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À quoi la musique sert-elle ?

azerty, le 28/01/2019

Préambule

À quoi sert la musique ? La question peut paraître incongrue pour un


mélomane mais elle est tout à fait pertinente si on l’aborde d’un point de
vue philosophique. En y réfléchissant, c’est même la deuxième question
(après qu’est-ce que la musique ?) qu’il faudrait se poser avant toute
investigation plus poussée, notamment celles qui sont proposées dans
cette rubrique « philosophie » : La musique a-t-elle un sens ?, Qu’est-
ce que le génie musical ?, Peut-on démontrer la beauté d’une
mélodie ?, etc.

D’un point de vue plus pragmatique, c’est la question que ne peut


manquer de se poser un collégien, qui ne voit pas pourquoi cette
discipline lui est imposée une heure par semaine. Elle est en effet loin de
faire le poids (ne serait-ce que par l’horaire ridicule qui lui est alloué) à
côté des matières considérées comme fondamentales : le français, les
mathématiques ou même les langues vivantes, les SVT et l’histoire-
géographie. 

Pire : les professeurs et l’institution scolaire dans son ensemble ne sont


pas loin de partager ce dédain à l’égard des disciplines artistiques. Il suffit
de constater le peu de considération qui leur est accordée dans la vie
scolaire : rencontres avec les parents, conseils de classe, examens, etc.
C’est donc un devoir pour Symphozik de rétablir l’ordre des choses. Petite
question stupide pour clore ce préambule : qu’est-ce qui vous est le plus
utile dans votre vie quotidienne ? Le théorème de Pythagore ou l’écoute
d’un concerto de Mozart ?

Voici maintenant quelques raisons de rendre à la musique la place


qu’elle mérite : la première (oui, c’est peut-être un peu exagéré, mais cet
avis est partagé par les plus éminents penseurs comme on va le vérifier
maintenant).

Argument 1 : point de vue philosophique

Pour plus d’informations, consulter notre dossier Musique et


philosophie.
Si l’on remonte aux origines de la philosophie, la supériorité de la
musique sur les autres modes de connaissance est affirmée dès
l’Antiquité : Platon chasse les artistes de sa cité idéale mais pas la
musique car elle a une haute valeur éducative. Pour lui en effet, « La
musique donne une âme à nos cœurs et des ailes à la pensée.. » Quant à
son disciple Aristote, il en fait une occupation privilégiée pour les "hommes
libres".
Parcourons maintenant les périodes suivantes. Dans les universités du
Moyen Âge, on étudie la musique au même titre que la philosophie et les
mathématiques ; les autres modes d’expression sont rejetés dans la
classe des "arts mécaniques". Les débats sur la hiérarchie des arts durant
la Renaissance et la période baroque concernent surtout les arts
plastiques et la poésie ; on peut cependant retenir cette note de Léonard
de Vinci (1462-1519) dans ses carnets : «  Le poète, pour représenter
l’univers visible, est bien en dessous du peintre, et pour l’univers invisible,
il est bien en dessous du musicien. »
Enjambons la période classique au cours de laquelle il ne semble même
pas la peine de poser la question. Au XIXe siècle, la musique occupe une
place  privilégiée dans la philosophie d’Arthur Schopenhauer. Il écrit
dans Le Monde comme volonté et comme représentation (1818) : « …la
musique, qui va au delà des Idées, est complètement indépendante du
monde phénoménal […] C’est pourquoi l’influence de la musique est plus
puissante et plus pénétrante que celle des autres arts : ceux-ci
n’expriment que l’ombre, tandis qu’elle parle de l’être. » Le philosophe
ajoutera en 1859 que la musique exprime « la
joie, l’affliction, la douleur, l’épouvante, l’allégresse, la gaieté, la sérénité
elles-mêmes, pour ainsi dire in abstracto », c’est-à-dire d’une façon
purement formelle qui la porte au-dessus des autres domaines de
connaissance, plus attachés à décrire le monde réel qu’à explorer les
profondeurs de l’âme. Hegel pour sa part, dans ses cours d’esthétique
donnés entre 1818 et 1829, met lui aussi la musique (avec la poésie) au-
dessus des autres arts. Certes, dans son système, il donne la priorité à la
philosophie, mais plus près de nous, Émil Cioran (1911-1995) lui apporte
la contradiction : « À quoi bon fréquenter Platon, quand un saxophone
peut aussi bien nous faire entrevoir un autre monde ? » (extrait
de Syllogismes de l’amertume). De son côté, Ludwig van
Beethoven écrit dans ses Carnets de conversation : « La musique est
une révélation plus haute que toute sagesse et toute
philosophie. » (autrement dit, chacun défend sa boutique, ce qui est bien
normal). 
Le philosophe Friedrich Nietzsche (1844-1900), qui est aussi musicien,
semble mettre un terme au débat en déclarant : « Sans musique la vie
serait une erreur ». Il faut cependant laisser la conclusion à Vladimir
Jankélévitch (1903-1985) : « On peut, après tout, vivre sans le je-ne-sais-
quoi, comme on peut vivre sans philosophie, sans musique, sans joie et
sans amour. Mais pas si bien » (in Philosophie première).

