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A quoi bon croître si les inégalités augmentent

et si l’environnement est détruit ? Le débat sur


des indicateurs alternatifs au PIB dure depuis
trente ans. La loi Sas, adoptée en avril dernier,
prévoit enfin la publication régulière de tels
indicateurs en France. Reste à s’en saisir
effectivement pour changer les priorités
de l’action publique.

PIB :
LE DÉBUT DE LA FIN

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n° 350 octobre 2015 / Alternatives Economiques 51
PIB : LE DÉBUT DE LA FIN

Changer de lunettes doivent au contraire être placés au cœur


dossier

du débat démocratique.

L’omniprésence du PIB est de plus en plus reconnue Une (très) brève histoire du PIB
Pendant plus d’un demi-siècle, le PIB
comme un handicap pour appréhender la réalité (voir encadré) et son taux de croissance
de nos sociétés. Mais les résistances sont fortes ont été considérés comme le principal
indicateur de progrès économique et so-
face au changement. cial. Elaborée dans la foulée de la crise
des années 1930 et normalisée inter-
nationalement au sortir de la Seconde

G
Guerre mondiale, la comptabilité natio-
nale a cristallisé les représentations de
rande première le mardi 6 octobre : en richesse et les rapports de force de l’époque.
parallèle au dépôt du projet de loi de Les pays d’Europe occidentale sont alors en pleine
finances, le gouvernement doit publier reconstruction. Ils bénéficient en particulier des
pour la première fois un rapport pré- aides apportées par les Etats-Unis à travers le plan
sentant « l’évolution, sur les années passées, de nou- Marshall. Les demandes d’aide doivent s’accompa-
veaux indicateurs de richesse, tels que les indicateurs gner d’une justification chiffrée des besoins : dans
d’inégalités, de qualité de vie et de ce but, l’OECE (ancêtre de l’OCDE)
développement durable ». Cette développe alors un système de
publication fait suite à l’adop- comptes harmonisés qui devien-
tion au Parlement, en avril 2015,
Le PIB est inapte à prendre dra la référence dans toutes les
de la proposition de loi présen- en compte les nouvelles économies de marché.
tée par la députée EELV Eva Sas, exigences sociales Parallèlement, un nouveau ré-
visant à prendre en compte de gime économique se met en place
nouveaux indicateurs de ri-
et environnementales avec pour objectifs le plein-emploi
chesse dans la définition des et l’accès de tous à la consomma-
politiques publiques. L’article tion de masse. Et comme moyen la
unique de cette loi prévoit également « une évaluation croissance économique, portée par le progrès tech-
qualitative ou quantitative de l’impact des principales nique et les gains de productivité* qu’il engendre.
réformes engagées l’année précédente et envisagées pour L’Etat – qu’on peut qualifier de social, providence,
l’année suivante, notamment dans le cadre des lois de keynésien ou encore fordiste – assume la responsa-
finances, au regard de ces indicateurs et de l’évolution bilité de maximiser la croissance et le niveau d’emploi
du produit intérieur brut (PIB) ». via la politique économique. Tout en mettant en place
Pour comprendre les enjeux de cette innovation, il les mécanismes de négociations sociales assurant une
importe tout d’abord de revenir sur ce qu’est le PIB, – relativement – juste répartition des fruits de cette
pourquoi il occupe une place aussi centrale dans le croissance. Et en garantissant à ceux qui ne peuvent
débat public et ce qui lui est reproché. Une question accéder à l’emploi, en raison de leur état de santé ou
profondément politique. Car le choix des indicateurs, de leur âge, un revenu de remplacement, leur évitant
l’analyse de leurs résultats et les leçons qui en sont de tomber dans la pauvreté. Tant que le plein-emploi
tirées ne sont pas une simple question technique. Ils a été au rendez-vous, cet objectif de croissance et son
instrument de mesure, le PIB, sont restés
relativement consensuels.

Un indicateur désormais dépassé


COMPTABILITÉ NATIONALE C’est avec les années 1970 que les
Comment est calculé le PIB choses changent. Le tournant néolibéral
engagé dissocie l’objectif de croissance de
Le PIB mesure la valeur monétaire de l’ensemble des biens et des services nouvelle- celui d’un partage équitable de ses fruits,
ment produits (et recensés) par une entité (généralement une nation) au cours d’une avec pour corollaire une forte montée des
période donnée (généralement une année). Il s’agit donc d’une évaluation globale inégalités. De nombreux indicateurs tels
d’un flux monétaire. On peut le calculer de trois façons : en agrégeant la valeur ajoutée que l’indice de santé sociale américain ou
par l’ensemble des acteurs du secteur productif (y compris les administrations) ; on l’indice de bien-être économique soute-
peut aussi comptabiliser tous les revenus issus de l’activité économique (salaires, nable montrent une absence de connexion
profits, taux d’intérêt, etc.) ; ou, enfin, faire la somme les différentes manières de entre le PIB et le bien-être individuel et
dépenser ces revenus (consommation, investissement, dépenses publiques, etc.). collectif à compter de cette date [1]. Parallè-
Ces trois façons de calculer aboutissent à la même grandeur : le PIB d’une économie. lement, les dommages environnementaux
de la croissance, dénoncés jusque-là sans

