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L’annulation d’une sentence arbitrale dans l’Etat du siège soulève inévitablement une

interrogation quant à la reconnaissance de la décision d’annulation de ladite sentence dans


l’ordre juridique des Etats où cette dernière serait susceptible d’être appliquée.
L’arrêt de la Cour d’appel de Paris datant du 29 septembre 2009 reprend et confirme la position
de toute une lignée de jurisprudence portant sur des questions analogues.
En l’espèce, il s’agit d’un litige opposant la société Bechtel à la Direction générale de l’aviation
civile de Dubaï (DAC) dans lequel la société Bechtel cherchait à obtenir l’exécution en France
d’une sentence arbitrale rendue à Dubaï et annulée par les juridictions locales au motif que
l’arbitre unique n’avait pas fait prêter serment aux témoins selon les modalités requises.
L’Etat du siège de l’arbitrage est les Émirats Arabes Unis. Le 21 octobre 2003, le Président du
Tribunal de Grande instance de Paris rend une ordonnance d’exequatur de la sentence arbitrale
en question.
La Direction générale de l’aviation civile de Dubaï (DAC) interjette appel devant la Cour d’appel
de Paris. La question qui se pose est de savoir si la sentence arbitrale pourrait produire des effets
en France en dépit de son annulation dans l’Etat du siège.
La Cour d’appel de Paris répond positivement en confirmant l’ordonnance d’exequatur et en
admettant la reconnaissance en France de cette sentence annulée au motif que l’arrêt de la Cour
de cassation de Dubaï du 15 mai 2004 ayant rendu définitive l’annulation de la sentence dans ce
pays pour avoir entendu des témoins sans leur faire prêter serment, ne peut faire l’objet d’une
reconnaissance en France.
La Cour d’appel a, d’une part, affirmé la reconnaissance de la sentence arbitrale en dépit de son
annulation (I), et d’autre part, elle admet l’inefficacité de la décision d’annulation en raison de
l’autonomie de la sentence arbitrale (II).

I – La reconnaissance en France d’une sentence arbitrale annulée dans l’Etat du siège :

Il convient d’aborder, en premier lieu, l’effet de la décision d’annulation (A) puis, en deuxième
lieu, la méconnaissance de la convention bilatérale (B).
A- Le défaut d’effets internationaux de la décision d’annulation de la sentence arbitrale :

Dans cet arrêt, la Cour d’appel de Paris confirme l’ordonnance d’exequatur de la sentence
arbitrale. Elle refuse de reconnaitre l’arrêt du 15 mai 2004 de la Cour de Cassation de Dubaï
ayant rendu définitive l’annulation de la sentence de ce Etat. Cette annulation avait eu lieu en
raison du fait que les témoins n’avaient pas prêté serment.
La Cour d’appel affirme que les décisions rendues à la suite de la procédure d’annulation, à
l’instar des décisions d’exequatur, « ne produisent pas d'effets internationaux car elles ne
concernent qu'une souveraineté déterminée sur le territoire où elle s'exerce ». Par conséquent, la
décision de la Cour de Dubaï ne peut faire l’objet d’une reconnaissance en France.
En outre, l’assimilation de la décision d’annulation de la sentence arbitrale de la Cour de
cassation de Dubaï à une décision d’exequatur, par la Cour d’appel de Paris, déboute
préalablement les décisions d’annulation de leur caractère international potentiel sans même que
cette dernière ne le précise.
Il est notable que, en application de l'article V de la Convention de New York, les décisions
d'annulation de sentences internationales ont vocation à avoir un effet international. Cependant,
tel n’est pas le cas en France où la matière est régie par les dispositions du Nouveau Code de
procédure civile.
La Cour a fondé son raisonnement sur l’article 1502 du NCPC qui omet de considérer
l’annulation d’une sentence arbitrale dans l’Etat du siège comme étant motif de refus de
l’exequatur de cette sentence.
Cela dit, le juge français, dans son raisonnement, a écarté l’application de la Convention
bilatérale potentielle. Il conviendrait d’analyser en détails cette position adoptée par la Cour
d’appel de Paris.

B- La méconnaissance du Traité Franco-Emirati par le juge d’exequatur

Sachant que la Convention de New York du 10 juin 1958 n’est pas applicable vu que les
Emirates Arabes Unies ne sont pas membres à cette dernière, la Cour d’appel a écarté également
l’application de la Convention bilatérale France-Emirats du 9 septembre 1991.
En l’espèce, la DAC avait sollicité la reconnaissance de plein droit de la décision de la Cour de
Cassation de Dubaï confirmant l’annulation de la sentence arbitrable, et ce, sur la base de la
Convention bilatérale entre la France et les Emirates Arabes Unies.
Conformément à l’article 13 de cette Convention, la reconnaissance dans un Etat d’une décision
rendue par sa juridiction est subordonnée à l’épuisement de toute voie de recours possible et à
son caractère exécutoire.
En outre, l’article 17 de la Convention bilatérale France-Emirats dispose que les conditions
inhérentes à la circulation des décisions judiciaires peuvent être transposées à l’arbitrage tant que
ces dernières sont applicables à l’arbitrage.
Toutefois, la Cour d’appel de Paris, en se basant sur la jurisprudence Clerico1 ainsi que sur les
articles 1498 et suivant du NCPC, a estimé que la transposition de ces conditions aux sentences
arbitrales est « incompatible avec les principes fondamentaux de l’arbitrage de notre pays ».
La position de la Cour d’appel, bien qu’elle soit justifiée, n'en demeure pas moins étonnante en
raison de l’exclusion de cette convention bilatérale qui, a priori, semblait applicable en la
matière.
Cela dit, la Cour d’appel de Paris dans cet arrêt réaffirme l’inefficacité des jugements
d’annulations des sentences arbitrales en France.
II – L’inefficacité de la décision d’annulation de la sentence : une position bien fondée

