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La Colonne Trajane et les Forums impériaux

Martin Galinier

DOI : 10.4000/books.efr.1671
Éditeur : Publications de l’École française de Rome
Année d'édition : 2007
Date de mise en ligne : 27 mai 2013
Collection : Collection de l'École française de Rome
ISBN électronique : 9782728310180

http://books.openedition.org

Édition imprimée
ISBN : 9782728307753
Nombre de pages : 303

Référence électronique
GALINIER, Martin. La Colonne Trajane et les Forums impériaux. Nouvelle édition [en ligne]. Rome :
Publications de l’École française de Rome, 2007 (généré le 22 avril 2019). Disponible sur Internet :
<http://books.openedition.org/efr/1671>. ISBN : 9782728310180. DOI : 10.4000/books.efr.1671.

© Publications de l’École française de Rome, 2007


Conditions d’utilisation :
http://www.openedition.org/6540
COLLECTION DE L’ÉCOLE FRANÇAISE DE ROME
382

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MARTIN GALINIER

LA COLONNE TRAJANE
ET LES FORUMS IMPÉRIAUX

ÉCOLE FRANÇAISE DE ROME


2007

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Galinier, Martin
La Colonne Trajane et les Forums impériaux / Martin Galinier.
Rome : École française de Rome, 2007.
(Collection de l’École française de Rome, ISSN 0223-5099; 382)
ISBN 978-2-7283-0775-3
1. Trajan’s Column (Rome, Italy). 2. Roman Forum (Rome, Italy). 3. Rome
(Italy) - Antiquities. I. Title. II. Series.

CIP – Bibliothèque de l’École française de Rome

© - École française de Rome - 2007


ISSN 0223-5099
ISBN 978-2-7283-0775-3

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AVANT PROPOS

Ce texte est la version remaniée et, je l’es- Vieille-Charité de Marseille, ont été pour moi
père, améliorée, d’un doctorat nouveau régime l’occasion d’entendre, avant de lire, ses cri-
soutenu à l’Université Montpellier III en dé- tiques fortes à l’endroit des historiens de l’art
cembre 1995. Le présent manuscrit a tenu antique considérant la frise historiée comme
compte des remarques faites lors de la soute- évidemment visible. Qui a écouté Paul Veyne
nance, mais aussi des publications parues de- sait que la forme de son discours renforce ses
puis cette date : la somme de James Packer sur arguments, et le jeune chercheur que j’étais a,
le forum de Trajan, parue en 1997, les fouilles en partie, construit son doctorat contre les
«autour» du Temple du Divin Trajan, toujours thèses de P. Veyne. Avec le recul, je considère
en cours, ou encore la publication très récente, que ses travaux ont été pour moi une chance,
par l’architecte Giangiacomo Martines, de car si je n’adhère toujours pas à sa «vision» de
données chiffrées sur l’architecture de la co- la colonne Trajane, je reconnais qu’ils m’ont
lonne Trajane... ont par exemple été prises en donné une problématique, qu’ils ont créé un
compte dans ce volume. nouvel objet historique : le discours véhiculé
L’objet de départ de l’étude est, comme le par la colonne Trajane était-il compréhensible
titre l’indique, la colonne Trajane, et en ce sens par les Romains? Était-il conçu dans ce but?
la recherche relève d’abord de l’histoire de Apporter une réponse à ces questions m’a
l’art. Mais la lecture de Georges Dumézil fut amené à l’École française de Rome où j’ai eu,
pour moi contemporaine de la découverte de avec l’assistance de Claude Nicolet et de Cathe-
l’urbanisme et de l’art romains. Le croisement rine Virlouvet, le plaisir de séjourner à plu-
peut paraître curieux, et je remercie d’autant sieurs reprises et de travailler dans des condi-
Annie-France Laurens d’avoir accepté de diri- tions exceptionnelles. J’en profitais aussi, bien
ger maîtrise, DEA, puis doctorat d’un étudiant sûr, pour tourner autour de la colonne.
tournant sans cesse autour d’une colonne... Lucrezia Ungaro, Marina Millela, Cinzia
Mais l’exemple de la méthode comparatiste, et Conti, mais aussi Salvatore Settis, qui m’a reçu
l’idée de structures idéologiques perceptibles à à l’École normale de Pise, m’ont beaucoup ai-
travers des documents de natures diverses, me dé, de même que Pierre Gros, qui a eu la gen-
paraissaient – et me paraissent toujours – ap- tillesse de me recevoir à Aix-en-Provence puis
plicables aux images romaines. D’où la volonté de présider mon jury de thèse. Sa caution
de replacer la colonne Trajane dans son envi- m’était, et m’est toujours, extrêmement pré-
ronnement, archéologique et iconographique, cieuse.
d’origine. Je ne voudrais pas oublier Georges Deval-
Au-delà de l’iconographie se posait, au dé- let, toujours disponible, qui allie les compé-
but des années 1990, la question de la lisibilité tences du latiniste et du sémioticien à celles de
des reliefs. Les séminaires de l’École des «dumézilien»; et Aline Rousselle, avec qui j’ai
Hautes Études de Paul Veyne, assurés à la débuté l’enseignement à l’Université de Per-

.
VIII LA COLONNE TRAJANE ET LES FORUMS IMPÉRIAUX

pignan et dont la générosité m’a permis de fi- plus vifs. Les monnaies, issues des collections
nir le doctorat dans les délais impartis. Leurs du Cabinet des Médailles (dont les clichés sont
remarques à tous deux m’ont été précieuses. d’une remarquable qualité), sont présentes
Je me suis efforcé d’allier les méthodes de grâce à l’U.M.R. 5140 dirigé par Pierre Gar-
l’historien et celles de l’iconographe, suivant my : sans ce soutien, la délicate métamor-
en cela l’enseignement rigoureux d’Annie- phose menant du doctorat à un ouvrage publié
France Laurens. Son exigence et ses compé- aurait été plus difficile encore.
tences demeurent un modèle. Enfin, sans mes parents, ma famille et ma
La documentation repose en grande partie belle-famille, sans surtout mon épouse Cécile,
sur des photographies personnelles, mais aussi je n’aurais pu mener à bien ce long parcours
sur des documents provenant d’archives ita- autour de la colonne Trajane. Au terme de ce
liennes, reproduits avec l’aimable autorisation périple, je ne peux que les remercier de leur
de Lucrezia Ungaro et de Maria Elisa Tittoni : patience, et y associer deux nouveaux venus :
qu’elles trouvent ici mes remerciements les Marjorie et Clément.

.
INTRODUCTION

Et sur le piédestal apparaît ce message :


«Je suis Ozymandias, roi des rois : fais en sorte
O puissant, d’observer mon ouvrage et enrage!»
Rien d’autre ne subsiste. En dehors des vestiges De
ce colosse en ruine, illimitée, la page Du désert, lisse
et nue, s’étend jusqu’au vertige.
P. B. SHELLEY, Ozymandias
(traduction Jacques Chambon)

La colonne Trajane est un monument comprendre la fonction de la colonne et de la


complexe, difficile à appréhender d’abord frise sans prendre en compte les rapports que
dans sa totalité physique : depuis le tore de la la colonne entretenait avec son environnement
base, sculpté en couronne de chêne, jusqu’au (fig. 1-2) 2. Or, l’isolement spatial dans lequel se
chapiteau dorique, le fût est haut d’environ dresse la colonne depuis le Haut Moyen Âge 3,
cent pieds romains et porte une frise de bas- ainsi que la rareté des sources écrites se rap-
reliefs1 dont la longueur avoisine deux cents portant au règne de Trajan en général, et aux
mètres, enroulés en vingt-trois spires autour guerres daciques en particulier, ne facilitent
de la colonne. Mais il est une seconde diffi- pas l’entreprise.
culté, moins évidente peut-être, qui renforce Historiens, historiens de l’art et archéo-
la première. Il est en effet impossible de logues ont avancé de multiples reconstitutions

1
Nous reprenons le découpage communément admis (Packer 1973, 1981, 1982, 1983a, 1983b, 1986, 1987, 1988,
de cent cinquante cinq scènes, exposé par Cichorius 1896- 1989, 1990, 1991, 1992b et 1994b). Une courte synthèse,
1900, et signalons les éditions photographiques récentes due à James Packer, Kevin L. Sarring, Cecilia Bernardini,
contenues dans Settis 1988a, p. 258-546, et Coarelli 1999, Marina Milella et Lucrezia Ungaro, est parue dans la revue
p. 45-226, cette dernière étant postérieure à la campagne italienne Archeo (Packer 1992a); elle a été reprise partielle-
de restauration des années 1980. Précisons dès maintenant ment en français (Packer 1994a). La publication complète,
que les planches I à LVII de notre Catalogue sont consa- parrainée par le Getty Center, est parue : Packer 1997a.
crées à la frise de la colonne Trajane, et les planches LVIII Une version abrégée de cette monumentale publication est
et LIX à la Grande Frise de Trajan. Les documents disponible en italien : Packer 2001.
complémentaires, ou de comparaison, débutent planche 3
Ammien Marcellin, Histoire XIV, 10, 15, qualifie en-
LX. core, en 357 après J.-C., l’ensemble de «monument unique
2
Pour une présentation synthétique du Forum de Tra- sous tous les cieux» (traduction E. Galletier et J. Fon-
jan, voir Zanker 1970; Amici 1982; Coarelli 1994a et 1999. taine). Le tremblement de terre qui mit à bas le Forum de
L’archéologue américain James Packer a publié de nom- Trajan est daté de 801.
breux études et rapports de fouilles sur le forum de Trajan
2 LA COLONNE TRAJANE ET LES FORUMS IMPÉRIAUX

1 – Propylon 5 – Statue équestre de Trajan


2 – Bibliothèques 6 – Galerie tripartite
3 – Colonne Trajane 7 – Aula
4 – Basilique Ulpia 8 – Marchés de Trajan
A, B, C et A1, B1, C1 : cages d’escaliers
Fig. 1 – Plan du Forum de Trajan (d’après de Chaisemartin 2003, p. 198).

Fig. 2 – Plan des Forums impériaux (d’après La Rocca 2001, p. 175).


INTRODUCTION 3

du cadre architectural, des étapes d’élaboration qui portait à l’origine une statue en bronze de
de la frise et de son mode de lecture, s’interro- Trajan, en place jusqu’en 663, date à laquelle
geant par là même sur sa lisibilité. L’objet de elle fut enlevée par Constant II Héraclius 8, la
cette étude vise à proposer une réponse à cette hauteur actuelle totale est de 38,37 m 9. Le total
interrogation, à élaborer une hypothèse de lec- antique aurait été de 150 pieds romains, soit
ture des reliefs qui s’articule avec ce que l’on 44,07 m10. L’ensemble est constitué de blocs de
sait de l’environnement de la colonne et tienne marbre blanc de Luni, Carrare11, huit pour le
compte des difficultés liées aux caractéristiques piédestal et la plinthe, vingt-et-un pour le fût et
de la frise. Aussi, avant d’évoquer la place émi- chapiteau12.
nente qu’occupe la colonne Trajane dans l’es- Le monument possède, on le voit, des di-
prit des historiens de l’art antique – les appré- mensions exceptionnelles. Il est vrai qu’il s’ins-
ciations émises à son endroit couvrent une crit dans un complexe aux dimensions hors
large gamme de qualificatifs, de «sommet de normes, dont la reconstitution pose de multi-
l’art romain» à «échec artistique» –, il est néces- ples problèmes. À cette fin, le recours aux règles
saire de présenter, avec autant de précisions énoncées par Vitruve est une solution tentante,
que la documentation disponible le permet 4, les utilisée par exemple pour restituer l’élévation
caractéristiques physiques du monument. des bibliothèques adjacentes à la colonne Tra-
jane13. Ce qui permet à l’archéologue J. Packer,
auteur de la proposition, de conclure :
1 – LES REALIA
«[...] bien que vivant un siècle après l’augustéen
Quelques chiffres Vitruve, les constructeurs de la bibliothèque ont
donc bien présent à l’esprit ses règles de propor-
La colonne Trajane repose sur un massif de tions»14 et d’étendre la permanence à l’ensemble
travertin 5 qui supporte un podium haut de 5,27 du Forum15. Les écarts constatés entre théorie
m 6, auquel s’ajoutent la base, le tore et le listel, vitruvienne et réalisation trajanienne seraient
soit au total 7,114 m, et les 26,575 m du fût his- pour lui attribuables à la taille de la basilique, la
torié 7 (fig. 3). En comptant le chapiteau do- plus grande jamais construite à Rome, et à la
rique et l’attique qui surmontent le fût, attique personnalité de l’architecte, Apollodore16.

4
L’Istituto Poligrafico dello Stato prépare la publication 10
Packer 1997a, p. 263 et folio 25.
d’un volume intitulé : Colonna Traiana 1 : Disegni, qui pré- 11
Stevens 1926, p. 123; Coarelli 1994a, p. 85; Packer
sentera l’ensemble des mesures relevées sur le monument 1997a, p. 115. Baratte 1995, p. 489, la décrit comme étant
(nous devons ce renseignement à l’amabilité de Madame taillée dans le marbre de Paros. Confirmation, après ana-
Cinzia Conti, chargée de la restauration de la colonne Tra- lyse, que le marbre de la colonne Trajane provient bien de
jane : qu’elle trouve ici l’expression de notre gratitude). Pac- Luni : Martines 1992, p. 110 note 27. Schéma structurel de
ker 1997a, p. 447-449 et folio 18, propose une description et la frise : Martines 2000, figure I.
un relevé précis du monument, ainsi que Martines 2000. 12
Packer 1997a, p. 115 (au total, 29 blocs utilisés pour le
5
Boni 1907, p. 397; deux dessins dans Boni 1907-1908, monument). Stucchi 1989, p. 254, et Dolci 1988, p. 42,
p. 96-97, dont l’un reproduit dans Settis 1988a, p. 53. comptaient quatre blocs pour la base et dix-huit pour le
Consulter aujourd’hui Packer 1997a, p. 115 et 447, et Mar- fût (voir fig. 3). En dernier lieu, Martines 2000, p. 21 (dix-
tines 2000, p. 20. sept blocs pour le fût), et Martines 2001, p. 20.
6
Settis 1988a, p. 46 et ses figures 20-23. Voir aussi Bo- 13
Reconstitution de Packer 1997a, p. 451-452 (tableaux
ni 1907, p. 363-378 et ses figures 2-13. Pour les mesures récapitulatifs : ibid., p. 385-397). D’autres propositions ont
des éléments constituant le profil de la base : Ferri 1939, été avancées par Amici 1982, p. 79, et Piazzesi 1989, p. 181
p. 351, et surtout Martines 2000. Le chiffre de 6,155 m fig. 76. Pour la critique de James Packer à l’encontre de
pour la base, que donne Coarelli 1999, p. 21, correspond ces propositions : Packer 1983b, p. 571-572, Packer 1992b,
aux quatre premières assises du monument. p. 158-161, et Packer 1997a, p. 120-125 et 451-452; enfin,
7
Martines 2000, p. 84-86. Packer 2003, p. 129-132.
8
Ricci 1928, et Packer 1997a, p. 10, 119-120 et 448-449. 14
Packer 1992a, p. 78.
Précisons que l’attique actuel mesure (selon Ferri 1939, 15
Packer 1988, p. 311.
p. 351) 4,40 m. 16
Ibid., p. 310. Même référence à Vitruve dans Packer
9
Le total de Ferri 1939, p. 351, ne coïncide pas avec ce- 1997a, p. 247-253.
lui de Coarelli 1994a, p. 85 : nous suivons ce dernier.
4 LA COLONNE TRAJANE ET LES FORUMS IMPÉRIAUX

D’autres archéologues ont souligné le parti-


pris de ces propositions17. Il est vrai que la diffi-
culté à faire concorder les données du De Archi-
tectura aux réalités archéologiques romaines
est réelle18. Les chapiteaux corinthiens du Fo-
rum de Trajan forment ainsi deux groupes, l’un
aux proportions élancées, l’autre «parfaitement
orthodoxe au point de vue vitruvien»19, ce qui
relativise l’influence du théoricien romain sur
le Forum de Trajan. Quoi qu’il en soit, la co-
lonne Trajane demeure, à l’évidence, hors
normes. Lorsque Vitruve réglemente la contrac-
tura du diamètre des colonnes selon la hauteur
du fût 20, il n’envisage qu’une hauteur maximale
comprise entre quarante et cinquante pieds. Il
est en conséquence vain de chercher l’applica-
tion de ces règles sur la colonne Trajane.
Ces limites ne signifient bien sûr pas que
l’élaboration de l’ensemble architectural n’est
pas passée par une phase théorique. La co-
lonne Trajane étant le premier monument de
ce type, la phase préparatoire était indispen-
sable pour harmoniser les proportions de
l’ensemble et fournir un cadre aux ouvriers
chargés de la réalisation. La colonne en a
conservé l’indice. La dimension exacte des dix-
neuf blocs qui composent le fût a été récem-
ment publiée 21. Ces chiffres, combinés au do-
cument présenté par F. Coarelli 22 (fig. 3), per-

18
Gros 1982, p. 685; Frezouls 1985, p. 227; Fleury 1990,
p. XLV ; Theodorescu 1994 ; Gros 1994, p. 87 ; Frey
1994a; et Frey 1994b. Rares sont les décalques de Vitruve
prouvés par l’archéologie : tout au plus peut-on arguer,
pour l’époque flavio-trajanienne, du cas de Conimbriga où
a été adopté un de ses modules architecturaux, en relation
avec le De Architectura III, 1, 8 : Etienne 1977, p. 88-89 et
103-104, et Etienne 1978. Le plan du Forum de Trajan au-
rait, quant à lui, inspiré le forum sévérien de Leptis Magna
(Packer 1997a, p. 260 note 6).
19
Leon 1971; et recension de cet ouvrage par Picard
1973, p. 354-355. Voir Ungaro-Milella-Bernardini 1993,
Ungaro-Milella 1995a, et Ungaro-Milella-Lalle 1995, pour
la présentation d’un nombre important de fragments lapi-
Fig. 3 – Schéma de la colonne Trajane
daires du Forum, et Packer 1997a, p. 322-330, à propos
(d’après Coarelli 1999, p. 26).
des chapiteaux corinthiens.
20
Vitruve, III, 3, 12, et le commentaire de Gros 1990a,
p. 121-122.
21
Martines 2000, p. 79-80.
Amici 1982, p. 14; contra Packer 1983b, p. 571, et Pac-
17 22
Voir également Dolci 1988, p. 44; Claridge 1993,
ker 1988, p. 310-311; réponse à J. Packer dans Piazzesi p. 14, pour une vue générale de la colonne, et Jones 1993,
1989, p. 170-175, et recension critique dans Packer 1992b. p. 24-26 et 32, pour des dessins à l’échelle du fût.
INTRODUCTION 5

mettent de dessiner, à l’échelle 1/20e, la sil- est l’ordinatio 28, qui s’exprime esthétiquement,
houette générale de la colonne et les dimen- au niveau théorique et au niveau opératoire,
sions de dix-sept blocs 23. Le schéma, incomplet, par la symmetria, accord harmonieux des élé-
permet d’identifier un dispositif prévu par Vi- ments de l’ouvrage. Le résultat est la proportio
truve : la «correction additive (adiectio) qui générale de l’édifice 29. Vient ensuite la disposi-
s’applique à la partie médiane des colonnes, et tio, dont le résultat est l’eurythmia : l’harmonie
que les Grecs appellent entasis» 24, correction d’ensemble, le rythme de l’œuvre 30. Sont men-
destinée à assurer à la colonne Trajane une ue- tionnées encore la distributio, l’économie géné-
nusta species, une eurythmia née de l’applica- rale d’un projet, et la compositio, «une exigence
tion des règles modulaires et des corrections de relations harmonieuses des parties entre
optiques 25 . Les dimensions publiées par elles et des parties avec le tout» 31. Ces principes
G. Martines permettent de préciser sa struc- ont pour objet l’établissement de qualités esthé-
ture. Le diamètre de base du fût est de 3,672 m; tiques. Outre l’eurythmia et la symmetria, inter-
il diminue de 0,047 m jusqu’à la base du neu- vient le decor. Cette notion exige l’adéquation
vième bloc composant le fût, soit une hauteur des parties d’un édifice aux valeurs de représen-
de 19,204 m (base et podium compris); puis l’é- tation que le monument doit véhiculer auprès
trécissement s’accentue jusqu’à atteindre, pour du public – préoccupation qui était à n’en pas
le diamètre du dix-neuvième bloc, le chiffre de douter celle du commanditaire de la colonne
3,1615 m 26. L’existence de ce dispositif, sur la Trajane. Enfin, deux éléments complètent cette
colonne Trajane, rend certaine l’étape théo- reconstitution du système modulaire vitru-
rique. Rappelons que le De Architectura dé- vien : l’adiectio et la detractio, aménagements
compose le passage de la ratiocinatio à la fabri- des relations modulaires théoriques qui
ca en plusieurs étapes théoriques 27. La première compensent certains effets optiques 32. L’objec-

23
Manque le bloc 1, qui constitue la partie supérieure mètre médian du fût étant supérieur au diamètre infé-
de la base tout en portant le début de la frise (pl. LX). On rieur. Au contraire, Packer 1997a, p. 448, constate l’identi-
peut cependant admettre que le bloc 2 équivaut au dia- té de rapport (7 1/4) avec les autres colonnes de Forum).
mètre inférieur de la colonne, quelques centimètres à 27
Vitruve, I, 2. Analyse de ce passage dans Callebat
peine le séparant du début de la frise. Martines 2000, 1994, p. 45. Pour les définitions qui suivent, lire Gros
p. 79-80, a pris, sur deux axes, les diamètres des blocs 1990a, p. XXIX; Callebat 1994, p. 36-42. Sur ces étapes de
composant le fût : nous en avons fait la moyenne pour ob- l’architecture antique, consulter Gros 1982, p. 670, qui
tenir une valeur unique pour chaque bloc (base du bloc 2 : s’appuie sur Vitruve I, 1, 3; Frezouls 1985, p. 214-220; Cal-
3,672 m; base du bloc 3 : 3,6605 m; base du bloc 4 : lebat 1989, p. 35; et Frezouls 1989, p. 40-44. Les relations
3,6465 m; base du bloc 5 : 3,6545 m; base du bloc 6 : 3,661 entretenues par ces deux principes sont définies par Gros
m : base du bloc 7 : 3,6405 m; base du bloc 8 : 3,6335 m; 1985, p. 251-252.
base du bloc 9 : 3,6313 m; base du bloc 10 : 3,612 m; base 28
L’ordinatio est la recherche d’une unité obtenue par
du bloc 11 : 3,5905 m; base du bloc 12 : 3,4975 m; base du la commensurabilité des différentes parties entre elles et
bloc 13 : 3,4995 m; base du bloc 14 : 3,4225 m; base du de chacune d’elles avec le tout.
bloc 15 : 3,404 m; base du bloc 16 : 3,3415 m; base du bloc 29
La proportio est la «commensurabilité des compo-
17 : 3,2895 m; base du bloc 18 : 3,2315 m; base du bloc santes en toutes les parties de l’ouvrage et dans sa totalité,
19 : 3,1615 m). obtenue au moyen d’une unité déterminée qui permet le
24
Vitruve, III, 3, 13 (traduction Gros 1990a). L’existence réglage des relations modulaires» (Vitruve, III, 1, 1 : tra-
de l’entasis sur la colonne Trajane était déjà mentionnée duction Gros 1990a).
par Stevens 1926; Martines 1989, p. 110. Coarelli 1999, 30
La dispositio recouvre l’organisation des compo-
p. 24, signale l’absence d’entasis sur la colonne de Marc santes et la définition des règles de la répartition des
Aurèle. masses.
25
Vitruve, I, 2, 3, et Gros 1990a, p. 123. 31
Définition de Callebat 1994, p. 38, qui cite la défini-
26
Chiffres tirés de Martines 2000, p. 79-80 et 84-86; tion platonicienne du terme grec systasis; et de Gros
d’autres, légèrement différents, sont donnés par Coarelli 1990a, p. 56, qui donne pour compositio : «système orga-
1999, p. 26. Selon Stevens 1926, p. 137-142 (et p. 146 pour nique qui s’établit dans toute œuvre architecturale
une comparaison des deux dispositifs), l’une des colonnes complexe entre ses composantes».
de granit gris monolithe de la Basilica Ulpia présente une 32
Gros 1990a, p. LXIII; Frezouls 1985, p. 220; Callebat
entasis plus nette que celle de la colonne Trajane, le dia- 1994, p. 44.
6 LA COLONNE TRAJANE ET LES FORUMS IMPÉRIAUX

tif est d’établir la venustas proportionum et sym- piles, qui sont éloignées de cent soixante-dix pieds
metria du projet (selon Vitruve VI, 8, 9) et la ve- l’une de l’autre, sont jointes ensemble par des
nusta species 33 qui en résulte (Vitruve, I, 2, 3). arches. Comment ne pas admirer la dépense faite
Cette organisation intellectuelle, qui pré- pour les établir? Comment ne pas être étonné de la
manière dont chacune d’elles a été construite au mi-
voit, dès la conception, l’effet final obtenu,
lieu d’un grand fleuve, dans une eau pleine de
n’est pas unique à Rome. Elle coïncide par gouffres, sur un sol limoneux, vu qu’il n’y eut pas
exemple avec les règles de la création rhéto- moyen de détourner le courant? [...] Ces travaux
rique 34. Des séquences comparables existaient sont donc une nouvelle preuve de la grandeur d’âme
en épigraphie 35. Le processus de création par de Trajan; le pont, néanmoins, ne nous est d’aucune
étapes constitue donc un mode de réflexion utilité : ce ne sont que des piles dans l’eau, puis-
habituel à Rome, répandu dans de multiples qu’on ne peut plus passer dessus, que l’on dirait
domaines 36. L’architecture en général, et la co- construites uniquement pour faire voir qu’il n’y a
lonne Trajane en particulier, n’y échappaient rien dont l’industrie humaine ne sache venir à
pas, du moins au niveau théorique, et leur bout 38.
conception était sans aucun doute du ressort
de l’architecte. Dion Cassius est allusif, mais Procope est
sans équivoque : le pont sur l’Ister fut un pro-
L’architecte jet commandé par l’empereur dont un tech-
nicien militaire, Apollodore, eut la charge :
L’action d’Apollodore de Damas est indé-
L’empereur romain Trajan, étant d’un caractère
niable durant le règne de Trajan. Divers textes
impétueux et actif, paraît avoir été rempli de ressen-
témoignent de l’action du Syrien. Si Dion Cas- timent que son royaume ne fut pas illimité, mais
sius lui attribue nommément le Forum de Tra- bordé par le fleuve Ister. Aussi était-il désireux de le
jan 37, c’est un autre passage qui retiendra franchir sur un pont afin d’être capable de le traver-
d’abord notre attention. Évoquant le pont sur ser et qu’il n’y ait plus d’obstacle à son avance
le Danube, véritable prouesse technique à ses contre les barbares au-delà. Comment il bâtit le
yeux, l’historien grec ne cite pas Apollodore, pont, je ne serais pas en peine de le raconter, mais
mais son impérial commanditaire : je laisse Apollodore de Damas, qui était architekton
de l’ensemble, décrire l’opération 39.
Trajan construisit un pont de pierre sur l’Ister,
pont à propos duquel je ne sais comment exprimer
mon admiration pour ce prince. On a bien de lui Nous apprenons incidemment que l’ar-
d’autres ouvrages magnifiques, mais celui-là les sur- chitecte prit la peine de décrire, dans un texte,
passe tous. Il se compose de vingt piles, faites de la réalisation du pont aux dimensions remar-
pierres carrées, hautes de cent cinquante pieds, non quables. On retrouve cet aspect colossal dans
compris les fondements, et large de soixante. Ces l’anecdote de la statue de Luna rapportée par

33
Sur l’application de cette notion hellénistique dans le du sanctuaire (Gros 1983, p. 427). Ce modèle (un archi-
paysage romain : Beck 1985 (cité par Gros 1990a, tecte concepteur / plusieurs architectes réalisateurs) n’est
p. XXXII). pas applicable sur le Forum : les moyens d’Apollodore dé-
34
Pennacini 1989, p. 254-267. Gros 1990a, p. XXVIII- passaient, et de loin, ceux d’une cité hellénistique, ce qui
XIX (commentant Vitruve I, 2), évoque le texte de Cicéron induit la réalisation par – ou sous le contrôle de – l’ar-
(De Oratore III, 52, 200) en parallèle des grands principes chitecte concepteur.
d’architecture. 38
Dion Cassius LXVIII, 13, 1-2. Le texte continue :
35
Mallon 1982, p. 45, 197 et 274. «Trajan, craignant que lorsque l’Ister est gelé, les Romains
36
Gombrich 1987, p. 29 : «Les auteurs anciens, recher- qui seraient au-delà ne fussent attaqués, le construisit,
chant dans un processus rhétorique des moyens de défini- afin d’y faire passer aisément des troupes; Hadrien, au
tion efficaces, aimaient se servir de comparaison emprun- contraire, appréhendant que les barbares, après avoir for-
tées aux domaines de la peinture et de la sculpture». cé ceux qui le gardaient, n’y trouvassent un passage aisé
37
Tout comme Dion Cassius LXIX, 4, a conservé pour pour pénétrer en Mésie, en démolit le haut» (reprise de la
le Forum le nom d’Apollodore, Vitruve (VII, praef. 16) a traduction ancienne de E. Gros et V. Boissée; voir aujour-
conservé pour Didyme le nom du concepteur Paionos, d’hui la traduction anglaise de E. Cary).
alors que le nom des architectes-réalisateurs, qui se succé- 39
Procope, De Aedificiis IV, 11-13 (d’après la traduction
dèrent pendant des années, n’est connu que par les graffiti de H. B. Dewing).
INTRODUCTION 7

l’Histoire Auguste 40 («Après avoir consacré au par Procope, laisse penser que le pont sur le
Soleil cette statue qui avait auparavant le vi- Danube a fait l’objet d’une telle réflexion 43.
sage de Néron, son premier dédicataire, [Ha- L’architecte devait la considérer comme origi-
drien] entreprit, avec l’aide de l’architecte nale, et l’on peut supposer qu’elle portait sur la
Apollodore, d’en ériger une autre semblable et proportio de l’œuvre. Pourquoi la proportio 44 ?
dédiée à la Lune»), dans les dimensions de la D’abord parce que les architectes hellénis-
Basilica Ulpia et de la colonne Trajane, enfin tiques étaient coutumiers du fait 45, et qu’il en
dans l’économie du manuel de poliorcétique était de même dans un autre domaine, la pein-
rédigé par le Syrien 41. L’ouvrage, conservé, ture : une des qualités susceptibles de conférer
comporte, ainsi que le genre l’exigeait, des la célébrité au peintre était la symmetria de ses
conseils pratiques. C’est son procédé d’exposi- œuvres. Or, cette qualité est, pour Vitruve, la
tion qui nous intéresse : partant d’un cas conséquence de la proportio 46.
simple, le Syrien propose des versions de plus Fondamentale, cette qualité restait invi-
en plus complexes, avec combinaisons de plu- sible pour le plus grand nombre. Elle exigeait
sieurs mécanismes de base 42. Cette méthode en conséquence un effort d’explication écrite
progressive répond aux caractéristiques du Fo- qui demeurait l’apanage des plus grands. Apol-
rum de Trajan : l’ensemble utilise, dans cha- lodore l’ayant revendiqué pour le pont, il est
cune de ses parties, des formes connues, mais probable qu’il s’en est soucié pour le Forum. Il
de par leur taille et leur combinaison, bref leur pouvait certes prétendre au titre d’architecte
dispositio, elles forment en définitive un en- en tant que technicien militaire 47, il est plus
semble aux dimensions exceptionnelles, dont sûr de penser qu’il entendait assumer la res-
l’ordinatio et la compositio ne doivent rien au ponsabilité de l’harmonie de ses diverses réali-
hasard. La démarche est identique : Apollo- sations. Qualité à la fois technique et visuelle,
dore maîtrise la dispositio de ses œuvres, mais la proportio marquait son talent de concep-
l’ampleur et la dimension du Forum suppo- teur. Du Forum de Trajan au pont sur le Da-
saient un effort d’énonciation théorique de sa nube, elle était aux yeux de ses contemporains
part. L’existence du descriptif écrit, mentionné la manifestation incontestable de son talent 48.

40
Histoire Auguste, Hadr. XIX (trad. A. Chastagnol). 45
Le premier à rédiger un traité sur l’eustyle et les va-
41
Fleury 1990, p. XII-XIII. Lacoste 1890, propose une leurs esthétiques de son œuvre fut Hermogène (Gros
traduction du texte, et Martines 1983, p. 68-69, un bref 1973; Martin 1983, p. 450; et plus récemment Tomlinson
commentaire qui insiste sur la méthode utilisée par Apol- 1989). Les traités dus à d’autres architectes grecs, dont
lodore dans le manuel de poliorcétique. Dans une étude Chersiphron et Metagénès, s’occupaient également de pro-
récente, Blyth 1992 s’est interrogé sur l’identité de l’auteur blèmes techniques et de lois de proportions (Coulton 1983,
du manuel et distingue deux parties, et deux auteurs. Il p. 459).
conclut cependant (ibid., p. 138) : «It therefore seems very 46
Callebat 1994, p. 42; Rouveret 1989, p. 34.
likely that nearly the whole of the original has been repro- 47
Comme celle de Vitruve, qui s’était illustré dans la
duced unchanged in the new edition, except perhaps construction d’édifices publics, d’adduction d’eau et d’ar-
where small interlinear interpolations may have confused tillerie, avant de s’essayer à la rédaction d’un manuel (Ro-
the editor’s copyist». En dernier lieu, Martines 2000, mano 1993), la carrière d’Apollodore est marquée par des
p. 62; La Regina 2001; Commare 2001; Martines 2001, responsabilités militaires et civiles (le pont sur le Danube
p. 20-26 (et p. 27 pour un rapprochement avec les ma- construit pendant les opérations militaires, et un traité sur
chines de guerre représentées sur la colonne Trajane). la poliorcétique : Fleury 1990, p. XII-XIII). La carrière
42
Blyth 1992, p. 143, confirme la méthode progressive semble habituelle : on sait qu’au IVe siècle après J.-C., l’in-
de l’auteur de la première partie, dans lequel il identifie génieur militaire est encore appelé architectus (Ammien
non Apollodore, mais son «maître». Marcellin XXIV, 2, 28; Fleury 1990, p. XXXVIII).
43
Gullini 1968, p. 63, écrit que le pont fut l’œuvre «non 48
Vitruve définit la qualité d’un édifice par la conjonc-
seulement d’un expert technique [...], mais aussi d’un ma- tion de trois caractères : «On établira des constructions en
thématicien, d’un homme qui a prévu et calculé la dimen- fonction de la solidité (firmitas), de l’utilité (utilitas) et de
sion des piliers du pont». la beauté (venustas)» (I, 3, 2; cité par Callebat 1994, p. 40-
44
Nous étendons le sens de proportio, commensurabili- 41). La description du pont par Dion Cassius, très tech-
té des composantes de toutes les parties d’un ouvrage, aux nique, insiste de manière remarquable sur ces trois quali-
dimensions du monument, fixées par les circonstances – tés, qui demeurent même après sa dislocation : le pont est
ici la largeur du Danube –, mais aussi par l’architecte. dit «magnifique» (diaprepéstata : «remarquable entre
8 LA COLONNE TRAJANE ET LES FORUMS IMPÉRIAUX

Apollodore est bien l’architecte responsable efficacité dans l’expression 51 dont l’origine se
des principaux travaux du règne de Trajan 49. trouvait dans «l’art plébéien» italique et pro-
Mais si sa participation aux projets trajaniens vincial – autre expression du chercheur italien
est certaine, son intervention sur le chantier de promise à une longue postérité –, par opposi-
la colonne historiée a fait l’objet d’âpres dis- tion à un «art aulique» centré sur Rome, et par
cussions. une préoccupation nouvelle, un «sentiment de
pietas humaine» qui n’existait pas dans la tra-
dition hellénistique 52. Cherchant alors à identi-
2 – AUTOUR DU MONUMENT : HISTORIOGRAPHIE
fier le responsable de l’œuvre, R. Bianchi Ban-
Le mode de conception et de réalisation de dinelli inventa le célèbre «Maestro delle im-
la frise historiée est au centre d’un long débat. prese di Traiano» 53, à qui il attribua aussi la
Parmi les études sur la colonne Trajane, sa Grande Frise de Trajan, insérée depuis 313 sur
conception et son créateur, mais aussi sur l’art l’arc de Constantin. Il identifia cet artiste à
romain en général, celles de Ranuccio Bianchi l’architecte du forum de Trajan, Apollodore de
Bandinelli ont acquis une importance parti- Damas 54, puis s’interrogea sur les étapes néces-
culière 50. Ses conclusions restent parmi les saires à l’élaboration de la colonne historiée.
plus belles pages de l’histoire de l’art. Si elles Tout en admettant l’aspect officiel de l’œuvre,
sont aujourd’hui à nuancer, elles ont marqué il mit en avant la liberté de l’artiste 55. Jugeant
et marquent encore les études postérieures. le «portrait» des Daces sur la frise moins néga-
tif que dans l’œuvre de Dion Cassius 56 ,
Réflexions théoriques R. Bianchi Bandinelli en déduisait que le
«Maestro» trouvait, dans les scènes consacrées
L’auteur italien voyait dans la colonne Tra- aux vaincus et à leur roi, Décébale, l’occasion
jane le début de «l’art romain», par opposition d’échapper au programme officiel de la frise –
à l’art hellénistique, qu’il arrêtait au règne de la glorification de l’empereur – et d’exprimer
Trajan. Il caractérisait cet art romain par une sa liberté artistique 57.

tous»), ses fondations sont profondes et l’ensemble dénote dinelli 1978, p. 123-140; à son propos, Coarelli 1994b,
du «génie humain», enfin il permettait de traverser et de p. 301-302.
porter la guerre sur la rive ennemie. 51
Signalons, pour mémoire, le jugement sans appel
49
Dion Cassius LXIX, 4, 1-2, à propos du Forum (ago- d’Ernest Renan sur les reliefs de l’époque de Marc Aurèle :
ra) de Trajan; Procope, De Aedificiis IV, 6 pour le pont; «Ce qui reste de son arc de triomphe est assez mou; tout le
Histoire Auguste, Hadr. XIX, à propos de la statue colos- monde, jusqu’aux barbares, y a l’air excellent; les chevaux
sale de la Lune, réponse au Colosse de Néron. Lire aussi ont un air attendri et philanthrope. La colonne antonine
Bertoldi 1962, p. 3, et Lugli 1965a, p. 43 et s., pour les est un ouvrage curieux, mais sans délicatesse dans l’exé-
textes sur le Forum de Trajan. En dernier lieu sur Apol- cution, très inférieur au temple d’Antonin et de Faustine,
lodore, signalons la publication Tra Damasco e Roma. élevé sous le règne précédent» (Renan 1882, p. 47). Ces ca-
L’architettura di Apollodoro nella cultura classica (dir. ractéristiques marquaient, pour E. Renan, la fin de l’art
G. Calcani), Rome 2001. Sur le chantier trajanien, voir antique.
les très intéressantes réflexions de Bianchi-Meneghini 52
Bianchi Bandinelli 1950, p. 214-223.
2002 (trace de machines de chantier, excavation du 53
L’article critique de Agosti 1986 permet de situer l’in-
mont...) : les deux auteurs datent les débuts des travaux vention du «Maestro» dans l’œuvre et la réflexion de
de la période 94/95, mais ils estiment la conception du R. Bianchi Bandinelli.
complexe à la période 100-104, le début de la réalisation 54
Bianchi Bandinelli 1950, p. 227-228. R. Bianchi Ban-
de 105, et l’achèvement de la basilique, de la place du dinelli nuança par la suite sa position, attribuant la frise
Forum (avec le portique ouest achevé en dernier, pour soit à Apollodore de Damas lui-même, soit à un sculpteur
permettre l’apport des matériaux de construction depuis collaborant avec le Syrien, ce dernier ne se chargeant alors
le port du Tibre) et de la cour de la colonne Trajane vers que de l’architecture (Bianchi Bandinelli 1969, p. 237-
112-113 (conformément aux inscriptions donnant les 238).
dates d’inauguration); les travaux auraient été complétés 55
Bianchi Bandinelli 1978, p. 123. Coarelli 1999, p. 31,
au nord, par Hadrien, vers 128. Également : Lancaster perpétue cette position.
1999, à propos des techniques constructives de la co- 56
Le livre LXVIII de Dion Cassius est notre principale
lonne Trajane. source historique pour les événements du règne de Trajan.
50
Bianchi Bandinelli 1950, p. 211-228, et Bianchi Ban- 57
Bianchi Bandinelli 1978, p. 136-137.
INTRODUCTION 9

Entre œuvre de commande et création ar- lonne mettait en définitive l’accent sur la frise
tistique, l’élaboration de la frise selon R. Bian- objet d’art, que R. Bianchi Bandinelli classait
chi Bandinelli confirmait le rôle joué par le «subito dopo» les marbres du Parthénon,
«Maestro». Pensée pour marquer la hauteur l’Apollon du Belvédère et le Laocoon 63. Elle
de la colline rasée entre Capitole et Quirinal, la était aussi le point de jonction entre les cou-
colonne serait devenue, «in un secondo mo- rants aulique et plébéien jusque là autonomes,
mento» et par la présence de la «représenta- et le point de rupture chronologique au-delà
tion narrative» qu’est la frise historiée, une duquel l’art de Rome devait être considéré non
œuvre commémorative des guerres daciques. plus comme un rejeton de l’art hellénistique,
Cette transformation aurait été «suggérée par mais comme un véritable art romain.
l’artiste même au prince». Une fois achevée Plusieurs auteurs ont, depuis, réfléchi sur
l’esquisse destinée aux sculpteurs, la décision les phases d’élaboration de la colonne Trajane
d’aménager l’escalier dans le fût de la colonne et sur les caractéristiques fondamentales de
aurait être prise : la preuve en serait que les fe- l’art romain : tant les deux dossiers paraissent
nêtres empiètent parfois sur les personnages, inséparables. Les modifications qu’ils ont ap-
ce qui n’est pas le cas sur la colonne de Marc porté au modèle de R. Bianchi Bandinelli sont,
Aurèle 58. L’esquisse, ce «modèle précis et dé- en elles-mêmes, révélatrices d’évolutions mé-
taillé», paraît inévitable non seulement pour thodologiques, elles témoignent autant d’une
expliquer les correspondances des reliefs, mais mutation dans la perception de la colonne Tra-
aussi pour assurer «l’unité stylistique» de l’en- jane que de l’émergence d’une nouvelle
semble 59. Elle aurait été réalisée par l’artiste à conception de l’histoire de l’art. Werner Gauer
partir des sources historiques à sa disposi- proposa en 1977 un nouveau modèle 64, dans le-
tion : par exemple les Commentarii de Trajan quel il amplifia le doute émis en 1969 par
(R. Bianchi Bandinelli précise : «c’est une hy- R. Bianchi Bandinelli quant à l’identité d’Apol-
pothèse attrayante; mais l’on ignore la date de lodore et du Maestro. Imaginant plusieurs res-
rédaction des Commentarii») 60. ponsables pour la réalisation de la frise, il créa
Dans le détail, ce modèle théorique appelle un organisateur de l’image (Bildorganisator) et
bien sûr des modifications. La postériorité des un Maître de l’esquisse (entwerfende Meister),
fenêtres par rapport aux reliefs est par œuvrant à côté d’Apollodore et encadrant une
exemple à écarter 61. Mais l’apport de R. Bian- équipe de sculpteurs. Le processus de création
chi Bandinelli est ailleurs. De l’analyse ponc- des reliefs devenait ainsi collectif. Apollodore
tuelle de la colonne Trajane, l’auteur tirait une n’était plus l’unique coordinateur et initiateur
théorie globale de l’art à Rome 62, dont le jalon- du projet, et s’affirmait entre autres le rôle de
repère était précisément la frise historiée. Trajan. L’apparition de l’empereur dans le
Cette dernière marquait pour lui l’irruption processus n’est pas sans conséquence. À l’in-
dans l’art officiel, à l’époque de Trajan, du cou- verse du chercheur italien, W. Gauer s’intéres-
rant «plébéien». Cette perception de la co- sa, non à l’aspect artistique de la frise 65, mais

58
Sur cette dernière, voir en dernier lieu les actes de la (du fait de leur disposition verticale et élevée) en arguant
table-ronde tenue à Paris en octobre 1997 sous l’égide de de la liberté de l’artiste.
J. Scheid et V. Huet : Autour de la colonne aurélienne 61
Rockwell 1985. Pour une description structurelle pré-
2000. cise, se reporter à Martines 2000.
59
Bianchi Bandinelli 1978, p. 126-128 : toutes les cita- 62
Au-delà, se profilait une autre préoccupation du sa-
tions de R. Bianchi Bandinelli ci-dessus se rapportent à vant italien : définir l’art dans la société occidentale
ces pages. contemporaine. Lire à ce propos Agosti 1986.
60
Si R. Bianchi Bandinelli s’éloigne de Lehmann-Har- 63
Bianchi Bandinelli 1978, p. 140.
tleben 1926, p. 1, qui expliquait le choix de la frise en spi- 64
Gauer 1977, p. 85-86.
rale par une décision autoritaire du commanditaire et non 65
Position qu’il revendique dès son introduction : ibid.,
de l’artiste, la pensée des deux chercheurs est identique. p. 3-8.
Tous deux expliquent la non lisibilité matérielle des reliefs
10 LA COLONNE TRAJANE ET LES FORUMS IMPÉRIAUX

au discours qu’elle véhicule. Le Prince et Apol- Trajane était avant tout une œuvre de
lodore, considéré comme le conseiller organi- commande dont on devait étudier le pro-
sateur du projet (Organisatorischer Berater), gramme 72. Il a proposé un troisième type de
devaient fixer à l’origine le programme des re- modèle. Ce dernier, qui répond aux attentes de
liefs dans un modèle. Et ce programme, autre V. Farinella 73, est organisé en trois phases 74
point remarquable, était pour W. Gauer orga- conçues selon les grands principes rhétoriques
nisé selon des axes verticaux 66 qui consti- vus plus haut :
tuaient, avec la répétition et la variation de
phase 1 : le passage par un dessin prépara-
groupes modèles (Modellgruppen), une solu-
toire soumis au commanditaire et fondé sur
tion originale au problème de la lisibilité des
divers documents. Le contenu de la frise étant
reliefs 67.
émis par Trajan à destination de ses contem-
Au terme de cette réflexion, la colonne Tra-
porains et de la postérité, la colonne Trajane
jane devait, avant tout, être considérée comme
est bien «un manifeste de l’idéologie traja-
le produit d’une commande officielle. La mul-
nienne» 75 et le rôle du Maestro est d’organiser
tiplication des personnalités et des étapes ré-
le discours de manière lisible;
duisait de manière délibérée l’importance de la
phase 2 : une maquette permettant de
création artistique, pour insister d’abord sur la
mettre en place les correspondances verti-
réalité de l’atelier, ensuite sur le discours véhi-
cales. Cette phase suppose deux opérations :
culé par les scènes 68. Il paraissait dès lors légi-
la contraction de plusieurs scènes en une; et
time à W. Gauer d’isoler sur la frise un «pro-
l’expansion appropriée d’une scène unique,
gramme topographique» et un «programme
le but étant pour les sculpteurs, dans les
historique», auquel était associée une courte
deux cas, d’aménager les alignements verti-
partie concernant le «programme iconogra-
caux;
phique», puis un long développement sur le
phase 3 : exécution des reliefs par les
«programme politique» 69. La colonne Trajane
sculpteurs 76.
était considérée à la fois comme un document
historique et politique, et l’analyse de Par le postulat du dessin préparatoire, est
W. Gauer insistait moins sur la forme que sur éliminée la liberté de l’artiste chère à R. Bian-
les structures du récit. chi Bandinelli, au profit d’une obéissance, plus
Dans un court mais pertinent article, Vin- normale dans le monde romain, de l’artiste
cenzo Farinella aborda à son tour le problème au commanditaire. Car S. Settis comme
de la lisibilité 70. Lui-aussi développe l’étude W. Gauer considèrent, à juste titre, le pro-
des alignements verticaux et suppose qu’ils gramme comme le point central du projet, et
permettaient une lecture de la frise moins nar- ils définissent ainsi l’objectif visé : la lisibilité
rative qu’interprétative ou «symbolique» de la du message.
propagande impériale 71. Plus récemment en- Ce point posé, S. Settis développe alors le
fin, Salvatore Settis reprit l’idée que la colonne second volet de sa réflexion : un autre type de

66
Gauer 1977, p. 48. la 1981, p. 6 note 23.
67
C’est par exemple sur la base de leur alignement ver- 71
Ibid., p. 8.
tical et de leur ressemblance que W. Gauer identifie la cité 72
Settis 1981, 1985, 1988a, 1988b, et enfin 1991. Le cher-
de la scène 33 (pl. XXXa) avec la ville de Drobetae, re- cheur italien critique lui-aussi certaines positions de
présentée scènes 98-99 (pl. XXXIV), à proximité du pont W. Gauer (Settis 1985, p. 1170).
de pierre sur le Danube : Gauer 1977, p. 14-15. 73
Farinella 1981, p. 2.
68
W. Gauer rompt définitivement avec l’approche de 74
S. Settis reprend certains points reconnus par
Lehmann-Hartleben 1926, p. 145-146, qui avait, le pre- K. Lehmann-Hartleben, R. Bianchi Bandinelli et W.
mier, constaté l’existence des alignements verticaux mais Gauer, et surtout les trois phases identifiées pour la rhéto-
n’étudiait pas le contenu des reliefs, considérés invisibles. rique et l’épigraphie.
69
Gauer 1977, p. 6; p. 13 à 23; p. 24 à 45; p. 45 à 48; et 75
Settis 1985, p. 1173.
p. 55 à 75. 76
Ibid., p. 1170-1172. Ce modèle est repris dans Settis
70
Il remet en cause certains points de l’approche de 1988a, p. 219-222.
W. Gauer, par exemple sa lecture topographique : Farinel-
INTRODUCTION 11

modélisation, qui porte sur les mécanismes nouveau du libre choix de l’artiste, lequel «tra-
prévus, dès la création du programme, pour la vaille pour un spectateur idéal» proche du lec-
lecture des reliefs 77. Cette lecture est condi- teur idéal de la sémiotique 83. Ce retour à la li-
tionnée par les structures visuelles, les thèmes berté de l’artiste pose pour l’auteur le pro-
et schèmes qui organisent la frise, les «for- blème plus général de «l’œuvre d’art sans
mules d’attention» qui soulignent la silhouette spectateur», dont le personnage clé reste l’ar-
de Trajan et de Décébale, bref l’ensemble des tiste et non le commanditaire 84. La consé-
règles qui ont présidé à la composition des re- quence logique de cette perception «artis-
liefs 78. Le mode de lecture est en conséquence tique» est la remise en cause du modèle de lec-
induit par les structures mises en place par le ture brossé par S. Settis. La réaction de
Maestro (Mécanismes de contrôle) et par le P. Veyne porte donc sur les deux volets des tra-
contexte général de l’œuvre (Présupposés). Il vaux concernant la colonne Trajane : les struc-
doit s’opérer du côté de l’observateur par sélec- tures internes de la frise, liées à l’organisation
tion de champs visuels successifs (étapes 1 à 6 d’un programme; le mode de lecture, qui serait
du modèle de S. Settis). L’interprétation syn- inexistant. Selon Paul Veyne, le premier volet
thétique des excerpta ainsi créés est fonction demeure légitime si l’on s’abstient de procla-
des «critères interprétatifs suggérés par le mer qu’il s’agit de «propagande impériale». La
commanditaire et adaptés par le Maestro en colonne Trajane est, par sa hauteur, expres-
articulation du récit» 79. En définitive, S. Settis sion de la grandeur de Trajan, mais elle «n’est
conclut que l’observateur ne peut lire les re- pas de la propagande parce qu’elle ne daigne
liefs autrement que dans le sens prévu par Tra- même pas convaincre» 85. Par contre, le second
jan et son relais, le Maestro. volet – la lecture des reliefs – demeure pour
Cette position ne va pas de soi 80. Dès lors P. Veyne une impossibilité et un anachro-
que l’on insiste sur le programme de la frise, se nisme, puisqu’aucun Romain n’a jamais pu la
pose, avec acuité, le problème de sa lisibilité. mener à bien. Le refus du programme et des
Les positions de Paul Veyne ont donné à ce dé- mécanismes de lecture se justifie aussi par le
bat un dynamisme nouveau 81. S’attaquant à ce fait que le lecteur pouvait faire preuve de liber-
qu’il considère comme un contresens histo- té et comprendre «à sa manière le message ou
rique et anthropologique 82, il explique le soin l’expression qui lui tombe sous les yeux» 86. Dès
apporté, sur la frise, aux détails, en arguant à lors, avancer que la lecture de la frise pouvait

77
Ibid., p. 234-241. sement» (Veyne 1988, p. 14-15).
78
Dans l’ouvrage collectif répertorié ici sous Settis 83
Ibid., p. 9. Au sujet du «lecteur idéal» et de la sémio-
1988a, la contribution de Salvatore Settis, La colonna, oc- tique, on peut lire les remarques pratiques du sémioticien
cupe les pages 45-255. Nous en évoquons la partie cen- et écrivain Umberto Eco (Eco 1985, p. 54 et s.).
trale, «La colonne : stratégie de composition, stratégie de 84
Veyne 1988, p. 13, ou Veyne 1991, p. 323 : il y a beau-
lecture», que l’on peut diviser en deux temps : p. 86 à 188, coup de vrai «aussi chez Bianchi Bandinelli, qui re-
la stratégie de composition; p. 188 à 241, la stratégie de connaissait dans la non visibilité une conséquence de la li-
lecture, qui aboutit pages 236-238 au modèle résumé ici. berté de l’artiste dont la satisfaction est de créer pour
79
Ibid., p. 238. créer». Picard 1992, p. 138 note 109, a remarqué à juste
80
Huet 1996. titre cette convergence de vue «artistique» entre les deux
81
Paul Veyne aborda le problème de la lisibilité de la auteurs.
colonne Trajane lors de séminaires présentés à l’Ecole des 85
Veyne 1990, p. 13-14 et 22. Dans la même logique,
Hautes Etudes de Marseille en 1988, auxquels nous avons Gilles Sauron a développé oralement, en plusieurs occa-
eu la chance d’assister. Il a ensuite développé ses proposi- sions, l’idée que l’illisibilité des spires supérieures était pré-
tions dans divers articles et ouvrages : Veyne 1988; même vue par Trajan, non par désintérêt du problème, mais pour
texte, à quelques transformations près, dans Veyne 1990; signifier son élévation au-dessus des mortels, son apo-
et Veyne 1991, p. 311-337, qui est une reprise de l’article de théose en quelque sorte. Il est indéniable que les dimen-
1990 avec en pages 338-342 un «Post-scriptum : la colonne sions du monument donnaient à son commanditaire une
Trajane comme monument cérémonial». maiestas et une dignitas exceptionnelles; je vais m’efforcer
82
Admettre la non visibilité – et par voie de consé- de démontrer que son intention était plus complexe encore.
quence, l’illisibilité – des reliefs de la colonne Trajane re- 86
Ibid., p. 7. Contra : Settis 1988a, p. 238 : «Il est rare
vient, pour Paul Veyne, à «ne pas poser le problème faus- que le caractère tendancieux de la narration et de son arti-
12 LA COLONNE TRAJANE ET LES FORUMS IMPÉRIAUX

être contrôlée par des dispositifs introduits au bilité, supposée par P. Veyne et réfutée par
moment de la création lui paraît, pour les so- S. Settis au profit de la visibilité des seules
ciétés antiques, un non-sens. six premières spires, est remplacée par G.-
Ce dernier point est, en regard des prin- Ch. Picard par une lecture indirecte, sur des
cipes rappelés plus haut, contestable. D’abord volumina illustrés conservés dans les biblio-
parce que les théoriciens romains de l’ar- thèques 92. Nous ne croyons pas «le problème
chitecture ou de la rhétorique considéraient de la lisibilité de la frise [...] résolu» 93 par
nécessaires, pour maîtriser l’effet final d’une ces propositions. Un des objectifs de ce tra-
œuvre sur un spectateur ou un auditeur, la vail sera justement de formuler des proposi-
décomposition du processus créatif en étapes tions nouvelles, en tenant compte des as-
préalables 87 que l’on peut encore nommer, pects techniques du monument et de sa
d’après l’auteur anonyme de l’Ad Herrenium : frise 94. Mentionnons encore les propositions
inventio, dispositio et elocutio 88. Ensuite parce de Amanda Claridge et Mark Wilson Jones.
que la longue étude structurelle menée par La différence, supposée, de qualité entre la
S. Settis 89 et sa réponse aux arguments de frise et l’architecture de la colonne, a
P. Veyne, amènent à conclure que la frise, conduit ces deux auteurs, principalement
destinée à être lue, était bien organisée en ce Amanda Claridge, à attribuer à Hadrien la
sens 90. Même dans le cas – improbable – où la réalisation de la frise 95. Cette opinion s’ap-
colonne Trajane aurait été réalisée par des ar- puie essentiellement sur l’absence de réfé-
tistes indifférents à la lisibilité de leur œuvre, rences aux reliefs dans l’inscription de la
ou à la demande d’un commanditaire insen- base 96 ; ajoutons qu’elle trouve peut-être aussi
sible à ce problème, elle demeure, quoi qu’il son origine dans l’exemple de la colonne de
advienne, un monument de l’art officiel 91, Marc Aurèle, achevée par Commode. La vrai-
dont le contenu est digne d’attention. Suppo- semblance ne va pas dans ce sens, d’abord
ser que Trajan ne s’occupait ni de la réalisa- parce que l’argumentation d’A. Claridge s’ap-
tion de la frise, ni de son contenu, est pos- puie sur le silence d’une source. Or, rappe-
sible mais guère envisageable. Cela ne signifie lons que, par la grâce d’historiens conscien-
nullement le problème de la lisibilité résolu; cieux, a été conservé le souvenir de la réno-
simplement et en accord avec P. Veyne, il vation du Panthéon par Hadrien alors même
conviendra d’éviter le terme de «propa- que l’inscription ne la mentionne pas, tout
gande», anachronique, et de s’interroger sur comme la rénovation du Forum de César par
la réussite, ou l’échec, des dispositifs visuels Trajan a survécu à l’oubli sans qu’une dédi-
prévus : telle est la question centrale. Nous y cace n’en témoigne. L’hypothèse d’A. Claridge
reviendrons. n’est bien sûr pas, dans l’absolu, impos-
Signalons d’abord que Gilbert-Charles Pi- sible 97. Cependant l’attribution à Hadrien des
card est intervenu dans le débat, dans l’es- reliefs de la frise poserait le problème de
poir de concilier les positions. La totale illisi- leur style : jusqu’ici, aucun relief historique

culation en images puisse laisser supposer que l’interpré- teur connaît le dossier depuis son ouvrage Les Trophées ro-
tation divergea de celle suggérée par le commanditaire». mains (Picard 1957) et une courte mais précieuse recen-
87
Vitruve, I, 2. sion (Picard 1973).
88
Ad Herrenium I, 3, et Yates 1975, p. 13-38. Également 93
Picard 1992, p. 140.
ci-dessus note 27, et ci-dessous Chapitre Cinq. 94
Nous signalons deux premières contributions en ce
89
Settis 1988a, p. 86-188. sens : Galinier 1995 et 1996, et renvoyons ici au Chapitre
90
Settis 1991. Trois.
91
Dédicacée en 113 après. J.-C. par le Sénat (CIL VI, 95
Claridge 1993, et Jones 1993. La proposition a été
960) dans le cadre du Forum de Trajan inauguré en 112 combattue par Packer 1994b, mais reprise par Gros 1996,
(Degrassi 1946-1947, p. 200 note 5), la frise relatant les p. 219, et Gros 1998, p. 236-238.
guerres menées par Trajan en Dacie est bien, en tant que 96
Claridge 1993, p. 13.
telle, une œuvre officielle. 97
Ainsi Benett 1997, p. 90, 156, 247 note 25 et 263 note
92
Settis 1991, p. 196-197; Picard 1992, p. 133-141. L’au- 95.
INTRODUCTION 13

n’a été attribué par les historiens de l’art au


successeur de Trajan. Un autre argument,
technique, existe : les cannelures du sommet
de la colonne Trajane ont la même profon-
deur (35-40 mm) que la frise sculptée 98, ce
qui indique une réalisation contemporaine,
et non postérieure; or le chapiteau était for-
cément en place en 113, année de l’inaugura-
tion de la colonne. Enfin (ultime argument),
des monnaies de l’époque trajanienne
montrent la colonne Trajane portant, déjà, la
spire hélicoïdale enroulée autour du fût 99. Si
les reliefs n’y figurent pas, c’est, croyons-
nous, en raison des habituelles simplifica-
tions stylistiques inhérentes à la frappe mo-
nétaire, non parce que leur modèle réel n’en
portait pas100.

Observations techniques
Au terme de l’étude des seize premières
spires de la frise, Peter Rockwell a avancé di-
verses propositions quant à l’organisation du
chantier de la frise historiée101. Nous les citons
brièvement :
– la frise aurait été ciselée lorsque les fûts
étaient en place, depuis la base jusqu’au som-
met;
– le dessin et l’exécution des reliefs au-
raient été séparés de l’exécution architecto-
nique. Cette dernière serait caractérisée par
une exactitude et un soin scrupuleux. Par
contre, de nombreux éléments, par exemple la
variation de hauteur des spires et des figures
(fig. 4)102, prouveraient l’absence d’un dessin
de contrôle soigné pour la frise103. Le meilleur Fig. 4 – Hauteurs des seize premières spires de la frise de la colonne
exemple en serait les deux dernières spires, qui Trajane, mesurées sur deux faces (d’après Rockwell 1985, p. 106).

98
Conti 2001, p. 200. Coulston 1990, p. 42, qui pense que les reliefs ont été
99
Pl. LXXIIa. sculptés librement à partir de lignes directrices rédigées,
100
L’hypothèse d’une réalisation hadrianique de la frise et non de cartons. Après avoir relevé des contradictions
est également écartée par Martines 2000, p. 59-60, et Coa- dans la représentation de l’architecture, il conclut (ibid.,
relli 1999, p. 22. p. 49) : «No modern recourse to ‘campaign sketches’, or to
101
Rockwell 1985, p. 101 et 104-105. L’auteur a bénéficié the presence of artists in the imperial entourage on cam-
des échafaudages présents autour de la colonne Trajane paign is necessary». Il remarque cependant une modifica-
lors de la campagne de restauration des années 1980. En tion dans la représentation des forts romains, indice qu’il
dernier lieu sur l’organisation du chantier : Conti 2001. interprète comme la correction – par qui? – d’une erreur
102
Ibid., p. 109. Claridge 1993 et Jones 1993 s’appuient des sculpteurs. Settis 1988a, p. 132, écartait l’utilisation de
sur ces remarques pour avancer la datation hadrianique cartoni au profit d’un «répertoire de schèmes d’un ‘carnet
de la frise historiée. mental’», ce qui n’excluait nullement l’existence d’une
103
Rockwell 1985, p. 104. Conception identique chez phase préparatoire poussée.
14 LA COLONNE TRAJANE ET LES FORUMS IMPÉRIAUX

voient leur dimension augmenter de manière teur des personnages et des spires ne s’ex-
considérable, «montrant que les sculpteurs pliquent effectivement pas, a priori, par une
réalisèrent soudain qu’ils avaient plus d’espace volonté de compenser la situation sur le fût de
qu’ils n’en avaient besoin»104 ; la colonne. Aucune constante ne se dégage de
– outre les marmorarii s’occupant du gros la fig. 4, la hauteur d’une même spire varie
œuvre, des équipes se seraient donc partagées d’une face à l’autre, et seules les deux dernières
la réalisation des reliefs105 : l’une s’occupant spires connaissent une augmentation sen-
des personnages, l’autre du fond sur lequel ils sible108. À cela, on peut opposer divers argu-
se détachent, une troisième s’intéressant aux ments.
détails de finition. Les discordances relevées En premier lieu, comparer les variations de
prouvent, selon P. Rockwell, le manque de hauteur des spires à l’exactitude des écarts
coordination et l’absence de dessins de ré- entre deux fenêtres, et en déduire que l’équipe
férence, sauf pour quelques scènes où l’effort chargée des fenêtres était plus respectueuse du
de composition est indiscutable. projet préalable que celles chargées de la frise,
est discutable. Les contraintes liées à la réalisa-
À la réflexion, certaines de ces propositions tion d’une frise historiée ne sont pas identiques
semblent excessives. Si la découpe de la frise à celles impliquées par l’aménagement de
en panneaux de 80 à 150 centimètres, corres- simples ouvertures. Or on sait, d’ailleurs grâce
pondant à des journées de travail, est per- à Peter Rockwell, que la réalisation des scènes
tinente, l’absence totale de coordination entre a été concomitante de celle des fenêtres109. Rien
les équipes106 est difficile à admettre. Que le n’empêchait donc, en l’absence d’un projet
travail par équipes indépendantes soit parfois à préalable, de décaler une scène pour que l’ou-
l’origine d’un manque de coordination n’est verture soit moins gênante. L’absence d’un tel
pas unique et ne suffit pas pour remettre en dispositif m’amène à la conclusion inverse de
question la présence d’un architecte régulateur celle de Peter Rockwell, à savoir que l’aligne-
et, plus prosaïquement, d’un projet théorique ment vertical des scènes était, au moment du
que lapidarii et sculptores s’efforcent de percement des fenêtres, fixé dans un projet im-
suivre107. Il est vrai que les variations de hau- muable, car considéré comme primordial110. De

104
Rockwell 1985, p. 104. XIX) and the maximum is 145 cm (spiral XXIII)». Il cor-
105
Settis 1985, p. 1152, rapporte, outre les positions de rige à juste titre Bianchi Bandinelli 1978, p. 127, pour le-
P. Rockwell, celles de K. Lehmann-Hartleben («concep- quel la hauteur des spires, depuis le bas de la colonne jus-
tion unitaire de l’œuvre»), de F. Koepp («pluralité des exé- qu’au sommet, progressait de 0,60 m à 0,80 m pour les
cutants»), de R. Bianchi Bandinelli («Maître des exploits personnages, et de 0,89 m à 1,25 m pour les spires (posi-
de Trajan») et de W. Gauer («cinq ‘mains’ différentes, tan- tion encore reprise par Coarelli 1999, p. 27).
tôt celles d’un artiste (son «Jupitermeister»), tantôt celles 109
Rockwell 1985, p. 103. Les fenêtres sont creusées
d’un atelier (sa «Nikopolis Werkstatt») et il nie ainsi l’uni- dans le diamètre maximal des blocs, au même niveau que
té du projet») : et ci-dessous la discussion historiogra- le plus haut relief de la frise. On peut également consulter
phique concernant la frise de la colonne Trajane. Martines 2000, p. 51-52, Martines 2001, p. 20, et Conti
106
Rockwell 1985, p. 105 : «The carvers of the sculpture 2001, pour une description des fenêtres de la colonne Tra-
seem to have been allowed considerable freedom in orga- jane, mais aussi des techniques et étapes d’élaboration de
nizing their compositions and their use of tools, yet highly la colonne Trajane, et des indications bibliographiques
refined and accurate detail was still demanded of them». complémentaires.
107
Coulton 1985, p. 106-113, s’est intéressé à diverses 110
Conti 2001, p. 201, constate que «celui qui conçut le
anomalies architecturales sur des bâtiments grecs. Il programme figuratif ne fut pas mis au courant [de l’ouver-
conclut, non à une absence de contrôle par les architectes, ture des fenêtres] ou bien il ne montra pas d’intérêt à la
mais au caractère limité de leurs prévisions. En observant présence de ces éléments architecturaux (...)». A contra-
certains détails iconographiques (les arbres), Conti 2001, rio, on pourrait supposer, si l’on accepte l’hypothèse de la
p. 202-203, conclut également à l’existence d’un «réper- réalisation de la frise sous Hadrien, que le concepteur
toire figuratif de référence sur le chantier» de la colonne avait tout loisir de concevoir les reliefs en fonction des fe-
Trajane. nêtres, forcément taillées au moment de l’érection de la
108
Rockwell 1985, p. 101 : «[...] the height of the spiral colonne sous Trajan; qu’il n’en ait rien fait témoigne de la
of relief on spiral II varies from 111 to 124 cm, while on the concomitance reliefs / fenêtres.
column as a whole the minimum height is 85 cm (spiral
INTRODUCTION 15

surcroît, en l’absence d’un schéma préalable, jan116. L’architecte militaire décrit ainsi les ou-
rien n’empêchait les sculpteurs, au lieu d’élar- tils techniques qu’il a prévu pour permettre la
gir les deux dernières spires, d’allonger cer- reproduction des machines de guerre :
taines scènes, comme ils l’ont fait pour ména-
Aussi, ayant construit divers modèles utiles à
ger des alignements verticaux prévus111, ou en-
l’art des sièges, je t’en ai adressé les dessins117 ; pour
core d’ajouter des scènes. Si tel n’a pas été le tous, j’ai envoyé quelques mots d’explication, et je
cas, c’est que telle n’était pas la volonté du t’ai envoyé un de mes aides, à qui j’ai tout montré,
commanditaire et que telle n’est peut-être pas et devant lequel j’ai travaillé, de telle manière qu’il
la raison de cet accroissement112. pourra, chaque fois que besoin en sera, construire
Les variations de hauteur de spires peuvent d’après mes modèles118.
ensuite être reliées au découpage en journées
de travail. La surface allouée à chaque Un tel processus a de grandes chances de
sculpteur serait un carré d’environ 80 à 150 refléter la pratique sur le chantier trajanien, il
centimètres, mais ne devait pas avoir de carac- est en tout cas en accord avec la distinction ra-
tère géométrique précis. Les écarts de réalisa- tiocinatio / fabrica, puisque le concepteur des
tion ne permettent donc pas de préjuger de dispositifs techniques du manuel n’est pas ce-
l’existence ou de l’absence d’un modèle précis, lui qui réalise : ce dernier est un de ses assis-
qu’il soit dessiné ou coté. tants, qui obéit aux intructions de l’architecte
Le manque d’organisation apparent du responsable du projet théorique.
chantier de la colonne Trajane n’est, en défini- Pour la frise historiée, le projet préalable
tive, pas supérieur à ce que les éléments archi- pouvait émaner d’Apollodore. Pour ce que
tecturaux du Forum ou la réalisation des orna- nous en savons et en l’absence de nouveaux té-
menta laissent présager113. La «liberté des moignages, il pouvait tout autant émaner d’un
sculpteurs»114, évoquée par certains, n’est, au spécialiste de la sculpture, un conseiller ou un
vu des realia, que l’expression des pratiques aide du Syrien chargé de surveiller la réalisa-
normales de l’architecture antique où la tech- tion des ornamenta, conformément au projet
nique, la fabrica, l’emporte finalement sur la approuvé par l’architecte et le commandi-
ratiocinatio, quelle que soit la précision de taire119. Là est l’essentiel : la proportio et l’har-
cette dernière115. monie du decor, lequel véhiculait le «système
Cette méthode de travail est précisément de valeurs» choisi par le commanditaire (pour
celle utilisée par l’auteur du manuel de polior- reprendre l’expression de P. Zanker120), étaient
cétique attribué à Apollodore et destiné à Tra- dans les deux cas préservées121. Insistons sur ce

111
Sur l’amplificatio et la contractio, consulter Settis 115
À titre de contre-exemple : Coulton 1983, p. 466,
1985, p. 1170. Les deux dernières spires présentent des mentionne la profondeur variable des métopes de la stoa
scènes telles que : la poursuite et le suicide de Décébale de Brauron et l’interprète comme l’indice d’un des «unex-
(scènes 141-145, qui sont certes longues, mais l’importance pected results» dus à l’absence de surveillance de l’ar-
du sujet justifie autant cette extension que la nécessité chitecte. Ce n’est pas le cas sur le fût de la colonne Tra-
d’une hypothétique occupation spatiale), ou la présenta- jane.
tion de la tête du roi dace à l’armée (scène 147). 116
Blyth 1992.
112
Quant à l’irrégularité des variations de hauteur des 117
Ibid., p. 146, traduit par «sketches» et, en note, pré-
spires, elle peut tout aussi bien participer du projet préa- cise : «or possibly ‘models’».
lable, ainsi que nous essaierons de le démontrer : ci-des- 118
Traduction Lacoste 1890.
sous Chapitre Trois. 119
On peut aussi avancer, sur le modèle des fabri d’Au-
113
Packer 1997a, p. 247-257, résume les techniques em- lu-Gelle, Nuits Attiques XIX, 10, 1-4, qui présentent divers
ployées sur le Forum de Trajan, lesquelles garantissent à projets architecturaux au commanditaire, un mécanisme
son avis le respect des grandes lignes du projet initial; inverse : l’officinator des sculptores proposant à l’ar-
consulter également Martines 2000, et en dernier lieu chitecte et au commanditaire divers modèles d’ornamenta
Bianchi-Meneghini 2002. dont un, après sélection et rectification, est ensuite exé-
114
Conti 2001, p. 202-211, s’essaie avec beaucoup de cuté par les sculpteurs.
soin à retrouver le nombre de «maîtres» à l’œuvre sur le 120
Zanker 1989, p. XXIX.
chantier de la frise (elle identifie, par leur style, cinq 121
Gros 1985, p. 250-251, dresse un tableau contrasté de
sculpteurs), leurs aides, etc. la création architecturale : nous y renvoyons.
16 LA COLONNE TRAJANE ET LES FORUMS IMPÉRIAUX

point : le discours de l’ensemble, son contenu, Apollodore répondit que le temple aurait dû être
demeurait conforme au projet commandé par construit sur une hauteur et l’emplacement creusé
Trajan et ses conseillers. en-dessous, afin de le mettre par cette élévation
Un texte permet d’avoir quelque idée sur mieux en vue sur la Voie Sacrée [...]. Quant aux sta-
tues, qu’elles étaient trop grandes pour les propor-
le fonctionnement de ce cercle impérial. Re-
tions de l’édifice126.
latant les circonstances de la condamnation
du Syrien sous le règne d’Hadrien, Dion
Cassius évoque le processus par lequel, pour En quelques phrases, Apollodore – ou
un édifice officiel, étaient réparties les res- Dion Cassius – s’avise d’abord des propor-
ponsabilités. «Mais en réalité parce qu’un tions du bâtiment et de la réussite des dispo-
jour que Trajan lui donnait des instructions sitifs visant à assurer une vision valorisante
pour ses travaux, Apollodore avait répondu de la façade, puis s’intéresse à l’harmonie
à une observations déplacée d’Hadrien : ‘Va- entre ces dimensions architecturales et les
t-en peindre tes citrouilles; car pour ceci, tu éléments statuaires. Soit un champ d’action
n’y entends rien’ [...]»122. Trajan contrôle qui couvre la totalité des charges d’un archi-
donc le projet, mais il consulte son archi- tectus. Les critiques du Syrien portent sur
tectus et si Hadrien, membre du consilium, deux aspects : des remarques techniques, re-
intervient dans la discussion, le dernier mot coupant la venusta species et la disposition
revient à l’architecte. Quelle que soit l’histo- architectonique; puis des remarques sur les
ricité de l’événement, Dion Cassius obéit à statues de la cella et leur adéquation à l’ar-
une division des responsabilités qui devait chitecture. Par les bribes de textes qui ont
être familière à ses lecteurs. Le projet est échappé au naufrage, et quand bien même le
placé sous la responsabilité du redemptor portrait serait en grande partie imaginaire
qui ne peut être que Trajan ou, si l’on s’ins- (ou générique des responsabilités revendi-
pire des pratiques hellénistiques123, du Prin- quées par un architectus romain), Apollodore
ceps et de son consilium, avec sans doute est présenté comme assumant, parfois avec
une influence du Sénat124. Ce qui correspond jalousie mais toujours avec conscience, les
aux modèles élaborés par Werner Gauer et prérogatives théoriques de sa spécialité.
Salvatore Settis. Dans le cas de la colonne Trajane, Gil-
Quelques années plus tard, la démarche bert-Charles Picard a avancé un argument
d’Hadrien envoyant à Apollodore les plans du stylistique afin de trancher le problème du
temple de Vénus et de Rome, par lui dessiné, concepteur. Il proposa d’accorder à Apollo-
confirme en contrepoint les prétentions archi- dore l’exécution de la Grande Frise de Tra-
tecturales du successeur de Trajan. La réponse jan, que Sandro Stucchi place à l’origine
du Syrien scella son destin125, mais elle est pré- dans l’immédiate proximité de la colonne127,
cieuse. et d’attribuer à un autre les reliefs de la co-

122
Dion Cassius LXIX, 4 (trad. E. Gros et V. Boissée). À emporter l’adhésion des citoyens.
propos de cette anecdote, Brown 1964, a avancé l’hypothèse 124
Cette hypothèse aurait l’avantage de correspondre à
qu’Hadrien, loin d’être un dilettante, élaborait déjà ses re- l’idéal républicain dont se targuait l’empereur. Au sujet du
cherches sur les coupoles et que le conflit, réel ou imagi- consilium de Trajan et du «parti des Espagnols» : Crook
naire, entre Apollodore et le successeur de Trajan, oppose- 1955, p. 31-65 et 115-128; le colloque Les empereurs ro-
rait en fait le tenant du classicisme (Apollodore) et le tenant mains 1965; Devreker 1977; et plus succinctement Cizek
d’innovations (Hadrien). Nous tenons à remercier Pierre 1983, p. 256-258.
Gros qui nous a signalé cette référence (même analyse chez 125
Sur les rapports d’Apollodore et d’Hadrien et la mort
Coarelli 1994a, p. 291-292; sur le Panthéon, lire Helmeyer du Syrien, lire Gullini 1968; Helmeyer 1975; et Boatwright
1975, et plus récemment la synthèse de Lucchini 1996, p. 15). 1987, p. 14, 31-32 et 119-120, qui examine et commente les
123
Dans le monde grec, des commissions de citoyens sources; et encore la bibliographie donnée par Ridley
fixaient la conception du projet : Martin 1965, p. 172; Gros 1989, p. 551-552 note 2.
1983, p. 426-440, et les remarques de Martin 1983, p. 451. 126
Dion Cassius LXIX, 4 (trad. E. Gros et V. Boissée).
Voir Coulton 1983, p. 458, pour des descriptions préa- 127
Stucchi 1989, p. 284. Nous reviendrons sur cette lo-
lables de bâtiments fournies par l’architecte et destinées à calisation dans notre Chapitre Quatre.

