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Événements de corps

Éditorial .................................................................................................................................................................. 3
Événement de corps Paulo Siqueira ................................................................................................................. 3
L’orientation Lacanienne........................................................................................................................................ 5
Biologie lacanienne et événement de corps Jacques-Alain Miller................................................................... 5
Un autre sens pour le corps .................................................................................................................................. 46
Le sixième sens Miquel Bassols...................................................................................................................... 46
Horizon de l’hystérie Rose-Paule Vinciguerra .............................................................................................. 49
Le langage, corps subtil Serge Cottet.............................................................................................................. 52
Corriger la nature François Ansermet ............................................................................................................ 55
Le corps, de la métaphore au nouage Philippe La Sagna ............................................................................... 59
L’envers du symptôme hystérique Éric Laurent ............................................................................................ 62
Corps et mots en souffrance ................................................................................................................................. 67
Clin d’oeil Marie-Hélène Roch ...................................................................................................................... 67
Un regard absent Alfredo Zénoni.................................................................................................................... 70
La mort comme acte manqué Alain Merlet..................................................................................................... 73
Levée du démenti Patrick Monribot .............................................................................................................. 76
Les corps pris aux mots ........................................................................................................................................ 80
Un corps perturbé Hélène Bonnaud................................................................................................................ 80
Le corps, faute d’en pouvoir parler Laure Naveau ......................................................................................... 82
Des vases communicants Sonia Chiriaco ....................................................................................................... 86
Logique lacanienne............................................................................................................................................... 90
En guise d’introduction au texte de Sacha Bourgeois-Gironde Gilles Chatenay ........................................... 90
L’analytique, le cogito, l’analyse Sacha Bourgeois-Gironde ........................................................................ 90
La chose mathématique Nathalie Charraud .................................................................................................. 97

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Éditorial
Événement de corps Rien de surprenant donc que Lacan définisse le
Paulo Siqueira symptôme comme événement de corps tant il est
vrai que, pour lui, les mots sont des corps subtils et
«Laissons le symptôme à ce qu’il est : un événement de corps, lié à ce que : les symptômes des manifestations de corps ne
l’on l’on l’a de l’air, l’on l’aire, de l’on l’a.» J. Lacan 1.
trouvant pas les mots pour le dire. Événement de
corps ne veut rien dire d’autre que ceci : le
Depuis Freud, la psychanalyse trouve dans le symptôme s’inscrit dans un discours sans parole à
symptôme psychique, même s’il se manifeste dans la défaut du mot qui lui manque. L’opération
sphère mentale, un substrat corporel. C’est toute analytique étant non pas de trouver le mot qui
l’originalité d’une discipline qui dès son origine s’ajuste au corps mais le dire qui fasse événement
s’attache à une lignée matérialiste pour expliquer la pour le corps silencieux de la pulsion.
causalité des phénomènes psychiques. C’est dans Or, ce corps de la pulsion tel qu’en lui-même enclos
cette veine que Freud invente le concept de pulsion, dans le discours, assujetti à la matérialité du
qu’il tient paradoxalement pour un mythe, lui signifiant, est du côté de la mort. C’est un corps
donnant une source somatique dans les orifices du mortifié, le corpse 2 selon Lacan. Il ex-siste à côté de
corps (la bouche, l’anus pour les pulsions orale et ce dernier un Autre corps non réductible à la
anale), dans l’œil (pour les pulsions voyeuriste et matérialité du signifiant, échappant sans cesse à
exhibitionniste), dans la musculature (pour la l’ordre des mots et au statut de la chose : c’est le
pulsion sadique). Plus tard Lacan va ajouter à cette corps jouissant de la vie. C’est ce corps qui est livré
liste un autre objet pulsionnel, la voix qui, elle, n’a à la jouissance Une, indivisible, non fragmentée par
pas moins sa source dans un organe. l’opération signifiante, qui est l’objet d’une
Mais comment expliquer qu’une méthode de «biologie freudienne». C’est aussi ce corps qu’on a,
traitement, la psychanalyse, qui n’utilise d’autre sans jamais y trouver son être, qui est l’objet d’une
moyen pour explorer les symptômes que la parole, «Biologie lacanienne». Jacques-Alain Miller la
puisse cerner une causalité ancrée dans le corps ? développe dans son cours «L’Orientation
C’est que Freud et ses disciples tiennent à éviter à la lacanienne» que nous publions ici.
science psychanalytique toute accointance C’est justement à la jonction des mots et des corps
métaphysique ou spiritualiste. C’est ainsi que Freud que le psychanalyste place son acte qui certes
a misé avant tout sur le progrès de la biologie pour s’appuie sur la parole mais n’est pas sans résonner
fonder scientifiquement la pulsion. Lacan, lui, n’y dans les corps. Une série de travaux a été consacrée
croyait pas trop et même pas du tout. C’est du côté à ce sujet dans les Journées d’Automne de l’ECF-
de la linguistique qu’il est allé chercher un ACF dont nous recueillons ici quelques textes.
fondement scientifique pour la psychanalyse en Par ailleurs, nous reprenons dans ce volume notre
trouvant dans le signifiant défini comme élément rubrique «Logique lacanienne», rouvrant un débat
matériel le substrat de l’inconscient freudien. Pour sur le cogito cartésien dont Lacan a fait un usage
évoquer un Witz célèbre de Lacan son matérialisme essentiel pour sa conception du sujet de
est en fait motérialiste. Sa définition de la pulsion se l’inconscient. Sacha Bourgeois-Gironde situe le
traduit dans un mathème ($ ◊ D) qui représente le cogito entre la philosophie analytique et la
rapport qu’entretient le sujet du signifiant avec la psychanalyse dans une perspective qui nous semble
demande qu’il manifeste quand il parle. Demande prometteuse pour l’avancée de nos connexions avec
qui emprunte, le plus souvent, le truchement d’un la philosophie moderne. Quant à Nathalie Charraud,
besoin corporel pour se manifester : c’est par le biais dans un texte qui commence à faire référence (il a
de la faim, des fonctions excrémentielles que été l’objet d’une conférence publique), elle fait ici la
transitent chez l’enfant les demandes d’amour. De démonstration, pour nous fondamentale, que «la
sorte que les pulsions inventées par Freud, logées chose mathématique n’est pas l’objet».
par lui dans un réservoir, le ça, sont pour Lacan Avec ce numéro, le premier du millénaire, notre
quelque chose comme une boîte aux lettres, pas équipe passe le relais à celle qui est désormais
n’importe laquelle, la bocca di leone du Palais des dirigée par Marie-Hélène Briole. Elle saura, j’en suis
Doges à Venise, là où le bon peuple déposait ses sûr, porter plus loin cette revue dans sa recherche
prières et ses missives de dénonciation ! d’une transmission écrite de la psychanalyse à la
hauteur du discours qui la détermine.

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1. J., «Joyce le symptôme II», Joyce avec Lacan, Paris, Navarin Seuil, 1987, p.
35.
2. J., «Radiophonie», Scilicet 2/3, Paris, Seuil, 1970, p. 61.

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L’orientation Lacanienne
Biologie lacanienne et événement de corps opératoire du concept de vie n’a fait que se diluer
Jacques-Alain Miller depuis la naissance de la thermodynamique».
Cette perspective est parfaitement cohérente avec
celle qu’expose Lacan dans les premiers chapitres de
son Séminaire Le moi, où il fait apparaître que la
I LA MISE EN OEUVRE DES ALGORITHMES biologie freudienne est d’abord une énergétique.
DU VIVANT C’est sur cette même voie qu’il s’engagera à sa
façon lorsqu’il reprendra cette année-là et par la
Le concept de la vie suite les leçons d’«Au-delà du principe de plaisir».
C’est parce que la biologie freudienne est d’abord
Je me suis aperçu que, depuis que j’essaie de m’y une énergétique que Lacan s’autorise à dire que la
retrouver avec l’œuvre de Freud, celle de Lacan, la biologie freudienne n’est pas une biologie. C’est
pratique de la psychanalyse, j’avais soigneusement exact si l’on entend par biologie une discipline qui
contourné d’aborder ou d’exposer les coordonnées aurait la vie pour objet, mais c’est certainement
du concept de la vie*. Il faut dire que c’est un moins exact maintenant que nous avons en quelque
concept éminemment problématique, et dont Lacan sorte une biologie sans la vie, une biologie qui a
pouvait dire, dans son Séminaire de 1955 : «Le pour objet – c’est une expression de Jacob, mais on
phénomène de la vie reste dans son essence croirait du Lacan – «les algorithmes du monde
complètement impénétrable, il continue à nous vivant». Cette expression traduit le fait que la notion
échapper quoi qu’on fasse». de programme, qui reste marquée d’un certain
On peut se demander si Lacan était informé à cette vague, est désormais centrale dans la biologie.
date du pas décisif de la découverte vraiment C’est dans ce contexte que Lacan en est venu à
épocale de la structure de l’ADN par Watson et formuler, en 1972, dans Encore, ce qui pourrait
Crick. Leur article princeps, très bref, est paru dans passer pour le concept analytique de la vie et qui
le magazine Nature en 1953, «Structure moléculaire semble définir la vie par la jouissance : «Nous ne
des acides nucléiques», et a inauguré les années savons pas ce que c’est que d’être vivant sinon
triomphales de la génétique. Nous sommes seulement ceci qu’un corps, cela se jouit».
aujourd’hui à l’aube du siècle qui va voir les Est-ce là une définition de la vie ? C’est plutôt le
sensationnelles conséquences pratiques de ce pas. contraire. Nous ne savons pas ce qu’est la vie. Nous
A partir de la découverte de cette structure, le savons seulement qu’il n’y a pas de jouissance sans
phénomène de la vie est-il désormais pénétrable ? la vie. Et pourquoi ne pas formuler ce principe sous
Tout au contraire. En 1970, un des artisans des cette forme que la vie est la condition de la
triomphes de la génétique moléculaire, François jouissance ? Mais ce n’est pas tout. Il s’agit
Jacob, pouvait écrire, dans son livre La logique du précisément de la vie sous la forme du corps. La
vivant : «On ne s’interroge plus sur la vie jouissance elle-même est impensable sans le corps
aujourd’hui dans les laboratoires, on n’essaye plus vivant, le corps vivant qui est la condition de la
d’en cerner les contours, on s’efforce seulement jouissance.
d’analyser des systèmes vivants». C’est un fait que, Ce point de départ justifie de rouvrir le dossier
lorsqu’on analyse l’être vivant, non pas dans sa biologique.
superbe stature, son unité évidente au niveau
macroscopique, mais au niveau de la molécule, les 1. LA VIE ET LE UN DU CORPS
processus qui sont en jeu relèvent de la physique et
de la chimie et ne se distinguent pas du tout des Dans notre discipline, qui est clinique, la vie se
processus qui se déroulent dans la matière inanimée, présente pour nous sous la forme du corps
dans les systèmes inertes. individuel, et nous pouvons nous en tenir là. Nous
Le dit de Lacan reste donc parfaitement exact en sommes même poussés à nous en tenir là.
dépit des progrès de la biologie moléculaire. Comme C’est là que l’on peut faire une distinction entre la
le dit François Jacob, le déclin du concept de la vie vie et le corps, ce que l’on fait passer dans
ne date d’ailleurs pas du milieu de ce siècle, mais de l’expression du «corps vivant». La vie ne se réduit
l’événement de la thermodynamique : «La valeur pas au corps dans sa belle unité évidente. Il y a une

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évidence du corps individuel, du corps en tant que vient à rêver, dans la même veine, de polype
Un, qui est une évidence d’ordre imaginaire. humain. Cela vous met dans l’atmosphère du rêve de
Prenons soin là de nous assouplir un petit peu en d’Alembert où vous voyez progressivement le Un
questionnant le statut de l’individu par rapport à la devenir multiple dans la nature et le multiple être un,
vie et précisément le statut de cet Un qui paraît en enfin une réversibilité perpétuelle de l’un à l’autre.
quelque sorte naturel. Cela tangue énormément à la fin dans le rêve de
Tout le Séminaire de Lacan qui s’appelle Encore est d’Alembert, puisque tout se trouve dans le flux
parcouru par cette interrogation insistante : sous général : tout change, tout passe, il n’y a que le tout
prétexte de cette évidence imaginaire de l’unité du qui reste. Cela culmine dans l’Un-tout qui s’arrête
corps, faudrait-il penser que le Un nous vient de là ? aux frontières du monde. En définitive, il n’y a plus
D’où la valeur de la position qui accompagne cette qu’un grand animal vivant qui est la nature elle-
insistance, la thèse que le Un nous vient du même : «Et vous parlez d’individus, dit-il, pauvres
signifiant et non pas du Un du corps. philosophes. Laissez-là vos individus. Que voulez-
Lacan a fait beaucoup pour bouger cette évidence-là. vous dire avec vos individus ? Il n’y en a point, non.
Il a en particulier écrit une phrase qui mérite Il n’y a qu’un seul grand individu, c’est le tout.»
l’attention et le développement, et qui prend pour Il est arrivé à Lacan, justement dans les années où il
cible la zoologie : «La zoologie peut partir de la essayait de donner son statut à la jouissance, d’aller,
prétention de l’individu à faire l’être du vivant, mais au gré de ses lectures ou de ses achats de livres
c’est pour qu’il en rabatte à seulement qu’elle le anciens, chercher dans cette littérature matérialiste.
poursuive au niveau du polypier». Il a évoqué Maupertuis.
Lorsqu’on s’occupe de l’animal, le vivant, c’est Cela fait bien mesurer la distance où nous sommes
l’individu, le corps un. On peut dire en cela que de ce monisme de la matière, d’une matière qui
l’être du vivant se réalise dans un individu. Mais que inclut la vie. Diderot, c’est une sorte de spinozisme
fait-on alors de ce qui a passionné nos matérialistes vitaliste où tout se révèle ou est supposé sensible,
du dix-huitième siècle : les polypes, les polypiers, le depuis la pierre. C’est ainsi qu’il commence son
fameux polypier de Trembley qui était conçu comme entretien avec d’Alembert, qui lui dit : «Mais vous
à la fois minéral, végétal et animal ? Que fait-on de n’allez pas me dire que la pierre est sensible. – Mais
la colonie de coraux où l’individualité corporelle pourquoi pas ? Elle crie, seulement on ne l’entend
devient éminemment problématique ? On se trouve pas.» De proche en proche, il fait la démonstration,
au contraire devant une sorte d’être collectif semi- par la nutrition, que le minéral contribue à la
individualisé et qui a l’air en effet d’être là pour croissance du végétal, et le végétal avalé par
combler les trous dans la chaîne des êtres. l’herbivore se retrouve aussi bien dans le corps
vivant. Donc, une continuité extraordinaire de la
Le rêve de d’Alembert sensibilité qui est le principe même des philosophies
de la nature, qui oblige sans doute à distinguer deux
Toute une pensée s’est adonnée à cette notion que états de la sensibilité : une sensibilité inerte et une
tout était continu dans la matière sans solution de sensibilité active, mais la sensibilité inerte de la
continuité et nous conduisant de l’inanimé au vivant. pierre peut passer à la sensibilité active.
Le rêve de d’Alembert de Diderot est tout écrit pour Cela nous donnera aussi bien les élucubrations
montrer à quel point la vie déborde le pauvre Un du sensationnelles de Schelling au dix-neuvième siècle
corps et apparaît au contraire comme une sur les âges du monde, où la conscience est traquée
extraordinaire puissance de prolifération. déjà dans les données de l’inanimé, de telle sorte
Le rêve de d’Alembert proprement dit, après que, dans ce monde, la mort de l’individu se réduit à
l’entretien de Diderot et d’Alembert, commence par n’être qu’une illusion.
l’image d’un essaim d’abeilles décrit comme une
grappe qui apparaît comme un être, un individu, un Hylozoïsme
animal. C’est évidemment une illusion. C’est un
assemblage, mais, si l’on amollit les petites pattes Je cite Diderot : «Et la vie ? La vie, une suite
par lesquelles se tiennent les abeilles, si l’on passe d’actions et de réactions. Vivant, j’agis et réagis en
ainsi insensiblement de la contiguïté à la continuité, masse» – masse de mon corps, des animalcules qui
on va former un tout, et un animal un. On le sait, non me composent. «Mort, j’agis et réagis en molécules.
de d’Alembert, puisqu’il rêve, mais du médecin Je ne meurs donc point. Non, sans doute. Je ne
Bordeu qui raconte à Melle de Lespinasse les délires meurs point en ce sens, ni moi, ni quoi que ce soit.»
oniriques de d’Alembert. Donc, il imagine l’essaim C’est une vision de la vie éternelle si l’on ne s’arrête
d’abeilles transformé en un véritable polype et en pas à la forme imaginaire du corps, mais si l’on

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admet que les animalcules, les fibres, les molécules mort chez Sade, mais il y a la première et la seconde
continuent leur petit bonhomme de chemin. vie chez Diderot.
De ce fait, la vie est partout dans la nature et aussi
bien la jouissance. La jouissance est coextensive à la 2. LE DEVENIR MORCELÉ DU CORPS
vie omniprésente. Je cite Diderot : «Pas un point
dans la nature qui ne souffre ou qui ne jouisse.» Puisque j’en étais à Diderot, passons à Descartes.
Voilà la jouissance étendue à toute la nature et à
chacun de ses points. Descartes et la substance jouissance
C’est d’ailleurs de l’Encyclopédie de Diderot, de
En effet, la référence de Lacan pour introduire la
1760 et quelque, que date le mot «hylozoïsme», un
vie-jouissance, ce qu’il appelle la substance-
mot savant forgé à partir de hylé (matière) et zoé
jouissance, c’est Descartes, tout à l’opposé de
(vie), pour qualifier cette doctrine de la matière
l’hylozoïsme, parce que, là, pas question de matière
vivante faite Dieu. Et, comme disait Lacan, pour les
vivante. Il ne va pas du tout chercher, pour situer la
matérialistes du dix-huitième siècle, leur Dieu c’était
jouissance, cette jouissance partout, cette jouissance
la matière.
universelle, cette jouissance qui est en chaque point
Il est frappant que l’idée du grand Tout vivant et
de la nature, que l’on trouve chez Diderot. Là, on ne
immortel ait été la doctrine des stoïciens, ceux-là
manquerait pas de matière à différents niveaux de
même qui ont inventé la différence du signifiant et
l’œuvre de Diderot : on a un éloge continué des
du signifié. Comment d’un côté, pour ce qui est du
possibilités infinies de la jouissance, depuis les plus
langage, ils l’ont articulé, désarticulé, tandis qu’ils
minuscules et insensibles jusqu’aux plus vastes.
s’adonnaient simultanément à cette doctrine de la vie
Descartes, lui, réduit la matière à l’étendue, et cette
partout et du monde grand animal. C’est bien la
réduction exclut par principe la jouissance du corps,
preuve que c’est au niveau du langage qu’ils
en tant que le corps relève de l’étendue.
attrapaient eux l’unité de l’élément, du signifiant Un,
C’est pourquoi Lacan peut dire, dans son texte sur
parce que, dans la nature, ils n’attrapaient que l’unité
«La psychanalyse dans ses rapports avec la réalité»
du Tout. Ce qui viendrait à l’appui de la thèse de
que le corps a été profondément méconnu par
Lacan que l’on attrape le Un à partir du signifiant et
Descartes, pour avoir été réduit à l’étendue. Bien
non pas à partir de la nature. Dès que l’on
entendu. La méconnaissance constitutive de cette
s’approche, allez savoir ce qui fait vraiment Un !
réduction de la matière et du corps à l’étendue, c’est
L’hylozoïsme a toute raison de nous servir de
de disjoindre de sa jouissance le corps. Mais il faut
référence dans la question dans laquelle nous nous
constater en même temps que cette méconnaissance
avançons, puisque c’est évidemment, bien qu’il ne le
est la condition même des opérations auxquelles
signale pas, le soubassement de la théorie de Sade
nous soumettons le corps toujours davantage.
que Lacan expose dans le Séminaire de L’éthique, et
Cela a une valeur de prophétie de lire ce que Lacan
qui est là à sa place de son élaboration de la
pouvait écrire en 1967 à ce sujet : «Il faudra à ce
transgression et de la jouissance de la transgression.
corps les excès imminents de notre chirurgie pour
Il expose le système du pape Pie VI, ce pape
qu’éclate, au sens commun, que nous n’en disposons
criminel dont le postulat est que la nature elle-même
qu’à le faire être son propre morcellement.» Ce n’est
veut la destruction, la mort. Il distingue à ce propos
pas seulement que l’être du vivant n’est pas le Un de
deux morts : celle de l’individu, qui est déjà la
l’individu, mais aussi que l’être du vivant, lorsqu’il
jouissance d’en finir avec l’autre, et celle de la
s’agit du corps de l’être parlant, c’est le
matière même du cadavre qui résulte de la première.
morcellement de ce corps. Ce n’est pas seulement là
Vous trouvez le texte de Sade pages 249-250 de
cette profusion qu’un Diderot peut montrer à sa
L’éthique de la psychanalyse. Le criminel radical
façon : «Nous sommes tous des polypiers, nous
veut atteindre non seulement l’autre au niveau de la
sommes tous des colonies d’animalcules mal
vie, du corps individuel, mais dans la matière qui
individués». C’est le Un mis en question par le
subsiste après le premier crime. C’est l’hylozoïsme
morcellement.
de Diderot et de bien d’autres du dix-huitième qui
est le soubassement de la théorie des deux morts. Un essai d’inspiration swiftienne
L’idée des deux morts est comme l’envers et
l’endroit de la double vie de Diderot : «Vivant, Le corps morcelé, nous le connaissons au niveau
j’agis et je réagis en masse. Mort, j’agis et je réagis fantasmatique. C’est d’ailleurs l’expression que
en molécule.» Diderot est là comme l’envers exact Lacan avait forgée pour prendre dans sa parenthèse
du système sadien. Il y a la première et la seconde

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les phénomènes imaginaires sur lesquels Mélanie Pour le bien public et le bien individuel
Klein avait tant insisté.
Il s’agit ici du morcellement en tant que réalisé par Voilà ce qui s’annonce du devenir morcelé du corps.
l’opération chirurgicale. C’est là que la biologie qui On peut d’une certaine façon dire bye bye à ce qui a
a passé dans son cours toute une période, la plus été la célébration de l’unité du corps, puisque ce qui
longue période, à célébrer l’unité du vivant, est au contraire en marche, c’est son devenir
s’accomplit tous les jours dans le morcellement de morcelé, évidemment pour son plus grand bien.
cette unité. Des nouvelles du morcellement, on en a tous les
Pas plus tard qu’aujourd’hui, voilà que je tombe sur jours. Il y a un morcellement qui se fait sous une
un essai extraordinaire dans le numéro de cette forme plus aimable, permise par le génie génétique.
semaine du magazine Time. On arrive maintenant au génie génétique parce qu’on
Vous savez qu’on sait transplanter les plus ne s’est pas arrêté à l’image de la belle forme du
importants des organes, depuis l’opération épocale corps, mais que l’on sait opérer sur le réel du corps.
de la transplantation du cœur par le Dr Barnard. Le On en est à l’engineering des tissus. On fabrique de
problème aujourd’hui, c’est que l’on n’a pas assez la peau, on la vend, depuis mai 1998. L’année
de ces organes à transplanter. 62 000 Américains dernière, à cette date, a été approuvée pour la mise
attendent des organes pour survivre ! Qui leur en vente la peau fabriquée. On produit, avec l’aide
donnera ces organes ? de matières semi-synthétiques des cartilages, des os.
Eh bien, l’auteur de cet article a une idée : il faut les On s’apprête à produire des ligaments et des
acheter. Donc, il faut qu’il y en ait qui les vendent. tendons, mais la grosse chose qui est à l’étude, c’est
Et donc, proposition sensationnelle : autoriser les la création d’organes internes complets, les néo-
familles à vendre les organes des décédés. organes.
Il y a une objection : ce sont les plus pauvres qui Cela donne une densité spéciale à ce que l’on peut
seront tentés de vendre le rein et le cœur du cher articuler de notre rapport au corps, qui n’est
disparu pour 300 $-c’est une évaluation de l’auteur. évidemment pas trans-historique, et il sera de plus en
Il y a une réponse à cela : de toute façon, tout ce qui plus conditionné par ce devenir morcelé du corps. Il
est pénible dans la vie affecte toujours plus les ne s’agit pas là du méchant marquis de Sade qui va
pauvres que les riches. Les pauvres vivent moins découper la pauvre Justine. C’est évidemment pour
bien, ils s’habillent plus mal, ils travaillent plus le bien public et le bien individuel, c’est-à-dire c’est
dangereusement, et ils ont des petites voitures. irrésistible.
Alors, si l’on insiste, on peut payer 3000$ plutôt que Voilà ce qui rend utile de rassembler quelques
300. éléments de biologie lacanienne. C’est cela la mise
L’audacieux admet tout de même une limite, et il ne en œuvre des algorithmes du vivant.
propose pas d’acheter les organes des vivants, parce
qu’il considère que là ce serait une atteinte à la Le corps-machine
dignité humaine.
Ce petit texte qui m’est tombé dans les mains par Qu’est-ce qui est ici cartésien ? C’est ce qui est anti-
hasard est d’inspiration swiftienne. Vous connaissez aristotélicien. Cela procède de la perspective qui
le texte de Swift «Modeste proposition concernant décompose l’unité du vivant, alors que la
les enfants des classes pauvres» : «Comment perspective aristotélicienne met l’accent sur l’unité
soulager de leur charge les parents et la nation et du vivant, de l’âme comme forme du corps. C’est
utiliser ces enfants pour le bien public ?». Le texte précisément pour faire contraste à cette perspective
de Swift consiste à proposer que les enfants d’un an que Lacan se réfère répétitivement dans son
contribuent au bien public, à l’alimentation et en Séminaire Encore au De l’âme d’Aristote, pour en
partie à l’habillement de nombreux milliers mesurer à la fois que cela a prescrit le
d’hommes. Il propose qu’on les mange. C’est sous la développement de la biologie, que c’est en quelque
plume de Swift une satire du cynisme des riches de sorte la forme philosophique de notre imaginaire du
son temps, et il est saisissant de voir une plume corps, mais que c’est déjà périmé tous les jours par
américaine afficher une problématique dont on se la mise en œuvre des algorithmes du vivant.
demande si elle restera ainsi seulement au niveau de Cette perspective aristotélicienne est invinciblement
l’essai ou si elle passera à l’acte. périmée. Lacan considérait d’ailleurs qu’il y avait
toute une part de la philosophie contemporaine qui
n’était que des efforts pour regonfler, remettre au
goût du jour cette perspective aristotélicienne. Le
gestaltisme, la psychologie de la forme, le

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goldsteinisme, et même l’être-dans-le-monde, ou la concerne le statut du corps parlant : le corps ne


phénoménologie de la perception, ont été autant de relève pas de l’être, mais de l’avoir.
tentatives de faire retour à l’harmonie de l’âme et du C’est l’accent tellement surprenant que Lacan met
corps. On considère en effet que Descartes était un sur la formule «l’homme a un corps», qui est
abruti d’en avoir fait deux substances séparées et incarnée dans le droit anglais sous la formule de
que, nous, nous allons nous occuper à recoudre cela l’habeas corpus. Il abonde sur «l’homme a un corps»
pour retrouver l’unité du vivant. dans un de ses derniers textes, «Joyce-le-
Lacan, qui n’est pas progressiste, comme il dit, mais symptôme», mais vous le trouvez déjà dans le
qui n’est pas nostalgique, sait qu’on ira toujours Séminaire II, page 93. Il note d’ailleurs que,
davantage dans le sens cartésien, c’est-à-dire toujours, on a eu un corps, mais que c’est encore
d’opérer sur le corps, de le décomposer comme une plus clair aujourd’hui, car nous avons poussé
machine. Dès son Séminaire il souligne le caractère extrêmement loin l’identification de l’homme avec
décisif de la référence à la machine pour ce qui est son savoir.
de fonder la biologie. Cette décomposition, ce C’est là que trouve son sens la référence et l’appui
morcellement procède essentiellement de se mettre à qui est pris au dualisme cartésien. Ici, c’est un
distance de ce qui est la merveilleuse harmonie de dualisme du savoir et du corps. La question de l’être
l’organisation vivante avec son milieu, pour opérer pour «l’homme», entre guillemets, se pose du côté
et démantibuler, décomposer, désarticuler. du savoir, alors que le corps est du côté de l’avoir.
Il est frappant que François Jacob, dans son ouvrage, Cette identification de l’homme avec son savoir est
peut écrire : «La biologie moléculaire correspond à celle que Lacan a fait culminer dans le concept ou
un nouvel âge du mécanisme.» Ce n’est pas parce l’algorithme du sujet. Sa position est de l’ordre de
que l’on est passé aux références à l’information, ce l’être, même si elle est formulée comme manque-à-
n’est pas parce que maintenant on opère au niveau être.
moléculaire que conceptuellement on n’est pas dans On peut dire encore plus simplement que le sujet, à
le schéma mécaniste. Il y a à la fois des changements partir du moment où il est sujet du signifiant, ne peut
sensationnels dans la biologie, mais il y a en même s’identifier à son corps, et c’est précisément de là
temps des phénomènes en quelque sorte de longue que procède son affection pour l’image de son corps.
durée, et celui-ci en est un. Il y a quelque chose qui L’énorme boursouflure narcissique, qui est
procède de l’animal-machine de Descartes. caractéristique de l’espèce, procède de ce défaut
On verra de la même façon, pour ce qui est de la d’identification subjective au corps. C’est
biologie de Freud, à quel point elle a été bien spécialement dans l’hystérie que le défaut
orientée dans sa référence essentielle. Les faits de d’identification corporelle a été mis en évidence.
morcellement mettent en question l’identité du corps Voilà un principe directeur, qui est d’ailleurs le
d’une façon beaucoup plus probante que les principe de la critique constante que Lacan a pu
élucubrations hylozoïstes, et par là même l’âme faire, implicitement ou explicitement, de la
aristotélicienne qui n’est, comme le dit Lacan page phénoménologie de Merleau-Ponty qui essaye de
100 de Encore, que l’identité supposée au corps. restituer la co-naturalité de l’homme au monde, qui
se centre sur la présence corporelle, qui étudie la
Le corps parlant relève de l’avoir présence au monde dans, par, à travers un corps.
C’est aussi sensible dans la philosophie du Dasein
Cela nous dit quelque chose de fondamental sur le de Heidegger, d’où il s’est déplacé, par rapport à
statut du corps, de ce corps qui donne le modèle quoi il a tourné. La présupposition, comme dit
imaginaire du Un. On identifie en quelque sorte Lacan, pour Merleau-Ponty, c’est qu’il y a quelque
spontanément, imaginairement, le corps et l’être du part un lieu de l’unité, qui est l’identification de
vivant. Lacan le dit en passant lorsqu’il parle du rat l’être et du corps, et qui a comme résultat d’effacer
dans le labyrinthe au dernier chapitre du Séminaire le sujet.
Encore. On en identifie là le corps et l’être. C’est Si l’on prend les choses dans cette perspective, le
une identification qui est au principe du premier behaviorisme est susceptible de la même critique.
abord de l’être, si on le classe à Aristote. Même si les phénoménologues et les psychologues
Aujourd’hui, on entreprend au contraire de détraquer gestaltistes se sont gaussé de Watson, l’idée de
le pauvre petit rat en le plongeant dans le savoir de décrire le comportement en termes de stimulus-
l’expérimentateur, un savoir dont il n’a que faire réponse en laissant de côté toute introspection repose
pour sa vie. finalement sur une équivalence de l’être et du corps.
S’il est licite, pour l’animal, d’identifier l’être et le
corps, ce ne l’est pas pour l’espèce humaine. Cela

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C’est dans la faille de cette identification entre l’être des discours différents. C’est une pure spéculation
et le corps, c’est en maintenant dans tous les cas que chez Weismann – et Freud s’est 'intéressé aux
le sujet a un rapport d’avoir avec le corps que la tentatives de démontrer la théorie de Weismann de
psychanalyse ménage son espace. façon expérimentale. Chez Watson et Crick, c’est
vraiment inscrit dans une science, la génétique
3. LA BIOLOGIE DE FREUD moléculaire. Cela donne lieu à une pratique et
débouche sur le génie génétique. Il n’empêche que,
Freud a mis beaucoup d’espoir dans la biologie. Je le entre le germen de Weismann et le génome à partir
cite : «La biologie est vraiment un domaine aux de Watson 'et Crick, il y a le même schéma. Le
possibilités illimitées. Nous devons nous attendre à même schéma conceptuel est à l’œuvre entre la
recevoir d’elle les lumières les plus surprenantes, et référence que Freud a choisie en biologie et ce qui
nous ne pouvons pas deviner quelles réponses elle nous occupe de la biologie la plus actuelle et cette
donnerait dans quelques décennies aux questions 'biologie future.
que nous lui posons.» Je l’ai trouvé heureusement confirmé dans 'l’ouvrage
d’une lecture très plaisante d’un épistémologue un
L’au-delà de la vie ouvert au corps parlant peu iconoclaste, André Pichot, L’histoire de la
notion de gène. Il y a à propos de Weismann, la
Lacan, dans le contexte où il a pris la parole, a posé
notion que, mutatis mutandis – Weismann n’avait
que la biologie freudienne, ce n’est pas la biologie.
pas la notion que la substance qui transportait
En effet, la mort dont il s’agit dans la pulsion de
l’hérédité, c’étaient les chromosomes –, c’est le
mort, ce n’est pas la mort biologique, ce n’est pas le
même schéma conceptuel qui reste à l’œuvre dans la
simple retour du corps vivant à l’inanimé. C’est une
biologie quelques décennies après. A partir de
mort où il s’agit d’un au-delà de la vie. Une biologie
considérations purement physiques sur les lois
qui inclut la pulsion de mort est une biologie d’au-
statistiques, Schrödinger, en 1944, dans un petit
delà de la vie, mais d’un au-delà qui est ouvert à
ouvrage de vulgarisation, Qu’est-ce que la vie ?, a
l’être parlant par le langage. Cet au-delà de la vie est
pu anticiper exactement le concept de la génétique
matérialisé par la sépulture, puisque l’espèce
moléculaire. Pichot peut dire qu’il en donne les
humaine est la seule où le corps mort garde sa
bases théoriques dix ans avant qu’on élabore la
valeur.
structure de l’ADN. C’est dire la force de ce schéma
Cet au-delà de la vie qui est ouvert au corps parlant,
conceptuel. Il est chez Weismann, enrichi par la
Sade en est lui-même l’exemple. Il a rêvé de la mort
théorie chromosomique, il permet à Schrödinger de
des molécules. Il a rêvé d’un criminel qui pourrait,
déduire à sa façon ce qui prendra forme en 1953 de
au-delà de l’individu, tuer les molécules, mais,
la double hélice de Watson et Crick, et qui nous met
pratiquement, il a demandé par testament, comme on
dans les perspectives où nous sommes pour le siècle
sait, que son nom propre sur la pierre tombale soit
prochain où le rapport au corps et à son
effacé.
morcellement va connaître tout son épanouissement.
Ce qui est spécifique à l’homme c’est de durer, non
Freud s’est vraiment rapporté à l’axe central de la
pas sous forme de molécules, mais sous forme de
biologie comme par divination. Même les néo-
signifiants. C’est dans cette marge signifiante d’au-
darwiniens d’aujourd’hui se réfèrent à Weismann.
delà de la vie que Sade a voulu s’atteindre lui-même
Ce vulgarisateur de talent qui s’appelle Richard
et disparaître. La demande de Sade, et même son
Dawkins, l’auteur de ce livre inénarrable, Le gène
injonction, sa pulsion de mort porte sur le signifiant,
égoïste, écrit en toutes lettres : «L’idée centrale que
et par là il ne s’agit pas en effet de biologie.
j’ai utilisée a été esquissée par Weismann». Ce que
Le schéma conceptuel de Weismann Freud a prélevé, c’est vraiment au point de départ de
l’autoroute centrale de la biologie d’aujourd’hui.
Mais la biologie freudienne, c’est tout de même la Au chapitre VI de l’«Au-delà du principe de plaisir»,
biologie. Au moins a-t-il appuyé sa spéculation sur Freud expose la théorie des deux catégories de
la biologie, et il n’a pas si mal choisi avec pulsions : pulsion de mort cherchant à rétablir l’état
Weismann et sa théorie du plasma germinatif. La inanimé et pulsion de vie, pulsion sexuelle, tendant à
grande référence, c’est le chapitre VI d’«Au-delà du la conjonction sexuelle et «à la fusion de deux
principe de plaisir». cellules germinales différenciées, tendant à assurer
Il faut reconnaître qu’il y a une parenté entre le la reproduction, à prolonger la vie et à lui donner
germen de Weismann et le génome actuel. 'Sans l’apparence de l’immortalité». C’est sur la base de
doute le germen et le génome sont-ils inscrits dans ce qu’il a élaboré de pulsion de vie/pulsion de mort

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qu’il trouve une analogie chez Weismann : «Nous et les pulsions de mort au soma. Il resitue sa théorie
trouvons le plus grand intérêt à la façon dont A. des pulsions à partir de là. Certes, il note que la
Weismann, dans ses travaux, a traité le thème de la psychanalyse ne s’intéresse pas à la substance
durée de la vie et celui de la mort des organismes. vivante mais aux forces qui opèrent dans la
C’est ce chercheur qui introduit la distinction entre substance vivante, et ce sont les pulsions. Il présente
une moitié mortelle et une moitié immortelle de la donc la théorie des pulsions comme la dynamique
substance vivante. La moitié mortelle est le corps au qui complète la morphologie de Weismann.
sens étroit, le soma ; lui seul est soumis à la mort Il s’est intéressé en détail aux essais de
naturelle, tandis que les cellules germinales sont démonstrations expérimentales de cette thèse. C’est
potentiellement immortelles dans la mesure où elles surtout ce qui l’a dérangé qui est très frappant. Ce
sont capables de se développer en formant un nouvel qui le dérange, c’est que Weismann montre que les
individu ou, en d’autres termes, de s’entourer d’un organismes unicellulaires où le soma et le germen ne
nouveau soma.» seraient pas distingués sont potentiellement
Quelle est la notion en question ? Il y a deux immortels. C’est une conception qui est soutenue
ensembles de cellules différenciées, les unes aussi bien aujourd’hui : l’immortalité de la bactérie
spécialisées dans la reproduction, les autres qui se et même l’hypothèse de la bactérie initiale, de la
développent en corps individuels. D’un côté, les mère de toutes les bactéries. Ce qui dérange Freud,
cellules germinatives de la reproduction persistent et c’est que la mort somatique n’intervienne que chez
se transmettent comme une lignée en quelque sorte les pluricellulaires, c’est-à-dire que la mort ne soit
autonome. Et même Jacob va dire : «C’est la qu’une acquisition tardive. Il dit : «Il n’y a plus lieu
reproduction des êtres unicellulaires par simple de faire état de pulsion de mort remontant à
fission, et chacune est capable de donner naissance à l’apparition de la vie sur terre.» Lui voudrait que les
un corps, de s’entourer d’un corps individuel, d’un pulsions de mort et les pulsions de vie soient
soma, mais qui est en quelque sorte sa fin en lui- vraiment à l’origine même de la vie.
même.» C’est ainsi que se perpétue une lignée tandis Il faut suivre dans ce chapitre un raisonnement
que le corps individuel vient en quelque sorte se vraiment tiré par les cheveux de Freud pour essayer
greffer latéralement sur cette lignée. de montrer que les protozoaires pourraient très bien
subir les pulsions de mort dès le début sans que l’on
arrive à le percevoir. C’est une démonstration
vraiment raffinée, mais qui montre que ce qui
compte pour lui, c’est de doctriner sur la vie comme
C’est l’intuition et le schéma conceptuel de telle. La question de la jouissance qui habite cette
Weismann, avec l’idée que la reproduction dépend affaire de pulsion de mort doit être liée, pour lui, à la
entièrement de la nature et des propriétés du germen vie comme telle. D’où l’importance de rappeler que,
et que tout ce qui arrive au corps individuel du point avec Lacan, nous nous intéressons à la jouissance
de vue de l’hérédité est tout à fait indifférent à la comme liée à la vie mais sous la forme du corps.
descendance et disparaît avec lui, tandis que «la Tout l’effort de Freud est pour que ces pulsions
sélection naturelle opère sur les dispositions cachées soient déjà présentes indépendamment de la
de la cellule germinale». L’hérédité apparaît ici constitution, non seulement d’un corps, mais même
séparée de tout incident, et même, ajoute François d’un organisme pluricellulaire. Il arrive finalement,
Jacob, «de tout désir». en se tortillant de cette façon-là, à valider son
C’est de ce schéma, si simple qu’il soit, que procède analogie avec Weismann. Et même, il invente le
la voie royale de la biologie. C’est entouré de toute gène égoïste. Il invente déjà le néodarwinisme.
une philosophie chez Weismann, une philosophie L’idée du germen potentiellement immortel qui
des biophores – il pense qu’il y a des particules utilise les corps individuels pour se perpétuer – la
porteuses de vie dans le germen –, mais tout cela ce poule apparaît comme le moyen que l’œuf a trouvé
sont des fioritures qui n’enlèvent rien à la force de pour produire un autre œuf, selon une phrase du
ce schéma. En effet, dans un tout autre contexte, ce philosophe Butler cité par Jacob –, frappe tellement
que l’on va trouver comme structure de l’ADN vient Freud qu’il va jusqu’à parler du narcissisme du
à la place du germen de Weismann. germen : les cellules germinales se comportent de
façon absolument narcissique au sens de la
Le germen narcissique psychanalyse. La notion du germen narcissique est
Qu’est-ce qui intéresse Freud ici ? C’est l’analogie déjà la préfiguration du néodarwinisme
qui lui fait superposer les pulsions de vie au germen

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contemporain du succès de librairie qu’a fait II LA VIE EST CONDITION DE LA


Dawkins avec Le gène égoïste. JOUISSANCE
Qu’est-ce que l’idée du gène égoïste ? Dawkins fait
parler le gène. Le gène essaye de survivre et de se Je ne m’intéresse à la vie que dans sa connexion
reproduire, donc il programme les corps dans avec la jouissance et pour autant qu’il se pourrait
lesquels il se trouve à cette fin. Cela, encore, on peut qu’elle soit ce qui mérite d’être qualifié de réel. Il
admettre. Mais, là où cela devient saisissant, c’est me semble que les propositions de Lacan ne font pas
que, comme la population génique est dispersée chez objection à formuler que la vie est la condition de la
de nombreux individus, il y a une solidarité génique. jouissance.
Il étudie donc le comportement du corps en le Si la vie est condition de la jouissance, c’est une
déduisant de l’égoïsme du gène. Par exemple, si les condition nécessaire, mais non pas suffisante.
parents protègent les enfants, c’est pour protéger les J’ai en effet pris soin de distinguer la vie comme
gènes. Et puis, de là, la vie amoureuse, la vie sociale. telle, pour ne pas dire comme puissance, et le corps.
Tout, tout, c’est le gène qui gêne tout le monde pour La vie déborde le corps. C’est ce qui oblige à
se perpétuer et arriver à ses fins. Dans le même fil, préciser qu’il n’y a jouissance qu’à la condition que
vous avez, à partir du milieu des années soixante- la vie se présente sous la forme d’un corps vivant.
dix, la sociobiologie.
En court-circuit, dans son introduction à ce qui 1. CONDITION DE CORPS ET CONDITION DE
devait devenir le Département de Psychanalyse, SIGNIFIANT
Lacan qualifie curieusement de «lieu de la vie»
l’imaginaire et le réel : «Mon imaginaire et mon C’est bien cette expression qu’il s’agit d’évaluer. Le
réel, par quoi se distinguent deux lieux de la vie que corps vivant, qu’est-ce à dire ? Cela dit qu’il ne
la science à cette date sépare strictement». En quoi s’agit pas seulement du corps imaginaire, du corps
peut-on dire que l’imaginaire et le réel sont des lieux sous la forme de sa forme. Il ne s’agit pas du corps
de la vie ? Cela s’appuie sur cette distinction image, de celui que nous connaissons, auquel nous
germen/soma. L’imaginaire est là lié au corps nous référons parce qu’il est opératoire dans le stade
individuel, alors que le germen, et bien plus le du miroir, ce corps spéculaire qui double
génome, est le lieu de la vie, le réel de la vie. l’organisme. Il ne s’agit pas non plus du corps
Plus saisissant peut-être comme court-circuit est symbolique, celui qui à plusieurs reprises fait venir
l’analogie de Lacan que vous trouvez page 89 sous la plume de Lacan la métaphore du blason. Les
d’Encore : «La fonction que je donne à la lettre est armoiries sont un code. Des parties du corps peuvent
celle qui fait la lettre analogue d’un germen». Lacan certes y être représentées, d’ailleurs avec d’autres
réutilise ce schéma en faisant, lui, la lettre analogue éléments naturels, mais elles ont valeur de
du germen. C’est bien le germen de Weismann, bien signifiants. Ce sont des signifiants imaginaires, des
que Lacan le rapporte à la physiologie moléculaire – signifiants dont la matière est empruntée à l’image.
qui se passe bien de ce terme de germen –, puisqu’il Lorsque nous disons «le corps vivant», nous
parle du germen séparé des corps auprès desquels il écartons ce corps symbolisé comme aussi bien le
véhicule vie et mort tout ensemble. corps image. Ni imaginaire, ni symbolique, mais
vivant, voilà le corps qui est affecté de la jouissance.
Rien ne fait obstacle à ce que l’on situe la jouissance
comme un affect du corps, et la question est de
donner son sens à cet adjectif que l’on ne peut pas
élider, vivant, qui a pour nous évidemment beaucoup
Cette analogie de la lettre et du germen est moins de précision que l’adjectif imaginaire ou
évidemment faite pour nous donner la notion d’une l’adjectif symbolique. Ceux-ci résonnent de tous les
reproduction de la lettre, mais qui suppose échos de l’enseignement de Lacan et peuvent après
l’extériorité du savoir par rapport à l’être, par tout se fonder sur l’épistémologie et même sur les
rapport au corps. C’est une transmission de la lettre, travaux d’histoire des sciences sur lesquels Lacan
mais en position d’extériorité. Ce qui fait que Lacan s’est appuyé pour faire cette distinction d’imaginaire
dit : «Le savoir est dans l’Autre. C’est un savoir qui et de symbolique, alors que vivant passe là dans
se supporte du signifiant et qui ne doit rien à la notre discours sans être doté le moins du monde de
connaissance du vivant.» cette précision comparable.
La question est de donner son sens à cet adjectif de
vivant et aussi bien de saisir par quel biais, de quelle
incidence l’affect de jouissance advient au corps. Il y

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a donc, si l’on admet cette perspective, la condition Concernant la mort, c’est le moment où jamais de se
de corps. régler sur le dit de Lacan que la biologie freudienne
Je peux tout de suite ajouter qu’il y a une seconde n’aurait rien à faire avec la biologie. Réglons-nous
condition qui s’ajoute à la condition de corps pour sur le dit de Lacan qui distingue la biologie
que l’on obtienne quelque chose comme la condition freudienne et la biologie proprement dite.
suffisante. C’est la condition de signifiant, si l’on se C’est bien ce qui a conduit Lacan à distinguer deux
règle sur cette formule de Lacan que le signifiant est morts à partir du système du pape Pie VI qui figure
cause de la jouissance. dans l’histoire de Juliette de Sade. La première mort,
Voilà la perspective – la vie condition de la dans cette spéculation, est celle qui frappe la vie du
jouissance, la condition de corps, la condition de corps individuel et le transforme en cadavre. La
signifiant – où je compte m’avancer dans cette seconde est celle qui frapperait les molécules du
biologie lacanienne. corps réduit à ce cadavre.
Il y a au bout de cette perspective une clinique qui Il faut relire ce dédoublement de la mort. Le
prendrait pour pivot une définition qui me semble dédoublement lacanien n’est pas le dédoublement
avoir été négligée du symptôme et qui est pourtant sadien. Il s’étaye sur le dédoublement sadien, mais il
fondamentale, incontournable. C’est celle du ne s’y réduit pas.
symptôme comme événement de corps, qui figure au L’existence de ces deux morts suppose l’existence
moins une fois chez Lacan. de deux vies ou deux formes de vie, dont la première
Si elle a été négligée, c’est sans doute qu’elle semble se réalise sous la forme du corps et la seconde
partielle. Le symptôme comme événement de corps s’accomplirait sous une forme infra, infra-corporelle,
semble négliger l’évidence, par exemple du une vie qui serait en effet moléculaire ou
symptôme obsessionnel qui se présente comme fibrillonnaire. C’est sur ce matérialisme vital que la
symptôme de la pensée par excellence, bien que le spéculation de Sade s’appuie et aussi bien qu’elle
symptôme obsessionnel de la pensée ait toujours son anime de ce qu’il appelle «le crime», ce crime qui
cortège de symptômes corporels. Et puis, la serait le désir de frapper non seulement la première
définition du symptôme comme événement de corps vie mais aussi la vie moléculaire.
semble faire l’impasse sur tous les symptômes qui, Si l’on se met un peu à distance de la passion
dans les différentes structures cliniques, affectent par criminelle qui anime cette spéculation, le schéma
excellence la pensée, l’énonciation, le langage. C’est que comporte ce dédoublement se dessine ainsi : une
pourtant une définition logique du symptôme, à quoi mort au-delà de la mort, une vie au-delà de la vie.
on ne peut pas échapper dès lors que l’on saisit le Seulement, chez Diderot comme chez Sade, la
symptôme comme jouissance, dès lors même qu’on double vie comme la double mort sont du registre
le saisit dans les termes que propose Freud dans biologique. C’est une biologie rêvée.
Inhibition, symptôme, angoisse, comme une La dichotomie ainsi introduite répercute la
satisfaction de la pulsion. Si le symptôme est une différence qu’il y a en définitive entre la vie et le
satisfaction de la pulsion, s’il est jouissance corps. Ce dédoublement sur lequel Lacan fait fonds
conditionnée par la vie sous la forme du corps, cela dans son Éthique de la psychanalyse repose sur le
implique que le corps vivant est prévalent dans tout fait que la vie comme telle déborde la vie du corps
symptôme. individuel et que le corps n’est qu’une forme
Voilà ce qui est à l’horizon de ce que j’appelle transitoire, une forme périssable de la vie. Le
«biologie lacanienne» : la reprise de la Wunsch de Sade, que Lacan appelle finalement
symptomatologie à partir des événements de corps. pulsion de mort, vise la vie comme telle au-delà du
Cela nous demandera évidemment quelques corps.
redéfinitions, quelques précisions qui font Lorsqu’on parle de Sade, qui porte le nom de Sade ?
apparemment obstacle à ce que cette définition soit C’est le sujet qui assumerait, qui prendrait à son
considérée comme opératoire. compte la pulsion de mort, qui la subjectiverait
comme un crime, et qui l’étendrait jusqu’aux
2. DU BINARISME DES PULSIONS AU éléments du corps décomposé dont il désirerait la
MONISME DE LA PULSION disparition, l’anéantissement.
Trouve-t-on quoi que ce soit d’équivalent chez
Dédoublement de la mort Freud ? Si Lacan est allé pêcher ce dédoublement
biologique chez Sade, c’est qu’il n’y a pas trace chez
Pour faire bonne mesure à ce dont j’ai parlé à propos Freud d’un tel dédoublement. Freud ne distingue pas
de la vie et des mythes matérialistes de la vie, je entre la vie et le corps.
dirai quelque chose de la mort.

