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A B R A H A M

LINCOLN

L’ H É R ITAG E D E L A LI B E RTÉ
De même que je ne voudrais pas être
un esclave, je ne voudrais pas être un maître.
Telle est ma conception de la démocratie.
Tout ce qui en diffère, quel que soit le degré
de cette différence, n’est pas de la démocratie.
Sommaire

Avant-propos . ................................................................................................. 2
George Clack

Ce que Lincoln signifie pour moi . ............................................................. 4


Eileen Mackevich

Ce qu’Abraham Lincoln signifie pour les Américains aujourd’hui ....... 6


Andrew Ferguson

L’apprentissage de la grandeur : Abraham Lincoln jusqu’en 1854 .... 14


Douglas Wilson

Sur le chemin de la Maison-Blanche : Abraham Lincoln à partir


de 1854 ............................................................................................................. 22
Michael Jay Friedman
Lincoln sous un nouveau jour ............................................................... 31
Meghan Loftus

Lincoln, chef des armées . ............................................................................ 32


Peter Cozzens

Lincoln, le diplomate .................................................................................... 40


Howard Jones

Lincoln, l’émancipateur ............................................................................... 46


Michael Jay Friedman

Les mots qui entraînèrent une nation ...................................................... 52


Ronald White
Paroles de sagesse .................................................................................... 61

Documentation complémentaire . ............................................................. 62


AVA N T-PROPOS
PAR George Clack

L
’année 2009 marque « ascension sociale, sa suprême nation : le self-made man. Dans « Les
le bicentenaire de la maîtrise de la langue et du droit, sa mots qui entraînèrent une nation »,
naissance d’Abraham capacité de surmonter la perte de Ronald White, l’un de ses
Lincoln, le président proches et de rester déterminé face biographes, décrit un autre don
américain souvent considéré comme à des défaites répétées […] me remarquable de Lincoln : son
le plus grand dirigeant du pays. rappelaient un élément fondamental, éloquence, une maîtrise des mots
La vénération des Américains pour plus vaste de la vie américaine – la comprenant les envolées de rythmes
Lincoln remonte à son tragique conviction tenace que nous pouvons bibliques qui inspirent une nation,
assassinat en 1865, à l’issue sans cesse évoluer pour nous adapter mais également la sagesse simple de
d’une guerre civile violente où à nos plus grands rêves ». l’homme du peuple.
623 000 hommes furent tués, En réunissant des historiens de Trois articles étudient le rôle de
où l’Union résista à sa plus rude premier plan et en leur demandant Lincoln en tant que dirigeant
épreuve et où l’esclavage fut banni. de considérer Lincoln sous différents pendant la grande crise nationale de
Et sa place sacrée parmi les icônes de angles, nous espérons aider la guerre de Sécession. Dans « Sur le
l’Amérique perdure. A ce jour, plus nos lecteurs de par le monde chemin de la Maison-Blanche :
de 14 000 livres ont été publiés sur à comprendre la grandeur de cet Abraham Lincoln à partir de 1854 »
Lincoln. Selon l’universitaire Douglas homme ainsi que sa place dans le et « Lincoln, l’émancipateur »,
Wilson, il est « le plus célèbre et le cœur des Américains. Michael Jay Friedman, le rédacteur
plus acclamé de tous les Américains ». Cet ouvrage présente donc une en chef de cette publication, expose
Alors pourquoi ajouter un autre sorte de portrait pointilliste de les problèmes qui conduisirent à
volume à la masse d’ouvrages érudits Lincoln. L’introduction propose un la guerre de Sécession ainsi que
déjà parus ? Parce que nous pensons point de vue personnel, celui d’Eileen les événements qui poussèrent
que Lincoln incarne les idéaux Mackevich, directrice générale de Lincoln à publier la Proclamation
fondamentaux de l’Amérique depuis l’Abraham Lincoln Bicentennial d’émancipation de 1863, laquelle
la fondation de notre nation jusqu’à Commission. Dans le premier affranchit les esclaves du Sud des
l’époque actuelle. article, « Ce qu’Abraham Lincoln Etats-Unis. Dans « Lincoln, chef des
Parmi les Américains qui signifie pour les Américains
épousent la vision de notre seizième aujourd’hui », le journaliste
président figure le quarante- Andrew Ferguson examine ce
quatrième président, Barack Obama. que révèlent les bibliothèques
En 2005, sénateur américain spécialisées, les collectionneurs,
nouvellement élu, Barack Obama les acteurs qui présentent le
écrivit qu’il était difficile d’imaginer seizième président au public
un scénario moins probable que sa et le Lincoln Memorial à
propre ascension – « à l’exception, Washington de l’intérêt durable
peut-être, de celui qui permit à un suscité par Lincoln. Puis, dans
enfant né dans une forêt perdue du « L’apprentissage de la grandeur :
Kentucky et qui avait suivi moins Abraham Lincoln jusqu’en
d’une année d’école de devenir le plus 1854 », l’historien Douglas Wilson Au cœur du Lincoln Memorial
grand citoyen de l’Illinois et le plus relate l’histoire d’un petit garçon (ci-dessus), la sculpture de Daniel
Chester French (page de droite)
grand président de notre nation ». né de parents modestes dans une représente Lincoln tourné vers l’est, en
Dans la biographie de Lincoln, cabane de la Frontière, qui s’appliqua direction du Washington Monument.
poursuivait Barack Obama, son à devenir ce grand archétype de notre

2  •  Abraham Lincoln : L’HÉRITAGE DE LA LIBERTÉ


armées », Peter Cozzens, spécialiste Malgré tous les ouvrages, articles, nous renvoie aussi à quelque chose
de la guerre de Sécession, examine hommages et conférences sur d’essentiel dans notre credo national.
les obstacles que le Président dut Lincoln, un sentiment de mystère Sa figure emblématique nous rappelle
surmonter pour mettre sur pied une demeure. Au bout du compte, que l’idée de l’Union, en elle-même,
armée de l’Union efficace et un le personnage semble si éminent ne suffit pas. L’Union doit être fidèle
encadrement de généraux pour la et comprend tant de facettes à ce principe : tous les hommes sont
commander. Enfin, dans « Lincoln, susceptibles d’avoir une signification créés égaux. »
le diplomate », l’historien Howard que des Américains de tous bords
Jones décrit les écueils internationaux l’ont souvent associé à leur cause. George Clack est directeur du
au milieu desquels Lincoln, président Peut-être Andrew Ferguson dans un Service des publications au sein du
en temps de guerre, dut louvoyer récent entretien parvient-il le mieux à Bureau international de l’information
et comment il sut les éviter. établir le pouvoir de l’icône : « Lincoln du département d’Etat américain.

Abraham LincolN : L’HÉRITAGE DE LA LIBERTÉ  •  3


Ce que Lincoln
signifie pour moi
PAR Eileen Mackevich

P
armi les héros de l’histoire, Abraham Lincoln se distingue comme
LE modèle de l’Amérique. Né de parents sans ambition sur la Frontière
aride, son ascension fulgurante n’en est pas moins édifiante. Lincoln
continuera à évoluer et à se renouveler tout au long de sa vie. Deux cents
ans plus tard, nous recherchons encore ses conseils. Seul Lincoln aurait pu nous tirer du cours
En vérité, nous ne savons pas mieux faire qu’imiter tragique que prirent les relations raciales après sa
notre seizième président : un homme à l’ambition mort. Comme l’a déclaré John Hope Franklin,
(qualité si américaine) tenace, mais aussi quelqu’un l’universitaire afro-américain souvent qualifié de
dont la fermeté sera toujours tempérée par la doyen des historiens américains : « De tous les
détermination inébranlable à ne jamais compromettre présidents américains, Lincoln fut le seul à rester
son intégrité personnelle. éveillé la nuit parce qu’il s’inquiétait pour le sort de
Jamais ennuyeux, notre Lincoln ! C’est un homme mon peuple. »
simple, un homme complexe, un débardeur, un Si Lincoln jouit aujourd’hui de l’estime quasi
blagueur, un reclus, un homme d’action, un universelle de ses compatriotes, ce ne fut guère le cas
visionnaire. Juste au moment où nous croyons le de son vivant. Nombre de Sudistes et d’abolitionnistes
comprendre, il nous échappe. Ce n’est pas quelqu’un ne l’aimaient pas. Frederick Douglass, l’ancien esclave
qui peut être étiqueté, mais un homme aux multiples devenu auteur abolitionniste, éditeur et réformateur
facettes. politique (également l’homme le plus admiré
Les spécialistes découvrent un riche substrat en d’Angleterre), reprocha à Lincoln de ne pas agir
étudiant les nombreux faits et gestes de Lincoln. Ils rapidement à propos de l’émancipation. Il estimait
débattent de la substance de sa vie et de la signification que Lincoln montrait trop de sollicitude envers les
plus vaste de sa mort tragique. Comment évoluèrent ses Etats frontaliers esclavagistes qui ne rejoignaient
vues sur la race ? Pourquoi avança-t-il si prudemment pas la rébellion sudiste. Ce n’est que plus tard que
sur la voie de l’émancipation ? Fut-il uniquement Douglass saisit le talent politique de Lincoln : le
motivé par l’impératif du succès sur le champ de Président était un homme politique magistralement
bataille et par le besoin qui en résultait d’obtenir des pragmatique qui savait exactement jusqu’où il pouvait
appuis de l’étranger ? Quand adopta-t-il l’idée de pousser le peuple américain vers l’abolition et dans
citoyenneté à part entière pour les anciens esclaves ? quels délais.
Son plan de reconstruction aurait-il réussi à réunir le Toujours avide d’apprendre, Lincoln invitait
Nord et le Sud tout en garantissant aux anciens à la Maison-Blanche des personnes dont il respectait
esclaves leur pleine et entière égalité devant la loi ? la franchise et la droiture comme Douglass. Anna

4  •  Abraham Lincoln : L’HÉRITAGE DE LA LIBERTÉ


Créée en vertu d’une loi adoptée par le Congrès, l’Abraham Lincoln Bicentennial
Commission s’attache à célébrer la vie et l’héritage du seizième président de l’Amérique
en faisant revivre ses pensées, ses idéaux et son esprit dans le pays et dans le monde.

Dickinson faisait également partie de ces invités ; pu résoudre le problème racial ; il aurait pu étendre le
c’était une militante abolitionniste quaker, féministe droit de vote aux femmes. Il est, plus que tout autre, le
et fervente admiratrice de Lincoln. Mais elle se héros américain.
retourna contre lui lorsqu’il refusa de soutenir son Par une journée de printemps ensoleillée peu de
accusation de trahison à l’encontre de l’intrigant et temps avant son assassinat, Abraham et sa femme
pontifiant général George McClellan. Lincoln Mary Todd Lincoln faisaient une promenade en
écoutait avec respect les Américains de tous bords, des calèche. La guerre était finie. L’ optimisme régnait.
abolitionnistes noirs aux militants quakers, en passant Abe envisageait l’avenir. Après sa présidence, dit-il à
par les dynamiques membres de son cabinet et ses son épouse, il espérait qu’ils voyageraient en Europe et
rivaux politiques – mais les décisions importantes lui au-delà. Cela ne devait pas se faire. Mais dans un sens
appartenaient toujours en propre. Le dirigeant plus large, Abraham Lincoln parcourut le monde : sa
Lincoln avançait posément, examinant toujours les croyance que l’homme ordinaire peut se reconstruire
vents politiques dominants. Il changeait souvent est une source d’inspiration pour chacun de nous.
d’avis. Il était, selon le jargon moderne de l’éminent
historien James Horton, l’homme des volte-face.
Mais W. E. B. Dubois, grand spécialiste des sciences
sociales, atteignit peut-être le cœur de la vérité
lorsqu’il déclara de Lincoln qu’il était « assez grand Eileen Mackevich est directrice générale de
pour être inconstant ». l’Abraham Lincoln Bicentennial Commission. Elle est
Ma forte attirance pour Lincoln repose sur sa cofondatrice du Chicago Humanities Festival, qu’elle
a présidé de 1989 à 2005. Elle a été journaliste à la
grandeur d’âme, sur ses qualités d’autodidacte dans
station de Chicago de la National Public Radio et
le sens large du xixe siècle décrit par l’historien directrice adjointe de l’Illinois Humanities Council.
John Stauffer. Parce que sa pensée était fondée sur
sa croyance dans l’égalité et les idéaux de liberté,
nous pouvons tout imaginer de Lincoln. Il aurait

Abraham LincolN : L’HÉRITAGE DE LA LIBERTÉ  •  5


Ce qu’Abraham Lincoln
signifie pour les
Américains
aujourd’hui
BY
PAR Andrew Ferguson

6  •  Abraham Lincoln : L’HÉRITAGE DE LA LIBERTÉ


A
  ! s’exclama un écrivain de ma connaissance, lorsque je lui dis que
h
j’allais moi-même écrire un livre. Un livre sur Abraham Lincoln. Vrai-

«  ment ce dont l’Amérique a besoin. » Pour être juste (envers moi-même),


mon livre n’était pas exactement sur Lincoln, du moins pas directement.

Pourtant, le sarcasme de cet homme ville natale de Lincoln, à Springfield,


« J’ai une me piqua au vif. Il y avait du vrai dans
ce qu’il disait. Il ne connaissait pas les
dans l’Illinois, pour assister à une confé-
rence sur le seizième président. (C’est
grande confiance chiffres, mais moi je les connaissais.
Depuis cet événement tragique du
un week-end anormal à Springfield s’il
n’y a personne pour organiser une confé-
dans le peuple. Ford’s Theatre, où la balle d’un assassin
lui ôta la vie, plus de 14 000 ouvrages
rence sur Lincoln.) Le public était re-
lativement nombreux – une centaine

Si on lui dit la ont été écrits sur Abraham Lincoln, le


plaçant juste derrière Jésus et Napoléon.
de spécialistes, auteurs, historiens, ama-
teurs, passionnés et aussi, vu leur allure,
Et la chaîne de production n’a jamais quelques vagabonds venus de la rue. A
vérité, on peut ralenti et ne montre pas de signe de un moment, le modérateur interrompit
ralentissement même aujourd’hui – les débats.
compter sur lui comme l’atteste la publication que vous « Juste par curiosité, dit-il, combien
tenez entre vos mains. Je travaillais de- y a-t-il de personnes dans cette salle qui
pour faire face à puis peu sur mon propre livre traitant
de Lincoln lorsque je fus confronté à
sont en train d’écrire un livre sur Abra-
ham Lincoln ? »
n’importe quelle cette question.
Un week-end, je me trouvais dans la
Près de la moitié des membres de
l’assistance levèrent la main.
crise nationale. J’étais troublé, mais pas découragé,
et peu après je commençai à me heur-
L’important est ter aux difficultés pratiques que cause
la profusion d’écrits sur Lincoln aux
de lui présenter auteurs qui sont assez fous pour tenter
d’en rajouter. Ces obstacles compren-
la réalité  nent notamment, mais ne se limitent
pas là, le problème du criblage de do-

des faits. » cuments historiques déjà abondam-


ment compulsés pour en tirer le plus
infime élément ou la moindre révéla-
tion. Certes, nous apprenons encore
des faits nouveaux sur Lincoln de temps
à autre, mais ces découvertes, si mini-
mes, ne suscitent l’intérêt que des pro-
fessionnels et des obsessionnels ; les
récents livres sur Abraham Lincoln qui
ont attiré l’attention du public sont une
reprise d’anciens faits présentés de
façon différente. Un problème plus
Inauguré en 1922, le Lincoln Memorial
comprend (à g. et ci-dessus) une statue banal et, en ce qui me concerne, im-
de Lincoln assis. Haute de 5,80 mètres, prévu était le choix d’un titre. Que
elle a été façonnée sur place à partir de l’auteur prenne garde : quelque part
28 blocs de marbre blanc de Georgie. dans cette pile de 14 000 volumes, un

Abraham LincolN : L’HÉRITAGE DE LA LIBERTÉ  •  7


Les artistes n’ont pu résister au défi
écrivain ou un autre a déjà donné à son Lincoln, The Intimate World of Abraham d’imaginer la cabane en rondins perdue
livre sur Lincoln le même titre que vous Lincoln, Abraham Lincoln’s World et dans les bois du Kentucky où Lincoln
aviez choisi pour le vôtre. Abraham Lincoln’s Intimate World ; Lin- est né.
coln’s Virtues et The Virtuous Lincoln.
Les ouvrages sur Lincoln Il y avait aussi In Lincoln’s Footsteps, In sante et inéluctable, une possession
the Footsteps of the Lincolns et – pour commune, un modèle pour le pays tout
Chaque phrase qui peut être extraite varier – In Lincoln’s Footprints. Selon entier. Maintenant, chacun semblait
des déclarations les plus célèbres de mes estimations, il existe trois livres avoir son Lincoln. C’était comme si
Lincoln a été apposée sur la couverture intitulés The Real Lincoln, dont chacun cette pièce magistrale de notre patri-
d’un livre, de A New Birth of Freedom présente un vrai Lincoln totalement moine national avait été démantelée et
à With Malice Toward None, en passant incompatible avec le vrai Lincoln décrit privatisée.
par With Charity for All et Of the People, dans les deux autres ouvrages. Encore une fois, les livres relataient
By the People, For the People. En regar- Cela me surprit moins qu’il n’aurait l’histoire. Il y a quelques années a paru
dant de plus près, j’y découvris une sorte été prévisible, car l’autre chose qui me un livre qui prouvait que Lincoln était
de chapelet verbal, comme si l’on avait frappa durant mes recherches pour mon un chrétien intégriste – son auteur était
donné à tous les auteurs de livres sur propre livre, Land of Lincoln – à ne pas un chrétien intégriste. Un autre ouvrage
Lincoln un nombre limité de mots et confondre avec The Living Land of Lin- montra que la grandeur de Lincoln ré-
qu’on les avait contraints à les disposer coln de Thomas Fleming, publié en sultait de son combat contre la dépres-
dans un ordre différent. Il y avait The 1980 – était le nombre de Lincoln qui sion nerveuse ; ce livre était l’œuvre d’un
Sword of Lincoln et Lincoln’s Sword ; surgissaient çà et là. Lorsque j’étais journaliste atteint de dépression. Fait
Lincoln and the Generals et Lincoln’s petit, au début des années 1960, Lincoln plus tristement célèbre, en 2005, un
Generals ; The Inner World of Abraham apparaissait comme une figure impo- militant homosexuel publia un livre

8  •  Abraham Lincoln : L’HÉRITAGE DE LA LIBERTÉ


affirmant que, même s’il n’était pas un
militant homosexuel, Lincoln était du
moins homosexuel. Des conservateurs
ont écrit des ouvrages sur le conserva-
tisme de Lincoln. Des progressistes se
sont réclamés de lui dans des livres dé-
crivant le Lincoln progressiste. Et en
2003, on a publié un livre prouvant que
si Lincoln était en vie aujourd’hui, ses
opinions politiques seraient indiscer-
nables de celles de Mario Cuomo, l’an-
cien gouverneur de l’Etat de New York.
Je vous laisse deviner qui est l’auteur de
ce livre.