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grande audience par les spécialistes, gagnent en visi- La deuxième critique concerne le fait que le PIB, par
bilité, d’autant que leurs conséquences s’aggravent, construction, ne prend en compte que des produc-
rendant la question écologique incontournable. tions évaluées monétairement. Selon qu’une activité
Or, en raison de son mode de construction, le PIB est réalisée dans un cadre monétaire ou de manière
est inapte à prendre en compte ces nouvelles exi- gratuite, elle est donc ou non comptabilisée dans le
gences. Il fait l’objet de trois critiques majeures. Tout PIB. Le travail bénévole, le troc ou les services rendus
d’abord, il ne nous dit rien des inégalités de revenus. par la nature sont absents du PIB. C’est le cas aussi des
Pour Joseph Stiglitz, prix « Nobel » d’économie, et ses activités domestiques non rémunérées : le ménage, la
collègues membres de la Commission sur la mesure cuisine, la garde d’enfant, etc., signe d’une convention
des performances économiques et du progrès social datée qui laisse notamment à l’écart des activités his-
réunie à l’initiative de Nicolas Sarkozy en 2008, « le toriquement attribuées aux femmes.
fait de ne pas rendre compte de ces inégalités explique D’autre part, les activités sont prises en compte soit
l’écart grandissant (…) entre les statistiques agrégées qui à leur prix de marché (quand elles sont marchandes),
dominent les discussions sur les actions à mener et la soit à leur coût de production (quand elles sont non
perception qu’a chacun de sa propre situation ». marchandes). Or, les prix de marché ignorent les
externalités*, et notamment l’impact
des activités sur l’environnement.
Ainsi, toute activité génératrice de
revenus monétaires est comptabili-
sée positivement, alors qu’elle peut
dégrader en réalité nos conditions de
vie présentes ou futures. L’exemple est
désormais connu : quand un pétrolier
transporte du pétrole, le PIB aug-
mente ; quand son naufrage détériore
gravement l’environnement, le PIB ne
diminue pas ; quand du personnel est
engagé pour réparer les dommages,
le PIB augmente à nouveau (sauf si ce
travail est effectué par des bénévoles).
Par ailleurs, l’évaluation des activités
non marchandes (comme l’éducation
ou la santé) à leur coût de production
ne dit rien sur leur qualité. Un accrois-
sement du coût des services de santé
à qualité de service égale fait croître
le PIB sans améliorer notre bien-être.
Inversement, le travail des enseignants
n’est probablement pas toujours re-
connu à sa juste valeur.
La troisième critique, et non la
moindre, tient au fait que la compta-
bilité nationale, par définition, ne nous
dit rien de la soutenabilité de nos mo-
des de vie. Le PIB ne recense que des
flux (production, dépenses ou reve-
nus courants) et non des stocks de ri-
chesse. Certes, la dépréciation du stock
[1] Voir à ce propos Transition écologique, mode d’emploi,
par Philippe Frémeaux, Wojtek Kalinowski et Aurore Lalucq,
Les Petits matins. 2014.

[*]
> Gains de productivité : hausse de la quantité de
Marée noire à Singapour. Quand
richesse produite dans un temps de travail donné.
un pétrolier transporte du pétrole, > Externalité : désigne les conséquences, sans
le PIB augmente ; quand son contrepartie monétaire, sur les tiers de décisions
naufrage détériore l’environnement, prises par une personne, une collectivité
le PIB ne diminue pas. ou une entreprise. Que ces conséquences soient
Reuters

heureuses ou malheureuses.

n° 350 octobre 2015 / Alternatives Economiques 53


PIB : LE DÉBUT DE LA FIN

de patrimoine produit scène mondiale avec


dossier

par les humains (ma- les Etats-Unis. La pour-


chines, bâtiments…) suite de la croissance
est prise en compte est donc perçue comme
lorsqu’on déduit des ri- un objectif géostraté-
chesses créées ce qu’on gique majeur par les
appelle « l’amortisse- Etats, une préoccupa-
ment » [2]. Mais cette tion paradoxalement
correction ne concerne accrue par le fait que
pas le patrimoine na- nous entrons dans un
turel et le patrimoine monde où les pénuries
immatériel. Or, c’est de ressources vont aller
bien l’ensemble de ces croissant.
patrimoines qu’il faut La seconde explica-
considérer pour éva- tion tient au fait que le
luer la capacité d’une niveau de l’emploi de-
Jérôme Chatin - Expansion/Réa