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La répétition, facteur d’inadaptation phénomène anti-vital, dans la mesure où, en regard


de la spéculation freudienne, la répétition dans
Allons voir le chapitre V de l’«Au-delà du principe l’espèce humaine s’oppose à l’adaptation. Ces
de plaisir», où Freud développe ce qu’il appellera registres de la répétition et de l’adaptation sont deux
lui-même ultérieurement, en 1925, une ligne grands registres qui sont suivis cahin-caha de temps
extrême de sa pensée, susceptible d’être amendée et en temps, mais de façon insistante dans cette lecture
corrigée. de Lacan.
Quelle est cette ligne extrême ? Elle consiste – Toute’a psychologie animale célèbre l’adaptation de
premièrement, à imputer la compulsion de l’organisme animal au milieu. Une référence restera
répétition, cliniquement saisie, au corps vivant, à permanente pour Lacan, celle des recherches
l’organisme vivant comme tel, voire à la substance tellement divertissantes de Von Uexküll montrant
vivante – deuxièmement, à concevoir cette répétition comment, par exemple, la mouche a son monde à
comme tendance à rétablir tin état antérieur – elle qu’elle prélève sur l’ensemble de
troisièmement, à identifier cet état antérieur à la l’environnement des lieux significatifs par rapport à
mort conçue comme non-vie, c’est-à-dire la mort quoi elle apparaît merveilleusement adaptée,
biologique pour autant que le non-vivant était là appareillée pour son monde. L’adaptation culmine là
avant le vivant. La démonstration que tente Freud dans l’harmonie. Donc, adaptation, emboîtement,
dans ce chapitre V et qu’il prolonge dans son ou, comme s’exprime Lacan, dans L’Etourdit,
chapitre VI isole un mouvement vers la mort qui rapport trait pour trait entre Umwelt et l’ Innenwelt,
affecterait le vivant en tant que tel. Le corps entre le monde extérieur et le monde intérieur de
individuel obéit pour Freud à la même logique que la l’animal. Là, envers et endroit parfait entre
vie en tant que telle. C’est d’ailleurs ce qui le l’organisme et son milieu.
conduit à chercher les manifestations de ces pulsions C’est par rapport à ce concept fort, expérimental, au
dès l’origine de la vie. moins ce concept qui se prétend issu de
Ce qui se présente chez Freud comme l’état initial, l’observation, que prend sa dimension, par contraste,
l’état naturel, c’est l’état inanimé, pour autant que la répétition. C’est par rapport à cette adaptation
c’est un état sans aucune tension, et la vie apparaît merveilleuse, harmonique, que la répétition
comme une perturbation extérieure qui est survenue freudienne relue par Lacan prend son relief, dans la
à l’inanimé. Freud le dit en toutes lettres dans cette mesure où ce n’est pas très sorcier de montrer que la
spéculation extrême : «Les propriétés de la vie répétition est foncièrement, pour l’espèce humaine,
furent suscitées dans la matière inanimée par l’action un facteur d’inadaptation, que la répétition, telle
d’une force.» Il dit lui-même que cette force est à qu’elle émerge dans la clinique, apparaît comme
vrai dire pour nous impensable. conditionnant un comportement foncièrement
Lui est encore en discussion avec le vitalisme qui inadapté par rapport aux exigences de la vie, du
hante la biologie de son temps. Lacan a nié d’emblée bien-être du corps.
et nécessairement, étant donné son point de départ, Ce que Freud appelle besoin de répétition, loin
la pertinence biologique de la mort conçue comme d’être un besoin comme les autres, apparaît au
retour de l’animé à l’inanimé. Il l’a développé dans contraire comme une exigence dysharmonique quant
son second Séminaire. à l’être vivant comme tel. A cet égard, Lacan admet
Qu’est-ce qui force Freud à penser à la mort comme le fait de la répétition. Il démontre que, par rapport à
destin du vivant saisi par une répétition qui est une l’adaptation, la répétition est d’un registre qui n’est
tendance vers la mort ? Qu’est-ce qui le force à pas du tout biologique, mais qui n’est pensable que
introduire cette conception ? Ce qui force Freud à dans l’ordre du langage. C’est déjà dessiner, dans
penser à cela, dit Lacan, ce n’est pas la mort des l’au-delà du principe de plaisir, la place du surmoi
êtres vivants, mais le vécu humain, expression qu’il comme principe de la répétition anti-vitale.
précise plus ou moins comme étant l’échange
humain, l’intersubjectivité, le fait du langage. D’un La pulsion du surmoi
côté, Lacan admet la répétition comme phénomène
clinique, mais, d’un autre côté, il donne un tout autre C’est pour cela que Freud a finalement été conduit à
sens à la connexion de la répétition à la mort. introduire son concept du surmoi exactement à la
Là où Freud, dans sa spéculation extrême, tient à place du moi. Jusqu’alors Freud rapportait au moi
voir un phénomène vital originaire dans la tout ce qui servait à l’autoconservation du vivant.
répétition, Lacan n’en fait pas un phénomène vital – C’est pourquoi il parlait de pulsions du moi comme
la répétition lacanienne ne relève pas du pulsions du vivant servant à sa subsistance. Si vous
comportement de l’organisme vivant –, mais un lisez le chapitre V, vous voyez l’embarras même de

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Freud avec ce terme de pulsions du moi, puisque, perspective de Lacan surclasse le binarisme des
dans «Au-delà du principe de plaisir», on voit déjà, à pulsions. C’est difficultueusement que Lacan a
travers son argumentation difficultueuse, les extrait la pulsion comme telle de ce que Freud a
pulsions du moi devenir la pulsion de mort. Par une amené sous la forme de ce binarisme, en plus en
sorte de déformation, il commence à mettre des entourant ce binarisme de toutes les précautions
guillemets à pulsions du moi. Il continue de parler comme quoi il ne faudrait sous aucun prétexte y
de pulsions du moi, mais il précise, dès 1925, date toucher parce que ce serait là tomber dans le
d’Inhibition, symptôme, angoisse, que c’est une jungisme, le pansexualisme, etc.
dénomination provisoire qui est simplement J’ai souvent parlé des pulsions chez Lacan sans
enracinée dans la première terminologie freudienne. souligner le fait évident et majeur que Lacan annule
Même si la formule n’apparaît pas ainsi chez Freud, le binarisme freudien des pulsions. Il le dit à sa
la pulsion de mort, telle qu’elle émerge dans son façon, discrètement, dans le Séminaire des Quatre
texte, c’est la pulsion du surmoi. Cette concepts fondamentaux : «La distinction entre
autoconservation qui serait l’apanage du moi, qui est pulsions de vie et pulsion de mort est vraie pour
une réédition de l’âme aristotélicienne, cela se autant qu’elle manifeste deux aspects de la pulsion.
dissout. Ce qui émerge à la même place, c’est une Mais les pulsions sexuelles font surgir la mort
pulsion tout à fait contraire à l’autoconservation, une comme signifiant.» Encore plus clair, dans l’écrit
pulsion qui ramène le vivant à la mort, et par un contemporain de ce Séminaire, «Position de
certain nombre de détours que Lacan lit comme les l’inconscient» : «Toute pulsion est virtuellement
détours du système signifiant, qui trouvera le nom pulsion de mort». Qu’est-ce à dire sinon annuler le
freudien du surmoi. binarisme freudien ? Ce n’est pas autre chose que ce
Il y a, maintenu et valorisé comme tel chez Freud, qu’il nous représente sous la forme de son mythe de
un binarisme des pulsions. Il y a pulsion de mort, la lamelle qui est une représentation mythique de la
que je traduis ici comme pulsion du surmoi parce libido. Il s’inspire de la référence que Freud prend
que cela me paraît sa définition la plus éclatante, et il au Banquet de Platon pour construire son mythe à
y a les pulsions sexuelles qui seraient les pulsions de partir de celui d’Aristophane. Il nous représente la
vie s’opposant aux pulsions qui conduisent à la mort, libido comme un organe, comme un objet, mais
donc pas du tout des pulsions d’autoconservation, comme un organe qui a un sens mortifère. Il nous
mais plutôt les pulsions de reproduction. C’est ce définit la libido, sous la forme du mythe, comme un
binarisme que Freud tente de fonder sur la biologie être qui porte la mort. opération complexe de Lacan
de Weismann, sur la différence entre soma et porte à la fois sur la mort et sur la libido. Elle
germen. consiste à montrer que la mort n’est pas du tout
l’apanage de la pulsion de mort, mais qu’elle est
Une pulsion réunifiée présente dans les pulsions sexuelles et que,
symétriquement, la libido est présente dans la
C’est là que l’on peut se poser la question de la place pulsion de mort. Cette double démonstration, qui est
de la libido entre pulsion de mort et pulsions éparpillée dans l’enseignement de Lacan, a
sexuelles. Cette place paraît singulièrement finalement pour résultat d’annuler le binarisme des
complexe, parce que, d’un côté, cette libido apparaît pulsions et de nous permettre à nous aujourd’hui de
présente dans les pulsions soi-disant dire «la pulsion».
d’autoconservation référées au moi comme réservoir Que la libido soit présente dans la pulsion de mort,
de la libido, mais également bien présente dans les on en a tout à fait l’indice chez Freud, puisqu’il
pulsions sexuelles qui préservent la vie. Freud note à définit la répétition dans ce chapitre V comme la
ce propos que l’opposition entre pulsions du moi et répétition d’une expérience de satisfaction primaire,
pulsions sexuelles s’est avérée inadéquate, et il et la répétition en quelque sorte échouée, la
pense parer à cette difficulté qui est finalement de répétition insuffisante. Il pose d’emblée comme
localiser la libido dans ce binarisme en substituant à fondement de la répétition le ratage. La satisfaction
cette opposition celle de pulsions de vie et pulsion obtenue par la répétition n’est pas équivalente à la
de mort. satisfaction exigée. Il y a toujours un déficit, et c’est
Il faut s’apercevoir de la transformation saisissante même là que Freud voit l’origine du facteur qui
que Lacan a opérée sur cette théorie des pulsions pousse en avant l’être humain, qui l’empêche de se
soi-disant fondée en biologie. Lorsque nous disons satisfaire d’aucune situation établie et qui l’oblige à
la pulsion, c’est bien que, contrairement aux avancer dans son chemin vers la mort sans que le but
avertissements répétés de Freud, nous ne tenons pas d’une satisfaction complète puisse être atteint.
compte du binarisme des pulsions, et que la

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L’essentielle dichotomie freudienne est en quelque porte sur le corps ou sur les molécules, mais la
sorte résorbée par Lacan qui montre que la mort et la véritable double mort dont il s’agit, c’est la mort
libido ont finalement partie liée. C’est le vrai sens de naturelle et la mort qui tient au signifiant.
son mythe de la lamelle : la libido est un être Qu’est-ce que Lacan a appelé «l’éthique de la
mortifère. Cette formule, que l’on trouve dans le psychanalyse» ?
texte à peu de choses près, déforme, franchit la Il a appelé éthique de la psychanalyse,
frontière que Freud avait établie de ce binarisme premièrement, une doctrine du surmoi, c’est-à-dire
qu’il a trimbalé avec lui depuis la différence entre une exigence qui va contre l’adaptation, l’exigence
pulsions du moi et pulsions sexuelles et pulsions de du retour d’une satisfaction primaire, et donc
vie et pulsion de mort. l’exigence d’une jouissance. Sa formulation du
Ce monisme de la pulsion est évidemment un surmoi comme «Jouis» s’inscrit déjà de son «éthique
moment essentiel de l’enseignement de Lacan. Son de la psychanalyse». C’est réunir le «tu dois»
point de départ est éminemment binariste : langage kantien et cette exigence du retour de la jouissance.
et libido, symbolique et imaginaire. Le mouvement Il a appelé «éthique de la psychanalyse» une
même de l’enseignement de Lacan est allé vers doctrine du surmoi qui n’a rien à faire avec une
l’élaboration de catégories monistes. On voit en morale qui finalement n’est jamais que l’emplâtre de
quelque sorte des pans entiers de l’enseignement de l’adaptation. Lorsque Lacan se réfère à L’éthique à
Lacan qui s’effondrent à partir du moment où Nicomaque d’Aristote, c’est pour montrer que
surgissent ces catégories monistes, dont la première finalement la morale comme sagesse, c’est ce qui
est celle d’une pulsion ici réunifiée. viendrait à nous donner le guide qui nous fait défaut
dans le registre de notre rapport à Umwelt. C’est un
3. LE SIGNIFIANT ANNULE LA VIE ET EN tempérament de l’exigence de jouissance, une
DÉTACHE LA JOUISSANCE modération qui essaye de nous ramener à
l’harmonie, alors que la doctrine du surmoi se centre
Le rapport subjectif à la mort sur le facteur dysharmonique.
Deuxièmement, «l’éthique de la psychanalyse» est
Disons un mot de la mort présente comme signifiant, une explication de la fonction de la mort dans la vie,
à quoi Lacan se réfère. Qu’est-ce que la mort comme c’est-à-dire d’une mort non pas en tant que rapportée
signifiant ? Cela traduit le fait après tout bien connu à la biologie, mais rapportée à la logique du
que l’être vivant dans l’espèce humaine anticipe la signifiant. Ici, la double mort dont il s’agit, c’est la
mort. Ce seul fait introduit un double statut de la mort naturelle d’un côté et la mort signifiante de
mort. Ce n’est pas le double statut de la vie l’autre.
corporelle et de la vie moléculaire, et de la mort du C’est ce qui fait que Lacan peut poser la question,
corps et de la mort espérée des molécules. Ce double dans son Séminaire de L’éthique, question saugrenue
statut de la mort est celui de la mort naturelle et de la apparemment : a-t-elle quelque chose à voir avec la
mort anticipée que, évidemment, Freud n’avait pas mort ? Qu’est-ce que cela veut dire ? Que la mort
méconnue. Il faut pour cela se référer plutôt à son n’est pas le complémentaire de la vie, parce qu’il
texte «Considérations actuelles sur la guerre et la s’agit ici de la mort en tant que nous avons rapport à
mort» de 1915, dont le second chapitre est la mort dans la vie, et ce ne peut être qu’une mort
précisément dédié à notre relation à la mort. Freud y signifiante. Cela traduit l’empiétement de la mort sur
insiste sur ce que la mort propre n’est pas la vie.
représentable, mais tout en n’étant pas représentable La question sur quoi débouche L’éthique de la
elle est pourtant anticipable. La mort comme psychanalyse, c’est de savoir comment un corps
anticipable, c’est tout à fait autre chose que la mort vivant, lorsqu’il relève de l’espèce humaine, peut
naturelle. C’est la mort en tant qu’elle exerce, accéder à son propre rapport à la mort. Ce que Lacan
comme il s’exprime gentiment, «une forte influence appelle le propre rapport à la mort, ou que Freud
sur la vie», selon qu’on accepte de risquer la mort ou appelle notre relation à la mort, c’est ce que Lacan
qu’on en exclut le risque dans une posture un rien fait équivaloir à la pulsion de mort. Il n’y a pas
héroïque. C’est cette pensée de la mort qui, selon seulement mort subie, identification subie à la mort
Freud, amène à concevoir la division du corps et de qui s’effectue. C’est si l’on veut une déduction de
l’âme qui donne l’idée d’une survie après la mort, l’être-vivant-pour-la-mort, et cela suppose en effet
qui ouvre l’espace d’au-delà de la vie. C’est le que, au moins dans L’éthique de la psychanalyse, la
principe du dédoublement de la mort tel que Lacan pulsion de mort est équivalente au rapport subjectif à
l’a avancé. Il a mis en avant le dédoublement sadien la mort.
entre deux formes de mort naturelle selon qu’elle

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Cela implique un petit bougé de notre notion de la signifiant de celui qui a été un homme vivant. Elle
mort. Cela implique que cette mort anticipée, cette maintient le droit de l’existence signifiante de l’Un
mort qui empiète sur la vie, est équivalente à une au-delà de tous les attributs qui ont pu lui être
disparition signifiante. C’est une mort qui est décernés. La question n’est pas de savoir s’il a été
équivalente au sujet barré, au sujet en tant qu’un bon, s’il a été méchant, et s’il est coupable ou non. Il
signifiant en moins. a été sujet du signifiant. Antigone est le sujet qui
C’est ce que Lacan appelle la seconde mort, la mort vise le pur S1du sujet, c’est-à-dire le vise simplement
qui n’est pas la mort de tous, au sens où ce n’est pas dans son «il a été».
la mort qui consiste à claquer du bec. C’est ce qu’il Cet S1est la pierre du vivant, c’est ce qui réalise la
appelle la vraie mort, la mort qui a partie liée avec la pétrification signifiante, qui est d’ailleurs incarnée
vérité aussi bien, celle où le sujet est soustrait à la par ce qui est tout de même un rite presque
chaîne signifiante et en quelque sorte rejoint ou universel, la pierre tombale. La tombe a presque
même épouse son propre anéantissement. Ce que toujours affaire avec la pierre, que ce soit même
Lacan appelle la seconde mort, c’est le manque-à- sous la forme de la caverne. C’est à cette place du
être signifiant du sujet, ce qui d’ailleurs implique, S1que Lacan situe le soi-disant retour à l’inanimé.
symétrique de la seconde mort, la seconde vie, la C’est l’inanimé de la pétrification signifiante, c’est
«vie signifiante» qui double la vie naturelle. Le l’absolu du soi-même. C’est évidemment un
vivant dans l’espèce humaine existe comme signifiant détaché. Le Un ici n’ouvre pas à une série,
signifiant au-delà de la vie naturelle, il est en c’est le Un de l’unique.
quelque sorte doublé par la «vie signifiante». J’y C’est pour cela qu’il y a cette boursouflure dans
mets des guillemets parce que cette vie signifiante L’éthique. Pourquoi y a-t-il tout ce commentaire
est avant tout présente dans le fil d’une chaîne d’Antigone ? Parce qu’Antigone se voue à cette
signifiante où le sujet est saisi. unicité du vivant humain et à ce qui, de lui, persiste
Il y a, dans ce que Lacan appelle l’éthique, deux au-delà de ce qu’a été sa vie biologique. C’est un
faces du sujet. Il y a sa face de disparition, et c’est signifiant séparé, absolu, et précisément séparé de
cette face-là qui s’identifie à la seconde mort, à la l’Autre. Ce qu’illustre Antigone, qui est rebelle à
mort signifiante, et puis il y a – c’est un terme que l’ordre de la cité. Au point où elle se situe, comme
j’amène pour rassembler les éléments qui composent visant l’unique, elle est vouée à l’Un-tout-seul. Ici,
cette autre face – le signifiant unaire comme sa séparation de l’ordre de la cité veut dire qu’elle
signifiant du sujet de la seconde mort. Le terme qui est en un point où l’Autre n’existe pas.
revient là n’est d’ailleurs pas l’unaire, mais C’est pourquoi Lacan a pu glisser comme une
l’Unique. représentation de la fin de l’analyse, c’est-à-dire
S ◊ S1 comme une esquisse de la passe, le moment où le
Unique sujet s’accomplit en tant que celui qui n’attend l’aide
de personne, et qui, dans l’ordre des passions, peut
L’unique, c’est ce que le signifiant convertit de l’être se traduire par la détresse ou par le désarroi absolu,
en dépit de toutes les transformations du vivant pour par le fait de n’être plus arrimé à personne.
en faire un Un absolu. D’un côté, c’est par le Structuralement, ce que vise L’éthique de la
signifiant que se produit l’empiétement de la mort psychanalyse, si l’on représente la chaîne signifiante
sur la vie, et d’un autre côté le signifiant accomplit de cette façon élémentaire comme une succession
une éternisation du sujet dans son unicité. L’éthique d’éléments signifiants, c’est l’intervalle entre les
commente le vers de Mallarmé «Tel qu’en lui-même signifiants, et c’est ce qui est représenté par ce sujet
l’éternité le change». C’est pourquoi d’un côté barré. Même cet entre-les-signifiants est susceptible
Lacan commente l’effacement signifiant du sujet et de recevoir son signifiant spécial qu’ici je me suis
corrélativement ce que le sujet conserve contenté d’appeler S1.
d’ineffaçable, à partir du moment où le signifiant l’a
épinglé comme ce qu’il appelle une chose fixe.

La pierre du vivant
Ce que vise L’éthique de la psychanalyse à cet
C’est ici que s’introduit Antigone. Antigone est celle égard, c’est en effet le rien dans son double aspect :
qui ne dit rien d’autre que le vivant humain a droit à le rien que fait surgir le signifiant et le rien qui fait
la sépulture, c’est-à-dire qu’il persiste en tant que surgir le signifiant. Toute l’ambiguïté du Séminaire
signifiant au-delà de la mort biologique. Cela met en repose sur cette différence. Le rien que fait surgir le
cause à la fois cet S barré et la préservation du signifiant, parce qu’il n’y aurait pas ce rien si le

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signifiant n’avait pas émergé, mais en même temps jouissance, satisfaction substitutive d’une pulsion,
ce rien qui fait surgir le signifiant, et c’est ce que comme dit Freud – son caractère substitutif n’enlève
Lacan a traité comme créationnisme. rien à son caractère authentique, réel, puisque la
Il y a trois versions du rien qui s’articulent dans satisfaction substitutive n’est pas une satisfaction
L’éthique : le rien en tant que la mort signifiante, la moindre. Pour autant que le symptôme constitue une
seconde mort, le rien comme signifiant de l’unique, jouissance au sens de satisfaction d’une pulsion, et
et le rien comme vide de la vie. Cela se centre, se pour autant que la jouissance passe par le corps,
resserre, et en même temps cela échappe. Cela se qu’elle est impensable sans le corps, le corps comme
resserre sur une antinomie du signifiant et de la vie, forme ou plutôt comme modalité, comme mode de la
une antinomie du signifiant et de l’être vivant. vie, la définition du symptôme comme événement de
Lacan propose déjà là une représentation de corps est inévitable. Je la ponctue, je la souligne, je
l’incidence du signifiant sur la vie et une le répète, et par là même j’en fais un index
représentation qui va finalement être sous-jacente à fondamental de notre concept du symptôme.
nombre de ses élaborations, y compris les plus Si elle est nécessaire et inévitable, cette définition
avancées des dernières. Cette représentation de n’en a pas été pour autant distinguée. Elle a été
l’incidence du signifiant sur la vie, c’est la valeur négligée, et sans doute parce que notre point de
qu’il faut donner à ce qu’il évoque du vase à partir départ, qui est celui de Lacan dans la psychanalyse,
de Heidegger, que l’on peut représenter comme un met en évidence une autre définition du symptôme
U. qui a éclipsé celle-ci.
Ce serait le symbole et même l’objet représentatif du Cette autre définition est la suivante : le symptôme
signifiant, parce que c’est le signifiant qui peut est un avènement de signification. C’est à ce titre
prétendre à être élevé au rang de signifiant premier qu’il est éminemment interprétable. Cette définition
façonné des mains de l’homme et que, comme tel, il ne dit pas autre chose. Alors que la définition du
crée le vide. A la fois il vient en plus dans le monde, symptôme comme événement de corps rend
et en même temps il amène un moins. D’où la valeur beaucoup plus problématique le statut de
qu’il prend de représenter ce en quoi le signifiant l’interprétation qui peut y répondre. Le symptôme
annule la vie et par là même détache comme telle la comme avènement de signification est la définition
jouissance de la vie. C’est bien ce qui introduit la qui s’impose de l’équivalence établie par Lacan
problématique de ce qui vient remplir le vide qui a entre symptôme et métaphore.
été ainsi ce qui se substitue à la jouissance perdue et
initialement annulée. 1. SIGNIFICATION ET SATISFACTION
Les substituts que Lacan peut énumérer sont ici
autant de barrières. Il distingue spécialement deux Des événements qui ont une signification
barrières, celle du bien et celle du beau.
La barrière du bien, le substitut du bien, à cette place Qu’est-ce que Lacan, si on y songe, a rassemblé sous
ainsi creusée, c’est la barrière de l’avoir, le bien que le titre des formations de l’inconscient ? Ce sont des
l’on possède et que l’on a à protéger. La barrière du événements dont Freud avait montré qu’ils avaient
beau, c’est celle qu’oppose la forme du corps une signification, alors même qu’ils semblaient en
humain, l’image du corps comme enveloppe de tous être dépourvus. Cela a été la bonne nouvelle
les fantasmes possibles du désir. D’une certaine apportée par Freud.
façon, ces deux barrières n’en font qu’une pour Pour en rendre compte, comme on le voit dans Les
autant que, par excellence, c’est le corps qui est formations de l’inconscient, Lacan a mis en jeu un
l’avoir du sujet, c’est-à-dire qui n’est pas son être. fonctionnement à vrai dire inédit entre code et
message. C’était choisir de mettre en avant
l’avènement de signification que constitue le
symptôme. C’est ce qui lui a inspiré la construction
de son graphe où l’avènement de signification est
III ÉVÉNEMENT DE CORPS ET conçu à partir d’un message émis hors de la
AVÈNEMENT DE SIGNIFICATION connaissance du sujet.
Mais la signification n’est pas le tout de la
découverte freudienne concernant les formations de
La définition du symptôme comme événement de l’inconscient. Chez Freud au moins, la signification
corps que j’ai promue est nécessaire et inévitable est constamment doublée de la satisfaction que ces
pour autant que le symptôme constitue comme tel formations sont censées apporter au fonctionnement
une jouissance. On admet que symptôme est de l’appareil psychique. Chez Freud, signification

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est inséparable de satisfaction, y compris dans son C’est là, si on revient dans cet en deçà, qu’il apparaît
ouvrage du Mot d’esprit dans ses rapports avec qu’avant d’être obnubilé par le structuralisme
l’inconscient. Une dialectique est ainsi ouverte entre linguistique, il avait procédé à une déduction des
signification et satisfaction, comme à l’intérieur de pulsions de vie comme de mort à partir du
chacune de ces deux notions. narcissisme. Avant la césure introduite par le
Il y a là un parallélisme qui mérite d’être isolé en privilège donné au mécanisme du langage
tant que tel. D’une part, il y a des phénomènes, ou producteur de sens, il s’était dirigé dans le sens de
plutôt des événements, comme nous disons là rendre compte en même temps, et d’une façon
maintenant – et il faudra faire la différence du moniste, du dualisme freudien des pulsions de vie et
phénomène et de l’événement – qui apparaissent des pulsions de mort. Il avait l’idée – d’une intuition
dépourvus de signification et qui se révèlent par en quelque sorte initiale, préalable à son
l’interprétation être au contraire dotés de structuralisme – de rendre compte en même temps
signification. De la même façon, parallèlement, des des pulsions de vie et des pulsions de mort, de
événements qui se traduisent et même qui construire un concept moniste de la pulsion. C’était
s’éprouvent comme déplaisir, comme insatisfaction, sans doute au prix de réduire la pulsion de mort à
se révèlent aussi bien par l’interprétation produire de l’agressivité, comme on le faisait d’ailleurs
la satisfaction. couramment à cette époque.
Il y a là un mouvement qui conduit de l’absence de C’est dans cette ligne que s’est inscrite la première
signification à la signification, et que Freud réflexion de Lacan qui le conduit à tenter une
conceptualisera à partir de l’insensé apparent du déduction simultanée des deux types des pulsions,
contenu manifeste permettant à l’aide de sa méthode comme on le voit dans son écrit sur «Le stade du
de mettre en valeur la signification du contenu miroir», où il pose que la libido narcissique a une
latent, et puis, le mouvement qui repère que relation évidente à l’agressivité. Cette jonction est
l’insatisfaction cache une satisfaction inconnue au développée dans le texte de 1948 sur «l’agressivité».
sujet. C’est là une double dialectique interne au Ce texte, qui s’inscrit dans le cadre de nos éléments
terme de signification et de satisfaction. de biologie lacanienne, tente de démontrer que les
L’opération freudienne a ainsi toujours une double pulsions de vie et les pulsions de mort ne font
incidence sur les événements sur lesquels elle porte. qu’une. La satisfaction propre au stade du miroir,
Cette incidence est pour une part sémantique et elle c’est l’identification du sujet conçue comme désarroi
est également, comme on s’exprime dans l’analyse, organique originel à ce que j’appellerai l’image
économique. Il ne fait pas de doute que Lacan, pour corporelle complète. Cette satisfaction serait repérée
les meilleures raisons du monde, a donné le pas au dans l’expérience sous le nom de la jubilation du
versant sémantique par quoi le versant économique petit encore incoordonné ne maîtrisant pas son corps
est devenu problématique. dans une forme de désarroi organique, la jubilation
Le parti pris de ce que nous appelons l’enseignement devant la complétude spéculaire qu’il obtient de sa
de Lacan, qui s’inaugure avec son rapport de Rome, présence devant un miroir.
est que la signification l’emporte sur la satisfaction. C’est bien la satisfaction qui est au premier plan de
Il a toujours évalué les concepts économiques cette expérience. Et quel est le trait caractéristique
freudiens à l’aune de la signification. Par exemple, de cette satisfaction ? Elle se situe dans ce que
lorsqu’il s’interroge sur le concept de libido dans ce Lacan appelle la dimension d’une déhiscence vitale
second Séminaire, qui suit de peu son rapport de constitutive de l’homme. La déhiscence est un terme
Rome, il se pose ce genre de question : la notion technique, biologique, pour qualifier les phénomènes
freudienne de libido est-elle adéquate au niveau où d’ouverture du corps, d’ouverture d’un fruit, par
s’établit l’action de l’analyste, à savoir celui de la exemple.
parole ? Ce type de question met en évidence le
procédé de Lacan, qui est d’évaluer les concepts qui Discordance et libido
concernent la satisfaction par rapport à la
signification. Mais cette ouverture a ici le caractère d’une
incomplétude, d’un défaut, d’un décalage. Elle
Un concept moniste de la pulsion voudrait traduire la notion que d’emblée l’organisme
humain n’est pas corrélé à un milieu qui lui soit
Cette question, lorsque Lacan la pose, s’enlève sur le préformé. Le mot de déhiscence renvoie ici à ce qui
fond de la réponse qu’il avait apportée avant même serait un décalage originaire pour le corps vivant
d’établir l’action analytique au niveau de la parole, dans l’espèce humaine entre l’Innenwelt et Umwelt,
c’est-à-dire avant son rapport de Rome. pour reprendre les termes de von Uexhüll. Cette

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jubilation n’est pas une satisfaction d’une Il m’est revenu qu’on trouvait singulier l’accent que
complétude naturelle, mais une satisfaction ancrée j’avais mis la dernière fois sur la libido mortifère,
dans un manque et établie sur une discordance. telle que Lacan s’est trouvé la développer, la
D’emblée, et même là sur un fondement qui serait construire dans son texte «Position de l’inconscient»
biologique, le sujet se trouve affecté de deux corps qui est contemporain de son Séminaire XI. C’est un
discordants. Dans son statut réel, l’organisme, texte que lui-même met en parallèle – c’est un texte
distingué du corps proprement dit, lui image. pourtant plus menu, plus réduit – avec le texte
organisme / corps triomphant de son commencement dans la
(réel) (image) psychanalyse. Il faut s’apercevoir que l’esquisse de
cette libido mortifère, de cette libido représentée
Cette discordance paraît si essentielle à Lacan que, comme un singulier organe supplémentaire de
tout en la fondant apparemment sur la biologie, il ne l’organisme, se trouve esquissée dès son texte sur
manque pas d’introduire à ce propos une référence l’agressivité sous le nom bien singulier de libido
au mythe de la discorde primordiale chez Héraclite. négative. Il qualifie cette libido de «négative» parce
Cela revient constamment sous sa plume : page 96 qu’elle inclut à la fois pulsions de vie et pulsion de
des Écrits, page 116, page 318, et je ne prétends pas mort.
avoir ici révisé l’exhaustion de cette référence. Une
discorde initiale qui, pour nos éléments de biologie,
se centre sur ce clivage, ce redoublement décalé de
l’organisme et du corps. Mais, bien qu’elle soit
nimbée de cette référence mythique, elle n’en est pas
moins, pour le premier Lacan – ou même pour
l’anté-Lacan, pour Lacan avant Lacan, avant son
Un statut ironique de la mort
rapport de Rome –, conçue comme biologique et
justifiée par la notion empruntée au physiologiste C’est avec la promotion de la fonction de la parole et
Bolk, que l’homme naît prématuré. Il vient au du champ du langage, avec la promotion de l’ordre
monde désaccordé de son milieu et donc voué à une symbolique, que commence l’enseignement de
dépendance longue à l’endroit de puissances sans Lacan avec son rapport de Rome.
lesquelles il ne pourrait pas survivre. Quelle est son incidence sur la théorie des pulsions ?
Pour cet anté-Lacan, on trouve dans ce décalage Sa première incidence, c’est de découpler pulsions
initial le secret de la libido. Comme il s’exprime, nul de vie et pulsion de mort, de rompre cette unité qui
besoin de chercher plus loin la source de l’énergie est exprimée d’une façon si singulière sous le terme
libidinale, nul doute qu’elle ne provienne de la de libido «négative». La première incidence du
passion narcissique. Ce que Freud nous laisse structuralisme de Lacan, c’est-à-dire du privilège
comme guide du moi, comme réservoir de la libido, donné à la signification sur la satisfaction, est de
Lacan en rend compte par l’insertion, dans le renvoyer les pulsions de vie à l’imaginaire tandis
morcellement initial de l’organisme, de l’image que pulsion de mort est affecté au symbolique.
totalisante du corps qui promeut l’image au centre C’est précisément à ce point qu’est consacrée la
de la vie psychique du corps vivant de l’espèce conclusion du rapport de Rome de Lacan, qui est
humaine. C’est là qu’il trouve, avant d’être faite pour montrer le rapport profond, comme il
structuraliste, le secret, la source de la libido s’exprime, qui unit l’instinct de mort au problème de
freudienne. Il la trouve dans la discorde, dans la la parole. C’est sous l’influence de ce structuralisme
discordance, dans la déhiscence. qu’il découple pulsions de vie et pulsion de mort. Il
Cette libido narcissique est une libido qui est vitale, renvoie les pulsions de vie à l’imaginaire, tandis
positive, qui tire en avant le développement, qui est qu’il fait de l’instinct de mort un concept anti-
la forme anticipée de la synthèse du corps, mais qui biologique. Il scinde ce qu’avant son structuralisme
est en même temps agressive à l’endroit de l’image. il avait réuni.
La démonstration que Lacan accomplit au sujet de Le structuralisme de Lacan donne un statut
ce stade du miroir, c’est une libido qui inclut à la exactement ironique à la mort plutôt qu’un statut
fois les valeurs de vie et de mort qui se trouvent biologique. Ironique veut dire ici que c’est un statut
scindées chez Freud. Rapporter la libido à ce qui met en cause les fondements mêmes de l’être et
clivage, c’est conjoindre les valeurs de vie et les qui les met en cause comme le Witz met en cause les
valeurs de mort. solidarités qui nous sont proposées par la perception.
Cela suppose sans doute que l’agressivité n’épuise

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pas ce dont il s’agit avec la mort freudienne. La matérialise – mais il n’y a pas de sépulture
jonction qui était auparavant réalisée supposait la d’Empédocle et il y a la postérité qui se perpétue
réduction de la pulsion de mort à l’agressivité. Et si dans le souvenir et dans le discours –, il la qualifie
on réduit la pulsion de mort à l’agressivité, en effet, dans les termes suivants : «La seule vie qui perdure
on peut l’inclure dans les phénomènes du et qui soit véritable, puisqu’elle se transmet sans se
narcissisme. Le rapport de Rome disjoint au perdre dans la tradition de sujet à sujet.»
contraire l’agressivité et la pulsion de mort. La mort C’est exactement cette notion d’une vie qui perdure
dont il s’agit, c’est la mort anticipée ou, comme par le signifiant et qui est la seule véritable dans la
s’exprime Lacan, la limite de la fonction historique mesure où elle ne meurt pas, dans la mesure où elle
du sujet. L’adjectif historique s’oppose là à surclasse la mort, à laquelle Lacan fait référence
biologique. La mort freudienne proprement dite, ce dans son Séminaire Encore, vingt ans plus tard,
n’est pas la mort biologique, mais la limite lorsqu’il formule que la lettre est l’analogue du
historique. C’est une version de l’être-pour-la-mort germen par rapport au soma, que la lettre a une
au sens heideggérien, mais conçue à partir de la fonction analogue de celle de ce germen qui se
fonction du signifiant, c’est-à-dire comme mort transmet comme par une lignée immortelle en dépit
symbolique. de la mort des corps. Cette analogie, qui a pu
Qu’est-ce que cette mort symbolique qui est au fond paraître à certains fantastique, et que Lacan dans son
la deuxième mort ? Séminaire Encore n’explique pas, est expliquée
Premièrement, c’est une mort qui est présente dans vingt ans avant par cette notion de la vie qui perdure
la vie, une mort qui double la vie à chaque instant au-delà de la vie biologique par le biais du
sous les espèces du signifiant. signifiant.
Deuxièmement, c’est la mort que porte le symbole La mort symbolique est conçue à cet égard d’un côté
comme tel. C’est là que s’inscrit la formule que j’ai comme négation de la vie biologique, comme en
de longtemps soulignée, symbole qui se manifeste témoigne l’acte suicide, mais aussi bien comme
d’abord comme meurtre de la Chose, et qui trouvera affirmation de la vie symbolique au-delà de la vie
plus tard chez Lacan une version moins pathétique biologique. C’est même conçu par Lacan comme
sous les espèces de la barre qui vient rayer tout objet une affirmation de la vie symbolique en deçà de la
destiné à être élevé à la dignité du signifiant. vie biologique dans la mesure où l’existence du sujet
Troisièmement, c’est une mort qui individualise par prend son sens à partir de la mort.
opposition à la mort naturelle, la mort animale, qui, Mais tenons-nous-en à ce que le structuralisme de
elle, n’est pas individualisante. Comme s’exprime Lacan fonde une co-appartenance du symbolique et
Lacan, rien ne distingue un rat d’un rat, sinon le de la mort et par là même exclut la jouissance du
passage inconsistant de la vie à la mort. Un rat, c’est symbolique, en tant que la jouissance suppose la vie
la même chose qu’un autre rat, c’est un exemplaire biologique et la refoule dans l’imaginaire. Les
du type de l’espèce. Tandis que la mort symbolique conséquences de cette position initiale concernant la
culmine dans l’acte suicide. Et la référence qui satisfaction pourraient être développées en détail,
revient chez Lacan, aussi bien dans son rapport de mais je me contenterai de deux flashes, de deux
Rome que plus tard dans «Position de élaborations essentielles de Lacan pour récupérer la
l’inconscient», c’est le suicide d’Empédocle, le satisfaction dans le champ du langage.
suicide comme acte symbolique, dont Lacan ne
souligne pas en vain qu’il reste à jamais présent dans 2. RECONNAISSANCE ET FANTASME
la mémoire des hommes.
C’est-à-dire, quatrièmement, c’est une mort qui C’est l’élaboration de la reconnaissance empruntée à
éternise du même mouvement où elle fige le corps Hegel, que Lacan laissera rapidement de côté, et
vivant. La mort symbolique dont il s’agit est une c’est l’élaboration du fantasme qui va au contraire
mort qui assure une survie signifiante, qui ouvre à marquer beaucoup plus durablement son
une vie d’une autre sorte que la vie biologique. C’est enseignement.
pourquoi Lacan peut dire qu’elle transcende la vie L’élaboration de la reconnaissance répond à
héritée de l’animal. Je vous renvoie ici à la page 319 l’exigence de construire une satisfaction propre au
des Écrits qui exprime une perspective qu’il faut symbolique, l’élaboration d’une satisfaction
garder en mémoire pour éclairer les dernières sémantique. C’est ce qu’il emprunte à la
élucubrations de Lacan qui sont directement Phénoménologie de Hegel.
rattachées à cela. Cette survie de l’au-delà de la vie Je relève que Lacan introduit son concept du grand
biologique, cette survie signifiante que la sépulture Autre, dans le Séminaire II, page 276, même si on
peut supposer qu’il l’avait élaboré d’avant. Et c’est à