Comprendre l’engouement
pour Lincoln

En émoi devant cette multitude de Lin-


coln, vous pourriez être tenté de répon-
dre à notre question-titre – Qu’est-ce
qu’Abraham Lincoln signifie pour les
Américains aujourd’hui ? – par une
autre question facile : Qu’est-ce que
Lincoln ne signifie pas pour les Amé-
ricains aujourd’hui ? Il semble signifier
tout à la fois, ce qui pourrait amener
un cynique à conclure que Lincoln a
cessé d’avoir une quelconque significa-
tion. Mais cela est vraiment trop facile.
Car il y a quelque chose de typiquement
américain dans l’excès et l’exubérance
mêmes de notre engouement pour Lin-
Abraham Lincoln a siégé au coln. Comprendre cet engouement,
sénat de l’Illinois dont la pensais-je, pourrait être une façon de
chambre d’origine, qui n’est
plus utilisée au quotidien,
comprendre non seulement Lincoln
est présentée ici avec un mais aussi le pays lui-même.
haut-de-forme semblable La passion était indéniable, voire
à celui de Lincoln. surprenante pour un pays soi-disant
indifférent à son histoire. Aucun autre
Américain n’a suscité tant de curiosité,
n’a été tant choyé et tant harcelé ; en

Deux images associées pour


toujours au seizième président :
son haut-de-forme et le billet
de cinq dollars à son effigie.

Abraham LincolN : L’HÉRITAGE DE LA LIBERTÉ  •  9


Située à Springfield, dans l’Illinois,
effet – une fois encore à l’exception peut- redingote et un haut-de-forme noirs, l’Abraham Lincoln Presidential Library
met les archives et les documents
être de Napoléon – aucun autre être ainsi qu’une barbe, vraie ou fausse.
concernant le seizième président à la
humain de l’histoire contemporaine n’a Après la convention, ils retournent chez disposition du public.
connu un sort aussi incroyablement eux et, revigorés, recommencent leur
extravagant. travail d’animations dans les écoles, de
Pourtant, même Napoléon n’a ja- discussions dans les clubs Kiwanis, de parti des médias locaux », mais j’ai fini
mais inspiré un groupe d’hommes qui présentations Chautauquas et d’appa- par m’habituer à ce genre d’extravagan-
gagnent leur vie en prétendant être lui, ritions lors de foires régionales – ce ces en me documentant sur Lincoln.
Lincoln si. A certains égards, l’Asso- travail consistant à prêcher la bonne Ainsi, on compte peut-être quelque
ciation of Lincoln Presenters (ALP) parole de Lincoln dans un pays qui, 15 000 Américains qui sont de sérieux
est une simple association commerciale selon eux, a plus besoin de lui que de collectionneurs de souvenirs se rappor-
comparable à bien d’autres, par exem- toute autre chose. J’ai demandé à leur tant au Président, même si, ces derniè-
ple les Teamsters, la National Asso- président fondateur pourquoi ils fai- res années, le prix des documents sur
ciation of Manufacturers ou Petsitters saient cela, pourquoi ils se donnaient Lincoln et autres objets originaux [...]
International. Comme elles, l’ALP tient cette peine. « Lincoln, me dit-il, nous a atteint des sommets et n’est accessible
une convention annuelle où ses mem- rappelle ce que nous devons savoir mais qu’aux connaisseurs les plus fortunés.
bres se réunissent pour nouer des avons peut-être oublié. » Mais les collectionneurs aux moyens
contacts, échanger des informations Il est difficile de décrire ce que l’on plus modestes ne se laissent pas décou-
professionnelles et assister à des confé- ressent à la vue d’une centaine d’hom- rager. Avec ingéniosité, ils ont redéfini
rences sur la manière d’accroître leur mes vêtus en Abraham Lincoln en train à la baisse les critères de qualité pour
chiffre. En revanche, à la différence de d’écouter, dans la salle de réunion d’un intégrer des articles plus abordables,
ces autres conventions commerciales, hôtel, un expert en relations publiques tels que les couvertures de pochettes
chaque membre de l’ALP porte une discourir sur le thème « Savoir tirer d’allumettes de l’ancienne Lincoln Life

10  •  Abraham Lincoln : L’HÉRITAGE DE LA LIBERTÉ


Insurance Company, qui se vendent à un collectionneur. Car ce genre d’arti- l’histoire, nous dit-on, car il fut la pre-
moins de 10 dollars. Les ventes aux cle est si recherché que l’on voit circuler mière personnalité politique à être fré-
enchères en ligne sur eBay ont prouvé toutes sortes de faux. » quemment photographiée : il nous
que n’importe quel objet ayant un lien semble donc plus réel que d’autres gran-
avec Lincoln peut trouver preneur. Des Exprimer l’expérience des figures qui l’ont précédé. Et il est
écrits de sa main partent maintenant à américaine vrai que Lincoln était extrêmement
des dizaines de milliers de dollars ; aussi soucieux de la manière dont il se pré-
les admirateurs peu fortunés ont-ils Depuis près d’un siècle, historiens et sentait au public, notamment par le biais
commencé à acheter de faux documents, sociologues tentent d’expliquer un tel de cet art alors nouveau. Il laissait ra-
notamment ceux de faussaires célèbres engouement, capable d’entraîner des rement passer une occasion de se faire
tels que Joseph Cosey, qui prospéra dans absurdités si touchantes. Les raisons photographier. Grâce à cette astuce, il
les années 1930. Une lettre de Lincoln qu’ils suggèrent sont souvent intelligen- nous semble que nous le connaissons
contrefaite par Cosey peut se vendre tes et parfois même plausibles. Lincoln d’une manière dont nous ne pourrons
2 500 dollars. « Mais il faut vous assu- continue à fasciner ses compatriotes jamais connaître George Washington
rer qu’il s’agit d’un vrai Cosey, m’a dit comme aucun autre personnage de ou Thomas Jefferson.
Pourtant, selon un autre argument,
même si son visage, ses yeux tristes et
ses cheveux ébouriffés nous sont fami-
liers, Abraham Lincoln est finalement
et terriblement inconnaissable ; c’est ce
mystère qui nous ramène vers l’homme
mélancolique, plein d’humour, intelli-
gent, réservé, distant et gentil que son
entourage décrivait. D’après d’autres
historiens, notre engouement pour lui
trouve son origine dans le drame de son
histoire personnelle : né dans une misère
noire pour devenir l’un des grands hom-
mes de l’histoire de l’humanité, Lincoln
incarne en effet « le droit à l’ascension
sociale » que les Américains revendi-
quent comme un droit acquis à la nais-
sance. D’autres encore attribuent la
pérennité de sa renommée à son assas-
sinat un Vendredi saint, un choc dont
le pays ne s’est jamais vraiment remis.
Les plus sensés de nos théoriciens af-
firment que nous sommes obsédés par
Lincoln parce qu’il a été président pen-
dant le plus grand traumatisme de
l’histoire américaine – un traumatisme
qu’il incarne en quelque sorte –, une
guerre civile qui a métamorphosé les
Etats-Unis pour en faire le pays que
nous connaissons aujourd’hui.
L’original de la Il y a du vrai dans toutes ces expli-
Proclamation cations, je suppose, mais c’est la der-
d’émancipation est nière, à mon avis, qui se rapproche le
exposé à la Bibliothèque
municipale de New York.
plus de la vérité complète. Je n’habite
pas très loin du Lincoln Memorial à

Abraham LincolN : L’HÉRITAGE DE LA LIBERTÉ  •  11


L’âge et la taille des Lincoln presenters varient,
et on peut les trouver en des lieux allant de la
salle de classe à l’établissement pénitentiaire.
Comme l’explique l’un d’eux : « Lincoln nous
rappelle ce que nous devons savoir mais avons
peut-être oublié. »

12  •  Abraham Lincoln : L’HÉRITAGE DE LA LIBERTÉ


Washington, ce temple majestueux, et passionnés qui me présentaient cha- lide Lincoln dont peut se réclamer cha-
photogénique, situé sur les rives du cun un autre Lincoln « privé », un Lin- que Américain.
Potomac, qui abrite le « Lincoln em- coln reconstitué à partir de leurs propres Le Memorial est le plus visité de nos
blématique ». Lorsque je me documen- préoccupations, j’étais toujours heureux monuments présidentiels. Le plus
tais pour mon livre sur le Président, de rentrer chez moi pour faire un tour étrange, toutefois, est le calme qui des-
rencontrant chercheurs, collectionneurs au Memorial et voir ce singulier et so- cend sur les touristes gravissant le ma-
jestueux escalier et pénétrant dans la
fraîcheur de la salle recouverte de mar-
bre. Très vite, leur attention est attirée
par l’un des deux discours de Lincoln
gravés sur les murs de chaque côté de
la célèbre statue. Après tout ce temps,
je suis toujours étonné par le nombre
de visiteurs qui se tiennent immobiles
pour lire, sur une stèle, le discours de
Gettysburg et, sur l’autre, le second
discours d’investiture de Lincoln.
Ce qu’ils lisent est un résumé de
l’expérience américaine, exprimé dans
la plus belle prose jamais écrite par un
Américain. L’un de ces discours réaf-
firme que le pays fut fondé sur un prin-
cipe – une vérité universelle qui s’ap-
plique à tous les hommes partout dans
le monde. L’autre discours déclare que
la survie du pays est en quelque sorte
liée à la survie de ce principe – que si
le pays n’avait pas survécu, le principe
lui-même aurait peut-être été perdu.
Parfois, les touristes ont les larmes aux
yeux en lisant ces mots ; en fait, cela se
produit souvent. Et en les regardant,
on comprend : aimer Abraham Lincoln,
pour les Américains, est une façon
Qu’il s’agisse de la marche
d’aimer leur pays.
sur Washington pour
l’emploi et la liberté Voilà ce que Lincoln signifie pour
(ci-dessus), où quelque les Américains aujourd’hui ; et voilà les
250 000 Américains raisons pour lesquelles il revêt tant de
écoutèrent le pasteur signification.
Martin Luther King
prononcer son discours
« Je fais un rêve », ou de
deux jeunes gens Andrew Ferguson est rédacteur en
cherchant à protéger la chef de la revue Weekly Standard ; il
forêt tropicale (ci-contre), est aussi l’auteur de Land of Lincoln :
les Américains qui Adventures in Abe’s America.
souhaitent des
changements politiques
viennent depuis
longtemps s’exprimer
au Lincoln Memorial.

Abraham LincolN : L’HÉRITAGE DE LA LIBERTÉ  •  13


L’apprentissage
de la grandeur :
Abraham Lincoln
jusqu’en 1854
PAR Douglas Wilson

Passionné de lecture et largement


autodidacte, Lincoln allait ciseler la
plus belle prose politique qu’ait
jamais produite un Américain et
laisser loin derrière lui ses
contemporains plus privilégiés.
14  •  Abraham Lincoln : L’HÉRITAGE DE LA LIBERTÉ
A
braham Lincoln est le plus célèbre et le plus acclamé de tous les Américains ;
c’est aussi le seul homme d’Etat du pays dont la vie soit largement connue.
Quintessence du self-made man, son ascension légendaire, depuis une enfance
au plus profond d’une forêt perdue jusqu’à la présidence, est profondément

enracinée dans l’imaginaire national. tique. Jeune homme, tandis qu’il assure

« Je ne puis Ce que les Américains savent généra-


lement de leur seizième président relève,
il faut le reconnaître, davantage de la
sa subsistance en exerçant divers em-
plois subalternes, il continue en auto-
didacte son apprentissage de disciplines
entendre quelqu’ un légende que de la biographie. Mais les comme la grammaire anglaise, les ma-
grandes lignes de cette histoire familière thématiques, où il acquiert assez de
faire l’apologie de sont pour la plupart historiques.
Lincoln naît en 1809 dans une ca-
connaissances pour se lancer dans la
topographie, et le droit, où il devient
l’esclavage sans bane de rondins, de parents très mo-
destes et fort peu instruits ; il grandit
suffisamment savant pour embrasser
la carrière d’avocat à l’âge de 27 ans. Et,
ressentir une dans un environnement quasi sauvage,
perdu au fond des bois. Dès 7 ans, il
bien sûr, il fait face avec éclat à la crise
la plus grave qu’aient connue les Etats-
furieuse envie de  aide son père à défricher les lieux à la
hache pour y établir une ferme. Bien
Unis, sauvant son pays de l’éclatement,
présidant à l’abolition de l’esclavage et
l’y voir soumis  que n’ayant fréquenté l’école que quel-
ques mois, l’enfant étudie seul avec
mourant en authentique martyr.
Si Lincoln doit sa réputation mon-
lui-même. » application afin d’acquérir les notions
de base en lecture, écriture et arithmé-
diale au comportement résolu – celui
d’un véritable homme d’Etat – dont il

« Un environnement quasi sauvage. » Knob Creek, dans le Kentucky, fait partie
de l’Abraham Lincoln Birthplace National Historic Site.

Abraham LincolN : L’HÉRITAGE DE LA LIBERTÉ  •  15


Portrait d’un self-made man. En haut, de g. à d. : carnet fabriqué par Lincoln
pour ses calculs ; Lincoln étudiant le droit lors d’une pause prise sur son
temps d’employé de magasin. En bas, de g. à d. : intérieur de la cabane de
rondins où vécut le jeune Lincoln, avec la machine à filer le coton de sa
mère ; au travail sur les bateaux à fond plat qui, en suivant le courant,
transportaient les denrées agricoles de l’Illinois jusqu’à La Nouvelle-Orléans.

fit montre en tant que président durant honnêteté ; le nouveau venu affrontant et profondément sceptique et les réelles
la guerre de Sécession (1861-1865), la sans crainte les fiers-à-bras locaux ; le difficultés auxquelles il dut faire face
légende attachée à sa personne, si fa- géomètre autodidacte armé de son com- durant ses années d’apprentissage.
milière aux Américains, est étroitement pas et de sa chaîne d’arpenteur ; l’étu-
liée aux clichés relatifs à ses jeunes an- diant studieux se préparant à l’exercice Un esprit avide d’apprendre
nées : le fils d’un pauvre colon de la du droit.
Frontière, hache en main ; le gamin Mais la légende populaire ignore Dès ses toutes premières années, Abra-
lisant au coin du feu dans la cabane de souvent certains aspects, pourtant es- ham Lincoln est un être à part, mani-
rondins ; l’e mployé de magasin et le sentiels, de la personnalité de Lincoln, festant une originalité que beaucoup de
receveur des Postes d’une rigoureuse tels que sa tournure d’esprit rationnelle ses proches n’apprécient guère. Contrai-

16  •  Abraham Lincoln : L’HÉRITAGE DE LA LIBERTÉ


Ci-dessus : Lincoln s’établit à New Salem,
dans l’Illinois, à l’âge de 22 ans. Acquérant
très vite le respect de la population, il
est élu à l’assemblée législative de l’Etat.
Ci-contre : considéré comme un lutteur
quasi imbattable, Lincoln jette à terre
Jack Armstrong, membre de la bande
localement célèbre des Clary Grove
Boys.

jeune Lincoln, ce trait joua probable-


ment un rôle moins important, sur le
long terme, que son goût pour l’écriture.
Après l’assassinat de Lincoln, Herndon
rechercha et interrogea d’anciens voisins
du Président dans l’Indiana. Nombre
d’entre eux se rappelaient que le jeune
Lincoln s’était distingué comme talen-
tueux auteur d’essais et de poèmes. Au
bout du compte, ses écrits allaient se
révéler au moins aussi importants que
ses actes : de toute la production litté-
rement à presque tous ses camarades, à l’étude par sa belle-mère. Celle-ci dé- raire américaine, ils figurent parmi les
Lincoln porte un intense intérêt aux clarera plus tard au premier associé de plus connus et les plus marquants.
mots et à leur signification. Ayant appris Lincoln, l’avocat William Herndon, Lorsqu’il quitte le foyer familial pour
très tôt à lire et à écrire, il est sans cesse que si l’enfant « n’aimait pas le travail vivre par ses propres moyens, Lincoln,
en quête de livres à emprunter et prend physique », il n’était pas paresseux mais alors âgé de 22 ans, s’établit dans le petit
des notes sur tout ce qu’il lit. Aux yeux « avide de connaissance : il voulait ap- village de New Salem, dans l’Illinois,
de son père et de la plupart de ceux dont prendre et pensait que si la peine et le où il va passer six années riches en ex-
il partage la vie, c’est là plus que de la travail permettaient d’y arriver, alors il périences. Beaucoup voient en ce garçon
paresse, une manière d’échapper aux y arriverait sûrement ». d’apparence peu avenante un homme
travaux de la ferme. Bien que la légende ait toujours fait gauche, à la tenue négligée, mais les
Cependant, Lincoln est encouragé la part belle à l’appétit de lecture du autres habitants de la bourgade ne tar-

Abraham LincolN : L’HÉRITAGE DE LA LIBERTÉ  •  17


En association avec William Herndon
(ci-dessous, à gauche), Lincoln
installe son cabinet d’avocat dans le
centre de Springfield, dans l’Illinois
(ci-dessous), où est établi le capitole,
siège de l’assemblée législative de
l’Etat (en bas).