.
INTRODUCTION 17

lonne. À ses yeux, la Grande Frise, qui doit [...] À côté d’une survie des ateliers flaviens, on
davantage à l’art hellénistique que la frise de constate un retour aux modèles augustéens; aucun
la colonne, révèlerait, elle et elle seule, l’in- influence anatolienne ou orientale n’est discer-
fluence du Syrien128. Certes, rien n’empêchait nable130.
Trajan de choisir, pour la Grande Frise, un
homme qui, par sa culture, était à même de Quelle que soit l’analyse, l’absence suppo-
créer une image «hellénistique», et un se- sée (ou l’intégration harmonieuse) d’hellé-
cond maître d’œuvre pour développer les re- nismes dans l’architecture et l’urbanisme
liefs de la colonne Trajane, de «style ro- n’empêche pas G.-Ch. Picard d’accorder à
main» 129. Mais les deux monuments de- Apollodore la responsabilité du projet. La
meurent de style trajanien. L’hellénisme de la même absence supposée, sur la frise de la
Grande Frise n’est pas tel que l’on puisse l’at- colonne Trajane, ne saurait en conséquence
tribuer à Hadrien ou, malgré quelques tenta- être un argument probant131 : seule l’interpré-
tives, à Domitien. De surcroît, nous avons vu tation hellénistique de la Grande Frise, qui
que les historiens de l’art romain relativi- lui sert de contrepoint, est en cause. Nous ne
saient aujourd’hui les ruptures stylistiques. lui accordons pas la valeur ethnique que lui
On peut donc supposer qu’Apollodore était confère G.-Ch. Picard, qui sollicite le style
capable de s’adapter aux vœux du comman- pour l’attribuer à l’architecte syrien. D’autres
ditaire et que Trajan, par souci de cohérence contraintes entrent en jeu, par exemple la
entre la frise et les thèmes développés sur le taille de la Grande Frise, haute de dix
Forum, avait laissé l’ensemble sous la res- pieds132. Le choix d’images allégoriques sur la
ponsabilité d’un seul homme. Cette seconde Grande Frise, par opposition aux reliefs à
hypothèse est d’ailleurs introduite par Gil- connotation historique de la colonne, est
bert-Charles Picard. En effet, il accorde au certes délibéré; en déduire la distinction art
Syrien, pour les choix urbanistiques et archi- hellénistique / art romain, et sa cause à l’ori-
tecturaux dont témoigne le Forum de Trajan, gine syrienne d’Apollodore, n’est pas convain-
des compétences fort proches de celles que cant, ou bien demanderait une démonstra-
l’on peut accorder au concepteur des deux tion plus argumentée133 : en son absence,
frises du complexe trajanien : nous l’écarterons, au profit d’une conception
Trajan trouve l’architecte qui, par sa formation unitaire des deux ensembles.
et ses qualités propres de technicien et d’artiste,
assimile les divers éléments en une œuvre unifiée En définitive et malgré le peu que l’on
formant le type architectural dont l’esprit et les connaît de sa biographie – à la fois architecte
structures vont se répandre à travers l’Empire. héritier des traditions hellénistiques et ingé-

128
Picard 1992, p. 134-135. ne parle pas de la frise historiée), insiste sur le fait que le
129
À la phrase faussement interrogative de Gauer 1977, plan d’ensemble constituait un mélange d’éléments orien-
p. 73, à propos de l’attribution à Trajan de la Grande taux, grecs, italiques et romains (Packer 1997a, p. 260).
Frise, qu’il souhaitait décaler dans le temps («Est-il vrai- 131
D’autant que d’autres ont, au contraire, souligné
semblable que le même empereur, à la même époque, l’hellénisme de la frise : Baratte 1996, p. 145.
dans le même monument, se soit fait représenter de ma- 132
Soit 2,95 m. : chiffre donné par Philipp 1991, p. 11.
nière aussi différente?»), Koeppel 1979, p. 369, objectait Packer 1997a, p. 445, donne le chiffre de 2,98 m.
avec raison : «[...] nous devons répondre par l’affirmative. 133
Bode 1992, p. 142, souligne au contraire que la
Il n’y a pas de raison de croire qu’il n’y avait, à cette composition de la scène 24, montrant d’un côté la discipli-
époque, qu’un seul et unique concept artistique pour dé- na de l’armée romaine et de l’autre le chaos de la masse
peindre l’empereur à la guerre». barbare, révèle une structure de composition qu’il qualifie
130
Picard 1973, p. 352-354. L’auteur concluait ainsi de «konventionnell in der römischen Repräsentations-
après analyse des études de Leon 1971, et Helmeyer 1971. kunst, wie schon ein Vergleich mit dem Großen Trajanis-
Ce constat est nuancée par James Packer qui, dans la syn- chen Fries beweist».
thèse qu’il a récemment proposé sur le Forum de Trajan (il
18 LA COLONNE TRAJANE ET LES FORUMS IMPÉRIAUX

nieur militaire formé dans l’armée romaine –, tonnes)136. Une fois les cubes de marbre ob-
la personnalité d’Apollodore paraît exception- tenus, restait à préparer le fût et à creuser l’es-
nelle. Qu’il ait eu en charge, en sus du Forum, calier intérieur. Ce dernier a sans doute été
la frise de la colonne semble possible, tout au- ménagé sur le lieu d’extraction, à Luni. Cette
tant cependant que l’hypothèse d’un collabora- solution offrait des avantages non négligeables
teur chargé de la coordination des reliefs134. En pour le transport, comme on peut l’imaginer :
regard de l’organisation habituelle – si tant est la diminution du poids serait de l’ordre d’un
que l’expression soit signifiante – d’un chantier tiers137. Ensuite eurent lieu, sur le Forum, la fi-
romain, la délégation de responsabilité à un ou nition des surfaces inférieure et supérieure des
plusieurs collaborateurs spécialistes de la blocs, le montage et le scellement des blocs par
sculpture est dans l’ordre des habitudes et quatre joints de plomb138. Le mode d’assem-
n’implique pas dilution du contrôle. Le projet blage, par l’alternance pragmatique du sens du
déterminé à l’avance comporterait ainsi des in- marbre, montre la volonté d’appliquer des lois
dications précises, dans lesquelles les dif- de compensation naturelle aux structures du
férences de style pouvaient jouer un rôle, mais fût139, donc l’influence de spécialistes de l’ars
dont le contenu était fixé à l’avance et respecté marmoraria sur le chantier romain jusqu’au
de manière satisfaisante, sous le contrôle du moment de la mise en place du fût. Quelle que
commanditaire. soit l’option choisie, ce furent des marmorarii
Un autre argument, d’ordre plus technique, qui s’appliquèrent à réaliser, selon des tech-
peut renforcer la vraisemblance d’un projet niques qui leur étaient propres, la commande
émanant d’Apollodore. Le marbre dans lequel inhabituelle consistant à aménager un escalier
la colonne fut taillée provient des carrières de de 0,70 m de largeur dans le fût d’une colonne
Luni, dont certains sites furent mis en activité de cent pieds de hauteur. Le creusement de
en 104, sans doute pour répondre à une aug- l’escalier interne demandait en effet deux types
mentation des commandes officielles135. Ob- de compétence : une compétence pratique,
tenir les blocs de marbre nécessaires à la co- dite de la caesura, dérivée de la tranchée creu-
lonne Trajane, aux dimensions hors du sée par les marmorarii dans un filon de roc
commun, exigeait une description précise, pour en découper des blocs140 ; et une compé-
chiffrée et conforme à cette exceptionnelle tence théorique, issue de la géométrie et de la
commande impériale. Chaque bloc pesait mécanique, dont le but serait précisément la
entre 25 et 60 tonnes, soit deux fois le poids symmetria141. Cette notion, familière à l’ar-
moyen levé à l’époque (entre 25 et 27 chitecture comme à la mécanique, place les

134
Sur la question du rôle d’Apollodore, nous n’avons l’escalier interne; pour des calculs plus détaillés, Martines
pu consulter la thèse de Leon 1961. 2000, p. 23-24 et 75-76. Par contre, Rockwell 1985, p. 105,
135
Le site de Fantiscritti fut actif de 104 à 212 (Dolci pense que les marches ont été taillées à Rome en même
1988, p. 31-34, et Martines 2000, p. 19; sur les carrières de temps que les reliefs de la frise. Sur ces problèmes, Mar-
Carrare : Dolci 1980). tines 2000, p. 29.
136
Martines 1983, p. 62; Dolci 1988, p. 43-45; Martines 138
Rockwell 1985, p. 105; Martines 1989, p. 107 et
2000, 21, p. 34-35 et 75-76 (bloc le plus lourd de la base : s.; Packer 1997a, p. 247-257; Martines 2000, p. 26; sur l’é-
72 tonnes; bloc le plus lourd du fût : 50 tonnes; bloc le laboration architectonique de la colonne, Lancaster 1999.
plus lourd du chapiteau : 44 tonnes); Martines 2001, p. 20 139
Dolci 1989, p. 34-46; Martines 2000, p. 29.
(poids total des 29 blocs de marbre de Carrare : 1036 140
Martines 1983, p. 63; Martines 2000, p. 29; Martines
tonnes). Sur le transport du marbre, consulter Amouretti 2001, p. 28. Le marmorarius travaillait dans une tranchée
1991, p. 226, et Schneider 1992. Hallier 1984, p. 109 note de 70 centimètres de largeur – ce qui est aussi la largeur de
27, indique que «les charges utiles des bateaux de trans- l’escalier de la colonne – et qui pouvait comporter, si la cae-
port [romains] oscillent entre 70 tonnes [...] et 350». Au sura était profonde, des marches. Martin 1965, p. 148, cite
sujet des transports du matériau pour le Forum de Trajan les galeries circulaires de 40 à 60 centimètres de largeur ser-
et leur trajet possible dans Rome : Bianchi-Meneghini vant à dégager les fûts de colonnes. Également : Dolci 1989.
2002, p. 404-405. 141
Martines 1983, p. 65-67, et Martines 2000, p. 36-39,
137
Martines 1989, p. 107 et s., donne pour les blocs de la pour une démonstration précise de cette hypothèse, basée
colonne Trajane le chiffre de 44,4 tonnes à plein, et de 30,4 sur des rapports géométriques. Sur les rapports archi-
tonnes après la mise en forme des fûts et le creusement de tecture-mathématique, Frey 1989, et Dejong 1989.
INTRODUCTION 19

structures architectoniques de la colonne Tra- commanditaire, en l’occurrence Trajan, c’est la


jane entre pratique des marmorarii et science recherche du «contenu» idéologique de la frise
mécanique, compromis habituel sur le Forum qui s’est imposée ces dernières années, à la
de Trajan. Les compétences à la fois tech- suite d’autres approches, plus «historiques».
niques, mécaniques – par le manuel de polior-
cétique – et théoriques d’Apollodore, le dé-
signent comme le maître d’œuvre possible de 3 – AUTOUR DE LA FRISE : HISTORIOGRAPHIE
l’escalier interne, sans certitude bien sûr142. Ce-
pendant, répétons-le : que sa responsabilité L’observation continue des deux cents
soit directe ou exercée par un intermédiaire, mètres de reliefs est la première à avoir été envi-
n’altère en rien la cohérence globale du projet. sagée, comme le mode d’édition en témoigne.
L’escalier terminé143, la surface extérieure La frise fut ainsi reproduite à l’aide de dessins
de la colonne fut lissée et galbée selon la par Salomon Reinach (118 dessins144), de
courbe de l’entasis. C’est sur ce support achevé planches photographiques d’après moulages145
que les reliefs furent sculptés. Admettre, à ce par Conrad Cichorius et Karl Lehmann-Hartle-
moment du projet, qu’Apollodore et Trajan ben (155 scènes, ce qui est devenu le découpage
jouaient un rôle majeur dans la phase de usuel146), enfin de photographies prises sur les
conception, n’entraîne pas qu’ils intervenaient reliefs originaux147. Dans tous les cas et très nor-
continuellement dans la phase de disposition malement, les reliefs furent ordonnés devant le
puis de réalisation. Par contre, les ouvriers lecteur en une succession de panneaux insis-
chargés de concilier projet et réalisations tant sur la continuité des événements.
étaient, eux, tenus d’exécuter une commande. La cohérence interne des cent cinquante-
Commande équivalant programme pour le cinq «scènes» identifiées s’appuie sur l’unité

142
Nous suivons ici Martines 1983, p. 65-70, et Martines (voir son tableau : ibid., p. 42-45). Cette construction ne
2001, p. 28. Ajoutons que la première marche de l’escalier tient pas (Bode 1992, p. 125, note 8).
interne à la colonne est située exactement au niveau où dé- 147
Une première édition photographique des reliefs eut
bute la frise historiée, à l’extérieur de la frise : ce qui in- lieu en 1942 : Huet 1996, p. 15 et note 23. Pour le détail de
dique la précision remarquable et les liens qu’entre- ces références, lire : Reinach 1909, p. 331-369 (et Reinach
tiennent les dispositifs architectoniques du monument et 1886); Cichorius 1896-1900; Lehmann-Hartleben 1926; Flo-
son decor historié (remarque faite par Giangiacomo Mar- rescu 1969; Koeppel 1991 et 1992. Citons encore les études
tines et que nous a communiquée Cinzia Conti). La Regi- pionnières de Froehner 1865 et Froehner 1872-1874; Pollen
na 2001, p. 9 (sa note 2) attribue la colonne Trajane à 1874; Chapot 1907 (sur l’origine de la «colonne torse»); et
Apollodore. diverses éditions : Daicoviciu 1966; Rossi 1971a; Monti 1980
143
Rockwell 1985, p. 104; Martines 1989, p. 110. (qui réutilise les planches de S. Reinach); Lepper-Frere
144
Nous en proposons une reproduction fig. 5. Ce jeu 1988; Coarelli 1999. Pour un complément bibliographique,
de dessins permet un aperçu de la frise dans sa continuité, consulter Malissard 1974, p. 412-416, et p. 2-5 pour une pré-
plus maniable que nos planches I à LVII, par faces verti- sentation synthétique des diverses écoles de chercheurs (les
cales. Nous renverrons cependant dans le texte au détail «narrateurs» : Wilhelm Froehner, J. H. Pollen, S. Reinach;
de nos planches. les «historiens» : C. Cichorius, E. Petersen (Petersen 1899-
145
Sur les diverses campagnes de moulages effectuées 1903, auquel on peut ajouter Domaszewski 1906), et
sur la colonne Trajane jusqu’au XIXe siècle : Agosti-Fa- H. Stuart Jones (Stuart-Jones 1910); le «cas» K. Lehmann-
rinella 1985 et 1988, ainsi que Délivré 1988; Pinatel 1988 – Hartleben; et plus récemment, les articles de ceux qu’A. Ma-
nous profitons de l’occasion pour remercier cette dernière lissard nomme les «techniciens» : L. Rossi, R. Vulpe, etc).
de la gentillesse avec laquelle elle a bien voulu nous ouvrir Alain Malissard, le dernier chercheur en France à avoir
les Petites Écuries de Versailles, pour nous permettre d’ob- abordé la frise historiée dans sa totalité, a présenté dans di-
server une partie des moulages réalisés à l’époque de Louis vers articles (outre sa thèse citée ci-dessus, on peut consul-
XIV –; et Galinier 1999. ter Malissard 1976 et 1982) une méthode d’approche qui vi-
146
Gauer 1977, p. 42, avait échafaudé, à partir de l’ex- sait à pallier les défauts des écoles précédentes. Dressant le
pression columna centeneria attestée par une inscription constat d’une insuffisance, A. Malissard s’efforçait de re-
(CIL VI.1, 1585b, à propos de la colonne de Marc Aurèle), nouveler les problématiques par la comparaison avec les
de diviser la frise en cent scènes, cinquante de part et techniques cinématographiques. Si notre constat est
d’autre de la Victoire marquant les années de paix 102-105 proche du sien, notre méthode en différera.
20 LA COLONNE TRAJANE ET LES FORUMS IMPÉRIAUX

thématique accordée à telle ou telle partie des réaliste. D’autres travaux, plus récents, ont
reliefs, unité qui demeure toujours dis- cherché à dégager de la frise une trame, un
cutable148. Dans un autre domaine, l’étude des contenu non pas historique mais épidictique,
Annales de Tacite, Olivier Devillers s’interroge exemplaire si l’on préfère, qui mettrait en
sur l’organisation du récit historique par «épi- exergue les qualités de Trajan et de l’armée ro-
sodes» et «regroupement», et il donne cette maine. Cette vision passe par une nouvelle pré-
définition de «thème» : sentation des reliefs, insistant sur les reprises
En somme, au sein de la première subdivision
verticales ménagées sur le fût et sur une vision
des Annales, on perçoit une idée-centrale, a) dont la non pas continue, mais transversale des événe-
mise en évidence est «voulue» par l’auteur, b) qui ments. Dans cette optique (au sens propre et
est «orientée», dans la mesure où elle véhicule un au sens allégorique), nous avons opté pour une
jugement, c) qui «unit» des faits, dont la relation restitution intégrale de la frise par faces verti-
n’est pas à première vue évidente. Ce sont de telles cales, afin de donner au lecteur la possibilité
idées-centrales – mises en évidence par l’auteur, de juger par lui-même d’éléments primordiaux
orientées et facteurs d’unité – que, dans la suite de pour la compréhension et le fonctionnement
ce travail, j’appellerai «thèmes»149. de l’œuvre (pl. I à LVII, et fig. 6)151. Il est ce-
pendant possible de se reporter aux dessins de
Cette définition est conforme au sens que
Salomon Reinach (fig. 5) pour situer la scène
nous accorderons au terme «scène» sur la co-
dans son environnement spiral.
lonne Trajane.
Avant tout, nous souhaitons proposer un
Si la répartition en scènes induit un certain
bref tableau bibliographique des deux ten-
regard sur le monument, il n’en conditionne
dances majeures regroupant les études des re-
pas à proprement parler l’interprétation. Nous
liefs de la colonne Trajane.
en voulons pour preuve l’attitude des deux
grands précurseurs de notre étude. Conrad
La clé historique
Cichorius transforma les cent cinquante-cinq
scènes en histoire, réorganisant l’iconographie L’œuvre fondamentale demeure celle de
en une succession ininterrompue d’événe- Conrad Cichorius. Elle possède une structure
ments; en s’appuyant sur le même découpage, rigoureuse. Pour chaque scène identifiée, l’au-
Karl Lehmann-Hartleben développa une étude teur justifie son découpage par une descrip-
stylistique150. Les travaux récents de Salvatore tion minutieuse, qu’il commente ensuite. Ce
Settis et Filippo Coarelli, qui s’appuient égale- commentaire est parfois appuyé par des
ment sur un relevé continu, ne sont pas davan- cartes152, des croquis153 ou des photographies
tage centrés sur des problèmes de chronologie. de sites154 qu’il pense localiser et identifier d’a-
Deux attitudes majeures se font jour. Pour près les reliefs de la colonne Trajane. L’objectif
la plupart des observateurs, la longueur excep- de ce travail méticuleux était de retrouver la
tionnelle de la frise et son contenu caracté- réalité des opérations militaires en Dacie, en
risent à ce point l’œuvre qu’elle en vient à défi- détaillant la géographie des scènes figurées et
nir l’art romain, perçu comme historique et en la confrontant à des relevés topographiques

148
Stuart-Jones 1910, p. 437, exprimait déjà des ré- 153
Ibid. (tome II), p. 34, 49, 57, 118, 227 (enseignes mili-
serves quant au caractère parfois arbitraire de ces sépara- taires); p. 54 (champignon des Bures, en relation avec le
tions. Malissard 1974, p. 85-87, commente lui-aussi le dé- texte de Dion Cassius LXVIII, 8); p. 61, 66, 95-96, 100, 107,
coupage de C. Cichorius, et de façon plus générale le rôle 124, 130, 171, 194, 229, 238, 265, 283, 300, 317, 339, 355,
séparateur des arbres sur la frise. Settis 1988a, p. 133. 356 (reconstitution architecturale, ou perspective des bâti-
149
Devillers 1994, p. 13 et 22. ments, ou paysages de la frise); Cichorius 1900 (tome III),
150
Malissard 1974, p. 4. p. 71, 73, 80 (reconstitution architecturale de Salonae),
151
Pour le détail, voir la Tables des Planches. 159 (pont), 187, 243, 291, 313 (paysages et fortins).
152
Cichorius 1896 (tome II), p. 71, 85, 103, 161, 170, 183, 154
Ibid. (tome II), p. 267 (site d’un pont sur le Danube),
251, 256, 301, 312 (cartes des mouvements romains en Da- 349 (une fontaine en Dacie); ibid. (tome III), p. 13 (détail
cie lors de la première guerre); ibid. (tome III), p. 31, 46 d’une scène), 19, 21, 23 et 25 (vues d’Ancône), 33-34 (vue
(itinéraire de Trajan au début de la deuxième guerre). de Zara), 359 (détail du suicide de Décébale).
.
INTRODUCTION

Fig. 5 – Relevé dessiné de la colonne Trajane (d’après Reinach 1909).


21
.
22
LA COLONNE TRAJANE ET LES FORUMS IMPÉRIAUX

Fig. 5 – (Suite) : Relevé dessiné de la colonne Trajane (d’après Reinach 1909).


.
INTRODUCTION

Fig. 5 – (Suite) : Relevé dessiné de la colonne Trajane (d’après Reinach 1909).


23
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LA COLONNE TRAJANE ET LES FORUMS IMPÉRIAUX

Fig. 5 – (Suite) : Relevé dessiné de la colonne Trajane (d’après Reinach 1909).


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INTRODUCTION

Fig. 5 – (Suite) : Relevé dessiné de la colonne Trajane (d’après Reinach 1909).


25
26
LA COLONNE TRAJANE ET LES FORUMS IMPÉRIAUX

Fig. 5 – (Fin) : Relevé dessiné de la colonne Trajane (d’après Reinach 1909).


INTRODUCTION 27

Fig. 6 – Répartition des scènes sur le fût de la colonne Trajane et indication de l’orientation du fût
(d’après Brilliant 1986, p. 91).

.
28 LA COLONNE TRAJANE ET LES FORUMS IMPÉRIAUX

et des paysages contemporains. Cette méthode prétation des reliefs. Cette démarche attribue
permit à l’auteur de dresser une carte des au monument, de manière implicite, une va-
mouvements romains en Dacie, de reconsti- leur documentaire et historique telle qu’un ob-
tuer la chronologie événementielle et la straté- servateur attentif est susceptible d’identifier, à
gie de Trajan. Le savant allemand s’appuyait partir des reliefs, le champ de bataille, les uni-
dans ce but sur les textes de l’Antiquité (princi- tés romaines engagées et leurs officiers, et bien
palement Dion Cassius, mais aussi l’unique sûr quelques scènes clés rapportées par Dion
fragment du Dacica de Trajan : inde Berzobim, Cassius, telles la capture de la sœur de Décé-
deinde Aizim processimus155) et envisageait la bale ou les conditions du traité imposé par
colonne Trajane comme un palliatif au nau- Trajan au roi dace en 102158.
frage des œuvres littéraires. L’image reflet de L’impact de l’étude fut considérable. Après
la réalité historique, décomposée et présentée Eugen Petersen159, H. Stuart-Jones admit la
de manière descriptive, donc fidèle : tel était le nécessité «archéologique» de confronter re-
postulat méthodologique de Conrad Cichorius, liefs antiques et topographie de la Rouma-
fruit, bien entendu, de son temps. À une nie160. Cela ne l’empêcha pas de discuter cer-
époque où l’archéologie, jeune science, existait tains arguments de Conrad Cichorius et Eugen
déjà156 mais n’occupait pas le terrain comme Petersen, et de présenter sa propre carte de
elle le fait aujourd’hui, la tentative de Conrad l’itinéraire de Trajan en 105, différente de celle
Cichorius constituait un effort remarquable de C. Cichorius161...
pour renouveler et enrichir une documenta- S’inspirant d’un autre dossier esquissé par
tion littéraire défaillante. Le premier apport, Conrad Cichorius, plusieurs chercheurs ont
indiscutable dans son principe, est la structu- examiné de près les enseignes militaires et les
ration de la frise par le découpage et la des- boucliers romains afin de reconnaître les uni-
cription qui l’accompagne157. Le second point tés figurées sur la frise162. D’autres études
saillant est le recours à des documents litté- ponctuelles s’intéressèrent à divers aspects do-
raires et topographiques pour justifier l’inter- cumentaires de la frise163. Enfin, cas où l’ar-

155
Fragment dans Priscien, Institutiones Grammaticae 162
Richmond 1935 (= Richmond 1982); Rossi 1966,
VI, 13 (cité par Belloni 1990, p. 95 note 3; références dans 1971a, 1985, et 1991; Gauer 1977, p. 59-67, présente un
Scheiper 1982, p. 153 note 5; commentaire dans Lewis tableau d’identification des troupes, y joignant celui des
1993, p. 638-641). officiers, de Décébale, et une carte des opérations mili-
156
Schnapp 1993, p. 310-315. taires couvrant les deux guerres; Gostar 1979; Strobel
157
Nous renvoyons à Cichorius 1896, p. 10-14, et Cicho- 1984; Coulston 1989 sur l’armée, et Coulston 1990 sur
rius 1900, p. 3-8, pour le relevé et l’intitulé des cent cin- l’architecture; Hölscher-Baumer-Winkler 1991, p. 282,
quante-cinq scènes. Gerhard Koeppel, à un siècle de dis- sur le détail des troupes apparaissant dans les adlo-
tance, ne fait pas autre chose (Koeppel 1991). cutiones; Koeppel 1991 et 1992; Bode 1992, p. 130-132;
158
Sur la sœur de Décébale prisonnière (sc. 30, Bishop-Coulston 1993; et notre propre communication
pl. VIIb) : Cichorius 1896, p. 143-145, qui cite Dion Cas- (Galinier 2000a). Sur les rapports entre l’empereur et
sius LVIII, 9, 4; sur le traité de 102 (sc. 75, pl. XVIb) : Ci- l’armée, consulter Campbell 1984; sur les realia mili-
chorius 1896, p. 350-361, d’après Dion Cassius LVIII, 9; cet taires, voir Le Bohec 1990 (il reproduit dans ses planches
ultime dossier a été repris et développé dès 1910 par XI à XXII l’intégralité des dessins de Reinach 1909), et
H. Stuart-Jones (Stuart-Jones 1910, p. 446-448). Speidel 1984 et 1992.
159
Petersen 1899-1903. Consulter Stuart-Jones 1910, 163
Stoiculescu 1985; Zanker 1980. Lire Gauer 1977, et
pour un compte-rendu, sur certains points, des positions Bode 1992, p. 128, pour un tableau des identifications de
des deux chercheurs, et plus récemment Hamberg 1968, personnages sur la colonne; Vatasianu 1982, souligne que
p. 105, et Malissard 1974, p. 2-4. l’archéologie n’a pas confirmé l’utilisation par les Daces de
160
Stuart-Jones 1910, p. 435-436. techniques de construction représentées sur la frise, tels les
161
Ibid., p. 449; Cichorius 1900, p. 31. Les deux articles remparts en murus gallicus de Sarmizegetusa (pl. Vc) ou
de Davies 1917 et 1920, combinent eux aussi lecture des re- des tours d’observations (sur ce point, voir l’avis différent de
liefs, utilisation de l’archéologie et textes. L’auteur s’in- Daicoviciu 1959, p. 320-321). Sur l’utilisation de l’archéolo-
téressa aux scènes 74-76 retraçant la chute de Sarmizege- gie pour localiser des sites et l’itinéraire de Trajan en 105 :
tusa (ibid., p. 89-97), puis à des problèmes de topographie Schindler 1981, p. 552-553. Sur l’archéologie en Roumanie,
(Davies 1920, p. 14). se reporter aux catalogues Die Daker 1980 et I Daci 1997.
INTRODUCTION 29

chéologie a fourni un exceptionnel document rius, sans la pousser cependant. L’effort du sa-
de comparaison, la stèle funéraire de Tiberius vant allemand constituait la première approche
Claudius Maximus, étudiée par Michael Spei- véritablement scientifique à l’adresse de ce mo-
del, montre la capture de Décébale, à compa- nument169, il était donc difficile de ne pas être
rer avec la scène 145 de la colonne séduit, de manière objective, par les avancées
(pl. XXXVIIc)164. considérables que la science venait de réussir.
La reconnaissance des sites et des itinéraires La première critique de H. Stuart Jones posait
de l’armée romaine en Dacie demeura long- cependant le problème de l’adéquation entre les
temps un dossier volumineux de la recherche165. sources littéraires sollicitées et les reliefs de la
Le dernier représentant de ce courant est Julian colonne Trajane170. La seconde s’appuyait sur la
Bennett. Dans sa longue synthèse du règne de mise en série interne des reliefs. Observant que
Trajan, il s’essaie à son tour à reconstituer l’iti- la colonne Trajane montrait le passage des Ro-
néraire de l’empereur : l’ensemble aboutit à une mains en Dacie sur un double pont de navires
nouvelle, et invérifiable, carte de l’invasion de la (pl. Ia, sc. 4), Conrad Cichorius et Eugen Peter-
Dacie166. On peut résumer la vision de ces cher- sen avaient interprété l’image comme l’indica-
cheurs par un certain optimisme : tion historique de deux armées passant le fleuve
en deux points géographiques différents. Pour
il nous suffirait d’être moins ignorants de la geste
écarter cette hypothèse, H. Stuart-Jones décrit
de Trajan et de l’aspect des pays traversés pour être
une autre scène de la frise (pl. LVIb, sc. 106-
capables de reconnaître tel point stratégique où
l’enceinte accoutumée se double d’une préfortifica- 110), dans laquelle le rendu de l’espace indique
tion [...], se raccorde à d’autres murailles [...], telles de manière indubitable l’existence de deux co-
séries de murs parallèles [...]167. lonnes militaires. Il en conclut que l’intention
du sculpteur dans la scène inaugurale du pas-
Cette impression était peut-être déjà celle sage du fleuve n’était pas de distinguer deux
produite sur les spectateurs romains de la points d’entrée en Dacie, mais deux files de sol-
frise. Le mélange de réalisme et de «fiction im- dats171. Quelle que soit la véracité de sa conclu-
pressionniste»168 reconnu sur la colonne Tra- sion, sa critique reposait, pour la première fois,
jane est typique de l’approche historique, qui sur l’examen comparatif des reliefs, lequel per-
exploite le réalisme documentaire de la frise mettait d’écarter, en se basant sur la logique in-
tout en soulignant ses limites. terne de la frise, des interprétations jugées ex-
Des remarques ont été formulées, dès le dé- cessives.
but du XXe siècle, à l’encontre de cette école. Cette méthode fut développée par Werner
H. Stuart-Jones amorça une double critique de Gauer, et ce bien que son optique demeurât
la méthode «archéologique» de Conrad Cicho- proche de celle de Conrad Cichorius. Il s’agit du

164
Speidel 1970. Lire aussi Rossi 1971b, et Alexandres- 169
Monument resté jusqu’alors source d’inspiration
cu-Vianu 1975. Speidel 1971b identifie par ailleurs le motif pour les artistes, les architectes et les souverains euro-
du suicide de Décébale sur une métope d’Adam Klissi. Le péens. Le catalogue de l’exposition Roma Antica 1985,
même auteur a publié une étude de l’ultime adlocutio de la p. 140-207, rassemble une grande partie des dessins et re-
frise, au cours de laquelle la tête du roi dace est présentée levés dus aux architectes français de 1788 à 1924. De
à l’armée romaine (sc. 147, pl. LVIIc) : Speidel 1971a. même le catalogue La colonna Traiana e gli artisti francesi
165
Degrassi 1946-1947; Stucchi 1957; Turcan-Deleani da Luigi XIV a Napoleone I 1988, présente un bon état des
1958; Daicoviciu 1959; Stucchi 1959 et 1960; Degrassi projets urbanistiques envisagés sur la période.
1961; Vulpe 1964; Stucchi 1965; Rossi 1968 (à propos de la 170
Stuart-Jones 1910, p. 439. Nous sommes plus cri-
Tabula Traiana taillée dans le roc : CIL III, supplément tique encore que l’auteur anglais et pensons, à la suite de
8267); Rossi 1971c; Gauer 1977; Tudor 1979; Mazzarino Gauer 1977, p. 24-25, et Settis 1985, p. 1155-1156, que la
1982; Bacchieli 1985; Nikolanci 1989; Ursulescu 1993. scène 9 ne doit pas être interprétée à la lumière du texte de
166
Bennett 1997, p. 85-103. Dion Cassius LXVIII, 8, 1. Pour une opinion contraire,
167
Turcan-Deleani, 1958, p. 165. Vulpe 1963, qui «lit» colonne Trajane et trophée d’Adam
168
Picard 1952, p. 329. Sur le «réalisme» : Hölscher- Klissi d’après l’épitomé de Dion Cassius; de même Benett
Baumer-Winkler 1991, p. 261-266, et en dernier lieu Stefan 1997, p. 85-103.
2005. 171
Stuart-Jones 1910, p. 441.
30 LA COLONNE TRAJANE ET LES FORUMS IMPÉRIAUX

«programme topographique» du monument, relier non plus documents littéraires et icono-


déjà évoqué172. Le caractère systématique de graphie, mais reliefs trajaniens et iconogra-
cette tentative a été critiqué par Gerhard Koep- phie antique, ceci afin de dégager les
pel173 et Salvatore Settis174. Leurs analyses, et constantes de représentation et de contenu de
celles de Reinhard Bode, privilégient l’étude des l’art romain. Per Gustav Hamberg publia en
valeurs à celle des événements175. 1945 une étude sur l’art impérial, plus parti-
En définitive, il existe une autre méthode culièrement consacrée au second siècle de
d’approche des reliefs, tout aussi ancienne que notre ère et basée sur le répertoire des vertus
celle des «historiens». Karl Lehmann-Hartle- impériales conservé par le monnayage177. Re-
ben avait, le premier, porté une attention parti- plaçant la colonne Trajane dans son contexte
culière à la reprise de formules visuelles. Ses artistique, il atténuait par là sa valeur docu-
planches A à K répertoriaient diverses attitudes mentaire. Quant au réalisme des détails de la
des personnages de la frise et mettaient en évi- frise, il serait pour lui à rapprocher d’un autre
dence le caractère répétitif des scènes, type de catalogue descriptif : les res gestae,
construites sur des schémas de composition sté- dont le projet était d’illustrer les vertus cardi-
réotypés. De même s’était-il intéressé à la re- nales de l’empereur178.
présentation de l’architecture et du paysage. Les Dans un autre dossier, qui concernait les
documents dont il émaille son commentaire re- rites de la religion romaine, Inez Scott Ryberg
plaçaient la frise dans une tradition iconogra- envisagea un large domaine documentaire et
phique dont la précision topographique n’est en tira une classification thématique des re-
pas forcément la préoccupation principale176. présentations179. D’où une perception de la co-
Enfin, il développait les rapprochements thé- lonne Trajane proche de celle de P. Gustav
matiques et iconographiques, identifiant cer- Hamberg : la frise constitue certes un en-
tains topoi traditionnels de l’art romain par la semble exceptionnel180, mais elle use d’un ré-
mise en série avec d’autres reliefs ou le mon- pertoire habituel. Enfin, autre étude théma-
nayage (adlocutio, sacrifices, travaux, ambas- tique, celle de Gilbert-Charles Picard sur les
sades et soumissions, marches et voyages, ba- trophées romains. L’auteur y insistait sur le re-
taille). C’est en cela que son œuvre marquait une nouveau de la notion de virtus à l’époque de
rupture avec les approches antérieures. Trajan et revenait sur les quatre vertus d’Au-
guste, que pouvaient illustrer des actes symbo-
liques aussi bien que réels181.
La clé rhétorique L’image reflet d’une réalité historique, re-
présentée et recomposée en système selon des
À la suite de Karl Lehmann-Hartleben, des «filtres de sélection»182 : tels seraient en défini-
historiens de l’art antique se sont efforcés de tive les apports de ces auteurs, approfondis et

172
Gauer 1977, p. 13. 180
Par exemple les suovetaurilia : Ryberg 1955, p. 109-
173
Koeppel 1979, p. 369; Koeppel 1980, p. 306; Koeppel 113; sur les scènes d’adlocutio, de lustratio exercitus, de
1991 et 1992. concilium et de dona militaria : Stuart-Jones 1910, p. 436-
174
Settis 1985, p. 1168. 437; Lehmann-Hartleben 1926, p. 11-24 (adlocutio), p. 24-
175
Bode 1992. 39 (sacrifice); Hölscher-Baumer-Winkler 1991, p. 267-295.
176
Lehmann-Hartleben 1926, p. 123-141 (les quatre pre- 181
Picard 1957, p. 371-391.
mières planches sont reproduites dans Settis 1988a, 182
Selon l’expression heureuse de Settis 1985, p. 1153.
p. 124). Devillers 1994, p. 7-11, évoque l’utilisation par Tacite dans
177
Hamberg 1968, p. 18-40 (la première édition de son les Annales de la «reconstruction historique» à des fins de
ouvrage date de 1945). «persuasion», et il conclut (ibid., p. 10) : «Cette question
178
Ibid., p. 116. amène à se demander s’il n’y a pas dans l’œuvre une autre
179
Ryberg 1955, p. 81-103 : «The ruler cult in art»; dimension que la dimension ‘narrative’, dimension qu’on
p. 104-119 : «The suovetaurilia»; p. 120-140 : «Vota Publi- pourrait qualifier d’‘idéologique’». La réponse est évidem-
ca»; p. 141-162 : «The triumph»; p. 163-173 : «State cult ment positive, et le constat valable pour la colonne Tra-
reflected in private monuments»; p. 174-189 : «Sacrifices jane.
as coin types»; et p. 191-202 : «Motifs and designs».
INTRODUCTION 31

formulés de manière systématique par Tonio pliquée à la colonne Trajane, cette analyse pa-
Hölscher et Salvatore Settis. radigmatique mettait en avant, non la co-
hérence chronologique et le réalisme docu-
Acceptant les principes théoriques énoncés mentaire, mais l’idéologie. Du fait, découlait
par O. J. Brendel183, Tonio Hölscher184 a, le l’idée187 : les scènes de départ sur la frise traja-
premier, confronté les images romaines à la nienne marqueraient la virtus impériale
littérature et à la théorie littéraire antiques, (pl. Ia); les scènes de sacrifice, la pietas
bref a considéré les images comme apparte- (pl. XXIIa); le prodigium démontrerait la pro-
nant à un «système sémantique». La lecture videntia deorum (pl. XXVIIIa); l’adlocutio de
de celles-ci passait dès lors par une méthode Trajan à ses soldats, la fides exercitus
utilisant les ressources de la linguistique et de (pl. XXXIXa); enfin les constructions et re-
la sémiotique contemporaines. Cette dernière, tranchements matérialiseraient le labor néces-
outil d’analyse exceptionnel, est d’autant plus saire à la victoire (pl. XLVIIa). Plus globale-
adaptée aux objets de sens produits par la so- ment, la première spire de la frise, avec les
ciété romaine que les principes créatifs reven- scènes exaltant la virtus, la pietas, etc., présen-
diqués par l’Antiquité en sont l’exact négatif. terait les fondements idéologiques de la
En effet, la sémiotique observe l’objet de sens guerre. La seconde, marquée par de nom-
dans sa totalité et cherche, par analyse du vo- breuses scènes de labor, expliquerait le succès
cabulaire et des structures, à reconstituer les romain par une supériorité technique qui n’est
présupposés, conscients ou inconscients, qui autre que l’expression d’une supériorité mo-
ont présidé à son élaboration. Or, les Anciens rale. Et la troisième montrerait la confronta-
subordonnaient le résultat final d’une œuvre tion avec les Daces et l’intervention de Jupiter.
aux étapes de l’ordinatio et de la dispositio, L’ensemble serait ordonné dans l’événementiel
préludes à la réalisation et condition néces- certes, mais en fonction du système idéolo-
saire pour que soit atteint le programme préa- gique188. Bref, T. Hölscher dégageait le conte-
lable. nu abstrait189 (gedanklichen Bedeutung) de cer-
En 1980, T. Hölscher présentait ses propo- taines scènes de la colonne Trajane, contenu
sitions dans un article où il esquissait un siècle qu’il identifiait aux concepts de labor, virtus,
d’histoire de l’art romain et où apparaissait la pietas, etc.190.
colonne Trajane185. Il y insistait sur l’apport de Plus récemment, Salvatore Settis exposa
Max Wegner qui, le premier, avait proposé une conception identique, rejoignant égale-
pour la colonne de Marc Aurèle une approche ment les travaux d’Otto Brendel191. S’inspirant
qui n’était plus de la glose historique, et sur ce- du texte d’Onasandre192, le De optimo impera-
lui de G. Rodenwaldt qui avait identifié, sur tore, écrit vers 59 après J.-C. et présentant l’ac-
les sarcophages antonins, la représentation tion d’un bon empereur en une suite d’exem-
des quatre vertus cardinales d’Auguste186. Ap- pla193, l’auteur italien affirmait à son tour que

183
Brendel 1953. Voir Hölscher 1993, p. 5, et surtout 188
Hölscher 1994, p. 115.
p. 19 : «L’art romain n’a pas choisi ses modèles d’après le 189
Hölscher 1987, p. 52 (= Hölscher 1993, p. 71).
style ou le goût, mais bien en premier lieu par rapport au 190
«Le discours des images romaines comme système
contenu et aux thèmes». sémantique» (Römische Bildsprache als semantisches Sys-
184
Hölscher 1987 (repris en volume : Hölscher 1993), et tem), tel est le titre, explicite, de Hölscher 1987 (bonne tra-
Hölscher 1994, p. 91-136 (= Hölscher 1980). duction italienne – Hölscher 1993 – par Il linguaggio del-
185
Hölscher 1980, p. 7-16 (= Hölscher 1994, p. 90-136, l’arte romana).
en italien). 191
Brendel 1953, repris en volume dans Brendel 1982; le
186
Wegner 1931; Rodenwaldt 1935. commentaire de S. Settis y occupe les pages 159-200 (cité
187
Hölscher 1994, p. 111-117, ou Hölscher 1980, p. 290- sous Settis 1982).
297 et 312; Settis 1985, p. 1163. En dernier lieu, Hölscher- 192
Settis 1985, p. 1155.
Baumer-Winkler 1991, p. 266, qui proposent un schéma 193
Settis 1985, p. 1155 et suivantes. Également Peters
intégral de la totalité de la colonne (ci-dessous nos fig. 18 à 1972, pour un travail complet sur l’œuvre littéraire d’Ona-
26, pour un relevé face par face qui nous paraît plus aisé sandre, et une traduction française partielle de son traité
d’utilisation – du moins était-ce l’objectif visé...). dans Battistini 1994.
32 LA COLONNE TRAJANE ET LES FORUMS IMPÉRIAUX

les scènes de la colonne Trajane développaient histoire se répète lors de la traduction de l’histoire
non un récit historique, mais un discours en exemples, à cette différence près que le substrat
exemplaire194. La frise serait donc, avant tout, philosophico-moral est amené ici à se concentrer
un manifeste de l’idéologie trajanienne. D’ail- une nouvelle fois 200.
leurs, sur les cent cinquante-cinq scènes de la
colonne, seules soixante-dix neuf seraient nar- Un monument tel que la frise de la colonne
ratives, soit la moitié, les autres étant répéti- Trajane est le fruit de cette double concentra-
tives et appartenant au répertoire classique de tion, de cette recomposition-sélection. En ce-
l’art romain195. Cette répartition entre scènes la, elle est effectivement un medium exception-
nel pour qui veut retrouver la grille de sélec-
événementielles et scènes véhiculant des va-
tion idéologique mise en œuvre lors de son
leurs, explique en partie la persistance des
élaboration.
deux courants historiographiques. Mais si la
En fin de compte, le résultat de ces évolu-
distance est grande entre ces chercheurs et,
tions méthodologiques est la minoration de
par exemple, l’approche topographique et his-
l’aspect historique de l’art romain en général,
torique de Werner Gauer, les uns et les autres
et de la colonne Trajane en particulier.
s’entendent aujourd’hui pour discerner dans le
monument un programme politique196.
Pour qui travaille sur la colonne Trajane, le
Qu’ils s’appuient donc sur les écrits d’au-
détour par ces réflexions théoriques n’est pas
teurs grecs ou latins197 ou qu’ils utilisent les ou-
inutile. Il permet de dégager les enjeux et les
tils forgés pour d’autres champs (tels la rhéto-
arrière-plans du débat sur la lisibilité de la
rique antique ou la sémiotique contempo-
frise historiée. Si les conclusions de Salvatore
raine198), T. Hölscher et S. Settis se sont
Settis sont opposées à celles de R. Bianchi
efforcés de dessiner une nouvelle voie, entre
Bandinelli, celles de Filippo Coarelli occupent
approche historique et approche artistique, in-
une position intermédiaire, entre liberté de
sistant sur les valeurs véhiculées par l’art ro-
l’artiste et insertion des reliefs dans leur envi-
main, autrement dit son contenu. S. Settis
ronnement spatial et culturel 201. Mais l’ap-
écrit : «je crois que ce pont ‘entre le fait et
proche de R. Bianchi Bandinelli demeure un
l’idée’ peut être l’exemple (exemplum)»199,
maillon essentiel dans l’étude de la colonne
théorie formulée par K. Stierle dès 1972 :
Trajane, et de l’art en général, étape nécessaire
Même l’histoire se constitue d’un point de vue qui, entre autres, a remis en évidence, après de
philosophico-moral. Elle apparaît comme détachée nombreux travaux insistant sur la valeur direc-
du continuum historique et contient son sens en tement historique de la frise, sa dimension ar-
elle-même. Elle est un macro-exemple. [...] Ce qui tistique et artificielle d’œuvre restituant une
s’accomplit lors de la traduction d’un événement en «réalité» recomposée. Quelle que soit leur per-

194
Idée qu’avait avancé Tonio Hölscher (Hölscher 1980 coïncident avec les propositions de Hölscher 1980. Lire
= Hölscher 1994, p. 91-136) en distinguant la narration his- Campbell 1987, pour une étude générale des manuels la-
torique (Ereignisgeschichte) de sa signification idéale (Wer- tins d’exempla destinés au Princeps, et Giardina-Silvestrini
tesystem). Lire Settis 1988a, p. 190-192 pour un prolonge- 1989, pour un long article sur le Panégyrique de Pline et ses
ment et une systématique de cette proposition. rapports avec l’idéologie officielle (sur le même sujet, cen-
195
Coarelli 1992a, p. 645. Daicoviciu 1959, p. 318-319, tré sur les guerres daciques : Syme 1964).
faisait le même constat. 198
Stierle 1972. Pour un cas d’école à l’époque moderne,
196
Gauer 1977, p. 55-74; Condurachi 1982, p. 12; en consulter Marin 1981, p. 49-107 («Le récit du roi ou com-
dernier lieu Bode 1992, qui présente un commentaire des ment écrire l’histoire»). Et bien sûr Hölscher 1993 et 1994.
reliefs et divers tableaux précisant la signification «idéale» 199
Settis 1985, p. 1153.
des scènes. 200
Stierle 1972, p. 184. Autre formulation (ibid.,
197
Dion Chysostome : Picard 1957, p. 388. Onasandre : p. 182) : «Ce que l’exemple implique, c’est le principe mo-
Settis 1985 ou 1988a. Tacite, Agricola : Schwarte 1979, et ral. Ce dans quoi il s’explicite, son medium, c’est l’his-
Settis 1985, p. 1154. Pline le Jeune, Panégyrique : Cheval- toire».
lier 1984, p. 309-317, pages centrées sur Trajan, qui 201
Coarelli 1992a, p. 641-642, et Coarelli 1999.
portent sur les relations rhétorique-iconographie et qui
INTRODUCTION 33

ception, les reliefs trajaniens demeurent l’élé- ture reste à déterminer. La frise en spirale ap-
ment auquel, inlassablement, les chercheurs pelait-elle un décryptage lié à cet environne-
confrontent leur définition de l’art romain 202. ment particulier, c’est-à-dire inspiré par la lec-
Les efforts pour définir l’art romain montrent ture des volumina des bibliothèques? Mais le
toute la difficulté qu’il y a à aborder la colonne déplacement de la lisibilité vers d’hypothé-
Trajane, à la fois œuvre d’art et objet archi- tiques rouleaux bandes-dessinées, conservés
tectural. D’où, ultime point de cette trop dans les bibliothèques, n’est pas satisfaisant :
longue introduction, la présentation des ob- cela revient à résoudre la difficulté à lire un
jectifs fixés à notre étude et des principes de monument réel et bien analysable, à l’aide de
méthode que nous entendons respecter. documents non attestés. Nous écarterons donc
cette tentation, conservant la lectio difficilior
que constitue notre hypothèse de départ, à sa-
4 – PRÉALABLES MÉTHODOLOGIQUES voir : le contenu de la frise a été conçu pour
À L’ÉTUDE ICONOGRAPHIQUE (fig. 7) être lisible, et le projet a atteint ses objectifs.
La validation de cette proposition dépendra de
Nous souhaitons définir la frise en elle-
la rigueur des structures internes de la frise :
même, la saisir dans sa totalité, à la fois dans
celles-ci étaient-elles perceptibles par un spec-
la succession de ses scènes et dans leur dispo-
tateur romain dans la totalité de leur surface?
sition verticale. L’objectif est de dégager une
Et s’il s’avérait que la totalité de la frise n’était
synthèse du discours développé par les vingt-
pas visible, cela empêcherait-il la totalité du
trois spires (lecture spirale, diachronique et
discours d’être intelligible?
syntagmatique) et par la mise en série verticale
D’autre part, les bibliothèques permet-
des scènes (lecture verticale, synchronique et
taient-elles une lecture à mi-hauteur depuis les
paradigmatique). Là est la première difficulté,
terrasses des bibliothèques, et dans ce cas les
dont découle le premier élément de la mé-
spectateurs devaient-ils tourner autour de la
thode que nous comptons utiliser : observer
frise – ou bien la vision par épitomé, par sélec-
les structures de la frise, son organisation plus
tion de scènes renvoyant «à un répertoire
que son style, revient à poser le problème du
exemplaire des vertus du Prince et de son ar-
discours porté par les reliefs.
mée» 203, fonctionnait-elle aussi à ce niveau?
La colonne Trajane, objet de sens : notre
On peut à ce propos évoquer la lecture verti-
postulat de départ s’inspire de S. Settis et de
cale. Fait-elle apparaître des axes non seule-
T. Hölscher dont les conclusions constituent, à
ment visuels, mais aussi rhétoriques? Parmi
nos yeux, l’hypothèse de départ la plus stimu-
les procédés prévus pour guider l’interpréta-
lante. Admettre la lisibilité de la frise n’est ce-
tion, par exemple la répétition des thèmes (se-
pendant pas éluder les problèmes qu’elle pose.
lon l’adage que l’on répète toujours ce qui est
Nous souhaitons au contraire pousser plus en-
important 204), peut-on dégager, au croisement
core, ainsi que le souhaitait P. Veyne, l’examen
des lectures spirales et verticales, des nœuds
de cette lisibilité. Par exemple :
iconographiques et sémantiques comparables
– Dans le processus de lecture de la frise, à à celui que constituent les premières spires de
côté des principes empruntés à diverses tradi- la frise 205 ?
tions iconographiques et littéraires, plusieurs – Le parcours d’espace à travers le Forum
commentateurs ont insisté sur la proximité de Trajan jusqu’à la colonne devait jouer un
des bibliothèques (fig. 1). Le rôle joué par les rôle majeur dans le processus de lecture pensé
bâtiments adjacents dans le processus de lec- par les concepteurs des reliefs 206. Les relations

202
Ainsi Huet 1996. 205
De l’avis unanime de Settis 1988a, Veyne 1991, et
203
Settis 1991, p. 196. Picard 1992.
204
Les répétitions facilitent la lecture et constituent un 206
Amici 1982 a déjà fait des propositions dans ce
mécanisme de parade contre la perte d’information ou les sens.
mauvaises interprétations.
34 LA COLONNE TRAJANE ET LES FORUMS IMPÉRIAUX

Fig. 7 – Proposition préalable des étapes d’élaboration et de lecture de la colonne Trajane.

réelles entretenues par la frise avec son envi- Trajane. Cela suppose que la mise en place de
ronnement restent à déterminer. Commencé la frise et sa réalisation se sont déroulées alors
en 105 et inauguré en 112 après J.-C., le Forum que le programme iconographique et archi-
a précédé d’un an l’inauguration de la colonne tectural du Forum était fixé. Il est donc pro-
INTRODUCTION 35

bable que les deux programmes furent élabo- ments, l’épitomé de Dion Cassius? On l’aura
rés en même temps. Au pire peut-on arguer, de compris, l’intérêt de corriger Dion Cassius par
l’année de retard de la frise, que la colonne his- la colonne est nul. L’épitomé comme la frise
toriée est postérieure à la fixation du pro- sont des documents en eux-mêmes, auto-
gramme architectural du forum. Cela renforce nomes. Tous deux véhiculent un discours. Que
l’idée de l’adéquation de son programme le sujet soit identique est certes intéressant,
iconographique avec les thèmes déjà choisis mais n’autorise pas à établir de hiérarchie
pour le Forum. Il paraît plus difficile de soute- entre eux. À ce jeu de comparaison, il n’est
nir que la frise, du fait de sa légère postériori- d’ailleurs pas sûr que la colonne, monument
té, porte un programme différent de celui du contemporain de Trajan, élevé sur son ordre et
Forum. portant un discours choisi, soit moins pré-
– Autre problème, celui posé par le lien que cieux que l’œuvre du sénateur grec Dion Cas-
de nombreux auteurs établissent, de manière sius, rédigé au IIIe siècle après J.-C. puis résu-
explicite ou implicite, entre la frise et les ré- mé au XIe siècle par le moine byzantin Xi-
férences littéraires disponibles pour le règne philin. En conséquence, il convient d’affirmer
de Trajan : en l’occurrence, l’épitomé de l’His- que les caractéristiques de la colonne Trajane,
toire de Dion Cassius 207, quelques fragments de en tant qu’ensemble cohérent, ne pourront
Criton, des inscriptions, mais aussi l’ouvrage être déduites que de l’étude de ses structures,
perdu de l’empereur dont seuls cinq mots ont et non :
été conservés.
a) du réalisme des reliefs dans leur détail
Document obéissant à des règles d’organi- (réalisme que nous n’attribuons pas plus à la
sation originales, la frise doit être démarquée liberté de l’artiste que l’organisation d’en-
de ces œuvres littéraires. Il est méthodolo- semble des reliefs). Ce réalisme dans les dé-
giquement nécessaire, pour qui veut étudier le tails, si souvent célébré, revient à s’attarder sur
programme de la colonne à partir de ses struc- la dimension descriptive de l’image. Son ex-
tures, de prendre ses distances vis-à-vis des ceptionnelle qualité permet de suivre de ma-
sources éventuelles des reliefs, et en particulier nière plutôt aisée les structures du discours,
des textes. Le modèle littéraire véhicule un mais il ne faut pas en conclure que la représen-
piège. Beaucoup de chercheurs, on l’a dit, ont tation des événements sur la colonne soit me-
vu dans la colonne historiée une traduction en née avec, pour employer un terme qui revient
marbre du texte de Dion Cassius ou des Com- lorsqu’il s’agit de caractériser la frise, un iden-
mentarii de Trajan. Les résultats de la compa- tique souci d’historicité;
raison sont, hélas, aussi divers que les cher- b) de renseignements empruntés à un do-
cheurs, et ces divergences d’interprétation cument littéraire. Non que Dion Cassius ne
(puisqu’il s’agit de cette étape de l’étude des re- nous paraisse pas important; simplement il
liefs) s’expliquent par le fait que cette ap- n’est pas encore temps, en méthode, de le solli-
proche est difficile à justifier. Renversons le citer. Si nous nous y risquions à ce niveau de
problème : pourquoi ne pas lire le récit de l’étude, ce serait au péril d’interpréter la co-
Dion Cassius d’après l’organisation des reliefs lonne Trajane avant même de l’avoir décrite et
et les détails figurés? Par ses descriptions pré- d’avoir recherché la manière dont son discours
cises des unités, des mouvements, d’épisodes est structuré. À moins de considérer cette
absents chez Dion Cassius, la frise est un do- étape de mise au jour des structures comme
cument d’une précision exceptionnelle dans inutile, et donc de négliger un aspect essentiel
ses détails. Pourquoi ne pas en faire notre base du discours de la frise organisé par Trajan lui-
de réflexion et relire, à partir de ses enseigne- même – ou par le Maître d’œuvre quel qu’il fut,

207
Le dernier en date à solliciter Dion Cassius est Be-
nett 1997, p. 89.
36 LA COLONNE TRAJANE ET LES FORUMS IMPÉRIAUX

mais en fonction d’un programme imposé –, début du second siècle ou, pour employer une
nous ne pouvons dans l’immédiat solliciter formule plus sage, de la pensée de ses concep-
l’aide d’un document pour interpréter les teurs. Elle constitue une source historique de
images qui font problème. Seule la mise en sé- première importance, le terme «historique»
rie avec d’autres images comporte les garan- décrivant non un document dont le contenu
ties méthodologiques nécessaires pour que événementiel est prééminent, mais une pro-
notre étude iconographique ne soit pas in- duction culturelle née dans une société dispa-
fluencée par des documents annexes. Pour la rue. L’écart supposé entre le discours de la
colonne Trajane, la mise en série peut se faire frise – son contenu – et sa réception par l’ob-
à l’intérieur de la frise (répétitions de scènes; servateur antique, bref l’efficacité de la frise en
variations de thèmes; oppositions), et avec des tant que véhicule de ce discours, reste à mesu-
documents extérieurs ayant en commun une rer. Dans ce domaine, le recours aux méthodes
proximité (thématique ou spatio-temporelle). de la sémiotique – confrontations internes au
Les deux démarches seront bien sûr menées, document, recherche de sa structure et des
mais chacune en leur temps. présupposés culturels qui ont présidé à son or-
ganisation – s’impose.
En définitive, nous nous proposons d’obser- Pour être pertinente, notre appréciation de-
ver en premier lieu la frise dans la totalité de vra éviter les anachronismes. Anachronique, la
son déroulé. Ces deux cents mètres de reliefs lecture qui utiliserait l’excellence de la vision
sur vingt-trois spires (fig. 6) nécessitent que contemporaine sur les reliefs sans s’inquiéter
l’on en maîtrise la totalité avant toute tentative de la réalité antique; mais anachronique aussi,
d’interprétation. Là n’est pas le moindre des la position dérivée d’un modèle anthropolo-
écueils qui menacent dès le départ notre ex- gique inspiré de la pratique contemporaine
pédition. Depuis la publication, en 1988 puis des images. Telle est l’objection à laquelle s’ex-
1999, de relevés complets de la colonne Tra- posent, croyons-nous, les arguments de
jane, l’étude détaillée des scènes ne pose plus de P. Veyne. À cette fin, nous proposons de dé-
difficulté 208. Paradoxalement, le fait que le composer le dossier en deux faisceaux de don-
spectateur moderne bénéficie d’une qualité de nées, et l’étude en deux étapes. D’abord, consi-
documentation que n’ont jamais eue les specta- dérer l’organisation de la frise, sans préjuger
teurs romains, fait problème. Le discours tenu des caractéristiques de l’environnement dispa-
aujourd’hui sur la frise prend en compte la tota- ru du monument, afin d’en cerner avec préci-
lité de ses caractéristiques, y compris les élé- sion les enjeux (Première Partie : La Frise de
ments supposés indiscernables à l’époque de la Colonne Trajane). Puis s’intéresser à l’envi-
Trajan 209. Il y a donc risque de surinterpréter le ronnement antique de l’œuvre, tant matériel
document, ainsi que l’a remarqué P. Veyne. que culturel (Seconde Partie : Le Forum de
Doit-on pour autant limiter l’étude aux six pre- Trajan et les Forums Impériaux). De la
mières spires? Le problème de la visibilité est confrontation de ces deux démarches, émerge-
complexe et demande une étude approfondie, ront des conclusions qui s’appuieront de sur-
dans laquelle la science optique de l’Antiquité croît sur un troisième examen critique, consti-
a, croyons-nous, un rôle à jouer. Nous la mène- tué par l’exercice même de la réunion des don-
rons dans notre troisième chapitre. nées 210.
Le postulat de départ de ce travail est en ef- Reconstitution d’une cohérence disparue,
fet que la colonne Trajane témoigne, par son interprétation du discours, réception de celui-
contenu, des valeurs de la société romaine du ci par les contemporains : telles sont nos

Settis 1988a; Coarelli 1999.


208 210
Pour justifier de cette navigation en aveugle, néces-
Lire Huet 1996 sur ce problème, et ses conclusions
209
saire dans un premier temps, arguons d’un préalable : les
nuancées quant à l’influence de la photographie sur la per- travaux de Paul Zanker sur l’époque d’Auguste (Zanker
ception scientifique de la frise au cours des siècles passés. 1989, p. XXIX; et Zanker 1983).
INTRODUCTION 37

préoccupations pour la colonne Trajane et le été l’objet de maintes interrogations, depuis les
Forum où elle figurait. L’architecture et les travaux de Conrad Cichorius ou Salomon Rei-
arts figurés sont à comprendre comme des re- nach à la fin du XIXe siècle 211, jusqu’à nos
flets de la société qui les a produits, mais aus- jours. La prudence de la démarche se justifie
si comme des agents actifs sur celle-ci. Avec donc par l’étendue de la bibliographie et des
cette nuance que l’époque de Trajan, par la approches possibles, mais aussi par la volonté
frise de la colonne, a livré un ensemble icono- d’élargir, si cela est possible, un champ large-
graphique comme l’époque augustéenne n’en ment cadastré par nos prédécesseurs. Avant
a pas conservé. C’est cet ensemble, que l’on d’ouvrir la voie aux reconstitutions archéo-
pourrait regrouper sous le vocable d’idéologie logiques et aux mises en système sémiotique 212,
trajanienne, que nous nous proposons d’ana- nous essaierons de prendre en compte la tota-
lyser ici, avec des précautions. Entre l’allusion lité des indications fournies par les deux cents
à la guerre contre Cléopâtre par les statues mètres de reliefs. La frise étant le seul en-
des Danaïdes juxtaposées par Auguste dans le semble encore complet 213 du Forum de Trajan,
portique d’Apollon Palatin, et la représenta- il ne paraît pas scandaleux de la choisir
tion extensive des opérations en Dacie par comme point de départ.
Trajan, la frise l’emporte par la cohérence et Dans cette mise au jour, lente, des dif-
la richesse du discours. Mais cette différence férentes strates d’élaboration et de lecture de
de ton (recours à un référent mythique pour la frise, dans cette archéologie du regard qu’il
Auguste, représentation réaliste pour Trajan) nous faut pratiquer, nous allons donc distin-
est importante, elle constitue en elle-même un guer la description (des reliefs et des struc-
fait historique que nous nous efforcerons de tures), fondée uniquement sur la fouille vi-
comprendre. suelle des reliefs de marbre, de l’interprétation
des structures révélées, ceci en élargissant
Document exceptionnel par sa conserva- notre propos, afin de vérifier ou d’infirmer d’é-
tion et son ampleur, la frise trajanienne a donc ventuelles hypothèses.

211
Cichorius 1896-1900; Reinach 1886. ce qu’il était dans l’Antiquité, ne serait-ce qu’en raison de
212
Hölscher 1987, p. 9-11, ou Hölscher 1993, p. 3-5. l’usure du marbre.
213
Ce qui ne signifie pas qu’il soit demeuré identique à

.
PREMIÈRE PARTIE

LA FRISE DE LA COLONNE TRAJANE


CHAPITRE 1

IMPERIUM INFINITUM
OU LA COLONNE TRAJANE, LECTURE SPIRALE

Mais, hélas! pauvre Alice! en arrivant devant la


porte, elle s’aperçut qu’elle avait oublié la petite clé
d’or, et, quand elle revint vers la table la chercher,
elle comprit qu’il lui était impossible de l’atteindre.
Lewis CARROL, Alice au Pays des Merveilles
(trad. H. Parisot)

Trajan quitta Rome pour la Dacie le 25 1 – ANALYSE DIACHRONIQUE


mars 101 après J.-C.1. Les Frères Arvales of-
frirent à cette occasion des sacrifices solennels Les reliefs débutent par deux bâtiments de
au Capitole. L’inscription qui les commémore pierre inscrits dans une palissade (pl. VIIa et
en appelle, «pour le salut, le retour et la vic- XIIIa), puis un bûcher et des meules, signaux
toire de l’empereur», à de nombreux dieux 2. La d’alarme (?) (pl. XIIIa et XXIIa). Suivent trois
frise ne montre pas cette cérémonie. Elle dé- bâtiments de bois à un étage entourés d’une
bute loin de l’Urbs, non par une profectio ou palissade, entre lesquels s’intercalent quatre
des cérémonies en l’honneur du départ de auxiliaires en armes, reconnaissables à leur
l’empereur 3, mais par une vision excentrée : cuirasse de cuir et leur bouclier ovale 5
l’action initiale a pour cadre la rive romaine du (pl. XXIIa et XXVIIIa; pour un détail, voir la
Danube 4. pl. LX). Les tours du bord du fleuve, par leur

1
Paribeni 1926-1927, p. 215-265, et La Regina 1988, Mars Victor, Victoria, Fortuna Redux, Vesta Mater, Nep-
p. 8. Sur la chronologie des guerres daciques d’après les tunus Pater et Hercules Victor. Sur la confrérie des Frères
Fastes, Degrassi 1936. Arvales, consulter bien sûr Scheid-Broise 1987; Scheid
2
CIL VI, 2074, 22-24 (= ILS 5035, ou Smallwood 1966, 1990a; et Scheid 1990b, p. 345-347.
p. 14-15; traduction dans Le Gall 1975, 215-216) : Q. Arti- 3
Voir Hamberg 1968, p. 63-75 et sa planche 7 pour la
culeio [Paeto], Se[x. Att]io Suburano co(n)s(ulibus) / VIII profectio de l’arc de Bénévent, scène traditionnelle dans
k(alendas) Apr(iles) in Capitolio [pro salute et reditu] et vic- l’art romain. Pour une étude plus générale sur ces deux
toria imp(eratoris) Caesaris Nervae / Traiani Aug(usti) moments cruciaux d’une campagne : Koeppel 1969.
Germ(anici) [vota nuncupaverunt fratres] Arvales in haec 4
Sc. 1 à 3, pl. VIIa, XIIIa, XXIIa, XXVII et XXVIIIa,
verba, quae infr(a) s(cripta) s(unt) : [...]. Suivent : Iuppiter XXXVIIIa et XXXIXa.
Optimus Maximus, Iuno Regina, Minerva, Iuppiter Victor, 5
Settis 1988a, p. 273.
Salus Rei publicae Populi Romani Quiritium, Mars Pater,
42 LA FRISE DE LA COLONNE TRAJANE

toit de bois conique et surtout la balustrade en Cet espace en expansion a certes pour
croisillon (élément typique des tours ro- fonction d’aménager un cadre suffisant à
maines : voir la pl. LXVa), fixent dès ces reliefs l’ouverture véritable des hostilités, le fran-
initiaux le type des bâtiments militaires ro- chissement du Danube par l’armée romaine
mains sur la frise. Les bâtiments daces ont, (pl. XLVIIa, sc. 3). Cependant ces scènes
eux, un toit à deux versants qui couvre une préalables jouent un rôle majeur dans la co-
plate-forme de bois (pl. XXXVb, spire 17, hérence de la frise. Elles ont souvent été né-
sc. 110 : cette ville est identifiée à la capitale de gligées par les observateurs 9, ce qui incite à
Décébale). s’y attarder10.
À la dernière tour de gué et au dernier auxi-
liaire disposés le long du fleuve, succèdent Ouverture et fermeture de la frise : initium et ex-
deux auxiliaires chargeant une barque. En ar- tremum
rière-plan, quatre tonneaux ont été surélevés
afin qu’ils soient visibles (pl. XXVIIIa et En l’absence de toute agression dace vi-
pl. LX). Enfin, apparaît une cité aux bâtiments sible, le passage du Danube définit la guerre de
de pierre mais entourée d’une palissade Trajan comme offensive, preuve de la puis-
(pl. XXVIIIa et XXXIXa). sance romaine. Le dieu Danuvius se manifeste
Tout au long de ce déroulé, l’espace s’urba- lors de la profectio depuis la cité de la scène 3,
nise peu à peu. La cité de la scène 3, point de dé- et son assistance est indiquée par un détail si-
part de l’armée romaine, est entièrement ma- gnificatif : si le bras droit est invisible, de-
çonnée et pourvue d’une enceinte de pierre. meure le pouce, qui «porte» en quelque sorte
Une de ses porte-arcs laisse passer les légions 6. le pont de navires11.
Cette entrée en matière devait surprendre le Danuvius apparaît sur certaines monnaies
spectateur romain. Projeté sur les lieux de l’ac- trajaniennes : il y maîtrise en personne la Da-
tion de manière immédiate, il entrait en contact cie12. Le franchissement de la frontière est en
avec les reliefs de la frise par une image rare fait synonyme de virtus, et d’abord de la Virtus
dans l’art romain 7. Tout promeneur venant de Augusti, comme le prouve un sesterce de Marc
la place du Forum et de la Basilica Ulpia voyait Aurèle des années 171-172 après J.-C. L’empe-
naître la première spire sur un «paysage» sur- reur passe un fleuve sur un pont et la monnaie
prenant 8. Cependant, par les valeurs géogra- porte la légende VIRTVS AVG[VSTI]13. Mais
phiques et culturelles qu’elle véhiculait, cette cette image initiale de la frise, si particulière,
vue le transportait sur les marges de l’Empire. possède de plus vastes implications. À la

6
Pour l’identification détaillée des troupes sur la co- 11
Settis 1988a, p. 264; Coarelli 1999, p. 48.
lonne (légionnaires, prétoriens, auxiliaires), se reporter à 12
Hölscher 1994, p. 113, ou Hölscher 1980, p. 292-293.
la bibliographie donnée note 162 de l’Introduction. Bode 1992, p. 134, reprend cette interprétation et la justi-
7
Brilliant 1986, p. 94-95; Settis 1988a, p. 215. fie, à l’aide d’une comparaison interne à la frise, par la
8
Un «panoramique», dirait Alain Malissard. résistance que semble opposer le fleuve au passage dace
9
Becatti 1982, p. 554, fait débuter la première guerre scène 31 (pl. XVa et XXIIb). Sur les monnaies, le dieu
dacique aux scènes 3-5, de même que Settis 1985, p. 1156- peut apparaître seul (RIC II, p. 251 et planche VIII, 142;
1157, et Scheiper 1982, p. 155 (qui situe la scène 3 à Vimi- ou Overbeck-Kent-Stylow 1973, p. 110 et figure 258), ou
nacium). Par contre, Hamberg 1968, p. 108-109, fait des bien maîtriser la Dacie (ibid., p. 283 et planche X, 180 :
scènes 1 à 4 «the departure or profectio and its milieu»; les auteurs identifient le Tibre, mais en l’absence de
Gauer 1977, p. 9, situe ces premières scènes sur la fron- toute légende la lecture est incertaine. Bernareggi 1975
tière du Danube; pour Bode 1992, p. 133, «la spire ne se prononce pas, mais Bianchi Bandinelli 1978,
commence avec la description pacifique de la frontière da- p. 134, avait déjà reconnu le Danube sur cette monnaie
nubienne gardée par des auxiliaires romains». de 105-106).
10
Nous remanions et développons ici deux dossiers qui 13
Picard 1957, p. 383-384; même exemple dans Höls-
ont donné lieu à des articles : le premier sur la frontière cher 1994, p. 113 et sa planche 14.2; et De Caro 1993, figure
(Galinier 1995), le second sur les structures de la frise (Ga- 165, pour une très bonne reproduction de ce sesterce.
linier 1996).
IMPERIUM INFINITUM 43

même époque, Pline le Jeune renverse, par une ambiguïté un espace de veille militaire,
figure rhétorique, l’association «barbares / conforme à la description de Florus : Drusus
géographie» qu’évoque également Tacite dans [...] in Rheni quidem ripa quinquaginta am-
la Germanie14. plius castella direxit17.
Oseraient-ils [se plaindre] ceux qui savent que
Cette vision de la ripa, variante de la profec-
tu as campé face aux peuples les plus féroces à tio, insiste bien sur le passage de la frontière.
l’époque même qui leur est le plus favorable et qui «Le Danube distingue ce qui est aux Sarmates
nous est le plus contraire, quand le Danube voit de ce qui est aux Romains», écrivait Sénèque18.
ses rives (ripas) réunies par la gelée et que durci Sont ici représentées, pour la première fois,
par la glace il peut laisser passer sur son dos tout ces limites de l’imperium sine fine19, et pour la
l’appareil de leurs expéditions, quand ces nations première fois aussi depuis Claude et la
sauvages sont moins défendues par leurs armes conquête de la Bretagne 20 un empereur re-
que par leur ciel ou leur climat? Dès que tu étais pousse les limites de l’imperium romanum. La
tout près, comme si le cours des saisons avait été volonté de Trajan de matérialiser le finis 21 en
interverti (si mutatae temporum vices essent), les
vision préalable définit les guerres daciques
barbares se tenaient enfermés dans leurs repaires,
et nos colonnes ne demandaient qu’à faire des in-
comme une entreprise exceptionnelle, celle de
cursions sur leurs rives (ripas), à profiter, si tu le la propagatio de l’Empire. Mais la rive montrée
voulais, des avantages dont ils profitaient jadis et est la rive romaine. Le spectateur de la frise est
à porter spontanément chez eux leur propre hi- dans la situation des Daces postés sur la rive
ver15. gauche à l’extérieur de l’Empire, ce qui est sur-
prenant.
La frontière est ici désignée par le terme ri- Observons en contrepoint la scène 31 sur
pa. Le débat quant à sa signification, ou celle la face nord-est (pl. XVa, spire 5, et pl. LXI
du terme limes, n’est pas clos. Jean-Michel pour des détails), à la verticale de la vision
Carrié a émis une distinction entre limes (fron- inaugurale de la ripa (sc. 1, pl. XIIIa). Les
tière terrestre) et ripa (frontière délimitée par Daces passent le fleuve avec difficulté et en
un cours d’eau)16, ce qui semble conforme à l’i- désordre. La scène 32 (pl. XXIIb, spire 5) voit
mage. La frise historiée dispose avec soin les ces mêmes Daces attaquer un fort romain dé-
éléments représentatifs (rive, forts, gardes) fendu par des auxiliaires. La rive qui est ma-
jusqu’au point d’orgue que constitue la pré- térialisée scène 31 est encore la rive romaine,
sence de Danuvius scène 3. Elle montre sans ainsi que l’image l’indique clairement : au dé-

14
Sur la Germanie de Tacite : Dupont 1995, p. 204-205. à l’extérieur de l’Empire, trait d’union possible entre deux
L’auteur cite la description des Mattiaques (Germanie 29) : espaces; et à l’intérieur de l’Empire, limite administra-
«C’est ainsi que, bien qu’établis sur leur rive (ripa), [Les tive), ripa (limite naturelle), et terminus (bornes qui maté-
Mattiaques] sont de cœur et d’esprit avec nous, semblables rialisent les limites). Sur les diverses définitions de la
en toute chose aux Bataves, si ce n’est que leur vaillance frontière à époque romaine : Mann 1974, puis Whittaker
est encore plus grande, qu’ils tiennent du ciel et du sol qui 1989, et Tufi 1990. Sur l’état des frontières à l’époque de
sont leurs et où ils se trouvent encore». On ne saurait Trajan : Watson 1991, et Marcone 1991. Sur l’évolution à
mieux décrire l’étroite relation sentie, par un observateur la fin de l’Antiquité : Gabba 1989, et Whittaker 1993, ainsi
romain, entre un sol et ses habitants. que la recension de Whittaker 1996.
15
Pline le Jeune, Pan. XII (trad. M. Durry). Bode 1992, 17
«Sur la rive même du Rhin, il aligna plus de cin-
p. 139, rapprochait cet extrait de certaines scènes de la quante fortins» : Florus II, 30, 26 (trad. P. Jal).
frise montrant les Daces fuyant à l’approche de Tra- 18
Danuvius Sarmatica ac Romana disterminet : Sé-
jan. Sur Pline et les guerres daciques : Syme 1964. nèque, Q.N. I, 9 (trad. P. Oltramare).
16
Carrié 1995, p. 36. Il rapporte les termes utilisés par 19
Pour citer Virgile, Énéide I, 279.
les auteurs latins pour désigner une «frontière fortifiée» : 20
Depuis Auguste et Tibère pour la Germanie et l’Eu-
vallum, praesidia, castella, claustra, muralis saepes, burgi, rope danubienne. Domitien y connut deux échecs, et un
vallum. Ils peuvent accompagner le mot limes, mais ce succès : voir ci-après.
dernier n’est jamais attesté seul. Voir encore Forni 1987, 21
Nous préférons au mot limes, d’usage plus tardif, les
et White 1989, à propos de la frontière sur la colonne Tra- termes de ripa et de finis, ce dernier étant employé dans le
jane. Enfin Trousset 1993b, p. 116, définit limes (zone de ius fetiale et repris par Virgile avec le sens de «limite» (Du-
contrôle où est campée l’armée), finis (zone insaisissable mézil 1987, p. 106).
44 LA FRISE DE LA COLONNE TRAJANE

but de la scène 22, est montré un bâtiment de ripa qu’un habitant de Rome, ignorant des réa-
pierre qui ne joue aucun rôle dans l’action, lités du finis mais ayant peut-être lu Fronton ou
excepté celui, voulu, de marqueur d’espace. Tacite, pouvait reconnaître. En conséquence il
Ce choix s’explique car, du côté dace, il n’y a est secondaire d’identifier la cité d’où sort l’ar-
rien à montrer. Dans la conception culturelle mée. Quel que soit son nom, elle possède un
romaine, les fleuves n’ont qu’une rive, la rive ideelle Inhalte 25 qui en est l’intérêt essentiel.
romaine. Ainsi chez Tacite, la frontière est un Enfin : les responsables de la frise ont dû
regard porté depuis la rive romaine sur l’au- créer une formule iconographique nouvelle
delà du fleuve 23. Ce sont les Romains qui pour représenter l’espace frontalier 26. Cette
bornent le monde, qui en fixent ou en création bénéficie certes d’une solide tradition
changent les limites. Pour offrir l’équivalent littéraire 27, elle se manifeste ici pour la pre-
idéologique du texte de l’historien, qu’elle n’il- mière fois dans l’iconographie. Sa réussite est
lustre pas, l’image a dû inverser le regard et assurée par sa postérité sur la colonne de Marc
s’est attardée sur la ripa romaine. En l’ab- Aurèle, mais surtout par la clarté de la re-
sence des forts, des auxiliaires, des signaux présentation de la ripa. On ne peut dans ce cas
sur la rive et des cités pourvues d’enceintes, le invoquer la numismatique comme banc d’es-
fleuve n’apparaîtrait pas clairement comme sai : le monnayage ne présente aucune compo-
une frontière : seuls la caractérisent les cri- sition similaire. Il s’agit bien d’une création
tères culturels disposés méticuleusement de- liée au projet de la colonne Trajane.
vant les spectateurs romains. La frise en possède d’autres. Elle met par
Première conclusion : la frise et les œuvres exemple en images la poursuite, le suicide et la
littéraires, ici Tacite et Pline, sont complémen- décollation d’un roi ennemi, thème classique
taires. Loin de s’illustrer l’une l’autre, elles se au moins depuis les Galates de l’autel de Per-
répondent et témoignent que leurs contenus game et également présent chez César : le roi
appartiennent non à l’arbitraire d’un auteur ou des Trévires, Indutiomare, est poursuivi, pris à
d’un artiste, mais à la culture et aux valeurs un gué, tué, et sa tête rapportée 28. Le suicide
d’une époque. Constat encourageant pour qui de Décébale suit ces séquences, et le thème fut
entend se passer du fantôme des Commentarii repris sur divers supports : une poterie de la
de Trajan et considérer la frise comme un do- Graufesenque, objet destiné à une vaste diffu-
cument à part entière 24. Second point : la frise sion 29 ; la stèle de Tiberius Claudius Maximus,
propose une description moins topographique déjà mentionnée 30 ; et peut-être une métope
que culturelle des limites de l’Empire. Elle uti- d’Adam Klissi 31.
lise les représentations mentales du public au- L’inversion du regard dont témoignent les
quel elle s’adresse et offre une description de la premières scènes peut n’être qu’un procédé

22
Marquée à gauche par la coupure nette d’un arbre. cun cas, et contrairement à Picard 1996, la frise ne doit
L’extrémité de la scène 32 est également occupée par un être considérée comme l’illustration d’un texte.
arbre occupant toute la hauteur de la spire. 25
Bode 1992, p. 126.
23
Dupont 1995, p. 194 : «Tacite dit toujours pour parler 26
Rousselle 1993, p. 669, à propos de la représentation
de la rive romaine de ces deux fleuves : ‘la rive’, étant en- des dieux orientaux sur commande romaine : «Comme la
tendu qu’il s’agit de la rive romaine, l’autre n’étant pas de représentation est neuve, il y a un lien direct entre la vo-
même nature». lonté du commanditaire et la main de l’artiste».
24
Conclusion similaire, dans un autre contexte, chez 27
Par exemple César, B.G. I, 13-14; Pline le Jeune, Pan.
Rousselle 1993, p. 1073 : «Il me semble que l’on peut consi- XVI, 2.
dérer les peintures de la synagogue de Doura, plutôt qu’il- 28
César, B. G., V, 56.
lustration de midrach, comme un targum ou un midrach 29
Labrousse 1981; Hatt 1983, p. 24-26.
iconographique indépendant : le récit biblique traduit (in- 30
Introduction note 164.
terprété) et raconté avec les détails qui ne sont pas dans le 31
Settis 1988b. Consulter Settis 1988a, p. 226-229, sur
texte, et que l’image exige». Ce constat serait applicable à les différences de traitement entre ces représentations
la colonne Trajane, même si nous pouvions comparer d’un même événement, différences qui empêchent de par-
images et textes portant sur les guerres daciques. En au- ler de formule iconographique.
IMPERIUM INFINITUM 45

iconographique. Elle renvoie cependant à un Trajan guidant un vaisseau dissuade les in-
autre extrait de Pline le Jeune, qui se préoc- cursions. L’inversion du regard des premières
cupe du regard de l’Empire sur les Barbares et scènes marque donc, de manière specta-
aussi, ce qui est plus rare, des Barbares sur culaire, la reprise en main des frontières.
l’Empire : Signe politique, elle donne aux citoyens ro-
D’autre part, si parfois il lui [Trajan] plaît de dé- mains, dès le premier regard sur la frise, la
ployer cette même force physique sur mer, ce n’est preuve de la virtus de Trajan.
pas lui qui suit des yeux ou du geste les voiles flot- Un autre extrait de Pline établit une corré-
tantes, mais tantôt il est au gouvernail, tantôt il dis- lation forte entre les espaces limitrophes de
pute aux plus vigoureux de ses compagnons le plai- l’Empire et l’au-delà des frontières 35 :
sir de briser les flots [...]. Combien différent de celui
[Domitien] qui ne pouvait supporter le calme du lac Si quelque roi barbare a poussé l’insolence (in-
d’Albano [...]. D’une telle honte les fleuves mêmes solentiae) et la folie (furorisque) jusqu’à mériter ta
n’étaient pas exempts et le Danube et le Rhin eux- colère (iram) et ton indignation (indignationem), il
mêmes prenaient plaisir à transporter cette appari- peut être défendu par tout l’intervalle de la mer, par
tion de notre déshonneur; l’empire était autant dés- l’immensité des fleuves, par l’escarpement des mon-
honoré parce que les aigles romaines, les enseignes tagnes, il n’en sentira pas moins, j’en suis sûr, que
romaines, la rive romaine enfin (Romana denique tous ces obstacles s’inclinent, cèdent si tôt devant ta
ripa) voyaient ce spectacle que parce que le voyait valeur (virtutibus) qu’il croira que les montagnes
aussi la rive des ennemis (quam quod hostium pros- ont été aplanies, les fleuves desséchés, la mer sup-
pectaret), de ces ennemis qui ont l’habitude de par- primée, et qu’il subit l’invasion non pas de nos
courir sur des embarcations ou de traverser à la flottes, mais de notre territoire même (sed terras ip-
nage ces mêmes fleuves tantôt embarrassés de gla- sas arbitretur) 36.
çons ou inondant les plaines, tantôt coulants et na-
vigables 32.
Si l’auteur marque, une fois encore, la soli-
Les scènes 34 et 79-80 33, superposées sur la darité entre l’espace barbare et les populations
face sud-ouest, montrent Trajan dirigeant un qui y vaquent, il oppose en une tournure rhé-
navire. Sans calquer l’image sur le texte 34, on torique efficace cet espace sauvage à l’espace
peut constater une certaine adéquation entre romain. Or les scènes qui, sur la frise, suivent
les deux documents et peut-être une intention le franchissement du fleuve 37, disent l’occupa-
identique de marquer, par opposition à l’otium tion de l’espace dace d’abord par Trajan
de Domitien, l’implication personnelle de Tra- (scènes du conseil, du sacrifice, de l’omen et de
jan dans sa politique, pas si éloignée en fin de l’adlocutio), puis par l’armée (les travaux).
compte de l’action des rois hellénistiques à la L’espace dace n’apparaît qu’alors, justement
tête de leurs armées. Pline mentionnait le re- dans la phase dynamique que constitue la
gard des ennemis depuis les rives du Rhin et conquête romaine.
du Danube : le spectacle du navire du dernier Cette transformation s’organise donc en
des Flaviens, «qu’un câble remorquait», pou- deux registres. Cérémoniel en premier lieu,
vait les inciter à franchir le fleuve. Par contre, avec la prise de possession du sol qu’assure

32
Pline le Jeune, Pan. LXXXI-LXXXII (trad. M. Durry). mais un espace défini par une imprécision croissante au
Pline n’emploie pas le terme de ripa lorsqu’il décrit la rive fur et à mesure que l’observateur s’éloigne de l’Empire.
barbare des fleuves liminaires. La ripa dacique ou germa- Ainsi Tacite, Germ. XLVI, décrivant l’espace au-delà de la
nique n’existe pas plus dans son esprit qu’elle n’est visible forêt germanique, termine par ces mots : «Ces faits étant
sur la frise, elle est le lieu d’où observent les ennemis. mal éclaircis, je les laisserai dans leur incertitude» (trad.
33
Pl. XLVIIIa et XLIXb; et pl. LXII pour des détails. A. Cordier).
34
À plusieurs reprises, Pline utilise, pour résumer le 36
Pline le Jeune, Pan. XVI, 5 (trad. M. Durry).
saeculum de Trajan, l’image de l’empereur «au gouvernail 37
Sc. 5, pl. Ia, débarquement de l’armée; sc. 6, pl. VIIa
du salut public» : Pline le Jeune, Pan. VI, 2 (re publicae sa- et XIIIa : concilium; sc. 8, pl. XXIIa : suovetaurilia; sc. 9,
lutis gubernaculis), et Ep. X, 1 (ab gubernacula rei publi- pl. XXVIIIa : omen; sc. 10, pl. XXXIXa : adlocutio; sc. 11-
cae). 12, pl. XLVIIa et LIIIa : labor.
35
L’extérieur de l’imperium sine fine n’est pas un ager,
46 LA FRISE DE LA COLONNE TRAJANE

l’empereur par le biais de la lustratio. Celle-ci, pourquoi l’armée romaine conduite par Caton ne
destinée à Mars, a pour cadre le premier édi- fut pas seulement battue par eux ou mise en fuite,
fice construit en Dacie, un camp romain proté- mais – chose vraiment stupéfiante – complètement
gé par une enceinte maçonnée, et pour fonc- cernée et anéantie.
tion d’écarter le péril du franchissement par la La description de la Dacie est plus sombre
pietas de l’empereur et de l’armée 38. Or, les encore : «Curion vint jusqu’en Dacie, mais fut
dieux se manifestent sur la frise spire 4 39, à la effrayé par les ténèbres des forêts» 41. Le consul
verticale exacte du suovetaurilia. La cohérence C. Scribonius Curion atteignit la Dacie en 74
rhétorique et idéologique de ces premières avant J.-C. 42 : à sa suite, seul Trajan osa péné-
spires est indéniable. trer dans la contrée, et malgré les défaites ré-
Le second registre est à mettre en relation centes des généraux de Domitien, le consul
avec la «rhétorique de l’espace» mise en place Oppius Sabinus en 84 après J.-C. et le préfet
par les scènes 1 et 2. Pour dire la transforma- du prétoire Cornelius Fuscus en 86, il en sortit
tion de l’espace dace, les reliefs doivent d’abord victorieux. Il n’est que de lire Tacite pour déce-
en décrire les caractéristiques initiales. Les élé- ler la critique du saeculum de Domitien et
ments utilisés reflètent la perception romaine comprendre combien la thématique de la fron-
des confins de l’Empire. Relisons Florus : tière était, au début du règne de Trajan, un
Les Daces sont inséparables de leurs mon- thème politique d’actualité :
tagnes. De là, sous le commandement du roi Coti- Tant d’armées dans la Dacie et la Mésie, dans la
son, chaque fois que l’étreinte du gel avait réuni les Germanie et la Pannonie, perdues par la témérité
rives du Danube, ils descendaient piller les régions ou la lâcheté des généraux; tant de braves guerriers
voisines. César Auguste décida d’éloigner une na- forcés et pris avec leurs cohortes. Ce n’était plus les
tion dont il était si difficile d’approcher. Il envoya limites de l’empire et la rive d’un fleuve (de limite
donc Lentulus qui les repoussa au-delà de l’autre imperii et ripa), c’étaient les quartiers de nos lé-
rive; on établit des postes en deça [sur la rive gions, la possession de nos provinces qu’il fallait
droite]. Ainsi la Dacie fut-elle non vaincue, mais disputer 43.
éloignée, et sa conquête ajournée 40.
L’aspect sombre et difficile de la végétation
Ailleurs, Florus associe plus encore popula- dacique est, sur la colonne Trajane, percep-
tions barbares et caractéristiques de leur terri- tible à travers les multiples scènes de déboise-
toire : ment et de construction de forts. Déjà César
Les plus cruels de tous les Thraces furent les rapportait, dans la Guerre des Gaules, que les
Scordisques, mais la ruse s’était chez eux jointe à la Nerviens tressaient les branches des forêts
force : la configuration de leurs forêts et de leurs pour ralentir les Romains et préparer des em-
montagnes s’accordait avec leur tempérament. C’est buscades 44. Diverses scènes de la frise asso-

38
Le ius fetiale en appelait déjà à Iuppiter au moment 44
César, B.G. II, XVII : «[...] les Nerviens, faibles en ca-
de franchir le finis ennemi : Dumézil 1987, p. 106. valerie [...], ont l’habitude antique, pour empêcher plus fa-
39
Sc. 24, pl. XXIIb. cilement les incursions de leurs voisins, de tailler et de
40
Florus II, 28 (nous n’avons changé de la traduction courber de jeunes arbres, dont les nombreuses branches
de Paul Jal que inhaerent, qu’il rendait par «les Daces sont poussées en largeur et les ronces et buissons croissant aux
collés à leurs montagnes»). intervalles forment des haies semblables à des murs, bar-
41
Florus I, 39 (trad. P. Jal). rière impénétrable à l’œil même». Ou encore, face aux Mo-
42
Eutrope, Abrégé VI, 2 à son propos. rins et aux Ménapes (ibid., III, 28-29) : «Voyant en effet
43
Tacite, Agr. XLI (trad. A. Cordier). Les défaites du que les plus grandes nations qui avaient lutté contre Cé-
règne de Domitien sont mentionnées dans Suétone, Dom. sar, avaient été repoussées et battues, et possédant un
VI, et Juvénal IV, 110. La victoire de Tettius Julianus l’est pays où se succèdent forêts et marais, ils [les Belges] s’y
par Dion Cassius LXVII, 10, et Martial VI, 76 (également : transportèrent corps et biens. [...] Les jours suivants, Cé-
Fink 1958, p. 115, et Rossi 1980-1981). Dion Cassius sar entreprit d’abattre la forêt. [...] Avec une rapidité in-
LXVIII, 6, mentionne le tribut que Domitien dut verser, croyable, en peu de jours, ce travail fut accompli sur une
après ses défaites, à Décébale. Pour un résumé des opéra- grande étendue» (trad. M. Rat). Richard Brilliant résume
tions militaires en Dacie, de César à Trajan, consulter Sil- les rapports entre l’œuvre de César et la frise : «[...] the re-
verio 1988, et Benett 1997, p. 85-103. lationship between Caesar’s Commentarii and the column
IMPERIUM INFINITUM 47

cient de même Daces et nature sauvage. Bref, Soulignons que la végétation est un mar-
la virtus de Trajan était supérieure à celle de queur primordial de l’espace dace. Les scènes
Domitien mais aussi d’Auguste, dont Tacite 1-2 ne comportent que peu d’arbres, car la ripa
rappelle le conseil posthume à Tibère de ne romaine est définie d’abord par l’architecture :
pas étendre les frontières 45. elle n’est en aucun cas un espace sauvage. La
cohérence des signes iconiques est évidente, et
Arrêtons-nous un instant sur les adver- il est sûr qu’elle facilitait la compréhension des
saires de Trajan. Le premier Dace (ou Gète reliefs par un public romain habitué à manipu-
pour les Grecs) est reconnaissable à sa barbe, ler ces concepts culturels. À l’inverse, la rive
ses longs cheveux et ses vêtements typiques. dace du Danube aurait pu consister en un épais
Dion Chrysostome, contemporain de Trajan rideau d’arbres. Cette image a été écartée au
qui décrit certains Gètes vus en Grèce, dis- profit de la vision de la rive romaine, davantage
tingue deux catégories sociales : «[...] certains reconnaissable pour un promeneur romain. Il y
d’entre eux revêtent des coiffes sur leurs têtes – a là encore un préalable idéologique. Rome est
comme font aujourd’hui ceux des Thraces que définie en premier lieu, et elle l’est par la civili-
l’on appelle Gètes, et comme Spartiates et Ma- sation, protégée par une frontière bien gardée.
cédoniens avaient usage de le faire [...]» 46. Ensuite, et en négatif, est présenté le monde
Tous portent une courte tunique sur des barbare, caractérisé par la nature sauvage.
braies. Seule une minorité arbore une coiffe : La rhétorique de l’espace, instaurée par les
ce sont les pileati, porteurs de coiffe, qui sur la premiers reliefs, se poursuit avec des variantes
colonne Trajane sont souvent proches de Dé- tout au long de la frise. Le mouvement d’a-
cébale, lui-même coiffé d’un pileus (lors de la vance ne s’achève en fait qu’à l’extrémité supé-
grande scène de soumission : pl. XVIb, spire rieure du fût. Cet extremum, dont la diminu-
12, scène 75). Les comati sont les Daces dé- tion de hauteur répond à la croissance de la
pourvus de cette distinction, de rang inférieur première spire, présente de la face ouest à la
ainsi que le révèle cette anecdote : «Décébale face nord-est (fig. 6) un groupe de scènes co-
avait, même avant sa défaite, envoyé en am- hérent 51. Par leurs thèmes (incendie, vastes
bassade, non plus, comme auparavant, des mouvements de population et de bétail ac-
hommes pris dans la classe des chevelus, mais compagnés ou poussés par des auxiliaires ro-
les principaux des porte-bonnets» 47. Or, la mains), ces reliefs annoncent la formation
frise respecte cette hiérarchie. Le premier d’une nouvelle limite. Réalité? On a évoqué, en
Dace de la frise est un comatus. Il apparaît s’appuyant sur une inscription, la possibilité
dans une position inconfortable : tenu aux de migrations de Daces favorables à Rome
cheveux et aux bras par deux Romains, il est vers la rive sud du Danube en 88-89 après J.-
prisonnier (pl. XXIXa, spire 3, sc. 18). Il figure C. 52. Le déplacement des populations serait
dans la longue série de travaux qui jalonne la donc une pratique courante. Reste qu’il est, au
seconde spire 48. Plus loin, la première bataille vu des reliefs, impossible de trancher avec cer-
voit les Daces chercher refuge dans une fo- titude quant aux régions touchées par les mi-
rêt 49 : dans la même scène, les Romains s’ap- grations de 106 : s’agit-il de régions internes à
puient sur un camp maçonné; Trajan y est la province, difficiles à contrôler, et d’un mou-
pour ainsi dire adossé 50. vement voulu par Rome? Ou de la fuite spon-

is primarily ideologica». Dans un autre temps et dans une 49


Spire trois, sc. 24, pl. XIIIb, XXIIb et XXVIIIb.
perspective inversée, mentionnons chez Shakespeare 50
Pl. XIIIb.
(Macbeth V, 5) la menace de la forêt de Birnam marchant 51
Sc. 153, pl. XLV et XLVIb; sc. 154-155, LVIIc, IVc,
sur Dunsinane... XII et XXIb.
45
Tacite, Ann. I, 11. 52
Fink 1958, p. 115, à propos de CIL XIV, 3608 = ILS
46
Dion Chrysostome, Discours LXXII, 3 (trad. fran- 986, lignes 9-12 : [Moesia] in qua plura quam centum milia
çaise d’après H.L. Crosby). ex numero Transdanuvianorum ad praestanda tributa cum
47
Dion Cassius LXVIII, 9 (trad. E. Gros et V. Boissée). coniugibus ac liberis et principibus aut regibus suis trans-
48
Sc. 18, pl. XXVIIIb. duxit.
48 LA FRISE DE LA COLONNE TRAJANE

tanée de Daces réfractaires devant les auxi- et celui des Gètes. On appelle Gètes ceux qui sont
liaires romains – ce que montre la scène 155 –, établis en direction du Pont-Euxin et de l’Orient,
depuis – pourquoi pas? – les montagnes d’O- Daces ceux qui sont à l’opposé, vers la Germanie et
rastie et en direction des confins de la nouvelle les sources de l’Ister 58.
province et du «désert des Gètes» décrit par
Strabon? De par les structures de la frise, nous La Dacie était donc perçue par Strabon
penchons pour cette dernière interprétation 53. comme limitrophe du territoire des Sar-
L’extrémité de la frise voit donc la ripa du mates, au-delà du Danube. Il en était de
Danube remplacée par une zone vague, en ac- même à Rome. Le contemporain d’Hadrien,
cord avec les termes usités par les auteurs an- Florus, poursuit sa description de la Dacie
ciens : finis, extremum et terminus ont, dans par une progression géographique : «Curion
les textes, le sens d’«extrémité», de «confins» vint jusqu’en Dacie, mais fut effrayé par les
ou de «bornes de l’Empire», ce qui convient à ténèbres des forêts. Appius parvint jusque
la situation des reliefs sur la frise 54 et à la chez les Sarmates, Lucullus, jusqu’au bout
conception augustéenne des frontières 55 : l’ex- du monde, au Tanais et au lac Méotis» 59.
térieur est rejeté dans le néant. Plus parti- Sur la colonne, les Daces sont effectivement
culièrement, on sait que, pour les Romains, en contact avec les Sarmates : reconnais-
l’arrière-pays des Daces était peuplé de no- sables à leur lorica squamata et à leur
mades. Selon Strabon, les Sarmates, les Roxo- casque conique 60, ils assistent les Daces
lans et autres nomades se déplacent sur des scènes 32 et 37 61.
territoires désolés au nord et à l’est du terri- L’espace dace confine donc au bout du
toire dace : «Dans l’espace intermédiaire, face monde. Dans ce contexte, les ultimes scènes
à cette partie de la mer Pontique qui s’étend de de la frise marquent soit la pacification des
l’Ister [partie sud du Danube] au Tyras [le montagnes de l’intérieur de la Dacie, donc la
Dniestr], s’étend le désert des Gètes, entière- fin de la conquête et le contrôle de l’espace
ment plat et sans eau [...]» 56, et au-delà encore nécessaire à la romanisation 62, soit la fuite
vers l’est et le nord, le territoire des Sarmates d’irréductibles Daces se réfugiant dans le
Iazyges 57. Le géographe grec avait auparavant néant du désert nord-oriental. L’Empire au-
précisé l’identité entre Gètes et Daces : rait avec Trajan atteint sa nouvelle limite, en
l’occurrence l’extremum du monde, qu’il ne
Il existe dans leur pays une autre division qui re- servirait à rien de repousser davantage. Elles
monte à une époque reculée : on distingue leur po- marquent en tout cas le terme de la conquête
pulation par deux noms différents, celui des Daces romaine.