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propos de la satisfaction qu’il le glisse, précisément Toute la construction de Lacan, c’est d’amener
du fait que, chez l’homme, la satisfaction du sujet est d’une autre dimension un élément qui vient s’insérer
toujours en rapport avec la satisfaction de l’Autre, dans le vide qui scande cette chaîne, et dans tous les
d’un Autre qui ne lui est pas symétrique, qui est cas c’est un élément de vie. Pour pouvoir introduire
l’Autre dont il s’agit dans la fonction de la parole. la jouissance, il faut introduire un élément de vie, ce
D’ailleurs, dans tout le long du Séminaire V, la qu’on pourrait même appeler, en rappelant le terme
satisfaction freudienne est ramenée à la satisfaction de Weismann, l’inventeur de la différence entre
de la reconnaissance, c’est-à-dire de l’Autre du code soma et germen, un biophore, un élément qui porte
qui valide les productions du sujet. C’est même à la la vie.
satisfaction de reconnaître la signification des
productions du sujet qu’est ramené l’essentiel de
l’opération analytique. Voilà la première forme sous
laquelle la satisfaction peut faire retour dans la
construction de Lacan, la satisfaction par la
reconnaissance.
Mais il y a une seconde élaboration dans la mesure La construction de Lacan l’oblige, dans la partie la
où cette satisfaction par la reconnaissance n’est pas plus classique de son enseignement, à insérer dans la
suffisante, n’est pas jouissance. C’est celle de la chaîne symbolique mortifiée un biophore. Qu’est-ce
satisfaction par le fantasme. Tandis que le symptôme que ce biophore ? C’est ce qu’il a appelé, avec les
s’inscrit au registre de la signification, foncièrement valeurs différentes qu’il a données à ce terme, petit
et pendant des années durant de son enseignement, a. Et la formule du fantasme ($0 a) traduit
c’est le fantasme qui s’inscrira essentiellement dans l’insertion, au point d’intervalle de la chaîne
la colonne de la satisfaction. signifiante, du biophore.
Ce biophore a évidemment reçu des valeurs
différentes. Lacan l’a d’abord fait venir de
l’imaginaire, ce qui a impliqué un changement de
statut de l’objet imaginaire. Cela a obligé
Le fantasme est le terme que Lacan a promu pour
l’imaginaire à devenir élément, aussi bien élément
concentrer tout ce qui est satisfaction libidinale chez
unique. Ce qui va contre le statut de l’objet dans
Freud. La densité de ce terme va rouler à travers
l’imaginaire comme tel où l’objet est toujours
l’enseignement de Lacan jusqu’à introduire chez lui
équivalent à un autre, toujours objet d’échange, aussi
un dualisme du symptôme et du fantasme qui répond
bien qu’au niveau de la pulsion où l’objet est
au dualisme de la signification et de la satisfaction.
indifférent. Tandis qu’inséré à la place récurrente de
C’est sur le terme de fantasme que s’est concentré
ce moins-un dans la chaîne, l’objet devient unique,
chez Lacan ce qu’il a sauvé de la satisfaction
irremplaçable. C’est ce que Lacan traduit en parlant
freudienne.
de l’objet élevé à la dignité de la Chose. Tant que
On peut le présenter comme deux métaphores. D’un
c’est un objet qui vient de l’imaginaire, c’est un
côté, la métaphore du symptôme, la substitution d’un
objet représentatif, une Vorstellung, une
signifiant à un autre, avec son effet sémantique. De
représentation – il a une identité. Dans la suite de
l’autre côté, la métaphore de jouissance qui est celle
l’enseignement de Lacan, le biophore deviendra non
de la substitution de petit a à moins (p. Et ces deux
représentatif emprunté au réel, et finalement un pur
métaphores se répondent.
quantum de libido, ce qu’il appellera plus-de-jouir.
La logique de l’enseignement de Lacan est tin
tiraillement, en même temps que l’on peut
recomposer une certaine chronologie. Il est d’un
côté conduit à ramener la satisfaction à la
Ce que veut dire fantasme chez Lacan, c’est qu’un
signification. Il construira, dans ce mouvement, la
élément venu d’une autre dimension que du
logique du fantasme et produira la construction de la
symbolique vient s’insérer dans le symbolique. Si
passe. Logifier le fantasme, c’est tenter de
l’on représente de la façon la plus élémentaire la
transformer le biophore en élément de signification,
chaîne signifiante par cette ligne rompue, morcelée,
tenter de mettre l’accent sur ce que comporte de
c’est une chaîne de morcellement, une chaîne de
signification la satisfaction. En même temps, un
mort, puisque la mort recouvre tout ce qu’il en est du
second mouvement s’y oppose et succède au
symbolique.
premier, qui est au contraire de ramener la

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signification à la satisfaction. Cela le conduit par une autre pierre, celle de Lacan, le règne de la pierre
exemple à passer du concept du langage à celui de présentifiant la douleur, et j’ai trouvé une pierre qui
lalangue, c’est-à-dire de poser que le signifiant n’est pas brésilienne, une pierre allemande qui se
comme tel travaille non pour la signification mais rencontre au détour du cours de Heidegger professé
pour la satisfaction. en 1930 qui s’intitule Les concepts fondamentaux de
La direction qu’indique le dernier enseignement de la métaphysique, un séminaire tout à fait
Lacan, c’est finalement une tentative de surclasser le exceptionnel où il fait en particulier un sort à la
dualisme de la signification et de la satisfaction, pierre.
c’est-à-dire de poser une équivalence entre
signification et satisfaction. C’est précisément la «La pierre est sans monde»
valeur de son Witz à propos de jouissance
décomposée en sens et joui. La catégorie du «sens La seconde partie du cours de Heidegger permet de
joui», ce Witz de Lacan dont j’ai fait un concept à rencontrer la phrase suivante : «La pierre est sans
force d’en parler, traduit le rejet des catégories monde». Cette phrase ne se donne pas pour poétique
dualistes de Lacan, et il introduit le dernier mais pour une thèse philosophique, et elle ne
enseignement de Lacan qui est fait d’une élaboration désigne pas une pierre qu’il y a sur mon chemin,
continue de catégories monistes, c’est-à-dire qui comme dans le poème, une pierre qui est cette
pensent l’équivalence de la satisfaction et de la pierre-ci et non pas une autre. Elle se réfère à la
signification. pierre comme telle, à ce qui est commun à toutes les
Ces catégories monistes, c’est premièrement celle du pierres, disons à l’essence de la pierre. Heidegger
discours au sens des quatre discours qui pensent en s’intéresse à la pierre, comme tout le monde – sauf
même temps la signification et la satisfaction. C’est les minéralogistes –, pour faire la différence avec le
aussi bien, deuxièmement, le concept du sinthome vivant.
qui est justement fait pour réunir symptôme et C’est une phénoménologie de la pierre, et en même
fantasme. Troisièmement, c’est le fameux concept temps le degré zéro de la phénoménologie
de la lettre, qui est fait pour surclasser la dichotomie puisqu’elle n’a pas de monde. Il ne s’agit pas du
du signifiant et de l’objet. phénomène de la pierre telle qu’elle apparaît dans
L’enseignement de Lacan est passé par un véritable mon monde à moi, mais d’une phénoménologie où
effondrement de la conceptualisation dualiste. C’est la pierre serait sujet, effectivement une expérience
ce qui a donné naissance à sa tentative borroméenne limite, puisque, comme dit Heidegger, on ne peut
qui repose sur un ternaire, mais qui traduit pas se transposer dans une pierre.
foncièrement l’effort pour aller au-delà de ce D’ailleurs, comme on est dans la philosophie, on
dualisme initial. n’est même pas sûr que cette thèse se réfère
vraiment à quoi que ce soit qui soit une pierre.
3. LE RÈGNE DE LA PIERRE Heidegger ne se réfère à la pierre qu’au titre d’un
exemple de ce qui est matériel par rapport et par
Continuons maintenant l’exploration du concept de opposition à ce qui est vivant : les plantes, les
la vie, et par la limite, qui est l’inanimé, ce qui ne animaux, les hommes. Heidegger parle des animaux
bouge pas. C’est ce que Lacan appelle le règne de la et des hommes. Curieusement, il ne parle pas des
pierre. plantes, sans doute parce que l’individuation est en
Lacan introduit le règne de la pierre par la douleur question concernant les plantes : elle fait problème
dans L’éthique de la psychanalyse pages 73-74. La dans le végétal, tandis que l’animal nous donne le
douleur, c’est ce que le vivant évite à condition qu’il Un du corps. Et la pierre, pas le rocher, pas la
puisse se mouvoir, et il ne peut pas se mouvoir montagne, la pierre nous donne aussi finalement cet
quand la douleur vient de l’intérieur. Là, il est Un.
comme pétrifié. C’est pourquoi Lacan, dans un petit «La pierre est sans monde» est une thèse qui se
excursus, indique que l’être qui n’a pas la possibilité formule pour Heidegger sur le chemin de faire la
de se mouvoir nous suggère la présence d’une clarté sur ce qui constitue la nature du vivant, à la
douleur pétrifiée. En effet, à l’opposé du corps différence de ce qui est sans vie et qui, de ce fait, n’a
vivant, nous trouvons la pierre et le règne de la pas la possibilité de se mouvoir. Cette thèse est par
pierre. L’architecture elle-même, dit Lacan, nous Heidegger conçue pour nous donner une première
présentifie la douleur. entente de ce qu’il appelle le monde – soit, pour
Je vous avais parlé l’année dernière de la pierre que ravaler un peu cela, l’Umwelt de l’espèce humaine.
l’on rencontre sur le chemin, et qui figurait dans un C’est ce qu’il vise en définitive, l’Umwelt sur lequel
poème de Carlos Drummond de Andrade. J’ai trouvé

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l’homme est ouvert, mais qu’il n’entend pas au sens de deux projets issus d’un Dasein et d’un autre, du
de la déhiscence de Lacan. Dasein du papa du petit Poucet, et du Dasein du
Cette chose matérielle qu’il appelle la pierre, elle est petit Poucet. Le projet de perdre et d’égarer est le
sans monde, c’est-à-dire elle n’a accès à rien d’autre, projet contraire de s’y retrouver. Cet exemple
à aucune autre chose. Être sans monde n’est pas montre déjà que la pierre – nous n’en sommes qu’à
pour la pierre une privation. L’absence de monde ne la pierre, pas au corps vivant –, dans cet exemple au
creuse pas dans la pierre un manque, elle est ce moins, est engagée dans le signifiant.
qu’elle est et elle est là où elle est. Si nous la jetons La pierre est évidemment encore plus engagée dans
au fond d’un puits, elle tombe et elle reste au fond le signifiant si elle est borne sur le chemin, qu’elle
du puits, dit Heidegger… Mais il commence par porte des noms et des chiffres qui indiquent les lieux
dire, sans que cela n’ait rien de poétique : «La pierre dits et les distances.
se trouve par exemple sur le chemin». Et que dire de la pierre, si elle ne se rencontre pas
sur le chemin de Heidegger, mais dans le laboratoire
Pierre aléatoire et naturelle de minéralogie ? Elle est prise à ce moment-là dans
le discours de la science. Elle pourrait être aussi
J’interromps ici la démonstration philosophique pour dans un musée. Et pourquoi pas se révéler une pierre
faire un peu de mauvais esprit. Il est bien trouvé cet précieuse sous la loupe d’un diamantaire. Il ne
exemple de la pierre philosophique. Il s’approprie resterait plus alors qu’à l’offrir, l’offrir à une femme
vraiment bien à la démonstration. Entre toutes les dans l’espoir que, lestée de ce poids, elle se révélera
choses matérielles, on ne pouvait pas choisir moins mobile.
meilleur exemple. De ce fait même cet exemple La pierre peut marquer un territoire, un seuil, celui
n’est pas quelconque, c’est un exemple de par exemple d’un espace défendu, sacré. Le
démonstration, un paradigme. La pierre est là pour philosophe serait alors bien mal avisé de la jeter au
illustrer l’absence de monde de tout ce qui est fond de son puits. La pierre peut être creusée, être
matériel, mais encore fallait-il choisir cette matière peinte, on peut écrire dessus, la sculpter. Le
pondéreuse pour qu’elle reste bien là où elle est, philosophe a donc bien fait de choisir sa pierre
qu’elle ne se déplace pas comme l’animal. naturelle, tombée sur le chemin par hasard, c’est-à-
Si elle était plus légère, la pierre, elle flotterait, une dire en un lieu déterminé par l’automaton de la
rivière pourrait l’entraîner dans son mouvement. Si gravitation, sans répondre à l’intention d’aucun être
elle était plus légère encore, elle serait entraînée vivant, pas même d’une femme, pas même d’une
dans le vent – Quale piuma al vento –, et elle se fourmi qui ne déplace que des brindilles, ou d’un
prêterait à évoquer l’être vivant, et précisément dans castor, qui s’intéresse au bois et non à la pierre.
l’espèce humaine la femme, la donna è mobile. Je veux souligner que le philosophe ne prend pas
Il se pourrait d’ailleurs que les connotations de la n’importe quelle pierre pour illustrer son propos de
pierre lourde et immobile soient à chercher du côté l’absence de monde. Il prend une pierre qui
de l’homme, du mâle. C’est d’ailleurs ce que signale appartient à la nature, ce qui veut dire qu’elle n’est
Lacan dans son Séminaire IV, au troisième chapitre, pas inscrite dans la culture, c’est-à-dire qu’elle n’est
à titre d’exemple aussi. Il signale qu’il suffit que la pas dans le monde de l’homme où la pierre devient
pierre soit érigée, dressée, pour qu’elle puisse un signifiant. La pierre est sans monde, sans monde
devenir symbole du phallus. Cela veut dire que le qui soit le sien, mais le monde de l’homme n’est pas
signifiant sait s’emparer des pierres et les sans les pierres dont il fait grand usage pour ses
transformer à son image, je veux dire en signifiants. projets.
La pierre sur le chemin pourrait être simplement un Il est heureux qu’il ait rencontré sa pierre aléatoire et
caillou, un de ces cailloux du petit naturelle sur le chemin, car si elle était par hasard
Poucet. C’est le caillou qu’il sème pour retrouver au-dessus de lui, elle pourrait être menaçante. C’est
son chemin et celui de ses frères, alors que son père alors peut-être le philosophe qui aurait peur et qui
désirait les perdre et les avait conduits au cœur de la s’irait jeter soi-même ailleurs. Le mot de menace
forêt vers nulle part, c’est-à-dire vers un lieu propice vient justement de mince qui désigne la pierre qui
à les égarer. D’ailleurs, les chemins qui ne mènent surplombe et, de cette pierre qui surplombe, le
nulle part sont très chers à Heidegger – vous philosophe ne pourrait pas en disposer à sa guise
connaissez ses Holzwege qui font le titre d’un de ses pour son expérience de pensée.
ouvrages. Le petit Poucet est un exemple qui montre Peut-on dire, pour parodier Gertrude Stein :
précisément que le caillou n’est pas tout seul «a stone is a stone, is a stone» ? Quand Heidegger
enfermé dans son être-en-soi, mais qu’il peut faire énonce que «la pierre est sans monde», il ne s’agit
partie de la chaîne des petits cailloux, au croisement

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pas de la même pierre que lorsqu’il ajoute aussitôt : flamme, on trouve l’urne, c’est-à-dire le vase dont
«La pierre se trouve par exemple sur le chemin». La j’ai tracé le symbole en attente.
première est la pierre comme telle, l’essence de la La pierre n’est pas l’animal. Le philosophe fait
pierre, qui ne se rencontre sur aucun chemin. On tourner la différence qu’il y a entre l’une et l’autre
pourrait dire, pour parodier cette fois Mallarmé, que autour du concept de monde, et deux formules
c’est l’absente de tout chemin, comme Mallarmé dit résument cette différence : la pierre est sans monde,
de l’essence de la rose, que c’est l’absente de tout tandis que l’animal, lui, n’est pas sans monde, sans
bouquet. Tandis que la seconde, la pierre qui est sur que le philosophe aille jusqu’à l’affirmation qu’il a
le chemin, est une pierre. Pour qu’elle soit une un monde. Cette affirmation, il la réserve à
pierre, il faut qu’elle soit Une. l’homme. C’est donc un petit peu de monde pour
Comment le Un vient-il à la pierre ? Vient-il de la l’animal, quelque chose du monde, mais un monde
pierre elle-même ? La Gestalt, la bonne forme de la qui apparaît déficitaire ici parce qu’il n’est pas placé,
pierre suffit-elle à produire le Un ? Faut-il deux réparti, il n’est pas saillant dans ses parties par
pierres au minimum pour qu’il y en ait une et une défaut de logos.
autre. Non, dit Lacan. Jamais une pierre n’instaurera Pour l’illustrer, Heidegger amène sur la pierre rien
le signifiant Un. Pour qu’il y ait une pierre, il faut d’autre qu’un lézard, allongé sur elle au soleil. On
que l’ordre symbolique, le signifiant, soit déjà là croirait une fable. La pierre n’est pas sur le sol
dans le monde de l’homme extrait de sa langue. comme le lézard est sur la pierre. C’est là tout le nerf
Pourquoi ne pas le dire à la Heidegger ? Il n’y a une de la démonstration. La pierre repose sur le sol, elle
pierre et aussi un chemin que par le logos. est en contact avec le sol, elle exerce une pression
sur lui, elle le touche. Mais qu’est-ce que ce toucher
de la pierre ? Ce toucher de la pierre sur le sol n’est
pas la relation que le lézard, lui, entretient avec la
pierre, et encore moins celui, dit Heidegger, de notre
IV APOLOGUES main sur la tête d’un être humain. Je le cite : «La
pierre se trouve sur la terre, mais elle ne la tâte pas.
La terre n’est pas donnée à la pierre comme appui,
Qu’est-ce qui fait la différence entre l’animé et
comme ce qui la soutient, elle n’est pas donnée
l’inanimé, entre ce qui est matériel et ce qui est
comme terre en tant que terre, et surtout la pierre ne
vivant ? C’est le point que prétend nous faire saisir
peut pas rechercher la terre comme telle». On peut
la démonstration philosophique de la pierre qui est
ajouter : elle obéit à une loi de la gravitation, mais
sans monde. Je vais faire devenir l’apologue de la
elle ne cherche pas la terre comme le lézard la
pierre l’apologue du lézard, et je donnerai un peu
cherche. Le lézard, lui, a recherché la pierre, et il se
plus tard aujourd’hui l’apologue au moins esquissé
chauffe au soleil. Pourtant on peut douter que le
de la vie et de la vérité.
lézard se comporte comme nous lorsque nous
Quand viennent les beaux jours, je suis porté ou
sommes allongés au soleil. On peut douter que le
j’essaye de me laisser porter à l’amusement. C’est
soleil lui soit accessible comme soleil.
donc à prendre avec le grain de sel qui convient.
C’est de ces remarques de bon sens que le
1. L’APOLOGUE DE LA PIERRE ET DU philosophe déduit la différence entre le genre d’être
LÉZARD du lézard et le genre d’être de la pierre. Comment
exprimer cette différence ? Le philosophe signale
La pierre, non pas philosophale, mais philosophique, que le lézard a une relation qui lui est propre à la
que je suis allé chercher était là pour nous conduire pierre, au soleil et à bien d’autres choses ; tandis que
au corps, au corps vivant. Il y a certainement de la pierre, elle, n’a aucune relation qui lui soit propre,
profondes affinités entre la pierre et le corps pour avec rien de son environnement. Dès lors, tout ce
que la pierre soit tellement sollicitée quand il s’agit que nous exprimons, tout ce que nous rêvons à
de donner une sépulture au corps quand celui-ci a été propos du monde de l’animal, et qui s’exprime dans
le corps d’un exemplaire de l’espèce humaine. La notre langage, est par là même douteux, et par là
pierre est là toujours, qu’il s’agisse de la caverne, de même inapproprié.
la pyramide, ou de la pierre tombale. On retrouve Heidegger propose ceci : «Nous devrions raturer ces
toujours cet Un rigide, que ce soit sous la forme du mots» – le mot de terre comme le mot de soleil,
trou dans le rocher ou sous la forme du plein, de la comme le mot qui désignerait quelque objet que ce
stèle. Et encore, lorsque le corps est livré à la soit que nous reconnaissons dans notre monde, où
nous pouvons observer que le lézard a une relation

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propre avec ces objets mais qu’il n’a pas la nôtre et devint un homme ou une femme, selon qu’elle avait
qu’il ne les identifie pas comme nous le faisons en été jetée par Deucalion ou par sa femme Pyrrha. Et
nous exprimant par ces mots. En les utilisant, si depuis lors, dit le mythe, un homme et une pierre
inappropriés qu’ils soient, nous voulons indiquer que sont le même mot dans beaucoup de langues : laos,
ces choses lui sont données d’une façon ou d’une laas.
autre, mais qu’elles ne sont pas reconnues comme Voilà ce qui pourrait être au principe d’un petit
telles ainsi que nous le faisons dans notre logos. divertissement qui pousserait à chercher à partir de
Le philosophe reconnaît donc à l’animal un monde cette donnée, dans les mythologies et les religions,
qui est le monde ambiant, celui dans lequel il se les histoires qui associent la pierre et l’animé.
meut. C’est un monde qui comporte la nourriture
qu’il cherche, qu’on lui apporte, les proies sur 2. LE LÉZARD ET LE SIGNIFIANT
lesquelles il se jette, les ennemis qu’il fuit ou qu’il
affronte, les partenaires sexuels qui se font D’avoir rencontré le lézard dans le cours de
reconnaître, ou dont il se fait reconnaître dans la Heidegger, m’a fait revenir le petit poème de
parade. Voilà autant d’éléments qui constituent Lamartine qui s’appelle «Le lézard» et porte en
quelque chose d’un monde. De plus, dans la nature, exergue «Sur les ruines de Rome», 1846. C’est à la
il a un milieu précis qui est le sien, un Umwelt, et il a fois le même lézard et en même temps tout à fait un
un comportement, alors que la pierre n’a pas de autre, puisque cela pourrait s’appeler «Le lézard et le
comportement. Il a une manière d’être qu’on peut signifiant».
appeler la vie, mais le philosophe lui-même met des
guillemets, puisque le terme saisi dans cette LE LÉZARD SUR LES RUINES DE ROME
phénoménologie est énigmatique.
(1846)
Voilà ce qui justifie d’assigner à l’animal quelque
Un jour, seul dans le Colisée,
chose du monde par rapport à la déficience totale de
Ruine de l’orgueil romain,
la pierre quant au monde et qui se prête à comparer
Sur l’herbe de sang arrosée
alors le monde humain. Le monde animal est à cet
Je m’assis, Tacite à la main.
égard un monde essentiellement pauvre qui est
marqué par la fixité et par le nombre toujours limité
Je lisais les crimes de Rome,
et déterminé de ces objets.
Et l’empire à l’encan vendu,
Nous voilà passés de la pierre à l’animal, la plante
Et, pour élever un seul homme,
restant entre parenthèses.
L’univers si bas descendu.
Il y a place ici pour deux divertissements que je ne
ferai qu’esquisser. Le premier, dont on pourrait faire
Je voyais la plèbe idolâtre,
tout un développement concernant la pierre, ce serait
Saluant les triomphateurs,
celui de Deucalion, et le second celui du lézard.
Baigner ses yeux sur le théâtre
Comment ne pas évoquer d’abord le mythe qui voit
Dans le sang des gladiateurs.
se transformer les pierres en êtres humains et qu’on
trouve résumé par Robert Graves à partir
Sur la muraille qui l’incruste,
d’Apollodore et d’Ovide.
Je recomposais lentement
Il y eut un déluge où toutes les créatures terrestres
Les lettres du nom de l’Auguste
périrent. Ce n’est pas la Bible, c’est la mythologie
Qui dédia le monument.
gréco-romaine. Et resta seulement le couple,
hétérosexuel, de Deucalion et Pyrrha. Et les voilà
J’en épelais le premier signe :
qui demandent aux dieux que le genre humain soit
Mais, déconcertant mes regards,
reconstitué. Zeus leur délègue Thémis qui leur dit :
Un lézard dormait sur la ligne
«Couvrez-vous la tête et jetez les os de votre mère
Où brillait le nom des Césars.
derrière vous». Ils comprennent alors qu’il s’agit de
la terre-mère dont les os étaient les pierres. Ils
Seul héritier des sept collines,
interprètent le message divin, ils comprennent que
Seul habitant de ces débris,
«les os de votre mère» désignent les pierres qui sont
Il remplaçait sous ces ruines
là, après le désastre de ce déluge qui a soustrait à la
Le grand flot des peuples taris.
terre tout être humain et animal. Alors, ils firent, dit
le mythe, comme il leur était commandé. Et chaque
Sorti des fentes des murailles,
pierre jetée ainsi derrière, en se couvrant la tête,
Il venait, de froid engourdi,

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Réchauffer ses vertes écailles monde éternel, comme le lézard. Ici, c’est
Au contact du bronze attiédi. exactement le monde romantique qui surgit en
quelques phrases, en quelques vers, et bien daté de
Consul, César, maître du monde, 1846.
Pontife, Auguste, égal aux dieux, Il y aurait beaucoup de choses à dire de cette année
L’ombre de ce reptile immonde si l’on voulait. C’est un monde, celui-là, qui est tissé
Éclipsait ta gloire à mes yeux ! de signifiants et enveloppé par une signification
dominante que nous appelons le romantisme. C’est
La nature a son ironie : un monde en particulier où l’on se déplace un livre à
Le livre échappa de ma main. la main – non pas un guide touristique, pas encore.
Ô Tacite, tout ton génie On se déplace avec un livre de Tacite qui rend
Raille moins fort l’orgueil humain ! présent ce qui a eu lieu dans l’histoire, et qui rend
déjà par là la place de l’homme problématique. A
Lamartine l’aujourd'hui de 1846, il écrit pour les temps à venir.
Il consigne les impressions de son monde et le fait
durer par le signifiant. Il est aussi bien transporté par
Je me contenterai d’un petit commentaire qui est à sa faculté imaginative dans le passé reculé qu’il se
peine nécessaire, à peine utile. prend à décrire au présent. Il est sensible que, dans
le monde de l’homme, le présent subit ses variations,
La pierre et l’écrit est capable d’accueillir et la visée de l’avenir et la
visée rétrospective, la visée du passé.
Nous retrouvons ici le lézard et la pierre qui font Ce livre qui est évoqué dans le poème et le poème
couple, comme dans la fable de Heidegger, mais la lui-même sont là pour nous rendre présent ce qui se
pierre est ici une pierre qui porte de l’écrit, transmet à travers les âges pour les hommes. Il n’y a
précisément l’inscription d’un nom propre, celui pas le lézard éternel, toujours le même à travers les
d’un Auguste. L’Auguste est évidemment pour nous âges, mais il y a ce signifiant qui a ces pouvoirs
plutôt, aujourd’hui du moins, le nom d’un type de extraordinaires sur le temps. Le livre de Tacite, ici,
clown, mais c’est, dans le poème, le nom d’un l’inscription incrustée, le poème lui-même nous rend
César, un nom qui a fait fonction de signifiant- présent ce qui se transmet pour l’homme à travers
maître. Il n’y a donc pas ici seulement la pierre et le les âges, tel le germen immortel de la lettre qui
lézard dans le poème. Il y a en sus le signifiant, et il survit au corps vivant.
y a l’homme, Monsieur Lamartine, qui est un mâle Nous trouvons là justifié ce qui pouvait paraître la
en dépit des résonances de son nom. mystérieuse analogie que Lacan a introduite dans
Le lézard, c’est le lézard éternel. C’est le même son Séminaire Encore entre la fonction de la lettre et
lézard que celui de la Forêt noire – je suppose – que le germen. Une fois qu’on en a aperçu la pertinence,
nous amenait Heidegger. C’est ce lézard qui a sa on ne manque pas de la retrouver.
relation propre avec le soleil et avec la terre dont il
faut raturer le nom, parce que le signifiant n’entre Ruines
pas dans ce que le lézard a comme monde. Pour lui,
cela ne fait aucune différence de se prélasser sur la Ce monde romantique est daté, c’est un monde où
pierre ruinée du Colisée à la place même du plus l’on se souvient et où l’on médite sur les ruines de ce
haut signifiant-maître ou d’être sur la pierre qui fut grand. Les ruines, c’est un bateau, un
abandonnée de la Forêt noire. Le lézard est présenté stéréotype, un lieu commun, un topos éminent de la
ici en effet avec son monde, engourdi de froid et méditation romantique. Les ruines ont commencé à
cherchant la chaleur, et par là même se dirigeant à retenir, à passionner à la fin du dix-huitième siècle,
une certaine place dans le monde, dans son monde. et puis cela n’a été que grandissant par la suite
Et l’homme est ici aussi avec son monde, l’homme jusqu’à être vraiment le lieu éminent d’où ce poème
Monsieur Lamartine, et c’est un monde bien est émis. Les ruines incarnent à la fois l’élévation et
différent qui a une tout autre structure. les grandeurs des civilisations et leur déchéance, leur
D’abord, l’homme ce n’est pas n’importe qui. Cet mortalité. Ici, ce sont les ruines du Colisée, c’est-à-
homme a un nom propre comme le nom qui figure dire de l’édifice impérial le plus colossal que la
sur la pierre. Le monde de l’homme, ce n’est pas le civilisation ait produit dans notre aire géographique
monde de l’homme éternel, comme pour le lézard. Il – il y a évidemment également les pyramides. Ce
est précieux que le poème lui-même soit daté en sont ces ruines colossales qui constituent ici le
exergue. A cet égard, il n’y a pas d’homme au monde propre de cette méditation, et les ruines,

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celles qui ont fasciné les poètes et les peintres puissante et plus pénétrante, et plus radicale que la
préromantiques et romantiques. Ce sont des critique de Tacite. Tacite le cède au lézard, qui est
phénomènes de pierre, et même précisément la ici mis en fonction de nature annulant la culture sous
pierre revenue à la pierre, rendue à l’inanimé après les espèces du nom du César rendu illisible par son
avoir été insérée dans une architecture, et puis, au- interférence.
delà de l’architecture, insérée dans un mode de vie, Tout est fait pour mettre en valeur la terrible
insérée dans des modes-de-jouir dont le poète métaphore du lézard sur César.
signale la barbarie : «Je voyais la plèbe idolâtre On peut compter que ce que vous entendez
baigner ses yeux dans le sang des gladiateurs». Cette d’assonance dans cette métaphore est aussi bien ce
pierre a été au moins métaphoriquement animée par qui a pu amener ici le lézard à sa place. La leçon du
l’esprit d’une civilisation et, à l’état de ruine, la poème – il y en a une –, c’est que le lézard toujours
pierre est rendue à la pierre, à l’inanimé. l’emportera sur le signifiant, et que la paresse du
Le malaise dans la civilisation est d’ailleurs un lézard qui se dore au soleil, puisque c’est cette
thème éminemment romantique, et qui n’est pas signification que l’on donne volontiers à son
développé ainsi avant qu’ait pris consistance le comportement dans son monde, l’emporte ici sur les
monde romantique. La notion de malaise dans la efforts gigantesques des sublimations circulaires.
civilisation, cette sensibilité, est absente du siècle C’est ce que Lamartine désigne très joliment comme
classique, du dix-huitième siècle – elle ne point que l’ironie de la nature, une ironie qui vient comme
vers la fin. Le malaise dans la civilisation sera au innocemment du contraste de cette paresse naturelle,
contraire élaboré, dans toute la première partie du de cette pauvreté du monde de l’animal, et de tous
dix-neuvième siècle, comme le diagnostic par les ors, les fastes de la civilisation engloutie.
excellence des romantiques sur la civilisation qui Il faut aussi mentionner une seconde leçon qui est
leur était contemporaine. Et ce thème du malaise cachée dans ce poème. Ce monde nous est présenté
dans la civilisation est adossé à celui des ruines de la au départ comme un monde qui n’est plus que
civilisation. Ce savoir de la mort des civilisations poussière, retourné tout entier à l’inanimé, à la mort.
trouvera sa formulation au début du vingtième siècle Les ruines toutes seules incarnent, célèbrent le
dans la phrase devenue elle aussi lieu commun de triomphe morbide de la pulsion de mort. Mais,
Valéry : «Nous autres, civilisations, nous savons que justement, quelque chose bouge dans cet univers
nous sommes mortelles ». figé où, au début, seul s’inscrivait l’homme qui se
Le poème est encadré par le même syntagme qui se pose sur le livre d’une façon bien différente que le
retrouve au second et au dernier vers, l’orgueil lézard sur la pierre et sur cette ligne qu’il ne peut pas
humain. Qu’est-ce que cet orgueil humain qui, si peu déchiffrer. Dans ce monde figé où il n’y avait
euphonique qu’il soit, a une frappe notable ? Il comme mouvement que celui de l’homme qui tourne
s’inscrit exactement dans le clivage de la culture à la les pages, se produit – et tout l’effet du poème est là
nature. C’est la culture édifiée sur la nature et – un minuscule événement de vie qui fait contraste
finalement ruinée. avec ce lézard venu dormir sur le signifiant.
La valeur que prend cet événement de vie dans ce
Un événement de vie contexte, est-ce cette signification que la vie
triomphe finalement de la mort ? Cela pourrait être
Tacite, mémorialiste des crimes romains, fait ici que, finalement, dans tout ce qui est écroulé, la vie
fonction de critique interne de la culture. Tacite en est encore là. Lui pense à la plante. Il pense au
compagnie de l’ouvrage duquel Lamartine se rend végétal. Il y a l’herbe, il y a le lézard. Mais est-ce
au Colisée, c’est la culture critiquant la culture. que cela représente le moins du monde le triomphe
C’est déjà ainsi d’ailleurs que, dans son discours de de la vie sur la mort ? Cela prend au contraire ici la
réception à l’Académie française, Chateaubriand valeur du triomphe de la vie naturelle, de la vie
évoquait Tacite : «Déjà Tacite est né dans éternelle – son triomphe sur la vie humaine tout
l’Empire». Cela avait été fort bien décrypté par les encombrée d’orgueil et de sublimation.
services de l’Empereur qui avaient repéré que J’aurais pu suivre ce petit lézard. Je suis sûr qu’avec
l’allusion à Tacite dans l’Empire visait le signifiant- un petit peu d’attention, on le verrait courir dans la
maître du moment. La présence du nom de Tacite est littérature, dans la philosophie, dans la culture, avec
codée dans le poème. Tacite veut dire objection faite la pierre sur laquelle il se repose et avec laquelle il
au pouvoir absolu et raillerie de ses élévations. La entretient une relation propre. Je n’exclus pas que tel
présence du nom de Tacite est, au sein même de la ou tel se mette à suivre le lézard. Je libère ce lézard
culture, la critique de la culture. Le poème est fait et passe pour ma part au second apologue, qui est à
pour montrer que la critique du lézard est plus

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vrai dire plutôt ce qui reste d’un apologue qui se suffisamment la vie, qui semblent être volontiers
serait appelé, si je l’avais mené à bien, l’apologue de rebelles à se mettre au service de la vie. C’est ce à
la vie et de la vérité. quoi se consacre volontiers la voie majeure de
l’Eglise : protéger la vie contre les dommages que
3. L’APOLOGUE DE LA VIE ET DE LA VÉRITÉ lui causeraient les vivants, les humains vivants ; et
ainsi la voix qui porte la vérité du monde est en
Si cet apologue a tourné court, c’est que vie et vérité même temps celle qui se consacre à la défense de la
vont difficilement ensemble, au moins dans la vie.
psychanalyse où je vois mal comment pourrait être Est-ce que ces êtres humains aiment davantage la
surmontée la scission de la vie et de la vérité. Il en vérité ? Au moins, ils professent l’aimer. Ils la
va autrement dans la religion. On pourrait même représentent volontiers comme désirable. Voilà le
définir la religion par la solidarité, voire topos, le nouveau, la figure d’une femme sortant
l’identification de la vie et de la vérité. Voici donc d’un puits dans son costume de nature, incarnant la
ce qui reste du projet de cet apologue. Vous verrez gloire du corps vivant, et dénonçant les vêtements
repris des éléments que j’ai jetés un peu épars et comme autant de semblants, d’oripeaux.
qu’ici je mets en scène. Jusqu’à Freud – parce que nous avons lu Lacan –, la
La vie et la vérité, c’est un couple inédit qui n’a pas vérité ne parlait pas. On parlait d’elle, et on pouvait
l’habitude de se promener main dans la main dans penser parler vrai. En effet, on ne peut pas parler
les jardins du champ freudien. sans sous-entendre «je dis la vérité». C’est vrai
La vie et la vérité, est-ce un beau couple, un couple même de celui-là qui dit «je mens». D’où les
bien appareillé ? La vie et la vérité sont-elles faites paradoxes dont on s’est embarrassé dans la logique.
pour s’entendre ? Au moins, elles ne se coupent pas A partir de Freud, la vérité elle-même a commencé à
la parole parce qu’elles ne parlent pas en même parler dans le corps parlant, à parler dans la parole et
temps. Elles ne parlent même pas ensemble. C’est dans le corps. Et dès que la vérité a commencé à
déjà ce qui ruine le projet d’un dialogue. Seule la prendre la parole elle-même, à se dire dans les
vérité parle, à vrai dire. C’est même l’essentiel de ce trébuchements de la parole – c’est le lapsus –
qu’elle fait. «Tu causes, tu causes, c’est tout ce que comme dans les exploits de la parole – c’est le mot
tu sais faire», comme dit Zazie. Et c’est précisément d’esprit – comme dans les faux pas du corps – c’est
parce que la vérité parle que l’on ne sait pas ce l’acte manqué –, le naïf «je dis la vérité» a cédé sa
qu’elle veut. place jusqu’alors immuable. C’est bien parce que je
Que veut-elle ? On ne le sait pas davantage de la ne dis pas la vérité que j’ai besoin que l’on
vérité que de la femme, selon Freud. Et c’est m’interprète, c’est-à-dire que quelqu’un désigne
pourquoi Lacan est porté à identifier les deux, la dans l’inévitable mensonge de ma bonne volonté,
vérité et la femme, toutes deux aussi pas-toute l’une dans son malentendu, dans sa méprise, le moment,
que l’autre. l’instant où la vérité fuse, fulgure, et se fait éclair.
La vie au contraire ne parle pas. Elle ne prend pas la Jusqu’à Freud, la vérité était discrète, elle par lait
parole. C’est peut-être pour cette raison qu’on sait ce bas, on ne l’entendait pas. Avec lui, elle a pris de
qu’elle veut. Elle veut se transmettre, durer, ne l’assurance. Et avec Lacan, la vérité s’est mise à
jamais finir. Les corps vivants meurent. La vie, elle, trompeter : «Moi la vérité je parle». C’est une
ne meurt pas. Elle se perpétue à travers les corps qui citation que vous trouverez dans «La chose
sont le support, le logement, l’habitat transitoire du freudienne».
groupe de cellules spécialisées qui assurent la L’idée de faire parler la vérité, de la faire parler si
reproduction, la continuité de la lignée, et qui sont fort, de la faire parler en première personne, l’idée
dotées de l’immortalité potentielle. Si la vie pensait, de la faire tonitruer, était peut-être dangereuse. Elle
on pourrait dire qu’elle ne pense qu’à se reproduire. était venue à Lacan à partir de l’Éloge de la folie
Ce serait son obsession. La vie serait obsédée par la d’Érasme, qui était un exercice de gai savoir où
vie. l’humaniste faisait parler la folie en première
En même temps, le fait de savoir ce qu’elle veut personne et lui permettait de se présenter comme la
n’est pas répondre à la question du pourquoi. Quelle vraie sagesse.
autre réponse appelle cette question sinon celle En effet, la vérité à la voix tonitruante, c’est la vérité
d’Angélus Silésius ? – «La vie est sans pourquoi». devenue folle, la vérité maniaque, mégalomaniaque,
C’est pourquoi on peut très bien dire la vie futile. ivre de la puissance que Freud lui avait donnée.
C’est pourquoi aussi on est porté à s’imaginer que Peut-être Lacan fût-il déçu par cette vérité. Peut-être
Dieu aime la vie, la protège, et en particulier contre la vérité finît-elle, après son moment de manie, par
les êtres humains qui semblent ne pas aimer

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se déprimer. Elle reconnut qu’elle ne pouvait pas comportement animal est conditionné par une
parler si haut, qu’elle devait seulement se dire à poussée invariable qui ne connaît d’hésitation qu’en
moitié, se mi-dire, comme s’est repris Lacan. Elle dit raison de la multiplicité des mouvements pulsionnels
surtout avouer qu’en parlant la vérité ne disait pas la qui peuvent le tirailler. Voilà donc finalement le
vérité mais qu’elle n’était qu’un semblant. beau couple : non pas vie et vérité, mais vie et
Oui, dans l’expérience inventée par Freud pour savoir.
donner la parole à la vérité, la vérité se révélait aussi
variable, aussi peu fiable que le mensonge, docile 4. LE CORPS MALADE DE LA VÉRITÉ
aux effets du signifiant, vouée à une métonymie sans
trêve, soumise à des rétroactions sémantiques, Mais il y a tout de même une exception. L’exception
changeant constamment sa valeur. Bref, la vérité se dans le règne de la vie, ce sont les corps habités par
révéla n’être qu’un semblant. le langage, qui font vraiment tache dans l’animé, les
Lacan, qui l’avait fait parler en première personne et corps de l’espèce humaine. C’est la honte de la
un peu fort, fit passer la vérité à l’écriture, et ce fut création parce que ce sont des corps malades de la
le déclin de la vérité. Dans l’écriture logique, la vérité. Ils sont malades parce que la vérité
vérité n’est plus qu’une lettre, sa lettre initiale grand embrouille. La vérité variable, la vérité qui parle, la
V. Enchaînée aux axiomes et aux règles de vérité qui change, embrouille le rapport du corps
déduction, elle est esclave de savoir élaboré en vue avec le monde et avec le pur réel. L’homme, les
de coincer un réel. exemplaires de l’espèce humaine ne retrouvent un
Ah ! Voilà un autre couple, le réel et la vérité. Le rapport net et certain avec le réel que par le biais
réel se moque de la vérité, et c’est au regard du réel d’un autre savoir que le savoir du corps, et qui est le
qu’il y a sens à dire que la vérité variable n’est qu’un savoir de la science. C’est seulement à devenir sujet
semblant. Le corrélat du réel ce n’est pas la vérité, de la science qu’il parvient à ne pas se laisser
mais la certitude, qui est, si l’on veut, une vérité qui embrouiller par la vérité et par son corps malade de
ne change pas. On arrive à la certitude du réel la vérité.
seulement par le signifiant comme savoir et non pas
comme vérité. Pour ce qui est de la vérité, elle n’est Refus du corps
éternelle, croit-on, que par un Dieu qui ne voudrait
En quoi le corps est-il malade de la vérité dans
que le bien.
l’espèce humaine ? La psychanalyse a commencé
Combien plus discrète, combien plus tranquille,
par là, par s’intéresser à ces corps-là, aux corps qui
combien plus certaine est la vie qui ne parle pas. La
cessent d’obéir au savoir qui est en lui, qui cesse
vie n’a jamais songé à frayer avec la vérité. Depuis
d’obéir au savoir que l’on peut dire naturel. En effet,
toujours, la vie a partie liée avec le savoir et non pas
le corps est savoir et il obéit. C’est ce que François
avec la vérité. Elle produit des corps qui savent sans
Jacob appelle très bien «les algorithmes du vivant».
avoir rien appris ou dont l’apprentissage est
L’idée ou le songe de l’âme traduit le fait que le
programmé, au sens où un programme est un savoir.
corps se présente comme Un et qu’il obéit. C’est
Qu’est-ce que la zoologie, la physiologie en fait,
pourquoi Lacan a pu imaginer formuler que l’âme
sinon que les organismes savent ce qu’il leur faut
était du côté du manche. C’est l’équivalent d’un
pour survivre ? Fondamentalement, ils sont aptes,
signifiant-maître.
apprêtés pour, dit le philosophe, le même que celui
La psychanalyse a pu commencer parce qu’elle s’est
que j’évoquai pour la pierre. Les aptitudes prennent
souciée précisément de l’hystérie, et ce qui
les organes à leur service. L’animal est par essence,
caractérise l’hystérie est que l’on y rencontre le
comme s’exprime ce philosophe, accaparé. Accaparé
corps malade de la vérité. Freud l’a exprimé dans les
veut dire que l’animal ne dévie pas de ce qu’il a à
termes du refoulement et du retour du refoulé. Le
faire, qu’il est poussé. D’ailleurs, c’est à propos de
corps hystérique est celui qui refuse le diktat du
l’animal, et précisément de la poussée qu’il connaît,
signifiant-maître, le corps qui affiche son propre
qu’il subit et qu’il suit, que Heidegger emploie le
morcellement et qui en quelque façon se sépare des
mot de pulsion – il l’emploie à propos du
algorithmes, du savoir inscrit dans sa substance.
mouvement pulsionnel qui anime l’animal sans qu’il
C’est le phénomène que Freud appelait curieusement
dévie. Chez Heidegger, cela veut dire que l’animal
complaisance somatique et que Lacan, dans sa
n’est pas un être du souci, qu’il ne connaît ni la
perspective, nomme «refus du corps».
nostalgie, ni l’ennui, ni l’angoisse. Voilà autant
C’est un double refus dont il s’agit là dans le corps
d’affects que nous réservons, d’ailleurs comme
hystérique, par le corps hystérique. Cela veut dire –
structurants, au monde de l’homme, tandis que le
premièrement, que le corps refuse d’obéir à l’âme,

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au savoir naturel, refuse de servir la finalité de son à la place de l’autosuggestion, c’est le refoulement,
autoconservation – deuxièmement, que le sujet de ce qui vient, à la même place, répondre à la question
corps-là refuse le corps de l’Autre. De ce fait, la «quel est le mécanisme ici en place ?». Il discute le
relation sexuelle se manifeste comme refoulement d’abord en termes de représentation
problématique : le sujet refuse le corps dans son avant de venir à discuter le phénomène en termes de
corps, c’est-à-dire l’enfant, la reproduction – le pulsion. Le texte est de 1910. C’est vraiment un
corps hystérique a tendance à s’embrouiller avec la moment d’élaboration de la théorie, et il vaut la
reproduction de la vie –, et refuse son propre corps, peine de regarder dans le détail comment il procède.
refus connoté de l’affect de dégoût qui tient la place
que l’on sait dans la clinique de l’hystérie. Une guerre des pulsions
Pour ce qui est d’illustrer ce refus du corps, c’est-à-
dire l’objection que le corps fait au signifiant-maître, Le refoulement se prête à une représentation
on ne peut pas manquer d’avoir recours à ce qui guerrière, puisqu’il s’agit que des représentations en
reste le paradigme de cette clinique, à savoir l’article empêchent d’autres de devenir conscientes. Le
de Freud de 1910 sur «Le trouble psychogène de la principe de ce que Freud appelle le refoulement,
vision dans la conception psychanalytique». A le lire c’est d’abord une guerre des représentations, les
dans la perspective que je propose, c’est Vorstellungen, et il y a des représentations
évidemment le paradigme du rapport des mots et des régulièrement plus fortes qui l’emportent sur
corps. d’autres, qui les dérangent, les empêchent de devenir
Freud prend son départ d’un exemple de cécité conscientes. Le groupe des représentations plus
hystérique, une cécité partielle, d’un œil, qui n’a pas fortes, c’est, dit Freud, ce que nous désignons sous
de fondement, c’est-à-dire de causalité organique. le nom collectif de moi. C’est une très jolie
Pour resituer un peu le texte, il commence par poser définition, qui n’est pas la définition par le
le fait qu’il existe de telles cécités qui n’ont pas de narcissisme, qui n’est pas la définition de la
causalité organique. Pour prouver le fait, il a recours tripartition du ça, du surmoi et du moi. C’est la
à la cécité hypnotique induite par les mots de définition du moi comme le groupe des
l’hypnotiseur, et il amène là les prodiges qu’ont représentations capables d’en refouler d’autres, le
réalisés dans ce domaine les tenants de l’École groupe des représentations refoulantes.
française qui produisaient des cécités hypnotiques en Seulement, comme il s’agit ici du corps, Freud passe
deux coups de cuillère à pot. de la guerre des représentations – qui est sa
Il faut bien voir que, dans ce texte, Freud n’allègue transcription du refoulement ou sa façon de mettre
ce fait d’hypnose que pour donner une référence de en scène le refoulement – à une guerre des pulsions.
cet handicap qui est là artificiellement produit et n’a Ce n’est pas seulement que, chez Freud, il y a un
pas de fondement organique. Il écrit : «Si on plonge binarisme des pulsions, mais que ce binarisme donne
dans une profonde hypnose une personne capable de lieu à une dynamique opposée des deux groupes de
somnambulisme, et qu’on lui suggère de se pulsions. Il vaut la peine là de relever sa formule
représenter qu’avec l’un de ses yeux elle ne voit selon laquelle les oppositions entre les
rien, elle se comporte effectivement comme une représentations – c’est-à-dire ce qui cause le
personne devenue aveugle de cet œil.» Il n’allègue la refoulement – ne sont que l’expression des combats
cécité hypnotique que comme référence, comme le entre les différentes pulsions.
fait qu’il existe des cécités qui n’ont pas de Quel rapport établit-il, dans ce petit texte, entre
fondement organique et qui peu vent être produites pulsion et représentation ? Il met la pulsion derrière
artificiellement par la simple mise en scène de la représentation. La pulsion, c’est la dynamique
l’hypnose. même des représentations. C’est par là qu’il établit
Il examine ensuite la possibilité que le mécanisme un rapport étroit de la représentation et du
de la cécité hystérique soit identique à celui de la refoulement. La pulsion donne vie aux
cécité hypnotique, c’est-à-dire que la cécité représentations conformes à ses buts. La pulsion
spontanée de l’hystérie obéisse et soit de la même apparaît à cet égard comme ayant la forme d’une
structure que la cécité suggérée. Il discute le volonté qui s’impose aux représentations et qui les
mécanisme qui serait celui de l’autosuggestion que asservit à sa finalité.
proposait l’École française : à la place de la A cette date, le binarisme freudien des pulsions
suggestion extérieure par l’hypnotiseur, une dispose d’un côté les pulsions du moi et de l’autre
autosuggestion. Il n’amène cette possibilité que pour les pulsions sexuelles. La théorie dans cet article
l’écarter, parce que le mécanisme que Freud propose n’est pas encore celle de l’opposition des pulsions de
vie et des pulsions de mort. C’est celle des pulsions