Mais toutes ces considérations philosophiques risquent fort de passer


au-dessus de la tête de nos collégiens. Voici un second argument qui les
touchera sûrement plus.

Argument 2 : point de vue économique


D’un point de vue purement financier, la musique permet à beaucoup de
monde de gagner sa vie et offre un débouché intéressant. Cela ne
concerne pas seulement les musiciens professionnels mais aussi tous
ceux qui gravitent autour de ce qu’il faut bien appeler une industrie
prospère (production, diffusion et vente de la musique sous toutes ses
formes). Selon le journal La Tribune (article), la culture (dont la musique
classique fait évidemment partie, pour environ 10 %) contribue sept fois
plus au PIB que l’industrie automobile. Qui pourra affirmer après cela que
la musique ne sert à rien ! Car toutes ces personnes qui font vivre la
musique ont besoin d’un minimum de formation musicale, pratique,
théorique et historique, ce qui est précisément l’objectif de l’heure
hebdomadaire d’éducation musicale. On lit notamment dans les
programmes du collège :

« En prise avec l’univers sonore et musical de la société contemporaine,


l’éducation musicale au collège accompagne les élèves dans une
approche maîtrisée de ces réalités en mouvement. Elle veille
parallèlement à les inscrire dans une histoire et une géographie jalonnées
de repères culturels essentiels. Prenant en compte la sensibilité et le
plaisir de faire de la musique comme d’en écouter, elle apporte les savoirs
culturels et techniques nécessaires au développement des capacités
d’écoute et d’expression. »

Ce texte, il faut l’avouer un peu jargonnant, s’adresse aux professeurs,


non pas aux élèves ni même à leurs parents. Ce qu’il demande surtout
aux enseignants, c’est d’élargir les connaissances musicales des
collégiens en s’appuyant principalement sur le plaisir que l’on éprouve à
écouter et à pratiquer toutes sortes de musiques.

Argument 3 : point de vue émotionnel et formateur


C’est précisément cette notion de plaisir qui est au centre de notre
troisième argument. Car, qui pourrait prétendre qu’il n’aime pas la
musique dans la mesure où il y en a pour tous les goûts et toutes les
circonstances ? On peut donc résumer ainsi la tâche de l’enseignant :
faire découvrir à ses élèves, de façon ludique, toute l’étendue et la variété
d’un monde sonore dont ils ne soupçonnent pas les richesses. Il doit aussi
les rendre conscients que cette exploration développe en eux toutes
sortes de capacités physiques, psychologiques et intellectuelles. Les
programmes du collège en citent quelques-unes : « Par la mobilisation du
corps dans le geste musical, elle contribue à l’équilibre physique et
psychologique. Éduquant la perception et l’esprit critique sur les
environnements sonores et musicaux, elle participe à la prévention des
risques auditifs et vocaux. » 
On pourrait y ajouter l’ouverture aux autres et la finesse de l’écoute que
permet la pratique collective de la musique, ainsi que d’autres qualités
indispensables à toute bonne scolarité : attention, concentration,
confiance en soi, esprit critique, curiosité, capacités d’analyse, etc.