53
Également La Rocca 1994, p. 22-24. La fuite des vain- 13). Enfin Dion Cassius LXVII, 6 : «Au reste, j’appelle
cus devant le vainqueur est un thème iconographique an- Daces ces peuples, comme ils se nomment eux-mêmes et
cien dans le monde méditerranéen : Belloni 1990, p. 100, comme les nomment les Romains, bien que je n’ignore pas
pour qui la colonne Trajane exprime justement ces soucis que quelques Grecs, avec raison ou non, les appellent
de propagatio imperii. Gètes; quant à moi, je sais que les Gètes sont les peuples
54
Tacite, Agr. XXX et XXXIII (terminus Britanniæ ou qui habitent au-delà de l’Hémus sur les bords de l’Ister»
finis Britanniæ); ibid., XXX (Nos terrarum ac libertatis (trad. E. Gros et V. Boissée).
extremos recessus); Tacite Ann. I, 11 (intra terminos im- 59
Florus I, 39 (trad. P. Jal).
perii). 60
Voir Gamber 1964 pour une identification des Daces
55
Comme en témoigne l’introduction des Res Gestæ : et Sarmates sur la colonne Trajane.
«il soumit le monde entier à l’imperium du peuple ro- 61
Pl. XXIIb, et pl. LXI pour un aperçu des Sarmates
main» (trad. J. Gagé). Se reporter à Nicolet 1983, 1988, scène 32. En outre, des cuirasse à écailles sarmates sont
1989 et 1991, pour une étude de la représentation des fron- représentées sur la base de la colonne Trajane.
tières à Rome. 62
Daicoviciu 1959, p. 314-317, a fait le point sur les in-
56
Strabon, Géogr. VII, 3, 14 (trad. R. Baladié). terprétations de ces scènes et conclut : «crediamo si tratti
57
Sur l’espace au-delà de la Dacie et les peuplades no- dell’evacuazione di certe zone, probabilmente proprio la
mades, dont les Sarmates : Strabon, Géogr. VII, 3, 17. zona della città daciche dei Monti di Orastie» (p. 316).
58
Ibid., VII, 3, 12 (trad. R. Baladié). Et encore «Les Pour Protase 1976, p. 494, la scène 155 évoquerait «la zone
Daces parlent la même langue que les Gètes» (ibid., VII, 3, montagneuse d’Orastie et de Sebes [...] entièrement éva-
IMPERIUM INFINITUM 49

En définitive, la frise présente l’expansion reflet des deux guerres menées en Dacie par
de l’Imperium au-delà du Danube et la trans- Trajan en 101-102 puis 105-106 après J.-C. De
formation de l’espace dace. Les scènes 1-2 oc- fait, une figure centrale scinde la frise en son
cupent dans ce discours une fonction primor- milieu : une victoire ailée 65. Elle recouvre les an-
diale. Elles correspondent à ce que Louis Ma- nées 103-104. Faut-il pour autant interpréter les
rin, dans un autre contexte, appelait avec structures de la frise en termes chronologiques?
justesse le «commencement-origine» d’un type Nous avons vu qu’une telle approche n’est
de récit particulier : le panégyrique à prétexte plus de mise. Le critère d’organisation que
historique 63. Elles préparent en effet l’observa- nous proposons est basé sur la similitude
teur au discours de la frise et conditionnent sa constatée entre cinq groupes de scènes
lecture. Telle serait la signification de la pre- (fig. 8). Ces groupes combinent, et eux seuls,
mière spire, qui s’ouvre vers la droite, et des un certain nombre d’éléments. Seuls trois
premières images : elles constituent l’initium d’entre eux sont à chaque fois présents (réunis
du récit, au sens latin du terme, à la fois «dé- dans la séquence «passage» 66) : le fleuve (ou
but», «fondement» et «principe» du discours, la mer); la porte urbaine; le motif de l’avance
mais aussi «auspice» d’ouverture qui oriente, de l’armée au-delà du fleuve ou de la mer.
de manière non pas sinistre mais favorable et Cette association systémique donne le sens.
définitive, la lecture. Dès lors, ce n’est pas seu- Les cinq fois, il s’agit de matérialiser un mou-
lement la hauteur de la colonne qui est signe vement, le franchissement d’une limite par les
immédiat de la grandeur de Trajan et de cet Romains, avec comme point de départ une ou
imperium infinitum qu’il conquiert, mais les plusieurs portes monumentales. Le terme
images inaugurales de la frise et le fran- «campagne» recouvre strictement, pour nous,
chissement du finis 64 : images qui sont par- la section de frise comprise entre deux fran-
faitement visibles et dont le discours est, déjà, chissements.
d’une grande complexité. La frise présente deux variantes d’entrée en
campagne : à l’aide d’un pont (ou d’un pont de
Modalités de la conquête navires) pour les première, troisième et cin-
quième campagnes 67 ; ou à l’aide de navires,
Les cent cinquante-cinq scènes de la frise avec une image de navigation où figure Tra-
sont traditionnellement divisées en cinq cam- jan 68 suivie d’une scène de débarquement pour
pagnes. Dans la pensée des premiers cher- les seconde et quatrième campagnes. Dans les
cheurs, cette organisation se voulait historique, deux cas, l’entrée en Dacie est matérialisée par

cuée». Pour lui, les déplacements de 106 après J.-C. sition immobile des forces affrontées [...]. Mais sur ce
peuvent s’expliquer par une distribution de l’ager publicus fond se détachent déjà les deux figures en face à face des
aux nouveaux colons, et donc marquer la création et la ro- protagonistes du conflit imminent».
manisation de la province. Becatti 1982, p. 574, y voit une 64
Thebert 1995, p. 226, commente le passage du Rhin
escorte romaine à des Daces et donne dans sa note 95 la par César (B.G. IV, 17) en ces termes : «Pour servir comme
bibliographie antérieure. Pour Bode 1992, p. 168, la scène il convient la dignitas césarienne, le pont est un véritable
149 (pl. XII) montre des animaux de haute montagne manifeste de la science et de la technique romaines oppo-
(Hochgebirgstiere) et la fin de la frise un transfert de Daces sé à la furie du Rhin». Cette dignitas est aussi celle de la
dans les régions de plaine de la nouvelle province, plus ai- scène 3 et plus encore du pont sur le Danube (scène 99,
sées à contrôler. Lire Schindler 1981, p. 552-553, pour des pl. LXIII), œuvre d’Apollodore. Dans leurs «ouvrages» res-
cartes archéologiques de la région d’Orastie; Strobel 1984, pectifs, les deux conquérants s’adressent avant tout au pu-
p. 41, sur la géographie de la Dacie avant la conquête; en- blic romain.
fin Petolescu 1985, sur l’organisation de la province par 65
Spire 12, sc. 78, pl. XXXIIa. Sur l’iconographie de la
Trajan en 106. Victoire à Rome, se reporter à Hölscher 1967.
63
Marin 1981, p. 62-63, commente ainsi le «Projet de 66
Ou «voyage» : Settis 1988a, p. 164.
l’histoire de Louis XIV» proposé à Colbert par Pellisson en 67
Sc. 3, pl. LIIIa; sc. 48, pl. LIVb; sc. 101, pl. LVI.
1670 : «Le point zéro du commencement-origine sera un 68
Sc. 34, pl. LIVa; sc. 79, pl. LVb.
tableau synchronique, un état, entendu comme la compo-
50 LA FRISE DE LA COLONNE TRAJANE

Fig. 8 – Début des cinq campagnes de la colonne Trajane.

un changement de rive. À ce premier groupe composée en plusieurs étapes. Outre les


de scènes peut succéder un second, constitué scènes regroupées sous le titre «passage»,
des scènes de concilium 69, suovetaurilia 70 et s’individualisent divers groupes : les scènes 6
adlocutio 71. à 10 déjà évoquées (séquence «installation»);
L’examen de ces quelques scènes suffit à dif- les préliminaires de la bataille (séquence
férencier deux types de campagne (fig. 9). Les «progression», scènes 11 à 23); les opérations
première, troisième et cinquième campagnes de guerre («confrontation», scène 24); enfin
reprennent la totalité de ces thèmes, alors que les conséquences de la victoire romaine
les deux autres n’en reprennent qu’un (les «sa- (scènes 25 à 30).
crifices» de la quatrième campagne, mais il ne
s’agit pas de lustrationes), ou aucun (seconde
campagne). Dans ce système, la première cam-
pagne ouvre la narration et propose une organi-
sation référentielle des scènes, lesquelles véhi-
culent un système de valeurs complexe 72. Cette
organisation sera ou ne sera pas reprise, mais
c’est de la similitude et des variations que naît la
fonction de chaque campagne dans l’ensemble.

Reprises (fig. 10, 12 et 14)

L’étude linéaire de la première campagne


(fig. 10; scènes 3 à 30) révèle l’existence
d’une forte organisation interne. Le discours Fig. 9 – Début des cinq campagnes de la colonne Trajane,
est celui des modalités de la conquête, dé- disposé par face.

Sc. 6, pl. XIIIa; sc. 50, pl. XVb; sc. 105, pl. XXVb.
69 71
Sc. 10, pl. XXXVIIIa; sc. 51, pl. XXXVIIIb; sc. 104,
Sc. 8, pl. XXIIa et XXVIIIa; sc. 53, pl. XXIIIb et
70
pl. XXVb.
XXXIa; sc. 103, pl. XIXb et XXVb. 72
Bode 1992.
IMPERIUM INFINITUM 51

Fig. 10 – Relevé de la première campagne (scènes 3 à 30).


52 LA FRISE DE LA COLONNE TRAJANE

La séquence «progression» est inaugurée face grâce à des ponts 79 ; des forêts que l’armée
par la scène 11-12 73 et se poursuit jusqu’à la romaine maîtrise par des déboisements mas-
scène 23. Elle contient les trois thèmes princi- sifs 80 ; de la construction de camps qui
paux de la séquence : les fortifications, les marquent tout à la fois la maîtrise technique
gardes, et le déboisement 74. Suit la première romaine et la conquête du sol dace 81; de la
des dix-huit scènes de bataille que comptent la constante avance romaine, avec une significa-
frise 75. L’importance de celle-ci est confirmée tion permanente de progression 82 ; de nom-
par plusieurs éléments : la longueur de la breux gardes 83, dont la présence développe un
scène, la première vision des troupes daces, la sens de vigilance et rappelle l’image initiale
présence de Jupiter, enfin la scène 18 située des auxiliaires veillant sur la ripa. Le sens gé-
immédiatement au-dessous 76 et qui montre, néral est le suivant : la frontière est franchie et
dans un contexte de travaux, le premier Dace l’armée ne cesse de progresser. Enfin, l’omni-
de la frise, prisonnier. Le résultat final de l’af- présence de Trajan (fig. 15 : neuf présences sur
frontement est en fait perceptible dès cette les spires 1-2) confère à ce dernier le rôle, at-
première bataille, qui vaut pour toutes les ba- tendu, d’organisateur de la conquête et d’ac-
tailles de la frise. teur principal de la guerre 84. Cet aspect du dis-
L’intervention jovienne dans un combat a cours, qui ressort de l’observation d’ensemble,
des antécédents prestigieux. Pour un Romain, est perceptible dès les premières apparitions
l’épisode devait immédiatement rappeler le Ju- du princeps (scènes 6 à 10), situées à la verti-
piter Stator de Romulus 77 ; l’équivalent se re- cale des scènes 1 à 3 85, donc dans l’axe visuel
trouve aussi dans l’Odyssée : Zeus se manifeste d’un promeneur sortant de la Basilica. Le rôle
du foudre lorsqu’Ulysse, au terme du concours de Trajan et des initia dans l’organisation de la
qui l’oppose aux prétendants, les massacre 78. frise semble assuré.
Après ce temps fort, la première campagne L’étude de la troisième campagne (scènes
de Trajan s’achève sur diverses scènes dont les 48 à 77, fig. 12) fait ressortir une organisation
thèmes – incendies, ambassades, visions de proche de la première 86. Au passage du fleuve,
villes daces – décrivent les conséquences de la succèdent les séquences «installation», puis
victoire romaine et la poursuite de l’avance en «progression». Suit l’important groupe de ba-
Dacie. tailles 87, qui aboutit à la grande scène de sou-
Tout au long de cette avance, des éléments mission de Décébale 88 et aux dernières péri-
traduisent la sauvagerie de l’espace dace et la péties de la campagne 89, qui marquent l’a-
difficulté de la progression romaine. Il s’agit chèvement de la première guerre dacique
des cours d’eau, que la technique romaine ef- (scène 78 spire 12, Victoire ailée : pl. XXXIIa).

73
Spires deux-trois, pl. XLVIIa et LIIIa. 80
Spire 3, sc. 13, pl. LIIIa; sc. 15, pl. XIIIb; sc. 19-20,
74
Settis 1985, p. 1162 : «Les scènes où les ponoi [...] pl. XXVIIIb; spire 4, sc. 23, pl. VIIb.
sont directement guidés et surveillés par Trajan [...] ont la 81
Spire 2, sc. 11-12, pl. XLVIIa; spire 3, sc. 16-17,
double fonction de narrer la prise de possession du terri- pl. XXIIa; sc. 19-20, pl. XXVIIIb.
toire au-delà du Danube et de fournir en même temps un 82
Spire 3, sc. 14, pl. VIIa; sc. 21, pl. XLVIIb.
vivant exemplum des qualités de Trajan comme excellent 83
Spire 2, sc. 11-12, pl. XLVIIa; spire 3, sc. 13, pl. LIIIa;
Empereur [...], de la discipline de l’armée et de la tech- sc. 18, pl. XXVIIIb; sc. 21, pl. XLVIIb.
nique militaire». 84
Pour une exposition des différentes «formules d’at-
75
Spire quatre, sc. 24, pl. XIIIb, XXIIb et XXVIIIb. tention» qui font de Trajan la figure centrale de chaque
76
Spire trois, pl. XXVIIIb. scène où il apparaît : Settis 1988a, p. 137-143.
77
Tite-Live, Hist. I, 12 : Jupiter est invoqué par Romu- 85
Pl. XIIIa, XXIIa et XXVIIIa.
lus, mais n’intervient pas de son foudre. Sur l’importance 86
Pour un tableau des rapports entre les campagnes
de la tradition iconographique antique relative à la re- une, trois et cinq (qui constituent pour Gauer 1977, p. 41-
présentation du foudre : Fears 1981, p. 817. 45, les «drei große Kampagnen») : Bode 1992, p. 144.
78
Homère, Odyssée XXI, 1, 255 et 413; et Funke 1992. 87
Spire 10, sc. 64, pl. IIIa; sc. 66-67, pl. XXIVa et
79
Spire 2, sc. 11-12, pl. XLVIIa; spire 3, sc. 14, pl. VIIa; XXXIb; spire 11, sc. 70, pl. IIIa et IXa; sc. 71, pl. XVIb;
sc. 17, pl. XXIIa ; sc. 19-20, pl. XXXIXb ; sc. 21, sc. 72, pl. XXIVa et XXXIIIa.
pl. XLVIIb. Sur la «organisatorisch-technische Überlegen- 88
Spire 12, sc. 75, pl. XLVIXb, LVa, IIIb, IXa et XVIb.
heit der Römer» : Bode 1992, p. 146. 89
Spire 12, sc. 76-77, pl. XVIb et XXIVb.
IMPERIUM INFINITUM 53

Fig. 11 – Relevé de la seconde campagnes (scènes 33 à 47).

La cinquième campagne (scènes 101 à 155, des articulations rigides de la première 90. Elle
fig. 14) privilégie plus encore les grands en- intègre sans difficulté les scènes référentielles
sembles et les reprises ponctuelles, aux dépens telles que l’incendie de la grande cité dace 91, le

90
Settis 1988a, p. 175-187, pour une organisation par 91
Spire 19, sc. 119, pl. XIb.
«blocs» juxtaposés des scènes 113 à 155.
54 LA FRISE DE LA COLONNE TRAJANE

Fig. 12 – Relevé de la troisième campagne (scènes 48 à 77).


IMPERIUM INFINITUM 55

suicide des Daces 92, la fuite des survivants et la ment liée à deux scènes très particulières 98.
mort de Décébale 93, la présentation de sa tête Par leurs thèmes, elles n’appartiennent à au-
aux armées 94, enfin les dernières images de cune campagne. Il s’agit d’une séquence dace.
capture et de déportation 95. À quinze spires de Très courte, elle présente, inversés, des
distance, la cinquième campagne reprend thèmes déjà rencontrés : le passage du fleuve;
donc les thèmes et l’organisation de la pre- l’avance; la bataille. Les Daces en étant les
mière. Entre ces deux séquences qui cein- acteurs, le sens, le traitement de l’image et
turent la frise, la troisième campagne tient le l’organisation visuelle diffèrent 99. Le passage
rôle de relais, tandis que les seconde et qua- du fleuve se fait à dos de cheval, et non à
trième jouent avec cette organisation, parfois l’aide d’un pont ou de navires. À l’ordonnance
en l’ignorant totalement. du passage romain, s’opposent le désordre et
le péril du passage dace. D’un bouillonne-
ment d’hommes et de chevaux, émergent des
Variations (fig. 11 et 13) mains tendues vers la rive. Quelques Daces et
des cavaliers Sarmates s’y trouvent. Tel est le
La seconde campagne couvre les scènes lien avec la scène suivante : les Daces as-
33 à 47 (fig. 11) et trois des vingt-trois spires siègent un fort romain100.
de la colonne (fig. 6). Elle est interprétée par Après une telle entrée en matière, la se-
divers auteurs comme se déroulant en Mé- conde campagne ne pouvait que différer des
sie 96. Le texte de Dion Cassius, souvent cité, autres. À l’image de l’exercitus romain en na-
ne mentionne aucune opération en Mésie, vires101, succèdent une image d’avance102 puis
mais Pline le Jeune indique à propos de l’es- deux scènes de bataille103. La scène 33, par
clave Callidromus «qu’il avait été jadis l’es- l’amphithéâtre et la double porte décorée d’un
clave de Laberius Maximus, qu’il avait été quadrige, marque la romanité du lieu de dé-
fait prisonnier par Susagus [général de Décé- part. C’est un résumé des première, troisième
bale] en Mésie, et envoyé en cadeau par Dé- et quatrième séquences de la première cam-
cébale à Pacorus roi des Parthes [...]» 97. L’as- pagne. Manque la seconde («installation»),
pect géographique n’est pas au centre de mais cette absence est mise à profit pour illus-
notre propos, toutefois remarquons que du trer une nouvelle qualité de Trajan : la celeri-
strict point de vue chronologique, Pline peut tas. L’absence d’un motif qui figure dans les
fort bien faire référence à des événements de autres campagnes avant la séquence «confron-
la seconde guerre. tation» – l’armée en statio – renforce cette in-
La seconde campagne est indissociable- terprétation.

92
Spire 19, sc. 120-122, pl. XVIII, XXVIa et XXXVIIa. 100
Lectures de Cichorius 1896, p. 146-154 («Passage du
93
Spires 21, sc. 142-145, pl. XII, XXIb, XXVIc et fleuve par une bande de Daces»; «Assaut contre une forte-
XXXVIIb-c. Voir Settis 1988b, et Settis 1988a, p. 219-222. resse romaine»); Gauer 1977, p. 43 («Passage du Danube
94
Spire 22, sc. 147, pl. LVIIc. par les Daces»; «Attaque d’une fortification romaine (Îs-
95
Spire 23, sc. 148-155, pl. XII, XXIb, XXVIc, cus?)»); Becatti 1982, p. 556 («traversée du Danube pour
XXXVIb, XXXVIIc, XLV, XLVIb, LIIb et LVIIc. une incursion dace en Mésie»); Bode 1992, p. 147-148
96
Vulpe 1964; Gauer 1977, p. 43; Becatti 1982, p. 556- («Passage du fleuve par les Daces»; «siège d’un fort ro-
558; Koeppel 1991, Kat. 33; Bode 1992, p. 128 et 147-152; main sur le limes danubien»).
Benett 1997, p. 97. 101
Spires 5-6, sc. 33-35, pl. XLa, XLVIIIa et LIVa. Ci-
97
Pline le Jeune, Ep. X, 74 (trad. M. Durry). chorius 1896, p. 155-164, intitulait cette scène «Embarque-
98
Spire 5, sc. 31-32, pl. XVa, XXIIb et XXIXb, et ment sur un fleuve»; Gauer 1977, p. 43 : «Départ de Dro-
pl. LXI pour des détails. betae»; Becatti 1982, p. 556 : «port de Drobeta»; Koeppel
99
Benett 1997, p. 92-93 et p. 248 note 38, relie la scène 1991, p. 162 : «Départ de l’empereur et de troupes ro-
du passage du fleuve par les Daces à la première cam- maines depuis le Danube»; Bode 1992, p. 149 : «Embar-
pagne et la coupe arbitrairement de l’attaque du fort ro- quement de Trajan à Drobeta».
main. Ce découpage est contraire à l’organisation des re- 102
Spire 6, sc. 36, pl. LIVa, IIa et VIIIa.
liefs. 103
Spire 6, sc. 37-38, pl. XVa, XXIIIa et XXIXb.
56 LA FRISE DE LA COLONNE TRAJANE

Fig. 13 – Relevé de la quatrième campagne (scènes 79 à 100).


IMPERIUM INFINITUM 57

Fig. 14 A et B – Relevé de la cinquième campagne (scènes 101 à 155).

Une telle qualité correspond à un exem- «Les Helvètes, bouleversés par son arrivée
plum de la mentalité romaine. César était soudaine, à l’idée qu’il avait accompli en un
passé maître dans son utilisation : «César, à seul jour un passage qu’ils avaient eu beau-
la nouvelle qu’ils [les Helvètes] prétendent coup de peine à effectuer en vingt, lui en-
faire route par notre Province, se hâte de par- voient des ambassadeurs»105. Il est à noter
tir de Rome et gagne à marches forcées la que ces deux extraits renferment nombre des
Gaule ultérieure, où il arrive devant Ge- exempla de la frise.
nève»104. C’est également la rapidité avec la- Succèdent, aux premières images de la se-
quelle César passe la Saône, et non le mas- conde campagne, diverses scènes : une ba-
sacre d’un quart de leur peuple, qui amène taille106 avec des blessés romains107, puis une
les Helvètes à lui envoyer des ambassadeurs : scène d’adlocutio108, de prisonniers daces109, de

104
César, B.G. I,7 (trad. M. Rat). de cette image.
105
Ibid. I, 12-13 (trad. M. Rat). 108
Spire 7, sc. 42, pl. XXIIIa.
106
Spires 6-7, sc. 40-41, pl. LIVa, IIa et VIIIa. 109
Spire 7, sc. 43, pl. XXIIIa.
107
Spire 6, sc. 40, pl. XLVIIIa. Chapitre Deux à propos
58 LA FRISE DE LA COLONNE TRAJANE

largitio ou donativum par l’empereur110, une constituent le résumé iconographique116. Un


scène de prisonniers romains torturés111, et en- arc, en évidence et surmonté de trois signa117
fin un dernier groupe, d’embarquement112. Ce- (pl. LXIVa), et deux temples sur podium –
lui-ci présente les mêmes thèmes que l’image dont un inscrit dans un portique – servent de
d’introduction exactement deux spires au- port de départ à une scène de passage : trois
dessous : Trajan en tunique (et sagum semble- navires s’en éloignent. Trajan, en tunique et sa-
t-il) dans un environnement romain avec le gum retenu par une fibule, est debout dans le
fleuve, la porte urbaine et des navires que l’on navire central.
charge. Seule la présence de prisonniers daces Cette ville portuaire est incontestablement
la situe en fin de campagne. La seconde cam- romaine, autant sinon plus que la ripa des
pagne, à l’organisation et aux thèmes parti- scènes 1 à 3118. Là cesse la ressemblance. La
culiers, se referme sur elle-même. flotte se dirige vers un second espace urbanisé,
La quatrième campagne (fig. 13) couvre les doté de portiques119. Aux deux temples sur po-
scènes 79 à 100 et correspond au début de la dium et aux deux porteurs de torche de l’es-
seconde guerre dacique. Cette seconde guerre pace de départ120, répondent les civils en tu-
débuta le 4 juin 105 avec le départ de Trajan de nique (dont trois femmes coiffées à la ro-
Rome113. Une fois encore, la frise ne montre maine, avec un chignon haut sur la tête),
pas la profectio depuis la capitale, mais une l’autel et le bœuf sacrifié de l’espace d’arrivée.
scène de navigation114. D’autres civils romains sont liés à cette scène
Santo Mazzarino a mené une étude détail- par les structures architecturales. Trois sont
lée de cette campagne. Il souligne la différence assurément en toge : on distingue le pli par-
de traitement entre les seconde et quatrième tant de l’épaule gauche, et sous le bras droit le
campagnes, seule cette dernière montrant, repli formé par le vêtement. Le poignet gauche
pour lui, l’iter de Trajan de l’Italie vers la Mé- retient le tissu, conformément au plissé usuel
sie. Il situe les scènes 79 à 85 à Ravenne (et la de la toge. Le premier des trois personnages
scène 86 à Salone) et les comprend comme le serre dans la main gauche un objet qui paraît
signe des préparatifs militaires et de la celeri- être un volumen, signe d’autorité (c’est le cas
tas de Trajan115. Il semble cependant que la ce- de Trajan dans de nombreuses scènes)121. Le
leritas de l’empereur ne soit qu’imparfaitement portique se poursuit scène 81, encadrant peut-
rendue par la longue suite de sacrifices solen- être un autre temple. Trajan est toujours en tu-
nels statiques auxquels il participe. D’où notre nique et sagum.
proposition : la caractéristique principale de Il apparaît que cette campagne insiste, de
cette campagne tient à l’amplificatio du groupe manière remarquable, sur l’association des
introductif qui occupe, avec des variantes in- aspects civil et religieux. En tunique et sa-
téressantes, les scènes 79 à 91. Les scènes 79- gum (vêtements militaires utilisés pour des
80, qui suivent la Victoire de la scène 78, en déplacements en régions pacifiées), Trajan

110
Spire 7, sc. 44, pl. XXXIa. les diverses identifications topographiques des sites re-
111
Spire 7, sc. 45, pl. XLb. Pour Gauer 1977, p. 28 et 43, présentés. Si Bode 1992, p. 160, identifie Ancône dans la
ce sont des «femmes de Mésie qui martyrisent des Daces scène 79, les cités des scènes 81 et 86 ne sont pour lui pas
et Sarmates». Voir notre Chapitre Deux à propos de cette reconnaissables (ibid., p. 161-162).
scène. 119
Spire 13, sc. 80, pl. IIIc et LVb.
112
Spire 7, sc. 46-47, pl. XLb et XLVIIIb. 120
Mazzarino 1982, p. 48, y voit deux des quattuoruiri
113
CIL VI, 2075; Degrassi 1947, p. 196 (XIX, 105, 5-6); iure dicundo de Ravenne. Pourquoi avoir représenté deux
Mazzarino 1982, p. 22. magistrats, et non les quatre? Il serait plus logique, si on
114
Spire 12, sc. 79, pl. XILb. prête à la frise un souci documentaire tel qu’il serait pos-
115
Mazzarino 1982, p. 45-46. sible d’identifier la cité, que nous ayons affaire aux duum-
116
Spires 12-13, pl. XLIIb, XLIXb et IIIc. virs d’une colonie romaine.
117
Cichorius 1900, p. 13, a essayé d’identifier les statues 121
Bode 1992, p. 161, y voit les decuriones de la cité ve-
de l’arc, de même que Stucchi 1957, La Rocca 1987-1988, nus accueillir l’empereur. Consulter également Hölscher-
et en dernier lieu Koeppel 1992, p. 64, qui ne conclut pas. Baumer-Winkler 1991, p. 272, qui pensent qu’il ne s’agit
118
Se reporter aux notes 165-166 de l’Introduction pour pas de togati, mais de trabeati.
IMPERIUM INFINITUM 59

Fig. 15 – Trajan, répartition par faces.


60 LA FRISE DE LA COLONNE TRAJANE

évolue dans un contexte architectural ro- Cette séquence comporte les trois thèmes qui
main, comme le prouvent les temples, les étaient développés dans la première cam-
trois signa des dieux sur l’arc et le taureau pagne par les scènes 11 à 23. La scène 93
sacrifié des scènes 79-81. Notons encore : le commence par montrer les Daces (menés par
sacrifice de quatre taureaux (sc. 83-85), puis Décébale129 ?) qui se replient dans un fortin
le sacrifice d’un taureau (sc. 86). Dans ce clairement identifiable : les fortins daces pos-
cadre, l’empereur est entouré de civils en tu- sèdent en effet des tours sur piles à toit poin-
nique122, ou de civils ou soldats en tunique, et tu dont la partie supérieure a la forme d’une
de togati123. Cette association se poursuit jus- habitation, alors que les tours romaines
qu’à la scène 91. Cette dernière est séparée comportent une plate-forme à claire-voie130.
de la scène 86 par la vision d’un navire : La difficulté d’identification de la scène 93
l’ancre en évidence124 marque à la fois la fin tient à ce que les portes des camps romains
du voyage par mer et le début du voyage ter- ressemblent parfois aux tours daces131, alors
restre125. L’empereur y précède l’armée, mais que les portes des forts daces sont plates132 :
tous portent encore la tunique. La scène 91 ces critères permettent d’identifier ici un fort
enfin marque l’arrivée de Trajan au contact romain occupé par les Daces.
d’une forte communauté dace : les hommes À la scène 93, succèdent deux batailles
sont barbus et vêtus de braies, la jeune fille (sc. 94-97), la première avec des auxiliaires as-
au premier plan porte un chignon bas126. On siégés dans un fort133, la seconde montrant
pourrait résumer ainsi ce groupe homogène : Daces et Romains emmêlés dans un espace ur-
adventus de Trajan et de l’armée en tunique banisé et en voie d’urbanisation : les thèmes
auprès de togati et de populations civiles ro- «fortifications» et «défrichage» y figurent
maines, puis romaines, mésiques (?) et conjointement134. Détail important, unique sur
daces, cela dans un contexte sacrificiel et ar- la colonne et qui souligne la différence d’am-
chitectural romain127. biance existant entre cette campagne et le
Ce long groupe inaugural précède la scène reste de la frise : les soldats au travail (avec la
92, laquelle mêle déboisement à l’aide de do- dolabra) scène 97 sont en tunique malgré la
labra, construction d’un camp et fran- bataille proche où Trajan intervient, à cheval
chissement d’une rivière au moyen d’un et cuirassé135. Les deux dernières scènes pré-
pont128. Suit une très courte séquence «ba- sentent un sacrifice, auquel assiste l’armée, de-
taille», dont le traitement est remarquable. vant le pont construit sur le Danube par Apol-

122
Spire 13, sc. 80, pl. IIIc. 128
Spire 14, pl. XXXIIIb et XLIIIb. Rossi 1968 y voit l’a-
123
Spire 13, sc. 81, pl. IIIc; spire 13, sc. 83-85, pl. XIXa, ménagement d’une route.
XXIVb et XXXIIIb (des soldats figurent dans cette scène, 129
Identification de Gauer 1977, p. 67; et Settis 1988a,
mais ils sont en tunique; scène 83, des fillettes portent le p. 144.
chignon bas sur la nuque des femmes daces, déjà aperçu 130
Spires 14-15, pl. L et LVIa. Comparer : (tours daces)
dans la scène 30, pl. VIIb); sc. 86, pl. XLIIIa et La (même spire 8, sc. 57, pl. LIVb; spire 17, sc. 111-112, pl. XXXVb;
remarque sur l’armée – voir Hölscher-Baumer-Winkler ou spire 19, sc. 119-120, pl. X et XIb; et (tours romaines)
1991, p. 272 – et les fillettes que scène précédente; des spire 8, sc. 51, pl. XVb, ou spire 10, sc. 66, pl. XXIVa.
femmes portent le même chignon bas); spire 14, sc. 91, 131
Par exemple spire 15-16, sc. 102, pl. Va : une porte à
pl. XXXIIIb (des togati, dont des enfants, cotoient des fronton triangulaire cotoie une tour à claire-voie.
femmes et des hommes daces; les femmes ont le chignon 132
Spire 10, sc. 67, pl. XLIXa, et spire 11, sc. 70, pl. IXa.
bas des femmes daces. Hölscher-Baumer-Winkler 1991, 133
Spire 15, sc. 94, pl. IIIc et Va.
p. 273, identifient là deux groupes, l’un de «griechisch- 134
Spire 15, sc. 95-97, pl. IXb, XIXb (des légionnaires
römischen [...] Provinzialen», l’autre de «dakischen Pro- en cuirasse manipulent la dolabra) et XXVa; et pl. LXIVb.
vinzialen»). 135
Gauer 1977, p. 69-70, reconnaissait là Longinus et
124
Spires 13-14, sc. 87, pl. LVb. comprenait la direction kinésique inversée du général
125
Spire 14, sc. 89-90, pl. IIIc ou Va, IXb, XIXa. comme l’indice supplémentaire d’une cassure dans le ré-
126
Spire 14, pl. XIXa, XXVa et XXXIIIb. cit. Bennett 1997, p. 98, identifie un «high-ranking offi-
127
«Voyages et sacrifices» : Settis 1988a, p. 146-150. cer» (ci-dessous nos objections). Becatti 1982, p. 565, y
«Le voyage de l’empereur sur le lieu de la guerre en 105 et voyait Trajan.
les actions secondaires intercalées» : Bode 1992, p. 159.
IMPERIUM INFINITUM 61

lodore136, puis l’accueil par Trajan en tunique


de plusieurs délégations barbares dans un es-
pace, une fois encore, urbanisé137.
Dans cette succession de scènes aux thèmes
mixtes, une observation précise des signes
iconiques permet d’avancer une reconstitution
«géographique» de la progression (fig. 16).
L’unique image de traversée (avec Trajan en
navire) est la scène 79, les navires qui appa-
raissent scènes 82, 86 et 87 étant immobiles :
on peut dès lors estimer que le sacrifice de la
scène 80 visait à célébrer la traversée de Trajan
depuis l’Italie jusqu’à la Dalmatie, et que les
images de port qui lui succèdent concernent le
voyage de l’empereur le long de la côte dal-
mate. Ainsi, alors que les scènes 79 à 86 de-
meurent marquées par des éléments archi-
tecturaux romains, s’ébauche un lent change-
ment de population. Se mêlent (dès les scènes
83-85) des femmes coiffées à la manière dace
(ou mésique?). La véritable marche de Trajan
vers la Dacie, sa chevauchée (scène 89) à tra-
vers la Mésie intérieure, ne commence qu’en
scènes 87-88 : l’espace est alors représenté ro-
cheux, montagneux. Enfin, les scènes 90-91 le
montrent arrivant au contact de Daces et de
togati mêlés. Lors de cette ultime étape a lieu
un sacrifice, mais le cadre urbain est très ré-
duit (un arc)138.
La progression d’un port italien (on a voulu
y voir Ancône) jusqu’aux marges de l’Empire
est donc assurée, pourtant l’armée n’entre ap-
paremment pas en Dacie. Devant ce paradoxe,
les commentateurs modernes ont voulu isoler
les scènes 92-97 de leur environnement direct :
alors que Trajan serait encore en Mésie, le re-
gard du spectateur aurait un aperçu des opéra-
tions militaires menées simultanément en
Dacie139. Cette insertion en pays dace serait

136
Spire 15, sc. 98-99, pl. XXXIV, et pl. LXIII. Le pont
est représenté, disons, de profil. Le contenu primordial de
l’image n’est pas ici l’indication de la rive sur laquelle a
lieu le sacrifice, mais le sacrifice inauguratif en lui-même
et la silhouette reconnaissable du pont en arrière-plan.
137
Spire 15, sc. 100, pl. XLIIIb et La. Sur cette scène :
Hölscher 1999.
138
Bode 1992, p. 162-163, renonce à identifier les sites
mais place la scène 91 en Mésie.
139
Gauer 1977, p. 32-36. Fig. 16 – Descriptif des scènes 79-100.
62 LA FRISE DE LA COLONNE TRAJANE

encadrée par les deux scènes de labor (scènes scènes 79 à 98 se déroule en Mésie... mais dès
92 et 97)140 qui n’en constitueraient en fait lors ce sont les Daces de la scène 91 qui pa-
qu’une seule, «éclatée» pour exprimer la rup- raissent déplacés. Que font-ils en pleine Mé-
ture spatio-temporelle. Entre ces deux bornes sie? La réponse est qu’ils s’y sont peut-être ré-
«mésiques», prendraient place les opérations fugiés, dans une région frontière de la Dacie.
en Dacie, qui amènent Trajan à intervenir141. Les trois premières campagnes ont en effet
À ceci, quelques remarques. Il est vraisem- présenté à plusieurs reprises des Daces sup-
blable que des Romains stationnaient, depuis pliant Trajan145, et Dion Cassius confirme :
102, en Dacie : c’est ce que le montre la scène «Beaucoup de Daces étant passés du côté de
75142. Dans la grande scène de soumission qui Trajan, Décébale, pour ce motif et pour
clôt la première guerre, la typologie des forts d’autres, demanda de nouveau la paix»146. Au
daces et romains permet en effet de distinguer, terme de la première guerre et selon le texte de
derrière Trajan, une fortification romaine où Dion, il y a donc des Romains en Dacie et des
s’installent des soldats; et derrière Décébale, Daces dans l’Empire. L’historien contempo-
en scène 76143, une fortification dace, peut-être rain peut donc arguer de tel ou tel extrait selon
Sarmizegetusa si l’on suit le texte de Dion Cas- la lecture historique qu’il souhaite tenir sur la
sius : «Ayant, à la suite de ce traité, laissé son quatrième campagne, cependant la cohérence
armée à Sarmizegetusa et mis des garnisons thématique, et son articulation avec la scène
dans le reste du pays, [Trajan] revint en Ita- 101, inclinent à considérer que la totalité de la
lie»144. Il n’empêche que la coupure spatiale de quatrième campagne est à replacer en Mé-
la quatrième campagne, envisagée plus haut, sie147, y compris les scènes 99 à 101.
n’est pas soutenable. Elle briserait la co- Autre difficulté à expliquer : à la différence
hérence visuelle et narrative de l’ensemble de la seconde campagne, la représentation des
alors que l’image est, comme dans la scène 90- incursions daces et des escarmouches armées
91, composée d’éléments mixtes. Les Daces reste marginale. La quatrième campagne n’il-
évoluent dans un espace marqué par l’urba- lustre définitivement pas la celeritas de Tra-
nisme, ce qui n’est guère courant sur la frise; le jan148. Si l’on compare le lent déroulé des cités
fort qu’ils envahissent est romain, et certains traversées par l’empereur et des sacrifices qui
soldats romains, occupés à défricher, sont en en font l’originalité, à la rapidité effective des
tunique dans la proximité immédiate d’un en- opérations de la seconde campagne, la dif-
gagement militaire. Et surtout nulle scène, férence est nette. Le thème de la celeritas et de
avant le pont d’Apollodore sur le Danube la supériorité technique des Romains est
(scène 99) et son franchissement par l’armée certes présent, comme dans les autres cam-
(scène 101), ne marque le dépassement de la pagnes. Il n’est pas, et de loin, primordial. En
frontière et l’entrée en Dacie : la seule rupture revanche, la longue séquence introductive
narrative et spatiale forte est constituée par d’adventus auprès de populations civiles est,
ces scènes 99-101. Sur ce point, l’analyse elle, exceptionnelle. Sa signification l’est aus-
iconographique est formelle : la totalité des si : elle met en avant l’action pacificatrice de

140
Pour Bode 1992, p. 163, les scènes 92 et 97 présen- 145
Pour les scènes : Face SE, pl. IIIb, spire 11-12,
tant des travaux de déboisement, elles seraient située en sc. 75 (d’autres soumissions suivent la scène 91 : pl. Vc,
Dacie intérieure. Suivraient des scènes d’affrontement spire 18-19, sc. 118-119; pl. VI, spire 21-22, sc. 141). Face
avec les Daces dans un «paysage peu clair» (ibid., p. 164). NE, pl. XIVa, spire 9, sc. 61; spire 10, sc. 66. (Et, pour des
L’auteur conclut à un «soulèvement étendu des Daces en soumissions postérieures à la scène 91 : Face NO,
armes au sud-ouest de la Dacie» (ibid., p. 165). pl. XXXVIb, spire 20, sc. 138; Face SO, pl. LIb, spire 19,
141
Par exemple le siège par Décébale des troupes ro- sc. 124).
maines laissées en 102 à Sarmizegetusa et commandées 146
Dion Cassius LXVIII, 11 (trad. E. Gros et V. Boissée).
par Longinus : Dion Cassius LVIII, 12, 1 (d’après Gauer 147
Mazzarino 1982, p. 22-23.
1977, p. 34-35). 148
Ibid., p. 46, estimait que les scènes 79 à 85 montrait
142
Spire 11, pl. LVa. la rapidité des préparatifs de Trajan dans le port militaire
143
Spire 12, pl. XVIb. de Ravenne.
144
Dion Cassius LXVIII, 9 (trad. E. Gros et V. Boissée).
IMPERIUM INFINITUM 63

l’empereur jusque dans les régions fronta- aurait conservé les deux termes sur lesquels
lières. L’heureuse conséquence de la guerre est l’empereur s’était engagé, à savoir la victoire
(ou plutôt sera) la Felicitas orbis terrarum et la sur le royaume dace et l’extension de l’Em-
concordia dans l’Empire149. La preuve en est pire. La quatrième campagne répond trop
que les Daces participent de ce consensus. Le parfaitement à ce programme initial pour que
sacrifice auquel ils assistent, bien que situé en ce soit fortuit. Elle présenterait, non la
Mésie, traduit leur intégration progressive à conquête de la Dacie comme les autres cam-
l’Empire. Alors que Décébale n’est pas encore pagnes, mais les bienfaits intérieurs des
vaincu, des Daces sont, déjà, solidaires de Tra- guerres trajaniennes et le début de la romani-
jan, prélude de leur romanisation et de la vic- sation des Daces. Nous reviendrons plus bas
toire romaine, ainsi que l’indique Tacite pour sur cette dimension.
les Bretons : «Notre habit même fut mis en
honneur, et la toge devint à la mode. Peu à peu 2 – TRAJAN ET DÉCÉBALE
on se laissa tenter aux séductions de nos
vices : on connut les portiques, les bains, le Trajan, Optimus Princeps
raffinement des repas». Inversement, dans sa
Le relevé des diverses apparitions de Trajan
campagne contre Calgacus, Agricola rappelle
(fig. 15) confirme, outre l’omniprésence de
qu’il fallut se battre contre les ennemis, mais
l’empereur et l’importance de sa silhouette
aussi «contre la nature elle-même»150.
dans la mise en place du discours, la colora-
Un second indice confirme cette inter-
tion particulière de la quatrième campagne.
prétation d’images célébrant la pacification en
Nous avons reconnu Trajan cinquante-huit
cours de la Dacie : le pont d’Apollodore. Am-
fois sur la frise152. Tout au plus hésitons-nous
mien Marcellin rapporte un serment qui aurait
pour les scènes 106153 et 108-109154, mais dans
été prononcé par Trajan :
les deux cas les traits ne sont pas ressemblants
C’est de cette manière, dit-on, que Trajan avait et l’empereur serait – simplement – figuré à la
accoutumé de renforcer ses déclarations par des tête de l’armée. Par contre, nous identifions
serments : ‘Puissé-je ainsi voir les Dacies réduites à avec certitude Trajan scène 97155, ne serait-ce
la condition de provinces! et franchir également sur
que par comparaison de ses traits avec ceux de
un pont le Danube aussi bien que l’Aufide!’, et bien
des formules semblables151. l’empereur lors du suovetaurilia spire 16. Et
pour en finir avec l’idée que l’hellénisme de la
Le lien entre la construction du pont et la Grande Frise s’opposerait au «réalisme» ro-
victoire romaine est clair. Or, ces deux ob- main de la frise de la colonne Trajane, on peut
jectifs de la guerre de 105 sont matérialisés remarquer la similitude d’attitude entre l’em-
par les scènes 91 et 99, l’une accomplie (la pereur cavalier de la scène 97, manteau au
construction du pont), l’autre en cours de réa- vent, et celui du panneau de l’arc de Constan-
lisation (la transformation de la Dacie en pro- tin (pl. LIXa).
vince et des Daces en provinciaux). Quelle que Les apparitions de Trajan sur la colonne
soit sa réalité historique, le serment de Trajan sont de plusieurs types : en cuirasse (lorica-

149
Bode 1992, p. 159-165. Cette action s’exprimerait se- Mazzarino 1982, p. 30 et note 31, qui le premier a rappro-
lon lui par la vision du pont d’Apollodore et des contacts ché la quatrième campagne de ce serment, le considère
diplomatiques de la scène 100, qui permettent la fondation comme véridique et pense qu’il fut prononcé entre les
de la province de Dacie (ibid., p. 165). Pour Settis 1988a, deux guerres daciques. Paribeni 1926-1927, p. 192, pense
p. 148-150, la campagne témoigne de la pietas de Trajan et qu’il s’agit d’une invention. Quoi qu’il en soit, elle révèle,
du consensus universel, élément essentiel au portrait du comme le delenda Carthago de Caton, un état d’esprit.
bon empereur. En dernier lieu, Hölscher 1999. 152
Bode 1992, p. 128, annonce soixante représentations
150
Tacite, Agr. XXI et XXXIII (trad. A. Cordier). de l’empereur. Conti 2001, p. 203-204, arrive au même
151
Ammien Marcellin XXIV, 3, 8 : ut Traianus fertur ali- chiffre de cinquante-huit.
quotiens iurando dicta consuesse firmare : ‘sic in provincia- 153
Spire 16, pl. Lb.
rum speciem redactas uideam Dacias, sic pontibus Histrum 154
Spire 17, pl. XXa.
ut Aufidum suprem’, et simila plurima (trad. J. Fontaine). 155
Spire 15, pl. LXIVb.
64 LA FRISE DE LA COLONNE TRAJANE

tus) pour la majorité, soit quarante-et-une sur neuf à onze, neuf sur onze pour les spires
cinquante-huit; en tunique pour quatorze seize à vingt-et-une.
autres, dont six sont en rapport avec des sa- En définitive, la disposition du seul Trajan
crifices; enfin, togatus pour les trois suovetau- reflète l’organisation thématique des reliefs.
rilia des scènes 8, 53 et 103156, que Trajan ac- La séparation entre d’un côté les première,
complit selon le rite romain, tête couverte troisième et cinquième campagnes, de l’autre
(oper velato capite)157. Que le type de Trajan la seconde et la quatrième, constitue la struc-
loricatus soit le plus fréquent n’est pas éton- ture cardinale de cet ensemble. Les trois cam-
nant, puisque le propos général de la frise est pagnes majeures débutent par des suovetauri-
la guerre. Il est d’ailleurs le premier et le der- lia et présentent par la suite un Trajan exclu-
nier à apparaître (scènes 6 et 141). Plus sivement loricatus, les exceptions (scènes 77 et
même, les premières spires comme les der- 102) s’articulant avec la quatrième campagne.
nières le montrent presque exclusivement cui- Les deux autres campagnes commencent et
rassé : onze fois sur douze pour les spires s’achèvent par des Trajan en tunique, la qua-
deux à quatre; neuf fois sur douze pour les trième ne présentant, contrairement à la se-
spires seize à vingt-et-une158. C’est donc ce conde (structure secondaire), qu’un Trajan lo-
type de représentation qui encadre la frise et ricatus. Cet élément sera à prendre en compte
porte le discours principal du document. Les dans une analyse plus poussée de la frise.
autres types (en tunique parmi des civils ou
l’armée en tunique, ou lors de scènes de sacri- Décébale, barbarus rex, insolens et furiosus
fice; en toge et caput velato lors des scènes de
lustratio) sont intégrés dans ce réseau de ma- L’expression de Pline le Jeune159, qui ne cite
nière diverse, mais le rapport loricatus / non pas nommément le roi dace, s’applique pour-
cuirassé s’inverse, et c’est ce qui nous in- tant à merveille au vaincu, coupable de super-
téresse, sur les spires douze à quinze : celles bia. Décébale figure sur la colonne Trajane. La
de la quatrième campagne. Sur ces quatre fréquence des présences de l’adversaire de Tra-
spires, ne se trouve qu’un Trajan loricatus jan est discutée (fig. 17)160. Salvatore Settis
pour neuf Trajan en tunique, dont trois avait admis la confrontation Trajan/Décébale
scènes de sacrifice. Or, les spires qui pré- en scène 24161, mais il l’identifiait surtout du-
cèdent ou suivent présentent une quasi-totali- rant la seconde guerre162 : en scène 75 et 93; la
té de loricatus : sept sur sept pour les spires scène 134 verrait Décébale entouré de deux

156
Spire 2, pl. XXIIa; spire 8, pl. XXIIIb et XXXIa; Décébale en scène 75 et (ibid., p. 101) en scène 145. Il
spire 16, pl. XIXb. dresse cependant un tableau des face à face Trajan-Décé-
157
Signe de la pietas erga deos comme l’indique Virgile, bale. Pour cet auteur, la silhouette de Trajan joue un rôle
Én., III, 402-410. Sur cette identification de Trajan en équivalent au nom de César dans le De Bello Gallico, et Dé-
toge, consulter Hölscher-Baumer-Winkler 1991, p. 268; cébale la même fonction d’adversaire valeureux – et valori-
plus généralement sur les scènes de sacrifice de la qua- sant – que Vercingétorix. Bode 1992, p. 132-133, reconnaît
trième campagne : ibid., p. 271-277. le roi une fois dans la première guerre (spire 12, sc. 75,
158
Absence de Trajan sur les spires vingt-deux et vingt- pl. XVIb), puis deux fois dans la seconde guerre (spire 14,
trois. sc. 93, pl. Lb : debout au pied du fort; et spire 22, sc. 145,
159
Pline le Jeune, Pan. XVI, 5. L’extrait complet est cité pl. XXXVIIb : scène du suicide).
ci-dessus note 36. 161
Settis 1988a, p. 129 (spire 4, pl. XXIXa : le buste dans
160
Panaitescu 1923 : Décébale serait figuré en scènes la forêt). Rien ne permet d’affirmer que ce Dace est Décé-
24, 75, 93, 135, 143 et 145; la scène 147 est celle de la pré- bale. Un buste est disposé, dans des circonstances compa-
sentation de sa tête – et de sa main – à l’armée. Vulpe 1975 rables, dans les arbres de la scène 66 (spire 10, pl. XLIIa) : il
identifie Décébale huit fois sur la frise : scène 24, 75, 93, tient alors un bouclier, ce qui interdit d’y reconnaître Décé-
135, 139, 144, 145 et 147. Mais il souligne l’absence de réel bale. L’hypothèse de Salvatore Settis est cependant sédui-
portrait de Décébale, qui n’est qu’un pileatus parmi sante, puisque la scène 24 verrait l’alliance des éléments na-
d’autres. Gauer 1977, p. 65-67 : Décébale n’est pas en turels et des Daces représentés par la personne de leur roi.
scène 24. Il n’apparaît que plus tard (voir sa bibliographie 162
Ibid., p. 144. Il utilise pour cela le contexte et les for-
pour chaque scène) : scènes 75, 76 (?), 93, 111 (?), 120, 135, mules d’attention, car il est impossible de distinguer Décé-
139, 143-144, 145, et 147. Brilliant 1986, p. 99, reconnaît bale des autres pileati.
IMPERIUM INFINITUM 65

comites163 ; la scène 139 montrerait le roi dace voyait des ambassades chez ses voisins, qu’il rava-
dans une adlocutio à ses guerriers164 ; sui- geait le pays de ceux qui avaient précédemment pris
vraient le suicide de la scène 145, et enfin la parti contre lui [...], Trajan, une seconde fois, se
présentation de la tête du roi à l’armée ro- chargea de lui faire la guerre en personne, et non
par d’autres généraux168.
maine165.
Cette présence, indiscutable quel qu’en soit Le portrait des Daces et de leur roi est en
le chiffre, a suscité bien des commentaires. On fait négatif. Sur la frise, les soldats romains
a dit que Décébale était présenté sur la frise présentent à plusieurs reprises des têtes de
comme un «digne adversaire de Trajan»166, Daces à Trajan, ce qui s’accorde mal avec l’ex-
dont la mors voluntaria dirait la grandeur pression d’un sentiment de pitié à leur en-
d’âme. Dion Cassius lui-même exprime son ad- droit169. Par ailleurs la scène 75, où est rassem-
miration : blée une foule de Daces, a été interprétée
Décébale, homme propre au conseil, dans les comme indiquant un complot et la superbia de
choses de la guerre, et propre à l’exécution; Décébale170 : le premier combat de la seconde
connaissant le moment d’une attaque vigoureuse et guerre est d’ailleurs un assaut contre un camp
faisant retraite à propos, habile à dresser une em- romain, preuve que la responsabilité de la se-
buscade, et vaillant au combat, sachant également
conde guerre incombe bien aux Daces171.
profiter d’une victoire et se tirer avec avantage
d’une défaite, qualités qui le rendirent longtemps
On peut remarquer que le roi est présent
pour les Romains un adversaire redoutable167. sur toutes les faces, de manière évidemment
plus discrète que Trajan (fig. 17). Il se ma-
Ces éloges sont cependant relatifs, pour la nifeste en priorité à la fin de la frise, les scènes
bonne raison qu’ils sont, chez l’historien grec, 134 et 139 menant inéluctablement à son sui-
contemporains des défaites de Domitien. Lors- cide. Il est vrai que le roi intervient dans des ac-
qu’il est opposé à Trajan, le roi dace est, sans tivités diverses, qui font écho aux «éloges» de
ambiguïté, présenté comme briseur de traité, Dion Cassius : chef de guerre (scène 24?); re-
perfidus : présentant du peuple dace (scène 75); briseur
Mais lorsqu’on lui [Trajan] eut annoncé que Dé- de traité (scène 93?); roi dans l’exercice de l’a-
cébale contrevenait à plusieurs articles du traité, dlocutio (scène 134)172 ; roi avec son concilium
qu’il faisait provision d’armes, qu’il recevait des (scène 139); enfin son suicide et sa tête présen-
transfuges, qu’il élevait des forteresses, qu’il en- tée en trophée (scènes 145 et 147). Responsable

163
Spire 20-21, pl. Xb et XIc : un concilium? de sa perfidia? On sait qu’à Rome, se serrer la main droite
164
Spire 21, pl. XLV et XLVIa. exprime la concordia.
165
Spire 22, sc. 147, pl. VI. 171
Bode 1992, p. 159 et 163. Belloni 1990, p. 101, admet
166
Settis 1988a, p. 143. L’auteur cite le passage de Dion que la frise «non nega il valore dei daci. Ma si tratta sopra-
Cassius concernant les guerres daciques de Domitien. Lire tutto di furor barbaricus». Picard 1992, p. 136-138, réfute
aussi Settis 1988b, p. 380, sur la mors voluntaria. avec raison la thèse de R. Bianchi Bandinelli relative à une
167
Dion Cassius LXVII, 6 (trad. E. Gros et V. Boissée). sympathie du sculpteur pour les Daces. Ce serait en effet
168
Ibid., LXVIII, 10 (trad. E. Gros et V. Boissée). un anachronisme culturel que d’y lire une compassion
169
Voisin 1984, p. 285-292. Bennett 1997, p. 92 et 247 pour les souffrances des vaincus, anachronisme d’autant
note 36, qui ne connaît pas le bel article de J.-L. Voisin, plus grand que Trajan, sur la colonne, ne paraît pas éprou-
persiste à voir là l’œuvre d’auxiliaires barbares. ver un tel sentiment. Par ailleurs, Jean-Louis Voisin pré-
170
Mentionnons cependant un principe rhétorique bien pare un travail sur le suicide à Rome dans lequel il appa-
connu depuis César et parfaitement exprimé du vivant de raît qu’à l’époque de l’exécution de la frise, ce geste n’est
Trajan par Plutarque, Tirer profit de ses ennemis IX : plus paré des vertus que les Romains pouvaient lui re-
«Quand César fit remettre debout les images honorifiques connaître à l’époque républicaine : le suicide de Décébale
de Pompée qu’on avait jeté à bas, Cicéron lui dit ‘Tu as re- pouvait donc être vu comme une lâcheté par les contem-
levé les statues de Pompée, mais tu as affermi les tiennes’. porains de Trajan, et non comme un signe de sa grandeur
Aussi ne faut-il ménager ni un éloge ni un honneur à un d’âme.
ennemi qui a mérité cette réputation». Il semble cepen- 172
La scène 132 présente une adlocutio de Trajan : on
dant que la réputation de Décébale était celle d’un chef de trouve un jeu d’adlocutiones antagonistes similaires dans
guerre efficace, mais cruel et, surtout, briseur de traité. l’Agricola de Tacite, XXX-XXXIV.
D’où l’exhibition de sa main droite après sa mort, punition
66 LA FRISE DE LA COLONNE TRAJANE

Fig. 17 – Décébale, répartition par faces.


IMPERIUM INFINITUM 67

de la guerre par sa perfidia, il en assume les 3 – CONCLUSION


conséquences – avec courage? Plutôt avec cette Par l’étude spirale comparative des cinq
superbia qui le pousse à se suicider173 : cela pa- campagnes, nous avons tenté de dégager les
raît davantage convenir au propos de la frise. structures essentielles de la frise. La tentation
Les Daces pratiquent en effet le suicide collec- de les traduire en renseignements chrono-
tif174, et on peut y voir la conséquence destruc- logiques ou historiques est toujours présente,
trice de leur furor. C’est ce qu’explique Tacite, à tant la dimension descriptive du monument
propos des Bretons vaincus : est forte. La topographie, le réalisme, la chro-
Errant au hasard [...] et, de colère (per iram), nologie ne sont pourtant que les moyens né-
y mettent [à leur demeure] eux-mêmes le feu [...]; cessaires à la mise en place d’un discours rhé-
atterrés quelquefois devant les objets de leur ten- torique. C’est une erreur que de juger la qualité
dresse, plus souvent encore ils étaient exaspérés; ou les défauts des sculpteurs, la réussite ou l’é-
et l’on assura même que plusieurs avaient tué
chec du projet, à la ressemblance plus ou
leurs femmes et leurs enfants, pensant agir par
pitié175. moins réussie des bâtiments daces avec les rea-
lia que l’archéologie nous livre; à l’identité for-
G. C. Belloni souligne avec raison qu’il n’y melle de sites sculptés plusieurs fois (?) sur la
a pas d’admiration pour Décébale sur la frise colonne; à la possibilité de reconnaître avec
et que la tête du roi, rapportée à Rome, fut ex- précision des lieux, des acteurs ou des ba-
posée aux Gémonies, lieu réservé aux réprou- tailles; enfin à un découpage temporel et spa-
vés176. Décébale était bien un impie, précisé- tial plus ou moins explicite. Si l’arrière-plan
ment à cause de sa perfidie177. historique existe bien, il n’est que le prétexte à
La totalité des activités et des présences une représentation, à une mise en scène du
du roi est, bien sûr, valorisante pour Tra- princeps, de l’armée et de la romanité dans son
jan. Cet efficace adversaire méritait, pour ensemble. Juger la frise à l’aune de son réa-
être vaincu, un Optimus Princeps. Lorsque ce lisme, à sa cohérence topographique ou chro-
visage de la Dacie indépendante s’efface en- nologique ou, pire, à son adéquation au texte
fin, scène 145, son suicide participe de la de Dion Cassius, revient à lui assigner un ob-
mainmise définitive de Rome sur le territoire jectif qui ne comptait pas parmi les impératifs
dont il n’a pu éviter la conquête et dont une fixés par le commanditaire du projet.
partie des habitants accepte déjà la civilisa- Si l’on distingue de façon arbitraire un
tion romaine. La scène est signe de victoire, poste «contenu» et un poste «moyen d’expres-
au même titre que celles de l’axe vertical sur sion», nous aurions dans le premier (l’objectif
lequel elle est alignée (fig. 22 et 26). La pré- principal) la directive «cohérence d’un sys-
sence du suicide de Décébale sur les céra- tème de valeurs», ce qui est traditionnel dans
miques de la Graufesenque178 dit assez la po- l’art romain; et dans le second (moyen pour at-
pularité de cet événement : il en vint à résu- teindre l’objectif principal) le «réalisme des
mer, sur ce support, les victoires daciques de détails et l’utilisation de certains événements
Trajan et sans doute leur bien-fondé, donc la historiques des guerres daciques». La succes-
superbia des Daces179. sion de ces événements n’est pas destinée à

173
Belloni 1990, p. 102. 178
Labrousse 1981.
174
Sc. 120-122, pl. XXb et XXVIa; sc. 140, pl. LIIa. 179
Il figurerait aussi sur une métope d’Adam Klissi
175
Tacite, Agr. XXXVIII (trad. A. Cordier). Ce texte est (d’après Alexandrescu-Vianu 1979, p. 125) et sur la cui-
plus longuement cité Chapitre Deux note 217. rasse du trophée (ibid., p. 124 figure 2). Florescu 1959,
176
À ce sujet, David 1984, dont p. 172-174. p. 321 ou 385, montre (figures 129 ou 176) le fragment de
177
Dans sa discussion de Scheid 1984, p. 191, Pascal Ar- cette cuirasse : est certes visible un cavalier armé, mais il
naud définit le tyran par cette impiété première qu’est le est difficile de déceler le Barbare à terre que signale Maria
mépris des foedera, tyran qui «s’expose aux effets d’une Alexandrescu-Vianu... Par contre, il existe de nombreuses
guerre scélérate et à la colère des dieux protecteurs, ainsi métopes qui répètent le schéma «cavalier victorieux sur
lésés : itaque dii foederum ultores nec insidiis nec uirtuti un Barbare» sans que celui-ci ne se suicide. À propos de
hostium defuerunt (Florus I, 46, 6)». Florescu 1959, se reporter à la recension de Picard 1962.
68 LA FRISE DE LA COLONNE TRAJANE

être recomposée en récit historique, bien plu- leur conception, avant que la cohérence dis-
tôt en discours épidictique. Elle est en tout cas cursive ne soit définitivement fixée. Ayant
le fruit d’une réorganisation, d’un choix parmi orienté Caninius sur les thèmes principaux,
les événements possibles. Pline le Jeune ne dit ayant souligné l’immensité de la tâche, voici
pas autre chose. Dans ses conseils à Caninius qu’il en contrôle la réalisation, avant même l’ul-
Rufus qui entreprend la rédaction d’un poème time «coup de lime». Le processus de création
sur le Bellum Dacicum, l’ami de Trajan précise de la frise de la colonne Trajane n’était sans
que, «bien qu’il s’agisse de choses on ne peut doute pas éloigné de ce modèle littéraire...
plus vraies, [elles sont] aussi proches de la lé-
gende»180. Les quelques éléments qui glissent Nous avons choisi d’observer les reliefs en
alors sous sa plume sont révélateurs : quête du système de valeurs qui constituait
l’essentiel aux yeux du commanditaire et du
Vous célébrerez de nouveaux fleuves amenés public romain. Cette cohérence, précisée dans
dans les terres, de nouveaux ponts lancés sur les
le projet préalable de la frise, a été respectée
fleuves, des camps établis sur les escarpements des
montagnes181, un roi jeté hors de son palais, jeté
avec scrupule par les sculpteurs, davantage
même hors de la vie sans avoir jamais renoncé à que les correspondances géographiques ou
l’espoir; de plus deux triomphes célébrés l’un pour chronologiques toujours difficiles à reconsti-
la première fois sur une nation invaincue, l’autre tuer et à démontrer. Ce qui amène à insister à
pour la dernière182. nouveau sur ce point : il ne faut pas considérer
comme primordiaux des éléments qui n’inter-
Cet énoncé, pour rapide et superficiel qu’il viennent que comme outils (ainsi le vérisme
soit, est cependant une sélection de thèmes à documentaire) facilitant le discours idéolo-
développer dans le discours. Et Pline de pour- gique. En revanche, la cohérence de ce dernier
suivre : «Une seule difficulté, mais qui est fort doit être cernée avec soin. C’est sur ce critère
grande : mettre la poésie à la hauteur de ces qu’il conviendra de juger l’adéquation entre
événements»183. Pour la surmonter, il propose projet et œuvre achevée, mais aussi, ultime en-
le processus suivant : jeu, que nous devrons évaluer la lisibilité de la
Et maintenant, voici ce que je stipule : tout ce que frise et de l’idéologie qu’elle véhicule – ce qui
vous aurez achevé, vous me l’enverrez à mesure; n’est pas forcément la même chose.
mieux encore, envoyez avant leur achèvement les La difficulté éprouvée à suivre le déroulé
ébauches telles quelles, encore inachevées et pa- des spires dans notre catalogue par faces verti-
reilles à des nouveau-nés. Vous me direz que ces dé- cales (pl. I à LVII) traduit la difficulté réelle à
coupures n’auront pas l’intérêt d’un ensemble ni ces suivre cette lecture en continu, et amène à s’in-
brouillons celui d’une œuvre achevée. Je le sais. Aussi
terroger sur la possible prédominance de la
les jugerai-je comme des brouillons, les examinerai-
je comme les organes d’un tout et ils attendront votre
lecture verticale. Cet aspect du problème reste
dernier coup de lime parmi mes papiers184. à trancher, et sans doute serons-nous amené à
établir à cette fin de nouveaux critères de lisi-
Pline, sollicité par Caninius, assume les véri- bilité et de narrativité185. Le problème de la lisi-
tables prérogatives d’un patronus et demande à bilité, posé par Paul Veyne, pourra dès lors
examiner les «parties» au fur et à mesure de prendre une tournure différente.

Pline le Jeune, Ep. VIII, 4, 1 (trad. A.-M. Guillemin).


180
De Oratore III, 49, 190 : «Et bien! dit Crassus, nous arrive-
Voir sur la colonne Trajane les scènes 59 (face E,
181
rons à appliquer ces règles, et par là, à donner à notre
spire 9, pl. VIIIb) et 65 (face E, spire 10, pl. VIIIb; face NE, phrase un tour parfait, grâce à l’exercice de la parole et à
spire 10, pl. XIVb) : les soldats romains creusent le sol l’habitude d’écrire, qui orne et polit comme à la lime (or-
pour bâtir un camp. nat ac limat) cette partie autant et plus que les autres»
182
Pline le Jeune, Ep. VIII, 4, 2 (trad. A.-M. Guillemin). (trad. E. Courbaud et H. Bornecque).
L’ensemble des thèmes cités par Pline est si proche des 185
Sur ce point, existent divers colloques sur la narrati-
scènes de la colonne qu’il ne peut s’agir d’un hasard. vité dans l’art antique : AJA 61, 1957, dont Blanckenhagen
183
Ibid., VIII, 4, 3 (trad. A.-M. Guillemin). 1957; Narrative and event in Ancient art 1993; et Art and
184
Ibid., VIII, 4, 6-7 (trad. A.-M. Guillemin). Même text in roman culture 1996.
conseil technique, emprunté à la sculpture, chez Cicéron,
CHAPITRE 2

IMPERIUM MAIUS
OU LA COLONNE TRAJANE, LECTURE VERTICALE

Je suis foutu si je reviens, je n’aurais pas une


seule étude, la maudite colomne me mange tous
mon tems.
Charles PERCIER, 17881

1 – LES ALIGNEMENTS VERTICAUX bien sûr, le regard des connaisseurs a évolué.


DANS L’HISTORIOGRAPHIE On l’a vu, les travaux de Karl Lehmann-
Hartleben ont constitué une étape importante.
La columna centenaria a fasciné les regards En 1926, ce chercheur nota l’existence d’a-
européens, de la Renaissance à nos jours. Ce lignements verticaux sur les faces de la co-
ne fut pourtant qu’au début du XVIe siècle, lonne, par exemple les trois images de passage
avec l’œuvre de Jacopo Ripanda, que le pre- sur la face sud-ouest 4, et de correspondances
mier relevé intégral des reliefs devint dispo- visuelles, à plusieurs spires de distance, entre
nible 2. Il fallut encore attendre 1576 pour scènes à thématique identique 5. Les cher-
qu’une première publication diffuse, en cent cheurs suivants ne virent d’abord dans ces ali-
trente planches, la frise de la colonne Trajane gnements que des coïncidences, l’alignement
auprès d’un public de connaisseurs 3. Depuis, fortuit de formules iconographiques répéti-

1
Architecte français venu à Rome étudier la colonne 63. Sur la colonne Trajane de manière générale, se repor-
Trajane. Cité par Agosti-Farinella 1985, p. 1135. ter à l’ouvrage collectif : La colonna Traiana e gli artisti
2
L’importance de la colonne Trajane dans l’art euro- francesi da Luigi XIV a Napoleone I 1988. Sur le cas parti-
péen, de la Renaissance au XXe siècle, a été abordée par culier de Piranèse : Jacopi 1979, et Marconi 1979. L’ad-
Becatti 1982, p. 536-539; Agosti-Farinella 1984, p. 400- miration pour la colonne Trajane ne date pas du Rinasci-
403; Agosti-Farinella 1985; Agosti-Farinella 1987, p. 1102; mento : la Commune de Rome prit à son endroit, le 25
Agosti-Farinella 1988; Belloni 1990, p. 95 note 5; Settis mars 1162, un décret visant à la protéger (texte et réfé-
1991, p. 188; et Farinella 1992, p. 124-131 (nous devons rence dans Settis 1991, p. 186-187).
cette référence à Guy Le Thiec, que nous remercions vive- 4
Spire 1, sc. 3-4, pl. XLVIIa ; spire 7, sc. 48,
ment). pl. XLVIIIb; spire 15, sc. 101, pl. Lb.
3
Becatti 1982, p. 538; Agosti-Farinella 1985, p. 1108- 5
Lehmann-Hartleben 1926, p. 114 et 145-146 : l’auteur
1110; Huet 1996, p. 12. Sur la postérité de la colonne Tra- propose que les sculpteurs œuvrèrent selon des cartons de
jane, de l’Antiquité à la colonne Vendôme : Gauer 1981, et la longueur d’une spire, ce qui permit de superposer les
Farinella 1982. Sur l’importance de la statuaire antique de spires les unes aux autres (lire Gauer 1977, p. 9 note 43, et
1500 à 1900, dont les moulages de la colonne Trajane ef- Settis 1988a, p. 212-214).
fectués par les Français : Haskell-Penny 1988, dont p. 62-
70 LA FRISE DE LA COLONNE TRAJANE

tives. Mais la lisibilité spirale des reliefs étant mode d’assemblage et de décryptage le plus ai-
remise en cause, cet agencement vertical sé pour un spectateur romain.
complexe, peu à peu mis en évidence et dans Sur le problème, Filippo Coarelli a un juge-
lequel la silhouette de Trajan joue un rôle ma- ment plus nuancé :
jeur, sollicita de plus en plus l’attention. Wer-
Il est donc probable que ceux qui ont proposé
ner Gauer développa de manière systématique
récemment une lisibilité épisodique [de la frise], ba-
cette approche 6 et soutint que répétitions et sée sur des épisodes nodaux disposés verticalement,
axes verticaux facilitaient la reconnaissance sont dans le vrai : mais à part le fait que, même
des reliefs 7. Ses propositions développaient en dans ce cas, les figurations les plus hautes sont
fait les travaux de Max Wegner concernant la presque illisibles, il reste indéniable que le sens de
colonne de Marc Aurèle. Sur cette dernière, les lecture prévu, au moins théoriquement, ne peut
articulations verticales sont plus nombreuses qu’être le sens hélicoïdal, lié à la structure même de
et plus évidentes que sur le prototype qu’était la colonne.
la colonne Trajane 8 : d’une «colonne à faces»,
conclut W. Gauer, les concepteurs en sont ve- Il ajoute cependant : «Il est plutôt évident
nus, avec la colonne aurélienne, à une «co- que la série de reliefs, au moins dans le sens
lonne à façade» 9. hélicoïdal, ne peut en aucune façon être visible
Bien que la hauteur des spires sur la co- en progression – et du reste, pour la majeure
lonne Trajane ne varie pas en fonction de l’élé- partie, il ne peut être visible de quelque ma-
vation des reliefs10, et qu’un épisode aussi im- nière que ce soit»14.
portant que la scène 147 soit situé sur le fût à Devant ces objections et difficultés réelles,
une grande hauteur11, ce qui rend l’identifica- indéniables car liées à la verticalité extrême du
tion difficile, la lecture verticale paraît la seule monument, les conditions de lecture restent à
possible, la seule évidente pour un spectateur préciser et les options des tenants de la visibili-
déambulant sur le Forum. Encore fallait-il té à vérifier. Pour y parvenir, il conviendra
prendre en compte la complexité de ce proces- d’approfondir l’analyse des structures internes
sus de lecture. Salvatore Settis s’y est essayé, de la frise, esquissée par d’autres mais que
distinguant deux types d’assemblage : la lec- nous espérons compléter.
ture par spires contiguës; et la lecture par
blocs thématiques de spires contiguës, évi-
dente par exemple pour la quatrième cam- 2 – LES FACES DE LA COLONNE TRAJANE
pagne (elle occupe trois spires de la frise)12.
Les correspondances verticales, c’est-à-dire «la Nous avons décomposé le fût de la colonne
proximité thématique et l’exacte superposition en huit faces. Aux faces sud-ouest, sud-est,
dans le même axe visuel» qui autorise «une nord-est et nord-ouest (dorénavant SO, SE,
lecture ‘simultanée’»13, constitueraient ainsi le NE et NO), traditionnelles car dépendantes de

6
Gauer 1977, p. 8 et 45-46. 12
Settis 1988a, p. 210-212. Bode 1992, p. 169, propose
7
Même constat dans Brilliant 1986, p. 103. trois types de liens verticaux : par corrélation de scènes
8
Sur la colonne de Marc Aurèle : Wegner 1931, mais sur des spires voisines; par correspondances de scènes à
aussi Petersen-Domaszewski-Calderini, 1896; Pallottino et topoi ou motifs identiques à plusieurs spires de distance;
alii 1955; Maffei 1990; et enfin les actes de la Table-Ronde enfin par axes verticaux résumant le contenu de la frise.
Autour de la colonne aurélienne 2000. 13
Settis 1991, p. 196. Il ajoute lui aussi, preuve de l’effi-
9
Gauer 1977, p. 47. Sur les colonnes torses : Becatti cacité de ce mode de composition et de lecture : «Une telle
1960, p. 47-82 (celle de Marc Aurèle), et p. 83-287 (co- lecture est d’autant plus probable que ces correspon-
lonnes de Théodose et d’Arcadius); Brilliant 1986. dances verticales augmentent en nombre dans la colonne
10
Avant les travaux de Peter Rockwell (voir fig. 4), Fa- de Marc Aurèle».
rinella 1981, p. 2, contredisait déjà l’affirmation de Gauer 14
Coarelli 1992a, p. 643-644. Rappelons ici le chiffre
1977, p. 8 note 36. donné par l’auteur (ibid., p. 645) de soixante-dix-neuf
11
Face nord-ouest, spire 22, pl. LVIIc : présentation de scènes «narratives» – à référent événementiel – sur cent-
la tête de Décébale à l’armée. cinquante-cinq (de même Torelli 1982, p. 120).
IMPERIUM MAIUS 71

l’orientation générale du Forum (fig. 1), ont une composition identique, et développons
été ajoutées les faces sud, est, nord et ouest l’analyse de cette face (fig. 18).
(dorénavant S, E, N et O) selon les angles de la
base, ceci pour affiner au mieux l’analyse et Ligne thématique «Trajan et les Daces»
supprimer l’arbitraire que suppose le choix de Les relations entre l’empereur et ses enne-
quatre «aires» de regard préférentielles. La mis suivent une progression iconographique
procédure suivie pour les huit faces sera iden- remarquable. Première rencontre en spire
tique, quoique l’ordre des composantes puisse 4-5 : Trajan y est par deux fois en contact avec
varier : rapide exposé des remarques biblio- les Daces. La première le voit dans une adlo-
graphiques antérieures; exploitation détaillée cutio à ses troupes alors que des Daces comati,
du catalogue (pl. I à LVII); enfin une synthèse à cheval ou à pied, arrivent à proximité; la se-
provisoire pour chaque face (récapitulatif), et conde le voit s’entretenir avec les Daces coma-
globale aux termes de l’analyse. ti 20 : les Daces et l’empereur sont alors placés
Nous débutons cet examen par la face SE, sur un pied d’égalité. Plus haut, spire 6-7, un
qui correspond à la naissance de la frise au- Dace prisonnier comatus, tenu par un soldat
dessus de l’inscription dédicatoire de la co- romain, est amené devant Trajan 21. Spire 8-9,
lonne, face à la Basilica. Nous aurions pu dé- le regard tombe sur les têtes coupées de deux
buter par la face SO, au nom d’arguments que Daces, fichées sur des pieux parmi des soldats
les alignements verticaux peuvent justifier et romains 22. Spire 10-11, un Dace pileatus, donc
sur lesquels il sera bon de revenir. d’un rang supérieur, à son tour prisonnier, est
poussé devant Trajan par deux soldats ro-
Face sud-est (pl. I à VI; fig. 18) mains 23. Survient alors, spire 11-12, la grande
scène de soumission des Daces où se pressent,
Cette face marque le commencement de la précisément, comati et pileati 24 ; certains ont
frise, lequel n’est cependant perceptible que les bras liés dans le dos. La scène est à coup
dans la partie inférieure droite du relief sûr le premier point fort de la ligne. Sa signifi-
(pl. Ia). La frise débute après la première fe- cation est claire : elle matérialise la fin de la
nêtre creusée dans le fût de la colonne. Sur première guerre et annonce la victoire finale
cette face, et uniquement celle-ci, nous de Trajan Dacicus 25.
sommes obligé, en raison du changement de On ne retrouve l’empereur en contact direct
spire, de numéroter les spires par deux chiffres avec les Daces qu’en spire 18-19 26. Agenouillé
(par exemple spire 4-5). devant l’empereur debout, un pileatus a un
Diverses correspondances verticales y ont geste de supplication identique au schéma de
été décelées. Karl Lehmann-Hartleben15 a re- composition de la scène 75. La scène se répète
marqué le lien entre la grande scène de sou- en spire 21-22 27, où plusieurs pileati font cette
mission, qui clôt la première guerre et occupe fois leur soumission et supplient Trajan debout
la totalité de la spire 11-1216, et la scène 118, elle dans l’encadrement d’un camp. Enfin, l’image
aussi scène de soumission17. La composition qui clôture cette ligne, et en constitue le second
autour de Trajan est en effet proche dans les point fort 28, est la scène 147, qui montrait à l’o-
deux scènes, et l’alignement exact18. Ajoutons à rigine – elle est aujourd’hui abîmée – la présen-
ces correspondances la scène 14119 qui obéit à tation de la tête de Décébale à l’armée.