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du moi et de ce qui y échappe. Ce qui est de l’ordre jouissance pulsionnelle morcelée. Les organes de ce
sexuel y est placé comme ce qui échappe à cette corps, par exemple l’œil, sont revendiqués de deux
domination. Et ce sera une autre répartition à côtés. La cécité est une perturbation qui s’introduit
laquelle Freud procédera à l’occasion de sa seconde dans le bon fonctionnement du corps dans la mesure
topique. où la vision sert les intérêts de la survie. Or, on
Il faut entrer dans ce binarisme parce que c’est la constate qu’un organe ici cesse de concourir à cette
première façon de comprendre que ce que nous fin d’autoconservation, en quelque sorte qu’un
connaissons comme les deux corps du sujet chez organe s’émancipe de l’unité du tout et déjà nous
Lacan – le corps spéculaire et le corps «organique», impose la présence du corps morcelé.
que nous voyons s’introduire à partir du «Stade du
miroir» –, nous les trouvons chez Freud. Ce sont Un plaisir devenu jouissance
deux autres deux corps, mais tout cet article nous
manifeste que Freud raisonne dans ces termes. Comment cette perturbation s’introduit, c’est ce que
Qu’est-ce que les pulsions du moi ? Ce sont les Freud essaye de communiquer, et en raison du
pulsions animales. Au moins ce sont celles qui refoulement entretenu contre la pulsion sexuelle
servent à la survie du corps individuel, à partielle concernée par le fonctionnement de
l’autoconservation de l’individu, celles qui relèvent l’organe. Cette perturbation associe deux faces. La
du savoir du corps. Et l’organisme est fait pour obéir première face, c’est qu’il s’agit ici d’un phénomène
à ce savoir. Les pulsions dont il s’agit ordonnent à de vérité, ce que Freud exprime comme un
cette fin les représentations et ce savoir domine refoulement de représentation qui a une conséquence
normalement le corps. somatique, qui a pour conséquence une soustraction.
La deuxième catégorie, qui relève du sexuel, est Le refoulement qu’accomplit le moi se paye pour lui
située par Freud comme échappant à ce qui est là un d’une émancipation de l’organe hors de sa tutelle,
empire, une ordonnance. On ne voit évidemment pas hors de sa maîtrise. Une fonction vitale se trouve
pourquoi la pulsion sexuelle en elle-même ainsi soustraite à la somme supposée de l’organisme,
obligerait, échapperait ou serait en conflit avec ce cette somme qui s’appelle l’âme. On pourrait dire
domaine des pulsions du moi. Après tout, on que la cécité traduit ici le fait que l’âme cesse
pourrait très bien – c’est ce que Freud fera par la d’animer l’organe.
suite – faire entrer dans la même rubrique les La première face est un phénomène de vérité que
pulsions qui ont pour finalité l’autoconservation du Freud commente en termes de refoulement ou de
corps individuel et celles qui ont pour but sa représentations, mais de représentations qui sont
reproduction. Ce serait simplement étendre susceptibles d’une formulation – c’est une
l’autoconservation de l’individu à l’espèce. On représentation «je vois», «je ne vois pas». Voilà ce
pourrait admettre qu’il y ait là une extension mais qu’il appelle représentation, c’est mis en mots. D’un
non pas une antinomie. côté, un phénomène de vérité, et associé à ce
Tout est dans le fait que Freud met en question le phénomène de vérité, un phénomène de jouissance,
singulier de la pulsion sexuelle, et que régulièrement puisqu’un organe destiné à servir l’autoconservation
il emploie au contraire dans le texte le pluriel à de l’individu est sexualisé, c’est-à-dire érotisé au
propos du domaine pulsionnel sexuel. Il parle des sens élargi que Freud rapporte volontiers au divin
pulsions sexuelles partielles au pluriel et dans leur Platon. Cela veut dire que cet organe cesse d’obéir
multiplicité. La confrontation, c’est celle de au savoir du corps, lequel est au service de la vie
l’unification sous le régime du moi et la multiplicité individuelle, pour devenir le support d’un «se jouir»,
des pulsions sexuelles qui ne sont pas ramenées à la avec l’accent d’auto-érotisme que l’on peut mettre
pulsion sexuelle totale, termes que Freud emploiera dans la formule «se jouir». C’est ce qu’infère Freud.
par la suite. Si l’organe cesse de fonctionner, c’est parce qu’il est
Autrement dit, la base de cette construction est que venu à être habité d’un «se jouir», et tout se passe
la pulsion sexuelle comme reproductive échoue à comme s’il était coupable de ce «se jouir», comme si
subordonner à sa finalité de reproduction les ce «se jouir» était une infraction à son
pulsions sexuelles partielles attachées aux diverses fonctionnement normé.
régions du corps. Freud nous présente d’emblée un C’est là que l’éthique s’introduit dans la biologie,
corps qui est un champ de bataille pulsionnel entre le comme elle le fait régulièrement. C’est pourquoi on
moi et les pulsions partielles. impliquera plus tard le surmoi à cette place. L’œil
Le corps hystérique que nous présente Freud est un peut et devrait servir au corps à s’orienter dans le
corps disputé entre l’autoconservation d’un côté et la monde, à voir, et le voilà qui se met à servir ce que
Freud appelle la Schaulust, le plaisir de voir. C’est

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non pas du tout un plaisir régulé, mais un plaisir qui 1. DES ÉVÉNEMENTS DE DISCOURS
déborde la finalité vitale, et même qui conduit à
l’annuler. C’est pourquoi ici le Lust est le plaisir Avoir un corps
devenu jouissance, et que le plaisir au sens propre,
dans notre usage des termes, devient jouissance au Le contexte immédiat est un contexte homophonique
moment où il déborde le savoir du corps, où il cesse et qui parodie, comme une bonne partie de ce petit
de lui obéir. Ce que Freud appelle le plaisir sexuel, écrit, la pratique langagière de Joyce. Je me
c’est ce plaisir devenu jouissance. Ici, tout le texte contenterai de retenir ici l’indication théorique que
de Freud démontre que, pour lui, la vérité et la recèle cette petite chanson. Le symptôme comme
jouissance ont partie liée, qu’elles travaillent les événement de corps est connexe à l’«avoir un corps»
deux contre les algorithmes du corps. et souligne que l’homme, terme générique, est
C’est d’ailleurs dans cette même perspective que caractérisé parmi les espèces animales par le fait
Lacan a pu dire que la vérité est la sœur de la d’avoir un corps. C’est mentionné à sa façon par
jouissance. Il n’y a pas un texte qui montre cette Lacan
sororité de la vérité et de la jouissance mieux que ce «LOM cahun corps et nan-na Kun».
texte de Freud sur «Trouble psychogène de la «Avoir un corps» prend sa valeur de sa différence
vision». Il montre que c’est une affaire de maîtrise, avec «être un corps». C’est pour l’animal qu’il peut
une affaire de signifiant-maître. Il dit, pour traduire se justifier d’identifier son être et son corps, tandis
la façon dont il nous présente ce corps disputé : «Il que cette identification de l’être et du corps ne se
n’est facile pour personne de servir deux maîtres à la justifie pas pour l’homme, pour autant que tout
fois». corporel qu’il soit, corporifié, il est aussi fait sujet
Le même organisme doit supporter deux corps par le signifiant, c’est-à-dire qu’il est fait du
distincts, deux corps superposés. D’un côté, un corps manque-à-être. Ce manque-à-être comme effet du
de savoir, le corps qui sait ce qu’il faut pour signifiant divise son être et son corps, réduisant ce
survivre, le corps épistémique, le corps qui sait ce dernier au statut de l’avoir.
qu’il lui faut, et de l’autre côté, le corps libidinal. Du fait qu’il a un corps, l’homme a aussi des
Comme le premier, c’est le corps qui devrait symptômes avec lesquels il ne peut pas davantage
normalement être régulé et dont la régulation devrait s’identifier. C’est même le défaut d’identification où
être plaisir, d’un côté, le corps-plaisir qui obéit, et de l’on se trouve concernant ce qui en général se
l’autre côté, le corps-jouissance, dérégulé, aberrant, présente comme une dysfonction qui fait saillir le
où s’introduit le refoulement comme refus de la relief du symptôme. On ne peut pas s’y identifier,
vérité et ses conséquences. Pour le dire encore d’une sauf à recourir à une psychanalyse, dont une des
troisième façon, d’un côté le corps-moi, et de l’autre issues, quand on a renoncé à tout, est de s’identifier
côté le corps-jouissance qui n’obéit pas au moi, qui au symptôme qui reste. Cela suppose donc que, pour
est soustrait à la domination de l’âme comme forme avoir des symptômes, il faut avoir un corps, il ne
vitale du corps. faut pas être un corps, et que, pour s’identifier au
C’est dans ces coordonnées que nous pour rons symptôme, il faut avoir un psychanalyste. Il y a dans
donner vie à la définition du symptôme comme «l’avoir» bien des ressources dont la langue
événement de corps. témoigne dans son usage. Le symptôme à l’état
naturel, le symptôme qui n’est pas dénaturé par une
analyse, est bien ce qui manifeste que l’on ne saurait
identifier l’homme avec son corps.

V LE SYMPTÔME COMME ÉVÉNEMENT DE Des traces


CORPS
Ce corps est un corps où il se passe des choses, des
choses imprévues, des choses qui échappent, comme
J’ai fait un sort à la définition du symptôme comme dans l’exemple de Freud qui mérite d’être princeps
événement de corps, une définition qui se rencontre dans cette question, son fameux «Trouble
une fois dans un petit écrit de Lacan des années psychogène de la vision». Ces choses imprévues
soixante-dix consacré à «Joyce le symptôme» : sont des événements qui laissent des traces
«Laissons le symptôme à ce qu’il est : un événement dénaturantes, dysfonctionnelles pour le corps. On
de corps, lié à ce que l’on l’a, l’on l’a de l’air, l’on doit pouvoir aller jusqu’à dire que ce qui singularise
l’aire, de l’on l’a. Ça se chante à l’occasion et Joyce le corps de l’animal humain, c’est toujours qu’il
ne s’en prive pas». s’est passé des choses avec ce corps. Ce qui

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singularise le corps de LOM, c’est que toujours il y a d’une présence, le témoignage d’un être, ici au
eu des événements qui ont laissé des traces. bénéfice de l’expérimentateur. Cela ne va pas plus
Peut-être faut-il épiloguer, varier, préciser cette loin que le fait d’admettre que l’animal est capable
définition de l’événement de corps. Cette expression de parler. Il ne dispose pas du signifiant mais de la
est une condensation. Il s’agit en fait toujours parole en tant que l’adresse de signes de présence.
d’événements de discours qui ont laissé des traces Le rat qui fait signe de sa présence corporelle parle
dans le corps. Et ces traces dérangent le corps. Elles dans ce contexte, et même il parle avec son corps, sa
y font symptôme, mais seulement pour autant que le petite patte sur le clapet. Et parler avec son corps,
sujet en question soit apte à lire ces traces, à les c’est ce qui caractérise le parlêtre. Chez l’homme,
déchiffrer. Cela a finalement tendance à se ramener un petit peu déshumanisé grâce à cette graphie –
à ce que le sujet puisse penser retrouver les LOM –, c’est de nature qu’il parle avec son corps,
événements dont ces symptômes se tracent. tandis que chez l’animal, c’est un effet de l’art.
On peut trouver de ces traces chez l’animal. On y C’est sur ce point, cette tête d’épingle, que l’on saisit
trouve des ébauches de symptômes quand cet animal ce qui distingue très précisément le signe et le
est domestique, ce que Lacan appelle des séismes signifiant. Le signe, si l’on est rigoureux dans
courts de l’inconscient. On trouve également ces l’emploi du terme, est toujours corrélé à une
traces chez le pauvre animal de laboratoire, quand présence, alors que le signifiant, lui, est articulation.
on essaye de l’éduquer, de lui enseigner un savoir Être articulation, cela veut dire qu’il vaut pour un
supplémentaire par rapport à celui dont il est doté autre signifiant avec lequel il fait système, et qu’il
par nature par rapport à celui qui s’identifie à son n’est pas signe de la présence d’un être. C’est même
être de vivant, et qui lui permet de survivre comme ce que comporte la définition à la fois élémentaire et
corps. paradoxale que donne Lacan du signifiant qui
Le point est assez remarquable pour que ce soit sur représente le sujet pour un autre signifiant, un sujet
le rat de laboratoire que Lacan ait conclu son qui est précisément indiqué du signe de son absence.
Séminaire Encore. On met le rat dans le labyrinthe Dans cette même série, nous avons donc ici l’être et
et on lui demande d’apprendre à s’en sortir, de se ici au contraire le manque-à-être.
manifester auprès d’un certain nombre de trous et de
Signe ◊ Présence —Être
petites barres, de clapets. C’est évidemment un tout
S Signifiant Absence —Manque - à - être
autre rapport au savoir que celui qu’il entretient avec
le savoir naturel dont il a l’usage dans sa vie de rat. Cette dichotomie vaut comme matrice et permet par
On constate que si l’on organise l’éducation du rat, exemple de réfléchir comment il se trouve que le
sa formation, si on l’oriente, il s’y prête. J’ai tort de signifiant puisse devenir signe. Ce qui n’est pas
dire qu’il a ici un tout autre rapport au savoir indiqué par sa définition, tout au contraire. Le signe
qu’avec le savoir naturel puisque, avec son savoir dans son usage propre est corrélé à une présence
naturel qui lui permet de survivre comme rat dans d’être, alors que le signifiant est toujours corrélé à
son environnement de rat, il n’a pas de rapport, il un manque-à-être. Cela explique la lecture que fait
l’est. Alors qu’on commence à séparer doucement Lacan de l’adage «Pas de fumée sans feu». Il n’y lit
son être et son corps lorsqu’on le prend dans un pas que la fumée est le signe du feu, mais il joue à ce
appareil, une unité, pour lui faire passer un savoir que la fumée soit le signe du fumeur. Quel est le
dont il n’a pas besoin mais qui peut éventuellement sens de cette plaisanterie ? C’est d’indiquer l’usage
satisfaire l’expérimentateur, qui est aussi strict qu’il fait du terme de signe rapporté à une
observateur. présence, et même à la présence d’un être.
Comment le rat peut-il satisfaire cet Autre en lui Dans ce que nous appelons l’ordre symbolique, là,
donnant quelque chose qui est de l’ordre de la les signifiants parlent aux signifiants. Les signifiants
réplique ? Et la réplique essentielle qui en est s’entendent comme larrons en foire avec les
attendue est l’équivalent d’un «je suis là». Lacan le signifiants. Et puis – L’on l’a, l’on l’aire, de l’on…
résume en disant : «Tout ce que l’unité ratière Voilà que ces signifiants font système, même si vous
apprend en cette occasion, c’est à donner un signe, êtes largué et n’y comprenez rien. C’est bien là
un signe de sa présence d’unité.» Cela se réalise en qu’on voit que le sujet, lui, pour le compte, est
posant sa petite patte sur un clapet. C’est l’exemple absent.
idoine pour saisir ce qu’il en est de la différence du Donnons à cela sa valeur radicale. L’ordre
signe et du signifiant. symbolique se maintient très bien comme
On peut admettre que le signe est à la portée du rat hiéroglyphes au désert sans personne pour les lire.
dans la mesure exacte où le signe est le véhicule Cela se maintient sans personne et garde sa

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consistance. Le sujet barré de Lacan écrit le sujet, terme grec que l’on a approximativement traduit par
mais en tant qu’il est déjà mort. C’est le sujet du la substance.
signifiant qui est de logique pure. Ce que Lacan Qu’est-ce que cette double félicitation ? Il félicite
appelle le sujet se maintient parfaitement hors corps, Aristote d’avoir d’un côté isolé le sujet du signifiant,
hors la vie. On pourrait dire que sans cela la pratique mais par ailleurs de ne pas l’avoir totalement disjoint
de lire n’aurait pas de sens. de l’individu affecté qui, lui, doit bien être substance
Quand il y a quelqu’un, alors il y a des signes. Dans corporelle, et d’un corps qui n’est pas seulement le
la psychanalyse, il est hors de question de réduire le corps des parties, hors des parties, mais une
psychanalysant au sujet du signifiant si l’on est substance jouissante. C’est un repérage très délicat
cohérent avec cette disposition. Il y a quelqu’un. Et de Lacan de retrouver la trace de ce qui l’amène, lui,
dire qu’il y a quelqu’un veut dire qu’il n’y a pas à devoir distinguer et ordonner le sujet du signifiant
seulement le sujet du signifiant. et l’individu affecté dans l’oscillation d’Aristote.
Qu’est-ce qu’il y a en plus du sujet du signifiant, de C’est d’ailleurs pourquoi Lacan s’est extrait de ce
ce sujet qui, s’il était mort, il ne le saurait pas ? Il y a binaire pour nous amener le parlêtre. Le parlêtre est
aussi l’individu affecté de l’inconscient, que Lacan l’union de l’upokeimenon et de l’ousia d’Aristote,
nous glisse à la fin de son Séminaire Encore, l’union du sujet et de la substance, du signifiant et
l’individu affecté des mots. Et c’est encore trop dire. du corps. Il y a être, mais être en tant que parlé, être
L’établissement d’un lexique, le découpage des décerné par le dit. C’est donc un mixte oscillant,
mots, c’est déjà toute une affaire d’élaboration. Il y a pourquoi pas, du manque-à-être qui travaille et qui
l’individu affecté de la langue et de ce que l’on peut agite l’individu.
y lire.
Nous voilà avec d’un côté notre logique du 2. L’ÉVÉNEMENT TRAUMATIQUE
signifiant avec son sujet mort, et de l’autre côté
l’individu lui palpitant, affecté de l’inconscient. Après avoir fait le travail de déblayage dans
C’est parce qu’il y a ces deux versants que Lacan Inhibition, symptôme, angoisse en 1925, Freud en
introduit en pointe ce qu’il appelle son hypothèse, à donne un résumé fulgurant dans la première moitié
savoir que le sujet du signifiant et l’individu, c’est-à- d’une conférence de 1933, Nouvelles conférences
dire le corps affecté, ne font qu’un : «Mon sur la psychanalyse, quand il parle de l’angoisse,
hypothèse, c’est que l’individu qui est affecté de l’affect majeur, qui ne se conçoit pas du sujet
l’inconscient est le même qui fait ce que j’appelle le comme manque-à-être, mais d’un corps habité.
sujet d’un signifiant. Freud n’en parle pas seulement comme d’un état
Cela implique que le signifiant n’a pas seulement d’affect défini par lui comme réunion de sensations
effet de signifié, mais qu’il a effet d’affect dans un déterminées de la série plaisir/déplaisir, mais il en
corps. Il faut donner à ce terme d’affect toute sa parle exactement comme d’une trace d’affect,
généralité. Il s’agit de ce qui vient perturber, faire Affektspur, et ce, parce qu’il la rapporte à un
trace dans le corps. L’effet d’affect inclut aussi bien événement antérieur, Ereignis. On trouve
l’effet de symptôme, l’effet de jouissance, et même évidemment chez Freud, à propos de ce qui affecte,
l’effet de sujet, mais l’effet de sujet situé dans un le couple de l’événement et de la trace. Un
corps, et non pas pur effet de logique. Quand il événement, ou plus précisément même, dit Freud –
s’agit d’effet durable, d’effet permanent, on peut à c’est sa saisie de l’affect d’angoisse –, il y voit le
juste titre les appeler des traces. précipité d’un événement important incorporé par
Ordonner, réordonner ainsi notre panorama permet l’hérédité.
de comprendre que Lacan a curieusement félicité L’événement important que Freud travaille là, c’est
Aristote d’avoir génialement isolé l’upokeimenon. la naissance comme le supposé prototype des affects
L’upokeimenon, c’est ce qu’il y a dessous au sens de d’angoisse. Comme dit Freud, on pourrait
la supposition logique ou de la supposition dont on a reconnaître dans le processus de la naissance les
fait grand usage dans la logique du moyen âge, et mêmes signes physiques que dans l’angoisse, c’est-
qui se retrouve dans le sujet supposé savoir. à-dire l’accélération de l’activité cardiaque et de la
Aristote, qui a le premier isolé le sujet logique, le respiration. Freud en rend d’ailleurs hommage à
sujet comme supposé et non substantiel, la pure Rank, plus gentiment que dans Inhibition, symptôme,
fonction logique du sujet, Lacan le félicite d’avoir angoisse, mais il nie en même temps que le
plus génialement encore oscillé en récupérant par processus de la naissance soit le prototype de
intervalle l’ousia dans l’upokeimenon. L’ousia est le l’angoisse, puisqu’il développe au contraire que
chaque âge du développement présente une angoisse
déterminée. Mais, après avoir fait miroiter l’angoisse

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comme cet événement principiel dont l’affect registre imaginaire qui a d’ailleurs été au départ le
d’angoisse serait une trace, donc après avoir fait dépotoir à jouissance. Il n’a jamais négligé le fait
miroiter la naissance dans cette position, on le voit que le symptôme, même conçu comme métaphore,
défaire la chose, ce qui ne l’empêche pas de donner prend des éléments corporels comme signifiants.
une formule générale de l’événement de corps qui Mais Lacan a tenu compte du corps essentiellement
détermine des traces d’affect. au niveau du fantasme en tant qu’il intervient dans la
La définition générale de l’événement produisant formation des symptômes, ce qui se trouve relevé
traces d’affect, c’est ce que Freud appelle le trauma. dans son graphe double. Jusqu’à ce qu’il amène le
C’est le traumatisme en tant qu’il est un facteur parlêtre, il a tenu compte du corps au niveau de la
devant lequel les efforts du principe de plaisir formule du fantasme, qui écrit en effet la nécessité
échouent, un facteur qui ne peut pas être liquidé de compléter par un élément corporel le sujet du
selon la norme du principe de plaisir, c’est-à-dire qui signifiant – ce sujet du signifiant négatif,
met en échec la régulation du principe de plaisir. intervallaire, intérimaire perpétuel, et mort, mort-né
L’événement fondateur de la trace d’affect est un –, la nécessité de lui donner un complément
événement qui entretient un déséquilibre permanent, corporel, mais à petits frais, c’est-à-dire petit a. Et
qui entretient dans le corps, dans la psyché, un excès avec ça, ça fait le compte.
d’excitation qui ne se laisse pas résorber. Nous Lacan a conçu ce complément corporel comme
avons là la définition générale de l’événement imaginaire d’abord – c’était plutôt la forme du corps,
traumatique, celui qui laissera des traces dans la vie l’autre type stade du miroir qui s’introduit à cette
subséquente du parlêtre. place pour animer le sujet mort-né –, et gouverné par
Le traumatisme au sens de Lacan, le noyau de l’articulation symbolique. Des années plus tard, il en
l’événement traumatique n’est pas rapportable à un a fait un objet petit a réel auquel il a donné la valeur
accident, ou ça l’est toujours, mais la possibilité de plus-de-jouir – le corps est là présent parce que
même de l’accident qui laisse des traces d’affect au sous les espèces de l’excès de jouissance, d’ailleurs
sens étendu que j’ai donné, la possibilité même de traumatisant. C’est essentiellement sous cette forme
l’accident contingent qui se produit nécessairement menue que s’est introduit le corps par rapport au
toujours, mais tel ou tel, ouvre l’incidence de la biais du signifiant, et non pas sous les espèces de
langue sur l’être parlant, et précisément l’incidence l’individu affecté de l’inconscient.
de la langue sur son corps. L’affection essentielle, D’ailleurs, d’une façon générale, dans
c’est l’affection traçante de la langue sur le corps. l’enseignement de Lacan, si l’on décompose le
Cela veut dire que ce n’est pas la séduction, ce n’est spectre de l’objet petit a, il est lui-même à double
pas la menace de castration, ce n’est pas la perte face. D’un côté, l’objet petit a est écrit et élaboré par
d’amour, ce n’est pas l’observation du coït parental, Lacan comme vide. Par exemple, comme objet de la
ce n’est pas l’Œdipe qui est là le principe de pulsion, il est pris comme un creux autour de quoi la
l’événement fondamental, traceur d’affect, mais pulsion tourne, et Lacan insiste sur son côté
c’est la relation à la langue. insubstantiel, ou l’objet petit a a une consistance de
Ce sera ramassé d’une façon peut-être logique pure, ou ce n’est qu’un objet topologique.
excessivement logicienne par Lacan dans la formule Autant d’aspects de l’objet petit a qui là doivent
«le signifiant est cause de jouissance», mais cela rendre possible qu’il soit appareillé au sujet. Et puis,
s’inscrit dans la notion de l’événement fondamental il y a une deuxième face de l’objet petit a qui est au
de corps qui est l’incidence de la langue. C’est contraire sa face pleine. Il y a son aspect de
d’ailleurs ce qui a fait le ressort de la référence de prélèvement corporel, parce qu’il doit obéir à la
Lacan à James Joyce, et précisément à son même structure que celle du symbole de ce sujet
Finnegans Wake, et qui se trouve tout à fait barré. Vous avez ainsi des textes de Lacan qui
indéchiffrable à partir de ce qui serait les souvenirs s’enroulent et qui vous présentent tantôt la face vide
infantiles de Joyce. et tantôt la face pleine, tantôt la face logique et tantôt
Lacan a-t-il vraiment si longtemps méconnu la la face corporelle de l’objet petit a.
nécéssité d’en passer par le corps ? Est-ce qu’il a Le terme de parlêtre, lui, surclasse cette dichotomie.
fallu la pointe de cette hypothèse pour qu’il révise Il implique en quelque sorte que c’est l’ensemble du
les catégories les plus fondamentales de son corps – non pas comme un tout –, l’ensemble du
orientation ou qu’il les complète ? Est-ce que cela a corporel qui est prélevé, qui est là considéré comme
été une exigence méconnue ? Non, puisque, à côté affecté.
du symbolique, où gambadait, tournait en rond le
sujet du signifiant, il a toujours réservé la place du

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3. L’ÉVÉNEMENT DE CORPS DANS LA du moi, à cette date. Le moi refoule la pulsion,


PSYCHOSE inhibe son développement psychique, lui interdit
l’accès à la conscience, mais c’est aussi sa défaite.
Pour fonder l’événement de corps, pour le rendre La conscience cesse de dominer l’organe, celui-ci
sensible, pour l’incarner, j’ai eu recours à la est abandonné à la domination de la pulsion refoulée
description d’un symptôme comme événement de et cette domination s’intensifie.
corps, non niable, dans le cadre de la névrose, la Dans ce texte assez court, Freud nous montre la
cécité hystérique. Mais le symptôme comme pulsion refoulée faisant retour dans un organe. En
événement de corps est hautement susceptible d’être dehors de la cécité, il donne l’exemple des organes
mis en évidence dans la psychose. Puisque, dans le moteurs, de la main paralysée parce qu’elle a été
texte de 1910, Freud est encore à se référer à cette investie dans des tâches coupables érotiquement.
dichotomie des pulsions du moi et des pulsions Quand il s’agit du refoulement, de cet événement de
sexuelles, on peut avoir recours à son texte sur corps, le résultat par excellence, ce sont des
Schreber qui relève de la même dichotomie des limitations fonctionnelles et des inhibitions.
pulsions du moi et des pulsions sexuelles. Et dans la psychose, comment faut-il concevoir le
destin de la pulsion, de la libido ? C’est la question
La libido dans la paranoïa qui intéresse Freud au premier chef quand il étudie
le cas Schreber. Dans la troisième et dernière partie
Ce que Freud appelait la libido à cette date, c’était de son écrit du mécanisme de la paranoïa, ce qui
l’énergie propre aux pulsions sexuelles. Lui-même l’intéresse, c’est ce que devient la libido dans le
dit, encore en 1933, qu’il a construit cette refoulement spécial qui a lieu dans la paranoïa.
dichotomie à partir du fait biologique incontestable, Freud, en effet, n’a pas la notion d’un refoulement, il
inébranlable, que l’individu vivant sert deux a la notion d’une multiplicité de refoulements qui
intentions : l’autoconservation et la conservation de sont à préciser pour chaque structure clinique, et
l’espèce. pour lui, d’une façon similaire à la multiplicité des
A peine a-t-il défini la libido comme l’énergie points de fixation qui organisent la régression de la
propre aux pulsions sexuelles qu’il s’emploie à libido.
montrer qu’elle ne sert pas les finalités de la
conservation de l’espèce, mais qu’elle anime au L’interlocution délirante
contraire les pulsions partielles multiples et
disjointes. Au niveau des pulsions partielles Cette dimension-là, qui est celle qui est la plus
freudiennes, non seulement les deux groupes de proche de l’événement de corps, est en quelque sorte
pulsions se disputent la maîtrise du corps, et même écrantée pour nous par l’écrit de Lacan de la
de chaque organe, mais on a un corps morcelé. «Question préliminaire», qui est une réélaboration
Freud nous montre ce corps morcelé en zones des Mémoires du président Schreber. C’est un écrit
érogènes et chaque partie du corps susceptible d’être qui se consacre essentiellement à la phénoménologie
soustraite à l’unité fonctionnelle du corps en raison et à la structure de l’hallucination verbale, qui en
des investissements libidinaux. Le corps libidinal offre un classement inédit en phénomènes de code et
freudien est un corps dont les parties sont phénomènes de message. Le pivot de l’intérêt de
susceptibles de s’érotiser et par là même de Lacan n’est pas l’événement de corps, c’est
s’autonomiser. l’irruption du symbole dans le réel. Sa question,
Le mécanisme mis en jeu par Freud pour rendre c’est comment le signifiant vient-il à se déchaîner
compte du symptôme est le refoulement qui porte dans le réel. C’est une question qui est
sur des représentations. Lacan a fait beaucoup fonds essentiellement du côté du sujet du signifiant. Ce qui
sur ces représentations qu’il a transformées et qu’il a est de l’ordre de l’affection corporelle est tout de
fait entendre comme signifiants. Mais chez Freud même écranté par l’extraordinaire élaboration de ce
derrière les représentations, il y a les pulsions. Les signifiant en effet déchaîné que l’on voit obéir en
pulsions s’expriment par des représentations. C’est même temps à des chaînes précises, se rompre à un
sa façon de nous présenter une connexion du endroit précis.
signifiant et de la jouissance. Au sens propre, le Ce phénomène d’écrantage est déjà présent dans le
refoulement porte sur des représentations mais aussi premier exemple que Lacan amène de sa pratique,
bien sur les pulsions, et Freud n’hésite pas à parler celui de l’injure «truie», qui est en quelque sorte la
de pulsions refoulées. cellule qui va se retrouver amplifiée et varier dans la
Le refoulement a toujours deux faces chez Freud. suite du texte.
D’un côté, il manifeste la puissance du refoulant –

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Il s’agit, cueilli dans une présentation de malades, de On voit bien comment, sur cette base, procède Lacan
ce que la malade rapporte de ce que lui aurait été dans les éléments qu’il retient du symptôme. Il
adressée cette jaculation injurieuse par l’ami de la analyse essentiellement la séquence de phénomènes
voisine, elle passant devant lui, et que nous traitons qui commence par le miracle du hurlement qu’il
comme une hallucination verbale. Lacan s’attache à prélève dans les Mémoires de Schreber. Quand
reconstituer un dialogue où s’inscrit cette jaculation Lacan structure cet exemple qu’il a lui-même choisi,
comme une réplique. Il obtient de la patiente qu’elle il s’attache à nous présenter Schreber suspendu à un
lui dise en effet qu’elle avait murmuré, juste avant effort de réplique. Il cherche le symptôme comme
d’entendre de l’ami de la voisine cette injure, à part phénomène de communication. Ou comme il dit, le
elle-même et par un sens d’allusion qu’elle-même ne signifiant s’est tu dans le sujet. Ensuite, quand il
peut pas déchiffrer : «Je viens de chez le charcutier». ordonne les phénomènes qui suivent, le miracle du
L’injure apparaît comme appartenant à la même hurlement et l’appel au secours, il les ordonne en
chaîne signifiante, et Lacan construit une structure termes de signifiant et de signifié, c’est-à-dire qu’il
de l’interlocution délirante en supposant que, au voit apparaître une lueur de signification à la surface
départ, l’attribution du «je» de la phrase «Je viens de du réel, et ensuite les créatures hallucinatoires qui
chez le charcutier» oscille entre l’ami de la voisine elles se mettent à parler de façon développée. Il
et la patiente, dans une situation duelle où il n’y a laisse tout à fait de côté la raison délirante de ces
pas de point de capiton pour fixer. Le mot «truie», phénomènes, que Schreber doit penser pour que
trop lourd d’invectives, ne peut pas suivre cette Dieu jouisse de lui. Lacan met en valeur que, lorsque
oscillation, et l’hallucination, c’est que ce mot passe se produit le penser-à-rien, Schreber est incapable de
dans le réel et revient de l’extérieur. répliquer.
Tout son effort est de construire l’hallucination Lorsqu’il s’agit du miracle du hurlement, de l’appel
comme phénomène de communication. Il s’attache à au secours, qui sont des phénomènes éminemment
nous montrer les symptômes comme phénomènes de de souffrance corporelle intense de Schreber,
communication. Ce qui pourrait concerner le comment Lacan les situe-t-il ? Il dit : «Le miracle du
symptôme comme événement de corps n’est pas hurlement, l’appel au secours, deux phénomènes où
absent, mais est minoré. Le corps y est, mais Lacan le déchirement subjectif est assez indiscernable de
laisse de côté. L’indication est dans son texte. La son mode signifiant pour que nous n’insistions pas.»
patiente s’était enfuie quittant son mari et sa belle Ce qui s’accomplit dans cette parenthèse, c’est :
famille, persuadée qu’ils se proposaient de lui faire nous n’allons pas insister sur le déchirement puisque
son affaire, précisément de la dépecer. Autrement ce qui compte c’est son mode signifiant.
dit, il y a sous-jacente à cette affaire l’idée délirante
d’une atteinte précise à l’intégrité de son corps. Sujet de la jouissance/sujet du signifiant
Lacan le signale pour aussitôt le faire oublier. On
voit vraiment l’écran se mettre sur le registre Lacan laisse de côté de façon systématique l’aspect
événement de corps : «Qu’importe qu’il faille ou de l’événement de corps. Dix ans plus tard, Lacan
non recourir au fantasme du corps morcelé pour soulignera cet aspect dans sa présentation des
comprendre comment la malade répond ici à une Mémoires de Schreber. Il signalera, d’une phrase qui
situation qui la dépasse. A notre fin présente il suffit oriente cette reprise, que Schreber donne support à la
que…» Et suit la construction de l’interlocution jouissance que Dieu prend de son être passivé. Cette
délirante. considération que si Schreber pense, c’est pour
On pourrait ici rapporter le symptôme à un assurer la jouissance de Dieu et le petit
événement de corps, et Lacan tient surtout à le dédommagement qui lui en revient, est strictement
construire comme une réplique. Privilège est absente de la «Question préliminaire». Y compris
toujours par lui donné à cette date systématiquement dans l’explication que Lacan peut donner du laisser
à l’articulation symbolique. C’est dans ce contexte tomber qui est un déchirement subjectif et corporel
que la thèse est formulée qu’aucune formation intense. C’est pourquoi quand il y revient ensuite,
imaginaire n’est spécifique, aucune n’est Lacan fait appel à ce qu’il présente comme la
déterminante, ni dans la structure, ni dans la polarité la plus récente de son enseignement : sujet
dynamique d’un processus. C’est un privilège qui se de la jouissance/sujet du signifiant. C’est déjà en
recommande de Freud selon Lacan, Freud qui nous 1966 la recherche de complémenter de façon
en signifierait la nécessité par sa référence à authentique ce que le sujet pur du signifiant ne peut
l’Œdipe. pas délivrer. C’est vraiment, dans le cas Schreber, et
à cette place précisément, que l’on a le paradigme
que la pensée est jouissance. Cette proposition à

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laquelle Lacan viendra longtemps après est là


délivrée en clair. Et même que la parole est VI ) LE CORPS SCHRÉBÉRIEN
jouissance, puisque ce penser incessant de Schreber
est spécialement manifesté par une cogitation J’ai pu marquer que, dans le cas Schreber,
articulée, éventuellement exprimée. l’événement de corps se manifestait par une
On trouve au contraire, dans l’exégèse de Freud, les évidence, celle du témoignage du sujet tel qu’il est
deux versants tout à fait présents. D’un côté, recueilli dans ses propres Mémoires, mais aussi bien
l’articulation symbolique, c’est sa proposition de que cet événement de corps n’était pas isolé,
dériver les principales formes de paranoïa des identifié comme tel par Lacan dans sa «Question
différentes façons de nier une seule formule, ce qui préliminaire».
est une réduction signifiante sensationnelle à partir Est-ce à dire qu’il n’y a pas le corps dans cette
de la proposition «Moi, un homme, je l’aime, lui, un «Question préliminaire» ? Certainement pas. Le
homme». D’un autre côté, il s’intéresse aux avatars corps et ce qui s’y passe est tout à fait relevé, aussi
de la libido et de la pulsion dans la paranoïa. Il bien dans les moments de déchirements dont
élabore le mécanisme de refoulement propre à la témoigne le sujet que dans ceux qui méritent d’être
paranoïa, c’est-à-dire il élabore ce que nous qualifiés d’une certaine restauration de ce corps.
pourrions appeler la forclusion de la pulsion.
Schreber, dans ses Mémoires d’un névropathe, 1. LE CORPS DU STADE DU MIROIR
illustre très bien la proposition de Lacan que la
Le corps schrébérien tel qu’il est situé par Lacan,
jouissance du corps de l’Autre qu’il symbolise n’est
dans cet écrit du moins, est le corps du stade du
pas le signe de l’amour. Il n’est curieusement pas
miroir. C’est un corps scopique, un corps visuel, et
question une seconde d’amour entre Schreber et le
dont la restauration est par excellence située dans le
Dieu déréglé auquel il a affaire. Il n’est question que
champ visuel, à partir du champ visuel. Il
de souffrance et de volupté, parce que, à l’horizon il
n’intervient dans cette conceptualisation qu’en
y a le rapport sexuel comme tel de Schreber féminisé
parallèle par rapport à ce qui tient à l’articulation
et de la divinité complexe à laquelle il a affaire.
signifiante. Nous avons ainsi, distingués par le
L’amour suppose qu’il n’y a pas le rapport sexuel
symbolique et par l’imaginaire, deux registres qui
programmé. C’est ce que mime l’amour courtois en
fonctionnent parallèlement. Certes, ils sont noués
suspendant la relation sexuelle. C’est ce qui fait qu’il
par ce que Lacan appelle la métaphore paternelle,
n’y a pas d’amour animal, et c’est ce qui justement
c’est-à-dire une métaphore dont l’opérateur est le
fonde l’expression du signe de l’amour, et même que
Nom-du-Père, et dont le résultat dans l’ordre du
l’amour est signe. Le signe est toujours corrélé à un
signifié est placé comme phallus. Cette métaphore
«il y a», c’est-à-dire à une présence qui s’enlève sur
paternelle constitue un nœud du symbolique et de
le fond de ce «il n’y a pas» du rapport sexuel.
l’imaginaire qui est pensé à partir des catégories du
Si on reprend les catégories que j’ai amenées au
symbolique.
début, l’événement lacanien au sens du trauma, celui
Sans doute, la forclusion du Nom-du-Père, c’est-à-
qui laisse des traces pour chacun, c’est le non-
dire l’absence de production de la métaphore
rapport sexuel. Il laisse une trace pour chacun,
paternelle, est, dans la construction de cet écrit,
précise Lacan, non pas comme sujet, mais comme
conçue comme inhibant la production de la
parlant. Il laisse des traces dans le corps, qui sont
signification phallique. Il se produit alors de ce fait
symptômes et affects. C’est ce qui permet à Lacan
une disjonction. C’est ce que veut mettre en valeur
de définir la rencontre de l’amour comme celle de la
l’écrit de Lacan. La conjonction est le fait de la
rencontre avec tout ce qui marque dans un corps la
métaphore ; lorsque cette métaphore échoue, on se
trace de son exil du rapport sexuel, c’est-à-dire les
trouve devant une disjonction du symbolique et de
traces dans le corps de ce qui est l’intolérable
l’imaginaire. La jouissance supposée localisée,
majeur, soit que – je cite Freud – «le but interne de
tempérée par la signification phallique, se trouve en
la pulsion ne soit que la modification du corps
quelque sorte dispersée dans différentes localisations
propre ressenti comme satisfaction».
volontiers douloureuses du corps. C’est ainsi que
Lacan peut poser que le défaut de la métaphore
paternelle se traduit par une béance dans le champ
de l’imaginaire. Mais, de ce fait même, les
événements de corps isolés comme affectant le corps
sont tous rapportés à ce que Lacan appelle une
régression topique au stade du miroir, c’est-à-dire

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une régression locale, une régression dans l’espace symbolique, peut venir affecter l’animal humain. Ce
et non pas dans le temps. serait cette béance qui permettrait à l’animal de cette
C’est la référence élective du corps que ce stade du espèce d’établir sa symbiose avec le symbolique,
miroir dans la construction de Lacan à cette date. symbiose qui seule rendrait effective cette
Cette référence établit une liaison fondamentale du imagination de la mort.
corps à l’image. Tel qu’il figure dans la «Question Le stade du miroir ainsi revisité, un stade du miroir
préliminaire» de Lacan, le stade du miroir est une mortifère dans sa logique, permet à Lacan de
construction qui est faite pour marquer que, lorsque marquer comment la forclusion du Nom-du-Père
le nœud métaphorique fait défaut, l’imaginaire rend à son indépendance l’ordre imaginaire. Les
retourne à sa logique interne, à une logique qui lui phénomènes psychotiques qui affectent le corps de
est propre. Schreber selon ses dires, sont ainsi réservés par
Sans doute, le stade du miroir comporte Lacan à cette indépendance de l’imaginaire, coupés
essentiellement une différence entre l’organisme du symbolique. Il lit ce qui seraient les événements
biologique et le corps visuel, une différence que l’on de corps chez Schreber, témoignant de l’imaginaire
peut qualifier de béance, comme le fait Lacan, en mortifère laissé à lui-même, et en particulier révélant
montrant le sujet divisé entre ses sensations la mortification intrinsèque du stade du miroir. C’est
organiques et sa perception de totalité formelle. ainsi qu’il voit le témoignage de cette régression
Mais, tel qu’il est arrivé à Lacan de présenter son imaginaire. Il la signale dans la phrase devenue
stade du miroir, l’image corporelle totale à laquelle fameuse de Schreber : «Un cadavre lépreux
le sujet s’identifie a valeur de vie. C’est une image conduisant un autre cadavre lépreux». Il croit
qui incarne la puissance vitale qui sera dans l’avenir, retrouver dans ce dédoublement le couple du stade
mais là rendue présente, celle du sujet. Le stade du du miroir conçu comme mortifère. C’est
miroir, que Lacan introduit alors qu’il cédait à essentiellement là-dessus que Lacan réunit les
l’idéologie du développement, est présenté, dans le phénomènes qui, au dire de Schreber, affectent son
nom qui lui est resté, comme s’inscrivant à un corps. De la même façon, après la régression
moment du développement de l’enfant. Ce moment imaginaire, la restauration imaginaire est censée
est censé indiquer comment il est là tiré en avant par venir à terme pour Schreber, dans sa patience et sa
l’imaginaire, qui est donc une matrice, une fonction force d’âme, rendre son monde vivable. Cette
essentiellement vitale. restauration imaginaire est mise en évidence par
Il faut s’apercevoir que lorsqu’il met en fonction le Lacan à partir de données des Mémoires comme une
stade du miroir dans sa «Question préliminaire», il érotisation de l’image de soi. Correspondant à la
lui fait porter un accent inversé, l’accent sur la mort forclusion du signifié phallique, et à sa place, on a
incluse dans ce fonctionnement. une image de soi.
Il l’introduit exactement comme favorisant chez i(a)
l’animal humain l’imagination de sa propre mort. Il
donne une autre valeur à cette béance, où cette P0
déhiscence, cette discordance est virée au compte de La libido cesse d’être attirée et enfermée dans la
Thanatos. Elle est destructrice. C’est comme si cette signification phallique, en raison du défaut de la
totalité visuelle, décalée par rapport à l’être-là de son métaphore paternelle, et après, les avatars de cette
organisme, était non pas image vitale mais déjà libido se trouvent attirés et concentrés dans l’image
cadavre anticipé. de soi ici revitalisée et figurant dans le texte même
C’est un stade du miroir sur mesure pour la de Schreber sous le nom de la volupté d’âme.
«Question préliminaire», c’est-à-dire qui réserve au La clef de ce qui concerne le corps pour Lacan à
signifiant du Nom-du-Père d’apporter, dans cette cette date, c’est le narcissisme conçu comme
mortification imaginaire, la paix, la sécurité, le sens spéculaire. Lacan s’attache à mettre en évidence que
de la vie. De qualifier ainsi le stade du miroir permet la jouissance est d’ordre foncièrement narcissique,
de réserver au signifiant du Nom-du-Père ses foncièrement imaginaire. Cela le conduit par
fonctions éminentes et positives. exemple à ridiculiser ce qu’il appelle le pompage
Sans doute Lacan le corrige-t-il page 552 des aspirant et refoulant de la libido par le moi. Page 542
Écrits : bien entendu, seul le symbolique permet à par exemple, il brocarde ceux qui se servent de
l’animal humain de s’imaginer mortel. Seule la l’«Introduction au narcissisme» pour souligner le
transcendance du signifiant permet à cet animal «pompage, aspirant et refoulant au gré des temps du
d’anticiper sa mort. Mais encore fait-il de cette théorème, de la libido par le percipiens, lequel est
béance mortifère le canal par où le signifiant, l’ordre