18  •  Abraham Lincoln : L’HÉRITAGE DE LA LIBERTÉ


la Frontière, c’est très tôt, en revanche,
qu’il s’intéresse à la politique. Réus-
sissant dans ce domaine comme dans
la plupart de ceux auxquels il attache
son esprit, le jeune homme ne tarde pas
à se révéler un orateur remarquable-
ment efficace – un talent qui jouera un
rôle incontestable dans ses succès po-
litiques à venir. Moins d’un an après
s’être établi à New Salem, il se porte
candidat à l’assemblée législative de
l’Etat. Ce fut, dira-t-il plus tard, « la
seule fois de ma vie où le peuple m’a
infligé un échec ».
Il se présente de nouveau à l’élection
suivante et l’emporte cette fois haut la
main ; il assumera quatre mandats suc-
cessifs. Lors de son deuxième mandat,
et bien qu’il soit l’un des plus jeunes
Les plus anciennes photographies connues (environ 1846) d’Abraham et de
membres de l’assemblée, il est nommé
Mary Todd Lincoln. chef de file du Parti whig, un honneur
qu’il doit à ses talents oratoires, à son
dent pas à lui découvrir de nombreuses Empruntant des livres partout où il le énergie, à ses capacités d’organisation
qualités. Outre son intelligence et son peut, Lincoln étudie l’histoire et la bio- et à son autorité naturelle.
étonnante capacité d’information, il graphie des grands hommes et mani- La nature de l’engagement politique
manifeste une chaleur humaine et une feste un goût prononcé pour la littéra- du jeune Lincoln est en soi instructive.
ouverture aux autres peu communes. ture, notamment Shakespeare et le Il devient majeur à une époque et dans
Il excelle dans les concours locaux d’ath- poète écossais Robert Burns. une localité où les partisans enthou-
létisme. D’une exceptionnelle force Bien qu’élevé dans une famille bap- siastes du populiste Andrew Jackson
physique, c’est un lutteur pratiquement tiste pratiquante, Lincoln refuse tout et de son Parti démocrate constituent
imbattable ; bien qu’il se refuse à boire engagement religieux et, sous l’influence une écrasante majorité. Mais, là encore,
de l’alcool, c’est un joyeux compagnon de rationalistes du xviiie siècle tels que Lincoln affirme son originalité en se
et un conteur remarquable. Il est donc le comte de Volney et Thomas Payne, posant très tôt en « anti-Jackson ». Il
largement apprécié de la population et il aborde avec scepticisme les dogmes est à l’évidence intéressé par les mesu-
lorsqu’il sera fait appel à la milice pour de la doctrine chrétienne. Si la fréquen- res favorables au développement éco-
combattre les Indiens, c’est Lincoln, tation de l’église n’en a pas fait un croyant nomique que prônent les whigs opposés
établi à New Salem depuis moins d’un convaincu, elle a stimulé chez lui un goût à Jackson, telles que la création de ban-
an, qui sera élu à la tête de la section qui ne le quittera jamais, celui de parler ques soutenues par les pouvoirs publics
locale. Rappelant bien des années plus en public. Après avoir délivré à ses com- et l’amélioration des infrastructures
tard l’honneur qui lui a été ainsi fait, il pagnons de jeux de l’Indiana des imita- nationales. Si le seul but de son enga-
avouera n’avoir « jamais connu depuis tions de sermons et de discours électo- gement politique était d’accéder à des
lors un succès qui lui ait procuré autant raux, il devient membre à New Salem fonctions électives, il avait choisi le
de satisfaction ». d’un club de discussion, afin de déve- mauvais parti.
Pratiquant divers métiers pour ga- lopper ses talents d’orateur. Une fois installé à New Salem, Abra-
gner sa vie, Lincoln s’adonne assidûment ham Lincoln se trouve à nouveau en-
à l’étude tout au long des années qu’il Les débuts dans la politique touré de démocrates jacksoniens, bien
passe à New Salem afin de remédier que les questions qui dominent les cam-
à son manque d’instruction formelle Si Lincoln ne se laisse gagner ni par la pagnes électorales au niveau de l’Etat
– une lacune dont il restera toute son ferveur religieuse ni par les disputes soient davantage d’ordre local que na-
existence douloureusement conscient. sectaires qui caractérisent le monde de tional. Le fait que Lincoln réussisse à

Abraham LincolN : L’HÉRITAGE DE LA LIBERTÉ  •  19


Lincoln accomplit un mandat au
se faire élire avec une majorité confor- jeune confrère le soin de gérer le cabi- Congrès des Etats-Unis, où il siège
table, par un électorat largement acquis net et d’apprendre seul le métier. Quel- à partir de décembre 1847. Cette vue
d’époque de Washington montre le
à Andrew Jackson, en dit cependant ques années plus tard, Lincoln entre
Capitole (le dôme, édifié par la suite, fut
long sur les talents de l’homme politique chez Stephen Logan, le cabinet le plus achevé sous la présidence de Lincoln)
en herbe. en vue de Springfield. La formation et, dans le lointain, le Washington
Lors de la campagne, John Todd juridique de Lincoln était limitée, de- Monument (alors en construction
Stuart, avocat dans la capitale de l’Il- vait déclarer plus tard Me Logan, « mais et dont la hauteur est ici exagérée).
Pennsylvania Avenue, la grande artère
linois, Springfield, incite Lincoln à se il se saisissait d’une affaire et s’attachait qui conduit à la Maison-Blanche, s’étire
lancer dans le droit pour s’inscrire au à en démêler tous les tenants et abou- sur la droite en partant du Capitole.
barreau. Ecrivant à la troisième per- tissants ; ainsi, quand il quitta la
sonne, Lincoln a par la suite relaté com- région, il était devenu un redoutable leur et son extrême abattement ne le
ment les choses se sont passées : « Il juriste ». poussent au suicide.
emprunta des livres à Stuart, les em- Mais Lincoln se ressaisit lentement
porta chez lui et se jeta dans l’étude Lincoln amoureux et, un peu plus d’un an plus tard, cour-
avec la plus grande application. Il étu- tise une jeune femme cultivée et raffinée,
diait seul. Il continuait par ailleurs son Ses parents et amis s’accordent à dire Mary Owens, issue d’une riche famille
travail d’arpenteur pour payer sa pen- que Lincoln, dans sa jeunesse, ne s’in- du Kentucky. Nous savons par des let-
sion et ses vêtements. Lorsque s’ouvrait téressait guère aux filles. Mais arrivé à tres que Lincoln, s’étant fiancé, estime
une session de l’assemblée, il laissait de New Salem, il tombe amoureux d’Ann qu’il n’est pas réellement épris de Mary
côté les livres de droit, pour les repren- Rutledge, la fille de l’aubergiste. Peu Owens et tente d’échapper au mariage
dre dès la fin de la session. » après leurs fiançailles, elle est frappée en la convainquant qu’il n’est pas digne
Deux ans plus tard, son diplôme de de ce que l’on appelait alors une « fièvre d’elle. Devant sa réponse évasive, il finit
droit en poche, Lincoln rejoint le ca- cérébrale » qui l’emporte en quelques par se sentir tenu par l’honneur de la
binet de Stuart en tant qu’associé su- semaines. Déjà, à l’âge de 9 ans, Lincoln demander en mariage, mais elle re-
balterne et vient s’établir à Springfield avait perdu sa mère, morte subitement. pousse sa proposition, le laissant stu-
en 1837. Peu après, John Todd Stuart Ces disparitions expliquent peut-être péfait et fort chagrin. « D’autres ont été
est élu au Congrès des Etats-Unis et le trouble affectif dans lequel il plonge. ridiculisés par les femmes, mais on ne
part pour Washington, laissant à son Inquiets, ses amis craignent que sa dou- pourra jamais dire cela de moi, confie-

20  •  Abraham Lincoln : L’HÉRITAGE DE LA LIBERTÉ


t-il à un proche. En cette circonstance, apparences et des convenances ; tel n’est tient en marge de la politique et n’est
je me suis ostensiblement tourné moi- pas le cas de sa jeune épouse, laquelle lié à aucun parti, mais Lincoln considère
même en ridicule. » a du mal à contrôler son caractère em- que les whigs ont perdu trop d’élections
Moins d’un an plus tard, il se lie avec porté lorsqu’un désaccord survient entre et ont, par-dessus tout, besoin d’une
une autre belle du Kentucky, encore eux. Elevée dans une famille aristocra- victoire. Ironie du sort, lorsque Lincoln
plus cultivée, plus raffinée et issue d’une tique du Sud où les tâches domestiques achève son mandat au Congrès, Taylor,
famille encore plus aisée – Mary Todd, incombaient aux esclaves, la nouvelle sorti vainqueur du scrutin, oublie ses
de Lexington. Elle a de nombreux Mme Lincoln n’est guère faite pour as- recommandations à propos de la consti-
prétendants, mais, pour des raisons sumer la tenue d’un foyer de la classe tution de son gouvernement et lui refuse
qui nous échappent, c’est sur Lincoln moyenne. La carrière tant politique que le seul poste qu’il revendique, celui de
qu’elle jette son dévolu. De nouveau, juridique de son mari implique de fré- chef du General Land Office.
Abraham estime à terme qu’il n’est pas quents déplacements. Ses absences A la fin de son bref passage au
réellement épris de Mary Todd. Attiré – longues parfois de plusieurs semai- Congrès, Lincoln regagne l’Illinois.
par une autre personne, il veut rompre nes – ne feront qu’aggraver les difficul- Frustré dans ses ambitions politiques,
mais, là encore, les choses ne se révéle- tés. Mais l’adoration que les deux époux il a le sentiment que l’énergie déployée
ront pas aussi simples. vouent à leurs enfants contribue à créer avec succès au service de son parti n’a
Un nouvel épisode de mélancolie entre eux un lien durable qui assure la pas été dûment récompensée.
s’ensuit. « Je suis aujourd’hui l’homme cohésion familiale. « Après son mandat au Congrès,
le plus malheureux qui soit, écrit-il à écrira par la suite Lincoln en parlant
son associé à Washington. Si les senti- Membre du Congrès de lui à la troisième personne, il reprit
ments que j’éprouve étaient également des Etats-Unis son activité au barreau avec plus d’ar-
répartis au sein de la famille humaine, deur que jamais. » Ayant reporté son
on ne verrait pas un seul visage épanoui Vers l’époque de son mariage, Lincoln attention sur le juridique, il gagne en
sur terre. » Et il déclare à son compa- renonce à briguer un cinquième mandat expérience et en réputation et son ca-
gnon de chambre, Joshua Speed, qu’il à l’assemblée de l’Etat car il envisage de binet devient l’un des plus cotés de
ne craint pas la mort, mais « n’a rien se présenter à l’élection au Congrès des l’Illinois. Evoquant cette période, il
fait pour qu’un seul être humain se Etats-Unis. Il finit par réaliser son am- déclarera « s’être désintéressé de la po-
rappelât qu’il avait vécu ». Lincoln devait bition et accède en décembre 1847 à la litique » pour s’adonner à d’autres acti-
évoquer cette remarque quelque vingt- Chambre des représentants. La guerre vités intellectuelles, notamment l’étude
trois ans plus tard, à la Maison-Blanche : du Mexique est alors sur le point de de la géométrie euclidienne.
étant l’auteur de la Proclamation s’achever victorieusement et Lincoln se Mais l’aggravation de la question de
d’émancipation (qui libérait les esclaves joint sans tarder aux attaques menées l’esclavage dans les années 1850 rallume
afro-américains de la Confédération en par d’autres représentants whigs contre de façon inattendue le goût de Lincoln
rébellion), il espérait avoir finalement le président James Polk, accusé d’avoir pour la controverse politique. « En 1854,
accompli quelque chose qui lui vaudrait provoqué un conflit injuste dans le seul écrit-il dans ses mémoires, son métier
qu’on se souvînt de lui, confia-t-il au but d’annexer un nouveau territoire. d’avocat avait presque fait sortir les
même Joshua Speed. Cela vaut à Lincoln de sévères critiques préoccupations politiques de son esprit
Lincoln finit par surmonter la crise dans son propre Etat, largement acquis quand l’abrogation du compromis du
et reprend ses relations avec Mary Todd. à la guerre. Missouri le fit bondir comme rien ne
Le 4 novembre 1842, à la surprise de Alors même qu’il s’oppose, pour des l’avait jamais fait jusque-là. »
leurs plus proches amis et parents, ils raisons de principe, à son électorat dé-
annoncent qu’ils vont se marier le jour mocrate belliciste, Lincoln choque cer-
même. Qu’ils ne forment point un cou- tains de ses amis whigs par son esprit Douglas Wilson est codirecteur du
ple parfaitement assorti saute aux yeux pratique. Tandis que de nombreux Lincoln Studies Center au Knox
de leur entourage dès avant le mariage ; membres éminents du parti soutiennent College ; il est l’auteur de Lincoln
la nature si différente de leur éducation la personnalité dominante de leur for- Before Washington: New
et de leurs attentes respectives ne tar- mation, Henry Clay, lors de l’élection Perspectives on the Illinois Years.
dera pas à leur en faire prendre à eux- présidentielle de 1848, Lincoln se fait
mêmes conscience. Lincoln, par igno- le champion du général Zachary Taylor.
rance peut-être, fait peu de cas des Ce héros de la guerre du Mexique se

Abraham LincolN : L’HÉRITAGE DE LA LIBERTÉ  •  21


Sur le chemin de la
Maison-Blanche :
Abraham
Lincoln
à partir
de 1854
PAR Michael Jay Friedman

Portrait d’Abraham
Lincoln sur une affiche
électorale lors de la
campagne présidentielle
de 1860.

22  •  Abraham Lincoln : L’HÉRITAGE DE LA LIBERTÉ


O
n peut comprendre que Lincoln, en 1854, ait cru sa carrière politique ter-
minée. S’il avait obtenu l’investiture de son parti pour se présenter au
Congrès, c’était en partie sur la foi de son engagement à n’y faire qu’un seul
mandat, afin de permettre à d’autres membres du Parti whig local d’y accéder

à leur tour. Mais il en vient à regretter politique. Met-il délibérément à profit


« Il se trouve  cet engagement. « S’il devait arriver que
personne d’autre ne souhaite se présen-
les événements ou est-ce eux qui le pro-
jettent malgré lui sur le devant de la
que j’occupe ter, je ne pourrais refuser au peuple le
droit de me réélire », confie-t-il à son
scène ? Qu’importe, au moment où elle
en a désespérément besoin, l’Amérique
provisoirement associé William Herndon. Lincoln a
aimé les deux années passées à Washing-
trouve son plus grand dirigeant.

cette immense ton, où il s’est fait un nom au Congrès


en tant qu’opposant à la guerre du
La main-d’œuvre libre

Mexique. Mais l’électorat n’exige pas Abraham Lincoln s’est de tout temps
Maison-Blanche. qu’il y poursuive son travail. Déçu, il fait le défenseur du « travail libre », du
revient à Springfield pour reprendre principe selon lequel un homme peut
Je suis le son activité d’avocat. librement choisir son travail et le lieu
En 1854, on voit aussi de nouvelles où l’exercer, amasser du bien à son pro-
témoignage vivant fissures apparaître dans les fragiles com-
promis concernant l’esclavage. De plus
pre nom et, c’est là le plus important,
s’élever aussi haut que ses talents et
que n’importe en plus, le Nord antiesclavagiste et le
Sud esclavagiste voient chacun dans les
compétences le lui permettent. Lincoln
n’est-il pas lui-même le modèle de ce
lequel de vos usages et les coutumes de l’autre une
menace mortelle pour son propre mode
self-made man, lui qui écrit en 1854 :

enfants peut de vie. Incapable de rester étranger à ce


débat, Lincoln revient peu à peu à la
Il n’existe pas chez nous de classe
d’hommes voués à tout jamais à être
espérer y accéder
comme l’a fait 
le fils de 
mon père. »

La Maison-Blanche, juste avant que Lincoln n’accède à la présidence.

Abraham LincolN : L’HÉRITAGE DE LA LIBERTÉ  •  23


des ouvriers. Il y a vingt-cinq ans, j’étais même qui fait travailler les esclaves le pandre dans les nouveaux territoires, il
ouvrier. L’ouvrier d’hier travaille sait bien. […] L’esclave que vous n’ar- risque d’y remplacer les travailleurs libres
aujourd’hui à son propre compte et rivez pas à convaincre par le fouet de et de retrouver un nouveau souffle.
recrutera demain des ouvriers qui tra- broyer 75 livres de chanvre dans la
vailleront pour lui. L’avancement journée, si vous lui assignez pour tâche L’échec du compromis
– l’amélioration de sa condition – est d’en broyer 100 livres en lui promettant
dans l’ordre des choses dans une société de le payer pour tout ce qu’il fera au- A mesure que la jeune nation s’étend
fondée sur l’égalité. delà, il vous en broiera 150 livres. Vous vers l’ouest, les conditions dans lesquel-
aurez remplacé le fouet par l’espoir. les les nouveaux territoires seront admis
A l’instar de nombreux Nordistes, dans l’Union – c’est-à-dire en qualité
Lincoln est convaincu de la supériorité, Lincoln est convaincu que l’esclavage, d’Etats « libres » ou « esclavagistes » –
tant économique que morale, du tra- à terme, ne sera pas viable économique- revêtent donc une importance décisive.
vail libre sur le système sudiste fondé ment ; mais il sait aussi que, dans l’im- La question se posa pour la première
sur l’esclavage. Le travailleur libre, médiat, l’ouvrier salarié ne pourra pas fois en 1820-1821, lorsque le Missouri
dit-il, – ne voudra pas – rivaliser avec l’esclave. revendiqua le statut d’Etat. Thomas
Comme beaucoup d’autres Américains, Jefferson compara la tension que sus-
est porté par le souffle de l’espoir ; l’es- Lincoln en tire deux conclusions poli- citait ce problème à « une cloche d’in-
clave ignore l’espoir. La puissance de tiques : réduit à son enclave sudiste ac- cendie sonnant dans la nuit ». Il ne put
l’espoir sur l’effort et le bonheur de tuelle, l’esclavage perdra peu à peu du être résolu que par un compromis, dans
l’homme est fantastique, et celui-là terrain ; en revanche, s’il vient à se ré- le cadre duquel le Congrès admit le