15
D’après Settis 1988a, p. 212. 23
Sc. 68-69, pl. IIIa; face S, pl. LVa.
16
Sc. 75, pl. IIIb. 24
Sc. 75, pl. IIIb; face S, pl. LVa. Gauer 1977, p. 30.
17
Spire 18-19, pl. IVb et Vc. 25
Ibid., p. 45, perçoit la scène 75 comme le signe de la
18
Il est aussi visible depuis la face S : pl. LVa et LVIIa. victoire à venir de Trajan et l’annonce de la Dacia provin-
19
Spire 21-22, pl. IVc, ou face S, LVIIb. cia romana.
20
Sc. 27, pl. Ib, ou face S, pl. LIIIb. Et sc. 28, pl. Ib, ou 26
Sc. 118, pl. IVb ou Vc; face S, pl. LVIIa.
face S/SE, pl. LIIIb. 27
Sc. 141, pl. IVc ou VI; face S, pl. LVIIb.
21
Sc. 40, pl. IIa; face S, pl. LIVa. 28
Pl. IVc ou VI; face S, pl. LVIIc.
22
Sc. 56, pl. IIb; face S, pl. LIVb.
72 LA FRISE DE LA COLONNE TRAJANE

Fig. 18 – Synthèse de la face sud-est.


IMPERIUM MAIUS 73

Ces diverses scènes constituent ce que nous Présentée ainsi, l’évolution des rapports
appellerons une ligne thématique. Quelques entre l’empereur et les Daces (eux-mêmes dis-
précisions de vocabulaire avant de pour- posés selon une remarquable progression hié-
suivre : nous parlerons de correspondances rarchique) constitue un résumé des relations
dans le cas de reprises ponctuelles d’un thème belliqueuses qu’entretiennent Rome et le
sur une même face (thème : association de royaume dace, une ligne épitomique dont
plusieurs éléments iconographiques iden- l’Empire et Trajan, par sa virtus et sa cle-
tiques), et de lignes thématiques lorsqu’il sera mentia, sortent clairement vainqueur.
possible d’associer ces correspondances selon
une superposition verticale stricte, permettant La silhouette impériale
de dégager une cohérence thématique pour la
face (nous réservons le terme axe à la verticali- D’autres correspondances ont été décelées.
té physique sur le fût de la colonne). Salvatore Settis a rejeté celle proposée par Ri-
Donc, si l’on intitule ce premier alignement chard Brilliant 30 au motif, justifié, que l’axe
– qui traverse les faces S/SE et dont la limite vertical constitué par la silhouette impériale
est marquée, à droite, par la rangée de fenêtres n’était pas parfaitement respecté et que la pré-
– «Trajan et les Daces», on est frappé par l’or- sence de Trajan n’était pas suffisante pour
donnancement progressif de ces éléments sur constituer une ligne thématique 31. Pour juger
cet axe vertical (fig. 18). Les Daces sont d’a- de cette pertinence, observons les autres pré-
bord comati puis pileati, et leur situation par sences de l’empereur sur cette face (fig. 15).
rapport à Trajan évolue : d’une attitude neutre Lors de la première apparition, spire 2-3 32, il
à l’origine (à cheval scène 27; scène 28, les figure en position frontale, loricatus et entou-
Daces et l’empereur sont sur un unique niveau ré par deux officiers, dans une scène qui
de sol) 29, ils sont par la suite prisonniers ou pourrait être un concilium; puis en spire 4-5 33
suppliants. dans la scène d’adlocutio déjà vue, décalée il
Les thèmes suivent une évolution parallèle. est vrai vers la face S 34. Suivent : la scène 35 35,
La première ambassade, de comati, cède la où Trajan loricatus est encore entouré d’offi-
place à des scènes avec prisonniers, le premier ciers (concilium?); la scène 57-58 déjà vue; la
étant comatus, le second pileatus, entre les- scène 81, déjà vue, où Trajan est en tunique
quelles s’intercale la vision de deux têtes cou- parmi des togati; la scène 88 36 où Trajan est
pées. Surviennent alors les trois scènes de sou- en tunique parmi des soldats en tunique; la
mission, dont les deux dernières ne montrent scène 102, déjà vue; enfin la scène 125 37, qui
que des pileati; enfin la tête de Décébale ré- voit Trajan salué d’une acclamatio par son ar-
pond aux deux têtes coupées antérieures. L’in- mée. Ces renvois thématiques sont décalés les
terprétation de ces éléments narratifs serait la uns par rapport aux autres et ne constituent
suivante : comati ou pileati, les Daces sont donc pas un axe vertical (fig. 15 et 18). Si on
amenés, malgré leur résistance, à se soumettre ne peut parler de «ligne thématique», il est
ou à assumer les conséquences de leur super- cependant possible de leur accorder une fonc-
bia. tion alternative.

29
On peut interpréter l’attitude de ces deux groupes de 32
Sc. 12, pl. Ia.
Daces comme un signe de leur superbia, de leur prétention 33
Sc. 27, pl. Ib, ou face S, pl. LIIIb.
à traiter d’égal à égal avec l’empire romain. 34
Notre principe est de ne pas solliciter deux fois une
30
Il mettait en relation la scène 57-58 avec Trajan lori- même scène : à l’exception ici de la scène 28, qui combine
catus à cheval (spire 8-9, pl. IIb, ou face E, pl. VIIIb); la adlocutio et ambassade dace, celles prises dans la ligne
scène 81 montrant Trajan à pied dans la cité pourvue d’un thématique «Trajan et les Daces» ne sont plus mention-
portique (spire 12-13, pl. IIIc); et la scène 102 (spire 15-16, nées.
pl. IIIc, IVa ou Vb), avec Trajan à cheval, en tunique mais 35
Spire 5-6, pl. IIa.
à la tête de l’armée, et se dirigeant vers un sacrifice. 36
Spire 13-14, pl. IIIc ou Va.
31
Settis 1988a, p. 214. 37
Spire 19-20, pl. IVb et Vc.
74 LA FRISE DE LA COLONNE TRAJANE

Intégrées dans la ligne «Trajan et les même principe – un camp romain cerné par
Daces», ces scènes montrent l’empereur en les Daces – et selon un axe vertical probant 42.
contact avec le monde romain, lequel est in- Le schéma de composition est d’ailleurs inver-
carné par : le concilium (sc. 12 et 35); les sol- sé scène 41 : les Daces sont cette fois cernés
dats en armes (sc. 27 sur la face S, sc. 125) par l’armée romaine 43. Enfin l’acclamatio de la
ou en vêtements de voyage (sc. 88); des ci- scène 125, qui reprend ce schéma circulaire
toyens romains (sc. 81). Elles le montrent à autour de la personne de Trajan, est à la verti-
cheval ou à pied, loricatus comme en tu- cale de l’inscription du socle, point de départ
nique. Elles le montrent enfin dans des atti- de la frise 44.
tudes diverses, qui n’ont rien des conventions
répétitives et de l’évolution stricte de ses ren- Narration verticale
contres avec les Daces. Au contact de ces der-
Il est possible d’intégrer ces quelques ob-
niers, il est toujours loricatus, ce qu’il n’est
servations à un descriptif synthétique, narratif
pas dans le monde romain. Résumons. Nous
en quelque sorte, de la face SE (fig. 18) 45. Les
aurions «Trajan et les Daces», face S/SE,
grandes structures seraient les suivantes :
ligne thématique forte; et «Trajan avec les
Romains», face SE, association ponctuelle – dans la première moitié de la frise héli-
autour de l’empereur. Entre correspondances coïdale (pl. I-II), alternent deux spires d’a-
et lignes thématiques, apparaissent donc des vance (spires 1-2 et 5-6), deux spires de labor et
reprises partielles dont un élément unifica- statio (spires 2-3 et 3-4), enfin la première ap-
teur sert de relais, à savoir Trajan. Or, ces parition des Daces (spire 4-5).
deux thématiques forment une tresse : l’accla- – Les spires 6-7, 9-10, 10-11 (pl. II et III)
matio de l’armée scène 125 est suivie par la présentent des batailles.
scène 141 (soumission des pileati), puis sur- – Entre elles, s’intercalent des scènes d’a-
vient la scène 147, avec la présentation de la vance romaine (spires 7-8 et 8-9, pl. II) : l’a-
tête de Décébale aux soldats romains : la vic- boutissement est la grande scène de soumis-
toire est celle de l’empereur, mais elle est due sion (spire 11-12).
aux labeurs de l’armée. Dans la seconde guerre, se succèdent :

Autre élément, plus ponctuel : on a vu que – des spires d’avance (spires 12-13, 13-14,
Werner Gauer avait identifié, dans les scènes 15-16, pl. III; spires 16-17, pl. IV) et des spires
75 et 124-126, la grande fortification des mon- de bataille (spire 14-15, pl. III; spire 17-18,
tagnes d’Orastie 38. Sans préjuger de leur locali- pl. IV).
sation, mais par l’effet né de la vision d’une im- – Les deux spires suivantes (18-19 et 19-
posante muraille, on peut ajouter à cette asso- 20) montrent une supplication, puis l’armée
ciation la scène 113 39, laquelle sert de relais à en statio auprès de Trajan, enfin les ultimes
ces correspondances verticales marquées par opérations militaires (spire 20-21, assaut
les sièges. On a également rapproché, avec rai- dace; spire 21-22, soumission de pileati; spire
son, deux scènes d’assaut, l’une en présence de 22-23, tête de Décébale et arrestation de
Trajan, l’autre de Décébale 40 ; le lien entre cette Daces).
dernière et la scène 94 41 est plus manifeste en- De cette analyse rapide, se dégage un profil
core. Ces trois images sont construites sur le de la face SE où les étapes de la conquête sont

38
Gauer 1977, p. 45-46. Spire 11-12, pl. IIIb; spire 19-20, 43
Spire 6-7, pl. IIa.
pl. IVb. 44
Bode 1992, p. 172.
39
Spire 17-18, pl. IVb et Vc. 45
Notre schéma, qu’il faudra confronter aux synthèses
40
Face SE, spire 17-18, sc. 112-114, pl. IVb et Vc; face E, des faces adjacentes, se veut un relevé exhaustif des struc-
pl. Xa. Et face SE, spire 20-21, sc. 134-135, pl. IVb-c; face tures verticales et ne tient pas compte, pour l’instant, des
E, pl. Xb (Settis 1988a, p. 214). impératifs de visibilité, que nous aborderons Chapitre
41
Face SE, spire 14-15, pl. IIIc, IVa ou Va. Trois.
42
Bode 1992, p. 169, y voit deux contre-offensives daces.
IMPERIUM MAIUS 75

finalement réduites à un petit nombre de Autre interrogation : la superposition verti-


thèmes. Leur perception est davantage liée à la cale est-elle un indice de l’importance accor-
construction de l’image (avance ou statio ro- dée aux éléments qu’elle paraît relier? Autre-
maine; attaques daces) qu’aux détails des re- ment dit, va-t-on répéter des éléments dif-
liefs, à l’exception peut-être des grandes scènes férents sur les autres faces, afin de donner à
référentielles (surtout les scènes 75 ou 147). chacune une tonalité particulière? Nous es-
Dans ce cadre, et conformément au «pro- saierons de répondre à ces interrogations.
gramme politique» cher à W. Gauer, la sil-
houette de Trajan occupe le rôle primordial. Il Face est (pl. VII à XII; fig. 19)
est d’ailleurs remarquable que la ligne théma-
tique «Trajan et les Daces» chevauche les faces Le premier élément figuré de la frise, un
S et SE. Cet axe coïncide avec l’angle sud de la bâtiment 47, apparaît au-dessus de l’angle E de
base de la colonne, lequel peut servir de point la base, et spire supérieure intervient la pre-
de départ visuel à l’observation de la frise. Le mière présence de Trajan 48 : telles sont, résu-
principe est utilisé ailleurs : Richard Brilliant mées, les remarques de Richard Brilliant
avait remarqué que la première apparition de consacrées à cette face 49.
l’empereur (scène 6) se plaçait en regard de
l’angle E du socle 46. Par ses cinquante-huit pré- La silhouette impériale
sences, Trajan jalonne bien la frise : de la
L’œil est guidé à gauche de l’angle E par la
même manière qu’il dirige la conquête, l’empe-
série de fenêtres, à droite par : un édifice ou
reur oriente le récit.
angle d’un édifice (spires 1, 9, 13, 19), un arbre
Récapitulatif : ligne thématique «Trajan et (spires 3, 5, 7, 11, 16, 21, 22) ou des enseignes
les Daces» (en alternance avec «Trajan et le militaires (spires 4 et 8 50), soit treize mar-
monde romain»). queurs verticaux sur vingt-trois spires 51. Entre
ces bornes visuelles, Trajan se manifeste onze
L’organisation décrite pour cette face peut fois (fig. 15 et 19) 52, mais trois de ses présences
s’avérer anodine. Elle peut n’être liée qu’à sont placées sur la face SE et sont de ce fait
l’omniprésence de Trajan et à la probabilité difficilement visibles. Il n’en demeure pas
des superpositions, et non à la volonté délibé- moins que l’empereur est, sur cet axe, re-
rée de structurer la frise. Un critère d’évalua- présenté sept fois loricatus. Il n’est en tunique
tion probant existe cependant : si des lignes qu’une fois, à proximité de togati et de Daces 53.
exactement identiques apparaissent sur toutes Cette scène, exceptionnelle en elle-même, se
les faces, le caractère volontaire de cette orga- dégage ainsi, grâce aux correspondances verti-
nisation sera à réviser. cales, d’un contexte uniquement militaire.

46
Brilliant 1986, p. 104. alignées. Settis 1988a, p. 333, évoque pour la scène 50 «le
47
Spire 1, sc. 1, pl. VIIa. convenzioni della cartografia romana»; il ne dit rien de tel
48
Spire 2, sc. 6, pl. VIIa. pour la scène 14, dont nous ne voyons pas non plus l’iden-
49
Brilliant 1986, p. 94 et 104; voir sa planche 3.2 (ibid., tité avec la scène 50; pl. VIIa et VIIIb, et détails pl. LXVa
p. 93). Notre relevé photographique incite à revoir ses ali- et b).
gnements de la face SE. Par exemple il remarque (ibid., 51
Le fût ne comporte jamais que dix fenêtres sur sa
106) que le groupe de Trajan des scènes 12 et 50 (fig. 15) hauteur, mais celles-ci sont, face SE, relayées par : un
obéit à une composition identique de frontalité tournée arbre (spires 3-4, 4-5, 9-10, 17-18, 21-22) et un édifice (spire
vers la gauche. C’est exact, mais la scène 12, située sur la 11-12), soit seize relais pour le regard.
spire SE, est invisible depuis la spire E; la scène 50 est, 52
Nous recherchons en priorité la silhouette impériale,
elle, précisément sur l’angle E. conformément à sa valeur cardinale dans le discours et au
50
On remarque (spire 8 pl. VIIIa, et pl. LXVb) un réflexe visuel que l’on peut supposer être celui d’un specta-
curieux motif sculpté au flanc d’un élément rocheux. teur romain, habitué aux représentations synthétiques du
Quelle que soit sa signification, il joue un rôle dans la monnayage construites autour des actions de l’empereur
constitution d’un axe visuel repère (Gauer 1977, p. 17 et (Hölscher 1994, p. 94-105 et 117-124).
45, pour un rapprochement et une interprétation, inspirée 53
Spire 14, sc. 90, pl. IXb.
des itineraria militaires, des scènes 14 et 50 parfaitement
76 LA FRISE DE LA COLONNE TRAJANE

Fig. 19 – Synthèse de la face est.


IMPERIUM MAIUS 77

Première remarque : Trajan n’est, sur cette tique mais est bâtie sur une alternance de cor-
face, qu’à deux reprises en contact avec les respondances et d’oppositions. Si, en scènes 14
Daces. Spire 5, il protège des femmes et en- et 30 59, l’attitude de l’empereur est répétée à
fants dans un contexte pour le moins hostile, l’identique (il est, à gauche de l’axe repère
puisque des Daces sont massacrés dans la par- constitué par les arbres, tourné vers la gauche
tie inférieure de l’image 54 . Cette scène, bras droit levé), Décébale est, lui, présent en
complexe, a été interprétée en fonction de scène 75 et scène 135 60, tourné vers la gauche,
Dion Cassius comme renvoyant à la capture de bras droit levé, à droite de l’axe vertical repère
la sœur de Décébale par Maximus 55. Or, l’histo- (matérialisé par l’arbre de la spire 11). Ces as-
rien grec plaçait l’épisode en fin de première sociations éclairent, en quelques scènes et
guerre et en faisait une des causes de l’arrêt deux silhouettes, les attitudes et responsabili-
des hostilités : ce n’est pas le cas ici, puisque tés des deux protagonistes; elles permettent
lui succède une attaque dace 56. Il est donc pré- aussi d’intégrer des scènes exceptionnelles : à
férable d’accorder à cette scène 30 la valeur gé- Décébale la rupture du traité de 102 (scène 75)
nérique de «malheurs de la guerre» 57. Dans et l’échec final qui en est la conséquence
cette sphère, la clementia de Trajan n’en res- (constaté scène 134 : l’ultime attaque dace est
sort que mieux. repoussée, en présence de Décébale 61); à Tra-
Plus haut, l’empereur est reçu par des jan la clementia (sc. 30) qui amène à lui une
Daces, hommes et enfants, qui l’accueillent de- partie de la population barbare (sc. 90). Si les
vant une porte-arc (spire 14, sc. 90). Telle est grandes structures du récit, décelées dans le
l’unique reprise thématique perceptible à l’E, déroulé spiral de la frise et dans l’étude verti-
reprise plutôt centrée sur les rapports protec- cale de la face SE, se retrouvent ici sans sur-
teurs de l’empereur vis-à-vis des Daces soumis. prise ni variation notable, les opérations
La ligne thématique belliqueuse «Trajan et les prennent sur cette face la forme d’un antago-
Daces», aperçue face précédente, n’étant pas nisme entre les deux acteurs des guerres da-
reconduite ici, il devient légitime de l’identifier ciques.
au S/SE.
Récapitulatif : correspondances verticales
«Trajan-Décébale».
Décébale

Plus intéressant : la silhouette de Décébale Ainsi il est possible, dès à présent, de déga-
intervient à deux reprises sur cet axe E ger quelques principes fondamentaux relatifs à
(fig. 17), unique correspondance verticale in- l’organisation verticale. Le contexte de ses ap-
discutable du roi dace sur la frise. Il figure en paritions, les associations qui l’entourent – ici
scène 75, en vis-à-vis de Trajan invisible car la présence du roi dace, parfaitement re-
placé face SE, et en scène 135 58. Si, verticale- connaissable 62 –, confèrent à Trajan un rôle es-
ment, l’organisation narrative est proche de sentiel dans le discours. Par les variations
celle de la face SE (les scènes d’avance, de sta- qu’elles introduisent, les correspondances ver-
tio, labor et batailles s’organisent en deux ticales dépassent la simple rhétorique de répé-
grandes séquences), se dessine à l’E une op- tition et forment, de face en face, un écheveau
position personnalisée, «Trajan-Décébale» épitomique de la guerre et des qualités de l’em-
(fig. 19), qui ne forme pas une ligne théma- pereur.

54
Spire 5, sc. 30, pl. VIIb. 61
De nombreuses scènes de défaite ou de fuite daces
55
Dion Cassius LXVIII, 9. rythment la face E (fig. 19).
56
Sc. 31, pl. VIIb. 62
Pour Brilliant 1986, p. 106-108, la scène 75 était ai-
57
Comme le suggère Gauer 1977, p. 26. sément visible car située au niveau des fenêtres de la
58
Spire 12, pl. IXa. Et spire 21, pl. Xb et XIc. Basilica. Nous reviendrons sur ces problèmes Chapitre
59
Spire 3, pl. VIIa. Et spire 5, pl. VIIb. Trois.
60
Spire 12, pl. IXa. Et spire 21, pl. Xb et XIc.
78 LA FRISE DE LA COLONNE TRAJANE

Face nord-est (pl. XIII à XXI; fig. 20) 83, et de Daces en scènes 90-9168, puis loricatus
à cheval et se dirigeant vers la gauche 69, enfin
Karl Lehmann-Hartleben avait remarqué la en toge et tête couverte, en train d’effectuer
similitude entre deux scènes de labor 63, exacte- une lustratio 70. La répétition de Trajan lorica-
ment superposées : le camp romain y est vu de tus, en présence de l’armée ou de Daces se sou-
haut, ce qui permet d’en observer l’extérieur et mettant, contraste donc avec les spires où Tra-
l’intérieur creusé par les soldats 64. Mais une cor- jan est en tunique (auprès de togati, de Daces
respondance verticale plus évidente a, depuis pacifiques ou de l’armée en tunique) ou en
longtemps, attiré le regard des commenta- toge (dans le rôle de pontifex maximus).
teurs 65. Elle s’appuie sur les scènes 31 et 37 66 et Dans cette disposition, se retrouve en par-
voit l’intervention des Sarmates franchissant tie la ligne thématique «Trajan et les Daces»
d’abord un fleuve dans un mouvement offensif, perçue sur la face S/SE (fig. 18). La première
puis fuyant devant la cavalerie romaine. moitié du fût présente en effet, en un crescen-
do qui ne saurait plus surprendre (fig. 20) :
La silhouette impériale
des têtes coupées 71; une ambassade de coma-
L’axe visuel de la face est marqué par les ti 72 ; un pileatus se soumettant 73 ; deux pileati se
dix fenêtres habituelles. Sur cet axe fort, est soumettant 74 ; et des têtes coupées 75. Elle ne
disposée une série de Trajan loricatus, tourné dispose pas, en l’absence de scènes référen-
vers la droite, bras droit levé (fig. 15). Ces pré- tielles telles que les scènes 75 (peu visible de-
sences, plus ou moins alignées sur l’axe NE, puis le NE) ou 147 (la présentation de la tête
forment une correspondance thématique de Décébale se trouve face S), de points visuels
stricte sur les spires 7 à 12 67. La spire 15 re- forts. De plus, cette ligne est remplacée, dans
prend partiellement ce premier bloc : Trajan y la seconde partie du fût, par une association
est loricatus, mais il monte un cheval et se di- thématique où les activités civiles et reli-
rige vers la gauche. Enfin, l’empereur est ab- gieuses l’emportent. L’ensemble peut s’organi-
sent des spires 17 à 23. ser en une nouvelle ligne thématique : «Tra-
De part et d’autre de ces correspondances jan, conquête et romanisation».
verticales, la typologie des présences de l’em- Les deux blocs forment en définitive un en-
pereur change. Si Trajan est confronté scène semble dont les termes traduisent les deux
24 à des têtes coupées, son attitude varie, grandes sphères d’action de Trajan : la
puisque son bras droit est étendu vers la confrontation avec les Daces et la conquête
gauche (pl. LXVIa). La variatio est plus no- par les armes – virtus, disciplina et fides exerci-
table encore sur les spires 13 à 16 : Trajan y est tus –, puis la romanisation de l’espace et des
figuré, non plus loricatus, mais en tunique au- populations – pietas et concordia – 76. L’unique
près de togati et de soldats en tunique en scène point fort de cette face est la charge de l’empe-

63
Cité par Settis 1988a, p. 212. Il s’agit de la scène 60 ti. Spire 11 : face NE, sc. 72, pl. XIVb et XVIb : des têtes
(spire 9, pl. XVIa) et de la scène 65 (spire 10, pl. XVIa). coupées présentées à Trajan. Spire 12 : face NE/N, sc. 77,
64
Ce que Wataghin Cantino 1969, p. 54-61, nomme la pl. XIVb, XVIb, XVIIa et XXIVb : adlocutio.
«vue d’en haut», qualifiée d’hellénistique. 68
Scène 83 : face NE/E, spire 13, pl. XIVb, XVIIa, XIXa
65
Gauer 1977, p. 46. Farinella 1981, p. 7-8, y a vu un et XXIVb : adventus. Scène 91 : face NE, spire 14,
résumé de la totalité de cette campagne mésique. Settis pl. XVIIa, XIXa : libation avant un sacrifice.
1985, p. 1169 (ou Settis 1988a, p. 208 et 210-212), y 69
Face NE, spire 15, sc. 95-97, pl. XVII et XIXb.
reconnaît l’illustration parfaite d’un bloc thématique verti- 70
Face NE, spire 16, sc. 103, pl. XVII et XIXb.
cal. Également : Bode 1992, p. 169. 71
Sur l’axe de la face NE, spire 4, sc. 24, pl. XIIIb et
66
Spire 5, pl. XVa, et spire 6, pl. XVa. XVa.
67
Spire 7 : face NE/N, sc. 42, pl. XIVa, XVb et XXIIIa : 72
Face NE/N, à droite de l’axe de la face, sc. 52.
adlocutio. Spire 8 : face NE, sc. 51, pl. XIVa et XVb : adlo- 73
Face NE, à droite de l’axe, sc. 61.
cutio; face NE/N, sc. 52, pl. XIVa, XVb et XXIIIb : ambas- 74
Face NE, sur l’axe de la face, sc. 66.
sade de Daces comati. Spire 9 : face NE, sc. 61, pl. XIVa et 75
Face NE, à droite de l’axe, sc. 72.
XVIa : soumission d’un Dace pileatus. Spire 10 : face NE, 76
Bode 1992, p. 146.
sc. 66, pl. XIVb et XVIa : soumission de deux Daces pilea-
IMPERIUM MAIUS 79

Fig. 20 – Synthèse de la face nord-est.


80 LA FRISE DE LA COLONNE TRAJANE

reur à la tête de ses cavaliers, manteau au vent, Rares sont, sur cette face, les scènes d’af-
dans une attitude dont nous avons déjà relevé frontement placées sur l’axe visuel (spires 6, 11
la proximité avec la composition sise sur l’arc et 14). L’œil suit en fait deux types de corres-
de Constantin 77 : image rare, expression spec- pondances thématiques, l’une fondée sur les
taculaire de la Victoria Augusti. présences de Trajan, l’autre sur des blocs de
La disposition de ces images, et des valeurs spires contiguës. L’organisation paraît moins
qu’elles véhiculent, rappelle le serment de Tra- rigoureuse que sur les faces SE et E, où se suc-
jan (la transformation de la Dacie en provin- cédaient des séquences classiques (passage,
cia) dont nous avions retrouvé trace dans la installation, progression, confrontation). Ici
thématique de la quatrième campagne (cha- sont privilégiées des relations de proche en
pitre un). La romanisation des populations est proche, avec un unique point fort : la sil-
donc perceptible également par la lecture ver- houette de Trajan, loricatus sur les spires 7 à
ticale. Nous la retrouverons sur d’autres faces. 11, en tunique sur les spires 13 et 14, togatus en
spire 16, et dans l’exercice de la Victoria Augus-
Reprises ponctuelles ti spire 15.
La scène 76 constitue un cas particulier.
Poursuivons l’analyse et abordons la totalité Elle a donné lieu à diverses interprétations.
des scènes. Le descriptif narratif de la face NE Selon le texte de Dion Cassius, on y a reconnu
(fig. 20) révèle des reprises par spires conti- la soumission du peuple dace : «On exigeait de
guës. Citons : le «bloc sarmate» des spires 5-6 lui [Décébale], en effet, qu’il livrât les ma-
(pl. XVa) 78 ; le bloc «labor – soumission» des chines, les ingénieurs, qu’il rendit les trans-
spires 9-10 (pl. XVIa); le bloc «arc-togati» des fuges, qu’il démolît ses fortifications, évacuât
spires 13-14 (pl. XVIIa et XIXa). Ces points vi- les territoires conquis [...]» 79. L’image refléte-
suels forts s’inscrivent dans un déroulé où l’on rait les clauses du traité, par exemple en scène
retrouve des séquences classiques : installation 76 des Daces détruisent un mur 80 ; d’autres
(spire 2), travaux (spire 3), confrontation commentateurs l’ont interprétée comme l’in-
(spire 4). Le bloc sarmate qui lui succède il- dice de l’abandon par les Daces d’une partie de
lustre dès lors la rapidité de réaction de l’empe- leur territoire 81; on a enfin relié cette image à
reur à une attaque ennemie (celeritas). la scène 30, où nous avions décelé les «mal-
Une nouvelle séquence est inaugurée par heurs de la guerre» 82 : la construction
deux adlocutiones et une ambassade dace des deux scènes est en effet symétrique. Des
(spires 7-8). La conquête reprend, tant du ter- hommes, femmes et enfants daces sont dans le
ritoire que des populations (spires 9-10), et premier cas séparés, dans le second réunis : en
culmine par une victoire romaine (spire 11) scène 30, les hommes sont massacrés, de
(nous allons revenir sur la scène 76, spire 12). même que le bétail; en scène 76, un groupe
Suivent les deux sacrifices (spires 13-14), la d’hommes et de jeunes gens est mêlé à du bé-
charge de l’empereur (spire 15), puis le suove- tail vivant (dans les deux cas, le bétail compte
taurilia (spire 16), prélude aux ultimes scènes plusieurs espèces). Enfin, les deux images sont
d’avance (spires 17-18) et de labor (spire 20) traversées par des lignes rocheuses qui la dé-
qui provoquent le désespoir des Daces, leur coupent en panneaux successifs 83. Ce jeu rhé-
fuite ou leur arrestation (spires 19, 21-23). torique – et la présence de prisonniers daces

77
Pl. XVII et pl. LXIVb pour un détail de la colonne; 80
Spire 12, pl. XIVb, XVIb et XVIIa; pl. LXVIb.
pl. LIXa pour la Grande Frise. 81
Settis 1988a, p. 391.
78
Settis 1988a, p. 210-211, distingue sur cette face une 82
Note 57 ci-dessus. Bode 1992, p. 158, sur les clauses
courte séquence marquée par les reprises ponctuelles de du traité de paix (d’après Dion Cassius LXVIII, 9, 5) et la
cavaliers, qui ne paraît pas significative. relation avec la scène 29-30.
79
Dion Cassius LXVIII, 9, 6 (trad. E. Gros et V. Bois- 83
Pl. VIIb et LXVIIb pour la scène 30; pl. XVIb et
sée). Analyse de Gauer 1977, p. 30-31. Becatti 1982, p. 559, LXVIb pour la scène 76. Les pl. XVa et XVIb permettent
voyait dans cette scène le retour des Daces réfugiés dans de situer les deux scènes : elles ne sont pas alignées, mais
les montagnes. la seconde est visible depuis la face NE.
IMPERIUM MAIUS 81

devant Trajan en scène 75 – incite à limiter noncée spire 15 par Trajan chevauchant 85.
aux prisonniers livrés et aux fortifications dé- Entre les faces SE et E (qui montraient de
truites le rapprochement avec le texte de Dion nombreuses batailles et soumissions de Daces)
Cassius : ni machines, ni transfuges romains, et la face NE (à la thématique plus nuancée),
et rien ne permet de préciser la direction ni la s’esquisse un jeu rhétorique encore discret :
cause du mouvement des Daces à droite de la l’étude des faces suivantes devra le préciser.
scène de soumission (scène 75). Si l’on élargit Signalons enfin la scène 150, où se ma-
en revanche l’analyse à la scène 77 (pl. XVIb et nifeste une divinité féminine identifiée comme
XVIIa), on peut décomposer cette fin de pre- la Nuit (spire 23, pl. XXIb). Werner Gauer
mière guerre en deux images, renvoyant aux comme Reinhard Bode l’intègrent à ce qu’ils
deux signataires du traité : le peuple dace dans considèrent comme la coloration dace de la
la paix revenue; l’adlocutio terminale de Tra- face. Pour le premier, les faces NE, N et NO,
jan à l’armée. de par leur thématique et leur faible taux d’en-
L’existence d’une scène consacrée aux soleillement 86, sont celles de l’ombre, et le per-
Daces pacifiques peut étonner. Le contexte sonnage féminin est aux antipodes du Danube
fournit une explication : en scène 75, une face SO 87. Le second met également en rela-
grande masse de guerriers daces se presse aux tion le passage du Danube par les Daces
pieds de Trajan, devant Décébale; en scène 76, (sc. 31), le suicide des Daces pileati (sc. 120) et
hors champ, se rassemble une population qui la divinité féminine, antithèse du Danube
n’a rien de martial; enfin scène 90, en spire 14, (sc. 150) 88. Nous reviendrons, au terme de ce
Trajan est accueilli par des Daces, hommes et chapitre, sur la valeur qu’il est possible d’as-
enfants, et ce sont encore des hommes, signer à cette présence.
femmes et enfants daces qui participent scène
91 au sacrifice offert par l’empereur. Les Récapitulatif : lignes verticales «Trajan et
«Daces qui murmurent» de R. Bode 84, visibles les Daces / Trajan, conquête et romanisation»
en scène 75 derrière l’épaule de Décébale – un (en mineure, des correspondances théma-
pileatus et un comatus en train de comploter, tiques entre spires contiguës).
d’après le chercheur allemand –, ne repré-
sentent pas la totalité du peuple dace, et c’est
la scène 76 qui en livre un visage plus paci- Face nord (pl. XXII à XXVI; fig. 21)
fique.
La principale des correspondances verti-
L’ensemble de cette face NE peut être dé- cales a été soulignée par Karl Lehmann-
composée en trois temps narratifs : affronte- Hartleben. Elle concerne les scènes 8 et 53 89,
ments (peu nombreux) et conquête romaine deux suovetaurilia, scènes qui doivent d’ail-
par la vision des têtes coupées, des ambas- leurs être mises en relation avec la troisième
sades et des prisonniers daces (fig. 20, spires 4 lustration, scène 103 90 : bien que celle-ci soit
à 11); assimilation d’une partie pacifique du placée dans l’axe de la face NE (la scène 53 est
peuple dace (représentée derrière Décébale elle-même dans l’axe de la face NO), elle est
spire 12 et autour de l’empereur spire 14 : le clairement visible depuis cette face N. De cette
déplacement est significatif); victoire finale disposition décalée, il ressort que seul l’angle
sur les spires 17 à 23, spectaculairement an- N permet d’embrasser les trois lustrations.

84
Bode 1992, p. 159. 88
Bode 1992, p. 172.
85
Gauer 1977, p. 30-31, 89
Face N, spire 2, pl. XXIIa. Et face N, spire 8,
86
Et, pourrait-on ajouter, leur orientation, puisque les pl. XXXIa; face NO, pl. XXXb et XXXIa (Settis 1988a,
faces NE et N sont dans la direction approximative de la p. 212).
Dacie : Gauer 1977, p. 30-31. 90
Face N, spire 16, pl. XXVb.
87
Ibid., p. 46.
82 LA FRISE DE LA COLONNE TRAJANE

Fig. 21 – Synthèse de la face nord.


IMPERIUM MAIUS 83

L’axe visuel est peu marqué sur cet angle. gure Trajan : les adlocutiones des scènes 77,
Le nombre d’éléments repères disposés dans 104 et 137 92.
les reliefs, en l’absence de fenêtres, est bien
moindre que sur les faces précédentes. Un Disposition des adlocutiones
autre type y a peut-être été ménagé : un espace
vide disposé au centre des scènes. La scène 8 Salvatore Settis avait signalé cet aligne-
obéit à ce schéma (porte d’un camp romain), ment thématique remarquable sur la face N,
de même que les scène 32, 43 et 66 91. Enfin, avant de l’étendre aux NE, N et NO 93. Nous re-
l’axe visuel passe aussi par trois correspon- produisons son croquis en localisant ces
dances thématiques plus convaincantes, où fi- scènes dans notre découpage cardinal :

N NO NO/O
Spire 21 adlocutio sc. 137
Spire 16 adlocutio sc. 104 Concilium sc. 105
Spire 12 adlocutio sc. 77 Victoria sc. 78
Spire 11 adlocutio sc. 73
Spire 8 adlocutio sc. 54
Spire 7 adlocutio sc. 42 94 Largitio sc. 44
Spire 2 adlocutio sc. 10

Sans anticiper sur l’analyse des faces devant des togati et des soldats en tunique,
concernées, on peut remarquer le nombre ex- spire 13, qui marque le début de la seconde
ceptionnel d’adlocutiones qui y figurent. Sur guerre 99 ; le troisième suovetaurilia spire 16100 ;
les neuf que compte la frise, sept sont réparties l’adlocutio de la spire 16101; et enfin l’adlocutio
de part et d’autre de la face NO, dont quatre de la spire 21102. De telles répétitions et super-
sur la face N (trois sur son axe visuel). La hui- positions verticales constituent une véritable
tième se trouve face NE (sc. 51), la neuvième ligne thématique, la seconde après la ligne
sur la face SO (sc. 27). «Trajan et les Daces» identifiée face S/SE
Plus largement, la face N présente un grand (fig. 18). Si on l’intitule «Trajan et l’armée», se
nombre de scènes où Trajan agit devant la col- dessine un jeu rhétorique entre les faces S/SE
lectivité militaire (fig. 21; voir aussi fig. 15). et N. Ces axes opposés présentent, en miroir,
Notons : le suovetaurilia de la spire 2 95 ; l’adlo- deux aspects complémentaires de la victoire
cutio de la spire 7 96 ; le second suovetaurilia romaine. Sur l’angle S/SE, la mort ou la sou-
spire 8 97 ; l’adlocutio de l’empereur spire 12 : mission progressive des Daces, dont la présen-
Trajan en tunique s’adresse aux soldats en tu- tation de la tête de Décébale constitue l’abou-
nique, ce qui marque la fin de la première tissement; sur l’angle N, l’action de l’armée,
guerre 98 ; le sacrifice par l’empereur en tunique sous l’impulsion de Trajan, axe qui insiste sur

91
Spire 5, pl. XXIIb : vue frontale d’un camp romain dans une configuration telle que le suggestum est caché
assiégé. Spire 7, pl. XXIII : vue cavalière d’un camp ro- par les soldats au premier plan.
main avec prisonniers daces. Et spire 10, pl. XXIVa : re- 95
Axe N, sc. 8, pl. XXIIa.
doute de bois où les Romains ont installé une baliste. 96
À gauche de l’axe N, sc. 42, pl. XXIIIa.
92
Spire 12, pl. XXIVb : adlocutio qui clôture la pre- 97
À droite de l’axe N, sc. 53, pl. XXIIIb.
mière guerre. Spire 16, pl. XXVb : adlocutio d’ouverture de 98
Axe N, sc. 78, pl. XXIVb.
la cinquième campagne. Et spire 22, pl. XXVIb : dernière 99
Axe N, sc. 83, pl. XXIVb.
adlocutio de la frise. 100
À gauche de l’axe N, sc. 103, pl. XXVb.
93
Settis 1988a, p. 224. 101
Axe N, sc. 104, pl. XXVb.
94
Cette adlocutio (pl. XXIIIa) se situe effectivement 102
Axe N, sc. 137, pl. XXVIb.
sur la face NE, mais à gauche de l’axe visuel central et
84 LA FRISE DE LA COLONNE TRAJANE

le rôle de ces deux acteurs de la conquête. Les à un sacrifice que l’empereur, accompagné de
spires 8 à 12 de l’angle N reprennent d’ailleurs licteurs et suivi de togati, va effectuer devant
la thématique «Trajan et les Daces», puisque des soldats en tunique (spire 13, pl. XXIVb; et
s’y succèdent, en une progression calculée, une pl. LXVIIIb). Au-dessus de la scène 91, l’armée
ambassade de deux comati sur le même niveau en arme écoute une adlocutio de Trajan (spire
de sol que l’empereur (sc. 52), deux soumis- 16, pl. XXVb). Or, la pietas de l’empereur est,
sions (sc. 61 et 62), et des têtes coupées sur cette face, le sujet de cinq des quinze pré-
(sc. 72)103. sences de Trajan. On l’a dit, son apparition
Du coup, notre perception de l’angle E inaugurale le montre dans le cadre d’un suove-
(fig. 19) doit être affinée. Dans cette structure taurilia, image reprise trois fois sur la face. À
croisée, il occupe une fonction intermédiaire. titre de comparaison, l’empereur se manifes-
S’y succèdent en effet, en vis-à-vis de la scène tait pour la première fois, face E, dans le cadre
135 où Décébale, accompagné de deux pileati, d’un concilium, image qui était ensuite répétée
observe l’échec d’une attaque dace, trois scènes à deux reprises sur l’axe vertical. Il est donc in-
de concilium mettant en scène Trajan et son déniable que les concepteurs et sculpteurs de
état-major, autre composante de l’armée. la frise ont voulu, sur cette face N, mettre en
L’angle E voit également Trajan protégeant des exergue la pietas de l’empereur. À cette pietas
femmes daces (sc. 30), et sur le même axe des Augusti répond une pietas collective, qui s’ex-
Daces accueillir l’empereur en tunique (sc. 90). prime par la participation des populations aux
Si l’on synthétise provisoirement les théma- sacrifices. Or, aux cives et milites habituels,
tiques aperçues sur ces trois angles, on dis- s’agrège une communauté de Daces : la pietas
tingue deux lignes thématiques fortes qui s’op- de Trajan a donc permis l’extension de la reli-
posent (faces S/SE : «Trajan et les Daces»; et gion romaine aux Daces, ceux du moins dont
face N : «Trajan et l’armée»), et une thématique la participation au sacrifice manifeste l’adhé-
intermédiaire (angle E : «Trajan et Décébale»), sion à l’empire. Le thème était déjà présent sur
centrée sur les deux principaux protagonistes l’angle E (sc. 90 : accueil de Trajan en tunique
des opérations et introduisant un aspect plus par des Daces). Il trouve ici un écho magnifié,
pacifique des relations entre Trajan et les pris dans une série exaltant les qualités de Tra-
Daces : la faute de la guerre incombant au seul jan et de l’armée romaine.
Décébale, il est normal que Trajan fasse preuve
de clementia à l’endroit des populations et que
celles-ci, de leur côté, l’accueillent sans animo- Narration verticale
sité. Or, cet aspect est repris face N.
Le descriptif général de la face N (fig. 21)
permet de décomposer les vingt-trois spires en
La silhouette impériale séquences thématiques. Le premier être hu-
main sculpté sur la frise, un auxiliaire gardant
La face N compte un nombre important de la ripa, est situé exactement sous le suovetauri-
batailles, mais aussi un hapax de la frise : la lia de la scène 8104. Trois grandes séquences se
scène 91 (spire 14) voit en effet Trajan, en tu- succèdent alors : spires 1 à 7, le déroulé clas-
nique, effectuer un sacrifice devant des togati sique d’une campagne, dont la spire 7 montre
et des Daces. Cette image est directement su- l’aboutissement (adlocutio terminale et camp
perposée à une adlocutio où Trajan s’adresse à de prisonniers daces). Le suovetaurilia de la
des soldats en tunique (spire 12, pl. XXIVb) et spire 8 marque, après celui de la spire 2, le dé-

103
Pl. XXIIIb (un pileatus se soumet) et pl. XXIVa par bloc, de la base vers le sommet, la seule crédible, im-
(deux pileati se soumettent). plique, à partir du moment où des superpositions aussi dé-
104
Le premier élément de la frise, un bâtiment, était libérées se manifestent de spire en spire, que ces dernières
placé face E sous la première présence de Trajan. L’hypo- sont volontaires.
thèse de Peter Rockwell relative à la réalisation de la frise
IMPERIUM MAIUS 85

but d’un second bloc. La scène d’avance de la (spire 19), solidaires de leur roi. De par les
spire 9 débouche sur deux batailles, dont les qualités de l’empereur et l’action de l’armée ro-
conséquences à mi-hauteur du fût occupent maine, leur défaite était inéluctable, et si cer-
trois spires (12 à 14) : les qualités d’homme de tains comati et pileati préfèrent la mort à la
paix de Trajan et le résultat de sa clementia en soumission, d’autres Daces fuient ce qui peut
sont les thèmes centraux. Après la spire 15 (de être perçu comme de la superbia107. Quoi qu’il
transition?), le troisième bloc débute par un en soit, les ultimes spires de cette face pré-
nouveau suovetaurilia, auquel succèdent deux sentent la défaite finale des Daces. Il en était
séries de deux spires entre lesquelles s’intercale de même sur les autres faces.
une spire relais105. Cet ultime bloc, important
par sa thématique, l’est moins par le nombre – Récapitulatif : ligne thématique «Trajan et
peu élevé – de silhouettes de Trajan. L’empe- l’armée».
reur l’encadre cependant (spire 16, puis 21) tout
comme il encadrait le premier bloc (spires 2 et Face nord-ouest (pl. XXVII à XXXVII; fig. 22)
3, puis 7). Par ce procédé, la totalité des actions Cette face a donné lieu à de nombreux
lui est redevable, y compris la vaillance de l’ar- commentaires108. S’y trouvent l’omen de la
mée lors des batailles, conséquence directe des scène 9 (première apparition de l’empereur sur
adlocutiones. Une logique identique s’applique la face), la Victoire de la scène 78, et le suicide
aux numina des deux personnages divins, qui de Décébale109. On a déjà souligné la fréquence
répondent aux suovetaurilia106. Le jeu entre lus- des scènes associant l’empereur et l’armée de
tratio et intervention divine obéit à une alter- part et d’autre de la face NO110 ; outre les adlo-
nance parfaite. Le premier sacrifice est spire 2 cutiones, on peut encore citer un concilium111,
sur l’axe N, le premier numen spire 4 au N/NO, la scène de largitio112, une lustratio exercitus113,
le second numen spire 6 sur l’axe N, le second le sacrifice auprès de togati et des soldats en
sacrifice spire 8 au N/NO : le rapport de cause à tunique114, enfin le sacrifice devant le pont115.
effet entre pietas erga deos et providentia deo- Des correspondances à distance ont en
rum est ici évidente. outre été décelées entre : trois scènes de sacri-
Cette pietas, sollicitée dans un premier fice (spires 8, 13 et 15); deux scènes de soumis-
temps dans le cadre militaire, est par la suite sion ou deditio (spires 6 et 20); deux scènes de
(spires 13 et 14) montrée dans un cadre paci- chargement de navires (spires 1 et 5), et deux
fique. On l’a dit, l’empereur y est au contact de scènes illustrant la disciplina exercitus (spires
trois types de communautés : des citoyens en 2 et 3)116. Citons encore, parmi les jalons, les
toge, des soldats en tunique, et des togati ac- scènes 39 (Trajan avec trois pileati : soumis-
compagnés de Daces. À cet hapax s’oppose la sion); 45 (prisonniers romains torturés); 130
grande scène des Daces qui se suicident (trahison de Bikilis117); et 138 (découverte du

105
Spires 18-19 : défaite et suicide des Daces; spires 21- Temple de Trajan» (emplacement discuté aujourd’hui : voir
22 : fuite dace et suicide de Décébale. Sont intercalées les notre Seconde Partie). Bode 1992, p. 170-171, le décrit
spires 17 et 20 : moissons, statio, labor. comme le second grand axe de la frise, celui de la Victoire.
106
Face N/NO, spire 4, sc. 24 : Jupiter; face N, spire 6, 109
Spire 2, pl. XXVIIa et XXVIIIa. Spire 12, pl. XXXIIa.
sc. 38 : divinité féminine, la Nuit. Et spire 22, sc. 145, pl. XXXVIb et XXXVIIc.
107
Voir ci-dessous note 217 pour l’extrait suggestif de 110
Face NO/O : spire 2, sc. 10, pl. XXXVIIIa. Spire 8,
Tacite à ce propos. sc. 54, pl. XXXVIIIb. Et spire 11, sc. 73, pl. XLIa.
108
Gauer 1977, p. 46-47 : en regard du temple du Divin 111
Spire 16, sc. 105, pl. XLIb.
Trajan, sont placés le prodigium, la Victoria et la tête de Dé- 112
Spire 7, sc. 46, pl. XXX.
cébale. Koeppel 1979, p. 369 : «A most convincing vertical 113
Spire 8, sc. 53, pl. XXXb.
correspondence links the barbarian falling from his mule, 114
Spire 13, sc. 84-85, pl. XXXII.
early in the war [...], with the suicide of Decebalus [...] : a 115
Spire 15, pl. XXXIV.
prodigium announcing the final collapse». Voir encore Set- 116
Settis 1988a, p. 208.
tis 1985, p. 1168; Brilliant 1986, p. 103; Settis 1988b; Settis 117
Gauer 1977, p. 46 : cette scène est comprise comme
1991, p. 196 : cette face est «un axe très important, car il cor- une illustration de l’anecdote rapportée par Dion Cassius
respond au «côté» de la Colonne qui était placé en face du LXVIII, 14.
86 LA FRISE DE LA COLONNE TRAJANE

Fig. 22 – Synthèse de la face nord-ouest.


IMPERIUM MAIUS 87

trésor de Décébale grâce aux indications de Bi- mismatiques romaines, elle inscrit quelques
kilis)118. Par leur thématique, toutes s’intègrent mots sur le bouclier123, soit Victoria Dacica,
à l’axe vertical (pl. XXX et XXXVII). S’y soit Victoria Augusti. Le modèle est hellénis-
agrègent : le prisonnier de la spire 3, premier tique : on connait des monnaies d’or portant
Dace de la frise119 ; et la première défaite dace sur l’avers un portrait d’Alexandre, et sur le re-
sur la spire 4 (et le buste de Décébale dans les vers une Nikè observant, pied sur un casque,
arbres?)120. Enfin, autour du suicide de Décé- un bouclier tenu par un Eros; sur l’écu sont fi-
bale, les spires 21 à 23 acquièrent le sens géné- gurés deux personnages. À droite de cette Vic-
ral de «défaite dace» (fig. 17). toire alexandrine, se trouve un trophée au pied
duquel sont liés deux captifs. L’image est prise
Victoria Augusti dans l’inscription BASILEOS ALEXAN-
DROU. Un autre type existe sur lequel la Vic-
Par la valeur introductive de l’omen et la vi- toire, seule dans l’image, maintient le bouclier
sion de la Victoire intermédiaire entre les deux sur un cippe et y inscrit BASILEOS; de part et
guerres, se dessine une ligne thématique que d’autre, sont placées les lettres ALEXAN/
l’on peut, sans surprise, intituler «victoire ro- DROU124. Par-delà cette variation épigra-
maine» (fig. 22). La Victoria de la spire 12 en phique, par-delà aussi le style (sur la colonne
est l’emblême épitomique et exprime, au Trajane, allégorie ou charge «historique» de
même titre que la charge «réaliste» de Trajan l’empereur)125, le sens générique de la Victoire
face NE121, la Victoria Augusti. Sur cet axe, la ailée, plaçée à mi-hauteur du fût, demeure, li-
mort de Décébale est associée à la providentia vrant celui de la frise : elle célébre la conquête
deorum (matérialisée par l’omen) dont bénéfi- de la Dacie par Trajan.
cie l’empereur au début des opérations et qui Second point, l’architecture. Le fait que
permet la victoire finale. l’allégorie soit localisée au NO, en regard du
Cette ligne semble plus aisée à percevoir Temple (ou des propylées d’entrée sur le Fo-
que les lignes thématiques des angles S/SE122, rum depuis le Champ de Mars), ferait de la
E et N. Ce choix tient à deux caractéristiques : victoire de Trajan, et de la virtus dont elle
la présence de la figure allégorique, et l’in- procède, la cause directe de la consecratio
fluence de l’environnement architectural. posthume dont le Temple témoigne126. Cette
Premier point : la figure de Victoria était ai- association suppose résolus les problèmes
sée à interpréter pour les spectateurs romains, chronologiques du Forum de Trajan. Or, l’en-
tant sa présence dans le monnayage antique vironnement architectural de la colonne a
est fréquente. À l’imitation des légendes nu- évolué. Le Temple a été élevé par Hadrien, et

118
Successivement : face O, spire 6, pl. XXXVIIIb. Puis 123
RIC II, p. 281 et planche X, 181 : sesterce de Trajan
face O, spire 7, pl. XXXVIIIb. Puis face NO, spire 20, (daté de 103-111) portant au revers une Victoire debout et
pl. XXXVIb. Et enfin face NO, spire 21, pl. XXXVIb. écrivant VIC. DAC. sur un bouclier (consulter aussi Hill
119
Sc. 18, pl. XXVIIa et XXVIIIb. Les premiers Daces 1989, p. 80). Overbeck-Kent-Stylow 1973, p. 104 et
étaient respectivement : sur la face SE, des ambassadeurs planche VI, 220 : sesterce de Vitellius portant au revers
(spire 4-5, sc. 28, pl. Ib); angle E, les femmes daces sous la une victoire ailée inscrivant sur un bouclier OB. CIVIS.
protection de Trajan (spire 5, sc. 30, pl. VIIb); face NE, SERV.; la monnaie porte la légende VICTORIA AUGUS-
des têtes de Daces (spire 4, sc. 24, pl. XIIIb); angle N, les TI (Overbeck-Kent-Stylow 1973, p. 104 et planche VI nu-
Daces vaincus (spire 4, sc. 24, pl. XXIIb). méro 220).
120
Sc. 24, pl. XXVIIa, XXVIIIb et XXIXa. 124
Jenkins 1986, p. 115.
121
Spire 15, sc. 95-97, pl. XVII et XIXb. 125
Le monnayage utilise indifféremment événements
122
Settis 1988a, p. 215, oppose les faces SE et NO : la historiques et allégories selon la volonté du commandi-
première spire vers la basilique (SE) invite au regard, taire (Hölscher 1994, p. 98-102). La frise utilise les deux, ce
alors que le côté opposé est celui de la Victoire. Bode 1992, qui ne devait en aucune façon surprendre les spectateurs
p. 171-172, fait de même avec la face SO qui serait celle du romains.
Danube et des profectiones, donc du début des opérations : 126
Settis 1988a, p. 215.
voir ci-dessous le commentaire de cette face.
88 LA FRISE DE LA COLONNE TRAJANE

toute la question est de savoir si ce bâtiment, pont, elles décrivent l’amorce de la romanisa-
bien que sa réalisation ait été reportée après tion de l’espace et des habitants de la Dacie,
l’apothéose du Divus et dont la localisation conséquence des qualités militaires de Trajan.
est discutée, était prévu dans le projet initial. Le lien vertical, entre le bloc des spires 13 à
Nous reviendrons sur ce point chapitre 15 et la Victoria de la scène 78, fait des pre-
quatre. Retenons pour l’heure que la face NO mières une condition de la conquête, mais aus-
est, sans doute aucun, celle de la Victoria Au- si une annonce de sa conséquence pacifique, la
gusti. métamorphose de la Dacie en province ro-
maine. Les spires 16 à 23 contiennent, quant à
elles, les événements terminaux de la guerre
Narration verticale (fig. 22) : leur visibilité paraît primordiale et
sera à étudier130.
Les vingt-trois spires de cette face ont été
découpées par S. Settis en plusieurs sé- Récapitulatif : ligne thématique «victoire
quences : spires 9-11, les opérations militaires; romaine».
spires 12 à 15, une séquence «civile» liée à la
Victoire127 ; spires 17-19, hésitation, fuite et dé-
sespoir des Daces; enfin spires 18 à 23, les ul- Face ouest (pl. XXXVIII à XLVI; fig. 23)
times opérations de la guerre128. L’ensemble fe-
rait de cet axe vertical un épitomé des guerres Observons en premier lieu les éléments qui
daciques129. Si notre descriptif correspond glo- matérialisent visuellement cet axe O. En l’ab-
balement à ce découpage (fig. 22), nous identi- sence de fenêtres, il est indiqué par des élé-
fions, dans la moitié inférieure du fût, trois ments architecturaux (spires 1, 3, 4, 5, 6, 7, 9,
campagnes où alternent séquences introduc- 12, 13, 15, 16 et 23), dont des portes-arcs
tives (avec chargement de navires, omen, em- (spires 5 et 12). Puis : des enseignes (spires 2, 8
barquement ou sacrifice) et séquences de et 13); la silhouette de Trajan (spires 2, 3, 5, 6,
confrontation (batailles). La seconde moitié 7, 8, 11, 13 et 16); ou un arbre (spires 10, 14 et
du fût débute par une séquence exception- 18). Seules cinq spires sur vingt-trois (spires
nelle, séquence que clôture le sacrifice devant 17, et 19 à 22) ne reprennent pas l’axe central.
le pont d’Apollodore. Diverses correspondances ponctuelles ont
Le sens de cette dernière image est à déga- été relevées. Deux adlocutiones sont super-
ger des alignements verticaux. Première re- posées en spire 2 et spire 8131, deux scènes de
marque, le pont n’est pas situé à la verticale labor en spire 11 et spire 18132, et il en est de
des ponts de navire des scènes 3-4, 48 et 103. Il même des scènes d’embarquement et de navi-
ne constitue donc pas l’aboutissement théma- gation où figure Trajan, spire 5 et spire 12133.
tique de cette ligne de franchissement. La scène 33, où embarque l’empereur, et la cité
Deuxième remarque, il est placé précisément portuaire où il rembarque en scènes 46-47,
sur l’axe de l’omen, de la Victoire et du suicide présentent une inversion des groupes de Tra-
de Décébale, et au-dessus de trois spires liées à jan et des navires134. Ce renvoi aligné avec pré-
la thématique particulière de la quatrième cision marque les deux bornes de la campagne
campagne spirale. Ces scènes tranchent sur le dite «mésique». Entre celles-ci, la scène 39
développement de la face NO : par la vision du montre Trajan dans un camp avec des pileati.

127
Ibid., p. 210. 132
Sc. 73, pl. XLIa et XLIIb. Et sc. 117, pl. XLIb et
128
Ibid., p. 217. Les spires 17 à 23 forment pour S. Set- XLV.
tis une véritable «séquence dace». 133
Sc. 33, pl. XXXVIIIa et XLa. Et sc. 79-80, pl. XLIa et
129
Ibid., p. 218, en propose un commentaire-résumé. XLIIb. Correspondances reprises de Settis 1988a, p. 212, et
130
Voir le Chapitre Trois sur ce problème. Bode 1992, p. 169.
131
Sc. 10, pl. XXXVIIIa et XXXIXa. Et sc. 54, 134
Spire 7, pl. XXXVIIIb et XLb.
pl. XXXVIIIb et XLb.
IMPERIUM MAIUS 89

Fig. 23 – Synthèse de la face ouest.


90 LA FRISE DE LA COLONNE TRAJANE

Dans ces trois compositions, le schéma icono- bois (spire 1)143, répondent le camp de pierre
graphique autour de l’empereur est identique (spire 3)144, la fortification et le sanctuaire
(voir détail pl. LXIX). L’ensemble présente le daces (spire 4)145, la ville romaine pourvue
début, le milieu et la fin de la campagne et dé- d’arcs et d’un amphithéâtre (spire 5)146, le
veloppe un récit qui passe par la personne de camp maçonné en construction (spire 6)147, à
Trajan135. nouveau une ville pourvue d’arc (spire 7)148, et
enfin un camp maçonné en construction (spire
Silhouette impériale 11)149.
À ce premier ensemble succède un second :
Trajan est disposée à neuf reprises sur
spire 12, une cité pourvue d’arcs, d’un temple
l’axe O136, et dans la partie inférieure du fût il a
et de portiques150 ; spire 13, une cité pourvue
plusieurs fois la même attitude : debout, bras
d’un théâtre151; spire 15, une cité pourvue d’un
droit levé. Il peut être en cuirasse tourné à
amphithéâtre152 ; et spire 16, à nouveau une for-
droite (spires 2, 4, 8 et 11) ou à gauche (spire
tification romaine153. À cette ligne thématique,
6), mais aussi en tunique tourné à droite (spire
s’ajoute l’extrémité de trois représentations
13) ou à gauche (spires 5 et 7) (fig. 15 et 23). Le
d’une ville dace (pl. XLIIIa), centrées sur la
jeu entre ces diverses attitudes est manifeste
face NO154 mais qui courent sur les faces SO/S
sur les spires 4 à 7 (pl. XXXVIII; et pl. LXIX).
à NE/N. Ces superpositions s’inscrivent dans
Les correspondances verticales couvrent en
les séquences consacrées sur chaque face à la
fait les seize premières spires. L’empereur y est
défaite dace (voir fig. 18, 19, 20, 21 et 22).
en contact avec des soldats en armes137 ou des
soldats en tunique138. Il est accompagné par
La réunion de ces correspondances archi-
son concilium139, mais est aussi entouré de
tecturales et de la silhouette de Trajan forme
Daces se soumettant140. Il est enfin environné
deux séquences aux nuances marquées. La
de togati dans l’accomplissement d’un sacri-
base de l’axe vertical est ici une cité entourée
fice141, ou d’ambassades barbares142. La théma-
d’une palissade de bois, et le thème archi-
tique particulière (civilisatrice) de la qua-
tectural est ensuite repris sur le fût sans qu’ap-
trième campagne est toujours perceptible à
paraisse la vision de la capitale dace, pourtant
mi-hauteur du fût, avec moins d’évidence ce-
présente sur les faces SO/S à NE/N. Par ail-
pendant que sur l’angle N.
leurs, les reliefs insistent sur la progression ro-
maine, décomposée en diverses étapes : deux
L’espace romanisé
séquences d’avance depuis la ripa (spires 1 à 4,
D’autres correspondances verticales uti- puis spires 8 à 11) entre lesquelles s’intercalent
lisent les éléments architecturaux (fig. 23, des- deux espaces aux structures urbaines élabo-
criptif). À la cité pourvue d’une palissade de rées (spires 5 à 7, puis 12 à 15). Pour être

135
Farinella 1981, p. 6-7. 141
Spire 13, sc. 86, pl. XLIa et XLIIIa.
136
Brilliant 1986, p. 104-106, indique un axe vertical for- 142
Spire 15, sc. 100, pl. XLIb et XLIIIb.
mé par l’adlocutio de la scène 10, la scène 19 où Trajan est 143
Sc. 2, pl. XXXVIIIa et XXXIXa.
représenté en frontalité, et la Victoire de la scène 78. Cet 144
Sc. 19-20, pl. XXXVIIIa et XXXIXa.
axe est, à notre avis, légèrement décalé sur la face O et ne 145
Sc. 25, pl. XXXVIIIa et XXXIXb. L’interprétation de
culmine pas avec la Victoire ailée placée, elle, dans l’axe de cette scène pose problème : voir en fin de chapitre nos
la face NO (comparer les pl. XXXIIa et XLIa). propositions.
137
Spire 2, sc. 10, pl. XXXVIIIa et XXXIXa; spire 8, 146
Sc. 33, pl. XXXVIIIa et XLa.
sc. 54, pl. XXXVIIIb et XLb; spire 11, sc. 73, pl. XLIa et 147
Sc. 39, pl. XXXVIIIb et XLa.
XLIIb. 148
Sc. 46-47, pl. XXXVIIIb et XLb.
138
Spire 5, sc. 33, pl. XXXVIIIa et XLa. 149
Sc. 73, pl. XLIa et XLIIb.
139
Spire 3, sc. 19-20, pl. XXXVIIIa et XXXIXb; spire 4, 150
Sc. 79-80, pl. XLIa et XLIIb.
sc. 25, pl. XXXVIIIa et XXXIXb; spire 16, sc. 105, pl. XLIb 151
Sc. 86, pl. XLIa et XLIIIa.
et XLIIIb. 152
Sc. 99-100, pl. XLIb et XLIIIb.
140
Spire 6, sc. 39, pl. XXXVIIIb et XLa; spire 7, 153
Sc. 105, pl. XLIb et XLIIIb.
pl. XXXVIIIb et XLb. 154
Spires 17 à 19, pl. XXXVa, XXXVI et XXXVIIa.
IMPERIUM MAIUS 91

compris, ces éléments doivent être combinés Daces qui abattent des arbres et érigent des re-
avec l’absence, remarquable, de scènes de doutes (spire 10)158 ; un assaut romain contre la
combat. cité dace aux murs imposants (spire 17); les
La face O présente en effet une unique ba- Daces qui fuient leur cité (spire 18); l’unique
taille, en spire 17155, ce qui est, au regard des adlocutio de Décébale dans une forêt (spire
autres faces, exceptionnel. Si on l’observe en 21); enfin l’incendie d’un village dace (spire
détail (pl. XLIVa), on constate de surcroît que 23). Aux nombreuses scènes de fuite dace qui
la thématique consiste en la destruction d’une jalonnent la frise159, répondent les images d’a-
fortification dace par les Romains : la scène vance romaine160. Ces derniers poussent litté-
115-116 présente, semble-t-il, des soldats tenant ralement les Daces vers l’extrémité de la frise :
à distance des Daces tandis que d’autres Ro- en définitive, les scènes 153 à 155 illustrent
mains s’en prennent aux fortifications. À titre bien l’exil final des vaincus.
de contre-exemple, la scène 96-97, déjà vue face Les éléments romains s’incorporent à ces
NE156, montre des Romains retranchés derrière éléments daces avec une grande cohérence. Les
un mur et repoussant des Daces tandis que des spires médianes montrent des sites urbanisés,
soldats en tunique travaillent à proximité. Dans de même que les spires 5 et 7 qui se répondent
ces deux images, certains Romains manient la l’une l’autre. Les camps romains, en construc-
dolabra, mais dans un cas le contexte paraît in- tion ou achevés, entrent dans cette ligne en tant
diquer qu’ils s’en servent contre les Daces, et que relais. Ils disent la progression de l’espace
dans l’autre (et quoi qu’il en soit de la scène 96- romain et l’amenuisement de l’espace ennemi,
97) qu’ils détruisent les murailles. L’ensemble réduit spires 17 à 19 à une cité imposante, puis
tresse sur la face O une ligne thématique que le à des espaces sauvages que matérialisent des
descriptif (fig. 23) met en évidence. Il s’agit marécages (?) franchis par les Romains sur des
moins de dire l’affrontement entre les deux plate-formes de bois161, la forêt où Décébale
mondes que la transformation progressive des tient son adlocutio, scène suivie du suicide de
populations et de l’espace daces, ceci par l’ac- ses fidèles162, puis de son propre suicide et de la
tion de Trajan et de l’armée («Trajan et la méta- capture de ses derniers compagnons163. La di-
morphose de l’espace dace»). minution en hauteur de la dernière spire, terme
Cette ligne thématique se résume, dans le de l’avance romaine en Dacie, devient d’ailleurs
détail, à quelques jalons. Le volet dace est ex- perceptible sur cette face O/SO.
primé par : la vision d’un espace planté de Ainsi se dessine une nouvelle nuance de la
piles (spire 4)157 ; les femmes daces qui tor- thématique générale «conquête romaine et dé-
turent des prisonniers romains (spire 7); les faite dace». Sur cet angle O, l’opposition passe

155
Sc. 115-116, pl. XLIb, XLIVa et XLV. sc. 42 et 73, suites d’une bataille; sc. 77, fin de la première
156
Spire 15, pl. XIXb et pl. LXIIIb. guerre (les soldats sont en tunique : pour Campbell 1984,
157
Sc. 25, pl. XXXVIIIa et XXXIXb. 73-75, ce détail indique «la fin de la première guerre da-
158
Le contexte est bien celui d’une bataille, mais cique et l’établissement de conditions pacifiques»); la
comme pour la scène 115-116 nous en distinguons face O sc. 137 suit une victoire et précède la capture du trésor de
l’extrémité seule, laquelle montre les Daces œuvrant pour Décébale, mais sert aussi de miroir rhétorique à l’adlocutio
élever un obstacle à l’avance romaine. de Décébale). L’unique adlocutio du roi dace a, pour le
159
Spires 4, 14, 17, 18 (fuite depuis la cité ceinte de mu- moins, des effets funestes. À titre de comparaison, la cé-
railles), 19, 20 et 21. lèbre adlocutio de Galgacus (Tacite Agr., XXX-XXXII) est
160
Spires 5 (embarquement), 8, 9, 12 et 13 (navigation, suivie par un discours d’Agricola (ibid., XXXIII-XXXIV),
puis débarquement), 16, 20, 23. et la bataille qu’ils précèdent, une victoire romaine (ibid.,
161
Spire 20, sc. 131, pl. XLIVb, XLV et XLVIa. 35-37), pousse certains Bretons à se suicider (ibid.,
162
Spire 21, sc. 139-140, pl. XLV, XLVIa, et face SO, XXXVIII; voir ci-dessous note 217 pour le texte). L’organi-
pl. LIIa. Les neuf adlocutiones de Trajan sont d’ordinaire sation est certes rhétorique, mais la similitude entre texte
le prélude à une action efficace de l’exercitum romain et frise révèle davantage : des structures mentales proches,
(sc. 10 et 51, suivies d’une scène de labor; sc. 54, suivie un regard identique des Romains sur les Barbares, leurs
d’une scène d’avance; sc. 104, suivie d’un concilium, puis qualités et leurs réactions dans la défaite.
d’une scène d’avance) ou épilogue d’un succès (sc. 27, sui- 163
Spire 22, sc. 146, pl. XLV et XLVIb.
vie d’une ambassade dace en fin de première campagne;
92 LA FRISE DE LA COLONNE TRAJANE

par la personne de l’empereur (opposé à Décé- sur un pont de navires depuis des arcs ur-
bale présent en une occasion, spire 21)164, et bains166. La présence des cinq arcs est considé-
par la transformation de l’espace. Les prépara- rée, avec raison, comme l’indice des grandes
tifs et les qualités d’organisateur de Trajan divisions de la frise (les cinq campagnes spi-
prennent le pas sur les actions militaires. En rales). Les variantes de ces scènes de passage
ressort, par les images superposées d’urbanisa- indiqueraient la qualité offensive ou défensive
tion et de conquête territoriale, qui s’ac- des campagnes, et pour certaines leur localisa-
cumulent jusqu’à l’extremum évoqué chapitre tion en Mésie167.
précédent, son souci de repousser les limites Jalonnée par les entrées en guerre168, la
de l’Imperium. L’Optimus Princeps est non seu- face SO présente donc une ligne thématique
lement le conquérant de la Dacie, il est sur- «Franchissement (ou Voyage) et passage en
tout, en l’absence presque totale de combats Dacie». Son caractère introductif169 marque
sur cette face, l’organisateur et le civilisateur l’entrée de Trajan en territoire ennemi et le
de la provincia (fig. 23). début des hostilités, et constitue «un point
d’appui récurrent» pour le regard170. À la base
Récapitulatif : ligne thématique «Trajan et de l’axe vertical se situe Danubius, ce qui
la métamorphose de l’espace dace». confère clairement à la face sa coloration
particulière. Ce fait aurait pu justifier d’ou-
La face SO (pl. XLVII à LII, fig. 24) vrir l’analyse verticale de la frise par ce côté
SO. Sa vision n’est pourtant pas immédiate,
En sus des dix fenêtres, l’axe vertical est ici puisqu’il se situe sur un axe secondaire du
relayé par : un arc (spires 1 et 7), la silhouette Forum, face à une des deux bibliothèques
d’un soldat (spires 3, 4, 5, 11, 15, 16 et 17) ou (fig. 1). La situation de ces scènes repères
d’un togatus (spire 15), un arbre (spires 8, 10 et peut surprendre d’autant que leur disposition
22), la silhouette de Décébale (spire 14) ou sur la face SE aurait, pour certains com-
d’un Dace (spire 21). Seules quatre spires sont mentateurs contemporains, fourni au specta-
dépourvues de relais. La silhouette impériale teur venant de la Basilica le cadre général
figure à huit reprises sur cet axe, ainsi qu’une des opérations. Werner Gauer a expliqué
présence (supposée) de Décébale. Plus impor- cette disposition par une opposition entre
tant, dans deux scènes de navigation, Trajan faces NO à NE mal éclairées et réservées à la
dirige la manœuvre d’un navire165. défaite dace, et les faces S et SO mieux si-
tuées par rapport au soleil. La face SO mar-
Silhouette impériale et franchissements
querait, pour lui, le début des opérations, la
Cette superposition n’est pas passée inaper- face NE la fin de la résistance dace171. Rein-
çue des observateurs modernes, d’autant que hard Bode, qui place sur cet axe les scènes
s’y joignent les scènes de passage de l’armée 27, 74, 141 et 147, considère cette face

164
Ces présences antagonistes sont une reprise partielle tranche décidément sur les structures canoniques de la
de la correspondance verticale «Trajan et Décébale» identi- frise.
fiée sur la face E, où le roi dace avait été identifié deux fois. 169
Déjà remarqué par Karl Lehmann-Hartleben (Gauer
165
Spire 5, sc. 34, pl. XLVIIIa; spire 12, sc. 79-80, 1977, p. 11).
pl. XLIXb. 170
Settis 1985, p. 1168, cite Fronton : Imperium populi
166
Spire 1, sc. 3-4, pl. XLVIIa ; spire 7, sc. 48, Romani a Traiano imperatore trans flumina hostilia porrec-
pl. XLVIIIb; spire 15, sc. 101, pl. Lb : dans le dernier cas, il tum. On l’a vu, le thème rhétorique du dépassement des li-
ne s’agit pas d’un pont de navires, mais l’image est à la ver- mites de l’Imperium est fréquent à l’époque de Trajan,
ticale exacte des deux précédentes et sa construction iden- thème teinté de comparaison politique entre le saeculum
tique; voir la fig. 9 pour un relevé de ces éléments. de Domitien et celui de son successeur.
167
Gauer 1977, p. 45-46. 171
Gauer 1977, p. 46, place sur les faces N/NE : le prodi-
168
Ibid., p. 10 note 45, indique que les portes-arcs gium néfaste pour les Daces, car concernant un cavalier
n’existent que dans ces scènes de passage. Or, il existe qu’il identifie, d’après Dion Cassius, au messager des
deux autres portes-arcs sur la face NO (fig. 9). Elles s’ins- Bures (sc. 9); le premier Dace (sc. 18); la première armée
crivent dans la quatrième campagne, dont la thématique dace (sc. 24); la tête de Décébale (sc. 145); etc.
IMPERIUM MAIUS 93

Fig. 24 – Synthèse de la face sud-ouest.


94 LA FRISE DE LA COLONNE TRAJANE

comme l’un des deux axes majeurs de la 10, 11 puis 18), et non de victoires militaires. Se
frise172. Les correspondances verticales qu’il dégage de cette superposition une qualité col-
signale sont en fait légèrement décalées. Par lective, outil nécessaire à la conquête et à la ci-
contre, d’autres occurrences entretiennent la vilisation de ce territoire, à savoir la «supério-
thématique particulière de cette face, sur les- rité technique des Romains». Cette dernière
quelles nous allons insister. s’exprime d’abord par les scènes de labor, les-
quelles ne sont pas propres à cette face, et s’af-
Narration verticale firme dans la vision des navales pontes. Elle est
bien sûr redevable à l’influence personnelle de
L’avance de l’armée romaine, rendue spec- l’empereur. Par là s’explique la présence, exac-
taculaire par les cinq scènes de passage, figure tement sur l’axe vertical de la face, de l’unique
de loin en loin par la vision de troupes se diri- adlocutio179 qui n’est pas située sur les faces
geant vers la droite, donc vers l’angle S à cet NE/NO : Trajan assure la direction de ces opé-
endroit du fût173. L’ensemble comprend bien rations techniques particulières, en accord
sûr les cinq points forts de la ligne thématique avec son concilium180.
et donne à cette face une dynamique forte, que La dernière séquence du fût (spires 16 à 23)
l’on peut résumer en une phrase : l’avance dé- reprend la même thématique de conquête de
bute spire 1 et se poursuit jusqu’à la dernière l’espace dace et de maîtrise technique. À la
spire. Dans ce cadre, les scènes de bataille sont route en construction de la spire 8181, ré-
rares174. Comme sur l’angle O, l’affrontement pondent les plate-formes de bois disposées sur
passe au second plan, au profit d’images rela- le marais (?) de la spire 20182. Cette thématique
tives aux préparatifs militaires et à la conquête est certes présente sur d’autres faces : la scène
de l’espace dace. 19-20 (face O, spire 3, pl. XXXIXb) montre des
Si l’on suit le descriptif général (fig. 24), di- Romains assemblant les piles d’un pont de
verses séquences sont identifiables. La pre- bois de petite taille, et la scène 92 une route en
mière (spires 2 à 4) est consacrée à des scènes construction (face NO, spire 14, pl. XXXIIIb et
de labor, veille attentive ou entrevue avec les XXXIV)183 ; mais c’est uniquement sur cette
Barbares175. Les mêmes éléments sont disposés face qu’elle constitue le fil directeur des corres-
spires 8 à 11, avec en lieu et place de l’ambas- pondances verticales.
sade dace : d’abord des têtes coupées176, puis La bataille de la spire 17 précède des scènes
un pileatus prisonnier177, enfin la soumission de soumission des Daces (spires 18, 19 et 21),
collective de pileati et comati178. Là encore, la de fuite (spire 20) ou de suicides (spire 21). Les
soumission de la spire 11 apparaît comme la correspondances culminent avec la présenta-
conséquence de la progression romaine (spires tion de la tête de Décébale spire 22 (sc. 147,
1, 3, 4, 5, 7, 8, 9, puis 12, 13, 15, 16, 20) et des pl. LIIa), qui indique sans ambiguïté la défaite
travaux entrepris par les soldats (spires 2, 3, 8, finale dace.

172
Bode 1992, p. 144-152. En conviennent Koeppel bois. Et enfin : spire 23, sc. 154-155, pl. LIIb : avance de
1979, p. 368-369; Brilliant 1986, p. 104 (superposition du l’armée.
«pontoon bridges»); Settis 1991, p. 196 («récurrence du 174
Une présence en spire 17, sc. 112, pl. LIa.
même topos visuel»). Et Bode 1992, p. 169. La thématique 175
Sc. 27, pl. XLVIIb. Il s’agit de «l’ambassade orgueil-
du passage des ponts est d’ailleurs l’objet de reprise sur les leuse» des comati décrite par Reinhard Bode.
spires 2 (pl. XLVIIa) et 3 (pl. XLVIIb). 176
Spire 8, sc. 56, pl. XLVIIIb.
173
Successivement : spire 3, sc. 21, pl. XLVIIb : avance 177
Spire 10, sc. 68-69, pl. XLIXa.
de cavaliers. Puis : spire 4, sc. 26, pl. XLVIIb : soldats 178
Spire 11, sc. 75, pl. XLIXb. Nous retrouvons les élé-
progressant dans un torrent. Puis : spire 8, sc. 55-56, ments de la ligne thématique «Trajan et les Daces» évo-
pl. XLVIIIb : avance et construction d’une route. Puis : quée plus haut (fig. 20).
spire 9, sc. 63-64, pl. XLIXa : charge de cavaliers 179
Spire 4, sc. 27, pl. XLVIIb.
maures. Puis : spire 13, sc. 87-88, pl. La : débarquement 180
Spire 9, sc. 63, pl. XLIXa.
de l’armée en tunique. Puis : spire 16, sc. 106-107, pl. Lb : 181
Sc. 55-56, pl. XLVIIIb.
avance de l’armée en deux colonnes. Puis : spire 20, 182
Sc. 131, pl. LIb.
sc. 131, pl. LIb : avance romaine sur des plate-formes de 183
Identification de Settis 1988a, p. 421.
IMPERIUM MAIUS 95

Entre ces trois grands blocs, s’intercalent R. Bode188. Il n’est peut-être pas anodin que la
deux séquences plus courtes. Les spires 5 à 7, rencontre des ambassadeurs barbares et de
sises entre deux scènes de passage, ne Trajan s’effectue spire 15. Bien qu’invisible car
montrent ni bataille ni progression, mais des situé sur la face NO, le pont sur le Danube
blessés romains et des prisonniers daces n’est pas loin, placé en tout cas dans cette par-
(sc. 40)184, moyen pour le moins minimal de si- tie médiane de la colonne où, sur chaque face,
gnifier qu’un affrontement a eu lieu. Et les sont disposés les éléments indiquant la roma-
spires 12 à 15 où alternent, entre des scènes de nisation à venir de la Dacie. Traduisons, en
franchissement (spires 12, 13, et 15), une scène sollicitant la scène 100 mais en respectant les
de fuite dace, puis la réception d’ambassa- structures où elle apparaît : la victoire finale et
deurs barbares par Trajan (sc. 100)185. Ces la création future de la nouvelle province ne
scènes 40 et 100 s’intègrent aisément aux sont pas menacées par les peuplades voisines,
lignes et correspondances thématiques déce- résultat à attribuer à la virtus et à la maiestas
lées précédemment (fig. 24). Une nouvelle de son fondateur, Trajan.
qualité de Trajan, celle de diplomate, est ainsi La scène 40 où figurent des blessés romains
mise en valeur par la scène 100. Elle contraste, ne peut être expliquée par l’extrait de Dion
selon Pline le Jeune, avec les traités concédés Cassius : «[Trajan] engagea le combat, il eut
par Domitien à Décébale : beaucoup de blessés dans ses rangs et tua
beaucoup d’ennemis. Et lorsque les bandages
Nous recevons des otages, nous ne les achetons
plus; nous ne négocions plus au prix d’énormes sa-
vinrent à manquer, on dit qu’il n’épargna pas
crifices et d’immenses largesses des victoires imagi- ses propres vêtements, et les découpa en mor-
naires. On demande, on supplie; nous accordons ou ceaux»189. La bataille de Tapae ici décrite est
nous refusons, toujours ainsi qu’il sied à la majesté censée être la première entre Trajan et Décé-
de l’Empire186. bale. Or, les seuls blessés romains sur la frise
sont figurés dans cette scène 40, et non scène
Dans cette scène, les ambassadeurs des 24, première bataille du monument. Nom-
peuples barbares se pressent auprès de Trajan, breux sont pourtant les auteurs qui ont vu
démontrant l’isolement de la Dacie du roi Dé- dans la scène 24 la bataille de Tapae190. Quant
cébale187. Par cette image pacifique, la maiestas à la scène 40, on ne peut pas davantage la rap-
de l’empereur est reconnue au-delà de l’Em- procher du texte de Dion Cassius : la mention
pire, ce qui est une conséquence heureuse des des vêtements déchirés par l’empereur après
guerres daciques et peut aussi correspondre au l’affrontement ne coïncide pas davantage à l’i-
concept de Securitas Provinciarum avancé par mage. Il faut donc chercher une autre lecture,

184
Spire 6, pl. XLVIIIa. image d’un extrait de l’Anabase d’Arrien concernant l’ex-
185
Successivement : spire 14, sc. 93, pl. La : fuite dans pédition d’Alexandre vers le Danube (le texte est certes
un fort où se trouve Décébale (?). Puis spire 15, pl. La. écrit sous Hadrien, mais les sources sont antérieures).
186
Pline le Jeune, Pan. XII (trad. M. Durry). Settis Après une victoire sur les Gètes (nom grec des Daces, rap-
1988a, p. 246-247, donne un relevé des qualités de Trajan pelons-le), Arrien décrit la scène suivante (I, 4, 6) : «C’est
énumérées dans le Panégyrique de Pline. alors que se présentèrent à Alexandre des ambassadeurs
187
Ibid., p. 249, rapproche cette scène de Pline le Jeune, de la part des autres peuples indépendants riverains du
Pan. LVI, 5-7 : «Pour rehausser la majesté du président, la Danube [...]. Et après les avoir appelés ses amis et conclu
variété de costume des demandeurs, leurs langues dissem- avec eux une alliance, Alexandre les congédia [...]» (trad.
blables et ces discours auxquels il fallait presque toujours P. Savinel).
un interprète» (trad. M. Durry), et de Martial XII, 8, 8-10. 188
Bode 1992.
Dans les deux extraits de Pline cités ici, revient la notion 189
Dion Cassius LXVIII, 8 (trad. E. Gros et V. Boissée).
de maiestas impériale. L’isolement diplomatique de Décé- 190
Cichorius 1896, p. 111-121; Vulpe 1964 réfute l’identifi-
bale n’était pas acquis; c’est en tout cas ce que laisse sup- cation, mais Vulpe 1971 l’admet; Gauer 1977, p. 25; Becatti
poser l’anecdote de l’esclave de Laberius Maximus capturé 1982, p. 555, est dubitatif quant à l’identification avec la ba-
en Mésie et envoyé par Décébale au roi des Parthes : Pline taille de Tapae. Également Bode 1992, p. 140, lequel consi-
le Jeune, Ep. X, 74. Sur les renseignements épars concer- dère (ibid., p. 147) que la scène 24 se déroulant semble-t-il
nant les guerres daciques dans l’œuvre de Pline : Syme en Mésie, c’est elle qui est commémorée par le trophée d’A-
1964. Enfin, on ne peut s’empêcher de rapprocher cette dam Klissi; et pour mémoire Bennett 1997, p. 93.
96 LA FRISE DE LA COLONNE TRAJANE

moins événementielle. Pour S. Settis, cette sortit donc bien, comme nous l’avions avancé,
scène, unique, servirait d’hommage au savoir- d’une problématique différente, qui dit moins
faire des médecins militaires191. L’un d’entre la technicité de l’œuvre du Syrien que la roma-
eux, Statilius Criton, rédigea d’ailleurs une his- nisation future ou en cours de la Dacie, le rat-
toire de la guerre, perdue à l’exception de quel- tachement du nouveau territoire à l’Empire, ac-
ques fragments192. complissement spectaculaire du serment de
Trajan rapporté par Ammien Marcellin. On
En définitive, les points saillants de la cor- peut ici mesurer la distance séparant la frise
respondance verticale insistent sur les capaci- des œuvres littéraires qui décrivent les guerres
tés techniques des Romains. L’élaboration d’un daciques. Les éloges, décernés par Procope et
navalis pons est en soi le signe d’une supériorité Dion Cassius, à la merveille technique que
technique incontestable. À une époque plus tar- constitue pour eux le pont d’Apollodore, corres-
dive, Ammien Marcellin cite encore ces pondent dans leur œuvre à la ligne thématique
prouesses du génie militaire comme indice de développée sur la colonne Trajane par la face
la supériorité romaine en regard des peuples SO. En l’absence de l’étude interne de la frise,
barbares193. Cette double valeur est présente sur le pur décalque des textes sur les reliefs aurait
la colonne, et plus encore sur cette face SO où amené à interpréter de manière inadéquate l’i-
figurent les deux ponts de navires194. L’aspect mage du pont, à lui prêter la valeur de démons-
technique de la conquête romaine paraît de ce tration technique (que remplit en priorité la
fait l’emporter sur la thématique dégagée face face SO) en ignorant sa valeur réelle, à savoir
O, qui était «Trajan et la métamorphose de l’es- marquer le rattachement futur de la Dacie à la
pace dace». Le registre est proche, cependant rive «civilisée» du Danube. Les deux notions
les scènes cardinales que constituent les deux (supériorité technique / création de la province
navales pontes lui confèrent une coloration dif- de Dacie) sont bien sûr proches; il n’en reste
férente, laquelle a l’avantage d’expliquer des pas moins que nous avons ici l’occasion de me-
scènes qui seraient mal intégrées à l’ensemble surer l’ambivalence qu’un thème peut revêtir
sans la référence à ces savoir-faire195. dans des contextes différents196.
Deux éléments forts émergent. Tout d’a-
bord, la ratio technique est mise à l’honneur Récapitulatif : ligne thématique «Fran-
par l’image du passage. Il convient donc d’asso- chissement et passage en Dacie»; correspon-
cier cette valeur à la virtus pour laquelle nous dances verticales «supériorité technique des
savons, par le monnayage, que le fran- Romains».
chissement d’un pont servait d’exemplum. En-
suite, et a contrario : le pont d’Apollodore (face Face sud (pl. LIII à LVII; fig. 25)
NO), décrit lui-aussi par les auteurs anciens L’ultime angle de la frise a suscité peu de
comme une prouesse technique, n’est pas ins- commentaires. Par les soumissions de la fin de
tallé sur l’axe vertical des navales pontes. Il res- la première et de la seconde guerre, ainsi que

191
Settis 1988a, p. 121 et 173, Et la légende de sa photo- consulter Desnier 1995.
graphie 58, p. 316. 194
La situation du premier pont de navires spire 1, liée
192
Publiés par Russu 1972. au numen de Danubius, dit à la fois l’approbation divine à
193
Voici la valeur qu’au terme de son étude, Mary 1992, l’entreprise et la maîtrise technique des Romains.
p. 610-611, accorde aux navales pontes dans l’œuvre d’Am- 195
La scène 100 dit davantage la maiestas de Trajan que
mien Marcellin : «Instrument tactique, nécessité straté- son savoir-faire diplomatique. Sa situation dans la partie
gique, signe tangible d’hostilité de deux espaces différents, médiane de la frise (qui correspond à la quatrième cam-
le pont de bateaux, malgré sa précarité, est, sous tous ces pagne spirale) en fait un épisode qui assure à la fois la vic-
aspects, un moyen de mise en ordre du monde, et du récit toire finale et la future création de la Dacia provincia ro-
historique lui-même. En ‘tenant le terrain’, grâce à leur mana : deux thèmes qui, sur les spires 12 à 15, sont indis-
construction, les Romains ne prouvent pas seulement leur sociables.
compétence technique, mais aussi leur capacité à mener 196
Sur les textes de Procope et Dion Cassius, voir notre
une guerre méditée». Ce type de guerre, poursuit l’auteur, Introduction.
rélève de la ratio. Sur le thème dans la littérature latine,
IMPERIUM MAIUS 97

Fig. 25 – Synthèse de la face sud.