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ainsi apte à gonfler et à dégonfler une réalité comme étant en harmonie avec les conditions
baudruche». d’existence imposées aux âmes par l’ordre de
l’univers ; c’est alors mon devoir de lui offrir cette
2. FORT ! DA ! DE LA LIBIDO jouissance, et en retour un peu de jouissance
sensuelle m’échoit, et je me sens justifié à l’accepter
Sans doute cette critique, qui vise les théoriciens ou à titre de léger dédommagement.» Nous avons ici
ceux qui se sont attachés à Schreber, et dont Lacan comme une mise en scène de la jouissance qui
fait usage, a-t-elle sa pertinence, mais elle a pour devrait être permanente de l’entité divine et du plus-
résultat que, dans cette construction, se trouve de-jouir qui est affecté à Schreber et qu’il se sent
oblitéré le mouvement propre de la libido qui est mis moralement, éthiquement, en droit de recevoir.
en évidence de façon sensationnelle par Schreber. Cette continuité n’est pas réalisée, puisqu’il
C’est une libido qui ne se démontre absolument pas maintient que, même si elle va s’amenuisant, c’est
stagnante, pas inerte, ni non plus incohérente dans l’alternation périodique qui est la loi propre de la
ses déplacements, mais strictement réglée par une libido : «La volupté d’âme, dit-il, n’est pas toujours
logique qui paraît au contraire analogue au surabondante ; elle reflue par alternances régulières.
mouvement d’un véritable fort ! da ! entre le sujet et D’un autre côté, chaque fois que je suis sur le point
l’Autre. C’est une libido qui obéit à une logique qui de changer d’occupation intellectuelle, et plus
n’est pas du tout celle du stade du miroir, mais dans encore chaque fois que je me laisse aller à un bien
laquelle est au contraire insérée la figure de l’Autre naturel ne rien-penser, cela entraîne pour moi un
majuscule, la figure divine. sacrifice plus ou moins considérable de mon bien-
Je peux par exemple prendre les pages 226-227 des être corporel.» D’où la perspective là présente pour
Mémoires de Schreber, qui décrit ce mouvement de Schreber de ce qui devrait avoir lieu, ce qui lui
la libido qui n’est pas du tout là à circuler entre les éviterait ces incommodités, cette souffrance, à savoir
symétriques du stade du miroir, mais qui implique le «penser sans cesse», et en parallèle «jouir sans
au contraire l’Autre et d’une façon parfaitement cesse». Il dit, pages 231-232 : «Les impressions que
réglée par le signifiant. «Je dois ajouter que j’ai recueillies me permettent même d’exprimer cette
l’apparition sur mon corps de signes de la féminité opinion : s’il m’était possible d’assumer sans cesse
est soumise à un va-et-vient dont la périodicité va, le rôle de la femme aux prises avec moi-même dans
depuis peu, s’accélérant de plus en plus. Tout ce qui l’étreinte sexuelle, si je pouvais sans cesse reposer
est féminin exerce sur les nerfs de Dieu un effet mon regard sur des êtres féminins, si je pouvais sans
d’attraction ; de là vient que, dès que l’on souhaite cesse contempler des images féminines, Dieu
se soustraire à nouveau à mon attraction, on n’entreprendrait jamais plus de se retirer de moi,
s’efforce immédiatement de contenir par voie de mais il se laisserait aller avec une régularité plus
miracle les symptômes de féminité qui fleurissent constante et sans aucune résistance à la force
sur mon corps. Mais lorsqu’on se trouve derechef d’attraction.» Autrement dit, on peut souligner le
forcé de se rapprocher de moi sur la trajectoire de parallélisme et l’équivalence qui s’établit entre le
l’attraction, de nouveau les nerfs de la volupté «ne cesse pas de penser» et le «ne cesse pas de
affleurent, de nouveau mon sein se gonfle, etc. Le jouir» qui est ici connecté et qui éviterait à Schreber
va-et-vient du phénomène se produit actuellement toute défaillance et toute souffrance de son être.
avec une alternance de phases de quelques minutes.» Nous sommes ici évidemment dans une
Ce mouvement alternatif, ce mouvement de va-et- configuration qui excède la matrice du stade du
vient de la libido, qui n’est pas signalé par Lacan miroir. Nous sommes au contraire tout près de ce
dans sa construction, est tout à fait essentiel dans la que Lacan veut fonder, pour l’animal humain en
description que nous donne Schreber de la présence général, dans son Séminaire Encore, page 66, à
et du déplacement de la libido dans son corps. Il savoir une corrélation essentielle entre l’être, la
revient d’une façon permanente sur le gonflement et pensée et la jouissance, comme mise ici en évidence.
le dégonflement alternatif de ses seins, et ce C’est la correction que Lacan cherche à apporter
mouvement réglé, que Lacan disqualifie comme un dans ce Séminaire XX au cogito cartésien qui établit
pompage alternatif, au moins par implication, traduit une connexion entre la pensée pure et l’être. Lacan
au contraire la jonction et la disjonction libidinale du vise à apporter une correction à l’être tel qu’il est
sujet avec l’Autre. mis en valeur, tel qu’il se soutient dans la tradition
On tend d’ailleurs vers une continuité de la présence philosophique, en tant qu’être qui se soutient dans la
libidinale. Il dit, page 230 : «Dieu est désormais pensée. C’est ce qu’incarne l’axiome cartésien du
indissolublement lié, depuis des années, à ma «je pense, je suis». Ce qui y fait objection pour le
personne. Dieu exige un état constant de jouissance,

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Lacan qui ouvre son dernier enseignement avec son penser-à-rien, quand Dieu se retire ; et par là même
Séminaire XX, c’est la jouissance. C’est ainsi que la jouissance se retire également. Dans les moments
Lacan la présente sous la forme de cette phrase : aigus du délire, c’est alors que le corps de Schreber
«Nous sommes joués par la jouissance». Ce «joués lâche un hurlement, avant ce phénomène de
par la jouissance» se distribue en deux propositions hurlement que Lacan commente en termes
tout à fait précises : premièrement, la pensée est signifiants, mais qui est avant tout relatif à une
jouissance et, deuxièmement, il y a jouissance de logique libidinale invariable, très précise. Elle est
l’être. La position paranoïaque vient ici à l’appui de invariable, même si les temps de l’alternation, du
cette correction apportée à l’axiome cartésien et elle mouvement alternatif, ont tendance à se resserrer.
le développe même bien au-delà du stade du miroir. On pourrait aussi bien amener ici les phénomènes de
Cela suppose de plus une éclipse du savoir du corps, l’obsession qui ne sont pas nécessairement liés au
une éclipse qui oblige à corriger ce qu’on dit trop délire, bien que Freud les introduise par ce biais
vite d’habitude que, dans la psychose, l’Autre serait dans le cas de l’homme aux rats, mais où est
non barré. A suivre Schreber, ce n’est pas exact. Il y présente l’exigence de penser toujours aux mêmes
a là-dessus une note très précise de sa part, la note choses. Cette exigence demande à être théorisée à
79 du chapitre XIII, où il formule précisément que partir de la thèse que la pensée est jouissance. La
l’omniscience de Dieu en sa complétude absolue névrose obsessionnelle met aussi bien en évidence
n’existe pas : «On pourrait dire que Dieu possède cette thèse de la pensée-jouissance, pensée qui
l’omniscience et que, sur ce qu’il en est de ma dérange l’âme comme maîtresse du corps, certes qui
nature, a priori, il ne peut être question pour lui est, pour le sujet obsessionnel, jouissance confinée à
d’apprendre quoi que ce soit. Toutefois, ces la pensée, mais qui échappe en même temps au
explications me paraissent quelque peu sophistiqués, commandement. Nous avons là comme un refus de
car justement l’omniscience de Dieu – surtout en ce la pensée à l’endroit du signifiant-maître, et on peut
qui concerne ses connaissances sur l’être humain ajouter qu’elle est corrélative d’un affect de
vivant – en sa complétude absolue, n’existe pas.» mortification du corps.
Schreber situe un trou dans le savoir de Dieu sur un
point très précis concernant sa connaissance de la 3. LE CORPS ET LE SIGNIFIANT
vie, sa connaissance du corps vivant. Ce qui est là
éprouvé par Schreber, c’est ce qui, de la vie et du Voilà qui demanderait de dessiner d’une façon plus
corps vivant, excède l’ordre symbolique ordonnée, plus systématique, synthétique, ce que je
précisément, excède le signifiant. C’est là une thèse voudrais opposer à cette lecture que j’ai évoquée de
essentielle de son délire : il y a cette faille en Dieu, Lacan en prenant un Lacan ultérieur à l’appui. Cela
le supposé omniscient. Il y a cette faille concernant demande de réfléchir sur le rapport à poser entre le
la vie. Dieu ignore l’être humain vivant, il ne corps et le signifiant.
comprend pas les êtres humains vivants. Tout au Il faut là prendre pour thème et prendre en
long du délire de Schreber, et quels que soient les considération cette expression d’ordre symbolique
temps qu’il peut y indiquer et y marquer, cette thèse que Lacan a empruntée à la linguistique via
de la faille du tout-savoir concernant la vie reste l’anthropologie structurale, qu’il a reçue et que
constante, et elle est exactement corrélative de seulement progressivement il a lui-même remaniée.
l’exigence à laquelle Dieu soumet le sujet d’avoir à Cet ordre symbolique s’affirme comme un ordre,
penser tout le temps, c’est-à-dire qui oblige le sujet à une organisation, une ordonnance transcendante à ce
être toujours sujet du signifiant, pour que Dieu qui est le cas, à ce qui a lieu, transcendante à
puisse être le sujet de la jouissance. Le sujet l’expérience.
Schreber doit démontrer sans discontinuité qu’il est Est-ce une matière que le signifiant ? Est-ce que le
habité par le signifiant. C’est à cette seule condition signifiant est à proprement parler matériel ? Une
que la jouissance de Dieu est permise et que le corps équivoque persiste là-dessus dans la mesure où nous
de Schreber est, par dédommagement, dans le bien- ne le saisissons que sous une forme qui se
être. matérialise. Mais le signifiant comme tel, c’est-à-
Les Mémoires de Schreber met en évidence par dire comme ordre, c’est pur formalisme. C’est
excellence que la pensée est la condition de la pourquoi, dans la pointe que Lacan nous donne avec
jouissance et que le savoir signifiant apparaît son écrit de «Lituraterre», il parle du signifiant
réellement comme moyen de jouissance – formule comme matière en suspension, et qu’il va l’imager
qui viendra à Lacan bien plus tard –, et la contre- des nuages qui se déplacent au gré du vent, mais qui
expérience est précisément donnée quand apparaît le sont susceptibles en effet de précipiter en eau, et
cette eau est susceptible d’avoir des effets matériels

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sur le sol, sur la terre. Dans cette imagerie, ce qui est Lacan repère cette structure de signifiantisation dès
en question, c’est le caractère matériel ou non du le règne animal. En effet, en lecteur des éthologistes,
signifiant. Et là, la dernière réponse de Lacan fait il ne recule pas à reconnaître le comportement
tout de même équivaloir le signifiant et le semblant, symbolique au niveau de l’animal, c’est-à-dire
c’est-à-dire met l’accent sur le caractère formel du l’esquisse de cette transformation signifiante. Il
signifiant, sur son caractère logique, que nous admet qu’elle y est une opération effective. Ce qui
manions sans doute avec des petits signes que nous n’est pas effectif, c’est l’articulation de ce signifiant
allons tracer, mais ce n’est là qu’occasion pour le avec d’autres. Il nous donne dans son rapport de
signifiant de se matérialiser. Il se matérialise dans ce Rome l’exemple détaillé des hirondelles de mer avec
qui supporte le signifiant. C’est ainsi que l’on peut le poisson qu’elles signifiantisent. Normalement, les
comprendre que le signifiant puisse emprunter sa hirondelles de mer bouffent le poisson, et même,
matière, sans doute, au son, mais aussi bien au corps. elles se le disputent pour le bouffer. Cela sert à la
C’est bien ce que l’on met en valeur dans le fonction de la nutrition et à l’autoconservation de
symptôme hystérique, que le signifiant est l’hirondelle de mer. Mais il se trouve qu’on observe
susceptible de se matérialiser dans le corps. une fête des hirondelles de mer qui se fait au moyen
d’un poisson que l’on s’abstient de bouffer : il
Élévation au signifiant devient l’instrument de la fête et les hirondelles de
mer se passent ce poisson de bec en bec. Voilà qui
Nous n’y sommes pas encore. C’est là au contraire suffit à dire que le poisson festif, ce poisson groupai,
que se resserre la difficulté. Sans doute, nous est symbole, c’est-à-dire qu’il est soustrait à la
pouvons dire que le corps offre sa matière, sa réalité pulsion d’autoconservation. Il est en tout cas
au signifiant. Le paradigme du devenir signifiant du soustrait à ses fonctions naturelles, à son usage de
corps nous a été donné par Lacan dans sa nourriture, et il figure comme un témoin qui est
construction du phallus. C’est spécialement à propos passé de bec en bec. Cela suffit pour que les
de cette partie du corps qu’il nous dessine ce qui est éthologues, et Lacan avec eux, qualifient cette fête
resté pour nous un repère, le passage au signifiant. des hirondelles de comportement symbolique. Lacan
Voilà, comme pénis, une partie qui appartient à la nous invite à étendre ce schématisme à tout ce qui a
réalité du corps qui est susceptible d’une pu faire pour l’espèce humaine, comme symboles
phénoménologie naïve où, dans cette réalité du primaires, le symbole du vase qui devient
corps, il s’isole organiquement. Il apparaît même symbolique à condition de rester vide, c’est-à-dire à
comme plaqué sur le corps, comme amovible ; il est ne pas fonctionner pour sa destination utilitaire. Il
l’évidence de son unité. Lacan va jusqu’à le qualifier évoque de la Grèce antique les boucliers
de phanère, c’est une partie apparente, saillante. Les symboliques qui sont trop lourds pour être portés,
phanères ce sont toutes les productions épidermiques qui sont là pour figurer le symbole du bouclier et
qui sont apparentes à la surface du corps, comme les non pas le bouclier d’usage. Ou encore, placées dans
poils, les plumes pour les oiseaux, ou des écailles, les tombes, les gerbes qui sont là destinées à se
ou des griffes, des ongles, les dents. Lacan inscrit le faner. On fait du symbole avec les objets retirés de
phallus dans la même série. On peut ajouter qu’il est l’usage qui demeurent comme les symboles d’eux-
érectile, c’est-à-dire qu’il se trouve là et pas là dans mêmes ou les symboles du lien. C’est là une certaine
son aspect développé qui met en valeur son unité. dévitalisation qui fait de la chose un symbole.
C’est à propos spécialement du phallus que Lacan a Lacan s’est attaché à montrer, par exemple tout du
logifié la structure du passage au signifiant. Je vous long de son Séminaire IV – c’est une structure
renvoie à ce propos à «La signification du phallus». permanente –, comment le signifiant trouve son
Comment est conçue la structure du passage au support dans des objets matériels moyennant
signifiant ? Elle est conçue comme une élévation. transformation, moyennant élévation. Il a d’ailleurs
On trouve, au niveau du réel, au niveau de choisi pour le qualifier, dans son écrit sur le phallus,
l’imaginaire, une entité plus ou moins isolée, et elle le terme hégélien d’Aufhebung que l’on traduisait à
se trouve élevée de l’ordre symbolique, moyennant l’époque comme dépassement, comme un certain
un certain nombre de transformations. Lacan ne aller au-delà. C’est le schéma même du passage au
cesse pas de nous écrire ce processus d’élévation au signifiant.
signifiant, pour lequel j’ai utilisé le terme de
signifiantisation. Cela suppose une certaine Corporisation
annulation de la chose initiale et une certaine
stylisation pour que s’opère la signifiantisation. Ce n’est pas la seule structure en jeu dans les
rapports du corps et du signifiant. Il y a une seconde

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structure qui est à distinguer de cette structure qu’il a isolées. C’est ce qui le conduit à faire
d’élévation, qui est celle que Lacan étudie, examine, miroiter que l’on ne peut pas soustraire son corps au
amène corrélativement à partir de son dernier grand Autre. C’est le paradoxe qu’il introduit, en
enseignement. La seconde structure, que l’on passant, dans son Séminaire de L’envers de la
pourrait appeler la corporisation, est en quelque psychanalyse, où il formule à la fois que l’Autre
sorte l’envers de la signifiantisation. C’est bien n’existe pas mais que néanmoins il a un corps.
plutôt le signifiant entrant dans le corps. «Qu’est-ce qui a un corps et qui n’existe pas ?»
C’est une structure tout à fait différente de la demande Lacan. Réponse «-Le grand Autre». Au
première. La première est élévation, sublimation de moment où il doute de la consistance purement
la chose vers le signifiant. Or, la corporisation est au logique de la fonction du grand Autre, c’est là aussi
contraire le signifiant saisi comme affectant le corps bien qu’il introduit de biais, sans le développer, qu’il
de l’être parlant, et le signifiant devenant corps, faut corporiser le grand Autre, que le corps du
morcelant la jouissance du corps et en faisant saillir partenaire, et même du partenaire parlant, est
le plus-de-jouir, découpant le corps, mais jusqu’à en inéliminable, et même si ce partenaire a la forme de
faire sourdre la jouissance, le plus-de-jouir qui y est Dieu aussi bien –, et là les Mémoires de Schreber en
virtuel. sont comme l’illustration. Ici, Schreber nous
Lacan a rendu hommage aux stoïciens d’avoir démontre un Autre qui n’existe pas comme tout-
inventé le signifiant, et même la différence du savoir, mais ce qui est sûr c’est qu’il a un corps, un
signifiant et du signifié, et il note, pas par hasard, corps qui veut jouir et qui a besoin de Schreber pour
qu’ils ont en même temps inventé la notion de jouir.
l’incorporel. C’est pour dire, premièrement, que le La corporisation est susceptible d’illustrations
signifiant n’est pas du même ordre que le corps – on anthropologiques. On peut mener ici à l’appui le
peut parler de corps signifiant, mais dans un sens corps comme surface sur laquelle on écrit, la surface
formel, un sens mathématique comme de corps de que l’on décore, que l’on peint. C’est aussi bien le
nombre. Si le signifiant est en rapport avec le corps, corps dont on entame la substance, que l’on mutile à
c’est un rapport négatif, qui est précisément indiqué l’occasion, autant d’opérations où nous voyons avec
par le terme de l’incorporel. C’est ce qui nous évidence la corporisation du signifiant. Il y a
demande de bien isoler le signifiant comme évidemment une différence à faire entre la
incorporel, le savoir comme incorporel. C’est corporisation codée, normée, la corporisation qui
précisément ce savoir incorporel qui permet aux relève d’un discours et qui inscrit le corps individuel
mathématiques, à la topologie, à la logique, dans le lien social, sous des formes typiques. Il y a
d’exister. donc des mutilations traditionnelles qui ont cette
Par rapport à ce savoir incorporel, nous avons fonction de corporiser le signifiant. On pourrait
affaire, nous, au savoir incorporé, et ici le suffixe in, d’ailleurs étendre la corporisation traitée à partir de
dans incorporel et incorporé, a une autre valeur. cette figure, de cette fonction, à toutes les normes du
Dans incorporel, c’est un suffixe négatif, alors que comportement social, du maintien, du ton. Ce sont
dans incorporé ce suffixe signifie l’inclusion : le des formes moins éclatantes de la corporisation,
savoir passe dans le corps et il affecte le corps. Cela mais elles n’en existent pas moins, et on pourrait
suppose, pour rendre compte de l’affect comme aussi bien alors s’intéresser à la corporisation
événement de corps, que l’on se déprenne de la contemporaine aujourd’hui où l’Autre n’existe pas et
figure sublimatoire de la signifiantisation pour lui où le corps tend à être laissé à l’abandon par les
substituer cette fonction de corporisation. Le savoir normes, et donc est repris, est le siège d’inventions
dans le corps, son effet propre, c’est ce que Lacan qui tendent à répondre à la question «que faire de
appelle affect, en un sens sans doute étendu, son corps ?». Et on assiste, parfois ébahi, à ces
généralisé. Il appelle affect, à partir du Séminaire inventions de corporisation que sont le piercing, le
XX, l’effet corporel du signifiant, c’est-à-dire non body art, mais aussi bien ce qu’inflige au corps la
pas son effet sémantique, qui est le signifié, non pas dictature de l’hygiène ou encore l’activité sportive,
son effet de sujet supposé, c’est-à-dire non pas tous aidée à l’occasion par l’ingestion de substances
les effets de vérité du signifiant, mais ses effets de chimiques. Sur des modes inventifs et d’ailleurs
jouissance. C’est ce qu’il rassemble sous le terme susceptibles d’un recodage sur des communautés
d’affect, comme tel dérangeant les fonctions du spécifiques, ces pratiques nous démontrent la
corps vivant. présence, l’activité de la corporisation.
Lacan tend à corporiser, dans le cours de son Dans la théorie, nous avons suivi Lacan quand il
enseignement, les principales fonctions signifiantes élaborait sa dialectique signifiante du sujet et de

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l’Autre en termes de message et de communication, *Ce texte reprend les leçons des 12, 19 et 26 mai, 2, 9 et 16 juin
1999 de L’orientation lacanienne 3, 1, enseignement prononcé dans le cadre du
et qui a toujours été pensée dans la structure de Département de Psychanalyse de Paris VIII.
l’Aufhebung, dans la structure de la signifiantisation. Texte établi par Catherine Bonningue.
Publié avec l’aimable autorisation de J.-A. Miller.
Par exemple, la construction de Lacan besoin-
demande-désir est un commentaire, une application
de la structure de la signifiantisation. Elle prend son
départ dans le besoin, c’est-à-dire dans une fonction
du corps, dans la sensation d’un déficit ou d’un
manque par rapport à des algorithmes du vivant,
admettons. Et alors, la demande s’introduit. Cela
veut dire que le besoin du corps doit passer par le
signifiant, doit passer à la demande. C’est la
structure de la signifiantisation. Et l’effet de cette
signifiantisation est un effet négatif, une
négativation qui est portée à son comble dans la
demande d’amour, de telle sorte que le quelque
chose, la chose donnée par l’Autre, devient signe de
l’amour de l’Autre. Et reste en rade le désir comme
un signifié entre les signifiants. Lacan, par après, y
ajoute la cause, petit a, comme élément corporel.
Dans la seconde perspective qu’ouvre la seconde
structure que j’ai distinguée et nommée
corporisation, il s’agit de corporiser la dialectique du
sujet et de l’Autre. On en a l’indication chez Lacan,
par exemple dans le commentaire qu’il fait du
fantasme «Un enfant est battu» dans son Séminaire
de L’envers de la psychanalyse. C’est un fantasme,
c’est-à-dire une phrase, une articulation signifiante.
On peut dire, comme nous y autorise déjà le
Séminaire V, que c’est un scénario, ou, comme
Lacan le propose dans sa «Subversion du sujet», que
c’est une signification absolue, ou encore que,
logiquement, c’est une proposition. Mais la
remarque déséquilibrante qu’introduit Lacan, et qui
est pour nous une indication précieuse, c’est que son
effet n’est pas un effet de vérité. La proposition «Un
enfant est battu» n’accomplit pas, ne réalise pas un
effet de vérité. On ne peut pas dire : c’est vrai ou
c’est faux. Ce que Lacan traduisait sans doute en
parlant de signification absolue. On saisit au
contraire là que son effet est un affect. Nous avons là
un élément signifiant, mais dont tout l’effet est de se
corporiser comme affect, et cet affect c’est la
jouissance. C’est pourquoi Lacan peut écrire – ce qui
nous ouvre là le champ où nous avons à nous
avancer : «Le sujet reçoit certes son propre message
sous une forme inversée. Cela veut dire ici sa propre
jouissance sous la forme de la jouissance de
l’Autre.» C’est-à-dire ce qui ici accomplit, sous cette
forme encore entrevue, non développée, la
corporisation de la dialectique du sujet et de l’Autre,
où c’est cette fois-ci l’affect de jouissance qui
circule, comme nous en avons déjà un témoignage
dans les Mémoires de Schreber.

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Un autre sens pour le corps


Le sixième sens «Parole parle, Seigneur, et elle dit le bras de Dieu et
Miquel Bassols les oreilles et les yeux de Dieu et les mains et les
pieds de Dieu» 2, ajoutera-t-il pour bien marquer le
C’est avec ce titre – «Le sixième sens…» – qu’un rapport étroit du sixième sens avec le corps de
homme du XIVe siècle a essayé de transmettre ce l’Autre. La parole parle dans le réel et le sujet devra
qu’était pour lui l’expérience de la parole dans ses répondre de la même façon que le sujet psychotique
effets sur le corps, ce qu’était pour lui le point doit répondre au signifiant quand il fait irruption
d’intersection entre les mots et les corps. dans le réel de l’hallucination. C’est pour cette
Il s’agit de Raymond Lulle, le philosophe et raison que Lulle devra trouver un nouveau terme
mystique médiéval, considéré aujourd’hui comme le pour ce sixième sens qui, il insiste, était resté
créateur de la langue littéraire catalane, auteur d’une inconnu de tous. Ce terme est un néologisme, –
œuvre étendue qui compte deux cent cinquante titres Affatus – et il désigne la certitude du sujet dans la
environ et dont son texte sur «le sixième sens» n’est rencontre avec un réel de la parole qui touche le
pas le moins surprenant. Cet opuscule, dont le titre corps de l’Autre.
complet est Le sixième sens que nous appelons Lulle portera cette conception à son extrême limite
Affatus, développe une idée fondamentale selon en disant que c’est Affatus qui cause le désir de voir
laquelle la fonction de la parole serait une donnée ou le désir de toucher. Affatus sera ainsi la puissance
inscrite dans le réel du corps, la fonction d’un active par excellence, celle qui détermine tous les
nouveau sens qu’il faut ajouter aux cinq sens autres sens, et elle deviendra aussi nécessaire à la vie
classiques. Ainsi, Lulle répond à la question cruciale que Dieu lui-même. Affatus parle et le sujet l’entend
sur ce que parler veut dire, par le témoignage d’un avec une signification absolue, une signification qui
réel du sens de la parole qui est perçu par ce demande au sujet une interprétation. Je cite, par
nouveau sensorium, pour le dire avec le terme exemple : «Par le fait que l’Affatus nomme d’une
scolastique repris par Lacan dans sa «Question façon absolue la pierre… l’ouïe entend pierre d’une
préliminaire à tout traitement possible de la façon absolue» 3. Le sujet répond ensuite à cette
psychose.» Ce sixième sens désigne l’irruption d’un signification dans l’articulation des mots parlés.
signifiant dans le réel du corps, un perceptum qui Voici l’anatomie qui fixera ce sixième sens dans le
s’adresse au sujet et lui demande de faire une corps : «L’organe de la parole est la langue et son
interprétation valable pour rétablir l’ordre d’un instrument est le mouvement qui prend naissance
monde toujours vacillant dans la consistance de ses dans les poumons dans lesquels l’idée est reçue,
significations. La certitude sur ce réel qui parle au mouvement qui parvient ensuite jusqu’à la langue et
sujet reste ainsi comme le fondement d’une théorie qui de la langue s’en retourne au palais, à l’endroit
de la parole qui ne laisse pas de surprendre les des cordes vocales et se transforme en voix, d’où
linguistes et les théoriciens de la communication naît la manifestation de l’idée intérieure, et ce
d’aujourd’hui. Un psychanalyste de notre orientation mouvement est une droite en partie douée du sentir
pourra être enseigné par ce témoignage exceptionnel et en partie non douée du sentir, une droite
d’un sujet psychotique sur le réel cerné dans la continue ; son origine réside dans les membres
structure du langage. doués du sentir, dont nous venons de parler, et une
Affatus est la découverte d’un sens nouveau et cela partie de cette parole est la voix qui, elle, est non
dans les deux sens du mot : un nouveau sensorium, douée du sentir» 4.
un nouveau sens de la perception qu’il faut ajouter Il ne s’agit pas de corriger l’anatomie lullienne de
aux cinq sens classiques, et un nouveau sens qui l’Affatus – pourquoi localiser sa naissance dans le
reste comme une signification personnelle, faisant cerveau plutôt que dans les poumons ? La
retour du réel insondable de la langue. représentation signifiante, l’idée, est donc prise dans
les poumons par le mouvement de l’air qui ira
La parole parle dans le réel jusqu’à la langue, de là au palais et aux cordes
vocales où il se transforme en voix. Cette voix
«La parole parle» 1 écrit Lulle dans une phrase qui donne ainsi naissance à l’idée intérieure par une
évoque celle d’un Heidegger, reprise plusieurs fois ligne droite et continue : elle prend sa naissance dans
par Lacan. Affatus parle au sujet, mais il s’agit pour les membres doués de sens, – les poumons eux-
Lulle d’un fait qui aura un poids tout à fait réel : mêmes – mais elle-même n’a pas de sens.

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La voix de l’Affatus est donc une voix insensée, regarde à sa droite et il a une première vision du
mais elle sera aussi une voix qui, à l’origine, n’a pas Christ crucifié. C’est là l’irruption d’une vision, d’un
de son, une voix qui n’est pas identifiable par la regard, à la droite de la ligne qu’il commence à
réalité phonétique. Il s’agit, tel que Lulle le écrire, dans la marge qui s’ouvre au-delà de son
remarque dans son texte, d’une voix qui ne papier, d’un regard qui attire le sien, qui s’adresse à
deviendra phonétique qu’à partir du moment où le lui, en interrompant cette écriture. Première réponse
sujet répondra avec la parole de l’interprétation. de Raymond : «Cette vision le remplit de crainte. Il
C’est-à-dire qu’Affatus parle au sujet d’une voix qui abandonna ce qu’il était en train de faire, et se
reste «aphone», dans le silence qu’impose une coucha». Pourquoi cette crainte ? Ce n’est pas la joie
signification à laquelle le sujet répondra par de la rencontre, – comme dans d’autres cas de
l’articulation des mots. On voit ainsi dans l’Affatus conversions – mais l’irruption d’un signe qui vient
la structure même de ce que Lacan apprend à lire interrompre le rapport du sujet avec l’objet de son
comme l’hallucination verbale, telles les phrases écriture, une irruption qui annonce quelque chose
interrompues de Schreber. Irruption du signifiant d’ignoré qui cause de la crainte. Il se lève le
dans le réel dans un premier moment logique, – il lendemain pour poursuivre avec «ses vanités de
s’agit pour Lulle du réel du corps –, réponse du toujours sans se soucier aucunement de cette
sujet, dans un deuxième temps, pour donner une vision». Mais la vision fera retour quelques jours
signification à l’irruption de ce signifiant insensé. après, «au même lieu que l’autre fois, et presque à la
En fait, on pourra repérer cette même logique – même heure», – précise le texte de la Vita – quand
irruption d’un signifiant dans le réel et réponse du Raymond sera disposé à reprendre et à finir sa
sujet dans le registre de la signification délirante – chanson inachevée. Une fois encore, se produira le
dans l’expérience dont témoigne Raymond Lulle rejet du sujet – «ne tenant aucun compte de
tout au long de sa vie, une vie marquée par sa l’apparition, il revint à ses folies» – et le retour de ce
rencontre avec un Dieu qui deviendra l’Autre réel, au même lieu et à la même heure, identique à
radical, le seul et dernier interlocuteur du sujet, lui-même. Et cela jusqu’à la cinquième fois, quand
l’Autre d’une érotomanie divine désigné avec le Lulle s’en retourne à son lit «profondément terrifié»,
nom d’Aimé (Amat, dans la langue catalane). sans pouvoir jamais s’endormir. La question sur
«Aimé» désignera dans son œuvre le partenaire l’allusion de ces messages n’est pas une question
irréductible d’une dualité à préserver jusqu’au pour le sujet. Il a maintenant la certitude que cette
dernier moment de sa vie. C’est pour maintenir le vision est un message qui s’adresse au plus intime de
dialogue avec l’Aimé que le sixième sens, Affatus, son être, même s’il lui faut encore l’interpréter. Et il
arrivera à sa fonction la plus haute et la plus prendra son temps pour arriver à trouver une réponse
éminente dans cette interlocution ineffable du sujet à ce que l’Autre veut de lui, pour obtenir
avec l’Autre de la parole et de la jouissance. On aura l’interprétation dernière qui changera sa vie : «Il
la réponse du sujet à cette interlocution ineffable de comprit alors, avec toute certitude, que Dieu voulait
l’amour, par exemple, dans un texte qui est devenu que Raymond abandonnât le siècle et servît
un petit bijou de la littérature médiévale et qui porte désormais Christ de tout son être et de tout son
le titre de Livre de l’ami et de l’Aimé. cœur». Ce moment de conclure arrive, quand le sujet
a environ trente ans : il s’agit de la certitude d’avoir
Le témoignage de Raymond Lulle à accomplir une triple mission et ce, jusqu’à la fin de
ses jours et il mènera cette action avec une
Le témoignage du sujet Raymond Lulle sur sa persévérance incroyable jusqu’à sa mort, à l’âge de
rencontre avec l’Autre deviendra cruciale dans sa quatre-vingt quatre ans. Cette triple mission peut
vie. Il faut se rapporter au texte de la Vita être résumée ainsi : 1. convertir des infidèles, ce qui
Coaetanea5, une sorte d’hagiographie dictée par veut dire aussi, et du même coup, accepter le
Lulle lui-même aux Chartreux de Vauvert, à Paris, martyre, et même le chercher avec insistance, à
dans un monastère placé là où se trouve aujourd’hui cause de l’amour de son Dieu, l’Aimé ; 2. écrire le
l’extrémité méridionale du Jardin du Luxembourg. «meilleur livre du monde» contre les erreurs des
Raymond est un jeune homme formé à la Cour du infidèles ce qui veut dire un livre qui ne cesse pas de
roi Jacques 1er, où il a une place privilégiée. Il y s’écrire dans une œuvre d’une amplitude inédite
mène une vie mondaine et il compose «de vaines pour un auteur médiéval ; 3. fonder des monastères
chansons et des vers» dans le style des troubadours. où former des bataillons de religieux dans la langue
Une nuit, il est disposé à écrire une chanson pour et la culture arabe qui resteront comme un idéal dans
une dame «qu’il aimait alors d’un amour insensé». la vie de Lulle.
Au moment même où il est en train d’écrire, il

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Pour bien arriver à accomplir cette triple mission, glissement éternel de la signification dans la chaîne
Lulle recevra de son Dieu l’Aimé la méthode signifiante, un glissement que Lulle définira tel quel
formelle d’un langage, un système symbolique dans l’aphorisme suivant : «toute signification est
combinatoire, désigné comme «l’Art de trouver la occasion d’une autre signification» 6. Ce glissement
vérité». Le développement de ce système éternel de la signification sera corrélatif du manque
symbolique, – reçu par l’inspiration divine dans ce d’un point de capiton dans l’Autre de la parole et il
qu’on connaît comme «l’Illumination de Randa», la ne trouvera son point d’arrêt que dans la pratique de
montagne qui est au centre de l’île de Majorque –, a la lettre avec laquelle Lulle construira son système
valu à Raymond Lulle d’être considéré comme le de l’Art. Notons que, dans ce système, la lettre A
premier à avoir mis en forme une procédure logique (avec un grand A) restera toujours centrale, comme
et mécanique pour nourrir la pensée et la raison d’un le point autour duquel tournent toutes les
support matériel. Ce système, dont la base est un combinatoires des autres lettres, et que ce grand A
code chiffré à l’intérieur des lettres qui désignent les est justement la lettre initiale du nom de l’Aimé, la
dites «dignités» de place de l’Autre de l’Affatus et de l’érotomanie
Dieu, – les axiomes de ce système –, fonctionne lullienne. Cette place centrale occupée par la figure
avec une série de combinaisons, de «quasi- de l’Aimé nous semble prendre tout son relief si on
mathèmes» pour ainsi dire, qui font de la lettre le la rapporte à une donnée d’archives qui n’a pas
support matériel du discours. Il devait servir à encore été remarquée pour sa justesse. En effet, le
répondre à toute sorte de questions sur tous les vrai nom de Raymond n’était pas Lulle, sobriquet
savoirs possibles. Les figures combinatoires et les qui s’était substitué au nom du père au niveau de sa
chaînes de symboles fourmillent ainsi à travers des propre génération ; le vrai nom de Raymond, effacé
pages et des pages de l’œuvre de Lulle. Bien que dans la lignée des générations, était «Amat», c’est-à-
l’utilité dernière de l’Art ait dû être celle de la dire «Aimé» dans la langue catalane. Raymond
conversion des infidèles, il est considéré aujourd’hui Aimé, donc. Bien sûr, l’hypothèse d’une forclusion
comme le principe le plus rudimentaire, mais aussi du Nom-du-Père trouve ici son point d’appui le nom
le plus frappant, du langage informatique. Même le forclos dans la lignée symbolique des générations
jeune Leibniz l’avait pris comme le principe et le revient dans le réel du nom d’Aimé, l’Autre de la
fondement de son propre projet de mathesis jouissance et de l’Affatus qui s’impose au sujet dans
universalis et c’est sous son influence qu’il écrira sa ses messages et ses signes d’amour. C’est comme
première œuvre, la Dissertatio de arte combinatoria. réponse à cette forclusion et à ce retour dans le réel
Dans cette perspective langagière du système de que l’énorme travail subjectif de Lulle trouve sa
Lulle, la découverte de l’Affatus reste comme un fait place comme une suppléance qui lui permet
soudain dans sa vie, une découverte qui vient juste d’échapper au destin d’anéantissement auquel il était
après une expérience hallucinatoire et mélancolique voué dans son rapport, plutôt tortueux, à l’Autre de
qu’on a pu repérer, trente ans après sa conversion, l’amour et de la jouissance. C’est dans cette
comme l’épisode dit de «la crise de Gênes». C’est à suppléance, dans ce sinthome, qu’il se fera un nom
ce moment et dans cette ville que Raymond comme le véritable Aimé (Amat) de son système
éprouvera une sorte de liegen Lassen schreberien, au délirant. Les effets de vérité de son artifice, dans
moment même où il devait partir vers la terre des l’expérience de l’Affatus comme dans celui de la
infidèles pour accomplir sa mission de conversion. construction de l’Art et de ses combinatoires de
C’est le témoignage du sujet d’avoir été laissé en lettres, trouvent ainsi leur adresse auprès d’un
plan par son Dieu l’Aimé, alors qu’il était en train de lecteur qui ne cessera pas d’être surpris par ces
mener à terme sa mission. Après cette expérience, le effets. Ainsi que le note le commentaire de l’un des
sujet arrivera à la certitude de sa damnation éternelle lullistes contemporains que je citerai pour conclure :
au profit de la diffusion au monde du système de «Si l’on introduit un mot-clé déterminé dans le
l’Art que Dieu lui avait transmis au moment de sa calculateur électronique de la maison Siemens de
conversion. Il témoignera ainsi du fait d’aimer son Berlin, cela déclenche un programme d’instruction
Art et son délire plus que lui-même. dont le titre est : «Ars Magna». Auteur : Raimundus
Lullus (vers 1300). Un programmateur a traduit le
La lettre A, l’Affatus, l’Aimé modèle logique lullien dans le langage des
ordinateurs Cobol et Assembler. Et le programme
Quelles seront donc les conséquences de la fonctionne !»
découverte de ce réel de la langue désigné dans
1. LULLE R., «Livre de contemplation», Obres de Ramon Llull IV p. 144.
l’Affatus ? D’abord, l’expérience subjective d’un 2. LULLE R., «Livre de contemplation», Obres de Ramon Llull III, p. 355.
3. LULLE R., Liber de ascensu et descensus intellectus (1305).

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4. LULLE R., (1294), «La parole (De Affatu)», texte traduit par Y.A. Ortega,
dans Cahiers de lectures freudiennes n’11/12, Paris, Lysimaque, 1987, p. 183.
chaîne signifiante actuelle» 1 et la défense du sujet
5. Nous citons la traduction en français publié par Louis Sala-Molins dans constitue le refoulement.
«Lulle», Paris, Aubier Montaigne, 1967. Ainsi, l’événement qui arrive au corps comme fait
6. LULLE R., «Proverbis de Ramon». Obres de Ramon Llull XIV.
7 COLOMER E., «L’Art lullien et la moderne informatique», Catalonia de sexualité est en réalité fait de langage. S’il n’y a
Culture n°43, Barcelone, Centre Unesco de Catalunya, 1995, p. 23. pour Lacan d’événement que du dire, il n’y a de
traumatisme que du fait du langage. L’impossible du
Horizon de l’hystérie rapport sexuel, c’est en fait que tout ne puisse se
Rose-Paule Vinciguerra dire : là est l’incidence même du langage chez l’être
humain.
Être un corps, mais lequel ? Avoir un corps, mais Et l’hystérique témoigne : c’est par défaut que mots
comment ? C’est dans le vertige de ce flottement que et corps sont liés.
le sujet hystérique, celui de l’époque de Freud ou Les mots ont donc prise sur le corps en y creusant
d’aujourd’hui se situe, comme si la parole et le une part extime, étrangère à la sensation, trace de
langage, illusoires en leur fond, ne pouvaient arrêter jouissance que le signifiant a justement pour
cette vacillation, comme si mots et corps n’avaient fonction d’effacer. Le signifiant, dit Lacan,
aucune chance de se rejoindre. «s’efforce d’effacer une trace, mais plus on cherche
D’un côté les mots, qui ne sont que des mots – à l’effacer, plus la trace insiste comme signifiante»2 ;
words, words. Entre flot de paroles et silence, cette part perdue du corps, la chaîne articulée de
l’incidence des mots serait fictive. l’inconscient la produit. Mais elle constitue aussi
Du côté des corps, l’indétermination n’est pas bien le corps comme stature : l’imago tient à
moindre. Entre défaut de limites, recherche de l’identification première au trait unaire qui instaure
semblants et refus mortifié, le corps de l’hystérique le champ propre de l’Autre. Sinon, le corps tombe en
se dérobe à l’unité de surface que lui conférerait morceaux.
celle de la forme aperçue au miroir. La seule chose Ainsi le symbolique fait-il le corps de s’y
qui pourrait nouer les mots et les corps s’avèrerait incorporer 3. Cette incorporation fait de celui-ci un
plutôt de la nature d’une faille, d’un défaut, d’un lieu déserté de la jouissance. La jouissance est alors
trou, par exemple celui du traumatisme. retranchée dans des zones érogènes que «la pulsion
C’est en effet par l’incidence du traumatisme qu’à isole du métabolisme de la fonction» 4 par le fait
l’aube de la psychanalyse, Freud découvre chez le d’une coupure de marge ou de bord d’un trait
sujet hystérique la liaison des mots et des corps, anatomique. Ceci est manifeste aussi bien dans les
lorsqu’il appert que dans la tranquillité du corps réversions de l’artifice grammatical selon lequel est
quelque chose ne s’apaise pas. A l’équilibre du montée la pulsion. Le corps est alors «parcellaire» à
corps, plaisir en repos des grecs, le traumatisme est s’offrir à la jouissance qui fait en même temps limite
rebelle. Pourtant, il n’est nullement appréhendé et mesure pour sa bonne tenue.
comme tel. Volupté sexuelle présexuelle, il passe Le corps est ainsi marqué : c’est le tranchant du
inaperçu. Inassimilable par la pensée. Ce qui aurait signifiant qui préside à son découpage. 5
pu passer pour un événement malheureux n’est est Dès lors, le symptôme hystérique sous sa forme la
en fait qu’un nom de l’impossible. Le traumatisme plus simple que Lacan nomme la ragade 6de
découvert par Freud, Lacan nous a appris à y l’anglais argotique to rag, déchirer – en français
reconnaître l’incidence même de la sexualité chez «raguer» – est en mesure de donner le principe
l’être humain, à savoir son inadéquation foncière, même de toute possibilité signifiante. Si en effet les
structurale à faire rapport entre les sujets. zones hystérogènes rivalisent avec les zones
Cet excédent de sexualité qui «ne peut être traduit en érogènes en inscrivant de par les défilés du signifiant
images verbales» comme dit Freud dans la Lettre 46, des coupures de jouissance dans le corps, aussi bien
et fait donc défaut, trou, énigme, seuls pourtant la le morcellement fantasmatique de celui-ci y répond
répétition et l’ordre signifiant le font, par après- mieux que partout ailleurs à la structure articulée du
coup, exister comme tel. On connaît l’exemple signifiant. Dans le symptôme, dit Lacan, «la chair ou
d’Emma donné par Freud dans l’Esquisse : le rire la fonction sont prises comme élément signifiant» 7.
des commis de magasin que rencontre Emma à la C’est alors à la fonction «poétique» du langage qu’il
puberté vient lui rappeler le rire du marchand qui faut se référer pour repérer dans le symptôme de
s’était livré sur elle à un attouchement sexuel conversion la signification du désir refoulé. Le
lorsqu’elle était enfant ; il donne au traumatisme symptôme est en droit susceptible d’être interprété
énigmatique un signifiant qui s’insère «dans la comme une métaphore qui reste à déchiffrer.

