s’occuper de leur enfant. Une étude publiée
© Tim Garcha / Corbis

© L’Essentiel n° 5 – février - avril 2011 25


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en 2001 a révélé que les jeunes pères ont des tendance à jouer avec eux. Mais comme ils pas-
concentrations de testostérone inférieures à celles sent globalement moins de temps que les mères à
des hommes du même âge. Les pères peuvent s’occuper de leurs enfants, le nombre d’heures
même souffrir de dépression post-partum : dans passées à jouer avec eux n’est pas supérieur à celui
une enquête de 2005 réalisée auprès de 26 000 que consacrent les mères aux activités ludiques.
jeunes mères et pères, le psychiatre Paul La division du travail expliquerait en partie
Ramchandani, de l’Université d’Oxford, a établi cette répartition des tâches au sein du couple.
que quatre pour cent des pères présentaient des Dans les sociétés où les hommes s’occupent plus
symptômes de dépression au cours des huit des enfants – par exemple chez les chasseurs-
semaines qui suivaient la naissance de leur enfant. cueilleurs Aka d’Afrique centrale, où les pères
Au-delà des réactions physiologiques, qu’en sont des partenaires à part égale avec les mères
est-il des comportements ? Généralement, les dans l’éducation des enfants –, ils passent une
mères prodiguent soins et réconfort aux nour- moins grande proportion de leur temps à jouer.
rissons, tandis que les pères passent plus de En revanche, dans beaucoup de pays industriali-
temps à jouer avec les enfants. Les études réali- sés, les normes socioculturelles font que les pères
sées durant les années 1970 et 1980 montrent se sentent plus à l’aise quand il s’agit de jouer
que c’est le cas dans beaucoup de pays. Lyn avec les enfants que de les bercer pour qu’ils s’en-
Craig et ses collègues, du Centre de recherche en dorment. Ainsi, bien que les hommes soient bio-
sciences sociales de l’Université de Nouvelle- logiquement câblés pour prendre en charge les
Galles du Sud, ont montré que les pères austra- différents aspects du rôle de parent, pour des rai-
liens passent environ 40 pour cent de leur temps sons culturelles ils finissent par se spécialiser et à
à jouer et à lire avec leurs enfants, contre limiter leur contribution. Notons que la situa-
22 pour cent pour les mères. tion évolue, notamment dans les jeunes couples.
Dès l’âge de deux mois, les bébés perçoivent
cette différence. Quand une mère prend son Les pères préfèrent
enfant dans les bras, il se calme : son rythme
cardiaque et sa fréquence respiratoire dimi-
les jeux plus risqués
nuent. Lorsque c’est son père qui le prend, c’est Par ailleurs, les jeux que les pères partagent
le contraire : le bébé s’attend à jouer. avec leurs enfants diffèrent de ceux des mères.
Cela tiendrait peut-être à une forme de divi- Diverses études ont montré que les pères préfè-
2. Les pères
n’interagissent pas sion du travail : dans son étude, L. Craig a rent les jeux plus physiques. En 1986, des psy-
avec leurs enfants observé que les mères passent 51 pour cent du chologues ont demandé aux parents de plus de
comme les mères, temps consacré à leur enfant à les nourrir, bai- 700 enfants à quoi ils jouaient avec leurs
préférant chahuter que gner, bercer et consoler, alors que les pères n’y enfants : les pères aiment bien les faire sauter sur
faire des câlins ou passent que 31 pour cent de ce temps. Si les mères leurs genoux, les jeter en l’air, les promener sur
des coloriages. assurent l’essentiel des soins, les pères ont plutôt leur dos, se bagarrer, les chatouiller ou chercher
à les attraper. Les mères préfèrent les jeux plus
calmes. En 2009, le psychologue américain
Fergus Hughes a montré que les mères aiment
chanter des chansons ou des comptines et pré-
fèrent les jeux classiques. Les pères cherchent à
innover, imaginant de nouvelles utilisations des
jouets, essayant de surprendre et d’intéresser les
enfants, ce qui pourrait stimuler leur dévelop-
pement cognitif.
Les pères encouragent aussi leurs enfants à
prendre des risques physiques. En 2007, la psy-
chologue Catherine Tamis-LeMonda et ses collè-
gues de l’Université de New York ont présenté
aux parents de 34 nourrissons un plan incliné
dont la pente était ajustable. Ils ont demandé
séparément à chaque mère et à chaque père de
déterminer l’inclinaison maximale de la planche
StockLite / Shutterstock

pour que leur enfant puisse la descendre à qua-


tre pattes. Puis les chercheurs ont fait le test avec
les bébés : la plupart des mères et des pères
avaient surestimé les capacités de leur enfant.

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3. Les pères et les mères privilégient des activités ludiques diffé- temps qu’elles consacrent à leurs enfants à d’autres types d’activités :
rentes. Les pères encouragent leurs enfants à prendre des risques phy- la lecture, les jeux calmes, le dessin. Les pères passent 40 pour cent
siques, ce qui les prépare sans doute aux situations difficiles qu’ils du temps consacré aux enfants à jouer, mais le temps total consacré
auront à affronter dans leur vie. Les mères passent 22 pour cent du aux enfants est inférieur à celui des mères.

Ensuite, ils ont demandé aux parents de donner bulaire employé par les pères – et pas celui des
à la planche l’inclinaison maximale sur laquelle mères – semble être lié au niveau du langage des
ils autoriseraient leur bébé à descendre s’ils enfants quand ils sont âgés de trois ans. Plus les
étaient présents à l’autre bout de la pièce : racines de mots utilisés par les pères avec leur
41 pour cent des pères auraient permis à leur enfant âgé de deux ans étaient variées meilleur
enfant de s’aventurer sur une pente encore plus était le score de l’enfant à un test standard d’ex-
inclinée que celle choisie durant la première par- pression un an plus tard. La richesse du vocabu-
tie de l’expérience. Seulement 14 pour cent des laire de la mère ne semblait pas avoir d’effet sur
mères ont incliné la planche davantage. Ainsi, le score des enfants.
l’équilibre serait assuré par la complémentarité
des parents : la mère plus prudente et le père Effets de vocabulaire
incitant à prendre quelques risques (calculés !).
Les pères ont tendance à encourager leurs Cette influence particulière viendrait de la
enfants à être plus endurants physiquement et façon dont les pères parlent à leurs enfants.
plus téméraires, sans doute pour les préparer L. Vernon-Feagans a montré que les pères utili-
aux défis qu’ils auront à affronter dans leur vie. sent des mots moins courants que les mères
Une expérience a été réalisée en 1995 : elle visait lorsqu’ils parlent à leurs enfants. Les mères
à étudier le comportement de parents qui emploient davantage de mots dont la connota-
avaient inscrit leur enfant âgé de un an à un tion est liée aux émotions, et leurs mots sont
cours de natation. Les chercheurs ont observé plus simples. Les pères parlent plutôt de sport,
que les pères tenaient plutôt leur bébé pour de voitures et de sujets que les mères abordent
qu’ils puissent voir le bassin, tandis que les moins souvent. Cette découverte est en accord
mères se tenaient en face de leur enfant, établis- avec des résultats plus anciens qui suggéraient
sant un contact visuel direct avec lui. que les mères ont tendance à « parler bébé » avec
En plus de préparer émotionnellement leurs leurs enfants, s’adaptant à leurs capacités langa-
enfants à de nouveaux défis, les pères stimulent gières (ou du moins à ce qu’elles croient être ces
leurs capacités cognitives – en particulier leurs capacités). Au contraire, les pères connaîtraient
habiletés verbales. En 2006, la psychologue moins bien le vocabulaire de leur enfant (peut-
Lynne Vernon-Feagans et ses collègues de être parce qu’ils passent moins de temps avec
l’Université de Caroline du Nord à Chapel Hill eux) et chercheraient moins à « se mettre à leur
ont étudié des enfants âgés de deux ans jouant niveau » ; ils leur parleraient avec un vocabulaire
avec leur père et leur mère. Ils ont constaté que plus riche, ce qui les stimulerait.
les pères étaient moins loquaces avec leurs Dans une étude datant de 2004, la psychologue
enfants, parlant moins et prenant moins sou- Meredith Rowe, de l’Université du Maryland, et
vent la parole que les mères. Pourtant, le voca- ses collègues ont montré que les pères de familles

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des milieux défavorisés posaient davantage de


Cerveau de père questions à leurs enfants (qui, quoi, où, pour-

O n sait que donner naissance à des petits ou s’en occuper stimule


quoi), et demandaient plus souvent des expli-
les capacités cognitives des mères, augmentant, par exemple,
cations, peut-être parce qu’ils avaient plus de
leur capacité à trouver de la nourriture. Mais des recherches récentes mal que les mères à les comprendre. De sorte
suggèrent que ces bénéfices ne sont pas limités à la mère. La neuros- que pour leur répondre, les petits faisaient des
cientifique comportementaliste Kelly Lambert et ses collègues du phrases plus longues et utilisaient un vocabu-
Collège Randolph-Macon, à Ashland, en Virginie, ont testé les capaci- laire plus riche que pour parler à leur mère.
tés mentales de pères et de mâles célibataires d’une espèce de souris Le fait d’être exposé à un langage plus com-
où les mâles participent naturellement aux soins prodigués aux petits. plexe influence favorablement le développe-
Ils ont observé que, par rapport aux rongeurs célibataires, les pères ment du langage de l’enfant. En 2002, la psy-
apprennent plus vite à découvrir de la nourriture dans un labyrinthe. chologue Janellen Huttenlocher et ses collègues
Les pères étaient aussi plus à l’aise dans des situations nouvelles, pré- de l’Université de Chicago ont remarqué un
sentant moins de stress en présence de stimulus nouveaux. lien entre la complexité de la syntaxe utilisée
Ces différences de comportement semblent ancrées dans le cerveau par un enfant et celle de ses parents : les enfants
des pères. L’équipe de K. Lambert a découvert plus de modifications utilisent d’autant plus de phrases complexes
cellulaires dans l’hippocampe, une région cérébrale impliquée dans (notamment avec des propositions relatives)
l’apprentissage et la mémoire, dans le cerveau des pères que dans que leurs parents le font. Le père aurait donc
celui des célibataires. Qui plus est, le cerveau des pères – ainsi que une influence notable dans l’acquisition de la
celui des pères adoptifs, qui se sont occupés des petits d’un autre mâle grammaire et du vocabulaire de ses enfants.
pendant plusieurs jours – contenait plus de fibres nerveuses sensibles Enfin, de nombreuses études ont montré que
à l’ocytocine et à la vasopressine (hormones associées aux comporte- la quantité totale des mots auxquels les enfants
ments de soins prodigués aux petits) que les mâles qui n’étaient pas sont exposés – quand les adultes leur parlent
exposés aux nouveau-nés. ou leur lisent des histoires – a un puissant effet
D’autres données suggèrent qu’une augmentation similaire des positif sur l’acquisition du langage.
capacités cognitives se produirait chez les primates pères. En 2006,
l’équipe de la neuroscientifique Elizabeth Gould, de l’Université de
Princeton, a rapporté que lorsque les singes marmousets deviennent
Un partage des tâches
pères, des neurones de leur cortex préfrontal, une région cérébrale bénéfique à tous
dédiée à la planification et à la prise de décision, s’interconnectent Les pères n’ont peut-être pas conscience de
davantage et produisent plus de récepteurs à la vasopressine, ce qui l’influence qu’ils ont dans le développement
suggère une augmentation des capacités cognitives. de leur enfant et du fait qu’ils cherchent par-
Les modifications comportementales et biologiques découvertes chez fois à s’en décharger. Mais l’absence d’interac-
ces rongeurs et ces primates devenus pères sont similaires à celles que tions avec le père a des conséquences quanti-
les chercheurs ont observées chez les mammifères qui deviennent
fiables sur les enfants. En 2009, le psychologue
mères. Mais étudier les pères est important – et pas seulement parce
James Paulson et ses collègues de la Faculté de
que leur biologie diffère de celle des femelles. Chez les mères, les
médecine de l’Université de Virginie de l’Est
chercheurs doivent distinguer les effets de la gestation de ceux de
ont évalué 4 109 familles pour déterminer
maternage. Chez les mâles, il n’y a que les soins de...« paternage ».
dans quelle mesure le fait qu’un des deux
parents soit dépressif influençait le nombre
d’histoires lues aux enfants.
Les parents qui étaient déprimés lorsque
leur enfant avait neuf mois lisaient moins
d’histoires à leur petit que les parents qui ne
l’étaient pas. Cependant, quand il s’agissait de
la mère, la différence était faible et ne pertur-
bait pas le développement du langage de l’en-
fant. Au contraire, quand c’était le père qui
était déprimé, les conséquences étaient tangi-
bles. Moins les pères lisaient d’histoires à leur
enfant, moins les petits de deux ans avaient de
bons scores aux tests d’évaluation du langage.
Lorsqu’un père est déprimé, il est plus proba-
ble qu’il limite les interactions et se désengage
Certaines souris mâles s’occupent non seulement de leur progéniture,
mais aussi de celle des autres. Chez ces espèces, être un père confère
de sa tâche éducative. La dépression a des
des avantages : cela augmente certaines de leurs capacités cognitives. conséquences sur le comportement paternel et
sur l’acquisition du langage chez le petit.

28 Cerveau Homme / Femme © Cerveau & Psycho


Ess05-p024029_nouv_pere_anthes.xp 2/02/11 10:16 Page 29

Les enfants dont le père est stable et impliqué


ont de meilleurs résultats lors des tests cognitifs,
émotionnels et d’adaptation sociale. Par exem-
ple, un fort investissement du père est associé à
des enfants plus sociables, qui ont davantage
confiance en eux, qui se contrôlent mieux, sont
plus sages à l’école et ont moins de comporte-
ments à risque à l’adolescence. Des hommes
comme M. Oppenheimer qui partagent la charge
parentale avec leur épouse trouvent beaucoup de
satisfactions à assumer pleinement leur rôle de
père, et les femmes dont le partenaire assure une

Gladskikh Tatiana / Shutterstock


part notable de l’éducation des enfants se sentent
bien dans leur couple, sont moins stressées et
apprécient encore plus leurs enfants.

Quand la mère empêche


le père de s’impliquer
Les psychologues ont constaté que dans de chologue Sarah Schoppe-Sullivan de l’Université 4. Les mères qui ont
nombreux cas, les mères sont tout aussi respon- d’État de l’Ohio a étudié 97 couples après la nais- une faible estime
sables que les pères – voire davantage – de l’im- sance de leur premier enfant. Elle a constaté que d’elles-mêmes critiquent
plication (ou de la non-implication) du père. dans les familles où les mères critiquent souvent plus le père qui cherche
Ainsi, les mères parviennent à conformer non les pères – par exemple en levant les yeux au ciel à s’impliquer dans
seulement leur propre relation avec leurs ou en faisant la moue quand leur conjoint veut l’éducation des enfants
que ne le font les mères
enfants, mais aussi celle que les enfants entre- s’occuper de l’enfant –, les pères se désengagent.
qui sont sûres
tiennent avec leur père. Parfois, elles usent de ce Mais lorsque les mères encouragent le père – en
d’elles-mêmes.
pouvoir pour empêcher les pères de s’impliquer, lui disant que le bébé est tout content que son
en se comportant comme des « gardiennes » de père s’occupe de lui, ou en lui demandant son
leurs enfants. Certaines mères établissent un lien avis sur des questions d’ordre pratique ou éduca-
tellement fort avec leurs enfants qu’elles laissent tif –, les pères s’engagent beaucoup plus.
peu de place au père. Dans certains cas, elles De plus, permettre aux pères de prendre part
sont tellement angoissées par l’éducation de aux soins durant les premiers jours de la vie d’un
leurs enfants qu’elles ont besoin d’en garder un enfant a des effets bénéfiques encore plus dura-
contrôle total. Ou encore, certaines veulent sim- bles. De nombreuses études ont montré que les
plement que la maison soit le lieu où elles peu- pères impliqués dès la naissance du bébé conti-
vent affirmer leur autorité et leur pouvoir. nuent à participer davantage ultérieurement.
En fait, ce sont souvent les femmes qui ont Dans une étude datant de 1980, des psychologues
une faible estime d’elles-mêmes qui se compor- avaient examiné le père d’enfants nés par césa-
tent comme des gardiennes : la maternité est rienne ; durant quelques jours, les mères ne pou-
alors pour elles une façon d’être valorisées. vaient pas s’occuper totalement du petit, de sorte
En 2008, la psychologue sociale Ruth Gaunt et que leur conjoint en prenait davantage soin après Bibliographie
ses collègues de l’Université Bar-Ilan en Israël la naissance. Des mois plus tard, ces pères étaient
ont rendu visite à 209 couples ayant de jeunes toujours plus impliqués que les hommes dont les K. Pruett et al.,
enfants ; ils ont demandé à la mère et au père de compagnes n’avaient pas eu de césarienne. Partnership Parenting,
répondre à un questionnaire évaluant les com- Comprendre ce que le père apporte au nou- Da Capo Press, 2009.
portements des parents, leurs valeurs ainsi que veau-né peut améliorer la dynamique familiale, M. Lamb et al., The Role
divers traits de personnalité. Ils ont mis en évi- mais aussi aider les psychologues à identifier les of The Father in Child
dence certains traits de personnalité des mères- multiples influences nécessaires au bon déve- Development, 4e éd.,
John Wiley & Sons,
gardiennes. Celles qui ont une faible estime de loppement des enfants. Les psychologues
2004.
soi pensent souvent que leur mari ne sait pas savent assez bien ce que la mère apporte à son
R. Parke, Fathers,
s’occuper de leur enfant, et qu’il faut donc mieux petit et découvrent progressivement les diffé-
families, and the
qu’elles s’en chargent, ou encore que le rôle des rentes facettes de l’apport du père. Quand on future : A plethora
femmes est de s’occuper de la maison et des aura répertorié toutes ces influences, on of pausible predictions,
enfants, mais que ce n’est pas celui des hommes. connaîtra mieux les ingrédients nécessaires à in Merrill-Palmer
Une autre étude a confirmé l’influence de la un nouveau-né pour qu’il devienne un adulte Quarterly, vol. 50(4),
mère dans l’implication du père. En 2008, la psy- heureux et accompli. ! pp. 456-70, 2004.

© L’Essentiel n° 5 – février - avril 2011 29


Ess05-p030036_cerv_ho_fe_cahill 2/02/11 12:20 Page 30

Le rôle des hormones


Slim Film

Larry Cahill,
Cerveau masculin,
est chercheur
au Centre
de neurobiologie
de l’apprentissage
cerveau féminin
et de la mémoire L’existence de différences cérébrales entre hommes et femmes
à l’Université
de Californie, à Irvine. devrait nous conduire à adapter le traitement de maladies,
telles que la dépression et la schizophrénie,
en fonction du sexe de la personne concernée.

E
n janvier 2005, Lawrence Summers, Personne n’a découvert la moindre preuve que
alors président de l’Université Harvard des disparités anatomiques rendraient les femmes
– il est aujourd’hui chef du Conseil moins aptes à obtenir des distinctions en sciences.
économique de Barack Obama –, sug- Et il a été montré que le cerveau des hommes et
géra que les différences cérébrales celui des femmes se ressemblent par de multiples
innées entre hommes et femmes pourraient être aspects. Néanmoins, les neurobiologistes qui étu-
l’un des facteurs expliquant que les femmes sont dient notamment l’influence des émotions sur la
relativement rares en sciences. Cette remarque a mémoire ont découvert des variations structurel-
ravivé le vieux cliché né au XIXe siècle lorsque des les, chimiques et fonctionnelles dans le cerveau
scientifiques ont utilisé la taille en moyenne plus des hommes et celui des femmes. Elles seraient
petite du cerveau des femmes pour affirmer leur dues en partie à l’influence des hormones sexuel-
infériorité intellectuelle. les sur le cerveau en développement.

30 Cerveau Homme / Femme © Cerveau & Psycho


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Ces différences ne sont pas simplement des


prédispositions susceptibles d’expliquer des En Bref de la production des hormones et le contrôle
des comportements fondamentaux tels que
différences de comportement, elles laissent • Entre le cerveau manger, boire et s’accoupler.
supposer, ce qui est évidemment plus impor- féminin et le cerveau Cette approche a été balayée par des décou-
tant, qu’il pourrait être nécessaire de dévelop- masculin, il existerait vertes soulignant l’influence du sexe dans de
per des traitements spécifiques du sexe pour des différences nombreux domaines cognitifs et comporte-
lutter contre certaines pathologies, dont la anatomiques et mentaux, dont la mémoire, les émotions, la
dépression, l’addiction, la schizophrénie ou le fonctionnelles. vision, l’audition, la reconnaissance des visages
stress post-traumatique. De plus, ces différen- • Ces variations et la réponse cérébrale aux hormones du stress.
ces signifient que les chercheurs qui explorent concernent le langage, Ces progrès ont été confortés au cours des
la structure et le fonctionnement du cerveau la mémoire, la vision, dix dernières années par l’usage croissant de
doivent tenir compte du sexe de leurs sujets les émotions, l’audition techniques d’imagerie élaborées, non invasives,
lorsqu’ils analysent leurs données, et inclure des et le repérage telles la tomographie par émission de positons
femmes et des hommes dans leurs études, sous spatial. Elles ont (TEP) et l’imagerie par résonance magnétique
peine d’aboutir à des résultats erronés. des conséquences fonctionnelle (IRMf).
Il n’y a pas si longtemps, les neuroscientifi- au plan cognitif Ces techniques d’imagerie ont révélé des
ques croyaient que les différences du cerveau et comportemental. variations anatomiques dans diverses régions
liées au sexe se limitaient aux régions responsa- • Ces découvertes cérébrales. Par exemple, en 2001, Jill Goldstein
bles de la régulation des comportements de pourraient aboutir et ses collègues de la Faculté de médecine
reproduction. En 1966, Seymour Levine, de à des prises en charge Harvard ont utilisé l’IRM pour évaluer la taille
l’Université Stanford, décrivait comment les spécifiques selon de nombreuses régions corticales et sous-corti-
hormones sexuelles contribuent à contrôler les que les sujets souffrent cales (voir l’encadré page 32). Ils ont découvert
comportements d’accouplement chez le rat. Il de schizophrénie, que certaines parties du cortex frontal, le siège
ne mentionnait qu’une seule région cérébrale : de dépression, de nombreuses fonctions cognitives supérieu-
l’hypothalamus, une petite structure localisée à d’addiction ou de res, sont plus volumineuses chez les femmes
la base du cerveau, impliquée dans la régulation stress post-traumatique. que chez les hommes, tout comme certaines

© L’Essentiel n° 5 – février - avril 2011 31


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régions du cortex limbique, impliqué dans les Sandra Witelson et ses collègues de l’Université
émotions. Au contraire, certaines régions du McMaster, à Hamilton, au Canada, ont mis en
cortex pariétal en jeu dans la perception spa- évidence une plus forte densité de neurones dans
tiale, ainsi que l’amygdale cérébrale, une struc- certaines régions du cortex temporal associées au
ture en forme d’amande intervenant dans les traitement et à la compréhension du langage
réactions aux émotions, sont plus volumineuses chez les femmes. Sur des coupes de cerveaux de
chez les hommes. personnes décédées, les chercheurs ont décou-
Ces différences de taille sont relatives : elles se vert que sur les six couches du cortex cérébral,
réfèrent au volume de la structure par rapport deux présentaient plus de neurones par unité de
au volume total du cerveau. On considère géné- volume chez les femmes que chez les hommes.
ralement que les différences dans la taille des Des résultats similaires ont été rapportés pour le
structures cérébrales reflètent leur importance lobe frontal. Plus récemment, en 2008, l’équipe
relative pour l’animal. Par exemple, les primates d’Elizabeth Sowell et Arthur Toga, de l’Université
dépendent plus de la vision que de l’olfaction, de Californie à Los Angeles, a trouvé en IRM que
tandis que pour les rats, c’est le contraire. Dans le cortex temporo-pariétal inférieur était en
le cerveau des primates, les régions cérébrales moyenne plus épais (de 0,45 millimètre) chez les
dévolues à la vision sont proportionnellement femmes que chez les hommes, parmi 176 sujets
plus volumineuses, tandis que le cerveau des rats âgés de 7 à 87 ans.
consacre plus de place à l’olfaction. Ainsi, l’exis-
tence de disparités anatomiques entre les hom- Le rôle des stéroïdes
mes et les femmes suggère que le sexe influe sur
le fonctionnement du cerveau. Une telle diversité anatomique peut être en
D’autres recherches ont révélé des différences partie provoquée par l’activité des hormones
au niveau cellulaire. Par exemple, en 1995, sexuelles qui baignent le cerveau fœtal. Ces sté-
roïdes contribuent à l’organisation et au câblage
du cerveau en développement, et influent sur la
structure et la densité des neurones. Les régions
Des variations cérébrales mesurables cérébrales pour lesquelles J. Goldstein a trouvé
des différences entre les hommes et les femmes
On trouve des différences anatomi-
sont parmi celles qui, chez l’animal, contiennent
ques dans tout le cerveau et dans cha-
Lobe pariétal
le plus grand nombre de récepteurs des hormo-
cun des lobes de cerveaux masculins et
Lobe frontal nes sexuelles au cours du développement. Ce lien
féminins. Par exemple, Jill Goldstein et
entre la taille d’une région cérébrale chez l’adulte
ses collègues de Harvard ont mesuré
et l’action des stéroïdes sexuels in utero suggère
par imagerie par résonance magnéti-
qu’au moins une partie des différences liées au
que (IRM) le volume relatif de régions
sexe et concernant les fonctions cognitives ne
particulières du cortex, par rapport au
résulte pas d’influences éducatives et culturelles
volume global du cerveau. Plusieurs
régions ont des tailles différentes chez
ou des changements hormonaux associés à la
les femmes et chez les hommes. On Lobe occipital puberté : elles seraient présentes dès la naissance.
ignore si ces différences anatomiques Lobe temporal Effectivement, chez l’homme, plusieurs études
influent sur les capacités cognitives. comportementales suggèrent que certaines diffé-
rences cérébrales liées au sexe apparaissent très
tôt. On sait par exemple que, pour le choix des
jouets, les garçons sont plus attirés par les balles
ou les petites voitures, tandis que les filles le sont
plus par les poupées. Toutefois, on doit bien sûr
Jill M. Goldstein (in Cerebral cortex, vol.11(6), 2001)

s’interroger : ces préférences sont-elles dictées


par la culture ou par la biologie du cerveau ?
En 2002, Melissa Hines, à Londres, et
Gerianne Alexander, de l’Université A&M du
Texas, ont présenté à des singes vervets une
sélection de jouets, dont des poupées de chiffon,
des camions et quelques objets neutres, tels des
Régions plus volumineuses livres d’images. Les singes mâles passaient plus
dans le cerveau féminin de temps à jouer avec les « jouets de garçons »
Régions plus volumineuses
dans le cerveau masculin que les femelles, tandis que ces dernières choi-
sissaient plutôt des jouets préférés par les filles.