98 LA FRISE DE LA COLONNE TRAJANE

par la présentation de la tête de Décébale à paraît, par ces simples chiffres, difficiles. Sur
l’armée197, on y a vu la face du triomphe de l’angle E, le chiffre tombe à quatre batailles 200,
Trajan. Détaillons-la. mais la face compte diverses scènes évoquant
la conséquence des victoires romaines, tels des
Répartition des batailles incendies de villages daces 201 ou la soumission
de Décébale (spire 11). La face NE compte
Un élément particulier, très répétitif, quatre combats, et si le chiffre de six batailles
marque la partie inférieure de l’axe central. Il se retrouve sur les faces N et NO, le nombre
s’agit de chevaux ou cavaliers (spires 3, 4, 7, 8 descend à un sur la face O. En définitive, à une
et 9). Ce thème est en relation avec les scènes face jalonnée par les «passages» (SO), suc-
de passage et d’avance. Le franchissement cèderaient une face marquant la «progres-
étant centré sur la face SO, la continuité lo- sion» romaine en Dacie (S), puis l’affronte-
gique de celui-ci est la vision du débarquement ment des deux protagonistes (SE). Cet ordre
et de la progression de l’armée en Dacie. A l’ex- coïncide de manière remarquable avec l’orga-
ception de la spire 4198, les autres occurrences nisation canonique des première, troisième et
concernent des chevauchées romaines en terri- cinquième campagnes spirales (fig. 16, 19 et
toire dace. Par leur proximité immédiate avec 21). Ces thèmes figurent certes sur toutes les
les scènes de passage (sur la même spire ou faces, mais dans des proportions si diverses
sur des spires contigües), elles disent la que l’ensemble paraît délibéré, donc signifiant.
deuxième étape de la conquête romaine, la L’avance romaine se fait non vers l’angle S,
progression en Dacie. mais au-delà, vers le SE (pl. Ia) et l’E (pl. VIIa).
La ligne thématique «Trajan et les Daces», Se superposent sur l’angle E la vision inaugu-
rencontrée sur l’angle S/SE, se retrouve ici, rale de la ripa et du premier bâtiment dace 202, et
mais le contexte permet d’en préciser la te- la descente de l’armée sur la rive dace depuis le
neur. La vision progressive des Barbares, leur pont de navires 203. La thématique des faces est-
morgue, puis leur soumission ou leur fuite, est elle liée à leur orientation géographique 204 ? La
prise dans l’écheveau des avances romaines. Dacie était située au nord-nord-est de Rome,
Au terme d’un nombre élevé de batailles puisque Strabon comme Florus – et la frise – la
(spires 6, 9, 14 et 17), les Daces sont vaincus. Il considèrent comme voisine des Sarmates,
est d’ailleurs remarquable que la face SO, où peuple proche des Thraces ou Gètes du nord de
figurent les passages en Dacie, ne montre la Grèce 205. L’hypothèse est envisageable, mais
qu’une bataille (spire 17; fig. 24), l’angle S il faudrait, pour l’avancer avec certitude, trou-
quatre (fig. 25) et la face SE six199. La progres- ver l’équivalent pour les autres faces. Ce ne
sion en Dacie est ainsi matérialisée, et elle ap- semble pas être le cas 206.

197
Gauer 1977, p. 47. Successivement : spire 11, sc. 75, puis se jette dans le Pont après un cours parallèle à la côte
pl. LVa. Puis spire 21, sc. 141, pl. LVIIb : dernière appari- septentrionale de la Méditerranée.
tion de Trajan. Ainsi que la spire 22, sc. 147, pl. LVIIc. 206
Autre grille possible pour interpréter les orientations
198
Sc. 27, pl. LIIIb : ambassadeur barbare à cheval, thématique et géographique de la frise : la science augu-
orienté vers la gauche car à la rencontre de l’empereur. rale. Dilke 1995, p. 42, qui s’appuie sur Frontin, contempo-
199
Spires 6-7, 9-10, 10-11, 14-15, 17-18 et 20-21; fig. 18. rain de Trajan, précise que les haruspices se plaçaient face
200
Spires 6, 10, 14 et 20; fig. 19. à l’ouest pour diviser l’aire d’observation en quatre parties.
201
Spires 4, 8, et 18 : incendie par les Daces de leur ca- La frise de la colonne Trajane débute sur la face SE
pitale. (fig. 6), la première apparition de Trajan, tourné vers le
202
Spire 1, pl. VIIa. NE, est très précisément sur l’axe E (pl. VIIa, spire 2,
203
Spire 2, pl. VIIa. sc. 6), et la spire s’enroule vers le N-NE, donc la droite : di-
204
Voir ci-dessus note 171. rection de bon augure, par opposition à la sinistra... Préci-
205
Dans son essai sur la cartographie dans l’Antiquité et sons cependant, comme le fait Dilke 1995, p. 42, que Var-
les reconstitutions modernes, Pronterà 1993 propose un ron (De L.L. VII, 7) décrit les augures se tournant vers le
ensemble de cartes qui, toutes, placent l’Ister au nord-est sud. Il est dès lors difficile d’accorder une valeur religieuse
de l’Italie : le fleuve naît dans les Alpes au nord de l’Italie, aux orientations de la colonne Trajane...
IMPERIUM MAIUS 99

Narration verticale quences comparables : «franchissement»,


«installation», «progression» et «confronta-
Du descriptif général (fig. 25), ressortent tion». La perception de l’organisation cano-
trois grandes séquences. Dans la partie infé- nique est facilitée, au moins au début du fût,
rieure du fût (spires 1 à 8), un ensemble domi- par une disposition en spire thématique 207. Ce
né par les scènes d’avance s’efface (spire 9) de- qui a l’intérêt de fixer, pour un observateur, la
vant une bataille et une scène de soumission succession référentielle des séquences, quelle
dace (spires 10-11). La seconde séquence ne que soit la face observée.
couvre que trois spires (spires 12 à 14), dont les Cette succession est parfois aisée à resti-
deux premières sont consacrées au débarque- tuer, mais elle peut aussi connaître des varia-
ment et à l’arrivée de Trajan auprès de togati; tions. Par exemple face NE, l’insertion du bloc
la troisième voit l’échec d’une attaque dace. La sarmate et du bloc pietas 208 correspond, sur le
partie supérieure du fût retrouve une organisa- mode épitomique, aux thématiques parti-
tion classique : passage et avance (spires 15 et culières des deuxième et quatrième cam-
16), confrontation (spire 17), puis un bloc im- pagnes spirales. On peut encore remarquer,
posant de soumissions et défaites daces. faces SO et O, l’absence de batailles. La
Le découpage permet, ici comme sur les confrontation entre Daces et Romains passe
autres faces, de reconstituer les événements alors par un autre thème, celui de la conquête
des guerres daciques en quelques blocs. Le de l’espace dace grâce à la supériorité tech-
nombre de ces derniers est variable, ce qui nique romaine.
laisse supposer que leur chronologie et leur si- Les thématiques repérées, sur les quatre
tuation géographique sont de peu d’impor- «faces» et les quatre «angles» de la colonne,
tance dans l’économie globale du projet. Ce n’en font pas pour autant un octogone à huit
n’est pas le cas des lignes et correspondances panneaux indépendants. Les liens, les glisse-
thématiques dégagées sur chaque face. L’en- ments, les entrelacements du regard sont nom-
semble tisse une étoffe dont les fils composent breux et touchent tant les attitudes des person-
un portrait de Trajan et de la victoire romaine nages que la mise en espace d’une scène ou sa
– ce qui était prévisible –, mais aussi de l’ob- valeur dans le cours de la spire. Les lignes et
jectif de ces opérations : la romanisation à ve- correspondances verticales réunies dans la fi-
nir de la Dacie. gure 26 reflètent, par le soin qui a présidé à
leur constitution et les nuances qu’elles
Récapitulatif : ligne thématique «Trajan et contiennent, la volonté du concepteur des re-
les Daces : progression romaine». liefs de résumer, par ce biais, le déroulement
des guerres daciques. Dans cette optique, sou-
lignons encore le rôle des quatre premières
Synthèse des analyses verticales (fig. 26) spires et de la vision inaugurale de la ripa.
Quelle que soit la face abordée, le spectateur
Au terme de l’étude spirale de la frise, des était confronté à des images de frontière et de
structures cardinales (fig. 10, 12 et 14) et se- franchissement, puis d’avance, d’installation et
condaires (fig. 11 et 13) étaient apparues. Les de progression en Dacie 209.
descriptifs verticaux, vus précédemment, per- La silhouette de Trajan joue toujours un
mettent d’identifier sur chaque face des sé- rôle majeur dans la disposition de la frise. La

207
Spire 1 : ripa et franchissement; spire 2, pietas; spire guer les figures». Rappelons que, jusqu’à Jacopo Ripanda
3, labor; spire 4, les Daces dans la première bataille. en 1506, les artistes de la Renaissance, qui s’efforcèrent de
208
Spires 5-6, et spires 13-14, fig. 20. dessiner les reliefs de la colonne Trajane, ne dépassèrent
209
Ce qui confirmerait la position de Picard 1996, 256 : pas la sixième spire. Nous reviendrons sur ces évaluations
«Le mystère vient de ce que, au-dessus de la quatrième dans le chapitre suivant.
spire, un œil normal a de plus en plus de peine à distin-
100 LA FRISE DE LA COLONNE TRAJANE

Fig. 26 – Synthèse verticale de la colonne Trajane.


IMPERIUM MAIUS 101

variatio principale (fig. 15) tient à l’inversion utilisées sur les autres faces, cela paraît trop
du rapport «Trajan loricatus» majoritaire, et allusif pour être perceptible. Cette absence
«Trajan togatus ou en tunique» minoritaire – renforcerait la tonalité initiale de la face SE,
sauf sur les spires médianes (12 à 16). Il n’est chargée de fixer le cadre de l’affrontement
que d’observer l’intitulé des correspondances entre Trajan et les Daces, et non de dire l’ac-
et lignes verticales des diverses faces (fig. 26) culturation de ces derniers : au début des hos-
pour discerner l’importance visuelle de la sil- tilités, elle n’est pas encore d’actualité.
houette impériale. Par les formules d’attention Quelques pas sur la gauche du socle
qui la rendent distincte entre toutes, elle sert (fig. 6), à l’angle S, se superposent les cinq
de fil conducteur au regard et centre le récit scènes de franchissement, relayées par de
sur les actions de l’empereur, conformément multiples mouvements d’avance des armées
au souci épidictique de l’œuvre. romaines (fig. 26). Telle est la particularité de
Essayons d’organiser les lignes et corres- l’angle S, qui partage avec la face SE le dé-
pondances verticales aperçues ci-dessus coupage vertical en deux grands ensembles et
(fig. 26). Du fait qu’elle voit naître les reliefs, et les présences de Trajan. Les deux faces sont
de par sa proximité avec la Basilica Ulpia, la donc solidaires, elles véhiculent le même re-
face SE a souvent été considérée comme le gistre et occupent la même fonction dans
point de départ visuel de la frise. Les scènes de l’organisation par face : elles décrivent l’en-
passage s’alignent pourtant sur les faces SO et trée en Dacie, l’affrontement – quatre ba-
S : la première comporte Danubius et les arcs tailles face S, six batailles face SE – et la sou-
de départ, la seconde les images de fran- mission dace. On peut d’ailleurs remarquer
chissement. C’est en fait le troisième temps de que les ouvertures permettant de passer de la
l’avance romaine au-delà du limes qui est per- Basilica Ulpia à la cour de la colonne Trajane
ceptible sur la face SE : la progression en Da- sont décalées vers le sud et l’est (fig. 6 et 27).
cie. Cette progression est associée (au S et SE) Il est donc possible de considérer qu’un spec-
à de nombreuses scènes de batailles et à une tateur romain voyait d’abord de la frise ces
ligne verticale dont Trajan est l’acteur princi- deux angles. L’identité de leurs lignes théma-
pal et qui dit l’opposition puis la soumission tiques («Trajan et les Daces» au S/SE, «Tra-
des Daces : «Trajan et les Daces». jan et Décébale» à l’E) est, dans ce cadre spa-
Le découpage vertical de la face SE (fig. 18) tial, explicite.
confirme cette impression. Cette face s’orga- Plus à gauche, la face SO élargit le propos
nise en deux grandes séquences verticales (fig. 24). Danubius y sert de repère axial (spire
identiques, répétitives, ce qui permet d’intro- 1, pl. XLVIIa), mettant en évidence le thème
duire les deux grandes guerres et, à l’intérieur du franchissement de la frontière. Une unique
de celles-ci, les cinq campagnes (par la super- bataille se trouve dans cet alignement, de
position verticale des cinq passages). La fonc- même que sur la face O, rendant secondaire le
tion de cette face «initiale» serait en définitive thème de la «défaite des Daces», contraire-
de reprendre l’organisation «narrative» cano- ment aux faces précédentes. Un nouveau
nique, perçue dans le déroulé des trois grandes thème occupe à présent le premier plan, il est
campagnes en continu, et d’en proposer une exprimé par les navales pontes de la face SO et
transcription par spires superposées. Deux les multiples éléments architecturaux de la
points forts la rythment : la soumission de la face O (fig. 23) : il s’agit de la supériorité tech-
spire 11-12; la tête de Décébale exposée en nique romaine.
spire 22-23. Quant à la silhouette de Trajan, Résumons. L’examen des faces O, SO, S et
elle sert de ligne repère, rendant perceptible la SE aboutit à ce premier constat : dans un cas,
tonalité élogieuse du discours. la supériorité technique romaine (face SO) est
Manque, sur cette face SE, la thématique un élément de la confrontation entre Daces et
particulière de la quatrième campagne, à sa- Romains (quatre et six batailles sur les faces S
voir la romanisation progressive de la Dacie. et SE); dans l’autre (face SO, en contact avec
La présence de togati sur la spire 12-13 suffit- la face O), la même supériorité technique sert
elle à l’indiquer? Au vu des correspondances à maîtriser le danger du franchissement de la
102 LA FRISE DE LA COLONNE TRAJANE

Fig. 27 – Plan de la place de la colonne Trajane (d’après Packer 1997a, détail du folio 24).

frontière et contribue à la métamorphose de fait que la spire 1 dans sa totalité décrit les élé-
l’espace dace. La conquête romaine, thème des ments constitutifs de la ripa. Visible des faces
faces S à E, s’efface devant la romanisation de E à SO, la rive-frontière est remplacée, sur les
l’espace (face O/SO) (fig. 28). Les succès ro- faces où elle est invisible (S et SE), par le dieu
mains passent alors par l’urbanisation, signe Danube. Cette image allégorique, que les ob-
de la romanisation de l’espace. L’objectif de servateurs n’avaient aucun mal à comprendre
Trajan – transformer, selon son serment, la puisque le monnayage la véhiculait, remplace
Dacie en provincia romana – est bien en cours la vision «réaliste» de la frontière, elle en est
de réalisation. l’équivalent. Cette adaptation stylistique
Un point est à souligner avant de pour- confirme l’importance du franchissement du
suivre l’étude du projet trajanien. Toutes les fleuve-frontière dans le discours de la colonne,
faces de la colonne témoignent également des thème dont Pline le Jeune comme Tacite, Flo-
succès impériaux, et toutes insistent sur le rus ou Ammien Marcellin se font l’écho et sur
franchissement de frontière et l’agrandisse- lequel nous avons longuement insisté dans
ment de l’Imperium qui s’ensuit : cela tient au l’étude spirale.
IMPERIUM MAIUS 103

mission des premiers et l’exaltation de la cle-


mentia du second, se poursuit sur l’angle E
(quatre batailles; fig. 18). Elle voit aussi l’u-
nique présence redoublée de Décébale
(fig. 26), ce qui a le triple avantage de donner
aux Daces un visage, à Trajan un adversaire à
sa mesure, et au spectateur un épitomé per-
sonnalisé des opérations.
La face NE prolonge cette thématique. S’y
trouvent une reprise partielle de la ligne «Tra-
jan et les Daces» (spires 8 à 12), mais aussi un
axe vertical constitué de chevaux et cavaliers,
répétition de la face S 211. En regard des faces O
et SO qui présentaient la métamorphose de
l’espace, et à la suite des faces S, SE et E qui
disaient la soumission des Daces, une varia-
tion notable intervient. La face NE montre l’al-
ternative offerte aux Barbares : soit l’opposi-
tion et la soumission, soit – le thème est re-
marquable – leur romanisation progressive. La
participation de comati et de leurs familles à
Fig. 28 – Synthèse par faces de la colonne Trajane.
un sacrifice offert par Trajan, en compagnie
de togati romains, abolit de manière specta-
culaire la distance entre les deux groupes.
Le même jeu explique la présence de l’allé- De façon générale, les spires 13 à 16 (fig. 20
gorie de Victoria (face NO) et de la charge et 26) insistent sur la pietas de Trajan. La
«réaliste» de Trajan (face NE). La première charge à cheval de l’empereur, signe specta-
sert d’épitomé à la frise; la seconde est la dé- culaire de la victoria Augusti, suit le sacrifice
monstration historique de la capacité de Tra- offert en présence des Daces. Le processus de
jan à susciter la victoire, au même titre que le romanisation des Barbares se dessine. Il est,
franchissement du pont est synonyme de vir- sur cette face, l’effet de la pietas de l’empereur
tus, et les scènes de sacrifice preuve de pietas et l’indice de la Victoria Dacica.
Augusti. Le choix du langage iconographique Le thème de la pietas Augusti et de la
n’est en définitive qu’un outil au service du concordia se retrouve sur l’angle N. Celui-ci
contenu de l’œuvre. La frise trajanienne de réunit les trois suovetaurilia de la frise, lustra-
l’arc de Constantin (pl. LVIII-LIX), dont dix- tions de l’armée, mais aussi le sacrifice offert
huit mètres sont conservés mais dont la lon- par Trajan en tunique auprès de togati ro-
gueur totale originelle est évaluée à trente mains (en spire 13), puis des togati et Daces as-
mètres 210, reprend les thèmes de la colonne sociés (spire 14) 212. Le contexte militaire de-
Trajane sur un mode allégorique. Elle n’est en meure cependant omniprésent (l’angle E
cela pas si éloignée de la frise historiée. compte six batailles, la face NE quatre, l’angle
Revenons à la face SE. L’affrontement N six). Les relations de Trajan et de l’exercitus
entre Trajan et les Daces, qui amène la sou- restent en effet primordiales. L’outil nécessaire

210
Coarelli 1992a, p. 446. Voir notre Chapitre Quatre à thématique dont il fait partie, qui tranche sur les parties
ce propos. supérieure et inférieure du fût.
211
Ils sont présents face NE en spire 2 (pl. XIIIa), 4 212
Daces et togati sont associés dans cette scène de sa-
(pl. XIIIb), 5 et 6 (pl. XVa), 7 (pl. XVb), 10 (pl. XVIa), 15 crifice, mais non mêlés (pl. XXVa). Les deux communau-
(pl. XVII) et 22 (pl. XXIb). Sur cet axe, le Trajan à cheval tés sont encore distinctes. L’image les associe tout en les
de la spire 15 est le seul qui chevauche vers la gauche. La identifiant de manière claire.
différence d’orientation kinésique est à associer au bloc
104 LA FRISE DE LA COLONNE TRAJANE

à l’Optimus Princeps est la fides de l’armée : les ticipent les Daces (face NE / N, spire 14), il dit
multiples travaux permettent la conquête de la la victoire romaine par le rattachement défini-
Dacie (faces O et SO), la virtus des soldats en- tif de l’espace et des populations daces à l’Em-
traine la mort de Décébale et la soumission pire. Tel était l’enjeu de la guerre, tel est le but
des Daces (faces S, SE et E), mais aussi leur de la victoire : un lien vertical le matérialise
romanisation (NE et N). Bien sûr, l’empereur sans ambiguité sur cette face.
intervient sur chaque face, dans chacune de S’y joint la capture du trésor de Décébale et
ces sphères, et il est sur chaque face associé à le suicide du roi dace (spires 21 et 22) : ces
l’armée. Mais la succession d’adlocutiones et deux scènes correspondent à la défaite dace,
de lustrationes sur les faces NE, N et NO, incite ou plutôt à l’aboutissement de la conquête ro-
à les considérer comme un ensemble réservé maine. Ce focus sur la victoire n’exclut pas un
spécifiquement aux mérites de l’armée et aux certain intérêt pour les adversaires vaincus, ne
excellentes relations que l’Optimus Princeps serait-ce que pour rendre mieux perceptibles
entretenait avec elle. Trajan nommait ses sol- les qualités des vainqueurs romains. Les
dats commilitones, «compagnons d’armes» 213. images de ripa, par l’inversion inaugurale du
Le thème est présent chez Pline le Jeune : regard, ou la présence de Décébale, laissent
entrevoir cet intérêt rhétorique pour l’Autre.
Telle est la vénération qu’ont pour toi nos enne- Les scènes de suicide ou de désespoir des Bar-
mis. Dirai-je quelle admiration chez nos soldats, bares, placées au sommet de la frise (spires 17
comment tu l’as conquise? Ils partageaient avec toi à 23), forment un bloc imposant dont le thème
les privations, avec toi la soif; dans les exercices sur
est l’inéluctable défaite dace. L’essentiel étant
le champ de manœuvres tu mêlais aux escadrons
acquis, la présence de l’empereur n’était d’ail-
des soldats la poussière et la sueur impériales [...].
Combien y en a-t-il dont tu n’aies pas été le compa- leurs plus nécessaire : la silhouette de Trajan
gnon avant d’en être l’empereur? Aussi les appelles- s’y estompe de manière significative 216. On
tu presque tous par leur nom, aussi rappelles-tu à peut néanmoins se demander pourquoi ces
chacun ses exploits 214. scènes, qui attestent de la victoire totale ro-
maine, sont disposées si haut. L’impératif
chronologique ne résout rien : on aurait pu
L’association de la fides exercitus et de la clôre la frise par le retour triomphal de Trajan
pietas Augusti débouche enfin, face NO, sur un à Rome. Mais la défaite dace n’est rien d’autre
axe indubitablement marqué par la Victoria que le complément logique, attendu par les
Augusti 215. Le thème, déjà signalé face NE à spectateurs romains, de la conquête romaine :
travers la charge de Trajan et un bloc théma- elle en est le contrepoint logique. De plus, le
tique homogène (spires 13 à 16), occupe à rejet des ultimes scènes de résistance au som-
présent la totalité verticale de la face NO. Par met de la frise rend ces dernières inutiles :
la présence de l’omen, puis l’apparition de Ju- nulle compassion n’y est discernable, au
piter, grâce aussi aux suovetaurilia des spires 2 contraire. Cette obstination à résister est, chez
et 8, seuls visibles depuis la face NO, la Vic- Tacite, preuve du furor barbare :
toire ailée de la spire 12 devient la consé-
quence de la pietas Augusti et de la providentia Victorieux et chargés de butin, les Romains pas-
deorum. Plus encore : le pont d’Apollodore sur sèrent la nuit dans la joie; les Bretons errant au ha-
le Danube se situe spire 15. Lié à la Victoire et sard, hommes et femmes confondant leurs la-
à l’omen inaugural, lié au sacrifice auquel par- mentations, entraînent leurs compagnons blessés,

213
Pline le Jeune Ep. X, 20 (Trad. M. Durry). Campbell Charlesworth 1943, p. 3, qui lie à juste titre virtus et pietas
1984, p. 37-38 et 45-47. à la qualité de propagator imperii des empereurs.
214
Pline le Jeune, Pan. XIII et XV (Trad. M. Durry). 216
L’empereur n’apparaît que sept fois sur les spires 17
215
Ou la Victoria Dacica. Les deux thèmes se à 23 (dernière apparition : face S, spire 21, sc. 141,
confondent, puisque Trajan est l’artisan principal de la pl. LVIIb : soumission de Daces pileati).
guerre. Sur l’association pietas /victoria, on peut consulter
IMPERIUM MAIUS 105

appellent ceux qui ne le sont pas, abandonnent nant a priori autour du fût dans le sens indi-
leurs maisons, et, de colère (per iram), y mettent qué par la croissance des spires, un spectateur
eux-mêmes le feu [...]; atterrés quelquefois devant romain était confronté à une succession d’a-
les objets de leur tendresse, plus souvent encore ils lignements verticaux. Présentée comme un
étaient exaspérés; et l’on assura même que plu-
franchissement de frontière, la métamorphose
sieurs avaient tué leurs femmes et leurs enfants,
pensant agir par pitié 217.
progressive de la Dacie en provincia nécessitait
victoire militaire et aide des dieux, mais aussi
métamorphose des Barbares et de leur espace.
Plutôt que de témoigner d’une sympathie
L’accroissement de l’Empire en était le résul-
réelle pour les vaincus 218, la présence conclu-
tat, imperium maius à ce qu’il fut jamais. Par
sive des ultimes scènes de résistance dace est
ses qualités, Trajan, l’Optimus Princeps, appa-
rhétorique : la clementia est, sur la colonne
raissait comme le principal artisan de cet ex-
Trajane, réservée aux dediti, non à la superbia
ploit.
ou à l’ignorantia de ceux qui se suicident.
Diverses interrogations subsistent toute-
Parce qu’elle réunit nombre des thèmes
fois. Ainsi : chaque face reprend, de manière
abordés sur les faces adjacentes ou opposées,
plus ou moins fidèle, les césures aperçues dans
la face NO apparaît comme l’angle cardinal du
le découpage spiral. Par contre, les spires 12 à
monument, l’épitomé vertical par excellence.
15 présentent, à mi-hauteur du fût, la théma-
Ce constat ne doit pas amener à sous-estimer
tique originale de la quatrième campagne, qui
le rôle des autres faces. Sans leurs thématiques
insiste sur les qualités civiles de Trajan. Il
entrelacées, les reliefs placés au NO n’attein-
conviendra de s’interroger sur les conditions
draient pas ce statut particulier (ils sont ainsi
de visibilité de ces quatre spires, ainsi que sur
liés à la face O par la thématique de maîtrise
celles des spires 17 à 23, véhicules de la défaite
de l’espace dace, thématique à laquelle le pont
dace. Les dispositifs permettant à un observa-
sur le Danube sert de relais au NO).
teur de percevoir ce programme restent à pré-
ciser : ce sera l’objet du chapitre suivant.
En définitive, nous proposons un déroulé
thématique dont les deux faces cardinales
seraient les SE et NO (fig. 28). La première 3 – LECTURE VERTICALE
présenterait l’affrontement entre Daces et ET SCÈNES RÉFÉRENTIELLES
Romains et le cadre général de la guerre, la
Nous souhaitons à présent appliquer, à
seconde l’aboutissement des opérations,
l’endroit de scènes dont la lecture fait pro-
c’est-à-dire la victoire et la romanisation qui
blème, l’outil des correspondances verticales,
s’ensuit. L’ordre de vision des faces n’altérait
ceci afin que la mise en série interne permette
en rien la perception globale du monument.
d’en cerner le sens.
La frise de la colonne étant, pour reprendre
une expression de Louis Marin, un «panégy-
La scène 9 (face nord-ouest, spire 2,
rique à prétexte historique» 219, la succession
pl. XXVIIIa et pl. LXXa-b)
temporelle des événements, ou chronologique
des faces, n’a que peu d’importance. Quel que La première de ces scènes difficiles est bien
soit le type de lecture envisagé, spirale ou ver- évidemment la scène 9. La lecture tradi-
ticale, l’exercice d’assemblage que demande la tionnelle, bâtie sur l’anecdote des Bures narrée
succession des reliefs entraîne une recomposi- par Dion Cassius, ne correspond en rien à
tion mentale de la part de l’observateur. Tour- l’image 220. Par contre, la scène est bien un

217
Tacite, Agr. XXXVIII (trad. A. Cordier). jan contre les Daces, lorsqu’il fut près de Tapes, où cam-
218
Le constat est encore valide pour la colonne de Marc paient les Barbares, on lui apporta un gros champignon,
Aurèle : en dernier lieu les actes de la Table-Ronde Autour où était écrit en caractères latins que les autres alliés et les
de la colonne aurélienne 2000. Burres engageaient Trajan à retourner en arrière et à
219
Dont le temps est le «passé-futur» : Marin 1981. conclure la paix» (trad. E. Gros et V. Boissée).
220
Dion Cassius LXVIII, 8 : «Dans l’expédition de Tra-
106 LA FRISE DE LA COLONNE TRAJANE

omen victoriae acceptum, réponse des dieux à ment, ou encore par l’objet circulaire accroché
Trajan après la lustratio de la scène 8 221. Pré- au mulet 223. Autant de points qui font de cette
sage de la victoire romaine : cette signification image un rébus difficile à résoudre. L’omen
n’est pas en doute. À titre de comparaison, pouvait en effet être basé sur le nom de
évoquons la manière dont, selon Olivier Devil- l’homme ou de l’animal, auquel cas l’image ne
lers, Tacite utilise dans les Annales le motif du peut rendre cet état de fait 224.
prodigium : «Principalement, [Tacite] relate Premier aspect du dossier : l’identification
rarement un prodige ou une série de prodiges des objets. Sur la base de rapprochements
uniquement pour créer une anticipation. Le iconographiques, il est aisé d’identifier un
plus souvent, les prodiges sont intimement liés crible. Un objet identique est présent sur le re-
aux thèmes qu’il s’efforce de mettre en valeur lief funéraire d’un marbrier d’Ostie, qui livre
[...]» 222. Sur la frise, le thème sur lequel ren- un aperçu de son atelier, incomplet hélas. Par-
chérit le prodige est la pietas de Trajan. La mi les outils, est figuré en bonne place un
scène est en effet dans la proximité immédiate crible, car l’on sait que le sable sert à découper
du premier suovetaurilia. Plus largement, elle le marbre 225. La présence d’un marmorarius en
se situe dans une situation intermédiaire, Dacie restant difficile à expliquer, on peut re-
entre les scènes qui décrivent le rituel appro- marquer que le crible est utilisé dans d’autres
prié pour le franchissement du Danube et contextes. Il est souvent associé au modius,
celles relatives à l’avance en Dacie. Son inser- par exemple sur les reliefs de l’affranchi Pu-
tion dans la première spire (et non avant une blius Nonius Zethus, daté du milieu du pre-
bataille) lui confère une valeur d’anticipation mier siècle de notre ère 226. Ce boulanger a
générale. La traversée du Danube a eu lieu choisi de représenter les étapes de fabrication
avec l’accord du dieu Danuvius, qui soutient du pain : au moulin actionné par une mule, ré-
de la main le pont de navires; sur la rive dace, pondent des modii, des paniers, une règle, et
Trajan accomplit de nouveaux rites dont l’ob- enfin un cribrum, parfaitement identifiable 227.
jectif est de purifier l’armée avant le début des Cette association modius-règle (et crible?) se
opérations. La réponse des dieux, l’omen, va- retrouve peut-être dans la mosaïque des corpo-
lide le rituel, mais les conséquences sont forcé- rations à Ostie 228. Datées de 190-200 après
ment plus vastes. La future victoire, victoire J.-C., ces sols célèbrent la corporation des
acquise pour tout Romain qui contemplait les mensores frumentarii. Les récipients décrits
reliefs en 113 après J.-C., en est le fruit. sont marqués de plusieurs cercles, reproduits
La difficulté tient en fait à l’interprétation soigneusement par le mosaïste au moyen de
des détails de la scène. La signification peut bandes noires ou blanches. La partie supé-
passer par l’attitude de l’homme, ou par l’objet rieure ainsi constituée n’est pas un crible 229,
qu’il tient dans la main droite, par son vête- mais l’aspect est proche de l’objet de la frise.

221
Pour Gauer 1977, p. 24, et Hölscher 1994, p. 114 chès («l’heureux»). Ampolo 1995, p. 326, pense que
(= Hölscher 1980, p. 294), il s’agit d’un prodigium. Se repor- l’homme qui chute en scène 9 porte le nom de Dacus ou De-
ter à Settis 1985, p. 1155 (= Settis 1988a, p. 192-202; pour un kibalos. Pourquoi pas? Rien ne l’affirme, ni le confirme...
parallèle iconographique avec la mosaïque du Palais Impé- 225
Pline l’Ancien, H.N. XXXVI, 51-52. Ibid., H.N.
rial de Constantinople : ibid., p. 193, ou Settis 1985, p. 1175). XXXV, 49, précise que le sable entre dans la composition
Fears 1981c, p. 79, met avec raison la scène 24 en relation des briques.
avec le thème des omina imperii : l’intervention de Jupiter 226
Andreae 1995, p. 424.
prouve que le dieu, maître de la Victoire, soutient Trajan. 227
Ibid., p. 424-425.
222
Devillers 1994, p. 314-315. 228
Reproductions et commentaires complets dans Be-
223
Becatti 1982, p. 554, qualifie l’objet de «grande cri- catti 1961, p. 33-36 no 58 pl. CLXXXVIII; p. 67 no 87
vello del grano»; Settis 1985, 1155, de «crible». pl. CLXXXVI; p. 67 no 89 pl. CLXXXVII; p. 83-84 no 133
224
Commentant Suétone, Aug. 98, Deonnà 1921, p. 102- pl. CLXXXVI. Plus synthétique : France-Hesnard 1995,
103, indique que «les noms propres sont des présages bons p. 90-93.
ou mauvais». En l’occurrence, Auguste avait rencontré, 229
Becatti 1961, p. 33-36, identifie, dans la partie supé-
avant la bataille d’Actium, un âne avec son conducteur, le rieure du modius, les grains matérialisés par des tesselles
premier nommé Nikon («le vainqueur»), le second Euty- noires et blanches. Il a indiscutablement raison.
IMPERIUM MAIUS 107

Le modius est inséparable d’un second ins- de ménager un tapis mœlleux pour le pancrace
trument, le rutellum, sorte de règle que les per- et la lutte au sol; d’autres étaient des bacs de
sonnages manipulent de la main droite. Sur le sable tamisé, espace destiné aux lutteurs de-
relief du marmorarius d’Ostie, le personnage bout, aux boxeurs et aux sauteurs. Existait en-
de gauche tient, comme l’homme qui chute core, lorsque le temps était mauvais, une salle
scène 9, un objet. Autant celui-ci n’est sur la de lutte (konisterion) réservée au pancrace et à
colonne Trajane qu’un baton 230, qui peut être la lutte et dont le sable était lui-aussi tamisé 233.
associé tant au mulet qu’au crible, autant l’ob- Le problème est de concilier la présence du
jet des mensores apparaît comme un instru- crible à l’attitude de l’homme qui chute et au
ment servant à calibrer les céréales. Dès lors, contexte militaire de la frise.
l’homme de la scène 9 peut être un des men- On a rapproché la chute du personnage
sores frumentarii attaché à l’armée et à la dis- d’un sarcophage conservé à Oslo et daté du se-
tribution de céréales aux soldats. Sa chute, cond siècle après J.-C. 234. Il s’agit d’une centau-
pour quelque raison inconnue – son nom? –, romachie dont le prototype, daté également du
aurait été interprétée par Trajan comme un second siècle, est conservé au Vatican, Salle
omen favorable 231. L’hypothèse est difficile à des Muses 235. La scène rappelle également des
certifier. Seul un élément viendrait confirmer représentations d’amazonomachies et de gala-
cette connotation. Les alignements verticaux, tomachies 236. Dans tous les cas, les représenta-
sur la face NO de la colonne Trajane, per- tions se situent dans un contexte agonal. Le
mettent de constater la présence, en spire 1, vaincu est placé dans une posture pour le
d’auxiliaires chargeant des tonneaux dans une moins inconfortable, qui traduit sa déroute ab-
barque, et en spire 17 de la scène 110 232 qui solue. Or, l’attitude dans laquelle l’homme de
montre des Romains moissonnant un champ la scène 9 est figuré obéit à ce code. Le bras le-
de blé. La thématique «ravitaillement des sol- vé est un geste employé dans la lutte pour si-
dats» est ténue; elle existe cependant. gnifier l’abandon du combat et la victoire du
Nous ne voudrions pas toutefois présenter vis-à-vis. Au pancrace ou au pugilat, disci-
cette identification (chute d’un mensor) comme plines agonistiques par excellence, il fallait le-
définitive. Le crible n’est pas plus exclusif aux ver un doigt pour abandonner 237. On re-
métiers du marbre qu’à celui des céréales. Ce connaît, dans les détails des sarcophages d’Os-
type d’objet est en effet fréquent dans les pa- lo et du Vatican, diverses prises athlétiques :
lestres, où des bacs de sable étaient disposés : celle qui immobilise la jambe amène le héros à
certains étaient remplis d’huile et de boue afin lever le bras, donc à reconnaître la victoire de

230
Grâce à l’amabilité de Christiane Pinatel (qu’elle mour (Tunisie, 4e siècle après J.-C.; Khanoussi 1994, p. 65
trouve ici nos remerciements), nous avons pu voir dans les figure 2) montre les pioches nécessaires pour retourner le
Petites Ecuries de Versailles les moulages de la frise effec- sable (l’objet rond au centre n’est pas un crible, mais un
tués au temps de Louis XIV (pl. LXXa). L’objet n’a pas de disque). Nombre de vases attiques montrent des scènes
caractéristiques particulières. Rien n’indique un emploi palestriques ou de lutte : par exemple Robertson 1992b, et
précis. le catalogue Le stade romain 1994, p. 143-153.
231
McCartney 1935, pour un classement des rencontres 234
Grimstad 1972.
possibles dans la littérature antique. 235
Cité par Settis 1988a, p. 192 note 151. Koch-Sich-
232
Pl. XXXVb, et XXVb. termann 1975, p. 38-39 et leurs planches 75.2 et 76-78 (ils
233
Vanhove 1992b, p. 59-60. L’auteur cite divers docu- datent l’exemplaire du Vatican de la seconde moitié du se-
ments d’époque romaine témoignant de la continuation de cond siècle).
cette pratique : Pline l’Ancien, H.N. XXXV, 47 («Peu dif- 236
Par exemple Koch-Sichtermann 1982, cat. 74 et 147.
férent de la poussière de Pouzzoles est le sable du Nil le Sur ce type de chutes, lire également Settis 1988a, p. 192
plus fin, que l’on utilise [...] pour dompter les corps par les note 151. Wegner 1931, p. 138-139, établit un parallèle
exercices de la palestre»); ou Plutarque, Alex. XL, 3 (les gé- entre cette scène et la scène 79 de la colonne de Marc Au-
néraux d’Alexandre exigeaient de disposer de sable du rèle, dans laquelle un cavalier barbare chute, démonté.
Nil); et surtout Suétone, Néron 45 (Néron faisant venir un 237
Vanhove 1992a, et le catalogue Le stade romain 1994.
navire de sable d’Égypte). La mosaïque de Baten Zam-
108 LA FRISE DE LA COLONNE TRAJANE

son adversaire. Certes, l’image diffère puisque, connaître l’art de parer les coups ou d’en porter [...].
sur la colonne, l’homme au crible touche le sol Les attitudes seront énergiques et mâles, emprun-
de la main et de la hanche droites, et soulève le tées non pas à la scène et aux acteurs, mais à l’es-
bras gauche plutôt qu’il ne lève le doigt vers crime ou même à la palestre 241.
l’empereur (la paume est dirigée vers le sol, Bref, la complexité de l’image résulterait de
alors qu’elle est tournée vers le haut sur les son aspect composite : les attributs défini-
sarcophages). Elle utilise cependant une atti- raient l’homme de la scène 9 comme un men-
tude dont, les sarcophages postérieurs le sor, et sa posture, empruntée au répertoire
prouvent, la signification était aisée à dé- agonistique, permettrait au spectateur de
chiffrer : la posture renversée et le bras levé comprendre sa chute comme signe de victoire
exprimaient la défaite. pour les Romains.
L’omen aurait donc un sens agonistique. On Citons, à des fins d’exhaustivité, un ultime
a déjà remarqué que cette scène, qui suit la lus- document. Il s’agit d’une stèle de Philadelphie,
tratio initiale, prend place deux spires sous la en Lydie, présentant, sous un buste identifié
première bataille 238, donc dans une sphère mar- comme celui du philosophe Pythagore, deux
quée par l’agon. Dès lors, l’association lustratio, registres 242. À gauche, un couple d’amants sur
omen, bataille avec présence de Jupiter, s’or- une couche et, surtout, une personne tombant
donne en un sens positif pour Trajan. Par le à la renverse. Les deux images seraient ty-
crible et la posture de l’homme, mais aussi par piques de l’Asotia, la Dissipation. À droite, une
ses vêtements 239, serait mise en place une thé- personne seule au repos sur une couche et un
matique dont l’agon assure la cohérence. Dans laboureur aux champs, deux scènes renvoyant
le combat qui s’engage entre Trajan et Décé- à Arété, la Vertu. Le lien et l’opposition entre,
bale, alors que les Romains prennent posses- d’un côté la chute, de l’autre les vertus, est
sion du sol dace, un homme, mensor (?) doté peut-être transposable sur la colonne de l’opti-
d’un crible, objet employé dans la palestre pour mus Princeps : nous reviendrons sur l’exis-
préparer l’aire de lutte, s’effondre devant l’em- tence possible d’une passerelle entre idéologie
pereur en une attitude typique de reddition. trajanienne et courants philosophiques dans
L’interprétation s’appuierait sur l’ambivalence notre Seconde Partie.
du crible et de la posture de l’homme, mensor
maladroit devenu signe de victoire et interprété
La scène 25 (face O, spire 4, pl. XXVIIIb et
comme tel par Trajan, consul en exercice,
XXXIXb, fig. 29 et pl. LXXIa)
maître de l’imperium et de la prise d’auspices.
Dans cette sphère, le crible retrouve d’ailleurs le Cette scène se situe après la grande ba-
modius, signe de récompense pour les courses taille de la première guerre. Elle voit fuir les
de char, par exemple à Piazza Armerina 240. Le Daces alors que des soldats romains incen-
rappel de la palestre est d’ailleurs fréquent dans dient des bâtiments de bois. Trajan, ac-
le domaine de la rhétorique, tant pour les compagné de deux officiers, lance dans la
valeurs qu’elle véhicule que pour, précisément, main gauche – pointée vers le sol –, est face à
sa gestuelle spécifique. Ainsi Cicéron : un paysage surprenant. Un mur de pierre cré-
Alors seulement l’orateur dont nous nous oc- nelé, dans lequel s’ouvre une porte, est sur-
cupons doit être rompu au maniement des mots et monté d’une rangée de crânes décharnés fi-
des pensées et, de même que ceux qui luttent avec chés sur des piques; à l’arrière-plan, un bâti-
des armes ou à la palestre, ne pas juger suffisant de ment surélevé (une tour?) et un second

238
Spire 4, face nord-ouest, sc. 24, pl. XXVIIIa et b. 240
Sur Piazza Armerina, entre autres : Carandini 1964;
239
Proches de la tunique des soldats romains occupés et Carandini-Ricci-De Vos 1982.
à des travaux (par exemple sc. 92, pl. XXXIIIb, et 241
Cicéron, De Oratore III, 52, 200, et 59, 220 (trad.
pl. LXVIIIb); ces derniers sont cependant chaussés. De E. Courbaud et H. Bornecque).
Chaisemartin 2003, p. 206-207, voit dans l’homme qui 242
Description et interprétation reprise de Panofsky
chute un orpailleur, et l’omen la promesse de la conquête 1995, p. 39.
par Trajan des richesses de la Dacie : pourquoi pas?
IMPERIUM MAIUS 109

Fig. 29 – Restitution graphique de la scène 25 (d’après Cichorius 1896, p. 124).

bâtiment (?), délimité par une enceinte de fenses militaires 245. Les piliers et les fosses se-
bois circulaire. Le dragon de Décébale do- raient également, pour W. Gauer, des obs-
mine l’ensemble, ainsi que deux enseignes qui tacles destinés à la défense du site 246. On a aus-
rappellent fortement les vexilla brandis par les si insisté sur le fait que la scène 25, comme les
légions 243. À l’arrière-plan encore, un second scènes 53 ou 89-90, démontrerait l’impact per-
mur, parallèle au premier, ferme cet espace sonnel de l’empereur sur les populations bar-
fortifié. En avant-plan, entre le groupe de Tra- bares qui fuient à son approche 247. C’est exact,
jan et le fossé qui cerne le mur crénelé, se mais n’explique pas les détails sus-décrits.
dressent ce que l’on peut décrire comme des L’image est complexe et l’identification
piliers ronds tronqués, et deux espaces rectan- géographique du site n’est pas l’essentiel. Pre-
gulaires circonscrits dans lesquels sont vi- mier point majeur : à qui attribuer les têtes
sibles deux piliers pointus 244. coupées? D’habitude, elles sont sur la colonne
Conrad Cichorius avait restitué la scène le fait des Romains 248. Dion Chrysostome, phi-
sous forme de croquis (fig. 29), comprenant losophe contemporain de Trajan, s’exclame
les ouvrages devant le mur comme des dé- d’ailleurs dans un de ses discours :

243
Voir par exemple sc. 6, pl. VIIa; sc. 7, pl. XIIIa. p. 142, fait le même constat.
244
Pour une description sans commentaire ni interpré- 248
Lire sur ce point la très belle étude sur les Romains
tation : Becatti 1982, p. 555, et Koeppel 1991, p. 155. «chasseurs de tête» de Voisin 1984, p. 285-292, dont nous
245
Cichorius 1896, p. 124. reprenons ici la partie consacrée à la colonne Trajane. Ce
246
Gauer 1977, p. 21, 25, et 43. L’auteur situe la scène dossier a été développé dans notre communication «‘Par le
devant les Portes de Fer. vent et par le sabre’ : images barbares et rituels, entre frag-
247
Settis 1988a, p. 141, commente la partie inférieure de ment et cohérence», à paraître dans les actes du colloque
l’image, qui voit les Romains incendier un village et ses Les Rites de Victoire (IVe siècle avant J.-C.-Ier siècle après J.-
habitants fuir, comme le signe de la virtus de Trajan qui, C.), École Française de Rome, 19-21 avril 2001.
par sa seule présence, terrorise les Daces. Bode 1992,
110 LA FRISE DE LA COLONNE TRAJANE

[...] j’étais violemment en colère lorsqu’une cer- dragon est l’emblème des Daces. L’association
taine personne [Trajan?] me dit : «ramène la ré- têtes coupées-vexilla peut donc signifier que
conciliation dans la cité», et j’étais fâché contre lui. les trophées (têtes et vexilla) sont romains,
Que je ne voie jamais le jour où tu auras besoin de mais l’association vexilla / dragon / et surtout
réconciliation, mais, comme on le dit, que des
tour sur piles, concourt définitivement à mar-
choses telles que les têtes de nos ennemis, les Gètes
détestés, te distrayent, mais pas celles de personnes
quer la domination dace sur le site. Les têtes
de ta propre race 249. coupées de la scène 25 sont le fait des Daces,
quand bien même ils ont déserté le site à l’ap-
Jean-Louis Voisin considère que la fortifi- proche de l’empereur – ce que montre l’image.
cation de la scène 25 est bien dace, mais que Attardons-nous maintenant sur les struc-
les têtes décharnées, plantées sur les murailles, tures placées devant le mur crénelé. Hadrian
ont été installées là par les Romains après la Daicoviciu s’étonnait que la frise ne présente
prise de la ville. La présence des deux vexilla, aucun sanctuaire dace 252. L’archéologie per-
dont un au-dessus du dragon, et la fuite des met de les décrire plus précisément. Le sanc-
Daces témoigneraient des victoires romaines tuaire dace de Fetele Albe est un espace cir-
et de la virtus de Trajan. Observons de plus culaire à piliers de calcaire 253 ; les deux sites de
près le détail macabre des têtes coupées. Elles Sarmizegetusa sont circulaires et disposent de
sont décharnées, écrit J.-L. Voisin avec rai- piliers de deux types : minces et hauts, ou
son. Elles sont aussi très différentes des têtes larges et bas 254 (fig. 30). Celui de Ziridava-
de Daces présentées à Trajan dans le feu d’une Pecica a des poteaux de bois 255. Nous ne cher-
bataille 250 ou plantées sur un pieu par des lé- chons pas, après d’autres, à retrouver sur la
gionnaires 251. Sont-ce des têtes de Daces? Ont- frise des sites archéologiques ou l’indice du
elles été coupées peu avant par des Romains? réalisme des reliefs. Au contraire : si l’on
Cela semble peu probable. En effet, l’image considère les structures de la scène 25, on ne
montre des têtes fichées depuis une longue pé- peut que constater la distance entre les realia
riode sur les murailles, distinction perceptible archéologiques et la représentation de la frise.
pour un spectateur puisque la scène est spire S’il s’agit de sanctuaires, le relief n’en a gardé
4. De plus, la fortification appartient aux que l’idée générale d’un espace planté de pi-
Daces. En une occasion (la grande scène de liers, ignorant le détail des structures internes.
soumission : sc. 75, pl. XVIb), les Daces dis- Admettons pour l’heure que la scène 25 figure
posent également de vexilla. Partout ailleurs, le un espace dace marqué par des sanctuaires 256,

249
Dion Chrysostome, Discours XVIII, 5 (traduction «aiguillons» que l’on trouve dans César B.G. VII, 73, et
d’après H. L. Crosby). auxquels on a voulu rapprocher la scène : «On coupa donc
250
Sc. 24, pl. XIIIb; sc. 72, pl. XXIVa; sc. 113, pl. LVIb des troncs d’arbres ou de très fortes branches, on les dé-
et Vc. pouilla de leur écorce et on les aiguisa par le sommet. Puis
251
Sc. 56, pl. XLVIIIb. Sur le détail des têtes décharnées, on ouvrait des fossés continus de cinq pieds de profon-
voir déjà les remarques de Bianchi 1993, p. 122 note 10. deur. On y enfonçait ces pieux, on les attachait par en bas,
252
Daicoviciu 1959, p. 321. de manière qu’ils ne pussent pas être arrachés, et on ne
253
Daicoviciu 1971, p. 258-260. laissait dépasser que leurs rameaux. Il y en avait cinq
254
Shchukin 1989, p. 217. rangs, liés ensemble et entrelacés : ceux qui s’y enga-
255
Ibid., 87, en résume le schéma : «an oute(sic) stone geaient s’empalaient dans ces palissades pointues. On les
circle, columns describing an inner circle, and a pit with appelait cippes. Au-devant, on creusait en rangs obliques
pyre remains at the centre». Depuis, on peut consulter le et formant quinconce, des puits de trois pieds de profon-
catalogue I Daci 1997, p. 93 et 105-115, et notre communi- deur, qui se rétrécissaient peu à peu jusqu’au bas. On y en-
cation «‘Par le vent et par le sabre’ : images barbares et ri- fonçait des pieux lisses, de la grosseur de la cuisse, taillés
tuels, entre fragment et cohérence», à paraître dans les en pointe à leur extrémité et durcis au feu, qui ne dépas-
actes du colloque Les Rites de Victoire (IVe siècle avant J.- saient du sol que de quatre doigts; en même temps, pour
C.-Ier siècle après J.-C.), École Française de Rome, 19-21 les affermir solidement, on comblait le fond des puits
avril 2001. d’une terre que l’on foulait sur une hauteur d’un pied. Le
256
Vatasianu 1982, p. 58, pense qu’il n’y a pas de sanc- reste était recouvert de ronces et de broussailles, afin de
tuaires daces sur la frise. Mais les structures de la scène 25 cacher le piège. [...] En avant de ces puits, étaient entière-
sont très éloignées de la description des «cippes», «lis» ou ment enfoncés en terre des pieux d’un pied de long, armés
IMPERIUM MAIUS 111

Fig. 30 – Reconstitution du sanctuaire dace de Sarmizegetusa (d’après Shchukin 1989, p. 217).

et un point fortifié dace orné des têtes déchar- des avocats. [...] Quant aux enseignes et aux aigles,
nées, du dragon et de vexilla. L’association de les Barbares en possèdent encore deux [...] 258.
ces signes mène à assigner ces têtes coupées à
Et Tacite de décrire le spectacle qui s’offrit
des victimes des Daces, peut-être des Romains.
aux yeux de Germanicus, quelques années plus
Cette thématique doit être replacée dans le
tard, dans la forêt de Teutoburg :
propos général de la frise.
Trajan découvre ce spectacle au terme [...] au milieu de la plaine, des ossements blan-
d’une victoire et de l’avance en Dacie qui en chis, épars ou amoncelés, selon qu’on avait fui ou
tenu ferme, gisaient à côté de débris d’armes, de
découle (déroulement spiral). Or on sait qu’en
membres de chevaux; à des troncs d’arbre étaient
84 et 86, Oppius Sabinus et Cornelius Fuscus, clouées des têtes. Dans les bois voisins s’élevaient
généraux de Domitien, ont été battus par Dé- les autels barbares, près desquels avaient été immo-
cébale. Dion Cassius rapporte d’ailleurs que lés les tribuns et les centurions de premier rang [...].
Trajan, au cours de la première guerre, ré- [Les survivants] énuméraient les gibets, les trous
cupéra l’enseigne perdue par Fuscus 257. Les qu’il [Arminius] avait fait préparer pour les prison-
Romains ont été confrontés, en d’autres occa- niers, les outrages que son orgueil avait prodigués
sions, au spectacle de leurs débâcles anté- aux enseignes et aux aigles 259.
rieures et à la barbarie de leurs vainqueurs.
Entre image et textes, se dessinent des
Voici ce que raconte Florus sur le désastre de
thèmes communs : la perte des signa, les tro-
Varus en Germanie :
phées – dont des têtes coupées – et les sanc-
Rien de plus sanglant que ce carnage dans les tuaires macabres dressés par les Barbares. Ce-
marais et les forêts, rien de plus intolérable que les la ne permet pas de conclure que la scène 25
outrages des Barbares, surtout il est vrai à l’égard rassemble ces éléments ou présente le lieu pré-

de crochets de fer» (trad. M. Rat). L’image trajanienne ne 257


Dion Cassius LXVIII, 9.
montre rien de tel alors qu’elle est, en d’autres occasions, 258
Florus II, 30 (trad. P. Jal).
remarquablement précise dans le domaine des machines 259
Tacite, Ann. I, 61 (trad. H. Goelzer).
militaires.
112 LA FRISE DE LA COLONNE TRAJANE

cis d’une défaite des généraux de Domitien 260. suite de scènes jalonne la fin des opérations :
Elle associe simplement des thèmes qui une adlocutio de l’empereur à ses troupes 262 ;
portent à penser que les têtes sont, comme les des prisonniers daces gardés par des Romains
vexilla, des trophées pris aux Romains par les dans un camp maçonné 263 ; un donativum de
Daces, et les piliers devant le site fortifié des Trajan à ses troupes 264 ; enfin la scène 45. Celle-
espaces daces, peut-être des sanctuaires. ci décrit le supplice de trois hommes nus, deux
La représentation d’un tel espace cultuel imberbes et un barbu, les cheveux courts, les
n’a pas pour but, on l’a compris, d’en produire mains liées derrière le dos. Cinq femmes, por-
une vue documentaire, elle vise plutôt à dire la tant des chignons bas sur la nuque, leur ap-
cruauté et les mœurs monstrueuses des Daces pliquent des brandons sur le corps.
en religion, comme le texte de Tacite, contem- Les positions des commentateurs peuvent
porain ou presque des reliefs, le fait des Ger- se résumer en deux écoles. Les premiers consi-
mains. De la sorte, le portrait négatif des dèrent que la frise ne saurait montrer des
Daces sur la frise s’enrichirait d’une dimension morts romains et qu’il s’agit de femmes de Mé-
religieuse. Alors que les actions de Trajan et de sie torturant deux prisonniers daces et un Sar-
l’armée tressent un code précis et cohérent des mate. La scène se plaçant après l’incursion
valeurs de la romanité, se dégagerait peu à peu dace en Mésie, il s’agirait d’une vengeance de
du monument un monde dace qui en serait le la part des populations locales, victimes des
contrepoint. Pour en comprendre la nature, raids 265. Pour les seconds 266, ce sont des
examinons une autre scène qui a donné lieu à femmes daces qui torturent des prisonniers ro-
controverse. mains. Les prisonniers seraient romains, car
ils ont les cheveux coupés et les femmes, des
La scène 45 (face ouest, spire 7, pl. XLb, et Daces 267, seraient des prêtresses exécutant un
pl. LXVIIa) sacrifice 268. Le thème peut surprendre, pour-
tant cette insertion brutale d’une image vue du
Peu avant la fin de la seconde campagne et côté dace dans une suite de scènes marquant
le rembarquement de Trajan (sc. 46-47, la fin de la campagne côté romain, n’est un
pl. XLb), après une grande bataille 261, une problème que si, comme dans le cas des scènes

260
En légende à la reproduction photographique de sés, de l’autre le malheur des Romains prisonniers) et
cette scène (numéro 32 de son relevé), Settis 1988a, p. 290, p. 43; Hannestad 1979, p. 371; Becatti 1982, p. 557; Bode
indique : «dietro una muraglia in pietra, protetta da trap- 1992, p. 155, et sa note 189 contre Gauer; Settis 1988a,
pole e da fossati, spuntano – come monito – le insegne p. 172-175, et sa note 132 : «Questa scena resta la meno
strappate dai Daci a Domiziano e i teschi dei soldati roma- comprensibile della Colonna; è possibile suggerire l’ipotesi
ni infissi sui pali». Becatti 1982, p. 555, attribue lui-aussi che i prigionieri vengano qui marchiati a fuoco [...]». L’i-
les têtes coupées à des soldats romains victimes des Daces. mage infirme cette suggestion : ce sont des torches qui
Enfin, Coarelli 1999. sont appliquées sur la peau des prisonniers, et non des fers
261
Sc. 41, pl. IIa, VIIIa et XVb. chauffés.
262
Sc. 42, pl. XXIIIa. 267
Ce que confirment les reliefs : confronter les femmes
263
Sc. 43, pl. XXXIa. de la scène 45 aux femmes daces visibles en scènes 30
264
Sc. 44, pl. XXXIa et XLb. Signalons, à propos de (pl. VIIb; pl. LXVIIb), 39 (pl. XLa; femmes de Dacie pour
cette image, les travaux de Ghedini 1993, p. 161-164, qui Farinella 1981, p. 9 note 26, qui répond à Gauer 1977,
lient l’image du soldat romain baisant la main de Trajan à p. 27, lequel optait pour des femmes de Mésie), 75
la proskynesis du Barbare embrassant la main d’Auguste (pl. XVIb), 86 (pl. La; femmes de Dacie, ou de Mésie? Voir
sur la tasse de Hoby (Musée national de Copenhague). Elle plus haut notre commentaire de la quatrième campagne)
la comprend comme une image de forte dévotion envers et 91 (pl. XXVa; pl. LXVIIIb). Les coiffures sont iden-
Trajan et la met en parallèle avec la scène 66 (spire 10, tiques : comparer à celles des femmes de la scène 80
pl. XVIa ou XXIVa) où un pileatus embrasse en signe de (pl. IIIc).
soumission la main de Trajan. 268
Vulpe 1973, cite Jordanes, Get. V, 41 : nam victimae
265
Koeppel 1991, kat. 45 : des femmes de Mésie tor- eius (Martis) mortes fuere captorum, opinantes bellorum
turent des prisonniers daces et roxolans. praesulem apte humani sanguinis effusione placandum.
266
Cichorius 1896, p. 217-218; Vulpe 1973; Gauer 1977, Bode 1992, p. 155 écrit : «Il est possible que [cette scène]
p. 18, 28 note 144 (l’auteur s’étonne du cynisme de la re- corresponde à une coutume barbare, motivée par le
présentation : d’un côté, les soldats chanceux récompen- culte».
IMPERIUM MAIUS 113

92 à 97, on cherche à établir une cohérence to- titre. Citons le texte tardif, mais sans doute
pographique. Si on se concentre sur le dis- bien documenté, de l’empereur Julien. Il fait
cours idéologique, la conclusion est conven- parler Trajan, lequel dresse l’éloge de ses ad-
tionnelle : les Daces sont des Barbares, et la versaires, tout comme César fait un portrait
guerre menée par Trajan un bellum iustum. valeureux de Vercingétorix :
Pour trancher entre les deux tendances
Les Gètes que j’ai anéantis étaient les plus valeu-
(l’intime conviction seule ne saurait suffire), il
reux combattants du monde, non seulement en rai-
convient de replacer la vision des prisonniers son de leur courage physique, mais encore de la
romains torturés dans une structure plus doctrine qu’ils tiennent de Zamolxis, objet de leur
large. On constate alors qu’au sort des Ro- vénération. Convaincus qu’ils ne meurent point,
mains torturés (sc. 45), s’oppose celui de mais qu’ils changent de séjour, ils sont plus dispo-
Daces prisonniers enfermés dans un camp, de sés à affronter la mort que d’autres les voyages 271.
part et d’autre d’une largitio et avant la scène
de deditio où figure Trajan. La scène est d’ail- Un argument irait dans le sens de cette in-
leurs encadrée en spire 6 par des Daces venant terprétation. Ces scènes de cruauté barbare
se soumettre, et en spire 8 par une adlocutio à jouxtent la ligne verticale de la victoire ro-
l’armée (pl. XLa). L’environnement vertical est maine. Elles s’insèrent à l’angle O de la frise,
donc exactement similaire à la succession spi- ce qui rend perceptibles l’omen et la Victoire
rale (pl. XLb), ce qui confirme la rigueur des ailée de la face NO, mais encore la vision ini-
renvois iconographiques et le caractère délibé- tiale de la ripa 272 et la première scène d’adlo-
ré des alignements verticaux. Bref, ces images cutio de Trajan à l’armée 273. Or, cette victoire
antithétiques, opposant le sort des Daces à ce- et la romanisation de l’espace dace, théma-
lui des Romains (tortures dues à la cruauté des tique développée justement sur la face O
Barbares), ont bien pour fonction de démon- (fig. 23 et 28), nécessitent les efforts consentis
trer que l’entreprise menée par Trajan est une par l’armée sous le commandement de Tra-
guerre civilisatrice 269. Devant ces images, on jan. Le fait que, sur cette face, la spire 4 pré-
songe à César révélant incidemment la pra- sente l’unique vision d’un sanctuaire dace, et la
tique des sacrifices humains chez les Gau- spire 7 une séance de tortures, s’intègre à l’or-
lois 270. De surcroît, une telle scène n’est pas ganisation cardinale sans qu’il soit forcément
forcément la vision d’un échec romain. Elle besoin de recourir à la religion dace pour ex-
peut constituer, à côté de la clementia de Tra- pliquer la scène de torture 274. La référence
jan, un exemplum de la valeur des prisonniers cultuelle est certes possible, mais aucun indice
romains subissant les tortures avec courage ne la confirmant dans l’image, il faudrait alors
(les blessés romains illustrant, eux, le dévoue- considérer qu’elle venait spontanément à l’es-
ment des médecins de l’armée). La vision de prit du spectateur romain, plus au fait des cou-
prisonniers romains torturés, et celle des têtes tumes religieuses daces que nous ne le
romaines décharnées plantées sur des pieux, sommes. Là encore, rien n’est sûr.
joueraient en quelque sorte le même rôle rhé- Deux auteurs mentionnent l’usage de tor-
torique que la défaite de Gergovie et l’hé- tures par le feu en Dacie, sans se référer à la
roïsme de Vercingétorix chez César : elles di- religion dace. Le premier est Florus. Voici le
raient la difficulté des opérations et souligne- passage qui concerne les mœurs des barbares
raient la valeur des soldats et de leur général Daces, Sarmates et autres, proches du désert
face à un adversaire redoutable, à plus d’un des Gètes :

269
Lehmann-Hartleben 1926, p. 117; commentaire de Strabon, Géogr., VII, 3 : «[...] tous [les Géto-daces] s’ac-
Settis 1988a, p. 173. cordent à considérer les femmes comme les fondatrices de
270
César, B.G., VI, 16. la religion, ce sont elles qui incitent les hommes à être les
271
Julien, Caes. XXVIII (trad. C. Lacombrade). plus attentifs possibles au culte des dieux, aux cérémonies,
272
Spire 1, sc. 2, pl. XXXVIII. et aux prières [...]» (trad. C. Lacombrade). Sur Zamolxis :
273
Faces nord-ouest/ouest, spire 2, sc. 8-9. ibid., VII, 3, 5 et 11.
274
Il est vrai que les femmes y joueraient un grand rôle.
114 LA FRISE DE LA COLONNE TRAJANE

Et le seul moyen que l’on eut de soumettre les lien avec les sanctuaires de la scène 25 (même
plus sanguinaires de nos ennemis fut d’user de leurs face O), prouve combien les Daces, y compris
procédés; on tortura en effet les prisonniers par le fer les femmes, ont des mœurs cruelles. En contre-
et par le feu (Quippe in captiuos igni ferroque saeui- point, Trajan accueille les Barbares soumis et
tum est ; c’est nous qui soulignons); mais ce qui pa-
se contente d’enfermer les prisonniers : atti-
rut le plus affreux à ces Barbares, ce fut qu’on les
abandonnât après leur avoir coupé les mains et
tude qui permet (mais c’est la quatrième cam-
qu’on les obligeât à survivre à leur châtiment 275. pagne qui s’en préoccupe, spires 12 à 15) d’atti-
rer et d’assimiler les Daces à la culture ro-
Ce sont donc, chez Florus, les Romains qui maine. On peut se souvenir que cette
torturent les Barbares. Il en est de même chez intégration passe par leur participation à la cé-
Dion Cassius 276 : les Romains l’exercent sur un rémonie civique par excellence qu’est, dans le
prisonnier dace pour lui faire avouer un monde romain, le sacrifice (scène 91) 277.
complot visant à assassiner Trajan. On peut ce-
pendant remarquer la différence de nature La scène 38 (face nord / nord-ouest, spire 6,
entre les deux anecdotes : sur la colonne Tra- pl. XXIXb, XXXa et LXXIb)
jane, les femmes daces torturent, peut-être dans
un contexte rituel; dans l’autre, il s’agit d’une Comme la scène 45, cette bataille est sise
torture «légale», visant à faire avouer un crime dans la seconde campagne. Après la fuite des
à un accusé... Quoi qu’il en soit des procédés ha- alliés sarmates des Daces 278, et avant la grande
bituels de torture dace que nous révèle Florus bataille où sont soignés les seuls blessés ro-
(le fer et le feu), le type physique des prisonniers mains de la frise 279, s’intercale un autre en-
de la scène 45, la présence de femmes, et non de gagement. Des cavaliers romains, aidés d’auxi-
soldats romains appliquant les brandons, et la liaires germains reconnaissables à leurs
construction rhétorique rigoureuse de la sé- mèches hirsutes, leurs braies et leurs gourdins,
quence, amènent à attribuer la scène aux Daces. encerclent une troupe de Daces. L’espace est
L’image montre leur crudelitas, tandis qu’en re- ceinturé par deux arbres, avec en arrière-plan
gard est montrée la clementia de Trajan. trois chariots – dont un est incomplet – sur les-
quels sont disposés deux vases et le dragon de
Les reliefs obéissent, dans leur organisation Décébale, ainsi que des boucliers. Sur une des
et le choix de leur thématique, à un impératif roues, une silhouette humaine – fragmentaire
majeur : démontrer les qualités romaines et les – est affaissée. Le champ de bataille est jonché
ordonner en un système de valeurs. Simultané- de Daces morts ou blessés. Enfin, surgissant
ment, est intégré à cet objectif un portrait en des nuées et tenant au-dessus de sa tête un
négatif des Daces, bâti sur la vision romaine voile, un buste féminin domine l’action. Le
des Barbares. Les scènes 25 et 45 ressortissent traitement de l’image ne laisse pas de doute :
à ce filtre culturel. La scène 25 n’est pas réa- l’engagement est victorieux pour Rome. L’in-
liste. Associée verticalement aux têtes déchar- terprétation des chariots et du personnage fé-
nées plantées sur le rempart, elle montre aux minin est plus difficile, mais un consensus
spectateurs romains la cruauté des coutumes tend à se dégager. Ce serait un combat noc-
daces, mais peut également rappeler (par les turne, comme l’indiquerait la divinité céleste
vexilla) les défaites antérieures de Domitien. La Nox, et les Daces surpris auraient formé un
scène 45, qui entretient, par sa situation, un cercle de chariots 280.

275
Florus I, 39, 7 (trad. P. Jal). César usa également des 280
Cichorius 1896, p. 185-192 : les Romains sur-
mutilations face aux Gaulois (B.G. VIII, 44). prennent de nuit un convoi dace chargé de butin pris en
276
Dion Cassius LXVIII, 11, 5. Mésie (également : Vulpe 1964). Pour Gauer 1977, p. 43, il
277
Signe pour Bode 1992, p. 165, du lien qui unit l’em- s’agit d’une attaque de nuit sur des chariots daces chargés
pereur et les peuples de l’Empire. (ibid., p. 27) de butin pillé en Mésie. Farinella 1981, p. 9
278
Spire 6, sc. 37, pl. XVa, XXIIIa et XXIXb. note 26, critique cette lecture ainsi que l’interprétation de
279
Spires 6-7, sc. 40-41, pl. XLVIIIa, LIVa, IIa, VIIIa et la scène 45 qui en découle (pour Gauer 1977, p. 28, le
XIVa. corps sur la roue du chariot serait le cadavre d’un enfant
IMPERIUM MAIUS 115

Cette scène est directement superposée à la temps qu’il fait : ils noircissent leurs boucliers, se
scène 32, où les Daces attaquent un camp ro- teignent la peau, choisissent pour combattre la nuit
main après avoir franchi le fleuve 281. Le sens de la plus obscure; l’horreur seule et l’ombre qui enve-
l’association est évident. Par l’opposition at- loppent cette lugubre armée répandent l’épou-
vante : il n’est pas d’ennemis qui soutiennent cette
taque dace / riposte, elle dit la supériorité mili-
vue étrange et pour tout dire infernale [...] 285.
taire et tactique de l’armée romaine, dont la ce-
leritas 282. L’armée romaine peut annihiler ces artifices
Attardons-nous sur la divinité féminine. barbares, ainsi que l’exprime le même Tacite :
Cette dernière est presque alignée sur le Jupi-
La nuit ne mit pas fin à la peine [...]. Ce fut alors
ter de la scène 24 et possède un léger décalage
un vacarme confus, le hasard, l’incertitude; impos-
par rapport au second personnage féminin,
sible de prévoir où il fallait frapper et comment pa-
identique, situé spire 23 283. Les spires 5-6, l’a- rer [...]. Du côté des Germains, c’était une fureur ir-
lignement et l’identité des divinités féminines raisonnée : le soldat romain avec son expérience
apportent au discours une nuance. Dans la lit- des dangers, lançait des pieux ferrés, des blocs pe-
térature romaine, les combats nocturnes sont sants et pas au hasard 286.
un exemplum de la lutte contre les Barbares.
Ils traduisent en effet l’alliance des éléments Le furor est vaincu par la disciplina, la na-
naturels et des populations ennemies, thème ture est tenue en échec par la technique ro-
déjà évoqué. Reprenons le texte de Florus dé- maine et les prévisions du bon général. Ce
crivant la défaite de Caton face aux Thraces n’est pas un hasard, mais un choix tactique de
Scordisques (I, 39) : Trajan, si des troupes auxiliaires germaniques
interviennent lors du combat nocturne, dans
La configuration de leurs forêts et de leurs mon-
un milieu (la forêt) et des circonstances (la
tagnes s’accordait avec leur tempérament. C’est
pourquoi l’armée romaine ne fut pas seulement bat- nuit) où leur mode de combat est utilisé au
tue par eux ou mise en fuite, mais – chose vraiment mieux et où ils l’emportent, assistés par des
stupéfiante – complètement cernée et anéantie 284. Romains. La frise présente ici une adaptation
iconographique d’un thème littéraire somme
Cet extrait est typique : pour les Romains, toute courant. Malgré l’abri offert par la forêt,
milieu naturel et Barbares sont intimement la nuit et les chariots, les Daces sont cernés et
liés, et la nuit fait a priori partie des éléments massacrés par l’armée romaine. La raison en
hostiles à Rome. Tacite décrit ainsi des popu- est l’exceptionnelle qualité de Trajan, qui brise
lations germaniques qui ne se battent que dans et renverse en sa faveur les caractéristiques de
l’obscurité : la nature dace, qu’il s’agisse des phénomènes
[...] les Harii ne surpassent pas seulement en atmosphériques ou des mœurs des Barbares.
forces les peuples que j’ai nommés avec eux : ces Le second personnage féminin apparaît
hommes farouches, pour enchérir encore sur leur donc en fin de frise (sc. 150, pl. XXIb). Les in-
nature sauvage, empruntent le secours de l’art et du terprétations divergent à son sujet 287, cepen-

mutilé par les Daces, d’où la vengeance des femmes de Mé- 283
Face NE, sc. 150, pl. XXIb et XXVIc.
sie qui torturent les Daces; pour V. Farinella, les scènes 39 284
Florus I, 39 (trad. P. Jal).
et 45 représentent des Daces). Pour Becatti 1982, p. 557, la 285
Tacite, Germ. XLIII (trad. A. Cordier). Nous ren-
divinité féminine est Nyx. Settis 1988a, p. 129 : la divinité voyons à Dumézil 1985, p. 207-210, pour une analyse de
a le même voile que le Jupiter de la scène 24 et elle inter- cet extrait.
vient (ibid., p. 208 et 222) pour signifier un assaut noc- 286
Tacite, Hist. IV, 29 (trad. H. Goelzer).
turne sur un camp dace. Koeppel 1991, p. 165-167, voit un 287
Pollen 1874, p. 177, voit la seconde divinité féminine
«combat de nuit [avec Nox] contre les Daces», sis entre comme Luna. Cichorius 1900, p. 378-383, la voit comme
deux chênes; sur la roue d’un des chariots, il verrait un en- Nyx, ou le nord... Lehmann-Hartleben 1926, p. 112,
fant. Bode 1992, p. 142, identifie Nox, une Naturmächte, comme la Dacia devicta. Hamberg 1968, p. 118-119, comme
lors de l’attaque de chariots daces où l’obscurité constitue Nyx. Bode 1992, p. 142-143, objecte qu’il ne s’agit pas du
un avantage tactique pour Rome. septentrion ni de la Dacie, mais d’une divinité du ciel.
281
Spires 5 et 6, pl. XXIXb et pl. LXXIb. Pour Rebuffat 1961, p. 184-185, et Rebuffat 1964, c’est en-
282
Farinella 1981, p. 7-8. core la Nuit.
116 LA FRISE DE LA COLONNE TRAJANE

dant, de par sa ressemblance avec la pre- d’action de la frise est la Dacie, tant le ciel
mière, il semble impossible de lui attribuer un (Jupiter) que le fleuve-frontière (Danube) et la
sens différent. Ces deux Nuits presque ali- Nuit abandonnent ou désertent les Daces. À
gnées, dont la seconde coïncide avec les ul- l’échelle provinciale, les éléments naturels ont
times opérations militaires en Dacie, peuvent pris fait et cause pour Rome 291.
signifier pour les Romains une progression
dans la maîtrise des éléments naturels hos- 4 – CONCLUSION
tiles, dont l’obscurité nocturne. Les ultimes
reliefs associent d’ailleurs de nombreux élé- Au terme de l’analyse verticale, la lecture
ments de la nature sauvage : un sanglier, la spirale ne nous paraît plus aussi évidente qu’il
forêt, le relief montagneux, enfin ce phéno- pouvait le sembler 292. Certes l’organisation en
mène atmosphérique figuré par la divinité fé- continu, par sa rigueur, ses répétitions ou varia-
minine 288. Cette synthèse d’éléments naturels tions, a demandé une grande précision, laquelle
n’a pas valeur topographique, elle ne décrit légitime l’idée d’un projet préalable, fixé avec
pas une région particulière de la Dacie, mais soin dans un modèle et proposé au commandi-
la fin des hostilités, le contrôle total par Rome taire. Mais ce modèle a été adapté aux impéra-
de l’espace dace, des éléments naturels et de tifs de structure du monument, à savoir la dé-
ses habitants. Rappelons que, dans le portique coupe verticale de la frise. La rigueur des aligne-
nord du Sebasteion d’Aphrodisias de Carie, ments verticaux décelés ne peut être le fruit des
un relief de Hemera-Jour a été découvert en probabilités. Si quelques décalages verticaux
compagnie de la personnification d’Okeanos- apparaissent parfois, qui peuvent fragiliser le
Océan, ce qui laisse supposer, vu le caractère découpage du fût et les cohérences proposées
lacunaire de notre documentation, deux re- (fig. 28), l’exactitude des axes, au moins sur les
liefs parallèles de Terre et de Nuit 289 : l’ob- faces SE ou NO, a été perçue par de nombreux
jectif aurait donc été de signifier, par ces observateurs. La volonté de ménager des aligne-
quatre figures allégoriques disposées dans le ments sur le fût de la colonne Trajane est indé-
portique, la totalité du monde et du temps. niable, de même il est certain que leur réalisa-
R. R. R. Smith, auteur de la proposition, rap- tion nécessita une préparation soignée. Cela
proche encore ce décor d’une procession implique que la frise, sculptée sur chaque bloc
alexandrine sous Ptolémée II, encadrée par de bas en haut et en continu, a été réalisée d’a-
des personnifications de l’Aurore et du Cré- près un modèle doublement calibré. Chaque
puscule 290. La démarche était peut-être iden- scène (ou panneau correspondant à la journée
tique sur la colonne Trajane, avec d’une part de travail d’un sculptor) était non seulement ins-
Danube et Jupiter, de l’autre les deux allégo- crite dans le cadre spiral, mais dans des limites
ries féminines; le moins que l’on puisse dire dimensionnées en longueur afin de créer verti-
est que l’association œcuménique est moins calement les thématiques voulues. Le De Archi-
évidente sur le relief trajanien, car soumise à tectura décrit en partie les outils disponibles à
l’impératif d’une narration de type historique. cette fin : des croquis en plan (ichnographia) 293 ;
Cependant, si l’on considère que le champ des croquis en élévation (orthographia) 294 ; et des

288
Scènes 149-150, pl. XII et XXIb. 293
Vitruve, I, 2, 2 (trad. Fleury 1990) : «utilisation asso-
289
Smith 1988, p. 53. ciée de la règle et du compas à l’échelle; c’est à partir d’elle
290
Ibid., p. 53, et références dans sa note 7. que l’on fait le tracé des formes sur le sol des aires de
291
Autre occurrence : Maffei 1990 insiste sur la pietas construction». Voir à ce propos Coulton 1977, p. 65, et sa
de Marc Aurèle qui reçoit l’aide des éléments météorolo- figure 6 : la plaque de marbre votive qu’il reproduit, du
giques, comme le démontre la célèbre scène du «miracle milieu du Ier siècle après J.-C., montre le plan à l’échelle
de la pluie». d’un monument funéraire.
292
Telle était encore l’opinion de Coarelli 1992a, 294
«Représentation en élévation de la façade et la figu-
p. 643 : «[...] il reste indéniable que le sens de lecture pré- ration élaborée à l’échelle, selon les calculs, de l’ouvrage
vu, au moins théoriquement, ne peut qu’être le sens héli- futur» : Vitruve, I, 2, 2 (trad. Fleury 1990).
coïdal, lié à la structure même de la colonne».
IMPERIUM MAIUS 117

croquis en perspective (scaenographia) 295. À ce- en cause les principes de réalisation de la


la, il convient d’ajouter l’usage des maquettes, frise : à la répartition des scènes par le concep-
documents de travail et de chantier 296. L’en- teur, répondait la recomposition des thèmes
semble a pour objet de fixer, en les décrivant, la par le spectateur. Certes, dans le sens vertical,
venusta species des bâtiments, c’est-à-dire d’a- les spires interrompent la frise vingt-trois fois,
dapter leur aspect aux anomalies de la vision au moyen de ruptures temporelles et spatiales
humaine 297. Or, si les scènes de la frise, parfois absolues 301. Ces ruptures sont cependant atté-
répétitives 298, s’intègrent à une structure dont la nuées par le principe épidictique de l’œuvre,
richesse passe avant tout par la lecture verti- identique à celui utilisé dans le déroulé spiral.
cale, reste à aborder une objection majeure : la En effet, si l’on observe les reliefs dans leur
visibilité de la frise 299. continuité 302, la frise apparaît avant tout
Premier élément de réponse : la super- comme découpée en «scènes» par divers élé-
position des spires favorise la recomposition en ments : arbres, directions kinésiques opposées
grandes séquences thématiques. Pour re- de groupes humains, éléments architectu-
prendre la face SE (pl. I à IIIb; fig. 18), les raux... Quel que soit le sens de lecture observé,
douze spires inférieures présentent des scènes le procédé de recomposition est similaire. Les
de passage, d’avance et de travail par l’armée, blocs sont juxtaposés et s’ordonnent moins en
d’ambassade et de batailles, et aboutissent à la récit historique qu’en discours épitomique et
scène de soumission (spire 11-12). À quelques épidictique.
variantes près, les autres faces favorisent une
telle recomposition des spires. La superposition De cette œuvre qui commémore une
verticale ménage donc un discours épidictique, conquête, ressort un portrait de l’empereur
identique, dans ses principes et ses objectifs, à plus complet et nuancé qu’il ne pouvait pa-
celui développé par l’organisation spirale. Dans raître. Tel César qui, avec une belle obstina-
un cas comme dans l’autre, le «récit» passe par tion, passa le Rhin et débarqua en Bretagne,
une succession de scènes dont la plupart disent devenant le premier Romain à atteindre les
les vertus de Trajan. La lecture par excerpta ou bornes du monde occidental 303, Trajan franchit
épitomé, que suppose cette disposition, est un la frontière danubienne et remporte la vic-
exercice courant dans la littérature antique, toire. Celle-ci est la conséquence de sa piété et
conciliable avec une narration continue 300. de la protection que Jupiter lui accorde. Par la
Que certaines de nos interprétations soient, conquête surtout, Trajan est civilisateur. Il ex-
dans le détail des dominantes attribuées à telle celle tant dans la guerre que dans la paix, et
ou telle face, contestables, ne doit pas remettre plus encore : l’objectif des guerres daciques

295
«Esquisse de la façade et des côtés en perspective et que : Canfora 1972; Brunt 1980, p. 488-494, à propos de
la convergence de toutes les lignes vers le centre du l’épitomé de Dion Cassius par Xiphilin; Geymonat 1990,
cercle» : Vitruve, I, 2, 2 (traduction : Fleury 1990). Fre- p. 288-293, fait de l’excerpta un moyen de diffusion pra-
zouls 1985, p. 219-221; Gros 1985, p. 239-244; Tybout tique d’un discours à destination de strates sociales di-
1989. verses.
296
Gros 1976, p. 60 et 62. Sur l’exemple célèbre de Pom- 301
Elles sont cependant conformes au principe de jux-
pée et de la maquette du théâtre de Mitylène, lire Plu- taposition des métopes de l’ordre dorique qui n’exclut
tarque, Pompée XLII, 9. Au Liban, a été découverte une nullement (par exemple dans le cas des travaux d’Héraclès
maquette reproduisant le temple A de Niha et portant représentés à Olympie : Rolley 1994, p. 366-371) une mise
l’inscription grecque «plan, projet de l’adyton» : repro- en récit. Les travaux d’Héraclès, par leur caractère exem-
duite dans Will 1985, p. 280-281. plaire, se prêtaient bien sûr à une telle composition : voir
297
Frezouls 1985, p. 219. notre Chapitre Quatre pour un parallèle entre Hercule et
298
Pour Brilliant 1970, cela a l’avantage d’aider le spec- Trajan.
tateur dans l’identification des scènes. 302
Comparable à la frise continue de l’ordre ionique.
299
Coarelli 1992a, p. 644 : «[...] la série de reliefs, au 303
Plutarque, César XXIII : «[...] car d’aucuns préten-
moins dans le sens hélicoïdal, ne peut en aucune façon être daient que la Bretagne était le nom imaginaire d’une île
visible en progression – et du reste, pour la majeure partie, il qui n’existait pas et n’avait jamais existé. C’était porter la
ne peut être visible de quelque manière que ce soit». souveraineté de Rome au delà du monde habité» (trad.
300
Settis 1991, p. 197. Sur cet aspect de la culture anti- B. Latzarus). Également : Nicolet 1988, p. 37.
118 LA FRISE DE LA COLONNE TRAJANE

est, au-delà de la victoire militaire, la méta- retrouver le parcours du spectateur romain


morphose de la Dacie en province. amené à dépasser ce qui, dans la lecture verti-
Le fait que la dimension historique et chro- cale, relevait du cardage (opération qui sépare,
nologique des événements s’efface devant le décomposition et identification des vingt-trois
discours épidictique, n’empêche pas les étapes spires en registres indépendants) pour distin-
essentielles de la conquête d’être, à l’identique guer ce qui relevait du filage (opération qui as-
de l’organisation spirale, préservées par l’orga- semble, réunion des axes verticaux en fils co-
nisation verticale. Cet agencement double- hérents) 307. L’opération demande de séparer
ment soigné des thèmes est conforme aux les fils directeurs – un de nos critères sera la
principes donnés par Lucien à l’apprenti histo- visibilité – de la trame secondaire, donc d’iden-
rien : tifier sur la colonne Trajane les fondamentaux
Il faut suivre ces deux principes : choisir ceci et du subalterne 308.
écarter cela. En premier lieu, voyons ce qu’un histo- La métaphore du «tissage», utilisée ici,
rien doit éviter, les maladies qu’il doit écarter; puis n’est pas innocente. Elle est fréquemment uti-
ce qu’il devra utiliser afin de ne pas s’égarer du droit lisée par les écrivains latins. Texere, «tisser,
chemin – je veux dire comment débuter, comment ourdir une trame», est depuis l’époque de Ci-
organiser ses matériaux, les proportions exactes de céron synonyme de «composer un ouvrage
chaque partie, ce qu’il doit oublier, ce qu’il doit dé- écrit, écrire». La métaphore implique l’élabo-
velopper, ce qu’il vaut mieux survoler, et comment ration d’une œuvre par entrelacement de par-
traduire les faits en mots et les assembler 304. ties contraires, dont le résultat doit être équi-
Sélection, choix et réorganisation de la ma- libré et homogène. Ce que Cicéron résume
tière après sélection : autant de principes que par le verbe ordiri, «ourdir une trame, monter
la lecture verticale, comme la lecture spirale, la chaîne d’un tissu, commencer un dis-
met en pratique 305. cours» 309. Or à Rome, la lecture est également
De multiples cohérences se manifestent, liée à ce modèle, ce qu’exprime le verbe re-
basées sur les excerpta verticaux. Le problème texere, «tisser de nouveau, renouveler». Selon
de la visibilité physique de la frise se pose ce- John Scheid,
pendant avec, si j’ose dire, une grande acuité. l’écrit est donc une chaîne dans laquelle les lec-
Or, il est difficile de déterminer avec précision teurs successifs du poème – à commencer par l’au-
le seuil visuel au-delà duquel l’œil ne peut plus teur – introduisent chacun leur trame, chaque lec-
discerner non le détail, mais le thème d’une ture constituant un texte sonore unique, défait par
scène. La mort de Décébale, les scènes de sui- le silence pour être «retissé» dans chaque nouvelle
mise en son. Implicite [...] est une théorie dyna-
cides des Daces ou l’exposition de la tête du roi
mique du texte, censé consister non pas en un ob-
se trouvent logiquement au sommet de la jet mais en la rencontre du scripteur et du lecteur
frise : qu’en était-il de la visibilité de ces dans la lecture 310.
spires 306 ? Considérer leur situation comme
l’indice de la maladresse des concepteurs et Remarquons deux points. Dans la frise de
sculpteurs, hypothèse souvent admise, doit la colonne Trajane comme dans une œuvre
être prouvé. L’objet du chapitre suivant sera de littéraire, sont inclus des critères interpréta-

304
Lucien, Hist. VI (d’après la traduction anglaise de sé par Pelisson en 1670, imitait sans doute les Anciens
K. Kilburn). La métaphore est empruntée à l’architecture. quant au mode de composition d’un ouvrage historique, à
Les rapports entre les théories littéraires antiques et le une époque où Louis XIV faisait mouler la colonne Tra-
mode de composition de la frise ont déjà été soulignés. jane et se considérait comme le «Nouveau Trajan».
305
Lucien insiste tout particulièrement sur l’introduc- 306
Spires 20 à 22.
tion d’une œuvre, qui ne doit pas être grandiose car la 307
Sur les implications culturelles du tissage en Grèce
suite paraîtrait décevante (Lucien, Hist. XXIII et XLIII). et à Rome et la signification des croisements, se reporter à
La spire 1, qui se contente de montrer la rive frontière, est Scheid-Svenbro 1994, p. 21.
conforme à ce conseil. On peut également penser au «ta- 308
Ibid., p. 135.
bleau synchronique [...] des forces affrontées» de Marin 309
Ibid., p. 149-153.
1981, 62-63. Le «Projet de l’histoire de Louis XIV», propo- 310
Ibid., p. 159.
IMPERIUM MAIUS 119

tifs qui tendent à restreindre les «lectures» cas du textus qu’est la frise, le «tissage» des
possibles. Ensuite : la création d’une œuvre, lignes thématiques et des structures épito-
que ce soit en littérature ou en architec- miques paraît certain. Afin d’en vérifier l’effi-
ture 311, suit dans la mentalité romaine un cience, il convient d’en préciser les condi-
processus de composition strict 312. Dans le tions de visibilité.