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En droit seulement, car le défaut de résolution sont pas celles du refoulement dont parle Freud, et le
symbolique de l’Œdipe chez l’hystérique, la non- fantasme fait écran à la carence symbolique.
assomption de sa féminité corporelle venant Mais aujourd’hui ? Si l’Autre, lieu de la loi et de la
redoubler l’absence généralisée de symbolisation du métaphore paternelle ne font plus référence, si
sexe féminin, ce défaut de résolution symbolique «l’Autre n’existe pas 8», comment penser désormais
peut rendre le déchiffrage des significations inscrites les rapports du corps et du langage ? Le symptôme
dans le symptôme de conversion relativement hystérique – conversion, refus de corps notamment –
inopérant. Il y a un reste dans le symptôme. admet-il des variations ? En quoi le dernier
Le corps de l’hystérique peut être livré par exemple enseignement de Lacan nous éclaire-t-il à ce
à un hors-limites qui semblerait ne nouer que le Réel propos ?
et l’Imaginaire. Cela pourrait passer pour le lieu Dans la perspective du dernier enseignement de
d’une imaginarisation du Réel hors symbolique. Ce Lacan, la jouissance des corps vivants est
n’est bien sûr pas le cas ; mais son refus du directement connectée au langage ; le corps là parle
signifiant-maître engage l’hystérique dans des parce qu’il "«se jouit» d’un rapport au réel" 9 que
tentatives pour se faire un corps réparé du défaut lalangue justement a pour fonction de civiliser.
symbolique et qui ferait signe de sa féminité enfin Si dans le langage, la proposition constitue un sens
reconnue. C’est ainsi qu’elle se prête par exemple global qui efface relativement le sens des mots, dans
aux réparations ou ablations chirurgicales ; elle lalangue au contraire, par l’ambiguïté de chaque
sacrifie sa chair dans l’effort pour atteindre une mot, le sens «ruisselle» et «les mots sont ployables à
castration qui serait enfin vraiment réalisée. C’est tous les sens» 10. Tout est alors possible par les mots
par une privation réelle dans son corps, venant à la et notamment cette animation de la vie des corps. A
place d’une privation de ce qu’elle ne peut de toutes cet égard, le signifiant est cause de la jouissance des
façons posséder – soit le phallus dont comme fille corps.
elle est privée – que l’hystérique tente de réaliser sa Ainsi, le corps est «support du discours» 11 et ce que
castration. cette lalangue «sémiotise», dit Lacan, c’est la
Mais tous ses efforts dans cette direction sont voués confusion des sentiments dans le corps lui-même 12.
à l’échec et l’assomption de son désir comme Par lalangue, «le corps est animé dans le sens d’un
manque-à-être peut s’avérer impossible car trifouillement, d’un chatouillis, d’un grattage, d’une
l’identification phallique dans son fantasme vient fureur» 13. Ainsi lalangue est-elle élément de la
scander ici une position de son être : le fantasme jouissance phallique. Elle est «à la jouissance
tente de «suppléer» au défaut symbolique par phallique comme les branches à l’arbre» et c’est par
l’identification imaginaire à un phallus turgescent, là «qu’elle étend ses racines dans le corps». 14
ou quand il ne tient plus le coup, flappi. Là est le Si du sens est alors possible, c’est que la vie se varie,
ressort d’une inlassable activité physique visant à «s’avarie» 15 comme dit Lacan, dans les sèmes du
réparer l’autre (tout pour l’autre, rien pour elle) sens sexuel porté par la jouissance phallique. Celle-
comme d’une fatigue impuissante repliée sur elle- ci, «anomalique à la jouissance du corps», à la vie
même (tout pour elle, très peu pour l’autre). du corps, porte cette sorte de suppléance qu’est «le
L’identification phallique dans le fantasme vaut sens sexuel qui se substitue au sexuel qui
comme effort pour faire subsister la vie là où il y a manque».16 Le phallus est ce qui nous empêche
risque de désintégration mortifère. d’avoir un rapport avec l’autre sexe.
Le phallus a signification de jouissance dans le Le symptôme est alors dans le corps, dit Lacan,
symptôme hystérique. Il y concentre la jouissance. irruption de cette anomalie de la jouissance
Dès lors, la parade du phallus dans le fantasme phallique pour autant que s’y épanouit «le manque
relève d’une volonté de jouissance rebelle à la de relation signifiante entre l’un et l’autre sexe», 17 le
signification du symptôme, à toute résorption de manque de rapport sexuel. Il est effet dans le corps,
signification du symptôme. C’est donc par le du parlêtre, de l’être qui en parlant, jouit.
dommage réel dans son corps ou la toute puissance C’est pourquoi Lacan le définira dans sa conférence
fantasmatique que l’hystérique refuse le corps, le de 1975 sur Joyce comme «événement de corps, lié
sien, celui du partenaire où elle pourrait rencontrer le à ce que l’on l’a». 18 L’on l’a quoi ? Un corps,
phallus symbolique, comme le corps dans son corps, dirons-nous, dérangé par la jouissance phallique.
l’enfant. Comme irruption de cette jouissance, le symptôme,
Ainsi la déchirure de la ragade, de l’inscription effet du symbolique dans le réel, porte dans le corps
signifiante dans le symptôme de conversion, laisse cet effet que la jouissance peut être dite une.
dans le corps de l’hystérique des cicatrices qui ne

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Si la jouissance est une, on peut comprendre que comme Autre. Elle interroge la jouissance qu’elle
Lacan définisse une femme «symptôme d’un autre suppose à cet Autre. Et ça la fait causer…
corps» : elle parie en effet son propre plus-de-jouir Enfin, «ce symptôme avant-dernier», n’est-ce pas
pour faire exister la jouissance phallique d’un aussi de vouloir corporéifier l’Autre à tout prix ? Si
homme en incarnant son objet. A cet égard, dit aujourd’hui le lien social vient parer au défaut de
Lacan, la jouissance phallique est aussi bien son l’Autre et en tenir lieu, l’hystérique n’inscrit-elle pas
affaire. Une femme est en un sens directement son corps dans la jouissance de ce lien
«phallogocentrique». 19 Comme symptôme du corps social ? Elle tente alors de corporéifier l’Autre en y
d’un homme, elle peut présentifier ce qu’est pour lui faisant jouer son propre corps. Le succès de la
l’effet du symbolique dans le réel, réel qu’elle est chirurgie esthétique, du body-building forcené en
elle-même. sont des exemples. Plutôt que de réparer le défaut
Par opposition, le symptôme de l’hystérique, dans symbolique, l’hystérique aujourd’hui tente de se
cette même conférence, Lacan le définit plutôt faire ou de «se faire refaire» un corps, à la mesure de
comme «symptôme dernier». l’Autre du lien social. Vertige de la glorification des
Dernier ? N’est-ce pas l’envers du symptôme corps, variante ou envers de la belle indifférence,
premier dont nous parlions plus haut ? Aujourd’hui autre moyen en tout cas d’éviter sa position sexuée.
en effet, les symptômes dans le corps de l’hystérique Ainsi le rapport d’un sujet hystérique à la
se rencontrent moins comme conversion massive jouissance-une dans son symptôme «dernier»
que comme ces «trifouillement, chatouillis, grattage, viendrait – c’est une hypothèse – faire limite là où le
fureur» – que justement lalangue, «brin de défaut, la faille rencontrée dans l’Autre est masquée,
jouissance phallique» 20 produit dans le corps. Ces écrantée, par la supposée jouissance de cet Autre –
symptômes placent le sujet hystérique dans «la par où le symptôme n’est qu’avant-dernier.
confusion des sentiments» qu’anime le sens sexuel. Pour conclure : si l’hystérique freudienne s’avère en
Peut-on dès lors entendre ce «symptôme dernier» défaut de paroles comme en défaut symbolique, la
évoqué par Lacan comme effet-limite de l’incidence résolution de son symptôme échoue, bute le plus
de lalangue sur le corps, pointe ultime du symptôme souvent devant un excès qui voue son corps à une
en tant que tel du parlêtre ? Évoquant la jouissance jouissance sacrificielle ou monstrative.
phallique qu’il refuse, le symptôme hystérique reste Dans «l’hystérie moderne» ce serait l’inverse : c’est
interrogation dernière sur le non-rapport sexuel. en tant que la jouissance du corps est une,
L’enjeu s’est ici déplacé. Il ne s’agit pas de cas autosuffisante, dernière, et que le corps parle tout
d’hystériques inhibées ou dont les symptômes se seul, que l’hystérique pare au défaut de l’Autre par
manifestent comme phénomènes lacunaires, le bavardage sur la supposée jouissance de cet Autre
susceptibles d’être reportés au seul refoulement. – ce qui n’engage que faussement son corps sexué.
C’est plutôt le corps tout entier qui est affecté par C’est donc entre manque et excès que l’hystérique
lalangue dans l’agitation, les spasmes ou bien exhiberait sa division de sujet. Et si le sujet est
encore l’hubris, la démesure. Ce sont les formes représenté par un signifiant auprès d’un autre
dernières de l’effet d’affect de lalangue dans le signifiant, ne peut-on pas dire que, dans sa division
corps, comme la ragade était condition première de subjective, le sujet hystérique, ici représenté par un
toute inscription signifiante dans le corps mortifié, symptôme dernier, l’est à cet égard auprès d’un
morcelé. symptôme avant-dernier ?
Mais paradoxalement, ajoute Lacan, ce symptôme
1. LACAN J., Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 518.
n’est «qu’avant dernier […] soit que ne l’intéresse 2. LACAN J., Le Séminaire, Livre X, L’angoisse, (1962-1963), inédit.
qu’un autre symptôme». 21 L’hystérique, on le sait, 3. LACAN J., «Radiophonie», Scilicet 2/3, Paris, Seuil, 1970, p. 61.
4. LACAN J., Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 187.
s’intéresse au symptôme de l’autre en tant qu’il est 5. LACAN J., Le Séminaire, Livre XIV ? La logique du fantasme, (19661967),
effet d’un désir insatisfait. Les jeunes filles du (inédit).
6. LACAN j., Ibid.
pensionnat s’identifient au symptôme de celle qui a 7. LACAN J., Écrits, Paris, Seuil, 1956, p. 158.
reçu une lettre de son fiancé la délaissant. Elles ont 8. LAURENT É. et MILLER J.-A., L’orientation lacanienne «l’Autre qui
n’existe pas et ses comités d’éthique» (1966-1967), (inédit), enseignement
la même question sur le désir. prononcé dans le cadre du département de Psychanalyse de Paris VIII.
Mais une hystérique s’intéresse aussi à une femme 9. LACAN J., «La troisième». Conférence prononcée en Novembre 1974,
(inédit).
en tant qu’elle présentifie le symptôme d’un homme, 10. LACAN J., Le Séminaire, Livre XXI, Les non-dupes errent (19731974),
et de cette femme, elle fait un Autre réel. C’est dans (inédit).
11. LACAN J., Le Séminaire, Livre XIX, Ou pire (1971-1972) inédit.
cet «au-delà, qu’elle appelle ce qui pourrait lui 12. LACAN J., Le Séminaire, Livre XXI, Les non-dupes errent, (1973-1974)
donner corps, faute de n’avoir pas su prendre corps inédit : leçon du 11 juin 1974.
13. Ibid.
en deçà». 22 À cet égard, elle fait exister La Femme 14 Ibid.
15. Ibid.

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16. Ibid. valeur cette proximité du mot avec la lettre, avec le


17. LACAN J., «La troisième», op. cit.
18 LACAN J., «Joyce le symptôme», Joyce avec Lacan, Paris, Navarin, 1987, réel, avec l’objet pulsionnel. Récemment, Jacques-
p. 35. Alain Miller a décliné les grands moments de cette
19. LACAN J., Le Séminaire, Livre) C (11, RSI, (1974-1975), (inédit) : leçon
du 11 mars 1975. émancipation 3. Cependant, il en résulte que le
20. LACAN J., Le Séminaire, Livre XXI, Les non-dupes errent, (19731974), réalisme lacanien, touchant la langue, a rendu plus
inédit : leçon du I 1 juin 1974.
21. LACAN J. «Joyce le symptôme» op. cit. complexe le modèle de l’incarnation, lequel ne
22. LACAN J., Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 542. suppose pas nécessairement l’anatomie. Quel corps
ou hors corps, quel type de surface corporelle faut-il
Le langage, corps subtil concevoir pour que les mots s’y incarnent ? Il y
Serge Cottet aurait lieu, sur ce point, de s’émanciper d’une
conception hystérique de l’inscription quand le
Dans des pages célèbres, en 1953, Lacan faisait le verbe se fait chair par toute sorte de métaphore. Il y
projet de traduire l’inconscient freudien en une sorte a donc lieu de prendre des distances avec le prétendu
de langage en vérifiant, sur le corps, ses modes langage du corps.
d’inscription. Par l’entremise des mots pris dans Le corps hystérique se trouve plutôt sous la
l’imagerie corporelle, une sémantique de la pulsion domination du signifiant maître : le phallus, ne
était possible. Ainsi, étaient célébrées pour serait-ce qu’au titre d’y protester. Ce que Freud a
longtemps les noces du langage et du corps, du appelé la sexualisation des fonctions comme la
corporel et de l’incorporel : le somatique et le marche, la voix, le regard, désigne l’extension de la
sémantique partaient pour un long voyage. Le jouissance phallique à des organes inappropriés.
langage, lit-on en effet, «n’est pas immatériel. Il est D’où le parasitage de l’usage normal de ces
corps subtil mais il est corps» 1 . Aussi, Lacan fonctions. En considérant maintenant le discours
convoquait-il l’expérience de l’hystérie comme hystérique sous l’aspect de la revendication, et non
paradigme de l’incarnation : les mots engrossent plus seulement en relation avec le refoulement
l’hystérique, n’est-il pas vrai ? freudien, on voit qu’il dénonce une perte de
On remarque que c’est le modèle hystérique qui jouissance, une insatisfaction due à la limitation
présida longtemps à une théorie de l’inscription qu’impose au corps le signifiant maître. On dirait
matérielle : le signifiant prend corps ou se laisse que la castration se déplace sur le corps en une
aller à écrire comme dans la psychosomatique. On aphanisis des fonctions. Le soi-disant langage
pourrait ajouter aujourd’hui, à la suite des d’organes masque cette métonymie de la jouissance
conclusions du colloque d’Antibes 2 de 1998 sur les sur l’anatomie d’un corps baudruche, élastique. Par
néo-conversions, qu’une question plus générale se symétrie, on peut évoquer l’effet du signifiant maître
pose sur la localisation des mots. dans l’obsession qui, délégué au surmoi, pousse à
Où sont les mots ? Peut-on demander. On peut les l’exploit non sans retentissement éventuel sur le
trouver bien au-delà des métaphores de la corps où prend naissance une angoisse, proche de
conversion. Par exemple, dans les pieds ou l’évanouissement. L’hystérie, cependant, n’est qu’un
l’estomac du Président Schreber où se localise cas particulier de l’appareillage des mots qui
l’hallucination verbale. Au fond de la bibliothèque trouvent faveur de l’anatomie. Ne peut-on avoir un
du grand-père dont Jean-Paul Sartre relate la autre type de relation corps-langage, à partir d’un
découverte dans Les mots. autre discours ?
Ils s’enfoncent aussi dans la chair des stigmatisés, ils Lacan l’a tenté à plusieurs reprises, d’abord à partir
restent à la surface de l’épiderme en donnant des de Freud, jusqu’à la topologie de l’asphère et de la
boutons au psychosomatique. Ils font le siège de la bouteille de Klein. Avec Freud, il a isolé le point
pensée avec le scrupule obsessionnel. Enfin, pour un commun de la pulsion et du signifiant saussurien, à
mot de trop ou de moins, pour un oui ou un non, ils savoir, le trait de la coupure concernant aussi bien la
peuvent aussi parasiter les organes sexuels des source anatomique de la pulsion que son objet. Il en
amants. résulte une conception de la jouissance du corps
Dans l’histoire de la doctrine, on vérifie que cet limitée à certaines zones, ce qui est le vrai sens de la
éclatement du signifiant en quasi-objet partiel castration freudienne. Encore faut-il remarquer que
suppose une émancipation de la théorie du signifiant c’est une castration du langage lui-même qui impose
par rapport à la linguistique saussurienne comme par cette limitation anatomique.
rapport à toute théorie de la communication. Lacan a Avec Freud, il est certain que le signifiant fait partie
convoqué la littérature puis a tordu le cou au des appareils de la jouissance. Le concept de
signifiant littéraire (cf. Litturaterre) pour mettre en pulsion, traduit par Lacan, désigne un trait commun

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aux mots et au corps. C’est ce qui est désigné par «le Le linguiste fait remarquer que cette idéologie qui
trait de la coupure». De même qu’il n’est d’objet que réaffirme que le langage est une superstructure,
de ce qui se coupe, il n’est de signifiant que de la reflet des rapports de domination et de servitude
coupure saussurienne. Dans ces conditions, entre les hommes et les femmes, est pré-
l’inconscient structuré comme un langage n’a pas de saussurienne. Il faut donc admettre, aujourd’hui, que
meilleur partenaire que l’Autre comme corps, réduit la lutte des sexes passe par la grammaire après que
à la grammaire des pulsions. Cette abstraction fait la pulsion freudienne y soit passée aussi. Il en résulte
dépendre l’objet partiel, objet a de Lacan, d’une que la jouissance du corps de l’Autre n’est pas
mise en parenthèse de la fonction : «[…] mise entre seulement dépendante du fantasme mais aussi de
parenthèses de la fonction. La pulsion est décrite l’assentiment qu’on donne aux règles de
comme isolée de la fonction biologique et ne l’Académie.
trouvant ancrage dans le corps qu’à «la faveur du Dans une autre perspective que la nôtre, on s’est
trait anatomique, marge ou bord». Ce trait de la parfois attaché à déduire une représentation du corps
coupure concerne également l’objet en tant qu’il d’une variante du discours du maître, soit le discours
n’est pas «partie d’un objet total qui serait le corps» du capitalisme.
mais l’objet ne représente que partialement la Après Marx et sa théorie du corps marchandise
fonction qui le produit.» 4 réduit à sa force de travail, les auteurs de l’anti-
On peut penser que cette limitation est présente dans Œdipe 7, par exemple, ont postulé l’analogie du
tous les discours. D’une façon plus générale, la corps schizophrénique avec l’anarchie capitaliste
théorie lacanienne des quatre discours contient subvertissant toute valeur d’usage. Deleuze a parfois
implicitement une proposition sur le corps. Il existe bien montré la subversion qu’opère le sujet
un point commun et une complémentarité entre la schizophrène contre le signifiant despotique, en
revendication hystérique et le discours du maître. faisant tenir à ses organes soit un rôle contraire à sa
L’hystérique récuse, par ses symptômes, le savoir de fonction, soit un refus de son fonctionnement au
la science. Elle met en question, par l’imaginaire, profit de flux de mots identiques à des flux de
l’anatomie réelle et défend les droits du corps à choses. Pour nous, le corps schizophrénique fait
refuser de suivre l’effet du signifiant maître. Elle basculer tout le symbolique dans le réel, selon
milite éventuellement pour réveiller les zones mortes l’expression de Lacan 8. Ce qui veut dire qu’on a
du corps. Or, le discours de la science la relaie et, affaire, non pas à un corps sans organe mais à un
dans sa version médicale, vient au secours de son fonctionnement des organes hors discours ou, du
fantasme. La science prédit le corps à venir : sa moins, en dehors de tout discours établi à leur
durée, son image, son esthétique. Elle réalise le endroit. Mais aussi bien, les mots sont d’autant plus
fantasme du plus de jouir 5. réels qu’ils accusent un déficit symbolique de leur
Cette exigence trouve, dans l’actualité récente, un signifié. Ils prennent alors une valeur réelle. Ils se
nouvel argument qui tient peu compte du solidifient.
refoulement freudien. La revendication moderne des Le symbolique, s’émancipant de tout effet de
droits à laisser jouir le corps comme il l’entend, est signification, peut devenir le réel dans l’expérience
intéressée à une modification de la loi. C’est la loi de la psychose. C’est sur la langue comme organe
qui doit respecter les jouissances du corps et non séparable du corps que se joue entièrement la
plus la jouissance se mettre en accord avec la loi. castration.
Moins altruiste que le discours sadien, le sujet ne L’équation : langue = pénis a pour effet un trouble
revendique plus que la propriété de sa jouissance. du langage, non pas par l’entremise de l’imaginaire
Mon corps est à moi : «J’ai le droit de jouir de mon qui la sexualiserait en flux urétral ou anal, comme
corps», peut se dire quiconque et non pas : «J’ai le dans l’exemple de Lacan de la page 301 des Écrits,
droit de jouir de ton corps», peut me dire quiconque. mais dans le réel, l’énonciation est honteuse parce
Ce sadisme à l’envers, adapté au libéralisme de notre que masturbatoire. Il y a donc lieu d’en finir le plus
modernité, redouble la malédiction sur le sexe. vite possible : se taire ou parler dans un débit rapide
À cette nouvelle culture de la liberté de désirer, qui le rend quasi-incompréhensible. Le langage,
correspond l’insurrection contre la langue du maître auxiliaire ou appareil de la jouissance, est en même
considérée comme l’agent de l’arbitraire du signe ; temps sa castration réalisée : soit l’impossible de
voir à ce sujet, la querelle sur la féminisation des faire de la langue un organe incorporel. Autrement
noms de métiers 6. On jouit mal, c’est la faute à la dit, le symptôme psychotique de notre sujet n’est
grammaire et non plus seulement à la famille et au rien d’autre que l’interprétation de la page 817 des
capitalisme. Écrits sur la coupure, dans une perspective délirante.

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Là, nous étions hors discours. Continuons notre Cette topologie imaginaire formalisée par Lacan
parcours, nous arrivons au discours universitaire. après 1964, avec la bouteille de Klein 11.
Tous les discours contiennent une hypothèse sur le Le discours analytique, au contraire, prend le contre-
corps, disions-nous. Le discours universitaire lui- pied du discours de la science en n’annonçant pas un
même, – qui suppose toujours un auteur au savoir – corps futur, ni un organon supplémentaire de la
en évacue le réel corporel où se spécifie d’un pensée, ni aucune Ève future. C’est au contraire, le
refoulement de la question de l’organisme. C’est paradoxe d’une jouissance du corps, émancipée de
Nietzsche qui subvertit ce discours en supposant une son support organique, qui reste à articuler. À cette
philosophie du corps qui implique la pensée elle- indépendance, Lacan a donné le nom de libido en
même comme extime au corps. Philologue, il réfute tant qu’organe incorporel. Au syntagme d’un corps
l’organon aristotélicien comme point de départ de la sans organe, Lacan a opposé un branchement du
pensée. Physiologiste, il relève que le corps peut corps sur le langage comme organe de la jouissance.
attrister la philosophie. C’est en appliquant cette Ce n’est pas dire qu’une concession soit faite au
critique à lui-même que Nietzsche relativise le langage organe propre à la linguistique de Chomsky.
discours philosophique en tant qu’il implique une Dans son Introduction à une science du langage,
hypothèse sur la maladie et sur la valeur de Jean-Claude Milner récuse toute affinité des
l’existence 9. Le philosophe énonce des critères de modèles linguistiques avec quelque fonction
valeur de l’existence à partir d’une évaluation de la biologique ou néo-darwinienne que ce soit. 12
maladie au lieu de considérer la maladie comme un Dire avec Lacan que le langage n’est pas un organe,
point de vue sur la santé. L’idéal ascétique par met en valeur tout ce qui soustrait le langage à la
exemple, qui domine l’idéalisme philosophique, servitude de la communication. À l’inverse, la
prend à contre-pied les valeurs vitales et tire fonction jouissance qu’inclut lalangue résulte elle-
argument contre elles du fait même de la maladie. même d’une certaine béance propre à la jouissance
D’où les questions nouvelles posées à la du corps, en sorte que c’est l’insatisfaction propre à
philosophie : diététicien, Nietzsche demande : la pulsion ou, comme disait Freud, sa limite
qu’est-ce que mange un philosophe ? Jusqu’où va sa autoérotique, qui fait qu’elle attend toujours quelque
faculté de ruminer ? La philosophie pense trop vite chose qui ne vient jamais. Cette jouissance du corps,
et ne rumine pas assez les mots. cas limite de l’autonomie d’une jouissance une,
Il est vrai que Kant, dans ses Essais précritiques, comme dit Jacques-Alain Miller, sans l’Autre,
n’est pas loin de saisir le lien du corps malade à la confère au langage une sorte de suppléance qui fait
satisfaction d’un certain discours 10. À propos de de la langue un appareil de la jouissance désarrimé
l’hypocondrie, il démasque la jouissance qui infiltre de l’organique, l’inverse d’un langage organe qui ne
la plainte du sujet, à l’endroit de maladies nous exile pas moins du corps de l’Autre.
imaginaires, sur quoi toute sa parole est concentrée. Dans cette perspective, les mots, pour chacun,
Le savoir même qui soutient cette plainte, emprunté peuvent prendre la place d’une sorte de langue
à l’érudition médicale, n’en désigne pas moins privée. Elle supplée à l’insatisfaction pulsionnelle.
l’intérêt du malade pour cette pluralité des noms du Les flux de langage, en effet, restent seuls à pouvoir
corps et la satisfaction moliéresque de nommer ou soutenir les limites d’une jouissance continue.
d’inventer de nouvelles maladies. On apprend des D’où une difficulté, pour la pratique
biographes que, s’agissant de Kant lui-même, auteur psychanalytique, qui n’autorise cette jouissance-là
de l’Essai sur les maladies de la tête, la géographie, qu’au titre de la contrer ou de la limiter.
la physique, branches de la philosophie à l’époque,
1. LACAN J., Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 301.
constituèrent une sorte de sublimation de son 2. La Convention d’Antibes, Institut du Champ freudien, sept. 1998.
hypocondrie. 3. MILLER J.-A., «Les dix paradigmes de la jouissance», La Cause
freudienne, n°43, Navarin, Seuil, 1999.
Plus près de nous, le philosophe Merleau-Ponty – 4. Lacan J., Écrits, op. cit., p. 817.
auquel Lacan rend hommage – a donné une certaine 5. Cf., Lacan J., Scilicet 2/3, Paris, Seuil, 1970, p. 97.
6 Milner J.-C., «De la linguistique à la linguisterie», La Cause freudienne,
consistance au vécu corporel en ajoutant à la n°42, 1999.
tradition phénoménologique, un élément qui permet 7. DELEUZE G. et GUATTARI F., L’anti-Œdipe, Paris, Édition de minuit,
1972.
de penser le dedans et le dehors du corps, son visible 8. LACAN J., «L’étourdit», Scilicet, n°4, Paris, Seuil, 1973, p. 31.
et son invisible à partir d’un manque ou d’un trou. Il 9. Cf, JANZ, CURT PAUL. Nietzsche. Biographie, tome Paris, Gallimard,
1978, pp. 293-301.
nomme déhiscence, ce que le corps laisse hors de 10. KANT E., Essais sur les maladies, Paris, GF – Flammarion, 1990.
lui-même, ce qu’il appelle sa propre chair en se 11. BAAS B., De la chose à l’objet, Paris, Vrin, 1998, pp. 68-69.
12. Milner J.-C., Introduction à une science du langage. Des travaux,
laissant recouvrir par elle. Le philosophe méconnaît Paris, Seuil, 1989, pp. 201-215.
toutefois le symbolique ou le signifiant comme trou.

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Corriger la nature tomber dans une sorte d’écologisme


François Ansermet psychanalytique, d’être pris par une tentation
conservatrice à laquelle n’échappent pas les
«Je me demandais souvent d’où provenait le psychanalystes. Je voudrais à ce propos prendre à
principe de vie. C’était une question audacieuse : témoin deux situations propres à la médecine
elle avait toujours été considérée comme un périnatale : les corrections chirurgicales en cas
mystère» 1 – telle est l’interrogation de Victor d’ambiguïté génitale et les procréations
Frankenstein qui le conduit à donner vie à un médicalement assistées. La psychanalyse a beaucoup
assemblage de matière inanimée. Pour trouver les à apprendre à partir des points de butée rencontrés
causes de la vie, il se fait enseigner par les étapes de dans ce type de pratique où tous les repères sont
la décomposition des corps : «Après des jours et des brouillés, puisqu’elles touchent les différences
nuits de labeurs et de fatigues, je réussis à trouver la fondatrices, celles des sexes et des générations, ce
cause de la génération et de la vie. Je devins même qui amène aussi à revisiter comme à neuf, la
capable d’animer la matière inerte (…) je savais dialectique du sujet et de l’organisme.
préparer un corps pour recevoir la vie» 2. D’être le
L’ambiguïté sexuelle
maître de la vie ne lui a pas donné les moyens de
maîtriser sa créature qui le fait chuter par son Prenons d’abord l’intervention sur le corps qui
exigence, d’obtenir l’amour : «Si je suis malfaisant, consiste à rétablir la différence des sexes qui s’est
c’est que je suis malheureux […] Vous devez créer trouvée être négligée par la nature comme dans les
pour moi une femme avec qui je pourrai vivre et cas de pseudo-hermaphrodisme.
échanger ces sentiments affectueux nécessaires à Sexe vient du latin sexus, mot qui semble se
tout être vivant» 3. À cette demande, Victor rattacher à secare. Le sexe implique donc la section.
Frankenstein refuse de répondre, par crainte de Section entre la libido et la nature. Section entre
donner naissance à une lignée qui perpétue la deux sexes. La section implique la différence. La
monstruosité, parce qu’il sait aussi que la différence est fondatrice. C’est elle qui permet de
reproduction sexuelle et la lignée sont les définir un ensemble comme tel. Sur le plan
dimensions les plus impossibles à maîtriser. anatomique, il y a deux sexes. «… qu’il surgisse
Comme l’énonce Lacan : «Vous êtes surgi de cette donc hermaphrodite, un peu pour voir !», 6 se
chose fabuleuse, totalement impossible, qu’est la
demande Lacan. Que se passe-t-il en effet dans une
lignée génératrice, vous êtes nés de deux germes qui
telle situation ? L’ambiguïté sexuelle, le pseudo-
n’avaient aucune raison de se conjuguer, si ce n’est
hermaphrodisme, touche le sexe morphologique.
cette sorte de loufoquerie qu’on est convenu
Dans ce cas, l’ambiguïté génitale atteint la
d’appeler amour» 4. Le vivant dévoile un réel
différence même, pas seulement dans le registre
inassimilable subjectivement. Il n’y a pas anatomique. Si la section n’est pas faite, s’effondrent
d’explication possible à la vie, on ne peut que les repères entre le même et l’autre, l’identique et le
consentir : «au mystère qui préside pour chacun à sa différent. On ne peut plus penser la différence, donc
promotion à l’être, qui le fixe et l’oblige à un point on ne peut plus penser non plus l’ambiguïté.
dans l’espace, et à un moment dans le temps» '. La L’ambiguïté est un réel impossible à supporter, au
rupture qui résulte du fait de naître dévoile un réel point d’exclure celui qui en est atteint. Dans les
qu’on ne peut que tenter de résorber mondes grec et latin, les hermaphrodites faisaient
symboliquement. Le traitement du réel par le partie des anormaux maléfiques. Ils étaient
symbolique, voilà ce que met en jeu le surgissement condamnés à la disparition, parfois conduits à la mer
du vivant. pour être noyés, sans toucher le sol 7. Au Moyen
C’est ce que le monstre demande à Frankenstein. Il
Age, on obligeait à un choix, il s’agissait de rétablir
veut s’inscrire dans une lignée, rejoindre l’ordre de
une différence, par le droit, par l’état civil, par la
l’humain, être soumis à un ordre dont il puisse
voie du prénom, pour ramener le sujet à un des sexes
partager les effets. N’est-ce pas cette même
ou à l’autre. Bien qu’atteint d’une ambiguïté
préoccupation qu’on retrouve face aux avancées des
anatomique, le sujet réintégrait un ordre juridique
biotechnologies ? On est capable aujourd’hui de
défini dont il ne pouvait changer sous peine de
toutes sortes d’interventions sur le corps, au moment
mort8. Au-delà de l’anatomie, le fait symbolique lui
de la procréation, avant la naissance, dès les
permettait d’échapper à la ségrégation.
premiers temps de la vie, sans pouvoir anticiper les
Aujourd’hui, ce n’est pas seulement une opération
effets symboliques qui en découlent. Il ne s’agit pas
symbolique qu’on réalise. On peut corriger
de s’y opposer au nom d’une bonne nature, de
anatomiquement l’ambiguïté génitale par la

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chirurgie et les traitements endocriniens, pour ranger ses gants. J’étais fixé sur ces gants. Mais c’était
l’enfant dans un sexe ou un autre. On veut corriger probablement aussi une manière d’exprimer mon
le sexe ambigu pour réinstaurer une différence : est- angoisse… la crainte d’avoir été émasculée en
elle symbolique ou organique ? La correction quelque sorte pourrait être vérifiée…» Lui aussi voit
chirurgicale ou la substitution hormonale ont pour une transformation qu’il identifie comme une
but un marquage : ce qu’on réalise, c’est un castration. Au début, c’était un petit mâle viril. La
marquage symbolique du corps. fille se retrouve au terme d’un processus, comme un
La différence des sexes est d’abord une garçon castré. Ce par rapport à quoi il finit par se
différenciation signifiante. Les postures du corps, les défendre en disant que Jeanne est devenue très vite
choix des jeux chez les enfants, toutes sortes de une «super petite fille», une petite fille habitée par
phénomènes semblent témoigner d’une inscription une turbulence fascinante, par un surplus de vie, une
depuis l’Autre, avant même l’impact des attitudes fille avec quelque chose en plus.
éducatives. C’est à travers la médiation de l’image Quels que soient les faisceaux des déterminations
du corps que le symbolique exerce son effet. La symboliques ou imaginaires, ce qui intéresse d’abord
différenciation sexuelle est ainsi relayée par l’image la psychanalyse, c’est le traitement du réel de la
du corps : le sexe mis en jeu est aussi celui de différence sexuelle, qui passe d’abord par la
l’identification. Le traitement du réel par le déclaration subjective d’appartenance à un sexe. Si
différentiel propre au symbolique, voilà ce qui est c’est l’affaire du symbolique d’attribuer un sexe ou
aussi visé par l’intervention chirurgicale. un autre, si c’est par la médiation de l’image que le
Lucas à sa naissance est identifié comme un garçon. symbolique produit son effet, c’est surtout
Après une semaine, il présente une décompensation finalement l’affaire du sujet d’en réaliser
surrénalienne. Les investigations révèlent que l’assomption. De toute façon l’humanité naît dans
l’enfant est de sexe féminin, en tout cas pour ce qui l’ambiguïté sexuelle. La sexuation est le résultat
concerne le sexe chromosomique. Le diagnostic de d’un processus – se ranger du côté homme ou du
fille est posé. Elle est opérée et devient Jeanne. côté femme des êtres parlants, il s’agit d’une
Parallèlement à l’opération, les parents réalisent un décision, d’une affaire de sujet.
réaménagement symbolique pour traiter le réel de
l’ambiguïté. La mère voit une transformation Procréations assistées
progressive : «Lucas est arrivé en bleu, le
lendemain, les soignants ont commencé à mettre un Si l’intervention médicale dans le cas
petit drap rose dans la couveuse, le troisième jour d’hermaphrodisme vise donc d’abord un effet
elle avait des petits chaussons roses, et puis le symbolique, qu’en est-il lors du contournement de la
quatrième jour, il y avait de plus en plus de rose stérilité par les techniques de procréation
dans la couveuse, et finalement quand ils ont eu le médicalement assistée ? Qu’on soit intervenu sur la
résultat du caryotype, ils nous ont demandé à ce fabrication du vivant laisse le sujet sans mots,
moment-là comment on voulait la prénommer». comme cet enfant né par procréation médicalement
Cette mère considérait qu’il ne s’agissait pas d’une assistée (PMA) interviewé dans une campagne de
erreur anatomique, mais plutôt d’une erreur presse pour savoir ce qu’il avait à dire de sa
médicale sur le diagnostic du sexe. Il n’y avait donc conception, qui n’a pu que répondre : «content d’être
pas d’ambiguïté génitale. Elle parlera d’ailleurs de là». C’était déjà beaucoup. Que pourrait dire en effet
cette «terreur» sur le sexe, en un lapsus qui témoigne du coït de ses parents un enfant conçu de façon
de sa position par rapport à cette erreur qui exclut traditionnelle ?
l’ambiguïté. On voit à quel point c’est d’abord la En corrigeant la stérilité, la PMA cherche à inscrire
différence qui est pensable. C’est le marquage des hommes et des femmes dans une lignée. En
symbolique qui est premier. Le père, lui, voit un agissant sur l’organisme, on cherche donc aussi à
autre changement : «Jeanne est née plus qu’à terme obtenir un effet sur le symbolique. Cependant, dans
avec des ongles acérés. Et puis, à un certain sa tentative d’inscrire le sujet dans l’ordre des
moment, elle a commencé un peu à se gratter, en générations, la PMA trébuche sur le différentiel
tout cas à se caresser le visage au risque de symbolique qu’elle vise à rétablir. Dans cette
s’écorcher. À la maternité, on lui a mis des petites clinique nouvelle, on peut en effet se passer de toute
moufles en laine. Et puis, j’ai été très attentif à ces origine sexuelle, dans la réalité même de la
petites moufles. Lorsqu’elle est arrivée aux soins conception.
intensifs, je voyais que les soignants étaient en train Le siècle qui prend fin a vu le passage de la sexualité
de la déshabiller pour la mettre nue. Ils ont enlevé pour la procréation à la sexualité sans procréation,
pour arriver à la possibilité de la procréation sans

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sexualité. Dans la vie concrète comme dans quelque chose : je suis dans la baignoire, alors le
l’inconscient, le seul couple est devenu celui du père plombier arrive et la dévisse. Il prend alors un
et de la mère – un couple qui laisse sans grand perçoir et me l’enfonce dans le ventre» 9.
représentation tout ce qui se passe entre les deux sur Freud est intrigué par le mot «perçoir», «Bohrer»,
le plan sexuel. Ce qui est réalisé dans la réalité – la qui selon lui n’a pas été choisi en dehors de toute
procréation hors sexualité – revient à une forclusion connexion avec le mot «né», «naissance», (geboren,
de l’origine sexuelle. L’agir sur la nature dans les Geburt). L’enfant n’aurait pas fait la distinction
PMA semble donc se fonder sur une surprenante entre «né» et «percé» (geboren, gebohrt). Freud se
abolition symbolique, au contraire de l’intervention demande s’il n’y a pas un rapport fondamental,
chirurgicale avec les hermaphrodites. C’est ce qu’on universel entre ces deux idées. Prométhée, créateur
peut lire dans la crainte collective qui s’est installée des hommes, est aussi le «perceur». Comme le note
autour du clonage comme aboutissement des Freud, il ne faut pas oublier que «l’enfant traite les
techniques de PMA, éliminant complètement le mots de façon bien plus concrète que ne le fait
père, et même le spermatozoïde, permettant un auto- l’adulte». Il s’agit donc de suivre au pied de la lettre
engendrement du semblable à partir du semblable, cette équivoque pour Hans entre «né» et «percé».
accomplissement parfait d’un crime contre la lignée, Le petit Hans s’identifie à ce quelque chose qui est
contre l’histoire, contre tous les différentiels qui venu lui faire un grand trou dans le ventre. Comme
permettent la transmission à travers l’opération du l’écrit Lacan : «… il assume le trou, c’est-à-dire la
symbolique. L’abolition symbolique résulte d’un position maternelle» 10. Dans un système de
chaos non par excès, mais par effacement des permutation, c’est lui le petit Hans qui assume en fin
différences vers la procréation du semblable et la de compte personnellement, le trou de la mère,
disparition de la lignée comme continuité dans la comme l’ajoute Lacan : «… à savoir l’abîme, le
différence. Il n’y a plus de différentiel : le crime est point crucial, le point dernier qui est en question, la
d’avoir favorisé l’identité au détriment de l’altérité. chose pas regardable, celle qui flotte sous la forme
Il ne s’agit pas cependant de tomber dans une vision du noir à jamais insaisissable devant la figure du
déterministe et de ne voir l’enfant qu’à travers son cheval…» 11.
mode de procréation. Sa venue au monde le L’enfant se constitue comme sujet en désorganisant
confronte – ainsi que ceux qui lui ont donné et réorganisant différemment ce qui était, que ce soit
naissance – à un réel qui introduit aussi une solution dans l’ordre de l’organisme ou celui du symbolique.
de continuité par rapport à ce qui participe à le Quel que soit son mode de procréation, il n’a pas
déterminer. Une fois qu’un organisme est moins de chances d’advenir : tout dépend de ce qu’il
biologiquement né, reste au sujet d’advenir qu’il soit fait et non de comment on l’a fait. Et il bute
né du coït d’un homme et d’une femme, d’une inévitablement sur la question de sa contingence
procréation médicalement assistée, d’un donneur de dans l’être : «… à savoir qu’il est homme ou femme
sperme, voire d’un donneur d’ovule. d’une part, d’autre part qu’il pourrait n’être pas, les
Le sujet est capable d’inventer dans chaque cas des deux conjuguant leur mystère, et le nouant dans les
mesures pour sortir du piège qu’implique la réalité symboles de la procréation et de la mort» 12. Un
de sa conception. L’enjeu pour la psychanalyse est mystère, une question sont sans autre réponse que
d’apprendre quelles sont les réponses qui s’inventent celle qui constitue le sujet.
dans les situations les plus contraignantes. Celles-ci
sont nombreuses. Face à l’énigme de sa venue au Le sujet et l’organisme
monde, l’enfant invente ses propres modes de
réponse jouant les multiples partitions possibles des L’ambiguïté génitale et la PMA, semblent jouer une
fictions propres aux théories sexuelles infantiles. même partition. Elles sont en effet liées par le fait
Mireille, une enfant de cinq ans, conçue par qu’elles mettent aux prises un ordre symbolique et
fécondation in vitro, dit à sa mère qui vient d’avoir une nature qui devrait suivre son diktat. Les mythes
deux jumeaux, également après PMA, qu’elle réfèrent les naissances des ambigus sexuels –
voudrait elle aussi faire des piqûres pour avoir des naissances maléfiques – à des stérilités mystérieuses.
bébés. La réalité médicale de la PMA scelle un Les parents d’enfants conçus par PMA ont souvent
fantasme qui n’a d’ailleurs pas besoin de la PMA la crainte d’avoir engendré des enfants malformés ou
pour prendre forme. On pourrait citer à ce propos ce stériles. Ce qui préoccupe aussi les parents
que Freud apprend du petit Hans, à partir de ce que d’hermaphrodites est la stérilité de ces enfants qui
relate le père concernant le fantasme dit du résiste à toute correction morphologique.
plombier, celui du 11 avril : «Tu sais, j’ai pensé Peut-on vraiment, par une intervention sur
l’organisme, produire (comme on veut le faire avec

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les hermaphrodites) ou abolir (comme avec les surgissement du sujet est désorganisateur de ce qui
PMA) une opération symbolique ? Jusqu’où peuvent est et implique d’inévitables réaménagements. Le
aller les effets du vivant sur le symbolique ? On réseau symbolique est aussi malléable que le réseau
retrouve bien le même vertige qui a saisi Victor synaptique, en ce qu’il est un ensemble de rapports
Frankenstein, lui rappelant comme l’indique Lacan essentiellement vides. Même si les mots façonnent
que : «… vie et mort se composent en une relation l’organisme, comme l’indique Lacan : «Mot, c’est
polaire au sein même de phénomènes qu’on rapporte essentiellement point de réponse. Mot, dit quelque
à la vie» 13. Au contraire de ces questions, les part La Fontaine, c’est ce qui se tait, c’est justement
sciences aujourd’hui semblent plutôt rencontrer ce à quoi aucun mot n’est prononcé. Les choses dont
l’effet du symbolique sur l’organisme qui se révèle il s’agit […] sont les choses en tant que muettes. Et
sensible à la contingence, au-delà de toute prévision. des choses muettes, ce n’est pas tout à fait des
Les neurosciences sont amenées à reconnaître mêmes choses que des choses qui n’ont aucun
aujourd’hui que le cerveau est capable de plasticité. rapport avec les paroles» 15. Si le mot c’est «point de
Le réseau synaptique serait en perpétuel réponse», le sujet se trouve devoir répondre : le sujet
réaménagement, l’expérience du sujet y laissant une émerge en créant ce qui lui fait défaut. Un tel constat
trace fonctionnelle et structurelle. De même, en introduit à une imprévisibilité radicale dans le destin
génétique, plus on avance dans la connaissance du du sujet. On est par-delà tout déterminisme, qu’il
génome humain, plus se révèle l’évidence de soit organique ou symbolique. Et c’est justement à
l’épigenèse. Il y aurait même des gènes qui semblent une telle imprévisibilité qu’ouvre l’acte analytique.
déconnecter l’individu de sa détermination C’est à travers un acte que le sujet se constitue
génétique, au point qu’on pourrait affirmer qu’on comme tel, un acte qui fait coupure par rapport à ce
serait génétiquement déterminé pour recevoir qui le détermine – tant par rapport à son organisme
l’incidence de l’Autre. La place du sujet serait ainsi que par rapport à l’ordre symbolique auquel il fait
déjà déterminée dans les lois de l’organisme, par les face lorsqu’il advient. Le sujet, déjà là dans le
limites mêmes de toute détermination organique. discours de l’Autre, est recouvert par les signifiants
Plutôt que d’opposer causalité psychique et causalité qu’on lui propose. Il est pôle d’attributs, comme le
organique, comme on l’a fait si longtemps dans le dit en effet Lagache. Mais ce que Lacan répond à
champ de la santé mentale, les neurosciences et la Lagache, c’est que le sujet émerge à travers une
génétique amènent au contraire à reconnaître démarche négative, un non originel par lequel le
aujourd’hui une causalité psychique capable de sujet se fonde. Comme l’écrit Lacan : «Le mode
modeler l’organisme. Neurosciences et génétique originel d’élision signifiante (…) affirme le sujet
isolent des mécanismes universaux qui débouchent sous l’aspect de négatif, en ménageant le vide où il
sur de l’unique, retrouvant ainsi ce qui fait le propre trouve sa place» 16.
de la psychanalyse, c’est-à-dire l’irréductible de la Le nouage entre l’organisme et le sujet, renvoie à un
singularité. Que la génétique et les neurosciences trou dans le savoir, à un insondable. L’insondable
renforcent la position de la psychanalyse constitue désigne ce point inévitable dont on ne peut rien
une certaine surprise. N’est-ce pas cependant ce que savoir : l’émergence du sujet procède de la
Freud visait avec l’Esquisse et ce dont Lacan avait discontinuité et débouche sur de l’indétermination.
déjà l’intuition lorsqu’il énonçait à propos de la Surgit un point d’inconnu, un ombilic. S’il y a un
médecine en 1973 à l’Université de Yale, que point qui n’est pas saisissable dans le phénomène,
l’analyse est réellement «la queue de la médecine», c’est celui d’où le sujet surgit de l’organisme, mais
«cette dernière fleur de la médecine» 14, du fait que c’est aussi, comme l’énonce Lacan : «le point de
les nombreux moyens d’opérer entièrement surgissement du rapport du sujet au symbolique» 17.
répertoriés à l’avance de la médecine allaient se
1. SHELLEY M., Frankenstein ou le moderne Prométhée, (1817). Paris,
heurter au fait que l’humain est affligé du langage. Pocket, 1994, p. 64.
Or il se révèle que c’est bien le cas, au point même 2. Ibid., pp. 65-66.
3. Ibid., p. 174.
de devenir aujourd’hui un problème interne à la 4. LACAN J., «Le phénomène lacanien», (1974) Les Cahiers Cliniques de
médecine : d’où un appel nouveau et incontournable Nice, 1, 1998, p. 18.
5. RAMUZ CH.-F., Besoin de grandeur, Lausanne, Éditions Rencontre, 1938.
de la médecine à la psychanalyse. Œuvres complètes, vol. IV,.
Reste pour la psychanalyse à témoigner à partir de sa 6. LACAN J., «Remarque sur le rapport de Daniel Lagache», (1961). Écrits,
Seuil, Paris, 1966, p. 653.
clinique de la dialectique du sujet et de l’organisme 7. DELCOURT M., Stérilités mystérieuses et naissances maléfiques dans
au-delà des préjugés qui dans son champ ont l’Antiquité classique (1938), Les Belles Lettres, Paris, 1986.
recouvert cette question. Le symbolique n’est pas 8. FOUCAULT M., Le vrai sexe (1980). Dits et Écrits, vol. IV, (19801988),
Paris, Gallimard, NRF, Paris, 1994.
plus une grille immuable que l’organisme. Tout 9 FREUD S., «Analyse d’une phobie chez un petit garçon de cinq ans. Le petit
Hans» (1909). Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1973, pp. 137-138.