génération à trans- Magasin de luxe à Saint-Tropez. meure corrélé à celui


La consommation, tirée par celle
mettre à celles qui lui de croissance. Celle-
des plus aisés, est déconnectée
succéderont une qua- de la progression du bien-être ci est non seulement
lité de vie au moins et de la satisfaction des besoins. garante de hausses de
égale à la sienne. salaires et de pouvoir
d’achat, mais aussi de
Le PIB fait de la résistance meilleures chances de trouver un emploi ou de le
En dépit de toutes ces critiques, force est de consta- conserver. Par ailleurs, la croissance du PIB est éga-
ter que le PIB domine toujours le débat public, lement la condition de l’équilibre des comptes so-
comme si la croissance n’était jamais autant désirable ciaux. Comment financer les retraites ou la politique
que lorsqu’elle a disparu. François Hollande décla- familiale si les revenus soumis à cotisations sociales
rait encore en août dernier que « tout est lié à la crois- stagnent ou diminuent ?
sance » [3]. Cette résistance s’explique, tout d’abord, Enfin, last but not least, les logiques sociales et
par le fait que la puissance des Etats demeure au- culturelles qui entretiennent la dépendance de nos
jourd’hui corrélée à la taille de leur économie. Le nou- sociétés vis-à-vis du « toujours plus » jouent un rôle
veau basculement du monde vers l’Asie, observé au central. Comme l’explique l’économiste britannique
cours des deux dernières décennies, tient en premier Tim Jackson [4], nos sociétés sont enfermées dans la
lieu à la spectaculaire croissance économique de la « cage d’airain » du consumérisme : la consomma-
Chine, qui lui permet désormais de rivaliser sur la tion non seulement répond à des besoins, mais elle

« Il faut réfléchir autrement » duction des inégalités doit être un objectif


des politiques publiques.
Eva Sas, vice-présidente de la commission des Finances
de l’Assemblée nationale Quelle est la prochaine étape, maintenant
que la loi entre en vigueur ?
D. R.

Quelles étaient vos motiva- Concrètement, quel impact effectif peut-on Travailler avec les services du Premier
ENTRETIEN
tions en déposant une propo- en attendre ? ministre pour qu’il y ait une vraie com-
sition de loi sur les nouveaux Il y a, d’abord, la question environne- munication et un rapport fourni dès cette
indicateurs de richesse ? mentale. Si on met en lumière l’empreinte année. Il faut faire comprendre que ce dont
On ne renouera pas avec une croissance carbone et qu’on parvient à la calculer on manque aujourd’hui en politique, c’est
forte et durable. Il faut donc réfléchir autre- avec un délai de publication raisonnable, d’une vision. Cela veut dire qu’on manque
ment. Introduire de nouveaux indicateurs, je pense que cela sera suivi d’effets aussi de long terme. Tant que l’on aura le nez collé
c’est adopter d’autres lunettes pour juger bien dans les comportements qu’au niveau au PIB trimestriel, on ne fera pas progresser
les effets des politiques économiques et des politiques menées. Le second sujet la France et les Français ne retrouveront
budgétaires, et, au-delà, de l’ensemble de concerne la dette et sa mise en relation avec pas la confiance et l’intérêt dans l’action
l’action publique. La croissance est devenue le niveau des investissements nécessaires publique. Développer des indicateurs por-
au fil du temps un objectif en soi, sans qu’on au maintien des infrastructures matérielles teurs de sens, c’est avoir une vision pour la
en apprécie réellement les effets en termes et immatérielles indispensables à notre France et la faire partager.
de bien-être actuel et futur. La loi adoptée bien-être. J’ajouterai, enfin, une troisième Propos recueillis par Adeline Guéret
sur ma proposition entend corriger cela. dimension : les inégalités. Pour moi, la ré- et Philippe Frémeaux

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a également une fonction symbolique, par laquelle ou symboliques ; les seconds, parce qu’ils aspirent
elle régit le rapport au monde et aux autres. L’éco- à sortir de leur situation et aimeraient accéder au
nomiste américain %orstein Veblen montrait déjà, mode de vie des plus riches.
à la fin du XIXe siècle, comment la « consommation On le voit, derrière la problématique des nouveaux
ostentatoire » des plus aisés, censée refléter un statut indicateurs de richesse, c’est tout un modèle de socié-
social, tirait la consommation de toute la société. té qu’il s’agit de remettre en question. Le choix d’une
Du fait de ce genre de dynamique, la consomma- nouvelle boussole implique de définir quelles sont
tion prend aujourd’hui une forme de plus en plus nos finalités et de rechercher les meilleurs moyens
déconnectée de la progression du bien-être et de d’en débattre démocratiquement [5]. C’est ce que
la satisfaction des besoins individuels et collectifs. visent les nombreuses initiatives qui s’ingénient à
Une part croissante de l’activité n’est pas destinée à aller « au-delà du PIB ». Géraldine Thiry
satisfaire les besoins du plus grand nombre, mais la
production de biens et services de luxe destinés aux [2] On passe alors du produit intérieur brut (PIB) au produit intérieur net (PIN).
[3] Voir sur www.lepoint.fr/bourse/francois-hollande-fait-de-la-croissance-
plus riches. Cet accès très inégal à la consommation sa-priorite-20-08-2015-1957928_81.php
conduit, paradoxalement, riches et pauvres à aspi- [4] Dans son livre (traduit en français) Prospérité sans croissance. La transition
vers une économie durable (De Boeck, 2010).
rer à une poursuite de la croissance. Les premiers, [5] Voir Redéfinir la prospérité. Jalons pour un débat public, par Isabelle Cassiers (dir.),
parce qu’ils craignent de perdre des privilèges réels Ed. de l’Aube, 2011.