311
Nous faisons allusion entre autres aux principes vi- orateurs qu’aux architectes : on sait l’importance de la dé-
truviens de l’ordinatio, dispositio, distributio et compositio, termination du module dans la prose cicéronienne, où les
vus en introduction. périodes s’organisent presque toutes selon des effets de ba-
312
Gros 1984b, p. 333-334 : «La méditation sur la symé- lancement, de répétition ou d’opposition membre à
trie et la proportion est, à vrai dire, aussi familière aux membre».
CHAPITRE 3

AUTOUR DE LA COLONNE TRAJANE


LE REGARD À ROME1

«Elle mangea un petit morceau du gâteau et se


demanda avec inquiétude :
‘Dans quel sens? Dans quel sens?’ en tenant sa
main posée sur sa tête pour savoir si elle grandissait
ou rapetissait».
Lewis CAROLL, Alice au Pays des Merveilles
(trad. H. Parisot)

1 – L’ANTIQUITÉ ET LE REGARD CONTEMPORAIN dont elles apparurent jadis aux seuls yeux des exé-
cutants : dans l’atelier, pendant le travail, et jus-
Il y a quelques décennies, Charles Picard qu’au moment où elles furent utilisées 2.
résumait, à propos de la frise des Panathénées, La frise du Parthénon, supposée invisible à
le paradoxe que rencontre également le specta- l’époque antique, devient pour les observateurs
teur de la colonne Trajane : modernes une épure idéale destinée unique-
ment à l’œil du sculpteur. Est évoquée ici
Les bas-reliefs qui composent cette décoration
furent exécutés avec minutie : encore que placés
l’akribeia qui, d’après Xénocrate, s’exprime par
haut, tellement qu’aucun œil moderne ne pourrait le soin du détail, l’exactitude 3, et est traduit en
facilement les détailler aujourd’hui d’en bas, à latin par argutia ou diligentia. Dans le cas de la
l’Ouest où ils demeurent! [...] Les formes des person- colonne Trajane, les éditions successives des
nages ont dû être traitées, en principe, sans trop d’é- reliefs ou de leur moulage remplacent l’exposi-
gard à l’impression du spectateur, ni même, peut- tion préférentielle de la frise des Panathénées
être, à l’emplacement destiné à l’œuvre terminée. dans les musées. La conséquence est iden-
tique : l’œuvre est sortie de son contexte et
Et Charles Picard d’expliquer :
mise à disposition des spectateurs, dans des
Nous ne pouvons plus guère, au moins dans nos conditions qui n’existaient pas à l’origine 4.
musées, regarder ces dalles historiées, pour la plu- Pour reconstituer le mode de perception
part rapprochées en pleine lumière, qu’à la manière originel des œuvres antiques, Paul Veyne s’est

1
Une partie de ce chapitre a fait l’objet d’une confé- 2
Picard 1939, p. 436.
rence à l’Université de Montpellier III, en 1995, dans le 3
Rouveret 1989, p. 438.
cadre des Journées de l’Antiquité. Nous remercions les 4
Huet 1996.
personnes présentes pour leurs questions et leurs nom-
breuses suggestions.
122 LA FRISE DE LA COLONNE TRAJANE

efforcé de replacer les œuvres d’art de l’Anti- de Pausanias 9. Ils confirment l’existence de ga-
quité dans leur quotidien, effaçant par là le leries à l’étage, sans pouvoir assurer avec exac-
statut exceptionnel dont elles jouissent dans la titude leur fonction ni leur disposition. Il
culture contemporaine. À titre de démonstra- semble cependant que les stoai supérieurs,
tion, il utilise un exemple tiré de la sphère pri- conformément à la Périégèse, ne jouaient pas
vée, les mosaïques. La proximité de ces ta- un rôle porteur et étaient uniquement desti-
bleaux de sol et des spectateurs potentiels est nées à favoriser la vision de la statue. Ainsi, à
certaine; pourtant, quel était le comportement l’exception de Pausanias, nulle source ne men-
de ces derniers vis-à-vis de l’image à leur dis- tionne le dispositif prévu pour apprécier les
position : «la détaillait-on ou n’était-elle qu’un détails d’une œuvre pourtant considérée
décor?». La problématique est bien «la plurali- comme majeure par les Anciens. Grâce à Pau-
té de modes de réception des images et le ca- sanias et à lui seul, l’akribeia n’est plus gratuite
ractère très concret de cette réception» 5, ce qui et l’environnement architectural intervient de
recoupe nos préoccupations. manière certaine dans la vision de l’œuvre : la
Il est vrai que la rareté des témoignages in- statue de Zeus d’Olympie sort ainsi de son iso-
cite à s’interroger sur la perception des lement artistique et, par la grâce d’une struc-
images dans l’Antiquité. Dans le cas du Par- ture architecturale conçue à cet effet, devient
thénon, Pausanias décrit la statue d’Athéna visible et lisible, à portée de regard de la curio-
sans préciser le moyen usité pour détailler, sité des spectateurs antiques sur deux niveaux
entre autres, le casque de la déesse 6. Il est (rez-de-chaussée, portique) et une «montée
heureusement plus précis dans le cas du Zeus tournante».
d’Olympie : La frise de la colonne Trajane peut relever
du même modèle. Les auteurs antiques,
Dans le temple se trouvent des piliers, et à l’inté- contemporains ou postérieurs à son érection,
rieur au-dessus il y a aussi des portiques (stoai); un
ne mentionnent que brièvement la colonne,
abord y est ménagé vers la statue (agalma). Il a éga-
lement été construit une montée tournante vers le
sans citer la frise historiée10. Ce silence as-
toit. Le dieu [Zeus] est assis sur un trône, et il est sourdissant – la colonne Trajane n’a pas béné-
d’or et d’ivoire 7. ficié des attentions littéraires de Pausanias,
qui décrit pourtant le toit de la Basilica Ul-
D’après cette description, le temple pia11 – amène à douter de la visibilité des re-
comportait, à l’étage, des galeries permettant liefs, et même de l’intérêt que les Anciens
une vision privilégiée de la statue, avec peut- pouvaient porter à ce type de réalisation. L’art
être vue surplombante sur la statue depuis le monumental n’est d’ailleurs pas le seul do-
haut. Les restes de l’escalier ont été découverts maine touché par ce scepticisme. Des réserves
dans l’angle est du bâtiment 8, et après la ont été émises dans un tout autre domaine,
fouille de l’atelier voisin de Phidias, les archéo- celui de la réception des inscriptions à Rome.
logues allemands ont proposé une reconstitu- Prenons brièvement un exemple dans ce do-
tion du temple, basée sur les vestiges et le texte maine, car les réflexions méthodologiques

Veyne 1991, p. 341-342.


5 9
Pausanias, Élide I, 10, 7. Mallwitz-Schiering 1964,
Pausanias, Attique XXIV, 5 : «La statue de culte, elle,
6
p. 90-101, et planche 8 pour la reconstitution. Broneer
est d’or et d’ivoire; au milieu du casque qui la surmonte se 1965, p. 816, et Snodgrass 1965, p. 238-239, ne remettent
trouve une représentation du Sphinx [...]. De chaque côté pas en cause cette restitution, mais, à juste titre, la fonc-
du casque on a figuré des griffons en relief» (trad. J. Pouil- tion d’échafaudage de ces étages lors de l’érection de la
loux). Sur l’œuvre de Phidias, voir Parthenon-Kongreß statue. Sur la statue de Zeus, lire Schiering 1991, p. 140-
1984. 142.
7
Pausanias, Élide I, 10, 9 et 11, 1 (trad. W. H. S. Jones 10
Les sources sont réunies dans Lugli 1965a, p. 53-54.
et H. A. Ormerod). Voir également ci-dessous, notes 41 à 47.
8
Wycherley 1980, 52-53 (commentaire à l’édition Loeb 11
Références dans notre Chapitre Quatre.
de Pausanias).
AUTOUR DE LA COLONNE TRAJANE 123

avancées à son endroit nous permettront de Au-delà de la lisibilité des reliefs, la dis-
mieux situer le débat portant sur l’iconogra- cussion rejoint donc celle, plus large, portant
phie trajanienne. sur la place du signe écrit et sur l’alphabétisa-
Filippo Coarelli utilise, à propos des stèles tion des sociétés antiques, bref sur les qualités
des ludi saeculares, le terme de monument et capacités du public auquel la production
«mixte». Ces stèles, hautes de trois mètres, scripturale ou iconographique était destinée17.
étaient rédigées en caractères minuscules, ce Or, les textes exposés étaient nombreux. Du-
qui, pour le chercheur italien, rendait impos- rables ou éphémères, sur supports divers, d’o-
sible la lecture directe. Telle n’était donc pas, rigine privée ou publique18, ils jalonnaient le
d’après lui, leur fonction. Des registres officiels monde romain et sollicitaient le regard des ci-
devaient donc être conservés à proximité : aisé- toyens. La publication des documents officiels,
ment consultables, ils constituaient les docu- leur mise à disposition par l’affichage, étaient
ments de référence, les stèles ne jouant que le nécessaires à la promulgation : on le sait, le
rôle de monument. F. Coarelli étend l’analyse à mot lex implique la lecture (orale) et présup-
la Forma Urbis sévérienne installée dans le pose l’écriture19. L’affichage est bien le mode
Templum Pacis : les détails y étaient scrupu- habituel de communication à Rome, utilisé
leusement notés, mais l’objectif n’était pas la tant à titre privé 20 que par le pouvoir impérial.
lecture directe, celle-ci devant être assurée par Cet exercice requérait, forcément, certaines
des registres administratifs conservés dans le capacités du public. Ainsi les textes épi-
même local12. Une logique identique est enfin graphiques et les dédicaces étaient en général
appliquée à la frise historiée : la colonne Tra- écrits en majuscules, ce qui demandait un sa-
jane serait un monumentum dont les docu- voir moindre que le déchiffrement d’une écri-
ments référentiels, sans doute les commentarii ture cursive, et permettait à une population
de Trajan, étaient conservés dans les deux bi- peu alphabétisée de les déchiffrer 21. Dans le
bliothèques13. Contrairement à G.-Ch. Picard14, Satiricon, Herméros s’écrie : «Je n’ai pas ap-
Filippo Coarelli se contente de volumina écrits, pris la géométrie, la grammaire et autres bê-
et non illustrés15, cependant sa perception de la tises, mais je sais lire les lettres sur la pierre et
frise est identique : la visibilité des reliefs n’a je sais diviser par cent le métal, les poids, la
pas été prévue par le commanditaire, puisque monnaie» 22. À titre d’exemple, l’impact des
les Anciens se contentaient des commentaires proscriptions, remarquablement analysées par
conservés dans les bibliothèques16. François Hinard, laisse croire que, pour le ma-

12
Coarelli 1992a, p. 644-645; Coarelli 1999, p. 14. Sur raire : pages 73-109; littéraire : pages 111-169; politique :
les stèles, Scheid 1997. pages 170-245; religieux et juridique : pages 247-303).
13
Coarelli 1992a, p. 644-645. Remarquons que la ge- 19
Corbier 1987, p. 33, et 43-46 sur les lieux d’affichage
nèse de l’hypothèse relative aux volumina trajaniens illus- des documents officiels écrits sur tables de bois ou
trés, ou sa réactualisation car G. Becatti l’évoquait déjà plaques de bronze. Sur les proscriptions : Hinard 1985,
(Becatti 1982, p. 545-547), est peut-être à rechercher dans p. 24. Scheid-Svenbro 1994, p. 153, oppose le latin lex au
l’exemple de l’in-folio, gravé par Ambroise Tardieu, cité grec nomos, qui ne comporte pas la nuance de texte lu. En
par P. Veyne à propos des reliefs de la colonne Vendôme dernier lieu, consulter Valette-Cagnac 1997, p. 19-28, qui
(Veyne 1991, p. 324). fait le point sur le vocabulaire latin de la lecture.
14
Picard 1992, p. 139, et Picard 1996, p. 256. 20
Hinard 1985, p. 18 : constatant que «les mérites
15
Coarelli 1999, p. 11, a cependant accepté l’idée d’une qu’on a n’existent pas s’ils ne sont pas proclamés», l’auteur
version volumen de la frise, nécessaire à sa réalisation. souligne l’importance de l’affichage, que celui-ci «soit
16
Ibid., p. 21 : «du point de vue d’un spectateur anti- conçu comme un moyen de diffuser des informations offi-
que, ce problème [de la lisibilité intégrale de la frise] était, cielles ou privées, ou qu’il permette de constituer, dans
tout simplement, inexistant». une large mesure, l’image sociale que les représentants de
17
Corbier 1987, p. 27-30, résume la bibliographie et les la classe dirigeante [du dernier siècle de la République]
problématiques de l’écriture à Rome. Sur la lecture, veulent offrir d’eux-même et de leur gens».
consulter Salles 1992 et Valette-Cagnac 1997. 21
Corbier 1987, p. 52-53.
18
Corbier 1987, p. 30-43, pour un inventaire des pos- 22
Pétrone, LVIII, 7 (trad. A. Ernout). Voici le com-
sibles; et Valette-Cagnac 1997 pour une analyse fine des mentaire de Valette-Cagnac 1997, p. 18 : « Ce dé-
fonctions de la lecture selon les domaines abordés (funé- chiffrement minimal, en grande partie facilité par la mé-
124 LA FRISE DE LA COLONNE TRAJANE

lheur des proscrits, les lois étaient lues et leur support éphémère mais dans des lieux réservés
diffusion rapide et effective 23. Les chercheurs à cet usage. Le marbre et plus encore le bron-
contemporains ont ainsi défini quelques cri- ze, utilisés par Auguste pour les Res Gestae et
tères considérés comme aptes à attirer les re- pour le clipeus virtutis et ses reproductions,
gards et faciliter la lecture 24. peuvent être mis en relation avec l’importance
Première caractéristique susceptible de re- de l’inscription portée, ne serait-ce que par la
tenir l’attention : la minutie de l’inscription, sa pérennité du matériau. Il est logique de suppo-
qualité, sa diligentia si l’on veut, qui intervient ser qu’une inscription sur ces supports presti-
au même titre que le choix des lettres majus- gieux retenait davantage le regard d’un obser-
cules. vateur.
La relation entre un écrit exposé et son pu- Aucun document de l’Antiquité ne vient
blic passe ensuite par la localisation visuelle corroborer ces propositions 26, si bien que le
du texte et sa situation vis-à-vis du lecteur. doute subsiste. On l’a vu, les stèles des ludi sae-
Une inscription située au niveau des yeux est culares ont été évoquées comme exemple d’ins-
par excellence lisible 25. Si elle est située en criptions illisibles. Pour nuancer cette posi-
hauteur, ce qui est le cas pour la majorité, si- tion, on peut proposer un parallèle contempo-
non la totalité des dédicaces de monuments rain. Il est rare de s’arrêter aux noms des
publics, il suffit, pour être discernable, qu’elle victimes gravés sur un monument aux morts,
soit d’une taille proportionnée, et surtout que qui sont pourtant parfaitement lisibles. On
l’observateur dispose ou d’un point de vue pré- peut en revanche s’attarder devant un tableau
férentiel (portique à étage ou escaliers en vis-à- de Paul Klee : l’usage qu’il fait de l’écriture est
vis), ou d’un espace de recul suffisant pour ou- moins aisé à déchiffrer, mais le statut de
vrir l’angle de vue. C’est le cas pour la majorité l’œuvre diffère à nos yeux, et en cette cir-
des édifices publics romains. constance nombre de spectateurs se font plus
La lecture ne se fait jamais en cheminant attentifs au «message» écrit. Il s’agit là, non
(sauf dans le cas des milliaires à fût courbe), d’une attitude logique, déductible des caracté-
mais par faces (d’autels, d’arcs de triomphe). ristiques de l’œuvre étudiée, mais d’un
L’abondance de la lumière joue bien sûr un rôle comportement culturel complexe, qui obéit à
primordial, que renforce la mise en couleur des des motivations autres que le critère de l’im-
lettres creusées dans la pierre (les vestiges de ce médiate lisibilité. De tels comportements se
dernier dispositif sont nombreux) ou la dorure laissent rarement réduire à des axiomes
pour les lettres de bronze. Ces deux éléments simples, dans un sens ou dans l’autre. Il faut
jouaient peut-être dans le cas des inscriptions donc distinguer conditions de visibilité et sta-
des ludi saeculares et des Res Gestae d’Auguste, tut accordé à l’objet observé : s’il est obser-
sur lesquelles nous allons revenir. vable, mérite-t-il de l’être? Là entre en jeu la
Le support des inscriptions entrait égale- diligentia des œuvres.
ment en ligne de compte, toutes proportions Les stèles des ludi saeculares, hautes de
gardées. Une inscription sur pierre avait plus trois mètres, étaient certes ornées de lettres
de chances de solliciter l’attention qu’une minuscules; le texte gravé n’en était pas moins
étoffe ou un panneau de bois, quoique la pu- reconnaissable. Le caractère difficile de la lec-
blication des lois passait par un affichage sur ture, souvent cité comme obstacle, était volon-

morisation des formules les plus usitées, devait suffire à la 24


Nous reprenons et ordonnons ci-dessous les proposi-
majorité des citoyens pour participer à la vie de la cité, tions de Susini 1989.
sans qu’ils aient pour autant une parfaite maîtrise de 25
Remarquons que la dédicace de la colonne Trajane se
l’écrit». Pucci 1992, p. 235 figure 301, montre des passants trouve en regard immédiat des ouvertures de la Basilica
en train de lire une inscription honorifique. Sur la ques- Ulpia, à hauteur d’homme.
tion du public et de la culture : Salles 1992, p. 189-219. 26
Le silence qui touche les inscriptions n’est cependant
23
Hinard 1985, entre autres p. 23-29. Il est vrai que ces pas surprenant quand les Anciens, à l’exception de Pausa-
lois étaient auparavant prononcées en public par les ma- nias, restent muets devant Zeus Olympien.
gistrats : Valette-Cagnac 1997, p. 181-187.
AUTOUR DE LA COLONNE TRAJANE 125

taire, donc obéissait à une préoccupation pré- pour but de démontrer l’impossibilité de la vi-
cise. Etait-ce le gain d’espace pour des archi- sion et de la lecture des reliefs trajaniens. Elle
ves encombrantes? E. Valette-Cagnac avance, ne nous paraît pas gênante, bien au contraire,
à propos des inscriptions funéraires, une autre car dans l’hypothèse où Trajan se serait inspiré
hypothèse, plus séduisante : du modèle augustéen 30, le choix de reliefs
hauts de quatre-vingts centimètres, en lieu et
[...] à l’opposé des lettres monumentales qui place d’inscriptions minuscules, améliorait,
s’imposent au regard du passant [...], l’épitaphe, nous semble-t-il, la qualité visuelle de l’œuvre
écrite en petits caractères sur un espace relative-
et de son contenu. L’essentiel est cependant
ment restreint, nécessite un arrêt volontaire. Les
textes insistent d’ailleurs sur l’aspect intentionnel de
ailleurs. Les frises du Parthénon, comme celle
la démarche : le défunt (ou le monument) tâche de de la colonne Trajane, dépassent, par leurs
convaincre le lecteur de s’arrêter en utilisant divers qualités et leur organisation iconographique,
arguments 27. le statut de «simple» monument. Encore faut-
il s’entendre sur la signification des termes
Il est certain que la diligentia de l’inscrip- «monument» et «document» 31. Pour Filippo
tion intervenait, dans le cas des tombeaux, Coarelli, seule la réalité ou l’absence de lisibili-
pour arrêter le passant distrait. Il pouvait en té permet de classer un ensemble comme do-
être de même pour les stèles des ludi sae- cument (œuvre dont le contenu véhicule le
culares, avec une fonction différente bien sûr. message) ou monument (œuvre qui témoigne
Mémoire d’un rite religieux, réceptacle en cela du message mais nécessite, pour en percevoir
de la pietas romaine, elles témoignaient de la le contenu, le recours à des œuvres annexes).
précision scrupuleuse des rites par la précision La classification est stricte, mais comment va-
scrupuleuse du texte gravé. Dans ce cadre offi- lider le critère de répartition (perceptibilité du
ciel, la difficulté de la lecture est la consé- contenu) appelé à différencier les deux réali-
quence de la volonté d’exhaustivité dans la tés? Architectonique et inscription peuvent
description du rite, si bien que la stèle, monu- s’allier pour délivrer un message cohérent.
ment de piété, était en elle-même à la fois do- Dans le cas bien étudié du mausolée des Fla-
cument relatant le rite et preuve de la préci- vii 32, l’édifice associe à égalité architecture,
sion de son déroulement 28. iconographie et inscription honorifique pour
Les polémiques sur la visibilité et l’atten- glorifier le dédicataire. Si monumentum il y a
tion portée à l’endroit de la frise de la colonne dans ce cas, il use d’inscriptions minuscules et
Trajane ont enfin amené à la rapprocher des minutieuses, et pas de documents annexes.
Res Gestae d’Auguste, gravées dans le bronze Les catégories ne sont donc pas aisées à déli-
devant son mausolée 29. La comparaison avait miter et le constat vaut, à notre avis, pour la

27
Valette-Cagnac 1997, p. 77-78. bration fût conservé (ad conseruandam memoriam tantae
28
Nous renvoyons à Scheid 1990, p. 70, pour l’analyse b[eneuolentiae – –– deorum]), ce qui nous ramène encore à
de ces inscriptions et de celles des Arvales : «[...] les ins- la monumentalisation du culte».
criptions [des Arvales] ne pouvaient être lus que par les 29
Huet 1996, p. 21-24. Coarelli 1999, p. 16, accepte la
desservants du sanctuaire, et appartenaient à dea Dia comparaison : les deux monuments auraient une fonction
comme tous les autres objets qui se trouvaient dans le lu- identique.
cus : on pourrait conclure, en somme, que graver des 30
La comparaison entre les Res Gestae d’Auguste et le
fastes et des commentaires sur la propriété de la déesse re- «répertoire» des exploits de Trajan que constitue la frise
venait non seulement à l’informer, elle aussi, de la bonne nous paraît fondée : voir notre Chapitre Quatre à ce pro-
exécution du culte, mais à lui reconnaître comme un droit pos.
de propriété sur les rituels des arvales», et Scheid 1997, 31
Turcan 1995, p. 158, écrit : «C’est pour nous, mo-
p. 102-104 (sur les stèles des Jeux Séculaires) : «On peut dernes, que la colonne constitue un monument documen-
même supposer que les quindécemvirs n’ont rédigé de taire». Voir le début du Chapitre Cinq pour une définition
commentaire que sur l’ordre du Sénat. Celui-ci avait en ef- plus complète de ce qu’est à nos yeux un monumentum.
fet décidé que l’on graverait dans le bronze et le marbre le 32
Les Flavii de Cillium 1993.
commentarium des Jeux, afin que le souvenir de la célé-
126 LA FRISE DE LA COLONNE TRAJANE

colonne Trajane. L’objet de ce chapitre est de dont on peut étudier l’organisation et les ca-
préciser ce propos, car le scepticisme justifié ractéristiques (la frise), à des documents hy-
de Paul Veyne à l’endroit de la visibilité de la pothétiques (les rouleaux illustrés), dont plu-
frise, exige une réponse dans laquelle soient sieurs chercheurs disent non seulement qu’ils
intégrés l’architectonique de la colonne, son ont été créés tardivement, mais qu’ils l’ont été
organisation interne, l’environnement archi- justement à l’imitation des colonnes histo-
tectural, mais aussi les éventuels dispositifs riées, dont la colonne Trajane est le proto-
destinés à faciliter la vision des reliefs. Le tout type 36. En dépit de l’aspect séduisant des vo-
sera à replacer dans le contexte culturel de l’é- lumina illustrés, il semble sage d’écarter l’hy-
poque, ce qui n’est pas la moindre des diffi- pothèse, sans pour autant se résigner à
cultés. l’illisibilité.

2 – LA COLONNE TRAJANE La colonne Trajane dans l’Antiquité


ET LE REGARD CONTEMPORAIN
Comprendre le regard dans l’Antiquité,
Le problème de la visibilité des reliefs traja- plus précisément le regard porté à Rome sur
niens est le préalable à toute étude portant sur les «œuvres d’art» (les images), peut aider à
la lisibilité du discours. Les deux phases du re- changer les données du problème. Avant de re-
gard sont consécutives, mais non autonomes : prendre ce dossier, il convient d’établir quel-
la non-visibilité des reliefs a été discutée, juste- ques préalables.
ment parce qu’elle a comme conséquence l’illi- Lorsque l’on observe la colonne Trajane, on
sibilité 33. est frappé par sa hauteur et par la présence de
On l’a dit, un mode de lecture des reliefs, la frise continue 37. Ces deux caractères, consti-
souvent cité, suppose l’existence, dans les bi- tutifs du monument, sont repris dans la nu-
bliothèques adjacentes à la colonne (fig. 1), de mismatique (pl. LXXIIa) 38. La spire n’est indi-
rouleaux dessinés conservant le relevé inté- quée qu’occasionnellement sur les exemplaires
gral des reliefs 34. Il nous paraît caduc. Aucun conservées 39. Il est toutefois habituel que le
volumen illustré en continu n’a existé à Rome monnayage prenne des distances par rapport à
et dans l’Antiquité avant le IVe siècle après la réalité. Sur les monnaies montrant la co-
J.-C. 35. Supposer leur existence à l’époque de lonne, les proportions du socle, du fût et des
Trajan revient à déplacer le problème : on éléments saillants de la silhouette (ouverture
passe d’un monument difficile certes, mais du socle, aigles et couronne de chêne, statue

33
Marin 1988 pour une contribution sur la lisibilité et 38
Stucchi 1989, p. 249-252, fait le point bibliogra-
la visibilité de la colonne. phique et commente un certain nombre de types moné-
34
Picard 1992, p. 133-141; Picard 1996, p. 257. Il n’est taires, dont ceux, exceptionnels, surmontés d’une
pas le premier à avancer l’hypothèse : Becatti 1982, p. 546- chouette. Également : Panvini Rosati 1958; Pensa 1969-
547, a fait le point bibliographique sur la question. 1970, p. 281-291; et Claridge 1993, p. 15-17.
35
Ibid., p. 546-547, avec l’exemple discuté du Rouleau 39
Voir Stucchi 1989, p. 250-251; et Pensa 1969-1970,
de Josué. Veyne 1991, p. 340-341, cite un autre exemplaire p. 281-284. Signalons que ce dernier (ibid., p. 283), men-
de rouleau illustré, la Genèse de Vienne. Les deux auteurs tionne encore un aureus (VIe consulat, 112-117 après J.-C.;
restent pour le moins dubitatifs quant à la réalité de tels British Museum) avec le fût lisse, et un denier (VIe consu-
documents au début du IIe siècle après J.-C. Contra : Pi- lat, 112-117; British Museum) identique mais où la spire
card 1996, p. 257, qui contredit Turcan 1995, p. 156. Voir est indiquée. Autres références dans BMC Emp. III : nu-
également Meneghini 2002, p. 666. méro 522 planche 18.11 (aureus de 111 présentant la co-
36
Weitzmann 1957; Weitzmann 1970, p. 129; Weitz- lonne sur une base circulaire percée d’une porte avec les
mann 1977; et Becatti 1982, p. 546. Sur l’origine des deux aigles et la couronne de chêne, le fût lisse et la statue
«livres illustrés» : Horsfall 1983. de Trajan); numéro 445, planche 16.20 (sur ce denier de
37
Quelques chiffres donnés par Veyne 1990, p. 13, résu- 111, la spire apparaît mais pas la base); numéro 454,
ment la difficulté à percevoir les multiples scènes de la planche 17.1 (denier de 111 avec la spire indiquée); numéro
frise : deux cents mètres de reliefs enroulés en vingt-trois 565, planche 19.11 (la spire n’est pas indiquée); numéro
spires, deux mille cinq cents personnages sculptés, la hau- 667, planche 21.16 (la spire n’est pas indiquée); p. 213 nu-
teur de cent pieds romains pour le fût. méro 1004 et 1005, planche 40.1 et 2 (la spire n’est pas in-
AUTOUR DE LA COLONNE TRAJANE 127

au sommet) ne sont pas conformes à la réalité, lonne du Forum qui porte son nom. Sa co-
mais fonction de l’importance que leur accor- lonne est haute de cent quarante pieds» 42. Eu-
dait le graveur. En l’absence de légende nom- trope donne une altitude de 144 pieds : «Ses
mant le monument, seule l’iconographie assu- cendres, placées dans une urne d’or, furent
rait la reconnaissance de la colonne Trajane. installées dans le Forum qu’il construisit, sous
L’image était donc composée dans ce but pré- une colonne ayant cent quarante-quatre pieds
cis, et on peut remarquer que la spire participe de haut» 43. Des notices tardives donnent de
à l’identification, même si elle n’est pas l’élé- manière laconique un descriptif plus précis :
ment le plus fréquent 40. «le temple de Trajan et la colonne coclide
Les rares occurrences littéraires qui men- haute de cent vingt-sept pieds et demi; elle
tionnent la colonne insistent sur sa destination possède cent quatre-vingts marches à l’inté-
et, plus succinctement, sur sa silhouette. Ainsi rieur, et quarante-cinq fenêtres» 44. Deux autres
Dion Cassius : notices mentionnent encore brièvement : Co-
lumnae coclides II, et une troisième : Colum-
Il fit élever sur le Forum (agora) une haute co- nae cocledes II : Traiani et Antonini 45.
lonne (kiona megiston), destinée à la fois à lui servir
Par le qualificatif coclide, la frise en spirale
de tombeau et à être une preuve de travail fait pour
cette place (agoran); cet endroit, en effet, étant
est adjointe à la hauteur de la colonne, ces
montagneux, il le défonça de toute la hauteur de la deux caractéristiques la distinguant d’une co-
colonne, et en fit ainsi une plaine 41. lonne classique. Ammien Marcellin utilise, lui,
le terme de vertex qui a le double sens de
Nous retrouvons la fonction funéraire et la «tourbillon» et de «sommet» 46 : «les hautes
grande hauteur chez Cassiodore : «Ses os colonnes à spirale, dressées sur des plates-
furent placés dans une urne d’or sous la co- formes (suggestum) que l’on peut escalader 47,

diquée); numéro 1015 planche 40.11 (la spire n’est pas indi- coclydem altam pedes CXXVIII semis; gradus intus habet
quée); p. 218 numéros 1024 planche 41.6 (la spire n’est pas CLXXXV, fenestras XLV. Citons enfin la Notitia locorum ur-
indiquée); p. 219 numéro 1028 planche 42.3 (la spire n’est bis Romae (Codice topografico della città di Roma 1940,
pas indiquée). Sur les monnaies représentant la colonne, p. 225) : Forum Traiani cum templo et equo aeneo, et co-
consulter la courte synthèse de Hill 1989, p. 57-58. lumna coclide, quae est alta pedes. CXXVIII. habetque intus
Concluons cette longue note en soulignant que la présence gradus. CLXXXV. fenestellas. XLV. Martines 2000, p. 25,
de colonnes à frise sur le monnayage rend surprenantes souligne la qualité descriptive des Mirabilia : Columna
les théories relatives à la réalisation des reliefs à l’époque Traiani coclidis habet in altum pedes. CXXXVIII., gradus
d’Hadrien (voir notre Introduction, notes 95 et 100). numero. CLXXXV., fenestras. XLV.
40
Les types varient, du plus complet au plus dépouillé, 45
Le Curiosum et la Notitia cités note précédente
jusqu’au cas énigmatique de la chouette sur une colonne. (d’après par Lugli 1952, p. 98), puis Polemius Silvius,
Un habitant de l’Empire, au vu d’une de ces monnaies Quae sint Romae (cité par Lugli 1952, p. 99). Et Codice to-
(sauf peut-être la dernière : Hill 1989, p. 60, la qualifie de pografico della città di Roma 1940, p. 332.
columna incerta), était sans aucun doute capable d’identi- 46
Ammien Marcellin XVI, 10, 14 : [...] elatosque uer-
fier la colonne Trajane. tices, qui e scansili suggesto consurgunt, priorum princi-
41
Dion Cassius LXVIII, 16. Il précise plus loin (ibid., pum imitamenta portantes (nous ne suivons pas, pour ver-
LXIX, 1) : «Les os de Trajan furent mis sous sa colonne tex, la traduction de E. Galletier, mais celle de Mary 1992,
(kioni)» (trad. E. Gros et V. Boissée). p. 604-605 et note 55, pour qui ce mot est une «dénomina-
42
Cassiodore, Chron. PL 69 (cité par Lugli 1965a, tion très exacte de l’élément le plus original de ces co-
p. 54). lonnes», à savoir la frise en spirale).
43
Eutrope VIII, 2 (cité par Lugli 1965a, p. 54). 47
La mention de ces plates-formes escaladables laisse
44
Il s’agit du Curiosum urbis Romae regionum XIIII perplexe. Y a-t-il ici une allusion (ce serait la seule
composé entre 334 et 357 après J.-C. (à ce propos, lire le connue) aux terrasses supposées de l’étage autour de la co-
Codice topografico della città di Roma 1940, p. 68 et 113- lonne Trajane (et de la colonne de Marc Aurèle), où l’on
115; cité également dans Lugli 1965a, p. 53) : Templum pouvait monter et d’où on observait les reliefs? La traduc-
Traiani et columnam coclidem altam pedes CXXVII semis; tion du texte d’Ammien n’est pas satisfaisante, mais pas
grados intus habet CLXXX, fenestras XLV. Même chose, à plus que l’idée de monter sur la base des colonnes histo-
quelques nuances près, dans la Notitia urbis Romae regio- riées, ce qui est impossible. À moins encore que l’auteur
num XIIII, composée entre 357 et 449 (Codice topografico n’indique incidemment la présence de l’escalier dans le fût
della città di Roma 1940, p. 68 et 174; cité également dans menant à la plate-forme supérieure, socle de la statue de
Lugli 1965a, p. 53) : Templum divi Traiani et columnam l’empereur?
128 LA FRISE DE LA COLONNE TRAJANE

et portant les statues des anciens empereurs». sions, celle d’Ammien Marcellin, ne s’attarde
Vertex s’applique à un tourbillon tant ascen- pas plus sur le décor sculpté (à l’exception du
dant que descendant 48. À bien y regarder, l’am- groupe équestre de l’empereur, au centre de la
biguité du terme est gênante. Vertex est en gé- place) que sur la colonne coclide 52. Constater
néral compris comme désignant la spire. Or, il ce silence n’est pas l’expliquer. Soit leur pré-
pourrait aussi bien décrire l’escalier interne sence allait de soi (comme celle de la spire sur
(auquel cas la description d’Ammien serait les monnaies?), soit nous sommes confronté
uniquement architectonique) que le mouve- une nouvelle fois au laconisme des historiens
ment extérieur de la frise historiée. Cette se- de l’Antiquité face aux images des complexes
conde signification paraît cependant confir- architecturaux 53. Ce silence est d’autant plus
mée par le fait que le terme vertex est adapté regrettable que les descriptions du Forum
au mécanisme de lecture de la frise. d’Auguste et du temple d’Apollon Palatin par
La hauteur remarquable de ce type de mo- Properce et Ovide comportent de précieux ren-
nument est enfin confirmée par un cippe de seignements quant au programme iconogra-
marbre, qui donne à la colonne de Marc Au- phique de ces ensembles 54. Mais tous deux ré-
rèle le surnom de columna centenaria, ré- digent des ouvrages poétiques, et il semble que
férence explicite à la dimension du fût 49. La le détail du décor d’un ensemble architectural
hauteur de cent pieds a en effet été reprise par n’entrait pas, par exigence littéraire et de mé-
les empereurs désireux d’égaler Trajan 50. Ils thode, dans le cadre d’un ouvrage historique.
ont pu vouloir imiter uniquement la dimen- Manque, à ce catalogue de sources, la prin-
sion honorifique du monument, ce qui semble cipale : la dédicace de la colonne. Elle pro-
être le cas pour la colonne lisse d’Antonin. La clame sur la base du monument :
colonne historiée de Marc Aurèle est plus fi-
dèle à celle de son prédécesseur, sans être Le Sénat et le peuple romain à l’empereur César
exactement semblable. Il y eut, par rapport à Nerva Trajan Auguste, fils du divin Nerva, Germa-
nique, Dacique, grand pontife, investi pour la dix-
la colonne Trajane, transformation des struc-
septième fois de la puissance tribunicienne, accla-
tures de la frise par le choix d’un haut-relief et
mé empereur pour la sixième fois, consul pour la
le nombre plus restreint de spires, qui passent sixième fois, père de la patrie. Pour indiquer à
de vingt-trois à vingt-et-une, enfin par l’instal- quelle hauteur s’élevait la colline qui fut détruite
lation d’une base plus élevée que celle de la co- par les travaux 55.
lonne Trajane 51. Quoi qu’il en soit, les sources
insistent d’abord sur la hauteur de ce type de De l’abondante bibliographie sur la courte
colonne puis, par les mentions de vertex ou de lacune 56, retenons les propositions de Mariano
colonne «coclide», sur leur seconde particula- Raoss. Sa reconstitution, basée sur la préser-
rité, la frise en spirale. La présence des reliefs vation de la partie manquante dans un codex
n’est jamais mentionnée, et la plus longue des- carolingien, est acceptée par la plupart des
cription du forum de Trajan dont nous dispo- commentateurs 57. Sa traduction s’appuie en

48
Nous devons cette indication à Georges Devallet, que 55
Traduction reprise de Coarelli 1994, 85. CIL VI, 960 :
je remercie vivement. Senatus populusque Romanus / Imp(eratori) Caesari divi
49
CIL VI.1, 1585. Commentaire dans Martines 2000, Nervae f(ilio) Nervae / Traiano Aug(usto) Germ(anico) Da-
p. 30. cico pontif(ici) / maximo trib(unicia) pot(estate) XVII, imp
50
Ibid., p. 44-46, sur le prestige du chiffre cent dans (eratori) VI, co(n)s(uli) VI, p(atri) p(atriae) / ad declaran-
l’Antiquité. dum quantae altitudinis / mons et locus tant [is oper]ibus
51
Ibid., pour une comparaison précise des deux co- sit egestus.
lonnes historiées. 56
Settis 1988a, p. 50, et Milella 1995, p. 100, offrent une
52
La description du Forum succède, dans le texte (elle bonne vue de la base de la colonne et de l’inscription, dété-
se place en XVI, 10, 15), à la mention des vertices acces- riorée au VIIe siècle par le toit d’une chapelle installée au
sibles depuis leur suggestum : ce qui laisse supposer un pied de la colonne. Consulter Stucchi 1989, p. 238-245,
lien entre les deux éléments. pour des photographies de détail de la lacune.
53
Voir notre contribution sur ce point : Galinier 2001. 57
Raoss 1968, p. 402 note 3, cite le codex de l’Anonyme
54
Zanker 1970, et Zanker 1989. d’Einsiedeln, pélerin venu à Rome à l’époque carolin-
AUTOUR DE LA COLONNE TRAJANE 129

outre sur l’étude sémantique poussée des ser de la première phase du regard – percep-
termes mons, locus et egerere fréquemment as- tion – à la seconde – lecture du discours – avec
sociés dans le vocabulaire juridique romain. le maximum de facilité et le minimum de perte
Elle lui permet de comprendre ainsi la fin de la d’informations. Autrement dit : était-il pos-
dédicace : «[...] pour montrer de quelle hau- sible de lire les deux cents mètres de frise dans
teur furent déblayés, après de si grands tra- leur totalité? La réponse à cette interrogation
vaux, la roche (ou la colline) et le terrain» 58. sera fonction, d’abord de la définition de la vi-
L’inscription met en rapport de manière impli- sibilité que nous aurons dégagée et des dispo-
cite la hauteur du mons entaillé pour le Forum sitifs prévus à cette fin sur la frise, ensuite des
et les dimensions de la colonne. La frise n’est caractéristiques de la frise elle-même et de son
pas mentionnée. Il est vrai qu’il suffisait au discours. La visibilité de la totalité de la frise
lecteur de la dédicace de lever les yeux pour est-elle nécessaire pour que la lisibilité de la
constater sa présence. Par contre, l’altitude est totalité du discours de la frise soit possible?
bien considérée comme une caractéristique es- – Enfin, après avoir écarté le modèle de lec-
sentielle du monument. ture à partir d’un volumen illustré et ayant éva-
De ce tour d’horizon des sources, se dégage lué la visibilité et la lisibilité de la colonne Tra-
un constat : la hauteur de la colonne et la spire jane, nous nous efforcerons de proposer un
hélicoïdale, considérées aujourd’hui comme modèle de lecture en rapport avec les compor-
les obstacles principaux à la visibilité, sont tements culturels attestés au temps de Trajan.
précisément les caractéristiques qui dis-
tinguent ces monuments des colonnes honori- Le regard antique, principes
fiques traditionnelles. Or, il est indéniable que Pour poser le problème de la visibilité de
leur conjonction rend les reliefs difficiles à dis- la frise en termes nouveaux, il faut situer
tinguer. Cette difficulté est pourtant liée à un le monument dans la science optique de
choix délibéré des concepteurs et commandi- l’époque de Trajan et poser le problème du
taires. Il faut donc essayer de comprendre : regard à Rome. Les préalables grecs existent
– en quoi consistait la visibilité pour les An- bien sûr. L’exemple le plus spectaculaire,
ciens. Il n’est pas certain qu’ils aient eu la tiré d’une source tardive car rapporté par
même définition que nous : on peut en tout l’érudit byzantin Tzetzes, est celui d’une sta-
cas poser la question. tue d’Athéna due à Phidias. Au sol, à hauteur
– Quels étaient les rapports qu’entrete- des spectateurs, son visage était difforme; sur
naient, dans l’Antiquité, visibilité et lisibilité? le piédestal, les traits apparurent harmo-
Ce point vise à mettre au jour les mécanismes nieux 59. Par sa technique de sculpteur, Phi-
prévus pour aider le spectateur romain à pas- dias aurait donc maîtrisé le problème de la

gienne. Settis 1988a, p. 50-56, reprend cette proposition et hauteur de terre excavée pour la construction de la co-
retrouve dans Dion Cassius LXVIII, 16, la transcription lonne.
mot à mot de la dédicace. Stucchi 1989, p. 237-247, fait le 58
Raoss 1968, p. 417-432. L’auteur suggère, après l’é-
point bibliographique mais est favorable à la version tan- tude de nombreuses inscriptions et textes latins, que locus
t[is vir]ibus, dans le sens «[...] avec quelle énergie [...]». Il est employé pour signifier une étendue de terrain, mons
ne tient pas compte de la notation carolingienne, car le pé- pour une hauteur, et les deux, employés avec egerere, sup-
lerin ne serait d’après lui venu à Rome qu’au VIIIe siècle et posent un transport de matériau. Sur le mons préexistant
n’aurait pu, en conséquence, voir la dédicace intacte (ibid., au Forum de Trajan entre Capitole et Quirinal, voir notre
p. 237). Sur l’imposante bibliographie consacrée à la ques- Deuxième Partie.
tion, consulter encore Mansuelli 1969, et Becatti 1982, 59
Citée comme «fantaisiste, mais caractéristique» par
p. 540-542, qui conclut que la dédicace fait référence, non Schuhl 1933, p. 30. Également : Gombrich 1987, p. 244-
à une hauteur entre Capitole et Quirinal, mais aux travaux 245. Rouveret 1989, p. 33, considère avec raison que la
nécessaires pour entailler les pentes des deux collines. date tardive de rédaction affaiblit la portée de l’anecdote.
Pour Martines 2000, p. 34, le mons de l’inscription renvoie Nous renvoyons à ces deux auteurs et aux passages de Pa-
au plan incliné, long de quatre cents pieds, utilisé pour éri- nofksy 1975, consacrés à la perspective dans l’Antiquité,
ger le fût de la colonne. Enfin, Rizzo 2001a, p. 215-216, et pour un tableau plus complet de l’optique grecque et de
Rizzo 2001b, p. 44-46, met en relation l’inscription et la son application en art et architecture.
130 LA FRISE DE LA COLONNE TRAJANE

distance et de l’illusion perspective. Plus sû- matiques de la colonne Trajane insistaient sur
rement il prévit, dans le cas de Zeus Olym- la silhouette générale de la colonne. D’autres
pien, un dispositif architectural pour monuments trajaniens témoignent de cette
compenser la taille de la statue. pratique 63. Sur un sesterce des années 104-
Autre source : Diodore de Sicile opposait la 11164, sont visibles l’écrin des portiques, le
technique statuaire grecque, qui se préoccupe temple au centre sur un haut podium, l’autel
des dispositions à prendre pour éviter les dé- devant le bâtiment, la façade, le décor du tym-
formations optiques dans le cas des statues co- pan, les deux victoires et la divinité au zénith
lossales, à celle des Egyptiens, plus scrupu- du fronton, enfin la statue cultuelle dans la
leuse de la réalité 60. Les Grecs privilégient ain- cella, autant d’éléments mis en valeur dans
si la skiagraphia, notion optique utilisée tant cette figuration simplifiée. En l’absence d’une
par les artistes que par les architectes 61 et que inscription nommant le temple, l’identification
l’on retrouve dans la scaenographia de Vi- est incertaine 65, preuve que ce type de re-
truve 62. présentation se répète 66 et que les complexes
Les monnaies romaines constituent un bon cultuels obéissaient à des règles urbanistiques
ensemble de départ pour dégager les habitudes identiques, favorisant la vision faciale des bâti-
de regard romaines. Représentations synthé- ments 67. Cette disposition se retrouve dans la
tiques, elles reprennent les éléments jugés im- littérature augustéenne, par exemple la des-
portants dans un monument et constituent de cription du temple de Mars Ultor par Ovide 68
véritables fossiles optiques. Les vues numis- construite autour des verbes de vision 69 et qui

60
Diodore de Sicile I, 98, 7-8 : «Chez eux en effet [en planche 11.1 : Kunsthistorisches Museum, Vienne; et
Egypte], ce n’est pas d’après l’imagination visuelle qu’est p. 272 planche 12.2 : Museo Nazionale Romano, Rome.
déterminée la juste proportion des statues comme chez 65
RIC III, p. 285 et planche 10.186, identifie la statue
les Grecs; eux, quand ils ont déposé les blocs de pierre, cultuelle de Jupiter, tandis que le BMC Emp. III, p. 182
les ont fractionnés puis travaillés, ils obtiennent alors un numéro 864 planche 32.9, ne se prononce pas. Panvini Ro-
bon rapport depuis les moindres parties jusqu’aux plus sati 1955, y reconnaît le temple du Divin Nerva (voir en-
importantes. Ils divisent en effet la constitution de tout le core Brown 1940). Hill 1965, p. 158-160, propose d’identi-
corps en vingt-et-unes parties un quart et restituent ainsi fier le bâtiment au temple de Iuppiter Victor sur le Palatin.
l’exacte proportion de l’être vivant» (trad. M. Casevitz). Overbeck-Kent-Stylow 1973, p. 111 et numéro 262 planche
Pour un commentaire de cet extrait : Rouveret 1989, 69, fait de même. Pensa 1969-1970, p. 267-274, a fait le
p. 34. point sur les hypothèses. Elle suppose que ces monnaies
61
Simon 1988, p. 201-202 : «Il ne s’ensuit pas que l’op- sont des projets d’édifices, en l’espèce soit le futur temple
tique antique reste sans retombées pratiques. Loin s’en du Divin Trajan, soit le complexe de la basilique de Mati-
faut. L’art du peintre, l’art du sculpteur ou de l’architecte dia et Marciana. Elle n’a pas été suivie, puisque Hill 1989,
en sont tributaires. Dans la mesure où elle fait p. 33-36, réfute la thèse et maintient son interprétation en
comprendre comment les proportions visibles ne sont pas s’appuyant sur des coins postérieurs (il rapproche des re-
les proportions réelles, ou fait saisir comment le clair se présentations de temples entourés de portiques qui dif-
détache sur le sombre, elle aide l’artiste à perfectionner fèrent dans le détail, comme il le reconnaît). Le débat n’est
ses effets, ses perspectives, ses reliefs. [...] Issue sans pas tranché : par exemple La Regina 1988, p. 21, ne re-
doute d’une réflexion sur certaines pratiques artistiques, prend aucune identification, au contraire de Packer 1997a,
elle est ensuite venue leur donner un fondement théo- p. 131-135, 467-470, figure 81 et planches 68-70, qui y voit
rique permettant de les rendre plus méthodiques et plus sans hésitation le temple du Divin Trajan.
précises». 66
Sur le rendu de la perspective, Panofsky 1975, p. 54-
62
Schuhl 1933, p. 30. Rouveret 1989, p. 55, définit ainsi 61 et 68-93.
la skiagraphia : c’est une «technique fondée sur le dessin et 67
Par exemple le complexe pompéen du Champ de
la couleur, qui produit des faux-semblants, organisés en Mars (Sauron 1987 et 1994), et de manière générale les en-
fonction d’un point de vue privilégié et efficaces à dis- sembles urbanistiques élevés à Rome à l’époque impériale
tance». La scaenographia est la réalisation en trompe-l’œil (Gros-Torelli 1992, p. 167-208, et Gros 1996, p. 275-282).
de bâtiments dans les décors de théâtre (ibid., p. 57, et 68
Commentaire dans Gros 1976, p. 42-43.
p. 66 pour la définition des termes grecs et latins). 69
Ovide, Fastes V, 551-567 : «Le dieu vengeur est des-
63
Cette lecture doit beaucoup aux pages stimulantes de cendu du ciel pour voir les monuments élevés en son hon-
l’Aurea Templa de Pierre Gros, par exemple Gros 1976, neur et le temple qu’on peut admirer sur le Forum d’Au-
p. 42-44 et 92-95. guste (in Augusto conspicienda foro). [...] Le dieu des
64
Bonnes reproductions dans Pensa 1969-1970, p. 270 armes lève les yeux vers le faîte du monument (Prospicit
AUTOUR DE LA COLONNE TRAJANE 131

rend le parcours du regard du dieu. Properce riaux (fig. 2), à la dignitas 75 desquels il parti-
élabore sa description du temple d’Apollon Pa- cipe 76.
latin selon le même principe 70. Sans imiter De tous ces documents, se dégage un souci
Ovide, il dispose en tête de son élégie le terme constant : l’axialité, qui favorise la vision en
species, qui recoupe le terme grec phantasia 71 perspective des bâtiments. Le verbe latin pers-
et peut se traduire par «apparence». Or, le but picere, «voir à travers» c’est-à-dire «voir à tra-
de la venusta species est justement d’adapter vers un espace», a un rapport direct avec la vi-
l’aspectus d’une œuvre aux anomalies de la vi- sion axiale. Il comporte une double nuance :
sion humaine 72. une notion dynamique, de mouvement, mais
Le point de vue préférentiel reste bien sûr aussi une notion d’accomplissement, de totali-
la vision axiale. On trouve trace de ce principe té. Que la vision totale, parfaite 77, soit en
dans la littérature, le monnayage ou les même temps la vision dynamique qui s’en-
fresques murales dès l’époque tardo-républi- fonce, permet de saisir combien, dans la men-
caine 73. Il est révélateur que le premier talité romaine, les deux nuances sont liées. On
complexe urbanistique élevé dans l’Urbs sur ce retrouve cette association dans les traités d’op-
principe soit le théâtre de Pompée 74. Le mo- tique de l’Antiquité. Euclide, Damien puis Vi-
dèle fut ensuite repris sur les forums impé- truve, Lucrèce, Sénèque et enfin Claude Ptolé-

Armipotens operis fastigia summi...) : il est satisfait d’y rumque extensionem, il veut dire que le dessin doit altérer
trouver tout en haut les dieux invaincus. Il aperçoit aux les proportions réelles des bâtiments représentés, à la ma-
portes des traits de diverses sortes (Prospicit in foribus di- nière dont ces édifices seraient déformés dans la percep-
versæ tela figuræ...), et les armes des nations vaincues par tion réelle, c’est-à-dire en fonction de l’endroit choisi pour
ses soldats. Ici, il voit Énée (Hinc videt ænean...), chargé placer l’œil de l’observateur qui constitue le point de vue à
de son fardeau sacré et tant d’aïeux de la dynastie des partir duquel la perception de l’ensemble architectural
Iules. Là, il voit le fils d’Ilia (Hinc videt Iliaden...) portant s’organise, le point d’ancrage dans la réalité de la phanta-
sur les épaules les armes d’un chef et les actions retracées sia du spectateur».
au-dessous des statues alignées des héros. Sur le fronton 72
Gros 1990a, p. XXXI, pour une définition plus déve-
du temple, il voit le nom d’Auguste (Spectat et Augusto loppée d’aspectus.
praetextum nomine templum...)» (trad. E. Ripert). Cer- 73
Winkes 1973, sur la scaenographia dans les fresques
tains de ces verbes (conspicere, et surtout prospicere) im- républicaines. Brilliant 1986, p. 77, met en parallèle un
pliquent une notion de distance entre le dieu et l’objet vu, texte de Quintilien sur la phantasia et les Troisième et
décrivent un regard qui traverse l’espace; les derniers (vi- Quatrième Styles de Pompéi. Voir également Rouveret
dere, spectare) correspondent à une proximité plus immé- 1989, p. 97 et pl. I à III, avec entre autres, en pl. III.2, une
diate du dieu Mars avec son temple. peinture de la Salle des Masques de la Maison d’Auguste
70
Properce, Elégies II, 31 : «Le grand César [Auguste] ouvrant sur une perspective axiale, à travers une porte mo-
vient d’ouvrir le Portique d’Or de Phébus. Quel superbe numentale encadrée de piliers. Sur la fausse perspective
spectacle (Tanta erat in speciem) que toutes ces colonnes des décors de théâtre, lire le commentaire à Vitruve, De
puniques encadrant les filles du vieux Danaos! J’ai vu là Arch. VII, praef. 11, dans Rouveret 1989, p. 65-127, et Si-
(uisus), plus beau que le dieu lui-même, un Phébus de mon 1988, p. 73-78; sur le théâtre, nombreuses indications
marbre, la lyre silencieuse et la bouche ouverte pour chan- bibliographiques dans Gros 1992a, p. 437.
ter; tout autour de l’autel, de belles bêtes de Myron, quatre 74
Sauron 1994, p. 249-314, 315-430, et 536-541. Sur les
bœufs, vivantes statues. Au centre se dresse le temple, relations entre les scaenae frontes des théâtres augustéens
éblouissant de marbre et plus cher à Phébus que sa patrie et le nouveau pouvoir : Gros 1987.
d’Ortygie; au faîte du temple, le char du soleil; sur la 75
Gros 1984a, p. 50 et 63.
porte, chef d’œuvre d’ivoire libyen, d’un côté les Gaulois 76
Plus généralement, sur l’aménagement des forums
précipités des hauteurs du Parnasse, de l’autre la fille de dans le monde romain, lire Gros 1990b, et Gros 1992a,
Tantale abîmée dans le chagrin et le deuil. Enfin, entre sa p. 237-242 et 258-264. Il ressort de ces études que la roma-
mère et sa sœur, le dieu lui-même, Apollon Pythien, dans nisation passe par le remaniement architectural des
sa longue robe et chantant» (trad. P. Paganelli). Ce texte centres politiques indigènes, ce qui implique une trans-
est finement analysé par Gros 1976, p. 43. formation de la pratique du regard, en l’occurrence une
71
Rouveret 1989, p. 89 (d’après Cicéron, Academica, II, hiérarchisation des espaces selon le principe de l’axialité.
34, 112), et ibid., p. 74. Sur les déformations optiques né- 77
Le verbe perficere, de construction comparable, sup-
cessaires dans l’architecture antique, consulter la biblio- pose qu’une action est en cours et qu’une fois accomplie
graphie donnée par Gros 1982, p. 689. Agnès Rouveret ex- dans sa totalité, elle sera «parfaite». Je suis débiteur de ces
plique ainsi le terme phantasia : «Lorsque Vitruve parle indications à Georges Devallet.
d’une correspondance des lignes ad aciem oculorum radio-
132 LA FRISE DE LA COLONNE TRAJANE

mée en 127-151 après J.-C. 78, ont fait de cette plus le souffle qui baigne nos yeux vient de
perspective, de l’acte de «voir à travers», une loin, plus l’objet nous paraît reculé» 83. Et Gé-
condition indispensable à la vision. La vision rad Simon de commenter, en décrivant
axiale, celle qui permet à l’acies du regard de une réalité devenue pour nous littéralement in-
«traverser» au mieux l’espace, est toujours dé- concevable, puisqu’on a affaire à une projection à la
finie comme la plus perspicace. fois matérielle et psychique – constituée d’éléments,
eau et feu, analogue à ceux de la matière inerte, tout
L’optique dans l’Antiquité en étant vectrice de sensibilité. Bref, de l’équivalent
d’un long bras invisible qui irait s’imbiber droit de
En dépit de divergences théoriques, les An- la couleur et de la luminosité des choses pour les
ciens admettent que le mécanisme du regard rapporter à notre âme 84.
consiste, non pas en une réception par l’œil de
Les règles théoriques visant à garantir une
rayons lumineux 79, mais :
bonne vision ont été énoncées par Ptolémée.
– soit en une réception par l’œil de «mem- On peut les réduire à quatre paramètres 85 :
branes» émises par la surface des objets. Lu-
crèce reprend ainsi la théorie épicurienne des – «[...] en l’absence de lumière, on ne voit
«simulacres» : «De tous les objets il existe ce pas du tout», et : «on voit mieux ce qui est plus
que nous appelons les simulacres : sortes de copieusement éclairé, ou plus directement».
membranes légères détachées de la surface des Pour qu’un objet soit perçu dans de bonnes
corps, et qui voltigent en tous sens parmi les conditions par le cône visuel, il faut qu’il y ait
airs» 80. Il décrit aussi le mécanisme oculaire assez de lumière. Ce point est cependant mi-
de la vision : neur dans la théorie optique, ainsi que le pré-
cisera le quatrième point.
En effet, l’image, aussitôt émise, pousse et – «On voit mieux les objets proches que les
chasse en avant tout l’air interposé entre elle et nos lointains, car la force des rayons visuels dimi-
yeux; cet air ainsi chassé se répand dans nos yeux;
nue avec la distance». La qualité de la vision
son flot baigne nos pupilles, et passe 81;
baisse avec l’éloignement, mais aussi avec l’é-
– soit en une émission par l’œil de rayons cartement de l’objet observé par rapport à l’axe
visuels qui vont frapper les objets et trans- du cône visuel.
mettent une sensation à l’observateur 82. Le re- – «On voit mieux ce qui est atteint à la
gard consiste dans cette seconde théorie en un perpendiculaire que ce qui l’est obliquement»,
cône projeté par l’œil, un organe qui, comme et : «on voit mieux les objets qui se présentent
le toucher, permet d’apprécier par une sensa- dans l’axe du cône visuel que ceux qui s’ap-
tion immédiate la hauteur, la grandeur, bref prochent de ses bords». Un observateur verra
les caractéristiques d’un objet. Lucrèce est mieux un objet en incidence directe qu’en
d’accord sur ce point : «Voici comment nous oblique. Une vision perpendiculaire donne
voyons chaque objet à sa distance; et plus donc une meilleure vision de la réalité qu’une
grande est la colonne d’air agitée devant nous, vue de trois-quarts ou de profil. Est en jeu,

78
Simon 1981, et Simon 1988, p. 57, pour ces textes (trad. A. Ernout).
et leur commentaire (il utilise et traduit L’optique de 81
Ibid., IV, 244-249 (trad. A. Ernout). Et Brilliant 1986,
Claude Ptolémée (version latine), A. Lejeune éditeur, Lou- p. 77-78.
vain 1956), que Smith 1988 ne remplace pas. Valette- 82
Voir ci-après les diverses références concernant les
Cagnac 1997, p. 41-42, insiste elle-aussi sur l’importance tenants de cette théorie, stoïcienne.
des théories optiques dans le domaine de la lecture à 83
Lucrèce, De rerum natura IV, 250-253 (trad. A. Er-
Rome. nout).
79
Comme Kepler l’a mis en évidence seulement en 84
Simon 1981, p. 302. Ces deux conceptions de la vision
1604 : Simon 1981, et Simon 1988, p. 11. justifient à elles seules l’akribeia ou diligentia d’œuvres que
80
Lucrèce, De rerum natura IV, 33-36 (trad. A. Ernout); nous considérons aujourd’hui «invisibles».
ou IV, 216-217 : «Ainsi donc une fois de plus il faut re- 85
D’après Simon 1988, p. 83-186 (les références des ex-
connaître que sont émis avec une merveilleuse <rapidité> traits de Ptolémée, d’après Gérard Simon, sont : Ptolémée,
des atomes qui frappent nos yeux et provoquent la vision» II, 19-20).
AUTOUR DE LA COLONNE TRAJANE 133

soit la position de l’observateur par rapport à L’art finit par acquérir sa propre autonomie et
l’objet observé, soit la position de l’objet ob- découvrit la lumière et les ombres, le contraste
servé par rapport au cône visuel de l’observa- entre les couleurs étant réciproquement souligné
teur. par leur juxtaposition. Ensuite vint s’ajouter l’éclat,
qu’il faut distinguer ici de la lumière. L’opposition
– «On voit mieux [...] ce qui offre un spec-
entre ces valeurs lumineuses et les ombres fut appe-
tacle franc que ce qui laisse pénétrer [les lée tonos; quant à la juxtaposition des couleurs et
rayons visuels] de manière diffuse». Pour au passage de l’une à l’autre, on leur donna le nom
qu’un objet soit perçu dans de bonnes condi- d’harmogè (harmonisation) 88.
tions, il faut certes qu’il y ait assez de lumière,
mais avant tout que cet objet «offre un spec- Sans la coïncidence forme-couleur, l’œil est
tacle franc», c’est-à-dire qu’il soit opaque. S’il victime d’illusions 89. Ces principes étaient
est translucide, les rayons visuels le perçoivent connus des praticiens de l’image et de l’ar-
mal, car ils le traversent. chitecture antiques. Quelle que soit la théorie
optique adoptée 90, ils recherchaient des solu-
Ce dernier paramètre mérite que l’on s’y ar- tions pragmatiques à des problèmes concrets.
rête. En effet, dans l’optique antique, seule la Vitruve mentionne ainsi, justement à propos de
couleur arrête les rayons visuels et rend les ob- colonnes dont l’altitude atteignait cinquante
jets opaques. Ce sont également les contrastes pieds, les correctifs à prévoir pour éviter les il-
de couleur qui permettent la distinction des lusions et obtenir, non une bonne visibilité (ces
formes, la lumière n’intervenant que comme colonnes sont des colonnes non-historiées),
condition préalable. Pour une bonne vision mais une venusta species 91. De même Damien
des couleurs, elle ne doit être ni surabondante, insiste-t-il sur la nécessité de rechercher la
ni insuffisante. «La passion que subit la vue «bonne forme» (eurythmia), celle qui neutra-
est illumination et coloration. L’illumination lise les illusions de l’œil. Le sculpteur monu-
toute seule provient des corps lumineux et est mental (c’est-à-dire le créateur de statues colos-
trop abondante; aussi nuit-elle au sens et le sales par la taille) doit lui-aussi prévoir l’effet
lèse-t-elle» 86. L’absence de lumière noie les optique que produira son œuvre une fois en
couleurs dans l’obscurité, son trop-plein dans place, et compenser les effets de la hauteur par
l’illumination. Et Gérard Simon de gloser : l’application de principes visuels tirés de la
La vue a pour sensibles propres la lumière et la science de l’optique, et non de principes mathé-
couleur. [...] Ce qui agit sur la vue, ce qu’elle voit matiques abstraits. E. Panofsky note ainsi que,
‘vraiment’ : ce sont les corps suffisamment d’après Damien, l’architecte «doit neutraliser
compacts et éclairés, à l’exclusion des ténèbres qui les illusions de l’œil en épaississant les colonnes
ne frappent pas le regard, et des milieux parfaite- en leur milieu, en rendant les cercles par des el-
ment transparents où il se perd. Mais on peut aussi lipses et les carrés par des rectangles [...]». Le
considérer la passion qu’elle subit : c’est la colora- sculpteur monumental devait de même prévoir
tion et l’illumination du rayon visuel 87.
«quel effet optique produira son œuvre, afin
La maîtrise de la lumière représenta, d’a- que celle-ci ne sacrifie pas inutilement les effets
près Pline l’Ancien, un des progrès décisifs de optiques de l’eurythmie aux abstractions ma-
la peinture : thématiques de la symétrie» 92.

86
Ptolémée II, 23. comprendre le mécanisme de la réflexion dans les miroirs,
87
Simon 1981, p. 309. et l’arc-en-ciel. Vitruve, VI, 4, 5, fait référence aux simula-
88
Pline l’Ancien, H.N. XXXV, 29 (trad. J.-M. Croi- cra nés des reflets dans l’eau.
sille). L’auteur décrit ensuite la palette et les couleurs 90
Gros 1990a, p. 123 note 13.2 : Vitruve «évoque les
en usage chez les peintres, qu’il classe en deux catégo- deux théories de la vision en présence à l’époque hellénis-
ries (ibid., XXXV, 12 : «Il y a les couleurs austères, tique (VI, 2, 3) en se gardant de choisir entre elles».
d’autres éclatantes (austeri aut floridi)»; trad. J.-M. Croi- 91
Vitruve, III, 3, 13 : «Ces augmentations progressives
sille). des diamètres supérieurs [des colonnes] sont autant de
89
Un des soucis majeurs de l’optique antique est d’ex- correctifs imposés par la distance verticale que franchit le
pliquer ces illusions (Simon 1981 et 1988). Pour l’époque rayon visuel lorsqu’il s’élève» (trad. P. Gros).
romaine, citons Sénèque, De Ignibus V, qui s’efforce de 92
Nous utilisons et résumons les citations et le com-
134 LA FRISE DE LA COLONNE TRAJANE

La colonne Trajane a-t-elle fait l’objet d’une ici au décalage entre notre conception de la vi-
semblable recherche? Les caractéristiques du sibilité et la perception qu’en avaient les An-
monument ne paraissent pas, a priori, ciens. Il est important, puisque la solution sug-
conformes aux principes de la visibilité. Pour- gérée par Cyrus, et acceptée par Cicéron, est
tant, Cicéron fournit un argument propre à ef- contraire au dispositif que nous considére-
facer cette réticence. Souhaitant aménager rions comme le meilleur pour l’objectif défini
dans sa villa d’Arpinum une vue agréable sur (soit une large baie vitrée...). Il semble en
son jardin, il reçoit les conseils de son archi- conséquence justifié de supposer, soit qu’a été
tecte grec Cyrus : appliqué à la colonne Trajane le même type de
réflexion théorique que Damien a codifié et
En critiquant l’étroitesse des fenêtres, sache que que Cyrus utilise pour une simple fenêtre, du
tu critiques la ‘Cyro-pédie’. En effet, comme je fai- moins que nos jugements sur la frise historiée
sais, moi aussi, la même objection, Cyrus m’a ré- doivent prendre en compte la définition anti-
pondu que les points de vue sur les jardins ne pré- que de la visibilité.
sentaient pas autant d’agrément avec de larges ou-
vertures. De fait, soit a l’œil de l’observateur, b la
chose vue, les rayons [...]. Tu vois la suite. En effet,
si notre vision résultait du ‘choc des simulacres’, il
3 – LA COLONNE TRAJANE ET L’OPTIQUE ANTIQUE
est vrai que ceux-ci auraient du mal à franchir les
espaces étroits. Mais en réalité le flot des rayons
partant de l’œil se fait aisément 93. La difficulté à percevoir les reliefs de la
frise est liée à la hauteur de la colonne. L’argu-
Trois points sont ici remarquables. Cicé- ment souvent cité, mettant en avant l’aug-
ron, s’adressant à Atticus et lui expliquant le mentation de hauteur des spires en fonction
pourquoi de ces fenêtres étroites, se réfère à la de leur situation sur le fût, a été démenti
théorie optique de l’émission de rayons par (fig. 4). La colonne Trajane paraît donc, aux
l’œil qui s’échappent aisément d’une fenêtre yeux des observateurs contemporains, un
étroite, puisqu’ils ont, dans la pensée stoï- échec : aujourd’hui comme dans l’Antiquité,
cienne, la forme d’un cône. Preuve que, à la fin les conditions de visibilité semblent être iden-
de la République et dans un milieu romain tiques car liées aux caractéristiques de la frise
cultivé (de culture hellénistique), les théories historiée.
optiques tombent sous le sens. Ensuite : Cicé- Tel n’est pas le cas. D’abord, l’environne-
ron, qui s’intéresse à l’aménagement de sa vil- ment de la colonne jouait un rôle dans la visi-
la, accepte la suggestion de l’architecte. Il y a bilité de la frise. La présence des deux biblio-
dialogue entre commanditaire et exécutant, et thèques, de la Basilica Ulpia et des propylées
le spécialiste justifie la disposition archi- sur le quatrième côté de la cour (ou du
tecturale qu’il propose en s’appuyant sur un temple), a amené divers auteurs à reconstituer
argument optique. Enfin : à nos yeux de mo- une terrasse continue, permettant la fameuse
dernes, une fenêtre étroite ne peut assurer un vision à mi-hauteur de la frise 94. Pour ses dé-
bon point de vue sur un jardin. Nous touchons tracteurs, cette hypothèse ne résoudrait pas

mentaire de Damien disponible dans Panofsky 1975, portiques-cour. [...] La colonne est bien ainsi le point ter-
p. 69-71. minal de l’axe optique, et le déroulement giratoire des par-
93
Cicéron, Ad Atticum II, 3, 2. Voir Constans 1931, cours semble fonction d’une réelle possibilité de lecture de
p. 231-233. L’extrait est traduit par Rouveret 1989, p. 68 la frise historiée, qui était colorée de manière à accentuer
(nous reprenons sa traduction) et commenté par Gros les contrastes, certainement beaucoup plus tranchés
1990a, p. 197. qu’aujourd’hui». Stucchi 1989, p. 253-264, reprend cette
94
Settis 1991, p. 196. Amici 1982, p. 86-89, précise : reconstitution, de même que Settis 1985, p. 1165-1167
«Du point de vue architectonique, [la terrasse] reproduit (= Settis 1988a, p. 202-204). Mais certains la contestent :
au niveau supérieur les mêmes conditions de parcours in- nous y reviendrons en détail ci-dessous.
ternes existant, au sol, dans le complexe bibliothèques-
AUTOUR DE LA COLONNE TRAJANE 135

tous les problèmes, car seules quelques spires Ces conseils ne furent guère suivis d’effet
supplémentaires seraient alors visibles. Cette dans la réalité 97, et ainsi en est-il des biblio-
solution est imparfaite du point de vue pra- thèques du Forum de Trajan : l’une s’ouvre au
tique et moderne, et le problème de la visibilité nord-est, l’autre au sud-ouest – ce qui peut
des reliefs ne paraît toujours pas, aux yeux des constituer un moindre mal pour deux biblio-
spectateurs actuels, résolu par la vision à mi- thèques affrontées. Cet élément lumineux pa-
hauteur 95. Or, la confrontation de la colonne raît cependant secondaire, toutes les faces de
Trajane avec les principes de Ptolémée permet la colonne recevant en définitive un éclairage
de dégager une certaine adéquation entre le satisfaisant.
monument et les principes de la théorie op-
tique tels que le savant égyptien les énonce. – «On voit mieux ce qui offre un spectacle
Reprenons-les. franc que ce qui laisse pénétrer [les rayons vi-
suels] de manière diffuse».
Confrontation théorique La colonne Trajane est sculptée dans le
marbre blanc de Carrare. Le marbre est, dans
– «On voit mieux ce qui est plus copieuse- l’Antiquité, la roche travaillée par excellence
ment éclairé, ou plus directement». Le pre- lorsqu’il s’agit d’œuvres durables, de prestige
mier paramètre est bien sûr rempli. Par sa ou honorifiques. La matière est en effet signe
hauteur, la colonne dominait le complexe des de maiestas et de magnificentia 98. Là ne s’ar-
bibliothèques, du temple et de la Basilica Ul- rêtent pas ses qualités. Pline l’Ancien en légi-
pia, et disposait d’une lumière importante. On time l’usage :
peut cependant remarquer que la face NO, qui
présente la Victoria Augusti (fig. 26), n’est pas On se servait seulement des marbres pour élever
des colonnes dans les temples, et non pas dans un
la mieux éclairée par le soleil. Mais un déca-
dessein de faste – on ne connaissait pas encore ce
lage similaire existe entre la disposition archi- travers-, mais parce qu’il n’y avait pas d’autre solu-
tecturale des bibliothèques et les conseils théo- tion pour en dresser de plus solides 99.
riques préconisés par Vitruve :
Pline utilise le terme firmior; or, la firmitas,
Les chambres à coucher et les bibliothèques nécessaire aux réalisations architecturales, est
doivent être tournées vers l’orient, car leur fonction
une qualité primordiale de l’architecture, re-
nécessite la lumière de l’aurore. De plus, les livres
ainsi ne se détériorent pas. Car dans les pièces ou-
connue par exemple au pont d’Apollodore100.
vertes vers le sud et l’ouest, les livres sont endom- Il existe de nombreuses carrières de ce ma-
magés par les vers et la poussière, ce qui est causé tériau. Pline l’Ancien souligne que leur valeur
par les vents humides, et qui provoque la moisis- est fonction de «leurs veines ou leurs cou-
sure des rouleaux de papyrus par diffusion d’un air leurs»101. Il s’exclamait ainsi, quelques années
moite 96. avant le Forum de Trajan : «ne reverrons-nous

95
Selon Veyne 1991, p. 323, la vision à mi-hauteur ne 98
Gros 1976, p. 73.
permettrait de voir qu’«une ou deux» spires supplémen- 99
Pline l’Ancien, H.N. XXXVI, 45 (trad. J. André,
taires. Pour Settis 1991, p. 190, la vision depuis les balcons R. Bloch et A. Rouveret).
«n’est pas une solution pour les problèmes de visibilité. 100
Voir notre Introduction.
[...] il est vrai que deux niveaux d’observation s’offriraient 101
Ibid., XXXVI, 49 (trad. J. André, R. Bloch et A. Rou-
au spectateur antique, mais on lui assignerait encore une veret). De nombreux marbres et matériaux, dont le por-
épreuve impossible». Il précise toutefois dans sa note 14 : phyre, ont été utilisés sur le Forum de Trajan, ne serait-ce
«si on accepte cette hypothèse, il faut en tout cas se de- que pour les statues de Daces. Schneider 1990, p. 255, met
mander si la partie de la frise placée à la hauteur de ce bal- en exergue le faste dont témoigne ce choix, sa signification
con entraîne des mécanismes de perception qui lui sont (ibid., p. 256 : «ihr einzigartiger Symbolwert als Zeichen
propres». Turcan 1995, p. 156, critique aussi cette solu- grenzenloser imperialer Macht»), mais aussi les contrastes
tion : «Mais ce balcon n’aurait laissé voir les spires qu’à visuels que, par exemple, l’association des porphyres vert
une hauteur fixe [...]». et rouge pouvaient produire dans la porticus purpuretica
96
Vitruve, VI, 4 (traduction française d’après (localisation d’après le CIL XV, 7191; Schneider 1990,
E.H. Warning). p. 255 note 155, et ci-dessous Chapitre Quatre).
97
Ashby 1990 (à propos des théâtres grecs).
136 LA FRISE DE LA COLONNE TRAJANE

pas la magnificence de la basilique de Paulus que le marbre, blanche et translucide même


avec ses merveilleuses colonnes phry- aux endroits où elle est striée de veines fauves,
giennes»102. Son neveu eut cette chance et plus ce qui lui a fait donner le nom de phengites»106.
encore, car outre des colonnes en pavonazzetto Pline décrit plus avant la particularité de cette
phrygien103, le Forum trajanien était orné de phengite : quare etiam foribus opertis interdiu
statues de Daces bicolores en pavonazzetto et claritas ibi diurna erat alio quam speculiarum
marbre blanc. Il n’est cependant rien dit, dans modo tamquam inclusa luce, non transmissa.
l’Histoire Naturelle, des qualités du marbre Ce que nous traduisons par :
quant à la lumière, à l’exception d’une courte
anecdote. Décrivant la statue d’Hécate due à c’est la raison pour laquelle pendant le jour, même
Ménestrate et conservée dans le temple de les portes fermées, il y régnait une clarté diurne,
d’une manière différente de la transparence [spe-
Diane à Ephèse, Pline l’Ancien précise : «Les
cularis lapis est bien chez Pline la pierre dont on fait
gardiens du temple conseillent de ménager sa les vitres et qui laisse passer la lumière du jour],
vue quand on contemple l’œuvre, si vif est l’é- comme si la lumière était enclose [dans la phen-
clat lumineux du marbre»104. Si l’on observe de gite], et non comme si elle la traversait.
plus près le vocabulaire employé, on s’aperçoit
que Pline utilise à plusieurs reprises, pour dé- L’intérêt de cette roche paraît bien être,
crire les marbres blancs, des qualificatifs liés à comme certains marbres, de générer la lu-
la lumière. Le terme radiatio renvoie précisé- mière en radiatio.
ment à l’émission d’un rayonnement par la Enfin, Pline l’Ancien explique (en glosant
roche, radiatio que l’œil, sans doute, captait ai- Varron) le surnom du marbre blanc de Paros,
sément. Il parle ailleurs de «marbres de blan- «lychnite», par le fait que l’exploitation des
cheur plus vive (multis postea candidioribus), carrières se faisait à la lumière des lampes.
récemment [découvert] encore dans les car- Cette glose correspond-elle à la raison pre-
rières de Luna»105. Le terme candidus a certes la mière du surnom, ou s’est-elle substituée à une
signification de «blanc éclatant» mais, confor- harmonie première sentie entre la surface du
mément à l’optique antique où vision nécessite marbre blanc et la lumière, ce que semble mal-
lumière (sans elle, la vision est impossible) et gré tout perpétuer le qualificatif de «lych-
couleur (elle est la vision), il possède également nite»107 ? En tant que matériau blanc, le
le sens de «lumière claire, éblouissante». On marbre de Carrare était de toutes façons apte à
peut remarquer que ce marbre «lumineux» est recevoir l’adjonction de couleurs. N’oublions
justement celui des carrières de Luni mises en pas qu’à l’origine, les reliefs de la frise étaient
service dans la seconde moitié du Ier siècle peints. Quelques audacieux du XIXe siècle ont
après J.-C. et où furent extraits les tambours de constaté la présence de fantômes de couleurs
la colonne Trajane. sur certaines parties hautes de la frise, proté-
Pline compare encore le marbre à une gées par le chapiteau108. En 1833, G. Semper
autre roche : «Sous le principat de Néron, on identifiait des indices de couleur et peut-être
découvrit en Cappadoce une pierre aussi dure de dorure : précisément les deux types d’arti-

