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même auteur

Beckett l'abstracteur
Anatomie d'une révolution littéraire
Seuil, «Fiction & compagnie », 1997

La République mondiale des lettres


Seuil, 1999,' rééd. «Points Essais », 2008

Kafka en colère
Seuil, «Fiction & compagnie », 2011
»

BM0719744
Cet ouvrage est publié dans la collection «Liber»
fondée par Pierre Bourdieu
dirigée par Jérôme Bourdieu et Johan Heilbron

ISBN 978,,2-02-128060-9

© DU SEUIL, OCTOBRE 2015

www.seuil.com
Pour
Dans mondiale des lettres l je voulais étudier les
fonctionnements de la littérature mondiale, rappeler le sort des dominés
littéraires qui sont souvent oubliés en tant que tels et souligner que
leur vie est difficile s'ils sont aussi dépendants d'une langue dorrünée.
Cependant, il me semble qu'un des aspects de ces fonctionnements
mondiaux n'a pas été suffisarrlment analysé: c'est celui de la langue,
et, en particulier, de la langue mondiale.
Bien sûr, nous tenons tous à la multiplicité des langues qui carac-
térise la république mondiale des lettres et qui nous apparaît comme
une des manifestations de la diversité du génie humain. La pluralité
des langues est une richesse à conserver; la communication entre
donc les «opérations de traduction 2 », est une bonne chose.
l'ambition de ce livre est de montrer que cette vision géné-
VUJlU"'lH

reuse et que beaucoup de lecteurs auront spontanément en


cache le fait fondmnental que la communication entre les lan-
biais se définit par alterné de
par un même locuteur, et
.......'-LF.'4'-'0 implique d'être spécifié
de des deux de la '-''-F-.'-'-'>J'>J'-'-'

A. dont nous allons


' - ' u ....u'-'-'u se définit par la
de deux langues dans une corrlmunauté, qui remplissent des
1"'\1"':"CP>l-.,...P>

1. Pascale Casanova, La République mondiale des lettres, Paris, Seuil, 1999; coll.
«Points Essais », 2008.
2. Voir Pascale Casanova, «Consécration et accumulation de capital littéraire. La
traduction comme échange inégal », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 144,
septembre 2002.
3. La connotation sexuelle de la «possession» ici est la même que celle de la« fidélité»
et a déjà été largement soulignée.

9
LA LANGUE MONDIALE

fonctions communicatives complémentaires) ou de la traduction l ,


reproduit (ou renforce) les inégalités linguistiques beaucoup plus
qu'elle ne les corrige. Traduction et bilinguisme collectif sont des
phénomènes à comprendre non pas «contre» mais «à partir» de la
domination linguistique et de ses effets: au lieu de lui échapper, ces
phénomènes reproduisent le rapport de force entre les langues. Et
afin de con1prendre cette relation et ses inégalités, il faut, malgré les
linguistes qui expliquent, à raison, que toutes les langues sont égales,
de l'observation qu'il Ya des langues dominantes et des langues
dominées et que, parmi ces langues, il y en a une qui domine mondia-
~VU~'-'''L''. Comme le dit Pierre Bourdieu: «Les linguistes ont raison de
dire que toutes les langues se valent linguistiquernent; ils ont tort
de croire qu'elles se valent socialement2. »
Je ne prétends donc pas, dans un livre si court, aborder tous les
aspects de cette domination qui me paraît si difficile à saisir, luais
seulement l'aborder par la face !) du bilinguisme et de la traduc-
c'est-à-dire par le fait de la dorrlÎnation linguistique réalisée (de
la domination en actes, si l'on peut dire), bien que traduction et bilin-
guisme soient considérés d'ordinaire comme des moyens d'échapper
à la de la langue mondiale. Je m'intéresse donc plus ici à la
langue dominante et à ceux qui la parlent, pour tenter de comprendre
ce la linguistique, qu'aux dominés linguistiques
eux-mêmes.

de «marché linguistique 3 »
""'U"'F-.~"''-'U sont en pour le sur ce
rnarché (<< n'est pas seulement un instrument
de comluunication ou même de connaissance mais un instrument de

1. On traitera ici principalement de la traduction littéraire. les traductions scientifiques


ou religieuses appelant d'autres développements.
2. Pierre Bourdieu, «L'économie des échanges linguistiques », n° 34.
1977, p. 23.
3. Je souligne.

10
EXORDIUM

pouvoir l »); et, d'autre part, qu'il y a une dépendance entre les lois de
la domination et les lois de formation des prix (ou des valeurs relatives)
linguistiques: «la dévaluation progressive du français par rapport à
l'anglais sur le marché intemationaF» est l'un de ses exemples.
Les langues sont socialernent hiérarchisées selon leur proximité au
pouvoir et à la légitimité ou (ce qui revient au même) selon les profits
symboliques qu'elles procurent. Ceux qui peuvent afficher une bonne
maîtrise de la langue mondiale (en d'autres termes, ceux qui ont ce
« capitaP ») exercent aussi l'autorité puisque seule «la langue recon-
nue fait la loi sur les marchés contrôlés par les classes dominantes. La
langue légitime n'est pas un bien collectif, elle n'est pas à la disposition
de tous les locuteurs: n'a la capacité de parler et de se faire écouter
que celui qui s'est approprié le langage autorisé, c'est-à-dire celui de
l'autorité. Les autres locuteurs sont conduits à pratiquer le bilinguisme
ou la diglossie [ ... ] en abandonnant l'essentiel de leur répertoire com-
municatif, c'est-à-dire [ ... ] une dimension de leur identité4 ».
Il apparaît que l'ensemble des langues mondiales a toujours été
marqué par une différence, du fait de l'apparition de cette langue plus
«prestigieuse» que les autres aux yeux de tous. Cette langue rnondiales
va employer (et ce, de façon totalement arbitraire, du simple fait de
son «prestige») ce pouvoir, sa domination sur les autres langues pour
se répandre plus que les autres 6 • On délaisse quelquefois cette langue,
mais une autre apparaît irmnédiaternent qui la remplace.

1. Voir Pierre Bourdieu, «L'économie des échanges linguistiques », art. cité, p. 19.
2. Ibid., p. 22.
3. Voir ibid., p. 18,22-24.
4. Ahmed Boukous, «Bilinguisme, diglossie et domination symbolique», in Du bilin-
guisme, Paris, Denoël, 1985, p. 48.
5. Abram de Swaan distingue dans la «constellation» hiérarchisée des langues: les lan-
gues périphériques, les langues centrales, les langues supercentrales et la langue hypercen-
traIe. Voir Words of the World: The Global Language System, Cambridge, Polity Press,
200 1, p. 4-7. Voir aussi par exemple: Mahasweta Sengupta, «Translation, colonialism and
poetics: Rabindranath Tagore in two worlds », in Susan Bassnett et André Lefevere (éd.),
Translation, History and Culture, Londres-New York, Pinter Publishers, 1992, p. 57-61. Il
écrit, à propos des auto-traductions de Tagore: «On peut remarquer clairement que Tagore
a changé non seulement le style de l'original mais aussi les images et le ton des mots [... ],
le registre de langue qui est recherché cOITespond à la poésie de la langue source, à l'an-
glais edwardien. [ ... ] Il s'ajuste pour convenir à l'idéologie de la culture ou du système
dominants» (ma traduction).
6. C'est par facilité d'exposition que j'ai fait ici de la langue le sujet actif de la phrase.

Il
LA LANGUE MONDIALE

Les rapports entre le latin et le grec en fournissent un excellent


exemple dans l'Antiquité. On sait que les Romains importèrent massi-
vement les textes grecs sous forme de traductions pour s'emparer des
« richesses» et du prestige helléniques, alors que les Grecs traduisirent
très peu les Romains à l'époque où ceux-ci dominaient politiquement,
militairement et économiquement; cornille le dit Giacomo Leopardi
(1798-1837) dans le Zibaldone (nous y reviendrons, dans ce livre, au
chapitre 4) :

On voit dans le Pro Archia de M. Tullius que la langue grecque était jadis
considérée comme universelle [ ... ] et que l'usage et la compréhension
du latin étaient réservés à peu de gens [ ... J. Pourtant l'Empire romain fut
probablement l'empire le plus vaste qui existât jamais, et les Romains de
l'époque de Cicéron étaient maîtres déjà des mers et grands commerçants.
De la même façon, on voit aujourd'hui que les Anglais sont maîtres des
mers et du commerce; néanmoins leur langue, pourtant plus répandue que
bien d'autres, est peu connue et n'est pas employée à travers le monde
entier [ ... ], et elle est dépassée par le français qui n' ajamais bénéficié d'un
commerce aussi étendu 1.

La philologie contemporaine a étudié de près ce bilinguisme latin-


grec des Romains cultivés qui s'est perpétué sur une période de quatre
. James Adams montre notamment que le grec était «la
langue de la haute culture aux yeux des Romains» ; et qu'il était ce qui
«provoquait, chez les un sentiment d'infériorité culturelle».
montre aussi que le désintérêt des Grecs pour latine n'était
pas aussi veut bien le dire et, par exemple, que le latin
par les de langue donc avec un accent grec,
était considéré comme un de prestige. Il insiste aussi sur le fait
que, les Romains de maternelle latine, la grécisation de
la prononciation de certains mots pouvait être considérée (du fait de

1. Giacomo Leopardi, Zibaldone, traduit de l'italien, présenté et annoté par Bertrand


Schefer, Paris, Allia, 2003, p. 179-180.
2. Voir notamment James Noel Adams, Bilingualism and the Latin Language, Cam-
bridge, Cambridge University Press, 2003. Voir aussi Frederick M. Rener, Intelpretatio.
Language and Translationfrom Cicero ta Tytler, Amsterdam-Atlanta, GA, Rodopi, 1989,
p.293-326.

12
EXORDIUM

ce que nous appellerions une sorte de « snobisme» ) COlnme une «nou-


velle» prononciation plus «correcte» 1• Tous faits qui renforcent notre
hypothèse d'un prestige attaché à la langue grecque.
Ainsi, la langue dominante mondialement n'est pas toujours, ou
pas nécessairement, la langue du pays qui domine économiquement
(comme la situation contemporaine tendrait à le faire croire) ni celle
du pays le plus puissant militairement au plan mondial. la
puissance économique aide à la diffusion de la langue, mais ce sont
des phénomènes séparés et distincts qu'il ne faut pas confondre. L'an-
glais aujourd'hui n'est pas plus la «langue des affaires» que n'im-
porte quelle autre. Et il n'y a pas de spécialisation comme la «langue
de l'amour» ou la «langue de la philosophie». Il y a, en revanche,
des cultures qui insistent plus ou moins sur tel ou tel aspect des pra-
tiques humaines. Mais toutes les langues sont susceptibles d'aborder
tous les sujets. Et le but (au sens de «conatus 2 », puisqu'il n'y a pas
de «volonté» là où il n'y a pas de sujet) de la langue mondialement
dominante semble être de s'étendre. Je pose dans ce livre, en prin-
cipe, on le voit, la transhistoricité du modèle des langues mondiales.
L'inégalité entre les langues a des effets si puissants que la (ou les)
langue(s) dominée(s) ou très dominée(s) peu(ven)t empêcher (ou au
moins rendre difficile) la reconnaissance ou la consécration d' écrivants
les pratiquant. La critique brésilienne souligne ainsi que deux des plus
grands romanciers naturalistes de langue portugaise - le Portugais
Eça de Queiroz (1845-1900) et le Brésilien Machado de Assis (1839-
1 - sont restés inconnus Inal '-''-'L.HL'-H7

international:« leur gloire nationale presque hu,no.,.·trn.-nh1à.o


correspondit une décourageante obscurité ..... ...,;..,,,.u... ' V u . .... , , , ,

Antonio Candido, critique brésilien.


Par ailleurs, une des grandes lois linguistiques que nous a permis
de découvrir notre République mondiale des lettres, c'est que le bilin-
guisme (ou le plurilinguisme) collectif est un signe de domination: en
d'autres termes, les populations qui utilisent plus d'une langue sont

!. James Noel Adams, Bilingualism and the Latin Language. op. cit., p. 16-17 et 109.
2. Voir Frédéric Lordon, Capitalisme, désir et servitude. Marx et Spinoza, Paris,
La Fabrique, 2010, p. 17-18.
3. Antonio Candido, L'Endroit et l'Envers. Essais de littératl/re et de sociologie, Paris,
Métailié-Unesco, 1995, p. 236.

13
LA LANGUE MONDIALE

dominées. Par exemple, du fait de la domination qu'exerce le grec à


l'époque de Cicéron, le bilinguisme des Latins qui doivent apprendre
une autre langue en tant que langue seconde l , s'ils veulent « posséder»
la langue prestigieuse, fait d'eux des dominés linguistiques (alors qu'ils
sont des dominants militaires).
La langue mondiale, étant la seule langue légitime au plan mondial
et social, a plus - ou est censée avoir plus - de valeur que les autres.
La preuve en est (en serait) qu'elle est la seule à donner de la valeur
en traduction (je parle, bien sûr, d'extraduction 2). C'est une exception
puisque la traduction est couramment considérée comme une dévalua-
tion 3 par rapport à la valeur non économique de l'original. Ce point
de vue pourrait permettre de dépasser la conception de la traduction
comme relation singulière entre un texte, un traducteur et sa transcrip-
tion, en réinscrivant chaque «transcription» dans le réseau objectif des
relations de domination mondiale dont elle est l'une des formes 4 • On a
souvent décrit la dévaluation automatique de chaque traduction et on a
cherché à chaque époque à la supprimer: soit -.- depuis le Moyen Âge
jusqu'au XVIe siècle - en asselnblant plusieurs IllotS synonymes 5 ; soit
en «oubliant» l' origina1 6 ; soit en respectant, plus qu'il n'est de mise,
la loi de la «fidélité ». Aujourd'hui (où la question de la valeur de la
traduction se pose toujours la traduction du Coran, par exemple, étant
considérée conlme llloins sacrée que la version originale en arabe et

1. En Europe et dans le monde francophone, la langue seconde est la langue la plus


importante après la langue matemelle : ce peut être la langue administrative ou véhiculaire,
le monde c'est la langue apprise en deuxième, chronologiquement.
cela le qu'aucune notion de ce domaine (langue maternelle, bilinguisme,
dialecte) fermement assise.
2. Voir Valérie Ganne et Marc Minon, «Géographie de la traduction », in Françoise
Barret-Ducrocq (éd.), Traduire l'Europe, Paris, Payot, 1992, p. 55-95. Ils distinguent
1'« intraduction », c'est -à-dire l'importation de textes littéraires étrangers dans la langue
nationale, de 1'« extraduction », c'est-à-dire l'exportation de textes littéraires nationaux.
3. Voir Henri Meschonnic, «Les grandes traductions européennes: leur rôle, leurs
limites. Problématique de la traduction », in Béatrice Didier (éd.), Précis de littérature
européenne, Paris, Presses universitaires de France, 1998, p. 224; voir aussi, par exemple,
André Lefevere, Translation, Rewriting and the Manipulation of Literaty Fame, Routledge,
1992, p. 7-8, 112-1 15; ou Emily Apter, Translation Zone: A New Comparative Litera/ure,
Princeton, Princeton University Press, 2006, p. 4-5.
4. Voir Johan Heilbron et Gisèle Sapiro, «La traduction littéraire, un objet sociolo-
gique», Actes de la recherche en sciences sociales, n° 144, septembre 2002, p, 3.
5. Voir ir~fi"(l, p. 69.
6. Voir ù~fra, p. 80-82.

14
EXORDIU/vl

continuant à être source de discorde), on considère que la « fidélité» à


la langue de départ peut, seule, résoudre la question (si la traduction est
très fidèle, elle est censée avoir presque autant de valeur que l'original).
On peut aussi considérer que le fait que la langue mondiale soit la
seule parmi toutes les langues à donner (plutôt qu'à retirer) de la valeur
en traduction peut être sa définition et que, par un raisonnement circu-
laire, ce soit la «cause» (ou la conséquence) de son exceptionnalité.
il n'y a de langue dominante que si (et seulement si) les locu-
teurs, y compris les locuteurs natifs, croient à une hiérarchie entre les
langues. La domination dont je parle ici est symbolique en ce qu'elle ne
dépend pas des faits (le nombre de locuteurs par exemple, ou le fait que
toutes les langues soient objectivement égales) mais d'une croyance,
collectivement partagée. Une croyance partagée se renforce, du fait du
«collectif» justement et est, le plus souvent, naturalisée (donc considé-
rée par tous cornrrle un fait de «nature », non soumis à la discussion).
Giacomo par exemple, considérait la domination du français
à son époque COlllme un fait de nature de la langue sur lequel il n'y
avait pas à revenir. Cette croyance collective conforte la domination
linguistique telle qu'elle se présente aux locuteurs et raffermit, chaque
fois qu'elle est parlée, sa puissance.
seule de lutter contre une
«athée» et,
1J'-"J.l.U.'VU de ne pas
1-''-''''VU'.l''''''''' de l'arbitraire total

1. Georges Mounin, Les Problèmes théoriques de la traduction, Paris, Gallimard,


1963, p. 3-9.

15
LA LANGUE MONDIALE

Il Y a seulement passage incessant d'un nombre considérable d'éléments


d'une langue à l'autre; ce sont autant de transfuges qui s'introduisent dans
le camp opposé: à la fin, celui··ci ne contiendra plus de soldats indigènes ...
Tous les dialectes bretons sans exception sont envahis par le français. La
langue de civilisation apporte un flot de mots nouveaux représentant des
objets, des idées, des mœurs nouvelles. Déjà la littérature et la religion ont
rempli le breton de mots français [ ... ]. Arrivera-t-il un moment où le bre-
ton aura été tellement pénétré par le français qu'il en semblera un dialecte
attardé? [ ... ] On ne pourrait plus savoir à un moment donné si l'on parle
encore du breton complètement imprégné de français, ou du français dans
lequel survivraient quelques épaves de breton. Le breton se serait fondu
dans le français comme un morceau de sucre dans une masse d'eau. On
pourrait dire sans doute: le breton n'existe plus 1.

Au contraire, plus les langues se séparent (ou ont peu d'interpé-


nétrations), moins la domination est importante et plus le besoin de
traduction se fait sentir. En d'autres termes, la traduction remplace le
manque éventuel de bilinguisme collectif et elle permet de mesurer le
degré de domination. Plus la traduction est présente et moins la domi-
nation est importante; réciproquement, moins elle est présente, plus
la domination est grande (autrement dit, la traduction devient inutile
la version
IJUJ.Ù"-iIUV Vju.r-,,-C",-<jl'-'

choses sont compliquées parce que


besoin de traduction traduisent malgré tout. C'est
le nombre de «fausses» traductions: par
,./jU.jlUI-,~jl'JjlU.,", l1'nn,("\ ..t':lnt des Suédois ou des Néer-
ceux-ci continuent un travail de traduction
HU.AU<"U0, ,comme
pour ne pas laisser croire à leur (réelle). La traduction
être conçue alors comme une forme de résistance à de lutte contre)

1. Joseph Vendryès, Le Langage. Introduction linguistique à l'histoire, Paris, La Renais-


sance du Livre, 1921, p. 335-341.
2. Anthony Pym et Grzegorz Chrupala, «The quantitative analysis of translations flows
in the age of an international language », in Albert Branchadell, Lovell Margaret West
(éd.), Less Trallslated Languages, Amsterdam, John Benjamin Publishing Company, 2004,
p. 28-31, écrivent en ce sens: «Si les Suédois, par exemple, lisent tous l'anglais, ils ne
devraient pas avoir réellement besoin de traductions de l'anglais, et ils ont potentiellement
une culture très ouverte avec un pourcentage assez bas de traductions. [ ... ] Notre hypothèse
logique se révèle tout à fait fausse. Quand des pays publient beaucoup de livres en langues
étrangères, ils tendent aussi à traduire beaucoup de livres de l'étranger» (ma traduction).

16
EXORDIUM

la porosité des langues 1 et à la domination linguistique. De la même


façon, le Royaume-Uni revendique haut et fort une orthographe et une
prononciation « différentes» de l'américaine et permet ainsi à des pays
comme le Canada (qui a, c'est vrai, une frontière commune avec le
pays le plus puissant du monde) de revendiquer une identité distincte
de celle des États-Unis.
Abram de Swaan, qui a beaucoup étudié ces phénomènes au plan
mondiaF, tient que ce qu'il appelle «le système linguistique mondial
émergent 3 » possède sa cohérence du multilinguisme. Pour lui, on
mesurer la centralité Ge dirais, pour ma part, la domination)
d'une langue au nombre de locuteurs plurilingues (ou bilingues) qui
la parlent, dans un système où toutes les langues périphériques sont
reliées au centre par les plurilingues 4 (ou les bilingues). Une langue
est dominante mondialement si elle est une langue seconde utilisée par
les locuteurs bilingues du monde entier. Ce n'est donc pas le nombre
de locuteurs qui détermine si elle est dominante ou non (dans ce cas
le chinois serait la langue dominante): c'est le nombre de locuteurs
plurilingues qui la «choisissent ».

si tous les bilingues - collectifs - sont dominés, tous les domi-


nés ne sont pas bilingues. C'est aussi pourquoi la langue mondialement
dorninante est celle qui est privilégiée pour toutes les traductions,
aussi bien pour les opérations d'intraduction que dans celles d'extra-
. Dans le prelnier cas, la langue dominante est comprise par
de ce

sont rédigés ou mixés dans

1. Le volume Less Translated Languages a soulevé ce problème, notamment Monserrat


Bacardi, «Translation from Spanish into Catalan during the 20th century », p. 1781 ; elle cite
(et traduit) un des derniers traducteurs de Don Quichotte en catalan, Civera: «Les Catalans
éduqués peuvent lire les travaux les plus importants de Cervantès dans le texte. Pourquoi
alors avoir eu l'audace d'avoir fait parler Don Quichotte dans notre langue maternelle?
Parce que nous voulions rendre hommage à ce grand écrivain, et parce que nous voulions
honorer cette grande langue» (ma traduction).
2. Abram de Swaan, Words o.ltlze World: The Global Language System, op. cit., p. 4.
3. Ibid.
4. Ibid., p. 4.
5. Voir supra, p. 14, note 2.

17
LA LANGUE MONDIALE

la langue dominante, ils sont réputés être les « meilleurs». Ils sont, en
tout cas, les plus «prestigieux»: en raison d'une causalité circulaire
qui renforce l'évidence de sa position, la langue dominante est celle
qui circule le mieux et le plus dans le monde entier parce qu'elle est
comprise du plus grand nombre et du fait que ses produits circulent
sans retard. Elle est, en quelque sorte et dans tous les sens, un «permis
de circulation ». avec les traductions, sont exportées aussi des
pensées, des catégories de pensées, des visions et des divisions, des
objets dignes ou indignes d'être pensés, des façons d'aborder tel ou
IJV~h.JV'V, etc. Cela suppose que l'exportation d'une langue
implique bien plus que la langue elle-même; elle inclut aussi, selon
l' hypothèse dite de Sapir-Whorf, toute une vision du monde.
Par parenthèse, il ne s'agit pas ici d'apporter une contribution aux
postcolonial translation studies dont les termes me semblent vains et
qui se contentent d'opposer la naïveté des foreignists au réalisme des
domesticistsl. Réduire la domination à sa forme politique peut servir,
certes, à s'en exclure, mais ne peut amener à la comprendre dans tous
ses aspects 2 • Cela n'est pas non plus un chapitre ajouté au Polysystem3
d'Itamar bien que la Relational Thinking 4 soit ici très
présente et que le Polysystem soit le mode de pensée le plus proche du
fortement marqué par la pensée de PielTe Bourdieu.
Dans le monde linguistique, les opérations traductives sont donc
l'une des armes dans la lutte pour la légitimité. Pour un
accéder à la traduction par la
'-HJ.< ....U l U ' - ' , c'est combattre

1. Voir notamment Douglas Robinson, Translation and Empire: Postcolonial Theories


LA/"tUtftt:u,Manchester, St. Jerome, 1997, p. 1.
Il me semble qu'aujourd'hui les Américains ont tendance à nier ou à méconnaître la
domination exercée par la langue anglaise et ses formes dans les pays non anglophones;
c'est pourquoi, si tel est le cas, ils insistent, de même, autant sur le post-colonialisme dont
ils ne sont pas collectivement responsables.
3. Le Polysystem est un mode de pensée, issu des formalistes russes, qui s'intéresse à la
culture comme «systèmes interdépendants ». Il est devenu, par le biais de l'élève d'Even-
Zohar, Gideon Toury, essentiel dans les «études de traduction».
4. La Re/ational Thillking est une pensée dans laquelle l'accent est mis sur la relation
entre deux éléments et non pas sur les éléments eux-mêmes. Ce mode de pensée est très
important à la fois pour Bourdieu et pour Even-Zohar. Voir Itamar Even-Zohar, «Factors
and dependencies in culture: A revised outlline for polysystem culture research », Canadian
Review of Comparative Literature, XXIV, l, 1997, p. 15.

18
EXORDIUM

linguistique, pour l'accès aux centres, pour être lu par ceux qui
décrètent la valeur (ou non) de ce qu'ils lisent, etc.
Salrnan Rushdie, romancier pakistanais de langue anglaise qui
vit principalement en Grande-Bretagne et aux États-Unis et pour
qui, par conséquent, le problème de la traduction ne devrait pas se
poser, désigne pourtant les écrivains immigrés comme des «hommes
traduits l »: c'est une façon d'exprimer que leur langue maternelle
n'appartient pas (ou pas vraiment) au monde linguistique, qu'elle est
trop dominée pour cela. Cela signifie aussi que l'écriture des dominés
linguistiques, d'une façon générale, est potentiellement «toujours déjà
traduite» puisqu'elle est écrite dans une langue mal connue de ceux
qui consacrent. En d'autres termes, la traduction est le seul moyen
proprement linguistique d'accéder à la perception, à l'existence, dans
les régions dominées de ce monde. Ce n'est pas une simple «natu-
ralisation» (au sens d'un changement de nationalité et de langue),
c'est aussi l'obtention d'un certificat de légitimité: être traduit - ou
devenir bilingue et/ou «biscripteur» - dans l'une des langues cen-
trales ou, mieux, dans la langue rnondiale, c'est devenir légitime 2• Les
traductions fonctionnent alors comme une sorte de droit à l'existence
internationale, permettant à l'écrivant d'être reconnu hors des seules
frontières nationales. De ce fait, les textes traduits matérialisent les
frontières des zones légitimes: ils désignent et font le tri entre ce
qui est légitime et ce qui ne l'est pas. On sait ainsi que la
anglaise (en 1859) du poète persan Omar Khayyam (vers 1050-1123)
un « » de
du poète indien Rabindranath Tagore du '-"n~ .... ",".u

la guerre de 1914, lui valut le Nobel en


tion en du roman de l'écrivain iranien La
4
Chouette aveugle , en 1953, lui donna une existence à la fois à Paris
et à Téhéran; que la traduction française a aux du

1. Salman Rushdie, Patries imaginaires. Essais et critiques, traduit de l'anglais par


Aline Chatelin, Paris, Bourgois, 1993, p. 28.
2. Beaucoup d'écrivains latino-américains (et par conséquent de langue espagnole)
écrivent aujourd'hui en anglais.
3. Rabindranath Tagore obtint le prix Nobel en 19] 3. Voir supra, note 5, p. Il.
4. Sadegh Hedayat, La Chouette aveugle, traduit du persan par Roger Lescot, Paris,
José CortL 1953.

19
LA LANGUE MONDIALE

« boom» latino-américain d'obtenir une reconnaissance universelle 1 ;


que l'auto-traduction de Milan Kundera du tchèque en français, dans
les années 1970, fit de lui l'un des écrivains les plus consacrés inter-
nationalement ces dernières années; que la traduction en français des
romans du Portugais Antônio Lobo Antunes lui pennit d'être reconnu;
que la traduction des pièces de théâtre de Gao Xingjian en suédois lui
valut le prix Nobel en 2000, etc.
Du fait d'un tropisme évident, nous nous pencherons surtout (mais
pas seulement) sur les transformations et les changements qui affectent
ou ont affecté le français. C'est donc principalement à partir du point
de vue français que nous observerons les différentes théories de la (ou
plutôt des) traduction(s). Et grâce aux commentaires qui ont été faits
sur le rôle et l'action du français quand il était dominant, il sera possible
de comprendre le rôle et l'action de l'anglais aujourd'hui, qui est, sans
conteste possible, la langue mondialement dominante.
La position de Française, comme ex-dominante, ne rne paraît pas la
plus mauvaise pour observer les phénomènes de domination linguis-
tique: nous connaissons, nous Français, cette sorte de domination pour
l'avoir exercée; mais nous ne l'exerçons plus. Les auteurs d'Histoire
des traductions en langue française. XIX: siècle, par exernple, affirment
que le français jouissait au XIX e siècle d'un statut privilégié du fait
était une langue diplomatique et qu'il était parlé et écrit par de
nombreux écrivains 2 : «Les Français peuvent effectivement continuer à
croire que leur langue remplit le rôle d'une langue internationale, voire
d'une langue internationale à l'exclusion de toute autre (d'autant que
en
«une
v'-'L'U.H./LH indifférence pour
dans une coupable ignorance
n'est autre chose

1. Voir par exemple Maarten SteenmeUer, De Spaanse en Spaans-Amerikaanse lite-


ratuur in Nederland, 1946-1985 (Muiderberg, Coutinho, 1989), qui montre (notamment
note 16, p. 91) que la traduction française des auteurs latino-américains en français a joué
un rôle prédominant pour leur reconnaissance en Allemagne, Italie, États-Unis et Pays--Bas
(référence aimablement fournie par Johan Heilbron).
2. Yves Chevrel, Lieven D'Hulst, Christine Lombez (éd.), Histoire des traductions en
XD{' siècle, Lagrasse, Verdier, 2012, p. 1249.
Ibid., p. 37.
4. Cité in ibid.

20
EXORDJUM

trait caractéristique des locuteurs de la langue mondiale. Ils disent aussi


que le français, en traduction, n'était pas seulement langue-cible mais
aussi langue-source (comme langue «intermédiaire»), comme l'est
souvent aujourd'hui l'anglais: de ce fait, par exemple, les traductions
des pièces de Shakespeare, par le célèbre traducteur français Pierre
Letourneur (1736-1788), ont été traduites en espagnol, en italien et en
pOliugais, sans qu'il soit jamais repassé par l'original; on a traduit le
Suisse alémanique Johann David Wyss ou les contes célébrissimes du
chanoine allemand Hermann Schmid (contes moraux pour enfants) à
partir de leur version française, de même pour Lord Byron et Walter
Scottl . Jean Delisle et Judith Woodsworth ajoutent: «À un niveau
international les traductions françaises fonctionnaient comme inter-
médiaires 2 • »
Nous verrons dans les différents chapitres de ce livre que la signifi-
cation des traductions ainsi que leur pratique ont changé au cours du
temps; non pas que les conceptions traductologiques aient été bou-
leversées, mais plutôt du fait que la position de chaque langue s'est
déplacée dans l'espace linguistique.
Pour essayer de comprendre ce qu'est une langue dominante au plan
mondial, ses différents effets et le lien qu'elle entretient avec les tra-
ductions, il m'a paru que le mieux était de faire une courte histoire de
ces phénomènes en France (et, aussi, plus rapidement, en Angleterre)
- histoire dont les présupposés et les conclusions, inutile de le dire,
seront très différents de ceux de Henri Van Hoof3 - et qui s'intenompra
au XIX siècle.
C

Si '-..-HU."'''''"",,",

ou un 'uU.~;""'V'JC:u.'-l
dominante jusqu'au XVIIIe

1. Ibid.
2. Jean Delisle et Judith WOOdSWOlth (éd.), Translators Thmuglz History, Amsterdam,
John Benjamins B.Y., 2012, p. 71 (ma traduction).
3. Henri Van Hoof, Petite Histoire de la traduction en Occident, Louvain-la-Neuve,
Cabay, coll. «Bibliothèque des Cahiers de l'Institut de linguistique de Louvain », 1986.
4. En lien avec le latin, l'italien était aussi une langue de prestige. Marc Fumaroli écrit
ainsi: <dl faut bien voir que, jusque dans les années 1640, l'italien était la langue la plus
utilisée et la plus lue, après le néo-latin, par les lettrés européens. La Querelle italienne [... ]
a été une manifestation de cette autorité littéraire internationale conquise dès la Renaissance

21
LA LANGUE MONDIALE

le français l'est, à son tour, jusqu'au xxe siècle et l'anglais l'est à partir
de là. Le «prestige» continue à jouer son rôle. Et c'est en étudiant ces
langues dominantes, ce qui en est dit, leurs transformations, les formes
de leur domination, les rôles nobles qui leur sont dévolus et leur place
centrale dans les traductions, que l'on pourra peut-être comprendre la
place de l'anglais aujourd'hui.

par l'Italie et par l'italien », Marc Fumaroli, La Querelle des Anciens et des Modernes,
précédé de Les Abeilles et les Araignées, édition établie et annotée par Anne-Marie Lecoq,
Gallimard, coll. «Folio classique »,200 1, p. 24; et plus loin (à propos du succès d'un livre
italien) : ces innombrables éditions «se répandirent dans toute l'Europe attestant la position
éminente qu'occupait encore l'italien littéraire au titre de seconde langue de la République
des Lettres et de rivale, extrêmement compétitive, du français », ibid., p. 31.
Chapitre 1

C'est toujours l'histoire de la langue française (dans le cas de la


France) que l'on étudie, et non pas l'histoire d'une relation, d'un
rapport, d'une lutte entre deux formes, deux possibilités, deux concep-
tions. Autrement dit, c'est toujours dans une perspective nationale que
les langues sont étudiées. Elles sont considérées comme des entités
comprises dans les limites nationales, participant d'une histoire natio-
nale.
Le travail de Françoise Waquet, il est vrai, inversait magnifiquement
la perspective avec son étude sur l'usage, la pratique et la place réelle
du latin en Europe entre le XVIe et le xxe siècle l . Mais, loin d'écrire cette
histoire d'une langue, devenue exclusivement écrite, dans ses rapports
avec les elle s'en tint à la seule perspective latine. comme
le dit Serge Lusignan, «on ne peut comprendre la place de la langue
~Ll ""CUV""''''''''' dans la société médiévale sans préciser ses rapports avec le
», et réciproquement. Le «peuple» ne parlait pas le latin; mais la
les « », clercs avaient fait ou
se destinaient à la le et surtout l'écrivaient. C'était
à la fois la du de

1. Françoise Waquet, Le Latin ou l'Empire d'Ull signe. xvf-xx" siècle, Paris, Albin
Michel, 1999; voir aussi Jürgen Leonhardt, La Grande Histoire du latin des origines à nos
jours, Paris, CNRS Éditions, 2010.
2. Serge Lusignan, «Langue française et société du XIIIe au xv e siècle », in Jacques
Chaurand (éd.), Nouvelle Histoire de la langue française, Paris, Seuil, 1999, p. 95.
3. Serge Lusignan, Parler vulgairement. Les intellectuels et la langue française
aux xf/t et XII;" siècles, Paris-Montréal, Vrin-Presses de l'université de Montréal, 2e éd ..
1987, p. 89.
4. Marc Fumaroli, «Le génie de la langue française », in Pierre Nora (éd.), Les Lieux
de mémoire, t. III, 2, Gallimard, 1992, p. 914.