La Commission Stiglitz a sorti


la critique du PIB de la marginalité,
Hamilton - Réa

mais a travaillé en vase clos.

Ça bouge
en France
L ’adoption de la loi Sas en avril dernier est
l’aboutissement d’un long travail de cri-
tique du produit intérieur brut (PIB) mené
en France depuis les années 1990. Un travail
conduit au premier chef par des universitaires et des
chercheurs pour qui l’économie doit avoir pour finalité
non pas l’accumulation sans fin, mais la quête d’un
La critique du PIB a d’abord été menée bien-être soutenable au bénéfice de tous. Ce mouve-
ment s’est notamment incarné dans les travaux menés
par des chercheurs qui ont réussi à par Dominique Méda, Patrick Viveret, Jean Gadrey ou
susciter le débat public avant d’aboutir encore Florence Jany-Catrice [1], puis dans l’action du
il y a quelques mois au vote d’une loi. [1] Et notamment Au-delà du PIB. Pour une autre mesure de la richesse, par Dominique
Méda, coll. Champs, Flammarion, 2008 ; Reconsidérer la richesse, par Patrick
Viveret, coll. Poche essai, L’Aube, 2002 ; Les nouveaux indicateurs de richesse, par
Reste cependant à transformer l’essai. Jean Gadrey et Florence Jany-Catrice, coll. Repères, La Découverte, 2012.

n° 350 octobre 2015 / Alternatives Economiques 55


PIB : LE DÉBUT DE LA FIN

Forum pour d’autres indicateurs de richesse (Fair) préoccupations portées également au niveau de l’As-
dossier

