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ASPECTS ÉTHIQUES DE L'ÉDUCATION POUR LA SANTÉ...

OU LES
LIMITES DE LA BIENFAISANCE

Bernadette Roussille, Jean-Pierre Deschamps

S.F.S.P. | « Santé Publique »

2013/HS2 S2 | pages 85 à 91
ISSN 0995-3914
Article disponible en ligne à l'adresse :
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https://www.cairn.info/revue-sante-publique-2013-HS2-page-85.htm
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1re partie – L’évolution éthique,
historique et politique
de l’éducation pour la santé
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1re partie – L’évolution éthique, historique et politique de l’éducation pour la santé

Aspects éthiques de l’éducation pour la santé...


ou les limites de la bienfaisance
The ethical dimensions of health education, or the limits of beneficence
1 2
Bernadette Roussille , Jean-Pierre Deschamps

û Résumé û Summary
Les préoccupations éthiques sont apparues tardivement dans Ethical issues have only recently emerged as a topic of debate in
le champ de l’éducation pour la santé. L’éducation pour la santé health education. Until recently, health education was seen as
était en effet par nature considérée comme « bienfaisante », “beneficent” by nature and as designed to improve well-being
son but étant d’améliorer le bien-être et la qualité de vie des and quality of life.
personnes. Traditionally, the purpose of health education was to promote
Pourtant, le but de celle-ci a longtemps été la transformation behavior change. The idea of intruding into people’s private lives
des comportements. Cette intrusion dans la vie privée n’est pas raises the question of the objectives and methods of health
neutre, elle doit interroger sur les objectifs et les méthodes de education.
l’éducation pour la santé. The principles underlying ethical reflection – beneficence, non-
Au regard des principes qui sous-tendent la réflexion éthique malfeasance, autonomy and social justice – provide a basis for
– bienfaisance, non-malfaisance, autonomie et justice sociale –, identifying a number of problems or abuses. Traditionally, people
un certain nombre de dérives peuvent être mises en évidence. have tended to be seen as implicitly responsible for their own
En particulier, les personnes ont été implicitement rendues behavior, a view based on a moralistic, guilt-inducing and
responsables de leurs comportements avec des méthodes didactic approach to health and health behavior. The assump-
moralisatrices, culpabilisatrices et injonctives. Ces atteintes, tion is that these infringements affect the identity and dignity of
outre leur effet iatrogène, touchent à l’identité et au respect des persons. In addition, imposing standards and norms of behavior
personnes. De plus, c’est bafouer leur droit à l’autonomie que defined by others amounts to undermining or denying the
de leur imposer des messages collectifs, des normes de compor- autonomy of individuals. Finally, traditional health education
tements forgées par d’autres. Enfin, si les actions d’éducation approaches, and in particular communication campaigns, may
pour la santé traditionnelles et singulièrement les campagnes contribute to the improvement of health, but it is at the cost of
de communication contribuent aux progrès de santé, c’est au increased inequalities.
prix d’un accroissement des inégalités. To conclude, ethics is both a statement of values and a method or
L’éthique est à la fois un énoncé de valeurs et une démarche. process. Ethics needs to be debated and discussed in a democratic
Elle doit d’abord elle-même faire l’objet de débats démocra- forum. It is up to citizens, not experts, to establish the link
tiques. Ce n’est pas à l’expert, mais au citoyen que revient de between means and ends. Health promotion has resulted in a
faire le nouage entre les finalités et l’action. shift in perspective – a shift that has provided protection against
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La promotion de la santé a constitué un retournement de pers- ethical lapses and violations. This paper argues that health
pective qui, à bien des égards, protège de ces dérives éthiques. education must create the conditions of autonomy by focusing
Il est nécessaire que l’éducation pour la santé veille à créer les first on environmental factors and inequalities.
conditions de l’autonomie en intervenant d’abord sur les
facteurs environnementaux et les inégalités.

Mots-clés : Éthique ; Santé publique ; Éducation pour la santé ; Keywords: Ethics; Public health; Health education; Health
Promotion de la santé. promotion.