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10. LACAN J., Le Séminaire, Livre /V (1956-57). La relation d’objet. Paris, autrement que l’on «parle avec son corps» et que la
Seuil, 1994, p. 332.
11. Ibid., p. 332. jouissance du bavardage existe, pour venir suppléer
12. LACAN J., «D’une question préliminaire à tout traitement possible de la celle, absente, que procure le rapport sexuel.
psychose» (1955-56). Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 549.
13. LACAN J., «Fonction et champ de la parole et du langage en Le corps n’est donc pas la source d’une énonciation
psychanalyse» (1953). Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 317. primitive, ou d’un savoir, d’une pensée plus
14. LACAN J., «Conférences et entretiens dans les Universités nord-
américaines.» Yale University, Kanzer Seminar (24 novembre 1975). Scilicet originaire, mais il est ce qui introduit un désordre,
6/7, 1976, pp. 7-31. une béance dans la continuité de la jouissance. Sans
15. LACAN J., Le Séminaire, Livre VII, L’éthique de la psychanalyse, (1959-
60), Paris, Seuil, 1986, p. 68. cette béance, il est évident que rien ne viendrait au
16. LACAN J., «Remarque sur le rapport de Daniel Lagache» (1961). Écrits, jour de cette jouissance. Elle resterait fermée. Mais
Paris, Seuil, 1966, pp. 665-666.
17. LACAN J., Le Séminaire. Livre I, Les écrits techniques de Freud. (1953- cette béance se referme aussitôt qu’elle apparaît dans
54), Paris, Seuil, 1975, p. 130. l’unité du corps. Cela explique que la jouissance
reste limitée à ce que Lacan appelle «l’Un». Quel est
Le corps, de la métaphore au nouage le rapport entre le défaut de jouissance du corps et le
Philippe La Sagna défaut de la représentation, le manque de mot que
suppose le refoulement ? Quelle est aussi la relation
Jacques-Alain Miller nous a montré 1 comment entre l’unité imaginaire du corps qui ferme la béance
Lacan, à partir des années soixante-dix, nous invite à aussitôt qu’elle s’institue et l’unité, présente dans le
prendre en compte «quelque chose qui irait au-delà langage, du mot à la phrase ? La clôture de la phrase
de la notion de l’inconscient. Et ce qui s’inscrit à est nécessaire aux effets de sens et à l’apparition du
cette place, c’est tout de même ce qu’il a appelé le sujet. Qu’est-ce qui vient faire d’une suite de
parlêtre où la fonction de l’inconscient se complète signifiants, un mot ou un «bon mot» ? Qu’est-ce qui
du corps». Jacques-Alain Miller ajoute que le corps fait que la jouissance est prise par l’Un, dont l’unité
dont il s’agit est le corps réel, et non plus du corps n’est qu’un des aspects ?
simplement son image ou son symbole. Évidemment, ces questions nécessitent de sortir de
De là découle la nécessité de substituer au sujet de l’idée que seule la structure de langage nous permet
l’inconscient une entité nouvelle désignée par Lacan de rendre compte de tous les phénomènes unissant
comme «parlêtre». Cela suppose que nous soyons les mots et les corps. C’est pour cela que nous
pris dans les effets du signifiant, non seulement au devons envisager plutôt ce que Lacan a appelé la
niveau des effets de sens, mais aussi au niveau où le «lalangue» que la structure.
signifiant produit une jouissance du corps affecté par Jacques-Alain Miller, 2 appelle à passer de cette
le signifiant. structure fondée sur une perspective à «au-delà», à
Cette opposition entre l’inconscient et le parlêtre ne une «pragmatique» des nouages entre les mots et les
signifie pas rupture. Simplement, le corps, comme le corps. Ce qui fait le nœud est la question centrale de
souligne Lacan à la page 95 du Séminaire XX «ça la jouissance.
devrait vous épater plus ». Être «épaté», c’est élargir Pour le dire autrement, nous sommes là devant la
sa base, son polygone de sustentation pour ne pas question des «Embrouilles du corps», titre de la
être mis à terre par la surprise, l’étonnement. Quand Conversation clinique de Bordeaux qui a eu lieu en
le corps est affecté, il peut réagir directement par des janvier 1999. Jacques-Alain Miller proposait alors,
symptômes par exemple, ou indirectement : le sujet pour s’orienter dans les phénomènes de corps, de
peut commander la fuite. Cette fuite est cruciale distinguer parmi ceux-ci les phénomènes à éclipses
dans la conception freudienne. Le sujet est déjà et les phénomènes permanents et, surtout, de vérifier
quelque chose qui suppose que la «fuite» a joué : le si ces phénomènes permanents peuvent être qualifiés
corps a cédé la place au jeu des représentations, à un de «sinthomes», «lorsqu’ils ordonnent la vie du
effet de sujet. Mais cette fuite ne se produit pas sujet». Nous allons examiner ce problème ici à partir
toujours. de cas cliniques.
Ce qui unit le corps et le sujet, c’est la jouissance. Freud a déjà tracé la voie de cette énigme du lien
Lacan suppose que cette jouissance présente un entre mots et corps, en envisageant la
défaut, une béance inscrite en son statut même. La «transformation corporelle» Körperveränderung,
béance de la jouissance ouvrirait la possibilité pour nécessaire à l’existence du symptôme. 3
l’être humain de parler. Un défaut réel de la Cette transformation est posée comme la base même
jouissance, l’absence du rapport sexuel, exposerait le qui permet au travail du symptôme d’opérer en
sujet à cette possibilité qu’est la parole. Cette faille fournissant au fantasme inconscient un «moyen
de la jouissance n’est pas là défaut de savoir, mais d’expression».
source de la parole, ce qui permet d’entendre

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Dans ses conférences d’Introduction à la généralisation du concept de trouble de l’humeur qui


psychanalyse, Freud «embrouille» encore le confond la «réalité» du phénomène dépressif et sa
problème en montrant que si une maladie du corps mesure subjective trop variable.
ou une perturbation corporelle peut affaiblir la Examinons donc deux cas qui nous permettent de
résistance du moi vis-à-vis du refoulé, elle peut aussi saisir la réalité de ces questions dans la clinique :
«concourir à la vie pulsionnelle dans le ça» et Rose consulte, adressée par son médecin généraliste.
«élever la force pulsionnelle au-dessus de la Elle présente depuis quelques mois une maladie
frontière que le moi constitue». neurologique grave. Cette maladie évolue en général
La douleur est ici le modèle et l’exemple de ce qui vers le pire, soit un déficit sensoriel ou moteur.
peut modifier le moi et le ça. Ce qui frappe chez cette patiente, c’est son
Mais Freud a aussi laissé en chantier pour notre indifférence et son refus d’un traitement médical
sagacité l’opposition complexe des névroses de adapté. Quelques entretiens vont lui faire accepter
transfert et des névroses actuelles, même s’il reprend l’idée de se soigner et d’entreprendre un traitement
cette question à travers la théorie de l’angoisse et de psychanalytique.
la douleur dans Inhibition, symptôme, angoisse. 4 Rose a toujours vécu en côtoyant le pire. Elle
Dans le même chapitre XXIV des conférences s’occupe de personnes en difficulté extrême et elle
d’Introduction à la psychanalyse, il ajoute : est souvent confrontée à la violence et à la confusion
«Mais les symptômes des névroses actuelles, un mal des corps.
de tête, une sensation de douleur ou un état Dans sa jeunesse, Rose a toujours été traitée comme
d’excitation dans un organe, l’affaiblissement ou le vilain petit canard et elle n’a dû qu’à son pouvoir
l’inhibition d’une fonction, n’ont pas de sens, pas de de refus de ne pas basculer. Rose ne se plaint pas.
signification psychique. Non seulement ils Il semble que sa souffrance, sa douleur même, n’ait
s’extériorisent principalement sur le corps, comme pas vraiment été subjectivée, au sens où cela ne fait
aussi, par exemple, les symptômes hystériques, mais pas pour elle un sujet de conversation. Ce rejet de
ils sont eux-mêmes aussi de part en part des son pathos, voire de sa vie, se relie pour elle à un
processus corporels, de la genèse desquels tous les trait de son histoire familiale. Son père, issu d’une
mécanismes psychiques complexes, dont nous avons très bonne famille, a coupé les ponts avec celle-ci
fait la connaissance, sont absents.» 3 pour épouser sa mère. Rejeté par sa famille, il l’a été
Notons déjà que les névroses actuelles présentent ensuite par sa belle-famille au nom même de sa
des phénomènes de corps qui ne sont pas des culture qui tranchait sur le mode de vie de la famille
«métaphores», soit des «mécanismes psychiques maternelle.
complexes» et que leur lien avec le sinthome, conçu Rose découvre rapidement que son compagnon, qui
comme nœud plutôt que comme métaphore, est donc la fait vivre dans une menace permanente, n’est là
à étudier. Pour le dire autrement, les phénomènes de que pour donner corps à sa douleur. Elle se séparera
corps introduisent l’effet du langage, mais ils ne sont de lui pendant l’analyse. Ce compagnon est pour elle
pas toujours un condensé ou une amorce pour un plus un frère dans la douleur qu’un partenaire
savoir inconscient, au sens de ce qui peut se sexuel. Dans l’analyse, Rose découvre avec bonheur
déchiffrer du symptôme. En cela, rien n’exclut sans le pouvoir des mots. Elle découvre l’inconscient
doute qu’ils donnent au sujet l’occasion de comme un domaine ouvert, illimité, qui existe au-
déchiffrer son inconscient. Mais ils nous invitent à delà et à côté du caractère clos et fermé de son
ne pas confondre le nœud entre les mots et les corps existence.
avec la forme où le symptôme trouve dans la chair Des années ont passé, la maladie de Rose a régressé
matière à métaphore déchiffrable. et s’est stabilisée, ce qui lui permet de mener une
Que ces nœuds des mots et des corps puissent ou pas existence nouvelle. Rose n’est pas guérie, mais la
produire un sens déchiffrable, une signification stabilisation de son état est à la fois étrange et sans
psychique, ne signifie pas pour autant que la doute très rare du point de vue de la médecine. Rose
psychanalyse doive reculer devant ces névroses consacre moins de temps à son travail et prend
actuelles. En particulier, le lien entre les névroses moins de risques. Elle passe beaucoup plus de temps
actuelles, les névroses narcissiques et certaines à ce qui l’intéresse, apprendre des choses nouvelles,
formes de psychoses, pourrait être la source d’une peindre et dessiner.
clinique souvent inédite. Par ailleurs, le fait que Rose a longtemps vécu assujettie à un destin dont
toutes ces affections mettent au premier plan un elle ne percevait même pas la contrainte. Cette
trouble de la jouissance du corps devrait nous contrainte s’est matérialisée au niveau de son corps
permettre de répondre originalement à la

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et la maladie, là, a été l’occasion de la «guérison» de On peut, dans ce cas, saisir pleinement la remarque
sa douleur d’exister. de Freud au début de son texte «Pour introduire le
La cure a restauré pour elle la fonction de la tuché narcissisme». 5
qu’elle a rencontrée au milieu de ses rêves, ce qui lui Le narcissisme désigne «le comportement par lequel
a permis d’avoir accès à sa douleur par le biais de un individu traite son propre corps de façon
son inconscient, et par là à remanier les lignes de sa semblable à celle dont on traite d’ordinaire le corps
vie. d’un objet sexuel». 6 De même que se montrent ici
Pour Rose, un événement au niveau du corps, la les liens entre le rejet du corps et sa passion, le corps
maladie, a permis que se déplace la question du ignoré opère en effet un retour et marque son
sujet. Mais au-delà, la question se pose de savoir emprise sur le sujet, dans la souffrance, imaginaire
comment son investissement de l’inconscient a pu et réelle, qu’il s’inflige.
relayer et déplacer la mortification programmée dans Dans le transfert, je suis pour Pierre le mauvais
son mode de vie et dans le secret même de son élève, celui qui ne le comprend pas et ne l’aide pas.
attente, de son altération corporelle. Mais son rapport au corps a changé.
C’est le savoir inconscient qui amène Rose à Professionnellement, il devient de plus en plus
réinvestir son corps comme représentation dans la praticien et ne refuse plus le corps à corps que
peinture, à se séparer du corps menaçant de son suppose la pratique. Avant la cure, Pierre formulait
compagnon, mais aussi à prendre soin du sien. Mais plus une inhibition qu’un symptôme. C’est son
c’est le transfert qui lui permet d’amener son mode rapport à son corps qui représente pour lui
de vie au niveau d’un «sinthome». maintenant un symptôme. Pierre était pétrifié par la
Prenons un autre cas, masculin, où le risque vital est jouissance traumatique rencontrée dans la relation
moins présent : entre son père et son frère. Il consent aujourd’hui à
Pierre consulte pour des problèmes dans sa vie nouer les mots et les corps, ce qui a levé en partie
professionnelle. Il présente une vie sexuelle son inhibition et ouvert la voie du symptôme.
singulière, mais il s’en plaint assez peu. Pierre Récemment, il remarquait que dans le sport, il
n’ignore rien du corps puisque son métier suppose n’avait aucune difficulté à aller au bout des choses.
de le connaître parfaitement. Pierre, cependant, a C’est dans sa vie professionnelle et affective et
choisi de ne s’occuper que de questions abstraites, quand un autre est en jeu que Pierre ne peut aller au
traitant du corps, mais sur un mode impersonnel. Il bout. Peut-on dire que Pierre refuse d’aller au bout
évite le corps à corps et la pratique. Il évite aussi de son ignorance ? De l’ignorance de ce qu’est pour
toute position d’autorité. Il a rencontré ce corps à lui le corps de l’autre, en incluant ici le corps de
corps sous une forme traumatique, encore enfant, l’Autre féminin et la castration qu’il implique.
dans les rapports de son père avec son frère cadet. Si Rose ignore sa douleur, Pierre en a fait une
Ce dernier subissait de la part du père une sorte de compagne fraternelle qui occupe pour lui la place du
maltraitance permanente à cause d’un retard scolaire partenaire. C’est à congédier ce partenaire
lié, sans doute, à une souffrance psychique. Pierre incommode qu’il pourra changer son mode
était horrifié et fasciné par le calvaire de son frère, d’appréhension du prochain et aussi bien du plus
sur le mode développé par Freud dans son article lointain dans le corps de l’Autre sexe.
«Un enfant est battu». Pierre a gardé de son enfance L’énonciation fait résonner les mots et les corps, et
une aptitude à aider les damnés de la terre, mais l’imaginaire fait consister cette énonciation dans le
peut-être aussi une tendance à fixer sa jouissance corps. L’énonciation, en réalité, prends corps quand
dans des scènes fantasmées. Pierre a fait un choix, quelque chose de l’impossible à supporter dans les
celui de rejeter son corps comme un point de mots peut être rejoint. Cette énonciation permet sans
faiblesse et de ne plus vivre que pour l’esprit. Il se doute d’utiliser autrement son corps en tant qu’il
bat pourtant avec son corps dans des épreuves donne un volume, une résonance à ce point de
sportives où il impose à son organisme des refoulement où les mots manquent.
souffrances réelles. Il ne doute pas du caractère auto- En guise de conclusion, je citerais une remarque de
érotique de ces activités sportives. Le corps de Pierre Freud dans son «Introduction au narcissisme» : «Un
devient alors son vrai partenaire qui l’arrache à sa solide égoïsme préserve de la maladie, mais à la fois,
solitude subjective, mais le livre à une autre solitude, l’on doit se mettre à aimer pour ne pas tomber
plus étrange encore, que représente sa jouissance malade, et l’on doit tomber malade si l’on ne peut
narcissique. aimer par suite de frustration».
1. MILLER J.-A., cours du 27 janvier 1999, L’expérience du réel, inédit.
2. MILLER J.-A., cours du 31 mars 1999, idem, inédit.

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3. FREUD S., Conférences d’Introduction à la psychanalyse, chap. XXIV, toujours plus pressante. Pour le vocal, du bruit
Gallimard, 1999, p. 495.
4. FREUD S., Conférences d’Introduction à la psychanalyse, Chap. XXIV, partout qui remplit les oreilles et le refus d’entendre
Gallimard, 1999, p. 490. la moindre supplique. Les corps semblent s’occuper
5. FREUD S., La vie sexuelle, PUF, p. 81.
6. FREUD S., La vie sexuelle, PUF, p. 91. d’eux-mêmes. Si quelque chose semble s’en
emparer, c’est le langage de la biologie. Il opère sur
L’envers du symptôme hystérique le corps, le découpe en ses messages propres, ses
Éric Laurent messages sans équivoque qui ne sont pas ceux de la
langue. Il produit des corps opérés, thérapés,
génétiquement thérapés ou génétiquement modifiés
Nos Journées l’ont montré, le choix du titre «Les – nous serons tous des organismes génétiquement
mots et les corps dans les névroses et les psychoses» modifiés dans peu de temps – cosmétisés par la
répondait à une inquiétude et à un fait. Les mots et même voie de ces découpages, réel dont l’effectivité
les corps se séparent dans la disposition actuelle de a été soulignée par J.-A. Miller dans son petit traité
l’Autre de la civilisation. Cette séparation décrit une de «biologie lacanienne». Par ces technologies, le
figure de la raison distincte de celle qu’avait aperçue darwinisme spontané de l’idéologie du marché
Michel Foucault. Depuis son livre «Les mots et les rejoint le darwinisme scientifique. Non seulement la
choses», auquel le titre de nos Journées fait écho, il volonté d’avoir l’enfant s’affirme toujours plus dans
cherchait, il traquait les classifications du vivant. Il une dimension transbiologique, mais les rêves
dévoilait les procédures selon lesquelles les corps d’enfant sur mesure s’affichent toujours plus. On
rentraient dans de petites classes. Il s’agissait pour déploie le fantasme d’un pouvoir démultiplié par le
lui de souligner que les corps ne sont jamais rentrés pouvoir de la biotechnique. Le plus puissant rafle
dans ces petites classes que par une inscription tout et pourra se servir de toutes les techniques.
forcée, une machine infernale où le signifiant-maître C’est une variante du darwinisme de toujours, celui
installait ses disciplines de marquage et d’éducation. qui n’a jamais produit que des idiots, puisque c’est
Nous vivons un prolongement de ce que Foucault la position fondamentale du maître enfermé dans sa
avait aperçu mais sous un autre régime de passion narcissique. Toute la puissance technique se
fonctionnement. Les corps sont plutôt laissés à eux- retrouve au service de cette passion qui est
mêmes, se marquant fébrilement de signes qui indissociable du corps.
n’arrivent pas à consister en discipline. Ils sont Au-delà de la disjonction des mots et des corps,
abandonnés à des procédures de classification désignons là ce qui procède à leur ajointement. Si les
anomiques. mots et les corps semblent aller chacun leur chemin,
D’un côté, nous avons des mots qui semblent le symbolique réduit à la ritournelle, le corps
étrangement flottants. Les «grands récits» remodelé par le réel du langage génétique, ils
idéologiques, comme le disent certains, apparaissent tiennent ensemble par un point. C’est ce qu’on
choses du passé. L’inconsistance de l’Autre est appelle hâtivement la société du spectacle. Ils
partout présente, n’autorisant que des pensées tiennent ensemble par le narcissisme généralisé. Et
faibles, des concepts à faible spectre d’action, dont je voudrais donc opposer, dans une première partie,
la liste d’emploi est à chaque fois remise en le réglage par le spectacle et le réglage par le
question. Les mots semblent bien flottants pour symptôme.
pouvoir répondre aux excès des corps. De leur côté,
ils vont tout simplement vers le plus, vers l’obésité Le réglage par le spectacle et le réglage par le
qui semble statistiquement le futur de la moyenne symptôme
des corps des citoyens des pays riches, vers un
certain type d’enflure narcissique qu’aucun Le réglage par le spectacle donne lieu à l’industrie
marquage ne peut durablement situer. Les troubles du narcissisme sous toutes ses formes. C’est un point
alimentaires débordent à ce moment-là les catégories aperçu par tous ceux qui s’inquiètent des
strictement cliniques de l’anorexie-boulimie pour conséquences multiples de l’individualisme
indexer les rapports du corps à l’excès de plus ou à moderne. Soyons sensibles aux paradoxes de la
l’excès de moins. Ils ont leurs homologues dans les tyrannie uniformisante du narcissisme des toujours
autres systèmes pulsionnels. L’époque est à la fois plus petites différences. Il y a donc ceux qui trouvent
celle de l’exacerbation du voir – le bouquet de qu’il faut s’arrêter là, refaire de la solidarité, et ceux
télévisions multiples chez chacun dans son home- qui ne voient d’autre recours qu’une individuation à
cinema, et celle du carré blanc de Malevitch qui pousser encore plus loin. La société du spectacle est
surnage. Pour l’anal, c’est l’accumulation des donc le nom du dispositif, à l’époque de la
déchets d’un côté et de l’autre l’exigence de propreté reproduction de masse des corps, de l’ajointement

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des corps avec le savoir au lieu de l’Autre. A chaque système pulsionnel viendrait à inquiéter le corps.
nouvelle distribution des figures de la raison, à C’est certainement l’idée chrétienne de patio, à la
chaque nouvelle incidence du savoir sur les corps, il fois douleur et extase à l’envi de la passion du
se produit un réaménagement des formes reçues de Christ, qui a permis l’irruption des corps martyrs de
la passion narcissique. Lacan a pu en distinguer Lucie, d’Agathe, de Catherine et tant d’autres,
plusieurs modalités : le temps du maniérisme témoignages des dérangements propres à la
préclassique, le temps du baroque, et notre époque à jouissance. C’est ce qui donne l’atmosphère de
proprement parler. Dans les Écrits 1 il évoque les perversion que respirent ces tableaux. L’avènement
déplacements du sujet, de l’image et du corps réel de la physique mathématique, loin d’opérer une
dans le schéma des deux miroirs. Il nomme «jeux de pacification du corps, exacerbe le souci, la
la rive avec l’onde», les jeux de l’image du corps problématique de la jouissance chez «l’homme du
avec le corps lui-même : «Jeux de la rive avec péché».
l’onde dont s’est enchanté, de Tristan L’Hermite à On a souvent opposé l’art baroque à la grande
Cyrano, le maniérisme préclassique, non sans problématique du siècle, la recherche de certitudes
motivation inconsciente puisque la poésie ne faisait nouvelles après les déchirements religieux. Au
là que devancer la révolution du sujet… non sans XVIIe, il s’agissait de chercher la méthode pour
prendre ses effets d’une science, d’une politique et séparer le vrai du faux, séparer les apparences du
d’une société nouvelle». Ce qui s’annonce est la réel. Toute la torture du siècle, sa préoccupation
société classique à proprement parler, avec la centrale a été celle d’une traversée des apparences.
constitution de l’État, de la «monarchie absolue». Comment sortir du doute affreux selon lequel la vie
C’est la science cartésienne, bientôt galiléenne, et pourrait n’être qu’un songe, qu’une «Illusion
c’est une Politique qui va généraliser les résultats comique» ? On oppose ainsi d’un côté le siècle de la
obtenus par le machiavélisme pour les transposer science, le siècle du génie et de l’autre l’art qu’il a
dans l’Intérêt d’État. Voilà la nouvelle figure du produit, un art théâtral. Plus qu’un art théâtral où se
sujet qu’annonce cette dysmorphie poétique. C’est déploierait une rhétorique des sentiments, peut-être
aussi bien dans la peinture la fonction de faudrait-il saisir le baroque comme un art
l’anamorphose, qui a pu enchanter à un moment hallucinatoire de la passion. Il s’agit, face à la
donné ceux qui voyaient le corps s’aborder physique scientifique, de montrer ce qui ne trompe
scientifiquement. pas dans la passion. À la mesure des innovations
Le baroque relève d’un autre moment. Il s’établit dans les grandes classifications rationnelles des
lorsque s’effectue le passage, dans le réel, de la passions, l’art explore ce qui là ne trompe pas.
physique galiléenne. À partir de la distinction par L’extase de Sainte Thérèse vient répondre, elle est le
Descartes des deux substances, la pensée et surgissement hallucinatoire du signe de la présence
l’étendue, le corps bascule dans la substance de l’Autre. La chapelle où l’extase de Sainte Thérèse
étendue. Pourtant, ce corps est réglé par un dispositif se produit est un théâtre, certes, mais elle est plus
qui se déduit de la raison. Les passions qui qu’un théâtre. C’est le lieu d’un artifice sublime où
l’affectent en font partie. Le corps n’est pas tout est signe. Nous sommes convoqués en ce lieu
machine, Descartes n’est pas La Mettrie. Le où tout, y compris la lumière extérieure du soleil, est
baroque, Lacan l’évoque dans Encore 2, est un artifice. Toutes ces ressources du simulacre sont
moment où l’âme, les mots et les corps se règlent par mobilisées pour nous faire assister à une épiphanie.
«la scopie corporelle». Il ne s’agit pas dans cette La manifestation de l’Autre ne trompe pas, la
«scopie» de l’image à proprement parler. Le baroque jouissance extatique est une manifestation réelle.
répand partout les images des Saints pour Nous participons à une présentation hallucinatoire
reconquérir les cœurs, faire partager les sentiments plus qu’à une représentation. Notre époque, par la
simples et élevés du martyr chrétien. On nous dit façon dont elle use des corps, multiplie elle aussi les
volontiers dans certaines histoires de l’Art, qu’il images, non pas des saints, mais des corps top-
s’agit de la recherche de l’évidence des sentiments. models souffrant de l’anorexie fondamentale qui
L’évidence, pour Lacan, est moins celle des marque l’héroïn-chic, ou bien de ces corps sportifs
sentiments que la souffrance, l’extase du corps. poussés, spécialisés chaque fois davantage dans une
Plutôt qu’un sentiment, il s’agit d’une irruption de la discipline, faisant usage des techniques biologiques
jouissance. Le baroque est la tentative d’aborder la les plus avancées pour être plus compétitifs. Ces
jouissance par l’exhaustion de sa représentation. gladiateurs participent de l’exhibition du corps
C’est l’espoir de recenser, de classifier, de régler marqué de l’au-delà du principe de plaisir.
l’ensemble de ces manifestations par le trait d’où le Cependant, la souffrance de ces corps exhibés se fait

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en vain. L’œil démocratique de la caméra n’ordonne avait été sagesse, façon de faire, voire même
pas le sens de cette souffrance. Disons que disparaît justement représentation sous un regard divin, tout
ce qui était le pendant de l’extase de Sainte Thérèse, cela s’éloignait ; il restait le symptôme en tant qu’il
soit l’invention de la figure de l’idéal du maître, le interroge chacun dans ce qui vient déranger son
roi chrétien ou le saint despote – que ce soient les corps. Ce symptôme, en tant qu’il est présence du
bustes d’Alphonse D’Este, celui de Louis XIV ou signifiant de l’Autre en soi, est marquage, coupure,
celui de Mafeo Barberini par le Bernin. La paire comme l’a déployé Rose-Paule Vinciguerra. En ce
ordonnée (S1, a) semble brisée et tout cela n’a plus lieu se produit le surgissement traumatique de la
de sens, n’engendre aucun discours. La souffrance se jouissance. L’éthique de la psychanalyse est en ce
produit comme si le corps cherchait tout seul sa sens une éthique post-baroque. Comme le baroque,
norme, immanente à la discipline à laquelle il elle admet le réel des représentations mystiques de
s’astreint, dont il devient l’agent en action. C’est ce ce qui ne peut pas se dire, du dérangement par la
qui fait que l’époque n’est ni baroque ni classique, jouissance. Elle se démarque ainsi des façons de
elle est décorative. faire épicurienne, stoïcienne, cynique, toutes façons
Chaque discipline nous donne des reportages de de se tenir à distance de l’excès. Soit pour se tenir à
voyages au pays de la jouissance. Non seulement de carreau du maître 3, soit comme les Stoïciens, pour
ceux qui vouent leur corps à l’exhibition, mais aussi se prendre à l’égal d’un dieu 4. L’extase de la
de ceux qui se vouent aux jeux des mots. La jouissance implique d’admettre une éthique qui
littérature ne s’adresse plus à l’estomac, comme s’éloigne de ce qui apparaît alors comme sagesses
celle que dénonçait Julien Gracq, elle s’adresse à homosexuelles, sagesses du même non dérangé.
l’organe «hors corps» que présentait Serge Cottet Freud, à partir du symptôme hystérique, reconnaît la
lors de ces Journées. L’écrivain a tendance à se voie où s’impose le dérangement du corps qui vient,
situer comme journaliste au pays de la jouissance, par les mots, redécouper, marquer les voies par
chacun décrit son inceste, son séjour au pays de telle lesquelles la jouissance advient. Du symptôme
ou telle pratique plus ou moins perverse, nous dit hystérique et de son trait unaire, «einziger Zug»,
comment il fut adepte de telle ou telle façon de jouir. Freud a déduit les trois identifications fondamentales
Dans l’épicurisme de l’époque, l’ascèse ouverte par du sujet, qui conditionnent sa position dans le
l’atomisme lucrécien se retrouve transformé en monde. Ce sont les trois premières. Le symptôme
séjour hébété auprès des particules élémentaires. hystérique a sûrement été la porte d’entrée, mais ça
L’important est que le sujet s’en excepte, traverse ce n’est pas le tout du symptôme. Ce qui se pose pour
séjour, qu’il joue encore sa partie ailleurs. Qu’il n’y nous comme question, c’est ce qui fait tenir les corps
croie pas plus que ça. Plus qu’être célèbre un quart au-delà de l’identification hystérique, qui suppose à
d’heure, le sujet moderne veut traverser les l’horizon l’amour du père.
différentes sanctifications du corps, les différentes
façons dont la jouissance vient le marquer sans y L’amour ou la réson
être vraiment classé. En ce sens, c’est une position
féminine du sujet, moins définie par la fixité de la Ce qui fait l’axe autour duquel tourne l’organisation
perversion côté mâle, où l’objet a vient vraiment du symptôme hystérique, c’est l’amour du père.
situer sa trace. C’est ce qui tient son corps toujours au bord de se
La monstration de ces jeux du corps et de la défaire, c’est ce qui en fait le manche, selon
jouissance tente de produire un réglage par l’expression de Lacan. C’est précisément ça qui est
l’exhaustion des formes de représentation de l’excès en question dans l’époque, l’amour du père et de la
de jouissance, comme le baroque a voulu régler ses métaphore qu’il implique, métaphore où par son
corps par l’exhaustion de toutes les représentations amour, pour son amour, l’on condescend à se situer
possibles de l’excès pulsionnel. Quel que soit le trait dans la différence sexuelle. Par cette opération,
de perversion imaginé, il aura déjà été représenté, l’excès du plus-de-jouir condescend à se tenir dans
une identification est déjà «prêt-à-porter». une relation avec la différence sexuelle. Il nous faut
La psychanalyse a saisi l’ajointement des mots et concevoir le symptôme non pas à partir de la
des corps par un biais tout autre, celui du symptôme. croyance au Nom-du-Père, mais à partir de
A partir du spectacle clinique de Charcot, Freud a l’effectivité de la pratique psychanalytique.
extrait le rébus de la formation du symptôme Le symptôme conçu à partir de l’effectivité de la
hystérique. Lacan peut dire : «Freud est arrivé à une pratique psychanalytique, notre pratique a d’abord
époque où il a saisi qu’il n’y avait plus que le constaté qu’il répond à la métaphore, mais il répond,
symptôme qui intéressait chacun», que tout ce qui au-delà, à autre chose. Lacan peut en parler comme
évocation, en changeant ses paradigmes de la

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jouissance, pour prendre nos repères dans aimé. Sa pratique s’élève contre certaines
l’enseignement de Jacques-Alain Miller, il souligne conséquences du nominalisme contemporain.
la façon dont l’interprétation évoque, dans le corps,
la jouissance. Elle la fait résonner. Il peut dire : «la Les voies du semblant : l’entranchment et
vérité en question dans la psychanalyse c’est ce qui, l’équivoque
au moyen du langage, approche, dans un rapport qui
n’est pas de connaissance mais d’induction, quelque Le nominalisme ne veut ontologiquement connaître
chose de réel». L’induction, c’est ce qui dans le que des individus. Il semble s’imposer comme
corps vient résonner par des mots, par le philosophie de l’individualisme démocratique et
symbolique. Le symptôme se dédouble à partir de ce proposer les instruments qui permettent de
symbolique. Il y a du résonnant. Et ce n’est pas le distinguer avec soin les individus, ou dans notre
résonnant en tant que le symbolique obéit à la champ, les symptômes. Il distinguerait au plus juste
raison, raison, mais plutôt qui s’impose du des styles de jouir individuels s’ajointant tant bien
résonnant, réson. Quelque chose résonne dans le que mal en communautés, en rassemblements plus
corps, à partir du symbolique, et fait que le ou moins semblables. C’est un prodigieux
symptôme répond. Il répond au semblant. instrument de fabrication de classes instables, qui ne
L’interprétation en réson est une interprétation qui suppose qu’un investissement minimal de croyance,
se structure non seulement à partir de la métaphore, le système étant toujours susceptible d’être
mais à partir de ses fondements métonymiques. Les remodelé. Le symptôme ainsi approché nous donne
indications qui figurent dans le Séminaire V la source noble de la tendance DSM. C’est ce qui
trouveront ensuite à se préciser avec la figure de fait qu’il ne faut pas s’en plaindre, c’est la clinique
l’aliénation/séparation. L’interprétation en réson suit de la fin de la clinique, c’est la clinique qui convient
la métonymie du plus-de-jouir et de son bien au moment de l’époque, il n’y en aura pas
déplacement. L’interprétation aura été une véritable d’autre. Elle produit, elle aussi, des effets de vérité ;
interprétation si elle a pu suivre le déplacement de ce on l’a vu à propos de l’extension de la dépression, de
plus-de-jouir. L’interprétation n’est pas conçue à l’évolution du syndrome de personnalités multiples,
partir du moment de la performance d’un mot ou de la création du «Child abuse».
d’esprit : «Ah ! j’ai fait une bonne interprétation» – La tendance de ce nominalisme contemporain serait
elle «aura été». Il s’agira de suivre, tout au long de d’inscrire les corps dans un système classificatoire
l’analyse, et jusqu’au bout, si elle a continué à de telle façon qu’ils trouvent leur place, leur style de
résonner et n’aura pas empêché que d’autres jouissance, dans une distribution agencée par le
métonymies puissent se produire. Une interprétation système du droit. Cela définirait une sorte de
en réson fait répondre la jouissance par un traduction pour notre époque de ce qui était l’idéal
ajointement au symbolique. En ce sens, chinois du rite. Ce serait un discours du maître
l’interprétation en réson est cohérente avec la théorie assignant à chacun sa place dans les rites, chacun
de l’acte que propose Lacan. Je renverrai sur ce calculant sa place par rapport aux autres corps dans
point au commentaire qu’a fait J.-A. Miller dans son son accomplissement silencieux. Les rites supposant
séminaire de «politique lacanienne» 5. L’éthique de simplement différentes vertus et différentes piétés,
l’acte analytique est une éthique conséquentialiste. cinq dans le système confucéen. C’est assez peu.
L’acte, on ne sait pas si on le fait au moment même. Dans l’idéal de ce discours du maître achevé, le sage
Au moment même, certes il faut faire quelque chose, n’est là que pour occuper le lieu du pur semblant
mais cela n’aura été un acte que si les conséquences d’agent. Il veille simplement à ce que le rite
se révèlent, à la fin, avoir changé quelque chose. s’accomplisse, à ce que le langage assigne bien à
Alors oui, cela aura été un acte ! L’acte analytique, chacun sa place. Une des versions du nominalisme
dans la mesure où il se fonde sur l’interprétation et contemporain serait de veiller à ce que chaque chose
ses conséquences que nous disons incalculables, se ait une étiquette, la bonne, celle qui mérite d’être
traduit en réson par l’impact sur le symptôme. On utilisée. Celle qui décrit effectivement un monde.
saura si l’interprétation a fait acte lorsqu’on en sera à Pour nommer cette effectivité du semblant, son
la fin de l’histoire, lorsqu’on en sera à la séparation passage au réel, Nelson Goodman proposait
entre le sujet et son Autre. Nous saurons alors si sa l’entranchment. Il y a de bons usages de
jouissance aura été touchée. C’est ce qui fait la l’entranchment, par exemple contre l’idée de
conception du réglage des mots et des corps par «l’arbitraire du signe». Il y en a d’autres, par
l’interprétation en réson. La réson dans la langue fait exemple celui de vouloir réduire le nom à l’étiquette.
l’envers du trait d’identification hystérique à l’objet Dans notre champ, cela revient à mettre une
étiquette sur chaque façon de jouir, tout cela

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s’agençant dans des normes reconnues, réglées selon


le droit. C’est une façon de réduire le lien social à
ses rites ou, comme disait Kojève, à un snobisme
généralisé, ou encore à la démocratie représentative
réglée par l’équité.
Aux rites Lacan oppose le non-agir de
l’interprétation analytique. Ce non-agir partage avec
un certain nominalisme une approche des voies où
vient à s’effectuer le semblant. Le non-agir
psychanalytique révèle les pouvoirs et les façons
dont le semblant régit la jouissance. Mais au lieu
d’aller dans le sens de fixer chacun à son signifiant-
maître, à son S1qui le représenterait vraiment dans sa
communauté. Il s’agit là de se séparer des usages
assujettissants. Au lieu de fixer chacun à son S1, ce
qui serait l’accomplissement du rite moderne, il
s’agit de desserrer le lien. Le non-agir
psychanalytique s’appuie, contre l'entranchment, sur
l’équivoque. Il s’efforce de transformer les S1, les
signifiants-maîtres, en essaims, en multiplicités
équivoques. La pratique elle-même consiste à traiter
la jouissance par la multiplicité équivoque. C’est une
façon de faire usage de l’«agir communicationnel»
dans un sens inverse de celui de la fixation toujours
plus grande de chacun à son signifiant Un, pour que
le rite enfin s’accomplisse.
Le réglage des mots et des corps par une pratique
contemporaine de l’interprétation vise à l’évocation
juste de la jouissance par le nom. Ce n’est pas la
recherche d’un signifiant-maître, mais sa production.
Elle dénonce tout ce qui viendrait soutenir l’utopie
d’un rite final où nous pourrions nous distribuer, en
prenant appui sur un réel de la structure,
l’équivoque.
La psychanalyse est cet effort pour que nous
sachions encore, face au dérangement des mots et
des corps, trouver l’évocation qui permette à chacun
de s’orienter dans les choses du sexe avec une
rectitude que les siècles classiques et baroques nous
ont laissée en exemple.
1. «Remarques sur le rapport de Daniel Lagache», Écrits, Paris, Seuil, p. 681.
Lacan J., Le Séminaire, Livre) G Encore, ch. IX, Paris, Seuil,
1975, p. 105.
2. Chapitre IX, p. 105.
3. Horace et sa «mediocritas aurea».
4. Préface de Pierre Maxime Schul au Volume de la Pléiade consacré aux
Stoïciens, volume préparé par Emile Bréhier, p. XXIII : «Les traits du sage
stoïcien correspondent à ceux du monarque absolu, de droit divin… C’est un
individualisme qui donne à certains individus valeur et signification
universelle».
5. «L’acte entre intention et conséquence», La Cause freudienne n°42, mai
1999, p. 10.