qu’ils ont créé en 2008. En réaction notamment à sociation des régions de France (ARF) en 2012 [4].
la mise en place cette année-là de la Commission
sur la mesure de la performance économique et du Une loi et un rapport
progrès social (communément appelée Commission Le sujet est réapparu sur la scène nationale en 2013.
Stiglitz), réunie à l’initiative de Nicolas Sarkozy. Celle-ci France Stratégie (nouveau nom de l’ex-Commissariat
a certes sorti la critique du PIB de la marginalité et lui a général du Plan), dans la foulée de son travail prospectif
donné une première reconnaissance officielle par-delà sur la France dans dix ans, propose de donner une suite
les clivages politiques, mais, si elle rassemblait des au rapport Stiglitz. Parallèlement, Eva Sas dépose une
économistes réputés, ceux-ci ont travaillé en chambre. première proposition de loi à l’Assemblée nationale en
décembre. Trop ambitieuse, elle est finalement rejetée.
Sur la place publique Le gouvernement s’engage cependant à ne pas enterrer
La Commission Stiglitz et l’intervention du Fair ont le dossier. En septembre 2014, France Stratégie propose
mis la question des indicateurs en débat dans la so- sept indicateurs pour « mesurer la qualité de la crois-
ciété française [2]. Ainsi, dans la foulée également du sance », tandis qu’Eva Sas dépose, fin 2014, une seconde
Grenelle de l’environnement, proposition de loi qui sera vo-
le gouvernement de l’époque tée cette fois au printemps 2015
avait demandé au Conseil éco- (voir page 54).
nomique, social et environne- Il faudra éviter d’avoir Dès avant le vote de la loi,
mental (Cése) d’organiser un des indicateurs enterrés dans le Cése s’était rapproché de
débat public à ce sujet. « Ce France Stratégie. Un groupe
débat avait débouché, en jan-
un rapport. Les gouvernements de travail a été constitué, ras-
vier 2010, sur la proposition d’un doivent s’en saisir semblant autour des experts de
ensemble d’indicateurs de déve- VINCENT AUSSILLOUX, France Stratégie et de membres
loppement durable », rappelle de France Stratégie du Cése, dont Philippe Le
André-Jean Guérin, conseil- Clézio, très impliqué sur ce
ler au Cése. Ces indicateurs, dossier, partenaires sociaux,
mesurés par l’Insee, ont servi depuis lors à établir représentants des organisations non gouvernemen-
la stratégie nationale de développement durable [3]. tales (ONG), membres de l’administration et d’orga-
Sans grandes conséquences pratiques cependant, nisations internationales, et quelques experts, afin
faute de volonté politique suffisante au sommet de d’établir une liste d’indicateurs phares pertinents. Une
l’Etat pour les faire vivre et s’en emparer. consultation citoyenne a été organisée parallèlement
Des régions, et en particulier la région Nord-Pas-de- sur Internet et 1 000 personnes ont été interrogées
Calais, ont en revanche mis en place à cette époque des dans le cadre de panels de citoyens.
indicateurs alternatifs au PIB, associés à des consul- Ces travaux ont abouti à la présentation, en juin der-
tations publiques, qui ont contribué à influer sur les nier, par France Stratégie et le Cése d’un tableau de bord
choix en matière de transport ou de logement. Des composé de dix indicateurs [5]. Une démarche bénie of-
ficiellement par un vote du Cése fin
juin. Vincent Aussilloux, chef du dé-
partement Economie-finances de
INITIATIVES
France Stratégie, se félicite que ce
Ça bouge aussi ailleurs dans le monde processus ait enfin pu arriver à son
terme, tout en observant qu’« on
L’OCDE s’est emparée de la question de- bien-être national doté d’un tableau d’in- n’est pas au bout de l’histoire, car il
puis le début des années 2000, avec no- dicateurs (www.ons.gov.uk/ons/guide-me faudra éviter d’avoir des indicateurs
tamment l’organisation, dès 2004, de forums thod/user-guidance/well-being/index.html). enterrés dans un rapport. Les gouver-
mondiaux dédiés à la recherche de nouveaux L’Italie, sous l’impulsion de l’Institut italien nements doivent s’en saisir et le Par-
indicateurs. Cela a débouché sur le lancement de statistiques, a élaboré des indicateurs de lement les faire vivre. » Géraldine Thiry
du Better Life Index (indice du vivre mieux) en « bien-être soutenable et équitable » (www. [2] Voir le site du Fair : www.idies.org/index.
2013 (www.oecdbetterlifeindex.org). En 2007, misuredelbenessere.it). En Allemagne, une php?category/FAIR
[3] Voir sur www.insee.fr/fr/themes/document.
le Parlement européen (en collaboration avec commission d’enquête parlementaire a pro- asp?ref_id=dev-durable
l’OCDE et le WWF) avait lui aussi organisé une posé un ensemble d’indicateurs pour publi- [4] Le rapport de l’Association des régions de France
« Développement durable : la révolution des nouveaux
conférence internationale intitulée « Au-delà du cation annuelle dans un « Rapport du bien- indicateurs » (w w w.a r f.asso. f r/w p-content/
PIB », suivie en 2009 d’un rapport de la Com- être ». L’Australie alimente, depuis 2002, un uploads/2012/04/rapportfinalARF.pdf) et le rapport
public « Vers l’égalité des territoires. Dynamiques,
mission européenne sur le même sujet. En 2012, tableau de bord couvrant quatre domaines mesures, politiques » (www.ladocumentationfrancaise.
l’ONU a chargé à son tour sa commission de (société, économie, environnement, gouver- fr/var/storage/rapports-publics/134000131.pdf) offrent
un bon panorama des nombreuses initiatives entreprises
statistique d’œuvrer à de nouveaux indicateurs. nance). Enfin, en Belgique, une loi fédérale au niveau régional.
Au niveau national, le Royaume-Uni a mis a été votée, chargeant le bureau du Plan de [5] Voir « Au-delà du PIB, un tableau de bord pour
la France » sur www.strategie.gouv.fr/publications/
en œuvre depuis 2012 un programme de calculer de nouveaux indicateurs. dela-pib-un-tableau-de-bord-france

56 n° 350 octobre 2015 / Alternatives Economiques


Annecy. Le recours à des indicateurs
subjectifs, comme l’indicateur de satisfaction
à l’égard de la vie, pose problème.

reflètent une vision particulière


des priorités que doit se donner la
collectivité. D’où la nécessité de les
mettre en débat.
France Stratégie et le Cése se sont
tout d’abord donné pour mission de
mesurer la qualité de la croissance.
Un positionnement ambigu pour
ceux qui aspirent à une remise en
cause plus radicale des objectifs as-
signés à l’activité économique. « Il y
a à la fois une reconnaissance de la
pertinence des indicateurs alterna-
tifs au PIB et en même temps, dans
les faits, la question de la croissance
demeure prédominante », constate
Cécile Renouard, philosophe, pro-
fesseur à l’Essec Business School et
à l’Ecole des mines de Paris.
Le discours demeure en quelque
sorte : « La croissance est la condi-
tion sine qua non du développement
économique et social, mais on essaie
aussi de regarder d’autres dimen-
Tripelon/Jarry - OnlyFrance

sions. » Comme le déplore Florence


Jany-Catrice, professeure à l’uni-
versité de Lille, « on peut regretter
que le tableau de bord soit «complé-
mentaire au PIB, laissant à celui-ci

De nouveaux son statut d’indicateur phare ». Dans


un monde où la possibilité d’un
retour à une croissance forte et

indicateurs, oui, durable n’apparaît ni possible ni


même souhaitable, au vu des li-
mites physiques de la planète, on

mais lesquels ?
attend d’abord de ces nouveaux in-
dicateurs qu’ils rendent comptent
de l’évolution de la qualité de vie
individuelle et collective et du ca-
Si certains des indicateurs alternatifs retenus par France ractère soutenable ou non de l’ac-
Stratégie et le Cése s’inscrivent dans une perspective tivité économique, en se plaçant
dans une perspective résolument
post-croissance, d’autres sont plus contestables. post-croissance.

