Vous êtes sur la page 1sur 3

ER

DOSSIN ÉDITION
R E L È VE E MAINS
LA
E S L E NDE NT ?
D H A N TE
QUI C
juin / juillet / août 2012
La revue des professionnels de l’édition • 5 $

LA FOIRE DU LIVRE DE LONDRES :


REFLET DE LA CONJONCTURE ÉCONOMIQUE EN EUROPE
Publication canadienne no 40036620 • Postes Canada no d’enregistrement : 07767 • Adresse de retour: 222, Cours Dominion, n° 55, Montréal QC H3J 2X1
N
| DOSSIER | LA RELÈVE EN ÉDITION : DES LENDEMAINS QUI CHANTENT ? |

LE NUMÉRIQUE EST-IL VRAIMENT


UN PASSAGE OBLIGÉ POUR LA RELÈVE ?
Le métier d’éditeur
est d’abord
un travail d’accompagnement

fabrice masson-goulet
en collaboration avec Charles Dionne prise à la hauteur de leurs ambitions. Passionnés de

A
vec l’arrivée des logiciels d’auto-édition, des littérature et d’arts visuels, ces deux compagnons de
agrégateurs et des distributeurs numériques, vie projetaient de transformer la résidence familiale en
plusieurs ont vite fait d’annoncer la mort pro- laboratoire de création. Comme l’écrit Mylène Bouchard
chaine du livre imprimé, allant même jusqu’à remettre dans un magnifique texte retraçant les cinq premières
en question l’utilité de l’éditeur dans le processus de années d’existence de la maison : « De notre labora-
production et de commercialisation du livre. C’est à toire nordique au Lac Saint-Jean, nous rêvions tout
cette nouvelle réalité que sont conviés les éditeurs haut de peupler le territoire par la littérature ou l’art. »
d’aujourd’hui. Si de nouveaux services, liés au dévelop- Ils choisirent la littérature sans pour autant faire une
pement du livre numérique, permettent à l’auteur de croix sur l’art. La table était mise pour l’élaboration
sauter quelques maillons de la regrettée « chaîne du d’un programme audacieux et novateur. Or, La Peu-
livre », il semble néanmoins que, pour la plupart des plade est avant tout une collaboration étroite entre ses
écrivains, le recours à des tiers professionnels, notam- deux membres fondateurs et une implication de tous Mylène Bouchard
ment l’éditeur, demeure une étape charnière. La preuve les instants auprès de ses auteurs. C’est aussi une et Simon Phiippe Turgeon
en est les 6 978 livres publiés au Québec en 2010, approche de l’édition qui prend en compte la ville (photo : Sophie Gagnon)
recensés dans les Statistiques de l’édition au Québec comme la région et qui n’hésite pas à aller à la ren-
de la Banq. Dans une province où il se publie en contre des gens en ratissant la province pour faire
moyenne 4 000 nouveaux titres par année (roman, contre son produit. Maintenant établie à Chicoutimi,
essai, poésie et manuel scolaire), les services des édi- La Peuplade compte désormais une trentaine de titres
teurs québécois n’ont jamais autant été sollicités. Dès à son actif. Toujours spécialisée en poésie et roman
lors, nous avons choisi de vous livrer le portrait de trois contemporain, la maison veut toutefois, selon ses fon-
jeunes maisons d’édition qui ont réussi à faire leur dateurs, élargir son domaine d’expertise en publiant
marque dans le monde du livre au Québec, en dépit bientôt des livres d’artistes.
d’une forte concurrence et d’un marché dominé par de Du recueil au livre d’art, il n’y aurait qu’un pas à
rares groupes d’édition, de diffusion et de distribution. franchir. Déjà, la signature des livres publiés à La Peu-
Comment ces éditeurs sont parvenus à tirer leur plade lui confère une identité éditoriale unique en son
épingle du jeu parmi tant maisons d’édition bien éta- genre : chaque livre étant illustré par des artistes vi-
blies? Nous pouvons déjà fournir un début de réponse suels hors du commun. Remarquons aussi que les au-
à ces questions, dès lors que l’on constate que ces plus teurs sont directement impliqués dans les étapes de
petites maisons d’édition ont fait preuve de créativité conception de l’objet livre en ayant droit de regard sur Rachel Sansregret, Guillaume
en offrant un nouveau regard sur l’édition qui tient le produit final. C’est probablement ce lien étroit entre Cloutier et Maxime Raymond
compte avant tout des besoins de l’auteur. C’est le cas, éditeurs et auteurs qui portent ces derniers à retravail- (photo : Maxime Raymond)
entre autres, de la maison d’édition La Peuplade, des ler avec Mylène et Simon-Philippe, sachant qu’eux
Éditions de Ta Mère, et des Éditions Dédicaces. aussi appartiennent à la tribu de La Peuplade.