24  •  Abraham Lincoln : L’HÉRITAGE DE LA LIBERTÉ


des Etats-Unis où il représente l’Illinois Constitution ont usé de tous les euphé-
– l’Etat de Lincoln –, propose une nou- mismes possibles pour éviter le mot
velle formule pour remédier à cette esclavage. « La chose est dissimulée, […]
fracture. En vertu du principe de la tout comme un homme affligé d’un
« souveraineté populaire », les territoi- kyste ou d’une tumeur cherche à les
res de l’Ouest entreraient dans l’Union cacher, faute d’oser les éradiquer im-
en qualité d’Etats libres ou esclavagis- médiatement par crainte de provoquer
tes selon le désir de leurs habitants. En une hémorragie mortelle, mais avec la
1854, la loi sur le Kansas et le Nebraska perspective de procéder à leur éradica-
annule le compromis du Missouri, re- tion après un certain temps. »
mettant à la souveraineté populaire le Au cours des trente mois qui suivent,
soin de fixer le statut des territoires du Lincoln contribue à la mise en place du
Kansas et du Nebraska. nouveau Parti républicain dans l’Illi-
Nombreux sont les Nordistes qui nois. Incapable de dissimuler les diver-
assistent à cette évolution avec un mé- gences croissantes entre ses composan-
lange d’inquiétude et de fureur. Espé- tes nordiste et sudiste, le Parti whig
rer que l’esclavage se limite aux Etats auquel Lincoln appartenait jusque-là
du Sud est une chose. C’en est une autre s’est peu à peu dissous. Les républicains,
bien différente que de voir une foule en revanche, sont plus franchement
pro-esclavagiste assassiner un éditeur antiesclavagistes. Ils sont rejoints par
abolitionniste à Alton, dans l’Illinois certains démocrates du Nord, mais non
– un territoire libre – et détruire ses par Stephen Douglas. Si les efforts de
presses ; que d’assister aux affronte- Lincoln pour asseoir son nouveau parti
ments entre les deux factions dans ce lui font acquérir un précieux capital
qui va rapidement devenir le « Kansas politique, il se concentre dans l’immé-
sanglant » ; que de rester les bras croisés diat sur son travail d’avocat.
lorsque les propriétaires d’esclaves ap-
pliquent les droits que leur confère la Une maison divisée
loi sur les fugitifs au cœur même du
Lincoln face au public à Charleston,
Nord. Non seulement les Nordistes En mars 1857, l’arrêt Dred Scott de la
dans l’Illinois, lors de son premier débat
avec Stephen Douglas. sont confrontés plus brutalement que Cour suprême, objet de violentes criti-
jamais à l’immoralité de l’esclavage, mais ques, avive les tensions. Esclave afro-
les convictions attachées aux mérites américain que son maître a emmené
Missouri en tant qu’Etat esclavagiste, de la main-d’œuvre libre qui sous-ten- dans l’Etat libre du Wisconsin, puis
le Maine en tant qu’Etat libre, et déclara dent leur mode de vie paraissent désor- ramené dans le Missouri, Dred Scott
l’esclavage illégal dans toute la partie mais directement menacées. a intenté une action en justice pour
de l’ancienne Louisiane française située Lincoln se déclare lui-même « stu- obtenir sa liberté, soutenant que son
au nord du 36e parallèle, frontière mé- péfait » et « abasourdi » par l’adoption séjour dans le Wisconsin a fait de lui
ridionale du Missouri. Après l’acquisi- de la loi sur le Kansas et le Nebraska. un homme libre. Mais tel n’a pas été
tion des nouveaux territoires rattachés Avec les puissants discours qu’il pro- l’avis de la Cour, dont les attendus ex-
naguère au Mexique, le « compromis nonce en octobre 1854 à Springfield et trêmement développés n’ont fait qu’ag-
de 1850 » est soigneusement élaboré : à Peoria, dans l’Illinois, Lincoln se pose graver les inquiétudes nordistes. Selon
en contrepartie de l’admission de la comme l’un des opposants majeurs à une majorité de juges de la Cour su-
Californie comme Etat libre est adop- cette loi et à Douglas : il est convaincu prême, la Constitution ne conférait pas
tée une nouvelle loi sur les esclaves fu- que « les pères de la révolution » ont au Congrès autorité pour interdire l’es-
gitifs qui contraint les tribunaux du estimé politiquement nécessaire d’ac- clavage dans les territoires. La ligne de
Nord à faire procéder à leur arrestation cepter l’esclavage dans les Etats du Sud, séparation définie par le 36e parallèle
et à les retourner à leurs propriétaires. mais qu’ils l’ont « enclos et circonscrit (encore en vigueur au début du procès)
Dans le même temps, le démocrate dans des limites aussi étroites qu’il était était donc inconstitutionnelle et l’escla-
Stephen Douglas, membre du Sénat possible ». De fait, les auteurs de la vage autorisé sur tous les territoires, en

Abraham LincolN : L’HÉRITAGE DE LA LIBERTÉ  •  25


dépit de la loi sur le Kansas et le Ne- accepte l’investiture républicaine en Lincoln propose à Douglas une série
braska. Le président de la Cour su- prononçant son célèbre discours « Une de sept débats publics dans différentes
prême, Roger Taney, soutenait en outre maison divisée » : villes de l’Illinois. Ces débats consti-
que les Afro-Américains n’étaient pas tueront un épisode exemplaire de la
citoyens des Etats-Unis, ne bénéficiaient Une maison divisée contre elle-même démocratie américaine. Les citoyens se
donc pas des clauses protectrices aussi ne peut rester debout. Je crois que ce rendent en foule dans les villes, grandes
bien de la Déclaration d’indépendance régime de mi-esclavage mi-liberté ne et petites, de Freeport à Jonesboro, de
que de la Constitution, et ne possé- peut demeurer de façon permanente. Galesburg à Alton. Ils arrivent à cheval,
daient « aucun droit qu’un Blanc fût Je ne pense pas que l’Union sera dis- par voie fluviale ou parcourent même à
tenu de respecter ». Dred Scott, par soute – je ne pense pas que la maison pied des kilomètres. Le contraste entre
conséquent, n’était pas même habilité s’écroulera – mais j’espère bien qu’elle les deux candidats est frappant. Douglas
à intenter une action en justice devant cessera d’être divisée. Elle deviendra est élégamment vêtu et s’exprime dans
un tribunal fédéral. soit entièrement libre soit entièrement un style fleuri – l’image même de la
Cette décision suscite la fureur chez esclavagiste. Soit les adversaires de distinction. Lincoln est dégingandé,
une grande partie des Nordistes. Le l’esclavage […] le cantonneront dans nettement moins raffiné dans son ap-
Chicago Tribune prédit qu’elle va des limites telles que l’opinion publique parence et ses manières. Mais l’avocat
contraindre les Etats libres à accepter demeurera convaincue qu’il est en cours de campagne marque des points, en-
l’esclavage sur leur sol et que Chicago, d’extinction, soit ses partisans par- fermant Douglas dans la contradiction
la plus grande ville de l’Illinois, devien- viendront à l’étendre, jusqu’à ce qu’il entre le principe de la souveraineté po-
dra, malgré son hostilité, un marché devienne légal dans tous les Etats, pulaire et l’arrêt Dred Scott, qui interdit
aux esclaves. Abraham Lincoln, quant anciens comme nouveaux, du Nord aux habitants hostiles à l’esclavage de
à lui, craint que la Cour, dans un nou- comme du Sud. le bannir de leur territoire. Dans le tout
vel arrêt, n’annule le droit des Etats à dernier débat, Lincoln élève de façon
interdire l’esclavage sur leur territoire. Le New York Times voit aussitôt mémorable la divergence de vues au
Il décide donc de se présenter à l’élection dans le duel Lincoln-Douglas « l’affron- statut d’un véritable conflit
de 1858 contre le sénateur Douglas, tement politique le plus intéressant au
favorable à l’arrêt Dred Scott. Lincoln sein de l’Union ». entre un groupe qui voit dans l’insti-
tution esclavagiste un mal et un autre
groupe qui ne le considère pas comme
un mal. […] Telle est la question qui
continuera de se poser quand ces pau-
vres voix du juge Douglas et de moi-
même se seront tues. C’est le combat
éternel entre ces deux principes – le
bien et le mal – partout dans le monde.
Ce sont les deux principes qui s’affron-
tent depuis la nuit des temps et qui
continueront à jamais de s’opposer. L’un
est le droit commun de l’humanité,
l’autre le droit divin des monarques.

A cette époque, les membres du


Sénat des Etats-Unis ne sont pas élus
au suffrage direct, mais désignés par les
assemblées des Etats, et Douglas l’em-
porte par 54 voix contre 46 pour Lin-
coln. Toutefois, le combat livré par ce
Roger Taney, président de la Cour suprême (à droite), jugea que Dred Scott
dernier contre l’une des plus éminentes
(à gauche) n’était pas citoyen des Etats-Unis, contribuant ainsi à entraîner la nation
américaine vers la guerre de Sécession. figures du Sénat n’est pas passé ina-
perçu. Pas plus que Lincoln n’est disposé

26  •  Abraham Lincoln : L’HÉRITAGE DE LA LIBERTÉ


LA MENACE POUR LA MAIN-D’ŒUVRE LIBRE (1857)

Territoire
de Washington
Maine
Vermont
Territoire
Territoire du Minnesota New Hampshire
de l’Oregon Territoire Etat Massachusetts
du Nebraska Wisconsin de New York
Michigan Rhode Island
Iowa Pennsylvanie Connecticut
Territoire New Jersey
Ohio
de l’Utah Delaware
Illinois Indiana
Territoire Maryland
Californie Virginie
du Kansas
Missouri Kentucky
Caroline du Nord
Ligne du compromis du Missouri (36° 30’ N) Tennessee
Territoire Territoire Caroline
du Nouveau-Mexique indien Arkansas du Sud

Alabama Georgie
Mississippi
(1) L
 e compromis du Missouri de 1820 divise les
territoires de la Louisiane cédés par la France.
Texas
Louisiane
Le Missouri entre dans l’Union en tant qu’Etat
esclavagiste, mais l’esclavage est déclaré illégal au
nord du 36e parallèle (exactement 36° 30’ N), dans Floride
les territoires du Kansas et du Nebraska.
(2) Le compromis de 1850 divise les territoires
acquis du Mexique. La Californie est admise dans
l’Union en tant qu’Etat libre, mais les colons des Etat libre
territoires de l’Utah et du Nouveau-Mexique sont (4) L’arrêt Dred Scott de la Cour suprême (1857)
autorisés à choisir leur statut, esclavagiste ou non autorise l’esclavage sur tous les territoires des Etat esclavagiste
(principe de la « souveraineté populaire »). Etats-Unis (bien qu’un territoire puisse, lorsqu’il Territoire ouvert à l’esclavage par le compromis de 1850
(3) L a loi sur le Kansas et le Nebraska (1854) étend accède au statut d’Etat, adopter une constitution
le principe de la souveraineté populaire aux rendant l’esclavage illégal). Territoire

Abraham LincolN : L’HÉRITAGE DE LA LIBERTÉ  •  27


territoires du Kansas et du Nebraska.
En haut, à gauche : les trois principaux
candidats à l’élection présidentielle de
1860, Lincoln, John Breckenridge et
Stephen Douglas. En haut, à droite : une
affiche de la campagne républicaine à
l’élection de 1860. Ci-dessus : en 1860, la
presse nationale avait pris conscience
de la stature politique grandissante
de Lincoln. A gauche : un dessin
humoristique montre Lincoln en
funambule, traversant les chutes du
Niagara avec un Noir sur le dos et la
Constitution des Etats-Unis en guise
de balancier.

28  •  Abraham Lincoln : L’HÉRITAGE DE LA LIBERTÉ


Le candidat à la présidence Abraham
Lincoln (en costume blanc, à droite
à battre en retraite. « Le combat doit se En février 1860, Lincoln se rend à
de la porte d’entrée de sa maison de
poursuivre, dit-il. La cause de la liberté New York, la capitale économique du Springfield), entouré de sympathisants
ne doit pas être abandonnée à l’issue pays, essentiellement afin d’y rencontrer locaux, en août 1860.
d’une, ni même de cent défaites. » les personnalités de la société civile et
de la finance dont la voix pèsera lourd maladroites, […] le visage long et éma-
Sur le chemin dans la désignation du candidat répu- cié, la tête couronnée d’une crinière qui
de la Maison-Blanche blicain à la présidence. Nombre de ceux semblait ignorer la brosse, tout cela
qui s’apprêtent à le rencontrer à la donnait une image qui ne correspondait
Tout au long de l’année 1859, Lincoln Cooper Union s’attendent à voir un guère à la conception new-yorkaise d’un
sillonne plusieurs Etats du Midwest, homme du Midwest, mal dégrossi et homme d’Etat accompli.
attaquant la doctrine de la souveraineté inculte. Au premier abord, ils ne sont
populaire de Douglas et mettant en pas déçus. L’un d’eux évoquera Mais Lincoln prend la parole. En
garde contre une future expansion de termes mesurés, soigneusement pesés
l’esclavage. Sans doute pense-t-il déjà à la haute silhouette dégingandée, sur pour convaincre l’auditoire qu’il n’a rien
la course hasardeuse à la présidence : il laquelle pendaient des vêtements qui, d’un radical, il démontre de façon in-
autorise la publication de ses débats bien qu’achetés pour ce voyage, sortaient discutable que la plupart des signatai-
avec Douglas et, en décembre 1858, se de toute évidence de chez un mauvais res de la Constitution des Etats-Unis
prépare à rédiger son autobiographie. tailleur ; les grands pieds, les mains étaient convaincus que le gouvernement

Abraham LincolN : L’HéRITAGE DE LA LIBERTé  •  29


fédéral avait autorité pour interdire Le discours de la Cooper Union est nois, Etats cruciaux où un homme du
l’esclavage sur les territoires. Les vrais extrêmement bien accueilli. Plusieurs Midwest pourrait paraître plus crédible.
radicaux sont en fait les Sudistes, qui journaux new-yorkais en publient le Dans l’hypothèse où Seward n’obtien-
menacent de faire sécession si leur pro- texte intégral. Un journaliste proclame drait pas l’investiture au premier tour
pre interprétation n’est pas acceptée. Lincoln « le plus grand homme depuis de scrutin, les républicains pourraient
« Votre objectif est, pour parler clair, saint Paul ». Horace Greeley, rédacteur fort bien se mettre en quête d’un can-
de mettre à bas le régime dès lors que en chef du très influent New York Tri- didat issu de l’un de ces Etats. « Mon
vous ne serez pas autorisés à interpréter bune, voit en lui « un orateur-né ». Et nom est nouveau dans l’arène et je sup-
et appliquer la Constitution comme il Lincoln lui-même, discutant avec un pose que, pour un très grand nombre,
vous plaît, sur tous les points où vous ami d’une éventuelle candidature à la le premier choix ne se portera pas sur
et nous ne sommes pas d’accord. Ce présidence, admet en avoir « un peu le moi, explique Lincoln. Notre stratégie
que vous voulez, c’est imposer votre loi goût dans la bouche ». est donc de ne blesser personne – de
ou nous entraîner dans la ruine. » Lin- De nombreux républicains présu- les laisser dans un état d’esprit tel qu’ils
coln demande expressément aux Nor- ment que le puissant William Seward, puissent se rallier à nous au cas où ils
distes de confiner l’esclavage aux seuls de New York, obtiendra l’investiture devraient abandonner celui qui avait au
Etats où il existe déjà et de s’opposer de leur parti pour la course à la prési- départ leur préférence. » L’analyse se
résolument à son extension aux terri- dence. Mais Seward est mal perçu en révélera judicieuse. Seward n’obtient
toires nationaux. Pennsylvanie, dans l’Indiana et l’Illi- pas la majorité au premier tour, puis
perd du terrain dès lors que les Etats
du Midwest reportent leurs voix sur
Lincoln, auquel ils assurent la victoire
au troisième tour de scrutin.
Le candidat républicain dispose de
réels atouts lors de l’élection de 1860.
Comme l’ancien Parti whig, désormais
dissous, le Parti démocrate est paralysé
par ses divisions. Ses composantes nor-
diste et sudiste ont investi chacune leur
candidat, permettant à Lincoln, qui
obtient moins de 40 % des suffrages
populaires dans un scrutin quadran-
gulaire, de réunir la majorité des votes
du collège électoral et de l’emporter.
Le Sud n’est pas disposé à accepter
la présidence de Lincoln. Comme le
dira plus tard ce dernier, « la guerre était
là ». Et ce n’est que dans ce contexte
qu’il sera donné à la nation d’apprécier
la sagesse, la force et la magnanimité
de l’homme qu’elle a choisi pour faire
face à la plus grande épreuve de son
histoire.

Michael Jay Friedman dirige


la Division des publications
imprimées au Bureau international
de l’information du département
Roger Taney, président de la Cour suprême, fait prêter serment au nouveau d’Etat américain. Il est titulaire
président, le 4 mars 1861. d’un doctorat d’histoire politique
et diplomatique des Etats-Unis.

30  •  Abraham Lincoln : L’HÉRITAGE DE LA LIBERTÉ


Lincoln sous un nouveau jour
PAR Meghan Loftus

L
es milliards de pièces de un cent frappées en collectionné les pièces chez les louveteaux pour obtenir
2009 ont été modernisées sous l’égide de la un insigne. Mais il ne s’imaginait pas devenir créateur
Commission du bicentenaire d’Abraham de monnaie, et encore moins maître graveur au sein de
Lincoln et de la Monnaie des Etats-Unis, l’Artistic Infusion Program, ce qu’il est pourtant
qui avaient commandé quatre nouvelles représentations aujourd’hui.
commémoratives pour le revers. Enfant, Richard Masters ne s’intéressait pas non
Les nouvelles pièces de un cent ont été émises plus au processus présidant à la conception d’une pièce
périodiquement au cours de l’année 2009. L’avers, ou et pensait que le dessin apparaissait comme par magie.
côté face, est resté inchangé : le profil de Lincoln, gravé « Quelqu’un, quelque part, décidait de ce qui devait
par Victor David Brenner, y figure depuis la célébration y figurer », croyait-il alors.
du premier centenaire de sa naissance en 1909. Le revers, Des décennies plus tard, Richard Masters est devenu
pour sa part, avait été modifié deux fois depuis lors. ce fameux « quelqu’un ». Pour son dessin illustrant la
Mais en 2009, il a connu quatre versions différentes naissance et la prime enfance de Lincoln dans le
qui représentent quatre périodes successives de la vie Kentucky, le graveur a utilisé comme point de départ
de Lincoln : son enfance dans le Kentucky, ses débuts le récit historique réalisé par la Commission du
d’homme adulte dans l’Indiana, sa carrière d’avocat bicentenaire. « J’ai pensé que la cabane en rondins serait
et de législateur dans l’Illinois et, enfin, son mandat de une image qui parlerait à la majorité des Américains »,
président à Washington. explique Richard Masters, qui est également maître de
Le Congrès des Etats-Unis, seule institution conférences en art à l’université du Wisconsin-Oshkosh.
habilitée à autoriser la modification des pièces L’une des difficultés majeures résidait dans l’échelle
de monnaie, avait adopté en 2005 la loi prévoyant du dessin. Il arrive qu’un artiste doive réduire sa vision
ce remodelage. Des projets avaient été élaborés par des pour l’adapter à la dimension restreinte d’une pièce de
sculpteurs-graveurs attachés à la Monnaie des Etats-Unis, monnaie. « Le défi, en l’occurrence, était de se focaliser
ainsi que par des artistes extérieurs sous contrat avec la sur l’essentiel », indique Richard Masters.
Monnaie dans le cadre de l’Artistic Infusion Program. D’autres modifications ont eu lieu. Le Congrès avait
Ces projets avaient été soumis à la Commission du également demandé que le revers de la pièce, à partir de
bicentenaire, au Citizen Coin Advisory Committee 2010, offre une image évoquant « la préservation [par
et à l’U.S. Commission on Fine Arts. Le secrétaire Lincoln] des Etats-Unis d’Amérique en tant que nation
au Trésor Henry Paulson avait ensuite examiné leurs unique et unie ». C’est désormais chose faite : il s’agit du
recommandations et procédé au choix définitif. blason des Etats-Unis.
L’un des projets retenus représente une cabane
en rondins, œuvre de Richard Masters. Passionné Meghan Loftus est stagiaire au Bureau international
dès l’enfance par la numismatique, ce dernier avait de l’information.