Des indicateurs prometteurs…

E
Parmi les indicateurs retenus par
France Stratégie et le Cése, certains
n vue de la mise en œuvre de la loi Sas, vont cependant dans le sens d’une telle démarche.
France Stratégie et le Conseil écono- Ainsi en est-il des inégalités de revenus (calculées
mique, social et environnemental (Cése) comme le rapport entre l’ensemble des revenus des
ont mis au point une liste d’indicateurs 10 % les plus riches et ceux des 10 % les plus pauvres).
alternatifs au produit intérieur brut (PIB). Au-delà L’indicateur d’espérance de vie en bonne santé est
des enjeux techniques concernant la fiabilité ou également important, même si sa comparaison avec
la disponibilité de tel ou tel indicateur, ceux-ci l’espérance de vie tout court serait plus parlante.

n° 350 octobre 2015 / Alternatives Economiques 57


PIB : LE DÉBUT DE LA FIN

L’indicateur de consommation carbone


dossier

NOUVEAUX INDICATEURS DE RICHESSE


est lui aussi un choix pertinent, préférable
aux émissions de carbone, car il déduit les Quels indicateurs choisir ?
émissions liées aux exportations et inclut
celles incombant aux biens importés. Bien Il existe aujourd’hui sur le « mar- Plus fondamentalement, quantifier
que le taux de recyclage des déchets ne ché » une multitude d’indicateurs la prospérité est à la fois une question
suffise pas à évaluer la préservation des alternatifs au produit intérieur de méthode et une question de va-
ressources naturelles, il est un indicateur brut (PIB). Dans le champ social, leurs. Qu’est-ce qui compte vraiment ?
secondaire utile qui mériterait cependant l’initiative la plus emblématique Et qui en décide ? Les experts ? Les
d’être complété, par exemple par la part est sans doute l’indice de déve- élus ? Les citoyens ? Ensuite, se pose
du renouvelable dans la consommation loppement humain, proposé par la question du comment on le compte.
d’énergie. le Programme des Nations unies Les indicateurs peuvent prendre
pour le développement (Pnud) en la forme de tableaux de bord, forcé-
… et d’autres plus contestables 1990. Il est le fruit des travaux du ment complexes et donc peu lisibles,
On peut en revanche contester d’autres prix « Nobel » d’économie Amartya comme ce que proposent d’ailleurs
choix. Ainsi, le taux d’emploi a été préféré Sen (voir http://hdr.undp.org/fr/ France Stratégie et le Cése. On peut
au taux de chômage. De fait, si des gens content/indice-de-d%C3%A9v aussi concevoir des indicateurs à
sont découragés de chercher un emploi (et eloppement-humain-idh) et com- chiffre unique comme l’indicateur de
quittent la population active), le taux de bine le revenu réel par tête, l’espé- développement humain (IDH). Ils
chômage (ratio du nombre de chômeurs rance de vie et le niveau d’éducation. constituent incontestablement de
sur la population active) diminue. Alors En France, l’indicateur de santé meilleurs outils de communication.
que dans la même situation, le taux d’em- sociale, géré par l’Insee, inclut des di- Ces derniers sont soit composites
ploi (ratio du nombre de personnes en mensions de revenu, de travail, d’em- (moyennes pondérées de différentes
emploi sur la population en âge de travail- ploi, d’éducation, de lien social, de variables), soit synthétiques (calcu-
ler) ne change pas. Pour autant, le choix logement, de santé et de justice (voir lés au moyen d’une unité de compte
du taux d’emploi n’a pas que des qualités. www.insee.fr/fr/themes/document. unique, monétaire ou physique). Mais
Comme le dit Jacques Freyssinet [1] : « Ac- asp?ref_id=19243&page=dos le diable se cache ici dans le mode de
croître le taux d’emploi implique, d’un côté, siers/developpement_durable/ca pondération, forcément subjectif.
que l’on stimule la création d’emplois en drage_b.htm). Dans un souci de « neutralité »,
réduisant le coût salarial et en rendant plus Dans le champ environnemental, certains économistes proposent de
flexibles les conditions d’usage de la main- l’empreinte écologique jouit d’une ramener tous les éléments qui doivent
d’œuvre, et de l’autre, que l’on intensifie la grande médiatisation (voir www. rentrer dans ce genre d’indicateur à
mobilisation des sources de main-d’œuvre footprintnetwork.org). Des comptes une valeur monétaire… ce qui est tout
grâce à des incitations au travail et à des satellites environnementaux sont sauf neutre ! Certains biens et services
contraintes pour faire accepter les emplois également développés par l’Insee, ne sont pas échangés sur un marché :
disponibles. » Il faudrait donc mettre à jour dont certains ont récemment accédé leur attribuer une valeur monétaire
cette tension autour du taux d’emploi, en au statut de comptes nationaux. est donc tout aussi arbitraire que de
l’accompagnant par exemple du taux d’em- D’autres indicateurs incluent toutes leur octroyer un poids explicite dans
ploi en équivalent temps plein ventilé par les dimensions à la fois, comme l’in- une pondération. Ensuite, les prix de
sexe, ce qui permettrait de juger pour par- dice de bien-être économique ou marché eux-mêmes n’intègrent pas
tie de la précarité des contrats de travail. encore le Happy Planet Index (voir les externalités (comme le coût de la
Autre choix contestable : la satisfaction www.happyplanetindex.org). pollution). Et, quand bien même on
à l’égard de la vie. Elle est calculée comme Ce foisonnement témoigne de la voudrait les prendre en compte, quel
la moyenne des réponses à la question : forte demande pour d’autres mo- prix donner à la perte de biodiversité,
« Imaginez une échelle de onze échelons où des d’évaluation du progrès de nos par exemple ?
la valeur la plus basse (0) représente la pire sociétés. En revanche, aucun de ces Enfin, comptabiliser dans une
vie possible pour vous et la valeur la plus indicateurs n’est parvenu à s’im- simple somme la valeur monétaire
haute (10) représente la meilleure vie possible poser. A cela plusieurs raisons. Les attribuée à la nature et la valeur du
pour vous. Sur quel échelon vous sentez-vous grandes institutions, organisations capital produit par les hommes sup-
personnellement à l’heure actuelle ? » Cet in- non gouvernementales, réseaux pose implicitement qu’une perte de
dicateur pose de nombreux problèmes. Si associatifs ou universitaires pour- capital naturel serait substituable par
l’état de bien-être subjectif peut effective- suivent des objectifs et défendent un gain en capital produit… Un pari
ment lancer un signal au niveau individuel, des valeurs distinctes et parfois osé (et dangereux) sur le pouvoir de
il n’a guère de sens au niveau agrégé : les antagonistes. Les finalités de ces la technologie [1].
personnes sondées n’ont pas une compré- indicateurs sont variées : informer Des questions qui sont donc tout,
hension uniforme des questions qui leur ou faire prendre conscience d’un sauf simplement méthodologiques…
sont posées et des scores identiques ne problème, évaluer ou orienter des
représentent pas le même état d’une per- politiques, ou encore indiquer [1] Voir Faut-il donner un prix à la nature ?, par
Jean Gadrey et Aurore Lalucq, Les petits matins-
sonne à l’autre. Par ailleurs, la satisfaction des objectifs à atteindre. Institut Veblen, mars 2015.