Argument 4 : point de vue scientifique


Nos jeunes collégiens seront sûrement très intéressés d’apprendre que
leur cerveau est comparable à un fantastique ordinateur et que la musique
est un moyen merveilleux de réveiller les multiples richesses qui
sommeillent dans leur crâne. Depuis quelques années, les études
concernant l’action de la musique sur le cerveau se sont multipliées
(exemple sur France musique). Faisant appel à l’imagerie par
résonance magnétique (IRM), les neurologues ont tous abouti à cette
conclusion : non seulement l’écoute de la musique fait du bien au cerveau,
mais la pratique musicale, surtout si elle est collective, déclenche dans
notre crâne un véritable feu d’artifice neuronal. Plus qu’aucune autre
activité, elle met en effet en relation des régions très diverses de notre
cortex cérébral car c’est tout notre mental qui est sollicité : notre
sensibilité, notre mémoire, notre imagination, notre rationalité ; nous
consoler, nous stimuler, nous rendre plus séduisant etc. La musique
pourrait même, chez certaines personnes, déclencher des orgasmes… En
savoir plus sur France musique
Sur le plan du développement du langage, de l’apprentissage d’une
langue étrangère, de la motricité, de la concentration… les bénéfices
cognitifs sont considérables et durables (France musique). En outre, les
psychologues constatent que la musique est un lien social et affectif
important. Une directrice de crèche rapporte que grâce aux ateliers
musicaux qu’elle a mis en place « les bébés qui sont un peu en retrait
oublient l’appréhension et rentrent plus facilement en jeu avec les
autres. »
Un cycle de conférences « Musique et cerveau » met chaque année en
avant les effets spectaculaires de la musique, notamment sur le plan de la
santé. Un neurologue spécialiste des maladies neurovégétatives
explique : « On dit que la musique adoucit les mœurs. J’irai encore plus
loin en affirmant que la musique peut aussi adoucir la douleur. […] Et les
résultats sont assez bluffants. Quand quelqu’un souffre en permanence et
qu’il peut accéder à des instants d’accalmie, c’est très positif et très
facilitateur pour recouvrer la santé. Et il n’y a que des avantages : pas
d’effets secondaires, simple à utiliser parce que les gens écoutent ce
qu’ils aiment. Et pour ceux qui sont musiciens professionnels ou
amateurs, c’est encore plus fort. Ça les stimule pour retrouver un projet de
vie et aller de l’avant. »
Un passionnant documentaire offre un résumé de la façon dont la
musique agit sur le cerveau : écouter des extraits.

Argument 5 : point de vue social

Il y a encore une bonne raison de défendre l’utilité de la musique, c’est


la place essentielle qu’elle occupe dans la vie sociale. Depuis toujours en
effet, parce qu’elle suscite le chant et la danse, la musique est
l’indispensable accompagnement des circonstances les plus diverses :
cérémonies religieuses ou païennes (mariages, enterrements, défilés,
processions...), rituels incantatoires, activités quotidiennes (extérieures ou
intérieures, privées ou publiques), divertissements (bals, banquets,
concerts…), etc. Pour l’anthropologue Claude Lévi-Strauss, la musique, à
l’instar des récits mythologiques ou du rêve, est une forme de
pensée symbolique (voir Lévi-Strauss et la musique). C’est pourquoi elle
est un mode d’expression incontournable d’un bout à l’autre de la planète,
de tout temps et en de multiples occasions.
Selon le lieu et l’époque, les pratiques musicales sont si contrastées
qu’on peut se demander ce qu’elles ont de commun. Le terme même de
musique est-il pertinent pour désigner des objets aussi éloignés
qu’une symphonie de Mozart et la mélopée des derviches tourneurs,
une séquence grégorienne, la java d’un bal musette ou un air d’opéra ? Si
l’on peut répondre oui à cette question, c’est parce que ces pièces,
quelles que soient leurs différences de forme et de contenu, quel que soit
le contexte où elles sont créées et la demande qui les a suscitées, sont
toujours des combinaisons plus ou moins complexes de sons, de rythmes
et de silences. On peut même avancer que la principale raison d’être de
toute musique est sa fonction sociale. C’est pourquoi son utilité ne peut
être mise en doute (n’est-ce pas, jeune collégien ?).
Le philosophe Vladimir Jankélévitch exprime la même idée à sa façon :
« La musique, à la différence du langage, n’est pas entravée par la
communication du sens préexistant qui déjà leste les mots ; aussi peut-
elle toucher directement le corps et le bouleverser, provoquer la danse et
le chant, arracher magiquement l’homme à lui-même. » (Quelque part
dans l’inachevé, p.101-102).
Argument 6 : la musique comme songe et comme liberté

