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Quoi de mieux que d’ajouter au feu de ces angoisses


le carburant d’un pays pris dans un cycle infernal, qui
La polarisation américaine cache un
s’apparente de plus en plus à un état de guerre civile ?
système politique obsolète
PAR HARRISON STETLER
ARTICLE PUBLIÉ LE MARDI 3 NOVEMBRE 2020

Et si la polarisation, aux États-Unis, opposait autant la


classe dirigeante et les citoyens que les démocrates et
les républicains ? Aujourd'hui, le système politique et
même la Constitution n’arrivent plus à canaliser ou à
donner forme à l’opinion populaire.
En ce jour où les citoyens des États-Unis se rendent
aux bureaux de vote, un certain ton journalistique
semble inévitable. Nous savons tous que la portée
L'éléphant et l'âne, symboles respectifs des partis républicain et démocrate. © DR
du scrutin ne se réduit pas à un simple transfert de Les militants de l’extrême droite, encouragés par les
pouvoir, comme dans n’importe quelle démocratie. vociférations du président, biberonnés par une sphère
Dans l’éditorial du New York Times contre le médiatique faisant l’hypothèse que l’élection soit
président, les journalistes estiment, non sans raison, volée d’emblée par le parti démocrate, se préparent à
que « la campagne pour la réélection de Donald l’affrontement direct avec leurs opposants politiques.
Trump représente la plus grave menace contre la La vente des armes s’envole. Par rapport à l’année
démocratie américaine depuis la Seconde Guerre dernière qui était déjà un record, le FBI a enregistré
mondiale ». À lire d’autres commentateurs, il s’agit une hausse de 41 % des vérifications d’identité pour
d’un scrutin dont dépend l’avenir de l’humanité même, acheter une arme sur les neuf premiers mois de 2020.
l’échéance électorale tombant au début de ce que les Le président appelle ses partisans les plus déterminés
auteurs d’un manifeste pour le Green New Deal, A à rester mobilisés pour contester les résultats. Des
Planet to Win (Verso, 2019), appellent les « cruciales policiers, dont les syndicats ont largement choisi de
années 2020 ». soutenir le locataire actuel de la Maison Blanche,
Ces dix prochaines années, empruntera-t-on le chemin sont appelés pour servir en tant qu’observateurs aux
vers la sobriété environnementale collective ? Sera- bureaux de votes.
t-il concevable d’acter une désescalade militaire L’anticipation d’une soirée électorale
et géopolitique, alors que la société internationale cauchemardesque, et d’un lendemain de scrutin
s’habitue de nouveau aux affrontements de grandes parsemé de violences, se nourrit des souvenirs d’un été
puissances ? Cette élection marquera-t-elle la victoire 2020 pour le moins turbulent. Dans les centres-villes
définitive de l’oligarchie, ou verra-t-on se rouvrir une américains, les armes à feu ont été volontiers utilisées
parenthèse propice aux mouvements démocratiques et dans les manifestations et contre-manifestations Black
sociaux au cœur de l’Empire ? Lives Matter. Des individus descendus dans la rue
En soi, le fait que ces questions se posent – même en pour protester contre les violences policières se sont
filigrane, ou de manière inconsciente –, est suffisant ainsi fait abattre par leurs concitoyens : jusqu’à 25 ont
pour savoir que le soi-disant monde d’avant Trump ne été tués.
sera jamais ressuscité. Ce pays énorme qui enjambe Treize hommes d’une milice privée d’extrême droite
tout un continent, les États-Unis, dont l’économie pèse ont récemment été mis en garde à vue pour
tant sur le marché mondial, dont les forces militaires conspiration en vue de l’enlèvement de la gouverneure
s’invitent dans chaque recoin du globe, décide de son démocrate Gretchen Whitmer. Une vidéo, qui a
avenir. Et avec lui, la planète entière chancelle.