58 n° 350 octobre 2015 / Alternatives Economiques


LES INDICATEURS PROPOSÉS PAR FRANCE STRATÉGIE ET LE CÉSE
Thèmes Indicateurs Choisir, enfin, le taux de diplô-
Travail Taux d’emploi de la population d’âge actif més de l’enseignement supérieur
Economie Investissement Patrimoine productif en % du PIB parmi les 25-34 ans comme indi-
Soutenabilité financière Dettes publique et privée en % du PIB cateur majeur en matière d’édu-
Santé Espérance de vie en bonne santé à la naissance cation est contestable. Ce choix
Qualité de vie Satisfaction à l’égard de la vie renvoie à une vision de l’éduca-
Social Rapport entre la masse des revenus détenus par les 10 % tion comme investissement dans
Inégalités
les plus riches et les 10 % les plus pauvres le capital humain. Elle élude, au
Education Part des diplômés du supérieur dans les 25-34 ans profit de la seule « employabili-
Climat Empreinte carbone au niveau de la consommation té », les missions essentielles de
Environnement Biodiversité Indice d’abondance des oiseaux l’éducation comme l’accès
Ressources naturelles Taux de recyclage des déchets de tous à un socle commun de
connaissances et de compé-
hors contexte n’a aucun sens. Etre satisfait par rap- tences, ou encore l’apprentissage de la citoyenneté
port à quoi ? L’éducation ? La santé ? ou de la civilité, nécessaires à la cohésion sociale.
Il est louable de s’intéresser à ce que ressentent La part des diplômés ayant plutôt vocation à aug-
les citoyens, mais ce ressenti n’est pas vraiment at- menter, cet indicateur est en outre quasi inutile.
teignable au moyen d’un tel indicateur. Or, celui-ci Sans doute vaudrait-il mieux regarder en priorité
risque de se substituer au débat démocratique sur d’autres éléments sur lesquels il serait urgent d’agir,
les objectifs que doit s’assigner l’activité économique. comme le pourcentage de jeunes en décrochage, par
Pour Florence Jany-Catrice, « retenir comme unique exemple [2]. Géraldine Thiry
indicateur de “bien-être et vivre ensemble” un indica- [1] Voir son article « Taux de chômage ou taux d’emploi ? Retour sur les objectifs
teur subjectif de satisfaction de vie apparaît davantage européens », disponible en ligne sur www.cairn.info/load_pdf.php?ID_
ARTICLE=TGS_011_0109
comme le fruit de lobbies que comme celui d’une réflexion [2] Un autre ensemble d’indicateurs est proposé par l’Idies dans Les chiffres de
raisonnée sur ce que sont bien-être et vivre ensemble ». l’économie 2016, hors-série d’Alternatives Economiques n° 106, octobre 2015.