1
Inspecteur général honoraire des affaires sociales.
2
Professeur honoraire de santé publique – Université de Lorraine, Nancy – Ireps Lorraine – 1, rue de la Forêt – 54520 Laxou.
Correspondance : J.-P. Deschamps Réception : 29/01/2013 – Acceptation : 18/03/2013
ig@sfsp.info

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B. Roussille, J.-P. Deschamps

Depuis 1988, plusieurs lois ont formulé des directives ou prétendue « toile des causes ». Ainsi la consommation de
des repères éthiques dans le champ de la santé : recherche tabac est-elle reliée à d’autres comportements (absen-
biomédicale, droits des malades, usage de technologies de téisme scolaire, comportements sexuels…), à des éléments
pointe, notamment dans le domaine des dons d’organe et contextuels (divorce des parents, attitude des pairs vis-à-
de la reproduction humaine. L’éducation à la santé et plus vis du tabac…), à toutes sortes d’habitudes de vie (le fait de
largement la promotion de la santé ont fait, elles aussi, sauter le petit déjeuner, de « s’occuper de sa peau »), voire
l’objet de débats sur leurs enjeux éthiques, débats internes à des attitudes (attitude favorable ou non au tabagisme),
aux milieux professionnels concernés, n’ayant fait l’objet des traits de personnalité (« goût de sensations nouvelles
d’aucune médiatisation et encore moins de discussions et intenses ») ou encore à des pensées (idées suicidaires) :
législatives [1, 2]. « inflation de facteurs de risques » qui n’expliquent rien et
Tout se passe, en effet, comme si l’interrogation éthique sont en partie circulaires.
sur les valeurs et les limites des actions de santé portait Les programmes de prévention et d’éducation pour la
davantage sur la relation du sujet avec l’autre – médecin, santé proposés s’appuient sur ce type d’études, dans
dispensateur de soins et détenteur de puissantes tech- lesquelles s’introduisent désormais des données géné-
niques, que sur la relation du sujet avec l’autorité sanitaire, tiques (prédisposition au tabagisme avec le gène du récep-
génératrice de politiques et détentrice de prérogatives teur D2 de la dopamine…). Ils encerclent les « groupes à
de puissance publique. Le couple soignant/soigné est risque » pour modifier leur comportement de toutes les
davantage questionné que le couple émetteur/récepteur manières possibles : ainsi le fumeur est-il traqué par les
de messages de santé publique ou le couple citoyen/ prix, les interdictions de fumer, les campagnes, les slogans,
éducateur de santé. Avec la santé publique et notamment les propositions commerciales de patchs, les actions de
l’éducation pour la santé, n’est-on pas, par nature, dans la terrain, les téléphones verts… Les ressorts sur lesquels
bienfaisance ? Le but n’est-il pas de réduire la morbidité jouent les programmes se perfectionnent à l’instar des
et la mortalité, d’améliorer le bien-être et la qualité de vie leviers publicitaires. On cible de plus en plus de groupes
des personnes ? exposés, à risque, à haut risque (jeunes, femmes, migrants,