32 Cerveau Homme / Femme © Cerveau & Psycho


Ess05-p030036_cerv_ho_fe_cahill 2/02/11 12:20 Page 33

Bibliographie
Les deux sexes manipulaient les jouets neutres regardaient surtout le mobile. Cette différence
de façon équivalente. d’intérêt social était évidente dès le premier jour J. Andreano et L. Cahill,
En 2008, Kim Wallen, du Centre américain de de vie. Il semble donc que nous naissions avec cer- Sex influences on
recherche sur les primates Yerkes, à Atlanta, a taines différences cognitives liées au sexe. Dans de the neurobiology of
abouti à un résultat comparable en étudiant un nombreux cas, les différences cérébrales influent learning and memory,
groupe de 11 mâles et 23 femelles de macaque sur les réactions aux facteurs environnementaux, in Learn. Mem.,
rhésus. Les singes mâles passaient plus de temps surtout aux événements stressants. Plusieurs vol. 16,
pp. 248-266, 2009.
avec des jouets à roues (voitures, chariots, etc.) équipes ont montré – nous l’avons évoqué – que
qu'avec des poupées ou des peluches, alors que S.J. Ceci et al.,
la taille de l’amygdale cérébrale est plus impor-
Women’s
les femelles partageaient leur temps entre ces tante chez les hommes que chez les femmes.
underrepresentation in
deux types de jouets. Chez le rat, les neurones de cette région établis- science : sociocultural
Comme il est peu probable que les singes sent un plus grand nombre de connexions chez and biological
soient influencés par la culture humaine, ces les mâles que chez les femelles. considerations,
résultats suggèrent que les préférences des Pour évaluer si l’amygdale cérébrale réagit in Psychol. Bull.,
enfants pour les jouets résultent, au moins en différemment au stress chez les mâles et chez les vol. 135, pp. 218-
partie, de différences biologiques innées. Cette femelles, l’équipe de Katharina Braun, de 261, 2009.
divergence, comme toutes les différences anato- l’Université Otto von Guericke à Magdeburg, en L. Alonso-Nanclares
miques liées au sexe, pourrait avoir émergé à la Allemagne, a étudié un petit rongeur social et al., Gender differen-
suite de pressions de sélection au cours de l’évo- d’Amérique du Sud, le dègue du Chili ou octo- ces in human cortical
synaptic density, in
lution. Mais il est aussi possible que les femelles don. Ces rongeurs vivent en colonies. Une sépa-
Proc. Natl. Acad. Sci.
soient plus curieuses que les mâles, et que des ration même temporaire de la mère et de ses USA., vol. 105,
caractéristiques comme la forme et la couleur petits est très stressante. Les chercheurs ont pp. 14 615-19, 2008.
des objets, indépendantes de leur connotation mesuré les effets d’une telle séparation sur la
C. Vidal et
« garçon » ou « fille », les influencent. concentration, dans diverses régions cérébrales, D. Benoit-Browaeys,
des récepteurs de la sérotonine, un neurotrans- Cerveau, Sexe &
Différences à la naissance metteur qui participe, en particulier, au contrôle Pouvoir, Belin, 2005.
neuronal des émotions.
Pour explorer l’influence de l’inné et de l’ac- Durant l’expérience, les petits entendaient les
quis sur les différences entre sexes, Simon appels de leur mère dont ils étaient séparés. Cette
Baron-Cohen et ses collègues, de l’Université de
Cambridge, en Grande-Bretagne, ont utilisé une
démarche différente. En 2002, ils ont montré Des préférences câblées ?
que les petites filles âgées de un an passent plus
de temps à regarder leur mère que les petits gar- Les préférences pour certains jouets

G. M. Alexander et M. Hines (in Evolution and human behavior, vol. 23(6), 2002), avec la permission d’Elsevier
çons du même âge. Et lorsque l’on présente un observées chez le singe vervet par la psy-
choix de films à ces bébés, les filles regardent chologue américaine Gerianne Alexander
plus longtemps un film montrant un visage, et la psychologue britannique Melissa
tandis que les garçons sont plus intéressés par Hines correspondent aux stéréotypes
un film montrant des voitures. humains des petits garçons et des petites
Évidemment, ces préférences peuvent résulter filles : les mâles (en bas) passent plus de
de la façon dont les adultes jouent avec les gar- temps à explorer les camions, tandis que
çons et les filles. Pour éliminer cette possibilité, les femelles (en haut) s’intéressent plus aux
S. Baron-Cohen et ses étudiants ont fait un pas poupées. Cette configuration implique
de plus. Ils ont placé leur caméra dans une que les choix faits par les petits d’homme
maternité afin d’examiner les préférences de résulteraient en partie du câblage des neu-
bébés âgés d’un jour seulement. On présentait rones, pas seulement de leur éducation.
aux nourrissons soit le visage sympathique
d’une étudiante, soit un mobile dont le visage - Jouets Jouets
avait la couleur, la taille et la forme de celui de 30- « masculins » « féminins »
Temps passé à explorer
le jeu (en pour cent)

l’étudiante, mais qui n’était constitué que d’une -


mosaïque de traits (le nez, les yeux, etc.) éloi- 20-
-
gnés de la réalité. Pour éviter tout biais, les expé-
rimentateurs ne connaissaient pas le sexe de 10-
-
l’enfant au moment du test.
0-
Lorsqu’ils ont analysé leurs films, ils ont décou- Balle Voiture Poupée Casserole
orange de police rouge
vert que les filles passaient plus de temps à regar-
der le visage de l’étudiante, tandis que les garçons Mâles Femelles

© L’Essentiel n° 5 – février - avril 2011 33


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stimulation auditive augmentait la concentra- tendance à se déplacer dans des labyrinthes à


tion en récepteurs sérotoninergiques dans partir d’informations sur la direction et la posi-
l’amygdale cérébrale des mâles, mais la dimi- tion, tandis que les femelles les parcourent en
nuait dans celle des femelles. Bien qu’il soit diffi- utilisant plutôt les repères disponibles.
cile d’extrapoler ces résultats à l’homme, ils sug-
gèrent que si quelque chose de semblable se pro- L’hippocampe et la mémoire
duit chez l’enfant, le bien-être émotionnel des
bébés garçons et filles pourrait être perturbé dif- Les neurones de l’hippocampe se comportent
féremment par l’anxiété. Des expériences de ce aussi différemment chez les mâles et les femel-
type sont nécessaires afin de comprendre pour- les. À la fin des années 1980, Janice Juraska et ses
quoi, par exemple, les troubles de l’anxiété sont collègues de l’Université de l’Illinois ont montré
plus fréquents chez les filles que chez les garçons. que le fait de placer des rats dans des « environ-
Une autre région cérébrale dont on sait qu’elle nements enrichis » – des cages remplies de
est différente selon le sexe est l’hippocampe, une jouets et d’autres rongeurs facilitant les interac-
structure essentielle pour le stockage de l’infor- tions sociales – produit des résultats différents
mation et la cartographie spatiale de l’environ- sur la structure des neurones de l’hippocampe
nement physique. D’après les études d’imagerie, des mâles et des femelles. Chez les femelles, l’ex-
l’hippocampe est plus volumineux chez les fem- périence augmente l’aspect « épineux » des den-
mes que chez les hommes. Ces différences anato- drites – les structures aux multiples extensions
miques pourraient être liées à la façon dont les qui reçoivent les signaux des autres cellules ner-
hommes et les femmes résolvent les tâches de veuses. On pense que ce changement reflète une
repérage spatial. De nombreuses études suggè- augmentation des connexions neuronales,
rent que les hommes estiment mieux les distan- impliquées dans l’apprentissage et la mémoire.
ces et la direction (se repèrent mieux) que les Chez les mâles, soit l’environnement complexe
femmes qui utiliseraient davantage les repères n’a pas d’effet sur la croissance des dendrites,
environnementaux. De même, les rats mâles ont soit il l’inhibe légèrement.

L’hippocampe stressé Le stress chronique, celui


qui dure, au contraire, ren-
Le stress aigu, ou stress à court terme, provoque une augmentation de la drait l’hippocampe des
densité des « épines » dendritiques (a) des neurones de l’hippocampe chez les mâles plus vulnérable aux
rats mâles, et une réduction chez les femelles (b et c). Les épines sont les sites lésions que celui des femel-
où les neurones reçoivent des signaux excitateurs en provenance d’autres neu- les. Des rats mâles stressés
rones. Comme l’hippocampe est impliqué dans de façon chronique, exposés
c
l’apprentissage et la mémoire, ces résultats sou- à une neurotoxine, subissent
des lésions plus étendues
Nombre d’épines par micromètre

lèvent la possibilité que le stress à court terme 25 - Pas de stress


facilite l’apprentissage chez les mâles, et au Stress que des femelles placées
contraire perturbe les capacités d’apprentissage 20 - dans les mêmes conditions
chez les femelles. (ci-dessous).
15 -
a Mâle
Neurone de l’hippocampe
10 -
T. J. Shors et al. (European journal of Neuroscience, vol. 19, 2004)

Région
endommagée
5 -
Corps
cellulaire 0 -
Mâle Femelle
b
C. D. Conrad, Arizona State University

Avant le stress Après le stress Femelle


Branche Épine Mâle
Région
dendritique endommagée

Segment Femelle
d’une branche

34 Cerveau Homme / Femme © Cerveau & Psycho


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Les mâles apprennent parfois mieux en condi- l’hémisphère gauche. Et j’ai ensuite réalisé que
tion de stress. Le groupe de Tracey Shors, de les expériences dans lesquelles seule l’amygdale
l’Université Rutgers, dans le New Jersey, a observé cérébrale droite s’activait n’impliquaient que des
qu’une série de brèves décharges électriques sur la hommes ; celles dans lesquelles c’était l’amyg-
queue augmente la mémorisation d’une nouvelle dale cérébrale gauche qui s’activait concernaient
tâche, ainsi que la densité des connexions dendri- des femmes. Depuis, trois études supplémentai-
tiques chez le rat mâle, mais qu’elle les diminue res ont confirmé cette différence.
chez la femelle (voir l’encadré page ci-contre).
Cependant, l’hippocampe des rats femelles HOMME
semble mieux tolérer des situations de stress
chronique que celui des mâles. Cheryl Conrad et
ses collègues de l’Université de l’Arizona ont
enfermé des rats dans des cages grillagées pen-
dant six heures – une situation que les rats
détestent. Les chercheurs ont alors évalué la vul-
nérabilité des neurones de l’hippocampe à une
neurotoxine – une mesure standard de l’effet du
stress sur ces cellules. Ils ont remarqué que l’en-
fermement chronique rend les neurones des cel-
lules de l’hippocampe des mâles plus vulnéra-
bles à la toxine, mais n’a pas d’effet sur la vulné-
rabilité des neurones des femelles. Cependant, Amygdale droite
une expérience plus récente de la même équipe,
dans laquelle la consolidation d’une tâche
apprise par des rats était altérée par un stress
– la présence d’un chat ! –, n’a pas révélé de dif-
férences significatives entre mâles et femelles.

FEMME
Une question d’hémisphère
De tels résultats ont des implications sociales
intéressantes. Plus nous comprenons comment Amygdale gauche
les mécanismes cérébraux de l’apprentissage dif-
fèrent selon le sexe, plus il nous faut considérer
le fait que les environnements d’apprentissage
Larry Cahill et al., Learning and memory vol. 11(3), 2004

optimaux diffèrent potentiellement selon que


l’enfant est une fille ou un garçon.
Dans l’espèce humaine, nous avons décou-
vert, avec mes collègues de l’Université d’Irvine,
que les hommes et les femmes diffèrent dans la
façon dont ils établissent des souvenirs d’événe-
ments chargés émotionnellement, un processus Activité élevée
qui implique l’activation de l’amygdale céré-
brale. Nous avons ainsi montré plusieurs diapo-
Activité faible
ramas (avec des dessins violents) à des volontai-
res pendant que nous mesurions leur activité
cérébrale par tomographie par émission de
positons. Quelques jours plus tard, nous avons 1. L’amygdale cérébrale, une structure essentielle à la mémorisation
vérifié ce dont ils se souvenaient lors d’un test. des événements riches en émotions, a été étudiée par l’auteur et ses collègues.
Le nombre d’images inquiétantes dont ils se Ce noyau a réagi différemment chez les hommes et chez les femmes. Les sujets
regardaient un diaporama présentant des images chargées émotionnellement,
souvenaient était lié au niveau d’activation de
par exemple la photo d’un animal en décomposition. Chez les hommes qui
leur amygdale cérébrale lors de la projection.
avaient réagi le plus et qui se souvenaient le mieux des détails 15 jours après
Des travaux ultérieurs ont confirmé ce résultat l’expérience, c’est l’amygdale de l’hémisphère droit qui avait présenté l’activité la
général. Mais c’est alors que je me suis aperçu de plus forte (en haut), tandis que chez les femmes, c’était l’amygdale
quelque chose d’étrange. L’activation de l’amyg- de l’hémisphère gauche (en bas). Cette différence traduirait le fait que
dale cérébrale dans certaines études n’impliquait les femmes retiennent mieux les détails d’un événement chargé
que l’hémisphère droit, et dans d’autres que émotionnellement, et les hommes son contenu général.

© L’Essentiel n° 5 – février - avril 2011 35


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Femme Quelle est la signification de la disparité dans dépendances aux drogues, Jill Becker et son
le traitement des émotions par les hommes et les équipe de l’Université du Michigan, à Ann
femmes ? Pour répondre à cette question, nous Arbor, ont montré que les estrogènes (hormo-
nous sommes tournés vers une théorie vieille de nes féminines) stimulent la libération de dopa-
100 ans, selon laquelle l’hémisphère droit est mine dans certaines régions cérébrales de rates.
surtout dédié au traitement global d’une situa- La dopamine est un neurotransmetteur impli-
S. Nishizawa et al., PNAS USA, vol. 94(10), 1997
tion, tandis que le gauche traite plutôt les qué dans le plaisir associé à la toxicomanie. Les
détails. Si cette conception est correcte, une dro- effets de l’hormone sont durables, ce qui rend
gue atténuant l’activité de l’amygdale cérébrale les rates plus susceptibles de continuer à recher-
Homme devrait entraîner un déficit dans la capacité d’un cher la substance longtemps après l’avoir reçue
homme à se souvenir du contexte global d’une pour la dernière fois. De telles différences expli-
histoire chargée émotionnellement (en interfé- queraient que les femmes semblent être plus
rant avec l’activité de l’amygdale droite), et inhi- vulnérables aux effets de ces drogues, et pour-
ber la capacité d’une femme à se souvenir des quoi elles deviendraient dépendantes plus rapi-
détails de l’histoire (en interférant avec l’activité dement que les hommes.
de l’amygdale gauche). Certaines anomalies cérébrales sous-jacen-
tes à la schizophrénie semblent aussi présenter

2. Des images en TEP


Une différence inconsciente des différences selon le sexe. Le groupe de
Ruben et Raquel Gur, de l’Université de
(tomographie par Le propranolol est un agent qui présente Pennsylvanie, a comparé le volume du cortex
émission de positons) de cette propriété. Il s’agit d’un bêta-bloquant qui orbitofrontal (qui participe à la régulation des
cerveaux humains atténue la production de l’adrénaline et de la émotions) et celui de l’amygdale (impliquée
révèlent que les hommes
noradrénaline, et, ce faisant, atténue l’activation plutôt, rappelons-le, dans la production des
produisent la sérotonine
de l’amygdale cérébrale et diminue le rappel de réactions émotionnelles). L’équipe a montré
plus vite que les femmes
(activité faible en bleu,
souvenirs émotionnellement chargés. Nous que le rapport des deux volumes (cortex orbi-
élevée en rouge). avons administré cette substance à des hommes tofrontal sur amygdale) est supérieur chez les
Comme la sérotonine et à des femmes avant de les inviter à observer femmes. Peut-on en déduire que les femmes
influe sur l’humeur, cela une courte projection de diapositives montrant contrôlent mieux leurs réactions émotionnel-
pourrait expliquer en un petit garçon victime d’un terrible accident les que les hommes ?
partie pourquoi alors qu’il se promenait avec sa mère. Une
les femmes sont plus semaine plus tard, nous avons testé leur Une influence
nombreuses que mémoire. Les résultats ont montré que le pro-
les hommes à souffrir pranolol rend les hommes moins à même de se
dans les troubles mentaux ?
de dépression. souvenir des aspects généraux de l’histoire – le Ces neurobiologistes ont également étudié ce
fait que l’enfant s’était fait renverser par une rapport chez des personnes atteintes de schi-
voiture, par exemple. Chez les femmes, la dro- zophrénie. Chez les femmes schizophrènes, ce
gue a l’effet inverse, entraînant un déficit de rapport est diminué par rapport à celui de fem-
rappel des détails – le fait que l’enfant tenait un mes non atteintes, mais il est augmenté chez les
ballon, par exemple. hommes. Ces résultats surprenants semblent
En enregistrant l’activité électrique du cerveau, indiquer que la schizophrénie est une maladie
il est possible de détecter presque immédiatement relativement différente chez les hommes et chez
la différence de réponse à des stimulus émotion- les femmes, et que son traitement devrait être
nels selon le sexe. Des volontaires à qui l’on mon- adapté selon le sexe du patient.
tre des photos déplaisantes réagissent très rapide- Les neuroscientifiques sont loin d’avoir iden-
ment (en 300 millisecondes). Avec Antonella tifié toutes les variations anatomiques et fonc-
Gasbarri, de l’Université de l’Aquila, en Italie, tionnelles présentes dans le cerveau et liées au
nous avons découvert que chez les hommes, ce pic sexe. Ils sont en majorité persuadés que ces dif-
précoce, nommé P300, est plus accentué dans férences influent sur les capacités cognitives et la
l’hémisphère droit, tandis que chez les femmes sensibilité à certaines maladies cérébrales.
son amplitude est supérieure dans l’hémisphère Aujourd’hui, on sait que ces différences s’éten-
gauche. Ainsi, la différence dans la façon dont le dent bien au-delà de l’hypothalamus et du com-
cerveau des hommes et celui des femmes traitent portement de reproduction. Pour nombre d’en-
les images à forte connotation émotionnelle com- tre eux, il est temps d’oublier l’approche long-
mence bien avant que les sujets n’aient pu inter- temps utilisée qui consistait à étudier les capaci-
préter consciemment ce qu’ils ont vu. tés cognitives et les comportements d’un ani-
Ces différences de traitement ont-elles une mal, puis à les transposer directement à un
influence sur le comportement ? Dans le cas des congénère de l’autre sexe. !

36 Cerveau Homme / Femme © Cerveau & Psycho


Ess05-p037037_ouvert_part2 3/02/11 10:15 Page 37

© Losevsky Pavel et Gualtiero Boffi / Shutterstock

L’influence de l’éducation
Les filles choisissent les poupées, les garçons les voitures.
Ces préférences semblent naturelles, mais les parents et les copains
les amplifient. S’y ajoutent des stéréotypes, l’ensemble finissant par avoir
des conséquences notables, par exemple sur les études qu’entreprennent
les filles : elles sont nombreuses à penser que les carrières scientifiques
ne sont pas pour elles. Beaucoup d’idées reçues à combattre !

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L’influence de l’éducation

La vérité sur les filles


et les garçons
Lise Eliot Préférer jouer au football plutôt qu’à la poupée n’est pas inscrit
est professeur
de neurosciences dans le cerveau. Les différences cérébrales entre les garçons
à la Faculté
de médecine et les filles sont faibles, mais les adultes les amplifient.
de l’Université
Rosalind Franklin,

B
à Chicago.
ien qu’ils y soient préparés dès la pre- aucun de ces deux résultats n’explique pourquoi
mière échographie – quand le sexe de les garçons sont plus actifs et les filles ont des
leur futur enfant leur est révélé –, les capacités verbales plus développées, ni pourquoi
parents sont souvent étonnés des dif- ils ont des résultats systématiquement différents
férences de comportement entre aux tests de lecture, d’écriture ou de sciences.
leurs fils et leurs filles. À l’évidence, les filles et les
En Bref garçons sont différents, et souvent le fossé qui les
sépare semble profond. Mais les stéréotypes ne
Un cerveau plastique
• La plupart résistent pas toujours à un examen rigoureux. Ces différences cérébrales existent, mais elles
des différences Les garçons sont-ils réellement plus agressifs et ne sont peut-être pas codées par les gènes. On
psychologiques entre les filles ont-elles vraiment plus d’empathie – ou sait, même si on le néglige souvent, que les
filles et garçons sont bien est-ce simplement ce que nous attendons expériences vécues modifient les structures et le
relativement faibles. d’eux ? Lorsque des différences réelles existent fonctionnement du cerveau. Les neuroscientifi-
• Le cerveau entre les sexes, sont-elles innées, ou sont-elles ques appellent cela la plasticité cérébrale,
des garçons est plus façonnées par l’environnement – c’est-à-dire par laquelle permet l’apprentissage et le développe-
gros, et celui des filles nous, les adultes ? ment cognitif des enfants. Même la vision, qui
termine sa croissance S’il y a des réponses à ces questions, elles se paraît être une fonction assez simple, dépend
plus tôt. Mais cela trouvent dans le cerveau, car si le cerveau des fil- de l’expérience visuelle du début de la vie : si
n’explique pas les et celui des garçons ne sont pas identiques, cette expérience n’est pas normale, les aires
pourquoi les garçons cela pourrait expliquer des différences compor- cérébrales de la vision ne se connectent pas cor-
sont plus remuants ni tementales. Mais, force est de constater que les rectement chez l’enfant, et la vision sera défini-
pourquoi les filles ont chercheurs n’ont découvert qu’un très petit tivement anormale.
des aptitudes nombre de différences notables entre les filles et À l’évidence, les filles et les garçons ne sont
verbales supérieures. les garçons, que ce soit dans la structure du cer- pas identiques à la naissance : des différences
• Les infimes veau ou dans son fonctionnement. Oui, les gar- génétiques et hormonales enclenchent des pro-
différences liées au çons ont un cerveau plus gros (et une tête plus grammes de développement un peu différents.
sexe sont amplifiées grosse) que les filles – de la naissance jusqu’à la Mais nous savons aujourd’hui que l’expérience
par l’éducation mort –, et le cerveau des filles achève de se déve- précoce modifie de façon irréversible la chimie
et les préjugés. lopper plus tôt que celui des garçons. Mais et le fonctionnement des gènes dans les cellules,

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1. Et si on inversait
les rôles ? Les filles
et les garçons
pourraient développer
certaines capacités
cognitives ou habiletés
manuelles en pratiquant
des activités supposées
associées à l’autre sexe.

erstock
r / Shutt
Attl Tibo

ce qui a des effets sur le comportement. Les


neurobiologistes ont découvert que la qualité
des soins maternels, chez l’animal, a de nom-
breuses conséquences neuronales et psycholo-
giques – de la production de nouvelles cellules
cérébrales à la modification de la réponse au
stress et au fonctionnement de la mémoire. De
même, la façon différente dont les parents élè-
vent les filles et les garçons doit imprimer sa
marque dans leur cerveau en développement.
Kathleen Spencer / Shutterstock

La plupart des différences sexuées sont initia-


lement faibles –, de simples biais dans le carac-
tère et le style de jeu – mais sont amplifiées à
mesure que les filles et les garçons sont exposés
à une culture sexuée, que ce soit dans les jeux,
les compétitions, à l’école... voire chez eux. En
comprenant mieux l’influence de l’environne-
ment sur le développement des enfants, nous

© L’Essentiel n° 5 – février - avril 2011 39


Ess05-p038044_gars_filles_eliot.xp 2/02/11 10:52 Page 40

pourrons combler une partie du fossé qui sépare puberté. Il est probable que l’éducation parentale
les filles et les garçons – qu’il s’agisse de l’école, est l’un des facteurs amplifiant la disparité.
de la prise de risque, la compétitivité, l’empathie Certaines études réalisées en laboratoire ou sur
ou le caractère consciencieux. des aires de jeu suggèrent que les mères découra-
Les garçons sont plus remuants et plus tur- gent plus la prise de risque chez les filles que chez
bulents que les filles pendant toute la petite les garçons, alors que les pères encouragent plus
enfance. Ils donnent des coups de pieds, se la prise de risque que ne le font les mères (voir Les
bagarrent ou courent dans la maison beaucoup nouveaux pères, page 24). Les compagnons de jeu
plus que les filles. La différence peut se mani- ont également une importance notable : ainsi,
fester avant même la naissance, mais aucune dans un groupe, les garçons agités tendent à sti-
échographie ne révèle de différence quant aux muler les autres, créant une sorte de surenchère,
mouvements des fœtus. Néanmoins, selon une tandis que les filles turbulentes se calment quand
analyse de plus de 100 études publiée par le psy- elles jouent avec des filles tranquilles. Les filles
chologue Warren Eaton et ses collègues de commencent plus tard que les garçons à faire un
l’Université du Manitoba au Canada en 1986, la sport d’équipe. Toutes ces différences sont
disparité est déjà manifeste au cours de la pre- influencées par les parents et par les amis.
mière année et augmente pendant l’enfance. À l’école, les garçons (plus que les filles) doi-
Cette étude a montré qu’un garçon est en vent pouvoir faire des pauses pour satisfaire leur
moyenne plus actif que 69 pour cent des filles. besoin d’activité physique, mais les uns et les
Cette faible différence est toutefois plus impor- autres ont besoin de se dépenser physiquement.
tante que celle observée quand on compare les L’exercice physique est également important
capacités verbales et les résultats en mathémati- pour maintenir une image corporelle positive.
ques, mais elle permet de nombreuses excep-

2. Les garçons tendent


tions, notamment pour les 31 pour cent de filles Les filles préfèrent Barbie,
qui sont plus actives que la moyenne des gar-
à être plus turbulents
çons. Les hormones sexuelles – en particulier la
les garçons les voitures
que les filles. Qui plus
concentration de testostérone in utero – sem- Oui, les garçons aiment les camions et les fil-
est, ce comportement est
contagieux : dans blent responsables de la turbulence des garçons. les les poupées. Si on leur donne le choix, les fil-
un groupe, les fortes Néanmoins, la différence de comportement les préfèrent... les jeux de filles, et les garçons...
têtes entraînent continue de s’accroître au cours de l’enfance, les jeux de garçons. Toutefois, le choix n’est pas
les autres. Au contraire, bien que les concentrations en hormones sexuel- si clair chez les tout-petits : de nombreuses étu-
les filles calmes apaisent les ne diffèrent plus entre les filles et les garçons des ont montré que les garçons aiment autant
celles qui chahutent. au-delà de l’âge de six mois et ce jusqu’à la les poupées que les filles, cela venant sans doute
d’une attirance commune des nourrissons pour
les visages. En fait, les préférences sexuées vis-à-
vis des jouets se manifestent vers la fin de la
petite enfance, se renforcent tout au long des
années de maternelle et diminuent ensuite en
raison de la complexité des interactions de
l’inné et de l’acquis.
La préférence des jeunes enfants en matière
de jouets est façonnée, en partie, par la testosté-
rone prénatale : les petites filles porteuses d’une
maladie génétique qui les expose à des niveaux
trop élevés de testostérone et d’autres androgè-
nes avant la naissance sont bien plus intéressées
par les camions et les voitures que les autres
petites filles. Même les singes mâles et femelles
préfèrent les jouets correspondant à leur genre :
il y a quelque chose dans les véhicules ou les bal-
les qui est en adéquation avec l’amorçage hor-
Indigo Fish / Shutterstock

monal chez les garçons, et les détourne de l’atti-


rance pour les visages qu’ils manifestent d’abord
comme les petites filles.
Même s’il existe un amorçage inné, les préfé-
rences des enfants se renforcent sous l’influence
de la société. Les parents privilégient les jeux

40 Cerveau Homme / Femme © Cerveau & Psycho


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considérés comme appropriés surtout chez les


garçons, et, à partir de l’âge de trois ans, les
copains imposent – encore plus que les adultes –
les jeux qu’ils jugent adaptés à leur sexe. Dans un
exemple de ce type d’influence, les psychologues
Karin Frey, de l’Université de Washington, et
Diane Ruble, de l’Université de New York, ont
rapporté en 1992 que les filles et les garçons d’âge
scolaire choisissaient un jouet qu’ils aimaient
moins (un kaléidoscope) plutôt qu’un petit pro-
jecteur après avoir vu une publicité montrant un
enfant de même sexe choisir le kaléidoscope et
un enfant du sexe opposé choisir le projecteur.
Néanmoins, vers l’âge de cinq ans, les filles com-
mencent à choisir aussi des jouets de « garçon ».
Ce n’est pas le cas des garçons, une divergence
qui reflète des normes sociales différentes.
Aujourd’hui, les filles sont autorisées – et même
encouragées – à participer à des activités sporti-
ves, à porter des pantalons et à jouer aux Lego
bien plus que les garçons ne sont poussés à revê-
tir des robes et à jouer à la poupée.
Les préférences différentes des filles et des gar-
Noam Armonn / Shutterstock

çons en matière de jouets sont importantes pour


façonner les circuits neuronaux, et, par consé-
quent, les facultés cognitives. Les équipements
de sport, les voitures et les jeux de construction
tendent à stimuler les capacités physiques et spa-
tiales, tandis que les poupées, les livres de colo-
riage et les déguisements tendent à stimuler les
capacités verbales, sociales et la motricité fine.
Les parents et les enseignants peuvent dévelop- récemment, le harcèlement par SMS, les filles 3. La préférence
per les deux ensembles de capacités en encoura- laissent des cicatrices dans le psychisme de leurs des garçons pour
geant les filles à faire des jeux de construction ou rivales plus souvent que dans leur corps. les camions plutôt
des jeux vidéo, tout en encourageant les garçons Ainsi, les deux sexes s’engagent dans des que pour les poupées
à coudre, peindre ou jouer au docteur. compétitions et les deux sexes se battent ; ce qui s’amplifie à mesure
que les parents
diffère c’est dans quelle mesure ces comporte-
et les copains valorisent
Guerres ouvertes ou secrètes ments sont ouverts ou masqués. Comme
les jouets « de garçons ».
l’agression physique est un bien plus grand Mais encourager
Selon diverses études, dont celle du psycholo- tabou pour les filles que pour les garçons, elles les garçons aux jeux
gue John Archer, de l’Université du Lancashire, apprennent dès les premières années d’école de rôle valorisant
en Grande-Bretagne, publiée en 2004, les gar- élémentaire à mener des guerres secrètes que les les soins à autrui
çons sont physiquement plus agressifs que les fil- enseignants remarquent rarement et qui sont – médecin, notamment –
les. Cette différence est liée à la testostérone pré- plus difficiles à surveiller. pourrait améliorer leurs
natale, mais pas à l’augmentation de la concen- Mais en admettant que les sentiments de capacités relationnelles.
tration de testostérone chez les garçons à la compétition soient naturels chez tous les
puberté, parce qu’ils ne deviennent pas brusque- enfants, il est possible de trouver des moyens de
ment agressifs à ce moment-là. De plus, cette dif- les canaliser vers d’autres objectifs. Ainsi, cer-
férence sexuée n’est pas absolue. Les filles de tains éducateurs essaient de réduire la compéti-
deux ou trois ans, par exemple, donnent souvent tion en classe : ils affirment que l’interaction
des coups de pied, mordent et frappent les autres opposée – la coopération – est plus importante
– pas autant que les petits garçons du même âge, pour une société civilisée. Mais la compétition
mais trois fois plus souvent que l’un ou l’autre peut être très motivante, particulièrement pour
sexe ne le fait quand ils sont un peu plus vieux. les garçons, et il faut que les filles apprivoisent la
De plus, les filles s’engagent dans des agressions compétition ouverte, qui demeure une réalité
plus indirectes, relationnelles. À travers les com- inévitable de nos sociétés. La compétition en
mérages, l’exclusion, les cachotteries, et, plus équipe est une solution, lorsque des groupes

© L’Essentiel n° 5 – février - avril 2011 41


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d’élèves travaillent ensemble pour tenter de bat- thie, les femmes disent plus souvent que les
tre les autres, qu’il s’agisse de résoudre des pro- hommes : « J’arrive bien à savoir ce que ressen-
blèmes de mathématiques, de tests de vocabu- tent les autres » ou « J’aime m’occuper des
laire, d’histoire ou de sciences. autres ». Mais lorsqu’on utilise des mesures plus
objectives, comme reconnaître les émotions sur
L’empathie favorise des photographies de visages, la différence entre
hommes et femmes est faible, indiquant que les
la communication femmes donnent en moyenne des réponses plus
L’agression et l’empathie, ou partage des émo- précises que 66 pour cent des hommes.
tions d’autrui, sont inversement proportionnel- En 2000, le psychologue Erin McClure, de
les. Plus on est conscient de ce que quelqu’un l’Université Emory, à Atlanta, a analysé plus de
ressent, moins il est facile de l’agresser. En consé- 100 études sur la différence de perception des
quence, selon les conclusions d’études publiées émotions faciales par des bébés, des enfants et
dans les années 1980 par la psychologue Nancy des adolescents. Les filles, dès leur plus jeune âge,
Eisenberg et ses collègues, de l’Université d’État sont un peu plus sensibles aux émotions expri-
de l’Arizona, tandis que les hommes et les gar- mées par un visage, mais leur avantage aug-
çons ont des scores plus élevés en ce qui mente avec l’âge, indubitablement du fait de leur
4. Parce que les filles concerne l’agressivité physique et verbale, les fil- facilité à communiquer, d’une plus grande prati-
ne se battent pas,
les et les femmes ont des scores plus élevés dans que des jeux de rôle avec leurs poupées et des
elles pratiquent
la plupart des mesures d’empathie. amitiés qu’elles entretiennent avec leurs copines.
la guerre secrète :
cachotteries, messes Et pourtant les différences sexuées concernant On ne sait pas grand-chose des bases neurona-
basses, petits secrets l’empathie sont plus faibles que ce que pensent les de la différence sexuée en matière d’empathie,
entre amies. Peut-être la plupart des gens, et elles dépendent beaucoup sauf qu’une toute petite région du cerveau,
encore plus dévastateur de la façon dont l’empathie est évaluée. l’amygdale, est sans doute impliquée. L’amygdale
pour les « victimes » Lorsqu’on demande aux hommes et aux femmes est fortement activée par les visages. Selon une
qu’une bagarre. de rapporter comment se manifeste leur empa- analyse de plusieurs études publiée en 2002, cette
structure est plus volumineuse chez les hommes
que chez les femmes, ce qui est en contradiction
apparente avec le fait que les hommes reconnais-
sent moins bien les émotions sur les visages.
Toutefois, d’autres études ont révélé une diffé-
rence d’activation des amygdales droite et gau-
che chez les hommes et chez les femmes.
Lorsque des souvenirs de scènes chargées
émotionnellement – celles qui déclenchent les
réactions empathiques – sont réactivés, l’amyg-
dale gauche des femmes est plus fortement acti-
vée que la droite, tandis que c’est l’amygdale
droite des hommes qui est plus activée que la
gauche, comme l’indique l’étude du neurobiolo-
giste Larry Cahill, de l’Université de Californie à
Irvine, publiée en 2004, et celle du psychologue
Turhan Canli et de ses collègues de l’Université
Stanford, datant de 2002.
On ne sait pas encore si cette différence de
latéralisation de l’activation de l’amygdale est
liée à l’empathie en tant que telle ou si la même
différence neuronale sexuée est déjà présente
Monkey Business Images / Shutterstock

chez l’enfant. En effet, les différences d’émoti-


vité entre garçons et filles sont faibles chez les
tout-petits ; tout au plus constate-t-on que les
bébés pleurent plus et font plus de colères quand
ce sont des garçons. À mesure que les garçons
grandissent, on leur apprend – bien plus qu’aux
filles – à réprimer leur peur, leur tristesse et leur
tendresse. L’apprentissage social renforce les dif-
férences homme-femme en matière de réactions

42 Cerveau Homme / Femme © Cerveau & Psycho


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5. Les filles lisent plus que les garçons, ce qui


explique qu’elles ont de meilleurs résultats dans les
tests de lecture ou d’orthographe. Mais quand
les garçons sont encouragés à lire beaucoup,
ils réussissent ces tests aussi bien que les filles.