23
LA LANGUE MONDIALE

De ces rapports de dépendance l qui définissent le français et le


latin à partir du IX siècle, on peut affirmer que l'un n'existe plus sans
C

l'autre, et que leur évolution réciproque dépend de l'état de leurs


rapports de force et de l'issue des luttes qui opposent les clercs entre
eux - sous la forme de manifestes (comme La Deffence et illustration
de la langue françoyse de Du Bellay, 1549), de prises de position
plus ou moins virulentes, de publications de grammaires ou de dic-
tionnaires, etc.
Le bilinguisme est l'un des indices les plus forts de dépendance
linguistique. De ce fait, l'histoire de la pratique du latin, ou plutôt des
relations entre le latin, le français et les autres langues parlées sur le
tenitoire du «royaume de France »2, même très rapidement esquissée,
pouna permettre d'expliciter ce qui se jouait dans les différentes pra-
tiques de passage d'une langue à l'autre, des glissements, des reprises,
des auto-traductions, etc.
Le travail d'Anthony Lodge 3 - sans nul doute, d'abord, parce qu'il
est anglais, mais surtout sociolinguiste - montre d'abord que la majo-
rité des histoires de la langue française sont écrites (de façon totalement
inconsciente) selon une vision téléologique, c'est-à-dire COlnme si
l'histoire n'était que le récit du triomphe d'une langue sur les autres,
comme si elle était indissolublement liée à une histoire nationale. C'est
» au «français moderne» (en passant par
le moyen français, le français classique, etc.), on
LLUU,\::,',UO,

par une série d'étapes linéaires, à l'imposition


<-"J'-HOI.V"-,

que les langues ne


sont pas des entités H.~'-'H'U''''''',"LU mais des «amalgames fluides

l, Serge Lusignan, Parler vulgairement, op, cit., p. 47. Il écrit, par exemple: «Le latin
s'oppose au vernaculaire et le domine comme la classe des clercs s'oppose et domine celle
des laïcs.»
2. Voir Jean-François Courouau, Moun Lengatge Bèl. Les choix linguistiques mino-
ritaires en France (1490-1660), Droz, coll. «Cahiers d'humanisme et Renaissance»,
voL 86, 2010.
3. R. Anthony Lodge, Le Français. Histoire d'un dialeue devenu langue, traduit de
l'anglais par Cyril Veken, Paris, Fayard, 1997.

24
LE BILINGUISME LATIN-FRANÇAIS

de variétés 1»), mais aussi le rôle capital de la diglossie: qu'elle soit


interne à une même langue -- c'est-à-dire la faculté des locuteurs de
passer d'un dialecte à un autre appartenant à une même langue; ou
externe - c'est -à-dire la capacité des locuteurs de passer d'une langue
à l'autre, selon les circonstances - et Ferguson ajouterait, selon le
contexte social.
Autrement dit, on propose ici, plutôt que de raconter l' histoire d'une
langue qui n'existe pas en tant que telle sinon dans les représenta-
tions et les mythologies nationales -, de montrer que l'émergence du
français standard n'a pu se faire qu'à travers l'apparition de dialectes
coexistants et concurrents dans la même aire géographique et sociale,
et de pratiques linguistiques et sociales réelles, c'est -à-dire de l' exis-
tence avérée de pratiques bilingues qui n'expliquent pas seulement les
changements et évolutions de la langue française« à venir», mais aussi
et surtout les luttes, les instabilités, les incertitudes, les différences,
les hiérarchies entre les langues et selon les contextes. «La langue
standard, écrit Lodge, n'est qu'un dialecte parmi les autres 2.» Ainsi,
il est absurde de se demander à partir de quel moment on n'a plus eu
affaire à du latin. Les gens ont toujours eu l'impression de parler la
même langue que leurs parents et de la transmettre à leurs enfants,
et ce sont les linguistes, les historiens et les littéraires qui, dans cette
continuité, ont construit des zones prototypiques qu'ils ont appelées
latin ou français (ou autres). Le principal facteur de fixation du glos-
sonyme était l'existence d'un corpus littéraire.
Après l'effondrement de romain au V siècle, on est passé
C

insensiblement d'une situation bilingue à une autre. J'ajouterais d'une


domination linguistique à une autre. Les grandes migrations étaient
à de la à échelle du latin parlé. est
hors de propos d'entrer ici dans le détail des analyses visant à savoir
si c'était l'influence du gaulois ou les langues de l'envahisseur ger-
manique qui provoquèrent cette dialectisation - autrement dit, cette
différenciation en divers dialectes du latin parlé.) Le gallo--roman se
polarisa entre dialectes du Nord et dialectes du Sud, donnant naissance
à deux langues standards embryonnaires, la langue d'oïl et la langue

1. R. A. Lodge, Le Français, op_ cit., p_ 25.


2. Ibid., p. 29.

25

BM0719744
LA LANGUE MONDIALE

d'oc. Il Yavait aussi un troisième ensemble dialectal (le francoproven-


ça]), qui était représenté à Lyon dès le XIIIe siècle. Il est impossible de
dire quand le peuple de Gaule cessa de parler le latin pour se mettre à
parler le français. Ceux qui ont soulevé la question ont tous répondu
la même chose: jamais. Les locuteurs de l'époque, eux, ne se posaient
pas nécessairement la question de dénommer ce qu'ils parlaient (c'est
d'ailleurs une caractéristique des enquêtes sociolinguistiques que les
locuteurs de langues autres que la langue officielle soient souvent
incapables de nommer leur langue). Ce qui est vrai, c'est la conscience
avoir de l'écart entre sa propre de parler et le
mais pour cela il fallait appartenir à la minorité qui étudiait le latin.
Ainsi Lodge affirme-t-il:

La délimitation des langues d'une même famille à partir de critères pure-


ment linguistiques est très souvent impossible: de même que les dialectes
se fondent les uns dans les autres dans l'espace géographique selon un
continuum qui ignore les frontières politiques (jusqu'au moment où finit
par s'imposer une langue standard), de même les stades diachroniques
d'une langue forment un continuum ininterrompu dans le temps. [ ... ] Il
nous faut donc poser que, là comme ailleurs, le changement linguistique
s'est effectué par degrés imperceptibles au fil des ans l .

U~F-,'4'-''-'
se seraient de
......

la société l'idée que le roman


devait être considéré cormne une autre que ce
les conciles de 813 que les homélies être
dans les et non en latin. C'était en
roman vernaculaire se vit donc reconnu.

1. Ibid., p. 123.
2. Ibid., p. 125.
3. Ibid., p. 129.

26
LE BILINGUISME LATIN-FRANÇAIS

Les Serments de Strasbourg (842) peuvent être considérés comme


l'acte de naissance du français. Ils témoignent du fait que «le discours
politique» (serments prononcés dans une circonstance décisive par des
personnages aussi importants que les descendants de Charlemagne 1)
en proto-français a véritablement existé.

Charles A. Ferguson fit une révolution dans la sociolinguistique


américaine d'abord, mondiale ensuite, en 1959, avec un article. Il
emprunta au français le mot «diglossie» et il intitula simplement
son article: «Diglossia» (qui a été repris dans de nornbreux volumes
d' honlmage )2.
Il a montré - en s'intéressant seulement aux variétés d'une même
langue qu'il a appelées «diglossie »3 - que l'usage de chacun des
dialectes ou des différentes langues était socialement différencié, ou
qu'il était hiérarchisé selon l'importance sociale accordée à l'action
d'énonciation4 • Ni lui ni ses successeurs n'ont jamais évoqué ni pro-
noncé le mot de «domination» linguistique, mais c'est bien de cela
qu'il s'agit. Ferguson s'est intéressé à l'emploi de l'arabe classique
et à celui de l'arabe dialectal en Égypte; à celui du suisse allemand
et à celui de l'allemand en Suisse, au créole haïtien et au français en
Haïti et aux usages différenciés qui existaient alors en Grèce entre la
katharévoussa et la démotique (où, désormais, on n'utilise plus que
la langue démotique). Il a appelé High (H-haute) la variété qui servait
pour toutes les situations socialelnent nobles et prestigieuses et Low
les ",.1-"",i"."."", 'Ornr,"'","0

1. Ibid., p. 32.
2. Par exemple Charles A. Ferguson, «Diglossia», in Li Wei (éd.), The Bilingualism
Reader, Londres-New York, Routledge, 2000, p. 65-80.
3. En 1967, l'un des élèves de Ferguson, Joshua Fishman, a montré qu'il peut y avoir
diglossie entre plus de deux codes sans obligation de relation génétique commune, voir
«Bilingualism with and without diglossia; diglossia with and without bilingualism », in
ibid., p. 81-88.
4. Contexte qui inclut les usages écrits (épistolaire, littéraire, scientifique ... ) et la façon
dont ils peuvent être valorisés.
5. Charles A. Ferguson, «Diglossia », art. cité, p. 68.

27
LA LANGUE MONDIALE

Situation sociale/variété de langue


Prêche à l'église ou à la mosquée x
Instructions aux domestiques, aux serveurs, aux ouvriers, etc. x
Lettre personnelle x
Discours devant le Parlement x
Conférence universitaire x
Conversation en famille, entre amis, etc. x
Informations radiodiffusées x
Feuilleton radiophonique x
Éditorial de journal, légende de photo x
Légende de dessin de pre: x
Poésie x
Littérature rnonulnl x

La variété que Ferguson appelle «Haute» est donc .... L.LUO'-_'"'

locuteurs bilingues dans les situations religieuses, dans


l'administration et la littérature «haute»; le
difficile à caractérise donc cette mêllle
littéraire et la standardisation; par
LL'-"U.<.."F-.'"' 'VuU"""",.«JlV

arY1,-nIr'H'C,,'" dans les conversations avec

est instable et non


!-,VIVLH.""'.U.v, n1rn, ..... r i l n " . , r "

ment à était d'ailleurs si fort que,


pas exister. Si était sa que
ne pas la parler. Par ailleurs, la variété était censée être
v L '.._H'-'UL\"'UL

mieux à même de formuler les pensées même les


locuteurs la mal.

28
LE BILINGUISME LATIN-FRANÇAIS

Le fait capital de la diglossie ou du bilinguisme, tel qu'il a été décrit


par Ferguson, c'est la dissymétrie, l'inégalité, la hiérarchie sociale qui
s'opère de fait entre les deux langues. L'école perpétue cette diglossie
(ou cette domination), et la «décision» de maintenir la diglossie dépend
du «collectif ».
Ce que Ferguson a décrit pour les variétés de langues «modernes»
fonctionne très bien pour le bilinguisme français-latin; ce qu'il avait
lui-même proposé d'étudier à la fin de son article:

On peut mentionner le latin et les langues romanes émergentes durant une


période de plusieurs siècles dans différentes parties de l'Europe. Le ver-
naculaire était utilisé dans les conversations ordinaires mais le latin était
utilisé pour l'écriture et pour certains types de discours formels. Le latin
était la langue de l'Église et de sa littérature. Le latin avait le prestige; il Y
avait des différences grammaticales étonnantes entre les différentes variétés
de langues dans chaque territoire 1.

Le «prestige» est ici un mot très important parce qu'il représente


une forme de pouvoir. Si le latin était «prestigieux », il faut bien en
déduire qu'il détenait une autorité, qu'il exerçait un pouvoir d'autant
plus mystérieux qu'il n'était fondé sur rien de tangible ni de 111atériel.
Ce et cette prodigieuse autorité (s'il est vrai que, pour le
elle fut totalement indiscutée jusqu'à la première moitié du XVIe siècle et
exercée en pratique jusqu'au XVIIe siècle) étaient fondés sur la croyance,
une sorte de « » sociale. Nous pouvons
est si les locuteurs les Q,..,··u... t"""",,
le cas du latin à du IXe lui des ....""'''Tr'' ..''
que la fonction de était vouée l'autre
: le vernaculaire.
Si, donc, on applique à l'étude du partage entre deux ,,'"'"u"" ..... ,-''-'
du bilinguisme français-latin entre le IXe et le XVIIe siècle les V""'''-'F,VLl'-'L>
de voici ce qu'elles donnent:
Fonction: le latin avait le lllonopole de la chose écrite 2 et était
la langue réservée à tous les domaines importants de vie sociale:

L Ibid., p. 76-77, je souligne (ma traduction).


2. Voir Serge Lusignan, Parler vulgairement, op. cit., p. 90.

29
LA LANGUE MONDIALE

religion, droit, direction des affaires de la cité. Il était la langue com-


mune de l'élite cultivée de l'Europe pendant tout le Moyen Âge et
jusque très tard.
- Prestige: le latin était la seule langue d'Europe occidentale à être
dotée de quelque prestige, les vernaculaires oraux étant alors considé-
rés comme de simples idiOlTIes.
- Héritage littéraire: étant la seule langue écrite, le latin était aussi
la seule langue à être dotée d'une tradition littéraire.
Acquisition: le latin était enseigné dans les écoles 1 tandis que les
parlers vernaculaires, appris sur les genoux des mères, étaient appelés
linguas maternas2 •
- Standardisation: seul le latin possédait une grammaire fortement
codifiée et était perçu comme échappant à la variation, se distinguant
ainsi des vernaculaires qui (semblaient) ne cesser de changer.
- Lexique: une partie importante du vocabulaire du latin était com-
posée d'expressions savantes sans équivalent gallo-roman et plus tard
proto-français. On peut donc en conclure que les lexiques gallo-roman
et français devaient comprendre des expressions populaires et des noms
d'objets très quotidiens ou de circulation extrêmement localisée, pour
lesquels le latin n'avait pas d'équivalent.

La donlÏnation du apparaît très à travers ce tableau.


L'histoire de la France entre le IX e et le XVIIe consiste
donc à suivre la trace de la dilution progressive de cette situation de
diglossie et à observer le passage aux fonctions de la langue vouée
passage au J.H.4UV<-<"'''',

latin conservait de très nombreux l-nrvnr,nA,I,:J;c

L.Jj-"~UJ,",,, donc

maîtrise latin COlTIrne langue vivante écrite. Sa pfE~ènlmlenc;e


sur la croyance la trois sacrées: le grec,
le latin et l'hébreu. Les penseurs médiévaux développèrent d'autres

L Voir Susan Bassnett-McGuire, Translation Studies, Londres-New York, Methuen


Editions, 1980, p. 52-53.
2. Voir Serge Lusignan, Parler vulgairement, op. cit., p. 42.

30
LE BILINGUISME LATIN-FRANÇAIS

arguments en faveur du prestige intrinsèque du latin, en particulier le


fait que les langues vernaculaires furent apprises par les enfants par la
silnple imitation de la mère, alors que le latin était acquis par l'école
et l'étude de la grammaire 1. Cet argument, central dans la croyance de
la supériorité du latin, se perpétua pendant très longtemps.
Le latin se transforma donc puissamment, preuve s'il en est que la
relation entre les deux langues était une véritable concurrence, une lutte
dans laquelle les deux adversaires, bien qu'inégaux, contribuaient l'un et
l'autre à leurs rIlodifications réciproques et au renversement progressif
de leurs positions. Erich Auerbach a ainsi montré que le latin, malgré sa
codification et sa fixité relatives dues à son caractère exclusivement écrit,
évolua énormément du fait de la concurrence avec les vernaculaires: «Le
latin était dans tous les pays occidentaux une superstrate, introduite sous
sa forme la plus populaire, continuellement en lutte avec les langues
indigènes et sous l'influence de leur vocabulaire et de leurs habitudes
d'articulation des phonèmes 2 .» Dans Mimesis, faisant l'analyse d'un
texte extrait de l' Histoire des Francs de Grégoire de Tours,« Sichaire et
Chramnesinde », VIC siècle, donc en latin, il expliquait ainsi que

la langue parlée vernaculaire fait partout et indubitablement sentir sa


présence dans cette œuvre. Bien que le temps où on l'écrira soit encore
lointain, c'est elle qui résonne en écho dans la conscience de Grégoire 3•

C'est en partie ce qui explique qu'on ait largement parlé de la «déca-


dence» du latin de Grégoire ... Le latin littéraire de Grégoire n'était pas
gramUrlatllCaJ.ernlent et
il était aussi en vue d'une fin à laquelle, originellement ou tout
au moins à son apogée, «il semblait peu approprié: l'imitation de
la réalité concrète », note Auerbach. C'est pourquoi, selon le grand
romaniste allemand, en ce VIC siècle, Grégoire de Tours écrivait « dans
une langue parlée dont nous ne sommes pas en rnesure de nous faire
une idée tout à fait claire, mais qui constitue manifestement la matière

1. Serge Lusignan précise même gue le latin était parfois appelé grammaire, ibid., p. 43.
2. Erich Auerbach, Le Haut Langage. Langage littéraire et public dans l'Antiquité latine
tardive et au Moyen Âge, traduit de l'allemand par Robert Kahn, Paris, Belin, 2004, p. 229.
3. Erich Auerbach, Mimesis. La représentation de la réalité dans la littérature occiden-
tale, traduit de l'allemand par Cornélius Heim, Paris, Gallimard, coll. «Te!», 1977, p. 99.

31
LA LANGUE MONDIALE

première de sa narration et qui résonne encore à ses oreilles tandis qu'il


s'efforce de la traduire dans son latin selni-li ttéraire 1 ».
Beaucoup plus tard, à partir du XIe siècle, le latin se mit, dit-il, à
«rajeunir». Hyrnnes, poésies en latin apparurent, poésies des escho-
liers dont le contenu était fréquemment satirique ou érotique, et dont
la construction était souvent proche des langues vulgaires 2 • C'est
pourquoi on ne peut pas qualifier le latin de «langue morte ». Comme
l'affirme Auerbach :

Le latin médiéval est depuis le début, très divers, il crée depuis le XIe siècle
une profusion de formes nouvelles et vivantes. Rien en lui n'est stable (ou
au moins relativement stable) à part l'orthographe et la morphologie. Le
vocabulaire, la syntaxe, les niveaux de style, la versification sont si riches
en variations que l'on peut parler de toute une série de mondes différents
dans le latin médiévaP.

À partir du XIIe et pendant tout le XIIIe siècle, se déployèrent, exclu-


sivement en latin, des mouvements opposés et structurés: notamment,
le latin didactico-scientifique de la scolastique se développa contre
l'hurnanisme rhétorique. Pour Auerbach, la scolastique était linguis-
tiquement révolutionnaire parce qu'elle travaillait, en latin, à la mise
au point d'un langage nouveau, spécialisé, rigoureux de la logique et
de la philosophie. Autrement dit, elle faisait du latin un instrument
nouveau et inédit. Elle créait, à partir de néologismes, des concepts et
une façon de les enchaîner, inconnus jusque-là4 • Ce latin scolastique
se constitua contre la tradition rhétorique et humaniste voulait en
rester au nlOdèle exclusif de l'élégance rhétorique du latin « ».

1. Ibid., p. 101.
2. Ibid., p. 248-249.
3. Ibid. Erich Auerbach est allemand et c'est sans doute pourquoi il est débarrassé des
catégories «nationales» de la réflexion sur l' histoire de la langue. Loin de s'intéresser,
comme le font les francophones, à l'émergence progressive du français, il étudie plutôt les
évolutions, les usages et le «génie» de l'une des «autres» langues, considérée d'ordinaire
par les historiens de la langue (qui ont une vision téléologique) comme un simple
contrepoint destiné à disparaître (ou à se transformer) et de peu d'intérêt en soi: le latin.
4. Erich Auerbach, Le Haut Langage, op. cit., p. 250.

32
LE BILINGUISME LATIN-FRANÇAIS

Si l'on considère la totalité du latin de l'époque en cause, en pm1iculier


celui du XIIe siècle, on est surpris de constater à quel point on a pensé en
lui de manière plus riche, plus originale, à quel point on y a éprouvé des
sensations plus vives et plus immédiates que dans les époques antérieures
du Moyen Âge 1

écrit Auerbach.
À partir du XIIIe siècle, le statut du français changea. La différencia-
tion entre les deux langues fut effective. Mais le latin et le français,
inégaux, jouèrent chacun un rôle social distinct. Le français restait la
langue des échanges oraux et permit l'élaboration d'une expression
poétique. Aux XIVe et xv e siècles, l'étude des actes notariés bilingues
montre que, si les deux langues se rapprochaient du point de vue du
vocabulaire (autrement dit, le français annexait facileruent les mots
techniques du vocabulaire savant latin), d'un autre côté, la structure des
phrases latines était elle-même fortement marquée par la langue verna-
culaire. Un manuel latin écrit vers 1336 recommandait, par exernple,
aux membres de la chambre des enquêtes du Parlement, d'écrire leurs
comptes rendus dans un «latin simple et ordinaire, familier aux laïcs,
et proche du français par le vocabulaire 2 ». Ainsi, le latin était, sans
discussion possible, la langue du savoir, c'est-à-dire la seule langue
dans laquelle pouvaient s'exprimer pleinement le savoir et toutes les
discussions ou créations à caractère intellectuel. Gilles de dans
son Traité d'éducation des princes écrit vers 1279, défendait ainsi la
nécessité le latin aux des rois:

Les philosophes, voyant qu'il n'existait aucune langue vulgaire cornplète


et parfaite par laquelle ils puissent exprimer la nature des choses, les
mœurs des hommes, le cours des astres et tout ce dont ils souhaitaient
discuter, s'inventèrent une langue qui à toute fin pratique leur est propre
et qui s'appelle le latin ou langue littéraire. Ils la constituèrent riche et
ouverte afin que par elle ils puissent exprimer adéquatement tous leurs
concepts 3 •

1. Ibid., p. 25l.
2. Serge Lusignan, «Langue française et société du XIIIe au xv" siècle », art. cité, p. 120-
12l.
3. Cité par Serge Lusignan, Parler vulgairement, op. cit., p. 43.

33
LA LANGUE MONDIALE

Mais c'est sans doute le grand penseur anglais Roger Bacon (vers
1220-1292) qui, dans son Opus tertium (1270), exprima le mieux la
façon dont le problènle se posait :

Il est sûr que le logicien ne pouuait exprimer sa logique s'il essayait de la


dire dans les mots de sa langue maternelle; il lui faudrait inventer des mots
nouveaux et de ce fait il ne serait compris de personne sauf de lui-même l .

Ainsi Auerbach affirme:

Le latin disposait d'une tradition très ancienne, antique et chrétienne, et


ainsi ses formes et ses tapaï de contenus lui assuraient un net avantage en
termes d'influence. [ ... ] Symétriquement, avant le XIIIe siècle, dans tout ce
qui est conceptuel, la littérature en langues vulgaires est très en retard; elle
serait incapable d'exprimer quoi que ce soit; cela ne commencera qu'au
2
XIIIe siècle, de manière très progressive et très imparfaite .

Ce fut précisément dans l'irrlport-export de mots, d'expressions, de


formes syntaxiques, c'est-à-dire en même temps et indissolublement de
concepts, d'idées, d'enchaînements logiques, de catégories de pensée
.-- en réalité, tout le bagage intellectuel - que pouvait se mesurer la
dépendance face au latin, alors que se très lentement
nrr\Cir.O>CC1Tn~n\Ter:sernelût du de force entre les deux langues.

XIIIe siècle on passa de l'ancien au moyen 1"r{),nr>'l1 C

à la fois

1. Cité in ibid., p. 73.


2. Erich Auerbach, Le Haut Langage, op. cif., p. 251-252. Je souligne.
3. Voir Serge Lusignan, Parler vulgairement, op. cit., p. 141, 148 et 164-165.

34
LE BILINGUISME LATIN-FRANÇAIS

analytique et mieux adaptée à l'argumentation 1. Les XIIIe et XIVe siècles


furent des moments d'intense création-importation de vocabulaire.
On peut répertorier, aujourd'hui, la création de nouveaux mots par
adjonction d'une nouvelle signification à certains mots; le vocabu-
laire français s'enrichit aussi par les procédés habituels de suffixation
(chevaucherie, deablerie), de préfixation (promener, produire) ou de
juxtaposition (saige femme, bonjour). Les échanges furent nombreux
avec l'italien (ambassade, brigand) et l'occitan (badin, cabane), et
rares bien qu'attestés avec les langues germaniques. Mais l'enrichis-
sement lexical le plus important, et de loin, se fit par l'importation de
termes latins, adaptés ou «calqués », selon les cas, sur le latin. C'est à
cette époque, note Charles Vossler, qu'on peut observer une «impor-
tation systématique de néologismes latins 2 ». Les verbes latins en -are
devinrent français par la substitution de la terminaison -er; les mots en
-as, -atis ou en -or donnèrent en français des mots en -é ou -eur, etc.
Anthony Lodge note que « la moitié des néologismes dont la première
attestation se situe entre les XIVe et xv e siècles sont des emprunts au
latin ou au grec, connus sous le nom de mots savants ». On pratiqua
très tôt des «relatinisations» lfeeil refait en «fidèle» d'après fidelis).
Les transpositions du latin étaient attestées dès La Séquence de sainte
Eulalie (vers 882)3. Mais on sait aussi que le même étymon pouvait
avoir deux aboutissements: l'un dit «populaire» reconnaissable à ce
s'était modifié selon les règles d'évolution, l'autre dit «savant»,
tout pour être assimilé lexicalement (ainsi hospitalem
;fragilem, «frêle» et «fragile» ;fabricam,
H'LIVLUCH»

« » et « . Vossler recense notamment, à du


XIIIe siècle: « assignation, authentique, cautèle,
dilation, exécuteur», etc. 5 • note qu'un des syn1ptômes
visibles de la domination du modèle latin était la latinisation de la
(<< doigt» de digitum ; «faict» de factum; «doubter» de dubi-
tare, etc.), « conférait évidemment une part de la dignité

1. Ibid., p. 106, et R. A. Lodge, Le Français, op. cit., p. 188-189.


2. Charles Vossler, Langue et Culture de la France, Paris, Payot, 1953. p. 120.
3. R. A. Lodge, Le Français. op. cit., p. 77.
4. Ibid., p. 187.
5. Charles Vossler, Langue et Culture de la France, op. cil., p. 119.

35
LA LANGUE MONDIALE

de leurs étymons latins 1» et qui était encore une façon d'« enrichir»
le vernaculaire et d'importer du capital.
Les «efforts conscients» qu'évoque Vossler pour protéger, déve-
lopper, ennoblir le français 2 étaient pour partie le produit du mécénat
royal. Dès la fin du XIIIe et pendant tout le XIVe siècle, les traductions
d'œuvres se multiplièrent. «[Les traducteurs] n'essayaient pas de
traduire en français élégant, ils voulaient traduire avec précision
et fidélite.» Charles V commanda la traduction de plus d'une cin-
quantaine d' ouvrages 4 • Michel Ballard parle même d'une «école de
Charles V », puisque le monarque lança un véritable «programme
de traduction» qu'il assortit de recommandations spécifiques concer-
nant la lisibilité du texte d'arrivées.
Certaines de ces traductions étaient accompagnées de prologues
dans lesquels le traducteur livrait ses réflexions sur le rapport entre le
français et le latin. Tous dénonçaient les carences du prelnier face au
second dans l'expression du savoir. Les manques du français étaient à
la fois d'ordre symbolique et pratique: le passage au français était une
dévaluation intrinsèque du fait de la différence de valeur (c'est -à-dire
de prestige) entre les deux langues. Un des traducteurs de Charles
Jean Daudin, écrivit ainsi: «Combien que en moult de choses le
langage françois ne soit grandement différant du latin, nienmoins y
a il tres grant foison de mos latins qui a peine pevent estre dis ou ne
pevent estre dis en françois qu'ils ne perdent l' eloquence et aornement
du latin6 . »
Mais les lacunes de
c'est-à-dire

Hl"V·t-~ •..,.n.c,r"t- deux ou trois mots de sens


":H,"",~ÂJ.'.H","".U'--'H du latin comme du fait de

1. R. A. Lodge, Le Français, op. cit., p. 191.


2. Erich Auerbach, Le Haut Langage, op. cit., p. 250.
3. Charles Vossler, Langue et Culture de la France, op. cit., 120.
4. Pour un portrait de ce monarque, voir Serge Lusignan, vulgairement, op. cit.,
p.93.
5. Michel Ballard, De Cicéron à Benjamin. Traducteurs, traductions, r~fle~yions, Lille,
Presses universitaires de Lille, 1992, p. 84.
6. Cité par Serge Lusignan, Parler f!ai,f'ement op. cit., p. 133.

36
LE BILINGUISME LATIN-FRANÇAIS

français, l'équivalence ne pouvait passer que par l'augmentation


du nombre de mots dans la langue réputée la plus dérnunie ; ou bien, et
le procédé était presque le même, le traducteur utilisait des périphrases.
Il y avait, en dehors de la recherche d'équivalents, deux moyens
principaux de compenser les manques du français: les emprunts ou
les paraphrases «rendus nécessaires par le fait que les équivalents de
certains mots latins ne pouvaient être rendus que par des circonlocu-
tions et des explications 1 ». Il arrivait donc que le traducteur crée de
nouveaux vocables. Dans ce cas, il mettait un lexique à la disposition
de ses lecteurs. La très grande majorité de ces créations, ajoute Serge
Lusignan, étaient des calques de mots latins 2 • Nicolas Oresme (vers
1322-1382)3, dit aussi Lusignan, était sans doute le traducteur français
de cette époque le plus conscient du travail de création d'un «registre
savant du français» qui s'effectuait à travers la traduction. S'appuyant
- comme le feront tous les dominés linguistiques et littéraires après lui,
comme nous le verrons de Du Bellay à Leopardi - sur Cicéron qui, dans
les Academica posteriora (1, 4-11), déplorait que les Romains dussent
étudier en grec et qu'ils n'eussent pas accès au savoir en latin4 , Oresme
chercha à ennoblir le français. Il utilisa l'homologie de la position des
langues (latine et française) pour défendre son point de vue et tenter de
montrer, dans la logique du précédent, la légitimité et de son combat
et de sa prise de position.
Au XVIe siècle, le même processus se poursuivit, bien que le rapport
de force entre les deux langues se modifiât sensiblement. Devenu, avec
la fameuse ordonnance de Villers-Cotterêts (1539), langue de la justice
et, du coup, « du roi », le .lJ.(JlUVU.hJ

lutte de en explicite. Défendre, .U.I.I.lè>LJlv.L, vU.L.!.v.UH.,

devinrent des Illots d'ordre


arts etc. L'argumentation et la réflexivité
tiques devinrent des passages obligés des débats ou des ""''--'"'"'''''

1. Jean Delisle et Judith Woodsworth (éd.), Translators Through History, op. cit., p. 36
(ma traduction).
2. Serge Lusignan, Parler vulgairement, op. cit., p. 133.
3. Ibid., p. 36.
4. Voir Susan Bassnett-McGuire, Translation Studies, op. cit., p. 43-45.
S. On emploie ici, pour plus de commodité et par une sorte d'anachronisme contrôlé, le
singulier malgré la diversité et la variété des dialectes parlés dans le« royaume de France »,
qui est une sorte d'implicite.

37
LA LANGUE MONDIALE

entre les lettrés. L'un des indices essentiels du fait que le français était en
voie d'émancipation certaine par rapport au latin, c'est que le processus
d'accumulation initiale de capital, inséparablement littéraire et linguis-
tique, parvenait à se mettre en place. De façon significative, comme je
l'ai montré ailleurs l, cette capitalisation initiale se faisait en lien direct
avec la formation d'une «nation» et d'une croyance nationale.
C'est ainsi que la mythologie généalogique française apparut.
la domination culturelle était si forte et si bien ancrée dans les têtes que
la contestation hiérarchique et la réécriture ennoblis sante de l'histoire
se firent encore dans les telmes mêmes du dominant, c'est-à-dire à
partir d'un matériau emprunté à la mythologie grecque. Ainsi, l'origine
des Francs, puis de la France et par suite de sa langue -, serait un fils
d'Hector, Francion. Puis la catégorie d'ancienneté étant constituée, via
précisément la supériorité acceptée de ceux qu'on nomme justement
« les Anciens», se répandit l'idée que les Gaulois seraient les ancêtres
des Troyens, et non l'inverse. Ces légendes généalogiques, qu'on
allait retrouver un peu pariout, notamment chez Ronsard et Du Bellay,
avaient aussi l'avantage considérable de fournir une arme contre l'ita-
lien qui aurait été ainsi descendant du gaulois via les Grecs et le latin2 •••
Dans le même sens, Claude Fauchet (1530-1602) tenta d'étayer ces
hypothèses sur des arguments philologiques. Il entreprit d'établir un
corpus d'auteurs reconstituer les jalons d'une
tion littéraire propre au vernaculaire et ainsi à la
accumulation littéraire. C'est ainsi que deux instruments

seconde moitié de ce XVIe siècle. On mesurer les ""H .... U!;;.,'.d..LL'-'U ....'
différence de discours qui sous-tend le texte de Jean Lemaire de
des deux (publié en 1513), et

1. Pascale Casanova. La République mondiale des lettres, op. cit., p. 62-64.


2. Voir Geneviève Clerico. «Le français au XVIe siècle », in Jacques Chaurand (éd.),
Nouvelle Histoire de la languefl"ançaise. op. cit., p. 156.