Pourtant, depuis longtemps, en voulant transformer le automobilistes, toxicomanes, homosexuels, bisexuels,
comportement des personnes, la prévention et l’éducation échangistes, personnes au statut social précaire, trop gros
pour la santé tendent à coloniser toute la sphère de la vie ou trop maigres…), on invente la « réduction » des risques
privée. Depuis le début du xxe siècle, les sujets de prédilec- (distribution de seringues propres…) et on identifie des
tion de l’éducation pour la santé étaient l’hygiène, l’alcool, « situations à risque » (le coup de foudre, la rupture de
la protection de l’enfance, les maladies infectieuses – tuber- préservatif pour le sida, les soirées festives pour les
culose, syphilis –. Le style était moralisant avec un cortège addictions…). Certaines de ces actions sont justifiées, mais
de prescriptions et de sanctions (obligations vaccinales, Jonathan Mann stigmatise les excès de cette approche : « La
Code des débits de boisson…) ; ainsi ce texte sur une affiche santé publique est envahie par une croyance dans la capa-
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contre l’alcoolisme : « dans le foyer où l’alcool est roi, cité de transformation du caractère individuel. Cette fixa-
l’homme est une brute, la femme une martyre, les enfants tion sur l’individu en matière de santé publique est presque
des victimes ». À partir des années 1970 sont déployés les inconsciemment soutenue par la méthode épidémiologique
thèmes des accidents, de la contraception, du tabac et de la traditionnelle – qui présuppose que les comportements à
toxicomanie (regroupés ensuite avec l’alcool en « conduites risque et les facteurs de risque seront généralement iden-
addictives »), la nutrition et à partir de 1984, le sida. Une tifiés au niveau individuel – et par l’acceptation diffuse et
prolifération dont témoignent, à titre d’exemple, les inexprimée du modèle individualiste des croyances en
rubriques des Baromètres santé de l’Institut national de matière de santé (Health Belief Model) et de ses dérivés
prévention et d’éducation pour la santé (INPES) : la santé comme conceptualisation dominante des comportements
mentale et les conduites suicidaires, le sommeil, le jeu en rapport avec la santé. » [4]
pathologique, la consommation de médicaments, les À partir des années 1980, l’éducation pour la santé
nombreux troubles « dys » (dysphasie, dyslexie, dyspraxie, s’écarte de ces schémas fondés sur l’approche biomédicale
l’enfant hyperactif), les évènements de vie et la violence… de la santé et sur des thématiques « verticales » centrées
La mode est alors à la lutte contre les facteurs de risque, sur des pathologies, remet en cause les attitudes morali-
la « gestion des risques ». Patrick Peretti-Watel [3] montre santes, culpabilisatrices, injonctives, s’intéresse à des
que toutes sortes de comportements individuels et même thématiques globales, transversales, et devient réellement
d’attitudes ou de croyances ont été inscrits dans une une éducation à la santé et non plus seulement à la