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enflammé la sphère médiatique conservatrice, montre Jusqu’aux années 1960, et presque partout à travers les
par ailleurs une foule de militants (blancs) harceler les États du Sud, les Afro-Américains étaient dépouillés
clients sur la terrasse d’un restaurant à Washington, de leurs droits de citoyenneté de base – le droit de
hurlant aux témoins de lever la main en signe de vote, l’égalité devant la loi ou même la protection
solidarité avec le mouvement Black Lives Matter. de l’État de droit. Celles et ceux qui les réclamaient
Aux États-Unis, la violence politique comme norme étaient soumis à une violence étatique et non étatique
historique presque généralisée. L’entre-soi étroit qui reliait les
forces de l’ordre aux milices privées blanches formait
Ce qui s’est banalisé de toute évidence, c’est
une puissante machine à terroriser et à exclure de la
l’impression que le processus délibératif, le libre jeu
participation politique un pan entier de la population.
concurrentiel d’intérêts et d’idées, ne parviennent plus
à résoudre les différends. Mais la violence politique, Il faudrait remettre en cause la distinction
et la délégitimation de son adversaire qui la justifie, a apparemment figée entre les démocraties libérales
longtemps fait partie de l’expérience démocratique du du monde atlantique, les États-Unis en tête, et les
pays. nouvelles démocraties d’Europe centrale et orientale
ou du monde postcolonial. Le terme-valise politique
Peut-être que cet étonnement que l’on ressent
contemporain, « illibéralisme », n’est guère étranger à
aujourd’hui provient en fait du sentiment de vivre un
l’histoire américaine. Sur le temps long, il en est peut-
retour à la réalité. Comme si les idées que l’on s’était
être même le phénomène ordinaire et dominant. Ce
faites du bon déroulement d’une démocratie libérale –
n’est finalement que durant une toute petite parenthèse
le pluralisme, la légitimité de l’opposition, la neutralité
– disons à partir de la déségrégation et des réformes de
du judiciaire – avaient été l’exception, à l’encontre
la « Grande Société » des années 1960 – que le pays
d’une norme historique violemment de retour.
s’est approché, avec peine, des valeurs dont il prétend
Pour s’en convaincre, souvenons-nous d’un épisode avoir été le garant et le porte-étendard à l’échelle
survenu à Wilmington en 1898. Cette année-là, cette mondiale.
ville de Caroline du Nord passe sous le contrôle d’un
La violence dans la rue comme la confiance retrouvée
gouvernement « fusionniste », c’est-à-dire le fruit
des milices paramilitaires sont la concrétisation de
d’une alliance entre le parti républicain local et le
décennies de polarisation et de paralysie qui ont grippé
parti populiste. Les fonctions municipales se trouvent
le fonctionnement gouvernemental à Washington.
dans les mains de fonctionnaires noirs et blancs,
Épuisée par des guerres militaires interminables,
l’un des rares cas à l’époque d’une alliance politique
minée par un désinvestissement chronique des services
transraciale. Le 10 novembre, cependant, une émeute
publics, fracturée par tant d’intérêts, de perspectives
renverse le gouvernement municipal. Les locaux d’un
régionales, ou de valeurs culturelles contradictoires, la
journal édité par les Afro-Américains sont brûlés.
scène politique américaine est clivée par un désaccord
Dans les lynchages menés par les milices blanches,
presque total entre les partis démocrate et républicain.
liées au parti démocrate de l’époque, on estime à 300
le nombre d’Afro-Américains tués. Mais la polarisation entre ces deux camps, et la
violence qui en découle, est surtout une expression
Les historiens ont considéré l’événement comme le
de l’effritement, voire de l’obsolescence des clivages
seul coup d’État à avoir eu lieu sur le sol américain.
partisans qui dominent depuis les années 1960.
Il reste à voir si ce serait le dernier. Le « massacre
Les partis de gouvernements principaux, tels qu’ils
de Wilmington » est un cas extrême, nous dira-t-
se sont constitués depuis les années Reagan, ne
on. Mais s’il l’était, c’est justement parce qu’une
parviennent plus à refléter et à représenter la
grande partie des États-Unis languissait dans une
population américaine. Si bien que la polarisation
forme plus banalisée d’autoritarisme, et ce jusqu’à très
entre démocrates et républicains a peut-être un pendant
récemment.