émotionnelles. On endurcit beaucoup plus les


garçons que les filles, on cherche à ce qu’ils
expriment moins leurs émotions, mais aussi à
ce qu’ils deviennent moins sensibles aux émo-
tions des autres. Cet apprentissage laisse très
vraisemblablement des traces dans l’amygdale,
l’une des structures les plus plastiques du cer-
veau. Sans doute serait-il bénéfique pour les
uns et pour les autres qu’on apprenne aux filles
à être moins sensibles aux émotions d’autrui et
Vyacheslav Osokin / Shutterstock

aux garçons à l’être davantage.

Les filles sont bavardes


On dit que les femmes parlent beaucoup
plus que les hommes, mais les chiffres démen-
tent cette idée reçue : une femme prononcerait
16 215 mots par jour, et un homme 15 669,
c’est-à-dire pas beaucoup moins, selon une
étude de près de 400 étudiants de premier cycle De même, il existe peu d’indices que les filles
équipés de dictaphones, publiée en 2007 par le et les femmes aient un cerveau mieux « câblé »
psychologue Matthias Mehl de l’Université de pour la lecture. La seule variable qui soit corré-
l’Arizona. Les filles ont généralement de meil- lée à l’habileté de lecture est simplement le
leurs résultats que les garçons dans les tests temps que les enfants passent à lire pour leur
d’expression orale, de lecture, écriture et plaisir en dehors de l’école. Les filles lisent plus
orthographe, quel que soit l’âge, mais les diffé- que les garçons, et c’est ce qui fait la différence
rences sont généralement faibles et évoluent au quand il s’agit de lire vite et de comprendre ce
cours de la vie. que l’on lit.
Les différences se manifestent très tôt. Les fil- L’unique déterminant des capacités langagiè-
les commencent à parler environ un mois plus res est l’exposition de l’enfant, dès sa naissance,
tôt que les garçons, et sont en avance sur les gar- au langage. Des études à grande échelle réalisées
çons pour l’apprentissage de la lecture. dans différents pays montrent que le sexe expli-
Bibliographie
L’avantage des filles pour la lecture et l’écriture querait au maximum trois pour cent des diffé-
persiste au fil des années, et le fossé semble rences de capacités verbales des enfants, alors J. Owen Blackmore
même se creuser entre filles et garçons jusqu’à la que l’environnement et l’exposition au langage et al., Gender
terminale. Toutefois, ces différences se réduisent interviendraient pour plus de 50 pour cent. Plus development,
notablement à l’âge adulte, ce qui explique sans les parents peuvent impliquer leurs fils dans les Psycholgy Press, 2008.
doute pourquoi on n’a pas encore découvert les conversations, les livres, les histoires, plus ces J. S. Hyde, The gender
bases neuronales des aptitudes langagières. enfants auront de chances de savoir (et d’aimer) similarities hypothesis,
En 2008, Iris Sommer et ses collègues de la lire et parler correctement. in American
Psychologist, vol. 60,
Faculté de médecine de l’Université d’Utrecht Les petits livres pour enfants et les comptines
pp. 581-92, 2005.
aux Pays-Bas ont invalidé une idée reçue selon servent à acquérir la conscience des phonèmes,
R. A. Lippa, Gender,
laquelle les femmes utiliseraient les deux le lien entre les sons et les lettres qui est le pre-
nature and nurture,
hémisphères de leur cerveau pour traiter le lan- mier pas vers l’apprentissage de la lecture. Les Lawrence Erlbaum
gage, tandis que les hommes utiliseraient sur- garçons aiment moins que les filles les contes, Associates, 2002.
tout l’hémisphère gauche. Ils ont compilé mais ils apprécient les comédies et les livres
D. Halpern, Sex
20 études d’imagerie cérébrale fonctionnelle, et d’action ; dès lors, pour leur donner envie de Differences in Cognitive
n’ont détecté aucune différence entre hommes lire, mieux vaut choisir des livres et des magazi- Abilities (3e édition),
et femmes dans le degré de latéralisation des nes qui leur plaisent. Dans certaines classes, les Lawrence Erlbaum
aires du langage. garçons lisent aussi bien que les filles, ce qui Associates, 2000.

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Ess05-p038044_gars_filles_eliot.xp 2/02/11 10:52 Page 44

la neurobiologiste Karin Kucian et de ses collè-


gues du Service de pédiatrie de l’Université de
Zurich étaye cette hypothèse. En 2007, cette
équipe a rapporté que les garçons et les filles pré-
sentent des activités neuronales similaires quand
on observe leur cerveau alors qu’ils sont en train
de réaliser une tâche mentale de rotation d’un
objet dans l’espace. Or cette tâche, comme l’avait
montré la même équipe en 2005, déclenche des
activations cérébrales différentes chez l’homme
et la femme adultes. Ainsi, il semble que le cer-
veau des garçons et celui des filles traitent les
informations spatiales de façon de plus en plus
différente à mesure que les enfants grandissent et
pratiquent des activités diverses.
L’aptitude de voir dans l’espace est impor-
tante pour réussir dans divers domaines scienti-
fiques, notamment le calcul, la trigonométrie, la
physique et l’ingénierie. La psychologue de
l’éducation Beth Casey, de l’Université de
Boston, a montré que la différence entre garçons
et filles concernant cette aptitude explique
l’avantage systématique que les garçons ont dans
les épreuves de mathématiques lors des concours
Joe Gough / Shutterstock

d’admission dans les filières d’ingénieurs.


Aussi importantes soient-elles, les habiletés
spatiales ne sont pas enseignées à l’école. Mais
elles peuvent être améliorées par l’entraîne-
ment, y compris en jouant à des jeux vidéo ! Si
les garçons exercent cette capacité dans le cadre
de leurs activités extrascolaires, les filles pour-
6. Pour diminuer prouve à nouveau que l’éducation et l’entraîne- raient la travailler par le biais de puzzles tridi-
l’écart entre filles ment compensent une éventuelle différence de mensionnels, de jeux de conduite et de visée, et
et garçons dans facilité dans l’acquisition de la lecture. des sports tels que le baseball ou le tennis.
les habiletés spatiales, Les filles et les garçons sont différents, mais
les filles pourraient
améliorer leur vision Penser en trois dimensions la plupart des différences psychologiques liées
au sexe sont ténues. Par exemple, l’écart dans
dans l’espace en
Si les filles ont un avantage pour les habiletés les habiletés verbales, les performances mathé-
pratiquant des sports
tels que le tir à l’arc, verbales, les garçons en ont un incontestable matiques ou l’empathie sont généralement
le baseball ou le tennis. dans le domaine spatial – la capacité à visualiser beaucoup plus faibles que la différence de taille
des objets et des trajectoires dans l’espace. Un des adultes, où la taille moyenne d’un homme,
homme est, en moyenne, capable d’imaginer égale à 1,75 mètre, est supérieure à la taille de
des objets complexes selon différentes perspec- 99 pour cent des femmes. Lorsqu’il s’agit d’ha-
tives mieux que 80 pour cent des femmes. biletés mentales, les femmes et les hommes sont
En 2008, deux groupes de recherche ont rap- quasi semblables.
porté des différences chez des bébés âgés de trois De plus, peu de ces différences sont figées,
mois, et d’autres données suggèrent que cette écrites dans le marbre des gènes, contrairement
capacité est influencée par la testostérone préna- à ce que l’on prétend souvent. Les gènes et les
tale. Pourtant, l’ampleur de la différence est hormones déclenchent la plupart des différen-
beaucoup plus faible chez les enfants que chez les ces entre les filles et les garçons, mais l’éduca-
adultes : parmi les enfants âgés de quatre ans, la tion a tôt fait de gommer ces différences.
moyenne des garçons obtient des performances Comprendre comment émergent les différences
meilleures qu’à peine 60 pour cent des filles. Il est liées au sexe peut aider à lutter contre les stéréo-
vraisemblable que cette capacité s’améliore chez types et donner aux parents et aux enseignants
les garçons en raison de leurs activités – jeux de des idées pour améliorer le développement des
construction, de conduite, de tir – auxquelles ils enfants, minimiser les disparités et leur permet-
s’adonnent bien plus que les filles. Une étude de tre de développer leurs talents. !

44 Cerveau Homme / Femme © Cerveau & Psycho


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L’influence de l’éducation

Les filles sont-elles


mauvaises en maths ?
Serge Ciccotti Les filles boudent les filières universitaires scientifiques.
est docteur
en psychologie Les raisons en sont multiples, des préjugés
et chercheur associé
à l’Université – nombreux – à l’attitude des parents.
de Bretagne Sud,
à Lorient.

P
ourquoi les filles sont-elles moins ment dans les sciences de l’ingénieur et la tech-
nombreuses que les garçons dans les nologie. Autre donnée sans appel : sur 441 prix
filières scientifiques ? Et d’abord, est- Nobel, 11 seulement ont été attribués à des fem-
ce une réalité ou une idée reçue ? Les mes. Toutes les données le montrent : les femmes
chiffres de la répartition des garçons sont notablement moins nombreuses dans les
et des filles à l’université et par discipline filières et les professions scientifiques. Pourquoi ?
en 2009-2010 confirment qu’en France, effecti- Les psychologues et les sociologues se sont pen-
En Bref vement, les filles restent majoritaires en langues
(73,8 pour cent), en lettres (71,7 pour cent) et en
chés sur cette question et proposent plusieurs
pistes pour expliquer ce constat.
• Les chiffres sont sciences humaines et sociales (67,3 pour cent) ;
sans appel : les filles
sont majoritaires en
elles restent en revanche minoritaires en sciences L’intelligence hors de cause
fondamentales et appliquées (27,6 pour cent)
langues et en lettres, (voir la figure 3). Bien que tous les psychologues ne soient pas
mais minoritaires Ainsi, la disparité est forte entre les sexes et en d’accord sur ce point, la majorité considère qu’il
en sciences. fonction des disciplines universitaires. C’est n’y a pas de différence entre l’intelligence
• Divers facteurs sont également le cas à l’étranger, par exemple au moyenne d’un homme et celle d’une femme
impliqués : les parents Québec ou dans divers pays d’Europe. Ainsi, en quand elle est évaluée par le quotient intellec-
eux-mêmes pensent Allemagne, les filles ne représentent que 15 pour tuel. En revanche, l’écart à la moyenne est plus
que les sciences ne cent des effectifs des filières scientifiques et tech- important chez les hommes que chez les fem-
sont pas faites pour niques. On retrouve ce même écart dans le mes, ce que l’on peut schématiser en disant que
les filles. milieu professionnel. Dans les 27 pays de l’Union l’on retrouve davantage « d’Einstein » chez les
• En revanche, dans européenne, en 2007, les femmes ne représen- hommes que chez les femmes, mais aussi plus
les filières biologie, taient que 32 pour cent des effectifs de cher- d’arriérés profonds. On remarque également
pharmacie et cheurs et ingénieurs. La situation est identique quelques différences sur le plan qualitatif : les
médecine, les filles dans le milieu professoral où la proportion de hommes réussissent généralement mieux que
sont plus nombreuses femmes est égale à 23 pour cent dans les sciences les femmes les épreuves faisant appel à la
que les garçons. humaines et sociales, mais à 7 pour cent seule- dimension spatiale, par exemple manipuler

46 Cerveau Homme / Femme © Cerveau & Psycho


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Heide Benser / Corbis

mentalement un dé à jouer dont la face visible 1. « Tu vois, saient des raids pour aller capturer des femmes.
est le 4, lui faire effectuer un quart de tour à en appuyant sur Quant aux femmes, leur avantage verbal résul-
droite, puis un demi-tour vers le bas et dire quel ce bouton, on obtient terait également d’une habitude ancestrale : si
est le chiffre qui doit apparaître. le résultat. » Ce père les hommes restaient généralement dans leur
s’adresse surtout
Les femmes, au contraire, sont davantage groupe familial, les femmes rejoignaient celui
à son fils, sa fille étant
expertes que les hommes sur la dimension ver- de leur compagnon. Or avoir des relations et un
à l’écart. Les parents ne
bale, comme la vitesse d’articulation de mots tiendraient pas le même
soutien social stable est déterminant pour la
complexes ou encore le repérage des erreurs discours à leurs fils et à santé et le bien-être tant des femmes que de
grammaticales dans des textes énoncés. On leurs filles lorsqu’il s’agit leurs enfants, de sorte que des pressions sélecti-
constate, par exemple, moins d’hésitations d’aborder des questions ves auraient permis aux femmes d’établir et
(Euh...) dans la conversation des filles que dans scientifiques. Cela d’entretenir de telles relations, que ce soit par le
celle des garçons, et il existe deux à quatre fois expliquerait-il pourquoi verbe ou par l’intérêt porté au groupe. Sans
plus d’individus qui bégayent chez les hommes les filles, élevées dans doute devaient-elles savoir s’intégrer rapide-
que chez les femmes. Soulignons que les filles l’idée que les sciences ment, se faire comprendre et comprendre, sans
ont généralement des compétences sociales ne sont pas pour elles, se tromper, ce que pensaient les membres de
supérieures à celles de leurs homologues mas- délaissent les filières leur nouvel environnement.
culins, ce qui inclut de nombreuses capacités scientifiques ? Malgré ces petites différences, rien, sur le
liées au langage, mais aussi à la « théorie de l’es- plan de l’intelligence, ne suffit à expliquer
prit », c’est-à-dire la capacité de se mettre à la pourquoi les femmes sont si peu nombreuses
place d’autrui pour comprendre ses inten- en sciences. L’intelligence n’étant pas une expli-
tions… En bref, l’intuition féminine ! cation, faut-il chercher du côté de la motivation
Sur le plan de l’évolution et des capacités à s’orienter vers ce domaine ?
adaptatives, la compétence en représentation L’environnement social détermine bien
tridimensionnelle des hommes aurait été sélec- davantage l’orientation des femmes. Or on a
tionnée chez nos ancêtres, parce que c’était les montré qu’il existe plus d’hommes « non com-
hommes qui partaient découvrir et explorer les municants » dans les métiers les plus techni-
nouveaux espaces et territoires de chasse, et fai- ques. Comme les femmes accordent beaucoup

© L’Essentiel n° 5 – février - avril 2011 47


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d’importance aux relations sociales, peut-être ont moins. C’est une nouvelle raison qui réduirait
évitent-elles de travailler dans de tels milieux où l’ambition professionnelle, le temps que l’on peut
les individus ne recherchant pas le contact investir dans tous ces domaines étant limité.
social sont nombreux. Cet environnement pro- Une autre raison fréquemment évoquée est le
fessionnel pourrait être perçu comme hostile. plafond de verre, cette alliance des hommes
Les femmes se détourneraient de ce type de contre les femmes pour les empêcher d’accéder
métiers purement scientifiques, qu’elles juge- aux métiers scientifiques ou au refus des hom-
raient socialement peu épanouissants. mes – et de certaines femmes – d’être dirigés par
Selon une autre hypothèse, il existerait une des femmes. Selon une étude réalisée à
compétition sexuelle, beaucoup plus fréquente l’Université de Göteborg, en Suède, une femme
entre les hommes qu’entre les femmes. Elle se scientifique doit fournir deux fois et demi la
manifeste par les efforts que font les hommes quantité de travail d’un homologue masculin
pour accéder à un statut social élevé. Le succès pour avoir des chances de décrocher un emploi
pour une femme passe par d’autres critères, et ou des fonds pour ses recherches.
même s’il existe aussi des femmes « carriéris- Une de ces hypothèses l’emporte-t-elle ? Sans
tes », la proportion est beaucoup plus faible que doute faut-il plutôt envisager que ces différentes
chez les hommes. causes se cumulent. Cela étant, de nombreux
chercheurs pensent qu’un autre facteur est pré-
L’alliance des hommes pondérant, celui d’un stéréotype, présent dans
la tête des parents, qu’ils inculquent à leurs
contre les femmes enfants et qui pourrait expliquer non seulement
Comme la durée des études nécessaires pour le goût pour les sciences de leurs enfants, mais
atteindre des statuts élevés est longue, les femmes aussi leur performance dans ce domaine…
seraient moins tentées d’investir beaucoup de En 2001, Kevin Crowley et ses collègues, de
temps pour leur carrière. En effet, cette durée l’Université de Pittsburgh, ont demandé la per-
retarde la disponibilité sur le « marché du mission à des parents de les suivre et de les fil-
mariage» pour les femmes faisant de longues étu- mer pendant qu’ils faisaient une visite avec
des. Elles ont des enfants plus tardivement et en leurs enfants, dans un musée de sciences où,

Le plafond de verre, ou comment s’arrête une carrière

L es écarts de salaires entre les hommes et les femmes en


France est d’environ 27 pour cent. Même quand on tient
compte des facteurs tels que le diplôme, l’expérience, le tra-
Pourtant, en étudiant les performances de 679 entreprises
classées parmi les principales dans le magazine américain
Fortune, Hema Krishnan et Daewoo Park, à l’Université de
vail à temps partiel (plus fréquent chez les femmes que chez Cincinnati, ont montré que plus la proportion de femmes
les hommes), les primes de pénibilité, les astreintes et les heu- augmente dans les conseils d’administration, plus les perfor-
res supplémentaires (plus fréquentes chez les hommes que mances de l’entreprise progressent, qu’il s’agisse du cours
chez les femmes), ou encore le fait qu’elles interrompent plus des actions ou des résultats financiers.
souvent leur carrière, il reste un écart d’environ dix pour cent Les lois cherchent à éliminer ces pratiques discriminatoi-
de salaire entre les sexes. Il est probable que cette différence res, mais les habitudes ne changent pas facilement. Qui plus
résulte de préjugés sur le rôle professionnel des femmes. Des est, cette tendance se dessine dès les premiers stages effec-
stéréotypes sont régulièrement mis en évidence dans les diver- tués par les étudiants dans les entreprises. En 2005, Sophie
ses études. Ainsi dans l’une d’elles, on présentait à des parti- Landrieux-Kartochian et Chloé Guillot-Soulez, de l’Université
cipants un texte où une femme se retrouvait promue à un Paris I-Panthéon Sorbonne, ont mesuré le délai moyen mis
poste de direction dans l’industrie. Les personnes interrogées par des étudiants ayant le même niveau d’études pour obte-
avaient davantage tendance à attribuer la réussite de la can- nir un stage en entreprise. Elles ont montré que 25 pour cent
didate à la chance et son échec à son incompétence. Au des garçons trouvent un stage en moins d’un mois (9 pour
contraire, quand le candidat à la fonction était un homme, les cent pour les filles), et que les filles sont près de trois fois
participants de l’étude attribuaient sa réussite à ses capacités. moins nombreuses que les garçons. Qui plus est, le montant
Lorsque, dans une entreprise, les niveaux hiérarchiques des indemnités perçues pendant le stage est encore à l’avan-
supérieurs ne sont pas accessibles à certaines catégories de tage des garçons. Cela résulterait de la discrimination liée
personnes, on parle de plafond de verre. Cette « frontière au sexe, mais également du fait que le réseau des relations
invisible » s’applique surtout aux femmes puisqu’on a mon- est surtout activé pour les garçons. Les filles seraient moins
tré qu’à compétences égales, elles ont plus de difficultés aidées que les garçons pour trouver leurs stages. Les stéréo-
que les hommes à accéder aux postes à responsabilité. types semblent jouer même dans la famille !

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2. Le père donne à son fils des détails


techniques quand il s’agit de décrire la voiture
qu’il vient d’acheter. En revanche, avec leur fille,
tant le père que la mère privilégient l’approche
émotionnelle ou perceptive (ici la couleur).

Jean-Michel Thiriet
comme au Palais de la Découverte, à Paris, les
visiteurs peuvent faire diverses expériences.
Près de 300 interactions entre les mères, les
pères et les enfants ont été enregistrées durant
26 jours. Les chercheurs ont ensuite classé les
conversations entre les parents et leurs enfants,
en fonction de deux critères : d’une part, celles
qui décrivaient les objets exposés dans le Ainsi, on a montré que les filles sont moins
musée, et, d’autre part, celles qui cherchaient à performantes que les garçons lors des tests de
apporter des explications. mathématiques utilisés pour sélectionner les
Les chercheurs ont constaté que les parents étudiants à leur entrée à l’université. La peur de
utilisaient davantage d’explications quand ils se montrer conforme au stéréotype négatif (les
s’adressaient à leurs fils plutôt qu’à leurs filles. filles sont mauvaises en maths) entrave la per-
Les conversations comportaient des explications formance des filles lors de ces tests. Il suffit de
dans 29 pour cent des interactions entre les présenter ces mêmes épreuves en affirmant
parents et leurs fils et seulement 9 pour cent dans qu’elles ne révèlent aucune différence entre les
les conversations entre les parents et leurs filles. deux sexes pour que les femmes se montrent
Les différences étaient encore plus marquées lors aussi performantes que les hommes.
des interactions entre les pères et leurs fils.
Pourtant, les garçons ne posaient pas plus de Le poids des stéréotypes
questions que les filles et les parents parlaient
autant avec les uns qu’avec les autres, mais C’est aussi ce qu’ont confirmé Margaret Shih
Bibliographie
quand arrivait l’étape éducative et qu’il s’agissait et ses collègues de l’Université Harvard qui,
de fournir une explication concernant l’objet, en 1999, ont fait remplir à des femmes asiati- S. Ciccotti, Tout ce que
cette dernière était surtout réservée aux gar- ques un questionnaire sur le thème de leur vous devez savoir pour
çons. Ainsi, la disparité des comportements des groupe ethnique. Elles passèrent ensuite un exa- mieux comprendre vos
parents aurait un effet notable sur l’intérêt que men de mathématiques. Dans une autre condi- semblables, Dunod,
les enfants portent aux sciences. Les psycholo- tion, les femmes passèrent cet examen directe- coll. Petites expériences
de psychologie, 2011.
gues pensent que les adultes développent la ment, sans avoir à remplir de questionnaire
S. Ciccotti, Les bébés
pensée scientifique des enfants lors de leurs préalable. On constata que les résultats du pre-
de Marseille ont-ils
interactions quotidiennes. Ainsi, ce serait la mier groupe furent meilleurs que ceux du second.
l'accent ?, Dunod,
stratégie des parents qui stimulerait l’intérêt Le fait d’avoir eu à remplir le questionnaire coll. Petites expériences
pour la science chez les garçons davantage que sur les spécificités de leur culture avait amorcé de psychologie, 2010.
chez les filles. La mère, et surtout le père, don- un stéréotype fréquent en Asie : « Les Asiatiques S. Ciccotti, Hommes,
nent plus d’explications causales quand ils com- sont plus forts en mathématiques que les indi- femmes. Comment ça
muniquent avec leurs fils, ce qui favorise l’inté- vidus d’autres cultures. » Ce stéréotype avait marche ?, Dunod,
rêt pour les sciences chez les garçons. stimulé les femmes du premier groupe qui tentè- coll. Petites expériences
Pourquoi les parents utilisent-ils davantage rent de soutenir leur réputation… Au contraire, de psychologie, 2008.
d’explications avec leurs fils qu’avec leurs filles ? dans une autre expérience, quand le question- C. Geary, Hommes,
Peut-être à cause d’une idée reçue bien ancrée, naire préalable porta sur l’appartenance au sexe femmes, l’évolution
selon laquelle les filles auraient davantage le sens féminin et non plus sur les différences culturel- des différences sexuel-
de l’esthétique et seraient plus « littéraires », les, les résultats en mathématiques furent moins les humaines, DeBoeck,
bons que ceux du groupe qui ne répondit à 2003.
alors que les garçons seraient davantage « tech-
niques » et tournés vers les mathématiques. aucun questionnaire préalable. Les chercheurs K. Crowley et al.,
Cette croyance est malheureusement si répan- attribuèrent cette différence à l’impact du stéréo- Parents explain more
often to boys than to
due qu’elle peut diminuer l’intérêt des filles type : « Comparativement aux hommes, les fem-
girls during shared
pour les sciences, mais elle pourrait, de surcroît, mes sont mauvaises en mathématiques. » scientific thinking, in
les complexer, les inhiber et les conduire à moins En fait ce n’est pas le stéréotype en tant que Psychological Science,
bien réussir en mathématiques dans une classe tel qui influe sur ces réactions, mais le compor- vol. 12, pp. 258-261,
où sont présents des garçons. tement qu’il déclenche chez la personne qui, le 2001.

© L’Essentiel n° 5 – février - avril 2011 49


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Pour les psychologues, il faut faire attention


quand on invoque des explications où les gènes
sont mis en cause, car elles influent sur les com-
portements. Par exemple, si je crois que mon
obésité a une cause génétique, j’aurais beaucoup
moins de volonté pour suivre un régime ou faire
de l’exercice… Si les gènes sont responsables de
mes mauvaises performances en mathémati-
ques, ce n’est pas la peine que je fasse des efforts
pour résoudre le problème posé !
78,3% 71,7% 67,3% 27,6% 60% 67% 61%

Langues Lettres Sciences Sciences Biologie Pharmacie Études


humaines médicales Une exception : la médecine
3. Répartition des étudiants selon les domaines et le sexe (en rose, les filles, Cette recherche ne permet pas de savoir si les
en bleu, les garçons). Les filles sont minoritaires en sciences. filles sont meilleures ou moins bonnes que les
garçons en maths. En revanche, elle prouve que
si les filles perçoivent les différences de perfor-
En chiffres connaissant, cherche inconsciemment à le mance comme étant innées ou génétiques, alors
confirmer, ce qui détériore la performance. Ce elles réussissent moins bien que celles qui
• En Europe, environ comportement a d’importantes conséquences, considèrent que de telles différences ne sont pas
70 pour cent puisqu’il entraîne un désinvestissement des innées, mais acquises. Cela montre comment
des enseignants du membres des groupes stigmatisés dans tous les des croyances peuvent influer sur la perfor-
primaire et secondaire domaines où s’applique le stéréotype. Il peut mance, ici celle des filles devant résoudre un
sont des femmes, mais également expliquer l’échec scolaire chez les simple exercice de mathématiques. L’explication
environ 60 pour cent individus appartenant à ces groupes. Ilan Dar- génétique semble toute puissante, ne pouvant
des enseignants dans
Nimrod et ses collègues de l’Université de aboutir qu’à une « prophétie qui s’autoréali-
le supérieur sont
Colombie-Britannique, à Vancouver au sera » nécessairement…
des hommes.
Canada, confirmèrent en 2006 que les résultats Ainsi, les femmes sont moins nombreuses
• 25,7 pour cent des femmes en mathématiques sont influencés dans les sciences dures et il semble que si des dif-
des cadres sont par un autre stéréotype. férences de performances existent entre les sexes
des femmes dans les dans ces domaines, elles sont dues, pour une
sociétés du CAC 40.
Éviter d’invoquer part importante, à des croyances qui deviennent
• Un dirigeant sur dix un obstacle à la performance. On envisage d’ail-
des sociétés cotées en une cause génétique leurs de plus en plus l’idée de séparer les filles et
Bourse est une femme. Ces psychologues ont fourni à 220 femmes les garçons dans les disciplines académiques où
• En 2009, les femmes un document supposé scientifique qui présen- les filles subissent la menace d’un stéréotype
représentaient tait des différences en mathématiques entre des d’infériorité. Pour le reste des matières, la mixité
8,8 pour cent des hommes et des femmes. Pour un quart d’entre semble avoir du bon…
membres des conseils elles, il était indiqué que ces différences rele- Pour terminer ce panorama, nous devons
d’administration ou vaient de la génétique et étaient donc innées. souligner que dans certaines disciplines scienti-
de surveillance. Pour un autre quart, le texte présentait ces dif- fiques, les femmes sont aussi nombreuses que les
• 17 pour cent des férences comme étant liées à l’environnement : hommes et parfois même plus nombreuses. En
dirigeants salariés on lisait, par exemple, que les professeurs de France et en 2009-2010, c’est notamment le cas
sont des femmes, mais mathématiques aident plus les garçons que les de la biologie (60 pour cent), de la pharmacie
elles ne sont plus que filles pendant les premières années d’enseigne- (67 pour cent) et de la médecine-odontologie
5 pour cent dans ment de mathématiques. À un autre quart (61 pour cent). Cette répartition se retrouve à
les sociétés du CAC 40, encore, on indiquait qu’il n’y avait aucune dif- l’étranger, par exemple au Québec ou en Europe
et 5,5 pour cent dans férence entre les performances des garçons et notamment en Suisse, où elles sont deux fois
les 80 premières des filles en mathématiques et enfin, au dernier plus nombreuses que les hommes à passer un
entreprises (par quart, on disait que les différences étaient liées doctorat dans ces disciplines. Pour expliquer ces
leur chiffre d’affaires). à un stéréotype ancré dans la tête des femmes. données, doit-on faire appel à un autre stéréo-
• Mais la situation On demanda ensuite à toutes ces femmes de type, celui de l’importance du rôle des femmes
progresse : en 2008, résoudre plusieurs exercices de mathématiques. dans la conservation de l’espèce ? En effet, les
34 pour cent des On constata que celles à qui l’on avait dit soit femmes sont élevées dans une logique de don-
cadres étaient que l’explication était de type environnemental, ner la vie et de la préserver. De fait, elles mon-
des femmes, contre soit qu’il n’y avait pas de différences entre les trent un intérêt supérieur à tout ce qui touche
23 pour cent en 1990. sexes réussirent mieux les tests que les autres. les sciences du vivant... !

