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Corrigé du commentaire sur Fr.

FANON, Peau noire, masques blancs (1957) (épilogue)

La Négritude, dont la lutte pour les droits civiques aux Etats-Unis avec l’émergence du
Black Power est la traduction outre-Atlantique, a été l’un des grands combats du médecin,
philosophe, activiste Frantz FANON. Ce mouvement engage plusieurs décennies de combats aussi
bien dans l’arène politique (Aimé CESAIRE est député élu de Martinique à l’Assemblée Nationale,
SENGHOR président du Sénégal libre), que dans la sphère littéraire (que l’on songe à la poésie de
Léon-Gontran DAMAS ou au roman de Raphaël CONFIANT), musicale (Jacques SCHWARTZ-BART
ou Jacques COURSIL), philosophique (Angela DAVIS, enseignante militante des Black panthers) ou
même picturale (JM BASQUIAT et Cris OFILI).

Frantz FANON aura une eu une vie brève mais intensément remplie ; combattant dans les
forces alliées durant la seconde guerre mondiale, médecin psychiatre, proche des Existentialistes,
engagé pour l’indépendance de l’Algérie, il aura passé près de quarante ans de sa vie à lutter, avec
comme axe constat l’ambition d’une émancipation complète, physique bien-sûr, juridique, mais
aussi mentale et surtout psychologique, de tous les opprimés. Il rédige ainsi des pamphlets qui
sont aussi de véritables manifestes : les Damnés de la terre et Peau noire masques blancs, lequel
se présente comme un essai, repensant les conditions, les fonctionnements et les implications des
dominations, en particulier raciale.

En fin d’essai, il conclut sur la nécessité de sortir des schémas et des catégories pour oser penser
une humanité unique et entière.

En quoi cet extrait constitue-t-il un appel puissant à l’humanité ?

Il s’agira d’abord d’étudier la mise en œuvre d’un appel au cœur, puis à la raison, enfin, à l’âme
des lecteurs.

Pour engager les lecteurs dans une réflexion approfondie capable de bouleverser des
siècles de préjugés et de certitudes, il convient d’être progressif dans le rapport à ses
destinataires. Alors, Frantz FANON procède par niveaux de persuasion et de conviction. D’abord, il
s’agit de toucher au cœur.

FANON choque le lecteur pour mieux, par la suite, éveiller sa conscience. Il mise sur des images
crues, dures et violentes, comme « les coups », les « crachats », le verbe « engluer », le tout
renvoyant à des offenses faites au corps, dont tout le monde est pourvu et que tout le monde
peut ainsi ressentir.

Au-delà de l’universalité d’images brutales, la formulation se veut aride, directe, d’où les phrases
tronquées et elliptiques, qui parviennent plus vite, se passant de groupes de mots sous-entendus
et facultatifs, plus vite au lecteur : le verbe principal « Je ne veux qu’une chose » donne lieu à
plusieurs complétives « [Je veux] Que jamais l’instrument ne domine l’homme » et « [Je veux] Que
cesse à jamais l’asservissement », « [Je veux] Qu’il me soit permis de découvrir. »

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Passé le choc premier, le lecteur est invité, à engager la réflexion. C’est là que la machine
ouvertement argumentative se met en place, en jouant sur les effets rhétorique et la force d’un
discours maîtrisé.

Le propos n’hésite pas à se faire pédagogique, par des effets de répétition à valeur d’insistance :
on relève l’antithèse, qui parcourt tout le temps, entre deux champs lexicaux, d’abord celui de
l’esclavage (« négriers », « Esclavage », « esclave », « qui travaillent dans les champs de canne »,
« domination », « asservissement ») et par la suite, celui de l’humanité (« les rapports humains »,
« l’homme », « l’homme par l’homme », « voix inhumaines », « monde humain »). La mise en
place de ces deux notions antagonistes permet à FANON de faire tenir toute sa thèse à un
dilemme clarifié, réduit à sa plus simple expression: entre l’asservissement et l’humanité, il
convient simplement de choisir son camp. La notion clé d’humanité est celle qui subit le
traitement lexical le plus intéressant : à partir du radical –hum-, FANON élabore tout un réseau de
termes dérivés : « déshumanisa », « humain », « inhumaines ». On comprend que l’humanité est
une chose aisément annulable, modulable et donc qu’il faut porter la plus grande attention à un
donné particulièrement plastique et toujours révocable.