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encore plus important dans la polarisation entre la plateaux du média conservateur pour participer à
classe dirigeante et les citoyens dont elle est censée un forum télévisé. « Élever un salaire minimum de
être l’émanation. famine de 7,25 dollars par heure, qui n’a pas été
On peut en effet faire un constat pour le moins relevé depuis dix ans, à 15 dollars l’heure… est-ce
rassurant : la polarisation partisane, en termes une idée radicale ? », a-t-il demandé. « La gratuité
d’identités politiques, ne se reflète guère dans l’état des frais de scolarité des collèges et universités
des opinions populaires sur les grands sujets de publics pour que tous nos citoyens aient la possibilité
société. Sous cet angle, le peuple américain apparaît de faire des études supérieures dans une économie
presque « normal », si l’on peut dire. Il compose mondiale compétitive… est-ce une idée radicale ? […]
une société qui se veut démocratique, moderne et L’adoption d’un régime d’assurance-maladie pour
au fond tolérante. Ayant traversé une quarantaine tous, à payeur unique, est-ce une idée radicale ? »
d’années de profondes révolutions culturelles, cette Avec les « non ! » hurlés d’une manière de plus en
société a également enduré une réaction politique plus déterminée par le public, s’entrevoit la radicalité
et économique presque constante depuis la crise de presque normale de la population américaine, celle qui
l’État-providence des années 1970. Et maintenant, elle n’est pas représentée par les institutions et les familles
désire tourner la page. politiques actuellement existantes.
La réforme constitutionnelle, non-dit central Certes, comme les élections, les sondages ne
de notre paysage politique sont guère des gages d’opinion ou de sentiments
Donald Trump est à la tête d’un réveil nationaliste qui politiques particulièrement fiables. Pour maintes
rebat les cartes de la politique en Occident depuis plus raisons, l’apparence d’un pays clivé et en désunion
d’une décennie. Il a fait de sa promesse de construire totale pourrait bien être la conclusion à tirer du
un mur le long de la frontière avec le Mexique l’une de scrutin de ce mardi 3 novembre – et des violences
ses propositions principales. Mais en 2018, l’institut qui risquent d’en découler. Cependant, malgré la
de sondages Gallup a publié un rapport donnant un militarisation politique à l’œuvre, le raidissement des
tout autre aperçu de l’état d’esprit des Américains : clivages partisans et les derniers mots provocateurs
75 % de la population serait convaincue de l’apport du président, ces indices permettent de penser que la
positif de l’immigration au pays. polarisation tant commentée est un trompe-l’œil, ou
pourrait être déjouée par une autre offre politique.
L’Amérique est-elle antisociale, soucieuse surtout de
préserver un individualisme sauvage quoi qu’il en Il faut se rappeler, en ce jour de grand-messe
coûte ? Au contraire : les Américains réclament une électorale, que les États-Unis sont loin d’être une vraie
refonte durable des services publics, un État actif démocratie. En disant cela, je ne souscris pas à une
et protecteur qui garantisse aux individus les droits équivoque nihiliste entre Joe Biden et Donald Trump
de base, sans quoi la vie serait indigne. Une étude – surtout dans un scrutin où l’enjeu principal est bien
du média The Hill, menée en collaboration avec la survie des institutions démocratiques existantes.
la société de conseil Harris Insights and Analytics, Mais au fond, la crise qui traverse les États-Unis
montre qu’une majorité franche de la population (70 depuis une trentaine d’années trouve ses racines
%) soutient l’instauration d’un système d’assurance- bien au-delà du système partisan. Les violences
maladie gratuit à l’échelle nationale, c’est-à-dire la qui débordent dans la rue sont aussi le signe d’un
proposition de « Medicare for All », prise de position système politique, voire d’un ordre constitutionnel,
phare du candidat de gauche Bernie Sanders. qui n’arrivent pas à canaliser ou à donner forme à
Les téléspectateurs de Fox News sont farouchement l’opinion populaire.
réactionnaires et biberonnés à la haine du socialisme ?
L’hiver dernier, Bernie Sanders s’est rendu sur les