102
Pline l’Ancien, H.N. XXXVI, 102 (trad. J. André, grec pheggos, «lumière, éclat».
R. Bloch et A. Rouveret). 107
Ibid., H.N. XXXVI, 14.
103
Ungaro-Milella 1995a, p. 224. 108
Lanciani 1897, p. 320, résume la polémique qui op-
104
Pline l’Ancien, H.N. XXXVI, 32 : [...] in cuius posa, en 1833-1836, G. Semper à P. Morey (Semper 1832-
contemplatione admonent aeditui parcere oculis; tanta mar- 1833; et Morey 1836-1837). Tous deux avaient participé à
moris radiatio est (trad. J. André, R. Bloch et A. Rouveret). un acrobatique examen de la frise, et G. Semper avait dé-
105
Ibid., XXXVI, 14 (trad. J. André, R. Bloch et A. Rou- crit des traces de polychromie et de dorure, ce que P. Mo-
veret). rey avait ensuite contesté. L’exécution des moulages de la
106
Ibid., XXXVI, 163 (trad. J. André, R. Bloch et colonne Trajane pour Napoléon III démontra la justesse
A. Rouveret). Les termes utilisés sont candidus et tralu- des observations du premier. Conti 2001, p. 200, constate
cens, et la pierre est caractérisée par sa capacité à laisser que lors des restaurations des années 1980, «il ne fut ob-
passer la lumière. Quant au nom phengite, il est dérivé du servé aucun trace de polychromie».
AUTOUR DE LA COLONNE TRAJANE 137

fices utilisés pour favoriser la lecture des ins- précieux, due à Louis Valadier. Bien que la re-
criptions lapidaires ou des lettres de bronze si- constitution n’ait pas de prétention archéo-
tuées en hauteur109. La coïncidence est trou- logique, les éléments sculptés en argent doré
blante, même si la présence de couleur sur la ressortent distinctement sur le fond bleu du la-
frise, qui améliorerait de manière indéniable pis-lazuli114.
la vision, ne résout pas tous les problèmes que Le marbre de Luni, auquel Pline l’Ancien
nous, modernes, rencontrons en regardant la accorde le qualificatif de candidus, recelait en
frise. On peut cependant supposer l’applica- définitive des caractéristiques propres à in-
tion de principes simples, par exemple la pré- téresser le commanditaire du projet : les quali-
sence d’un fond sombre sur lesquels person- tés de résistance offertes par le marbre et le
nages et actions, plus clairs, paraissaient plus prestige du matériau, signe de maiestas. En-
proches110. Même limitée à un fond coloré sur trait peut-être en compte la «luminescence»
lequel se détachaient les personnages, elle té- naturelle du marbre de Carrare, mais quoi qu’il
moigne dans la pensée antique d’un réel souci en soit de cette dernière qualité et de sa capaci-
de visibilité, conforme à la définition impéra- té à émettre une radiatio, la colonne Trajane
tive de la vision pour les Anciens : elle est à la possédait, par sa matière et l’adjonction de
fois lumière et couleur111. couleurs, la qualité que la théorie optique
L’expérimentation menée en son temps par énonçait comme essentielle à la vision : elle
Ranucio Bianchi Bandinelli, quoique limitée, offrait un «spectacle franc» aux regards, un
est intéressante. Le savant italien s’était essayé corps suffisamment compact et éclairé, pour
à peindre un moulage de la colonne Trajane112. reprendre l’expression de G. Simon.
La dominante brune, sélectionnée pour les
Daces, s’y détache sur le mur clair du fort ro- – «On voit mieux les objets proches que les
main de manière bien plus tranchée que sur lointains, car la force des rayons visuels dimi-
l’original uniforme d’aujourd’hui. Un tel nue avec la distance». L’étroitesse relative de
contraste de couleurs n’est pas surprenant, il la place autour de la colonne Trajane est évi-
est assuré autant en Grèce qu’à Rome : on dente (fig. 27). La distance séparant au sol les
songe aux teintes des frontons grecs et deux portiques, en façade des bibliothèques
étrusques en terre-cuite, ou au bicolorisme (longueur NE / SO), est de 25 m, celle séparant
entre fond et figures encore perceptible sur façade de la Basilica et mur nord-ouest de
certains reliefs de marbre113. Une idée du résul- 20,20 m (largeur SE / NO) (fig. 27)115. Une telle
tat possible pour la frise est donnée par une re- exiguité de la place favorisait la vision. Or, un
production de la colonne Trajane en métal des arguments présentés par les tenants de la

109
Farinella 1981, p. 3, évoque de plus la possibilité que de marbre de Rome, n’ont été détectés que des vestiges de
les sites représentés sur la frise pouvaient être nommés traitements d’entretien et de restauration tardifs, mais ne
par des inscriptions peintes (ce que nous ne croyons pas, remet pas en cause la pigmentation des œuvres antiques.
d’abord pour des raisons de visibilité, ensuite parce que l’i- En dernier lieu, Packer 1997a, p. 448.
dentification précise des sites n’apporte rien au discours 112
Reproduit dans Settis 1988, p. 599.
de la frise). L’idée est directement dérivée de ce que l’on 113
Par exemple la célèbre base de couros, datée de 510
sait de la peinture triomphale et constituait, dans la pen- avant J.-C. et conservée au Musée national d’Athènes (Rol-
sée de l’auteur, une objection au programme topogra- ley 1994, p. 237). Une autre des faces de cette base a
phique de Werner Gauer. conservé un fond bleu. Les processions parallèles de l’Ara
110
Simon 1988, p. 116, décrypte certaines conventions Pacis, pour prendre un exemple romain, se prêtaient à une
visuelles : «[...] des objets brillants qui se détachent sur un telle mise en couleur. Enfin, Coarelli 1996, p. 10, décrit la
fond sombre, comme le Soleil ou la Lune, paraissent plus frise de l’Érechtéion : «Si tratta, come è noto, di un fregio
proches qu’ils ne sont, alors que l’inverse se produit pour costituito da figure staccate di marmo bianco, fissate su
des objets sombres sur un fond clair : les peintres ont bien un fondo di marmo blu di Eleusi».
su utiliser ces effets de contraste dans leurs perspectives». 114
Settis 1988a, p. 598, pour une reproduction de cette
111
Simon 1981, p. 301. Farinella 1981, p. 8 note 11, in- œuvre du XIXe siècle.
dique qu’aujourd’hui encore, on peut voir «alcune tracce 115
Packer 1997a, p. 113-115 et folio 24; Amici 1982,
della vivace policromia originaria». Melucco-Vaccaro p. 52, donne : dimensions NE/SO : 24,80 m; dimensions
1992, indique que, lors de la restauration des monuments SE/NO : 18,30 m.
138 LA FRISE DE LA COLONNE TRAJANE

non-visibilité, et pertinent à nos yeux, renverse vaise possible. Ce qui peut se traduire ainsi : si
précisément ce critère : l’étroitesse de la place l’étroitesse de la place exclut l’ouverture du
interdit en effet, au niveau du sol, un recul per- champ visuel à partir du sol de la place119, elle
mettant d’ouvrir le champ visuel et de mieux ménageait peut-être (nous allons essayer de vé-
distinguer les reliefs116. Cet argument est aussi rifier ce point) un second niveau de vision opti-
présent dans l’optique antique : «On voit mal, à mi-hauteur de la frise, c’est-à-dire au ni-
mieux, dit Ptolémée, ce qui est atteint à la per- veau des terrasses supposées des bibliothèques,
pendiculaire que ce qui l’est obliquement». de la Basilica et des propylées (ou du temple)
Soit : plus l’angle de vision est proche de la du nord-ouest120. Mais seule l’existence de la
perpendiculaire, plus la vision est aisée. Ce terrasse au-dessus de la nef de la Basilica est
point s’explique, selon Gérard Simon, par une certaine. Les fouilles des années 1930, qui déga-
propriété naturelle du rayon visuel : «[...] il est gèrent la bibliothèque ouest, révélèrent en effet
plus dense dans la direction du regard, dans un escalier à l’arrière du mur de fond (fig. 31 et
l’axe du cône visuel, et moins à sa péri- pl. LXXIIb). On devine le massif de briques
phérie»117. En soutenant que l’étroitesse de la montant vers le nord-ouest, le palier, puis l’es-
place est destinée à rapprocher le spectateur quisse de la seconde rampe vers le sud-est121.
antique de la frise, on exclut la possibilité d’ou- Par contre, on ne sait avec certitude s’il y avait
verture du champ visuel et le souci d’axe du des terrasses en façade des bibliothèques. L’ar-
cône optique. Le dispositif architectural auto- chéologue américain James Packer doute de
ur de la colonne Trajane est donc paradoxal. leur existence122, au contraire des spécialistes
Une analyse plus attentive (et moins immé- italiens. Rompant avec leurs reconstitutions, il
diatement critique) nuance cette impression. couvre le portique devant les bibliothèques
L’exiguité de la place est frappante en re- d’un toit en pente, ce qui interdit toute vision à
gard des dimensions de la place du Forum ou mi-hauteur, exceptée sur les faces SE (de la Ba-
de la Basilica118. Outre qu’elle réduit la distance silica) et NO (du temple du Divin Trajan)123.
entre les bâtiments adjacents et la frise, elle ac- Adoptons, pour l’heure et avant examen cri-
centue la verticalité de la colonne, ce qui est tique, la reconstitution la plus favorable à la vi-
conforme aux caractéristiques du monument. sion, à savoir celle des archéologues italiens
Elle obéit en fait à une préoccupation plus pro- dont Filippo Coarelli qui place, malgré la
fonde. Comme tout praticien, l’architecte du construction posthume du temple, une cour-
Forum et le concepteur de la frise ont cherché à sive continue autour de la colonne Trajane124.
résoudre une difficulté (ici, favoriser au maxi- Cette hypothèse permettra d’évoquer les condi-
mum la visibilité des reliefs) en installant alen- tions optimales de vision (la présence de ter-
tour la solution architecturale la moins mau- rasses sur les quatre côtés) et de les confronter,

116
Packer 1997a, p. 113 : «Originally, however, the Co- les deux autres donnaient sur des escaliers : seul demeure,
lumn stood in a narrow rectangular Corinthian peristyle au sud-ouest, un mur central par lequel on accédait au toit
[...] that allowed clear views of only the monumental base». en terrasse au-dessus des nefs latérales de la Basilica et des
117
Simon 1981, p. 310. portiques en façade des bibliothèques : de là, il était aisé
118
Gros 1996, p. 253 : la Basilica mesurait «[...] près de d’observer les reliefs de la colonne Trajane» (l’auteur cite et
171 m de longueur avec les absides, et 59 m de large sans reprend les positions de Amici 1982, figures 62-63).
les avant-corps». 122
Packer 1992a, p. 80-85; Packer 1994b, p. 177; Packer
119
Ouverture angulaire que le cumul «distance de l’ob- 1997a, p. 446. Un ultime article (Packer 2003) paraît les
servateur avec la frise / altitude de la spire observée» au- admettre cependant.
rait très vite rendu inopérant. 123
Packer 1997a, p. 446, commente ainsi les proposi-
120
Piazzesi 1989, p. 176. Pour le toit des portiques, tions (qu’il réfute) de Carla Maria Amici : «There is, howe-
consulter I luoghi del consenso imperiale 1995b, p. 16, et ci- ver, no evidence for stairs to a terrace of this kind [...]; and
dessous. in any case, the north and south sides of the Column would
121
Piazzesi 1989, p. 169, explique : «Sur le côté nord- have been fully visible from the terrace of the Basilica and
ouest de la Basilica, s’ouvraient quatre passages, deux en from the stairs and porch of the Temple of Trajan».
correspondance avec les portiques devant les bibliothèques; 124
Coarelli 1994, p. 78.
AUTOUR DE LA COLONNE TRAJANE

Fig. 31 – Reconstitution de la cour autour de la colonne Trajane, avec indication de l’escalier (d’après Stucchi 1989, figure 9).
139
140 LA FRISE DE LA COLONNE TRAJANE

en un «cas d’école», aux critères de l’optique rappelle Salvatore Settis : «[...] au niveau du
antique. Il sera temps ensuite de comparer ce sol, il est possible de bien voir les premières
tableau théorique aux reconstitutions archéo- spires de la frise : les six premières, à en juger
logiques moins favorables. par le fait que les artistes qui étudiaient la Co-
lonne n’allèrent jamais au-delà de cette barrière
Conditions de visibilité optimales visuelle [...]»131. La solution choisie présente le
meilleur compromis théorique entre angle de
Vincenzo Farinella a évalué la distance vue et distance. Depuis le sol, l’observateur s’est
entre la base de la colonne Trajane et les por- reculé au maximum, ouvrant de la sorte le
tiques en façade des bibliothèques à 9 mètres, champ visuel, comme le préconise Ptolémée;
et celle séparant la colonne de la Basilica et du sur la terrasse, où nous avons reporté le cône, il
mur nord-ouest à 6 mètres125. James Packer s’est au contraire avancé au maximum :
propose, dans ses schémas, les chiffres de 9 et puisque la vision perpendiculaire, définie
7 mètres126. De même, la hauteur du portique comme la plus souhaitable, est possible, seule la
périmétral a été estimée de manière dif- distance nuit. L’obstacle premier à la visibilité
férente : en général entre 11 et 12 mètres127, demeurant la verticalité de la frise, un observa-
mais James Packer assigne à la terrasse de la teur au sol se reculera pour distinguer au mieux
Basilica une hauteur d’environ 15 mètres128. les spires les plus hautes, quand bien même il
Laissons pour l’heure ce problème en sus- peut distinguer les deux ou trois premières
pens et essayons d’élaborer un modèle optique spires d’une position plus immédiate. Par
idéal. A l’aide des dimensions de la place (9 et contre, depuis les terrasses, la distance est le pa-
7 mètres), du descriptif architectonique de la ramètre essentiel : un observateur se placera en
colonne Trajane livré en Introduction129, du re- priorité contre le parapet, ce qui le rapproche
levé des blocs du fût (fig. 3) et de la hauteur des reliefs en vis-à-vis et lui donne de surcroît
des seize premières spires (fig. 4)130, il est pos- un aperçu vers les spires inférieures. Il peut en-
sible de proposer un schéma théorique des suite se reculer pour ouvrir l’angle visuel vers le
conditions de visibilité de la frise (fig. 32). Ce haut, mais il accentue alors la distance avec
schéma est scindé en deux parties, ceci pour l’objet regardé. Il est impossible de reconstituer
tenir compte du différentiel de distance entre le «juste équilibre» entre les deux possibilités.
longueur et largeur de la place. Le premier cône visuel (segments A et B)
couvre les spires 1 à 6. Il va de soi qu’un obser-
Figure 32
vateur évoluant au sol pouvait se placer, sur
Le cône visuel de référence est constitué par les faces NE et SO, à six mètres de la base au
les segments A et B, rayons «émis» par un ob- lieu de neuf. Les conditions d’ouverture de
servateur placé au pied de la colonne (pour des l’angle visuel sont en fait comprises entre neuf
commodités d’échelle, cet observateur idéal a mètres au NE et SO et six mètres sur les faces
une taille standard de 1,73 m). Le cône visuel SE et NO. Dans le premier cas, l’ouverture su-
touche la sixième spire considérée, depuis la périeure de l’angle, qui améliore la vision, est
Renaissance, comme le seuil visuel, ainsi que le compensée par une distance plus grande avec

125
Farinella 1981, p. 2. reviendrons sur cette donnée. Meneghini 2001b, p. 248,
126
Calculs effectués d’après Packer 1997a, folios 24 et 25. évalue la hauteur du portique nord (le pronaos) à 22 m.
127
Amici 1982, p. 83 : environ 13 mètres. Stucchi 1989, 129
En l’attente des publications exhaustives en cours
p. 254 figure 8, livre une reconstitution des terrasses à après la restauration du monument, nous nous contentons
14 m de hauteur. Farinella 1981, p. 8 note 10 : 12 mètres (il des documents à notre disposition, dont Martines 2000
reprend la reconstitution d’Italo Gismondi; sur les travaux pour les plus récentes précisions.
de ce dernier, Ungaro-Messa 1989a). 130
Pour chaque spire, nous retenons la moyenne des
128
Packer 1988, p. 316-317 : l’évaluation métrique est de deux valeurs données par Rockwell 1985, p. 106.
15,75 m, calculée d’après le dessin de restitution et l’é- 131
Settis 1991, p. 190-191. À propos des artistes du XVe
chelle fournis par J. Packer. Packer 1997a, folio 25, livre le siècle et du seuil visuel qu’ils ne purent dépasser : Settis
chiffre de 15,10m. Nous retiendrons ce dernier chiffre et 1984-1986.
AUTOUR DE LA COLONNE TRAJANE 141

Fig. 32 – Schéma des conditions de visibilité de la frise. Vision optimale.


142 LA FRISE DE LA COLONNE TRAJANE

les reliefs. Dans le second cas, les conditions tateur a un regard plongeant vers le pied de la
optimales de regard sont un équilibre entre colonne (les segments A* et B*, inversion des
ouverture angulaire et distance. Adoptons segments A et B depuis le sol, matérialisent ce
comme précepte que, dans les deux cas, la vi- cône visuel) : cette aire de regard préférentiel
sion était possible mais rendue plus difficile englobe alors les spires 2 (segment B*) à 8 (seg-
pour la sixième spire, soit pour cause de dis- ment A*), autrement dit : depuis une terrasse à
tance, soit pour cause de fermeture d’angle. 19,37 m de hauteur, un observateur distinguait
Nous avons ensuite reporté le cône visuel de les spires 2 à 23, et ce (nous insistons) dans de
référence (depuis le sol) A-B de telle sorte qu’il bonnes conditions. Nous sommes loin des quel-
atteigne la spire 23 au sommet de la frise. De par ques spires supplémentaires envisagées par les
l’analyse interne des reliefs, on aurait pu s’arrê- détracteurs de la vision à mi-hauteur.
ter à la spire 21 : en effet, cette dernière conserve Un problème demeure cependant, et il est
peut-être l’indice de la visibilité espérée par de taille. Le chiffre théorique de 19,37 m, par-
les concepteurs de la frise, puisqu’au-delà on fait pour l’optique, dépasse de beaucoup les re-
constate la disparition de la silhouette impé- constitutions archéologiques. Carla Maria
riale. Il est concevable que ce seuil narratif (l’es- Amici donnait une hauteur d’environ 13 mètres
sentiel des opérations étant passé, la présence pour la terrasse, et si elle envisageait une se-
de Trajan n’est plus nécessaire) a correspondu conde terrasse du côté de la Basilica Ulpia
au seuil optique voulu par les concepteurs du culminant, elle, à plus de 25 mètres, cette der-
projet : les spires 22 et 23 ne comportant plus la nière, dont l’existence est discutée, est trop éloi-
silhouette impériale, il n’était pas important gnée sur le plan horizontal pour permettre la
qu’elles sortent du dispositif optique prévu. vision des reliefs132. James Packer plaçait une –
Nous avons cependant placé, à titre expéri- unique – terrasse de la Basilica à 15,10 m de
mental, le sommet du cône visuel de référence hauteur133, mais Roberto Meneghini super-
(segment B) à la hauteur maximale de la vingt- posait au nord-ouest (vers le pronaos) deux ter-
troisième spire. Dans ces conditions, la base rasses, une à environ 12 m, l’autre à 22 m134 :
du cône visuel inchangé (segment A) atteint la cette dernière hypothèse archéologique serait
spire 17. Pour chacun des segments, nous bien sûr, d’un point de vue optique, parfaite
avons conservé la distance telle que nous l’a- pour la face NO, porteuse du thème de la Vic-
vons établie au sol : l’angle seul est modifié, toire de Trajan... Quoi qu’il en soit de ces pro-
mais il est moins fermé que dans le cas où l’ob- positions, il convient à présent de confronter
servateur est placé au niveau de la base : la vi- notre étude optique «idéale» aux reconstitu-
sion s’en trouve donc facilitée. tions avancées par les archéologues.
De ces calculs, il apparaît que sur les faces
SE et NO, l’observateur se trouve à 7,38 m de Conditions de visibilité «réelle»135
distance (à angle droit), et à 9,46 m sur les faces
NE et SO (nous supposons pour l’instant quatre Nous souhaitons proposer, à titre indicatif
terrasses autour de la colonne). Surtout, il est mais avec un respect scrupuleux des ren-
placé en hauteur, hauteur calculée pour que le seignements à notre disposition, deux séries de
segment B du cône visuel atteigne la spire 23 : schémas des conditions de visibilité des spires.
pour atteindre cette hauteur, les terrasses La première série (fig. 33 à 35) reprend l’hypo-
doivent culminer à 19,37 m d’altitude, soit envi- thèse basse avancée par Vincenzo Farinella de
ron 65 pieds romains. De ce nid d’aigle, le spec- 12 mètres pour les terrasses136. La figure 33

132
Amici 1982, p. 83 et 86. Packer 1997a, p. 208-215, et doivent pas masquer le fait que l’une et l’autre notions sont
Packer 1997b, p. 329-320, pour une synthèse et une cri- hypothétiques. Simplement, nous différencions les hypo-
tique de ces propositions. thèses basées sur les lois optiques de l’Antiquité, de celles
133
Calculée d’après Packer 1997a, folio 25. basées sur les reconstitutions archéologiques, en insistant
134
Meneghini 2001b, p. 248, et sa figure 18a. sur le caractère également invérifiable de ces dernières.
135
Les termes de visibilité «optimale» et «réelle» ne 136
Farinella 1981, p. 8 note 10.
AUTOUR DE LA COLONNE TRAJANE 143

montre ainsi les conditions comparées de visi- rasses hautes de 12 m, le champ visuel en-
bilité depuis le sol et depuis les terrasses, que globe dans de bonnes conditions les spires 10
nous supposons toujours continues. à 14, d’autant que l’angle visuel est, pour la
même distance, moindre qu’au sol. Mais il est
Figures 33 à 35 aussi acceptable de considérer que la spire 16,
Nous avons reporté ce cône visuel de ré- située à la même distance de l’observateur
férence (segments A et B) au niveau des ter- que la spire 6 vue du sol (figure 33), était vi-
rasses (figure 34, segments A* et B*), en sible depuis la terrasse : l’angle de vision était
conservant l’angle de base. Les spires 12 à 18 sans conteste plus favorable. Enfin, dans l’hy-
sont incluses dans le cône de référence, mais pothèse de terrasses continues, la distance est
la distance séparant l’observateur de la frise logiquement plus importante sur les faces NE
augmente (ici bien sûr sans possibilité de la et SO, longueurs de la place. Le regard portait
réduire en se rapprochant) de un à deux sans doute à une hauteur moindre, mais la
mètres, ce qui diminue d’autant la visibilité. différence paraît minime et l’effet sur la visi-
L’écart est cependant minime, et si l’on repro- bilité difficilement mesurable (une spire?
duit à hauteur des terrasses, non plus les deux?).
angles du cône visuel de référence, mais la Le champ visuel de référence peut aussi
distance des segments au sol A et B (figure être calculé à partir de la vision à mi-hauteur
33, segments A* et B*), on constate que les (fig. 35). Ressort alors ce constat surprenant :
spires 11 à 17 sont comprises dans la portion même limitées à 12 mètres de hauteur, ce sont
de frise aisément visible. Par rapport aux les terrasses qui présentent le meilleur point
spires 1 à 6, la distance est identique mais de vue sur la frise, y compris pour les spires in-
l’angle est moins prononcé, donc la vision est, férieures. La vision perpendiculaire met, sans
dans ce cas, plus favorable. surprise, le spectateur à 6,40 m des reliefs sur
Nous l’avons dit, il a été admis que la les faces SE et NO, et à 9,51 m sur les faces NE
sixième spire était visible depuis le sol137. Pour et SO139. Elle le met aussi en situation de diri-
anticiper sur l’éventuelle critique d’un seuil vi- ger ses regards vers le bas. À titre indicatif,
suel forcé, refermons-le à la hauteur des ter- nous avons représenté le cône visuel A-B, d’ori-
rasses138. Si on admet que les quatre pre- gine, inversé depuis les terrasses, mais aussi le
mières spires sont aisément visibles depuis le point visuel équidistant entre le sol et les ter-
sol (figure 33, segment C), il apparaît que, de- rasses (segments D, en pointillé : 10,79 m et
puis les terrasses, ce seuil visuel minimal 8,47 m). Dans le cas d’une terrasse de 12
touche, au prix d’une distance plus impor- mètres de hauteur, la spire 1 se trouve à même
tante (environ un mètre cinquante), la spire distance de l’observateur que depuis le sol :
16 (figure 34, segments C* : l’angle de base a autrement dit, on voit aussi bien le début de la
été préservé; si on conserve la distance de ré- spire depuis le sol que depuis la terrasse, mais
férence, le cône de vision, matérialisé par les cette position élevée a en outre l’avantage de
segments C* de la figure 33, atteint la spire permettre la vision jusqu’à la spire 14 au moins
14). On peut en déduire qu’à partir de ter- (segment C*, fig. 33).

137
Veyne 1990, p. 13, pensait que «sauf les deux pre- table» des spires de la colonne : le choix des conditions
mières spires, ces reliefs sont indiscernables par le specta- médianes de visibilité (quatre spires aisément visibles, les
teur». Dans sa réponse, Settis 1991 déduisait du seuil vi- cinquième et sixième plus difficilement) est délibéré, le
suel atteint par les artistes de la Renaissance que les six but étant de définir de manière objective le minimum vi-
premières spires étaient visibles depuis le sol (nous le sui- sible des reliefs, et non le maximum subjectif – l’hypothèse
vons sur ce point, son évaluation étant la seule à être moti- des quatre terrasses adjacentes restant pour l’heure, nous
vée par un argument vérifiable). Enfin Picard 1992, p. 139, l’avons dit, en suspens.
prônait un compromis : «seules les trois ou quatre pre- 139
On l’a dit, la distance pouvait être moindre au niveau
mières spires étaient à la rigueur déchiffrables». du sol, mais avec l’inconvénient d’un angle visuel plus im-
138
Nous essayons ici de définir une vision «confor- portant.
144 LA FRISE DE LA COLONNE TRAJANE

Fig. 33 – Schéma des conditions de visibilité de la frise. Report de la distance de vision depuis le sol au niveau des terrasses
(d’après les dimensions données par Farinella 1981).
AUTOUR DE LA COLONNE TRAJANE 145

Fig. 34 – Schéma des conditions de visibilité de la frise. Report des angles de vision depuis le sol au niveau des terrasses
(d’après les dimensions données par Farinella 1981).
146 LA FRISE DE LA COLONNE TRAJANE

Fig. 35 – Schéma des conditions de visibilité de la frise. Vision perpendiculaire et vers le bas
(d’après les dimensions données par Farinella 1981).
AUTOUR DE LA COLONNE TRAJANE 147

Par la combinaison optimale de l’angle et de hauteur et à une distance au sol de 7 mètres


de la distance, se dessinent donc des aires de (SE); nous reportons cette distance vers le
regard préférentielles (fig. 33 à 35)140. Les (supposé) Temple du Divin Trajan (NO), de
spires 1 à 6 sont intégrées à l’aire de regard de- manière arbitraire certes mais à titre indicatif,
puis les terrasses, aire que l’on peut reporter et indiquons encore les distances et les condi-
au-dessus de l’observateur, de la spire 6 à la tions de regard pour les faces NE et SO, celles
spire 11 (ou 12). Au-delà de cette limite, c’est-à- des bibliothèques, dans l’hypothèse de ter-
dire de la spire 11 (ou 12) à la spire 17 (ou 18), rasses continues à 15,10 m de hauteur (dis-
la vision est gênée soit par la distance, soit par tance au sol base de la colonne Trajane / bi-
l’angle de vue. Elle reste néanmoins possible. bliothèques : 9 mètres).
N’oublions pas que l’évaluation des six pre-
mières spires visibles depuis le sol se base sur Figures 36 à 38
l’existence de dessins exécutés à la Renais-
sance sur une frise privée de couleurs. Or, les L’observation des figures 36 à 38 montre
reliefs étaient, dans l’Antiquité, fortement qu’une terrasse de 15,10 m, certaine au moins
contrastés. Nos hypothèses et nos schémas sur le côté SE, répondrait de manière presque
sont donc le minimum visible, mais attesté, optimale aux impératifs de vision des reliefs.
dans des conditions dégradées. Si on admet que les segments A-B (figure 36),
qui englobent les spires 1 à 6, constituent le
On l’a dit, ces calculs sont tributaires des cône visuel de référence, le report de ce der-
reconstitutions architecturales élaborées par nier depuis les terrasses montre que, dans ce
les archéologues. Ainsi, en se basant sur une cas, ce sont les spires 14 à 19 (?) qui entrent
étude exhaustive des blocs du Forum de Tra- dans l’aire de regard d’un spectateur placé sur
jan, James Packer a contesté l’existence d’une la terrasse. Pour la spire 19, limite de la zone
terrasse continue autour de la colonne Tra- visuelle, la distance de vision est identique,
jane. Sans trancher le débat entre archéo- mais l’angle est plus favorable, donc la visibi-
logues et architectes, il est un élément qui lité est meilleure pour la spire 19, vue depuis
nous intéresse dans ses propositions : l’unique la terrasse, que pour la spire 6 vue depuis le
terrasse qu’accepte James Packer en 1988, sol : elle était donc, sans doute, visible. Et si
celle de la Basilica Ulpia, atteindrait une hau- l’on conserve l’angle de référence tout en re-
teur d’environ 15,75 m, corrigée en 1997 en portant les segments A et B (figure 37), on
15,10 m. Il évoque encore la possibilité pour constate que les spires 16 à 21 (?) entrent à
les spectateurs romains de disposer d’un se- leur tour dans le domaine visible, il est vrai
cond poste d’observation surélevé, en l’oc- au prix d’un surcroît de distance d’environ
currence les degrés du Temple du Divin Tra- 1,50 m.
jan141. Par prudence, refermons le cône visuel de
Toujours sans préjuger de l’existence ou de référence sur la spire 4 (figures 36 et 37, seg-
l’absence des terrasses en façade des biblio- ments C). Depuis les terrasses, cette limite mi-
thèques, il paraît souhaitable de prendre en nimale touche, avec le respect de la distance,
compte cette proposition de terrasses élevées la spire 18 (fig. 36); elle atteint la spire 19 (?) si
et de dresser une seconde série de schémas des l’on respecte l’angle de vue (fig. 37, segments
conditions de visibilité. La reconstitution est, C*; conséquence logique, la distance augmente
ici plus qu’ailleurs, malaisée pour ne pas dire d’environ 1,50 m). Au terme de ces calculs, il
impossible. Il a donc fallu faire des choix. Les apparaît une nouvelle fois que le pessimisme
trois schémas proposés (fig. 36 à 38) placent des opposants à la vision à mi-hauteur doit
en définitive la terrasse de la Basilica à 15,10 m être modéré.

140
Nous entendons par «aire préférentielle» la combi- dessus; contra, la recension de Viscogliosi 1999, p. 605,
naison d’une distance et d’un angle réduits. qui refuse la reconstitution en toiture du portique péri-
141
Packer 1988, p. 316-317, et notes 128 et 130-136, et ci- métral de la cour.
148 LA FRISE DE LA COLONNE TRAJANE

Fig. 36 – Schéma des conditions de visibilité de la frise. Report de la distance de vision depuis le sol au niveau des terrasses
(d’après les dimensions données par Packer 1997a).
AUTOUR DE LA COLONNE TRAJANE 149

Fig. 37 – Schéma des conditions de visibilité de la frise. Report des angles de vision depuis le sol au niveau des terrasses
(d’après les dimensions données par Packer 1997a).
150 LA FRISE DE LA COLONNE TRAJANE

Fig. 38 – Schéma des conditions de visibilité de la frise. Vision perpendiculaire et vers le bas
(d’après les dimensions données par Packer 1997a).
AUTOUR DE LA COLONNE TRAJANE 151

Le constat le plus surprenant est encore à n’y figurait plus; au contraire Marc Aurèle est
venir (fig. 38). Car le spectateur installé sur la encore présent spire 21), augmentant par là les
terrasse haute de 15,10 m voit les spires 1 à 3 dimensions des spires conservées143. Quant au
aussi bien depuis le sol que depuis la terrasse, dispositif architectural autour de la colonne
comme le montre le report inversé du cône vi- aurélienne, il est difficile d’avancer des certi-
suel A/B. Le point équidistant (segments D, en tudes144. Nous avons déjà évoqué l’inscription
pointillés) touche la spire 3, c’est-à-dire qu’à qui mentionnait des pontes entourant la co-
l’exception des deux premières spires, les lonne aurélienne145. Ce dispositif peut renvoyer
autres sont plus aisément visibles depuis la ter- à des terrasses en matériau léger (bois), dé-
rasse. Bref, à partir d’un point d’observation à montées quelques années après l’inauguration
15,10 m de hauteur, le spectateur pourrait du monument. En effet, la colonne fut inaugu-
étendre son regard de la base du fût (la spire 1 rée peu après la mort de Marc Aurèle, alors
est moins loin d’un observateur installé sur la que l’inscription est postérieure à 193. Ce point
terrasse que la spire 4 depuis le sol) à la spire induit que les pontes ont subsisté pendant en-
19, et ce dans des conditions de distance et viron une décennie, ce qui est beaucoup pour
d’angle qui se révèlent, d’après nos schémas, des échafaudages, mais peu pour un dispositif
convenables. Cela signifie que les six-septièmes de vision146 ... Un argument littéraire vient
de la frise étaient accessibles, ce qui est loin peut-être à l’appui de cette seconde hypothèse.
des une ou deux spires supplémentaires envi- En se basant sur la description d’une cam-
sagées au début de l’enquête pour la vision à pagne de Marc Aurèle dans l’Histoire Auguste,
mi-hauteur. Robert Turcan a avancé l’interprétation sui-
vante. Décrivant quelques épisodes-clés des
Restent hors-limite les spires supérieures, opérations militaires, l’auteur anonyme de la
mais si l’on élargit brièvement l’enquête à la vie de Marc Aurèle ne procédait pas, semble-t-
colonne de Marc Aurèle, on constate qu’elle il, au hasard :
superpose sur une même hauteur de fût Cet ordre a priori bizarre des faits [commente
(26,575 m historiés pour la colonne Trajane, R. Turcan] correspond à ce qu’on voit sur la co-
26,234 m historiés pour la colonne de Marc lonne [de Marc Aurèle] quand on se tourne vers
Aurèle142) 21 spires au lieu de 23. Ce point im- l’ouest, c’est-à-dire vers le temple de Marc Aurèle.
plique donc que chaque spire est plus «large» Mais cette séquence suppose qu’au lieu de gravir les
que sur la colonne Trajane. Et cet aménage- étapes de la courbe ascendante jusqu’au sommet de
ment peut sans doute être compris comme une la colonne – ce qui pour un piéton est optiquement
amélioration des conditions de vision : le pro- impossible – le spectateur antique [...] en faisait une
totype (la frise trajanienne) ayant révélé à l’u- lecture verticale, à partir du niveau déchiffrable à
l’œil nu, non pas en montant, mais en descen-
sage des limites optiques, le concepteur de la
dant!147.
colonne aurélienne aurait compensé cet échec
relatif en «supprimant» deux spires (déjà se- En ajoutant à ces remarques le terme vertex
condaires sur la colonne Trajane : l’empereur usité par Ammien Marcellin148, le faisceau de

142
Martines 2000, p. 85 et 88. 146
Martines 2000, p. 30, évoque la possibilité que ces
143
Les ouvrages classiques à propos de la colonne auré- pontes ont servi pour le chantier, les sculpteurs de la frise
lienne demeurent : Petersen-Domaszewski-Calderini 1955 ou les réparateurs des dégats du tremblement de terre de
(édition originale : 1896); Wegner 1931; Pallottino et alii 191-192.
1955; Becatti 1960. Pour la bibliographie plus récente, se 147
Turcan 1995, p. 245. L’auteur annonce cette analyse
reporter à la table-ronde Autour de la colonne Aurélienne dès son introduction (ibid., 15) : «[...] le biographe de
2000. Rappelons cependant que le podium de la colonne Marc Aurèle dans l’Histoire Auguste transcrit une sé-
aurélienne était bien plus haut que celui de la colonne Tra- quence d’événements figurés sur la colonne Aurélienne,
jane, ce qui modère l’impact des compensations optiques selon un ordre révélateur du regard qu’on portait sur le
évoquées ci-dessus – sauf à admettre, ici aussi, l’existence film de pierre : en descendant verticalement à partir d’une
de terrasses à mi-hauteur... hauteur où le relief devient discernable, au lieu de monter
144
Martines 2000. en tournant suivant la courbe hélicoïdale».
145
CIL VI.1, 1585. 148
Voir notes 46-47 ci-dessus.
152 LA FRISE DE LA COLONNE TRAJANE

présomption en faveur d’une lecture des co- lonnent les reliefs, guidant le regard d’un ob-
lonnes historiées par faces verticales depuis un servateur attentif et palliant en partie l’in-
point d’observation élevé, installé à proximité, convénient de la distance.
se renforce. En l’absence de tout témoignage
archéologique incontestable (dans un sens ou Conclusions
dans l’autre), cette hypothèse optique émerge
comme la plus favorable à une vision maxi- En dépit des incertitudes, un fait demeure :
male des reliefs. l’observation verticales des reliefs, depuis le
sol ou depuis les terrasses, est la seule cré-
Avançons enfin un dernier élément en fa- dible. Force est d’ailleurs de constater que, par
veur d’une vision prévue depuis un point éle- la moindre distance séparant la frise historiée
vé. Le diamètre de la colonne Trajane s’étrécit de la Basilica (SE) et du mur des propylées (ou
peu (de 0,047 m) jusqu’à la hauteur de des éventuels degrés du Temple du Divin Tra-
19,204 m, puis la diminution s’accélère au- jan, après sa construction au NO), ces deux
dessus de cette hauteur149. Ce seuil archi- faces disposaient de conditions de visibilité su-
tectonique correspond (fig. 38) à la base de la périeures à celles des faces SO et NE. Or, par
spire 12, légèrement au-dessus des 15,10 m de les alignements verticaux que nous y avons dé-
hauteur des terrasses envisagées par James celé (fig. 28), il s’avère que ce sont les deux
Packer. Y a-t-il une relation entre la courbe faces cardinales du monument : la première
du fût et les dispositifs assurant une bonne (SE) montrant le début de l’affrontement entre
visibilité des reliefs, en l’espèce la hauteur des Daces et Romains, la seconde (NO) la victoire
terrasses? Lui-même dispositif optique, l’étré- et la romanisation qui suit. En décomposant le
cissement était destiné à éviter au spectateur discours en deux thématiques complémen-
lointain l’illusion d’un fût concave. Mais pour taires, le concepteur de la frise a réussi le tour
un observateur situé au sol, il pouvait se révé- de force de concilier urbanisme et optique : il
ler un obstacle à la vision des reliefs placés a tenu compte de l’axe majeur du forum, qui
au-dessus du seuil architectonique formé par court de l’entrée (SE) aux propylées (ou au
la spire 12. L’articulation des deux impératifs temple du Divin Trajan : NO), mais aussi de
visuels n’était pas aisée. La solution choisie l’environnement architectural direct des re-
en fait la charnière optique du monument : liefs. Un tel dispositif architectural et icono-
ce seuil d’étrécissement, à hauteur de la dou- graphique trouve sa justification optique dans
zième spire, permettait à l’observateur placé l’axiome de Ptolémée : «on voit mieux les ob-
sur la terrasse d’observer dans de relatives jets qui se présentent dans l’axe du cône visuel
bonnes conditions les parties supérieure et in- que ceux qui s’approchent de ses bords». L’or-
férieure de la frise, sans être gêné par la dimi- ganisation de thématiques verticales, qui favo-
nution accélérée du diamètre du fût au- risent la vision perpendiculaire sur le fût
dessus de la spire 12. courbe de la colonne, en est l’illustration, de
Il faut cependant convenir que, quelle que même que le choix des deux faces placées sur
soit la hauteur attribuée aux terrasses, les l’axe de circulation du Forum.
faces SE et NO étaient plus aisément visibles Cette concordance, indubitable, est le pre-
que les autres faces et angles du fût. En effet, mier indice sûr de la coordination entre
le dessin rectangulaire du portique plaçait concepteur(s) de la frise et architecte du fo-
l’observateur, depuis la (ou les) terrasse(s) la- rum. Sur un chantier dont la direction rigou-
térales, à une distance plus grande des angles reuse n’est pas en doute, mais dans lequel l’in-
de la colonne (fig. 27 et 31). Dans cette hypo- tégration de la colonne Trajane a été discutée,
thèse, nous pensons que la distance frise / ter- ce constat permet de relativiser deux débats
rasses latérales demeurait acceptable, d’autant considérés comme fondamentaux : celui por-
que de nombreux repères visuels verticaux ja- tant sur la présence d’une terrasse continue

149
Voir notre Introduction sur l’entasis de la colonne.
AUTOUR DE LA COLONNE TRAJANE 153

autour de la colonne (au pire, le spectateur ro- thématiques sur, environ, vingt spires. La thé-
main pouvait se passer des faces NE et SO), et matique particulière de la quatrième cam-
celui de la visibilité totale de la frise (au pire, pagne, qui couvre les spires 12 à 15, était ainsi
ce même spectateur pouvait se passer des parfaitement visible.
spires supérieures des faces SE et NO). Par ses Résumons la situation. Le niveau de sol, on
caractéristiques, tant internes qu’externes, la l’a dit, favorisait la vision des spires 1 à 6 : vi-
colonne Trajane se présente comme un sion épitomique pour un spectateur pressé,
compromis entre théorie optique, environne- qui percevait l’équivalent des premières et se-
ment architectural et mise en place iconogra- condes campagnes en continu et disposait
phique de la frise. d’un résumé des guerres daciques151 à la ma-
Ces réflexions aboutissent à la conclusion nière d’un abrégé historique. Ce spectateur
suivante : il existe un nœud visuel et structurel, pressé était dans la même situation que le lec-
un croisement des dispositifs architectoniques teur potentiel d’épitaphes, que les inscriptions
et iconographiques, à mi-hauteur de la frise, funéraires essaient d’attirer par leurs inter-
c’est-à-dire au niveau des terrasses. En effet, et pellations et la qualité de leur gravure152.
quelle que soit la reconstitution des terrasses Si les premières spires réussissaient à cap-
adoptée, il apparaît plus que probable qu’un se- ter l’attention du passant, l’observateur, deve-
cond niveau d’observation était prévu, qui pla- nu plus curieux, pouvait prendre le temps de
çait (pour au moins une face, c’est certain) le monter jusqu’aux terrasses (les escaliers
promeneur romain à moins de dix mètres des étaient extérieurs aux bibliothèques : fig. 31)
reliefs150, avec en sus l’avantage d’un regard per- et d’observer plus complètement la frise. Les
pendiculaire sur quelques spires du fût. Cet activités, judiciaires ou autres, qui prenaient
étage intermédiaire répondait, lui et lui seul, place dans la Basilica favorisaient ce genre de
aux trois axiomes de Ptolémée qui semblent pa- comportement, ainsi que l’atteste Vitruve :
radoxaux au niveau du sol : proximité des re-
liefs, vision perpendiculaire de la frise à mi- Le pluteum, qui prendra place entre les colonnes
hauteur, et frise dans l’axe du cône visuel. supérieures et les colonnes inférieures [à l’intérieur
des basiliques], semble devoir être, de la même fa-
Les objections de Paul Veyne quant à la dif-
çon, réduit d’un quart par rapport aux colonnes su-
ficulté de suivre la frise en continu étaient bel périeures, afin que les promeneurs du déambula-
et bien fondées, mais le mécanisme de lecture toire, à l’étage de la basilique, ne puissent être aper-
envisagé n’était pas le bon (tourner autour de çus par les négociants [installés à l’intérieur]153.
la frise vingt-trois fois...). La seule possibilité
d’assembler avec succès les reliefs visibles exi- On peut déduire, a contrario de la re-
geait du spectateur romain (et exige du cher- commandation de Vitruve, que de telles ter-
cheur contemporain) l’utilisation des disposi- rasses étaient largement utilisées par les pro-
tifs prévus à cet effet lors de la conception : à meneurs. Le changement préconisé par l’ar-
savoir les alignements verticaux. Si l’on ac- chitecte augustéen (le pluteum) a pour but de
cepte cette correction, il apparaît que l’obser- garantir la dignitas des activités internes au
vateur jouissait depuis les terrasses (sur les bâtiment et d’offir un lieu de promenade aux
faces SE et NO en priorité) d’un point de vue passants. Précisément, la Basilica Ulpia a re-
plus favorable encore que depuis le sol, puis- pris le modèle républicain du déambulatoire
qu’il lui permettait de reconstituer les lignes extérieur au-dessus de la nef latérale154. Instal-

150
Évaluation de Farinella 1981, p. 3. Voir ci-après nos tif en soulignant sa nouveauté par rapport au dispositif
propositions. des basiliques tardo-républicaines, ouvertes sur l’extérieur
151
Hölscher 1994, p. 115. et pourvues à l’étage d’une terrasse extérieure.
152
Valette-Cagnac 1997, p. 75-82. 154
Voir notre Chapitre Quatre, et Viscogliosi 1999,
153
Vitruve V, 1, 4-5 (traduction de Gros 1984a, p. 64 p. 608 : «[...] l’esistenza della gallerie superiori è incontes-
note 4). Pierre Gros (ibid., p. 56-61) commente ce disposi- tabile».
154 LA FRISE DE LA COLONNE TRAJANE

lé à mi-hauteur du fût, le promeneur romain, (145 cm) est atteinte par la spire 23 – mais le
cet ambulator qui gênait les negotiatores de Vi- minimum (85 cm) est l’apanage de la
truve, pouvait détailler à loisir une grande par- spire 19157. Il semble en conséquence impos-
tie des reliefs puisqu’il observait depuis la Ba- sible de déceler une évolution constante, bref
silica Ulpia la thématique d’au moins vingt d’attribuer le jeu des hauteurs à une volonté
spires. Ce dispositif architectural à mi-hauteur des créateurs de compenser la situation sur le
supposait un exercice de regard orienté, du fût, bien plutôt à des variations arbitraires. La
bas vers le haut (par la direction des spires), conclusion logique – pas de dispositif compen-
mais aussi de haut en bas : dans les deux cas, satoire prévu – paraît de bon sens; elle est peut-
l’exercice de recomposition mentale était iden- être, une nouvelle fois, de mauvaise méthode.
tique. Soulignons d’abord que le constat d’échec
Il n’en reste pas moins que, si un observa- des variations de hauteur des spires valait dans
teur percevait les lignes thématiques verticales l’hypothèse d’une vision unique depuis le sol.
sur vingt spires, demeuraient hors de portée Or, nous considérons que le point de vue pré-
les spires 20 (ou 21) à 23 : la distance depuis férentiel n’est plus le sol, mais la (ou les) ter-
les terrasses est en effet considérable (fig. 35 et rasse(s) à mi-hauteur, desquelles la frise est vi-
38, segments F). Deux cas de figure sont dans sible jusqu’à la spire 20. Dans ces conditions,
ce cas envisageables. une variation de 10 à 20 cm, dans un sens ou
On peut d’abord dénier à ces scènes ré- dans l’autre, jusqu’à la spire 17 (par souci de
férentielles toute visibilité, auquel cas la frise prudence, nous abaissons le seuil de visibilité
devient un relatif échec iconographique, archi- de trois spires) n’influe que de manière margi-
tectural et discursif puisque l’aboutissement nale sur la visibilité de la frise et ne constitue
de la guerre est en partie hors de portée. Ou pas un phénomène notable. En revanche, le
alors on s’accorde sur leur visibilité en sollici- problème demeure pour les hautes spires. Il se-
tant divers dispositifs. Carla Maria Amici avait rait en effet logique que les spires 18 à 23, de par
restitué, au-dessus de la première nef latérale leur situation, aient bénéficié d’une augmenta-
de la Basilica, une seconde terrasse en plein tion notable de hauteur. C’est le cas de la der-
air dont la hauteur est estimée, d’après les do- nière spire, mais pas de la dix-neuvième. Com-
cuments fournis155, à environ 26 m. La dis- ment rendre compte de cette contradiction158 ?
tance séparant un observateur de la face SE Il suffit de confronter disposition archi-
serait alors, dans le cas optimal de la vision tectonique et impératifs iconographiques pour
perpendiculaire, de 17,50 m en vis-à-vis de la se rendre compte qu’un accroissement
dix-septième spire. Cela améliorerait certes les constant de la hauteur des spires serait ineffi-
conditions de visibilité des spires hautes, mais cace. Pourquoi augmenter la taille des spires
ne concernerait jamais qu’une face156. Ad- de manière «mécanique», alors que le concep-
mettons-le, cette solution n’est, définitivement, teur des reliefs disposait d’un outil qui lui per-
pas satisfaisante. mettait d’adapter les reliefs avec une précision
On a également sollicité l’augmentation de remarquable, tant en longueur spirale qu’en
hauteur des spires pour améliorer la visibilité hauteur? Le but étant d’adapter les reliefs aux
des reliefs supérieurs. Si la taille des seize pre- conditions de visibilité, il est probable que le
mières spires ne varie pas en fonction de leur concepteur de la frise a augmenté la taille des
situation sur le fût, la hauteur maximale spires de manière ponctuelle, selon l’impor-

155
Stucchi 1989, p. 254. Lucrezia Ungaro et Marina Milella ont conservé la se-
156
Amici 1982, p. 33, et Piazzesi 1989, p. 254. Pour une conde terrasse autour de la Basilica (I luoghi del consenso
recension critique de Amici 1982 : Packer 1983b. Ce der- imperiale 1995b, p. 16).
nier étend le toit de la nef centrale jusqu’à la première nef 157
Rockwell 1985, p. 110.
latérale en lieu et place de la seconde terrasse (Packer 158
Turcan 1995, p. 153, remarque également l’augmen-
1988, p. 316-317; Packer 1992b; et Packer 1992a, p. 84). tation irrégulière de la taille des spires.
AUTOUR DE LA COLONNE TRAJANE 155

tance des scènes. Cette adaptation, en fonction une augmentation significative de hauteur :
de l’iconographie, la rendrait bien plus efficace or, elle correspond thématiquement à la scène
que la simple application répétitive d’un prin- 75 (Décébale est visible sur la face NE : nous
cipe abstrait (l’augmentation constante), ima- ne disposons pas, pour celle-ci, de renseigne-
giné par les chercheurs contemporains d’après ments quant à la hauteur de la spire). Cette
les conditions de visibilité actuelles. Le décou- scène est, à nouveau, référentielle, au sens où
page de la frise en tableaux, équivalents à la elle constitue le terme visible de la première
journée de travail d’un sculptor, se prêtait à guerre : l’augmentation de hauteur est nette.
merveille à une fabrica précise de ces varia- À besoin identique, solution similaire : le
tions de hauteur. Les variations mineures ré- même dispositif est perceptible au sommet du
sultent sans doute de l’empirisme normal lié à fût.
la réalisation des reliefs, mais certaines scènes, En revanche, les spires 7 à 10 sont, au SE,
telle la poursuite et le suicide de Décébale, ont d’une taille moindre. Il s’agit de l’une des deux
une telle étendue spirale qu’elle a été remar- faces cardinales (fig. 26 et 28), ce qui peut sur-
quée par de nombreux auteurs. Or, une obser- prendre. Considérons cependant l’existence de
vation attentive des dernières spires confirme terrasses hautes de 12 m (fig. 35) : la vision
que l’accroissement de hauteur touche cer- perpendiculaire correspondrait à la spire 6. La
taines scènes, référentielles, avec pour objectif spire 7 était alors aisément visible depuis les
d’en privilégier la vision. L’examen de quel- terrasses de la Basilica, situées à six mètres à
ques-unes de nos planches suffit à s’en persua- peine, et supportait une hauteur de spire
der : toutes montrent des accroissements moins importante. Le constat est identique
ponctuels de la hauteur des spires. dans l’hypothèse de terrasse à 15,10 m de
haut : la spire 9 se situe alors presque à l’hori-
– Planches VI et LVIIc, spire 22-23 : pré-
zontale d’un spectateur placé sur la terrasse
sentation de la tête de Décébale;
(fig. 38). De plus, la hauteur des spires 12 à 15
– planche XIc, spire 21 : début de la pour-
est comprise, sur les deux faces observées,
suite de Décébale;
entre 106 et 120,5 cm. On peut en déduire, soit
– planche XVIII, spire 22 : poursuite de Dé-
que les éventuels problèmes de visibilité n’ont
cébale;
pas été traduits par une élévation de hauteur
– planche XXIb, spire 21 : poursuite de Dé-
de ces spires; soit, et nous optons pour cette
cébale; spire 22 : combat où apparaît le second
hypothèse, que le concepteur les sachant vi-
numen féminin;
sibles car face au spectateur, elles n’ont bénéfi-
– planche XXVIb, spire 22 : mort des fi-
cié d’aucun aménagement particulier.
dèles de Décébale; spire 23 : derniers combats;
– planche XXXVI, spire 22 : suicide de Dé-
Nous espérons avoir démontré ci-dessus
cébale; comparer, sur la même planche, la
que certaines dispositions architecturales et
hauteur de cette spire avec celle de la capture
structurelles de la frise ont été interprétées à
du trésor (spire 21), l’agrandissement délibéré
tort comme révélatrices d’échec ou de mau-
de la scène de soumission (spire 20) ou de la
vaise disposition. Malgré la difficulté réelle à
scène de siège (spire 18), et l’étrécissement in-
percevoir la totalité des reliefs, la colonne Tra-
termédiaire de la spire 19;
jane était entourée de dispositifs visant à assu-
– et planche XLV, spire 22 : capture des
rer une vision des reliefs qui, au moins en deux
derniers fidèles de Décébale.
points, étaient proches de l’observateur : les
Le constat reste empirique, mais l’on dis- spires du bas, tant que l’angle de vision n’est
pose, grâce à P. Rockwell, de deux séries de pas trop oblique; le niveau privilégié des ter-
mesures qui permettent de préciser ces sug- rasses, dont la disparition fausse profondé-
gestions pour les seize premières spires des ment l’appréciation contemporaine de la visi-
faces SE et SO (fig. 4). La spire 11159 connaît bilité.

159
Face SO, pl. XLIXb; face SE, spire 11-12, pl. IIIb.
156 LA FRISE DE LA COLONNE TRAJANE

La vision était sans doute facilitée par plu-


sieurs dispositifs : la présence de la couleur;
une adaptation ponctuelle de la hauteur des
spires, qu’il faudrait cependant vérifier de ma-
nière systématique; les alignements verticaux.
Ces adaptations pragmatiques d’une théorie
optique, sur un monument posant autant de
problèmes de vision que la colonne Trajane,
peuvent laisser sceptique. Au pire, l’hypothèse
soutenue ici suppose que les concepteurs de la
frise avaient le souci de la plus grande visibili-
té possible, ce qui n’exclut pas un échec relatif
de leurs dispositifs. Un indice demeure de la
réalité de ce souci : il est extérieur à la frise,
mais pas au Forum de Trajan160.

Fig. 39 – Reconstitution d’un clipeus du Forum de Trajan


4 – L’OPTIQUE ET LE FORUM DE TRAJAN (d’après Ungaro-Milella 1995a, p. 107).
Parmi les fragments de décor du Forum, fi-
gurent deux portraits incomplets, en marbre
blanc de Luni, l’un masculin, l’autre féminin.
On s’accorde à reconnaître dans le premier Les deux têtes présentent à l’arrière de grandes
Tr a j a nu s Pater ou l’ empereu r N e r v a cavités nécessaires au logement de goujons, qui par
leur position laissent supposer une inclinaison des
(pl. LXXIIIa), et dans le second Agrippina Mi-
fragments vers le bas; d’où l’hypothèse que les têtes
nor (pl. LXXIIIb)161. Deux autres portraits plus devaient appartenir aux «boucliers» avec portraits
fragmentaires représenteraient Livie, épouse qui décoraient diverses parties du Forum166.
d’Auguste, et Vespasien162 ; deux éléments de
chevelure, identiques à ceux du buste d’Agrip- Les cavités de ces deux portraits sont en ef-
pine, ont également été retrouvés; enfin, un fet disposées selon un angle prononcé, qui
portrait de César aurait été découvert au XVIe semble identique dans les deux cas. Si l’on
siècle163. Ces portraits étaient, à l’origine, inté- considère que le scellement était à l’origine
grés à des clipei dont la structure a pu être re- perpendiculaire au support, il est possible de
constituée (fig. 39 et pl. LXXIVa)164. La locali- proposer une approximation du degré d’incli-
sation de ces imagines clipeatae sur le Forum naison (pl. LXXIVb)167, mais aussi de la dis-
est certaine165, mais un dispositif particulier tance nécessaire pour que le regard d’un ob-
ressort de l’examen des portraits : servateur déambulant sur le forum soit à la

160
Je remercie la Dottoressa Lucrezia Ungaro qui a atti- 164
Ungaro-Milella 1995a, p. 130-133, pour un com-
ré mon attention sur le caractère surprenant, de son mentaire et des prises de vue complémentaires du clipeus.
propre aveu, du dispositif de suspension de cet élément. 165
Piazzesi 1989, p. 134, place les clipei sur l’attique des
161
Ungaro 1995, p. 107, et Ungaro-Milella 1995a, p. 124- longs côtés de la place du forum, entre les Daces de
125, proposent des prises de vue complémentaires de marbre blanc. Packer 1992a, p. 70-71, Packer 1992b,
celles ici présentées. p. 154-156 et p. 158-159, et enfin Lucrezia Ungaro et Mari-
162
Ungaro 1995a, p. 107, et Ungaro-Milella 1995a, na Milella font de même (I luoghi del consenso imperiale
p. 124. 1995b, p. 16), mais voir en dernier lieu Ungaro 1995a,
163
Lanciani 1903, p. 122-129, plus particulièrement p. 107, et Meneghini 2001a, p. 56, ou 2001b, p. 256. Nous
p. 125 («Nel 1556 Ulisse Aldovrando descrive nell’antiqua- essaierons de faire le point sur la localisation des éléments
rio Farnese ‘una testa con tutto il petto vestito, di Giulio décoratifs du Forum de Trajan dans notre Chapitre
Cesare. E assai maggiore del naturale, anzi pare che sia Quatre.
d’un colosso. Il pezzo è bellissimo. Fu ritrovato a Spoglia 166
Ungaro 1995a, p. 107.
Cristo’». La tête avait été mise au jour le 4 janvier 1546). 167
Le portrait féminin est aujourd’hui exposé dans les
Voir Packer 1992b, p. 156 note 23. Marchés de Trajan. Il est, très normalement, fixé sur un
AUTOUR DE LA COLONNE TRAJANE 157

perpendiculaire du visage des imagines168. L’es- en est de même pour les stèles funéraires174, ou
timation est d’environ 55 mètres (pl. LXXIVb), encore les clipei figurés sur le relief funéraire
alors que la largeur de la place que dominent des Haterii175. Ceci est dû au fait que ces objets
les portraits est évaluée à 90 mètres169. Il s’agit étaient situés à hauteur d’homme, de plain-
bien sûr d’une esquisse, mais l’espace central pied avec les éventuels spectateurs. Le disposi-
de la place, sur une largeur approximative de tif visuel est donc lié, certes à la qualité et la
vingt mètres, se révèle l’axe privilégié prévu fonction des monuments, mais aussi à la situa-
pour regarder axialement les portraits des por- tion physique du relief. L’objectif est la meil-
tiques latéraux. leure visibilité possible, comme le confirme le
Cela n’a, en fait, rien de surprenant. La pré- dossier littéraire qui suit.
sence de la statue équestre de Trajan supposait Pline l’Ancien mentionne, de manière am-
déjà une vision axiale de la place, suivant l’u- biguë, l’innovation que constituait les imagines
sage romain et les conseils de Vitruve relatifs à clipeatae : «On dédie maintenant des écus de
la scaenographia : bronze, des effigies d’argent, où la distinction
entre les traits individuels est ignorée»176. Pline
Comment, un centre étant établi en un lieu dé-
les oppose aux imagines funéraires des gentes
terminé, il faut que les lignes répondent suivant une
loi naturelle à la direction du regard et à la propaga-
de l’époque républicaine :
tion des rayons, pour que des images précises de Il en allait autrement chez nos ancêtres : dans
choses imprécises rendissent, dans les peintures des les atriums on exposait un genre d’effigies, desti-
scènes, l’aspect des bâtiments [...]170. nées à être contemplées : non pas des statues dues à
des artistes étrangers ni des bronzes ou des
Conformément à ce conseil, le visage des marbres, mais des masques moulés en cire, qui
portraits était dirigé vers le bas, vers le specta- étaient chacun dans une niche177.
teur qui déambulait sur l’axe central du Fo-
L’usage évolua à une époque reculée :
rum. Cette disposition se retrouve ailleurs,
dans diverses imagines clipeatae découvertes Mais le premier à consacrer à titre privé des
par exemple à Ostie et datées de l’époque de écus en un lieu sacré ou public fut, d’après mes ren-
seignements, Appius Claudius qui fut consul avec
Trajan171, mais aussi dans le portrait de bronze
P. Servilius en l’an 259 de Rome. Il plaça en effet
du même empereur conservé à Ankara, qui ses ancêtres dans le temple de Bellone178 et décida
non seulement est incliné vers le bas, mais de les offrir aux regards en un emplacement élevé,
tourne la tête pour «fixer» le spectateur172. avec les intitulés de leurs charges honorifiques desti-
D’autres ne la reprennent pas. Les clipei nés à être lus [c’est nous qui soulignons] : spectacle
présents sur les sarcophages, qui mettent en magnifique, surtout si une foule d’enfants, re-
exergue le défunt173, ne sont pas inclinés, et il présentés en portraits miniatures, les accompagne,

support posé au sol à la perpendiculaire de cette base, 173


Koch-Sichtermann 1982, catalogue no 257 et 259.
donc face au spectateur. La perpendiculaire à cet axe hori- 174
Schäfer 1979, figure 8. Sur les stèles funéraires à
zontal est donnée, sur la pl. LXXIVb, par le montant de la imagines clipeatae d’Italie : Scarpellini 1987.
fenêtre au second plan. Nous avons essayé de rendre, em- 175
Reproduction dans Settis 1988a, p. 91, ou Turcan
piriquement, l’angle de la cavité par l’inclinaison de la 1995, p. 115. Corbier 1992, p. 904-906 et sa figure 7a-b et 8,
photographie. Ce qui permet d’évaluer grossièrement l’in- présente deux exemples de peintures pariétales romaines à
clinaison originale de la sculpture. clipei.
168
Piazzesi 1989, p. 135 figure 35, place les yeux des 176
Pline l’Ancien, H.N. XXXV, 4 (trad. J.-M. Croisille).
imagines à 14,20 m du sol, et Packer 1992b, p. 158 figure 1, Les traducteurs interprètent le passage comme relatif aux
à 14,75 m (voir fig. 40). imagines clipeatae, médaillons ornés de «visages plutôt
169
Bianchi Bandinelli-Torelli 1976, p. 91-94; Turcan idéalisés» (Croisille 1985, p. 134), ce que la suite du texte
1995, p. 145. confirme.
170
Vitruve VII, 11 (trad. A. Choisy). 177
Pline l’Ancien, H.N. XXXV, 6 (trad. J.-M. Croisille).
171
Becatti 1942, pour un descriptif et un commentaire de Sur le culte des ancêtres à Rome, lire, entre autres, Bettini
ces clipei. Winkes 1969, présente une étude des sources anti- 1992.
ques et un riche catalogue de ce type de représentations. 178
Voué par Appius Claudius Caecus en 296 avant J.-C.
172
Commentaire dans Chamay-Frel-Maier 1983, p. 22; (Croisille 1985, p. 138 note 12.3).
excellente reproduction de Turcan 1995, p. 142 figure 172.
158 LA FRISE DE LA COLONNE TRAJANE

révélant l’existence d’une sorte de couvée de reje- naison vers l’avant correspondant à 1/12e de leur
tons; il n’est alors personne qui contemple de sem- hauteur, et ce pour la raison suivante : quand
blables écus sans plaisir et approbation179. nous nous trouvons au pied de la façade d’un
temple, en supposant que deux lignes soient tirées
Pline poursuit avec les boucliers de la Basi-
à partir de notre œil, l’une touchant le bas de l’édi-
lica Aemilia : fice, et l’autre son sommet, cette dernière sera la
Après lui, M. Aemilius, qui géra le consulat en plus longue184. C’est pour cela que plus s’allonge la
même temps que Q. Lutatius, plaça des écus non ligne du regard qui se dirige vers les parties
seulement dans la basilique Aemilia180, mais aussi hautes, plus elle tend à leur donner l’apparence de
dans sa propre demeure, s’inspirant là également pencher vers l’arrière. Mais quand celles-ci auront
d’un usage militaire : en effet les portraits se trou- été inclinées vers l’avant, comme il a été prescrit
vaient sur des boucliers semblables à ceux qui ser- ci-dessus, elles apparaîtront alors à nos yeux d’a-
virent à combattre devant Troie; c’est de là qu’ils ont plomb et à l’équerre185.
tiré leur nom de clupei, et non pas comme l’a voulu
une subtilité mal placée de grammairien, de cluere181. L’inclinaison des imagines clipeatae du Fo-
Voilà bien une étymologie qui correspond pleine- rum de Trajan, si elle ressortit du simple bon
ment à la valeur guerrière : reproduire sur le bou- sens et d’une pratique traditionnelle, a aussi
clier de chacun les traits de celui qui s’en est servi182. une justification optique et une application ar-
chitecturale. L’organisation de faces verticales
Ayant fonction honorifique, liées à la gens
sur le fût de la colonne Trajane relevait de la
mais sortant des atria pour envahir l’espace pu-
même réflexion. Reste à comprendre comment
blic, en tout cas destinées à être visibles et re-
s’articulent leur visibilité supposée et la lecture
connaissables, les imagines clipeatae sont re-
de leur discours.
présentées sur une fresque de la Maison de l’Im-
pluvium à Pompéi, à l’imitation d’un atrium
privé. Elles sont clairement inclinées vers l’a- 5 – LISIBILITÉ DE LA FRISE
vant. Le but est bien «de les offrir aux regards ET COHÉRENCE DISCURSIVE
en un emplacement élevé». La disposition du
portrait du Forum de Trajan correspond à cet Est en cause à présent, non plus l’organisa-
usage romain, qui vise à proposer au spectateur tion iconographique des reliefs, mais leur dis-
une vision optimale du relief, faciale (ou s’en cours. La réussite ou l’échec de la colonne Tra-
approchant), bref axiale. Elle correspond égale- jane en tant qu’œuvre officielle passe, dans
ment à un souci optique, puisque la qualité et une histoire de l’art romain où l’essentiel est le
les problèmes de vision se résument à trois pa- contenu, par sa performance discursive. La
ramètres : la distance; les contrastes de couleur confrontation entre l’organisation interne de la
(on peut supposer que ces portraits se déta- frise et les dispositifs assurant la visibilité de-
chaient sur un fond coloré); et, on l’a vu, l’angle vrait permettre d’identifier les éléments du dis-
du regard par rapport à l’objet observé183. Une cours considérés comme nodaux par le
confirmation de ce souci se rencontre chez Vi- commanditaire, Trajan.
truve qui, une fois encore, propose un compro-
mis entre règles architecturales et disposition
Discours, disposition, recomposition
optique, un «aménagement» (adiectio) :
Tous les éléments de l’ordre [ionique] qui De manière générale, les points forts des re-
prendront place au-dessus des chapiteaux des co- liefs coïncident avec le dispositif architectural.
lonnes [...], doivent présenter en façade une incli- Deux faces de la colonne apparaissent, par les

179
Pline l’Ancien, H.N. XXX, 12 (trad. J.-M. Croisille). tons qu’il enchaîne ensuite (XXXV, 15) sur le problème de
180
En 78 avant J.-C. : Croisille 1985, p. 138 note 13.1. l’origine de la peinture : les imagines de cire étant, dans
181
Sur l’étymologie de clipeus / clupeus : Croisille 1985, son esprit, la «peinture» romaine des origines.
p. 138 note 13.2. Pline pense au verbe grec gliphein, équi- 183
Simon 1988, p. 98-102.
valent du latin caelere, «ciseler». 184
À ce sujet : Gros 1990a, p. 197 note 5.13.2.
182
Pline l’Ancien, H.N. XXXV, 13 (trad. J.-M. Croisille). 185
Vitruve III, 5, 13 (trad. P. Gros).
Pline poursuit sur l’origine carthaginoise de cet usage. No-
AUTOUR DE LA COLONNE TRAJANE 159

alignements verticaux de leur thématique, car- brement, mais selon les dispositifs prévus par
dinales (fig. 26 et 28). Non contentes d’être les créateurs de la colonne Trajane, monument
disposées sur l’axe central du Forum de Trajan officiel189. Ces créateurs se sont efforcés de ré-
(SE-NO), elles jouissaient de conditions de vi- duire les écarts entre lecture possible et lecture
sibilité exceptionnelles, puisque les terrasses attendue. La «théorie dynamique» de la lec-
n’en étaient séparées que de six mètres; les ture, qui consiste «en la rencontre du scripteur
faces intermédiaires (NE et SO), éloignées et du lecteur»190, prédisposait l’observateur ro-
d’environ neuf mètres des terrasses des biblio- main à une telle recomposition mentale, à la
thèques, servaient de relais au discours. Le nuance toutefois que les structures idéolo-
constat est identique pour les angles du fût, giques des reliefs, rigoureusement assemblées,
plus éloignés encore des spectateurs. On peut développaient un discours cohérent, certes
cependant remarquer que, même en l’absence épidictique et épitomique, mais aussi guidé,
de terrasse continue, la thématique de ces orienté. Si l’on veut résumer en une formule :
faces et angles n’était pas hors de vue puisque l’état de départ de la guerre et la situation d’ar-
des reprises ponctuelles les intégraient au dis- rivée (la Dacie provincia) étaient portés par les
cours d’ensemble (fig. 26 et 28)186. Visibilité et deux faces cardinales; le récit intermédiaire,
lisibilité ont donc été associées par les concep- expliquant les causes et les modalités du chan-
teurs de la frise dès la phase de ratiocinatio. gement, était véhiculé par les faces et les
Un observateur pouvait ne pas percevoir telle angles secondaires. Ce type de narration n’im-
ou telle association ou en développer certaines plique nullement un ordre de lecture, par
que nous n’avons perçues187, mais l’essentiel, à exemple un parcours d’espace débutant obli-
savoir la victoire de Trajan et sa conséquence gatoirement face SE et aboutissant face NO.
exceptionnelle, l’agrandissement de l’Empire, Dans l’esprit du spectateur romain qui détail-
restait lisible, car des reprises ponctuelles les lait, en l’été 113 après J.-C., la scène inaugurale
intégraient au discours d’ensemble. Le méca- de passage du Danube, la victoire finale ro-
nisme de lecture prévu, les axes verticaux188, ne maine et la création de la province de Dacie
nuisait pas à la «narrativité» du monument. préexistaient. Le procédé épitomique prenait
Un spectateur percevait, au-delà de la dimen- de la sorte sa force, tout en coexistant, comme
sion épidictique, la succession des événements dans la littérature antique, avec la narration
et le récit d’une transformation, celle de la Da- extensive des événements.
cie, et sa conséquence, l’extension de l’Empire. Si l’on admet que les terrasses donnaient
Il assemblait les scènes superposées non pas li- accès à la thématique d’au moins vingt spires,

186
Ce constat est admis pour la lecture spirale (en der- nuelle Valette-Cagnac a souligné le caractère dynamique
nier lieu Turcan 1995, p. 158 : «Sans suivre la courbe des du déchiffrement d’un texte : «La lectio est avant tout une
spires, le spectateur romain pouvait repérer les principaux construction par l’œil», écrit-elle, «[...] la lecture se définit
thèmes du récit sculpté»), il doit l’être également pour la d’abord comme un acte de vision, un acte d’observation et
lecture verticale, comme R. Turcan le pressentait (ibid., d’interrogation méthodique de l’espace écrit» : Valette-Ca-
p. 158 : «D’autres ‘lignes de force’ peuvent être tirées d’une gnac 1997, p. 20 et 40. Elle souligne encore (ibid., p. 53 et
spire à l’autre»). note 87) que le processus de lecture d’un volumen se fai-
187
Contrairement à ce que suppose Paul Veyne, les ob- sait par colonnes : «L’écriture y était disposée en co-
servateurs attentifs existaient dans l’Antiquité, comme l’in- lonnes, qui se succédaient de gauche à droite sur toute la
dique Plutarque, De tranquillitate animi IX (d’après Settis longueur du papyrus. Au fur et à mesure de la lecture, le
1991, p. 193) : «La plus grande partie des hommes pensent volumen, tenu dans la main droite, était déroulé de la
devoir observer soigneusement et dans les détails (akribos main gauche [...]». Conséquence logique (ibid., p. 57) :
kai kata meros) les poèmes, les peintures et les sculptures, «[...] les œuvres ont d’abord été adaptées à la forme du
en les parcourant avec les yeux et avec l’esprit». rouleau : leur découpage et leur composition tenaient
188
Settis 1991, p. 196-198. Ce dispositif évite à l’observa- compte des limites du volumen». Le seul rapprochement
teur romain de tourner «vingt-trois fois autour de la co- acceptable entre volumen et frise de la colonne Trajane
lonne, le nez en l’air» (Veyne 1990, p. 13), «comme un passe, à notre avis, par la prise en compte de ce type de
‘cheval de cirque’, affirmait Karl Lehmann-Hartleben, ou lecture dynamique.
plutôt enfourcher Pégase!» (Turcan 1995, p. 156). 190
Scheid-Svenbro 1994, p. 159.
189
Dans son ouvrage sur la lecture à Rome, Emma-
160 LA FRISE DE LA COLONNE TRAJANE

la visibilité des spires hautes de la colonne, forme, sur l’angle N (alignement vertical des
donc la lisibilité de scènes aussi référentielles trois suovetaurilia), et plus généralement sur
que la mort de Décébale, n’est pas établie. les spires 12 à 15, un bloc qui, non content
Mais la présence des couleurs pouvait facili- d’être visible, devait attirer le regard (voir les
ter, en accentuant les contrastes, la reconnais- fig. 13 et 15 pour les répartitions de la sil-
sance de ces scènes. Il est d’ailleurs possible houette impériale). Et d’autres éléments
d’avancer une hypothèse quant aux registres confirment la différence de coloration de ce
de pigments utilisés sur la frise. En effet, les bloc médian. Les scènes 79 à 92 (soit les
textes romains décrivent la Dacie comme un spires 12 à 14) ne montrent ni soldats en cui-
lieu ténébreux, dont la sauvagerie est liée à la rasse, ni Daces hostiles, pas même un arbre.
multitude des cours d’eau, aux montagnes et Plus encore, les éléments sécants, souvent un
à l’obscurité des forêts. À maintes reprises, les arbre sur la frise, sont ici remplacés par des
scènes de la colonne Trajane montrent des cités ou des éléments architecturaux, tels des
soldats romains évoluant dans un paysage ro- arcs, voire un phare192.
cheux ou défrichant la forêt dace. Le fond do- Il suffit de détailler les spires 1 à 4 pour per-
minant de la frise devait être en rapport avec cevoir l’originalité de cette disposition. Au dé-
cette vision culturelle, un fond de couleur but de la frise, les arbres, parmi lesquels cer-
sombre, ce qui est conforme aux principes de taines espèces rares (ce qui établit la sauvage-
l’optique antique. Et dans ce jeu visuel, les ci- rie et l’étrangeté de l’espace dace), jalonnent
tés et les murs des camps romains devaient les scènes. À l’autre extrémité, la spire 23 asso-
constituer un contrepoint clair à l’espace cie relief montagneux, animaux sauvages et fo-
dace. rêts, éléments caractéristiques, selon les textes
Les imbrications de boucliers, daces ou ro- antiques, de la Dacie sauvage. Leur absence
mains, constituaient un autre élément icono- presque complète de la quatrième campagne
graphique aisé à utiliser par les sculpteurs : il est en retour significative. Les arbres n’y fi-
permettait de distinguer visuellement, jusqu’à gurent que dans deux scènes de défrichement,
une grande hauteur, les scènes de bataille et, et même les batailles s’inscrivent dans un es-
dans celles-ci, les masses de combattants191. pace construit193. Par comparaison, les scènes
Enfin, les scènes de sacrifice montrant Trajan 33 à 36 de la seconde campagne ne
en toge ou en tunique, les scènes où les sol- comportent également aucun arbre, mais ces
dats en tunique escortent ou acclament l’em- derniers réapparaissent, en même temps que
pereur, les scènes où des togati accueillent les Sarmates et les Daces, au cours des opéra-
Trajan ou assistent à un sacrifice, présen- tions militaires qui suivent.
taient une exceptionnelle dominante blanche. Si l’on découpe la frise non plus en cam-
Dès lors, un citoyen romain, familier de l’op- pagnes spirales mais en faces verticales, on
position civis-miles, percevait sans effort le constate le même découpage. Sur chaque face
changement d’espace et d’activité entre ces et angle, Trajan apparaît en tunique sur les
thèmes et les scènes militaires, largement ma- spires 12 à 16 (fig. 15). Dans ce bloc vertical, il
joritaires sur la frise. Une telle variatio était participe à des activités civiles, et plus encore :
d’autant plus visible que cette thématique sur les faces E, NE, N, NO et O194, une spire au

191
Nous avons relevé : face SE, pl. IIa, spire 6-7; 193
Face SE, spire 14, sc. 94, pl. IIIc et Va; face E, spire
pl. IIIa, spire 10-11; pl. IIIc, spire 14-15; pl. IVc, spire 20- 14, sc. 95, pl. IXb; face NE, spire 14, sc. 95-96, pl. XVII et
21. Face E, pl. IXa, spire 10-11; pl. IXb, spire 14. Face NE, XIXb.
pl. XIVb, spire 10. Face N, pl. XXIIb, spires 4 et 5; 194
Face E : spire 14, pl. IXb, des Daces accueillent Tra-
pl. XXIIIa, spire 6 ; pl. XXVIa, spire 18. Face NO, jan; sur le même axe spire 13, des togati romains ac-
pl. XXXa, spire 6; pl. XXXIIa, spires 10 et 11; pl. XXXIV, compagnent l’empereur, alors que la spire 12 présente la
spires 17 et 18. Face O, pl. XLIb, spires 17 et 18. Face SO, soumission de Décébale (même chose face NE, pl. XVII; la
pl. LI, spires 17 et 18. Face S, pl. LVa, spire 9; pl. LVIa, spire 12 présente de plus le peuple dace dans ses activités
spire 14; pl. LVIb, spire 17. pacifiques après la soumission de la première guerre).
192
Face E, spire 12, sc. 82, pl. IXb. Face N : spire 14, pl. XXVa, Trajan effectue un sacrifice en
AUTOUR DE LA COLONNE TRAJANE 161

moins dit l’assimilation en cours de la Dacie, ments marquant la victoire romaine, mais le
par la transformation de l’espace ou des Daces thème est aussi présent à mi-hauteur de la
eux-mêmes. Les faces SE, S et SO déve- frise, par la Victoire ailée (scène 78) ou la
loppent, quant à elles, la thématique de l’af- charge de Trajan à cheval (scène 97). Le pro-
frontement plutôt que de la transformation de cédé épitomique constitue une alternative ef-
la Dacie195. ficace à la lecture en déroulé des ultimes
spires. Il n’y a là rien qui soit contraire à la
pratique littéraire antique.
Propositions En définitive, nous penchons pour une
lecture presque totale de la frise, avec vision
En définitive, il apparaît que les struc- préférentielle des deux nœuds narratifs (et
tures spirales et verticales de la frise se des deux faces cardinales); la narrativité du
croisent à mi-hauteur du fût, en regard des monument paraît préservée par les dispositifs
dispositifs architecturaux externes – et quel prévus à cet effet (dont la couleur), lesquels
que soit le détail des reconstitutions archéo- s’associent pour tisser une trame complexe
logiques, l’essentiel demeure, à savoir : l’en- dont émerge la silhouette de Trajan, certes es-
semble a été pensé pour définir les qualités sentiellement militaire, mais aussi diffuseur
principales de Trajan en deux tableaux de civilisation. Dans ce domaine, la colonne
complémentaires196, offerts «aux regards en Trajane n’innove pas. Elle reprend les valeurs
un emplacement élevé [...] destinées à être traditionnelles romaines197 et montre simple-
lues» (pour paraphraser Pline l’Ancien) : le ment que les bienfaits de la Pax Augusta sont
conquérant, et le civilisateur. La possible dif- la conséquence de la Victoria Augusti. Ainsi,
ficulté à percevoir les ultimes spires ne remet aux monnaies exaltant la Dacie conquise198,
pas en cause cette narrativité d’ensemble. Les succédèrent des monnaies insistant sur la ri-
dernières scènes présentent certes les événe- chesse de la nouvelle province199 : la Dacie

présence de togati et de Daces; sur le même axe spire 13, il spire 15 montre les ambassadeurs barbares reçus par l’em-
accomplit un sacrifice en présence de togati et de soldats pereur en tunique; mais la spire 14 voit Décébale (?) dans
en tunique; spires 12 et 16, Trajan est représenté dans un fort, et les spires 15 et 16 l’avance de l’armée romaine.
l’exercice de l’adlocutio, mais la première marque la fin de Face S : spires 12 et 13, pl. LVb et LVI, Trajan en tunique
la première guerre (soldats en tunique), la seconde le dé- est parmi les soldats en tunique, mais la spire 11 montre la
but de la cinquième campagne (soldats en armes). Face soumission des Daces, la spire 14 leur fuite, et les spires 15
NO, pl. XXXIIb et XXXIV : spire 15, une scène de labor en et 16 l’avance romaine.
tunique, puis le sacrifice devant le pont d’Apollodore; cette 196
Les six premières spires, correspondant en gros à la
thématique est prise entre : spire 12, l’adlocutio des soldats première campagne et au début de la guerre; le niveau in-
en tunique; spire 13, le sacrifice avec des togati et des sol- termédiaire à mi-hauteur du fût, correspondant au début
dats en tunique; spire 14, au sacrifice avec les Daces suc- de la seconde guerre mais montrant surtout l’aspect civil
cède un labor (en Mésie) où les soldats romains ne sont du pouvoir de Trajan et son impact sur la romanisation en
pas armés. Face O : spire 15, pl. XLIb, le sacrifice devant cours des Daces.
le pont, et les ambassades étrangères; les spires 12 et 13 197
Gros 1992b, énumère les diverses notions constitu-
montrent des togati, la spire 14 la fuite de Daces dans un tives du système idéologique augustéen et julio-claudien :
contexte de camps fortifiés. Il est vrai que les faces E, NE virtus, pietas, consensus et dignitas, toutes liées à la Pax
et N portent, spire 15, des scènes de bataille, mais leur trai- Augusta. Elles figurent bien sûr sur la colonne Trajane, y
tement et leur point culminant (la charge de Trajan à che- compris la Pax Augusta, présente en filigrane des spires 12
val, face NE) sont à comprendre, par le contexte, comme à 15.
le signe de la Victoria Augusti, ici directement en relation 198
De Caro 1993, p. 161 figure 134 : denier de 103-111
avec l’intégration des Daces. montrant la Dacie pileata assise sur un monceau d’armes,
195
Face SE : spires 12-13 et 13-14, pl. IIIb-c, Trajan est les mains liées dans le dos, et la légende DAC[IA] CAP[TA].
en tunique parmi des togati, mais la spire 11-12 présente la Ibid., p. 162 figure 135 : sesterce de 104-111, avec la Dacie
grande soumission des Daces, la spire 14-15 une bataille, et pileata assise sur des armes à côté d’un trophée; se repor-
la spire 15-16 le franchissement d’un pont (?) qui marque ter au RIC II, p. 250 planche VIII figure 141.
l’entrée dans la cinquième campagne (Trajan n’est cepen- 199
De Caro 1993, p. 164 figure 136 : sesterce de 112-115.
dant pas loricatus). Face SO : spires 12 et 13, pl. XLIXb et Commentaire de cette monnaie dans Bernareggi 1981-
La, Trajan, en tunique, se trouve parmi des togati, et la 1982.
162 LA FRISE DE LA COLONNE TRAJANE

tête nue – et en toge? – est assise sur un ro- telle envergure. Le contexte dans lequel l’Opti-
cher, tenant un aigle légionnaire; à ses côtés, mus Princeps fut porté à l’Empire était certes
se trouvent des enfants portant des œufs et celui de l’assassinat de Domitien, et ce fait est
des épis 200. Une telle évolution des thèmes nu- important pour comprendre les débuts du
mismatiques, et leur diffusion, préparaient règne de Trajan. Mais les structures et la
assurément le public romain à percevoir et culture de la société romaine n’étaient pas dif-
déchiffrer les deux temps du discours de la férentes de ce qu’elles étaient sous le dernier
colonne Trajane. des Flaviens. Au contraire. Trajan fut choisi
(ou accueilli favorablement) par le milieu sé-
Reste à aborder l’autre versant de ce tra- natorial, justement parce qu’il incarnait les at-
vail. On sait que les relations entre les œuvres tentes déçues par Domitien. Cela n’a pas em-
antiques (le système idéologique qu’elles dé- pêché l’émergence d’un «art», ou d’un «style»,
veloppent) et leur public, est devenu un volet ou d’un «discours» trajanien, d’œuvres litté-
de la recherche contemporaine. Gilles Sau- raires, iconographiques ou urbanistiques re-
ron, dans sa somme sur «l’expression plas- flétant la conception trajanienne du principat.
tique des idéologies» à Rome de 60 avant Même si Trajan fut élevé à l’Empire par adop-
J.-C. à 14 après J.-C., s’était donné pour ob- tion, la nature du pouvoir entraînait, dans la
jectif d’ Rome impériale, une personnalisation du sys-
tème de communication visuelle 205 dont l’ur-
observer, analyser, essayer de comprendre les dé- banisme et les images officielles demeurent
cors publics et privés que fait exécuter et où évolue
aujourd’hui les témoins essentiels. Le Forum
l’oligarchie romaine, en partant des années qui
précèdent Pharsale, et en s’arrêtant à l’étude des
de Trajan, et dans cet ensemble la colonne
monuments directement liés à la bataille d’Ac- historiée, apparaissent comme les vestiges ex-
tium 201. ceptionnels d’un ensemble plus vaste, comme
les indices permettant de reconstituer les
L’époque suivante, du principat d’Auguste, thèmes officiels d’un moment du saeculum
a donné lieu à de nombreuses recherches. Car trajanum.
il s’agit d’une époque charnière de l’histoire La frise historiée se prête à une telle ana-
romaine. Le dernier siècle de la République lyse. Il était cependant indispensable de trai-
voit s’affirmer les res novae 202 et s’effacer, de- ter dans un premier temps de la visibilité et
vant le Principat en formation, les vieilles ins- de la lisibilité des reliefs. Nous avons conclu
titutions. Il voit aussi l’art augustéen se mettre à une réelle, quoique incomplète, visibilité
en place, à partir des formes et des fonctions des reliefs, et à la volonté, émanant du
expérimentées auparavant dans la domus pri- commanditaire, que la totalité de leur dis-
vée 203. Le «mythe impérial», ainsi que l’on cours soit lisible. Nous avons également
peut qualifier le mode de communication ins- conclu à la réussite du projet et au maintien
tauré par Auguste, proposait en définitive de de la coordination architecturale entre frise
nouvelles structures à une société romaine et Forum : les reliefs étaient en accord avec
qui, après une période de désarroi et une sa finalité, ses valeurs de représentation et
transformation en profondeur, était prête à son style 206. Bref, nous voici devant un en-
les adopter 204. L’époque de Trajan ne se prê- semble de reliefs dont la cohérence de
tait pas à une entreprise idéologique d’une conception et de réalisation ne fait pas de