38
LE BILINGUISME LATIN~FRANÇAIS

qui concluait la querelle entre le français, le toscan et le latin par une


conciliation, et La Deffence et illustration de la langue françoyse de
Du Bellay qui, lui, appelait à la lutte en français, au «pillage », disait-il,
du latin en faveur du premier.
Le monde lettré était toujours bilingue (et, du fait de la variété des
dialectes et des langues, souvent trilingue) ; l'enseignement, malgré de
nombreuses critiques, se faisait toujours exclusivement en latin, même
si, dans l'enseignement élémentaire, le vernaculaire jouait un rôle de
plus en plus important l . Mais l'imprégnation et la domination du latin
étaient telles que les catégories grammaticales propres au français
érnergeaient très difficilement, les gramrnairiens ne pouvant penser
en dehors des catégories de la grammaire latine 2 • Pourtant, la grande
nouveauté fut la volonté de mettre en règles, d'inventorier, de mettre
en place une réflexion linguistique et grammaticale. Par exemple, la
question de savoir si le français avait, comme le latin, des cas, demeu-
rait un obstacle énorme à l'indépendance de fait du vernaculaire;
depuis le XIIIe siècle et pendant très longtemps encore, les grammairiens
développèrent l'idée que l'article était un marqueur de la flexion du
français. Même si, dans les faits, la perte de ce trait linguistique était
effective en français à partir du XIVe siècle, cette théorie allait persister
jusqu'au XVIIe: la Grammaire de Port-Royal fut la première à la récuser
définitivement en 16603 .
L'orthographe ne connaissait pas encore de codification officielle.
La langue écrite paraissait très fortement marquée par les références
au point qu'on a pu dire qu'on lisait du latin à travers
H.L'-HV,F',H_! U'-"0,

sorte d' une r\rTn"o-r~H",rlP>


par les latinisants et qui renvoyait, non pas à
une mais à une autre De ce aucune
réalisation orale n'était favorisée, ce qui était un avantage dans un pays
où les différences régionales de prononciation étaient très marquées 4 •
Les discussions, nombreuses, portaient sur la nécessité ou non de
conserver les désordres et les «abus» des lettres proliférantes; ces
discussions étaient encore une autre forme de la lutte entre les deux

1. Ibid., p. 175. Voir aussi Serge Lusignan, Parler vulgairement, op. cit., p. 134.
2. Geneviève Clerico, «Le français au xvI" siècle», art. cité, p. 171.
3. Serge Lusignan, Parler vulgairement, op. cit., p. 130-13 L
4. Geneviève Clerico, «Le français au xvI" siècle », art. cité, p. 157.

39
LA LANGUE MONDIALE

langues: les tenants de l'étymologie voulaient marquer leur dépen-


dance à l'égard de la langue ancienne, soulignant ainsi sa noblesse, les
autres - parmi lesquels Thomas Sébillet (vers 1512-1589) dans son Art
poétique Françoys (1548) - voulaient faire disparaître (ou du moins
atténuer) les formes les plus explicites de la dépendance l . «Convertir
les plus fermes [partisans du maintien de l'orthographe étymologique],
écrivit Jacques Peletier (1517-1583), exigerait que disparaisse cette
folle persuasion que nous avons que l'Antiquité n'a pu errer2.» Cette
«folle persuasion» est ici une magnifique façon de nommer la domi-
nation linguistique: cette persuasion (autrement dit cette croyance),
pour une part irrationnelle, était précisément la forme que prenait la
domination linguistique et culturelle des hommes du XVIe siècle, cette
autorité démesurée accordée, quoique et dans le même temps fortement
contestée, à la langue et à la culture latines.
Les innovations lexicales, conçues comme augmentation, se pour-
suivirent et se firent tellement consciemnlent que les théoriciens,
traducteurs et poètes multiplièrent les mises en garde, afin qu'elles se
fissent à bon escient et de façon moins courante. Ronsard se prononça
par exemple pour la disparition du «y» étymologique de «cygne» et
de «lyre ».
Anthony Lodge insiste sur le fait que la langue s'adapta à de nou-
veaux emplois et qu'il lui fallut, par conséquent, acquérir de nouvelles
ressources pour élargir sa palette et ses filOyens 3 • Pour fila part, il me
semble qu'il évidemment prendre en compte l'invisible écono-
mie symbolique des relations linguistiques. d'être un en:sernbJle
r>r>T,n.".,,, « la dOllTI111atlon
structura l'espace culturel
Lutte collective à la fois consciente et inconsciente n'était en rien
contradictoire, bien au avec l'élargissement et à
de nouveaux usages sociaux de la langue vernaculaire. Dans sa préface
à sa traduction des traités d'Aristote (édités en 1370), Oresme affirmait

1. Serge Lusignan, Parler vulgairement, op. cit., p. 202.


2. Jacques Peletier, Dialogues, op. cit., p. 135, cité par Geneviève Clerico, «Le français
au XVIe siècle», art. cité, p. 202. «Errer» signifie ici «se tromper». Transposition ortho-
graphique moderne.
3. R. A. Lodge, Le Français, op. cit., p. 190-191.

40
LE BILINGUISME LATIN-FRANÇAIS

ainsi l'impossibilité par laquelle passait le traducteur - et dans ce cas


du grec au latin et du latin au français:

De tous les langages du monde (Prescian le dit) le latin est le plus habile
pour mieux exprimer son intention. Or il a été impossible de traduire tout
Aristote, car il y a plusieurs mas grecs qui n'ont pas de mas qui leur soit
correspondans en latin. Et comme il soit que latin est a present plus parfait
et plus habundant langage que français, par plus forte raison l'on ne pourrait
transplanter proprement tout latin en François 1•

En témoigna aussi, beaucoup plus tard, ce petit opuscule de


Du Bellay 2 qui prit parti pour le français dans cette querelle et qui
dessina le champ qui lui était contemporain. Regardons-le de près
puisque le français est devenu langue mondiale, une fois le latin
déclinant.

1. Cité par Michel Ballard, De Cicéron à Benjamin. op. cit., p. 86.


2. Georges Mounin qui a beaucoup commenté, on le sait, La Deffence et illustration de
la languefrançoyse écrit «qu'elle reste, même aujourd'hui, l'anthologie de tous les argu-
ments contre la traduction », Les Belles brfidèles, Éditions des Cahiers du Sud, 1955, p. 8.
Chapitre 2

La Deffence et illustration de la langue françoyse 1 m'a paru être


une bonne façon de faire comprendre les luttes qui se livrèrent dans
la première moitié du XVIe siècle pour «enrichir» ou non le français,
pour discuter des bienfaits (ou non) de la traduction et pour combattre
le latin2 • Pour Georges Mounin, dans ce texte, la traduction est, dans
les termes de Du Bellay, une «concurrente à combattre », «comme
le grec et le latin », en empêchant «de naître une littérature française
originale »3. Nous allons montrer que ce n'est pas tout à fait notre
interprétation.
Du Bellay écrit ainsi au début de son livre:

Les langues ne sont nées d'elles mesmes en façon d'herbes, racines &
arbres: les unes infirmes & debiles en leurs espèces: les autres saines &
robustes, & plus aptes à porter le faiz des conceptions humaines: mais toute
leur vertu est née au monde du vouloir & arbitraire des mortelz4 •

capital par quoi il convenait de


commencer que : Du Bellay, par un coup de
force du ton très violent de tout son manifeste, refusait
d'abord le dogme de la hiérarchie «naturelle» des langues, dogme

1. Publiée par Joachim Du Bellay en 1549. Tous les passages de La DefJence et illus-
tration de la langue françoyse le seront dans l'édition, éditée par Henri Chamard, de la
Librairie Didier, Paris, 1970.
2. Nous procéderons dans ce chapitre par citations et paraphrase ou analyse du passage
cité.
3. Georges Motmin, Les Belles b~fidèles, op. cit., p. 13. Il appelle ailleurs la traduction
le «produit de remplacement» du latin (p. 15).
4. Joachim Du Bellay, La Deflence et illustration ...• op. cit., p. 12.

43
LA LANGUE MONDIALE

qui était la clé de voûte de toute la croyance linguistique et culturelle


du temps, c'est-à-dire la croyance dans l'inégalité des langues et
dans le caractère ancillaire (et oral) du français (comme de tous les
vernaculaires). Il faut donc poser la permanence, parmi les lettrés,
d'un bilinguisme indiscuté, si fortement ancré qu'il a pu être décrit en
termes de «stnlcture ». proclamer l'égalité de principe entre les
langues, c'était mettre en cause, très profondément, cette croyance
dans la supériorité intrinsèque, indiscutable et inatteignable du latin.
Ainsi Du Bellay laïcisait la problématique linguistique et attribuait
non à Dieu ni à la nature, rnais au travail des hommes, la richesse ou
la pauvreté des langues. Bien entendu, il accordait qu'elles n'étaient
pas égales de fait: les unes étaient plus riches et «plus curieusement
reiglées» (c'est-à-dire dotées d'une grammaire, suivant des règles)
que les autres, mais, écrivait Du Bellay, cela n'était vrai «que par
succession de tens », autrement dit, du simple fait de leur antériorité
historique et «au seul artifice & industrie des hommes».
Aneau (vers 1505-1561) ne s'y trompa pas qui, dans le Quintil Hora-
tian - pamphlet lancé contre La Deffence en 1550, soit un an après sa
parution -, affirmait, dans sa critique du chapitre:

Car de si grande chose comme est l'origine des langues, le


n'en traite rien, sinon chose & commune, telle que un rustic en
dirait bien autant: c'est que les langues sont toutes de la fantasie (lequel
mot fantasie tu prens improprement pour volonté) des hommes. Aussi
& veritable eust il esté de dire sont de de
combien que [bien que] comme dire que les hommes sont tous
jaçoit que [ainsi que ou bien de divers
lignées & familles 1.

Tout ce passage sur l'origine humaine du .'-'u ...;;.. ..... ;;;;..'"

souvent même traduit du Dialogue des langues


Sperone Speroni On sait que les Dante
et son De Vulgari eloquentia (1303-1304), avaient conservé une très
grande avance dans la sur les moyens de lutter contre le

L Barthélemy Aneau, Quinti! Ho ra tian , in Joachim Du Bellay, La Deffence et illustra-


tion.", op. cit., p. 11-12, note 1.

44
QUAND LE FRANÇAIS DEVAIT ÊTRE DÉFENDU

latin, très prégnant en Italie du fait de la présence de l'Église. Le fait


que presque tout le texte de Du Bellay repose sur un substrat traduit
de l'italien jette une lumière intéressante sur la condamnation de la
traduction I , notaInment, qui viendra plus loin dans le texte. Mais,
dans l' imrnédiat, Du Bellay évoque la domination linguistique et les
différentes positions du champ littéraire français:

[ ... ] je ne puis assez blamer la sotte an-ogance & temerité d'aucuns de notre
nation, qui n' etans riens moins que Grecz ou Latins, deprisent & rejetent
d'un sourcil plus que stoïque toutes choses ecrites en François 2•

En réalité, poursuit Du Bellay, les savants pensent que «nostre


vulgaire [est] incapable de toutes bonnes lettres & erudition ». Ceci
était l'argument repris tout au long du Moyen Âge, sur le monopole
du latin, peu à peu contesté, pour les choses de l'étude et sa capacité
à traiter de choses sérieuses et érudites. L'infériorité, en quelque sorte
constitutive, du français lui était attribuée (et depuis longtemps) par
les traducteurs, en particulier dans les dOlnaines des sciences, de la
littérature et de la philosophie, dans lesquels la nécessité d'importer un
lexique se faisait la plus forte 3 • Le fait que le vulgaire fût « incapable»
de quelque chose posait très explicitelnent la question de sa nature :
le français était-il «incapable par nature» d'aborder les domaines les
nobles? ou pouvait-il, au prix d'un «enrichissement»,
ce dévolu ?

Et si nostre n'est si & riche que la ou la


cela ne doit estre imputé au default d'icelle, comme si d'elle mesme elle ne
pouvoitjamais estre si non pauvre & sterile: mais bien on le doist attribuer
à l'ignorance de notz majeurs qui [ ... ] se sont privez de la gloyre de leurs
bien faitz, & nous du fmict de l'immitation d'iceux, & par mesme moyen

1. Rabelais a lui aussi évoqué cette idée (Pantagruel, III, XIX): «C'est abus dire que
nous ayons languaige naturel. Les languaiges sont des institutions arbitraires & convenences
des peuples. »
2. Joachim Du Bellay, La Deff'ence et illustration ... , op. cif" p. 8.
3. Voir Serge Lusignan. Parler vulgairement, op. cit., p. 186.

45
LA LANGUE MONDIALE

nous ont laissé nostre langue si pauvre et nue, qu'elle a besoing des orne-
mentz & (s'il faut ainsi parler) des plumes d'autruy'.

Le raisonnement de Du Bellay est le suivant: ce sont nos ancêtres


( «nos majeurs ») qui, n'ayant pas recueilli par écrit leurs hauts faits
(<< leurs bien faitz»), se sont privés et de la gloire, et de la mémoire
de ces faits 2 ; et nous ont privés «du fruict de l'immitation d'iceux».
Autrement dit, d'entrée, Du Bellay affirme, comme une sorte d'évi-
dence, que les faits passés devaient être consignés par écrit pour devenir
histoire et, de ce fait, être convertis en gloire, c'est-à-dire en prestige,
en croyance, en «mémoire », surtout en «immitation» et, de ce fait,
produire des «fruicts », c'est-à-dire de la richesse et du capital. Et
c'est pourquoi, conclut-il, notre langue est si «pauvre», et qu'il faut
aujourd'hui des «ornements» pour combler le déficit en s'emparant
des «plumes d'autrui» (c'est-à-dire en écrivant latin). Le lien direct
entre l'accumulation des écrits, puis leur «immitation» et la richesse
d'une langue est fait ici: il aurait fallu des écrits qui puissent être
«imités», c'est-à-dire repris, répétés, transformés, traduits, déplacés,
discutés, cités, déniés, etc., pour qu'une «richesse» linguistique, histo-
rique et littéraire puisse se former. Du Bellay décrit ici précisément la
formation d'une tradition la naissance de ce qui s'accumu-
lait et selon la condition sine qua non de l'accumulation
initiale de capital. Il dit aussi (et c'est une affirmation importante pour
comprendre le fonctionnement de cette économie linguistico-littéraire)
«fruicts », en d'autres termes,
c'est-à-dire non pas un transfert
sans mais un véritable moyen d'enrichir une J.uu,,,,,u',",.
La croyance dans la « naturelle» du grec et du latin
à encore, et longtemps, si grande que la J.J.H./lUIVU'JA

végétale se révélait utile ici pour donner l'idée d'une évolution, c'est-à-
dire d'une histoire des comme le fait Du que
le latin et le grec n'avaient pas été «en les
3
a vues du tens d'Homère & de Demosthene », était déjà une assertion

1. Joachim Du Bellay, La Deffence et illustration ... , op. cit., p. 24-26.


2. Ibid., p. 2
3. Ibid., p. 24.

46
QUAND LE FRANÇAIS DEVAIT ÊTRE DÉFENDU

très polémique. La métaphore végétale était aussi une évidente image


économique (on trouve à la même page: «fruicts, fructifier, fleurir,
produyre, cultiver!»); elle pennettait d'introduire l'idée que les lan-
gues étaient inscrites dans un processus évolutif et qu'elles pouvaient
être amenées à un état de moindre dénuement par l'action volontaire et
consciente des savants et des poètes, à travers ce que Du Bellay appelle
«la culture de leurs Langues 2 ». Il s'agissait donc, par une action col-
lective, de «cultiver», c'est-à-dire de faire croître, d'embellir, de faire
grandir, de raffiner une langue «pauvre et nue» qui, se comportant
comme une plante, ne saurait, dans ces conditions, que «fructifier»,
c'est-à-dire augmenter son fonds ou ses ressources spécifiques. «Car
le Traducteur pourra faire Françoise une belle locution grecque ou
latine: et apporter en sa Cité, avec le poids des sentences, la majesté
des clauses et élégances de la langue étrangère 3 », écrit Jacques Peletier.
La comparaison agricole explicite - puisque les ROInains sont qua-
lifiés de « bons agriculteurs» de leur langue - était aussi une façon de
parler de sa codification en termes euphémisés. On a vu au chapitre
précédent que le système d'opposition entre les deux langues reposait
sur plusieurs critères iInplicites décrits par Anthony Lodge, parmi
lesquels le caractère non ou moins «réglé» de la langue dominée. Seul
le latin possédait une grammaire fortement codifiée et, selon Lodge,
«était perçu comme échappant à la variation, se distinguant ainsi des
vernaculaires qui ne cessaient de changer ». Que Du Bellay parle
d'« arrouser, tailler, defendre des ronces & epines qui luy faisoient
umbre », de couper « à l'entour les inutiles rameaux», de restaurer de
« & », etc., voulait faire
entrer la langue française non seulement dans un processus d' enrichis-
sement lexical et générique (au sens des genres littéraires), mais aussi
dans un processus codificatif et grammatical. C'est ce que sous-entend
le magnifique verbe «transmuer» et la métaphore, elle aussi agricole,
du passage «d'un lieu sauvaige en un domestique». «Transmuer»
signifie en effet à la fois «changer» et «transporter» (c'est le

1. Ibid., p. 26.
2. Ibid.
3. Jacques Peletier, Art poétique, in Traités de poétique et de rhétorique de la Renais-
sance, Paris, LOF, colL «Le Livre de poche », 1990, p. 244.
4. R. A. Lodge, Le Français, op. cit., p. 131.

47
LA LANGUE MONDIALE

latin mutare qui signifie «déplacer, changer, échanger» accompagné du


préfixe trans) : «transmuer» était un terme très proche de « translater»,
puis de «traduire» ; cette transrnutation était une « domestication» (le
mot signifie ici «mise aux normes de chez soi» et «codification»).
C'était aussi une action volontaire et collective, comparée à celle des
Romains par rapport aux Grecs:

[Ces] rameaux francz et domestiques [sont] magistralement tirez de la


Langue Oreque, les quelz soudainement se sont si bien entez [greffés]
& faiz semblables à leur tronc, que desormais n' apparoissent plus adoptifz,
mais naturelz 1.

C'est de l'importation des termes grecs que

sont nées en la Langue Latine ces fleurs, & ces fruictz colorez de cette
grande eloquence, avecques ces nombres & cette lyaison si artificielle
[artistique] toutes les quelles choses, non sa propre nature que par artifice,
toute Langue a coutume de produyre 2•

Du Bellay affirme donc clairement que, contrairement à la doctrine


médiévale, toutes les langues étaient susceptibles d'accéder à la gran-
deur et à l'expression des choses les plus belles, les plus hautes et les
plus nobles à travers la rhétorique. Il suffisait pour cela d'une «
culture », c'est-à-dire d'une action volontaire des poètes pour produire,
par art et par des stratégies d'importation, une «augrnentation », à la
fois et de la dominée. Le mot «artifice»
est accompagné de quasi-synonymes, connne « labeur» et
«industrie », excluaient une fois encore le caractère « » de
l'évolution et des capacités des langues. La langue française
devenir aussi riche et s'élever «en telle hauteur et grosseur
pouna egaler aux rneS111eS Grecz et Romains 3 ».
Cette action concertée et décidée des poètes et de tous ceux
étaient concernés par l'enrichissement de la être

1. Joachim Du Bellay, La Deffence et illustration ... , op. cit., p. 30.


2. Ibid., p. 26.
3. Ibid., p. 29.

48
QUAND LE FRANÇAIS DEVAIT ÊTRE DÉFENDU

complétée par une nouvelle situation politique qui devrait/pourrait


faciliter ce changement de statut du français:

Le tens viendra (peut estre), & je l' espere moyennant la bonne destinée
Françoyse, que ce noble, et puyssant Royaume obtiendra à son tour les
resnes de la monarchie 1.

Du Bellay fait ici une allusion précise à la fameuse doctrine de la trans-


latio studii et imperii, grand thème médiéval qui servit dès le IXe siècle à
célébrer le règne de Charlemagne (768-814), selon lequel la puissance, la
légitimité et le savoir seraient nés en Grèce, se seraient ensuite déplacés
à Rome puis auraient été transférés à l'un des pays européens en lutte
pour l'héritage exclusif, le monopole de la «translation» de ce pouvoir
et de ce savoir: les Français, les Anglais et les Gelmains principale-
ment étaient en lutte pour l'acquisition et le monopole de ce transfert.
«Le transfert du pouvoir, translcltio imperii, explique Jacques Le Goff,
[étai]t avant tout un transfert de savoir et de culture, translatio studiP.»
C'était aussi un système et un rnode de pensée historiques selon lesquels
l'histoire du monde s'accomplirait par une continuelle translation, par
le transfert d'une sorte de volume préétabli de savoir et de culture légi-
times de l'Orient vers l' Occident3• Tout se passait comme si, du fait de
l'autorité et de la légitimité absolues des Anciens, les hOlmnes du Moyen
(mais cela demeura vrai jusqu'aux disputes du classicisme) avaient
que le savoir, les lettres, la culture avaient été inventés une fois
toutes et à leur degré de perfection la plus haute par la Grèce

aucun cas de continuer, de reprendre, de '-''-',........'''. ''-


selon nos catégories, d'entrer dans une his-
les éléments de la tradition seraient pour
être transformés ou même critiqués pour être «dépassés », transcendés,
en cause, etc. Bien au contraire, après l'effondrement de

1. Ibid., p. 27.
2. Le Goff, La Civilisation de l'Occident médiéval, Paris, Arthaud, 1964, p. 218.
Voir Lusignan, Parler vulgairement, op. cit., p. 158-159 et 162.
3. Dans le même sens Douglas Robinson explique: «À la fois la connaissance et le
impérial du monde tendaient à se mouvoir vers l'Occident; disons de la Chine
puis de la Grèce à Rome et plus tard, de Rome à l'Europe occidentale puis
Translation and Empire. op. cit., p. 54 (ma traduction).

49
LA LANGUE MONDIALE

romain, réputé avoir été le plus haut accomplissement de l'humanité,


auraient suivi des siècles «corrompus», intrinsèquement inférieurs (qu'il
se soit agi de la langue, de la littérature, de la science ou de la légitimité
politique). Du même coup, la seule solution aurait consisté à opérer un
transfert de ces «autorités» conçues comme une sorte de volume de
légitimité disponible et pourvoyeur de pouvoir à qui saurait s'en emparer.
C'est le mot translatio qui, en latin, désigne la traduction (et qui serait
utilisé longtemps en français avant qu'Étienne Dolet ne proposât le terme
de traducteur en 1540), qui était employé pour montrer qu'il s'agissait
très précisément de la même chose: d'une opération de transfert de
capital symbolique, d'une appropriation par le changement de langue,
de ressources difficilement quantifiables mais dont l'autorité était telle
que celui qui pourrait s'en revendiquer l'héritier légitime - autant dire
le propriétaire s'assurerait d'un pouvoir quasi incontesté.
Comme tout avait déjà été fait, que tout avait été créé, il ne s'agissait
que de retrouver ce qui avait été inventé une fois pour toutes, dans un
état de perfection qu'il était impossible de renouveler. N'était connu
que ce qui était re-connu; n'était créé que ce qui était re-créé ... «On
ne cultive pas l'antique mais on l'exploite; on ne veut pas le revivre
en soi, l'accueillir et en jouir, mais s'emparer de ses trésors, de sa
sagesse et de ses connaissances 1• » Les hommes du Moyen Âge et de la
Renaissance avaient donc une conception du temps inversée par rapport
à la nôtre: ils étaient condamnés au déclin et à re-faire ce qui avait été
La du progrès, par exemple, leur était complètement
Pour ces le monde était en pleine décadence et en
la
..........,... '-'. . . . '-' il est souvent fait
«Nous sommes comme des nains
U.LlU. ..H V H : de
gigantum hume ris incidentes). «N'existe Ur'llrnt>nt
que ce quelque chose ou
a déjà existé2 .» Il de la conviction d'un «"~I-'~L',UU""ÂH'''''U''
hH.tn.1'·U""'0-'» des : «Les hommes étaient
beaux. Ce sont maintenant des enfants et des

L Charles Vossler, Langue et Culture de la France, op. cit., p. 120.


2. Jacques Le Goff, La Civilisation de l'Occident médiéval, op. cit., p. 218.
3. Ibid., p. 32-33.
4. Formule de Guy de Provins.

50
QUAND LE FRANÇAIS DEVAIT ÊTRE DÉFENDU

Du Bellay prétendait combattre toutes ces doctrines médiévales qui


avaient encore cours de son temps mais connaissaient un déclin mani-
feste. Ainsi, de même que les inventions scientifiques et techniques
qu'il énumère dans son texte (imprimerie et poudre à canon) étaient
une preuve que les Anciens n'étaient pas intrinsèquement ni défini-
tivement supérieurs aux hommes et aux pratiques contemporaines,
de même, argumente-t-il, la langue vernaculaire n'est pas forcément
reléguée à un destin secondaire.

L'excellence du français tenait d'abord à sa capacité, dit Du Bellay,


de «rendre fidelement ce qu'elle emprunt[ait] des autres », c'est-à-
dire à devenir «fidele interprete de tous les autres », ou, dit dans nos
termes, à être une langue d'intraduction correcte et digne de ce nom:
«Philosophes, historiens, medecins, poëtes, orateurs, Grecz et latins
ont appris a parler François »1. En d'autres termes, et contrairement à
ce que disaient encore les traducteurs des XIIIe et XIVe siècles, la langue
était suffisamment riche lexicalement pour pouvoir transcrire tous les
types de discours, y cOITlpris les plus savants. Ce point est capital et
Du Bellay insiste à ce propos. C'était aussi un enjeu crucial des cri-
tiques adressées au vulgaire: « [ ... ] toutes les Sciences se peuvent fide-
lement & copieusement [avec abondance] traicter en icelle, comme on
peut voir en si grand nombre de livres Grecz et Latins, voyre Italiens,
Espaignols & autres, traduictz en Françoys par maintes excellentes
plumes de nostre tens 2 • »
Ici vient la de la de la '.U;:;;,v':H..l.VU

est aussi à la fois image de l'appropriation, de l'incorporation, de l'in-


tégration pleine et entière et sYlubole éconornique de la « conversion».
«Immitant les meilleurs aucteurs Grecz, se transfonnant en eux, les
devorant, & apres les avoir bien digerez, les convertissant en sang et
nourriture ... » Il s'agissait, autrement dit, de s'emparer des richesses
antiques, de les intégrer au corps de la langue en les ingérant et de les
convertir en bien propre 3 • Puis, complétant la métaphore de la dévora-
tion, vient celle, empruntée au vocabulaire agricole, de la «grephe».

1. Joachim Du Bellay, La Deffence et illustration ... , op. dt., p. 32.


2. Ibid.
3, Voir Pascale Casanova, La République mondiale des lettres, op. cit.

51
LA LANGUE MONDIALE

La théorie de l'imitation l sur laquelle repose en partie le discours de


Du Bellay, loin d'être une sorte de soumission tacite à un ordre incon-
testé de la domination, à une dépendance avouée et acceptée, était
retournée en un mouvement offensif, actif, agressif d'appropriation
systématique et de lutte contre une dOlnination jusque-là incontes-
tée. La dévoration, légitimée par le modèle revendiqué des Romains
- dénommés tout au long de La Deffence et illustration, «imitateurs
des Grecz» (et supposés être devenus grands du fait même de leur
imitation) -, en était une expression privilégiée.
Du Bellay commence alors sa grande tirade contre la traduction
et les traducteurs et pour l'imitation, qui me paraît être une preuve
supplémentaire de ce que j'avance. Il s'agissait de traduction comme
augmentation de richesses par vol, digestion ou arrachement. Si elle
était «fidèle », la traduction, telle qu'elle était conçue, ne permettait
pas (ou pas si rapidement) d'augmenter le volume de capital de
la «nation» ; elle permettait juste aux traducteurs de faire passer
un classique d'une langue dans une autre. Cette traduction servait
d'accumulation de capital par simple «transfusion» des «richesses»
symboliques des Anciens. Ces «reblanchisseurs de muraille », comme
le dit Du Bellay des traducteurs et qui le nlettent si fort en colère,
étaient ceux qui copiaient le latin, qui perpétuaient la poésie latine
et le «vieil édifice» comme s'ils étaient eux-mêmes
des Latins et ne s'étaient pas rendu compte de «la ruyne fatale» de
ces «deux puissantes Monarchies ». C'étaient des restaurateurs. Au
la méthode de sur laquelle Du revient
beaucoup (et qui pourrait être traduite en français moderne par
« approximation» ), une grande accumulation de capital, un
rassemblement bien plus ; c'est-à-dire un «enrichissement»
rapide. Aussi bien, Du est en faveur de la traduction non
fidèle, in-fidèle, qui rendrait possible d'augmenter les ressources fran-
çaises sans que «r imitateur» soit contraint par les textes. Autrement

1. Voir aussi Alain Viala, Naissance de l'écrivain. Sociologie de la littérature à l'âge


classique, Paris, Minuit, 1985, p. 90-9] ; Antoine Berman (texte établi par Isabelle Berman
et Valentina Sommella), L'Âge de la traduction. « La Tâche du Traducteur» de Walter Ben-
jamin, lin commentaire, Saint-Denis, Presses universitaires de Vincennes, 2008, p. 102-
103; Rita Copeland, «The fortunes of "non-verbum pro verbo" », in Roger Ellis (éd.), The
Medieval Translator, Cambridge, Brewer, 1989, p. 17.
QUAND LE FRANÇAIS DEVAIT ÊTRE DÉFENDU

dit, il fait l'éloge des traductions approximatives ou sans signature, qui


permettraient un meilleur transport de la valeur de la langue ancienne.

[ ... ] la Loy de traduyre, qui est n' espacier point hors des Limites de
l'Aucteur, vostre diction sera contrainte, froide, & de mauvaise grace. [ ... ]
Voyla en bref les Raisons qui m'ont fait penser que l'office & diligence des
Traducteurs, autrement fort utiles pour instruyre les ingnorans des Langues
etrangeres, en la congnoissance des choses, n'est suffisante pour donner à
la nostre ceste perfection, [ ... ] que nous désirons l .

La doctrine de l'imitation était commune à toute la poétique médié-


vale et renaissante. Les cOlnrnentaires ordinaires sur cette question
précisent simplement que les œuvres modernes ne pouvaient avoir
de valeur que si elles s'inspiraient de celles des Anciens. En fait, tout
se passe comme s'il fallait comprendre cette doctrine comme l'un
des indices les plus forts de la domination immense exercée par les
langues et les cultures anciennes, et aussi l'une des formes de lutte
contre cette dépendance qui se développèrent progressivement. Et
on peut comprendre l'intervention de ce qui s'est d'abord appelé
la Brigade (la Pléiade), comme le mOlnent précis où, le rapport de
force étant moins déséquilibré en faveur des Anciens, la lutte, les
combattants et les moyens dont ils disposaient ont pu se dire dans des
termes quasi explicites. Les Anciens ayant atteint, selon eux, un état
de perfection absolue, les possibilités créatives liées aux langues, aux
genres, aux formes et aux contenus littéraires étaient par '...,''-!U...,A . .
,",'V' ...

achevées. été
était beauté ".h""t'''''"1r1lnO

encore
duit selon un tel que les Modernes ne
espérer y atteindre ou le rejoindre d'une ou d'une autre. De
ce imiter était la seule créative à des
poètes: il avait de création que comme d'invention
que comme ré-invention, re-trouvaille non pas avec le modèle '.ln!'"",,,,
mais était dans siècle
avait été 1"u"rvi111't

1. Joachim Du Bellay, La Deffence et illustration ... , op. cit., p. 38.

53
LA LANGUE MONDIALE

re-produire tout à fait. Il ne s'agissait pas de copier mais de re-faire.