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« How democratic is the American constitution ? », se Jusqu’ici, les États-Unis ont fait exception à cette
demandait le politiste Robert Dahl dans une série de tendance. La réforme constitutionnelle est sans doute
cours publiée en 2001, c’est-à-dire au lendemain d’un le non-dit central de notre paysage politique, en
scrutin qui rendit vainqueur un républicain [George dépit de ses injustices criantes. Imaginer un candidat
W. Bush – ndlr] ayant perdu le vote populaire. d’un parti majeur aux États-Unis proposer des
Le document de la Constitution, montrait-il, traduit changements profonds du système politique – pour
une angoisse des excès du gouvernement populaire. ne même pas parler d’une nouvelle constitution –
L’élection directe des sénateurs, l’égalité devant l’État relève de la fantaisie la plus absolue. La polarisation
de droit accordée par le quatorzième amendement, le est ainsi institutionnalisée par un système politique
suffrage des femmes… les droits et les privilèges que largement favorable aux intérêts et aux opinions d’une
l’on reconnaît comme centraux dans la citoyenneté minorité privilégiée, c’est-à-dire ce contre quoi la
moderne ne sauraient, d’après lui, changer l’esprit vaste majorité de la population américaine se révolte
de ce qui est un document essentiellement anti- aujourd’hui.
démocratique. La fétichisation de la Constitution américaine
est même devenue l’un des credo essentiels du
mouvement conservateur. Adoptant une lecture
absolutiste, que l’on rencontre dans l’histoire à
propos de certains textes philosophiques, politiques
ou religieux, les tenants de la jurisprudence dite
« originaliste » de la Constitution voient dans ce
document une forme de vérité politique révélée. Selon
cette école de pensée juridique, qui se propage parmi
les jeunes cadres du mouvement conservateur par le
biais de la Federalist Society (Société fédéraliste),
implantée dans les grandes écoles de droit, il faut s’en
tenir au sens strict du texte constitutionnel, tel que ses
auteurs l’ont conçu à la fin du XVIIIe siècle.
L’impasse actuelle provient de l’affrontement entre
Dans le cas d’une élection contestée qui exigerait
une société qui se veut démocratique et moderne, et
l’arbitrage de la Cour suprême, c’est une génération
un système politique conçu justement pour contenir
de juristes conservateurs, formés à cette doctrine, qui
et contrecarrer les avancées démocratiques, au nom
aurait la responsabilité de nommer le vainqueur. On
d’intérêts minoritaires.
peut redouter, à cet égard, que la Constitution ne
La plupart des systèmes politiques évoluent, pourtant, s’en remette aux États particuliers pour la gestion
et doivent le faire pour répondre aux crises politiques, des scrutins, accroissant ce faisant les risques de
sociales et culturelles du monde contemporain. Que manipulations.
ce soit pour pérenniser le joug du Parti-État en
L’un des plus fervents partisans de l’« originalisme
Chine, ou amorcer une intervention populaire sur la
» constitutionnel, Antonin Scalia, mort en 2016,
question environnementale (telle que la convention
a fait part au Congrès de sa conception de la
citoyenne du climat en France), les systèmes politiques
singularité du système politique américain. Pour
connaissent aujourd’hui un moment de transformation
Scalia, « [les Américains] parlent souvent aujourd’hui
important.
d’un gouvernement dysfonctionnel, parce qu’il y a
du désaccord. Les pères fondateurs auraient dit :
“Oui ! C’est exactement comme cela qu’on a

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voulu l’instaurer…” À moins que les Américains Boite noire


n’apprennent à apprécier cela, à aimer la séparation Harrison Stetler est chercheur et journaliste
des pouvoirs, ce qui veut dire apprendre à aimer indépendant. Il est déjà intervenudans notre Studio
les impasses. » On peut au moins le remercier de sa à propos du parti républicain. Mediapart publiera
franchise. ses chroniques jusqu’au lendemain de l’élection
présidentielle aux États-Unis.

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