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Ess05-p051053_mixité_fize.xp 1/02/11 16:54 Page 51

L’influence de l’éducation

La mixité abandonnée ?
La mixité, conforme à l’esprit démocratique, assure l’égalité Michel Fize,
est sociologue
entre les filles et les garçons. Elle est nécessaire, mais à l’Institut national
des sciences humaines
pas suffisante : l’apprentissage du respect et sociales-CNRS, Paris.
et de la tolérance reste indispensable.

U
n article de la sociologue Marie n’avais d’autre projet qu’un travail d’évaluation
Durut-Bellat a relancé le débat sur scientifique. Mais, dans l’introduction à mon
la mixité à l’école. En ce qui me livre, Les Pièges de la mixité scolaire, paru
concerne, je ne me suis jamais pro- en 2003, j’indiquais que la mixité des genres en
noncé contre ce système rendu classe « ne supprime pas tous les "pièges" de l’in-
obligatoire en 1975, bien au contraire. Dans le tolérance et de l’irrespect ». Je le pense toujours.
contexte actuel, je suis même un de ses plus La mixité a été introduite dans notre pays pour
ardents défenseurs. En décidant, il y a quelques des raisons économiques et budgétaires, et nulle-
années, de me pencher sur cette thématique, je ment pour des raisons idéologiques. L’accès pro-

1. La non-mixité s’est longtemps affichée sur


la façade des écoles primaires. Aujourd’hui,
la mixité est de mise, mais quelques exceptions
se font jour : elles ne sont acceptables que
si les filles n’en pâtissent pas.

© L’Essentiel n° 5 – février - avril 2011 51


Ess05-p051053_mixité_fize.xp 1/02/11 16:54 Page 52

En Bref gressif (et rapide), au début des années 1960, de


toute une classe d’âge à l’enseignement secon-
de nombreuses exceptions au lycée. On trouve,
par exemple, dans l’enseignement général, une
• La mixité est daire empêcha – faute de moyens monétaires suf- écrasante majorité de filles en section littéraire
de règle en classe fisants – de poursuivre la construction d’écoles et de garçons en section sciences et techniques
primaire et au séparées de garçons et de filles. On a donc édifié industrielles, tandis que dans l’enseignement
collège, mais des écoles uniques, non sans résistance des famil- technique, les filles sont, majoritairement, en
au lycée, il existe les de l’époque, globalement attachées à la sépa- apprentissage coiffure, et les garçons en forma-
de nombreuses ration des sexes en classe. L’habillage démocrati- tion mécanique auto.
exceptions. que de la mixité viendra plus tard, après les évé-
• Les dérogations nements de mai 1968 et l’essor du mouvement Meilleure réussite scolaire
doivent rester féministe dans les années 1970.
exceptionnelles et Depuis 2003, où le sujet de la mixité était
pour les filles
assurer les conditions particulièrement brûlant, il y a eu l’année 2008. Second constat : un peu partout en Europe, la
d’un meilleur Se fondant abusivement sur une directive de la mixité scolaire fait l’objet d’aménagements –
épanouissement
Commission de Bruxelles invitant les États plus ou moins dérogatoires au droit commun.
pour les filles.
membres à transposer dans leur législation Les aménagements visent certaines disciplines,
nationale les mesures antidiscriminatoires déci- principalement l’éducation physique et sportive,
dées à l’échelle de l’Europe, le ministre de d’une part, et l’éducation sexuelle, d’autre part.
l’Éducation, Xavier Darcos, fit adopter par le Pour la première, la séparation – provisoire – des
Parlement, un texte comportant un article sti- filles et des garçons, pour certains exercices,
pulant que « le respect du principe d’égalité ne répond, semble-t-il, au souci d’améliorer leurs
fait pas obstacle […] à l’organisation d’ensei- performances, pour la seconde à la volonté de
gnements par regroupement des élèves en fonc- permettre à chaque sexe, sur les sujets de l’in-
tion de leur sexe ». En vertu de ce texte, voté time, une plus « libre » expression, nous y revien-
2. Certains cours sans soulever de grande indignation, presque drons. Des enseignements séparés sont prévus,
d’éducation dans l’anonymat, on peut dire que la mixité selon les pays, dans d’autres disciplines : mathé-
physique, ne sont pas n’est plus maintenant, en France, un système matiques, informatique, sciences naturelles, etc.
mixtes, comme ici où obligatoire, puisque l’on peut y déroger, sans Mais revenons en France. Pour ou contre la
des filles apprennent à
condition particulière. mixité ? La réflexion, ou l’interrogation, est par-
jouer au football. Selon
On peut dresser deux constats pour la ques- tie d’un article publié dans le Monde de l’Éduca-
les professeurs qui
séparent leurs élèves, tion qui nous intéresse ici. Premier constat : la tion de janvier 2003 indiquant, d’une part, une
c’est pour que les filles mixité des établissements scolaires est incom- plus grande réussite scolaire des filles et l’insuc-
puissent exprimer leurs plète, imparfaite : elle n’est appliquée ni partout cès moyen des garçons, et, d’autre part, l’impor-
qualités, ce qu’elles font ni pour tous les élèves. Si la règle est appliquée tance des violences sexistes commises par les
parfois mieux qu’en rigoureusement dans les écoles primaires (en garçons au préjudice des filles.
présence des garçons. salles de classe), ainsi qu’au collège, elle souffre Après un examen attentif des données chif-
frées disponibles, on peut dire pourtant qu’il
n’existe pas de corrélation probante entre le
mélange sexuel à l’école et ces deux faits. La
réussite des filles – qui est attestée quel que soit
le système d’enseignement, mixité ou séparation
d’avec les garçons – résulte en réalité d’une plus
grande adaptabilité aux règles scolaires (tant au
plan de l’organisation du travail que du respect
de la discipline), ainsi que d’une plus grande
conscience de l’enjeu de la réussite.
Dans les milieux les plus modestes en parti-
culier, et les plus différents culturellement
(milieux musulmans radicaux, par exemple), la
réussite scolaire est un gage d’autonomie per-
sonnelle. Les succès permettent aux filles de
s’insérer sur le marché du travail et de choisir
leur vie. Quant aux échecs plus nombreux des
iofoto / Shutterstock

garçons, ils s’expliquent d’abord par un plus


grand éloignement « mental » de la culture sco-
laire. L’école apparaît à ces derniers de plus en
plus contradictoire avec leurs modes de vie

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extérieurs, où dominent le bruit et le mouve-


ment, tandis que règnent en classe le silence et
l’immobilité, d’où une plus grande démotiva-
tion et un plus faible investissement à travailler.
Reste la question des violences sexistes, et, dans
certains cas, des agressions sexuelles (un pour
cent environ du total des violences enregistrées).
Il est entendu que, si la présence des filles donne
l’occasion aux garçons de commettre des exac-
tions à leur égard, on constate que les violences
sont surtout commises entre garçons, le milieu

Golden Pixels LLC / Shutterstock


scolaire mettant, préférentiellement, en scène le
rapport du fort au faible. Par ailleurs, il faut rap-
peler que la violence, qui est un phénomène glo-
bal, nous la retrouvons dans la rue, les transports
en commun, sur les stades… Réintroduire la
séparation totale des sexes à l’école ne résoudrait
donc pas ce problème général, dont les causes
économiques, morales et sociales sont patentes. ques dérogations observées, depuis longtemps, 3. Dans la cour
Je ne reprendrai pas chacun des autres argu- dans les deux disciplines déjà mentionnées : de récréation,
ments en faveur ou en défaveur de la mixité à l’éducation physique et sportive et l’éducation la mixité n’est
l’école, la plupart étant « réversibles » et peu sexuelle. En éducation physique et sportive, les qu’apparente,
les garçons jouant
convaincants. Ainsi, dans le système de la mixité, professeurs, interrogés sur les motifs qui les
souvent entre eux
observerait-on à la fois de l’émulation entre élèves conduisent, parfois, à une séparation momenta-
et les filles entre elles.
et de la distraction chez certains (le plus souvent née des sexes, répondent qu’il s’agit de permettre
des garçons). Mais est-ce là la cause de la réussite aux filles d’exprimer leurs qualités techniques et
scolaire des filles et de l’échec des garçons ? Non. sportives (moins agressives que celles des gar-
Ainsi, la mixité est conforme à l’esprit démo- çons), et cela dans une plus grande quiétude
cratique, et je ferai quelques propositions qui d’esprit. Quant à l’éducation sexuelle, ensei-
pourraient en améliorer le fonctionnement. gnants, assistantes sociales, infirmières expli-
Pour l’école primaire, je pense que, non seule- quent que la libre expression des deux sexes sup-
ment il ne faut pas en réduire le champ d’appli- pose d’abord leur séparation : il est des choses de
cation, mais qu’au contraire il est urgent de l’intime qui ne peuvent se dire qu’à l’abri du
l’étendre là où elle n’est pas encore : dans les regard de l’autre sexe. Dans les deux cas, force est
espaces récréatifs. La cour – où la séparation de reconnaître qu’il ne s’agit pas de séparation
entre les sexes est réalisée de fait – on le sait, est discriminante, qui viserait à inférioriser les jeu-
l’occasion pour les petits mâles de perpétuer leur nes filles, mais de séparation cherchant à les
domination sur l’autre sexe. Ceci n’est pas mettre au contraire dans les meilleures condi-
conforme à l’esprit de l’école républicaine mixte. tions d’épanouissement personnel et de réussite
scolaire. N’allons cependant pas plus loin dans
Les exceptions doivent les dérogations disciplinaires.
Il nous paraît important, pour finir, de rappe-
rester… exceptionnelles ler que le système de cohabitation des sexes doit
Pour le collège et le lycée, observant que la s’accompagner d’un apprentissage des valeurs,
cohabitation des sexes est désormais globale- afin d’atteindre une véritable égalité des chances Bibliographie
ment admise, je pense que le système doit entre filles et garçons, le seul vrai objectif de
demeurer en l’état. Je suggère seulement, au l’école laïque et républicaine. Si la mixité est, M. Duru-Bellat,
nom du « principe de précaution », et pour faire nous semble-t-il, une condition nécessaire de Ce que la mixité fait
aux élèves, in Revue
face à des situations d’urgence, que l’on puisse l’égalité des sexes, on sait qu’elle n’en est pas une de l'OFCE,
permettre aux élèves violentés gravement (des condition suffisante. La mixité n’est pas ver- juillet 2010.
filles souvent) de pouvoir, momentanément, tueuse en soi, elle ne produit pas spontanément
J.-L. Auduc, Sauvons
avec leur accord bien entendu, être retirés d’un les meilleurs effets. Il ne suffit pas, en effet, de les garçons, Descartes
environnement mixte, pour étudier, en toute mettre garçons et filles les uns à côté des autres et cie, 2009.
sérénité, dans des salles de classe séparées, au pour obtenir immédiatement respect, tolérance, M. Fize, Les Pièges
sein d’établissements qui resteraient mixtes. solidarité, etc. La mixité réclame un accompa- de la mixité scolaire,
L’important finalement est de permettre à la gnement, un apprentissage des élèves, une for- Presses de
mixité de « respirer », ce qui légitime les quel- mation des maîtres. ! la Renaissance, 2003.

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L’influence de l’éducation

Des styles différents


de conversation

Deborah Tannen Les femmes et les hommes ne parlent pas le même langage,
est professeur
de linguistique ce qui peut expliquer certaines difficultés de communication.
à l’Université
de Georgetown, Pourtant, les différences ne sont pas si grandes qu'il n’y paraît.
aux États-Unis.

P
ourquoi les hommes n’aiment-ils pas sants et nous voulons tous nous lier à autrui.
demander leur chemin ? Cette ques- Durant toutes ces années, j’ai cherché à com-
tion peut sembler anodine, mais elle prendre comment les styles de conversation des
En Bref est emblématique de la frustration
que des hommes et des femmes res-
hommes et des femmes sont des façons différen-
tes d’atteindre les mêmes buts. Mes travaux les
• La conversation sentent lorsqu’ils discutent. J’ai passé plus de plus récents explorent un environnement où les
des hommes tend 30 ans à étudier comment les femmes et les rôles sont inversés, c’est-à-dire où les femmes se
à se focaliser sur hommes interagissent, et j’ai trouvé que les préoccupent plus de leur position hiérarchique
la compétition pour conversations des hommes tendent à se focaliser et les hommes des relations interindividuelles :
le pouvoir, celle sur la hiérarchie – la compétition – tandis que la famille. Les relations entre sœurs permettent
des femmes sur celles des femmes sont davantage centrées sur la notamment de comprendre à quel point compé-
la proximité affective. proximité affective ou, au contraire, la distance tition et proximité affective sont liées.
• Mais, en fait, toutes affective entre individus. En d’autres termes, un
les conversations homme et une femme pourraient sortir d’une Surenchère pour les garçons,
combinent ces deux même conversation en se posant des questions
aspects à des degrés totalement différentes : il pourrait se demander,
similitude pour les filles
divers. « Est-ce que cette conversation a augmenté ou Mais pourquoi avoir commencé par la ques-
• La famille représente réduit mon pouvoir sur elle ? », tandis qu’elle se tion initiale ? Encore un peu de patience et vous
le contexte où les rôles demanderait, « Est-ce que cette conversation le découvrirez. Abordons d’abord une autre
s’inversent : les femmes nous a rapprochés ou éloignés ? » question : d’où vient mon intérêt pour les dif-
se préoccupent plus Mais toute conversation, voire toute relation, férences linguistiques entre hommes et fem-
de hiérarchie est une combinaison de rapports de domination mes ? De mes recherches antérieures sur les
et les hommes et des liens affectifs, – les deux aspects étant conversations entre personnes d’origines ethni-
de proximité affective. étroitement liés. Nous voulons tous être puis- ques ou régionales différentes. Ces interactions

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IR Stone - Nina Malyna / Shutterstock


conduisent souvent à des malentendus, parce 1. Ils se parlent, mais table et qui dessinent. Tout à coup, une des filles
que les membres des divers groupes ont sou- se comprennent-ils ? relève la tête, regarde l’autre et dit (faisant de
vent des conceptions différentes de ce qu’il Les mots n’ont pas toute évidence référence à des lentilles de
convient de dire et de la façon dont il faut le toujours le même sens contact), « Est-ce que tu savais que Julie a des
pour les femmes
dire. J’avais l’intuition – validée par la suite – contacts déjà ? » La seconde fille a d’abord l’air
et les hommes.
que de telles difficultés de compréhension Le contexte est perplexe, mais se ressaisit et déclare, avec un
pouvaient survenir au cours des conversations essentiel. plaisir apparent, « Ma maman a des contacts
entre hommes et femmes. déjà, et mon père aussi ! » La première fille rit de
J’illustre souvent ce phénomène en utilisant joie à cette réponse en écho, qui reproduit
de petits films d’enfants d’âge préscolaire dans jusqu’à la syntaxe bizarre de sa propre phrase.
une garderie. Dans l’un d’eux, quatre petits gar- Après une pause, pendant laquelle les deux filles
çons sont assis ensemble, discutant de la hau- retournent à leurs dessins, la première s’exclame
teur à laquelle ils peuvent lancer un ballon. « Le joyeusement « Pareil ! » Elle a envie d’être
mien monte jusque-là » déclare l’un d’eux en comme son amie, alors que les garçons veulent
levant son bras au-dessus de sa tête. « Le mien être supérieurs à leurs copains.
va jusqu’au ciel » répond le deuxième. Le troi- Bien que ces conversations aient un contenu
sième d’assurer : « Le mien va jusqu’au para- différent – soit être meilleur, soit être pareil –,
dis ! » Quant au quatrième, pour ne pas être en elles sont toutes les deux des rituels : elles sem-
reste, il déclare : « Le mien va jusqu’à Dieu. » blent répondre à des attentes évidentes sur la
Cet échange entre garçons est à l’évidence un façon dont une conversation doit se dérouler et
jeu de hiérarchie, puisque chacun surenchérit ce à quoi une réponse raisonnable doit ressem-
sur l’affirmation précédente. bler. Comme lorsqu’il s’agit de communica-
Un autre film a été réalisé dans la même école tions interculturelles, nous ne les reconnais-
maternelle avec deux fillettes, assises à une petite sons pas comme des rituels jusqu’à ce que nous

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parlions à des personnes qui ne partagent pas nombreuses conversations entre adultes – et
nos attentes : nous constatons alors que surgis- explique quelques frustrations. Supposons
sent incompréhensions ou quiproquos. qu’une femme raconte à une autre un problème
Des parents m’ont rapporté diverses conver- personnel et s’entende répondre : « Je sais ce que
sations illustrant ces attitudes et leur façon de tu ressens » ou « Il m’est arrivé la même chose. »
réagir à ces comportements qui semblent La discussion renforce leurs liens. Certaines
déroutants. Par exemple, une femme se rap- femmes se sentent même obligées d’inventer des
pelle avoir entendu trois petits garçons – son problèmes à raconter à leurs amies pour renfor-
fils et deux de ses amis – discutant sur le siège cer l’intimité ! Parce que ce n’est pas un rituel
arrière de sa voiture pendant qu’elle condui- conversationnel auquel les hommes sont habi-
sait. Un garçon a dit : « Quand nous sommes tués, un homme pourrait interpréter ces confi-
allés à Disneyland, nous sommes restés trois dences comme une demande d’aide pour résou-
jours. » Le second garçon : « Quand nous som- dre le problème auquel cette femme est confron-
mes allés à Disneyland, nous sommes restés tée. Il en résulte une double frustration : elle lui
quatre jours. » Puis son fils a déclaré : « Nous, reproche de lui dire ce qu’elle doit faire et de ne
on va déménager à Disneyland ! » Elle était per- pas lui apporter le réconfort qu’elle attend.
turbée de l’entendre mentir de cette façon. Quant à lui, il pense qu’il a fait exactement ce
Devait-elle dire à son fils de ne pas mentir ? Je lui qu’elle attendait et ne comprend pas pourquoi
ai assuré que les trois garçons savaient très bien elle continue de parler de son problème sans
que son fils n’allait pas déménager à Disneyland, vouloir suivre ses conseils.
mais qu’il s’agissait plutôt d’un jeu, et que son fils
venait de gagner une partie. Malentendus et quiproquos
Un père m’a rapporté une conversation simi-
laire entre sa petite fille et son amie. L’amie avait Des scénarios similaires se produisent au tra-
dit : « J’ai un frère qui s’appelle Benjamin et un vail, où des malentendus peuvent avoir des
2. Les hommes évitent frère qui s’appelle Jonathan. » Sa fille a conséquences importantes sur une carrière. Par
de demander leur répondu : « Moi aussi j’ai un frère qui s’appelle exemple, supposons que le supérieur d’une
chemin parce que cela Benjamin et un frère qui s’appelle Jonathan. » femme l’entende parler à une personne hiérar-
les met en situation
Bien sûr, c’était faux. Son père ne savait com- chiquement inférieure en lui disant : « Peux-tu
d’infériorité par rapport
à la personne qui leur
ment réagir. Je lui ai expliqué qu’elle avait ima- me rendre un service et aller me chercher une
a répondu. Ce qui giné cette situation uniquement en signe de copie de ce rapport ? » Il penserait qu’elle man-
engendre parfois bonne volonté, pour renforcer leur amitié. que de confiance en elle et qu’elle donne l’im-
de violentes discussions Cette approche centrée sur le rapprochement pression de ne pas avoir le droit de demander à
avec le copilote ! ou sur la domination s’applique également à de son subordonné d’aller chercher ce dossier.
Mais en vérité, c’est probablement exacte-
ment le contraire : elle sait que le subordonné
doit faire ce qu'elle demande. Son expression
« Peux-tu me rendre un service » est une façon
de ne pas afficher son pouvoir, et ainsi de ne
pas froisser son subordonné. Si les hommes
perçoivent souvent un manque de confiance
en soi (ou même un manque de compétence)
dans la façon dont parlent les femmes, ces der-
nières interprètent les discours masculins plus
directs comme dominateurs... et trahissant un
manque de confiance en soi. Elles pensent : il
doit vraiment manquer d’estime de soi pour se
sentir obligé d’afficher aussi ostensiblement
son pouvoir.
Cela nous ramène au conducteur qui a perdu
son chemin. Du point de vue de la femme,
demander son chemin à quelqu’un revient à éta-
blir une relation éphémère avec un étranger et à
obtenir une information précieuse sans perdre
la face. Au contraire, l’homme « perdrait un
point » vis-à-vis d’un étranger – une expérience
qu’il considérerait comme désagréable. Qui plus

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est, il craindrait même que l’étranger, s’il ne sait objectifs, quitte à utiliser la force. Cependant,
pas répondre, l’envoie n’importe où, unique- A. Sheldon souligne que, bien que garçons et fil-
ment pour ne pas « perdre un point » lui-même. les aient tendance à utiliser une stratégie plutôt
C’est pour cela qu’il veut éviter cette situation qu’une autre, la différence est une question de
pénible, et préfère passer le temps qu’il faut pour dosage. Et parfois, les garçons tentent de faire des
trouver lui-même le chemin. compromis, alors que les filles utilisent la force
Malgré ces différences, les styles de conversa- pour atteindre leur but.
tion des femmes et des hommes sont plus simi-
laires qu’il n’y paraît, et ils peuvent être utilisés Un dosage subtil de proximité
pour atteindre les mêmes objectifs. En fait, les
hommes sont aussi préoccupés par la proximité
affective et de domination
affective et les femmes par le pouvoir, bien que les Ces recherches nous rappellent que les com-
façons de parvenir à leurs fins diffèrent souvent. portements observés sont souvent nuancés. À
Les rituels verbaux qui se focalisent sur les liens cet égard aussi, l’exemple initial (demander son
affectifs impliquent souvent la similitude, comme chemin) est intéressant. Il arrive que le mari
nous l’avons évoqué dans l’échange des petites fil- demande son chemin, alors que la femme essaie
les et des lentilles de contact, et dans la réponse de se localiser sur une carte. Même s’il existe
usuelle : « Il m’est arrivé la même chose » ou « Je des tendances liées au sexe, divers facteurs
3. Les filles
suis pareil ». Et pourtant, les réponses du type interviennent, tels que la culture, la région ou
et les femmes aiment être
« Ce n’est rien ! Il m’est arrivé bien pire... », typi- encore les circonstances. pareilles. Quand elles
quement masculines – et interprétées comme Ainsi, les différences entre les sexes sont parlent, elles soulignent
compétitives – peuvent aussi créer un lien, car affaire de proportion entre la part accordée aux leurs similarités pour
elles sous-entendent : « Tu ne devrais pas te sen- relations interindividuelles et à la domination, renforcer leur intimité.
tir mal à cause de ce qui t’est arrivé, parce que
cela arrive à d’autres, et ce fut bien pire en ce qui
me concerne. » En d’autres termes, cette façon
d’« être meilleur » qu’autrui serait une autre
façon de se montrer compatissant.
De même, ce qui, chez les femmes, peut être
perçu comme visant à établir un lien est parfois
une façon d’exercer un pouvoir. La linguiste
Amy Sheldon, de l’Université du Minnesota a
étudié ce processus en filmant des enfants d’âge
préscolaire, du même sexe, qui jouaient par
groupes de trois. Elle a trouvé que garçons et fil-
les poursuivent leurs propres buts, mais, tandis
que les garçons le faisaient en contrariant
ouvertement les objectifs des autres, les filles
semblaient respecter ceux des autres. Par exem-
ple, deux filles, Eva et Kelly, n’avaient pas très
envie d’inclure la troisième, Tulla, dans leur jeu.
Au lieu de lui dire franchement qu’elle ne pou-
vait pas jouer avec elles, elles l’ont incluse, mais
lui ont donné un rôle qui empêchait toute par-
ticipation : « Tu peux être le bébé, mais tu n’es
pas encore né. » A. Sheldon souligne que ceci est
une manœuvre évidente, mais qu’elle laisse
croire à l’exclue qu’elle participe au jeu.
Dans cet exemple, le comportement des
enfants n’illustre ni des rapports de domination
ni des liens entre individus, mais un mélange des
Elena Yakusheva / Shutterstock

deux. On pourrait dire qu’Eva et Kelly ont exercé


un pouvoir en empêchant Tulla de participer au
jeu, mais elles ont aussi respecté le lien en lui
proposant un rôle. En revanche, A. Sheldon a
remarqué que quand des garçons jouent, ils ont
tendance à insister plus ouvertement sur leurs

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puisque nous aspirons plus ou moins à l’une et raît que les frères et sœurs aînés sont souvent
à l’autre. Nous sommes toujours en train de considérés comme protecteurs, mais qu’ils ne se
négocier ces deux aspects. Eva et Kelly attei- privent pas d’émettre des avis tranchés sur le
gnaient les deux buts en incluant Tulla – tout en comportement des cadets : qui aime bien châtie
l’empêchant de participer. De même, les garçons bien. « Émettre des avis tranchés » signifie que les
engagés dans une compétition verbale sur la frères et sœurs voient comment les cadets se
hauteur à laquelle ils pourraient envoyer leur comportent et leur disent comment ils pour-
ballon créent du lien en étant d’accord sur le jeu raient s’améliorer. Quand il s’agit d’amis, de
verbal auquel ils participent. Donc, pour com- membres de notre famille ou même d’étrangers,
prendre les comportements qui diffèrent selon nous voyons bien ce qu’ils pourraient faire pour
le sexe, plutôt que de demander : « Est-ce que aller mieux, par exemple, mais normalement,
cette façon de parler fait appel à la domination nous ne leur disons pas ce que nous pensons –
ou à la proximité affective ? », nous devons sauf si nous nous sentons responsables d’eux.
demander : « En quoi cette façon de parler Quant aux parents, ils semblent souvent por-
reflète-t-elle la façon dont la domination et la ter des jugements parce qu’ils pensent que c'est
proximité affective interagissent ? » Et le cadre le leur droit, sinon leur obligation, de dire à leurs
plus intéressant pour étudier ces interactions est enfants comment faire pour que leur vie soit la
universel et essentiel : la famille. plus réussie possible. Cependant, de tels conseils,
même s’ils sont prodigués avec la meilleure
Les liens familiaux intention, sont généralement reçus comme des
critiques – et donc des remarques humiliantes.
La famille est fondée sur une structure hiérar- Celui qui prodigue les conseils est supérieur de
chique et sur la proximité affective. La hiérarchie par son savoir et, en exerçant son droit de dire
entre parents et enfants est évidente, mais elle aux autres ce qu’il faut faire, il est aussi supérieur
existe aussi entre frères et sœurs. Bien que nous de par son rang.
utilisions l’expression « il est comme un frère De même, les aînées parlent souvent à leurs
pour moi » pour décrire une amitié très forte, les sœurs cadettes de façon autoritaire, comme le
relations entre frères et sœurs sont aussi définies feraient des garçons ou des hommes. Une
4. Les sœurs aînées par la hiérarchie qu’impose l’ordre de naissance. femme m’a raconté que, quand elle était petite,
cherchent souvent
Je me suis intéressée aux relations entre sœurs, elle et sa sœur aînée jouaient à un jeu qu’elles
à dominer leur sœur
cadette, et leur parlent
parce qu’on peut y observer une forte compéti- nommaient « serpillière ». Elle était la serpillière.
d’une façon que tion ainsi qu’une hiérarchie. Sa sœur la prenait par les jambes et la traînait
l’on attendrait plutôt J’ai interrogé plus de 100 femmes sur leurs dans la maison, ses longs cheveux essuyant le sol
de la part d’un garçon. relations avec leurs sœurs et leurs frères. Il appa- comme un balai. De nombreuses femmes se
rappellent que leur sœur aînée organisait les
jeux et les dirigeait : « Je serai la princesse et tu
seras la grenouille. » Un jour, mon père m’a
entendue demander à ma sœur, quand j’avais
environ cinq ans, « Est-ce que je peux jouer dans
ton jardin ? » Je ne remettais pas en question
l’autorité de ma sœur aînée.
L’intimité est ce que les filles et les femmes
recherchent avant tout. Les femmes que j’ai
interrogées m’ont souvent déclaré : « J’aimerais
être plus proche de ma sœur », mais jamais « Je
trouve que nous sommes trop proches ».
Généralement, elles disent qu’elles considèrent
que parler de leurs problèmes est essentiel pour
l’intimité. Des femmes m’ont raconté qu’elles
avaient été profondément blessées d’apprendre
que leur sœur ne leur avait pas confié des infor-
mations personnelles importantes. Tandis que
swissmacky / Shutterstock

d’un frère (ou d’un père), elles diraient : « Il


nous en a parlé quand il a été prêt », elles
diraient d’une sœur ou de leur mère : « Je pen-
sais que nous étions si proches qu’elle ne pour-
rait me cacher quoi que ce soit. »

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Les liens entre sœurs sont souvent teintés de qué, pour être les premières à apprendre une Bibliographie
rivalité, mais il s’agit alors d’une compétition nouvelle, les frères pour être meilleurs dans un
D. Tannen, You’re
visant à améliorer l’information partagée. Les domaine technique (par exemple, l’informati- wearing that ?
sœurs sont souvent en compétition en ce qui que) ou par leurs connaissances, l’histoire ou Understanding Mother
concerne les secrets de famille ; c’est sans cesse à l’astronomie, par exemple. and Daughters
qui sera la première à révéler que telle cousine Les relations familiales montrent clairement in Conversation,
va se fiancer, que tel cousin a quitté sa compa- que l’intimité n’est pas opposée ni même dis- Ballantine Books, 2006.
gne, que telle autre cousine est enceinte. On m’a tincte de la hiérarchie ou de la compétition. En D. Tannen, Si Je Te Dis
raconté que dans une famille, dès que l’une des fait, l’une des raisons pour lesquelles les sœurs Ça, C'Est Pour Ton
sœurs a une telle nouvelle à partager, elles met- aînées se sentent aussi à l’aise pour mener leurs Bien. Du Malentendu
tent en place une « conférence téléphonique » plus jeunes sœurs par le bout du nez et leur à la Compréhension,
comment le Dialogue
afin que toutes les sœurs apprennent la nouvelle donner des conseils, est justement le fait qu’il
peut conduire
en même temps, sinon, celle qui aurait été appe- existe entre elles un lien très étroit. De plus, à l'Harmonie Familiale,
lée en premier apparaîtrait comme favorisée et l’amour profond qui existe entre aînés et cadets Pocket, 2004.
les autres se sentiraient offensées. résulte en partie du fait que l’aîné s’est occupé D. Tannen, Décidément
des cadets et que cela fait naître des sentiments Tu Ne Me Comprends
Un mélange subtil qui ne sont pas si éloignés de ceux des parents Pas. Comment
vis-à-vis de leurs enfants, et des enfants (ou des Surmonter Les
de compétition et d’intimité cadets) vis-à-vis de leurs parents (ou des aînés). Malentendus entre
Ainsi, les sœurs sont souvent en compétition, Analyser les conversations au sein d’une Hommes et Femmes,
Pocket, 2001.
et la hiérarchie fait partie de leurs relations ne même famille révèle un mélange subtil de
serait-ce que par l’ordre de naissance. En revan- compétition et d’intimité. Les styles de conver- D. Tannen, Talking from
9 to 5 : Women and
che, les frères sont souvent très proches, seule- sation diffèrent selon que l’on est un homme
Men at Work, Harper
ment par le fait d’appartenir à la même famille. ou une femme, mais ils ont tous le même Paperbacks, 1995.
Pourtant, qu’ils soient frères ou sœurs, ils ont objectif : trouver le bon équilibre entre inti-
tendance à rivaliser pour être les meilleurs dans mité et distance tout en négociant le pouvoir
certains domaines. Les sœurs, nous l’avons évo- relatif de chacun. !