L’analyse portera d’une part sur l’autonomie de l’arbitrage vis-à-vis de l’Etat du siège (A), et
d’autres part sur les enjeux de l’indifférence de l’annulation de la sentence arbitrale (B).
A- La réaffirmation de l’autonomie de l’arbitrage par rapport à l’Etat du siège
Depuis quelques décennies, la jurisprudence française est restée fidèle à sa position consistant à
reconnaitre les sentences arbitrales satisfaisant aux dispositions du Code de procédure civile.
Commençant par la jurisprudence Norsolor 2, cette position est restée la même dans de
nombreuses affaires qui ont suivies telles que les arrêt de la Cour d’appel de Paris dans l’affaire
Chromalloy3 ainsi que celle de la société Bargues Agro-Industrie4, ou encore dans des arrêts de
la Cour de cassation dans l’affaire Polish Ocean Line5 et l’affaire Hilmarton6.
Dans la jurisprudence Hilmarton en particulier, la Cour de cassation avait rejeté le pourvoi en
disant la sentence rendue en Suisse était une sentence internationale qui n’était pas intégrée dans
l’ordre juridique de cet Etat, de sorte que son existence demeurait établie malgré son annulation
et que sa reconnaissance en France n’était pas contraire à l’ordre public international. En d’autres
termes, l’annulation d’une sentence étrangère par les juridictions du siège de l’arbitrage ne fait
pas obstacle à sa reconnaissance ou à son exequatur en France.
Dans cet arrêt de la Cour d’appel de Paris, il convient d’en déduire que la Cour est restée
conforme aux principes énoncés par la jurisprudence française et n’a nullement démentie cette
prise de position quant à la reconnaissance des sentences arbitrales annulées dans leur Etat de
siège.

1
Paris, 10 octobre 2002
2
Cass. 9 octobre 1984
3
Paris, 14 janvier 1997
4
Paris, 10 juin 2004
5
Cass. 10 mars 1993
6
Cass. 23 mars 1994
Si l’on peut reconnaitre en France la validité d’une sentence arbitrale en dépit de son annulation
dans l’Etat du siège, c’est bien parce que la jurisprudence française reconnait à l’autonomie de
l’arbitrage par rapport à l’Etat du siège.
Cet apport de principe a été encore plus claire dans l’affaire Putrabali7 qui va suivre
ultérieurement. Dans cette jurisprudence, la Cour de cassation affirme que la sentence arbitrale,
qui n’est rattachée à aucun ordre juridique étatique, est une décision de justice internationale
dont la régularité est examinée au regard des règles applicables dans le pays où sa
reconnaissance et son exécution sont demandées.

B- Les enjeux de l’indifférence de l’annulation de la sentence arbitrale dans l’Etat du siège

Il est incontestable que la question du sort de la sentence arbitrale annulée dans l’Etat du siège a
donné naissance à deux grandes solutions principales : Soit la reconnaissance de sentence dans
l’Etat concerné en dépit de son annulation comme le cas de la France, soit sa non-reconnaissance
en raison de cette annulation tel le cas des Etats-Unis.
En effet, dans le cadre de cette même affaire, la Cour fédérale des Etats-Unis a donné effet à
l’arrêt de la Cour de cassation de Dubaï annulant la sentence arbitrale. Le juge américain,
contrairement à son homologue français, avait fondé son raisonnement sur les exigences du
comity ou autrement dit, la courtoisie internationale, et en vertu duquel la Cour peut donner effet
à toute décision judiciaire étrangère dans la limite de ce qu’un juge américain considérerait
comme juste.
Toutefois, dans l’affaire Chromalloy, le juge américain avait refusé de reconnaitre une décision
d’annulation d’une sentence arbitrale sur le fondement de l’ordre public ainsi que le droit
américain applicable en vertu la Convention de New York.
Cela dit, certains auteurs estiment que cette affaire demeure l’exception et que la règle aux Etats-
Unis est la reconnaissance de la décision d’annulation de la sentence arbitrale dans la limite du
respect des droits fondamentaux.
La divergence dans la reconnaissance de l’annulation de la sentence arbitrale dans l’Etat du siège
n’en demeure pas moins problématique. Cette dernière pourrait s’imputer à l’ambiguïté relative
du statut juridique de la sentence arbitrale internationale.
Au total, la jurisprudence Bechtel , bien qu’elle ne fait que réaffirmer une jurisprudence déjà
ancrée dans l’ordre juridique français, elle apporte également un éclaircissement quant à la
position de la conception française concernant l’effet d’une décision d’annulation d’une sentence
arbitrale à l’Etat du siège.

7
Cass. 29 juin 2007