C'est pourquoi, si au poète on associait bien, comme nous le faisons,
la notion d'« invention», c'était au sens étymologique du verbe
invenio, «trouver, découvrir ». C'était donc par l' inventio (choix des
arguments et des idées), la dispositio (leur enchaînement) et l'elocutio
(leur expression dans un style approprié et convenable) que le poète
manifestait sa maîtrise, son savoir-faire et, dit Du Bellay, «ce que
les Latins appelleroient genius 1 ». Il résume très bien cette idée au
moment de justifier ou de légitimer son appel à l'imitation:

Tout ainsi que ce feut le plus louable aux Anciens de bien inventer, aussi
est ce le plus utile de bien immiter, mesmes à ceux dont la Langue n'est
encor' bien copieuse & riche 2•

Et il ajoute:

Car il n'y a point de doute que la plus grand' part de l'artifice [de l'art] ne
soit contenue dans l' immitation 3 •

On ne peut comprendre l'insistance sur le thème de l'imitation


que comme l'indice qu'il s'agissait aussi d'une stratégie essentielle
dans le processus d'accumulation du capital littéraire. Tout se passe
comme si cette imitation une de détournement
(non légitime) de capital et donc d' « enrichissement». Il s'agissait en
réalité d'un raisonnement assez simple: il fallait voler les
comme les Latins avaient volé les Grecs. la nrh, ...
1" .. 1"'''''rl

des formes de alors d'avoir été


si longtemps montrait que son n'était pas suffisante et surtout
que le en être tiré était mince: les traductions
étaient signées d'un auteur antique et par conséquent difficilement
intégrables comme telles. Au contraire l'imitation était une traduction
dégriffée et donc productrice de bénéfices immédiats et directs. Theo
Hermans affirme que ces deux entités étaient toujours, même si elles
s'opposaient, posées ensemble, au détriment de la traduction qui n'était

1. Ibid., p. 46.
2. Ibid., p. 45-46.
3. Ibid., p. 46.

54
QUAND LE FRANÇAIS DEVAIT ÊTRE DÉFENDU

qu'une sOlte, incomplète, d'imitation i . C'était alors, dit Hermans, un


lieu commun emprunté à Sénèque qu'on retrouvait un peu partout2 •
En témoigne l'anecdote évoquée par Du Bellay dans son texte:

[Cicéron] se feut entierement adonné à l'Immitation des Greez, contrefist,


& exprima si au vif la copie de Platon, la vehemence de Demosthene, &
la joyeuse douceur d'Isocrate : que Molon Rhodien l'oyant quelquefois
declamer, s' ecria, qu'il emportait l'eloquence Grecque à Rome 3 •

Autrement dit, il prônait, contre l'importation estampillée « antique»


à travers les traductions, l'importation invisible, le «pillage» actif et
tacite, le détournelnent conscient et silencieux. Une traduction interne,
une transmutation, un transfert pur et simple de richesses qui produisait
ilnrrlédiatement une plus-value, c'est-à-dire un surcroît de valeur
par «vol », par suppression de la signature de l'original, par plagiat,
par copie, par « digestion». « [ ... ] de choses laborieuses, & peu pro fi -
tables, j'ose dire encor'inutiles, voyre pernicieuses pour l'enrichisse-
ment de leur langue, emportent à bon droict plus de modestie (honte)
que de gloyre4 .» Du Bellay emploie l'expression «profaner les sacrées
reliques de l' Antiquité» qui corrobore notre analyse du «classique»
comme sacrés.
L' « imrnitation » permettait « l'amplification» d'une langue, comme
il le son « enrichissement» grâce à des ornements qui empêchaient
passage d'une langue à une autre, ce qu'il aurait pu appeler un
ne s'agissait pas, selon lui, de traduire mais
les «

1. Theo Hermans, Translations in Systems, New York, Routledge, 2014, p. ] 13.


2. Ibid., p. 112.
3. Joachim Du Bellay, La Deffence et illustration ... , op. cft., p. 44.
4. Ibid., p. 42.
5. Voir hlfra, p. 62-65.
6. Durkheim, dans son étude de l'histoire de l'école en France, écrit à propos de l'école
médiévale: «On avait si peu le sentiment de ce que c'est que l'originalité que ces plagiats
ne soulevaient aucun scrupule. On voyait dans ces ouvrages comme un fonds de sagesse
commune, comme un trésor collectif qui n'était la propriété de personne et que tout le monde
pouvait librement utiliser», Émile Durkheim, L'Évolution pédagogique en France, Paris,
Presses universitaires de France. 1938, p. 47.

55
LA LANGUE MONDIALE

Et l'on va retrouver les arguments utilisés pendant toute la période


médiévale pour «dévaloriser» le vernaculaire et auxquels Du Bellay
veut répondre. Ces arguments, devenus en quelque sorte canoniques,
étaient réfutés, un à un. Si «notre Langue» est «irréguliere, incapable
de cete elegance & copie qui est en la Greque & Romaine! », il faut
d'abord, comme il l' a déjà développé plus haut, en accuser nos ancêtres
qui n'ont pas imité les Romains imitant les Grecs.
Autrement dit, Du Bellay s'affrontait ici au préjugé majeur, comme
on }' a dit plus haut, qui empêchait le français d'accéder à la valori-
sation culturelle: son caractère essentiellement oral, non noble et,
surtout, son absence de codification grammaticale. Le français s' op-
posait en effet, d'une part, à la très ancienne grammaticalisation du
latin enseignée dans toutes les écoles et d'autre part, à l'impossibilité
pour les locuteurs français non pas de comprendre, mais d'accepter
que le français pût être régi par d'autres lois et être l'objet d'autres
systèmes de codification que le latin. C'est la croyance dans l'univer-
selle beauté et pertinence des fonctionnements du latin qui empêcha,
pendant longtemps, les grammairiens d'envisager les structures réelles
de la langue française 2 • Bien que le XVIe siècle vît apparaître les pre-
mières grammaires françaises, le texte de Du Bellay révèle un état de
la discussion bien antérieur. Par exemple, en accord avec la défense
de la flexion par Du Bellay déplaçait la question du nom au verbe,
Aneau dans son Quintil Horatian fit, lui, une défense de
retrouve dans le « » et se perpétua

1. Joachim Du La Deffènce et illustration ... , op. cit., p. 48.


2. Voir aussi sur ce sujet Serge Lusignan, «Langue française et société du XIII" au
xv" siècle », art. cité, p. 131.
3. Ibid., p. 130.
4. Vient d'Aelius Donatus (environ 320-380) à qui on doit une grammaire du latin.
Avant l'invention de l'imprimerie, le Donat était synonyme de grammaire bon marché
pour les étudiants.

56
QUAND LE FRANÇAIS DEVAIT ÊTRE DÉFENDU

d'infériorité esthétique évidente selon les catégories de qui a été élevé


dans la conviction des beautés inatteignables de la poésie latine. C'est
pourquoi Du Bellay ne trouva d'autre argument que celui de s'en
prendre aux« majeurs» et d'espérer que quelqu'un parvînt à mettre en
œuvre, en français, une poésie métrique (Henri Chamard fait observer
aussi que l'expression, employée dans ce passage, «en faire des pieds
ou des mains 1 » est empruntée à Sperone Speroni, et est prononcée dans
le texte italien par Lazzaro Bonamico qui veut faire comprendre que
le système de la rime est méprisable par rapport à celui de la métrique
ancienne2) •
comIne Du Bellay continuait à croire à ce rapport au temps
circulaire que nous avons décrit, il avait pour ambition de « succéder»
aux Anciens,

nous ne puissions leur succéder aussi bien en cela, que nous avons déjà
fait en la plus grand' part de leurs Ars mécaniques, et quelquefois en leur
Monarchie, je ne le diray pas 3 •

a jusque-là parlé pour les poètes et leur a donné des conseils; il


maintenant pour les philosophes. La philosophie était censée ne
être que dans et par la délicatesse grecque ou latine
pas nous-mêmes de l'allemand comme la langue de
Le était rustique et grossier et n'être
à la ce que récusait Du Prenant
des Romains (mais aussi des Italiens) qui

et propose aux transla-


pas traduire.
1"\",Oln""'rI'

1. Joachim Bellay. La Deffènce et illustration ... , op. cit., p. 52.


2. Pour une discussion sur ce sujet et la versifIcation anglaise, voir Carlo Ginzburg, Nulle
Île Il' est une île. Quatre regards sur la littérature anglaise, traduit de l'italien par Martin
Rueff, Lagrasse, Verdier, 2005, chapitre Il: «Identité comme altérité. Une discussion sur
la rime pendant la période élisabéthaine», p. 40-74; voir aussi Stuart Gillespie et David
Hopkins (éd.), The Oxford Hist01Y of Lite ra ry Translation in English (TOHLTE), vol. 3:
1660-1790, Oxford-New York, Oxford University Press, 2005, p. 14-27.
3. Joachim Du Bellay, La Defjènce et illustration ... , op. cit., p. 54.

57
LA LANGUE MONDIALE

emploie le terme de «truchement l » (interprète, intermédiaire) lié à


l'univers de la traduction, en faisant l'éloge de la paraphrase et de
l'acclimatation (c'est-à-dire de l'imitation). Les langues vulgaires
ayant même valeur que les langues grecque et latine, chacun devrait
pouvoir philosopher dans sa langue. Si donc Platon était «replanté»
en français il ne craindrait ni ronces ni épines, «ce serait la rendre de
loingtaine prochaine» ; donc éviter qu'elle soit réduite à une langue
étrangère, quelque supérieure qu'elle fût.
Une des grandes différences mises en avant entre les langues
antiques et les vernaculaires tenait à leur apprentissage: par l'école
et le travail, pour les unes (ce qui était garant de leur qualité) ; sur les
genoux de la mère ou «qu' ilz avaient succées avecques le Laict de
la nourrice» et sans travail, pour les autres. Du Bellay n'hésite pas à
s'attaquer à ce préjugé, accusant même le bilinguisme de faire perdre
un temps précieux aux clercs: « [ ... ] par l'espace de XX ou XXX Ans
ne faisons autre chose qu'apprendre à parler, qui Grec, qui Latin, qui
Hébreu. Les quelz Ans finiz et finie avecques eux ceste vigueur, &
promptitude qui naturellement règne en l'Esprit des Jeunes Homn1es
[ ... ] nous ne sommes plus aptes à la Spéculation des choses 2 • »
Du Bellay fait simplement remarquer que les Grecs parlaient

avecques la langue qu'ilz avaient succées avecques le Laict de la nourrice 3 »


et que, pour cela même, les lettrés français ne pourront jamais les égaler.
« [ ... ] que celuy, qui par une Inclination naturelle [ ... ] se sentiroit plus
propre a ecryre en sa langue qu'en Grec, ou en Latin, s'etudiast plus tost a
les écrivant bien son que mal
écrivant en ces deux autres Langues4 ••.

second livre est un ensemble de '-''-'.tAO'-'"'" ...." -nr"1".f~nc'0


» et de considérations sur le champ de
met en avant Clément Marot mais repousse toutes les
de la tradition française pour leur la poésie issue

1. Ce mot est d'origine arabe. Il vient de tU/jman.


2. Joachim Du Bellay, La Defj'ence et illustration ... , op. cit., p. 62 et 74.
3. Ibid., p. 18l.
4. Ibid., p. 70.
5. Ibid., p. 97.

58
QUAND LE FRANÇAIS DEVAIT ÊTRE DÉFENDU

des traditions grecque, latine et italienne qu'il recommande d'imiter


sans les copier par un mélange de technique et de naturel.
Barthélemy Aneau pointe le paradoxe principal sur lequel reposait
toute l'entreprise de la Pléiade. La très étrange «modernisation» de la
langue et (inséparablement) de la poésie françaises à laquelle les poètes
de la Pléiade se livraient était un retour revendiqué aux langues, aux
valeurs, aux formes, aux mots, aux textes antiques, c'est-à-dire tout sauf
une création, un enrichissenlent du français à partir de ses ressources
propres. Il s'agissait en réalité, comme je l'ai montré ailleurs l, d'entrer
dans la compétition littéraire internationale et, sortant de l'autarcie
et du développement de la langue dans ses frontières linguistiques
et politiques, d'entrer dans ce que Marc Fumaroli appelle le «grand
championnat européen 2 ». La compétition avec les Italiens autour de
l'héritage antique était si intense, si disputée, que le capital des Anciens
devint l'enjeu principal de la lutte. La grandeur, le prestige, la noblesse
universellement reconnus sont seuls ceux du latin et du grec (réintroduit
par les humanistes italiens) et c'est pourquoi ces langues anciennes
devinrent la seule mesure paradoxale de la modernité linguistique et
littéraire. C'est précisément pourquoi Du Bellay renvoie au passé les
formes poétiques «françoyses» :

[ ... ] me laisse toutes ces vieilles poésies Françoyses aux Jeux Floraux
de Thoulouze & au Puy de Rouan: comme rondeaux, ballades, vyrelaiz,
chantz royaulx, chansons, & autres telles episseries, qui corrumpent le
goust de nostre Langue, & ne servent si non à porter temoingnage de notre

En la lTIodernité, dans ce cas, était mesurée à l'entrée dans


l'espace international comme espace de concurrence. Si les IJV'-'>JH-'oJ

françaises étaient considérées comme « », c'est elles


n'étaient pas un enjeu dans les luttes et dans le
«championnat européen»; le prestige étant tout entier du côté la
tradition latine, les créations dans le vernaculaire n'étaient dotées d'au-
cun crédit. Dans cette discussion, Barthélemy Aneau qui était avec les

L Voir Pascale Casanova, La République mondiale des lettres, op. cit., p. 75-92.
2. Marc Fumaroli, «Le génie de la langue française », art. cité, p. 914.
3. Joachim Du Bellay, La Deffence et illustration ... , op. cit., p. 72.

59
LA LANGUE MONDIALE

marotistes sur la position «française» protesta vigoureusement. Dans


son Quintil Horatian, il accusa, logiquement, Du Bellay de dénoncer
les admirateurs du grec et du latin, alors qu'il était lui-même, appa-
remment, de ce parti :

Tu es de ceux là, car tu ne fais autre chose par tout l' œuvre, mesme au
second livre, que nous induire à greciser & latinier en Françoys, vitupe-
rant tousjours contre nostre forme de poésie, comme vile et populaire,
attribuant à iceux toutes les vertus et louanges de bien dire & bien escrire,
& par comparaison d'iceux monstres la povreté de nostre langue, sans y
remedier nullement & sans l'enrichir d'un seul mot, d'une seule vertu, ne
bref de rien, sinon que de promesse et d'espoir, disant qu'elle pourra estre,
qu'elle viendra, qu'elle sera, etc. Mais quoy? Quand, & comment? Est-ce
là la defense et illustration, ou plustot offense & denigration? Car entout
ton livre n'y a un seul chapitre, non pas une seule sentence, monstrant
quelque vertu, lustre, ornement, ou louange de nostre langue Françoyse,
combien qu'elle n'en soit degarnie non plus que les autres, à qui le sçait
bien cognoistre 1•

La métaphore préférée de Du Bellay sernble être celle de la guerre


et du pillage: «notre poète ainsi armé », «le dangereux labeur de ce
combat », «les braves Grecz et Romains »2, «Pillez moy sans
conscience les sacrez Thesors de ce Temple Delphique »3.
«Trésors» est évidemment la vérité du capital latin; «sacrés»
renvoie à mon analyse classiques 4 ; «Temple delphique» est là
à
IJULl0'-!Uv, l'oracle et sa
et que h~
l L ' ....' , LH.H..

de l'unité du lnonde grec. au «pillage », par sa via-


s'agissait bien d'une «guerre» contre le latin, et
non d'une lutte douce de salon. Le français devait être défendu contre
le latin comnle aujourd'hui contre l'anglais auquel il est fait beaucoup

1. Ibid., p. 28.
2. Ibid., p. 136.
3. Ibid., p. 156.
4. Voir h{ff,(l, p. 62-65,
Chapitre 3

comme

Dans l'Angleterre de l'époque élisabéthaine (seconde moitié du


XVIe et début du XVIIe siècle) comme dans la France du XVIe siècle, la
pratique de la traduction était très importante. Le tome IV du CHEAL
(Cambridge History of English and American Literature), dédié tout
entier à la période élisabéthaine l , consacre deux longs chapitres à cette
question2 • Cette période de traduction massive peut être considérée
comme un moment majeur de l'histoire de la littérature de langue
anglaise.
Les différents textes traduits (surtout des classiques latins et grecs
et des textes français et italiens contemporains), ainsi que les discours
tenus ex post par les traducteurs (par exemple dans les préfaces de
présentation au moment de la publication du livre) sur leurs raisons
de s'engager dans une telle entreprise et sur leur pratique: tout montrait
que la traduction devenait alors un genre littéraire.
En France, la de la on de
même, à un immense programme accornpli de traductions des textes
antiques. D'abord, les historiens grecs: Hérodote, Thucydide,
Appien, Justin. Puis Xénophon, Plutarque, Sénèque, HtYrnP>11'"p>

et Platon; Apulée, Virgile, Ovide, Juvénal, Cicéron sortirent tous en


traduction dans le cours du XVIe siècle. Jacques Amyot connut la célé-
brité en traduisant (en 1559) Les Vies parallèles de Plutarque.
La traduction (dont Étienne Dolet fut, en France, le premier à for-
muler les règles et à employer le mot) n'avait pas alors la signification

1. Voir Susan Bassnett-McGuire, Translation Studies, op. cit., p. 42.


2. The Cambridge HistOly of English and American Literature: Encyclopedia in Eigh-
teen Volumes (CHEAL), Cambridge, Cambridge University Press, 1907-1921.

61
LA LANGUE MONDIALE

qu'on lui prête aujourd'huiI; elle n'avait pas pour but, comme elle
l'aurait plus tard, de faire accéder aux textes classiques des popula-
tions qui ne connaissaient pas ces langues (surtout le grec et le latin).
Celles-ci étaient de toute façon, à part de toutes petites couches de
lettrés, d'aristocrates et de clercs, analphabètes.
Il s'agissait, en fait, de s'approprier les textes d'une langue pensée
comme universelle, textes dits les «classiques », constitués en valeurs,
et de procéder, via les traducteurs (c'est pourquoi ils étaient alors insé-
parables du pouvoir politique), à une accumulation initiale de capital.
Pour mieux comprendre l'opération à laquelle les traducteurs se
livraient alors, il est indispensable de savoir, d'abord, ce qu'est un
« classique».

Étymologiquement, le mot est emprunté au latin classicus qui fait


référence aux cinq catégories que compte la société romaine. La pre-
mière comprend les classici cives qui peuvent payer l'impôt parce qu'ils
sont riches et la dernière compte les proletarii cives, c'est-à-dire ceux
qui, trop pauvres, ne peuvent pas le payer. Le premier à avoir appliqué
l'expression aux écrivains est le grammairien Aulu-Gelle (ne siècle) qui
parle de classiei seriptores (écrivains de première catégorie, de première
valeur). Le mot est introduit par Thomas Sébillet dans son Art poétique
Françoys. Est classicus celui qui possède de la fortune et qui, par consé-
quent, est riche. Aussi bien, dès l'origine, le Inot a une connotation
économique évidente; il va la garder mais de façon euphémisée. Un
«classique» est d'abord, par une valeur valeur
comme on diminue dans
du latin (et du grec et de l'hébreu) et son
traduction en langue vernaculaire encore richesses.
Cette valeur est magique: instaure une coupure radicale entre ceux
qui en sont (les «classiques») et ceux qui n'en sont pas.
Le classique est noble, ou plutôt il est au ce que le
noble est au monde social. Il est ce que les autres ne sont pas; il se

1. Voir Roger Ellis (éd.), The Medieval Translata!', op. cit., p. 42, 46, 48-50. Les tra-
ducteurs du xv" siècle «étaient concernés non pas par le texte mais par l'histoire et son
lien avec son public futur. [ ... ] Il semble y avoir eu peu de préoccupations pour le fait de
rendre le texte original fidèlement. [ ... ] Il n'y avait pas besoin d'une traduction qui suive
l'original» (ma traduction).

62
LA TRADUCTION COMME CONQUÊTE

distingue des autres par sa reconnaissance qui fonde sa valeur; cette


valeur fonde son autorité, c'est-à-dire son pouvoir, d'emblée légitime.
Il est sacré et de ce fait il est l'objet d'une croyance; les autres textes
sont profanes. Il est donc supposé appartenir à un groupe prestigieux,
« à part» 1•
Il est censé être au-dessus des autres parce qu'il appartient à la
noblesse littéraire. Sa valeur, elle-mêlne basée sur celle de son seul
norn et de sa reconnaissance par tous, est corrélée à son ancienneté:
plus il est ancien, plus il est légitüne et noble. Réciproquement, son
UH'''Jl.VUHVLVet sa continuité fondent en très partie sa noblesse
et son prestige.
Il est aussi « éternel» (et échappe ainsi à l'usure du temps) parce qu'il
ne participe ni à la compétition ni à la «mode» qui forment l'identité
de tous les autres. Sainte-Beuve (1804-1869) en a tenté une définition
en octobre 1850 dans ses Causeries du lundi, en cherchant ce que serait
un classique «moderne ». Il écrit:

Un classique d'après la définition ordinaire, c'est un auteur ancien, déjà


consacré dans l'admiration, et qui fait autorité en son genre. [ ... ] Un vrai
classique [... ], c'est un auteur qui a enrichi l'esprit humain, qui en a réelle-
ment augmenté le trésor, qui lui a fait faire un pas de plus, qui a découvert
quelque vérité morale non équivoque, ou ressaisi quelque passion éternelle
dans ce cœur où tout semblait connu et exploré; qui a rendu sa pensée,
son observation ou son invention sous une forme n'importe laquelle, mais
saine et belle
se trouve aussi celui de tout le
nouveau sans néologisme, nouveau et aisément contemporain de
Ull,![,Lllc'!C,

tous les

définit la «modernité» en : «La rrl()(lE.~rTI,H,e,


c'est
le le la moitié de dont]' autre

J. Voir Monique de Saint-Martin. «Une grande famille », Actes de la recherche en


sciences sociales, n° 31, 1980, p. 6.
2. Charles-Augustin Sainte-Beuve, 21 octobre 1850, Causeries du lundi. Je souligne,

63
LA LANGUE MONDIALE

moitié est l'éternel et l'immuable J .» Le classique est «nouveau et


antique », la référence à l'Antique comme «éternel» n'est pas perdue,
mais elle n'est plus seule. Étant valorisé, il produit la valeur; il fait
donc autorité (comme le dit Sainte-Beuve) en l'absence d'autorité qui
pourrait décréter ou produire la valeur. C'est pourquoi un classique est
un pouvoir, une autorité spécifique. Conforrnérnent à la définition de
T. S. dans What ls a Classic ?2, le classique sert aussi d'unité de
mesure aux autres textes qui se calqueront sur lui.
Les hommes du Âge et jusqu'au XVIIe siècle le nommaient
. Celle-ci avait été constituée en pouvoir si absolu qu'il
était de sans lui avoir donné d'abord la parole
(dans et selon une vision cyclique du temps). Les Anciens étaient
des autorités dans tous les domaines. On constitua ainsi des recueils
d'auctoritates qui pouvaient servir dans toutes les occasions4 • Le lien
entre auctor et auctoritas n'a sans doute jamais été aussi fort que dans
ces temps où l'autorité était détenue par un ensemble d'auteurs morts,
sacrés et consacrés, formant donc un corpus fermé, désignés comme
ceux qui «devaient être imités », c'est-à-dire ceux qui détenaient
l'autorité par excellence, ceux dont le pouvoir ne pourrait janlais
être égalé. Leur autorité incontestable était un rappel constant de leur
position de surplomb.
La «différence» de la noblesse (et du classique) d'avec les autres
semble tenir à son « », c'est-à-dire, dans ce cas, à la «foi» des
autres en son à son capital symbolique et à un certain « luxe»
ou « » a un éclat particulier).

de la vie moderne », in Œuvres complètes, préface,


présentation et notes par Ruff, Paris, Seuil, 1968, p. 553.
2. S. Eliot, What Is Cl Classic ? An Address Delivered Before the Virgil Society on the
16th ofOctober 1944, Londres, Faber & Faber, 1945.
3. Voir Serge Lusignan, Parler vulgairement, op. cit., p. 132-134. Voir aussi Roger
Ellis (éd.), The Medieval Translator, op. cit., p. 15; Rita Copland y parle de classical
allthorities.
4. Charles Sanders Peirce remarque: «La caractéristique la plus frappante du raison-
nement médiéval en général, c'est le continuel appel qu'il fait à l'autorité. [ ... ] L'autorité
est ultime [ ... ]. Il serait impossible de trouver un passage où "autorité d'Aristote fût
directement contestée en matière de logique. [ ... ] L'idée de se passer d'une autorité,
ou de subordonner l'autorité à la raison ne lui [Jean de Salisbury] vient pas à l'esprit»,
Charles Sanders Peirce, «Questions concernant certaines facultés », Textes anticartésiens,
présentation et traduction de l'anglais par Joseph Chenu, Paris, Aubier-Montaigne, 1984,
p. 175-176, note a. Je souligne.

64
LA TRADUCTION COMME CONQUÊTE

Le sens de «classique» en tant qu'il désigne ce «qui est à imiter»


est ce qui nous reste du sens premier, de la doctrine de l'imitation telle
qu'elle circulait à la Renaissance 1 ainsi que le sens dont l'institution
scolaire s'est emparé très tôt, comme s'il s'agissait d'une simple res-
triction. Le sens «louis-quatorzien », comme dit Alain Viala (<< les clas-
siques »), est simplement dérivé du premier sens et désigne ceux qui
restent soumis à l'autorité des Antiques dans la querelle des Anciens
et des Modernes; et, par extension, ceux qui ont écrit à cette époque et
qui sont censés représenter le meilleur de la narration française sans
doute du fait que la langue française était alors dominante.
La «classicisation» est un processus souvent assez long, au terme
duquel une œuvre (ou un auteur - dans ce cas ils sont confondus) est
reconnue par les instances de consécration les plus légitimes comme une
valeur absolue, un monument (un moment) indiscutable. Un classique
est considéré comme une autorité spécifique, une œuvre incontestable.
Il est, par définition, arraché aux indécisions et à l'arbitraire de la cote
des valeurs littéraires. D'une celtaine façon, le classique existe dans
l'univers littéraire seulement dans la catégorie «hors compétition »,
catégorie très rare et très recherchée. En ce sens, il est utilisé et traduit
ici d'abord comme une valeur et un pouvoir légitimes. Une valeur impor-
tante (c'est-à-dire dont personne ne doute) et qui permettait de devenir
riche spécifiquement.

les importations littéraires se faisaient, comme en


à partir du latin et du grec, mais aussi du
... ,'-'-...... v.u.B.nu

il s'agissait
Tl n,,-,,.l-"rrf-> :

un projet '-'V.H'-"~LU.
est une valeur et par là même une ....... '0"' ...... .."
comment de ces valeurs sinon par la traduction 2 ?
Charles montre que les Anglais lettrés avaient alors une
meilleure connaissance et une meilleure pratique du que des

1. Voir supra, p. 53.


2. CHEAL, op. cit., p. 1-2.
3. Historien littéraire britannique qui commente et explique ces traductions dans ces
chapitres du CHEAL.
4. Voir TOHLTE, op. cit., p. 22.

65
LA LANGUE MONDIALE

langues anciennes 1 et que rares étaient les traducteurs anglais de cette


époque qui pouvaient se prévaloir d'une grande érudition en la matière.
Cette bonne connaissance du français est évidemment un indice des
prémisses de l'elnprise que le français exercerait un peu plus tard sur
toute l'Europe. Le bilinguisme anglais du XVIIe siècle (comme le bilin-
guisme italien du début du XIX e siècle auquel nous reviendrons plus
loin) était un signe objectif de dépendance (par exemple, la réciproque
n'était pas vraie). Tout cela montre qu'en élargissant le propos à toute
l'Europe:
1) tous les pays européens étaient dominés par le latin;
2) tous cherchaient à augmenter le volume de leur capital national;
donc la traduction était une fin et un moyen de lutte symboliques;
3) personne ne songeait encore à mettre fin à la dornination décli-
nante du latin;
4) l'importance accordée aux textes italiens (Machiavel, par
exemple) était aussi le signe patent que, du fait de son ancienneté, du
grand nombre de textes (poésie, récits) écrits alors en toscan, l'italien
était alors l'autre langue du prestige et de la noblesse littéraires (le
toscan était une langue dominante2).
Le fait que les Anglais aient cherché à importer les classiques de
l'Antiquité grecque et latine sur le territoire de la langue anglaise
par le moyen traductions françaises (Thomas Nicholls traduisit
à partir de la version française de Claude de Seyssel- qui,
lui-même, avait traduit le grec à partir de la version latine de Lauren-
tius Valla; Thomas North traduisit La Vie des hommes illustres de
à
H.HU.L'-IU'-' de la très célèbre traduction française de
sous le titre: Lives of the Noble Grecians and Romans [1579],
livre allait exercer une très profonde influence) tend à montrer que,
sans doute pour une le lnoyen de transport, le véhicule
tait peu. Le français, écrit Whibley, n'était que «l'avenue à travers
laquelle beaucoup de classiques passèrent dans notre langue et notre
littérature. Son usage familier fit que les traducteurs tentés de
faire connaître en Angleterre le savoir et la philosophie de France.
Les livres trouvait en anglais étaient nombreux et de

L Voir Roger Ellis (éd.), The Medieval TranslataI', op. cif., p. 41.
2. Voir supra, p. 21, note 4.

66
LA TRADUCTION COMME CONQUÊTE

nombreuses sortes. Le premier en importance était le Montaigne


de Florio (1603) après lequel on doit placer Le Prince de Commynes
traduit par Dannett1 .» Peu leur irnportait la langue dans laquelle le
classique était accessible; ce que les métaphores de l'époque appe-
laient «plumage» ou «vêtement »2 exprimait que, pour eux, un simple
manteau avait été posé sur une «essence» latine, donc très valuée,
et disait bien leur indifférence 3 • Il est ainsi avéré que Shakespeare
-- dont on pense aujourd'hui qu'il connaissait malle latin et le grec-
s'est non seulement inspiré mais a aussi «eInprunté» des citations
(<< les mots mêmes 4 ») et même des schèmes narratifs au Plutarque de
North5 • «Son style, estime Whibley à propos de la traduction de North,
avait une qualité dramatique qui suggérait au lecteur un mouveluent
constant dont la valeur était naïvement reconnue par Shakespeare 6.»
On sait aussi que le même Shakespeare a emprunté à William Painter
et à son Palace of Pleasure (1566-1567)7 - recueil d'histoires et de
contes traduits du latin, du grec et de l'italienS qui connut à l'époque
un immense succès - rien de moins que l'intrigue de Roméo et Juliette.
La «bonne» traduction n'était pas une traduction fidèle (si la
« fidélité» est conçue comme la translation la plus proche possible
de l' originaP) ou la plus fidèle possible. Elle était plutôt décrite par
les traducteurs eux-Inêmes comIne une «conquête », une capture, un
détournement de richesse et de pouvoir: ce qui explique pourquoi
ils choisissaient surtout des textes latins. Philemon Holland, l'un des
grands traducteurs anglais de cette époque, décrivit ainsi son entreprise
de traduction COInme une et luême comme une forme de
revanche quasi Inilitaire. George Chapman, très célèbre traducteur
de l'Iliade et de l'Odyssée (il publia une traduction en sept volumes
de l' lliade en 1598), écrivit dans l'une de ses : «Si mon pays

1. CHEAL, op. cit., p. 9 (ma traduction).


2. Voir Theo Hermans, Translations in Systems, op. cit., p. 115.
3. Ibid., p. 120; voir aussi Roger Ellis (éd.), The Medieval Trans/ator, op. cit., p. 53. Le
Docteur Johnson (1709-1784) disait du langage qu'il était« la robe de la pensée».
4. CHEAL, op. cit., p. 7.
5. Voir TOHLTE, op. cit., p. 14.
6. CHEAL, op. cit., p. 12 (ma traduction).
7. Voir TOHLTE, op. cit., p. 14.
8. Voir CHEAL, op. cit., p. 7.
9. Voir TOHLTE, op. cit., p. 23.

67
LA LANGUE MONDIALE

était un usurier il me remercierait' ». Ces deux façons de transposer


une opération intellectuelle et linguistique sur les terrains concrets de
la conquête militaire~ et de l'enrichissement «national» n'étaient pas
des métaphores. C'étaient bien plutôt des façons d'expliciter la réa-
lité et la fonction objective des traductions conçues alors comme des
armes dans une lutte entre les langues, les littératures et les « nations»
européennes, comme l'importation réussie de grandes valeurs. Whibley
compare d'ailleurs ces traducteurs à des aventuriers, des pionniers,
des conquérants; ils sont pour lui «comme les premiers voyageurs
qui s'emparaient vivement du trésor des autres et tournaient à leur
propre avantage les découvertes des Espagnols et des Portugais 3 »
(on reconnaît au passage le vocabulaire économique toujours dénié:
«trésor », «avantage », etc.). Il s'agissait, autrement dit, de conquérir
de nouveaux territoires et, ce faisant, d'enrichir par ces «trésors» ce
qui n'était pas encore la «nation» anglaise. Rendre plus riche et plus
puissante sa « nation» impliquaient que la «réussite» de la traduction
ne se mesurait en aucune façon à l'aune de la «fidélité» ou à celle
de la proximité ou de la conformité avec l'original, mais à celle de la
prouesse opérée par le conquérant qui parvenait à retranscrire, à faire
passer, à transmettre, à transplanter un texte d'une langue très presti-
gieuse dans une langue qui l'était beaucoup moins, et de contribuer par
là à son enrichissement objectif. En d'autres termes, la traduction était
si bien conçue comme un transfert de valeur et un apport au capital
national (apport de prestige, de pouvoir, de puissance et de volume)
qu'elle était presque explicitement décrite comme tels. C'est en ce
Thomas North était «aussi loin
l'était de l'original» et que les traducteurs «ne
faisaient aucun effort pour rendre les beautés de l'original dans leur
propre langue» 4 •
Autre signe majeur qu'il d'une stratégie quasi explicite
de conquête et d'appropriation: le fait que de nombreux traducteurs

1. CHEAL, op. cit., p. 9 (ma traduction).


2. En ce sens, Douglas Robinson parle aussi de la Grèce et de Rome: «Le projet post-
colonial [... ] était de s'approprier la culture grecque, la littérature, la philosophie, la justice
et ainsi de suite, pour Rome», Translation and Empire, op. cit., p. 52 (ma traduction).
3. CHEAL, op. cit., p. 12 (ma traduction).
4. Ibid., p. 12 et Il (ma traduction).