Le périple de La Peuplade L’espace de création de Ta Mère


Pour La Peuplade, l’aventure démarre par un héri- Les Éditions de Ta Mère sont nées des heures pas-
tage : une maison familiale léguée à l’un des deux sées à ne rien faire au beau milieu d’un été en banlieue
membres fondateurs et située à Saint-Henri de Taillon, et de l’humour douteux de l’un de ses créateurs. Fon-
le long du Fjord Saguenay. C’est là, il y a six ans, qu’on dées en 2005, par trois étudiants de littérature inscrits
élu résidence Mylène Bouchard et Simon Philippe Tur- au Collège Lionel-Groulx, Guillaume Cloutier, Rachel
cot. Ces deux jeunes dans la vingtaine, maintenant Sansregret et Maxime Raymond, les Éditions de Ta
trentenaires, caressaient le rêve de fonder une entre- Mère naissent d’un désir de reproduire suite en page 12 u

11
N
livre d’ici
06.07.08.2012
| DOSSIER | LA RELÈVE EN ÉDITION : DES LENDEMAINS QUI CHANTENT ? |

t suite de la page 11 un espace de création qui leur res- Depuis sa création, les Éditions Dédicaces ont pré-
semble. Trop souvent confrontés à une vision conser- conisé l’édition et la diffusion du livre numérique. Elles
vatrice de l’édition, les membres fondateurs décident font même figure de chef de file à cet égard. Plus encore,
de se lancer tête première dans l’inconnu, loin des son p.-d.g., Guy Boulianne a mis de l’avant un modèle
premières de couvertures blanches, illustrées de ta- d’entreprise tout à fait novateur dans le monde de
bleaux monochromes. Chez Ta Mère, on n’hésite pas à l’édition au Québec en constituant les Éditions Dédi-
insuffler un peu d’humour et de fantaisie dans les hauts caces en société par actions. Cette façon de faire per-
lieux du milieu, à preuve, le nom de la compagnie qui met à l’entreprise de recruter des actionnaires qui lui
évoque les milliers de blagues qui se déclinant sur le permettront, d’une part, de prendre de l’expansion à
mode du : « Ta mère est tellement… que… ». l’extérieur du Québec et, d’autre part, de ne pas dé-
En plus de cet aspect ludique qui les caractérise pendre des subventions gouvernementales. C’est sans
bien, les fondateurs de Ta Mère mènent un travail de aucun doute dans sa volonté de contrôler l’ensemble des
fond sur le genre, la forme et le style. Motivés par un étapes de la diffusion de ses produits que la société
souci de faire éclater les conceptions usuelles du livre, innove le plus. Ainsi, les Éditions Dédicaces éditent,
les trois fondateurs misent sur une recherche formelle diffusent et font la promotion de toutes leurs publica-
et stylistique qui saura traduire l’audace des jeunes tions. Tout récemment, l’entreprise a même mis sur le
auteurs contemporains avec qui ils collaborent. Cette marché son propre lecteur numérique. Par l’entremise
attention toute particulière portée à l’identité visuelle de partenariats avec l’Entrepôt du livre numérique de
de l’objet-livre fait en sorte que tous les produits issus l’Anel/ De Marque et par le biais de contrats conclus
de Ta Mère sont uniques et évoluent au fil des publica- avec I-Kiosque, Kobo, Bookshare, Read & Go et Orange
tions. D’ailleurs, son directeur artistique, Benoit Tardif, France, les Éditions Dédicaces se taillent désormais
remportait l’an dernier un Grand prix Lux dans la caté- une place de choix parmi les leaders de l’édition numé-