200
Mazzini 1957, et le RIC II, 288 planche XI figure 192. velles images dans la sphère privée; et p. 314-353, sur la
La légende est PROVINCIA DACIA. diffusion du mythe impérial dans l’Empire.
201
Sauron 1995, p. 4. 205
Gros 1976, p. 44.
202
Ibid., p. 2. 206
Notre refus d’accepter la réalisation hadrianique de
203
Zanker 1989, p. 354, et Zanker 1991. la frise historiée s’appuie aussi sur ce constat.
204
Zanker 1989, p. 280-313, sur la diffusion des nou-
AUTOUR DE LA COLONNE TRAJANE 163

doute, et qui demande : à être confronté à tème, décriront «l’idéologie trajanienne»;


l’environnement architectural et urbain de la enfin, à être confronté aux attentes du public
Rome de Trajan, à titre d’élargissement et de romain, afin de mieux cerner les conditions
vérification des conclusions tirées de l’étude de réception de ce système idéologique. Tel
de la seule frise historiée; à être interprété, est le programme que nous nous proposons
pour que s’en dégagent les valeurs de re- de mener dans les deux chapitres à venir.
présentation qui, analysées et mises en sys-
SECONDE PARTIE

LE FORUM DE TRAJAN ET LES FORUMS IMPÉRIAUX

.
CHAPITRE 4

LE FORUM DE TRAJAN ET L’IDÉOLOGIE TRAJANIENNE

«Bientôt, elles rencontrèrent un griffon qui, al-


longé au soleil, était plongé dans un profond som-
meil. (Si vous ne savez pas ce qu’est qu’un griffon,
regardez l’image)».
Lewis CAROLL, Alice au Pays des Merveilles
(trad. H. Parisot)

1 – LE FORUM DE TRAJAN : DESCRIPTIF Rome des Papes 2 jusqu’à l’Italie des années
1930 3, entreprises qui n’ont que rarement don-
Le dernier des Forums Impériaux a suscité né lieu à des relevés scientifiques. Les dessins
de nombreuses recherches. Outre les descrip- des artistes de la Renaissance complètent cette
tions antiques incomplètes1, le site a été l’objet documentation 4.
de «fouilles» au cours des siècles passés, de la Si l’archéologie a permis de préciser la to-

1
Références et textes dans Lugli 1952, p. 61, et Lugli fouilles parurent à l’époque : Marrou 1932a; Horn 1932;
1965a, p. 43-78; Bertoldi 1962, p. 4-5. Consulter également Technay 1932; Van Buren 1933; et une notice anonyme dans
le Codice topografico della città di Roma 1940, pour divers JDAI 48, 1933, p. 600-624. Voir le volume Via dei Fori impe-
textes de la fin de l’Antiquité. riali 1983, p. 117-163, la bibliographie donnée dans la recen-
2
Pour des notices concernant les découvertes réalisées sion de James Packer (Packer 1989), et en dernier lieu Pac-
sur le Forum à la Renaissance, se reporter à Fea 1790; ker 1997a, p. 55-81; également La Rocca 1995a. Nous avons
Nibby-Nardini 1819, p. 242-249 et 349-358; Fea 1832; Cas- eu l’occasion de consulter, grâce à la disponibilité de la Dot-
tagnoli 1949-1950; La Padula 1969, p. 119-121, s’est intéres- toressa Simonetta Tossi, les nombreuses photographies des
sé à la Rome napoléonienne. Pour une histoire générale fouilles des années 1930 conservées à l’Archivio fotografico
du site et des références bibliographiques exhaustives, lire Comunale de Rome (certaines reproduites dans Packer
Milella-Pensabene 1989. Sur le Forum et les Marchés de 1997a) : qu’elle trouve ici nos remerciements chaleureux.
Trajan au Moyen-Age, consulter Bertoldi 1962, p. 4-8; 4
Pour un catalogue des dessins effectués à la Renais-
Amici 1982, p. 1-4; Meneghini-Milella 1989; Meneghini sance, lire Tummarello 1989b, et Forni 1989 sur les dessins
1992; Meneghini 1993a, pour une histoire précise du site, d’Alberto Alberti, datant de 1570-1598 et dont certains
du VIe au XVIe siècles; Meneghini-Bernacchio 1994; et portent sur le Forum. Également : Virlouvet 1985, p. 152-
Packer 1997a, p. 14-53. Pour de précieuses notices sur les 207, sur les dessins du Forum dus aux architectes français,
fragments découverts au cours des siècles et classés selon et Bérard 1985, p. 140-151, pour les dessins concernant la
la zone de découverte, voir Milella 1989. Sur les fouilles du colonne Trajane. Nous avons pu consulter, grâce à l’Ecole
début du XXe siècle, lire Boni 1907, et Boni 1907-1908. Française de Rome et à l’amabilité des responsables de la
3
Consulter Ricci 1911 (projet de mise en valeur des fo- Biblioteca Sarti à Rome, les dessins d’Antonio De Roma-
rums impériaux); Bartoli 1924; Ricci 1929 (Marchés de Tra- nis 1812-1813, réunis en huit volumes (les dessins concer-
jan); Clementi 1930 (Marchés de Trajan); Ponti 1933, sur la nant le Forum sont conservés dans les folios 07025, 07026,
zone des Forums impériaux. Divers comptes-rendus de 07027, 07029 et 07030). De même, l’Instituto Nazionale
168 LE FORUM DE TRAJAN ET LES FORUMS IMPÉRIAUX

pographie de certaines zones 5, d’autres sec- deux portiques, et au nord-ouest par la façade
teurs, tels que l’entrée du Forum, l’exèdre de la Basilica Ulpia. Le mur de clôture était
ouest du forum et les deux exèdres de la Basili- prolongé vers le Forum d’Auguste par une ga-
ca, la bibliothèque nord-est et le Temple du Di- lerie permettant, en son centre, l’accès à une
vin Trajan (fig. 1 et 2) n’ont jamais été mis au cour de plan carrée (fig. 1). Ces découvertes ré-
jour 6. En dépit de cette documentation in- centes n’empêchent pas les archéologues de ne
complète, des études récentes se sont efforcées pas s’entendre sur la totalité des caractéris-
de reconstituer tant les structures que les orna- tiques du Forum de Trajan. Les reconstitu-
menta des différentes parties du Forum de tions des archéologues italiens sont en partie
Trajan 7. Nous ne reprendrons ici que les élé- contestées par James Packer. Nous essaierons
ments jugés pertinents pour l’objectif que nous autant que possible de signaler dans notre syn-
nous sommes fixé, à savoir reconstituer les thèse les deux positions, sans forcément tran-
thèmes idéologiques attestés dans le complexe cher.
trajanien. L’aspect originel de la paroi interne du mur
sud-est est discuté. Pour Gioia Piazzesi, elle
L’area fori (fig. 1 et 2) 8 comportait des colonnes en marbre coloré
(base et chapiteau en marbre blanc) séparées
La place du forum était pavée de marbre du mur et qui rythmaient la paroi; elles sup-
blanc 9 et délimitée au sud-est par un mur10 en portaient une frise où alternaient des Amours
trois pans, au nord-est et au sud-ouest par nés d’acanthes et abreuvant des griffons, et des

d’Archeologia e Storia dell’Arte de Rome nous a permis p. 348-356 (la notice est de James Packer); et pour une
d’étudier les dessins conservés sous la côte Roma XI.5.II synthèse pratique des chantiers du Jubilé 2000 : Rizzo
(un grand nombre sont reproduits dans Packer 1997a). 2001b; de Chaisemartin 2003, p. 195-209. Pour des études
Enfin, les gravures de Piranèse ont fait l’objet de diverses de détail basées sur l’étude du matériel architectonique,
études, dont Jacopi 1979 et Marconi 1979. consulter : Bertoldi 1962; Zanker 1970a; Leon 1971; Amici
5
Des fouilles ponctuelles ont permis des mises au 1982 (étude centrée sur la Basilica Ulpia et les biblio-
point limitées : Gatti-De’spagnolis 1981, sur une zone à thèques; recension critique dans Packer 1983b); Packer
proximité du Temple du Divin Trajan; Packer 1982, sur les 1986, sur la façade nord-est de la Basilica; Packer 1987,
recherches entreprises dans la Basilica de 1975 à 1981 et qui propose une synthèse sur la Basilica; Packer 1990, sur
qui corrigent ses premières conclusions exposées dans la bibliothèque ouest; Trunk 1993; et Ungaro-Milella-
Packer 1973; Packer 1983a : sondage à l’est de la façade de Bernardini 1993. Nous solliciterons ci-dessous Piazzesi
la Basilica. Un nouveau projet de fouilles a été lancé par 1989, qui reste la plus complète et la plus détaillée des re-
les Italiens : Roma, Archeologia nel centro 1985, p. 272-281, constitutions du Forum. Lire cependant Packer 1992b
et surtout Rizzo 2001b, p. 39-42. Les premiers résultats pour une recension critique, et les mises au point dans I
sont parus : Meneghini 1993b, et Meneghini 1995b sur le luoghi del consenso imperiale 1995a et 1995b. Consulter en-
secteur contigu au Forum d’Auguste à l’extrémité du por- fin Turcan 1995, p. 144-149; Packer 1997a et 1997b; et La
tique sud-est de la place du forum; Meneghini 1996a sur Rocca 1998. Signalons en outre le catalogue Optimus Prin-
les bibliothèques et le temple du Divin Trajan. Pour une ceps 1999.
synthèse pratique des travaux récents sur les forums impé- 8
Rappelons qu’Aulu-Gelle, N.A. XIII, 25, 1-2, nomme
riaux : LTUR II, p. 348-359, et Packer 1997b, p. 326-330; la place à ciel ouvert area Fori : [...] cum in area fori ambu-
enfin notre note suivante. laret [...]. Nous la distinguerons ici sous le nom de forum
6
Malgré le projet des années 1980 : Archéologie et projet ou place du forum (par opposition au Forum de Trajan,
urbain 1985. De nouvelles campagnes de fouilles ont eu lieu vocable qui recouvre pour nous la totalité du complexe).
sur le Forum de Trajan : Meneghini 1995a, 1995b, 1995d, Packer 1997a, p. 95 note 32, restitue les dimensions sui-
1996a, 1996b, 1998, 2000, 2001a (dont p. 245-246 sur l’histo- vantes : 88,14 m sur 117,52 m, soit 300 sur 400 pieds ro-
rique des fouilles) et 2001b, 2002; Packer 1997b et 2003; La mains; Meneghini 2001a, p. 54, ou 2001b, p. 251, donne :
Rocca 1998, 2000 et 2001; Bianchi 2001; Rizzo 2001a et 85,6 m sur 108,4 m.
2001b; Bianchi-Meneghini 2002. Dossier à suivre... 9
LTUR II, p. 351; Packer 1997a, p. 418, et Packer
7
Pour une description synthétique du Forum et des 1997b, p. 328 note 1050.
Marchés de Trajan, lire Lanciani 1897, p. 312-321; Plom- 10
Seules les fondations du mur avaient été retrouvées
mer 1960; Lugli 1970, p. 355-364; Blake-Bishop 1973; dans les années 1930, mais des fouilles récentes ont modi-
Boatwright 1987, p. 74-98; La Regina 1988; Packer 1988, fié la reconstitution traditionnelle (Meneghini 2000, 2001a
p. 310-320; Packer 1991, p. 320-321; Packer 1992a; Coarelli et 2001b, 2002; La Rocca 2001, p. 208; Rizzo 2001a, p. 230
1994a, p. 83-89; Packer 1994b; Meneghini 1995e; LTUR et sa figure 21 p. 231; Bianchi-Meneghini 2002).
LE FORUM DE TRAJAN ET L’IDÉOLOGIE TRAJANIENNE 169

Amours se tournant le dos et versant un li- été conservé (pl. LXXVb et c; il mesure
quide de part et d’autre d’un candélabre11. Les 0,65 m de haut)16. Le lieu où il fut découvert
archéologues italiens s’accordent à placer cette en 1927 (l’hémicycle des Marchés de Trajan)17
frise sur les redents de la face interne du mur ne permet pas de trancher quant à sa prove-
de clôture, à l’identique de la célèbre colon- nance, d’autant qu’il est fait mention en 1521-
nade du Forum de Nerva12 et conformément à 1527 d’une frise, avec griffons (aigles ou
la vue préservée par certaines monnaies du lions?) et candélabre, exhumée au lieu-dit
règne (pl. LXXVa)13. S. Maria di Loreto, au nord-ouest de la co-
James Packer a contesté l’existence des lonne Trajane18. Il est donc difficile d’attri-
ressauts, les fouilles n’ayant à ses yeux révélé buer tel ou tel fragment de frise à telle ou
aucune fondation de ce type, et il écarte la telle architrave. Cependant il est probable, au
présence de la frise d’Amours et griffons à cet vu des dessins mentionnés ci-dessus, que le
emplacement. Les deux fragments principaux mur interne, pourvu ou non de redents,
mesurent 1,16 m de hauteur (le second pré- comportait bien une frise de griffons et
sente un cratère orné d’une scène diony- d’Amours19, motif répété à proximité de la co-
siaque : deux ménades et un satyre), dimen- lonne Trajane et de l’hémicycle des Marchés
sions qu’il juge excessives pour le mur péri- et qui formait un des thèmes récurrents du
métral : l’ordre architectural devrait atteindre décor de l’ensemble.
17,69 m pour l’intégrer de manière harmo- L’entrée du Forum de Trajan en regard du
nieuse, ce qui lui paraît exclu14. Il semble Forum d’Auguste a été dégagée entre 1998 et
pourtant que l’emplacement de la frise à mo- 2000 20. On connaissait la mention d’un «arc»,
tif de griffons est assuré par des dessins de la dont les blocs ont été dispersés en 1570. Des
Renaissance15. Ils montrent des griffons dont fondations de péperin ont été localisées en
il est difficile de déterminer l’espèce : certains 1862, au sud de l’exèdre des Marchés de Tra-
paraissent avoir des pattes et une tête d’aigle. jan 21. Cette situation décalée par rapport à
Un fragment de frise avec griffons-aigles a l’axe central du Forum, ajoutée à la modeste

11
Piazzesi 1989, p. 130-132 (nous ne citons plus les tra- portiques entourant la colonne Trajane, de même que Pac-
vaux antérieurs et renvoyons à cette contribution pour les ker 1997a, p. 119 figures 69 et 70.
discussions bibliographiques). Sur les frises du Forum de 17
Bertoldi 1962, p. 16-17 et planche XIV; Piazzesi 1989,
Trajan : Goethert 1936, et plus récemment : Milella-Pensa- p. 134. Ungaro-Messa 1989b, figure 2, montre le fragment
bene 1989, p. 47; Milella 1995, p. 93; Ungaro-Milella 1995, au moment de la découverte dans l’hémicycle des Marchés
p. 196-197. de Trajan.
12
Bonne vue de celle-ci dans Meneghini 1995a, p. 19; la 18
Milella 1989, p. 97, et la figure 7 pour la localisation
comparaison avec le Forum de Nerva est conservée par du lieu-dit. Turcan 1995, p. 146, attribue différemment ces
Meneghini 2001a, p. 57, ou 2001b, p. 257, et restitutions fragments : «Des frises à Amours et griffons trouvées près
numériques en p. 259 : à leur propos, lire ses p. 265-268 de la colonne Trajane appartenaient peut-être [...] au dé-
(largeur du portique sud-est : 10 m; colonnes en giallo an- cor interne de la basilique».
tico pour la partie rectiligne, et en cipollino pour les deux 19
Packer 1997a, p. 92, écarte les ressauts mais ex-
parties obliques; hauteur restituée de 17,58 m. : ibid., plique : «Pilasters perhaps divided the wall into regular
p. 259-260). bays, echoed in the attic above by projecting vertical pa-
13
Ibid., p. 259 (ou Meneghini 2001a, p. 57-58) : R. Me- nels with friezes». Et l’auteur d’avancer une hypothèse qui
neghini compare la façade du mur sud-est à celle du pro- peut surprendre, à propos des frises (ibid., p. 95) : «All
naos tourné vers le Champ de Mars, pronaos qu’il re- along the Murus Marmoreus, between the ressauts in the
constitue d’après la monnaie citée ici... bays of the attic, there would have been a continuous row
14
LTUR II, p. 351; Packer 1997a, p. 92 et 417. Contra : of historical reliefs». Viscogliosi 1999, p. 602, écarte à son
Viscogliosi 1999, p. 602-603 (recension et discussion de tour les réticences de J. Packer quant au mur à ressauts.
Packer 1997a). 20
Pour un état antérieur des connaissances : Packer
15
Ainsi sur un dessin d’entablement de Domenico Ghir- 1997a, p. 85-91 et 415-416. Pour une descriptif rapide des
landaio, ou sur des vues d’artistes anonymes (documents fouilles récentes : De Chaisemartin 2003, p. 200, et Me-
reproduits dans Tummarello 1989, figures 17-19). neghini 2001a, p. 48-50, ou 2001b, p. 261-263.
16
Piazzesi 1989, p. 134 et figure 36, plaçait ce fragment 21
Milella 1989, p. 58; Piazzesi 1989, p. 126; Packer
dans l’architrave du portique nord-est du forum, alors que 1997a, p. 92-95.
Ungaro-Milella 1995, p. 220, l’incorporent à l’élévation des
170 LE FORUM DE TRAJAN ET LES FORUMS IMPÉRIAUX

dimension des fragments architectoniques, ment d’en faire l’aboutissement du complexe


avaient fait supposer l’existence d’une entrée (en venant du Champ de Mars au nord) 28 ; ce-
centrale et de deux accès secondaires, l’un au pendant la recherche du Temple du Divin Tra-
sud-est, l’autre au sud-ouest 22. Ces théories ont jan dans cette zone a été vaine : en effet, une
été remises en cause par les fouilles récentes inscription en l’honneur de Trajan indique que
de Roberto Meneghini. Pour en résumer le cette cour-vestibule a été inaugurée du vivant
propos, le mur périmétral serait donc, non pas de l’Optimus Princeps 29 : il semble donc impos-
elliptique mais à trois pans (fig. 1) 23 et débou- sible d’y voir le Temple du Divin Trajan, dédié
chant, par l’entrée principale en forme de source sûre par Hadrien et, forcément,
«d’arc» 24, dans une cour-vestibule pavée de après la mort du candidat à la consecratio. Sur
marbre blanc; ses trois portiques (dimen- ce point, les arguments de James Packer nous
sions : 14 × 18 m) 25 seraient pavés de marbre paraissent pertinents 30.
de couleur, leurs colonnes seraient à fût de ci- Enfin, des fouilles plus anciennes 31 ont mis
pollino et chapiteau corinthien en marbre en évidence une ouverture périphérique, à l’ex-
blanc de Luni, enfin et à l’identique de la cour trémité sud-est du portique. Celle-ci ne se prê-
entourant la colonne Trajane, une frise de grif- tait guère à un traitement monumental. Elle
fons ornerait leur architrave 26. Les deux bras débouchait sur deux annexes proches du Fo-
principaux de la cour-vestibule ont une largeur rum, deux salles couvertes à deux étages, pave-
de 5 m environ, et le bras court qui les réunit, ment et décor de marbres de couleur, sans
seulement 3 m; la partie interne, la cour à pro- doute réservées à des activités officielles. Ces
prement parler, était plus basse que les por- salles étaient adossées au mur périmétral (éle-
tiques d’environ 1,20 m, sans escalier pour y vé entre 94 et 108 après J.-C.) qui ceint l’abside
descendre; elle était pavée de marbre portasan- du Forum d’Auguste.
ta et cipollino 27. La décoration de l’entrée principale, vers la
La fonction de la cour-vestibule est dis- cour-vestibule, est connue par des monnaies
cutée, puisque R. Meneghini a proposé récem- (pl. LXXVa) 32. La structure en ressaut décrite

22
Piazzesi 1989, p. 126-127; Packer 1994b, p. 178, re- terme atrium utilisé par Ammien Marcellin dans sa des-
prend la reconstitution de trois arcs dans le mur d’entrée. cription de l’area Fori) : «Ce mot d’atrium n’évoque pas
Milella 1995, p. 94, souligne que l’on ignore l’articulation seulement la place proprement dite, mais aussi l’espace
entre portiques et mur d’entrée. Consulter LTUR II, que l’on rencontre immédiatement après l’entrée, selon
p. 350-351, et Packer 1997a, p. 87 et 262 figure 149, qui l’usage bien attesté du mot dans l’architecture privée (...)».
propose une reconstitution des trois entrées basée sur les Pierre Gros en déduisait, dès 1998 (donc avant les fouilles
vues numismatiques. qui confirmèrent cette analyse), la permanence d’une en-
23
Meneghini 2001a, p. 57-58, indique que les deux pans trée au sud-est (vers le Forum d’Auguste) et l’absence de
obliques et latéraux (à colonnes à fût de cipollino) me- Temple face à la Basilique.
surent près de 30 m chacun, soit environ cent pieds ro- 29
Ibid., p. 263 et sa fig. 13 (lettres de 15 cm de haut);
mains; le pan central et rectiligne comportait des colonnes Meneghini 2001a, p. 60 ; La Rocca 2001, p. 209 :
de giallo antico. ...CAES]AR NERVA TRAIA[NVS...
24
La Rocca 2001, p. 208, précise que ce n’est pas un arc 30
Packer 2003, p. 115 et 128, et sa bibliographie. Voir ci-
de triomphe, mais une «entrée monumentale». après la discussion à propos du Temple du Divin Trajan.
25
Meneghini 2001a, p. 58-59, ou 2001b, p. 261. 31
Meneghini 1993b; Meneghini 1995b; Meneghini 1998,
26
Meneghini 1996a, 1996b, et 1998, p. 143. Plan sché- p. 143-144 et ses figures 11 et 12.
matique du Forum publié dans Archeologia 368, juin 2000, 32
Donaldson 1966, p. 250-252, donne un commentaire
p. 45; reconstitution dans Viscogliosi 1999, p. 603; publi- de ces monnaies. Pour des reproductions et une analyse,
cation des fouilles et commentaires de la cour-vestibule Pensa 1969-1970, p. 275-279; La Regina 1988, p. 41 figure
dans Rizzo 2001a, p. 204-205; Meneghini 2001a, p. 58; 17; Milella 1995, p. 92. Pour un commentaire (sans repro-
Meneghini 2001b, p. 262-263 (et sa fig. 13 p. 263 pour une duction) : Turcan 1995, p. 144; LTUR II, p. 350-351. Et
vue de la frise de griffons en cours de fouille); La Rocca Packer 1997a, p. 87-91, pour l’étude détaillée des mon-
2001, p. 208-209. Bonne vue photographique de la cour naies. Viscogliosi 1999, p. 607, attribue cette vue aux pro-
dans de Chaisemartin 2003, p. 201. pylées monumentales qui ouvriraient le Forum vers le
27
Meneghini 2001a, p. 59, ou 2001b, p. 260-261. Champ de Mars (en lieu et place du Temple du Divin Tra-
28
Meneghini 2001a, p. 263. Voir cependant le très per- jan) : ce n’est pas vraisemblable, comme Meneghini 2001a,
tinent argument de Gros 1998, p. 249 note 63 (à propos du p. 58, en convient.
LE FORUM DE TRAJAN ET L’IDÉOLOGIE TRAJANIENNE 171

précédemment y est ici figurée. La monnaie caduque cette hypothèse : la vue monétaire dé-
montre six colonnes à chapiteau corinthien crit, en toute probabilité, la façade intérieure
détachées du mur de fond et encadrant des de l’area fori (pl. LXXVa).
niches à tympan ornées de statues (aux détails J. Packer avait avancé que l’espace inté-
non discernables) 33, à l’exception bien sûr du rieur était peut-être planté de quatre rangées
passage central. Au-dessus de ces tympans, d’arbres : l’hypothèse a été réfutée avec rai-
sous un haut attique présentant quatre avant- son 39. Sur l’axe central, légèrement vers le sud-
corps secondaires et un avant-corps central, est 40, se trouvait l’equus Traiani mentionné par
s’intercalaient des imagines clipeatae 34. Enfin, Ammien Marcellin :
un groupe statuaire présentait Trajan dans un Mais quand il [l’empereur Constance] arriva au
char tiré par six chevaux; de part et d’autre, Forum de Trajan, monument unique sous tous les
des Victoires ornaient des trophées 35. La clé de cieux, il demeura confondu : il portait son attention
voûte d’un arc, conservé au Palazzo dei autour de lui, à travers ces constructions gi-
Conservatori, appartenait peut-être à cette en- gantesques qui défient la description et que les
trée monumentale : elle porte une personnifi- hommes ne chercheront plus à reproduire. Aussi,
cation de Dacia capta 36. renonçant à tout espoir de tenter une œuvre sem-
On a hésité quant à l’orientation à donner blable, il déclara que l’imitation du cheval de Tra-
aux vues numismatiques. Reprennent-elles jan, dressé au milieu de la cour d’entrée (in atrii me-
dio) et monté par le prince en personne, était seule
l’aspect de l’entrée (sud-est) depuis l’intérieur
dans ses intentions et ses possiblités 41.
du forum, ou depuis l’extérieur (et le forum
d’Auguste)? L’espace séparant le Forum de Ce groupe équestre est reproduit sur cer-
Trajan du Forum d’Auguste semble insuffisant taines monnaies (pl. LXXVIa). Trajan pointait
pour permettre une bonne vision du groupe une lance vers le sol et tenait dans la main
statuaire supérieur 37, et s’il était logique de gauche une Victoire 42. L’absence de légende
supposer que ce décor triomphal, qui mar- monétaire rend le choix de l’attitude incertain.
quait l’entrée du complexe trajanien, était D’autres coins montrent en effet Trajan lancé
tourné vers le Forum d’Auguste 38, la dé- au galop et terrassant une Dace (ou la Dacie?),
couverte de la cour-vestibule au sud-est rend reconnaissable à son chignon bas sur la nuque

33
Sur l’identification hypothétique de ces statues à de 39
Packer 1997a, p. 95 (l’auteur évoque l’existence de «at
grands dieux romains (Jupiter, Cérès, Mars et Hercule) : least two life-size equestrian statues and, at the center of
Packer 1997a, p. 88 note 11. the Forum, an enigmatic élongated monument, perhaps
34
Turcan 1995, p. 144, y reconnaît «les bustes en mé- for a line of statues, embellished these avenues»), p. 219 fi-
daillons des généraux romains qui s’étaient illustrés dans gure 130, p. 262 figure 142, et p. 418-419. Même descrip-
les guerres daciques». Pourquoi pas? tion de James Packer dans LTUR II, p. 351. Contra, Visco-
35
Packer 1997a, p. 91 et note 16, identifie les person- gliosi 1999, p. 603 : «La scavo in corso sembrerebbe esclu-
nages féminins à des Amazones, lesquelles joueraient ici dere l’esistenza di qualsiasi sistemazione arborea (ed il
le rôle d’assistantes de Dea Roma. Pourquoi pas? pozzo identificato [par J. Packer lors de ses fouilles] nel
36
Description architectonique de l’arc d’entrée dans 1982 ritorna ad essere un pozzo) [...]»; Meneghini 2001a,
Milella-Pensabene 1989, p. 46, et Piazzesi 1989, p. 128. p. 54, ou 2001b, p. 252-253.
L’auteur suppose que l’attique de l’avant-corps central 40
La Rocca 2001, p. 208; Meneghini 2001a, p. 55 (à
portait l’inscription dédicatoire du monument. La clé de 30 m du mur sud), ou 2001b, p. 253.
voûte citée porte le numéro d’inventaire 76 (ibid., p. 128, 41
Ammien Marcellin, Histoire XVI, 15 (trad. E. Galle-
note 7) et est visible dans Haskell-Penny 1988, p. 214. tier, avec la collaboration de J. Fontaine). La fondation de
La Rocca 1998, p. 153 (repris dans La Rocca 2001, la monumentale statue équestre en bronze de Trajan, ré-
p. 208), évoquait l’hypothèse que la monnaie renvoie, cemment découverte, est décalée au SE par rapport à l’axe
non au mur d’entrée SE, mais à des propylées monu- transversal des deux exèdres latérales (fig. 1).
mentaux permettant le passage du Champ de Mars à la 42
Piazzesi 1989, p. 124 note 1; Meneghini 2001a, p. 55,
cour de la colonne Trajane : il leur assigne les colonnes ou 2001b, p. 253 et sa figure 5, donne les dimensions du
monolithes de granit gris retrouvées à proximité de la socle : 3,76 m sur 7,54 m (profondeur : 0,60 m), ce qui im-
colonne historiée; nous reviendrons sur ces propositions plique que le cheval mesurait environ 6 m de hauteur, et le
ci-dessous. total, cavalier compris, atteignait 12 m; de Chaisemartin
37
Piazzesi 1989, p. 132; Viscogliosi 1999, p. 602. 2003, p. 199.
38
Packer 1997a, p. 415; Meneghini 1998.
172 LE FORUM DE TRAJAN ET LES FORUMS IMPÉRIAUX

(pl. LXXVIb), ou écrasant un Dace pileatus principal du Forum, montrait Trajan en chef
(pl. LXXVIc) 43. Paul Zanker souligne cette in- militaire, mais sans la violence du combat 49
certitude, mais aussi l’opposition entre l’atti- ou la promesse de violence que compor-
tude de Trajan tenant une Victoire et celle de taient, par exemple, les monnaies de profectio
Domitien sur l’equus Domitiani, élevé sur le où l’empereur, précédé et suivi par des sol-
Forum Romanum : l’empereur flavien y tenait dats, tient une lance pointée vers le ciel
une statue de Minerve, ce qui l’assimilait, sup- (pl. LXXVId) 50. Le Princeps tient la Victoire à
pose-t-il avec vraisemblance, à Jupiter. Enfin, la main, mais pointe la lance vers le sol, in-
si l’on prend en compte les années de frappe dice que la paix, fruit des victoires daciques,
des divers types monétaires trajaniens 44, ainsi est revenue. À ce propos, il nous paraît que
que la statue équestre de Marc Aurèle, imita- la reconstitution numérique de Roberto Me-
teur de l’Optimus Princeps, il paraît assuré que neghini, orientant l’equus Traiani dos au por-
Trajan avait retenu pour son equus le premier tique sud-est, face à la Basilica Ulpia 51, est
type, lance pointée vers le sol en signe de fin sujette à caution et liée à sa volonté d’attri-
des hostilités 45. Cela devrait amener à plus de buer au portique septentrional de la colonne
nuance lorsque l’on attribue au Forum de Tra- Trajane le statut d’entrée principale du
jan une valeur uniformément militaire : l’ana- complexe. Cela n’est pas en accord avec l’o-
lyse de James Packer nous paraît ici plus rientation des statues disposées sur les
conforme au bilan idéologique tiré de la co- marches de la Basilique, lesquelles faisaient
lonne Trajane 46, d’autant que des panneaux forcément face au sud. Une disposition dif-
d’armes décoraient le socle de l’equus Traia- férentielle de la statue équestre nous paraît
ni 47, signes de la victoire acquise et de la paix donc peu probable.
revenue. Seul le portique nord-est du forum a été
Ce choix marquait le forum d’une tonalité dégagé. Séparé de la place par trois marches
particulière. La mise en valeur d’un groupe de marbre numide (giallo antico), il était clos
statuaire sur des axes de vision préférentiels par un haut mur de péperin 52. Les colonnes
est classique : on songe au char d’Auguste étaient en marbre pavonazzetto, les chapiteaux
placé devant le temple de Mars Ultor, mais corinthiens en marbre blanc de Luni, de
aussi au Galate se suicidant, placé par Attale même que la frise, sans doute à motifs végé-
Ier sur les «corridors de transparence» du taux (hauteur : 0,65 m) 53. L’attique portait la
sanctuaire d’Athéna Niképhoros à Pergame 48. petite série de Daces prisonniers en marbre
Ici le point focal de la place, situé sur l’axe blanc, hauts de 2,40 m 54, et des imagines cli-

43
Zanker 1970a, p. 508, et Hannestad 1988, p. 139-142; 49
BMC Emp. III, p. 48 numéro 137, planche 11.12 : de-
Milella-Pensabene 1989, p. 47 note 41; Turcan 1995, nier de 101-102 après J.-C. représentant une statue de Tra-
p. 144-145; Packer 1997a, p. 95-96, choisit également une jan en toge devant un Dace nu suppliant; p. 65 numéro
pose paisible pour le groupe trajanien. 245, planche 13.15 : aureus de 103-111 représentant Trajan
44
Les groupes de combat sont contemporains des an- en cuirasse, manteau au vent, chargeant un Dace à terre.
nées de guerre (104-111 après J.-C.), alors que le groupe pa- 50
Par exemple BMC Emp. III, p. 102 numéro 511
cifique est contemporain de la dédicace du Forum (112-114 planche 18.4. Pour une note synthétique : Ros 1996.
après J.-C. : BMC Emp. III, p. 93 numéro 445 planche 51
Meneghini 2001b, p. 259 figure 9.
16.18). Même analyse dans Packer 1994b, p. 176, et dans 52
La Regina 1988, p. 41; Piazzesi 1989, p. 133-134; Mi-
LTUR II, p. 351 et figure 175. lella 1995, p. 95, donne une vue de ces marches; LTUR II,
45
Pour reprendre l’expression de Turcan 1995, p. 145, p. 351-352; et Packer 1997a, p. 96-111 et 420-428.
l’empereur apparaissait là comme «un pacificateur absolu 53
Pour une reproduction photographique du fragment,
et universel». Sur l’equus Domitianus, voir LTUR II, p. 228. se reporter à Ungaro-Milella 1995a, p. 201 (frise à pal-
46
Packer 2003, p. 128. mettes et acanthe). Descriptif synthétique dans Packer
47
Meneghini 2001b, p. 253 : nombreux fragments de 1997a, p. 96-99. Piazzesi 1989, p. 134, restitue à cet em-
reliefs d’armes trouvés à proximité du socle de la statue placement la frise de griffons-aigles (pl. LXXVb-c), alors
équestre, sans doute à l’identique du socle de la colonne que Milella 1995, p. 94, lui attribue une frise végétale, de
Trajane. même que Packer 1997a, p. 424.
48
Sur Pergame, Coarelli 1978, p. 232. Pour une opinion 54
Piazzesi 1989, p. 138, y plaçait les Daces bicolores en
contraire : Mattei 1987, p. 33-35. pavonazzetto et marbre blanc, de même que Milella-Pensa-
LE FORUM DE TRAJAN ET L’IDÉOLOGIE TRAJANIENNE 173

peatae (fig. 39-40, pl. LXXIVa) 55. L’entable- tides, mais ici les Daces ne jouent aucun rôle
ment au-dessus des Daces était constitué porteur dans l’architecture 56. S’ajoutaient, sur
d’une console, semblable à celles reliant l’en- la corniche, des inscriptions en l’honneur des
tablement du Forum d’Auguste aux Carya- unités militaires ayant servi en Dacie 57, le tout

Fig. 40 – Reconstitution des portiques latéraux de la place du Forum de Trajan (d’après Packer 1992b, p. 158 figure 1).

bene 1989, p. 48. Par contre, Milella 1995, p. 94, lui attri- clipeus, et Ungaro-Milella 1995a, p. 124-129, pour des re-
bue les Daces en marbre blanc, ce qui soulignerait l’unité productions et un commentaire des fragments; Packer
de l’élévation et l’harmonie avec les imagines clipeatae ad- 1997a, p. 99 et 426-427; les fouilles de 1999-2000 sur l’area
jacentes, elles-aussi en marbre de Luni. Voir Ungaro-Mi- fori (La Rocca 2000a; Rizzo 2001b, p. 39-42) confirme-
lella 1995a, p. 110-116, pour des reproductions et un com- raient cette disposition : divers fragments de statues de
mentaire des fragments statuaires, et Ungaro-Messa Daces y ont été découverts. Meneghini 2001a, p. 56, ou
1989b, p. 220 figure 4, pour la vue d’un bloc sur lequel 2001b, p. 256, hésite, dans sa reconstitution (ibid., p. 255,
était posée une statue de Dace et le système d’insertion figure 6.D), entre clipei et fenêtres ouvrant sur la galerie
dans l’élévation. Également Packer 1997a, p. 99 et 426, et supérieure.
Packer 2001. 56
Ungaro-Milella 1995b, p. 32-33, et p. 203 pour une
55
Milella-Pensabene 1989, p. 48; Piazzesi 1989, p. 140- reproduction photographique; Meneghini 2001b, p. 256.
141. Lire Ungaro 1995a, p. 107, pour une reconstitution de 57
Packer 1997a, p. 426.
174 LE FORUM DE TRAJAN ET LES FORUMS IMPÉRIAUX

surmonté non de trophées 58, mais de signa mi- Le dossier concernant le décor statuaire
litaires en rapport avec les unités. Était visible des exèdres n’est pas clos pour autant. Pausa-
également l’inscription ex manubiis, rensei- nias a en effet noté la présence de deux statues
gnement fourni par Aulu-Gelle qui décrit : «dans les niches des structures courbes» du
«Au faîte du forum de Trajan sont placées de Forum de Trajan, l’une de Nicomède de Bithy-
tout côtés 59 des représentations dorées de che- nie, en ivoire, l’autre d’Auguste, en ambre.
vaux et d’enseignes militaires, et il est écrit en- Leur localisation dans les niches des exèdres
dessous ex manubiis» 60. de l’area fori est possible 69. Mais encore? La
Le portique était pavé de marbres colorés 61. position axiale serait pour Nicomède de Bithy-
En son centre s’ouvrait l’exèdre sud-est, de 41 nie un honneur a priori difficile à expliquer,
mètres de diamètre 62, pourvue d’un pavement surtout en présence d’une statue de marbre
de giallo antico et pavonazzetto formant cercles blanc de Trajan. La statue du monarque grec
et carrés (motif à l’inverse du pavement du por- pouvait donc s’inscrire dans une niche se-
tique) et séparée du portique par des piliers en condaire, à l’image de celles ménagées dans les
giallo antico (base et chapiteau de marbre portiques et exèdres du Forum d’Auguste. Et
blanc) 63. L’élévation des exèdres n’est pas pourtant, une telle reconstitution est surpre-
connue 64. Une niche rectangulaire au moins nante : la matière dans laquelle fut sculptée la
s’ouvrait dans le mur de fond (de péperin pla- statue de Nicomède plaide pour une mise en
qué de marbre de couleur), encadrée de co- valeur architecturale particulière, de même
lonnes de granit gris (les bases et chapiteaux que la description de Pausanias, limitée à deux
étaient de marbre blanc) 65. Elle abritait sans statues précieuses pour deux exèdres axiales : si
doute une statue. Il existait d’autres niches, plus un observateur aussi expérimenté que l’auteur
simplement ménagées dans le mur et encadrées grec n’a mentionné que ces deux œuvres, alors
de piliers de marbre blanc 66. Les deux exèdres qu’il ne dit rien du riche décor sculpté du Fo-
de la Basilica Ulpia comportaient en effet dix rum, ce n’est sans doute pas un hasard.
niches secondaires de part et d’autre des deux La première raison possible du choix de
niches axiales, du moins si l’on en croit la For- Pausanias est la matière des portraits. S’il les
ma Urbis (fig. 41) 67, et la disposition des exèdres mentionne, c’est d’abord pour leur rareté.
du forum devait être identique. James Packer Pline l’Ancien a insisté sur la valeur de
place dans celles de l’area fori les deux frag- l’ivoire : «Leurs défenses [des éléphants] sont
ments de statues de marbre blanc exposées au- d’un très grand prix; ce sont elles qui four-
jourd’hui dans les marchés de Trajan, l’une cui- nissent la plus belle matière pour les statues
rassée dans laquelle il reconnaît Trajan, l’autre des dieux» 70. Et de même à propos de l’ambre :
en toge, toutes deux d’une fois et demi la taille «Son prix parmi les objets de luxe est si élevé
humaine 68. qu’une figurine humaine (effigies uiuorum ho-

58
Comme l’indique Milella-Pensabene 1989, p. 48, et 60
Aulu-Gelle, N.A. XIII, 25, 1 (trad. R. Marache).
Ungaro-Messa 1989a, p. 211-212, figures 114-115. Milella 61
Packer 1997a, p. 421.
1995, p. 94, évoque la possibilité de portiques latéraux à 62
Piazzesi 1989, p. 141.
deux étages, à la suite des conclusions de Meneghini 63
Packer 1997a, p. 99.
1993b, p. 52 : proposition développée dans Meneghini 64
Milella-Pensabene 1989, p. 48-49; Piazzesi 1989,
2001b, p. 254-255, qui s’appuie sur la découverte de p. 141-146; Milella 1995, p. 94, pour une vue du pavement;
rampes d’escalier aux extrémités E et S des portiques; il Packer 1997a, p. 422-425 et 428, propose des reconstitu-
évalue la hauteur de cette galerie à 12 m. Également : Pac- tions détaillées.
ker 1997a, p. 99. 65
Piazzesi 1989, p. 141.
59
Cette mention indique que les enseignes coiffaient 66
LTUR II, p. 351-352; Packer 1997a, p. 105 et 422.
non seulement les portiques latéraux, mais l’entablement 67
Ibid., p. 242-243 puis 431.
des quatre côtés du forum; Meneghini 2001a, p. 57, ou 68
Ibid., p. 105 et 422-423.
2001b, p. 256, évoque l’hypothèse que d’autres statues de 69
Pausanias, Élide V, 12, 7 (d’après la traduction an-
Daces ornaient l’attique des portiques : cette situation do- glaise de Peter Levi). Suggestion de Milella-Pensabene
minatrice nous paraît, d’un point de vue idéologique, peu 1989, p. 48. Pour le texte complet, voir ci-après.
probable. 70
Pline l’Ancien, H.N. VII, 31 (trad. A. Ernout).
LE FORUM DE TRAJAN ET L’IDÉOLOGIE TRAJANIENNE

Fig. 41 – Fragment de la Forma Urbis sévérienne concernant la Basilica Ulpia (d’après Rodriguez Almeida 1981, planche 29).
175
176 LE FORUM DE TRAJAN ET LES FORUMS IMPÉRIAUX

minum) en succin [l’ambre], si petite qu’elle l’on en croit Aulu-Gelle, occupée par les
soit, coûte plus cher que des hommes vivants consuls, certainement pour des activités judi-
et vigoureux» 71. Même si Nicomède n’est pas ciaires 75 : ce qui suppose la présence d’une sta-
un divus, on conçoit que le matériau ait susci- tue de Trajan dans la niche centrale, devant la-
té l’intérêt de Pausanias... quelle le consul exerçait l’imperium au nom de
Quelle disposition architecturale peut-on l’Empereur. Par comparaison, les exèdres de
déduire de ces mentions exceptionnelles? Il est l’area fori semblent plutôt consacrées à des au-
probable que la statue d’ambre d’Auguste, par diences poétiques, ou bien encore être un es-
la personnalité, le statut et le prix de l’œuvre, pace public destiné à honorer certains grands
occupait une position centrale dans l’exèdre personnages 76. Les textes l’attestant sont tar-
trajanienne. Son pendant dans la description difs, toutefois de nombreuses bases de statues,
de Pausanias, la statue d’ivoire de Nicomède, dédiées à des magistrats ou des écrivains, ont
devait donc bénéficier du même traitement de été retrouvées à proximité de l’exèdre NE du
faveur, et ce même si aucun élément autre que forum. Ces statues sont des ajouts à la disposi-
la mention de Pausanias ne vient étayer cette tion d’origine, toutefois la fonction était fixée
reconstitution. Remarquons toutefois : d’a- dès l’inauguration, puisque les dédicaces s’é-
bord, que les propositions de James Packer tendent de l’époque de Trajan à la fin de l’Anti-
(assigner les deux statues de marbre blanc aux quité 77.
exèdres, identifier l’une à Trajan) ne sont pas Du décor original des exèdres de l’area fori,
davantage certaines; ensuite, qu’il existe une destinées à recevoir les portraits des grands
preuve indirecte de cette disposition sur le Fo- Romains à venir, seule subsiste donc la men-
rum de Trajan. La disposition des absides de la tion des statues d’Auguste et Nicomède,
Basilica Ulpia était en effet en rapport avec uniques rescapés des grands Romains du pas-
leur fonction de loca adiuncta 72 du forum. sé (et du futur) prévus, dès l’origine, dans le
L’une au moins 73 de ces exèdres (l’abside SO) projet trajanien. Arrêtons-nous sur le roi de Bi-
était occupée par l’Atrium Libertatis (fig. 41 thynie. Deux Nicomède étaient susceptibles
pour le fragment de la Forma Urbis qui en d’être honorés : Nicomède Ier, qui règna au IIIe
conserve l’indication). À ce titre, elle compor- siècle avant J.-C.; et Nicomède IV Philopator,
tait sans doute une statue de Libertas : on sait qui fut l’ennemi de Mithridate et légua la Bi-
qu’au IVe siècle après J.-C., une statue de cette thynie au Sénat romain, en 74 avant J.-C. Ce
déesse se trouvait encore derrière la Curie, à dernier paraît le plus à même de figurer sur le
proximité du premier emplacement de Forum, comme ami du peuple romain et fon-
l’Atrium 74. L’abside NE de la Basilica était, si dateur de ce qui devint, grâce à lui, la nouvelle

71
Ibid., XXXVII, 49 (trad. E. de Saint Denis). 80 et 106-121, sur la localisation et le décor des biblio-
72
Vitruve V, 1, 4-5; Gros 1984c. thèques de l’Atrium Libertatis d’Asinius Pollion (recension
73
Packer 1997a, p. 219. Coarelli 1999, p. 8-9, propose critique de Gros 1993).
fort justement de voir, dans le complexe Basilica-biblio- 75
Aulu-Gelle, N.A. XIII, 25.2 : voir le texte ci-dessous,
thèques de la colonne Trajane, une version majorée, mais notes 104 et 172.
aux fonctions identiques, du complexe réalisé par Asinius 76
Marrou 1932b, fait le point sur les documents dispo-
Pollion peu après la mort de César. Cela implique que nibles et conclut à l’existence, au IVe siècle, d’un lieu
l’empereur distribuait des congiaires dans la Basilica, consacré aux declamationes in schola fori Traiani. Il le
puisque les listes du cens étaient conservées dans la biblio- place (ibid., p. 101) dans les deux absides de l’area fori. La
theca Ulpia. Dans cette hypothèse, le caractère civique et Regina 1988, p. 44, reprend ces propositions. Gros 1976,
républicain du complexe sortirait enforcé. 93, cite Vitruve V, 11, 2 (= 127, 10-11) à propos de la fonc-
74
Pour des précisions : Lugli 1964, reste l’étude fonda- tion des absides : constituantur autem in tribus porticibus
mentale sur l’Atrium Libertatis. Lire Lugli 1965a, p. 79-83, exhedrae spatiosae, habentes sedes, in quibus philosophi,
pour les textes relatifs à sa localisation dans le Forum de rhetores reliquique, qui studiis delectantur, sedentes dispu-
Trajan, et Tortorici 1991, p. 95-97. Morselli-Tortorici 1990, tare possint. Enfin La Rocca 2001, p. 209-210, précise que
p. 11-92, soulignent qu’à l’origine la Curie sur le Forum ro- des préfets urbains, préfets du prétoire et consuls, bénéfi-
main comportait diverses annexes, dont le Chalcidicum, cièrent également de statues sur le Forum de Trajan.
l’Atrium Minervae, le Secretarium senatus et l’Atrium Liber- 77
Lugli 1965a, p. 60-73, pour les textes et inscriptions,
tatis. Voir enfin Balty 1991, p. 148, et Tortorici 1991, p. 75- et LTUR II, 349.
LE FORUM DE TRAJAN ET L’IDÉOLOGIE TRAJANIENNE 177

province de Bithynie. On sait qu’à l’époque de Pausanias en effet, ce sont les victoires de Tra-
Trajan, l’importance de la province croît en jan, sur les Gètes au nord et les Parthes à l’est,
proportion des préparatifs de guerre contre les qui lui permirent de bénéficier d’une statue of-
Parthes. Elle fut enlevée en 111 au Sénat, pour ferte par les Grecs. Par ses excursus, le déve-
être confiée à un légat impérial, en l’oc- loppement de l’auteur grec participe d’une
currence Pline (nommé en 109), et ce en prévi- unique démonstration : justifier l’octroi d’une
sion de la future campagne parthique 78. On statue à Trajan par son action face aux deux
voit mal quel empereur aurait, par la suite, of- adversaires traditionnels des Grecs, les Bar-
fert en ce lieu une statue d’ivoire à ce roi grec. bares du nord et les empires asiatiques de l’est.
L’économie générale du texte de Pausanias in- Dès lors, deux éléments plaident en faveur de
cline d’ailleurs à reconnaître dans les statues Nicomède IV. La présence de ce monarque,
d’Auguste et de Nicomède deux «fondateurs». qui affronta Mithridate (l’ennemi oriental de
Relisons l’intégralité du passage : Rome à l’époque), véhiculait un discours en
Il y avait [dans le sanctuaire d’Olympie] des sta- rapport avec la création de la province ro-
tues royales : l’une d’Hadrien dédiée par les cités maine du même nom, mais aussi annonçait la
achéennes en pierre de Paros, et une de Trajan of- future campagne de Trajan en Parthie 80. Par
ferte par toute la Grèce. Trajan avait conquis les extension Auguste, qui est cité dans un para-
Gètes au nord de la Thrace, et avait combattu les graphe en compagnie de Néron, Trajan et Ha-
Parthes et Osroes le descendant d’Arsakes; ses plus drien, semble paré du titre de fondateur du
importantes constructions sont les Bains qui Principat. Or, et il s’agit du second élément, la
portent son nom et le grand théâtre circulaire, et le matière dans laquelle sont taillées les statues
bâtiment long d’un quart de mile pour les courses
d’Auguste et de Nicomède ne sont pas ano-
de chevaux, et son forum romain qui vaut la visite
dines. Celle d’Auguste surprit tant Pausanias
pour toutes ses décorations mais surtout pour son
toit de bronze. Les portraits des niches des struc- qu’il en explique l’origine : elle provient des
tures courbes sont celles de l’empereur romain Au- sables de l’Eridanos. La localisation de l’Erida-
guste en ambre et du roi Nicomède de Bithynie qui nos reste incertaine (plaine du Pô?), mais l’on
est, d’après ce que l’on m’a dit, en ivoire : la plus sait que l’ambre venait en priorité, dans l’Anti-
grande cité de Bithynie, auparavant nommée Asta- quité comme aujourd’hui, des bords de la Bal-
kos, reçut son nom, bien que son fondateur ait été tique. Pline l’Ancien lui-même le précise :
Zypoites, qui devait avoir (d’après son nom) du sang
thrace. La sorte d’ambre ou electrum utilisée pour Il est certain que le succin [l’ambre] est un pro-
le portrait d’Auguste, qui se trouve à l’état naturel duit des îles de la Mer du Nord [...]. Il est apporté
dans les sables de l’Eridanos, est très rare et pour de par les Germains principalement dans la région de
nombreuses raisons précieuses à l’humanité, mais Pannonie, d’où les Vénètes [...] ont été les premiers
les autres sortes d’electrum sont formés d’un mé- à le faire connaître [...]. Si l’histoire est liée au Pô,
lange d’argent et d’or 79. l’origine en est claire [...] 81.

Dans une sorte d’associations d’idées, le La matière dans laquelle fut taillée la statue
nom de Nicomède est donc mis en rapport par d’Auguste avait-elle fonction d’indiquer cette
Pausanias avec le premier de la dynastie, le partie septentrionale du monde, «pacifiée» par
fondateur du royaume de Bithynie et de sa ca- Auguste? On sait que Trajan, depuis une cam-
pitale. Que le Forum de Trajan ait contenu un pagne victorieuse sur le Rhin, portait le titre
portrait de Nicomède Ier paraît pourtant diffi- de Germanicus. Dans ce cadre historique, une
cile à justifier. Avec Nicomède IV, nous avons allusion aux rivages de la Germanie et de la
affaire à l’ennemi de Mithridate, et le lien avec Baltique, reconnus sur l’ordre d’Auguste par
l’époque de Trajan est plus aisé à nouer. Pour les flottes de Drusus en 12-9 avant J.-C. ou de

78
Cizek 1994, p. 382. Nicomède IV, citons encore Fedeli 1989b, p. 475-476, qui
79
Pausanias V, 12, 7 (d’après la traduction de P. Levi). rapporte la comparaison entre Décébale et Mithridate pro-
La suite du texte mentionne trois couronnes d’olivier of- posée par l’historien R. P. Longden.
fertes par Néron au temple d’Olympie. 81
Pline l’Ancien, H.N. XXXVII, 42-44 (trad. de E. de
80
À l’appui bibliographique de cette identification avec Saint Denis).
178 LE FORUM DE TRAJAN ET LES FORUMS IMPÉRIAUX

Tibère en 4-6 après J.-C., pouvait justifier le trouvée à Ephèse, et elle avait été élaborée en
choix par l’Optimus Princeps de cette matière l’honneur de sa victoire arabique 84. Une telle
rare, à l’origine géographique évocatrice 82. coïncidence ne peut être fortuite : pour célé-
Si on en admet l’existence, la pertinence de brer la création de la province d’Arabie, Trajan
cette allusion géographique associée à Auguste (ou son représentant dans la région) fit
est renforcée par la mention, dans l’exèdre du sculpter une frise dans un matériau qui por-
forum, de l’ivoire de la non moins précieuse sta- tait, tant par son iconographie que par sa ma-
tue de Nicomède IV. Car l’ivoire renvoie au luxe tière, référence à ses conquêtes extrême-orien-
de l’Orient grec, lequel atteint l’empire Parthe, tales. Il conviendra de se souvenir de ce fonc-
mais aussi l’Inde sur ses limites extrêmes, soit tionnement pour reconstituer le programme
les bornes du monde que Trajan entendait, idéologique du Forum. Restons-en à ces pro-
dans la seconde partie de son règne, repousser positions pour l’instant. Le sens de ces deux
toujours un peu plus loin. Ainsi Pline l’Ancien : statues précieuses reste à élucider et la «rhéto-
rique des matériaux» – appelons-la ainsi – à
L’Afrique produit des éléphants par-delà les dé- confirmer : nous nous y emploierons.
serts des Syrtes et dans la Maurétanie; il y en a chez
les Ethiopiens et les Troglodytes comme on l’a dit;
Ultime élément de l’unité visuelle que
mais les plus grands naissent dans l’Inde, où ils sont
constituait la place de l’area fori : la façade sud-
perpétuellement en guerre avec des dragons assez
grands eux-mêmes pour les envelopper aisément est de la Basilica, dont l’entrée est reproduite
dans leurs anneaux, et les étouffer dans l’étreinte de dans le monnayage trajanien (pl. LXXVIIa) 85,
ce nœud 83. était séparée de l’area fori par cinq marches de
giallo antico (pl. LXXVIIb). Elle présente trois
Pline situe l’aire naturelle des éléphants avant-corps encadrés de colonnes libres, en
aux limites du monde, les plus grands étant giallo antico également 86 (les colonnes de la fa-
originaires de l’Inde, limite atteinte par çade proprement dites avaient un fût en pavo-
Alexandre le Grand et que Trajan, peut-être, nazzetto et des bases et chapiteaux corinthien
espérait égaler... en marbre blanc, à l’identique des colonnades
Enfin, dernier argument en faveur d’une Est et Ouest de l’area fori) 87, l’avant-corps cen-
utilisation allégorique de ces matériaux pré- tral étant tétrastyle, les deux latéraux distyles
cieux : l’utilisation idéologique de l’ivoire est, (fig. 42), mais la totalité de la face sud-est for-
sous le règne de l’Optimus Princeps, attestée mait une colonnade qui clôturait le quatrième
ailleurs. Une frise de ce matériau a été re- côté du portique du forum.

82
Ibid., 45 : «Quelque 600 milles séparent Carnuntum Toutefois, de par les événements militaires de son règne,
en Pannonie du rivage de Germanie, d’où l’on importe le la statue en ambre d’Auguste paraît constituer un rappel
succin». Voir encore Pline l’Ancien, H.N. XXXVII, 42, qui direct aux rivages de la Baltique et à la Germanie.
rapporte à propos de l’ambre (le début du texte est cité 84
À ce propos : Fleischer 1983, et notre communication
note précédente) : «[...] les Germains l’appellent glaesum, Galinier 2001. Bennett 1997, planche XIII, en reproduit
d’où le nom de Glaesaria que nos compatriotes ont donné deux fragments, mais sans les commenter.
à l’une de ces îles, lorsque Germanicus César dirigeait 85
Packer 1981, et Packer 1997a, p. 217-228 et 429-443, a
dans ces régions des opérations navales» (trad. de E. de étudié avec précision les caractéristiques de cette façade
Saint Denis). Sur les reconnaissances qui eurent lieu sous d’après le monnayage. Nous reprenons son commentaire
le règne de Tibère, lire Tacite, Ann. II, 5 et 23-24. (voir aussi son analyse dans LTUR II, 352), sans ignorer
83
Pline l’Ancien, H.N. VII, 32. L’anecdote de la lutte les critiques émises par Meneghini 2001a, p. 53 : elles
contre les dragons rappelle fortement une scène figurée portent sur des détails techniques de l’architecture, détails
sur une monnaie de César, restituée par Trajan, et qui an- qui n’influencent pas directement la synthèse proposée ici.
nonçait peut-être l’intention césarienne de pousser les Se reporter à Stucchi 1989, p. 287 figure 31, pour deux
conquêtes orientales jusqu’en Inde, à l’imitation d’A- monnaies de la façade de la basilica où apparaissent les
lexandre bien sûr : voir ci-dessous, note 259. Il est vrai Daces de l’attique.
que, pour les Anciens, l’Inde produit aussi de l’ambre 86
LTUR II, p. 352-353; Packer 1997a, p. 219 et 433.
(Pline l’Ancien, H.N. XXXVII, 46) : «Il est certain qu’il s’en 87
Milella 1995, p. 97; LTUR II, p. 352; Packer 1997a,
produit aussi en Inde. Archelaüs, qui a régné en Cappa- p. 219 et 231, et Packer 1997b, p. 319.
doce, raconte qu’on l’importe de ce pays à l’état brut [...]».
LE FORUM DE TRAJAN ET L’IDÉOLOGIE TRAJANIENNE 179

Fig. 42 – Reconstitution de la façade de la Basilica Ulpia (d’après Packer 1992b, p. 159).

L’élévation extérieure portait une frise neaux sculptés (certaines monnaies permettent
d’Amours et de végétaux de part et d’autre d’un de distinguer des boucliers entrecroisés) 89, à
vase (hauteur : 0,75 m), lesquels alternaient l’exception de l’attique médian de l’avant-corps
sans doute avec des inscriptions en l’honneur de central et de l’attique au-dessus des avant-corps
Trajan 88. Le haut attique comportait des pan- secondaires, qui portaient des inscriptions 90.

88
Ungaro-Milella 1995a, p. 206-207. Ibid., 208-210, 89
Voir les figures 10-11 de Packer 1981, et Milella-Pen-
pour les fragments de la frise portant l’inscription sans sabene 1989, p. 51. Analyse dans Packer 1997a, p. 221, 439
doute dédicatoire (les lettres IMP et DIS sont conservées). et 464-467.
Également : Piazzesi 1989, p. 148-150 et figures 49-50; 90
Milella-Pensabene 1989, p. 51; Packer 1992a, p. 72-
LTUR II, p. 352; et Packer 1997a, p. 219-220, 232 figure 73.
140, et p. 433-434.
180 LE FORUM DE TRAJAN ET LES FORUMS IMPÉRIAUX

Les panneaux d’armes ont été récemment re- des statues «pour les services rendus à la Ré-
constitués. Très proches par le style du socle de publique, à l’intérieur et à l’extérieur» 96. James
la colonne Trajane, leurs dimensions exactes ne Packer imagine une base par entrecolonne-
sont pas assurées 91. Ils étaient encadrés par des ment, soit huit statues de l’empereur. Ces sta-
statues de Daces en marbre pavonazzetto tues, datées de 112 par le sixième consulat de
(mains et tête de marbre blanc), placées sous Trajan et sa seizième puissance tribunicienne
des consoles 92 et surmontés, comme sur les por- (soit l’année d’inauguration du Forum), de-
tiques latéraux, d’inscriptions en l’honneur des vaient le présenter dans diverses attitudes, et
légions (fig. 42) 93. Au-dessus était disposé un on peut supposer un rapport avec la formule
riche décor statuaire : sur l’avant-corps central, domi forique et l’énoncé de la titulature, c’est-
un quadrige mené par deux personnages (l’un à-dire une alternance de Trajan en cuirasse, en
était Trajan, l’autre un serviteur?) et ac- toge tenant un rouleau ou un globe, signe d’au-
compagné de deux silhouettes (des Victoires?), torité 97, et en toge, tête voilée dans l’action de
deux biges sur les avant-corps secondaires (me- sacrifier propre au Pontifex Maximus 98 : soit
né par des généraux de Trajan?); des signa mili- les trois types repris par la colonne Trajane.
taires rythmaient ce décor 94. À l’arrière, sont vi-
sibles les colonnes ioniques du premier étage de La Basilica Ulpia (fig. 1)
la Basilica, ainsi que les antéfixes du toit dont
Pausanias a mentionné les tuiles de bronze 95. Le nom est attesté par la Forma Urbis sévé-
Enfin, insérés dans les marches menant à rienne (fig. 41) 99. Scindée en cinq nefs par des
la Basilica devant les avant-corps, deux piédes- colonnes lisses de granit gris d’Egypte
taux en marbre blanc et trois fragments de (pl. LXXVIIb) (bases et chapiteaux corinthiens
base de statues ont été retrouvés en place de marbre blanc), ses dimensions étaient de
(pl. LXXVIIb). Leur dédicace indique que le 170 mètres sur 60100. La nef centrale et les deux
Sénat et le peuple romain offrirent à Trajan absides avaient un pavement de marbres colo-

91
Ungaro 1995a, p. 103-106, donne plusieurs emplace- NERVAE F. NERVAE / TRAIANO AVGVSTO / GERMANI-
ments possibles pour ces panneaux, dont la façade de la CO DACICO / PONTIF. MAX. TRIBVNICIA / POTEST. XVI
Basilica. La répétition du motif ne peut, pas plus que celui IMP.VI COS.VI P. P. / OPTIME DE REPUBLICA / MERITO
de la frise de griffons-aigles, constituer une gêne. Pour une DOMI FORIQUE. La formule SPQR est identique à celle
reconstitution et des notices sur chaque fragment : Unga- de la base de la colonne Trajane. Lire Packer 1997a, p. 218.
ro-Messa 1989b; Ungaro 1993; Ungaro-Milella 1995a, 97
Ceci d’après les représentations numismatiques de
p. 138-192; Ungaro 1995d; Ungaro-Milella-Lalle 1995, 98-99 après J.-C., où l’empereur reçoit du Sénat ou de Nerva
p. 151-161; LTUR II, p. 352. le globe : BMC Emp. III, p. 38, numéros 55 et suivant,
92
Piazzesi 1989, p. 154 figure 54. Milella-Pensabene planche 10. 3 (Trajan en cuirasse) et 4 (Trajan en toge; La
1989, p. 51, pensaient à des Daces de marbre blanc; Unga- Regina 1988, p. 6, pour une reproduction de cette monnaie).
ro 1995a, p. 102, penche pour la série en pavonazzetto de 98
Suggestion faite par Zanker 1970, p. 521-522, et re-
trois mètres; Ungaro-Milella 1995a, p. 100, et p. 100-109 prise par Milella-Pensabene 1989, p. 51-52; Milella 1995,
pour une présentation et un commentaire des fragments p. 97. Stimmer 1978, p. 142 note 512, cite l’exemple du fo-
en question; enfin Packer 1997a, p. 220 et 437-438. rum de Préneste où Marcus Anicius avait bénéficié des
93
Milella 1995, p. 97. Packer 1992b, p. 159, et Packer trois types de statues (d’après Tite-Live, XXIII, 19, 18). Sur
1997a, p. 220, couronne l’ensemble d’enseignes, à l’iden- les statues impériales, consulter Pekary 1985. Enfin Packer
tique des longs côtés du portique : il s’appuie pour cela sur 1997a, p. 219, pense qu’il s’agissait de statues de Trajan en
les représentations numismatiques et sur le texte d’Aulu- bronze doré, sans précision.
Gelle, NA. XIII, 25, 1-2. Pour les inscriptions en l’honneur 99
Rodriguez Almeida 1981, planche 29. Consulter éga-
des légions, voir Piazzesi 1989, p. 158-161 figures 58-61. lement Carettoni-Colini-Cozza-Gatti 1960; LTUR II,
94
Packer 1997a, p. 221 et 439-440. p. 352; Packer 1997a, p. 21; Viscogliosi 1999, p. 604.
95
Packer 1997a, p. 228, hésite à propos des chapiteaux 100
Piazzesi 1989, p. 163-165 et figure 62-63; Milella
ioniques (?) visibles sur les monnaies (également : LTUR 1995, p. 97. Turcan 1995, p. 145, donne pour la nef cen-
II, 353, et Packer 1997a, p. 435-437). Milella-Pensabene trale le chiffre de 90 mètres (300 pieds romains); avec les
1989, p. 51, soulignent qu’aucun chapiteau de ce type n’a deux absides, il arrive au total de 170 mètres. James Pac-
été retrouvé sur le Forum de Trajan. Pour le texte de Pau- ker dans LTUR II, 352, donne les dimensions totales sui-
sanias, voir plus haut note 79. vantes : 600 sur 200 pieds romains (176,28 m sur
96
CIL VI.1, 959 : SPQR / IMP. CAESARI DIVI / 58,76 m).
LE FORUM DE TRAJAN ET L’IDÉOLOGIE TRAJANIENNE 181

rés (giallo antico, pavonazzetto et africano) statue de Trajan dans le tribunal du consul.
identique à celui des exèdres du forum, avec Dans ce cadre marqué par l’austérité des co-
une alternance de carré et cercle, tandis que se lonnes de granit, et où le luxe affiché ailleurs
succédaient de simples rectangles de marbre par les colonnes de marbre se faisait plus dis-
blanc dans les nefs latérales101. cret, on peut supposer des zones d’activités of-
Les exèdres de l’area fori comportaient, on ficielles106.
l’a vu, les mêmes colonnes de granit gris102. Par L’élévation de la nef centrale comportait
la Forma Urbis, mais aussi des notices isolées, deux étages de colonnes superposées. Sa re-
on sait que les absides de la Basilica abritaient constitution, à partir du célèbre texte de Vi-
des fonctions officielles. Sidoine Apollinaire truve sur les proportions des basiliques, est
décrit la cérémonie de l’affranchissement qui l’objet de controverses107. On s’accorde cepen-
avait pour cadre l’Atrium Libertatis : dant à restituer, dans l’attique du premier
ordre de la nef centrale, la frise à Victoires ai-
[...] au forum de Trajan vous réclament ceux
lées agenouillées qui décorent de guirlandes
que vous devez gratifier de la liberté, ces quirites
qui seront bien contents de recevoir votre soufflet
un candélabre. De part et d’autre de ce groupe,
sur la joue»103 était figurée une Victoire ailée tauroctone
(hauteur : 0,75 m)108. Le second ordre de la nef
Et Aulu-Gelle décrit un consul qui, dans le centrale comporterait quant à lui une frise à
Forum de Trajan, «jugeait des causes à son tri- rinceaux d’acanthes109.
bunal»104, ce qui nécessite des archives et des Deux escaliers permettaient de gagner le
annexes à proximité105, mais aussi un décor premier étage de la Basilica et la terrasse ex-
statuaire adapté : une statue de Libertas pour térieure depuis la nef latérale nord-ouest
l’abside réservée à l’affranchissement, et une (fig. 27 et 31, pl. LXXIIb)110. Un mur, dont les

101
Milella-Pensabene 1989, p. 52; Milella 1995, p. 97, et plus large que les nefs secondaires, de 36,5 pieds romains
p. 96 pour une bonne vue des vestiges encore en place du (soit 10,7 m de large : Packer 1988, p. 311). Dans LTUR II,
pavement de la nef centrale; LTUR II, p. 352-353; Packer p. 352, et Packer 1997a, p. 233, James Packer donne les
1997a, p. 229. chiffres suivants : 300 sur 85 pieds romains pour la nef cen-
102
Ci-dessus note 65. trale (soit 88,14 sur 24,97 m), et 50 pieds romains pour les
103
Sidoine Apollinaire, Poèmes II, 544-545 (trad. nefs latérales (14,69 m). Il s’oppose à Amici 1982, p. 14, qui
A. Loyen). relevait une longueur totale de 150 mètres pour la basilique,
104
Voir note 172 ci-dessous pour le texte complet. et une largeur totale (nef centrale plus portiques latéraux)
James Packer dans LTUR II, p. 353, décrit le tribunal des de 55 mètres, «rentrant ainsi dans les proportions indi-
absides : «As it appears on the Forma Urbis, the tribunal, quées par Vitruve». Packer 1988, p. 310, donne encore le
flanked by two columns, had the plan of a small distyle chiffre de 8,90 m (soit 30 pieds romains de 0,296 m) pour
temple». les colonnes de la basilique, alors que Piazzesi 1989, p. 135
105
Les annexes nécessaires à un tribunal peuvent cor- et 162, leur assigne 8,80 m (soit 29,72 pieds de 0,296 m, ou
respondre aux salles à décor de marbres colorés décou- 30 pieds romains de 0,293 m); pour les colonnes du por-
vertes à l’extrémité du portique sud-est de la place (voir la tique du forum, l’archéologue américain donne 7,10 m (24
note 31 ci-dessus). Autre proposition dans Meneghini 2002 pieds romains), et l’archéologue italienne 7,60 m (25
(ci-dessous à propos des bibliothèques). pieds). Voir les critiques de Viscogliosi 1999, p. 607-612. Le
106
Milella 1995, p. 97, qui reprend Amici 1982, p. 16, et débat n’est pas clos : Meneghini 2001a et 2001b.
Milella-Pensabene 1989, p. 52. Packer 1997a, p. 242-243, 108
Milella-Pensabene 1989, p. 52; Piazzesi 1989, p. 165
souligne que la baie centrale des absides de la Basilica et figure 65; Packer 1994b, p. 170; Milella 1995, p. 97; Un-
était encadrée de deux colonnes de granit gris, alors que garo-Milella 1995a, p. 216-217; LTUR II, p. 353; Packer
les cinq niches de part et d’autre de celle-ci étaient délimi- 1997a, p. 233 et 434. D’autres fragments existent : Leon
tées par des demi-colonnes en giallo antico. 1971; Tummarello 1989b, p. 109 figure 22, pour un dessin
107
Vitruve, V, 1, 4-5 : «Il convient que les colonnes des de 1532-1535; et Turcan 1995, p. 145 et figure 175.
basiliques soient aussi hautes que le portique sera large; ce- 109
Milella-Pensabene 1989, p. 52; Piazzesi 1989, p. 169-
lui-ci doit être limité en largeur au tiers de l’espace central. 172 et figure 68; Milella 1995, p. 97; Ungaro-Milella 1995a,
Que les colonnes supérieures soient plus petites que celles p. 218-219; Packer 1997a, p. 239.
du bas, dans la proportion ci-dessus prescrite» (trad. Gros 110
Milella-Pensabene 1989, p. 52; Piazzesi 1989, p. 169;
1984a, p. 64 note 4). Packer 1992a, p. 73, note que la nef Milella 1995, p. 97. Les monnaies présentant la façade de
centrale, large de 84,5 pieds romains (25 mètres, pour un la Basilica vers le forum montrent la terrasse à chapiteaux
pied romain de 0,2938 m), est, non trois fois mais 4 1/5 fois ioniques du premier étage extérieur (pl. LXXVIIa).
182 LE FORUM DE TRAJAN ET LES FORUMS IMPÉRIAUX

fondations en travertin sont encore visibles, En l’absence d’un dégagement extensif du


fermait la Basilica vers la place de la colonne site, toute reconstitution est grevée d’incerti-
Trajane. Deux passages permettaient de ga- tude118, et la position du Temple du Divin Tra-
gner les portiques en façade des biblio- jan est, elle-aussi, discutée : nous y revien-
thèques111. drons. Cependant rien n’empêchait le succes-
seur de Trajan de préserver l’essentiel de la
Portique périmétral de la colonne Trajane et disposition d’origine du mur NO au moyen
bibliothèques (pl. LXXVIII) d’un portique à terrasse, identique à l’élévation
de la Basilica sur le côté SE119. Signalons, à pro-
La cour de la colonne Trajane, pavée de pos de ce dossier fondamental pour les condi-
marbre blanc112, était circonscrite sur trois cô- tions de visibilité de la colonne historiée, que
tés par des portiques (sur les côtés SO, NO113 deux escaliers supplémentaires ont été décou-
et NE), et sur le dernier par le mur de la Basi- verts le long des murs NO des bibliothèques
lica (SE)114. Du moins à l’origine. Car il est (fig. 1)120. Ils s’ajoutent aux deux cages d’esca-
possible que la zone ait été modifiée lors de liers déjà repérées près du mur de la Basilica :
l’édification du Temple du Divin Trajan, élevé l’hypothèse de terrasses continues autour de la
par Hadrien entre 117 et 121 et dédié en 124115. colonne Trajane n’est pas, c’est le moins que
Le mur NO a-t-il été détruit à cette occasion? l’on puisse dire, remise en cause par ces dé-
C’était la position de C. M. Amici, nuancée couvertes, puisque Roberto Meneghini a ré-
aujourd’hui par R. Meneghini : sur la base de cemment proposé une reconstitution des bi-
fouilles dans cette zone, l’archéologue italien bliothèques à deux étages, avec couloir élevé
restitue des propylées monumentaux octo- permettant «un parcours de lecture, même s’il
styles au NO de la cour périmétrale de la co- n’était pas continu, de la frise de la colonne his-
lonne Trajane116. Ces travaux dateraient de 128 toriée, pratiquement sur toute sa hauteur»121.
et auraient consisté en une réfection de la Les colonnes cannelées du portique autour
cour de la colonne Trajane, avec mise en de la colonne Trajane étaient en pavonazzetto
place du pronaos (ses colonnes mesurant 50 (chapiteaux corinthiens et bases de marbre
pieds de haut)117. blanc de Luni122). Elles étaient surmontées, de-

111
Milella-Pensabene 1989, p. 52; Piazzesi 1989, p. 169; 117
Bianchi-Meneghini 2002, p. 399.
Milella 1995, p. 97. 118
Meneghini 1998, p. 137-139, précise que les bases des
112
Piazzesi 1989, p. 180; LTUR II, p. 353 et 356 (dimen- colonnes de ces propylées n’ont pas été mises au jour, et
sions de la cour : 24,80m sur 18,30m); Packer 1997a, Meneghini 2001a, p. 51, convient que le nombre de co-
p. 113. lonnes n’est pas assuré (six? quatre?). Packer 2003, p. 120-
113
Milella-Pensabene 1989, p. 52. Pour Piazzesi 1989, 121, conteste la présence du pronaos et des trois étages des
p. 176, un unique accès central s’ouvrait dans le mur NO, bibliothèques, et s’efforce de revenir à l’existence tradi-
autorisant l’entrée depuis le Champ de Mars (cela d’après tionnelle du portique autour du temple du Divin Trajan;
les fondations encore visibles du mur). un de ses arguments tient dans le nombre de colonnes de
114
La planche LXXVIIIa montre les bases des colonnes granit gris reconstituables à partir des vestiges : environ
en façade de la bibliothèque SO et la fondation continue 29 selon lui (ibid., p. 120), alors que les propylées de
du mur de la Basilica. R. Meneghini en comporteraient au maximum 10.
115
Milella-Pensabene 1989, p. 53; Piazzesi 1989, p. 176. 119
Milella-Pensabene 1989, p. 53, optent pour un dispo-
Sur l’inscription de dédicace, voir CIL VI, 966; Zanker sitif prévu du vivant de Trajan mais exécuté seulement
1970a, p. 537, et p. 543 figure 64 pour une reproduction après son apothéose, hypothèse qui permet de penser que
de l’inscription. Également Turcan 1995, p. 146; Packer la cour conserva ses terrasses, support à la vision de la
1997a; Meneghini 1998. Bianchi-Meneghini 2002, p. 398, frise historiée. L’architectus chargé du remaniement peut
estiment qu’en 123-125 le temple (ou le pronaos) est en être Apollodore lui-même, puisqu’il collabora avec Ha-
cours d’achèvement, et peut-être terminé en 128. drien sur le projet de la statue de Luna (H.A., Hadr. XIX,
116
Meneghini 1998, p. 137. La Rocca 2001, p. 208, et 13). Lire Boatwright 1987, p. 14 note 30, et ibid., p. 78
Meneghini 2001a, p. 50-51 (ou Meneghini 2001b, p. 248), note 8, sur le Temple du Divin Trajan.
proposaient comme «suggestion de travail» que la mon- 120
Meneghini 1998, p. 137.
naie portant l’inscription FORVM TRAIANI (pl. LXXVa) 121
Meneghini 2001a, p. 51-53, ou 2001b, p. 249-250.
se rapporte à ces propylées : cela ne nous paraît pas per- 122
LTUR II, p. 353; Packer 1997a, p. 113 et 444-445.
tinent.
LE FORUM DE TRAJAN ET L’IDÉOLOGIE TRAJANIENNE 183

vant les deux bibliothèques, d’une frise de grif- tingue, sur nos deux documents (pl. LXXVIIIa
fons-aigles, affrontés de part et d’autre d’un et b), le pavement rectangulaire de granit gris
vase né de feuilles d’acanthes, et séparés par de la partie centrale de la place et les trois
un candélabre décoré de guirlandes 123 marches séparant cette aire des murs latéraux
(pl. LXXVb-c). Le mur nord-ouest portait sans creusés de niches, où étaient entreposés les vo-
doute la frise de sphinx adossés et séparés par lumina127. J. Packer attribue aux bibliothèques
des candélabres, récemment reconstituée les dimensions suivantes : 68,5 pieds romains
(fig. 43 et pl. LXXIXa-b; hauteur : 0,80 m)124, sur 90 et 50128. L’élévation comportait deux
quoique James Packer l’assigne à la paroi in- ordres superposés de colonnes cannelées en
terne des portiques125. pavonazzetto (chapiteaux corinthiens et bases
Des deux bibliothèques, seule celle du SO a de marbre blanc de Luni; fondations de traver-
été fouillée dans les années 1930126. On dis- tin). L’attique du premier ordre présentait une

Fig. 43 – Reconstitution de la frise de sphinx du Forum de Trajan (d’après Ungaro-Milella 1995, p. 222).

123
LTUR II, p. 353; Packer 1997a, p. 113 et 445. 126
Le mur sud de la bibliothèque NE a également été
124
Sur la frise de griffons-aigles : Milella 1995, p. 97-99, dégagé : relevé archéologique dans Ungaro-Messa 1989a,
et Ungaro-Milella 1995a, p. 220-221. Sur la frise de sphinx figure 112; LTUR II, p. 353-354; et descriptif de Packer
reconstituée il y a peu, consulter Milella-Pensabene 1989, 1997a, p. 120-125 et 450-454. Recension critique dans Vis-
p. 52; Piazzesi 1989, p. 177-178; Milella 1993 ou Milella cogliosi 1999, p. 604-605.
1995, p. 99; Ungaro-Milella 1995a, p. 222-223. 127
Milella 1995, p. 99; Piazzesi 1989, p. 180; Turcan
125
LTUR II, p. 353, qui précise : «Since this second 1995, p. 146.
frieze [...] is identical in size and general detailing to the 128
Packer 1997a, p. 121 : soit 20,10 m sur 27,10 m et
griffin frieze, it probably came from inside the colon- 14,69 m.
nade». Pour De Chaisemartin 2003, p. 199, elle se place au
second étage de la Basilica Ulpia.
184 LE FORUM DE TRAJAN ET LES FORUMS IMPÉRIAUX

frise végétale à fleurs de lotus et palmettes du le projet de Trajan, puis le projet


(hauteur : 0,40 m), celui du second une frise d’Hadrien), et à une élévation finale de deux
végétale à palmettes disposées à l’horizontale colonnades superposées (double ordre corin-
(hauteur : 0,33 m)129. Une niche s’ouvrait dans thien avec fût en pavonazzetto, bases, chapi-
la paroi faisant face à l’entrée : on s’accorde à teaux et architrave en marbre blanc : soit
y placer, à l’imitation d’autres bibliothèques deux étages pour les «bibliothèques») culmi-
connues de l’Antiquité130, une statue de Mi- nant à environ 12,21/12,28 m133. Ces deux
nerve131. salles comporteraient six niches décoratives
Une fois encore, ces reconstitutions ont été (pour des statues et non des armaria destinées
remises en question par Roberto Meneghini. à la préservation de volumes)134, les biblio-
À la recherche du temple du Divin Trajan, thèques mentionnées dans les textes (biblio-
l’archéologue italien a récemment proposé theca Ulpia, bibliotheca Templi Traiani) devant
que le templum se situe, non au nord du pro- être localisées, pour le chercheur italien, dans
naos qu’il a lui-même mis au jour, mais dans les exèdres de la Basilique, avec d’ailleurs une
les deux salles jusqu’ici comprises comme bi- fonction essentiellement administrative135.
bliothèques affrontées, de part et d’autre de la Autant sa remise en question de la distinc-
colonne Trajane132. Sa démonstration, qui tion traditionnelle entre «bibliothèque latine»
s’appuie sur les mentions littéraires et les ves- et «bibliothèque grecque» paraît pertinente, et
tiges archéologiques, aboutit à une chrono- la préservation dans des salles annexes de do-
logie de construction en trois phases, corres- cuments officiels liés aux activités du Forum
pondant à deux projets distincts (sous-enten- plus que probable136, autant la transformation

129
Milella 1995, p. 99; Piazzesi 1989, p. 180-185, et fi- Guardicci 1993, qui détaille le décor statuaire des biblio-
gure 76 pour une reconstitution des deux ordres. Voir thèques antiques.
Ungaro-Milella 1995, p. 224-225 pour un fragment de co- 131
Milella-Pensabene 1989, p. 52; Piazzesi 1989, p. 182;
lonne et un chapiteau relatifs aux bibliothèques; ibid., Milella 1995, p. 99; Packer 1997a, p. 121, p. 129 fig. 77 et
p. 226-227 pour la frise du premier ordre; ibid., p. 228- p. 450 : s’appuyant sur la découverte d’une main mas-
229 sur la frise du second ordre. Enfin Packer 1997a, culine («male») de marbre blanc, J. Packer propose la pré-
p. 121. sence superposée d’une statue colossale de Trajan dans la
130
Settis 1988a, p. 59, cite la célèbre bibliothèque de niche du rez-de-chaussée et d’une statue de Minerve dans
Pergame et la Villa des Papyrus d’Herculanum, où Wojcik la niche du premier étage.
1986, p. 139-141 a identifié une statue d’Athéna Proma- 132
Bianchi-Meneghini 2002, p. 398; Meneghini 2002.
chos, divinité de la sapientia protectrice de la bibliothèque 133
Meneghini 2001a, p. 51-52, et Meneghini 2002,
(sur la bibliothèque de Philodème à Herculanum : Gigante p. 676-679.
1987, p. 71). Settis 1988a, p. 67-75, cite aussi les biblio- 134
Meneghini 2002, p. 682-687. Packer 2003, p. 117-119,
thèques de Celsius à Ephèse et de Pline le Jeune à Côme. discute une à une les interprétations architecturales de
Sur les bibliothèques dans le monde antique : Vitruve VII, R. Meneghini relatives à l’élévation intérieure des biblio-
praef.; Winter 1908, p. 30-47, sur la statue d’Athéna à Per- thèques. Sa conclusion est sans appel : «(...) Meneghini’s
game; Langie 1908, p. 31-36 (bibliothèque de Pergame dé- ‘multi-storeyed structure’ disappears from the original
corée d’une statue colossale d’Athéna, présence de socles Trajanic plan» (et ibid., p. 129-132).
de statues à Homère, Alcée, Hérodote et Timothée de Mi- 135
Meneghini 2002, p. 682-688 (et p. 659-667 pour
let); Götze 1937, sur la bibliothèque de Celsius; Castagnoli l’examen des sources littéraires); hypothèse déjà énoncée
1949, sur la bibliothèque du temple d’Apollon Palatin; Be- par Gros 1998, p. 238-239.
catti 1956, sur la bibliothèque d’Asinius Pollion; Wycher- 136
Mais pas seulement : l’auteur de la Vie de Probus
ley 1957, sur la bibliothèque de Pantainos à Athènes, dé- dans l’Histoire Auguste mentionne qu’il a utilisé «essen-
diée à Athéna Polias et contenant deux statues, à Iliade et à tiellement les livres de la bibliothèque Ulpienne, qui se
Odyssée; Keil 1957, p. 97-100, sur la bibliothèque de Cel- trouve à notre époque aux thermes de Dioclétien, ainsi que
sius; Burzachechi 1963, sur les textes épigraphiques rela- ceux de Tibère; j’ai également consulté les registres des
tifs aux bibliothèques du monde grec; Mangarano 1974, scribes du portique de porphyre, sans oublier les actes du
sur le réglement de la bibliothèque de Tauromenion; Mas- Sénat et du peuple» (Vie de Probus, 2, 1; trad. A. Chas-
hall 1976, sur le décor et le contenu des bibliothèques; Ma- tagnol). On peut rappeler que la porticus porphiretica se
kowiecka 1978, p. 17 (sur la bibliothèque de Pergame) et trouvait sur le Forum de Trajan (note 187 ci-dessous, et
p. 51-84 (les bibliothèques du temps de Trajan); Sbordone Gros 1998, p. 247; on pourrait la localiser dans la cour-
1984, sur la bibliothèque du Forum de Trajan; Starr 1987, vestibule du sud-est, la niche axiale pouvant contenir une
sur la bibliothèque de Trimalcion; Fedeli 1989a; enfin, statue en porphyre de Trajan, laquelle aurait donné son
LE FORUM DE TRAJAN ET L’IDÉOLOGIE TRAJANIENNE 185

radicale que R. Meneghini imprime aux struc- avaient lieu dans les exèdres de la Basilica tan-
tures du Forum (déplacement des biblio- dis que rhéteurs et philosophes disposaient,
thèques) laisse, les doutes de J. Packer en té- eux, des exèdres de l’area Fori, comme attesté
moignent137, dubitatif. La justification pro- par des inscriptions et les sources littéraires. Y
fonde