68
LA TRADUCTION COMME CONQUÊTE

de l'époque avaient pour principe évident d'orner, d'ornementer, de


transformer le texte traduit en faisant des ajouts (de phrases entières,
d'adjectifs, d'expressions, de tournures, etc.) comIne s'il s'agissait
pour eux non seulement de «décorer », d'enjoliver, mais surtout
d'« augmenter» la traduction. Philemon Holland était l'un de ces
grands «ornementeurs» 1 : «Il aimait l'ornement, écrit Whibley, avec
toute l'ardeur d'un âge ornemental et il ornait ses auteurs avec toutes
les ressources de l'anglais élisabéthain. La concision et la brièveté des
Anciens n'étaient rien pour lui. Il avait pour ambition de toujours les
vêtir comme ils auraient pu l'être s'ils avaient été, non pas de simples
Anglais, mais des êtres extraordinaires pour leur époque 2 • »
Antoine Berman a attribué cette tendance, qu'on retrouve un peu
partout dans l'Europe de la Renaissance, à ce qu'il appelle un «prin-
cipe d'abondance ». Ce «principe» ne peut trouver aucune explication
logique si l'on ne fait pas l'hypothèse d'un projet collectif et commun
à tous les clercs européens, projet d'appropriation «nationale» des
classiques les plus dotés et donc les plus «dotants». Mais, plus que
cela, cette tendance augmentatrice était liée à une conception de la
traduction comme «cornpensation ». Elle était une façon de tenter de
pallier la «dévaluation» du texte, une fois transposé dans une langue
moins valuée que la langue-source, par une ornementation, censée
transporter la «valeur». L'art de l' ornelnentation et de la décoration
serait, en quelque sorte, une tentative pour remplacer une perte par
une augmentation du vocabulaire. Cette pratique qui paraît donc s' op-
poser radicalement à notre propre de la traduction, en
t-.. n.-n,,-II"n.~·rl(',,"'r le texte-source

totalement H'lTa"r11TC'<'
est en réalité une autre exactement le même but
qu'aujourd'hui: trouver des stratégies pour que le de valeur se
produise avec le Inoins de perte possib le ; il s'agissait en quelque sorte
d'égaliser le taux de change entre les langues. Tout se passait comme
si l'ajout cOlnpensait la d'une traduction de ce
par «en1bellissement» du texte-cible conçu comme «augmentation»
des éléments, censés lui donner de la beauté.

1. Voir Theo Hermans, Translations in Systems, op. cit., p. 110.


2. CHEAL, op. cit., p. 13 (ma traduction).

69
LA LANGUE MONDIALE

L'exemple, ou plutôt le précédent latin, était très souvent invoqué


comme une sorte de justification ou de légitimation de leur démarche
par tous ceux qui s'étaient lancés dans des entreprises du même type.
Par exemple la Pléiade française, dans la France du XVIe siècle, fit du
thème de l'enrichissement de la langue française un véritable Inot
d'ordre et ne cessa de se référer à ce qu'elle considérait comme une
sorte de précédent ennoblissant et légitimant.
La question de la fidélité l n'était ni thématisée en tant que telle
ni même débattue: elle n'était pas du tout au centre du problème ni
n'était l'enjeu de la traduction qui se définissait à ce moment-là. La
pratique courante de ce que, par un total anachronisme, nous nommons
aujourd'hui «plagiat» en est la preuve: la reprise mot à mot d'un texte
traduit d'une autre langue et que s'appropriait le poète était tout à fait
conforme à cette visée d'appropriation. Sidney Lee a montré dans
son livre sur les sonnets élisabéthains2 que les poètes anglais avaient
beaucoup repris à la poésie française qui les avait immédiatement pré-
cédés. Il a démontré, en comparant très précisément les textes, que les
sonnets de Thomas Lodge, de Samuel Daniel, de Thomas Wyatt repre-
naient Ronsard, Philippe Desportes ou Pétrarque. Il ne s'agissait ni de
«vols », ni de copies inavouées et moralement «condamnables ». La
logique n'était, en aucun cas, celle-là. Le simple fait de la translation
(ou de la traduction) dans une nouvelle langue faisait de ces poèmes
des œuvres dont ils pouvaient se dire les auteurs et par lesquelles ils
prétendaient enrichir la langue et la littérature anglaises: «Il a commis
ses vols si ouvertement, écrit Whibley à propos de Holland, qu'on peut
voir ne pas de contrevenir à loi que ce soit.
envahit les autres comme un monarque et ce qui aurait pu être un
vol chez n'était chez victoire. [ ... ]
Lodge, Spenser et les autres désignaient les sonnets tirés du
L-''-'cUH.'L.

français et de l'italien comme leurs parce qu'ils les avaient traduits


eux-mêmes 3.» Nietzsche, dans Le Gai Savoir (1882), l'exprin1a de
façon abrupte, montrant par là Allemagne, à la fin du XIX e siècle
encore, la de cette représentation de la traduction "-'V'cLuLA ......ua

1. Voir TOHLTE, op. cit., p. 34.


2. Sidney Lee, Elizabethan Sonnets, vol. 1 et 2 [1904], Charleston (NC), Bibliobazaar,
2008.
3. CHEAL. op. cit., p. 28 (ma traduction).

70
LA TRADUCTION COMME CONQUÊTE

à être très largement partagée et que l'appropriation romaine restait


une sorte d'évidence:

On peut juger du sens historique d'une époque à la façon dont elle traduit,
dont elle cherche à s'assimiler les vieux siècles et les vieux livres. [ ... ]
Quant à l'Antiquité latine ... , avec quelle violence, et quelle naïve violence!
ne faisait-elle pas main basse sur tout ce qu'il y avait de grand et de beau
dans ce qui était la Grèce ancienne à cette époque. [ ... ] Ils ignoraient les
voluptés du sens historique; tout exotisme, tout passé les offensaient, et
réveillaient en eux le conquérant romain. De fait on conquérait alors en
traduisant ... non seulement en négligeant l'histoire, mais, mieux encore
[ ... ] en biffant, pour commencer, le nom de l'auteur afin de mettre le sien à
sa place ... non point avec l'idée de le voler; non, de la meilleure conscience
du monde, celle de l'imperiwn romanum l •

Soulignons dès à présent que cette fonction d'appropriation et de


conquête de la traduction n'était pas une représentation absurde,
un fantasme sans fondement ou une forn1e de pensée dont il serait
impossible aujourd'hui (tant elle serait archaïque par exemple) de
restituer la logique. Bien au contraire: comme Erich Auerbach l'a
UlJliJLU..HJ.VU en entre le XIIe et le XIVe siècle, de ce qu'il
i<:lr,rrr,,,,"c littéraires », des écrites au
sein des et qui permirent l'élaboration de textes
écrits susceptibles de traduire l'expression de plus en plus raffinée et
"n.1"",n1"H,·n1C~O de la réalité émotionnelle ou était le d'une
très progressive de richesse de
savoir-faire de connaissances bref de capital
"'V'-'''-'.l.U'-l'LU./o Cette accmnulation se produisit sous la fonne d'inventions

de d'imitations, de à du
de procédés et de techniques narratives ou poétiques.
On donc formuler l'hypothèse que, beaucoup
à donc du XVIe siècle, la traduction a pu être l'une des autres
voies d'accumulation du même capital, c'est-à-dire la poursuite, sous
une autre forme et dans une situation linguistique nouvelle (puisque le

1. Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir, traduit de l'allemand par Alexandre Vialatte,


Paris, Gallimard, coll. «Folio», 1985, livre II, 83, p. 116. Je souligne.

71
LA LANGUE MONDIALE

bilinguisme latin-langue vernaculaire avait déjà tendance à décliner),


du processus d'accumulation, de rassemblement, de concentration
de la «richesse» des langues et des littératures (et/ou des «langues
littéraires») européennes. Au moment où les langues vernaculaires
étaient en train de se «libérer» de l'emprise du latin - qui a été pen-
dant très longtemps la seule langue écrite à la disposition des clercs
et qui, du fait de son ancienneté, de son prestige immense et de toutes
les traditions littéraires dont il était l'unique dépositaire, bénéficiait
de ce qu' Auerbach appelle lui-même, une considérable «avance» par
rapport au «retard» des langues vulgaires -, la traduction était une
possibilité réelle d'importation spécifique, d'augmentation par impor-
tation dans des langues pratiquées quotidiennement, de savoir-faire et
de techniques rhétoriques et littéraires.
À travers ces traductions de textes prestigieux, il s'agissait donc de
s'emparer de modèles devenus inaccessibles du fait du déclin de la pra-
tique du latin. Il s'agissait autant d'importation de capital de prestige
(pouvoir lire l'Iliade et l'Odyssée en anglais ennoblissait le territoire
de cette langue de l'un des textes les plus prestigieux de l'histoire de
l'humanité), que d'importation de capital de savoir-faire.
Par ailleurs, les écrivains issus de champs littéraires nationaux
dominés devaient, s'ils voulaient entrer dans la conCUlTence littéraire
mondiale, travailler à importer du capital et à gagner de l'ancienneté
et de la noblesse en «nationalisant» (c'est -à-dire ici, très précisément,
en traduisant la langue nationale) les grands textes universels
universel. C'est pourquoi les traductions
mondiale vers une littéraire
être analysées dans les termes d'un

aV'~rY'I·nla le «programme de traduction 1 »


'~VU "">"vu'.u.",",,,,,, programme consacré notamment et
HL'-UHÂ'-j

encore une fois à grecque et romaine, qu'il s'agissait,


du de la formation nationale tardive de l'Allemagne par rapport
aux autres nations et au moment où l'allemand était une
langue très dominée en sur le telTitoire de langue

1. Antoine Berman, L'Épreuve de l'étrangel: Culture et traductioll dans l'Allemagne


romantique, Paris, Gallimard, 1984, p, 29.

72
LA TRADUCTION COMME CONQUÊTE

allemande. Dès la fin du XVIIIe et pendant toute la première rnoitié du


XIX e siècleen effet, à côté de «l'invention» d'une littérature nationale
et populaire, les Allemands mirent en place une stratégie collective
d'annexion et d'appropriation des «ressources» de l'Antiquité. Cette
«nationalisation» d'un patrimoine étranger et noble entre tous permit
aux Allemands de «rattraper du temps », de regagner, par l'accumu-
lation initiale de ce capital autorisé par la traduction, l'ancienneté
manquante et surtout de revendiquer la supériorité du latin et du grec
pour mieux dénier celle, contemporaine, du français devenu langue
mondiale. Johann Gottfried von Herder (1744-1803), pour lutter
contre l'ethnocentrisme des « belles infidèles 1 », inventa2 la « fidélité »3
(Treue). «Le mot [fidélité] a un grand poids dans la culture allemande
de l'époque, et peut valoir comme une vertu cardinale, aussi bien dans
le domaine affectif que dans ceux de la traduction ou de la culture
nationale4 », comme le note Antoine Berman.
Du rnême coup, la «fidélité» se répandit partout (y compris en
France) et devint la nouvelle norme internationale en matière de
traduction; si bien que la langue dominante garda les mêmes carac-
téristiques, tout en se pliant, en apparence, aux nouvelles normes de
la traduction, destinées à protéger le texte et l'auteur-source. «Si la
traduction devait perrnettre à la langue et à l'esprit de la nation de
s'approprier ce qu'elles ne possèdent pas [... ], la première exigence est
alors une pure et simple fidélitéS », affirmait Wilhelm von Humboldt.
Contre la «francisation» des textes, c'est-à-dire leur réduction à des
catégories esthétiques qui se prétendaient universelles, mais n'étaient
que françaises donc dominantes, les Allemands prônèrent la« fidélité »,

1. Voir infra, p. 80-81.


2. J'emploie ici le mot «inventer» au sens fort de conformité du texte-cible au texte-
source.
3. Cité par Antoine Berman, L'Épreuve de l'étranger, op. cit., p. 61. Douglas Robinson
complète la citation: «Homère doit entrer comme un captif en France, habillé à la mode
française, de peur d'offenser leurs yeux, il doit les laisser raser sa vénérable barbe et se
dépouiller de sa tenue simple; il doit apprendre les coutumes françaises et, chaque fois que
sa dignité paysanne rayonne encore, être ridiculisé comme un barbare », Translation and
Empire, op. cit., p. 56 (ma traduction).
4. Antoine Berman, L'Épreuve de l'étranger, op. cit., p. 61.
5. Wilhelm von Humboldt, Sur la traduction. Partie centrale de ['Introduction à l'Aga-
memnon d'Eschyle, traduit de l'allemand par Denis Thouard, Paris, Seuil, coll. «Points»,
2000, p. 39. Je souligne.

73
LA LANGUE MONDIALE

c'est-à-dire la vérité objective, la référence fiable à l'original. On pour-


rait évoquer, plus précisément, à propos des traductions françaises ou
«à la française », d'esthético-centrisme, C0111me on parle d'ethnocen-
trisme. Disons qu'il y eut une sorte de révolte contre la domination du
français, et les Allemands garantirent, contrairement aux Français, la
conformité totale du texte d'arrivée avec le texte de départ.
L'apport de capital fut complété par le travail des linguistes et des
philologues qui mirent leurs instruments au service de la lutte contre
la domination du français. La grammaire comparée des langues indo-
européennes permit en effet de hausser les langues gennaniques au
même rang d'ancienneté et de noblesse que le latin et le grec - dans le
système de la légitimité définie par l'ancienneté linguistico-littéraire-
en décrétant la supériorité des langues indo-européennes sur les autres.
Du même coup, la linguistique fit accéder la langue allemande à une
extraordinaire ancienneté, donc à une nouvelle «littératurité» qui
l'éleva au niveau du latin.
On comprend mieux, dans cette logique, des théories
de la traduction; et pour quelles raisons il aussi déclarer péri-
mées les traductions en français de ces mêmes textes latins et grecs:
par opposition aux pratiques françaises dominantes, il fallait pouvoir
,","LU.L'CL"" ce que devait être «véritable» traduction. théorie
allemande et la pratique en découla
opposition terme à terme avec la tradition
à même était basée
fidélité ». On traduisait en effet sans le rnr'H.,,'iro
",,,,,,h',,-n de la littérature et
UVllUHUJlllv

les traducteurs à annexer textes en les 'lrl~a... t'C'lnt


ou à leurs catégories de I-''-'~'Ù'-''-'.
jamais traduit en français que ce
des langues germaniques 1 ?» lança Friedrich Schleiermacher. «Pour
les les pensées et mêmes dit le
procède comme pour les Inots étrangers qu'il adapte à son
pour chaque fruit étranger, il exige un "U'-,v\.A~('!.Hv

1. Friedrich Schleiermacher, Des différentes méthodes de traduire, traduit de l'allemand


par Antoine Berman, Paris, Seuil, 1999, p. 91.

74
LA TRADUCTION COMME CONQUÊTE

son propre soli. » Ces critiques visaient ainsi à faire de l'allemand la


seule langue de référence, c'est·-à-dire, après le français du XVIIIe siècle,
le nouveau «latin des modernes».
C'est ainsi que se développa, parmi les intellectuels allemands, l'idée
d'une accumulation réelle et objective de capital linguistique. Goethe
écrivit encore: «Tout à fait indépendamment de nos propres produc-
tions, nous avons déjà atteint, grâce à la pleine appropriation de ce qui
nous est étranger, un degré de culture très élevé 2.» Walter Benjamin
lui-même écrivit a posteriori dans Der Begriff der Kunstkritik in der
deutschen Romantik, comIne s'il s'agissait d'une évidence: «L'œuvre
romantique durable des Rornantiques consiste à avoir annexé à la
littérature allemande des formes artistiques romanes. Leur effort était
dirigé en pleine conscience, vers l'appropriation, le développelnent
et la purification de ces formes 3.» Il nous reste aujourd'hui (et c'est le
passé qui permet de cOlnprendre le présent et agit ex post comme une
sorte de vérification) de cette traduction conçue comme appropriation,
ce que j'ai appelé ailleurs «la traduction-accumulation4 »: ce qui se
passe dans les pays à langue fOliement dominée.
On peut aussi ajouter, à cette opération de simple accumulation
de capital dans les périodes de fondation nationale et politique, une
«accélération temporelle» de nombreux espaces dominés qui, plus
anciennement constitués, sont, de ce fait, bipolarisés. Dans ces champs,
les traductions mondiales sont les instruments de lutte privilégiés
des écrivains les plus autonomes et elles permettent l'importation
des normes centrales ou même mondiales, c'est-à-dire de celles qui
décrètent et modernité. Les traducteurs sont le
souvent, et donc être situés, selon la grande

1. Johann Wolfgang von Goethe, «Übersetzungen », in Noten und Abhandlungen zu


besserem Verstandnis des West-ostliclzen Divans, Goethe Werke, Hamburger Ausgabe,
t. II, p. 255-256.
2. Cité par Antoine Berman, L'Épreuve de l'étranger, op. cit., p. 26. Je souligne.
3. Walter Benjamin, Werke, I, 1, Francfort, Suhrkamp, 1974, p. 76. Je souligne.
4. Voir Pascale Casanova, «Consécration et accumulation de capital littéraire. La tra-
duction comme échange inégal », art. cité, p. 9.
5. Dans le champ allemand de la fin du XVIIIe siècle, August Wilhelm Schlegel maîtrisait
parfaitement les principales langues européennes modernes, le grec, le latin, le français
médiéval, le vieil allemand, les langues d'oc ainsi que le sanskrit. Il a traduit Shakespeare,
Dante, Pétrarque, Boccace, Calderon, l'Arioste ainsi que de nombreux poètes italiens,
espagnols et portugais moins reconnus.

75
LA LANGUE MONDIALE

dichotomie qui structure les champs nationaux, parmi les internatio-


naux: voulant rompre avec les normes de leur espace, ils cherchent à
y introduire les œuvres de la modernité définie dans les centres.
Ces médiateurs jouent, en quelque sorte, un rôle inverse de celui des
internationaux des grandes capitales: ils n'introduisent pas la périphé-
rie au centre pour la consacrer, ils importent la modernité décrétée au
«méridien de Greenwich livresque l », et ils la font connaître dans leur
champ national. C'est pourquoi ils jouent un rôle essentiel dans le
processus d'unification du champ livresque mondial. On pourrait ainsi
imaginer une caIie du monde des livres qui serait dessinée à partir des
dates de traduction des grands textes hérétiques, c'est-à-dire les textes
fondateurs de la modernité. Cette géographie littéraire permettrait du
même coup de mesurer la distance esthétique objective des différents
espaces au centre législateur.

1. Voir Pascale Casanova, «The literary Greenwich Meridian. Thoughts on the temporal
forms of literary belief», Field Day RevÎew, n" 4,2008, p. 7.
Chapitre 4

À paliir du début du XVIIe siècle, le français et le latin étaient presque


- n'était le prestige perpétué du latin qui explique que la majorité des
traductions se fit depuis cette langue dans une position d'équilibre.
Il selnble que la réflexion sur la langue ait été plus poussée qu'ailleurs
dans ce «royamne de France» et que la «politique» d'imitation prônée
par Du Bellay dans La Deffence et illustration de la langue française
ait été efficace: le français a été «enrichi» par l'apport du vocabulaire
grec et latin, ce qui pourrait expliquer que la langue devienne, là,
mondialement dominante.
Ainsi Marc Furnaroli écrit:

Cette hégémonie du français était inimaginable au XVIe siècle. Du Bellay et


ses amis considér[ai]ent comme une ambition héroïque de porter la poésie
française au rang de la poésie italienne. [ ... ] Ce qui est arrivé au français
sous le ministère de Richelieu est un phénomène extraordinaire qui renverse
au profit du français la hiérarchie des styles et des langues en où
les principales langues vernaculaires n'avaient pas prétendu aller plus loin
et plus haut que d'escorter le latin à distance respectueuse 1•

Le latin était encore la langue de l'Église sans conteste, mais pour


les choses du savoir, les Français hésitaient; ils tergiversaient, ils
écrivaient encore de la et de la prose latines, mais le 1'''''''"'''<::1,<'
était désormais une langue littéraire ici une langue
écrite); c'était une langue dominante parmi les vernaculaires euro-
«Dès écrit en créant l'Acadénüe
rr2mCat~;e avait sa volonté de ne pas laisser le au rang

l. Marc Fumaroli, Les Abeilles et les Araignées, op. cit., p. 14-15.

77
LA LANGUE MONDIALE

de suppléant du néo-latin, mais de faire en sorte qu'il se substituât à


celui-ci comme langue universelle I .»
On s'intéressait maintenant au style, et aux procédés de style; les
traductions n'étaient, en grande partie, qu'une recherche de ce type 2 •
Ainsi, un de ses amis, évoquant le Tacite à venir de Nicolas Perrot
d'Ablancourt (1606-1664?, qui est pour nous le prototype du «traduc-
teur infidèle 4 », disait qu'il [d'Ablancourt] nous ferait voir «cet Auteur
avec la puissance de son style, et toutes les grâces qu'il peut recevoir
en nostre langueS ». «[L]e français commençait à distancer l'espagnol,
l'italien et même le latin comme langue de la diplomatie: il marquait
des points comme langue du commerce des idées6 », explique Fuma-
roli. On continuait à importer du vocabulaire des langues anciennes en
français, mais l' « enrichissement» du français cessa d'être une priorite.
On traduisait les lettres anciennes, non plus pour «enrichir» la langue
mais pour «égaler» le latin8• Après le règne tout-puissant et l'autorité
sans faille du latin, on assista, en France comme dans bien d'autres pays
européens, à une querelle des Anciens et des Modernes, c'est-à-dire à
une lutte entre les tenants de la suprématie indépassable des Antiques
sur les Modernes et les partisans d'un abandon de la croyance dans
l'éternelle supériorité des Antiques et de la précellence des Modernes.
La traduction devint un genre littéraire et remporta un grand succès
auprès des femmes et des dévots qui n'avaient pas accès aux langues
anciennes. Le bilinguisme des clercs et des nobles (même s'il n'était, en
partie, qu'une légende9) n'était plus une évidence. Il fallait maintenant

1. Ibid., p. 13.
2. Voir Roger Zuber, Les « Belles Infidèles» et la formatio/l du goût classique. Perrat
d'Ablancourt et Guez de Balzac [1968], Paris, Albin Michel, coll. «Bibliothèque de
l'Évolution de l'humanité», 1995, p. 19.
3. Voir aussi TOHLTE, op. cit., p. 56-57.
4. On disait aussi libertine translators, Theo Hermans, Translations in Systems, op. cit.,
p.124.
5. Cité par Marc Fumaroli, Les Abeilles et les Araignées, op. cit., p. 13.
6. Ibid.
7. Jean-Pierre Seguin, «L'institution langue française. Prestige et autorité », in Jacques
Chaurand (éd.), Nouvelle Histoire de la langue française, op. cit., p. 231-275.
8. Roger Zuber, Les « Belles Infidèles» et la formation du goût classique, op. cit.,
p. 17-18.
9. Voir Jean-François Courouau, MOUfl Lengatge Bèl, op. cit., p. 37. Voir aussi, du même
auteur, Premiers Combats pour la langue occitane. Mall(festes linguistiques occitans xvf-
Xl'lf siècles, BialTitz, Atlantica, 2001 p. 37-38.

78
LES BELLES INFIDÈLES

traduire les textes pour un public qui se faisait de plus en plus nom-
breux et n' éprou vait pas de remords à exprimer son ignorance du latin 1.
Le «public» était une idée neuve au XVIIe siècle: «Sous le nom abstrait
de "public" se range un ensemble qui ne constitue pas un tout homo-
gène 2 .» D'une part, les salons attiraient à la littérature et aux traduc-
tions les femmes et les nobles -les femmes en particulier, qui n'avaient
accès ni à la scolarisation ni, par conséquent, aux langues anciennes:
«[L]es dames de la bonne société trouvaient là une activité culturelle
qui exigeait l'art des manières (que leur éducation leur apprenait) mais
non un savoir poussé (que leur instruction leur refusait)3.» D'autre
part, l'exclusivité du latin dans les choses scolaires «interdisait, de
fait, toute présence des belles-lettres françaises dans les classes.
Mais l'expansion de la vie littéraire sollicitait un public toujours
croissant qui, n'ayant pas de formation initiale adéquate, recherchait
des substituts dans des ouvrages aptes à lui donner des connaissances
correspondant à ses goûts et à ses pratiques 4 ». Les recueils collectifs
étaient, pour les écrivains, l'occasion de «gains rapides» en matière
de renommées. Leur publication assura une extension de l'audience
des lecteurs et contribua à rendre perceptible le débat esthétique6 • « Le
"tout-Paris" donn[ait] une renommée qui val[ait] autant que l'approba-
tion des autorités politiques et religieuses. [ ... ] Mais l'autonOluie fon-
dée sur le succès auprès du public élargi restait partielle7 .» «[ ... ] ce
public de lecteurs [ ... ] a[vait] le poids du nombre et le prestige social,
mais [ ... ] détest[ait] le pédantisme (le latin). [ ... ] on assist[a] ainsi,
au du xv ne siècle, à un double renversement: c' [étai]t le
des lecteurs, parisien, qui dev[in]t le tribunal international des
[ ... ] ; et par [ ... ] ce que des
rapports lointains et indirects avec les sources latines et grecques 8 ».
C'est ainsi, au nom de la «clarté» pour le lecteur, c'est-à-dire de la

1. Jean-François Courouau, Moun Lengatge Bèl, op. cit.


2. Alain Viala, Naissance de l'écrivain, op. cit., p. 123.
3. Ibid., p. 135; voir aussi TOHLTE, op. cit., p. 128.
4. Alain Viala, Naissance de l'écrivain, op. cit., p. 138.
5. Ibid., p. 126.
6. Ibid., p. 129.
7. Ibid., p. 150-151.
8. Marc Fumaroli, Les Abeilles et les Araignées, op. cit., p. 16.

79
LA LANGUE MONDIALE

lisibilité pour un public non latiniste, que furent opérés des change-
ments dans les textes anciens.
C'est aussi à ce moment-là qu'on «inventa» la «traduction libre l »
en France et en Angleterre 2, traduction qui était plus une «irnita-
tion 3 » ou une adaptation qu'une «traduction» à proprement parler
et qui supposait «des additions, des suppressions et des modifica-
tions 4 ». Les traductions furent appelées, du fait de l'éloignement
de l'original, des« belles infidèles », selon le mot de Gilles Ménage
(1613-1692)5 qui leur est resté. Elles marquaient que la langue
française, devenue adulte en quelque sorte, s'émancipait (ou avait
commencé à l'être) du latin et de ses modèles. La querelle (qui était
aussi une querelle de la traduction des Anciens) montrait que la
toute-puissance des Antiques était désormais sujette à caution ou,
en tout cas, qu'il était devenu possible de la mettre en cause. D'où
cette sorte de «désinvolture» dans la traduction: il était possible
d'en remontrer même aux auteurs anciens quant au «goût », aux
convenances et à l'élégance 6 • On était censé désormais «rendre
service 7 » aux auteurs anciens en les faisant connaître en français.
Autant dire qu'on ne se sentait plus dépendant d'eux, même s'ils
restaient des modèles littéraires incontestables.
Il était ainsi de mise de «ne se point asservir8 » au texte original.
Le «mot à mot» était réputé être un «esclavage 9 ». Les traductions
des Anciens, qui ont ainsi été faites aux XVIIe, au XVIIIe et jusque très
tard dans le XIX e siècle, sont pleines de «fleurs» (ajouts ornementés,

1. Voir Antoine Bennan, La Traduction et la Lettre ou L'Auberge du lointain, Paris,


Seuil, 1999, p. 178.
2. Les auteurs du TOHLTE insistent sur la porosité franco-anglaise (<<La culture fran-
çaise à laquelle ils devaient tant », ma traduction), voir TOHLTE, op. cit., p. 67, 135 sq.
3. Ibid., p. 25.
4. Marc Fumaroli, Les Abeilles et les Araignées, op. cit., p. 78; voir aussi TOHLTE,
op. cit., p. 56-57.
5. Roger Zuber, Les« Belles Illfidèles» et laformation du goût classique, op. cit., p. 195.
6. «Perrot d'Ablancourt parle de façon idéologique quand il affirme; "En fait, il y a
beaucoup de passages que j'ai traduits mot à mot, au moins dans la mesure où cela est pos-
sible dans une traduction élégante" », André Lefevere, «Anne Dacier; from the introduction
to her translation of the Iliad », in André Lefevere (éd.), Translation HistOf)' Culture:
Sourcebook, Londres-New York, Routledge, 2001. Je souligne (ma traduction).
7. Theo Hermans, Translations in Systems, op. cit., p. 125.
8. Marc Fumaroli, Les Abeilles et les Araignées, op. cit., p. 22.
9. Ibid., p, 29.

80
LES BELLES INFIDÈLES

et «ornements» qui obéissaient au raffinement et aux usages du


temps). Les «traductions infidèles» avaient donc pour but, selon
Roger Zuber, de forger le «style» de la littérature française. «Nico-
las Perrot d'Ablancourt préconisait trois qualités essentielles: clarté,
concision et élégance. Il ajoutait des explications pour clarifier
certains points, comme il le répétait dans diverses notes à propos de
ses traductions [ ... ] ; pour renforcer son style, il cherchait à écrire
de façon concise: pour cela il n'utilisait rien de lourd ou d'inutile.
Il construisait très soigneusement ses phrases pour qu'elles soient
élégantes (on disait embellis à l'époque); il créa des formules qui
devinrent proverbiales grâce à leur symétrie et à leur système d'op-
position et prêta beaucoup d'attention au rythme et à l'harmonie 1.»
Les traducteurs cherchaient à «plaire» au public en lui fournissant
une traduction selon ses goûts et, de ce fait, on privilégia une trans-
lation hétéronome et ethnocentrique. Il ne s'agissait plus de traduire
mais d'« élever» (ou, selon Schleiermacher, il fallait que le traduc-
teur fît en sorte que « le lecteur aille à la rencontre de l'écrivain» et
qu' il laissât l'écrivain «le plus tranquille possible 2 »). «Il n'était pas
rare que le nom de l'auteur du texte-source dispar[ût] complètement
du titre de l' œuvre française à laquelle il avait donné naissance 3 »
(conformément au procédé d'annexionnisme des dominants décrit
plus haut); et que, pour cette imitation ethnocentrique, on intro-
duisît des commentaires explicatifs 4 , selon des doses discrètes ou
appuyées; qu'on procédât à des coupes dans les passages que l'on
estimait ; qu'on développât ce au '-'\JlLH.!.'U..!..l',""

intéressant; qu'on multipliât les figures - images et métaphores 5 -,


ou qu'au contraire on procédât à 1'« adoucissement de »
(par des additions au texte qui pouvaient être longues 6 ) si cela parais-
sait ridicule aux gens du temps 7 • Georges de Scudéry disait

1. Jean Delisle et Judith Woodsworth (éd.), Translators Througlz Histmy, op. cit.,
p. 40-41 (ma traduction).
2. Friedrich Schleiermacher, Des différentes méthodes de traduire, op. cit.
3. Yves Chevrel, Lieven D'Hulst et Christine Lombez, «Bilan », in Histoire des traduc-
tions en langue française. XIX e siècle, op. cit., p. 1259.
4. Roger Zuber, Les« Belles b!fidèles» et laformation du goût classique, op. cit., p. 30.
5. Ibid.
6. Ibid., p. 293.
7. Ibid., p. 51.

81
LA LANGUE MONDIALE

pour justifier les différences du texte «traduit» d'avec l'original:


«Ce qui est galant à Rome est quelquefois ridicule à Paris 1.» Il
exprimait par là non seulement le relativisme géographique qu'il
avait l'air d'afficher, mais aussi le fait que l'élégance parisienne
jouait le rôle d'arbitre en Europe.
Si la querelle croisait la question des belles infidèles c'est que les
traducteurs étaient des «modernisateurs» qui n'hésitaient pas à donner
des leçons de «convenance» et de «goût », d'élégance et de «douceur»
aux Anciens 2 • On pouvait ainsi changer les façons de parler du héros
(on remarque un souci certain de faire aux héros la langue à la
mode 3), le français employé était «plus chaste4 » que le latin, on lTIodi-
fia aussi le cadre social ou le sens moral du héros, etc. ; «la technique
militaire, les institutions, le protocole [furent] aussi modifiés 5 » ; «on
verra donc les cohortes prétoriennes devenir les Gardes et leurs tribuns
des Officiers. On verra les sesterces monnayés en livres ou écus. On
verra les édiles curules abrégés en édiles; un arrest contre un assassin
remplacer la "lex Cornelia", trop longue à transposer et trop bizarre
dans ses dispositions 6 ». On constatait aussi qu'on pouvait trouver la
traduction d'un seul mot français pour cinq mots latins 7, sans oublier
l'allongement systématique du texte par «la longueur des phrases 8 ».
«Le français de l'époque se complaisait à l'évocation des mœurs pures,
"douces" et polies 9.» On atténuait l'ivrognerie des uns, la sodomie des
autres 10. On remarque un ennoblissement, ou une « amplification Il » du
ton, plus grave, plus pompeux, conforme aux usages
l'injure source de difficultés constantes' on souvent
d'un verbe
la d'un UH.lj;;:,lvUHl

1. Cité in ibid., p. 79.


2. Voir TOHLTE, op. cit., p. 58-59.
3. Roger Zuber, Les « Belles Infidèles» et laformation du goût classique, op. cit., p. 290.
4. Ibid., p. 293.
5. Ibid.
6. Ibid., p. 291.
7. Ibid.
8. Ibid., p. 312.
9. Ibid., p. 293. J'ajoute les guillemets.
10. Ibid.
Il. Ibid., p. 306.