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L’influence de l’éducation

Vrai ou faux ?
Serge Ciccotti Beaucoup d’idées reçues circulent quand il s’agit
est docteur
en psychologie des différences entre les filles et les garçons.
et chercheur associé
à l’Université Voyons ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas à la lueur
de Bretagne Sud,
à Lorient.
des résultats obtenus par les psychologues.

Des différences dès le plus jeune âge


• Une petite fille est Les filles sont plus sensibles à la pour l’extrémité rouge de l’axe,
plus sociable qu’un petit douleur que les garçons. Les rai- ce qui fait du rose et du lilas
garçon dès la naissance. sons évoquées sont de diverses leurs couleurs préférées. Aucune
natures. Une des causes est ner- préférence n’est constatée pour
Vrai. On a ainsi montré que veuse : la peau est plus mince et les garçons sur cet axe. Ces dif-
dès la naissance une petite fille contient davantage de fibres férences sont assez fortes pour
regarde plus longtemps un nerveuses chez les filles. Une que l’on puisse prédire le sexe
visage que ne le fait un petit autre est cérébrale : les zones d’une personne sur la base de
garçon. Ces résultats ont été cérébrales activées en cas de son profil de couleurs préfé-
mis en évidence sur des nou- douleur sont différentes selon rées. Au contraire, sur l’axe
veau-nés âgés de 36 heures seu- les sexes. Enfin, la troisième « vert-jaune », hommes et fem-
lement, c’est-à-dire bien avant cause est culturelle puisqu’un mes choisissent le bleu. Ce qui
qu’ils ne soient influencés par homme ne doit pas montrer concrètement veut dire que le
les facteurs sociaux et culturels. qu’il souffre (il doit contrôler bleu est la couleur préférée
l’expression de sa douleur). universellement, mais qu’en
plus de cela les femmes aiment
• Les garçons sont le rose.
aussi souriants que • Les garçons sont plus
les filles. remuants que les filles. Bibliographie
Faux. Une étude portant sur Vrai. C’est déjà le cas quand J. Connellan et al., in Infant
16 000 photographies de clas- on étudie les mouvements cor- Behavior and Development,
ses – de la maternelle à l’uni- porels des fœtus dans le ventre vol. 23(1), pp. 113-118,
versité – a montré que 80 pour de leur maman : les garçons 2000.
cent des filles sourient contre bougent davantage les jambes D. Dodd et al., in The Psychol.
60 pour cent des garçons. Mais que les filles et cela continue Record, vol. 49, pp. 543-554,
1999.
cette différence n’apparaît pas après la naissance.
avant l’âge de 5 ans. A. Mowlavi et al., in Plastic
and Reconstructive Surgery,
vol. 116(5), pp. 1407-1410,
• Les filles préfèrent 2005.
• Les garçons sont plus le rose et les garçons
C. Almli et al., in Develop.
douillets que les filles. le bleu. Psychobiology, vol. 38(4),
pp. 252-73, 2001.
Faux. Les recherches indi- Vrai et faux. Il est vrai que
A. Hurlbert et al., in Curr.
quent que les différences entre sur un axe des couleurs allant Biology, vol. 17,
hommes et femmes existent du vert au rouge, les femmes pp. 623-625, 2007.
dans l’expérience de la douleur. ont une préférence marquée

60 Cerveau Homme / Femme © Cerveau & Psycho


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Spécificités masculines
• Les hommes mentent
pour être bienveillants
et les femmes pour
se montrer compétentes.

Faux. De nombreux travaux


© Richard Peterson/ Shutterstock
attestent que les filles mentent
pour se montrer agréables,
tolérantes et bienveillantes, et
les garçons davantage pour se
montrer compétents et géné-
reux. Ces « exagérations » sont
flagrantes lorsque les protago-
nistes ont pour objectif de s’ac-
coupler. Ces mensonges sont
utiles pour se faire valoir, car les
femmes apprécient les hommes
généreux et compétents et les
hommes, les femmes agréables
et bienveillantes…
©Mircea Bezergheanu/ Shutterstock

• Les hommes sont


aussi compétents
que les femmes pour
réprimer leurs désirs.

Faux. Dès la plus tendre


enfance, les filles sont davan-
tage que les garçons capables
d’inhiber toutes formes de ten- sieurs repas. Chez les filles, c’est interroge sur 30 ans de leur Nourriture
tations (même sexuelle) et cela l’inverse. Plus les aliments sont vie, les hommes déclarent d’homme en haut
à cause de leurs stratégies de variés, plus elles ont d’appétit. qu’ils auraient voulu avoir en et de femme en bas ?
reproduction. En effet, les moyenne près de 7 partenaires Oui, d’après
conséquences d’un acte sexuel et les femmes 2,5. certaines études...
étant plus importantes pour • Les hommes
une femme que pour un recherchent plus que Bibliographie
homme, elles ont un plus les femmes des relations
grand intérêt à contrôler leur sans lendemain. V. Griskevicius et al., in
éveil sexuel pour se donner du Journal of Personality and
temps. Temps indispensable Vrai. Cela ressort de toutes Social Psychology, vol. 93,
pp. 85-102, 2007.
pour évaluer la valeur d’un les recherches sur la question.
homme avant de passer à l’acte. Elles ont mis en évidence que G. Kochanska et al., Inhibitory
control in young children and
les hommes sont plus intéres-
its role in emerging
sés que les femmes pour des internalization, in Child
• Les hommes rapports à court terme, ce qui Development, vol. 67,
n’aiment que les frites. exprime un désir masculin pp. 490-507, 1996.
orienté davantage vers le sexe. W. W. Beatty, in Bulletin of
Vrai. Disons pour être plus Les femmes recherchent plu- the Psychonomic Society,
précis que la variété alimentaire tôt des relations romantiques vol. 19, pp. 212-214, 1982.
stimule l’appétit des filles, mais fondées sur un échange émo- D. P. Schmitt, in Journal
pas celui des garçons… Ce qui tionnel profond, comme dans of Personality and Social
veut dire qu’un homme est les relations matrimoniales, Psychology, vol. 85(1),
capable de manger avec appétit c’est-à-dire des relations sur le pp. 85-104, 2003.
la même chose pendant plu- long terme. Quand on les

© L’Essentiel n° 5 – février - avril 2011 61


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Spécificités féminines
• La voix des femmes d’entreprise que quement de femmes puisque
fatigue les hommes. les hommes. 5,5 pour cent des femmes inter-
rogées et 5,8 pour cent des hom-
Vrai. Les voix de femmes Vrai. S’il s’agit d’obtenir un mes présentaient ce trouble.
sont plus aiguës et plus mélo- équilibre financier, alors oui,
dieuses que celles des hommes. les femmes sont de meilleurs
Elles comportent une plus chefs d’entreprise que les hom- • Le dégoût
grande gamme de fréquences et mes. En effet, trois fois plus est une émotion
sont plus difficiles à décrypter. d’hommes (20 pour cent) que essentiellement féminine.
L’imagerie cérébrale montre de femmes (sept pour cent)
que le cerveau des hommes ont connu une baisse d’activité Vrai. Face à des images
doit mobiliser davantage de sur l’année précédant l’étude repoussantes, les femmes se
ressources pour comprendre réalisée en Grande-Bretagne, disent davantage dégoûtées
les voix féminines, qui sont en 2005. De plus, les femmes que les hommes. Mais au-delà
traitées par le cerveau masculin manager prennent des déci- de l’évaluation subjective, les
comme le sont les bruits com- sions après avoir consulté l’en- images au scanner font appa-
plexes et la musique. semble de l’équipe et considè- raître que les zones cérébrales
rent que le comportement du liées aux émotions sont acti-
chef doit être exemplaire. vées chez les filles, mais pas
• Les femmes se chez les garçons. Pourquoi une
souviennent mieux que telle différence ?
les hommes des tenues • L’achat compulsif est Les femmes auraient eu un
vestimentaires d’autrui. un trouble psychologique intérêt adaptatif à sentir cette
typiquement féminin. émotion davantage que les
Vrai. Les femmes ont davan- hommes. En effet, le dégoût
tage la « mémoire de l’aspect » Faux. Sur un échantillon provoque de l’aversion et des
que les hommes, certainement, aléatoire de 2 513 adultes (hom- vomissements et par consé-
parce qu’elles font plus atten- mes et femmes), il s’avère quence l’évitement et l’expul-
tion aux aspects sociaux de leur qu’une personne sur 20 est sion de l’objet qui l’a provo-
environnement. atteinte du trouble d’achat com- qué. Ce mécanisme augmente-
pulsif. Il s’agit surtout de per- rait la probabilité de survie du
L’achat compulsif, sonnes jeunes, avec de bons fœtus et du bébé qu’elles por-
typiquement féminin ? • Les femmes sont revenus (50 000 dollars par an). tent en les protégeant de cer-
Non ! de meilleurs chefs Par ailleurs, il ne s’agit pas uni- tains aliments et situations.

Bibliographie
D. Sokhi et al., in NeuroImage,
vol. 27(3), pp. 572-578, 2005.
T. Horgan et al., in Personality
and Social Psychology
Bulletin, vol. 30(2),
pp. 185-196, 2004.
A. Eagly et al., in
Psychological Bulletin,
vol. 129,
pp. 569-591, 2003.
L. Koran et al., in American
Journal of Psychiatry,
vol. 163(10), pp. 1806-12,
2006.
©Andresr/ Shutterstock

S. Karama at al., in The Journal


of Sex Research (Section II :
Clinical Sexology ; Brief
Article), 2006.

62 Cerveau Homme / Femme © Cerveau & Psycho


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Hommes – Femmes mode d’emploi


• Le père a davantage
d’influence que la mère
sur le langage des
enfants.

Vrai. Les études montrent


que les enfants dont le père
emploie un vocabulaire riche
et varié ont un développement
du langage plus rapide que les
autres. En revanche, la façon
dont les mères s’expriment n’a
pas d’influence notable sur le
langage de l’enfant. Ces résul-
tats concernent des familles où
les deux parents travaillent.

• Le mari a plus
de difficultés que sa
Anna Jurkovska / Shutterstock

femme de se souvenir
de la date de
leur première rencontre.

Vrai. Les femmes ont 15 pour


cent de mémoire émotionnelle
en plus. D’où de nombreuses
sources de conflits dans le cou- leur permettrait de se concen- sons pour lesquelles la dépres- Le vocabulaire
ple à propos de l’oubli des trer sur les cris de l’enfant, à sion qui suit le suicide du com- du père a une influence
dates d’anniversaires… Cette l’exclusion des autres bruits. pagnon est moins bien dépis- notable sur celui
performance expliquerait aussi L’activation de ces aires céré- tée et donc moins traitée chez de l’enfant.
pourquoi les femmes sont, brales déclencherait des émo- les hommes. Le risque de pas-
davantage que les hommes, tions fortes, notamment de sage à l’acte suicidaire est plus
prédisposées aux dépressions. l’inquiétude. C’est la raison important chez les hommes.
Cela pourrait provenir de cette pour laquelle une mère est
faculté à se remémorer, voire à beaucoup plus réceptive qu’un
ressasser, les souvenirs dés- père aux sons et aux bruits émis Bibliographie
agréables… par son bébé durant la nuit. N. Pancsofar et al., in Journal
of Applied Developmental
Psychology, vol. 27(6),
• La nuit, les mères • Les veufs se suicident pp. 571-587, 2006.
entendent mieux que plus que les veuves. T. Canli et al., in Proceedings
les pères leur enfant of the National Academy of
pleurer. Vrai. Dans les études menées, Sciences of the United States
les hommes qui ont perdu leur of America, vol. 99(16),
pp. 10789-94, 2002.
Vrai. En faisant écouter des partenaire par suicide ont
sanglots de bébés à différents 46 fois plus de risques de se E. Seifeifritz et al., in
Biological Psychiatry,
sujets, les chercheurs ont suicider à leur tour. Quant aux
vol. 54(12), pp. 1367-75,
remarqué une activation plus femmes veuves, le risque de 2003.
marquée du cortex préfrontal suicide est multiplié par trois.
E. Agerbo, in Journal of
et de l’amygdale cérébrale chez La difficulté à trouver des Epidemiology and
les femmes. Il est probable que appuis, l’incapacité à parler de Community Health,
les cris d’un bébé passent par ses problèmes et la difficulté à vol. 59(5), pp. 407-412,
un « filtre » dans le cortex pré- s’alerter aussi vite que les fem- 2005.
frontal des femmes. Ce filtre mes, sont certainement les rai-

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L’influence de l’éducation

Différents toute la vie


Hartwig Hanser Dès la plus tendre enfance, les filles et les garçons n’ont
est journaliste
scientifique. pas les mêmes comportements. Ces différences annoncent
celles que manifestent les adultes dans le monde du travail.

F
élix a quatre ans et essaie depuis dix sent davantage aux objets interdits, cherchent à
minutes de prendre la pelle de la transgresser les règles et, dès trois ans, aiment
petite Florence. À force de taper, les jeux à risque et les bagarres.
tirer et pousser, il finit par arracher
l’objet. La petite pleure. Devant ce Jeux de garçons
spectacle, la maîtresse baisse les bras : « Il n’y a
rien à faire, ce sont les garçons. » Cette scène À l’école maternelle, les garçons établissent
classique d’école maternelle révèle, dans leur des hiérarchies, ce qui évite les confrontations :
expression la plus précoce, les différences cette régulation des groupes ne semble pas avoir
innées de comportement entre filles et gar- lieu chez les filles. Les garçons établissent ces
çons. Les psychologues commencent à prendre hiérarchies en ayant recours à des menaces, des
En Bref cette différence très au sérieux. Pourtant, on a
longtemps cru que le comportement plus
intimidations, parfois des affrontements physi-
ques. Dès l’âge de trois ou quatre ans, ils soi-
• Les préférences que agressif et dominant des garçons était le fruit gnent l’image de « petit dur » qu’ils donnent
manifestent les filles de leur éducation. De même, depuis les pour impressionner les autres. Les filles en vien-
et les garçons pour années 1960, les psychologues pensaient que nent moins souvent aux mains, sans pour
leurs jeux sont-elles les filles aiment jouer à la poupée, parce qu’on autant renoncer totalement à l’agressivité. Dès
innées ou inculquées leur met ces jouets dans les mains. la maternelle, leurs armes sont plus subtiles. Par
par les parents ? En fait, si l’environnement joue un rôle dans exemple, elles menacent volontiers de rompre
• Des expériences cette « orientation fille-garçon », cette dernière les relations avec leurs amies.
ont été tentées où aurait des bases génétiques et se manifesterait Ces études s’inscrivent dans le cadre d’un
les enfants recevaient dès le plus jeune âge ; certaines différences sont débat sur l’égalité des chances entre hommes et
tous strictement même détectables dès la naissance. Des observa- femmes dans les postes à responsabilité dans
la même éducation : tions faites en 1967 avaient montré qu’à peine l’industrie, l’administration, la politique, la
les préférences n’ont âgés de quelques heures, les garçons sont plus recherche, par exemple. Souvent, on avance
pas été gommées. « turbulents » : ils sont plus difficiles à calmer et l’argument que les hommes occupent encore
• Dans le monde ont des mouvements plus brusques. À l’âge de une majorité de postes clés parce que l’éduca-
du travail, les hommes six mois, ils cherchent à s’imposer vis-à-vis tion des femmes ne les pousse pas assez à se
et les femmes gardent d’autres enfants, davantage que les filles. Ils donner tous les moyens de leur réussite.
des comportements prennent les jouets qu’on ne veut pas leur don- L’éducation serait encore coupable de canton-
différents : les hommes ner, préfèrent les objets comportant un méca- ner les femmes dans leur fonction de mater-
sont, par exemple, nisme, petites voitures ou autres machines, tan- nage. Si les différences de comportement entre
plus résistants dis que les petites filles préfèrent jouer avec des filles et garçon sont en partie innées, de nou-
à l’échec. peluches ou des poupées. En outre, ils s’intéres- veaux arguments viennent alimenter le débat.

64 Cerveau Homme / Femme © Cerveau & Psycho


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Pourquoi les garçons préfèrent-ils jouer avec 1. Les comportements Dès l’âge de deux ans, on parle de ségrégation
leur père, et les filles avec leur mère, même si typiques – les poupées des sexes, chaque enfant préférant les activités
cette préférence est moins marquée ? Ce fait est pour les filles ou, ici, du parent du même sexe. Est-ce une question
avéré par de nombreuses études scientifiques, et le tambour pour d’instinct ou d’éducation ?
le garçon – ne résultent
l’on ignore encore s’il reflète une attitude diffé- Après les mouvements sociaux de 1968, cer-
pas uniquement
rente de la part du père vis-à-vis du garçon, tains jeunes parents voulurent mettre un terme
de l’éducation ;
auquel cas le père « orienterait » l’enfant sur les des gènes seraient
aux rôles ancestraux attribués à l’homme et à la
rails de sa future virilité, ou bien si c’est le petit en cause. Tableau de femme, qu’ils interprétaient comme une rela-
qui préfère spontanément les activités du père. Paul Seignac (1826- tion de soumission et de domination. Un pro-
En tout cas, les petits garçons préfèrent très tôt 1904), où en ce matin jet vit le jour : celui de dispenser à des enfants
jouer à se bagarrer, à taper avec des marteaux de Noël les enfants une éducation exempte de répression, et identi-
sur des clous et à suivre les activités de l’homme. reçoivent leurs cadeaux. que pour les deux sexes. On s’attendait à ce que

© Christie’s Images / Corbis

© L’Essentiel n° 5 – février - avril 2011 65


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les comportements des garçons et des filles que les différences de comportement entre filles
s’harmonisent tout naturellement, et peut-être et garçons résultent de l’éducation. La psycholo-
même à ce qu’il n’y ait plus de différences. Des gue munichoise Doris Bischof-Köhler est
parents organisèrent leurs propres crèches, où convaincue, quant à elle, que l’on ne peut expli-
l’objectif était de résoudre les conflits sans quer les différences de comportement par le seul
agressivité, en prônant la coopération et la soli- fait que les parents chercheraient à conforter
darité. Il n’était pas question d’inculquer aux leurs enfants, au cours des premières années,
enfants le rôle traditionnel de chaque sexe. La dans des comportements conformes à leur sexe.
consigne était : pas de poupées pour les filles, La tendance masculine à vouloir s’imposer à
pas de petites voitures pour les garçons. autrui, et l’agressivité, notamment, semblent
échapper aux influences éducatives.
Autres temps, autres crèches À partir des années 1950, dans les kibboutz
d’Israël, on chercha à instaurer une égalité abso-
Les psychologues Horst Nickel et Ulrich lue entre les sexes et à libérer les femmes du
Schmidt-Denter, de l’Université de Düsseldorf, poids de l’éducation des enfants. L’ensemble des
ont mis à l’épreuve l’efficacité de cette méthode activités étaient ouvertes aux deux sexes et les
en comparant le comportement de plus de femmes adoptaient un aspect extérieur similaire
400 enfants, âgés de trois à cinq ans, ayant fré- à celui des hommes. Le maquillage et les vête-
quenté soit des crèches traditionnelles, soit ces ments féminins étaient proscrits. Les enfants
crèches parentales. Ils constatèrent que les jeux vivaient, non dans des familles traditionnelles,
dans les crèches parentales étaient moins mais dans des maisons gérées par un personnel
conflictuels, mais pour une raison très simple : spécialisé. Cette éducation, sans distinction de
dans ces crèches, les filles cédaient presque tou- sexe, était censée éviter l’apparition des compor-
jours. On s’aperçut que les différences de com- tements typiques de filles et de garçons.
portement entre les deux sexes étaient beaucoup L’anthropologue américain Melford Spiro
plus marquées dans les crèches parentales et étudia les effets de ces innovations, au cours des
correspondaient davantage aux clichés habituels années 1956 à 1958. Malgré les consignes du
que dans les crèches classiques ! Les garçons se personnel, garçons et filles s’orientèrent vers les
révélaient beaucoup plus agressifs et en venaient comportements sexués : notamment, les gar-
fréquemment aux mains pour résoudre leurs çons se mirent à jouer avec des petites voitures
conflits. En revanche, les filles se retiraient sou- et les filles avec des poupées. M. Spiro reprit son
vent de bonne grâce et étaient plus anxieuses et étude 20 ans plus tard pour voir ce qu’étaient
dépendantes que leurs petites camarades des devenus les anciens enfants du kibboutz. Il
2. Pour affirmer crèches classiques. Il fallait attendre qu’elles constata que les filles, loin de s’être émancipées
son image de « petit aient cinq ans pour qu’elles semblent avoir peu et de choisir les mêmes professions, valeurs et
dur », il n’hésite pas à peu appris à défendre leur place. objectifs que les hommes, étaient revenues à la
à s’en prendre... Malgré d’autres tentatives, les psychologues répartition traditionnelle des rôles entre les
à sa petite sœur. ne purent obtenir aucune preuve convaincante femmes et les hommes. Au lieu de revendiquer
l’abolition des inégalités et des discriminations
subsistantes, elles réclamaient avec véhémence le
droit d’élever leurs enfants dans leur propre
foyer. Elles s’opposaient à l’idéal d’égalité abso-
lue des sexes. Initialement convaincu que les dif-
férences de comportement avaient une origine
exclusivement culturelle, l’anthropologue en
conclut qu’il devait exister des « déterminants
préculturels », facteurs biologiques ayant un
effet notable sur la détermination du comporte-
ment des jeunes femmes.
Quels sont ces facteurs biologiques ? S’ils ont
été sélectionnés par l’évolution, ils ont certaine-
© Ladushka / Shutterstock

ment un sens biologique, ils doivent conférer à


la femme un avantage reproductif. Selon
D. Bischof-Köhler, les différences résultent du
fait que les femmes portent les enfants et
consentent un « investissement parental » bien
supérieur à celui des hommes. Dans toutes les

66 Cerveau Homme / Femme © Cerveau & Psycho


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cultures, ce sont les femmes qui prodiguent les


soins aux enfants. En effet, depuis des millions
d’années, le développement d’un nouveau-né
dépend de la qualité des soins maternels. Un
comportement prévenant, qui s’exprime préco-
cement chez les petites filles quand elles jouent à
la maman, s’inscrit peut-être dans ce détermi-
nisme biologique. Plusieurs études ont effective-
ment montré que les femmes éprouvent une
profonde satisfaction à s’occuper de leurs
enfants, l’exercice d’une profession n’y chan-

© Kurhan / Shutterstock
geant rien : la plupart des femmes actives pré-
voient aujourd’hui comme hier dans leur projet
de vie une période de maternage.
Si les femmes ont une stratégie qualitative, les
hommes ont plutôt une stratégie quantitative ;
ils ont tendance à vouloir transmettre leurs
gènes à plusieurs partenaires. Cette différence de
stratégie de reproduction se traduit dans les sélectionné chez nos ancêtres préhistoriques, 3. Parce qu’ils sont
comportements : les femmes sont prédisposées ceux qui appréciaient la compétition et qui plus résistants
à la sollicitude, conséquence de leur investisse- manifestaient la plus forte résistance à l’échec. à l’échec, les hommes
ment parental élevé, tandis que les hommes Les plus persévérants qui tentaient infatigable- se retrouvent souvent
cherchent à s’imposer, à dominer les « compéti- ment de conquérir une femme transmettaient aux plus hauts postes
teurs » pour séduire les partenaires disponibles leur patrimoine génétique. Au contraire, ceux dans les entreprises.
À compétences égales,
dont le nombre est limité en raison, précisé- qui se laissaient facilement décourager par leurs
les femmes renoncent
ment, de l’investissement consenti. échecs avaient peu de chances de s’accoupler et
plus facilement après
de transmettre leurs gènes. un premier échec.
Une forte résistance à l’échec À nouveau, cette attitude s’observe, chez les
petits garçons, quand, par exemple ils se dispu-
Pour éviter les affrontements directs, l’homme tent une balle sur un terrain de jeu. Ils se jettent
a élaboré des stratégies d’intimidation très effi- dessus tous en même temps, infatigables, per-
caces, et que pratiquent déjà les jeunes garçons. suadés de leurs chances de succès alors que la
Dans une cour de récréation, dès l’école mater- majorité n’a aucune chance d’y parvenir. Dans le
nelle, on observe des comportements qui visent même type de jeu, les filles ont un comporte-
à impressionner les camarades et à les découra- ment beaucoup plus réaliste et ne s’engagent
ger pour éviter la confrontation. Beaucoup que si l’occasion rend un succès possible. Enfin,
d’animaux ont adopté des stratégies identiques : quand les garçons jouent contre les filles, à un
dans leurs affrontements, les mâles essaient jeu de ballon, elles perdent quasi systématique-
d’abord d’intimider leur rival en le menaçant et ment à cause de ce comportement et malgré une
en adoptant des postures d’intimidation, sans se adresse équivalente.
laisser entraîner, si possible, dans un combat. Au début des années 1980, la psychologue de
C’est pourquoi, dans le règne animal, beaucoup Chicago Carol Weisfeld constata le même effet
de mâles sont pourvus d’attributs dont ils font dans l’évaluation des capacités intellectuelles :
étalage, tels que la crinière du lion, les plumes du dans un concours d’orthographe, les filles se
paon, les bois du cerf ou les canines du gorille. retiraient quand elles jugeaient que les autres
Dans cette logique d’intimidation, le mâle doit concurrents étaient meilleurs, même si c’était
être persuadé de sa propre valeur, doit être per- faux, tandis que les garçons continuaient coûte
suadé qu’il est meilleur que l’autre. Ceci explique que coûte. La rivalité permanente exige la mise
sans doute que les hommes surévaluent souvent en place d’une structure hiérarchique : si le
leurs performances contrairement aux femmes, groupe est menacé, chacun doit être prêt à se
qui les sous-évaluent plutôt. Cette tendance a été soumettre au plus fort. Cette stratégie de domi-
confirmée par une étude américaine, où l’on nance se manifeste dès l’école maternelle : les
demandait à des étudiants de prédire les notes garçons forment souvent des groupes compor-
qu’ils auraient aux prochains examens : contrai- tant un chef, un sous-chef, des suiveurs et, sou-
rement aux jeunes filles, les jeunes hommes ont vent, un individu soumis.
systématiquement surévalué leurs résultats. Cela Au contraire, les femmes n’aiment pas se
résulte sans doute d’un comportement qui a soumettre à d’autres femmes : certains sondages