gorie « Couverture de livre » pour son illustration de rique au Québec ainsi que sur le plan mondial.
Ceci n’est pas une histoire de dragons, de Mathieu S’il semble de plus en plus facile de s’auto-publier à
Handfield. l’ère du numérique et qu’il soit désormais possible,
pour un auteur, d’accomplir lui-même toutes les étapes
Et après… le numérique le menant à la création de son livre, on se rend compte,
Si l’on s’est abstenu jusqu’à présent de se pencher malgré tout, qu’il demeure toujours un besoin d’aller à
sur le rapport qu’entretiennent les Éditions La Peuplade la rencontre de l’autre pour apprendre par le biais de
et les Éditions de Ta Mère avec le livre numérique, c’est ses conseils. C’est pour cela, d’ailleurs, que l’on n’at-
que pour ces dernières cette approche ne fait pas par- tend pas de sitôt la disparition du principe de l’édition.
tie de leurs préoccupations immédiates. Bien que La Au-delà d’un travail de révision de manuscrit, de pro-
Peuplade fasse appel aux services de la compagnie De motion et de développement de stratégies publicitaire,
Marque pour diffuser ses versions numériques, celles- le métier d’éditeur est avant tout un travail d’accompa-
ci représentent à peine 1 % de son chiffre d’affaires. En gnement. Ce rôle de guide, les éditeurs sur lesquels
ce qui concerne les Éditions de Ta Mère, on se montre nous nous penchés, l’assume pleinement. ©
plutôt froid face à la dématérialisation de l’œuvre allé-
guant comme raison l’impossibilité de reproduire avec
autant de raffinement sur le support numérique ce
qu’on produit déjà sur le support papier. Tant et aussi Les ventes du livre numérique au pays
longtemps que le livre numérique gardera sa forme
homothétique, c’est-à-dire qui reproduit à l’identique
l’information contenue dans le livre imprimé, on préfè-
rera miser sur l’objet-livre.
D e Marque est le plus gros entrepôt de livres
numériques au Québec. Il assure la disponibi-
lité de 10 000 titres provenant de 110 éditeurs, et ce,
du site Internet des plus petites librairies indépen-
Des actionnaires chez Dédicaces ! dantes aux gros « book stores », tels que Kobo et
Les Éditions Dédicaces, fondées en 2009 par Guy Apple. Rappelons que, depuis 2010, les ventes de
Boulianne, voient le jour pour faciliter les démarches livres numériques au Québec ne cessent d’augmen-
de l’auteur qui le conduisent vers l’édition de son ter. Clément Laberge, vice-président des services
œuvre. En allégeant la structure traditionnelle de la d’édition numérique chez De Marque, affirmait ré-
diffusion du livre, celles-ci préconisent un service per- cemment, dans une entrevue accordée au quotidien
sonnalisé, à l’image des besoins de chacun de ses au- Le Soleil, qu’il estime que les ventes de livres numé-
teurs. Là où on attendrait de six mois à un an avant de riques occupent désormais 4 % des parts du mar-
recevoir une réponse de la part de l’éditeur, chez Dédi- ché au Québec. C’est dire à quel point le marché se
caces, on essaie de limiter les délais d’attente au mini- développe rapidement puisque le livre numérique
Guy Boulianne mum. On replace donc l’auteur au centre des préoccu- n’occupait que 1 % des parts en 2011.
(photo : D. R.) pations de l’entreprise.

N 12
livre d’ici
06.07.08.2012

Vous aimerez peut-être aussi