Cette dernière citation de Jankélévitch nous renvoie à son "esthétique


de l’ineffable", déjà évoquée à la fin de l’argument 1, esthétique dans
laquelle la musique est un« je-ne-sais-quoi » qui se dérobe à toute
rationalité. Il dévoile ainsi un peu du mystère de l’inspiration : l’état second
que de nombreux compositeurs évoquent pour décrire la pulsion
irrépressible qui les pousse à créer. Les psychanalystes interpréteraient
cet état second comme une forme d’expression de l’inconscient, ce
territoire dont la porte d’accès privilégiée est le rêve. Voici d’ailleurs les
témoignages de quelques compositeurs sur la façon dont l’inspiration les
possède comme malgré eux, dans une espèce de rêve éveillé.

Si, pour Johann Sebastien Bach, ce petit miracle ne peut-être que


d’origine divine, Wolfgang Mozart observe pour sa part que c’est dans les
moments où il est le plus disponible et détendu (en voiture ou après un
bon repas, en promenade ou pendant la nuit) que l’inspiration le saisit
malgré lui : « Découverte et mise en oeuvre, tout se passe en moi comme
dans un beau songe. » Au XIXe siècle, les romantiques laissent libre
cours à leur rêverie (or on sait que le songe est "la voie royale de
l’inconscient"). Hector Berlioz raconte : « Une nuit, j’entendis en songe
une symphonie que je rêvais composer. En m’éveillant le lendemain je
me rappelai presque tout le premier morceau qui était à deux temps
(allegro), en la mineur. » On a aussi un témoignage de Richard Wagner à
propos de Tristan et Yseult : « Pour une fois, vous allez entendre un rêve,
un rêve que j’ai mis en musique... J’ai rêvé tout cela. Jamais ma pauvre
tête n’aurait pu inventer une telle chose délibérément.» Il raconte aussi
que c’est durant une sieste qu’en septembre 1853 il conçut le prélude
pour orchestre de L’anneau du Nibelung. 
Les romantiques, sans le savoir, anticipent le principe de création
du surréalisme. Son promoteur, André Breton (1896-1966), pour accéder
à l’inconscient, fait appel comme Sigmund Freud (1856-1939) « à la toute-
puissance du rêve, au jeu désintéressé de la pensée ». Vers
1920, Arnold Schönberg parle d’« auto-analyse » et recourt à
l’introspection pour composer, procédé utilisé vingt ans plus tôt par Freud
pour rédiger son livre sur L’interprétation des rêves. Le compositeur écrit
dans Harmonielehre (éd. Universal, Vienne, 1911, p. 466) : « Chaque
accord que je note obéit à une contrainte, une pression de mon besoin
d’expression, peut-être aussi la pression d’une inflexible mais
inconsciente logique dans la construction harmonique. » Son monodrame
de 1909, Erwartung (Attente ; écouter le début) est une sorte de rêve
éveillé qui a tout l’aspect d’une névrose. Si certains compositeurs
contemporains préfèrent mettre l’accent sur l’ordre, comme Pierre
Boulez le fait dans les années 1950-1960, d’autres, au mépris de toute
rationalité, cherchent la libération complète de leur créativité comme on le
fait en free-jazz. Cette volonté de « lâcher prise » est complètement
assumée dans les happenings des années 1970, au point de
s’abandonner au hasard et décider, comme John Cage, de « laisser vivre
les sons ».

En résumé, le cours de musique offre l’occasion, notamment durant des


séances d’improvisation menées par un enseignant ouvert, de laisser libre
cours à l’imagination la plus débridée… ce qui ne serait pas du tout pour
déplaire à nos jeunes collégiens. L’institution scolaire n’est pas si prodigue
de tels espaces de liberté, sauf en de rares moments dont un film célèbre
nous donne un exemple.

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