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ÉTHIQUES ET ÉDUCATION POUR LA SANTÉ

maladie [5]. La notion même de risque n’est plus consi- terrain, trop souvent réduits à n’être que des relayeurs de
dérée du simple point de vue de l’épidémiologie. Elle messages, pauvres en moyens pour accompagner les
« résulte d’une construction sociale ; l’éducation pour la personnes et les groupes dans l’acquisition d’une auto-
santé se doit de prendre en considération les conditions nomie de la gestion de leur santé. Subreptice assujettisse-
d’environnement physique, social et culturel, ou les déci- ment à la norme, mise sous contrôle sanitaire, biopouvoir,
sions politiques et économiques qui façonnent ou imposent eugénisme comportemental du Meilleur des mondes ?
des conduites à risque » [6]. Ce changement est consacré Vouloir le bien de l’autre, c’est toujours un peu le dominer,
par la publication, en 1986, de la charte d’Ottawa ; à travers le soumettre à sa vision des choses.
la promotion de la santé, il ne s’agit plus de prêcher des La non malfaisance. Rabattre les variables des compor-
conduites de prévention des maladies, mais de permettre tements sur l’individu, sans prendre en compte les signifi-
aux personnes et aux groupes d’acquérir davantage de cations qu’elles peuvent avoir pour lui (plaisir de fumer,
maîtrise de leur propre santé et davantage de moyens de nécessité de fumer pour supporter le stress, pour se faire
l’améliorer, notamment en développant les aptitudes indi- reconnaître par ses pairs…), en faisant abstraction de son
viduelles. « La démarche d’éducation pour la santé consiste contexte socio-culturel (ainsi certaines prescriptions contre
moins à aller chercher le bon message que d’essayer de le sida auprès de populations africaines) ou de son niveau
comprendre ce qui peut être problématique dans une ques- de vie (ainsi, auprès des familles défavorisées, les 5 fruits
tion de prévention ou de promotion de la santé, afin de voir et légumes par jour ou les taxes sur les boissons trop
ce que l’autre a à dire, l’inviter à donner son avis, à réfléchir, sucrées) : ces modalités de l’éducation pour la santé
à parler de ses ressources, et pouvoir se mettre en chemin conduisent, dans certains cas, à des impacts nuls voire
avec nous pour construire des projets liés à ses propres négatifs. Culpabilisation, sentiment de honte, stigmati-
préoccupations. » [7] sation, « blâme de la victime » : les personnes sont implici-
Le propos est ici d’interroger ce développement extensif tement rendues responsables de leurs comportements
et intensif de l’éducation pour la santé du point de vue des nocifs pour la santé, sans prise en compte des pressions qui
principes qui sous-tendent la réflexion éthique : bienfai- s’exercent sur elles et limitent leurs possibilités de change-
sance et non-malfaisance, autonomie, justice [1]. ment. La peur surtout, si elle peut être le commencement
La bienfaisance. Par essence la visée de la santé publique, de la sagesse (peur de l’amende sur la route…) est un
et donc de l’éducation pour la santé, est bienfaitrice. Les ressort problématique, entraînant sidération et dévalori-
récentes décennies ont vu des progrès en matière d’état de sation de soi, si la personne ne sait pas comment se libérer
santé : réduction de la mortalité avant 65 ans, considérée de sa dépendance et si elle n’est pas accompagnée – ce qui
comme « évitable », amélioration de l’espérance de vie en est souvent le cas. Ainsi, un slogan suscitant la honte de soi,
bonne santé, diminution de la mortalité et de la morbidité comme « tu t’es vu quand t’as bu » a-t-il pu être ravageur,
liées aux accidents de la route et aux accidents domes- comme l’ont exprimé les associations de lutte contre
tiques. Ces avancées sont sans doute en partie dues aux l’alcoolisme. Ces atteintes ne constituent pas seulement des
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efforts d’éducation pour la santé. effets iatrogènes, elles touchent potentiellement à l’identité
Dans d’autres domaines les résultats sont plus équi- et au respect des personnes.
voques. Sur le front des addictions, on note un pourcentage Au reste n’est-il pas incohérent, dans une société où sont
de fumeurs quotidiens en augmentation depuis 2005, après exaltées la performance, la réussite, notamment par le
une longue période de baisse tendancielle ; les ivresses risque économique, le dépassement de soi, de venir diabo-
répétées sont en hausse et la consommation à risque liser des actes, des produits, des conduites qui y contri-
d’alcool élevée, quoique dans un contexte de baisse de la buent, qui aident à se sentir puissants, à conjurer le stress ?
consommation moyenne d’alcool ; les évolutions sont Pour des personnes fragilisées, cela peut paraître totale-
contrastées en matière d’usage de drogues dures. La préva- ment contradictoire.
lence du surpoids et de l’obésité continue de progresser La malfaisance peut encore s’exercer dans la politique
chez les adultes [8]. Et en dépit des campagnes sur la négligente (méprisante ?) concernant les acteurs de terrain,
contraception, le taux d’IVG ne diminue pas. et la part congrue réservée aux réseaux des associations
Au total, même si l’éducation pour la santé, dans sa forme d’éducation à la santé, généralistes (CODES et CRES,
traditionnelle, a, parmi d’autres mesures, permis de diffuser aujourd’hui devenus Instances régionales d’éducation et de
une certaine « culture de santé », en réalité, le ministère de promotion de la santé ou IREPS) et thématiques, malgré les
la Santé et ses agences ont été plus intéressés par les spots efforts considérables de formation, la professionnalisation,
publicitaires qui les valorisent que par les acteurs de la rigueur des méthodes aujourd’hui mises en œuvre, et une