82
LES BELLES INFIDÈLES

jamais au hasard. L'ordre hiérarchique était très strictement respecté,


le supérieur en grade était aussi le plus valeureux 1; les personnages
secondaires étaient éliminés pour laisser toute la «gloire» de l'action
au premier rôle 2 ; on faisait disparaître les réalités trop sombres de
la guerre. Le souci de créer autant que d'imiter ne quittait pas ces
«traducteurs» qui étaient d'abord des stylistes et pour qui une bonne
traduction était une traduction bien écrite 3 •
L'« infidélité» aux textes était «parfaitement consciente, écrit
Roger Zuber, habilement contrôlée et dosée. [ ... ] Les changements
subis par le texte ancien répond[ aient] à des intentions d' art 4.» «Il
est insuffisant de mettre ces infidélités au compte de l'ignorance ou
de la paresses. »
Le problème se posait aussi bien pour les traductions des Anciens
que pour les autres langues européennes au fur et à mesure de leur
émancipation. Au XVIIIe siècle, l'abbé Prévost, par exemple, traduisit
les romans de l'Anglais Samuel Richardson (1689-1761) qui connurent
un immense succès en AngletelTe. Il préfaça notmnment Pamela en
1760, préface dans laquelle il écrivit entre autres: «Je n'ai pas changé
un mot pour ce qui concerne l'intention de l'auteur ni n'ai changé
beaucoup dans la façon dont il a mis son intention en mots. Et pourtant,
j'ai donné à son travail un nouveau visage en expulsant les excursus
trop longs, les descriptions excessives, les conversations inutiles et les
rêveries mal placées6 . »
Ainsi Henri Roddier, son principal critique français, écrivit-il en
à propos de Prévost et de Clarissa Harlowe :

ne se contente point d'omettre certains détails typiquement anglais ou


iVU.;:;:'U'~"
citations de ou de psaumes, ni d'atténuer les attaques
contre la religion catholique ou les mœurs de maris trop complaisants. [ ... ]
Il passe totalement sous silence [ ... ] l'expression du désarroi psychologique
de Clarisse lorsque Lovelace eut finalement abusé d'elle. Il estompe les

1. Ibid., p. 300.
2. Ibid., p. 30l.
3. Voir TOHLTE. op. cit., p. 59, 61-62.
4. Ibid., p. 190.
5. Ibid., p. 195.
6. Lawrence Venuti, «Translation, History, Narrative», Meta L, n° 3, p. 802, 2005 (ma
traduction).

83
LA LANGUE MONDIALE

descriptions trop concrètes et supprime [ ... ] le récit trop réaliste de la mort


de l'infâme Mrs Sinclair. [ ... ] Il a les réactions typiques d'un homme de
qualité, écrivain de bon ton devant les œuvres originales d'un imprimeur
anglais, devenu le premier grand romancier bourgeois. Ennemi de l'ou-
trance, dans le langage comme dans les mœurs, le bon ton veut qu'on parle
avec sobriété et, préférant le demi-jour à une lumière trop crue, pousse à
l'emploi de l'euphémisme et de la litote. [ ... ] Prévost supprime les formules
épistolaires, les bavardages qui donnent l'illusion du réel mais n'apportent
rien à l'intrigue, et enfin la plupart des sermons. [ ... ] S'il ajoute quelquefois
au texte, c'est encore par souci du beau style. [ ... ] On ne cherche point à
assimiler le génie de la langue anglaise [ ... ] mais à familiariser le public
(français) avec les mœurs et les caractères d'Outre-Manche, en adaptant
les œuvres à notre façon d'écrire et de parler l .

Dans la préface de l' Histoire du chevalier Grandisson (1755) du


même, Prévost justifie sa stratégie de traducteur en écrivant:

[... ] j'ai donné une nouvelle face à son ouvrage par le retranchement des
excursions languissantes, des peintures surchargées, des conversations inu-
tiles et des réflexions déplacées. Le principal reproche que fait la critique à
M. Richardson est de perdre quelquefois de vue la mesure de son sujet, et de
s'oublier dans les détails. [ ... ] J'ai supprimé ou réduit aux usages communs
de l'Europe ce que ceux de l'Angleterre peuvent avoir de pour
les autres nations. [ ... ] Enfin, pour donner une idée juste de mon travail, il
suffit de faire remarquer que les sept volumes, dont l'édition anglaise est
composée [ ... ] se trouvent ici réduits à

Pour mieux f'f"\1tY1t"1,rÇ>1'1rh'p


citons un texte de Charles
Anciens et des Modernes et rapidement considéré comme le chef de
file des Modernes. Il s'agit d'extraits du «Siècle de Louis le Grand »,
poème de 1687 qui fut lu à la séance de l' Acadérnie française et
aussitôt après}. Il exprime clairement que la autant que les

1. Henri Roddier, «L'abbé Prévost et le problème de la traduction au xvm siècle»,C

Cahiers de l'associatioll internationale des traducteurs, n° 8, 1956, p. 173-174. Je souligne.


2. Lieven D'Hulst, L'Évolution de la Poésie en France (1780-1830), Louvain, Leuven
University Press, 1987, p. 109-110.
3. Voir Marc Fumaroli, Les Abeilles et les Araignées, op. cit., p. 256 sq.

84
LES B ELLES INFIDÈLES

belles infidèles avaient, par bien des aspects, des liens avec la politique:
il s'agissait de savoir si l'on allait continuer à honorer Auguste ou bien
si «le siècle de Louis XIV 1 » le surpassait ou l'égalait:

La belle Antiquité fut toujours vénérable,


Mais je ne crus jamais qu'elle fût adorable.
Je vois les Anciens sans ployer les genoux,
Ils sont grands, il est vrai, mais hommes comme nous;
Et l'on peut comparer, sans crainte d'être injuste
Le siècle de Louis au beau siècle d' Auguste 2•

On revenait sur la préséance scientifique et artistique des Anciens


ainsi que sur le pessimisme temporel, ou plutôt chronologique, qui
avait eu cours dans les temps médiévaux et n'avait jamais été mis en
cause officiellement. Selon cette doctrine temporelle, l'univers, au
temps des Anciens, était au moment de sa naissance et produisait ce
qu'il Y avait de plus beau alors que les contemporains assisteraient au
déclin et à la fin du monde, le temps coulant à l'envers de nos propres
conceptions. Ainsi Perrault - qui était opposé à cette représentation-
pouvait-il écrire:

À former les esprits comme à former les corps,


La Nature en tous temps fait les mêmes efforts,
Son être est muable, et cette force aisée
Dont elle produit tout, ne s'est point épuisée;
Jamais l'astre du jour qu'aujourd'hui nous voyons,
N'eut le front couronné de plus brillants rayons,
Jamais dans le printemps les roses empourprées,
D'un plus vif incarnat ne furent colorées [ ... ]
De cette même main les forces infinies
Produisent en tous temps de semblables génies 3•

À propos de la science, réputée appartenir aux Perrault


s'opposa vivelnent à ce dogme - et à ce qui était devenu un simple

1. Titre d'un ouvrage de Voltaire paru en 1751.


2. Cité in Marc Fumaroli, Les Abeilles et les Araignées, op. cit., p. 257.
3. Cité in ibid., p. 271.

85
LA LANGUE MONDIALE

automatisme de pensée - et écrivit - contredisant ainsi les partisans


des Anciens, persuadés de la supériorité scientifique définitive des
Antiques:

Non, non, sur la grandeur des miracles divers


Dont le souverain Maître a rempli l'univers,
La docte Antiquité, dans toute sa durée,
À l'égal de nos jours ne fut point éclairée 1.

Et à propos de la traduction:

Platon qui fut divin du temps de nos aïeux,


Commence à devenir quelquefois ennuyeux:
En vain son traducteur partisan de l'Antique
En conserve la trace et tout le sel attique,
Du lecteur le plus âpre et le plus résolu
Un dialogue entier ne saurait être lu2 •

En 1641 fut publié L'Erreur combattue, discours académique où il


est prouvé curieusement que le monde ne va pas de mal en pis, texte
signé d'un certain Sieur Rampalle (sur lequel on sait peu de chose)3 qui
prouvait que les partisans de l'Antique croyaient logiquement dans les
superstitions médiévales pessimistes et que les conceptions temporelles
étaient, tout doucement, en train de changer. Ces croyances médiévales,
consistaient de la C',u"\or',n?-'TO "T'n'rlr,,,,,
0'-"1r"''''',1'1 dans la « taille» des hommes d'alors, et le déclin du monde
C'

et la conception pessimiste du monde.


t<umaroJJ. ce pessimisme d'origine astrologique la
4
Providence et contredisait la pensée naissante du «progrès ». Rampalle
(qui reprenait, en la soulignant, la d'un Italien) établissait que
ce mode de était faux:

1. Cité in ibid., p, 259.


2. Cité in ibid., p. 258.
3. Ibid., p. 92.
4. Ibid., p. 94.

86
LES BELLES INFIDÈLES

[... J nos pensées s'abusent volontairement à croire qu'il ne nous reste plus
que l'ombre du bonheur et de l'équité des siècles passés [... J, [l'amour-
propre] ne compare qu'avec mépris le temps où nous vivons à celuy de
nos devanciers: soit que ce rabais des choses présentes provienne de l'ins-
tinct naturel de tous les hommes qui ont une plus grande et plus favorable
opinion de tout ce qu'ils n'ont jamais vu, soit que l'émulation et l'envie
nous rendent visibles les moindres imperfections de tout ce qui paraît à
nos yeux; et qu'au contraire, l'Antiquité nous soit doublement vénérable
pour ce que nous n'en voyons pas les manquements, et ne considérons ses
louanges agrandies par la plume des écrivains; soit enfin que nos esprits
prévenus nous fassent eux-mêmes cette injus tic el.

La tradition poétique était, pour Rampalle, tout entière corrompue


par cette projection dans le passé d'une société humaine supérieure:
«fallacieux prétexte pour faire croire que tout depuis est allé en empi-
rant 2 ». Il s'indignait de la croyance selon laquelle la vie dans l'An-
tiquité était plus longue et la taille même des hommes plus grande 3 •
Il adnlettait la présence, rare, des géants; et c'est ainsi qu'argumen-
tèrent, après lui, tous les Modernes: la nature était immuable et ses
lois étaient constantes. De ce fait, la taille moyenne d'un homme «n'a
guère varié[e] et c'est une erreur de croire à un déclin de l'espèce,
mesurable à la taille4 ».

On complétera les propos de Perrault avec ceux d'Antoine Houdar


de La Motte, lequel se vanta, à travers sa préface à sa traduction de
.,.,."1"\1":,:,,,, en 1714 avait découvert avec la traduction
de Mme Dacier publiée en 1711), d'avoir «modernisé» Homère et
traduit l'Iliade en douze chants versifiés (là où l'original en compte
vingt-quatre)5. Il participa à ce qu'on appelle la« Querelle d'Homère»
(ou «seconde querelle des Anciens et des Modernes» qui eut lieu
en 1714-1715) qui fut beaucoup plus brève et moins intense que la

1. Cité in ibid., p. 18-19.


2. Ibid., p. 101.
3. Ibid., p. 102.
4. Ibid.
5. Voir André Lefevere, Translation History Culture,' A Sourcebook, op. cit., p. 8: «Il
adaptait seulement l'épopée aux exigences du genre dominant à son époque: la tragédie»
(ma traduction).

87
LA LANGUE MONDIALE

première mais s'applique parfaitement à la traduction des Anciens et


à la question de leur perfection supposée. Houdar affinnait ainsi dans
la préface de son Iliade «modernisée»:

J'ai mis en vers l'Iliade, tout imparfaite que je l'ai jugée 1 ; et il me semble
d'abord que je mérite un reproche opposé à celui que craignent ordinaire-
ment les traducteurs qui entreprennent de copier les originaux qu'ils jugent
parfaits et inimitables. [ ... ] J'ai suivi de l'Iliade ce qui m'a paru devoir être
conservé, et j'ai pris la liberté de changer ce que j'y ai cru désagréable. Je
suis traducteur en beaucoup d'endroits et original en beaucoup d'autres.
[ ... ] Il y a deux sortes de traductions: les unes littérales [ ... ] ; le traducteur
y abandonne même le tour et le génie de sa langue, pour suivre servilement
celle de son original; [ ... ] L'autre espèce de traduction est plus ambi-
tieuse: c'est peu qu'elle soit utile, elle doit plaire. [ ... ] Sur quoi fonder ce
désavantage de notre langue? Est -ce par la disette de mots qu'elle pèche?
Qu'y a-t-il donc qu'elle ne puisse exprimer? [ ... ] Quant à l'agrément, la
différence du siècle d'Homère et du nôtre m'a obligé à beaucoup de ména-
gements, pour ne point trop altérer mon original et ne point aussi choquer
des lecteurs imbus de mœurs toutes différentes et disposés à trouver mau-
vais tout ce qui ne leur ressemble pas 2 •

On voit ici tout ce

par ULM/UH~LI
v.!".''-'H.JLIJ'-'''',

f[i]t de son esclave à son épouse 3 . »

l. Voir TOHLTE, op. cit., p. 31.


2. Cité in Marc Fumaroli, Les Abeilles et les Araignées, op. cit., p. 451-453. Je souligne.
3. Ibid., p. 452. Je souligne.

88
LES BELLES INFIDÈLES

Mme Dacier (1654-1720), partisane de l'autorité d'Homère en


un sens presque ethnologique, lui répondit la même année dans Des
causes de la corruption du goût dans lequel elle écrivit notamment:

Mais j'ose dire que Monsieur de la M. [sic] a de méchants garants de ce


qu'il avance. Je le défie de faire voir cette tradition dans la saine Antiquité;
c'est une fausseté avancée sans fondement. Et il est si peu vrai que toute la
secte des épicuriens ait regardé les poèmes d'Homère comme des sottises,
que jamais il n'a été mieux connu ni mieux loué que par Horace qui était
épicurien. [ ... ] Monsieur de la M. se contente d'ordinaire de la première
appréciation des objets qu'il envisage, c'est pourquoi il se trompe si sou-
vent!.

Mais elle «adaptait» et changeait les «métaphores homériques »,


pour respecter les usages de son temps. Elle ne put accepter, par
exemple, que des héros comme Agamemnon ou Ulysse pussent être
occupés à des tâches «serviles ». Elle n'osa pas traduire les comparai-
sons, «faisant des périphrases pour les éviter2 ». Elle écrivit encore:

Plus un original est parfait dans le grand et dans le sublime, plus il perd
dans les copies 3 • Il n'y a donc point de poète qui perde tant qu'Homère
dans une traduction. [ ... ] On y [dans le texte d'Homère] voit des princes
dépouiller eux-mêmes les bêtes, et les faire rôtir. [ ... ] Mais, dit-on, qui
peut souffrir [ ... ] que les fils des plus grands rois leurs trouPé~au.x,
qu'ils travaillent eux-mêmes et qu'Achille fasse chez lui les fonctions les
plus serviles 4 ?

M. de La Valterie, qui publia trente ans avant, soit en 1681, la pre-


mière traduction complète des deux épopées homériques en prose,
écrivit en ce sens: «Je n'ai pas osé faire paraître Achille, Patrocle,
Ulysse et Ajax dans la cuisine [ ... ] je me suis servi de termes généraux,

1. Cité par M. Fumaroli, Les Abeilles et les Araignées, op. cit., p. 504 et 507.
2. lnês Oseki-Dépré, Théories et Pratiques de la traduction littéraire, op. cit., p. 35 et 37.
3. Tel était le nom donné aux traductions.
4. Cité par Georges Mounin, Les Belles Infidèles, op. cit., p. 18-19.

89
LA LANGUE MONDIALE

dont notre langue s'accommode toujours mieux que de tout ce détail,


particulièrement à l'égard des petites choses 1. »

Chez Amyot, les lits de feuillages sur lesquels on mange allongé dans
Daphnis et Chloé deviennent des sièges; et les jarres d'anachroniques
tonneaux; [ ... ] Mme Dacier, pour le repas de l' lliade, introduit des tables
qui n'existaient pas. [ ... ] Chez Bitaubé (1732 .. 1808) les injures homé-
riques - «Lourd de vin, œil de chien, cœur de celf» deviennent avec
une fidélité substantielle cocasse: «Ô toi dont l'ivresse trouble la raison,
qui al' œil imprudent du dogue, mais le cœur de la biche timide» ; tandis
que «mouche à chien» se transforme en cette apostrophe élégante: «Ô toi
dont rien n'égale l'audace!» [ ... ] Les épithètes les plus neuves à nos yeux
français restent chez Bitaubé les clichés les plus fidèlement insipides [ ... ]
Le texte est non seulement traduit, mais filtre/f..

Au XVIIIe siècle, d'une façon générale, le traducteur devint ainsi pri-


sonnier des goûts de son public (produisant alors une traduction hété-
ronome) et la traduction perdit de son prestige; Montesquieu lui-même
lança: «Les traductions sont comme ces monnaies de cuivre qui ont
bien la mênle valeur qu'une pièce d'or et même sont d'un plus grand
usage pour le peuple; mais elles sont toujours faibles et d'un mauvais
aloP », confirmant ainsi que la question était bien celle de la « valeur»
des Mounin ajoute, à propos de
en d'un Moderne persuadé, quelques
entre Houdar de La Motte et Mme Dacier
'-''-'.1.''-'1.-'-'-'0

Uvj:;'V~"LU.jl1.LV» à propos de Dante


cn:an!;;erneltUS dans sa traduction dite « bienséante» ou

1. Ibid., p. 89,
2. Ibid., p. 136-139. Hugo parlait de «ce qui reste d'Homère en passant par Bitaubé».
3. Montesquieu, Les Lettres persanes, lettre CXXVIII.
4. Georges Mounin, Les Belles Infidèles, op. cil" p. 12,

90
LES BELLES INFIDÈLES

Il [Dante] entasse les comparaisons les plus dégoûtantes, les allusions,


les termes de l'école et les expressions les plus basses: rien ne lui paraît
méprisable, et la langue française, chaste et timorée, s'effarouche à chaque
phrase. [ ... ] l'avoue donc que toutes les fois que le mot à mot n'offrait
qu'une sottise ou une image dégoûtante, j'ai pris le parti de dissimuler;
[ ... ] tantôt je n'ai rendu que l'intention du poète et laissé là son expression;
tantôt j'ai généralisé le mot et tantôt j'en ai restreint le sens 1•

Même les textes des Anciens devaient être conformes au «bon


goût» de l'époque. Le problème était exacternent le même qu'un
siècle auparavant: les dominants imposaient leur goût sous le prétexte
de traduire. Et des paraphrases remplaçaient des adjectifs jugés cho-
quants; des comparaisons, regardées COlnme répétitives, n'étaient pas
traduites; des périphrases étaient introduites 2, etc. À la fin du siècle,
Charles Batteux (1713-1780), partisan de l'irnitation plutôt que de la
traduction mot à mot, demanda que l'on conservât les coordinations,
les adverbes, la symétrie des expressions, les métaphores, les prolepses,
les intenogations, les proverbes, du latin en français.

Il Y a aussi, écrivit-il, certaines choses attachées au goût, aux mœurs des


peuples, qui ne peuvent se transporter; par exemple, les Latins étaient
beaucoup plus libres que nous dans leur langue. Ils avaient des mots qui
étaient chez eux du bon ton et qui chez nous paraissent bas: «Un bouvier»,
«une vache». Il ne faudrait qu'un de ces mots pour enlaidir un ouvrage
de goût 3 •••

Pierre Letourneur -- traduisit


Vh>c'-.'\ar:>ra 1nTa,n-'-,r) a~VjlH
entre 1776 et 1783 4 et dont la traduction
..u,-, ..

~ remaniements, resta une version de


'-l ...<v ........ .... ,,-'...,

référence début du XI xe siècles --livra, en 1769, ses Nuits de


Young, et précisa encore, en préface:

1. Cité in ibid., p. 21-22 sq.


2. lnês Oseki-Dépré, Théories et Pratiques de la traduction littéraire, op. cit., p. 37.
3. Lieven D'Hulst, Cent Ans de théorie française de la traduction. De Batleux à Littré
(1748-1847), Lille, Presses universitaires de Lille, 1990, p. 31.
4. Henri Meschonnic, Poétique du traduire, Lagrasse, Verdier, 1999, p. 45.
5. «Sa traduction était copieusement annotée et cherchait à "éduquer" plutôt qu'à
"plaire" au lecteur. Reconnaissant le caractère étranger du texte-source, au moins jusqu'à un

91
LA LANGUE MONDIALE

Il faut maintenant que je prévienne le lecteur sur les libertés que j'ai prises
dans cette traduction. Ce sont les défauts que j'ai cru remarquer dans l'ou-
vrage qui m'y ont autorisé. Le plus général et celui qui m'a paru le plus
propre à inspirer le dégoût, c'est une abondance stérile, une reproduction
des mêmes pensées sous mille formes presque semblables [... ]. J'ai élagué
toutes ces superfluités, et je les ai rassemblées à la fin de chaque Nuit sous
le titre de «Notes», qui ne sont point mes remarques, mais l'amas de ces
fragments que j'ai mis au rebut, et de tout ce qui m'a paru bizarre, trivial,
mauvais, répété [ ... ] mon intention a été de tirer de l'Young anglais un
Young français qui pût plaire à ma nation, et qu'on pût lire avec intérêt sans
songer s'il est original ou copie. [ ... ] Un autre défaut que j'ai entrepris, non
pas de faire disparaître ... mais du moins de diminuer, c'est le peu d'ordre
qui se trouvait dans l'assemblage des différents morceaux. [ ... ] Ce qui
aurait pu servir à former une seule Nuit est morcelé et dispersé par lam-
beaux ... sans que chaque portion appartienne plutôt à une Nuits qu'à toute
autre ... le sentiment déplaisant que causait la vue de ce désordre et de cette
éternelle uniformité ne s'effaçait point de mon âme. [ ... ] des neuf Nuits de
l'original, j'en ai formé vingt -quatre ... Ce qui m'a paru nécessaire, c'était
un arrangement quelconque, et tel ou tel anangement devient indifférent
dans un ouvrage dont toutes les parties n'ayant entre elles aucune liaison
particulière et nécessaire, ne s'unissent que par les rapports communs et
ont avec les deux ou trois vérités fondamentales ren-
ferment le principe et le germe de toutes les pensées de ce poème ... Quand
il m'est venu [ ... ] quelque épithète qui complétait une image, la rendait
lumineuse, ou donnait plus d'harmonie au
mon droit [ ... ] S'il était vrai
l'original, ce serait une bonne fortune dont je lui rends tout

En d' autres ~V"JlJ."'-''-',


autre langue du
pour donner un VL~''''AU"",A,,",

certain point, Letourneur attira aussi l'attention sur la relativité des goûts. [ ... ] Il
LHU,UF,'.HU

une tradition critique [ ... ]. Letourneur s'assura le support de la cour en dédicaçant son
travail au roi Louis XVI [ ... ] Sa traduction fut un succès énorme », Jean Delisle et Judith
Woodsworth (éd.), Translators Through HistOl~V, op. cit., p. 76 (ma traduction).
1. Lieven D'Hulst, Cent Ans de théoriefiunçaise de la traduction, op. cit., p. 114-117.

92
LES BELLES INFIDÈLES

J'affirme, s'exclame celui-ci, qu'il n'y a pas dans Les Mémoires d'un
Chasseur [nouvelles publiées en 1847] quatre lignes de suite fidèlement
traduites. [ ... ] À la page 280, M. Chanière introduit un nouveau person-
nage qu'il décrit longuement avec complaisance [ ... ] il taille, il coupe, il
change, il a horreur du mot propre, il met une queue en trompette au bout
de chaque phrase; il improvise toutes sortes de réflexions, d'images, de
descriptions et de comparaisons 1.

Et Mounin continue avec Edmond Cary: «Tolstoï a été épuré par


de zélés traducteurs qui ont fait jouer des castagnettes, au lieu de tam-
bourins, aux montagnards du Caucase, et métamorphosé les videurs
de tinettes d'une prison, en plombiers occupés à réparer des tuyaux 2.»
Comme on l'a vu, les Italiens COlnme les Allemands considéraient
qu'une traduction «à la française» était désinvolte et/ou ethno-
centrique. Antoine Bennan, qui assimile, aujourd'hui, les traductions
élégantes (et ennoblissantes) à des rewriting rhétoriques 3 contraires
à l'impératif de fidélité qu'il pose comme but, cite Collardeau qui,
à la fin du XVIIIe siècle, écrivait, résumant ainsi l'idéologie des belles
infidèles: «S'il Y a quelque mérite à traduire, ce ne peut être que celui
de perfectionner, s'il est possible, son original, de l'embellir, de se
l'approprier, de lui donner un air national et de naturaliser, en quelque
sorte, cette plante étrangère4 • »
On comprend que cet ethnocentrisme était, en quelque sorte, struc-
tural: comme entre le XVIIIe et la première moitié du Xx e siècle, le
français était devenu le «latin des Modernes», c'est-à-dire la langue
la traduction - elle-même
1'Y1r".. r!1<J1it::> du
même coup, «infidèle» et ethnocentrique. Du fait de cette domination
linguistique, toutes les traductions étaient désinvoltes et, sur-
tout, annexionnistes, tendant à tout transformer en textes «français »,
écrits selon nonnes françaises.

1. Georges Mmmin, Les Belles Infidèles, op. cit., p. 10.


2. Ibid. Mounin donne la référence précise du texte: Edmond Cary, «Défense et illus-
tration de l'art de traduire», La Nouvelle Critique, juin 1949, p. 88.
3. Antoine Berman, La Traduction et la Lettre ou L'Auberge du lointain, op. cit., p. 41.
4. Cité in Inès Oseki-Dépré, Théories et Pratiques de la traduction littéraire, op. cit.,
p. 62, note 2.
Chapitre 5

français l

Le poète italien Giacomo Leopardi (1798-1837), l'un des fondateurs


de la poésie italienne moderne, tint dans les années 1817-1832 une sorte
de «journal intellectuel», non destiné à la publication, le Zibaldone.
Dans ce journal, il livra des remarques et des réflexions sur les sujets
les plus divers - la philosophie morale, l'histoire, la littérature, etc. -,
faisant aussi des notes de lecture et de traduction (il fut lui-mênle un
grand traducteur de textes grecs et latins). L'une des choses les plus
frappantes à la lecture de ce texte, c'est la récurrence des réflexions
portant sur la langue ou plutôt sur les langues, spécifiquement la fran-
çaise et l'italienne; et par conséquent sur la question de la traduction et
de la domination. C'est pourquoi je l'ai choisi. La question de l'unité
italienne commençait à se poser avec acuité dans ces années, en lien
avec celle d'une langue nationale, qui devenait l'une des urgences et
l'un des enjeux de lutte les plus essentiels dans ces années. Intellec-
tuels, politiques, écrivains (comIne Alessandro Manzoni) et poètes
débattirent, publièrent, polémiquèrent, s'engagèrent
et luttèrent pour cette question de la définition de la langue italienne.
On sait que Leopardi fut poète, on oublie souvent qu'il fut longtemps un
combattant de la cause italienne, un intellectuel engagé dans la cause phi-
lologique; il chercha à décrire, à comprendre et à surmonter la situation
spécifique (et difficile) de la langue italienne à cette époque. C'est en tout
cas de cette façon que la « première phase» de son activité intellectuelle est
ordinairement caractérisée par les spécialistes de son œuvre. Il se voulait

1. Ce chapitre est paru, avec quelques modifications, dans une traduction anglaise de
MarIon Jones dans le volume 44, numéro 3, été 2013, de la revue éditée par Rita Felski à
Johns Hopkins University Press: New Literary History, p. 379-399.

95
LA LANGUE MONDIALE

alors un «poète civil, engagé dans un rapport de solidarité avec ses lecteurs
et dans le soutien à leur commune aspiration au renouveau national I ».
Ainsi, pour comprendre sa véritable obsession pour la question
de la langue et, plus largement, pour la philologie, en ce début du
XIX e siècle, il faut réinsérer ses réflexions au sein du grand débat
qui s'ouvrit dans ces années-là au sein de ce qui deviendra l'Italie.
L'une des particularités de sa pensée sur le sujet, c'est qu'elle était
d'une telle lucidité et d'un tel raffinement qu'elle énonçait (tout en la
déniant, le plus souvent, il est vrai) la vérité de sa position dominée
en à cette époque, dominée par la langue française qui était
alors la langue mondialement dominante (comme on l'a vu, au cha-
pitre précédent, avec les romantiques allemands). On peut, grâce à
lui, et du fait de l'acuité de sa réflexion (liée elle-même, notamment,
à sa situation historique), lire une grande partie des interrogations du
Zibaldone cornme une forrrlidable description de l'intérieur des réa-
lités, à la fois subjectives et objectives, qui «font» une dépendance
linguistique, des plus invisibles aux plus patentes.
Giacomo Leopardi peut, de ce fait, être considéré comme une sorte
de théoricien spontané et génial de l'inégalité et de la domination
linguistiques. Ses analyses ne sont pas de pures théories, énoncées
du fait de simples études scientifiques ou expérimentales. Étant au
contraire énoncées dans un univers pour lequel et dans lequel ces
questions étaient capitales, elles étaient en réalité des instruments
de lutte: elles étaient forgées pour être des outils efficaces dans
une lutte politico-linguistico-intellectuelle que et d'autres
ÂU~V,UV'-",U'-'LC> 11'''''CJ"""",t contre le
était possible, étant donné méconnaissance de
italienne et le «retard» de la de trouver des
solutions, tant théoriques que pratiques, pour surmonter cette UL""'F>"JLH'-'

et se les moyens de la faire cesser, ou, du moins, de l'atténuer.


En ce sens, on peut dire que les recherches léopardiennes en matière
de philologie historique, mais aussi et surtout de poésie, furent
,",'..,"VUeJ'-'Uà une terrible de dépendance. J!-JvVI.."'-'''

1. Franco Brioschi, La poésie senza nome. Saggio su Leopardi, Milan, Il Saggiatore,


1980, p. 40, cité par Marco Dondero, in Giacomo Leopardi, Discours sur l'état présent
des mœurs en Italie, traduit de l'italien par Yves Hersant, Paris, Les Belles Lettres, 2003,
«Notes », p. 50.

96
LEOPARDI ET LE FRANÇAIS

peut être lu comme un auteur ayant combattu, dans la première partie


de sa vie, pour faire triompher une langue; qui a réussi à comprendre
la difficulté de la situation qu'il avait à affronter, et, s'appuyant sur ses
connaissances historiques, à inventer des solutions à une inextricable
situation linguistique, littéraire et politique.
Ce célèbre passage du Ziba/dane témoigne du fait que Leopardi est
entré dans cette lutte de façon quasi consciente et s'est préoccupé,
presque explicitement, de la création d'armes spécifiques pour com-
battre:

Ainsi donc, pour réveiller ma pauvre patrie et ce pauvre siècle, aurai-je


pris les armes de l'émotion, de l'enthousiasme, de l'éloquence et de l' ima-
gination dans ma poésie lyrique et dans ces proses que je songe écrire;
les armes de la raison, de la logique et de la philosophie dans les Traités
philosophiques que j'ai mis au nombre de mes projets; et les armes du
comique dans les dialogues et les nouvelles à la manière de Lucien que je
suis en train de préparer l .

Sa lucidité était si grande qu'il allait même jusqu'à expliciter le fait


que la langue pouvait être considérée comme une richesse ou, selon
ses propres termes, un «capital» (preuve que le schème économique,
même dénié, n'est jamais très loin, et que l'évidence en est grande) :

Grecs avaient entre les mains un capital propre qui était facile, rapide
admirable; ils ne se préoccupaient pas de celui des autres, qui aurait été
difficile à moins maniable le nous
est arrivé le parce que nous avons négligé de faire fructifier
notre très beau et très vaste capital qui, malgré cela [ ... ] ne suffit ni ne
pourra suffire au besoin toujours continuel et toujours renouvelé
de la société si nous ne le faisons pas fructifi er 2 •

parce « tout
u.>",,,,,,,-,'u. [ce] manque [est] singulièrement sensible dans
U,U;;:"LH,\",'U0''-',

mais aussi dans le etc., bien que les

1, Giacomo
2, Ibid., p,

97
LA LANGUE MONDIALE

Français le compensent en invoquant la grâce vingt fois par page 1 ». Il


retournait ainsi la revendication française de la possession (supposée)
d'une langue de la clarté et de la raison, pour insister sur sa sécheresse
et sa rigidité. C'est un argument que, repris, repensé, réorganisé,
Leopardi a utilisé très souvent:

Le monde entier se sert d'elle [la langue française] comme il se servirait


des formules ou des termes d'une science, connus et simples pour tous,
parce qu'ils sont formés sur le modèle stérile de la raison; ou bien il s'en
sert comme d'un art, d'une science pratique, d'une espèce de géométrie,
d'une arithmétique, etc., que tous les peuples partagent puisque tous
déduisent les mêmes conséquences à partir des mêmes majeures 2 •

Cette façon d'énoncer la domination objective pour renverser le


raisonnement ordinaire de la «supériorité» du français, et le trans-
former en désavantage, est une stratégie constante dans le Zibaldane.
Ainsi l'universalité (ou la mondialité) du français serait une preuve
de sa pauvreté.

Le fait est qu'en vantant l'universalité de leur langue, les Français vantent
en même temps son absence de beauté, sa pauvreté, son uniformité et son
aridité; car si elle avait tout ce qu'il faut pour être belle, si elle était riche
et variée, et si elle ne ressemblait pas davantage à une géométrie qu'à une
langue, elle n'aurait rien d'universeP.

forme lllodelée sur raison» est


libre »4. De la même
la littérature .,. .." .... ",,'c'C>
est
nale par sa 0U-~J~V.1Hv et J.U.lj;;,LU.H.d. absence d'originalités»; Bossuet
lui-même de . Mais il est pratiquement lillOO:SSllble

1. Ibid., p. 56-57.
2. Ibid., p. 217.
3. Ibid., p. 216-217.
4. Ibid., p. 496.
5. Ibid., p. 212.
6. Ibid., p. 169.

98
LEOPARDI ET LE FRANÇAIS

- «inutile l » - d'énoncer quelque jugement négatif (c'est-à-dire


OU
prétendument objectif) sur les écrivains français puisque «la voix de
la France est si forte qu'elle forme le jugement de l'Europe 2 ».
Lors de son voyage à Rome en 1822, il lut notamment, outre le
fameux Corinne de Germaine de Staël qui eut sur lui «une influence
déterminante 3 », un récit de voyage français: les «Lettres sur l'Italie
en 1785» de Dupaty4, livre dans lequel on peut lire par exemple:
«Cette langue [l'italien] n'a point encore de patrie, de domicile; elle
est errante: elle mendie encore de tous les côtés, surtout en France5 • »
Leopardi attribuait aux langues elles-mêmes, c'est-à-dire aux
qualités ou défauts qui leur étaient supposément intrinsèques, ce qui
était en réalité le produit de la structure de domination linguistique
en Europe. Ses interrogations ne portaient que sur la «définition»
des langues. Il se condamnait ainsi à attribuer aux langues ce qui ne
leur appartenait pas.
Une des spécificités de ses analyses c'est qu'elles s'articulaient sur
un comparatisme implicite. Son immense culture et sa connaissance
intirne des langues et des littératures anciennes lui permirent de faire
des cornparaisons ou même de construire une structure homolo-
gique entre les langues anciennes et les langues modernes. Leopardi
construisit, en effet, au fil des années, un modèle qu'il parvint peu
à peu à affiner et qui l'aida à réfléchir sur la question de l'inégalité
linguistique - modèle homologique qui s'énoncer : le fran-
çais est à l'italien ce que le grec était au latin. En d'autres termes: on
,-lra la domination
..... " , , , , , , , , , r>'''rYl,r.r,::. ... l'italien
par h0I11010gie avec la domination que le grec avait exercée sur le latin.
Et cette domination qui se vérifiait en en ,-!U.''-''-'-IIUV

sorte, être prouvée à travers la son absence.


dissymétrie des traductions était pour et pour nous à sa
une preuve objective que la relation entre le latin et le grec avait été

1. Ibid.
2. Ibid.
3. Marco Dondero, in Giacomo Leopardi, Discours sur {'état présent des mœurs en
Italie, op. cit., p. 59.
4. Publié à Gênes en 1810, in «Italiens et Européens dans le discours de Giacomo
Leopardi », ibid., note 9, p. XVIII.
5. Ibid.