A l’occasion du bicentenaire
de la naissance de Lincoln, la
Monnaie des Etats-Unis a
émis en 2009 quatre pièces
commémoratives de un cent
dont le revers évoque des
épisodes de la vie de Lincoln.
L’avers demeure inchangé.

Abraham LincolN : L’HéRITAGE DE LA LIBERTé  •  31


Lincoln,
chef des armées
PAR Peter Cozzens

Le chef des armées visite un camp


militaire au cours de la guerre
de Sécession.

32  •  Abraham Lincoln : L’HÉRITAGE DE LA LIBERTÉ


U
n jour, vers la fin de la guerre de Sécession, un militaire de haut rang, en visite
à la Maison-Blanche, rapporta à Lincoln que deux autres généraux avaient été
faits prisonniers alors qu’ils rendaient visite à des dames à l’extérieur de leur
camp. En même temps qu’eux, plusieurs centaines de chevaux et de mulets

avaient été perdus. Et Lincoln de ré- toujours le cas en Occident, mais aussi
« L’Amérique partir : « Je ne me fais pas vraiment de
souci pour les généraux ; je peux les
entre deux sociétés, mettant en jeu leurs
ressources économiques et leur mode
ne sera jamais remplacer. Mais les chevaux et les mu-
lets coûtent de l’argent. »
de vie lui-même.
Abraham Lincoln accède à la prési-
détruite par des Cette boutade avait un arrière-goût
amer, dû à l’impatience grandissante
dence sans formation ni expérience
militaires, mis à part le rôle de capitaine

forces extérieures. de Lincoln face à la médiocrité de ses


généraux et au fait qu’il avait dû sup-
de la milice qu’il a tenu dans une guerre
mineure contre les Indiens quelque
porter pratiquement seul le fardeau trente ans plus tôt. L’armée régulière
Si nous de la conduite de la guerre pendant dont il hérite en mars 1861 ne compte
trois ans. que 16 000 hommes, répartis dans de
chancelons  La guerre de Sécession fut la pre- petites garnisons éparpillées de la côte
mière guerre totale des temps moder- atlantique à la Californie. Lincoln ne
et perdons nos nes : un affrontement non seulement
entre deux armées, comme c’était depuis
peut s’appuyer sur aucun système mo-
derne de commandement pour engager
libertés, ce sera
parce que nous
nous serons
détruits 
nous-mêmes. »

Des volontaires nordistes rallient l’armée régulière après le bombardement par les
Confédérés du Fort Sumter (au premier plan), en Caroline du Sud. Bien que figurant
sur cette illustration, le dôme du Capitole n’était pas encore achevé à cette date.

Abraham LincolN : L’HéRITAGE DE LA LIBERTé  •  33


des consultations ou communiquer ef- savent peu sur l’art de la guerre, car
ficacement ses instructions aux officiers l’Académie militaire des Etats-Unis
en campagne. Lorsque la guerre éclate, enseigne l’ingénierie, les mathématiques
un mois plus tard, il n’existe aucun état- et l’équitation plus que la stratégie.
major général. En outre, seuls deux Le rapide accroissement des forces
généraux d’armée ont déjà commandé de l’Union dû à l’état de guerre ne règle
des unités plus importantes pas le problème du commandement.
qu’une simple brigade ; l’un En moins d’un an, l’armée nordiste
est si corpulent qu’il ne compte 600 000 hommes et culminera
peut traverser une à un million à la fin du conflit. Les ca-
pièce sans tomber pitaines de l’armée régulière sont pro-
d’épuisement et mus généraux du jour au lendemain.
l’autre, si sénile Soucieux de réaliser l’unité du Nord et
qu’il ne peut de rallier son importante population
mettre seul d’immigrés européens, Lincoln se voit
son chapeau. contraint de nommer généraux des vo-
Les officiers lontaires issus de la société civile. Nom-
subalter- bre d’entre eux « gagnent » leurs étoiles
nes en grâce à leur influence politique ou à leur
position au sein de leur communauté
(notamment les Allemands et les Irlan-
dais), plutôt qu’en raison d’une éven-
tuelle compétence militaire.

A gauche : Lincoln, candidat à la


présidence, en 1860. Ses traits vieilliront
de façon notable au cours de sa
présidence marquée par la guerre.
Ci-dessus : soldats de l’Union en marche
pour s’engager dans la guerre de
Sécession.

34  •  Abraham Lincoln : L’HÉRITAGE DE LA LIBERTÉ


Le problème touche également l’en-
cadrement politique de la nation. Lin-
coln ne dispose pas du soutien d’un
gouvernement uni. Alors que les pré-
cédents présidents pouvaient s’offrir le
luxe de choisir des subordonnés talen-
tueux, mais souvent dociles, les usages
et le contexte politique ont contraint
Lincoln à faire entrer dans son cabinet
des hommes bien trempés et de stature
nationale. Parmi eux figurent le secré-
taire d’Etat William Seward, que Lin-
coln a battu lors de la course à l’inves-
titure comme candidat républicain à
la présidence ; le secrétaire au Trésor
Salmon Chase, l’un des fondateurs du
Parti républicain, qui se voyait fort bien
en futur président ; et le secrétaire à la
Rassemblement de troupes de l’Union
Guerre Edwin Stanton, un démocrate devant la Maison-Blanche.
qui avait gagné contre Lincoln dans un pour couper le Sud en deux, ainsi que
important procès où ils étaient tous la nécessité de maintenir la pression sur
deux avocats. Dans les premiers mois tout le front, ce que ses généraux seront dix-huit premiers mois de la guerre.
du conflit, ces hommes se considèrent étrangement incapables de faire jusqu’à Lincoln manifeste, à juste titre, la même
tous comme intellectuellement supé- ce que le général Grant prenne le com- impatience face à des généraux qui n’ont
rieurs à Lincoln et au moins aussi ca- mandement en chef en février 1864. pas assez d’audace pour exploiter de
pables que lui de tenir le gouvernail de Lincoln constatera avec une constante manière décisive les victoires emportées
l’Etat pour traverser les eaux périlleu- fureur l’incapacité de ses généraux de sur le terrain. Hélas pour le Nord, cha-
ses de la guerre civile. tirer pleinement parti de l’immense cun des chefs militaires durant les trois
supériorité du Nord en hommes et en premières années de la guerre manifes-
Le défi des incapables puissance industrielle. tera ce même défaut.
Lincoln sait qu’il ne peut y avoir de Lincoln doit aussi faire face à la mise
En dépit de ces handicaps, Lincoln, par demi-mesures, que les problèmes de en cause, à l’intérieur, de son autorité
son intelligence et sa force de caractère, l’unité nationale et de l’émancipation de chef des armées. De nos jours, le
s’affirme brillant stratège : il saisit la des esclaves ne seront résolus que s’ils principe de l’autorité absolue du pouvoir
nature et les véritables objectifs de la peuvent ne plus jamais se poser. Cela civil sur le militaire est universellement
guerre civile mieux que n’importe lequel exige la destruction totale et de l’armée reconnu. Tel n’était pas le cas lors de
des nombreux généraux qui se succé- confédérée et de la capacité du Sud à l’accession de Lincoln à la présidence.
deront à la tête des armées de l’Union, s’engager de nouveau dans la guerre. Depuis la fondation des Etats-Unis, on
y compris Ulysses Grant. Dès le début, Tandis que le conflit se prolonge, acceptait que les chefs militaires émet-
Lincoln perçoit l’atout que représente Lincoln, au risque de compromettre sa tent des jugements sur les questions
l’immense puissance navale du Nord. réélection, se débarrasse de dizaines de politiques. Mais cette marque d’insu-
Il va y recourir avec acharnement pour généraux incapables. Il ne veut que des bordination, relativement bénigne lors
frapper la Confédération et organiser officiers prêts à combattre et renonce à de la guerre du Mexique, pouvait s’avé-
le blocus de ses ports, l’empêchant d’ex- ses propres vues stratégiques dès lors rer lourde de menaces pour l’intégrité
porter sa seule production de valeur qu’il pense avoir trouvé un général com- du tissu national dans un conflit dont
internationale – le coton – et d’impor- pétent. Mais il se heurte trop souvent l’enjeu était précisément la sauvegarde
ter d’Europe les armes et autres four- à l’inaction et aux tergiversations. Il est de la nation en tant que telle.
nitures militaires dont elle a le plus ainsi conduit à relever de ses fonctions Lorsque Lincoln relève McClellan
grand besoin. Il comprend aussi l’im- le général George McClellan, le com- de ses fonctions, certains de ses géné-
portance de s’emparer du Mississippi mandant en chef le plus populaire des raux de l’armée du Potomac envisagent

Abraham LincolN : L’HéRITAGE DE LA LIBERTé   •  35


La guerre de Sécession a fait plus de victimes
américaines que tout autre conflit, à l’exception
de la Seconde Guerre mondiale, et le taux des
pertes y a été beaucoup plus élevé. En haut, de
gauche à droite : le général Ulysses Grant, debout
derrière le banc de gauche, examine une carte
que tient le général George Meade ; dépôt
d’armes de l’Union à Yorktown, en Virginie ;
la ligne de chemin de fer qui approvisionne
les troupes du général confédéré John Hood
est coupée par les forces de l’Union ; le
bombardement par les Confédérés du Fort
Sumter à Charleston, en Caroline du Sud, marque
concrètement le début de la guerre. En bas, de
gauche à droite : des décennies avant leur
généralisation au cours de la Première Guerre
mondiale, la guerre de Sécession a connu les
tranchées, comme cette tranchée de l’Union près
de Petersburg, en Virginie ; quatre ans après le
déclenchement de la guerre, des pans entiers de
Charleston sont en ruines.

36  •  Abraham Lincoln : L’HÉRITAGE DE LA LIBERTÉ


Abraham
Abraham LincolN :
LincolN : L’HéRITAGE
L’HÉRITAGE
L’HÉRITAGE DE
DE LA LIBERTÉ   • 
LA LIBERTé
LIBERTÉ •  37
37
Ci-dessus : le général George McClellan,
relevé par Lincoln de ses fonctions de
commandant en chef des forces de
l’Union, fera vainement campagne
contre lui pour la présidence en 1864.
A gauche : le général Ulysses Grant,
entouré de scènes représentatives
de sa carrière, notamment la reddition
des Confédérés en bas, au centre.

qualités de stratège dont fait preuve le


Président. Ils se prononcent donc mas-
sivement en faveur de Lincoln, auquel
ils assurent la victoire face à McClellan.
Après avoir été démis de ses fonctions
par Lincoln, l’ancien général s’était hissé
au statut de rival démocrate du prési-
dent sortant et, se posant en partisan
d’une réconciliation interne, était de-
venu le plus éminent adversaire de la
d’abandonner le combat et de marcher la réaction du Président face à sa fan- vision politique de Lincoln.
sur Washington pour renverser le Pré- faronnade politique et la sagesse avec On ne saurait sous-estimer l’impor-
sident. En avril 1863 encore, le général laquelle il a conduit les affaires militai- tance de ce revirement des sentiments
Joseph Hooker, commandant en chef res. Des sanglots dans la voix, il confiera de l’armée en faveur de Lincoln. Ce
de cette même armée du Potomac, pro- que Lincoln l’a traité comme un père dernier a enfin trouvé en Ulysses Grant
posera de remplacer la présidence par aimant aurait traité un fils égaré. le général combatif qu’il recherchait, le
une dictature militaire, suggestion que commandant au caractère carré qui
Lincoln repoussera de façon mesurée, Un retournement dans partage la détermination de son chef à
mais ferme. Après avoir été démis de les sentiments de l’armée recourir pleinement à la réelle supério-
son commandement pour sa défaite de rité du Nord en effectifs et en ressour-
Chancellorsville face à des forces deux Quand s’amorce la campagne présiden- ces. L’armée du Potomac a perdu près
fois moins nombreuses que les siennes, tielle de 1864, les simples soldats ont de 55 000 hommes au cours des
Hooker reconnaîtra la modération de eux aussi pris conscience des éminentes quarante-cinq premiers jours durant

38  •  Abraham Lincoln : L’HÉRITAGE DE LA LIBERTÉ


Le général confédéré Robert Lee
lesquels Grant assume les fonctions de cond mandat, Lincoln poursuit ses (à droite) se rend au général Ulysses
général en chef. Les victoires décisives objectifs avec la même détermination Grant le 9 avril 1865, au palais de justice
d’Appomattox, en Virginie, mettant ainsi
dans la vallée de la Shenandoah et la dont il a fait preuve au long d’un premier
fin à la guerre de Sécession.
prise d’Atlanta, en Georgie, aboutisse- mandat impopulaire. La nomination
ment de la stratégie prônée par Lincoln du très fiable général Grant au titre de
d’une pression constante sur la totalité commandant en chef le décharge lar- ou presque. Trois jours après l’avoir
du front, ouvrent la perspective d’une gement de la pression quotidienne que rédigée, Lincoln meurt, abattu par la
victoire finale. représente la conduite de la guerre. Ce balle d’un assassin. Les Etats-Unis vien-
Mais le Sud ne manifeste nullement qui n’empêche pas Grant de devoir ré- nent de perdre le plus grand des prési-
la volonté de capituler. Les remarqua- pondre aux questions tranchantes du dents qu’ils aient eu en temps de guerre
bles qualités tactiques de Grant et la Président lorsque celui-ci doute de la et un éminent stratège. Mais plus que
stratégie de Lincoln visant à mener des sagesse de ses décisions. tout autre facteur, ce sont sa vision stra-
offensives simultanées sont douloureu- tégique et la fermeté de son engagement
sement mises à l’épreuve dans le siège Le chemin de la réunification qui ont assuré la victoire et permis à la
sans issue de l’armée du général Robert nation de s’engager sur le chemin de la
Lee, qui s’est retranchée à Petersburg, Dans la première semaine d’avril 1865, réunification.
en Virginie. Sur le théâtre de l’Ouest la victoire finale paraît enfin se profiler.
(nom donné à la région s’étendant des Après avoir brisé la majeure partie de
Appalaches à la vallée du Mississippi), ce qui restait des forces de Lee, la fa- Peter Cozzens est diplomate et
erre une armée confédérée certes affai- meuse armée de Virginie du Nord na- spécialiste de l’histoire militaire. Les
blie, mais encore redoutable. Et à l’ouest guère réputée invincible, le général seize ouvrages qu’il a consacrés à la
du Mississippi, des forces ennemies Philip Sheridan télégraphie à Grant : guerre de Sécession et aux guerres
considérables et pratiquement inenta- « Si l’on met la pression, je crois que Lee contre les Indiens dans l’Ouest
américain ont été unanimement
mées tiennent la Louisiane et le Texas. se rendra. »
salués par la critique.
Aussi la victoire électorale de Lincoln Grant transmet la dépêche de She-
en 1864 exprime-t-elle un consensus ridan à Lincoln. « Mettez la pression »,
national pour mener la guerre jusqu’à lui répond le Président. Ce sera la der-
son terme. nière instruction importante de Lin-
Politiquement affermi pour son se- coln, pleine de bon sens comme toujours

Abraham LincolN : L’HÉRITAGE DE LA LIBERTÉ  •  39


Lincoln,
le diplomate

PAR Howard Jones

Le président Abraham
Lincoln, photographié à la
Maison-Blanche en 1863.

40  •  Abraham Lincoln : L’HÉRITAGE DE LA LIBERTÉ


A
braham Lincoln, le président diplomate : le sujet n’apparaît pas primordial
lorsqu’on étudie ce mandat effectué durant la guerre de Sécession. La recher-
che de bons chefs militaires, le désir obstiné de remporter des victoires sur le
champ de bataille, les épreuves personnelles, les difficultés liées aux rivalités de

conseillers dont certains contestent révélera donc tout aussi importante


« Tout être l ’autorité du Président lui-même
– autant de domaines sur lesquels se
pour la victoire de l’Union que la stra-
tégie qu’il imposera aux forces armées.
humain ou focalise l’attention de qui se penche sur
l’histoire de la nation en guerre contre
Lincoln est l’exemple même du bon
diplomate. Tout en admettant sa rela-
presque peut faire elle-même de 1861 à 1865.
Cependant, lorsqu’il déclare s’enga-
tive ignorance des affaires étrangères,
il possède les traits de caractère propres

face à l’adversité. ger dans la guerre pour sauver l’Union,


Lincoln accepte du même coup de faire
aux plus grands hommes d’Etat : la
modestie, l’intégrité, la perspicacité
face aux difficultés venant de l’étranger. combinée au bon sens, le sang-froid dans
Mais si vous Si le Sud en sécession avait obtenu la les moments les plus difficiles et le désir
reconnaissance diplomatique de l’An- constant d’apprendre. Il a en outre le
voulez éprouver  gleterre et d’autres puissances européen- courage de s’entourer de conseillers de
nes, notamment au cours des dix-huit haute volée : William Seward, son se-
le caractère  premiers mois du conflit, si cruciaux,
les Etats confédérés d’Amérique auraient
crétaire d’Etat, naguère l’un de ses plus
virulents rivaux politiques, est un spé-
d’un homme, fort bien pu gagner leur indépendance.
La manière dont Lincoln conduira les
cialiste averti et expérimenté des affai-
res étrangères. Les relations entre les
confiez-lui  affaires sur le front diplomatique se deux hommes sont au départ difficiles.

le pouvoir. »

Réception diplomatique à la Maison-Blanche en 1865.