« Les élites devront Comment jugez-vous les indi-

accepter des ruptures cateurs proposés par France


Stratégie et le Conseil éco-
nomique, social et environ-

majeures » nemental (Cése) ?


D’abord, je me réjouis de
constater qu’une telle ini-
tiative ait été prise à la fois
Les nouveaux indicateurs ne doivent pas par France Stratégie et par
être pensés comme des outils périphériques, le Cése. En outre, France
Stratégie n’a pas
mais comme des leviers centraux pour emprunté la voie
changer de modèle de développement.
D. R.

de la monétarisa-
FLORENCE JANY-CATRICE, tion, par laquelle
professeure d’économie à l’université les ressources et
de Lille I
le patrimoine se-
raient, implicite-
Quel sera, à votre avis, l’impact de la loi Sas ? ment, entièrement
De deux choses l’une, soit le gouvernement et le dévolus au service de l’économie. Enfin, les indica-
Parlement profitent de cette occasion inédite pour teurs retenus mettent sur le devant de la scène la
initier un authentique et sérieux débat parlementaire question des inégalités, la question écologique et,
sur les faiblesses structurelles de son logiciel écono- potentiellement, la question du lien social.
mique préféré, qui est tout entier assis sur le retour Ces points, très nettement positifs, sont néanmoins
de la croissance ; soit le gouvernement et le Parle- entachés d’ombres. Entre autres, le fait que le tableau
ment font des effets de manche et continuent une de bord du Cése soit « complémentaire au produit in-
petite musique, bien rôdée mais tellement éculée, térieur brut », laissant à celui-ci son statut d’indica-
autour du couple bien-être individuel et croissance. teur phare. On peut aussi regretter la manière dont

n° 350 octobre 2015 / Alternatives Economiques 59


PIB : LE DÉBUT DE LA FIN
dossier

Les inégalités et l’écologie


sont mises en avant par
les nouveaux indicateurs retenus
Bilderbox/Andia

par France Stratégie et le Cése.

la concertation a été menée : il Plaidoyers, prises tiples : plaidoyers et prises de


s’est en partie agi de confirmer les conscience, feuille de route pour
intuitions des experts et des tech- de conscience, feuille infléchir les politiques publiques,
nocrates. de route pour infléchir espaces de débats publics, etc.
les politiques publiques..., Tout cela concourt à infléchir les
Quels sont les principaux freins à représentations sur les maux de la
la prise en compte effective de ces
les usages des croissance et sur l’urgence à agir
nouveaux indicateurs dans la déci- nouveaux indicateurs sur le changement climatique,
sion politique en France ? sont multiples sur la biodiversité, sur la pollu-
Le fait qu’il se développe, dans tion, sur les inégalités… Mais si
le monde de l’action publique, un l’on veut changer profondément
mythe du pouvoir impersonnel les pratiques publiques et privées,
dicté par l’harmonie du calcul, comme le dit le juriste ce sont en amont les élites qui devront accepter des
Alain Supiot dans son dernier ouvrage [1]. Les élites ruptures majeures : se départir de la croissance, ré-
économiques exigent que le pouvoir décisionnel inventer de nouveaux modèles de développement,
fonctionne selon des modèles managériaux, préten- réenchanter ce monde dominé par l’économie,
dument apolitiques, qui feraient advenir des Etats transformer les pratiques sociales…
modernes et efficaces ! Comme je l’écrivais déjà en 2011, si « l’élaboration
C’est pourquoi le débat autour d’autres indica- de nouveaux comptes devient urgente, il faut conjoin-
teurs de développement, de transition, de richesse tement penser à ce qu’ils soient d’emblée pensés non
reste utile. Les usages de ces indicateurs sont mul- comme des outils périphériques ou satellites, mais
comme des supports centraux de nouvelles manières
d’éclairer et de programmer le développement des so-
Ce dossier a été réalisé en partenariat avec l’Ins-
titut pour le développement de l’information éco-
ciétés et leur développement humain durable » [2]. A
nomique et sociale (Idies), qui vient de publier son commencer par la question des inégalités et de la
rapport annuel 2015, consacré aux nouveaux indicateurs redistribution.
de richesse (accessible sur www.idies.org). Une table ronde
sur le sujet est organisée le 14 octobre à 11 heures dans le Propos recueillis par Géraldine Thiry et Philippe Frémeaux
cadre des Journées de l’économie de Lyon (www.journee- [1] Voir La gouvernance par les nombres. Cours au Collège de France 2012-2014, par
seconomie.org), avec Vincent Aussilloux (France Stratégie), Florence Jany-Catrice Alain Supiot, Fayard, 2015.
(socio-économiste), Eva Sas (députée de l’Essonne) et Géraldine Thiry (économiste). [2] Dans Pour en finir avec ce vieux monde. Les chemins de la transition, par Thomas
Coutrot, David Flacher et Dominique Méda, Utopia, 2011.

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