99
LA LANGUE MONDIALE

ne facon de comprendre et de faire comprendre que, de la


inégale, et u l'italien et le français étaient dans une relation d'inégalité
mêmefaÇOIl,
dépendance.
et de tion des langues et des nations européennes comme étant
La concep /., Il l ' A ,
ennanente competitIOn entre e es apparmt a p US1eurs
dans un~ p s le texte (elle était évidemment implicite dans toutes les
reprises ~n 1S sur les faiblesses du français et les forces de l'italien).
considératl OI '
'talien ne est ainsi en train de perdre l'avantage qu'elle avait
L,a langue l , , ,
~" a' ses anciens et premiers peres sur les autres langues qm
'
/ arace "
gagne /:) 'urd'hui promptement: pendant que la nôtre reste assise et
rent au]O
coU elles rattrapent le temps qu'elles avaient perdu à cause de l'iner-
S.'endort,urs anciens; elles re]olI1 , 'dront b'Ientot 1a notre et 1a depasseront.
A A/
tle de le ue ne sera plus a ors I1l supeneure 111 ega e aux autres 1an gues
l ' , ' . / 1
Notre lan,g lltivées, mais elle leur sera au contraire tellement inférieure
dern es Cl
ma d 'endra impuissante et ne sera bonne que pour parler ou écrire à
, Ile eVl . , '/
qu e.. []. Ainsi, comme les autres langues (mais aussI les htteratures
nos aieUx ",
, ubliques i ) re dou bl ent d' energle,
scientl' fques , ' de ve/hemence
/ et de
et les re P s leur course, elles rattraperont rapidement le temps perdu sur
, eur dan
Vlg U al' 1eU,rs aînées.. et si nous ne bougeons pas, elles auront tôt fait de
nous ~ al el' et de nous dépasser (ce qui est déjà le cas dans de nombreuses
nouS eg du savoir), Il convient donc de nous régler sur leurs efforts et,
branches'
, d l'avanta!:!e acqUlS, , 1eur rester perpetue
/ Il ement supeneurs,
/ ' ,
SI ce
er re " v
sans P notre valeur actuelle, du moins au nom de l'avantage hérité de
que noUS avons
nos
~n .. r ...·,hr'"C',"r on dire
'<-''-'V!--,U'''..H. la
ui caractérisait les langues européennes, l'italien possédait
« », qd« avantage / ' /d
.. llente A
e ses ancetres », ' 'd'1re
c est-a-
alan , C' / ' .
un b d nce directe du latm, 'etait un avantage qUI, comme dans
ceI1 a
sa des de course, etre convertl dans des termes tem-
A '

toUS les ttraper le ») et risquait d'être bientôt perdu


(<<,ra du fait de son immobilisme. Si l'italien voulait rester
l'italIen, A • •

tres et ne pas etre « » - devenant aInSI une


/' r au X au
supen eu
Leopardi. Ziba/dalle, op. cit., p. 397.
1.

100
LEOPARDI ET LE FRANÇAIS

langue morte comlne le latin, s'adressant seulement aux «aïeux» -,


elle devait régler ses efforts sur ceux de ses concurrents:

Le français s'enrichit inlassablement de tous les mots nécessaires. L'al-


lemand avance et se précipite comme un torrent, il conquiert chaque jour
de nouveaux terrains, dans tous les domaines possibles. Quant à nous, en
revanche, nous sommes arrêtés, paresseux et immobiles, nous manquons du
nécessaire pour exprimer et traiter la majeure partie des connaissances, des
disciplines et des doctrines modernes, des usages et des opinions, etc., etc. l .

On voit que la «modernité» est un enjeu central, une garantie


d'avance dans la course. En d'autres termes, dans cette implacable
«course» qui est la forme même de l'espace linguistique et littéraire
mondial dans lequel l'Italie prétendait à ce moment entrer, Leopardi
esquissait plusieurs hypothèses, des systèmes déductifs, des raison-
nements philologiques qui étaient autant d'armes spécifiques pour
permettre à l'Italie d'entrer dans la compétition, de lutter contre la
domination française et, finalelnent, de mettre fin à la dépendance
dont elle faisait l'objet. De surcroît, à cette époque, comme nous
l'avons vu plus haut, les Allemands luttaient avec d'autres armes
contre la même suprématie. Les linguistes et les philologues alle-
mands ne se laissaient pas intimider et «haussaient» leur langue au
Inême niveau que le latin et le grec (ce n'étai t pas peu) en décré-
tant que l'allemand descendait de et que celui-ci
était supérieur à toutes les autres par son ancienneté et sa

Cherchant à montrer
langue et de la littérature LLU.HVUH;>vL>,

universalité, sa « son Vi'-"~F,'.''-'i.HVJ'"


tés du latin, etc., Leopardi énonçait crûment les lois les fonnes de
cette suprématie. Mais la lutte contre une domination est encore un
moyen de la reconnaître. Et c'est parce que l'italien reconnaissait « la
domination que [la langue française] exerçait sur toutes les autres
langues 2 », que Leopardi pensait que les Français étaient «devenus

1. Ibid., p. 396.
2. Ibid., p. 496.

101
LA LANGUE MONDIALE

comme les maîtres des langues et des littératures étrangères qu'ils


[avaient] cultivées 1 ». L'Italie et les Italiens pouvaient ainsi entrer
collectivement dans la lutte, et l'italien, dans l'universelle compétition
entre les langues.
La langue rIlondialement donlÏnante transforme aussi les langues
qu'elle domine et qui cherchent à l'üniter: Leopardi le notait déjà en
cherchant les «raisons» de l'universalité du français:

La littérature non plus n'est pas une cause majeure de l'universalité


d'une langue. La littérature italienne régna longtemps en Europe, elle
était connue et étudiée de tous, même des femmes, comme Madame de
Sévigné en France, etc., sans que l'italien soit devenu pour autant une
langue universelle. Et si les italianismes gâtaient le français du temps
des Médicis, comme les gallicismes gâtent l'italien aujourd'hui, c'est un
phénomène que je range dans la catégorie de la corruption engendrée par
les colonies, les armées, etc. 2 .

Les langues (donc tout le marché linguistique) se transfonnent,


en effet, sous la pression de la dépendance. D'une part, Leopardi
remarque que les langues dominées (et elles le sont toutes face
à la langue mondiale) font de nombreux emprunts à la langue
dominante, marquant ainsi leur soumission3 (plus généralement, le
mot d'emprunt 4 à la langue dominante est supposé «ennoblir»
le langage dominé mais est, en réalité, un signe de dOlnination).
par il était de bon ton d'employer des termes latins à

dans les milieux médicaux


H.H.<F.",",U.JjJO,

que « » de sérieux. En la tentative de

1. Ibid.
2. INd., p. 18!.
3. Voir ce qu'est aujourd'hui le «franglais» qui désigne une langue française forte-
ment anglicisée, c'est-à-dire un ensemble de mots anglais ou d'expressions syntaxiques
introduits dans la langue française (les Allemands connaissent le denglish; les Espagnols
le spanglish, etc.). Les autorités chinoises, afin de préserver la «pureté» de leur langue,
ont récemment interdit l'utilisation d'anglicismes ou d'abréviations anglaises dans les
publications en mandarin.
4. Les emprunts peuvent être de deux sortes: soit «directs» si les mots ne changent pas
leur orthographe d'origine, soit «indirecte» si les mots suivent l'usage de la langue domi-
née: on assiste alors à des adaptations phonétiques, morphologiques ou orthographiques.

102
LEOPARDI ET LE FRANÇAIS

du Malade imaginaire (1673), de parodier les médecins en «latin de


cuisine» :

Sçavantissùni doctores,
Medicinae professores,
Qui hic assemblati estis ;
Et vos, altri messiores,
Sententiarum Facultatis
Fideles executores,
Chirurgiani et apothicari,
Atque tota compania aussi,
Salus, honor et argentum,
Atque bonum appetitum 1.

De même, l'arabe, qui est aujourd'hui une langue dominée« comme


les langues du tiers-monde, importe beaucoup de termes des langues
européennes, en particulier du français et de l'anglais». Mais il ne
parvient pas à une unification, du fait de la multiplication des suffixes
et des préfixes d'origine gréco-latine, utilisés en français et en anglais
pour les termes scientifiques. De plus «le complexe d'infériorité et la
tendance à transformer les pays développés, les anciens colonisateurs,
en modèle, ont quelque chose à voir avec [cette situation]. Le grand
historien et sociologue Ibn Khaldun (qui mourut en 1406) souligna la
tendance des vaincus à imiter les vainqueurs 2 ».

1) le Basic English qui est un sous-ensemble très restreint mots)


de la de plus crée des règles grmnmaticales ad
hoc;
le English est un .. de 500 mots
UL};;., ......l'" !-',.U ... 'C<J..-.d.H''-'U<

seulement. Il se caractérise par une diction lente 0/0 de moins que

1. Molière, Le Malade imaginaire, acte II, 3" intermède.


2. Hassan Hamzé, «An example of linguistic submission: The translation of affixes
Greco-latin formants into Arabie », in Less Translated Languages, op. cit., p. 63 (ma
traduction).

103
LA LANGUE MONDIALE

la vitesse normale), un nombre de mots limités et le bannissement des


locutions idiomatiques;
3) l'anglais basique phonétique;
4) l'anglais basique purement européen (les mots à consonance
américaine y ont été bannis au profit de mots anglo-saxons plus
oxfordiens) ;
l'anglais technique (Simplified Technical Eng lish ou
en usage dans l'industrie aérospatiale;
6) le globish proposé par Madhukar Gogate en 1998: il simplifie
radicalement et la prononciation de l'anglais.
7) le globish de Jean··Paul Nerrière proposé en 2004 est l'ensemble
du vocabulaire strictelnent nécessaire pour se faire comprendre
auprès de toutes les personnes employant l'anglais comme langue
véhiculaire.

l'allemand de l'italien, ce qui lui permet


négativement et naïvement, les traits différenciant
une "'-LU.U:..... ,'''-' «riche» d'une langue «pauvre»:

[ ... ] langue [langue latine] susceptible d'être si parfaitement connue, si


riche, si cultivée et lettrée, etc., etc.; langue si abondante en œuvres de
genres de de valeur à cette langue teutonique
dont vient l'allemand [ ... ] qu'il est très difficile de posséder à fond [ .... J.
si la <'-''-'<'0''''.''1'''''-' avait eu autant de richesse et de grandeur,

et entièrement connue à force etc., que pourrait-on


oubliée et connue des seuls savants, etc., etc. l ?

littéraire
« v,-'~,"'-' . . .
connue» (c'est-à-dire pratiquée
de très nombreux locuteurs ou scripteurs, largement diffusée et
à une langue «oubliée et connue des seuls
V!-'OJ'-"J.HJ!'-'H

savants» ; idiome doté est « cultivé, lettré» et abondant en «œuvres


de tout genre tant de valeur», alors qu'une langue démunie est
de littérature et pauvre en œuvres, celles qui
elles-mênles aucune valeur », etc. Autrement

1. Giacomo Leopardi, Zibaldone, op. cd., p. 498.

104
LEOPARDI ET LE FRANÇAIS

dit, les langues peuvent être (ou non), selon lui, dotées d'une sorte
de coefficient multiplicateur de valeur sur le marché linguistique. Ce
coefficient peut être dit littéraire parce qu'il dépend et Leopardi
l'énonce cornme une évidence - de la valeur des œuvres qui ont été
produites dans cette langue; mais cela dépend aussi de leur nombre,
c'est-à-dire de leur volume et, implicitement, de l'ancienneté de la
production des livres dans cette même langue. L'enjeu du nombre,
de l'ancienneté et de la valeur des œuvres écrites dans une langue
n'est si important que parce qu'il est l'un des seuls instrurnents de
mesure du volume de capital national, selon Leopardi. Et
il est si central qu'il va déterminer une très grande partie des termes
de la question, essentielle on le verra, de la traduction.
Mais cette valeur est relationnelle: les œuvres écrites en latin
étaient très nombreuses et dotées d'une très grande valeur, «com-
parativement à cette langue teutonique dont vient l'allemand»
: la «dérIlonstration» de Leopardi repose sur un
syllogisme implicite. Si la langue teutonique oubliée et exhumée
par les seuls a permis de conférer une valeur à la langue
allemande -- par l'ancienneté et la noblesse qu'ils lui octroient - sur
le marché linguistique européen, cOlnbien plus de valeur a l'italien,
dont l'origine est le latin, langue infiniment plus valuée sur le même
marché et aurait dû être considérée comme dotée d'une très
noblesse étant donné le nombre d' œuvres de grande valeur
ont été dans cette L ... U ........ '......

» de l'italien pouvaient se déduire, presque


r<",~-",,"-'» doute
3
audacieuse et variée ».
L ..U . j - , ......... u [ ••• ]

gel1eéUO!QJe et de la descendance, directe ou non, avec


travailla à «prouver» le lien, c'est -à-dire la filiation
et le latin pour pouvoir transférer au seul italien
(linguistique, littéraire) du latin. Son hypothèse
HU~''-!.U'-'' était y avait une continuité entre le latin et
à travers le latin populaire:

. Qui se dit Indo-germanisch en allemand.


2. Pascale Casanova, «Consécration et accumulation de capital littéraire. La traduction
comme échange inégal », art. cité, p. Il.
3. Giacomo Leopardi, Ziba/dalle, op. cit., p. 181.

105
LA LANGUE MONDIALE

lNotre langue] a le même génie et elle est toujours restée la véritable fille
de ces langues [le latin et le grec] non seulement par sa généalogie et
dans les faits, mais par une véritable et réelle ressemblance et affinité de
nature et de caractère. En revanche, la langue française, bien que née du
latin, s'en est éloignée plus que toutes ses autres congénères. Le génie de
la langue française est si différent de celui du latin qu'on ne rencontrera
jamais de pareille différence parmi les langues appartenant à un même
climat, à une même famille, ayant une histoire commune, etc. 1.

La langue italienne aurait autrement dit, la «fille aînée» du latin,


et en cela elle était supposée être la plus proche, donc la plus noble (ou
digne de noblesse), c'est-à-dire l'héritière la plus directe de l'immense
capital de cette langue, noble, ancienne, respectée entre toutes.
Cette sorte de « bricolage généalogique» procédait du même méca-
nisme que les recherches philologiques allemandes. Le thème de la
« continuité» était évidemment très présent puisque cette ininter-
ruption linguistique supposée était censée être la «preuve» de la
filiation directe entre le latin et l'italien. Cet argument spécieux
était très difficile à mettre en place puisque le fait que le français,
comme d'autres langues européennes, fût d'ascendance
latine était indéniable. Il s'agissait en fait de montrer que la langue
italienne plus que la descendante, l'héritière directe ou, mieux,
la nouvelle incarnation, dans une stricte continuité linguistique, du
du de vue de de lutter pour avoir

était la détermina-
H'UU;;.l.l"-'L>

«richesse» respective, l'une des obsessions de 1L.J"-'VU,cu.


pn~clsèInent cene de l' « enrichissement» de la italienne.
Revenant inlassablement sur cette sous tous ses aspects, à
an:!,Uluems ou d'exemples différents, c'est sur ce thème qu'il
élaborait véritablement la cohérence de sa .--,-,,.,,'",,,.,,. .
,-,-L)'.vu.'V'" les « voit qu'il est
au vocabulaire éconornique qu'on ne perçoit

1. Ibid., p. 475.
2. Voir ibid., par exemple p. 51.

106
LEOPARDI ET LE FRANÇAIS

plus comme tel) témoignaient du degré de dépendance d'une langue


et que la provenance de ces importations indiquait sans ambiguïté la
ou les langues par lesquelles un idiome était dominé, Leopardi plaida
en faveur d'importations en provenance du latin, et non du français.
Était en cause, non pas une «pureté» de la langue, mais un combat
qu'on pourrait appeler « indépendantiste l » prenant l'apparence d'une
sophistique puriste:

Nous voulons que les mots qui doivent s'ajouter à notre langue, pour l'en-
richir ou par nécessité, etc., soient empruntés au latin et non au français,
à l'allemand, etc. [ ... J, car les premiers conviennent ordinairement, ou
du moins beaucoup plus souvent et plus facilement, au caractère de notre
langue, à laquelle ils laissent sa forme, son aspect originel, sa grâce, etc.,
et les seconds détonnent très manifestement [ ... ]. Pourtant, contrairement
à notre langue, le français n'a aucune difficulté à spolier la langue grecque
selon ses besoins et, ces derniers temps, il s'en est même rempli ou repu
de façon excessive. De sorte qu'il existe déjà des dictionnaires des mots
français dérivés du grec, chose pour le moins blâmable et qui gâte hor-
riblement cette langue (comme gâte indignement la nôtre cette barbarie
si fréquente qui consiste à employer ces mêmes mots grecs - surtout les
modernes - en les empruntant non au grec mais au français, avec la même
barbarie, quoique la plupart ignorent qu'ils sont entièrement grecs et les
tiennent pour des mots purement français)2.

[La langue italienne] ne saura exprimer nos besoins et ne sera jamais ni


parlée ni écrite par les contemporains; ou elle le sera c'est déjà
le cas pour le peu de choses que l'on peut dire ou écrire sur des sujets
ou des connaissances modernes [ ... ]) en invoquant l'aide d'autrui, en se
servant des instruments et des moyens des autres, se transformant en
quelque sorte en une autre langue, acceptant d'être la province et le sujet
d'un royaume étranger (comme les petits et faibles États confédérés avec
de grands États puissants). [... ] en s'adaptant au français, dont elle est
pourtant la sœur, la langue italienne perd tout son naturel, sa particularité
ou sa forme propre et innée 3 •

1. Voir Perry Anderson, The Origins of Postmodernity, Londres-New York, Verso,


1998, p. 3.
2. Giacomo Leopardi, Ziba/done, op. cit., p. 57-58.
3. Ibid., p. 397 et p. 497.

107
LA LANGUE MONDIALE

À l'inverse, le français «s'insinue» dans toutes les langues d'Eu-


rope et les corrompt (c'est-à-dire qu'il est alors l'objet de nombreux
emprunts) :

C'est parce que la langue française n'admet que son propre (unique) style,
que l'on peut admettre [ ... ] ou qu'il est plus facile de l'admettre universel-
lement dans toutes les langues. Parce qu'elle est incapable de traduire, elle
est, plus facilement que toutes les autres langues, traduisible dans toutes
les langues cultivées. [ ... ] les moindres beautés de la langue française
peuvent être facilement rendues; et vous verrez comment elle a facilement
corrompu presque toutes les langues d'Europe et s'y est insinuée, alors
qu'elle (ce temps est passé) n'aurait certainement pu être corrompue par
aucune autre langue quelle que soit la situation que l'on puisse imaginer'.

Il autrement dit, nécessaire que l'italien s'enrichît linguis-


pour devenir une véritable langue moderne, et non pas
,-<vU.H'lB

qu'il appartienne, du fait de son origine, au seul passé, et qu'il pût


«rattraper le temps perdu» pour remonter dans la «course ». Mais,
ce faisant, il fallait qu'il prenne garde à ne pas devenir une sorte de
langue provinciale et marginalisée, sorte de «patois» déconsidéré et
dominé du français.
On le dans les termes de Leopardi, une langue dominée est à
de devenir du passé, c'est -à-dire « manquant
rlC}1nn-<~r de de termes liés au
J..I..I.~.IU'-'.LHJl"'-', de se renouveler et figée dans
.!.J.L'..,U.IJUl.l.J.v

aussi noble et morte que


», c'est-à-dire
.I.H'v.l.UL.J..I."'vv centre
2
du cœur de la compétition • «La
C'IJ'Cl.L.J.'Cl.J.'-'Hn..d H

absolument moderne 3 » ;

L'esprit et les mœurs de la nation française sont, furent et seront toujours


exactement modernes par rapport à chaque époque, et la nation française

1. Ibid., p. 794, 12 septembre 1821.


2, Voir Pascale Casanova, «The literary Greenwich Meridian. Thoughts on the temporal
fonns of Iiterary belief», art. cité, p. 7-23.
3, G. Leopardi, op. cit.. p. 512.

]08
LEOPARDI ET LE FRANÇAIS

sera (comme elle l'est aujourd'hui) toujours considérée comme le type,


l'exemple, le miroir, le juge, le thermomètre de tout ce qui est moderne 1.

Si on voulait le paraphraser, on pourrait dire: la concurrence entre


les langues peut être décrite sous la forme d'une lutte temporelle;
plus une langue est «moderne », plus elle est «en avance» dans la
compétition (ce qui est vrai aujourd'hui pour l'anglais).
Mais la langue la plus «moderne» n'est pas seulement celle qui
s'impose à toutes les autres comme la plus puissante et contre laquelle
il suffirait de lutter (de faire la course) pour entrer dans une 'VVLHI-',-,'JlU""H

équitable, à «armes égales» en quelque sorte. Sa puissance est telle,


elle s'impose sous des formes telles, qu'il ne s'agit pas seulement de
lutter contre elle ou de refuser sa suprématie spécifique: elle n'est si
puissante que parce que chacun des concurrents est lui-même per-
suadé de sa supériorité. Elle est tellement en avance dans la course,
tellement «supérieure» aux autres, non pas parce qu'elle l'est, mais
parce que chacun des locuteurs de chacune des langues en compétition
avec elle le croit. Et c'est pourquoi Leopardi énonce magnifiquement,
dans cette énumération, toutes les dimensions, facettes et effets d'une
domination de cette sorte, ou les différents rôles que peut jouer une
langue dominante. Cette énumération dit tout: le français était d'abord
le « type» ou le «représentant», c'est-à-dire le modèle de toute moder-
nité: c'était à cette incarnation-là de la modernité, à cette seule forme
du «moderne», c'est-à-dire du nrp'CP7'lt qu'il serait fait référence dans
cet univers ; la que
par rapport à ce modèle. Le «miroir» est ce dans l'on se mire, à
l'on ce à ce par à
quoi on évalue le but à atteindre. On voit donc qu'il ne s'agissait pas
d'imaginer rattraper temporellement le français: on ne pouvait que
chercher à s'approcher de la seule incarnation imaginable du « »
représentait. Le était aussi être « l'arbitre» de la
Inodernité: cela signifiait que, du seul fait de sa puissance, il départa-
désignait, définissait ce d'être considéré COlnme
«Illoderne» et ce ne ]' était pas.

1, Ibid., p. 908.

109
LA LANGUE MONDIALE

Selon Benveniste, un arbitre est un juge, mais une sorte de juge


qui, loin d'appartenir à l'officialité de l'institution judiciaire, est,
au contraire, auto-institué et reconnu par les autres en vertu de ses
qualités et compétences propres pour juger dans des domaines très cir-
conscrits l . Ainsi, par exemple, 1'« arbitre des élégances» est celui qui,
étant lui-même très élégant, est reconnu comme expert en élégance,
c'est -à-dire capable d'énoncer le degré d'élégance des autres, de tous
ceux qui peuvent être élégants mais ne peuvent espérer atteindre le
degré ultime de cette compétence que n'atteint, seul, que l'arbitre
en ces matières. L'arbitre est celui qui, étant lui-même hors de la
compétition, énonce les conditions et les formes de la compétition. Il
est celui qui dit la loi, celui qui énonce ce qui est conforme ou non,
ce qui s'approche ou non de la norme qu'il institue par sa propre
existence. L'arbitre est un nomothète 2 , c'est-à-dire un créateur de
lois. C'est ainsi que dans un univers relativement autonome, comme
l'espace littéraire français entre 1850 et 1950, les critiques, considérés
et institués comIne les arbitres de la valeur littéraire, étaient précisé-
ment nomothètes, c'est-à-dire véritablement auto-nomos, créateurs,
énonciateurs de leurs propres lois.
En réalité, qu'il soit question de la métaphore de la distance (la pro-
vince), du (la modernité) ou du thermomètre degré), il s'agit
chaque fois de dire que la mondialement dominante est, fait
de la absolue qui lui est accordée, un instrument de mesure
'-<'-'HUH"""', de la «modernité»

émanent d'elle

et

1. Émile Benveniste, Le Vocabulaire des institutiolls indo-européennes, t. II, Paris,


Minuit coll. «Le sens commun», 1969,p.119-122.
2. Voir Pierre Bourdieu, Les Règles de l'cll'Î [19921, Paris, Seuil, colL «Points Essais »,
1998, p. 93 sq.

110
LEOPARDI ET LE FRANÇAIS

Que le français (ou l'anglais aujourd'hui) fût la mesure de «tout ce


qui est moderne» supposait aussi qu'il fût non seulement l'instrument
de Inesure du ternps, c'est-à-dire ce à partir de quoi on aurait pu éva-
luer toutes les autres productions dans toutes les autres langues, mais,
bien plus, qu'il fût lui-même le producteur de ce temps.

Pour tenter de mieux comprendre ce qu'est une langue mondiale,


j'ai donc cherché ce que «moderne» voulait dire. L'univers linguis-
tique ne s'est bien sûr pas toujours temporalisé sous le registre du
«moderne ». En «le d'historicité », pour reprendre la
notion proposée par François Hartog l, du «moderne» caractérise
l'espace des livres seulement depuis la seconde moitié du XI Xe siècle.
«Moderne» est un terme relationnel qui n'a pas de contenu en lui-
même. Est «moderne» ce qui n'est pas regardé comme «ancien» ou
«daté ». Il est en usage en Europe occidentale depuis la seconde moitié
du XVIe siècle et il implique une idée de rupture et de crise. Pendant
très longtemps il a eu un sens péjoratif. Il impliquait en effet un déclin
par rapport à la grandeur absolue que représentait l'Antiquité.
Le renversement du sens de «moderne» se mit en place dès la fin
du XVIIIe siècle, comme l'a montré Roland Mortier dans son livre sur
naissance de la , et s'est opéré de façon
définitive un peu tard. La « modernité» a commencé alors à être
évaluée Le devint CU1nn.,nUll-no

voué à la u",-,
,-<,,-"J'-'L

de la surenchère en matière de rl/Yl1U,"'''Hltb

nom de «lTIodernité» est attesté chez Balzac pour


et devint une condition fondamentale de
artistico-littéraire. Le des T"Or,n.,·,,,va.U'-'~'l.!.""JlLLCJ
des revendications de de l' .. r'U""'1'11-1r> ....

cessé de s'accélérer pour à


U<L"-'UH..H du Xx e siècle,

François Hartog, d'historicité. Présentisme et expériences du temps. Paris.


Seuil, coll. «La librairie XXI" siècle ». 2002.
2. Roland Mortier, L'Originalité. Une nouvelle catégorie esthétique au siècle des
LlImières, Genève, Dr07, 1982.
LA LANGUE MONDIALE

et l'apparition des avant-gardes dites «historiques », la forme de la


«révolution permanente », c'est-à-dire de l'instabilité constitutive.
Le présent livresque porte le nom de «modernité ». Être «présent »,
c'est être décrété «moderne» au moment considéré. Le décret de
«modernité» est l'une des consécrations les plus COlumunes rnais
aussi les et les plus enviées pour les auteurs qui
viennent des zones excentrées de l'espace littéraire. En effet, pour
être moderne, il faut être considéré tel, avoir réputation de l'être, être
désigné comme tel par ceux qui sont crédités du pouvoir de le dire
et de le faire - comme Sartre consacrant Faulkner comme l'un
des écrivains les plus «modernes» du siècle par ses deux articles de
LaNRFen 1938 et 1939 1•
La «modernité» est une figure instable, un enjeu de rivalité, puisque
le «moderne» est toujours nouveau, c'est-à-dire périmable du fait
même de sa signification. La seule manière d'être «moderne» dans
le monde des livres, c'est de mettre en cause le moderne existant ou
la dernière révolution esthétique et de les détrôner par une œuvre ou
une langue décrétée plus présente que le dernier «modernisé ».
L'avant-garde est l'une des modalités ou l'un des noms de la
«modernité ». C'est une notion, elle aussi, vide de contenu par elle-
même et qui ne se définit qu'en relation, et donc en opposition, non
seulement à l' mais à consacrée
ajuste l'avant-garde prétendante, selon cette logique de rem-
placement Plus encore que le «moderne», l'avant-garde
futur. Elle non pas seulement r01l1pre
se situer d'emblée
de la linéarité du dé 1vel iOPl)ernerlt

Comme la mondiale est hiérarchiquement


rieure aux autres, elle est aussi censée être la plus moderne, la plus
en avance sur la fictive de la temporalité. Est «moderne» ce
domine. tout ce qui est anglais est moderne; et on

1. Jean-Paul Sartre, «Sartoris par William Faulkner», La NRF, n° 293, février 1938,
première critique de à propos de Faulkner. Puis il publiera en juillet 1939 son second
article, le plus célèbre, propos de Le Bruit et la Fureur», La NRF, n° 309-310, juin-
juillet 1939. Repris in Situations, l, Paris, Gallimard, 1947, sous le titre «À propos de Le
Bmit et la Fureur. La Temporalité chez Faulkner», p. 65-75.
LEOPARDI ET LE FRANÇAIS

est bilingue (donc capable de se rapprocher de la modernité), plus


on est censé être Inoderne.
va donc s'agir, pour les écrivains ou les langues ou les lnembres
d'une avant-garde auto-déclarée et prétendant au titre de« modernes »,
de développer une série de stratégies. L'une des principales c'est de
s'auto-déclarer «moderne ». C'est ce qui explique, au moins pour
une la incessante du terme ou de ses équivalents dans
tous les n10uvements et proclamations littéraires aspirant au titre
d'innovations depuis environ 1850. Il suffit de penser à l'article de
« Le de la vie moderne» (1863), au nom même de
la revue fondée par Sartre en 1945 (Les Temps modernes), ou encore
au «modernisme» de langue espagnole fondé par Ruben Dado à la
fin du siècle dernier ou au « modernisme» brésilien des années 1920,
sans oublier le «futurisme» italien et même le «futurianisme» de
Khlebnikov l , etc. L'usage de l'adjectif «nouveau», dans «Nouveau
ROlnan» ou «Nouvelle Vague », est évidemment une stratégie du
même type.
C'est, pour une part, ce que Harold Rosenberg (critique d'art
américain) a appelé «la tradition du nouveau 2 » par une fonnule de
génie qui résurne le Inécanisme que j'essaye de décrire: le nouveau
comme nécessité et comme paradoxe. Nécessaire au fonctionnement
de la structure, il est voué à la disparition, du fait même que le nou-
veau cornme le moderne ne peuvent demeurer longtemps ce qu'ils
Dn~tenC1,~nt être.
très Robbe-Grillet, dans le recueil d'articles
Pour un nouveau , cherche à pro-
mouvoir la « » de la révolution proprement littéraire qu'il
domine fran-
au moins jusqu'à la fin des années 1950. Il écrit ainsi, dans l'un
des textes daté de 1957: «D'où la gêne que nous éprouvons devant
romans "engagés" se prétendent révolutionnaires parce

1. Jean-Claude Lanne, «Présentation », in Velimir Khlebnikov, Nouvelles de Je et du


Monde, traduit du russe et édité par Jean-Claude Lanne. Paris, Imprimerie nationale, 1994,
p, 7-35; voir aussi Id., «La poésie de Velimir Khlebnikov», in Zangue:::.i & autres poèmes,
Paris, Flammarion, 1996, p. 18,
2. Harold Rosenberg, La Tradition du nouveau, Paris, Minuit, 1962, p. 20.
3. Alain Robbe-Grillet, Pour un nouveau roman, Paris, Minuit, 1963.

] 13
LA LANGUE MONDIALE

mettent en scène la condition ouvrière ou les problèmes du socia-


lisme. Leur forme littéraire, qui date le plus souvent d'avant 1848,
en fait les plus attardés des romans bourgeois 1. » Autrement dit, pour
promouvoir le Nouveau Roman, Robbe-Grillet renvoie les romans de
Sartre au passé, mais à un passé littéraire, c'est-à-dire à un contenu,
à des procédés qui ont plus de cent ans de retard par rapport au pré-
sent esthétique prétend incarner. tacitement, Robbe-Grillet
oppose le caractère concret et «moderne» de la révolution littéraire
qu'incarne le Nouveau Roman à la représentation rOlnanesque de la
révolution politique qui, parce qu'elle se fait avec des instruments et
des procédés esthétiques vieillis, n'aurait plus rien de révolutionnaire.
Sa stratégie est de faire vieillir d'un coup le «roman engagé ».