© L’Essentiel n° 5 – février - avril 2011 67


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révèlent même qu’elles préfèrent avoir un Lors de la campagne de recrutement suivante,


homme pour chef. Une « supérieure » est perçue l’un d’eux est embauché. Une autre femme
comme étant partiale et injuste, alors que les fem- renonce à ce poste, et au bout du compte il ne
mes occupant des postes de direction se plaignent reste plus que deux femmes en compétition
pour leur part du manque de motivation et des contre quatre hommes. Cet exemple prédit qu’un
prétentions excessives de leurs collègues femmes. nombre plus important d’hommes occupera
Les femmes, au sein de groupes exclusivement finalement le poste convoité, sans que les hom-
féminins, ont des difficultés à s’intégrer dans une mes aient écarté activement les femmes, essen-
hiérarchie. Ce n’est pas une question d’autorité, tiellement parce que leur résistance à l’échec est
puisque les hommes acceptent plus facilement supérieure. Doit-on en déduire que des facteurs
une supérieure que les femmes. Cela témoigne biologiques s’opposent à l’égalité des chances ?
sans doute de la disposition innée des hommes à Ayant pris conscience de ces différences, peut-on
se subordonner dès qu’une hiérarchie est établie, les faire évoluer par l’éducation, par exemple ?
et la hiérarchie de dominance fonctionne aussi Le comportement humain n’est pas fixé par la
quand « le chef » du groupe est une femme. nature, mais, pourtant, nous suivons souvent
nos tendances « naturelles ». Dans ce cadre, le
Hiérarchie de valeur contre traitement égalitaire souvent préconisé contre la
discrimination exercée vis-à-vis des femmes ne
hiérarchie de dominance semble pas être la bonne solution. Il ne pourrait
Dans ce cas, comment s’établit la hiérarchie fonctionner que si les garçons et les filles ne pré-
dans un groupe de femmes ? Cette « hiérarchie sentaient pas de différences comportementales
des valeurs » est fondée sur la considération que marquées. Or ils sont si différents par nature,
le groupe porte à certains de ses membres. Cette qu’un traitement égalitaire strict est contre-
stratégie engendre une structure instable (car productif, risquant de renforcer les dispositions
une appréciation peut être remise en cause), spécifiques de chacun des sexes.
mais elle laisse peu de place aux diktats : en cas
de divergence de vues, une dirigeante essaie Une question
généralement de défendre ses idées auprès de ses
subordonnées, au cours de longues discussions.
de confiance en soi
Cette façon de procéder est moins rude que celle Pour la même raison, l’école mixte n’a pas
utilisée dans une hiérarchie de dominance mas- conduit à aucune harmonisation des intérêts des
culine, mais peut devenir un handicap lorsqu’il élèves ni des chances professionnelles. Plusieurs
faut prendre des décisions urgentes. Au sein études ont révélé que les élèves des classes mixtes
d’une hiérarchie féminine, les discussions s’éter- manifestent des préférences plus marquées pour
nisent parfois sans qu’on parvienne à un les activités de leur sexe : les garçons choisissent
consensus. Pour trancher, la dirigeante doit alors plus souvent les mathématiques et les sciences de
prendre la décision d’autorité. La hiérarchie de la vie et de la Terre, les filles plus volontiers les
valeur, contrairement à la hiérarchie de domi- langues et les disciplines artistiques. Dans les éco-
nance, est une base de la démocratie : les politi- les et dans les universités non mixtes, les filles
ciens sont élus en fonction de l’image qu’ils développent une plus grande confiance en leurs
véhiculent, mais chaque élection est une évalua- capacités, précisément dans le domaine scientifi-
tion de leur action. que, et elles briguent plus volontiers, ultérieure-
Dans le monde du travail, les hommes et les ment, des postes de direction.
femmes sont en compétition. À cause de leur Les femmes doivent apprendre à mieux s’im-
héritage phylogénétique, les hommes relèguent poser dans leur concurrence avec les hommes,
trop facilement les femmes au second plan. Cet notamment en améliorant leur tolérance à
héritage ne donne pas seulement aux hommes le l’échec et en se sous-estimant moins. Si la cause
Bibliographie goût de la concurrence, il leur confère une ten- de ces tendances comportementales est biologi-
dance à se surévaluer, une forte tolérance à l’échec que, elle n’est pas immuable. Les hommes, de
S. Cadalen, Les femmes
et un esprit de hiérarchie. La tolérance à l’échec leur côté, devraient participer davantage à
de pouvoir,
Des hommes comme
est une donnée essentielle. Imaginons cinq hom- l’éducation des enfants et montrer plus de solli-
les autres, Seuil, 2008. mes et cinq femmes, de qualifications équivalen- citude à l’égard d’autrui... L’idée fait son che-
tes, qui posent leur candidature à un poste de min, mais ne s’est pas encore totalement tra-
D. Geary, Hommes,
femmes. L’évolution des direction. Une femme obtient le poste. L’une des duite dans les faits. Peut-on imaginer que, de
différences sexuelles candidates recalées est si déçue qu’elle renonce à par sa nature biologique, l’homme manifeste-
humaines, de Boeck, tout espoir de promotion ultérieure. Les hom- rait, malgré lui, quelque résistance à cette égali-
2003. mes, au contraire, ne se laissent pas décourager. sation des rôles ? !

68 Cerveau Homme / Femme © Cerveau & Psycho


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© Sebastian Kauslitzky / Shutterstock

Des comportements différents


Non seulement les hommes et les femmes ont des comportements
différents, mais ils ne présentent pas la même sensibilité neurobiologique.
Longtemps, on a admis – à tort – qu’un médicament efficace
pour un homme le serait pour une femme. Tenir compte
de ces différences devrait améliorer la prise en charge
de certaines maladies de l’esprit, la dépression, par exemple.

© L’Essentiel n° 5 – février - avril 2011 69


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Des comportements différents

La reconnaissance
des émotions
Olivier Collignon, Les femmes identifient beaucoup mieux
docteur en sciences
psychologiques, que les hommes les expressions émotionnelles,
travaille au Centre
de recherche du Centre qu’elles soient auditives ou visuelles.
hospitalo-universitaire
Sainte-Justine,
à Montréal,
au Canada.

V
ous venez d’arriver à la machine à Cette hypothèse est renforcée par des travaux
café. Vous y rencontrez Xavier, un montrant que le très jeune enfant, avant même
de vos collègues, et avant même qu’il ne soit socialisé, perçoit correctement les
qu’il ne prononce la moindre expressions émotionnelles. Bien qu’elles aient
parole, vous savez qu’il va vous été moins étudiées, les expressions émotionnel-
dire qu’il a des ennuis. De même, quand vous les non plus liées à la vue, mais à l’ouïe, semblent
rentrez chez vous le soir, vous devinez très vite répondre aux mêmes caractéristiques.
l’état affectif de votre conjoint(e), et vous adap-
tez votre comportement en fonction de la mine Une intuition fiable
réjouie ou sombre qu’il (ou elle) affiche. C’est
cette capacité à reconnaître les expressions émo-
des émotions d’autrui
En Bref tionnelles qui permet de « lire » les sentiments
d’autrui : elle est fondamentale pour la régula-
Ainsi, les femmes reconnaîtraient mieux les
expressions émotionnelles que les hommes, ce
• Les femmes tion des interactions sociales. qui expliquerait leur plus grande « sensibilité »
perçoivent mieux Quels sont les indices qui nous aident à deviner aux émotions. Mais cette intuition féminine est-
les émotions sur l’état affectif d’autrui ? Le ton de la voix et l’ex- elle un mythe ou une réalité ? Il est évident que
le visage d’autrui que pression du visage sont deux repères essentiels. de telles affirmations concernant d’éventuelles
les hommes.
Selon le psychologue américain Paul Ekman, différences entre femmes et hommes doivent
• Elles les perçoivent pionnier dans l’étude des émotions, « l’expres- être étayées par des données empiriques, et repo-
d’autant mieux sion faciale est le pivot de la communication ser sur une évaluation dépassionnée et aussi
que ces émotions entre les hommes ». Il a notamment montré que rationnelle que possible. De ce point de vue, les
sont exprimées par des gens de cultures très différentes (tribu de études en la matière ont souvent produit des
des femmes. Papouasie-Nouvelle-Guinée ou société améri- résultats incohérents. Les divergences résulte-
• Ces différences sont caine) reconnaissent de la même façon les émo- raient en partie de l’absence de validité des sti-
en partie dues tions fondamentales : la colère, le dégoût, la mulus utilisés dans la plupart des études abor-
aux gènes et en peur, le bonheur, la tristesse et la surprise. De dant cette question. Ainsi, on a longtemps
partie à l’influence plus, ces personnes de cultures très différentes négligé la nature dynamique de l’expression
de l’environnement. produisent spontanément les mêmes expres- faciale. De nombreuses études ont été réalisées
• La culture sions faciales lorsqu’elles-mêmes éprouvent ces en utilisant des photographies, alors que l’infor-
et l’éducation jouent émotions. Ainsi, certaines émotions seraient mation contenue dans les mouvements du visage
un rôle essentiel. universelles et issues d’un héritage évolutif. enrichit l’expression émotionnelle, contribue à

70 Cerveau Homme / Femme © Cerveau & Psycho


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son identification et joue un rôle prépondérant qu’un son traduisant la peur. Ces expressions
dans la perception de son intensité. De surcroît, émotionnelles étaient mimées par des acteurs
les recherches ont surtout mis l’accent sur l’effet et des actrices, et étaient présentées sous forme
des émotions soit sur l’expression du visage, soit de courts vidéoclips (voir la figure 2).
sur la tonalité de la voix, alors que, dans la vie Nous nous sommes concentrés sur les
quotidienne, l’une et l’autre sont modifiées. expressions de peur et de dégoût, car ces deux
Selon des études récentes, quand l’informa- émotions ont une fonction de prévention dans
tion exprimée par l’expression du visage est les situations de menace directe et peuvent
cohérente avec celle transmise par la prosodie, donc avoir une valeur évolutive plus impor-
les réactions comportementales aux expres- tante pour la survie de l’espèce que d’autres
sions émotionnelles sont optimisées. De ce fait, émotions, la joie par exemple. Dès lors, ces
pour étudier si les expressions émotionnelles deux émotions pourraient présenter davantage
varient entre les femmes et les hommes, mieux de différences entre les sexes. En outre, bien que
vaut utiliser des stimulus bimodaux, impli- la peur et le dégoût appartiennent à la catégorie
quant tant l’expression des visages que la voix. des « affects négatifs », ces émotions s’expri-
ment de façon très différente et peuvent être
Des performances assez aisément distinguées.
Cette étude a révélé des différences notables
supérieures chez les femmes dans la façon dont les femmes et les hommes
Partant de ce constat, lors d’une étude traitent et expriment les émotions. Les femmes
récente, nous avons demandé à 23 femmes et traitent non seulement plus efficacement l’in-
1. Les hommes
23 hommes adultes, ne présentant aucune formation émotionnelle unisensorielle (soit
ont souvent plus
pathologie neurologique ou psychiatrique, l’expression du visage, soit la voix), mais intè-
de difficultés à interagir
d’identifier, aussi vite que possible, l’émotion avec les autres que
grent mieux le ton de la voix et l’expression
de peur ou de dégoût véhiculée de trois façons les femmes. Chez faciale en une émotion unifiée. En outre, les
différentes : le son Ah ! exprimant la peur ou le certains, le manque résultats sont meilleurs lorsque c’est une actrice
dégoût, un visage exprimant ces émotions ou d’empathie rend (et non un acteur) qui exprime les émotions,
un stimulus audiovisuel, par exemple un visage difficiles les relations que l’observateur soit un homme ou une
exprimant la peur présenté en même temps avec autrui. femme. Les différentes expériences ont montré

© William Perugini / Shutterstock

© L’Essentiel n° 5 – février - avril 2011 71


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que les performances sont meilleures quand une l’origine de telles différences est une entreprise
femme décode l’émotion exprimée par une complexe, qui doit éviter bien des écueils.
actrice et les moins bonnes quand un homme Rappelons tout d’abord que les hypothèses « dif-
traite l’émotion exprimée par un acteur. férences innées » versus « différences acquises »
Ces différences comportementales sont sus- ne sont pas exclusives, et que, bien sûr, comme
ceptibles d’être liées à des changements neuro- dans les autres domaines, la différence de traite-
anatomiques dans les régions du cerveau qui ment des expressions émotionnelles selon le sexe
traitent les informations émotionnelles. Ainsi, résulte d’influences à la fois innées et acquises.
les aires du cerveau connues pour être impli- Plusieurs expériences ont montré que l’environ-
quées dans le traitement des émotions révèlent nement influe sur le développement de ce type
des différences notables de fonction et d’archi- de capacité cognitive différemment selon qu’il
tecture. En d’autres termes, ces régions n’ont pas s’agit d’une fille ou d’un garçon.
la même structure et ne fonctionnent pas de la Ainsi, Ann Kring et Albert Gordon, de
même façon que l’on soit une femme ou un l’Université Vanderbilt, dans le Tennessee, ont
homme. Ainsi, les régions du système limbique, mis en évidence que plus les femmes obtiennent
et en particulier l’amygdale (une région céré- un score élevé à des tests de « rôle social fémi-
brale jouant un rôle majeur dans le traitement nin », mieux elles expriment leurs émotions (ce
des émotions), s’activent davantage chez les type de tests reflète les stéréotypes du rôle des
femmes que chez les hommes lorsqu’il s’agit de femmes, par exemple s’occuper des enfants, des
traiter les expressions émotionnelles. courses, du ménage, etc.). Par ailleurs, nous
avons observé un biais dans les réponses des
Différences innées sujets aux questions concernant le traitement
des émotions : quand le sujet participant à l’ex-
ou acquises ? périence – qu’il soit un homme ou une femme –
Toutefois, étant donné que les fonctions céré- ne reconnaît pas l’émotion présentée, il a ten-
brales sont façonnées par les gènes et par l’envi- dance à répondre « dégoût » si le visage observé
ronnement, les études de neuro-imagerie mon- est celui d’un homme et « peur » si c’est une
trant des différences cérébrales entre les sexes femme. Ces résultats peuvent être reliés à une
n’indiquent pas si les femmes sont câblées dès la expérience connue sous le nom de « bébé X ».
naissance pour être particulièrement sensibles Dans cette étude, Carol Seavey, Phyllis Katz et
aux signaux émotionnels, ou si ces différences Sue Zalk, de l’Université de New York, ont
apparaissent ultérieurement en raison des expé- constaté que si l’on projette une bande vidéo où
riences individuelles. Essayer de comprendre un enfant de trois mois semble bouleversé, et si
l’on présente l’enfant comme un petit garçon,
Dégoût Peur
les sujets associent l’émotion de l’enfant à de la
colère. Au contraire, si l’on présente l’enfant
comme une petite fille, l’émotion de l’enfant est
identifiée comme étant de la peur. Quand on
décode une expression émotionnelle ambiguë,
on serait influencé par le sexe de la personne qui
manifeste cette émotion, sans doute en raison de
stéréotypes bien ancrés sur la relation entre sexe
et expression des émotions.
O. Collignon et al., Université de Montréal

L’existence de différences innées reste contro-


versée. La psychologie évolutionniste fait l’hypo-
thèse que la femme est dotée d’une prédisposi-
tion à traiter efficacement les expressions émo-
tionnelles en raison de son rôle prépondérant
dans les soins prodigués aux nouveau-nés et aux
enfants en bas âge. La femme aurait hérité d’un
système de décodage rapide et précis des affects,
2. Les expressions émotionnelles sont reconnues plus ou moins vite selon qu’el-
afin de réagir de façon optimale à la détresse d’un
les sont exprimées par une actrice (en haut) ou par un acteur (en bas). Dans une enfant qui ne parle pas encore ou aux signaux de
expérience, plusieurs acteurs devaient exprimer le dégoût ou la peur. Les participants menace d’autres adultes, augmentant ainsi les
à l’expérience reconnaissent mieux les émotions exprimées par les actrices, et les fem- chances de survie de sa progéniture.
mes les reconnaissent mieux que les hommes. Quand les images sont combinées à des Plusieurs observations expérimentales sem-
sons (les spectres verts) exprimant la même émotion, la reconnaissance est plus rapide. blent étayer l’hypothèse selon laquelle les diffé-

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3. Les mères perçoivent la détresse de leur enfant


d’après leur expression faciale, ce qui permet
de leur venir rapidement en aide.

rences intersexes seraient en partie innées. Tout


d’abord, des différences sont déjà présentes chez
de très jeunes enfants avant même que des fac-
teurs liés à la socialisation et à l’expérience
n’aient pu jouer un rôle. Certaines différences se
manifestent dès la première semaine de vie.
Ainsi, les filles réagissent davantage à des sons de
détresse et recherchent plus le contact visuel que
les garçons. Une étude du psychologue Simon
Baron-Cohen, de l’Université de Cambridge,
suggère que les garçons nouveau-nés sont plus
intéressés par un objet que par un visage, tandis JPagetRFphotos / Shutterstock
que c’est l’inverse pour les petites filles.
Par ailleurs, de nombreuses différences entre
les sexes sont observables chez d’autres mammi-
fères (voir Cerveau masculin, Cerveau féminin,
page 30), notamment chez les primates, où il
n’existe pas de pression sociétale pour imposer tel
au tel type d’objet, par exemple. Enfin, les gran-
des différences entre les sexes sont, pour la plu- Ainsi, l’autisme, une pathologie qui affecte
part, universelles. Ainsi, l’anthropologue améri- quatre à cinq fois plus d’hommes que de fem-
cain Donald Brown souligne que, dans toutes les mes, est caractérisé par la difficulté des sujets
cultures, les hommes et les femmes sont considé- atteints à reconnaître les expressions des émo-
rés comme ayant des natures différentes. tions. Nos résultats montrant que les hommes Bibliographie
Dans l’expérience que nous avons menée, identifient et expriment les émotions moins effi- O. Collignon et al.,
nous avons aussi observé que les femmes expri- cacement que les femmes confortent, du moins Women process
ment mieux les émotions, puisque les expres- en partie, l’idée que le style cognitif masculin est multisensory emotion
sions étaient toujours mieux reconnues quand moins orienté vers le traitement des expressions expressions more
elles étaient exprimées par une actrice. Une émotionnelles que ne l’est celui des femmes. efficiently than men,
étude récente a montré que tous les individus, y in Neuropsychologia,
vol. 48, pp. 220-225,
compris les personnes aveugles, utilisent les Reconnaissance normale 2010.
mêmes expressions du visage face aux mêmes
situations émotionnelles, ce qui suggère que la
et pathologique des émotions L. Cahill, Why sex
matters for
capacité à exprimer les émotions n’est pas seule- Or chaque individu présente une combinai-
neuroscience, in
ment apprise par l’observation, mais qu’elle son unique, à des degrés divers, de traits cogni- Nature Reviews
semble être programmée dans les gènes. Ainsi, tifs typiquement masculins et typiquement Neuroscience,
des facteurs génétiques et développementaux féminins. S. Baron-Cohen a récemment proposé vol. 7(6), p. 477-484,
interagissent, déterminant les différences dans la que, chez les personnes atteintes d’autisme (ou 2006.
façon dont les femmes et les hommes traitent les du syndrome d’Asperger, un type particulier de S. Baron-Cohen, The
expressions émotionnelles. cette maladie), les traits cognitifs du cerveau Essential Difference :
Ceux qui soutiennent qu’il existe des différen- mâle seraient exacerbés. Ces sujets représente- Male and Female
ces cognitives innées entre femmes et hommes raient un extrême pathologique du style cogni- Brains and the Truth
sont parfois considérés comme justifiant l’iné- tif masculin, caractérisé par une faible empathie about Autism, Basic
Books, 2003.
galité entre les sexes. C’est une idée difficilement et une grande focalisation sur le fonctionne-
défendable, car accepter que certains traits cog- ment des « systèmes ». En effet, les personnes P. Ekman et al., Pictures
of facial affect, Palo
nitifs des femmes diffèrent de ceux des hommes, autistes ont des difficultés à interagir avec
Alto (CA) : Consulting,
c’est accepter que les perceptions et les sensibili- autrui. Incapables de « lire » les expressions Psychologist Press,
tés diffèrent, ce qui a été, par exemple, un argu- émotionnelles de leurs interlocuteurs, elles ne 1976.
ment majeur utilisé pour légitimer le droit de sauraient pas adapter leur comportement. De
C. Darwin,
vote accordé aux femmes. Ces études aident la récents résultats obtenus au sein de notre labo- The Expression of the
communauté scientifique à mieux comprendre ratoire semblent confirmer que les personnes Emotions in Man and
notamment les psychopathologies qui touchent autistes ne traitent pas correctement les expres- Animals, John Murray,
différemment les hommes et les femmes. sions émotionnelles d’autrui. ! 1872.

© L’Essentiel n° 5 – février - avril 2011 73


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Des comportements différents

Une beauté
toute relative
Enric Munar Roca Les hommes perçoivent-ils les couleurs et les formes
est professeur
de sciences cognitives, comme les femmes ? Ils semblent traiter l’espace
à l’Université des îles
Baléares, à Palma de et les contrastes de couleurs différemment.
Majorque.
Dans cette université,
Marcos Nadal
Roberts est professeur
de psychologie de l’art
et Camilio José Cela
Conde est professeur
de philosophie
et d’anthropologie.
Fernando Maestù
Unturbe dirige
le Laboratoire
de sciences cognitives
et de neurosciences
du Centre de techniques
biomédicales,
à Madrid.

74 Cerveau Homme / Femme © Cerveau & Psycho


Ess05-p074077_art_munar_roca 2/02/11 10:41 Page 75

A
En Bref u début du XXe siècle, William
Henry Winch a entrepris un pro-
• Des différences jet ambitieux. Ce pédagogue
d’appréciation de l’art anglais voulait mesurer systéma-
selon le sexe ne sont tiquement les capacités percepti-
pas encore avérées. ves des enfants, afin d’en déduire leur dévelop-
• Mais, les femmes et pement mental. Cherchant à établir un QI de la
les hommes utilisent des vision – ce qui s’est finalement soldé par un
techniques différentes échec –, Winch a notamment demandé leur
pour observer l’espace. couleur préférée à quelque 2 000 enfants lon-
• Les femmes préfèrent doniens âgés de 7 à 15 ans.
les assemblages Les enfants firent quasiment tous le même
de rouge et de vert. choix, résultat qui sera publié en 1909 : les fil-
• La psychologie les comme les garçons choisissent en majorité
évolutionniste le bleu, puis le rouge. Après, les filles préfèrent
expliquerait le vert, le blanc et le jaune ; les garçons le vert,
les différences. le jaune, puis le blanc. Le noir ne plaît à per-
sonne. Un résultat semblait s’imposer : il n’y a
pas de différences liées au sexe quant au choix
des couleurs.
Malgré ce résultat négatif, Winch a été à l’ori-
gine d’un domaine de recherche qui a donné
lieu à une multitude d’études similaires concer-
nant l’influence du sexe sur les préférences
esthétiques. Toutefois, ces études ont souvent
donné des résultats contradictoires. Parfois le
rouge s’est révélé être la couleur préférée des
femmes, et le bleu celle des hommes, parfois
c’était l’inverse. D’autres chercheurs n’ont
trouvé aucune différence spécifique liée au sexe.

L’esthétique
révélée par l’imagerie
Ainsi, on a longtemps admis qu’il n’y avait
aucune différence dans les préférences esthéti-
ques des femmes et des hommes, mais
aujourd’hui on met au jour certaines spécifici-
tés, dont certaines sont confirmées par les don-
nées d’imagerie cérébrale. Cette dernière révèle
que les hommes et les femmes utilisent diffé-
rentes stratégies pour évaluer des œuvres d’art.
Dans le cadre de notre projet de recherche
Évolution et cognition des hommes, à l’Uni-
versité des îles Baléares de Palma de Majorque,
© Sergio Pitamitz / Robert Harding World Imagery / Corbis

nous réalisons des expériences visant à analy-


ser ce qui se passe dans le cerveau des sujets
qui observent des tableaux qu’ils trouvent par-
ticulièrement beaux. Pour cela, nous avons
demandé à un groupe de femmes et d’hom-
mes d’observer 400 tableaux (en plusieurs
fois) et de les noter en fonction de leur beauté.
Simultanément, on enregistrait l’activité céré-
brale par magnétoencéphalographie, MEG.
Cette méthode mesure les changements de
champs magnétiques provoqués dans le cortex
par l’activité neuronale.

© L’Essentiel n° 5 – février - avril 2011 75


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On constate que l’observation de tableaux pond plus à une représentation métrique chez
que les sujets considèrent comme beaux ren- les hommes que chez les femmes. Ainsi, nos
force, chez les hommes comme chez les femmes, résultats suggèrent que les hommes et les fem-
l’activation de certaines régions du lobe pariétal. mes ont recours à des méthodes d’analyse de
Toutefois, l’activation dans le cerveau des fem- l’espace différentes, c’est-à-dire qu’ils ont un
mes a lieu dans les deux hémisphères, tandis jugement esthétique différent.
qu’elle est limitée à l’hémisphère droit chez les
hommes (voir la figure 1). Ces données fournis- Contrastes et contours
sent-elles des indications quant au traitement de
l’information visuelle ? Donald Polzella, de l’Université de Dayton, et
Il y a 20 ans, l’équipe du psychologue et neuro- Adrian Furnham, de l’University College de
logue américain Stephen Kosselyn, de l’Université Londres, l’ont confirmé dans deux autres études
de Harvard à Cambridge, avait montré que l’on indépendantes. Selon leurs résultats, les femmes
peut percevoir les relations des objets dans l’es- préfèrent les œuvres impressionnistes plus sou-
pace de deux façons fondamentalement différen- vent que les hommes, qui tendent plutôt vers
tes. Dans le premier cas – la méthode abstraite –, l’expressionnisme, le cubisme ou le pop’art.
on pense les rapports des objets dans l’espace de Mais comment se fait-il que d’autres études ne
façon abstraite : les objets sont perçus les uns par retrouvent aucune préférence de ce type ?
rapport aux autres, l’un étant « au-dessus ou au- Les styles et techniques de dessin présentent
dessous » de l’autre, devant ou derrière, à l’inté- de multiples caractéristiques différentes. Ainsi,
rieur ou à l’extérieur. Dans l’autre cas – la les psychologues Olof Johnson et Robert Knap,
méthode métrique –, on estime leur distance. de l’Université Weseyan à Middletown, suppo-
Ces deux traitements reposent sur différentes sent que l’on se focalise sur certains éléments
activités neuronales. L’hémisphère gauche est spécifiques, tels que les contrastes ou les
plus utilisé dans la méthode abstraite, tandis que contours nets. D’après leurs travaux, les femmes
le droit est beaucoup plus sollicité dans la préfèrent les transitions douces entre les person-
méthode métrique. D’après les configurations nages et l’arrière-plan. En moyenne, elles appré-
d’activité que nous avons observées, nous avons cient moins que les hommes les tableaux aux
montré qu’un tableau que l’on apprécie corres- contours prononcés et dont les contrastes sont

Femmes Hommes

300-400 ms

1. L’activité cérébrale
des hommes et 400-500 ms
celle des femmes qui
regardent une image
qu’ils trouvent
belle diffèrent : 500-600 ms
pour les deux sexes,
l’activité des lobes
Camolio J. Cela Conde et Enric Munar Roca / PNAS 2009

pariétaux, impliqués
dans la perception 600-700 ms
de l’espace, augmente.
Chez les femmes, les pics
d’activité apparaissent
dans les deux 700-800 ms
hémisphères au bout de
400 millisecondes,
tandis que chez
les hommes 800-900 ms
l’augmentation de
l’activité reste limitée
à l’hémisphère droit.

76 Cerveau Homme / Femme © Cerveau & Psycho


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Paysage de Capri de F. Pradilla y Ortiz, Avec l’aimable autorisation


de Enric Munar Roca et du Musée du Prado, à Madrid

2. Question de style : pour l’étude des auteurs, les sujets devaient (à droite). Avec ses lignes douces, le tableau plaisait plus aux femmes,
notamment juger de la beauté d’un tableau (à gauche) et d’une photo tandis que les hommes préféraient la photo aux contours plus nets.

marqués, que les tableaux soient en noir et blanc devaient classer les couleurs qu’ils préféraient
ou en couleur. Les préférences supposées pour selon plusieurs critères accordent moins d’im-
l’impressionnisme plutôt que pour l’expression- portance au rouge que les femmes. En revanche,
nisme reposeraient sur de tels détails. En 2007, la luminosité est souvent un facteur qui oriente
Anya Hurlbert et Yazhu Ling, de l’Université de leur choix : ils préfèrent le clair au sombre.
Newcastle en Grande-Bretagne, ont publié les Il reste difficile de dire d’où viennent ces
résultats d’une expérience ingénieuse à propos caractéristiques. La mode et d’autres paramètres
des préférences des couleurs selon les sexes. Les sociaux jouent certainement un rôle. La préfé-
expérimentatrices ont demandé à des sujets de rence des filles pour les vêtements roses ne vient
choisir leur association de couleurs préférée sans doute pas uniquement d’une préférence
parmi des carrés bicolores. Elles ont utilisé le fait possible pour les couleurs rouges.
que dans le traitement des informations visuel- L’anthropologue Thomas Wynn de l’Univer-
les, les couleurs complémentaires jaune/bleu et sité du Colorado à Colorado Springs propose au
rouge/vert jouent un rôle particulier. contraire une raison évolutionniste. D’après
Bibliographie
l’hypothèse des « chasseurs-cueilleurs », les sexes
Le rouge pour les femmes ont, depuis le Pléistocène, différentes fonctions C. J. Cela et al.,
dans la collecte de la nourriture : pendant que Sex-related similarities
Observons par exemple une feuille de papier les hommes partaient à la chasse, il incombait and differences in the
bleue pendant un long moment pour ensuite aux femmes de faire la cueillette des fruits ou de neural correlates of
regarder une feuille blanche : c’est du jaune ramasser des racines. La chasse obligeait les beauty, in Proceedings
of the National
que l’on voit ! La raison en est que différents hommes à s’orienter dans la nature sur de lon-
Academy of Sciences
types de cellules réceptrices de la rétine sont gues distances et à suivre les pistes de leurs of the USA, vol. 106,
sensibles à différentes longueurs d’onde. Ces proies. Ainsi, se repérer dans l’espace était une pp. 3 847-52, 2009.
pics d’absorption se situent dans les domaines qualité qui aurait été sélectionnée chez A. C. Hurlbert et al.,
du bleu, du vert et du rouge/jaune. L’activité des l’homme. Au contraire, les femmes devaient Biological components
cellules stimulées diminue lorsque l’observation avoir une vision plus sélective pour apercevoir of sex differences
se prolonge ; lorsque la stimulation s’arrête, des objets, par exemple des baies, parfois dissi- in color preference,
c’est la couleur complémentaire qui domine mulées, dans leur environnement proche. in Current Biology,
temporairement dans la perception. Une sensibilité renforcée pour les contrastes vol. 17, pp. 623-625,
Tandis que pour la comparaison du bleu et du rouge/vert les aurait aidées à trouver le rouge vif 2007.
jaune, hommes et femmes s’accordent (le bleu de certains fruits mûrs sur le fond vert du feuil- D. L. Bimler et al.,
est plus attrayant), ils réagissent différemment lage. Cette capacité aurait été sélectionnée chez Quantifying variations
pour le vert et le rouge : les femmes préfèrent des nos ancêtres femmes spécialistes de la cueillette in personal color
spaces : are there sex
objets dont la couleur est plus rouge que le fond. plus que chez nos ancêtres hommes. De telles
differences in color
Une étude datant de 2004 de David Bimler et explications liées à l’évolution restent spéculati- vision ?, in Color
de ses collègues, de l’Université de Massey en ves, mais sont cohérentes avec les spécificités Research and
Nouvelle-Zélande, confirme que les femmes liées au sexe que semble présenter la perception Application, vol. 29,
préfèrent le rouge au vert. Les hommes qui de la couleur et... de l’art. ! pp. 128-134, 2004.