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B. Roussille, J.-P. Deschamps

évolution marquée vers une authentique promotion de la C’est bafouer le droit à l’autonomie des personnes que de
santé. Les professionnels qui y travaillent savent bien que leur imposer des messages collectifs, des objurgations, des
les personnes et les groupes ne fonctionnent pas selon les normes de comportements forgées par d’autres, à la culture
schémas simplistes de la gestion des risques, et qu’il faut, et au mode de vie très différents des leurs. « L’autonomie
avec eux et non seulement pour eux, des approches plus des personnes n’est pas prise en compte quand on décide
globales, plus adaptées aux réalités de la vie dans les cités pour elles ce qu’il est bien ou mal de faire, ou si elle devient
et les campagnes. un instrument de contrôle social. [...] Il n’est pas légitime
L’autonomie. L’éducation pour la santé se donne pour d’imposer (de façon plus ou moins subtile) des comporte-
finalités de renforcer l’autonomie des personnes et ments prédéterminés, au nom du “devoir d’être en bonne
d’accroître leur pouvoir sur leur santé. Toutes ses actions santé” ; il y a là un véritable danger d’aboutir à une aliéna-
devraient aider les sujets à questionner leurs croyances sur tion des personnes et des groupes sous le prétexte de
la santé, à s’interroger sur l’influence de la pression sociale prévenir certains risques. » [6]
ou de la publicité sur leurs comportements, et à choisir en La justice sociale. Bien qu’ils soient en principe attentifs
conscience leur style de vie. Mais dans la réalité, le sujet ne aux inégalités sociales, les programmes de santé peuvent
« veut pas nécessairement son propre bien et ignore le plus contribuer à les accentuer, surtout quand ils s’adressent de
souvent les causes de son désir » [9]. Il est relié à un passé, manière indifférenciée à tous. Ce sont les plus éduqués et
une famille, des groupes sociaux, des projets. Ce n’est pas les mieux informés qui en profitent le plus, ceux qui vont
un slogan, une brochure, un conseil de médecin, une régle- trouver les solutions en termes d’accompagnement
mentation, un prix élevé qui vont l’empêcher de prendre (conseils médicaux, patchs antitabac, contraceptifs, lieux de
des risques, si ceux-ci sont importants pour son équilibre dépistage pour le sida et les MST…). Et inversement, ce sont
de vie, pour le lien qu’il veut garder avec l’autre (qui, par les plus concernés qui sont le moins touchés par les
exemple, est rebuté par le préservatif...), pour son rapport campagnes. On sait maintenant que les hausses de prix
avec sa communauté (qui tient à ses habitudes alimen- (les « sin taxes », les taxes du péché, comme disent les
taires…), pour son identité même (qui peut le pousser à Américains) appauvrissent encore davantage les gens déjà
s’affirmer par le sport à haut risque…). pauvres qui ne peuvent se libérer du tabac ou acheter des
Le risque peut être, au cœur de l’autonomie, une ressource produits moins gras et moins sucrés [9].
identitaire qui permet d’affirmer les valeurs auxquelles on Plus profondément, l’accent mis par la santé publique sur
tient. « Voilà bien le scandale de l’humain qui n’entend les symptômes que sont les conduites addictives ou violentes
que ce qu’il veut, ou peut, entendre et s’obstine à suivre sa ne sont-ils pas un signe, voire un moyen d’éviter d’agir sur
voie. Le sujet résiste – même à l’attention bienveillante de les vrais déterminants de la santé qui, on le sait aujourd’hui
l’autre – pour des raisons qui lui sont propres, raisons de façon certaine, sont d’abord socio-économiques : niveau
auxquelles souvent lui-même n’a pas accès. » S’appuyant de vie, niveau culturel, conditions de travail et de logement,
sur la notion foucaldienne de biopouvoir, Philippe Lecorps répartition des richesses, degré d’intégration sociale. Les
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et Jean-Bernard Paturet interrogent : « Pour le biopouvoir, rapports en France, à l’étranger et à l’OMS se succèdent
l’éducation pour la santé ne se réduit-elle pas à l’asservis- sur le fait que ces inégalités s’accroissent, se transformant
sement, à la propagande, à un dressage dont l’objectif est en inégalités de santé [10]. Au total, pétries de bonnes
de faire appliquer les consignes des experts ? Le fumeur ne intentions, les actions d’éducation pour la santé tradition-
peut que désirer arrêter de fumer, l’obèse ne peut que nelles et singulièrement les campagnes de communication
désirer maigrir, l’anorexique vouloir se remplumer, le mettent les autonomies et les sensibilités à rude épreuve.
sédentaire vouloir faire du sport. » [9] Elles contribuent peut-être aux progrès de santé, mais
Le psychisme humain est plastique. Comprimés, cana- surtout pour les personnes les plus avantagées.
lisés, dirigés dans leur expression, les désirs s’expriment Le référentiel d’action que constitue la charte d’Ottawa
sous d’autres formes. « Sous tension, le sujet aménage son insiste sur la priorité à donner à l’intervention sur les déter-
“supportable” [...] autrement que par le symptôme proscrit minants, à l’interpellation des décideurs, dans le domaine
par la norme ou l’éducateur de santé. Gagne-t-on quelque de la santé mais également dans tous les autres secteurs de
chose à s’arrêter de fumer, si c’est pour devenir dépressif la vie sociale et économique. La promotion de la santé
ou violent ou dépendant de médicaments tranquillisants ? constitue un retournement total de perspective, qui à bien
Il y a des déplacements de ce type et des conduites violentes des égards protège de ces dérives éthiques, tout en rendant
qui traduisent des glissements induits par un environ- toujours aussi nécessaire la réflexion éthique sur ses
nement prescriptif ou proscripteur. » [9] propres pratiques.

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ÉTHIQUES ET ÉDUCATION POUR LA SANTÉ