L’auteur qui veut raisonner le lecteur doit s’imposer à lui, comme évident, crédible et
entraînant. Ainsi FANON, même discrètement, affirme la puissance de sa parole argumentative, au
moyen d’une connaissance scientifique académique, ainsi les références à l’histoire (référence aux
« négriers du XVIIe siècle ») ou à la philosophie (mention de « Platon ») donnent-elles du poids à
cette parole forte de tout son savoir scolaire acquis. Elles assurent le prestige du locuteur,
renseigné et documenté, et se doublent d’un savoir-faire intellectuel : FANON utilise des termes
relevant du champ philosophique comme « existence » (le fait est qu’il est proche des deux
existentialistes français incontournables du moment, SARTRE et BEAUVOIR), « contingence », ou
« conscience » laissent supposer que le locuteur est cultivé mais aussi montrent, par l’exemple en
train de se réaliser, que l’homme noir n’est pas réductible à ce qu’il fut en une certaine époque, de
« « nègre » : il est aussi un sujet pensant et issu de toute une culture académique occidentale, qui
lui appartient autant qu’au blanc.

Enfin, le texte de FANON revêt des accents spirituels, qui lui confèrent une force poétique
et transcendante. FANON sacralise son combat, le rend prioritaire sur tout le reste et urgent,
d’autant plus qu’il fait sortir son propos du simple manifeste socio-politique pour le faire devenir
incantatoire et presque magique.

La poésie entre dans ce discours dès le début de l’extrait, avec des métaphores comme les
« orages de coups » et les « fleuves de crachats » qui rendent la violence plus tangibles ; il rend
l’évocation de la violence esclavagiste immédiatement accessible aux sens, avec les coups qui
tonnent d’abord dans l’imaginaire ou la mémoire du lecteur, et donne aussi du mouvement ainsi
que de l’ampleur à cette représentation de la violence par « les fleuves de crachat ». La métaphore
est d’ailleurs filée puisque les « fleuves de crachat ruissellent ». La brutalité esclavagiste semble

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charrier avec elle, toute la puissance et la sauvagerie du monde naturel, comme lors des récits où
des forces neptuniennes ravagent tout sur leur passage. Le lecteur bien-sûr a en tête ces récits
antiques ou chrétiens qui font de la nature une entité terrible. FANON reverse les outrages faits
aux esclaves au nombre de ces textes fondateurs, d’Hésiode ou de l’Ancien Testament, pour
inscrire l’histoire de l’esclavage dans cette longue histoire de l’humanité.

Le réquisitoire devient invocation et ainsi gagne en emphase. Les répétitions scandent le


propos, comme lors de psaumes ou de versets, « vais-je », « vais-je » en anaphore ou encore la
reprise du tour présentatif, aidant à la visualisation, « c’est par », en fin d’extrait. Mais plus
encore, l’amplification du système de communication permet de formuler le projet d’une
communauté se réalisant déjà dans le discours, par le jeu des pronoms : du « je » au « nous »
(certes, le « nous » de modestie adopté par le rédacteur du discours), mais aussi la dilution de
l’individu isolé qui se fond dans le groupe universel : FANON passe de l’homme déterminé
(« l’homme de couleur ») à l’homme en tant que catégorie pensée (« l’homme », « les hommes »)
et lui adjoint la mention récurrente d’ « un homme » avec l’indéfini « un », qui sous-entend qu’il y
en a d’autres. L’un indéfini autant que numéral, qui permet d’envisager tous les autres, est choisi
pour conclure le texte (cet extrait et tout le livre) : « un homme qui interroge ». La relative qui
précise le statut de cet homme peut aussi préciser la condition de son humanité, auquel cas elle
devient une relative explicative « un homme qui interroge » (à valeur causale, donc : « un homme
parce qu’il interroge, en tant qu’il interroge »). Au fond, c’est une nouvelle définition de
l’humanité, rien que ça que nous propose FANON. Ce projet de redéfinition de l’humanité prend
des accents prophétiques, confirmés par l’invocation à l’aide du « Ô » lyrique de la dernière
phrase : « O mon corps, fais de moi toujours un homme qui interroge. » La vigueur de cette prière
se traduit par une gradation dans les substituts désignant le locuteur lui-même, que désignent
successivement trois substituts (pronominaux ou périphrastiques) : d’abord une synecdoque
concrète « mon corps » (probablement de moindre importance dans un contexte spirituel
chrétien) puis un simple pronom personnel complément « moi » pour enfin conquérir l’humanité,
récompense de toute une phrase mais surtout, aboutissement de toute une Histoire, « homme ».

Franz FANON exhorte les lecteurs à revenir sur le schéma trop installé du noir dominé vs
l’homme blanc bourreau, pour le dépasser et lui substituer une vision beaucoup plus ouverte et
égalitaire, non pas déculpabilisante mais résolument responsabilisante.

Sans doute la vision universaliste d’un Edouard GLISSANT et à sa suite de Patrick


CHAMOISEAU, de la « créolité » a-t-elle hérité de cet acte de foi en une humanité assumée comme
métissée, c’est-à-dire admise comme foncièrement hétérogène mais heureusement complexe au
sein d’un « Tout-Monde ».

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