© L’Essentiel n° 5 – février - avril 2011 77


Ess05-p078084_humour_nicholson 3/02/11 14:59 Page 78

Des comportements différents

Le fossé de l’humour
Christie Nicholson
est journaliste
Le sourire, l’humour et le rire ont un rôle
scientifique essentiel, du flirt à la relation durable.
à New York.

L
orsque l’humoriste américaine Susan L’humour sous toutes ses formes – moque-
Prekel monte sur scène et remarque ries, trait d’esprit, anecdotes, ironie, satire – est
un homme séduisant dans l’assistance, aussi compliqué et évolué que le langage. Il peut
cette grande brune séduisante sait qu’il être une arme pour séduire et un moyen d’indi-
ne l’invitera pas à prendre un verre quer son intérêt pour l’autre et son intelligence.
après le spectacle. Depuis dix ans qu’elle se pro-

En Bref duit à New York, cela ne lui est arrivé qu’une


seule fois. Selon elle, les humoristes hommes
Chéri, fais-moi rire
• Les hommes sont harcelés par des admiratrices, mais les Des chercheurs ont observé des hommes et
recherchent humoristes femmes sont confrontées à la situa- des femmes en train de rire, et relevé ce qu’ils
la compagnie tion totalement opposée. trouvaient drôle. Selon Martin Lampert, pro-
des femmes qui rient Les humoristes sont peut-être simplement fesseur de sciences sociales à l’Université
de leurs blagues, victimes d’un aspect particulier des relations d’Oakland, en Californie, jusqu’au début des
tandis que les femmes amoureuses. Bien que les hommes tout comme années 1990, on étudiait l’humour en racontant
préfèrent les hommes les femmes préfèrent systématiquement un par- des blagues à des sujets et en observant leurs
qui les font rire. tenaire qui a le sens de l’humour, il existe une réactions. Puis les chercheurs ont commencé à
• Ces désirs distincts différence majeure : les hommes recherchent étudier les mécanismes de l’humour, demandant
auraient été quelqu’un qui apprécie leurs blagues et les fem- aux sujets de raconter des blagues ou observant
sélectionnés au cours mes quelqu’un qui les fasse rire. L’humour aurait comment les gens s’amusent. Une image plus
de l’évolution, chacun en effet été sélectionné au cours de l’évolution précise de ce qu’est l’humour est apparue.
cherchant à capter – en 1872, Charles Darwin notait que les chim- En 1996, Robert Provine, professeur de psy-
l’attention de l’autre panzés ricanent lorsqu’ils jouent – et la sélection chologie à l’Université du Maryland, a analysé
sexe. naturelle expliquerait le sens de l’humour. 3 745 petites annonces et découvert que les fem-
• Quand un homme Hommes et femmes utilisent l’humour et le mes recherchent un partenaire capable de les
et une femme sont rire pour attirer l’autre et signaler un intérêt faire rire deux fois plus souvent qu’elles ne se
engagés dans une amoureux – mais chacun le fait à sa façon, déclarent drôles elles-mêmes. Les hommes, de
relation durable, laquelle change à mesure que la relation pro- leur côté, se disaient plein d’humour plus sou-
les rôles s’inversent : gresse : au fil du temps, l’humour devient un vent (un tiers du temps) qu’ils ne recherchaient
les femmes font moyen de s’apaiser mutuellement et d’arrondir une partenaire drôle. Ces découvertes furent les
de l’humour pour les angles. En fait, l’humour n’est pas toujours premiers indices que l’humour des hommes et
soulager les tensions drôle, mais il contribue à rapprocher les gens et celui des femmes diffèrent.
qui peuvent naître même à prévoir combien de temps les deux pro- Dix ans plus tard, Eric Bressler, de l’Université
dans le couple. tagonistes resteront ensemble. d’État de Westfield, et Sigal Balshine de l’Univer-

78 Cerveau Homme / Femme © Cerveau & Psycho


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sité McMaster, ont révélé d’autres différences


surprenantes liées au sexe. Ces psychologues
ont montré à 200 volontaires des photogra-
phies d’hommes et de femmes associées à une
notice autobiographique drôle ou sérieuse. Les
femmes choisissaient les hommes drôles pour
un rendez-vous potentiel, mais les hommes ne
marquaient pas de préférence pour les femmes
drôles. Et pourtant, partout dans le monde, les
deux sexes classent systématiquement le sens de
l’humour comme l’un des traits les plus impor-
tants pour un partenaire. Dès lors comment
expliquer ce résultat ?
Selon Rod Martin, de l’Université de Western
Ontario, les uns et les autres veulent un parte-
naire qui les fasse rire, mais pour les femmes
cela signifie « quelqu’un qui me fait rire », et
pour les hommes « quelqu’un qui rit de mes
blagues ». En 2006, R. Martin, en collaboration
avec E. Bressler et S. Balshine, a demandé à
127 sujets de choisir des partenaires potentiels
pour une nuit, un rendez-vous, une relation de
courte durée, une relation de longue durée ou
une amitié. Les partenaires potentiels étaient
présentés par paires, l’un d’eux étant décrit
comme réceptif à l’humour du sujet parti-
cipant à l’expérience, mais pas tellement
drôle lui-même, et l’autre comme très
drôle, mais pas vraiment intéressé par
l’humour du sujet.
Dans tous les contextes autres
que l’amitié, les hommes préfé-
raient les femmes qui savaient rire
de leurs blagues à celles qui
avaient elles-mêmes de l’humour.
Les femmes, au contraire, préféraient
les partenaires drôles. Le fait qu’un
homme et une femme soient à ce point
opposés dans leur appréciation de l’humour
n’est pas conscient et, comme pour de nom-
breux comportements non conscients, les
chercheurs pensent que ces désirs antago-
nistes auraient été sélectionnés, parce qu’ils
favorisent le succès reproductif.
Du point de vue de l’évolution, le sexe qui
s’investit le plus dans la reproduction est
aussi celui qui choisit le partenaire. Ainsi,
chez les mammifères, c’est la femelle qui
porte le petit, et c’est elle qui choisit le meil-
leur reproducteur. Dès lors, les mâles sont

1. Ils rient, mais est-ce bien de la même


Yuri Arcus / Shutterstock

chose ? Peut-être pas. Les hommes


et les femmes auraient un sens de l’humour
différent. Les hommes préfèrent
les femmes qui rient de leurs blagues
à celles qui les font rire.

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en compétition et doivent rivaliser pour attirer Certaines études montrant que l’humour est un
l’attention des femelles, ce qui explique les attri- bon indicateur de l’intelligence étayent cette
buts de certains mâles (par exemple, les bois des idée. Par exemple, en 2008, Daniel Howrigan, de
cerfs). Une femelle choisit le mâle dont le patri- l’Université du Colorado à Boulder, a demandé
moine génétique lui semble le meilleur (les plus à près de 200 personnes de dire une phrase
grands bois pour un cerf) – augmentant ainsi la humoristique et de faire un dessin drôle. Ceux
probabilité que sa descendance survivra. qui avaient les plus hauts scores d’intelligence
2. Les femmes drôles Le psychologue Scott Barry Kaufman, de étaient aussi ceux que des observateurs dési-
sont-elles sexy ?
l’Université de New York pense que cela expli- gnaient comme les plus drôles.
Ici, Florence Foresti,
querait pourquoi l’humour est aussi important
l’humoriste la plus
appréciée des Français, dans les premiers contacts amoureux et pour- Pourquoi les hommes
quoi les hommes racontent des blagues que les
au Lido. Elle vient
femmes apprécient. Selon lui, lors d’une pre-
drôles sont séduisants
de recevoir un des
Globes de cristal mière rencontre, l’humour donne des informa- Pour savoir si l’humour a été sélectionné
des arts et de la culture tions, notamment sur l’intelligence, la créativité, parce qu’il favorise la reproduction, il faut étu-
décernés en 2010. voire certains aspects de la personnalité. dier les femmes lorsque leur fécondité est maxi-
male. Diverses recherches ont montré que si les
femmes en période d’ovulation recherchent des
partenaires pour une brève aventure, elles préfè-
rent des hommes qui présentent les signes d’un
« bon » patrimoine génétique, par exemple une
symétrie corporelle, des traits masculins, telle
une mâchoire carrée, et un comportement de
mâle dominant. Au contraire, lorsqu’elles
recherchent des partenaires sur le long terme, les
femmes – quel que soit le moment de leur
cycle – choisissent des hommes capables d’en-
tretenir et de s’occuper d’une progéniture.
Si l’humour est un signe de créativité et d’in-
telligence, et donc un indicateur de « bons »
gènes, des hommes amusants devraient être
désirables pour les femmes en période d’ovula-
tion. En effet, c’est exactement ce qu’a montré,
en 2006, Geoffrey Miller, de l’Université du
Nouveau-Mexique, et Martie Haselton, de
l’Université de Californie à Los Angeles. On a
demandé à 41 femmes de lire des descriptions
d’hommes créatifs, mais pauvres, et d’hommes
peu inventifs, mais riches, et de dire si elles
aimeraient avoir une courte relation avec eux.
Pendant les périodes de fécondité, les femmes
choisissaient à peu près deux fois plus souvent
les hommes créatifs que les hommes riches
pour une relation potentielle de courte durée,
alors qu’elles ne manifestaient aucune préfé-
rence quand il s’agissait de relation à long terme
– exactement ce que nous avions prévu. Donc,
s’il faut être drôle pour séduire les filles, les gar-
Stephane Cardinale / People Avenue / Corbis

çons devraient cultiver leur sens de l’humour !


Pensez aux pitres que vous avez connus.
Étaient-ce des garçons ?
Et quand ces garçons faisaient les clowns, il
est probable que les filles autour d’eux riaient
bêtement. Les travaux sur le rire apportent
aussi des indices sur le rôle important de l’hu-
mour dans la séduction, comme l’a découvert
R. Provine quand il a commencé à étudier la

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Kosntantin Sutyagin / Shutterstock

fonction sociale du rire, en 1993. Il avait essayé hommes et les femmes ont créé autant de légen- 3. Lorsqu’un homme
d’étudier le rire en laboratoire, en projetant des, qui ont été également appréciées. et une femme parlent,
quelques épisodes d’une série télévisée comique Les femmes et les hommes apprécient égale- le nombre de fois où elle
à des sujets participant à l’expérience, mais il ment l’humour à peu près de la même façon. rit est un bon indicateur
n’avait guère déclenché d’hilarité. Il en conclut En 2005, le psychiatre Allan Reiss, de l’Université non seulement
que le rire est fondamentalement social. Dès Stanford, a montré 30 dessins humoristiques à de l’intérêt qu’elle lui
lors, il entreprit d’observer les interactions des hommes et à des femmes tandis qu’il scan- porte, mais aussi
de l’attraction qu’elle
humaines dans les espaces publics : des centres nait leur cerveau. Ils devaient sélectionner
exerce sur l’homme.
commerciaux, la rue, des cafés. Il a pris des notes 24 dessins drôles, et les ordonner du moins
sur quelque 1 200 épisodes de rire dont il a été le comique au plus comique : hommes et femmes
témoin – des commentaires qui provoquaient le ont établi le même classement. De plus, il y avait
rire soit de l’orateur, soit de l’auditeur. très peu de différence entre les hommes et les
Le résultat n’est probablement pas très sur- femmes pour ce qui concerne le temps de
prenant. Selon ces données, les femmes, en réponse aux blagues qu’ils appréciaient.
général, rient plus que les hommes – en particu-
lier dans les groupes mixtes. Les hommes et les Déchiffrer le code du rire
femmes rient plus à l’humour des hommes qu’à
celui des femmes. Ce résultat renforce l’idée que Ainsi, les hommes et les femmes font de l’hu-
les hommes font de l’humour et que les femmes mour et l’apprécient de la même façon. Dès
l’apprécient. Les femmes sont-elles simplement lors, pourquoi les femmes rient-elles davan-
un meilleur public lorsqu’il s’agit d’humour ? tage ? R. Provine a montré que 80 à 90 pour
Les hommes sont-ils vraiment plus drôles ? cent des phrases qui déclenchaient le rire dans
Des travaux récents suggèrent que ce n’est sans ses études de terrain n’étaient... pas drôles du
doute ni l’une ni l’autre de ces hypothèses qu’il tout. En fait, les gens riaient à des phrases bana-
faut retenir. Dans certaines compétitions, où l’on les du type « À tout à l’heure, les gars ! » ou « Je
évalue l’humour des participants, les hommes et crois que j’ai terminé ». Ses travaux ont aussi
les femmes sont jugés aussi drôles. Ainsi, en 2009 montré que les gens tendent à rire plus quand
Kim Edwards, un doctorant en psychologie de ils parlent que quand ils écoutent. De nombreu-
l’Université de Western Ontario, a demandé à des ses études ont confirmé ce résultat et les experts
hommes et à des femmes de proposer des légen- pensent qu’un orateur qui rit met son auditoire
des drôles pour des dessins humoristiques. Les à l’aise et facilite les interactions sociales.

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Cependant, R. Provine a trouvé une excep- huit pour cent de moins que leur interlocutrice.
tion à la règle selon laquelle les orateurs rient Le fait que les femmes rient autant quand
plus que ceux qui les écoutent : lorsqu’un elles parlent à des hommes – et qu’elles rient
homme parle à une femme, la femme rit plus plus que les hommes même lorsque ce sont les
que l’homme. La différence est notable : le psy- hommes qui parlent – suggère qu’un instinct
chologue a évalué le temps que des personnes est en jeu. Et quelles que soient les racines de
qui discutaient deux par deux passaient à rire. l’instinct qui pousse les femmes à rire quand
L’orateur riait en moyenne 46 pour cent de elles sont en présence d’hommes, la technique
temps en plus par rapport à la personne qui est efficace : les hommes trouvent les femmes
l’écoutait. Lorsqu’une femme parlait à une autre plus séduisantes quand elles rient. Peut-être est-
femme, elle riait 73 pour cent de plus que son ce parce que le rire signale inconsciemment
interlocutrice, mais lorsqu’elle parlait avec un l’intérêt et le plaisir.
homme, la proportion augmentait jusqu’à On sait que les chimpanzés émettent des sons
126 pour cent. Les hommes qui parlaient riaient ressemblant au rire lorsque d’autres chimpanzés
moins que les femmes oratrices, mais ils riaient leur courent après, et, comme dans le cas des
quand même 25 pour cent de plus que leurs enfants, c’est celui qui est pourchassé qui rit.
auditeurs s’ils parlaient à un autre homme. Chez les chimpanzés, le rire haletant est un signal
Enfin, dans la situation spécifique où un indiquant au poursuiveur que le jeu est amusant
homme parlait à une femme, les hommes riaient et que celui qui est poursuivi ne se sent pas

C’est drôle ?
C omment fait-on monter un élé-
phant sur un arbre de 10 mètres
de haut ? En le faisant grimper sur un
nements tristes, par exemple une rup-
ture, sont tournés en dérision. De nom-
breuses études montrent que les femmes
La psychologue Jennifer Hay, de
l’Université Northwestern a remarqué
cette tendance en 2000 lorsqu’elle a
arbre de 20 mètres ; il n’aura plus qu’à tendent à utiliser ce type d’humour parce enregistré 18 conversations de petits
sauter de 10 mètres. qu’il renforce la solidarité du groupe – groupes (d’hommes et de femmes,
C’est une mauvaise blague... Pourtant, chacun peut penser : « Cela s’est passé d’hommes seulement ou de femmes seu-
raconter une blague même médiocre aussi comme ça pour moi. » lement) dans son laboratoire. Elle a rap-
est l’une des nombreuses façons d’être porté un style différent chez les hom-
drôle. Les hommes racontent des bla- mes, qui tendent plus souvent à taquiner
gues plus souvent que les femmes. Les et à dénigrer autrui, essayant de suren-
femmes font aussi rire les autres, mais chérir sur le dernier qui a parlé.
c’est plus souvent en partageant des Mais lorsque les hommes et les fem-
anecdotes personnelles. mes sont ensemble, les rôles semblent
En 2007, les psychologues Andrea s’inverser. Martin Lambert, de l’Univer-
Samson et Oswald Huber, de sité Holy Names, et Susan Ervin-Tripp,
l’Université de Fribourg, en Suisse, ont de l’Université de Californie à
analysé des dessins humoristiques de Berkeley, ont montré ce changement de
61 pays et découvert que les artistes style en 2006 en analysant 59 conver-
femmes mettent en scène plus de per- sations de la vie réelle. Dans une
sonnages qui parlent que les artistes assemblée mixte, les hommes se
hommes, qui préfèrent souvent les situa- moquaient moins d’autrui et les
tions absurdes ou les dessins abstraits. femmes taquinaient plus les hom-
La psychologue Mary Crawford, à mes. Ces derniers riaient plus
l’Université du Connecticut, fut la pre- d’eux-mêmes, tandis que les fem-
mière à montrer que cette tendance n’est mes avaient moins tendance à se
que le reflet de la vie réelle. Elle a inter- moquer d’elles-mêmes. Les cher-
rogé des hommes et des femmes cheurs pensent que dans ces situations
en 1991 et rapporté que les hommes les hommes réduisent leurs taquineries
Jean-Michel Thiriet

aiment les blagues stéréotypées et l’hu- de peur de perdre une partenaire


mour grinçant. Les femmes préfèrent potentielle – et les femmes tenteraient
raconter des histoires drôles sur la vie de d’apparaître moins vulnérables et de
tous les jours, comme le font les héroïnes s’afficher sur un pied d’égalité avec les
de certaines séries télévisées, où les évé- hommes.

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Karl Ammann /Corbis

menacé. La joie pourrait être liée à l’anticipation, langage privé entre deux personnes : un éclat de 4. Le rire n’est pas
comme si le rire transmettait un message : « Je rire partagé peut rendre particulier un moment le propre de l’homme.
vais continuer à courir, mais ce sera vraiment banal ou réduire les tensions. Les primates émettent
amusant quand tu m’auras rattrapé. » Pourrait-il des sons qui ressemblent
Mais là encore, les rôles des deux protagonis-
à des rires et leurs
y avoir un lien avec le fait que ce sont les femmes tes diffèrent et, dans une certaine mesure,
mimiques faciales, telles
qui sont poursuivies dans les interactions de s’échangent. Contrairement à la période de celles de ces entelles,
séduction ? « Je pense que c’est un parallèle inté- séduction, où ce sont généralement les hommes Semnopithecus entellus,
ressant » souligne R. Martin. « Dans les deux cas qui font de l’humour et les femmes qui les écou- ou singes langurs,
le rire est une invitation à continuer. » tent, dans les relations stables, les hommes per- évoquent parfois
Diverses études ont montré que le rire reflète dent leur humour. Néanmoins, lorsque des fem- des fous rires.
l’attraction entre deux personnes. En 1990, les mes ont des partenaires drôles, les relations du
psychologues Karl Grammer et Irenaus Eibl- couple sont plus stables.
Eibesfeldt, de l’Institut Ludwig Boltzmann
d’éthologie humaine à Vienne, ont étudié des Savoir être sérieux quand
conversations dans des groupes et quantifié le
rire des hommes et celui des femmes. Par la
les circonstances l’exigent
suite, chaque individu rapportait dans quelle Toutefois, dans certaines situations, l’humour
mesure il ou elle avait été attiré(e) par telle ou masculin n’est pas apprécié. En 1997, les psy-
telle personne avec qui il avait discuté : c’est le chologues Catherine Cohan, de l’Université
nombre de sourires des femmes qui prédisait d’État de Pennsylvanie, et Thomas Bradbury, de
l’attraction des deux partenaires. En d’autres l’Université de Californie à Los Angeles, ont
termes, une femme rit beaucoup lorsqu’elle est suivi 60 couples pendant 18 mois, par le biais de
attirée par un homme ou qu’elle détecte l’intérêt questionnaires d’autoévaluation et de conversa-
d’un homme pour elle – et ce rire peut à son tions enregistrées. Ces couples traversaient une
tour la rendre plus séduisante ou signaler qu’elle période difficile, à cause, par exemple, du décès
est satisfaite de l’attention qu’il lui porte. d’un proche ou d’une perte d’emploi. Ils ont
Lorsque l’attirance se transforme en relation constaté que si l’homme continue à faire de
stable, le rôle de l’humour change, mais rire l’humour pendant ces périodes, les couples ont
ensemble reste essentiel. Beaucoup pensent que plus de risques de divorcer ou de se séparer au
c’est parce que l’humour favorise les relations cours des 18 mois suivant l’événement que les
interindividuelles, particulièrement dans la couples confrontés au même stress, mais où
durée, qu’il est important. L’humour devient un l’homme est sérieux. Cela révèle sans doute si

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aux situations difficiles sont aussi celles qui sont


le plus satisfaites dans leur couple.
Une étude récente pourrait expliquer pour-
quoi. Le psychologue John Gottman, de l’Institut
qui porte son nom, a analysé 130 couples discu-
tant des trois problèmes les plus importants aux-
quels ils étaient confrontés. Les couples venaient
au laboratoire de J. Gottman une fois par an
pendant six ans à partir de leur mariage, et
avaient une discussion privée avec J. Gottman
qui mesurait aussi leurs paramètres biologiques
tels que leur tension artérielle et leur pouls.
J. Gottman a observé que la pérennité des cou-
ples dépendait en partie du rythme cardiaque
des maris : si cette valeur diminuait après les dis-
cussions houleuses, le mariage était plutôt réussi
(en revanche, la fréquence cardiaque des femmes
ne présentait aucun lien avec la réussite du cou-
ple). Certains hommes parvenaient à se calmer,
et leur fréquence cardiaque se normalisait quand
leur femme racontait une blague. Selon
J. Gottman, les couples où les femmes réussissent
à faire baisser la tension de leur conjoint de cette
façon ont plus de chances d’être stables que les
Yuri Arcus / Shutterstock

couples où les épouses n’ont pas le sens de l’hu-


mour (du moins le temps qu’a duré l’étude).

Quand les femmes


prennent le relais
5. Quand une épouse les hommes perçoivent ou non quand un trait Ainsi, à mesure qu’une relation progresse,
réussit à faire rire d’esprit est le bienvenu et quand il ne l’est pas. l’humour d’un homme devient moins impor-
son conjoint après Selon R. Martin, quand l’humour est utilisé de tant – et peut même être nuisible dans certaines
une discussion tendue, façon agressive, moqueuse ou vexante, ou situations –, tandis que le sens de l’humour
le rythme cardiaque encore à un moment inapproprié, il peut être d’une femme a des effets positifs. Pendant la
de son compagnon
préjudiciable à une relation. période de séduction, un homme attire une
diminue.
Pour le montrer, R. Martin et le psychologue femme par ses traits d’esprit, et si la femme rit à
Herbert Lefcourt, de l’Université de Waterloo, ses blagues, cela la rend séduisante aux yeux de
ont imaginé des tests fondés sur une échelle l’homme. Mais à mesure que l’engagement se
d’humour, qui évalue dans quelle mesure les confirme, le défi ne consiste plus à trouver un
individus utilisent l’humour pour faire face aux partenaire mais à garder son compagnon. Il
difficultés auxquelles ils sont confrontés. Ils ont s’agit alors davantage de sympathie et d’adapta-
découvert en 1986 que les hommes qui obtien- tion aux sentiments et aux points de vue de l’au-
nent des scores élevés à ce test sont moins satis- tre. Selon R. Martin, l’objectif est moins de dis-
faits de leur relation conjugale que ceux qui traire et d’impressionner que de réduire les ten-
évitent de faire de l’humour dans de telles cir- sions interpersonnelles, de faire part de compré-
constances. Par ailleurs, dans ce cas, l’humour hension. Les femmes seraient alors plus habiles
utilisé serait fait aux dépens d’autrui, ce qui quand il s’agit de ces facettes de l’humour.
pourrait être l’expression d’une relation peu Bien évidemment, dans la vie réelle, les hom-
satisfaisante avec les autres. mes et les femmes présentent des variations inter-
Au contraire, de nombreuses études ont mon- individuelles bien plus importantes que celles
tré que les femmes utilisent souvent un humour que reflètent les tendances observées lors de tests
où elles se moquent d’elles-mêmes, ce qui pour- réalisés en laboratoire. Mais en général, la façon
rait permettre d’apaiser des tensions avec autrui dont les hommes et les femmes utilisent l’hu-
(voir l’encadré page 82). De surcroît, les tests mour trahit le même objectif : se lier aux autres.
d’humour ont révélé que les femmes ayant Un rire sincère est l’une des façons les plus hon-
davantage recours à l’humour pour faire face nêtes de dire : je suis en accord avec toi. !

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Des comportements différents

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Sokolovsky / Shutterstock

Erica Westly
est journaliste
scientifique. Les deux visages
de la dépression
Les hommes et les femmes ne vivent pas la dépression
de la même façon et ne sont pas égaux face à elle.

D
ans ses poèmes, l’Américaine décrit ces maladies sans distinction de genre.
Emily Dickinson la qualifiait de Aujourd’hui, il est avéré que la prise en charge
« mélancolie fixée ». L’écrivain d’une dépression ne devrait pas être identique si
espagnol George Santayana, d’une le malade est une femme ou s’il est un homme.
« pellicule de colère ». L’un et l’au- Nombre d’études ont confirmé que le genre
tre décrivaient la même maladie : la dépression. influe sur toutes les dimensions de diverses mala-
La différence d’approche est plus qu’une nuance dies mentales – des symptômes qu’expriment les
littéraire ou philosophique : elle révèle que l’une patients jusqu’à leur réponse aux traitements en
était une femme, l’autre un homme. passant par les caractéristiques de la maladie.
Les médecins savent depuis longtemps que les La dépression est la maladie mentale la plus
hommes et les femmes ne réagissent pas de la fréquente au monde. Selon l’Organisation mon-
même façon face aux maladies mentales. Et diale de la santé, plus de 150 millions de person-
pourtant, lorsque les cliniciens ont conçu le nes, soit près de quatre pour cent de la popula-
Manuel diagnostique et statistique des maladies tion adulte mondiale, seraient touchées. En
mentales, le livre qui répertorie l’ensemble des France, près de huit pour cent de la population
maladies psychiatriques, ils ont volontairement présenteraient chaque année un trouble dépres-

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sif majeur (trois pour cent traverseraient un épi- mie cérébrale de la dépression est la même chez
sode particulièrement grave) et cette proportion l’homme et chez la femme, mais que les normes
atteindrait même 19 pour cent si l’on tient sociales ne laissent pas les hommes exprimer
compte des symptômes (insomnies par exem- En Bref leur tristesse, de sorte qu’ils ont des difficultés à
ple) qui n’atteignent pas le seuil diagnostic de la • Les hommes et décrire leurs symptômes. Un homme préfère
dépression. Les femmes sont en moyenne deux les femmes ne parlent invoquer une baisse de performance, une dis-
fois plus touchées que les hommes par la dépres- pas de la dépression pute avec sa compagne plutôt que d’admettre
sion. D’où vient un tel état de fait ? Pourquoi les de la même façon qu’il est triste. En revanche, ce stade franchi, les
femmes sont-elles plus vulnérables à cette et réagissent symptômes seraient à peu près les mêmes chez
pathologie – alors même que la plupart des différemment aux les hommes et chez les femmes.
essais cliniques visant à évaluer l’efficacité des antidépresseurs.
antidépresseurs n’ont recruté que des hommes ? Les interactions Les moteurs de l’humeur
Depuis quelque temps, les chercheurs ont des estrogènes et de
– enfin ! – commencé à étudier ces différences, la testostérone avec Contrairement à ce qui a longtemps été
notamment la principale : le fait que les fem- les neuromédiateurs admis, les influences culturelles seraient limitées
mes et les hommes n’expriment pas le même régulant le stress et sur ces différences. De nombreuses études ont
ressenti face à la maladie. Pour les femmes, le bien-être diffèrent. confirmé l’importance des facteurs biologiques
l’émotion principale est la tristesse, tandis que • Chez les hommes, sur l’humeur et le comportement – y compris la
pour les hommes, c’est plutôt la colère ou l’irri- les symptômes de prédisposition à la dépression et à diverses
tabilité, teintée d’imprudence. C’est pourquoi la dépression – colère maladies mentales. Plus précisément, ces diffé-
tout le monde – les hommes dépressifs eux- et agitation – sont rences seraient dues aux hormones sexuelles.
mêmes – interprète la dépression masculine plus vagues. Quand on comprendra bien comment ces hor-
comme une frustration plutôt que comme une • Les concentrations mones agissent sur le cerveau, on saura adapter
maladie sérieuse nécessitant d’être prise en hormonales fluctuent les traitements à chaque personne déprimée.
charge. Les hommes déprimés se font moins au cours de la vie. Du stade embryonnaire à l’adolescence, les
souvent aider que les femmes et présentent Hommes et femmes hormones sexuelles, surtout la testostérone et
quatre fois plus de risques de se suicider. ne sont pas sensibles les estrogènes (estradiol, estriol, estrone), jouent
Ces variations sont-elles innées ou acquises ? à la dépression un rôle essentiel dans le développement cérébral
Certains neurobiologistes pensent que la chi- au même âge. et, plus tard, dans la régulation de l’humeur.