C'est dans ce contexte, pour revenir à Leopardi, qu'il faut com-


prendre la discussion qui s'ouvrit dans la première moitié du XIXe siècle
autour de la traduction qui, elle aussi, participait évidemment du
même enjeu: du fait de sa position centrale, le français était alors la
langue de la traduction en Europe. Autrement dit, Leopardi définit
au passage (et il a raison, mais il ne le sait pas vraiment) la langue
mondiale comlne la langue de la traduction, et sa « translation» ou sa
«non-translation» donne le degré de dépendance réelle à l'égard de la
traduite et non traduite. Du fait de sa mondialité, la langue fran-
çaise était réputée être le meilleur véhicule pour faire circuler, faire
et ennoblir les textes. Mais les Français
J.U<.'-"JliH.HJlVUU.LlloJ'-'J.

dans sa lutte natio-


JL.J'-'U'IJUJ.'-H.

cesser
au moins en matière de traduction; et ainsi, de faire
J.~"""'.I."-"", COlnme était la nouvelle ~",";.~.~rl~~j,~
universelle plus simplement, de langue de la
'HC',....""', ni les Allemands ni les Italiens de cette ~~,~r.,,~
... 'U- .... "'".I.'-',,,, .....

n'avaient conscience de la coïncidence logique entre


lement dominante et de à

1. Ibid., p. 41-42.
2. Voir chapitre 4.

114
LEOPARDI ET LE FRANÇAIS

de l'ignorance française des autres langues (ce qui, comme nous


l'avons vu, est le fait de tous les dominants linguistiques et l'un des
traits caractéristiques des locuteurs au pôle dominant de l'univers
linguistique mondial), Leopardi inférait (à tort, croyant que le français
serait toujours dominant) que les Français ne pouvaient pas connaître
d'autres littératures (d'où leurs mauvaises traductions); il écrit:

Ils [les Français] ne connaissent pas les autres [littératures] si ce n'est au


moyen de ces traductions qui sont faites comme chacun sait et qui, comme
elles renferment les limites, le génie et l'incapacité de leur langue à s' adap-
ter, transposent les œuvres étrangères non seulement dans leur langue mais
dans leur littérature en en faisant une partie de la littérature française l .

En d'autres termes, Leopardi accuse les Français d'annexer systé-


matiquement les textes littéraires étrangers qu'ils traduisaient à leur
propre littérature 2 ; d'oublier, en quelque sorte, leur provenance, pour
les transfonner en textes français. Ce mécanisme annexionniste est
l'un des traits caractéristiques des langues et des littératures domi-
nantes. En ce sens, Leopardi souligne le lien qui existe entre la pra-
tique de la traduction, la théorie qui lui est sous-jacente et la position
de la langue dans l'univers linguistico-littéraire. C'est précisément
contre cette pratique structuralement «infidèle» et «annexante»
que les Allemands construisirent de même leur propre théorie de la
traduction comme fidélité stricte au texte en voie de «passage». En
d'autres termes, et pour reprendre les deux possibilités énoncées par
Schleiermacher: c'est contre la «cibliste »
la traduction (pratiquée alors par les Français) que les ont
élaboré leur propre théorie pratique de la traduction « sourciste »
autonome), translation linguistique fidèle au texte-source que
dépendant du texte-cible, servant ainsi deux desseins.
C'est aussi contre cette reconstruction-transformation systématique
de l'original que Leopardi s'élève à de nombreuses reprises dans le
Zibaldone, preuve que, dans les deux cas, les innombrables réflexions,
théories, argumentations historiques et linguistiques, déploiernents

1. Giacomo Leopardi, Zibaldone, op. dt., p. 478.


2. C'est le propre de tous les dominants linguistiques: les Allemands annexent à leur lit-
térature, par exemple, les écrivains autrichiens qu'ils publient, voir le cas d'Elfriede Jelinek.

115
L LANGUE MONDIALE

U"-'iUU.U,etc., étaient autant d'armes spécifiques élaborées en vue


de lutter, le plus efficacement possible, contre ce qui était alors res-
senti comme une domination à la fois gigantesque, puisque lllOndiale,
et intolérable de la langue dominante (c'est-à-dire reconnue comme
inévitable par sa puissance même et devant pourtant être combattue
avec les moyens les plus sophistiqués, en d'autres termes des moyens
à la mesure de la puissance intellectuelle, symbolique, littéraire de la
langue mondialement dominante).
Leopardi montre (sur le simple registre de l'évidence, sans
y comme si cela allait de y a un lien direct entre
cette pratique systématiquement cibliste (c'est-à-dire ignorante des
spécificités du texte-source) et annexionniste d'une part, et la posi-
tion dominante de la langue, de la littérature et, plus largement, de
la culture françaises de l'époque d'autre part: il n'y avait pas une
« désinvolture» qui aurait caractérisé les Français, il y avait un effet
de position structurale qui produisait un certain type de traduction « à
la française» (à cette époque, les «belles infidèles») ou, aujourd'hui,
«à l'américaine» (nous verrons cela au prochain chapitre).
De plus, dans le vocabulaire et selon le mode de pensée de Leopardi,
il s'agissait aussi de facultés intrinsèques des langues. Si le français
était par une « très faible capacité d'adaptation aux formes
dénonce sans cesse et qui
expliquerait le fait que les traductions françaises demandent aux étran-
gers de « », en l'italien en revanche,

que d'autres la faculté de s'adapter aux formes


tr.ll,r.llrc de la même façon, mais en

trouvant la forme correspondante et en servant en quelque sorte de couleurs


au connaisseur de la langue étrangère veut la peindre, la représenter
et la figurer selon sa propre compréhension et sa propre imagination 1.

Autrement l'italien n'annexerait pas les textes, et ne les contrain-


drait pas à devenir italiens. témoignant de l'extrême dépendance
de l'italien vis-à-vis du notamment dans la vie sociale,
c'est-à-dire dans la courante du dans la

1. Giacomo Leopardi. Ziba/clone. op. cir.. p. 475.

116
LEOPARDI ET LE FRANÇAIS

Leopardi esquisse une nouvelle fois, et à partir d'un nouveau schéma,


un manifeste pour l'indépendance, c'est-à-dire pour l'autosuffisance
de l'italien:

Si les Italiens avaient plus d'esprit de société, ce dont ils sont très capables
(comme ils le furent au XVIe siècle), et s'ils conduisaient leur conversation
non pas en français mais en italien, ils parviendraient rapidement à donner
à leur langue des mots et des qualités équivalents à ceux du français dans
ce domaine sans pour autant parler et écrire en italien: ils parviendraient
à créer un langage social italien aussi policé, raffiné, plaisant, riche, gai,
etc., que celui du français, sans être français mais spécifiquement natio-
nal. Ils pourraient alors traduire correctement le langage français, écrit
ou parlé, que nous ne traduisons pas aL~jourd'hui mais que nous transcri-
vons, conune le font les traducteurs allemands. Cette qualité appartient
spécifiquement au caractère de l'italien et ne peut donc en être séparée 1.

L'un des enjeux de ces luttes, telles que Leopardi les envisageait,
était que les langues puissent garder leur « caractère» dans la traduc-
tion. Ce qui l'inspirait ici, c'étaient d'abord les pratiques françaises
d'annexion des textes traduits ainsi que les réflexions de Germaine
de Staël dans De l'Allemagne où elle montrait que l'allemand devrait
être la langue de la traduction par excellence parce que, disait -elle,
« l'art de traduire est poussé plus loin en allemand que dans aucun
autre dialecte européen 2 ». Elle formulait aussi que l' allerrland
comme on l'a dit au titre de langue de la tra-

l'idiome de chaque nécessairelnent » )


colonisation et de domination. affirme ainsi que «l'italien
[ ... ] conserver dans la traduction caractère de auteur,

1. Ibid., p. 891-892. Je souligne.


2. Germaine de Staël, De ['Allemagne (1815), chap. IX, p. 298, cité par Leopardi, p. 891.
3. Goethe n'écrivait-il pas, dans ses Conversa/ions avec Eckermann: «On ne peut nier
[ ... ] que quand quelqu'un connaît bien l'allemand, il peut se passer de beaucoup d'autres
langues. Je ne parle pas ici du français, c' est la langue de la conversation, et elle est par-
ticulièrement utile en voyage. l ... ] Mais en ce qui concerne le grec, le latin, l'italien et
l'espagnol, nous pouvons lire les meilleures œuvres de ces nations dans des traductions
allemandes si bonnes que nous n'avons plus aucune raison [ ... ] de du temps au
pénible apprentissage des langues», cité par Antoine Berman, de l'étranger.
op. cir.. p. 93.

117
LA LANGUE MONDIALE

de telle sorte que celui .. ci reste étranger tout en devenant italien.


C'est en cela que consiste la perfection idéale d'une traduction et
de l'art de traduire; ce que n'atteint pas la minutieuse exactitude de
l'allemand l ». Leopardi explique comment traduire sans annexer ou
comment ne pas devenir français.

En conclusion et pour nous résumer:

... le monde, ou une bonne partie du monde est ce que l'on appelle en
grec diglottos et que nous pouvons appeler bilingue. Car aujourd'hui, la
quasi-totalité du monde civilisé est bilingue, c'est-à-dire que chaque pays
parle aussi bien sa propre langue que le français, si besoin est. Excepté la
France, qui n'est généralement pas bilingue, dont les lettrés et les savants
ne le sont pas non plus, et dont bien peu comprennent correctement ou
savent réellement parler une autre langue que la leur. Ce qui s'explique
par l'orgueil de cette nation ou par le fait que leur langue étant employée
dans le monde entier, ils n'ont pas besoin d'en posséder une autre pour se
faire comprendre de qui que ce soit. En ce qui concerne la compréhension
et l'usage des livres étrangers, la facilité et l'abondance des traductions
qu'ils possèdent, n'en parlons même pas 2•

Ce que Leopardi dessinait ici, en peu de mots, et comme un fait


indiscuté et indiscutable, était un phénomène capital pour comprendre
la structure de l'espace littéraire mondial et les rapports de force entre
les l.Ul1/::-l-l'-'0

) le les autres
J.UB./::-U'..," non officielles) du fait de la force de la domination que
celui-ci ~u,-" ~r,,'" ..

le faÎt que le bilinguisme est toujours un trait de


la linguistique;
en des Français (les Anglais et les Américains
aujourd'hui), tous les autres peuples parlent deux langues, la leur et
le 1-.,..",.,-,(">",
Et ici, Leopardi joue pour nous le rôle d'informateur et de théori-
cien spontané. Le bilinguisme (collectif) peut être considéré comme

L Giacomo Leopardi. Ziba/done, op, cit., p. 891.


2, Ibid., p, 365,

118
LEOPARDI ET LE FRANÇAIS

un indice objectif de domination linguistique. Il suppose aussi qu'il


n' y ait pas de clôture linguistique telle qu'une langue puisse être
décrite (sociolinguistiquement) comme un phénomène absolument
singulier, autarcique, solitaire et incomparable. Tout au contraire, la
diglossie réelle des Italiens prouve qu'une réflexion sur les langues
(européennes) iInplique de considérer qu'elles n'existent, n'évoluent,
ne sont observables que dans leurs relations les unes par rapport aux
autres. Autrement dit, c'est dans les relations ou les concurrences qui
les unissent ou les opposent qu'on peut, qu'on doit les observer et
les décrire. Ces relations sont établies entre des
langues qui ne sont pas dotées du même capital et qui, de ce fait, ne
sont pas égales.
On pounait dire: certaines langues sont nationales (ou non officielles),
et ont une aire de circulation et d'intercompréhension nationale (ou
régionale), tandis que, par opposition, celle qui est réputée «univer-
selle» circule à la fois de façon régionale, nationale et internationale.
On voit par là toute l'ambiguïté, si bien soulignée par Leopardi et les
Allemands, de la notion d' «universalité». Elle est à la fois ce qui permet
d'échapper au «pariicularisme» coextensif aux langues nationales (ou
non officielles), c'est-à-dire ce qui autorise la construction d'un univers
U'-'IJ'-".H..u-uu des frontières nationales, supranational, elle

ce entre les e><' .... "',"'o


ont des langues différentes et ce qui rend la cir-
culation réelle des textes, des idées, des hommes, des livres puisqu'elle
'VU.L'V~J"'-'U"''-'U, la seule
""ULFo,'-'VU aient

«s'insinue», comme
'-''-''''''':;:;'V.U.v0,

d'un
de circulation nationale ou
, , , ... r .. ,·,,,',," ne
comme la plus grande, à propos de
'-''-'''''''-'i'U-'-'''''-''-'

' u v les très nombreux locuteurs théorisent et construisent la notion


i""i ........

d'universel. On la lutte contre certaines 0",nf'~'r'\t-Hvr,C'


de l'universel est un enjeu capital pour Leopar'di l : il s'agit pour lui à la

1. Aujourd'hui, Jean Bernabé, Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant, dans de


la créalité (Paris, Gallimard, 1989, 51-55), mettent aussi en cause l'universalité au nom
de ce qu'ils appellent la « Voir aussi Pascale Casanova, La République des
lettres. op. dt" p. 406-407.

119
LA LANGUE MONDIALE

fois de reconnaître l'écrasante domination du français tout en refusant


la dépendance totale ou même la disparition de l'italien, c'est-à-dire de
ménager (et d'augmenter, le cas échéant) un espace de liberté pour l' ita-
lien. Il est donc essentiel pour lui d'affirmer qu'une langue universelle
Il' est pas une langue de remplacement de toutes les autres: pour lui on
doit pouvoir parler l'italien et le français.
Le degré de dépendance (ou, ce qui revient au même, d'indépendance)
des langues, peut sans doute être mesuré à la pratique réelle (orale,
écrite, littéraire, mondaine, sociale, etc.) des locuteurs et/ou scripteurs
dans cette langue. Plus une langue est dépendante d'une langue domi-
plus les emprunts à la langue dominante sont nombreux, plus la
traduction est inexistante; plus, étant dévaluée, la langue en question est
méprisée par les nationaux, moins elle est pratiquée tant à l'oral qu'à
l'écrit, plus l'usage réel s'en perd, moins la littérature s'écrit, moins son
volume de capital est important. Autrement dit, une langue trop dépen-
dante court le risque de disparaître, d'être, en quelque sorte, dissoute,
absorbée qu'elle est, peu à peu, dans la langue dominante.
On connaît aujourd'hui, en ce sens, le cas des relations entre le gaé··
lique et l'anglais en Irlande où, malgré l'officialité déclarée des deux
idiomes, la puissance de l'anglais est en passe de faire disparaître (à
la fois dans la orale et dans la pratique écrite) le gaélique. De
dans les pays où la langue nationale n'est pas dotée d'assez de
volume de capital propre (ainsi qu'on le sait depuis Ferguson, comme
dans le cas de langues africaines très récernment passées à
etc.), la nationale
AUU",",""-'CJ " H . U V H U ' - " J ,

par suite,
en sorte

J. Joseph Vendryès. Le Langage. introduction linguistique cl ['histoire, op. cit., p. 340.

120
LEOPARDI ET LE FRANÇAIS

Contrairement à l'opinion reçue, il n'y a donc pas de traduction


sans langue dominante et pas de langue dominante qui ne soit dési-
gnée comme langue de la traduction par excellence. Les «opérations
de traduction» elles-mêmes, leur sens, dépendent, entre autres, de la
position qu'occupe la langue dans l'univers linguistique et littéraire,
mon analyse sera ici restreinte à une langue dominante (la langue
anglaise aujourd'hui) et aux «intraductions» qui se font d'une langue
dominée vers une langue dominante (la langue anglaise). l'espère
ainsi parvenir à montrer que la «traduction» elle-même, du simple
fait de la position de la langue d'arrivée, en est changée.
ou

Aujourd'hui, contrairement à ce que pensait Leopardi, le français


n'est plus langue dominante et l'anglais l'a remplacé dans ce rôle.
Gisèle Sapiro l a montré l'écrasante et croissante domination de l'an-
glais dans les échanges internationaux 2 : il est aujourd'hui présent
dans plus de 50 % des traductions au plan mondiaP et majoritaire
pour ce qui concerne la France; ces traductions forment actuellement
les deux tiers des traductions en français - et cette domination va
croissant puisqu'elle est passée de 45 % dans les années 1980 à 59 %
dans les années 1990, et elle dépasse les 60 % dès 1995 selon l'Index
Translationum 4 • Ainsi Sapiro écrit:

L'évolution des traductions de l'anglais suit la même courbe que l'évolu-


tion globaïe des traductions, ce qui atteste le poids de cette langue dans
l'intensification des échanges culturels internationaux [ ... ] la diversifica-
tion des échanges accompagne la domination croissante de l'anglais qui
[ ... ] de en comme un règne sans partages.

De ce ne sont tout à les mêmes;


de la descendance du latin en ligne directe ou non;
question au grec, etc. On associe souvent la puissance
économique et nlilitaire à la puissance linguistique; or elles sont net-
tement distinctes, l'une servant seuleluent à renforcer 1'autre.

1. Gisèle Sapiro, Translatio. Le marché de la traduction en France cl l 'heure de la


mondialisation, Paris, CNRS éditions, coll. «Culture et société », 2008, p. 385.
2. Ibid., p. 397.
3. Ibid., p. 29.
4. Ibid., p. 69.
5. Ibid., p. 69 et 73.

123
LA LANGUE MONDIALE

Mais tout (ou presque tout) ce que Leopardi décrivit pour le


français au début du XIX siècle pourrait s'appliquer à l'anglais
C

aujourd'hui. Le problème de la valeur par exemple n'a pas changé:


l'anglais, au lieu de faire perdre de la valeur, en fait gagner. De même,
c'est parce que l'anglais est aujourd'hui dominant que ses traducteurs
peuvent se permettre d'être plus attentifs aux demandes de leur public
qu'aux impératifs du texte. Les éditeurs autorisent, sinon favorisent
des traductions ethnocentriques et pas seulement cela mais aussi
des analyses, des études, des points de vue, des mises en garde, des
[~I-'LJ.v'U.U'VH,J, des textes, des etc.
Lawrence Venuti, traducteur américain de l'italien et du français,
lui-même en butte à de nombreuses critiques], a montré comment, dans
son pays, le traducteur se devait d'être «invisible 2 » et travailler dans le
sens de la «transparence» pour pouvoir être accepté par les éditeurs.
Edwin Gentzler écrit, que « la contribution de Venuti est assez ren1ar-
quable parce que ce qu'il a accompli est un renversement du débat 3 ».
Aujourd'hui, bien que la situation ait un peu changé depuis
a publiquement décrit les traductions, Lawrence Venuti a signalé,
notamment, qu'aux les journalistes-critiques « omettaient»
souvent de signaler le nom du traducteur ou même
d'une traduction. Mais jusque-là, une sorte d'inconscient
collectif au sens de Venuti a le HL'-/H'-"V

UH.F,H,Uù'"-" par son


centrisme. écrit par VHVUHn,,",

s'il était écrit en


traducteurs des couvertures et
soit une traduction peut être
r>"11clrJl1A

1, Notamment de Douglas Robinson et d'Anthony Pym.


2. Lawrence Venuti, The Translator's 1l1visibility: a HistOl)' of Translation, New York,
Routledge, 1995. Voir aussi Antoine Berman, de la traduction, op. cit., 36-37,
3. Edwin Gentzler, COllÎemporal'y Translation Theories, Londres-New York, ",-vu''',u,,'-,
p. 42 (ma traduction).
Lawrence VenutÏ. The Translator's Inl'isibility, op. cit" p, 8,je souligne (ma traduction).
EX!TUS OU LES BELLES INFIDÈLES RECOMMENCÉES

C'est ce qui permet aux lecteurs américains de croire (en toute bonne
foi) qu'il s'agit de textes américains et de les annexer ainsi à la litté-
rature nationale. Le fait que le texte puisse être cité «comme s'il était
écrit en anglais» prouve que les traductions ont mauvaise presse l et que
la littérature du monde non anglophone a (presque) disparu dans ce que
Venuti appelle la contemporary Anglo-American culture. De même que
le traducteur est prié de rester «invisible », de même une traduction est
considérée comine «bonne» si elle se fait oublier comme traduction.
Cela donne une vision fausse de la littérature étrangère et une mau-
vaise évaluation des traductions: 1'« illusion de la transparence », qu'il
s'agisse de prose ou de poésie, de fiction ou non, est le critère le plus
important pour les éditeurs, les journalistes ou les lecteurs 2 : «Un texte
traduit [ ... ], écritVenuti, n'est jugé acceptable [ ... ] que s'il se lit sans
"à-coups" et facilement, que si l'absence de particularité linguistique
ou stylistique lefaitparaître transparent [ ... ] donnant l'impression, en
d'autres termes, que la traduction n'est pas une traduction mais l'ori-·
ginaP.» Le traducteur se tient au plus près de l'usage (de l'anglais); il
fait en sorte que la syntaxe et la lisibilité (la clarté) soient respectées,
en cachant ses interventions sur le texte traduit. Plus le traducteur passe
inaperçu et plus le message présumé de l'écrivain est supposé visible4 •
Lorsque le lecteur mnéricain a conscience qu'il s'agit d'une traduc-
depuis cinquante ans c'est le même critère de la facilité de lecture
sert de critère d'évaluation: «Une traduction la lecture est
facile est immédiatement reconnaissable et intelligible,
être lue familière de

1. On sait qu'il se passe la même chose au cinéma, puisque les spectateurs américains
sont censés ne pas « supporter» les versions de films sous-titrés ou même simplement les
films d'origine étrangère qu'il s'agit dès lors de recommencer en anglais.
2. Lawrence Venuti, The TranslataI' 's Invisibility, op. cit.. p. 12.
3. Ibid., je souligne (ma traduction).
Ibid., p. 2.
5. Ibid., p. 5 (ma traduction).

125
LA LANGUE MONDIALE

de raisons de contourner la norme et de prétextes pour imposer sa


propre loi. En nouvel «arbitre des élégances », il impose ses propres
conceptions de la lisibilité et annexe donc les textes qu'il traduit à sa
propre littérature.
Piotr Kuhiwczak décrit ainsi ce qui s'est passé avec la traduction
anglo-arnéricaine de La Plaisanterie de Milan Kundera en 1969 1 :
«Donc, ce que Kundera nous dit, à la fois dans son roman et dans ses
commentaires cités sur la traduction de La Plaisanterie, ne démystifie
pas l'état des affaires politiques à Moscou ou à Londres, mais nous
dit simplement qu'il y a des gens dans ces capitales qui, du fait d'une
confusion entre imagination et réalité, prennent La Plaisanterie pour
ce qu'elle n'ajamais été 2 .»
Venuti se demande d'où vient cette domination de la transparence
devenue un discours autoritaire sur la traduction; il s'interroge sur le
fait de savoir d'où vient cette prépondérance du « stYle siInple» dans
la culture anglo-américaine d'aujourd'hui. Ill' attribue, d'une part, à
la domination de la science Inais aussi à la conception individuelle
de l'auteur (qui est censé exprimer ses pensées et ses sentiments).
Le traducteur est donc censé «jouer» comme un acteur (comine si
l'auteur avait transcrit sa propre vie et que le traducteur «mimait»
cette transposition) ; et sa traduction est censée «effacer» son statut
de second ordre pour créer l'illusion de la présence de l'auteur au sein
du texte traduit de telle sorte qu'il soit pris pour l'originaP. «C'est
bien sûr une un effet du discours transparent, comparable
mais c'est ainsi conçue la
statut dans la culture
dont (parce
l'VU."LH.UhJ'lVLl

0'"'1"'11""1"0-'. » De

î. Piotr Kuhiwczak, «Translation as appropriation: the case of Milan Kundera's "The


Joke" », in Susan Bassnett et André Lefevere (éd.), Translation, History and Culture, op. cit.,
p. 124-126 (ma traduction).
2. Ibid.
3. Lawrence Venuti, The Translatoï's lnvisibility, op. cit., p. 7.
4. Ibid.
5. Ibid .. p. 8.

126
EX/TUS OU LES BELLES INFIDÈLES RECOMMENCÉES

la production des livres anglais et américains a été multipliée par quatre


depuis les années 1950, mais le nombre de traductions est resté en
gros le même (entre 2 et 4 % de la production totale sauf au début
des années 1960). En 1990, les éditeurs britanniques sortaient près de
64 000 livres dont 1 625 étaient des traductions (soit 2,4 %) ; pendant que
les éditeurs américains sortaient près de 47 000 livres dont 1 380 traduc-
tions seulement (soit 2,96 %). Les pratiques de publication dans les autres
pays ont en général été en sens inverse: les publications européennes
occidentales ont aussi beaucoup augmenté dans les dernières décennies
mais les traductions ont atteint un pourcentage significatif du total de la
production de livres et ce pourcentage a été dominé par les traductions de
l'anglais. Le taux de traductions en France a varié de 8 à 12 % de la pro-
duction totale. En 1985, les éditeurs français ont sorti plus de 29 000 livres
dont 2867 étaient des traductions (soit 9,9 %),2051 de l'anglais. Le taux
de traductions en Italie a été plus élevé. En 1989, les éditeurs italiens ont
sorti près de 34 000 livres dont 8 602 étaient des traductions (soit 25,4 %),
plus de la moitié étaient de l'anglais. L'industrie allemande de l'édition
est un peu plus importante que celle de ses homologues anglaise et amé-
ricaine et pourtant, là encore, le taux de traduction est considérablement
plus élevé. En 1990 les éditeurs allemands ont sorti plus de 61 000 titres
sur lesquels 8 716 étaient des traductions (soit 14,4 %), 5 650 étaient
faites à partir de l'anglais. Depuis la Seconde Guerre mondiale, l'anglais
a été la langue la plus traduite du monde mais elle-même ne traduit pas
beaucoup, étant donné le nombre de livres traduits de l'anglais qui sont
publiés annuellement!.

autant dire que, si la est la même pour les belles


infidèles e
aux XVIIe, XVIIIe et XIX siècles que pour les
tions de l'anglais aujourd'hui (qu'il s'agisse d'américain, d'anglais,
d'australien, de canadien, etc.), c'est que la question ne pas sur

1. Ibid., p. 12-14 (ma traduction). Anthony Pym et Grzegorz Chrupala parlent de 41 %


de toutes les traductions dont le langage-source est l'anglais dans les années 1980 (<< The
quantitative analysis of translations flows in the age of an international language », art.
cité, p. 31). De même, Douglas Robinson écrit: «Venuti est intéressé spécifiquement par
la disproportion des volumes de traduction de et vers l'anglais. étant donné le rôle hégé-
monique que l'anglais a assumé comme langue internationale», Translation and Empire,
op. cit., p. 33 et sq. (ma traduction).

127
LA LANGUE MONDIALE

les « traditions» de telle ou telle langue, mais bien sur la place qu'elle
occupe au sein de l'espace linguistique. Au XVIIIe siècle, le français
dominait. Il était tout-puissant et sans rival. On ne traduisait donc pas
avec exactitude mais selon les usages propres, les codes sociaux et les
habitudes langagières du français. On se moquait bien d'exactitude et
on n'avait pas besoin d'importer de grandes valeurs étrangères. C'est
dire que cette langue exportait surtout (comme l'anglais aujourd'hui)
et qu'elle cherchait à se débarrasser du modèle pesant des Anciens
pour imposer le sien propre. Edward Fitzgerald (cité par André Lefe-
vere) écrit ainsi, sans parler de domination (mais elle est clairement
inscrite dans son propos): «C'est une distraction pour moi de prendre
la liberté que je veux avec ces Perses qui (c'est du moins ce que je
crois) ne sont pas assez poètes pour effrayer un traducteur comme
moi avec ces digressions et qui nécessitent peu de savoir-faire pour
les mettre en forme 1. »
Les locuteurs (et les scripteurs) anglais, comme tous les dominants
(bien que Venuti s'en désole), exportent plus qu'ils n'inlportent. Les
traductions de l'anglais sont ethnocentriques (sans que ce projet soit
explicité), avec exactement les mêmes défauts que les belles infidèles:
du fait de sa dornination, l'anglais peut imposer les normes et les
catégories de sa culture; comme la traduction est en quelque sorte
un « service» que l'on rend à un auteur non anglophone, on le traduit
selon les goûts et les habitudes du public du texte-cible et, s'il est bon
(c'est-à-dire si le public l'aime), on «l'annexe», en supprimant ou
en réduisant le nom du traducteur sur la couverture du livre. On fait
a111S1 « » d'une «traduction ». sont
«fidèles », comme il est recommandé depuis mais elles restent
'-'UjlHV'-''-'AiUJl'-l'-'~~' au sein de cette Cette «r,,::>,Q1r\''',1

ture» est aux langues dominantes et il y a peu à


changer cet état de choses (sinon de le savoir).

Malgré ce disent les linguistes, toutes les ne sont,


hélas, pas ; toutes sont équivalentes au plan linguistique mais
il n'en est même au plan social. Autrement la hiérarchie

1. Cité in André Lefevere, Translation, Reli'riting and the Manipulation of Litermy


Faille, op. cit., p. 1 (ma traduction).

128
EXJTUS OU LES BELLES INFIDÈLES RECOMMENCÉES

sociale entre les langues existe, malgré tout. Il y a, en effet, à toutes


les époques, une langue plus «prestigieuse» que les autres qui, de ce
fait, devient, tout à fait arbitrairement, la langue universelle.
Le bilinguisme, comme cas pratique de contact entre des langues,
et les «opérations de traduction », comme révélateurs de la position
des langues dans le champ linguistique, me sont apparus comme de
bons indicateurs pour comprendre les fonctionnements de la langue
mondiale. Ainsi, par exemple, ceux qui, de façon collective, utilisent
deux langues sont des dominés. Cette dissymétrie, qui est aussi une
croyance dans la valeur respective des langues, génère une inégalité
de profits (à parler et maîtriser telle ou telle langue), c'est-à-dire des
luttes, une compétition et des stratégies, et explique pourquoi on peut
parler de marché, de ressources et aussi pourquoi on peut réécrire,
au moins partiellement, l'histoire des traductions de ce point de
vue. L'origine économique du mot «emprunt », comme celle du mot
«classique », a été largement oubliée dans ce contexte et atteste de
l'importance de cette économie symbolique déniée dans la marche
des langues. De façon circulaire, plus une langue est prestigieuse, plus
elle a de ressources, plus son usage procure de profits sur le marché
linguistique, plus elle est utilisée dans les traductions, plus elle se
rapproche du pouvoir. Impossible donc de savoir où commence sa
supposée supériorité: tout concourt à son privilège et à son prestige
qui, de ce fait, restent inexpliqués ou «expliqués» par de mauvaises
raisons (comme, par exemple, le fait qu'aujourd'hui l'anglais serait
« la des affaires»).
S'il Y a une guerre des langues entre elles du fait de
chacune lutte avec des armes linguistiques ou
ressources, et Mais
d'entre elles cherche à faire disparaître, à « dissoudre», dit
les autres, par son usage généralisé et son prestige. Il ne faut pas croire
qu'elle soit un simple véhicule de communication à la de tous.
est aussi la langue du pouvoir qui «s'insinue », comme dit
pardi, dans toutes les autres, les colonise et les menace de disparition.
Le de la langue mondiale, en effet, c'est de se
vite que les autres (notamment à travers les «opérations de traduc-
tion») et d'imposer les catégories de pensée qui lui sont attachées
l'on suit Sapir-Whorf) à ceux la Inaîtrisent ;

129
LA LANGUE MONDIALE

ce n'est pas seulement la langue universelle qui se diffuse, mais une


civilisation entière qui parvient à s'exporter et à s'imposer, via la
puissance dont la langue universelle est porteuse. C'est pourquoi, afin
de préserver la diversité des langues et des cultures, et non pas pour
des raisons nationalistes, il faut lutter, par tous les moyens possibles,
quoique cela soit très difficile, notamment en ayant une position athée
face à cette croyance, contre la domination linguistique. Les locuteurs
ont alors, mais ils ne le savent pas toujours, un grand rôle à jouer.
Je remercie Jean-Pierre Salgas, Gisèle Sapiro, Jérôme Bourdieu,
Michel Launey, Dominique Eddé d'avoir bien voulu relire le texte
quand il n'était encore qu'un manuscrit informe et me donner des
conseils qui m'ont permis de mener ce projet jusqu'au bout. Toutes
les erreurs potentielles (et il y en aura 1) sont évidemluent de mon fait.
Exordiuln. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9

Chapitre 1. Le bilinguisme latin-français. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 23

Chapitre 2. Quand le français devait être défendu. . . . . . . . . . . . . . . 43

Chapitre 3. La traduction comme conquête. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 61

Chapitre 4. Les Belles Infidèles. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 77

Chapitre 5. Leopardi et le français. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 95

Eritus ou les Belles Infidèles recommencées. . . . . . . . . . . . . . . . . . . 123


La Poésie partout
Apollinaire, «Homme-époque»
(1898-1918)
Anna Boschetti

Méditations pascaliennes
Pierre Bourdieu

La Domination masculine
Pierre Bourdieu

Les Structures sociales de l'économie


Pierre Bourdieu

En quête de respect
Le crack à New York
Philippe Bourgois

Schmock ou le triomphe du journalisme


La grande bataille de Karl Kraus
Jacques Bouveresse

La Voix de l'âme et les chemins de l'esprit


Dix études sur Robert Musil
Jacques Bouveresse

La Paix de religion
L'autonomisation de la raison politique au xv{ siècle
Olivier Christin

Vox Populi
Une histoire du vote avant le suffrage universel
Olivier Christin
Le Raisonnel7'zent médical
Une approche socio-cognitive
Aaron V. Cicourel

La Mondialisation des guerres de palais


La restructuration du pouvoir d'État en Amérique latine,
entre notables du droit et « Chicago boys»
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Genèse d'une catégorie de l'action publique
Sy Ivie Tissot

La Signification sociale de l'argent


Viviana A. Zelizer
RÉALISATION: IGS-CP A L'ISLE-D'ESPAGNAC
IMPRESSION: NORMANDIE ROTO S,A.S. A LONRAI
DÉPÔT LÉGAL: OCTOBRE 20 15. N° 128060 (1503937)
Imprimé en France