Abraham LincolN : L’HÉRITAGE DE LA LIBERTÉ  •  41


La Chambre des représentants des
Etats-Unis en 1861, au cours de la crise
Seward se voit volontiers en Premier France entendent chacune poursuivre suscitée par la sécession.
ministre ou chef du gouvernement, re- leurs échanges commerciaux avec la
léguant Lincoln au rôle de dirigeant Confédération (le Sud) et le blocus des avertissements de Seward menaçant de
symbolique, voire de bouffon. Mais ports sudistes décrété par Lincoln les déclarer la guerre à toute nation faisant
lorsque Seward propose tout de go de met en situation, conformément au preuve d’ingérence. Le Président mo-
réaliser l’unité entre le Nord et le Sud droit international, de constater l’exis- dère également le ton des dépêches de
en provoquant un conflit avec des puis- tence d’un état de guerre, de proclamer son secrétaire d’Etat et fait confiance à
sances étrangères, Lincoln écarte pai- leur neutralité et de reconnaître la son ambassadeur en Grande-Bretagne,
siblement l’initiative, affirmant du Confédération en tant qu’Etat belligé- le calme mais rigoureux Charles Fran-
même coup son autorité et gagnant peu rant. De telles prises de position confé- cis Adams, pour résoudre les autres
après le respect et l’admiration de son reraient à la Confédération une légiti- problèmes.
secrétaire d’Etat. mité dangereusement proche de sa La question de la reconnaissance de
reconnaissance pure et simple en tant la Confédération s’embrasera à plusieurs
Eviter une guerre sur que nation. reprises au cours de la guerre de Séces-
deux fronts La diplomatie de Lincoln se fixe dès sion. La défaite humiliante de l’Union
lors comme objectif essentiel d’éviter à la bataille de Bull Run, en juillet 1861,
Avec le déclenchement de la guerre en que des puissances extérieures ne vien- convainc un certain nombre d’Euro-
avril 1861, le nouveau président doit nent à reconnaître l’indépendance du péens que l’indépendance des Etats
faire face à sa première crise interna- Sud. Il refuse avec constance toute in- confédérés est un fait accompli. Com-
tionale. Aux yeux de l’Union (le Nord), tervention extérieure, aussi bien les bons ment l’Union pourrait-elle contraindre
le conflit n’est pas un affrontement entre offices d’une nation étrangère pour l’en- à la réconciliation onze Etats sécession-
deux nations, mais une rébellion inté- gagement de pourparlers de paix que nistes et leurs millions d’habitants ? Au
rieure qui doit être matée sans l’inter- les propositions de médiation, d’arbi- mois de novembre suivant, un navire
vention des puissances étrangères. trage ou d’armistice. Il tempère cepen- de la marine américaine arraisonne un
Cependant, la Grande-Bretagne et la dant (sans jamais les désavouer) les bâtiment postal britannique, le Trent,

42  •  Abraham Lincoln : L’HÉRITAGE DE LA LIBERTÉ


L’USS San Jacinto arraisonne le navire postal
britannique Trent. Deux émissaires confédérés
qui se trouvaient à son bord sont capturés,
déclenchant une crise diplomatique entre
les Etats-Unis et la Grande-Bretagne.

Abraham LincolN : L’HÉRITAGE DE LA LIBERTÉ  •  43


Ci-dessus : les émissaires confédérés
et capture illégalement deux émissaires James Mason et John Slidell sont
débarqués du Trent. Le président
sudistes, James Mason et John Slidell, Lincoln ordonnera leur remise
qui ont forcé le blocus et font route vers en liberté pour éviter d’envenimer les
l’Angleterre. Lincoln a la sagesse de relations avec la Grande-Bretagne
libérer les captifs et d’admettre à mots et de perdre son soutien au profit de la
Confédération. A gauche : dans cette
couverts qu’une erreur a été commise,
caricature britannique, John Bull,
sauvant ainsi la face et évitant de peu à droite, menace les Etats-Unis :
de précipiter les Etats-Unis dans un « Tu files droit, mon garçon, sinon je te
double conflit, à la fois avec le Sud et la fais disparaître de la surface des eaux. »
Grande-Bretagne.
que pas le cas des esclaves dans les
Un texte dicté par la nécessité Etats frontaliers – Kentucky, Missouri,
militaire Maryland et Delaware – qui n’ont pas
rejoint la Confédération (ni dans les
L’un des leviers auquel recourt Lincoln parties du Tennessee déjà occupées par
pour prévenir la reconnaissance diplo- que constitue la Proclamation d’éman- les forces de l’Union). Lincoln conserve
matique de la Confédération est le sen- cipation est, dit-il, dicté par « la néces- ainsi le soutien de ces Etats cruciaux et
timent d’hostilité des Européens à sité militaire » : il encouragera les escla- évite de s’aliéner les Nordistes conser-
l’égard de l’esclavage. Aussitôt après la ves à déserter les plantations et à se vateurs ou les éventuels loyalistes du
victoire d’Antietam, remportée sur le joindre aux forces de l’Union qui s’en- Sud restés fidèles à l’Union. Mais sur-
fil par l’Union à l’automne 1862, Lin- foncent dans le Sud. tout, il est convaincu que sa Proclama-
coln use de l’autorité que lui confère Comme toujours, Lincoln a soigneu- tion d’émancipation est moralement
son statut de chef des armées pour dé- sement tenu compte des éléments juste. Il a en outre conscience qu’elle
clarer qu’à partir du 1er janvier 1863, contradictoires de la situation tout en contribuera à conforter le moral de
tous les esclaves des Etats encore en progressant vers un objectif plus large. l ’Union en élevant la guerre au
rébellion seront libres. Le texte décisif La Proclamation d’émancipation n’évo- statut de croisade humanitaire. Enfin,

44  •  Abraham Lincoln : L’HÉRITAGE DE LA LIBERTÉ


La guerre se termine : à Richmond, en
il compte naturellement sur l’émanci- examine une proposition visant à re- Virginie, ex-capitale de la Confédération,
pation pour dissuader les Britanniques connaître la Confédération et à contrain- la foule accueille le président Lincoln.
et les Français, opposés à l’esclavage, dre ainsi l’Union à engager des pour-
de s’engager dans le conf lit au côté parlers de paix. Le cabinet rejettera la Constitution adoptés après la guerre
du Sud. massivement cette initiative, notam- s’assurent que les Américains n’autori-
L’intuition présidentielle en matière ment parce qu’il ne voulait pas que la seront plus jamais l’esclavage sur leur
diplomatique sera bonne. Nombre de Grande-Bretagne soit vue comme l’al- sol, la vision de Lincoln prend sa véri-
dirigeants britanniques et français es- liée des esclavagistes contre Lincoln et table dimension. Lincoln a été l’accou-
timaient que la division des Etats-Unis l’émancipation. Fin 1862, le gouverne- cheur d’une nouvelle liberté fondée sur
en deux nations rivales ne pouvait que ment Palmerston prend conscience que, les droits naturels qui sous-tendent la
servir au mieux leurs intérêts. La Pro- quel que soit le mélange de reapolitik et Déclaration d’indépendance. Il a détruit
clamation d’émancipation contribue de sentiments moraux à l’origine de la l’esclavage dans le Vieux Sud et fait
efficacement à les faire changer d’avis. Proclamation d’émancipation, et quand surgir une Union plus juste. Et son
Certains responsables britanniques bien même les motivations de Lincoln habileté dans le domaine diplomatique
voient tout d’abord dans ce document ne seraient pas pures à cent pour cent, a joué un rôle déterminant en prévenant
une manœuvre hypocrite de l’Union le résultat est heureux et juste. toute intervention de l’Europe dans le
pour échapper à une défaite assurée en conflit. Ce fut là, dans la guerre de Sé-
incitant les esclaves à la rébellion. Si Une nouvelle naissance cession, une bataille décisive que l’on
l’esclavage était la raison d’être du pour la liberté oublie souvent.
conflit, pourquoi Lincoln avait-il déclaré
que son seul objectif était la préservation Et tel est bien le cas. Quand arrive enfin Howard Jones est professeur
de l’Union ? la victoire nordiste, en avril 1865, il et chercheur à l’université de
De fait, au mois de novembre suivant, apparaît clairement que le Président l’Alabama. Il est l’auteur de Union
le cabinet britannique, sous la houlette a sauvé l’Union, mais pas celle de in Peril: The Crisis Over British
du Premier ministre lord Palmerston, 1861. Tandis que les amendements à Intervention in the Civil War.

Abraham LincolN : L’HÉRITAGE DE LA LIBERTÉ  •  45


Lincoln,
l’émancipateur

PAR Michael Jay Friedman

46  •  Abraham Lincoln : L’HÉRITAGE DE LA LIBERTÉ


P
our certains Américains, Abraham Lincoln reste le Grand Emancipateur,
l’homme qui a donné la liberté aux esclaves afro-américains. Pour d’autres, en
revanche, Lincoln était un opportuniste à la remorque du mouvement abolition-
niste, un partisan de l’émigration volontaire des Noirs et même un tenant de la

« Toutes les suprématie de la race blanche. Qu’en


est-il au juste ? Pour répondre honnê-
tement à cette question, il nous faut
du moment où je ne veux pas d’une
Noire comme esclave, je suis nécessai-
rement disposé à la prendre pour
personnes tenues considérer le personnage dans le
contexte de son époque et de son rôle
épouse ». Peu de temps avant de signer
la Proclamation d’émancipation af-
en esclavage dans la vie publique.
« Je hais depuis toujours l’esclavage,
franchissant les esclaves du Sud confé-
déré, Lincoln invite une délégation de
[…] seront, à tout autant que n’importe quel aboli-
tionniste », déclare Lincoln en 1858.
Noirs libres à envisager d’émigrer en
Haïti ou en Amérique centrale : « Il
dater de ce jour Mais lorsque son adversaire politique
Stephen Douglas l’accuse d’être favo-
vaut mieux, pour vous comme pour
nous, […] que nous soyons séparés »,
et à jamais, rable à l’égalité raciale, Abraham Lin-
coln répond : « Je ne suis pas, et n’ai
leur dit-il.
On comprendra mieux nombre des
libres. » jamais été, favorable à l’instauration,
sous quelque forme que ce soit, de l’éga-
décisions de Lincoln si l’on garde en
mémoire qu’il ne s’était pas engagé dans
lité politique et sociale des races blanche une carrière de prophète moraliste,
et noire. » Et d’attaquer « cette fausse mais, comme l’a écrit l’éminent histo-
logique qui laisse entendre qu’à partir rien James McPherson, dans celle

Dans le bureau du télégraphe du département de la Guerre, le président Lincoln


rédige le brouillon de sa Proclamation d’émancipation. (Pour le texte français de la
Proclamation, voir la bibliographie p. 63.)

Abraham LincolN : L’HÉRITAGE DE LA LIBERTÉ  •  47


d’un homme politique, d’un praticien ler de quelque façon la couleur peu à Horace Greeley, l’éminent rédacteur
de l’art du possible, d’un pragmatique, estimée de sa peau ». en chef du New York Tribune : « Mon
qui souscrivait aux principes [aboli- objectif principal dans ce combat est
tionnistes] tout en ayant conscience La vraie question de sauver l’Union, non de sauver ou de
qu’ils ne pourraient être appliqués que mettre à bas l’esclavage. S’il m’était
progressivement, pas à pas, par le com- Avant son accession à la présidence, la possible de sauver l’Union sans libérer
promis et la négociation, au rythme de position politique de Lincoln se carac- un seul esclave, je le ferais ; s’il m’était
l’évolution de l’opinion publique et du térisait par une opposition déterminée possible de la sauver en libérant tous
contexte politique. à l’extension de l’esclavage dans les ter- les esclaves, je le ferais ; et s’il m’était
ritoires de l’Ouest. C’était à ses yeux possible de la sauver en libérant quel-
Pour autant qu’il se soumît à l’opi- une question de morale et, dans son ques esclaves et en abandonnant les
nion publique, Lincoln ne renonça ja- dernier débat avec Stephen Douglas autres à leur sort, je le ferais aussi. »
mais à la conviction fondamentale que, lors de la campagne sénatoriale de 1858, C’est dans cet esprit que Lincoln auto-
aux termes de la Déclaration d’indé- il affirma clairement son point de vue. rise les Etats frontaliers esclavagistes,
pendance, tous les hommes bénéficiaient La « vraie question » était un conflit restés fidèles à l’Union, à conserver leurs
des droits inaliénables à la vie, à la li- esclaves jusqu’à la fin de la guerre. Et
berté et à la recherche du bonheur. Pour entre un groupe qui voit dans l’insti- quand un général de l’Union prend
un homme du début et du milieu du tution esclavagiste un mal et un autre personnellement l’initiative de déclarer
xixe siècle, Lincoln resta à l’écart des groupe qui ne le considère pas comme l’esclavage aboli dans certaines régions
préjugés sociaux de son époque. Frede- un mal. […] C’est le combat éternel du Sud, le Président annule aussitôt le
rick Douglass, le grand penseur, éditeur entre ces deux principes – le bien et le décret, se réservant à lui seul l’autorité
et abolitionniste afro-américain, avait mal – partout dans le monde. Ce sont d’une telle décision.
rencontré Lincoln à la Maison-Blanche les deux principes qui s’affrontent de- Pour Abraham Lincoln, chef poli-
en 1864 : « En sa compagnie, avait-il puis la nuit des temps et qui continue- tique d’une nation en guerre, le pro-
rapporté, j’ai pu totalement oublier la ront à jamais de s’opposer. L’un est le blème réside dans le fait que l’opinion
modestie de mes origines et la couleur droit commun de l’humanité, l’autre publique nordiste n’est pas encore prête
de ma peau. » Le Président avait reçu le droit divin des monarques. à accepter l’émancipation. Mais comme
Douglas « exactement comme un gent- l’a montré l’historien James Oakes,
leman en reçoit un autre ». Et Douglass Mais l’ultime enjeu politique qui lui Lincoln, durant les premières années
de conclure que Lincoln était « l’un des tient le plus à cœur est la sauvegarde de de la guerre, s’est employé par sa rhé-
très rares Américains qui pouvait l’Union. Alors que la guerre de Séces- torique à préparer la nation à franchir
converser avec un Noir sans lui rappe- sion se déchaîne, Abraham Lincoln écrit ce pas. Lorsqu’il annule l’ordre d’éman-
cipation du général David Hunter au
mois de mai 1862, Lincoln prend soin
d’inclure un paragraphe dans lequel il
affirme avoir lui-même autorité pour
édicter un tel décret. En juin, il en en-
treprend tranquillement la rédaction.
En juillet, alors que les forces de
l’Union piétinent, le Président informe
calmement les principaux membres de
son cabinet qu’il voit dorénavant dans
l’émancipation une nécessité militaire.
Cette affirmation est justifiée dans les
faits, mais elle est aussi politiquement
habile. Les esclaves noirs constituent
désormais l ’essentiel de la main-
d’œuvre de la Confédération. Les rallier
Des soldats afro-américains combattant dans les rangs de l’Union libèrent les à l’Union permettrait simultanément
esclaves dans une plantation de Caroline du Nord.
de soutenir l’effort de guerre du Nord

48  •  Abraham Lincoln : L’HÉRITAGE DE LA LIBERTÉ


Des esclaves lisent la Proclamation d’émancipation.

Esclaves assemblés dans une plantation de


Baton Rouge, en Louisiane (ci-contre), et au
travail dans les champs de coton (ci-dessus).

Abraham LincolN : L’HÉRITAGE DE LA LIBERTÉ  •  49


Ci-dessus : première lecture de
la Proclamation d’émancipation
devant les membres du cabinet.
A gauche : à la suite de la
Proclamation d’émancipation,
l’armée de l’Union recrute des
soldats noirs, tels ceux du 2nd
United States Colored Artillery.

aux termes duquel « toutes les per-


sonnes tenues en esclavage, dans
quelque Etat ou portion d’Etat que
ce soit dont les populations seront
alors en rébellion contre les Etats-Unis,
seront, à dater de ce jour et à jamais,
libres ».
A l’aube de la nouvelle année, Lincoln
tient sa promesse. La Proclamation
et d’affaiblir celui de son adversaire. Une promesse tenue d’émancipation déclare que tous les
Même si un nombre croissant de Nor- esclaves sur le territoire de la Confédé-
distes blancs penchent désormais vers Le 22 septembre 1862, Abraham Lin- ration « sont libres et le demeureront,
l’abolition, beaucoup de ceux qui lui coln rend public le document connu et que le gouvernement exécutif des
restent opposés et ne se battent que sous le nom de Proclamation prélimi- Etats-Unis, y compris les autorités mi-
pour sauver l’Union comprennent que naire d’émancipation. Celle-ci annonce litaires et navales, reconnaîtra et main-
la libération des esclaves se révélerait l’intention du Président de promulguer, tiendra la liberté desdites personnes ».
décisive sur le champ de bataille. le 1er janvier 1863, un nouveau décret Elle annonce en outre l’intention de

50  •  Abraham Lincoln : L’HÉRITAGE DE LA LIBERTÉ


l’Union de recruter et d’engager sur le Ils étaient plus hardis, plus retentis- pouvions aller où cela nous chantait,
terrain des soldats noirs. sants et se prolongeaient plus tard dans quand cela nous chantait. Ma mère,
Le futur dirigeant afro-américain la nuit. Les paroles des plantations qui se tenait près de moi, se pencha
Booker Washington a environ sept ans songs – les chants des plantations – pour embrasser ses enfants, les joues
quand lecture est faite sur sa plantation faisaient presque toutes référence à la inondées de larmes de joie. Elle nous
de la Proclamation. Il rapporte ainsi liberté. [...] un homme qui ne semblait expliqua ce que tout cela signifiait, que
l’événement dans son autobiographie pas d’ici – un représentant fédéral, je ce jour était celui pour lequel elle avait
Up From Slavery, publiée en 1901 : suppose – fit un petit discours avant tant prié mais qu’elle avait craint de
de lire un document assez long : la ne pas voir de son vivant*.
A l’approche du grand jour, les chants Proclamation de l’émancipation, je
se faisaient plus entendre que de cou- pense. Après cette lecture, on nous dit Sur le front politique, Lincoln conti-
tume dans les quartiers des esclaves. que nous étions tous libres et que nous nuera de justifier l’émancipation par
des raisons militaires. « Nul pouvoir
humain ne peut réprimer cette rébel-
Le grand abolitionniste lion sans recourir au levier de l’éman-
Frederick Douglass
jauge Lincoln à l’aune
cipation comme je l’ai fait », écrit-il.
du sentiment de la
nation et voit en lui un S’ils [les Afro-américains] risquent
homme « rapide, leur vie pour nous, ils doivent y être
ardent, radical et
incités par les plus puissantes motiva-
déterminé » à mettre
fin à l’esclavage. tions. […] Et une fois faite, la promesse
doit être tenue. […] Pourquoi iraient-
ils donner leur vie pour nous s’ils sont
parfaitement informés de notre inten-
tion de les trahir ? […] Pour moi, enfer
et damnation pour l’éternité si j’agis-
sais ainsi. Le monde saura que je
tiendrai mes engagements auprès de
mes amis comme de mes ennemis, quoi
qu’il advienne.