L’éthique est à la fois un énoncé de valeurs et une son rythme, en lien avec les autres qui l’entourent, sa puis-
démarche. Elle doit d’abord elle-même faire l’objet de sance d’être. » écrit Philippe Lecorps [11].
débats et de « mises en risque » démocratiques. Ce n’est pas Dans ce renversement des perspectives, il est permis de
à l’expert, mais au citoyen (instances représentatives, poser « l’éthique non plus comme une réflexion sur l’édu-
conférences citoyennes, associations, communautés…) que cation à la santé mais comme l’objet de celle-ci » [12].
revient de faire le nouage entre les finalités et l’action : la
santé n’est pas la seule valeur, l’être humain n’est pas une Aucun conflit d’intérêts déclaré
machine rationnelle ni une île, la probabilité n’est pas une
certitude et pourtant le vivre ensemble exige le respect de
soi, le souci de l’autre et des avancées communes dans le
sens du mieux-être.
« L’éthique est une tension vers le bien, le juste ; l’acte qui
Références
en découle peut s’inscrire en conformité ou en opposition
aux valeurs dominantes, voire même à la loi. L’éthique
engage la personne, l’institution ou le groupe qui pose 1. Fournier C, Ferron C, Tessier S, Sandrin-Berthon S, Roussille B. (sous
la direction de). Éducation pour la santé et éthique. Comité fran-
l’acte ; elle nécessite alors un débat, une argumentation, qui
çais d’éducation pour la santé, coll. Séminaires ; 2001.
permettent de fonder pour soi et pour les autres, la position
2. L’éducation pour la santé est-elle éthique ? La Santé de l’homme,
choisie. L’éducation pour la santé est plutôt dans ce sens numéro spécial. 2000 ; n° 345.
sur le versant de l’éthique, dans la mesure où elle se situe 3. Peretti-Watel P. Du recours au paradigme épidémiologique pour
du côté du choix, de la proposition, de l’offre, et laisse à la l’étude des conduites à risque. Revue française de sociologie.
personne la possibilité de l’engagement. [...] Ce ne sont pas 2004:45-51.
des comités d’éthique qui pourront garantir cette démarche, 4. Mann J. Santé publique : éthique et droits de la personne. Santé
mais une attention constante des professionnels de publique. 1998;10(3):239-50.
l’éducation pour la santé. » [6] 5. Deschamps JP. Porter un regard nouveau sur l’éducation pour la
santé. La revue du praticien, Environnement et santé publique.
Il est nécessaire que l’éducation pour la santé respecte
1984;34(11):485-97.
certaines conditions « d’autolimitation » : un principe
6. Comité français d’éducation pour la santé, dossiers techniques.
d’incertitude ou de doute face aux « évidences épidémiolo- Avis du Conseil scientifique : des éléments pour un questionnement
giques », un principe de prudence qui se refuse à l’activisme éthique dans la mise en œuvre de l’éducation pour la santé. 1999-
systématique et qui, prenant en compte la complexité du 2000 : 53 p.
sujet humain, ambivalent, vulnérable, divers, veille surtout 7. Lapostolle-Dangréaux C. L’éducation pour la santé, au nom de
à créer les conditions de l’autonomie en intervenant d’abord quoi ? Colloque régional, Questions éthiques et éducation pour la
santé. CRES-PACA, Actes. 2008 : 21-5.
sur les facteurs environnementaux (conditions de vie,
8. Centre d’analyse stratégique. Lutte contre l’obésité : repenser les
conditions de travail…) et les inégalités qui agissent en
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stratégies préventives en matière d’information et d’éducation.
amont. Et en se recentrant sur l’éducation (au sens du Note de veille n° 166 ; 2011.
renforcement des capacités des individus et des commu- 9. Lecorps P, Paturet JB. Santé publique : du biopouvoir à la
nautés), sur l’accompagnement, l’écoute et l’échange plutôt démocratie. Rennes (France) : Éditions de l’EHESP ; 2001 : 108 p.
que sur la pression législative ou médiatique. 10. Moleux M, Schaetzel F, Scotton C. Inégalités sociales de santé :
« La santé ne peut être un objet d’éducation qu’à la condi- déterminants sociaux et modèles d’action. Rapport, Inspection
tion que celle-ci applique les principes universels des droits générale des affaires sociales. La Documentation française. 2011 :
124 p.
du citoyen, et en particulier ceux qui concernent le respect
11. Lecorps P. L’éducation pour la santé, élément d’une biopolitique.
de la personne dans sa capacité à rester l’auteur de ses actes
Colloque régional, Questions éthiques et éducation pour la santé.
et à choisir ses propres attitudes et comportements. » [6] CRES-PACA, Actes. 2008.
« L’éducation pour la santé considère l’être humain comme 12. Deschamps JP. Éthique et éducation à la santé : plus qu’un enjeu,
un sujet singulier dans sa capacité éthique de développer à un objectif. La Santé de l’homme, numéro spécial. 2000;345:4-5.

Santé publique volume 25 / N° 2 Supplément 2013 s91