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Elles ne sont pas seulement impliquées dans le progressive de la production de testostérone.


contrôle de la reproduction. Les hommes et les Chez les hommes comme chez les femmes, on a
femmes les produisent en quantité variable. La observé que la diminution des concentrations
testostérone, synthétisée dans les testicules, et les de ces hormones due au vieillissement s’accom-
estrogènes produites dans les ovaires, sont les pagne d’un déclin cognitif et d’une perte pro-
hormones sexuelles les plus actives respective- gressive de la mémoire.
ment chez l’homme et chez la femme, mais les La biochimie des hormones sexuelles dans le
organes sexuels et les glandes surrénales produi- cerveau est difficile à étudier, mais il est avéré
sent, chez l’homme, un peu d’estrogènes et, chez qu’elles jouent un rôle dans le fonctionnement
la femme, un peu de testostérone. Les hormones cérébral. Le cerveau masculin tend à être plus
du sexe opposé sont vitales : la testostérone gros que celui des femmes, et il termine son
contribue à la régulation du cycle menstruel des développement plus tard que le cerveau fémi-
femmes et au maintien de la densité osseuse, de nin. Bien que l’on n’ait pas encore identifié les
la masse musculaire et de la libido ; les estrogè- causes de ce retard, les recherches conduites sur
nes interviennent, chez l’homme, dans la régula- l’animal ont montré que la testostérone favorise
tion des fluides dans l’appareil reproducteur. l’augmentation du cerveau en stimulant la pro-
La production des hormones sexuelles varie duction du facteur neurotrophique dérivé du
au cours de la vie. Les concentrations hormona- cerveau, BDNF, une protéine qui contribue au
les fluctuent d’un jour, voire d’une heure, à développement neuronal.
l’autre. On observe un pic de concentration
chez le nourrisson, pendant la petite enfance, Dépression et épilepsie
puis au moment de la puberté, sous l’action de
l’hypothalamus et de l’hypophyse. Les concen- Par ailleurs, on a montré que les troubles de
trations d’hormones sexuelles diminuent pro- l’humeur et les hormones sexuelles sont liés. La
gressivement de la fin de l’adolescence jusque testostérone et les estrogènes n’agissent pas de la
vers 50-55 ans. Pour les femmes, c’est l’âge de la même façon sur les neurotransmetteurs céré-
ménopause, quand la production des estrogènes braux, notamment dans l’hypothalamus et
cesse. Quant aux hommes, c’est le début de l’an- l’amygdale, deux aires impliquées dans le traite-
dropause, qui s’accompagne d’une diminution ment des émotions. Par exemple, en 2001, à la
Faculté de médecine Albert Einstein, à New
York, on a montré qu’au début du développe-
ment, la testostérone et les estrogènes ont des
La chimie de la dépression effets opposés sur le neurotransmetteur GABA

L es estrogènes (estradiol, estriol et estrone) et la testostérone ont beau (l’acide gamma-aminobutyrique) : la testosté-
se ressembler, les petites différences de structure ont de grands rone stimule la transmission GABAergique, tan-
effets. Les estrogènes et la testostérone ont leurs propres récepteurs dans dis que les estrogènes l’inhibent.
diverses aires cérébrales, dont l’hypothalamus et l’amygdale – des aires Cet effet aura d’abord un impact négatif chez
qui régulent la mémoire, les émotions, le sommeil et l’appétit. Ces hor- le garçon, puis, à un âge plus avancé, chez la fille.
mones sexuelles réagissent différemment avec d’autres molécules. Par Comme un excès de GABA peut entraîner des
exemple, les estrogènes augmentent la concentration en cortisol, l’hor- crises d’épilepsie chez le nourrisson et le jeune
mone de stress, ce qui expliquerait pourquoi les femmes sont plus tou- enfant, les filles bénéficient de l’effet protecteur
chées par la dépression que les hommes. des estrogènes : les garçons présentent deux fois
plus de risques que les filles de faire des convul-
sions quand ils ont de la fièvre. Ils ont aussi plus
Testostérone de risques de développer une dépression au
cours de la petite enfance. Selon Simon Baron-
Cohen, qui dirige le Centre de recherche sur
Estradiol l’autisme de l’Université de Cambridge, l’excès
de testostérone pendant les premiers mois du
développement cérébral rendrait les garçons
plus vulnérables à l’autisme et à diverses mala-
dies neuropsychiatriques. Le GABA, le BDNF et
d’autres composés chimiques stimulés par la
Sur ces modèles, les atomes de
testostérone semblent liés à ces troubles, pour
carbone sont en gris foncé, les ato-
mes d’hydrogène en gris clair, et des raisons que l’on ne comprend pas encore
les atomes d’oxygène en rouge. très bien. D’autres chercheurs pensent que le
rôle de la testostérone est indirect : elle sensibili-

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serait les garçons aux stress environnementaux,


telle l’anoxie prénatale – le manque d’oxygène
avant la naissance –, qui serait responsable de
troubles psychiatriques.
La tendance s’inverse à la puberté : les filles
sont alors trois fois plus sujettes à la dépression
que les garçons. Le pic d’estrogènes les rendrait
vulnérables en stimulant la production de corti-
sol, l’hormone de stress, et en interférant avec les
stocks de sérotonine ; un manque de sérotonine

DNF-Style Photograp / Shutterstock


à cet âge entraînerait une fatigue excessive, de
l’anxiété et d’autres symptômes de la dépression.
Au contraire, la testostérone protégerait alors les
garçons. Dans une étude publiée en 2008, Tracy
Bale et ses collègues de l’Université de Pennsyl-
vanie ont observé qu’en administrant de la tes-
tostérone à des souris femelles, ils les proté-
geaient de la dépression, à condition qu’elles
soient adolescentes. Ainsi, la nature de l’hor-
mone est déterminante, mais le moment où elle C’est pourquoi quand son père crut qu’il avait 1. Beaucoup
est produite également. la grippe et voulut consulter son médecin, elle d’hommes déprimés
demanda à ce qu’un psychiatre passe pendant la ne sont pas tristes, mais
irritables. Parce que
Savoir repérer les symptômes consultation. Ce dernier diagnostiqua une
leurs symptômes sont
dépression et lui prescrivit un antidépresseur
peu spécifiques et que
La situation se complique à l’âge adulte. Il est qu’il continue de prendre. Aujourd’hui, J. Totten
les hommes admettent
très difficile d’évaluer la part de l’inné et de l’ac- s’occupe d’une association d’aide aux proches difficilement qu’ils
quis dans la dépression, car les hommes et les de personnes dépressives qui explique comment ne vont pas bien,
femmes ne présentent pas les mêmes symptô- reconnaître les signes de la maladie chez les pro- il n’est pas aisé
mes. Les femmes ont plus de risques de souffrir ches, et comment les convaincre de se faire soi- de diagnostiquer
de dépression et consultent plus facilement. Au gner. Beaucoup de femmes viennent y discuter la dépression masculine.
contraire, la colère et la nervosité, propres à la de la meilleure façon de persuader leurs maris
dépression masculine, ne sont pas des symptô- de se faire aider.
mes associés à la définition classique de la mala- Pourtant, plus vite le diagnostic est posé, plus
die : la maladie n’est pas (ou est mal) diagnosti- les chances de sauver les personnes déprimées
quée. Et, rappelons-le, la société imagine mal augmentent. Car il est aujourd’hui admis que les
qu’un homme puisse en souffrir ; pour cette rai- femmes se font aider, mais pas les hommes... qui
son, l’Institut américain de santé mentale peuvent en mourir. Pour faciliter le diagnostic, un
(NIMH) a sponsorisé en 2003 une campagne questionnaire axé sur les symptômes des hom-
pour sensibiliser le public au fait que les hommes mes est de plus en plus utilisé aux États-Unis. On
aussi peuvent souffrir de dépression. Le slogan y demande, par exemple, à quel point les sujets se
était : « Un vrai homme, une vraie dépression. » sentent irritables, agités, frustrés ou agressifs.
Julie Totten, à Waltham, aux États-Unis, se
souvient du jour où elle a réalisé que la colère et Quels médicaments
l’irritation de son père, âgé de 54 ans, pouvaient
être les symptômes d’une dépression. C’était
prescrire ?
en 1990, peu après le suicide de son frère. En Poser le bon diagnostic est une chose, prescrire
recherchant les causes possibles de ce suicide, elle le médicament le mieux adapté (adapté au sexe)
avait trouvé un article traitant de la dépression en est une autre. Les psychiatres ont longtemps
chez les hommes. Son père, qui d’habitude était cru que les médicaments avaient les mêmes effets
un homme sociable et extraverti, était devenu sur un homme ou sur une femme. Mais il y a dix
irritable et morose. Une attitude qui n’est pas ans, Susan Kornstein, psychiatre à l’Université
sans rappeler les propos de G. Santayana. Or son Virginia Commonwealth, à Richmond, aux
frère avait consulté leur médecin de famille peu États-Unis, a publié une étude montrant que les
de temps avant de se suicider, mais comme il ne inhibiteurs de la recapture de la sérotonine, la
s’était plaint que de maux d’estomac et d’une classe d’antidépresseurs comprenant, par exem-
perte de poids, le médecin n’avait pas compris ple, le Prozac, sont moins efficaces chez les hom-
qu’il était gravement déprimé. mes que chez les femmes (la sérotonine est en

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trop faible concentration dans le cerveau des per- tonine en fonction du sexe : ils seraient particu-
sonnes déprimées et ces médicaments la font lièrement efficaces en présence d’estrogènes.
augmenter). L’étude fit quelques remous d’au- Ainsi, la sertraline (Zoloft) n’a pas d’effet sur les
tant que les essais cliniques qui avaient conduit à rats femelles qui ne produisent pas d’estrogènes,
l’approbation de cette classe d’antidépresseurs mais elle devient efficace si on l’administre avec
par l’administration qui gère les questions de des estrogènes. En suivant pendant un an des
santé aux États-Unis, la FDA, avaient été faits uni- hommes et des femmes traités par un inhibi-
quement sur des hommes. Les chercheurs teur de la recapture de la sérotonine,
auraient voulu éviter d’avoir à prendre en S. Kornstein a constaté que les femmes avaient
compte les variations hormonales au cours des plus de chances de guérir que les hommes, alors
cycles menstruels, si bien que les femmes avaient que leur dépression était souvent plus grave.
été exclues... Personne n’avait imaginé que les S. Kornstein est allée plus loin en montrant
femmes auraient réagi différemment ! que les hommes réagissent mieux aux antidé-
Plusieurs études récentes confirment les presseurs de type imipramine et buproprion, dont
résultats de S. Kornstein quant aux écarts d’effi- les cibles sont les neurotransmetteurs dopamine
cacité des inhibiteurs de la recapture de la séro- et noradrénaline plutôt que la sérotonine. Il y a
quelques années, des chercheurs de l’Institut
américain de la santé mentale et de l’Université
Yale ont publié une étude qui pourrait expliquer
Divans séparés pourquoi. Ils ont utilisé la tomographie par
émission de positons – TEP – afin de mesurer la
Les hommes et les femmes ne seraient pas affectés de la même façon concentration de la protéine transporteuse de la
par certaines maladies mentales. sérotonine – la cible des inhibiteurs de la recap-
ture de la sérotonine – chez des hommes et des
Schizophrénie femmes qui avaient pris des antidépresseurs dans
Ce trouble touche autant de femmes que d’hommes, mais les manifes- le passé, mais n’en consommaient plus au
tations sont différentes. Les femmes sont plus anxieuses et déprimées ; les moment de l’étude. Tandis que les jeunes fem-
hommes sont plus souvent apathiques et ont peu d’interactions sociales.
mes présentaient une réduction de 22 pour cent
Les études ont montré que les hommes schizophrènes ont plus souvent
du transporteur de la sérotonine dans plusieurs
des déficits mentaux, par exemple des troubles du langage.
aires cérébrales essentielles, les hommes ne pré-
Par ailleurs, selon la psychologue Jill Goldstein, de l’Université
sentaient aucune différence par rapport à des
Harvard, l’hypothalamus, une aire cérébrale impliquée dans le traite-
sujets contrôles, ce qui impliquait qu’un déficit
ment des émotions, serait plus volumineux chez les femmes schizophrè-
en sérotonine ne serait pas (ou serait peu) en
nes, mais pas chez les hommes.
cause dans la dépression chez l’homme.
Stress post-traumatique
Les femmes seraient deux fois plus touchées par ce trouble que les hom- Une affaire de sérotonine
mes. Pourtant, les hommes seraient quatre fois plus souvent exposés à chez les femmes seulement
des événements traumatisants que les femmes.
Récemment on a montré que les femmes atteintes de stress post-trauma- Une autre découverte a confirmé ces résul-
tique adoptent le plus souvent une attitude froide et détachée, tandis que tats : le fait que les femmes ne réagissent pas
les hommes deviennent irritables et impulsifs. Le trouble est souvent asso- toujours de la même façon aux antidépresseurs
cié à une dépression chez les femmes, et à de l’anxiété chez les hommes. selon leur âge, ce qui expliquerait également
pourquoi les femmes sont plus sujettes à la
Trouble bipolaire dépression. S. Kornstein a montré que les fem-
Il touche autant les hommes que les femmes, mais la maladie se mani- mes ménopausées ne répondent plus aussi bien
festerait plus tôt chez les hommes : en moyenne à l’âge de 22 ans chez aux inhibiteurs de la recapture de la sérotonine
les hommes et de 26 ans chez les femmes. En revanche, les femmes som- que les femmes plus jeunes, et qu’elles sont
breraient plus profondément dans la dépression que les hommes, et les mieux soulagées par les antidépresseurs ciblant
phases dépressives et les épisodes maniaques (euphoriques) alterne- la noradrénaline et la dopamine.
raient plus rapidement. De plus, les chercheurs de l’Université Yale ont
Il est possible que les antidépresseurs accélèrent ces alternances, ce montré que contrairement aux femmes jeunes
qui expliquerait pourquoi elles se manifestent plus chez les femmes : leur (et comme les hommes), les femmes ménopau-
dépression étant plus grave, elles prennent davantage ces médicaments. sées déprimées ne présentent pas de réduction de
L’impact cognitif de la maladie diffère aussi selon le sexe. En 2009, la concentration du transporteur de la séroto-
une étude a révélé que le trouble bipolaire est associé à des déficits de nine. Ces résultats sont cohérents avec les don-
la mémoire à court terme chez les hommes, mais pas chez les femmes. nées obtenues sur l’animal montrant que les
inhibiteurs de la recapture de la sérotonine sont

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particulièrement efficaces en présence d’estrogè- line à la ménopause. Selon la psychologue clini-


nes. Ils confirment le rôle important des estrogè- cienne Jill Goldstein, qui étudie les différences
nes sur la santé mentale, de l’adolescence jusqu’à liées au sexe dans la schizophrénie et la dépres-
la ménopause. Ces hormones participent à l’éla- sion, à l’Hôpital pour femmes de Brigham, ratta-
boration des circuits neuronaux et modulent la ché à l’Université Harvard, il faudrait suivre les
réponse des femmes aux médicaments. patientes tout au long de leur vie pour mieux
En raison de ces variations hormonales, il comprendre ces troubles.
serait souhaitable de suivre les femmes durant J. Goldstein a mis sa théorie en pratique en
toute leur vie. Prenons l’exemple de Deb analysant les dossiers médicaux de milliers
Damone, âgée de 56 ans et qui habite New York. d’enfants nés en Nouvelle-Angleterre au cours
Comme de nombreuses femmes déprimées, elle des années 1960. L’étude a été faite dans le cadre
a ressenti à la puberté « un pressentiment de tris- du Projet collaboratif périnatal, coordonné par
tesse ». Le diagnostic de dépression a été posé l’Institut américain de la santé. Ce projet a
alors qu’elle avait 17 ans. Elle a commencé à commencé en 1959 ; 66 000 femmes enceintes
prendre des antidépresseurs tricycliques (les
inhibiteurs de la recapture de la sérotonine
n’existaient pas encore). Ils n’eurent aucun effet.
Alors qu’elle avait près de 40 ans, un médecin lui
prescrivit du Prozac, qui fut plus efficace. Mais,
vers 50 ans, à la ménopause, les symptômes s’ag-
gravèrent. Ses sautes d’humeur et son immense
tristesse étaient telles qu’elle ne pouvait plus se
lever le matin. Sans doute aurait-elle été soulagée
si elle avait pris du Prozac quand elle était plus
jeune, et un médicament ciblant la noradréna-
Mikael Damkier / Shutterstock

2. Les garçons ont plus de risques de développer


une dépression pendant l’enfance. Quant aux filles,
la probabilité qu’elles soient dépressives
à la puberté est deux à trois fois plus élevée
que chez les garçons.

Monkey Business Images / Shutterstock

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Des productions différentes de sérotonine


L e cerveau humain fonctionne tou-
jours avec les mêmes molécules,
mais hommes et femmes en produisent
synthèse de la sérotonine. La production
de sérotonine (ligne du bas) a diminué
chez la femme, mais pas chez l’homme.
rait pourquoi des antidépresseurs, tel le
Prozac, qui augmentent la concentration
en sérotonine, sont plus efficaces chez
des quantités différentes, et ce n’est pas Cette différence liée au sexe explique- les femmes.
sans conséquences. Une équipe cana-
dienne a utilisé la tomographie par émis- Synthèse de la sérotonine
sion de positons pour mesurer dans le
État normal
cerveau de 15 hommes et de 15 femmes Homme Femme

Synthèse accrue
la concentration de sérotonine, un neuro-
transmetteur qui améliore l’humeur.
Les Canadiens ont comparé les ima-
ges de cerveau d’un homme et d’une

S. Nishizawa et al., in PNAS, vol.94(10), 1997


femme qui n’étaient pas atteints de
dépression et visualisé la sérotonine pro-
Après carence
duite (à chaque fois, on présente deux de tryptophane
images prises au même moment chez la

Synthèse accrue
même personne, à des endroits différents
du cerveau). Le cerveau de l’homme pro-
duit plus de sérotonine (ligne du haut).
Ces sujets ont ensuite suivi un régime
pauvre en protéines, dépourvu d’acide
aminé tryptophane, indispensable à la

vivant dans 12 villes des États-Unis ont été sui- suppose que, chez les femmes déprimées, l’acti-
Bibliographie vies. Les échantillons de sang maternel et de cor- vité des régions du cortex cérébral qui régulent
don ombilical collectés, ainsi que les données la réponse au stress sera plus faible.
J. Goldstein et al.,
Sex differences in stress
médicales détaillées des enfants, offrent le maté-
response circuitry riel nécessaire pour réaliser des études rétros- Mieux adapter
activation dependent pectives sur diverses maladies.
on female hormonal Le projet a été interrompu en 1967, faute de
les traitements
cycle, in J. of Neuro., financement, mais les données sont disponibles Les préjugés sur les troubles mentaux des
vol. 30(2), pp. 431-38, pour les chercheurs ; c’est l’une des plus grandes femmes ont la vie dure. À la fin du XIXe siècle et
2010. collections d’échantillons au monde concernant au début du XXe, les femmes présentant des
E. Young et al., des mères et leurs enfants. Grâce à elle, des cher- symptômes psychiatriques étaient souvent sup-
Sex matters : gonadal cheurs de l’Université du Minnesota ont récem- posées souffrir d’hystérie, une maladie mentale
steroids and the brain, in ment établi des liens entre les taches de nais- « féminine » que la communauté médicale ne
Neuropsychopharmacol.,
sance et le cancer de la peau chez l’adulte. reconnaît plus. Au contraire, aujourd’hui, on est
vol. 34, pp. 537-8,
2009. D’autres ont utilisé les échantillons pour étudier tombé dans l’excès inverse : il n’y a plus de diffé-
les relations entre obésité infantile et maladies rence entre les hommes et les femmes, du moins
N. Goel et al.,
Examining the cardio-vasculaires, tabagisme maternel et déve- en ce qui concerne les maladies mentales. Au
intersection of sex and loppement de l’enfant, ou encore exposition au point que, dans les essais cliniques, on ne
stress in modeling plomb et schizophrénie. recherche pas l’efficacité des médicaments testés
neuropsychiatric Il y a quelques années, J. Goldstein et ses col- en fonction du sexe.
disorders, in lègues de Harvard et de l’Université Brown ont De telles erreurs méthodologiques doivent
J. of Neuroendocrinol., contacté quelque 1 000 femmes ayant participé disparaître. On sait désormais que la biologie
vol. 21(4), pp. 415-20, au projet, alors âgées de 40 ans environ, qui de la dépression n’est pas la même chez les
2009. avaient eu une dépression, pour suivre l’évolu- hommes et chez les femmes. Tenir compte des
J. Manson, Prenatal tion de leur maladie. Ils espèrent mettre en évi- différences permettra de mieux adapter les trai-
exposure to sex steroid dence des mécanismes neuroendocrinologiques, tements à la chimie de chacun. Et au-delà de ces
hormones and
reliant hormones, neuromédiateurs et humeur. considérations médicales, une représentation
behavioural/cognitive
outcomes, in Metab. : Ils pratiquent sur ces personnes des examens plus précise des émotions humaines – mélanco-
Clin. and Exp., vol. 57, d’imagerie cérébrale en suivant particulière- lie chez les uns, colère chez les autres – amélio-
supp. 2, pp. 16-21, ment les aires impliquées dans l’humeur, telles rera aussi la connaissance que nous avons de
2008. que l’hypothalamus et l’amygdale. J. Goldstein nous-mêmes et d’autrui. !

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Des comportements différents

Les hommes sont plus


agressifs que les femmes
Non : si les hommes sont plus dangereux, les femmes
peuvent être tout aussi agressives.

L
Scott Lilienfield a notion selon laquelle les hommes d’agressions physiques (évaluées selon diffé-
est professeur sont plus agressifs que les femmes est rents critères) que les femmes, quel que soit leur
de psychologie un dogme bien ancré en psychologie. âge, mais surtout entre 20 et 30 ans. Cette diffé-
à l’Université Emory, Dans les années 1970, les psychologues rence a été constatée dans les dix pays qui ont
à Atlanta, Eleanor Maccoby et Carol Jacklin, de été étudiés. Par ailleurs, les psychologues ont
aux États-Unis.
l’Université Stanford, publiaient dans un observé que les hommes ont également davan-
Hal Arkowitz
ouvrage qui a eu un impact notable que les dif- tage de phantasmes violents, voire meurtriers :
est professeur
de psychologie férences entre les sexes étaient faibles pour la ils pensent plus souvent à se venger de leurs
à l’Université plupart des traits psychologiques, sauf pour ennemis, et ont plus de rêves où ils se battent.
de l’Arizona, l’agressivité, où elles sont importantes. Cette
à Tucson. opinion a perduré. Avaient-elles raison ? Les Agression psychologique
données récentes confirment l’essentiel de leurs
résultats, mais révèlent que les femmes peuvent Pourtant, diverses études montrent que les
être tout aussi belliqueuses que les hommes, femmes se mettent aussi souvent en colère que
quoique moins dangereuses. les hommes, et qu’elles n’hésitent pas à se bagar-
En 1995, le psychologue américain David rer. Mais au lieu d’exprimer leur colère avec
Lykken écrivait que si nous pouvions congeler leurs poings, les femmes tendent à utiliser ce
par magie tous les hommes âgés de 12 à 28 ans, qu’en 1995 le psychologue américain Nicki
deux crimes sur trois seraient évités. Les don- Crick avait qualifié d’« agression relationnelle ».
nées sont conformes à cette estimation. Aux Il s’agit d’une forme plus sournoise de manipu-
États-Unis, près de 90 pour cent des meurtres lation sociale, de harcèlement moral, particuliè-
sont commis par des hommes, et dans tous les rement d’une femme vis-à-vis d’une autre.
pays où des recherches ont été menées, les L’agression relationnelle consiste à faire cou-
hommes commettent plus de meurtres que les rir des rumeurs sur une personne, à propager
femmes, selon un rapport publié en 1999 par la des commérages, envoyer des messages odieux,
psychologue Anne Campbell, de l’Université exclure de toute activité sociale, mépriser ouver-
Durham en Grande-Bretagne. tement, se moquer de l’apparence des victimes,
De surcroît, les différentes études ont montré et autres attaques déloyales de ce type. Il est pos-
qu’en dehors de la violence criminelle les hom- sible que le sexe soi-disant faible choisisse ces
mes commettent plus d’agressions physiques tactiques parce que les filles ne sont pas édu-
que les femmes et que ces agressions sont plus quées pour montrer ouvertement leur hostilité
violentes, à une exception près : dans le cas de la envers quelqu’un, mais aussi parce que leur
violence conjugale, où c’est souvent l’inverse manque – tout relatif – de force physique fait
(nous y reviendrons). Dans une méta-analyse que la violence psychologique apparaît beau-
publiée en 2004 et ayant regroupé 196 études, le coup plus efficace et moins risquée.
psychologue John Archer, de l’Université du Mais les filles n’ont pas le monopole des
Lancashire en Grande-Bretagne, a confirmé que agressions relationnelles. Selon une autre méta-
les hommes sont responsables de davantage analyse publiée en 2008 par le psychologue Noel

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Aleksandar Todorovic / Shutterstock

Card et ses collègues de l’Université de sont en moyenne plus forts que les femmes. De
l’Arizona, elles sont tout aussi fréquentes chez surcroît, les coups portés sont plus ou moins
les filles que chez les garçons durant l’enfance et graves : les femmes griffent ou giflent leur par-
l’adolescence. D’autres recherches suggèrent tenaire, tandis que les hommes frappent, voire
que cette situation perdure jusqu’à l’âge adulte. étranglent, leur compagne.
Il est un domaine où les femmes ont la même Récemment encore, la plupart des psycho-
probabilité que les hommes d’exprimer physi- logues pensaient que la différence des com-
quement de l’agressivité : la relation amou- portements d’agression entre les hommes et
reuse. Le stéréotype populaire de la violence les femmes était uniquement d’ordre socio-
conjugale est celui où un homme bat et mal- culturel. Certes, les facteurs sociaux expli-
traite sa compagne. Rappelons qu’en France, quent une part notable des différences consta-
une femme meurt tous les trois jours sous les tées. Mais une étude publiée en 2007 par le psy-
coups de son compagnon. Toutefois, des tra- chologue Raymond Baillargeon et ses collègues
vaux de J. Archer et du sociologue Murray de l’Université de Montréal révèle que, dès l’âge
Straus, de l’Université du New Hampshire, de 17 mois, cinq pour cent des garçons et
remettent ce scénario en question. un pour cent des filles donnent des coups de Bibliographie
pied et mordent. Qui plus est, cette différence
S. Bennett et al.,
Blâmer la biologie ? n’augmente pas entre 17 et 29 mois, comme on
Explaining gender
pourrait s’y attendre si des influences environ- differences in crime
Ils montrent que les femmes sont à peu près nementales, notamment l’éducation par les and violence :
aussi violentes que les hommes dans un cou- parents, étaient en cause. Ces résultats suggèrent the importance of
ple : un homme meurt tous les dix jours sous que des facteurs biologiques – tels les effets de la social cognitive skills,
les coups de sa compagne. Certaines études testostérone sur le cerveau – contribueraient in Aggression and
indiquent même que les femmes seraient res- aux différences sexuées observées en matière de Violent Behavior,
ponsables de davantage d’agressions physiques. comportement violent. vol. 10, pp. 263-88,
Cette constatation ne reflète pas seulement le Cette hypothèse est étayée par le fait que les 2005.
fait que les femmes ripostent parfois quand mâles sont le sexe le plus belliqueux dans la J. Archer, Sex
elles sont maltraitées, mais indique que les vio- quasi-totalité des espèces de mammifères étu- differences in
aggression
lences sont aussi déclenchées par les femmes. diées. Même l’exception à cette tendance – la
in real-world settings :
Néanmoins, la violence conjugale représente hyène tachetée (« rieuse ») – confirmerait la a meta-analytic review,
une plus grande menace pour les femmes que règle. La hyène femelle, qui est plus agressive que in Rev. of Gen. Psy.,
pour les hommes. Les femmes sont plus victi- le mâle, présente une plus forte concentration vol. 8, pp. 291-322,
mes de coups et blessures parce que les hommes sanguine de testostérone que le mâle. ! 2004.

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Dans votre prochain numéro

Cognition
Information
Souvenirs
Stockage

Mémoire
épisodique Oubli

Apprentissage
Mémoire
sémantique

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Cerveau et mémoire
Pourquoi quand on sait faire du vélo, ne l’oublie-t-on
jamais ? Pourquoi certains événements restent-ils
gravés dans la mémoire de façon apparemment
indélébile ? Pourquoi, au contraire, ne garde-t-on
en mémoire le code d’une porte d’entrée
que le temps nécessaire pour le composer ?
Les neurobiologistes répondent à ces questions,
décodant les mécanismes qui permettent au cerveau
En kiosque d’engranger les souvenirs, mais aussi de faire un tri,
le 20 mai 2011 et d’éliminer tous ceux qui sont devenus superflus.

Imprimé en France – Roto Aisne – Dépôt légal février 2011 –


N° d’édition 076905-01 – Commission paritaire : 0713 K 83412 –
Distribution NMPP – ISSN 1639-6936 – N° d’imprimeur 11/01/0075 –
Directrice de la publication et Gérante : Sylvie Marcé

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