Plus de dix ans après la disparition


du Président, Frederick Douglass tenta
d’éclairer la relation qu’entretenait
Lincoln avec la cause de l’émancipation.
Comparé aux abolitionnistes, « Lin-
coln paraissait peu pressé, froid, terne
et indifférent », écrivit-il. Mais « en
considération du sentiment qui
prévalait dans son pays, sentiment
dont il se devait de tenir compte
en tant qu’homme d’Etat, Lin-
coln était rapide, ardent, radical
et déterminé ». Nul homme
d’Etat n’aurait sans doute pu
faire mieux.

* Booker Washington, Up from Slavery,


ascension d’un esclave émancipé, traduc-
tion de Jeanne-Marie Vazelle, 2008,
Les Editeurs libres, p. 32-33.

Abraham LincolN : L’HÉRITAGE DE LA LIBERTÉ  •  51


Les mots qui
entraînèrent
une nation
PAR Ronald White

Cette publicité pour un recueil de discours de Lincoln témoigne de l’écho que suscitait
chez de nombreux Américains l’extrême modestie des origines du Président.
52  •  Abraham Lincoln : L’HÉRITAGE DE LA LIBERTÉ
D
u monde entier, les gens se rendent au Lincoln Memorial à Washington. Dans
ce lieu sacré, les visiteurs sont saisis de respect et d’admiration à la lecture des
termes éloquents prononcés par Abraham Lincoln à Gettysburg et lors de
son second discours d’investiture.

Fasciné par la sonorité des mots, heure aux abords du Capitole, dans
« Quand je Lincoln écrivait pour l’oreille. Il mur-
murait un mot, ou le prononçait à voix
l’espoir de trouver une place d’où elles
pourront entendre le discours d’inves-
m ’apprête à haute, avant de le jeter sur le papier.
Puis il avait pour habitude de lire ou
titure d’Abraham Lincoln. Nul prési-
dent n’a jamais été officiellement investi
discuter avec un de déclamer ses discours avec lenteur.
Examinons trois allocutions pro-
par des temps aussi troublés. L’élection
de Lincoln a ouvert la perspective, hélas

interlocuteur, je noncées par Lincoln en qualité de pré-


sident des Etats-Unis entre 1861 et
trop réelle, d’une sécession sudiste. Des
rumeurs de tentative d’assassinat du
1865. Je conseille de les lire à voix haute nouveau président courent dans tout
consacre un tiers pour mieux vous pénétrer du sens des Washington.
mots qui entraînèrent une nation. Dans son discours d’investiture,
de mon temps  Lincoln s’emploie à équilibrer esprit de
Le premier discours conciliation et détermination sans faille.
à penser à moi  d’investiture (1861) Après avoir parlé durant près d’une
demi-heure, il en arrive à sa conclusion.
et à ce que je vais Le 4 mars 1861, la journée s’annonce
fraîche et venteuse. Une foule de plus
Dans ses premières versions, il termi-
nait par une question : « Aurons-nous
lui dire, et deux de 25 000 personnes se presse de bonne la paix ou le glaive ? » Le secrétaire

tiers à penser 
à lui et à ce qu ’il
va me dire. »

Première cérémonie d’investiture de Lincoln, en mars 1861.

Abraham LincolN : L’HÉRITAGE DE LA LIBERTÉ  •  53


Le Capitole à l’époque où Abraham
d’Etat William Seward a pressé Lincoln • S
 eward : Bien que la passion ait trop Lincoln accède à la présidence.
de conclure plutôt « par quelques mots durement froissé nos liens d’affection,
d’a ffection – quelques mots d’apaise- ils ne doivent pas être rompus, et je suis de bataille et de chaque tombe de pa-
ment et de joyeuse confiance ». Une sûr qu’ils ne le seront pas. triote vers chaque cœur et chaque foyer
comparaison illustre la manière dont Lincoln : Bien que la passion puisse partout dans ce vaste pays, enfleront
Lincoln transmute les formules de les avoir froissés, elle ne doit pas briser encore le chœur de l’Union quand ils
Seward en une remarquable prose à nos liens d’affection. seront de nouveau touchés, et ils le seront
consonance poétique. à coup sûr, par les meilleurs anges de
• S
 eward : Les accords mystiques qui, notre nature.
• Seward : Je termine. s’élevant de tant de champs de bataille
Lincoln : Il me faut hélas terminer. et de tant de tombes de patriotes, ré- Abraham Lincoln écarte les termes
sonnent dans tous les cœurs et dans ne possédant pas de lien direct avec son
• Seward : Nous ne sommes pas, nous tous les foyers, sur ce vaste continent propos et rassemble des mots ou des
ne devons pas être, des étrangers ou des qui est le nôtre, retrouveront leur har- syllabes aux sonorités proches. Il fait
ennemis, mais des compatriotes unis monieuse et antique musique lorsqu’ils appel à l’allitération, reprenant à cinq
dans la fraternité. recevront le souffle de l’ange gardien reprises des vocables qui débutent par
Lincoln : Nous ne sommes pas des de notre nation. la même consonne dans les deux der-
ennemis, mais des amis. Nous ne devons Lincoln : Les accords mystiques du nières phrases, incitant ainsi l’auditeur
pas être des ennemis. souvenir qui, s’élevant de chaque champ à établir un lien entre ces mots :

54  •  Abraham Lincoln : L’HÉRITAGE DE LA LIBERTÉ


break (briser)
bonds (liens)
battlefield (champ de bataille)
broad (vaste)
better (meilleurs)
Lincoln recourt à des images puis-
santes pour rappeler à la nation son
passé et lui communiquer sa vision po-
litique de l’avenir.

Le discours de Gettysburg
(1863)

Du 1er au 3 juillet 1863, les forces de


l’Union et de la Confédération s’affron-
tent dans le petit village de Gettysburg,
en Pennsylvanie. Après trois jours de
combat, près de 50 000 morts, blessés
et disparus gisent dans les vergers de
pêchers et les prairies.
Le 19 novembre, près de 15 000 per-
Arrivée du président Lincoln
sonnes se rassemblent à Gettysburg
à Gettysburg, en Pennsylvanie.
pour assister à la consécration du pre- dépendance, qui proclamait les vérités Son discours de Gettysburg consacre
mier cimetière militaire de la nation. universelles auxquelles souscrivaient officiellement le cimetière militaire
Edward Everett, ancien président de ses rédacteurs. Lincoln choisit en outre sur le lieu même où quelque
l’université Harvard, est invité à célébrer sa formulation avec la certitude que 8 000 Américains périrent au cours
d’une bataille de trois jours.
officiellement l’événement. Au dernier les Américains familiers de la Bible
moment, alors qu’Everett a parlé durant établiront un lien entre ces « quatre fois
deux heures et sept minutes, on de- vingt » et le psaume 90, dans lequel un mation que « tous les hommes sont créés
mande au président Lincoln de pronon- homme à l’article de la mort passe en égaux ». Ce faisant, il définit la guerre
cer « quelques mots de circonstance ». revue sa vie passée avec l’espoir que le de Sécession comme un combat dont
L’allocution du Président ne durera que court laps de temps qu’il a vécu sur cette l’objectif est à la fois d’assurer la liberté
deux minutes et demie et comportera terre n’a pas été totalement inutile : – pour les esclaves – et de préserver
au total 272 mots. l’unité de la nation.
Le temps de nos années fait trois fois
Il y a quatre fois vingt et sept années, vingt et dix, et quatre fois vingt si la Nous sommes maintenant engagés
nos pères établirent sur ce continent vigueur le permet. dans une grande guerre civile, épreuve
une nouvelle nation, conçue dans la qui décidera si cette nation, ou toute
Liberté et fondée sur le principe que Lincoln construit son discours en autre nation ainsi conçue et vouée au
tous les hommes sont créés égaux. évoquant tour à tour le passé, le présent même idéal, peut résister au temps.
et l’avenir. Il fait d’abord appel au passé Nous voici réunis sur un grand champ
« Quatre fois vingt et sept » n’est pas en inscrivant la consécration du champ de bataille de cette guerre. Nous som-
simplement une autre manière de dire de bataille dans le cadre plus large de mes venus consacrer une portion de
quatre-vingt-sept. Lincoln demande au l’histoire américaine. En citant « nos cet espace au dernier repos de ceux qui
public de faire le calcul à rebours, ce pères », il invoque un héritage commun ont donné ici leur vie pour que puisse
qui les conduit à découvrir que les Etats- au Nord et au Sud, celui des Pères fon- vivre cette nation.
Unis ne sont pas nés avec la Constitu- dateurs de la nation.
tion de 1787, qui mettait en place le Abraham Lincoln conclut sa pre- Après sa longue phrase introductive,
gouvernement fédéral, mais en 1776, mière phrase par une autre référence à Lincoln entraîne rapidement son audi-
avec la signature de la Déclaration d’in- la Déclaration d’indépendance : l’a ffir- toire de la guerre d’Indépendance à la

Abraham LincolN : L’HÉRITAGE DE LA LIBERTÉ  •  55


Texte du discours de Gettysburg. (La traduction française
du discours est disponible sur le site http://www.america.gov/
st/educ-french/2008/November/200811201541251xeneerg0.
1127741.html)

Le président Lincoln prononce le discours


de Gettysburg.

Soldats de l’Union tombés


au premier jour de la
bataille de Gettysburg.

56  •  Abraham Lincoln : L’HÉRITAGE DE LA LIBERTÉ


guerre de Sécession. En quelques tou- Il est tout à la fois approprié et conve- avant d’inciter son auditoire à regarder
ches, il résume la signification du conflit. nable que nous fassions cela. Mais, au-delà du champ de bataille, Lincoln
A la différence d’Everett, Lincoln ne dans un sens plus large, nous ne pou- lui précise ce qu’il ne peut pas faire :
s’attarde nullement sur les détails de la vons dédier – nous ne pouvons consa- nous ne pouvons dédier
récente bataille. Il la transcende plutôt, crer – nous ne pouvons sanctifier – ce nous ne pouvons consacrer
liant la consécration de ce cimetière à sol. Les braves, vivants et morts, qui nous ne pouvons sanctifier.
l’idée même de la « nation », mot qu’il se sont battus ici l’ont consacré bien Dans les trois phrases finales, Lin-
prononcera cinq fois au cours de son au-delà de notre faible pouvoir de ma- coln ouvre encore une perspective :
allocution. La guerre de Sécession est gnifier ou de minimiser.
une « épreuve » pour les idéaux qui ont Le monde ne remarquera guère, ni ne
présidé à la fondation de la nation, une Ces mots annoncent la transition se rappellera longtemps ce que nous
épreuve qui montrera s’ils peuvent des événements survenus sur le champ disons ici ; mais il ne pourra jamais
« résister au temps ». de bataille aux événements à venir. Mais oublier ce qu’ils ont fait ici. C’est plutôt

Abraham LincolN : L’HÉRITAGE DE LA LIBERTÉ  •  57


à nous, les vivants, de nous consacrer Il s’éloigne du verbe pour privilégier homme doit mourir. La Mort assure la
au travail inachevé que ceux qui ont l’action. Il oppose « ce que nous disons transition vers une nouvelle Union et
combattu ici ont si noblement fait avan- ici » et « ce qu’ils ont fait ici ». une nouvelle humanité.
cer. C’est plutôt à nous de nous consa- Lincoln prononce alors les seuls mots A l’approche du point culminant de
crer ici à la grande tâche qui nous at- qui ne figuraient pas dans son texte son allocution d’une étonnante brièveté,
tend – afin que ces morts que nous écrit : « sous le regard de Dieu ». Mo- Lincoln prononce les mots qui resteront
honorons nous inspirent un dévoue- dification spontanée et inhabituelle de dans les mémoires :
ment accru à cette cause à laquelle ils la part d’un orateur qui se méfie de l’im- et afin que le gouvernement
ont donné l’ultime et pleine mesure de provisation. Il lui est arrivé, dans de du peuple,
leur dévouement – afin que nous, ici, précédents discours, d’ajouter à l’im- par le peuple
prenions la résolution solennelle que proviste quelques mots, mais il s’en est et pour le peuple
ces morts ne seront pas morts en vain toujours excusé après coup. Rien de tel ne disparaisse pas de la terre.
– afin que cette nation, sous le regard en l’occurrence. Et Lincoln a maintenu Il termine sans avoir une seule fois
de Dieu, connaisse une nouvelle nais- « sous le regard de Dieu » dans les trois dit le mot « je ». C’est comme s’il s’était
sance de la liberté – et afin que le gou- copies qu’il a rédigées plus tard. éclipsé pour permettre aux Américains
vernement du peuple, par le peuple et « Sous le regard de Dieu » invoque de concentrer toute leur attention sur
pour le peuple ne disparaisse pas de à la fois le passé et l’avenir. Le passé avec les vérités transcendantes qu’il énonce.
la terre. la référence à « cette nation », dont l’âme
est issue de sources à la fois politiques Le second discours d’investiture
Lincoln expose maintenant sa vision et religieuses ; l’avenir avec la mention (1865)
de l’avenir et de la responsabilité de son d’une « nouvelle naissance ». Lincoln en
auditoire – et par extension, la respon- vient à voir dans la guerre de Sécession Le président Abraham Lincoln a toutes
sabilité de tous les Américains – de faire comme un rituel de purification. La les raisons d’être empli d’espoir tandis
en sorte que cette vision se concrétise. vieille Union doit mourir. Le vieil qu’approche le 4 mars 1865, date de la

Un défilé précède le discours de Gettysburg. Sur le moment,


l’allocution elle-même ne fut pas particulièrement bien
accueillie ; mais plus tard, on mesura toute la portée de sa
définition de la guerre de Sécession comme un combat dont
l’objectif était « une nouvelle naissance de la liberté ».

58  •  Abraham Lincoln : L’HÉRITAGE DE LA LIBERTÉ


cérémonie d’investiture de son second
mandat. Après quatre années de guerre,
la Confédération, sans être encore
anéantie, est éclatée. Et pourtant, l’in-
quiétude vient troubler ce climat d’es-
pérance. Des rumeurs circulent dans
la capitale, selon lesquelles des Confé-
dérés désespérés, conscients de l’immi-
nence de la défaite, fomentent l’enlève-
ment ou l’assassinat du Président.
Le second discours d’investiture de
Lincoln compte au total 701 mots, dont
505 monosyllabes. Le ton est d’abord
contenu. Dans le climat lourdement
chargé de Washington en guerre – la
capitale grouille de soldats – on dirait
qu’il veut calmer les inquiétudes.
Dans le second paragraphe, Lincoln
reprend dans chaque phrase l’image de
la guerre. La tension monte à chaque
ligne, en un crescendo qui aboutit à la
sentence finale : « Et la guerre arriva. »
En quatre mots, en quatre syllabes Lincoln prête le serment présidentiel,
– And the war came – Lincoln admet une justification de l’esclavage. De en mars 1861.
que la guerre est arrivée en dépit des l’autre, il y a ceux qui y trouvent une
meilleures intentions des responsables incitation à l’abolition de l’esclavage.
politiques. Il veut faire comprendre à (« Les deux camps lisent la même Bible de 623 000 soldats de l’Union et de la
son auditoire que la guerre ne peut être et prient le même Dieu, et pourtant Confédération, et il l’accepte :
pensée comme le simple aboutissement chacun invoque Son aide contre
de la volonté des hommes. l’autre. ») Lincoln, quant à lui, privilégie Nous espérons du fond du cœur, nous
« Les deux camps lisent la même la croyance en un Dieu impartial, un prions avec ferveur, que ce terrible fléau
Bible et prient le même Dieu. » Cette Dieu qui ne prend pas parti pour un de la guerre s’achève rapidement. Si,
référence à la Bible ouvre un nouveau camp ou un groupe particulier. cependant, Dieu veut qu’il se poursuive
territoire. La Bible n’a été citée qu’une A l’approche de son paragraphe final, […] jusqu’à ce que chaque goutte de
seule fois au cours des dix-huit précé- le discours prend un tour inattendu. sang jaillie sous le fouet soit payée par
dents discours d’investiture. Lincoln Alors que beaucoup s’attendaient à en- une autre versée par l’épée, comme il
annonce ainsi son intention de consi- tendre Lincoln célébrer les succès rem- a été dit il y a trois mille ans, il nous
dérer la guerre dans une perspective à portés par l’Union, il évoque courageu- faudra reconnaître que « les décisions
la fois politique et théologique. sement le mal qui affecte depuis long- du Seigneur sont justes et vraiment
Après avoir reconnu que les soldats temps le cœur même de la communauté équitables ».
de l’un et l’autre camps lisent la Bible nationale américaine, avec le consente-
et font des prières analogues, Lincoln ment d’un trop grand nombre de ses Abraham Lincoln invite ses conci-
se penche sur le bon usage du texte membres. Si Dieu veut aujourd’hui la toyens à peser leur propre histoire sur
sacré. Il laisse entendre que certains fin de l’esclavage, « cette terrible guerre » la balance de la justice. Il a cependant
utilisent la Bible et la prière comme des apparaît comme « le malheur mérité par parfaitement conscience qu’aucune na-
armes pour attirer la faveur divine sur ceux qui sont à l’origine de ce péché ». tion ne peut aisément assumer ses pro-
l’un ou l’autre camp. Mais il n’en résulte Dès lors qu’il y avait faute, la sentence pres méfaits.
que des lectures contradictoires du était inévitable, telle est la conclusion à
même texte. D’un côté, il y a ceux qui laquelle parvient Abraham Lincoln. Sans malveillance envers quiconque,
lisent la Bible en y voyant sans conteste Cette sentence, il la voit dans la mort avec charité pour tous […]

Abraham LincolN : L’HÉRITAGE DE LA LIBERTÉ  •  59


Second discours d’investiture de Lincoln
Lincoln termine en demandant à la directeur est la cicatrisation des plaies : en 1865 : « Sans malveillance envers
nation d’entrer dans une nouvelle ère, efforçons-nous quiconque, avec charité pour tous […] »
sans sentiment d’hostilité mais animée
d’un esprit de pardon. Ces mots – with de panser les plaies […] coln est au contraire fondé sur le pos-
malice toward none, with charity for all – de prendre soin […] tulat que les mots sont importants.
deviendront aussitôt les termes les plus de faire tout notre possible pour ins- Lincoln dirigea l’Amérique pendant la
mémorables de son second discours taurer et conserver une paix juste et guerre de Sécession avec des mots qui
d’investiture. Parfaitement conscient durable entre nous et avec toutes les galvanisèrent le courage de la nation.
que la nation touche au terme du conflit nations.
armé le plus destructeur de son histoire
– un conflit qui a dressé frère contre Gagner la paix, c’est, pour Lincoln, Ronald White est membre
de la Huntington Library, professeur
frère – le Président s’apprête à deman- réaliser la réconciliation. Dans son der-
associé d’histoire à l’université
der aux Américains de faire preuve nier paragraphe, il déclare que le véri-
de Californie à Los Angeles
d’une incroyable compassion. Il va les table test des objectifs de la guerre sera et professeur émérite d’histoire
appeler à dépasser les frontières du ré- la manière dont les Américains sauront religieuse américaine au San
gionalisme et à se réconcilier les uns traiter les vaincus. Francisco Theological Seminary.
avec les autres. La moderne ritournelle « ce ne sont Il est l’auteur de The Eloquent
Lincoln termine son second discours que des mots » semble parfois vouloir President: A Portrait of Lincoln
d’investiture par un final dont le thème s’imposer. Ce portrait d’Abraham Lin- Through His Words.

60  •  Abraham Lincoln : L’HÉRITAGE DE LA LIBERTÉ


PA R O L E S D E S AG E S S E

« Je déclare ne pas avoir maîtrisé les « Tout un chacun désire vivre efforçons-nous d’achever l’ouvrage dans
événements, mais admets sans réserve longtemps, mais personne ne souhaite lequel nous sommes engagés, de panser
que les événements ont exercé sur moi devenir vieux. » les plaies de la nation. »
leur maîtrise. »
« Je n’aime pas cet homme. Il faut que je « On peut berner tout le monde pendant
« L’adhésion populaire est essentielle. m’emploie à le connaître mieux. » quelque temps et quelques personnes
Avec l’adhésion populaire, rien ne peut tout le temps ; mais on ne peut pas
« Si vous cherchez le mal chez un
échouer ; sans elle, rien ne peut réussir. » berner tout le monde tout le temps. »
homme avec l’idée de le trouver, alors
« Evitez les litiges. Convainquez vos vous le trouverez à coup sûr. » « On ne peut pas forger la personnalité
voisins d’accepter un compromis chaque et le courage d’un homme en lui enlevant
« L’expérience m’a appris que les gens
fois que vous le pouvez. Faites-leur toute initiative et indépendance. »
qui n’ont pas de défauts n’ont que très
remarquer que le vainqueur en titre
peu de qualités. » « Vous ne pouvez échapper à la
d’un procès est souvent en fait perdant
responsabilité de demain en vous
– compte tenu des honoraires, des « La plupart des gens sont heureux pour
dérobant à celle d’aujourd’hui. »
dépenses et de la perte de temps. Dans autant qu’ils décident de l’être. »
le rôle du conciliateur, l’avocat a une «  Si je devais lire toutes les attaques
« L’affirmation selon laquelle “tous les
magnifique occasion de se comporter en dont je suis l’objet, et qui plus est
hommes sont créés égaux ” ne nous fut
homme de bien. Les affaires, de toute y répondre, autant renoncer à assumer
d’aucune utilité pratique pour nous
façon, ne lui manqueront pas. » ici toute autre activité que celle-là.
séparer de la Grande-Bretagne ;
Je fais au mieux de mes compétences
« On raconte qu’un monarque oriental elle fut incluse dans la Déclaration non
– au mieux de ce que je puis faire ;
demanda un jour à ses sages de lui à cet effet, mais pour un usage futur. »
et j’ai l’intention de continuer ainsi
inventer une formule qui serait toujours
« Le bulletin de vote a plus de force jusqu’au bout. Si la fin me donne raison,
exposée à la vue, et qui resterait vraie et
que la balle d’un fusil. » ce qui est dit contre moi sera nul et
appropriée en toute circonstance. Ils lui
non avenu. Si la fin me donne tort,
proposèrent la phrase suivante : “Et ceci, « Le meilleur moyen de détruire un
dix anges jurant que j’avais raison ne
comme toute chose, passera.” Quelle ennemi est d’en faire un ami. »
modifieront en rien les choses. »
puissance d’expression ! Comme cette
« Le meilleur moyen d’obtenir
phrase vous ramène sur terre aux heures « Ceux qui refusent la liberté aux autres
l’abrogation d’une mauvaise loi est
de gloire ! Et comme elle vous conforte ne la méritent pas pour eux-mêmes ;
de l’appliquer dans toute sa rigueur. »
au plus profond de la peine ! » et sous un Dieu juste, ne peuvent
« La probabilité que nous puissions longtemps la conserver. »
« Les bulletins de vote [ballots] sont les
échouer dans notre combat ne doit en
successeurs légitimes et pacifiques des « Les gens d’aspect ordinaire sont les
aucun cas nous dissuader de soutenir
balles de fusil [bullets]. » meilleurs de la terre : telle est la raison
une cause que nous estimons juste. »
pour laquelle le Seigneur les crée en si
« L’homme est comme un arbre et sa
« En gardant le silence quand ils grand nombre. »
réputation, comme son ombre portée.
devraient protester, les poltrons perdent
L’ombre est ce que nous pensons
leur qualité d’homme. »
de lui ; mais ce qui compte réellement,
c’est l’arbre. » « Ce qui tue un skunk [« mouffette »,
mais aussi « canaille » NdT], c’est
« Tout homme passe pour nourrir
la publicité qu’il fait de lui-même. »
sa propre ambition. Que ce soit vrai
ou non, je puis affirmer, quant à moi, « Quoi que vous soyez, soyez-le bien. »
que je n’en ai pas de plus haute
que d’être sincèrement estimé de mes «  Sans malveillance envers quiconque,
semblables en me rendant moi-même avec charité pour tous, avec fermeté
digne de leur estime. » dans la justice, pour autant que Dieu
nous accorde de voir ce qui est juste,

Abraham LincolN : L’HÉRITAGE DE LA LIBERTÉ  •  61


Documentation complémentaire

BIBLIOGRAPHIE Holzer (Harold), Lincoln President-Elect: Abraham Lincoln


and the Great Secession Winter 1860-1861, New York,
EN ANGLAIS Simon and Schuster, 2008.

Carwardine (Richard), Lincoln: A Life of Purpose and Holzer (Harold), Lincoln Revisited: New Insights
Power, New York, Alfred A. Knopf, 2006. From the Lincoln Forum, préparé sous la direction de
John Y. Simon, Harold Holzer et Dawn Vogel, New
Cozzens (Peter), Shenandoah 1862: Stonewall Jackson’s York, Fordham University, 2007. (Ces articles sont la
Valley Campaign, Chapel Hill, NC, University of North transcription d’une série de conférences données au
Carolina Press, 2008. Lincoln Forum entre 2003 et 2005.)

Donald (David H.) et Harold (Holzer), Lincoln in Jones (Howard), Abraham Lincoln and a New Birth of
The Times: The Life of Abraham Lincoln, as Originally Freedom: The Union and Slavery in the Diplomacy of the
Reported in the New York Times, New York, St. Martin’s Civil War, Lincoln, University of Nebraska Press, 1999.
Press, 2005.
Lincoln (Abraham), The Lincoln-Douglas Debates,
Donald (David H.), Lincoln, New York, Simon and préparé sous la direction de Rodney O. Davis et Douglas
Schuster, 1995. L. Wilson, Urbana, IL, Knox College Lincoln Studies
Center, University of Illinois Press, 2008.
Ferguson (Andrew), Land of Lincoln: Adventures in Abe’s
America, New York, Atlantic Monthly Press, distribué Lincoln (Abraham), Selected Speeches and Writings,
par Publishers Group West, 2007. 1st Vintage Books, Library of America éd., New York,
Vintage Books, 1992. [Sélection de textes extraits de
Goodwin (Doris Kearns), Team of Rivals: The Political The Collected Works of Abraham Lincoln, préparé sous la
Genius of Abraham Lincoln, New York, Simon and direction de Roy Basler (1953), et de son supplément de
Schuster, 2005. 1974, annotations de Don E. Fehrenbacher.]

Herndon (William H.) et Weik (Jesse W.), Herndon’s Sandburg (Carl), Abraham Lincoln: The Prairie Years and
Lincoln, préparé sous la direction de Douglas L. Wilson the War Years, San Diego, Harcourt, Brace Jovanovich,
et Rodney O. Davis, Galesburg, IL, Knox College 1982.
Lincoln Studies Center ; Urbana, IL, University
of Illinois Press, 2006. (Publié en association avec White (Ronald C.), The Eloquent President: A Portrait of
l’Abraham Lincoln Bicentennial Commission.) Lincoln Through His Words, New York, Random House,
2005.
Holzer (Harold) et Gabbard (Sara V.), éd., Lincoln
and Freedom: Slavery, Emancipation, and the Thirteenth Wilson (Douglas L.), Lincoln’s Sword: The Presidency and
Amendment, Carbondale, IL, Southern Illinois the Power of Words, New York, Alfred A. Knopf, 2006.
University Press, 2007. (Publié conjointement avec
le Lincoln Museum de Fort Wayne, Indiana.)

62  •  Abraham Lincoln : L’HÉRITAGE DE LA LIBERTÉ


EN FRANçAIS SITES INTERNET

Lincoln (Abraham), Le Pouvoir des mots, lettres et discours, SOURCES GOUVERNEMENTALES


Paris, L’Archipel, 2009.
Abraham Lincoln Bicentennial Commission
Oates (Stephen B.), Abraham Lincoln, l’homme au-delà http://www.lincolnbicentennial.gov/
des mythes, Nouveaux Horizons, 2010 (pour l’Afrique
francophone et Haïti). Abraham Lincoln Papers
Bibliothèque du Congrès
Vincent (Bernard), Abraham Lincoln, l’homme qui sauva La collection complète des Abraham Lincoln Papers
les Etats-Unis, Paris, L’Archipel, 2009. conservés à la Bibliothèque du Congrès représente
quelque 20 000 archives cataloguées en trois séries de
« Correspondance générale » : courrier envoyé et reçu
accompagné de pièces jointes, brouillons de discours,
BIBLIOGRAPHIE JEUNESSE notes et supports imprimés. La plus grande partie de ces
20 000 documents couvre la période comprise entre les
Herbert (Janis), Abraham Lincoln for Kids: His Life and années 1850 et la présidence de Lincoln (1860-1865).
Times With 21 Activities, Chicago, Chicago Review Cette collection comprend environ 61 000 images et
Press, 2007. 10 000 transcriptions.
http://memory.loc.gov/ammem/alhtml/malhome.
Mayer (Cassie), Abraham Lincoln, Chicago, Heinemann html
Library, 2008.
Abraham Lincoln Presidential Library and Museum
Pascal (Janet B.), Who Was Abraham Lincoln? New Spécialiste de l’histoire d’Abraham Lincoln et de
York, Grosset and Dunlap, 2008. l’Illinois, la Presidential Library est une bibliothèque
de recherche publique ne pratiquant pas le prêt. Les
Trumbauer (Lisa), Abraham Lincoln and the Civil War, collections se composent de livres, brochures, cartes et
Chicago, IL, Heinemann Library, 2008. périodiques ; de photos, films, cassettes et affiches ; de
manuscrits ; de journaux de l’Illinois sur microfiches.
L’établissement possède aussi d’importantes archives
sur la guerre de Sécession, de nombreux documents
imprimés pouvant aider aux recherches généalogiques,
ainsi que le célèbre fonds Henry Homer Lincoln.
http://www.alplm.org/home.html

Abraham LincolN : L’HÉRITAGE DE LA LIBERTÉ  •  63


SOURCES UNIVERSITAIRES ET PRIVÉES Miller Center of Public Affairs : Abraham Lincoln
(1809-1865)
Abraham Lincoln Association Université de Virginie
Cette association participe de façon substantielle à la Le Miller Center of Public Affairs est un centre
préservation de l’histoire exceptionnelle d’Abraham national et indépendant qui a pour mission de mener
Lincoln et de ses idéaux. Elle mène son action par des recherches et une réflexion sur le gouvernement
divers moyens, notamment en publiant des travaux américain ainsi que de rendre compte de son action. Ses
universitaires, en proposant des documents pédagogiques travaux sont tout particulièrement axés sur l’institution
à usage scolaire et en fournissant aux sites dédiés à présidentielle, son rôle central et son histoire.
Lincoln une aide à la conservation. http://millercenter.org/academic/
http://www.abrahamlincolnassociation.org/ americanpresident/lincoln

Abraham Lincoln Book Shop Northern Illinois University


Créée en 1938, l’Abraham Lincoln Book Shop est une Lincoln Digitalization Project
librairie qui s’adresse aux collectionneurs et chercheurs, Avant de diriger le pays, Abraham Lincoln a mené
aux historiens de métier et aux auteurs indépendants, une vie passionnante qui apporte des éclaircissements
aux amateurs d’éditions originales et aux simples considérables sur certains thèmes essentiels de l’histoire
passionnés d’histoire. américaine. Ce site propose des documents datant de
http://www.alincolnbookshop.com/html/ la période où Lincoln vécut dans l’Illinois (1830-1861),
bibliographies.htm ainsi qu’un complément d’archives sur les premières
années d’existence de ce jeune Etat (1818-1829). La
Lincoln Institute collection rend compte du début de carrière de Lincoln et
Le Lincoln Institute a pour vocation de fournir aide et aide le lecteur à replacer cette expérience dans le contexte
assistance aux chercheurs et groupes étudiant la vie du politique et social de l’époque.
seizième président ainsi que son rôle dans la préservation http://lincoln.lib.niu.edu/
de l’Union, l’émancipation des esclaves noirs et le
développement de principes démocratiques instaurés
depuis lors dans le monde entier.
http://www.abrahamlincoln.org/

GPS Printed by Global Publishing Solutions (A/ISS/GPS) © (09-20167-E-1.0)

64  •  Abraham Lincoln : L’HÉRITAGE DE LA LIBERTÉ


DÉPARTEMENT D’ÉTAT, ÉTATS-UNIS D’AMÉRIQUE
Bureau international de l’information
2008
http://www.america.gov

Photographies Congress, Prints & Photographs Division. 33 : avec l’aimable


autorisation du Fenimore Art Museum, Cooperstown, New
Les crédits des illustrations sont séparés par des tirets York. 34 : Library of Congress, Prints & Photographs Division
si elles figurent de haut en bas et par des points-virgules (2). 35 : Picture History. 36-38 : Library of Congress, Prints
si elles figurent de gauche à droite. & Photographs Division ; National Archives and Records
Administration (2) ; Library of Congress, Prints & Photographs
Couverture : Library of Congress, Prints & Photographs Division (5). 39 : Appomattox Court House National Historic
Division. 2e de couverture : PhotoSpin. Page 2 : AP Images. Park. 40 : Picture History. 41 : Library of Congress, Prints
3, 6 : PhotoSpin. 7 : Jupiterimages. 8-9 : Library of Congress, & Photographs Division. 42 : © Illustrated London News
Prints & Photographs Division ; © Layne Kennedy/CORBIS Ltd./Mary Evans Picture Library. 43 : Library of Congress,
Seth Perlman/AP Images ; PhotoSpin. 10 : Seth Perlman/AP Prints & Photographs Division. 44 : © Bettmann/CORBIS —
Images. 11 : Tina Fineberg/AP Images. 12 : James Mann/AP The Granger Collection, New York. 45 : © Bettmann/CORBIS.
Images — John Lovretta/The Hawk Eye/AP Images ; David 46-47 : Library of Congress, Prints & Photographs Division (2).
Manley/News Tribune/AP Images — Robin Loznak/Daily Inter 48 : © CORBIS. 49 : The Granger Collection — Illinois State
Lake/AP Images. 13 : Bob Gomel/Time Life Pictures/Getty Historical Library ; Military and Historical Image Bank
Images — © Bettmann/CORBIS. 14 : Library of Congress, www.historicalimagebank.com. 50 : The Granger Collection,
Prints & Photographs Division. 15 : avec l’aimable autorisation New York — Chicago Historical Museum. 51-54 : Library of
de l’Abraham Lincoln Birthplace National Historic Site, Congress, Prints & Photographs Division (4). 55 : © Bettmann/
National Park Service. 16 : Library of Congress, Manuscripts CORBIS. 56 : Library of Congress, Prints & Photographs
Division ; avec l’aimable autorisation de l’Abraham Lincoln Division (2) ; North Wind Picture Archives. 58 : avec l’aimable
Book Shop, Inc., Chicago, IL. — Library of Congress, Prints autorisation du Gettysburg National Military Park,
& Photographs Division ; North Wind Picture Archives. National Park Service. 59-61 : Library of Congress, Prints
17 : Library of Congress, Map Division — The Granger & Photographs Division (3).
Collection, New York. 18 : Picture History (2) ; © CORBIS —
Abraham Lincoln Presidential Library and Museum.
19-20 : Library of Congress, Prints & Photographs Division (3).
22 : AP Images. 23 : Picture History. 24-25 : Abraham Lincoln
Presidential Library and Museum. 26 : Picture History ; Library Directeur de la publication : George Clack
of Congress, Prints & Photographs Division. 28 : AP Images ; Directeur de la rédaction : Michael Jay Friedman
Chicago Historical Museum — The Granger Collection,
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