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Corps et mots en souffrance


Clin d’oeil Regnault que je vous invite à lire dans Quarto 23 2.
Marie-Hélène Roch Je vais donc rendre présents devant vous, à ma
façon, et la thèse de Lacan, et le commentaire de E
L’orientation ouverte par Jacques-Alain Miller sur la Regnault.
biologie lacanienne vient redonner à l’être parlant un La parenthèse est d’abord une réponse de Lacan à
corps vivant et affecté. En généralisant la définition ceux qui lui objectent de faire de l’analyse une
du symptôme comme événement de corps, il ouvre analyse incorporelle ; nous sommes en 1959, date du
une clinique plus large et fait du symptôme la primat du symbolique, du sens, de l’inconscient
condition du sujet parlant. Dans cette perspective, je structuré comme un langage qui constitue le corps
vous propose ma réflexion sur «le mystère de comme incorporel «pour ceux, dit Lacan, qui ne sont
l’incarnation» en trois versions. Il en faut bien trois frappés qu’à une certaine distance du rayonnement
pour lever l’hypothèque de l’illusion virtuelle. de ce que j’articule ici. J’enseigne tout autre chose».
La première est celle que présente Lacan lors d’une (Cette année-là c’est «Le désir et son
parenthèse connue où il donne, telle quelle, une interprétation»). Il dégage en effet en ses
thèse sur le corps accordant à la pratique de l’acteur magnifiques leçons sur Hamlet ce qui fait la portée
un savoir-faire sur cette question de l’incarnation. de cette œuvre, ce qui fait qu’elle le touche : cela ne
Ainsi, commence-t-il à dire lors de cette parenthèse : tient ni à la biographie de Shakespeare ni à
«Ce n’est pas la même chose de lire Hamlet que de l’inconscient du poète mort, mais à son discours
le voir représenté». La représentation ajoute quelque qu’il nous lègue parfaitement agencé autour d’un
chose de plus : la fonction de l’acteur. désir, une composition au service de l’effet que le
La deuxième sera celle de cette héroïne tragique, texte cherche à produire. «L’effet Hamlet» serait le
Sygne de Coûfontaine, contemporaine de L’Éthique résultat de l’opération dramatique que composent
de la psychanalyse et du Transfert où se situe le des points nécessaires, des points irréductibles, des
commentaire de Lacan sur la trilogie des points majeurs, des points de recroisement qui sont
Coûfontaine de Paul Claudel. Sygne nous fait faire ceux qu’il a figurés dans son graphe, et Hamlet en
un pas en transformant une version chrétienne de serait la mise en scène. Nous avons appris à
l’incarnation en un paradigme lacanien : S1. Cette reconnaître la thèse de Lacan «l’inconscient est le
écriture concerne ce que J.-A. Miller a appelé à son discours de l’Autre». J.-A. Miller relevait la
cours «la pierre du vivant». Sygne fait trembler la constance de cette thèse tout au long de son
parole par la promotion de ce registre proche de la enseignement. L’acteur, par cette fonction spécifique
défense qu’on trouve chez Freud : la Versagung, de se prêter au rôle, c’est-à-dire au discours de
terme d’ordinaire traduit par frustration. Versagung, l’Autre, au symbolique de l’inter-prêter, le rend
en effet, est intraduisible, seulement possible dans le présent et vivant devant nous. Il y met du sien. Pour
registre du sagen, c’est-à-dire du dit. Lacan choisit l’acteur «l’Autre c’est le corps», autre thèse de
de le traduire par refus. Cette rectification ramène la Lacan, ce qui nous fait lui poser cette question :
Versagung dans le registre du dit, c’est-à-dire de qu’est-ce que l’incarnation ? Voici qu’il répond :
l’émergence comme telle du signifiant en tant qu’il L’acteur prête» j’ajoute «au symbolique sa
permet au sujet de se refuser, jusqu’à produire une marionnette avec son inconscient bel et bien réel».
figure du refus de répondre que Sygne incarne Nous retrouvons les registres chers à Lacan :
radicalement. l’imaginaire (la marionnette c’est-à-dire le corps ;
La troisième version espère en une clinique l’alphabet du corps, l’implication subjective sont
contemporaine de la passe où je vous conterai en un imaginaires) ; le symbolique (le texte, le discours de
clin d’œil l’histoire de ce bord, manière de rendre l’autre) ; enfin le réel (l’inconscient est bel et bien
active cette conversation qui nous réunit sur le réel réel). Nous retrouvons un nouage R.S.I., et
en jeu dans la psychanalyse et notre pratique. borroméen, si l’on tient compte que le nœud produit
par la présence de l’interprète peut être bien fait (ça
La parenthèse de Lacan peut donner un bon acteur, c’est-à-dire un acteur qui
a de la présence). Souvent il rate parce que l’acteur
On la trouve dans la leçon trois des sept leçons sur est contrarié dans sa fonction, ses mouvements de
Hamlet publiées dans Ornicar ? 1. Elle a fait l’objet corps, par une mise en scène trop chargée qui ne
d’un commentaire remarquable de François l’aide pas, par la psychologie du sentiment ou aussi

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bien dans la mesure où l’inconscient d’un acteur est Sygne approche des mêmes bords et va plus loin
plus ou moins compatible avec ce prêt de sa encore dans une zone de dépassement où «la beauté
marionnette. Ceux qui ont la gamme la plus étendue n’est pas insensible à l’outrage», 6 je cite là Lacan
peuvent jouer certains rôles mieux que d’autres. Et dans sa référence à Sade. Après vingt siècles de
Lacan d’ajouter qu’il conviendrait de poser le christianisme, il y a dans cette tragédie moderne une
problème du rapport du corps avec certaines résurgence du thème antique éthique, mais avec
textures, c’est-à-dire effectivement avec la pulsion. cette différence que 11Ate d’Antigone, une fois
L’incarnation est donc un nœud souple formé de la assumé, avait encore un sens dans lequel le destin
tension nécessaire qui va du texte au corps qu’il s’inscrivait. Ici nous sommes au-delà du sens, le
émeut, celui de l’acteur, celui du spectateur puisque, sacrifice consenti de Sygne pour sauver le père
pour Lacan, acteur et spectateur sont, par rapport à (incarné par ce vieillard, le pape) n’aboutit qu’à la
l’inconscient et par le truchement de la dérision de ses fins (le pape est impuissant, la
représentation, à une place strictement analogue. La restauration est une caricature). Sygne, après avoir
marionnette de Lacan est sans fil, mais pas sans renoncé à tout, à son être, à ses attachements de
montreur pour la commander – le montreur étant parole et de foi, après avoir consenti à se faire objet
selon sa thèse l’inconscient réel de la marionnette. F. négocié jusqu’à devoir assumer comme une
Regnault qui commente dans sa conférence une jouissance l’injustice d’une mésalliance qui lui fait
référence importante, celle du Théâtre des horreur, prend encore sur elle la mort de ce mari
marionnettes de Kleist, nous fait saisir par son honni en le protégeant du coup porté vers lui. À ce
travail l’emploi chez Lacan de la marionnette qui, à carrefour où se marquent la dérision du signifiant et
cette date, veut dire – je cite François Regnault – – son défaut extrême, dans ce moment ultime où il lui
«corps agité par un réel situé ailleurs». est demandé encore de témoigner de ce à quoi elle
«L’inconscient ne touche à l’âme que par le corps, croit pour en avoir elle-même fondé la croyance, on
d’y introduire la pensée» (…] c’est-à-dire le langage la voit affectée d’un petit mouvement de tête, d’un
(c’est la thèse de Télévision) 3, il est l’opérateur de la tic, qui indique non. À la demande du curé qui
marionnette donnant aux membres de notre corps, à l’appelle à la confession, de son mari qui l’exhorte
chaque mouvement, son sens de gravité, et la tension avec la devise des Coûfontaine (sa propre devise :
nécessaire pour trouver les chemins vers… «Coûfontaine adsum !»), elle offre un refus de
L’incarnation au théâtre est une chimère, dans le répondre. Le tic fait signe d’une négativité pure, un
sens où l’acteur n’a pas besoin de poursuivre le sans motif. Devant cette béance où rien ne peut être
sentiment fictif pour en dégager la tension : être articulé d’autre, Lacan jette une série de termes «un
montreur d’une langue, seule vivante de ce qu’un non, un ne, ce tic, cette grimace, bref ce
corps la meuve, qu’une voix l’émette. fléchissement du corps, cette psychosomatique 7»
«L’inconscient embraye sur le corps», 4 encore faut- des termes qui s’essayent à traduire, et le réel sous
il un peu d’artifice, de semblant pour nous cette figure de la résistance, et le symbolique dans
convaincre et de pulsion pour nous toucher. cet appel de l’être marqué du signifiant (un ne fus-
Stanislavski lança un jour cette phrase qui contredit je).
tout ce que nous croyions savoir de lui ; s’adressant La situation du commentaire sur la trilogie dans le
à un acteur, il lui dit : Qu’est-ce que vous cherchez Séminaire, Livre VIII, Le transfert montre ce qui est
en vous-même ? Vous n’y trouverez rien ! Cherchez questionné par Lacan : le désir de l’analyste dans
dans votre partenaire. l’expérience ; ce que doit être cette position de
l’analyste devant «l’appel de l’être le plus profond
«La pierre du vivant» 5 qui émerge au moment où le patient vient nous
demander notre aide» 8. Sygne en incarne une figure
Sygne de Coûfontaine est l’héroïne de L’Otage, de façon radicale. J.-A. Miller faisait remarquer que
première pièce qui ouvre la trilogie des Coûfontaine le refus de répondre était constitutif de la position
de P. Claudel, dont Lacan va faire le commentaire radicale de l’analyste 9. Sygne l’incarne dans une
dans Le Séminaire sur Le transfert. Antigone a dimension éthique, où elle paye le prix de se
permis à Lacan d’aborder le thème de la seconde maudire en un S1. Encore faudrait-il qu’elle supporte
mort et ses conséquences éthiques dans la la position de l’analyste, ce à quoi elle se refuse,
psychanalyse, comme celle de montrer que le désir éternisant cette mortification qui la marque et la
prend sa fonction en rapport à la pulsion, et que cela défigure sous ce S1. Lacan dans ce même séminaire
implique la prise en compte d’une jouissance qui se Le transfert dit que l’analyste opère dans le registre
présente chez Antigone sous l’aspect d’une limite à de la Versagung (ce pouvoir de refus) 10 et qu’il
approcher celle de la seconde mort précisément.

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n’est pas possible d’en sortir, sinon de le savoir et de du réel, n’est pas hors sens que le sens n’arriverait
ne pas nous y dérober, car c’est une figure du réel jamais à rattraper dans sa fuite ; il est, si on
que le sujet qui souffre cherche à produire par son l’interroge à la racine du défaut, fléchissement de
appel et sa demande, ce qui implique une direction l’espérance : un signe de l’offense au défaut de la
progressive. promesse, un stigmate.
Lacan suivra les véhicules de la Versagung jusqu’à L’ombre du symptôme en parvenait au sujet dans sa
la troisième génération, sa question étant de savoir traduction imaginaire, indexant le défaut de
ce qui va naître de ce refus. Ce qui va naître, c’est un l’identification sous la prise d’une crise de tics
objet a. toujours attendue, toujours possible, – infinie.
Convenons qu’il fixe la variété des lectures du
Clin d’œil refoulement, enveloppes formelles du symptôme ;
l’une, la disparition de l’objet perdu (effectivement,
Cette version est celle de la clinique du sujet dans en un clin d’œil, le sujet le cherchera, vérifiant
l’expérience analytique dont le récit de témoignage partout où est le père mort), cette autre lecture (la
dans la procédure de la passe a été exposé dans la passion du père dans sa chute, origine de son goût
communauté analytique. C’est un texte clinique et il pour la tragédie ; version du père paralysé à sauver
me sert encore dans cet abord du vivant. du reproche éternel). Autres lectures : l’érotisation
Le témoignage de la passante a fait état d’un du symbolique où les idéaux phalliques peuvent être
événement de corps. Il est l’expression de l’épreuve réduits à ce qu’ils servent la jouissance ; le clin d’œil
précoce du sujet confronté à la mort du père, le jouant de la méprise et du mépris ; enfin, lettre
marquant de tics que la passante dans son d’amour pour celui qui sera touché par le défaut,
témoignage réduira à ce bord : un clin d’œil. attrapé ; petit agalma du désir qui se laisse prendre
À la chute du père, signifiant de la rencontre avec le lui aussi à l’autre sexe.
réel, à l’ébranlement de la promesse phallique, – Marque sur le corps, stigmate, il ressemble à ne pas
conséquence de la perte de l’objet d’amour – vient s’y tromper à la position du sujet «à qui on ne la fera
répondre un clin d’œil. Ce mouvement de corps plus» sur l’univers des semblants. D’en incarner le
partiel prend la forme a minima d’un bord mensonge du symbolique, le sujet en a payé le prix
pulsionnel, un battement de paupière qui se prête dans sa division et son hystérie de sujet. Un jour
bien à l’inconscient par son mouvement dans sa cure il en a éprouvé le tremblement sous la
d’ouverture/fermeture, lui donnant une structure de colère de son analyste. Cet ébranlement provoqué à
bord. Le clin d’œil venu s’inscrire dans un la frontière du refus de répondre, a opposé le
mouvement d’émotion est un trait unaire, à la fois démenti du réel au mensonge familier du
marque du signifiant et index du réel sur le corps. Il symbolique, orientant un nouvel espoir vers un réel
n’est pas irruption fêlant une structure que l’on qui ne serait pas fait que de semblant, mais par
imagine totale. (Lacan montre dans Le transfert que exemple de l’événement d’une douleur prenant gîte
c’est à cela qu’a servi la notion de narcissisme.) II en l’autre sexe, condition d’attache et d’exil dans
définit dans ce même séminaire le réel du trauma cette rencontre de l’amour. C’est toujours une
plutôt comme «événements qui viennent se situer à chance quand se présente un autre qui donne corps
une certaine place dans la structure, prenant alors au symptôme, partenaire du sujet, afin que se puisse
une valeur signifiante» 11. Le réel serait le sens lire en une pantomime du réel la trace de son exil du
donné aux événements aux points radicaux de la rapport sexuel. Autre réel, celui qui exige de
narration d’un sujet. Il n’y a pas de doute dans la s’inscrire comme femme et faire choix d’options ou
clinique du sujet dont je vous conte l’histoire, encore fait d’un rapport à l’École qui passe par une
l’événement de corps s’est pris au jeu de la mémoire décision. Les moments de crise relatifs aux décisions
et du refoulement, version de l’abonnement du sujet prises fixent les bornes dans une temporalité logique
à l’inconscient et version du sujet névrosé poussant où le symptôme comme pantomime du réel (Zwang
la croyance jusqu’à se faire sur le versant du sens de la vérification) se tient, en sa constance, au seuil
l’otage du verbe incarné. de la contingence d’entrée en analyse et de sa fin
Le clin d’œil, recel de la jouissance, est la borne quand la pulsion aura témoigné de son appel vide de
d’où le vivant s’incarne. Dans ce moment où rien l’objet a.
d’autre ne peut être articulé, il est «fléchissement» Le pari lancé et relancé dans la cure, par le désir
du corps. Je reprends à mon compte ce terme de vivant d’un analyste qui ne craint pas de rencontrer
Lacan pour dire ce quelque chose de l’appel de son analysant, fait que se rejouent pour un sujet,
l’être. Le fléchissement, s’il indexé quelque chose quand tout a été déjà renoncé, la promesse et son

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défaut, laissant augurer, ainsi que le dit Lacan dans Or, dans la clinique de la pulsion isolée par la
Télévision, que «La seule chance qui ex-siste ne psychose, il y a nécessité logique à ce que Lacan ait
relève que du bon heur» 12. La décision de passe se rencontré la voix avant le regard, comme l’écrit J.-A.
prend selon l’heure du sujet. «L’espoir n’y fera rien, Miller dans sa contribution au colloque d’Ivry sur la
ce qui suffit à le rendre futile, soit à ne pas le voix 1, dès lors qu’il prenait son départ, pour saisir
permettre». C’est un paradoxe, quand on peut l’expérience analytique, de la fonction de la parole
témoigner que la promesse s’est tenue pour le sujet, dans le champ du langage. Du coup, remarque
au seuil du pari lancé et joué sur une décision prise encore J.-A. Miller, le symptôme psychotique,
non pas sur la mort, mais sur la vie. Cela suffit à notamment l’hallucination verbale, a été d’une
produire le tour d’écrou où le fléchissement du corps manière prévalente saisi comme phénomène de
s’est renversé en hâte dans la passe. Je peux communication, comme irruption du symbole dans
constater aujourd’hui que la marge est toujours le réel, plutôt que comme «événement de corps». Ce
étroite et que la pulsion se fait toujours en un clin n’est que lorsque Lacan aborde à nouveaux frais la
d’œil sur la vie. question de la pulsion à partir du champ scopique,
Le témoignage fait partie de cette audace, celle dans les années du Séminaire, Les quatre concepts
d’affirmer que l’analyste avait bien raison de fondamentaux de la psychanalyse et du Séminaire,
proposer l’espoir en un pari. L’objet de la psychanalyse, qu’il peut donner une
suite à la «Question préliminaire», et énoncer une
1. LACAN J., Le Séminaire, «Le désir et son interprétation», inédit, sept leçons
sur Hamlet de Shakespeare, Ornicar ? 24 à 27, texte établi par J.-A. Miller, conception du symptôme psychotique comme effet
Seuil, 1981. de jouir. Il en donne alors la topologie qui rend
2. REGNAULT E, «Le héron de l’empereur», Quarto 23, Belgique, 1986.
3. LACAN J., Télévision, Paris, Seuil, 1974, p. 16. compte de la différence de statut de cet effet, selon
Ibid, p. 60. qu’il constitue la place d’un vide ou d’une perte, ou
5. MILLER J.-A., «L’expérience du réel dans la cure analytique», séance du 19
mai 1999, inédit. selon qu’il est un pur réel.
6. LACAN J., Le Séminaire, Livre VIII, Le transfert, Paris, Seuil, 1991, p. 324. Dans le champ scopique notamment, lorsque le
7. Ibid, p. 355.
8. Ibid, p. 311. Nom-du-Père ne supplée pas au défaut primordial du
9. MILLER J.-A., séance du 13 janvier 1999, op. cit. symbolique et que la libido n’est pas extraite de la
10. LACAN J., Le transfert, op. cit., p. 378.
11. Ibid, p. 376. réalité, le jouir de la vision fait retour dans la
12. LACAN J., Télévision, op. cit, p. 68. perception même. Différemment de ce qui se passe
lorsque la pulsion inclut la signification de la
Un regard absent castration, l’incidence du regard comme objet se
Alfredo Zénoni manifeste alors plutôt par une sorte d’excès, même si
au niveau du phénomène les conséquences peuvent
en être apparemment proches de celles d’un
L’articulation entre un sujet qui est défini comme le
symptôme névrotique.
supposé de la structure du langage, d’une part, et ce
qui n’est ni signifiant ni signifié, d’autre part, est un Un problème aux yeux
problème tout à fait matriciel de l’enseignement de
Lacan, comme Jacques-Alain Miller l’a mis en Ainsi, ce n’est pas d’une «cécité psychique» que
lumière. Il s’est spécialement imposé à partir de la souffre Monsieur V. Sa femme lui reproche plutôt de
clinique des psychoses où les objets pulsionnels se ne pas la regarder quand elle lui parle. Ce n’est pas
manifestent sous une forme séparée, avec un qu’il regarde ailleurs, dit-il, c’est qu’il ne regarde
caractère évident d’extériorité par rapport au sujet. pas, tout simplement. Il ne sait pas comment
C’est l’expérience des psychoses qui a conduit expliquer ce phénomène. Cela lui rappelle un rêve
Jacques Lacan non seulement à rallonger la liste qu’il lui est arrivé de faire à maintes reprises. Dans
freudienne des objets, mais, du même coup, à en ce rêve il a les yeux tout gonflés et il ne voit pas. Il
modifier radicalement la conception, en les arrachant ne s’agit donc pas de cécité, mais bien de ce qu’on
à toute théorie des stades du développement. Ainsi, pourrait appeler, selon l’expression d’un de ses
c’est à la psychose que nous devons un remaniement professeurs, un regard absent. Parce qu’il ne suivait
de la conception de la pulsion qui suppose un pas et qu’il était toujours dans la lune, on a tout de
rapport du corps à la structure du langage, détaché même supposé qu’il avait un problème aux yeux. On
de toute référence à un soubassement biologique. lui a donc fait porter des lunettes tout en le déplaçant
S’il y a une position subjective où la satisfaction vers le premier rang de la classe, ce qui est «a priori
pulsionnelle apparaît être d’une toute autre nature contradictoire», fait-il remarquer avec sa note
que la satisfaction d’un besoin vital, réglée par le ironique habituelle, puisqu’avec des lunettes il
principe de plaisir, c’est bien la psychose. n’aurait plus dû être nécessaire de le déplacer.

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Depuis lors il porte des lunettes et il ne voudrait pas dimension est pourtant présente : ce que l’Autre dit
s’en séparer, même si en fait il ne souffre que d’une ou fait, il a parfois l’impression que ça le regarde,
très légère myopie. Il a toujours refusé de les que ça ne concerne que lui. Lors des dictées en
remplacer par des lentilles de contact. classe, par exemple, il lui arrivait de commettre des
Il ne regardait pas les professeurs non plus. La seule fautes simplement parce qu’après avoir écrit un mot
qu’il regardait était la prof de math, parce qu’elle correctement, en entendant l’institutrice répéter le
avait la caractéristique de «piquer des fards». «Alors mot pour en souligner la difficulté d’orthographe, il
je la voyais» dit-il, comme si la présence de la tache considérait que cette répétition lui était
de rougeur avait eu pour un instant l’effet de vider le personnellement adressée et il en modifiait
regard qui encombrait sa vision, sorte d’équivalent l’écriture. Lors d’une séance, après qu’un autre
clinique du phénomène perceptif expérimental décrit analysant soit passé avant lui, il dira : «j’ai pensé
par Merleau-Ponty 2 et repris par Lacan 3. Comme J.- qu’il n’y a qu’à moi que ça peut arriver», tout
A. Miller l’a commenté 4, Lacan s’en sert pour comme il me dira une fois, à la suite d’une banale
montrer que la perception est structurée comme un question que je lui avais posée à propos d’une
langage, c’est-à-dire que l’accès perceptif à la réalité réunion dans le cadre de son travail, qu’il s’était
suppose lui-même un certain refoulement, ce que senti observé, mais sans m’en faire grief. C’est
Lacan appelle «extraction de l’objet». Or, lorsque pourquoi, d’ailleurs, j’ai décidé de ne pas l’allonger
l’objet immanent au champ scopique n’est pas et de ne pas soustraire l’imaginaire de ma présence à
extrait, perdu, élidé, il fait retour dans la vision, la l’espace des séances.
rendant floue, indistincte, sans investissement Mais si tous ces phénomènes sont relativement
perceptif, un peu comme dans le premier temps de ténus, c’est dans le rapport au personnage de la mère
l’expérience citée par Merleau-Ponty. La fonction de que la prégnance du regard non élidé paraît le plus
ce qui fait tache dans le champ du visible peut alors se concentrer et se manifester sous la forme d’un
être justement de localiser ce regard qui envahit le tout savoir. De la part de sa mère, l’absence d’intérêt
lieu de l’Autre perceptif et le schizer un instant de pour tout ce qu’il pouvait faire ou ne pas faire,
non sans obliger le sujet à réitérer l’opération, faute notamment pour ses échecs scolaires répétés (on ne
d’une séparation inscrite dans les coordonnées s’adressait jamais à lui pour qu’il dise quelque chose
symboliques de sa venue au monde. C’est peut-être au sujet de ses échecs, on se contentait de le changer
pourquoi Monsieur V. cherchait à se fixer sur un d’école) était à la mesure d’un savoir auquel rien ne
objet quand il était en classe. pouvait échapper. «Je vois bien que ça ne va pas»,
disait-elle «comme si c’était mon regard qui me
Le regard de l’Autre trahissait ou comme si elle voyait à travers mon
regard». «Quand elle me demandait "Ça va ?" et que
Certes, cette façon d’être dans la lune ou cette je répondais "non", elle s’en foutait de la réponse, ce
absence, ce sont ses mots, peuvent aussi bien qui l’intéressait c’était de dire "je le savais bien"».
évoquer la distraction ou l’indifférence qui C’est aussi à cette façon de tout savoir et de tout
caractérisent l’expérience du névrosé obsessionnel. anticiper qu’il attribue le fait que son frère ne s’est
Mais la logique des phénomènes paraît impliquer un mis à parler qu’à l’âge de quatre ans, lorsqu’il est
retour de la pulsion dans le réel, plutôt que l’action allé à l’école. Auparavant, il n’émettait que des sons
d’une cause du désir tendanciellement identifié au que seule la mère comprenait.
signifiant. C’est pourquoi le regard de l’Autre a pour Tout cela lui donnait l’idée qu’elle savait lire sa
Monsieur V. une certaine consistance. Même si elle pensée, qu’elle bouffait sa pensée, dira-t-il, puisque
ne va pas jusqu’à la certitude délirante d’être même les réflexions qu’il était en train de faire, elle
observé ou épié, il l’expérimente toujours comme un les savait déjà. «Choisis, c’est le train électrique ou
jugement, ou comme un regard réprobateur. le circuit de voitures», disait-elle, pour ensuite dire
Regarder est pour lui lié à l’idée de «regarder de «je le savais» lorsqu’il avait exprimé sa préférence.
haut», mais c’est toujours l’Autre qui regarde de
haut, jamais lui. Il évoque aussi la vision d’un regard «Je ne vois pas l’intérêt»
méchant et sévère, tandis que lui-même rougissait et
avait la sensation d’avoir le visage enflé et épais, Monsieur V. ne délire pas, ni ne témoigne de
lors de deux séances d’une thérapie qu’il avait suivie phénomènes de langage particuliers. Tout au plus
à l’adolescence. pouvons-nous retenir comme phénomène
De même que les phénomènes perceptifs restent élémentaire l’évocation de cette hallucination
discrets, c’est plutôt sur un mode «sensitif» qu’il visuelle isolée, lors de sa première thérapie. Il
rencontre l’intention de l’Autre. Mais cette travaille régulièrement comme architecte, tout en

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s’occupant assidûment de ses deux enfants, surtout affres du doute qui tenaille le choix obsessionnel que
depuis que sa femme, à la suite de ce qu’il appelle d’une forclusion du manque-à-être comme tel.
une dépression, à savoir une tentative de suicide Comme le remarque Lacan dans Le Séminaire, Les
sévère accompagnée d’automutilations sur tout le formations de l’inconscient, si dans la névrose
corps, a dû avoir recours à une hospitalisation obsessionnelle le désir est en lui-même annulé, il se
psychiatrique et s’est ensuite installée, la plupart du trouve que sa place est maintenue 5. Or cela ne
temps, dans la maison de campagne de ses propres semble pas être le cas pour ce sujet.
parents. La prégnance des identifications imaginaires paraît
Monsieur V. est dans une grande perplexité, une également témoigner d’une absence d’ancrage dans
sorte d’instant de voir vide qui le laisse dans une la représentation signifiante, qui suppose un sujet
incompréhension radicale pour ce jeu de la vie que barré. Ainsi, dit-il, il ne pourrait se reconnaître dans
pourtant il joue. Les phénomènes perceptifs discrets le miroir s’il n’avait plus ses lunettes et sa barbe,
dont il témoigne ne sont pas, en effet, des troubles barbe qu’il porte depuis toujours. Et, au collège, il a
de la perception, au sens où il s’agirait du eu l’idée – il ne sait pourquoi – que pour accéder aux
dysfonctionnement d’une fonction cognitive, d’une filles, il devait en passer par des rapports avec des
erreur du percipiens, mais ils sont les signes d’une garçons, ce qui fut le cas. D’autre part, il a souvent
modalité spécifique, hors refoulement, de cette eu le sentiment de ne pas faire partie d’un groupe.
«autre satisfaction» que Freud appelle pulsion. Ils ne Un jour où il était avec trois collègues dans
sont donc pas sans rapport avec le mode de l’ascenseur, il ne s’est pas vu parmi eux dans le
consistance qu’a la réalité pour le sujet. Ainsi cette miroir. Il a vu dans le miroir la même chose que
prégnance du regard qui opacifie ou vide la dans la réalité, dit-il, les trois personnes mais pas lui.
perception n’est que l’autre face de l’absence de Ainsi, l’appui pris sur le semblant ne le laisse pas
sens ou d’intérêt que Monsieur V. éprouve, depuis moins exposé à un sentiment de vide : «C’est
toujours, pour ce qu’il vit ou entreprend. La non- comme si je ne comprenais pas que le travail doit
extimité de l’objet touche au joint le plus intime du rapporter de l’argent, ou qu’il y a un rapport entre
sentiment de la vie. travail, argent et reconnaissance». On lui a volé de
Tout comme il ne voyait pas d’intérêt à poser des l’argent, et cela lui est parfaitement égal. Et il laisse
questions, à apprendre, à faire des dissertations à traîner l’envoi de factures à ses clients : «Je
l’école – pourquoi l’instituteur posait-il des m’occupe, mais je n’y vois aucun intérêt». Lors de la
questions, d’ailleurs, s’il savait déjà tout ce qu’il cérémonie de remise des diplômes d’architecte,
demandait ? – de même, enfant, il ne parlait pas, car n’était-il pas d’ailleurs allé au cinéma, car «qu’est-ce
parler ç'aurait été pour demander, mais demander que ça peut bien vouloir dire que le matin on n’est
quoi ? «Quand j’étais petit, je passais des heures à ne pas architecte, et que le soir on l’est parce qu’on a
rien faire ; a priori ça devait me satisfaire, je reçu un diplôme ?»
suppose ; ou alors j’allais chez ma mère et je lui
disais : "Qu’est-ce que je peux bien faire ?" et elle ne La voie du sinthome
savait pas, alors qu’a priori elle savait tout».
Aujourd’hui encore, c’est un problème de penser à Vraisemblablement, le père du sujet n’a pu réaliser
quelque chose si on ne lui pose pas de questions. cette médiation entre les exigences abstraites de
Mais la question lui paraît en même temps l’ordre, entre le désir anonyme du discours
inopportune ou impertinente puisque, lui, il ne se la universel, et ce qui s’ensuit pour l’enfant du
pose pas. Mais, dès lors qu’on la lui pose – ne fût-ce particulier du désir de la mère, ce que Lacan a pu
qu’un «est-ce que ça va ?» – il suppose qu’il y a une appeler «humaniser le désir» – comme le rappelait
bonne réponse que l’Autre détient déjà et qu’il s’agit J.-A. Miller dans sa Conférence de Lausanne en
de deviner. En fait, il est né comme ça, sans savoir 1996. Je ne pourrai ici développer ce point. Je me
répondre aux questions, tout comme il trouve contenterai de citer ce propos du sujet qui
insupportable, voire impensable, d’avoir à choisir. introduisait l’évocation du personnage paternel, dès
Des décisions, oui, il peut en prendre, c’est-à-dire le premier entretien, en disant : «Avec mon père, il
être d’accord ou pas. «Mais lorsqu’on doit choisir, n’y a pas de dialogue, pas de communication. Plus
on n’a pas le choix», dit-il avec un sourire. Choisir j’y pense et plus je vois là un trou, un vide». Il sera
est insupportable : c’est une responsabilité, c’est intarissable dans la description d’un père qui ne
contraignant, on n’a plus de droits ou on a tous les s’exprimait que par des généralités, tenant des
droits. Il s’agit seulement de choisir…, mais quoi ? discours sans jamais s’adresser à ses enfants, si ce
Ces énoncés témoignant moins, semble-t-il, des n’est à l’occasion de réunions quasi-officielles

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convoquées dans la chambre des parents : «Ce n’est langage typiques ou d’une certitude délirante, qui
pas la peine d’attendre une réponse de lui». sont ici absents, et du même coup d’adopter dans le
Monsieur V. s’est d’abord tourné vers la religion. transfert la position qui convient. Elle nous donne
Cinq ans plus tôt, il s’est converti au protestantisme, également les coordonnées d’une pratique qui peut
qui est la croyance de son cousin préféré, son viser à un usage du symptôme plus supportable pour
modèle. Depuis, à titre d’aumônier bénévole, il le sujet, et plus ouvert à des effets de création.
écoute des malades dans les hôpitaux, esquisse peut-
1. MILLER J.-A., «Jacques Lacan et la voix», Quarto, n°54, 1994, p. 48.
être d’une identification qui débouchera plus tard sur 2 MERLEAU-PONTY M., La phénoménologie de la perception,
un rapport plus explicite à la psychanalyse. Depuis Gallimard, Coll. Tel, Paris, (1945) 1992, pp. 354-355.
3. LACAN J., Le Séminaire, Livre XI, Paris, Seuil, 1973, p. 99 ;
un an, en effet, il est inscrit à un soi-disant «Centre LACAN J., Merleau-Ponty M., Les Temps modernes, n184-185, 1961, p. 247.
de formation» où sont également tenus des cours sur 4. Voir notamment, MILLER J.-A., «La logique du perçu», Cahiers de l’ACF-
VLB, n°5, pp. 6-19 ; Montré à Prémontré, Analytica, n°37, pp. 27-31.
Freud et Lacan. Ainsi il a décidé d’aller voir un 5. LACAN J., Le Séminaire, Livre 1/, – Paris, Seuil, 1998, p. 496.
analyste, mais sans mentionner la perspective de
devenir analyste, parce qu’il aime la démarche
La mort comme acte manqué
analytique, dit-il, semblable à celle de l’architecture.
Alain Merlet
Il voudrait trouver un équilibre, car tout se bouscule.
Sans doute faudra-t-il moins orienter l’expérience
vers une élaboration de savoir ou vers un sens qui La mort, ce point de finitude inéluctable pour tout
seraient «abonnés à l’inconscient», que vers une parlêtre, est pour chacun un événement de corps
forme de nouage du signifiant et du réel qui imprévisible, puisque nul ne peut en savoir l’heure :
suppléerait au nouage œdipien. Le fait est que tout Mors certa, hora incerta. En attendant, on peut
ce qui est de l’ordre du langage, y compris l’écriture, toujours se croire immortel, sachant pourtant ce que
équivaut pour Monsieur V. à «être transparent». pourrait avoir d’insupportable une telle éventualité.
C’est pourquoi il n’écrit pas. Par contre, l’image Quand elle surgit, qu’elle soit souhaitée ou redoutée,
semble paradoxalement constituer comme un voile la mort est toujours accidentelle ou n’est prévisible
ou un écran au regard de l’Autre. Depuis le lycée, où que dans l’après-coup. Événement à l’intersection de
le cours d’histoire de l’art l’avait intéressé, il l’être et du non être, conjoignant le nécessaire et le
s’intéresse à la peinture. Serait-elle une forme de contingent, la mort est impensable mais on peut
traitement du regard qui le localise dans un donné à vouloir en jouir dans le réel.
voir comportant un certain effet d’élision ? Lorsque Lacan, dans «R.S.I.», définit le symptôme
Mais ce qui est surtout son affaire, c’est le dessin : comme le reflet de ce qui ne va pas dans le champ
«Le dessin est ma propriété, c’est moi qui l’ai fait» ; du réel, en connivence avec l’inconscient comme
c’est pourquoi il ne tolérait pas que le professeur mode de jouissance déterminant pour chacun, il
ajoute la moindre marque à ses dessins pour les surprend son auditoire en déclarant : «Pour
corriger. En tant que création, le dessin l’obsessionnel, il y a un symptôme très particulier.
contrairement à l’écriture – et c’est une particularité Personne n’a la moindre appréhension de la mort
de ce cas – n’est pas déjà pris dans ce savoir de Pour l’obsessionnel, la mort est un acte manqué. Ce
l’Autre qui est coextensif au langage. n’est pas si bête, car la mort n’est abordable que par
La cure est engagée depuis peu de temps. Ce qui n’a un acte. 1 Encore faut-il que quelqu’un se suicide en
jusqu’ici été approché que de très loin, est la relation sachant que c’est un acte, ce qui n’arrive que très
à sa femme dont la fonction de partenaire-symptôme rarement.» Avec cette référence à l’acte et au suicide
du sujet paraît néanmoins se laisser entrevoir. Lacan va plus loin que dire : face à la mort, nous
Malgré la grave crise d’il y a deux ans, et malgré sommes tous des obsessionnels, il signale à notre
l’insistance mise par ses parents à le convaincre de attention le réel d’un symptôme particulier à
la quitter, il ne s’en est pas séparé. Un des ressorts l’obsessionnel trahissant un mode de jouissance qui
de la solution à construire dans ce traitement lui est propre.
résidera dans un certain savoir-y-faire du sujet avec Pour ma part, je considère cette remarque comme
ce sinthome. une précieuse indication clinique, qui éclaire la
Pour l’heure, j’ai voulu essayer de montrer que la direction de la cure de l’obsessionnel. L’acte
référence au concept psychanalytique de pulsion est manqué dont il est question est autre chose que la
tout aussi pertinente pour la clinique des psychoses, simple maladresse d’une pantomime. Il s’agit d’une
même si la modalité du réel y est différente de celle méprise, c’est en tout cas ce que j’essaierai de
des névroses. Elle nous permet de situer la position démontrer à travers l’examen d’un cas qui date du
du sujet indépendamment des phénomènes de début de ma pratique.

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Pour situer le plus particulier de ce que fut cette d’un livre : «Rôle de nuit», dit-il, au lieu de Vol de
analyse, je prendrai quelque liberté avec la nuit. Quel rôle jouez-vous la nuit ? lui demandai-je.
chronologie, en mettant en perspective sa fin et son C’est alors qu’il consentit à me faire part d’un
début à partir de l’examen de quelques séances. curieux cérémonial occupant la plupart de ses nuits :
L’ultime d’abord : sur son lit d’hôpital qui lui tient quand tout le monde dort, il écoute les moindres
lieu désormais de divan, cet homme qui, malgré son bruits de la nuit et, moyennant la prise de haschich,
état, a tenu jusqu’au bout à maintenir ses séances, il parvient à convertir ces bruits à son gré, si bien
me déclare – «La maladie m’a réveillé trop tard, qu’il croit entendre la voix d’une femme en train de
sans elle j’aurais vécu comme un somnambule.» À jouir. Cette pratique, qu’il déplore pour sa nuisance
la séance précédente, il m’avait livré un rêve et l’isolement auquel elle le confine, a pour lui
prémonitoire de sa fin prochaine : Dans une valeur d’obsession qui, de par sa répétition insensée
chambre, une femme appelée «Mademoiselle lettre» le situe, dit-il, du côté de la mort. Bien qu’il s’agisse
parlotte inconsidérément en jouant aux cartes, d’une voix quasi hallucinatoire, comme branchée à
cependant qu’au dehors dans la neige, carré blanc une copulation universelle, elle ne constitue en rien
sur fond blanc, une silhouette humaine s’efface en un phénomène psychotique : ce qu’il entend de cette
silence. En guise de commentaire cet homme, athée, voix qu’il compose et qu’il écoute lui procure une
me demande ce que la psychanalyse pense de la jouissance masturbatoire. La prise de haschich est
notion de sacrement. Pour ma part, j’ai pris très au indispensable pour qu’opère «l’escroquerie
2
sérieux cette question et je dirai plus tard pourquoi. narcissique» produite par «le vernis magique» de
Revenons maintenant six ans plus tôt. Au départ, cette drogue. Le haschich, s’il exaspère l’ouïe, ne
c’est un homme dans un véritable état de transe qui crée rien à lui seul. Si subtil que soit ce
était venu me demander une analyse. Lors d’une conditionnement, il n’était efficace que parce qu’il
petite fête entre amis, n’avait-il pas la même nuit, donnait corps à une hantise issue d’une avidité pour
sous l’effet du haschich, mimé l’agonie de son père la nudité féminine, dont ce sujet avait dû se défendre
décédé d’un cancer, couché avec la femme d’un ami à partir d’un trauma : à l’âge de douze ans, alors
et, réveillé par une crise d’angoisse proche de qu’il était malade, sa mère l’avait pris dans son lit et
l’agonie, pris sa voiture et manqué se tuer en c’est alors qu’il avait été surpris par sa première
s’endormant au volant ? Il voulait entreprendre une pollution nocturne. Incube malgré lui, à la fois
analyse pour vivre enfin, se libérer de ses multiples honteux et terrifié par ce premier jouir
inhibitions au travail et se défaire de ce qu’il appelait insupportable, il avait depuis refusé tout témoignage
ses divagations nocturnes qui l’empêchaient de de tendresse de sa mère et conçu une aversion pour
dormir. Enfin, il signalait un curieux symptôme : ce qu’il considérait chez elle comme une «affectivité
une insomnie qu’il attribuait à son aversion pour le dégoulinante». Il avait construit sa vie comme un
lit où il ne pouvait s’écrouler qu’à son corps mur afin de ne plus se trouver à la merci d’un tel
défendant. dérèglement sexuel. Si d’un côté, il croyait se
J’évoquerai maintenant la première séance, telle que prémunir de l’angoisse face au sexuel, de l’autre, le
je la transcrivis en 1976. sexuel faisait retour sous la forme d’une jouissance
L’analysant me cita d’abord une dernière parole de de contrebande, la défense face à la jouissance
son père minotier – «Tu sais, quand on passe sa vie finissant toujours par s’infiltrer des éléments qu’elle
au tamis, il ne reste pas grand-chose.» Qu’allait-il est censée combattre. «Qui veut faire l’ange fait la
rester de ce travail à venir ? Parviendrait-il à éviter bête.»
ce qu’il avait si bien mimé et qu’il redoutait plus que Le travail de la cure fit apparaître ce paradoxe
tout, à savoir un cancer, et plus particulièrement un surmoïque, ruina peu à peu cet édifice pseudo
cancer de la prostate, dont fut atteint un de ses pervers et finit par atténuer l’insomnie avec ses
parents ? pratiques. Les obsessions cédèrent tandis que
Or, c’est précisément de cette affection trop tard l’analysant renonçait au haschich.
diagnostiquée et opérée que mourra cet homme. Cependant le grand charroi ne survint qu’à la fin,
Mais entre temps, que s’est-il donc passé dans cette soit les deux dernières années de sa cure, lorsque cet
analyse ? Il a fallu que le transfert s’installe chez cet analysant apprit qu’il était atteint d’un cancer de la
homme qui, sensible à l’artifice de la situation, prostate. Auparavant, il avait bien eu quelques
supportait mal d’être ainsi allongé et confronté au signes fonctionnels qui l’avaient conduit à consulter
silence. Un lapsus allait cependant précipiter les des médecins. Des examens avaient été pratiqués
choses et venir révéler le mode de jouissance propre mais sans résultat alarmant, il fut posé un diagnostic
au symptôme. Parlant de ses lectures, il cita le titre erroné de maladie bénigne récidivante. La suite

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montra, hélas, qu’il n’en était sans doute rien et que la présenter sous le masque d’un accident fortuit. Un
le cancer n’avait probablement pas été décelé. Le tel acte n’est pas nécessairement rare».
grand charroi consista, une fois la voix vidée de son Confirmant cette remarque de Freud, à laquelle
érotisme et rendue à son aphonie, à réaliser combien Lacan a fait écho, un affect paradoxal nous a mis sur
le silence avait tenu lieu de toile de fond à sa la piste, soit l’euphorie proche du triomphe qui
fantasmatique personnelle. Il saisit la raison de la accompagna l’annonce du cancer. Tout se passait,
compulsion qui le poussait sans cesse à vouloir ouïr avouait-il, comme s’il réalisait le comble de ce dont
l’inouï de la jouissance féminine, soit à vouloir il n’avait cessé de se défendre, à savoir être enceint.
s’assurer de l’Autre et se préserver de son Le résultat de ses divagations nocturnes se trouvait
inconsistance. Non sans difficultés, il avoua s’être ainsi exposé au grand jour. Bref, il croyait avoir
laissé ravir par cette voix qui l’identifiait à une réellement incorporé la mort. Ce cri, cette voix qui le
femme, plus secrètement il se reconnut comme fascinait n’était que l’envers du silence de celle qui
l’agent sadique de cette voix visant, disait-il, à faire toujours se tait. Un bref cauchemar va ponctuer ce
de ce corps bouleversé un cadavre bon pour la temps : alors qu’il vient de s’endormir, sa tête heurte
voirie. la table, et il se réveille au moment où il entend une
Il faudra que cet homme tombe gravement malade voix forte qui dit : «Cap down, voici le portrait de
pour que s’accélère son analyse et que se révèle la ton rêve.» Dans le même sens il fit un autre rêve
défense qui animait sa névrose infantile. encore plus explicite : précédé d’une vieille femme
«L’analyse, nous dit Lacan, c’est la réponse à une il visite une maison déserte, soudain il s’aperçoit que
énigme, et une réponse […] spécialement conne», si cette femme a disparu en emportant les clés. Il veut
l’on ne garde pas «la corde du nœud du non rapport se plaindre à la direction mais il n’y a personne,
sexuel, on risque de bafouiller». 3 C’est bien ce que revenant sur ses pas il constate avec surprise qu’il
ce sujet put vérifier. Dès sa prime enfance, croyant n’y avait aucune serrure. Il réalise alors que de la
avoir toujours su que sa mère désirait une fille, il mort et du sexe il n’y a ni clé ni verrou.
craignait d’en être une. Son attraction répulsive pour À partir de là, nous pouvons, me semble-t-il, à notre
celles que son père qualifiait de «pisseuses» était tour, entendre d’une autre oreille le rêve pathétique
telle qu’il se cachait à leur approche pour les éviter qui précéda l’ultime séance, ainsi que la question qui
mais aussi bien pour les épier. De là résultaient sa nous fut posée sur la notion de sacrement. Le rêve
fascination et ses obsessions sexuelles. terminal qui met en scène «Mademoiselle lettre» qui
L’analyse de cet homme, nous l’avons déjà dit, fut divague en manipulant ses cartes, cependant qu’en
interrompue par le décès de l’analysant. silence une silhouette humaine disparaît, met en
Maintenant, en quoi sommes-nous autorisés à dire scène une dérision et une conclusion. La dérision
que, pour cet obsessionnel, la mort a été un acte c’est l’échec de la parlotte à traiter le réel. Si
manqué ayant valeur de symptôme ? l’analyse ignore cette méprise chez le parlêtre, elle
Selon nous, le langage de ce symptôme s’apparente n’aura été qu’un sacrement de plus. Le sacrement,
à ce que Freud, dans son introduction au cas de nous dit Lacan à la fin du Séminaire XI, montre en
L’homme aux rats, désigne comme un «dialecte» 4 quoi la religion participe toujours d’un oubli, en quoi
de l’hystérie, «moyen par lequel l’obsessionnel elle se rapproche de la magie et s’éloigne de la
exprime ses pensées les plus secrètes». Ici le science. Par contre, «L’analyse n’est pas une
symptôme se nourrit d’une double méprise religion. […] Elle n’a rien à oublier, car elle
consistant à croire que pourraient se gérer et la mort n’implique nulle reconnaissance d’aucune substance
et le sexe. Le malheur a voulu que cet analysant soit sur quoi elle prétende opérer, même pas celle de la
atteint d’une maladie touchant un organe sexuel. sexualité.» 6
Bien sûr il y eut une erreur médicale mais l’on peut Si l’on confère au dernier rêve de cet analysant la
se demander dans quelle mesure ce sujet ne se fit pas valeur d’une conclusion, comment pouvons-nous
le complice inconscient de son mal. Dans ce cas, le l’entendre ? Il nous est dit au plus juste que
mal insu ou démenti nous semble correspondre à ce l’analyse, quel que soit le travail qu’elle a
que Freud au chapitre VIII de sa Psychopathologie occasionné, se termine dès lors que le corps s’efface.
de la vie quotidienne intitulé «Das Vergreifen» (la La mort en tant qu’elle ruine le corps, révèle «ce
méprise) 5, considère comme un «auto- ratage plus ou moins réussi qu’est une vie humaine»,
anéantissement (Selbstvernichtung) à moitié comme le dit Lacan.
intentionnel – avec volonté inconsciente –, qui sait Aurait-on pu éviter une telle fin ? Par exemple
utiliser une menace pesant sur la vie du sujet et sait prévoir la maladie que le discours de cet analysant
laissait présager dès la première séance ? Mieux

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averti du réel du symptôme et de la pulsion de mort mosaïque d’un seul tableau souvent réduit à une
à laquelle cet homme sacrifiait, nous serions-nous esquisse minimale.
montré encore plus obstiné à détecter la maladie en
dépit des erreurs de la médecine ? La ruse suprême PREAMBULE
de cet analysant n’aurait-elle pas en définitive
consisté à nous égarer en brouillant les pistes ? Ce qui a orienté la trajectoire intégrale des
Tandis qu’il avouait jouir de la voix des sirènes 7 symptômes du sujet en question est une affaire de
résonnant dans le vide du rapport sexuel qui trous. Certes, il y a trous et trous, que la Passe a
l’obsédait, il nous contait si bien qu’il allait mourir déclinés ; celui de la castration n’est pas celui de la
que nous n’avons pas voulu y croire. Si pour Lacan forclusion, celui qu’enserre la lettre n’est pas celui
l’obsessionnel anticipe toujours trop tard, il revient à que bouche le fantasme.
l’analyste d’anticiper au plus juste les coups d’une L’éclosion symptomatique a un préambule dont il
telle partie. Encore faut-il que l’analyste sache se nous faut brièvement poser le décor.
faire entendre avec le plus vivant de sa voix. Telle La vie du sujet avait mal commencé, avec un verdict
fut cette analyse tragiquement interrompue, restituée médical sévère : trois mois de survie pour cet enfant
ici par le tamis de notre mémoire et au travail de de trois ans. Du trou dans les poumons qui le minait
laquelle nous avons tenu à rendre hommage. à celui de la tombe qui s’annonçait, il avait à
réintroduire la vie, du fond de son lit.
1. LACAN. 1., Le Séminaire, Livre XXII «R.S.I. » (inédit), 197475, leçon du 18 Côté désir, il s’inventait un avenir fantasque ; côté
février 1975, in Ornicar ? n°4.
2. BAUDELAIRE CH., Les paradis artificiels, Oeuvres complètes, Seuil, jouissance, il comptait tout ce qui est énumérable en
1968, p 583. de telles circonstances : les mois d’alitement, les
3. LACAN J., Le Séminaire, Livre XXIII, «Le sinthome», leçon du 13 janvier
1976, Ornicar ? n°7. centaines de piqûres redoutées, les livres quotidiens
4. FREUD S., Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1954, p. 200. offerts par le père, qu’il faisait semblant de lire, à
5. FREUD S., Gesammelte Werke, tome IV, Zur Psychopathologie des
Alltagslebens, p. 200. défaut d’avoir appris. Surtout, il comptabilisait avec
6. LACAN J., Le Séminaire, Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la anxiété les frissons de fièvre, ponctuations de la
psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p. 239.
7. L’Odyssée, «Poésie homérique», trad. Victor Bérard, éd. Les belles lettres, journée dont il avait cru saisir l’importance quant au
tome II, chant XII, p. 112. pronostic. Ce chiffrage était le passeport pour la vie
et sera, beaucoup plus tard, celui pour la Passe.
Levée du démenti Il survivra de justesse, la survie consistant à vérifier
Patrick Monribot s’il était bien sorti du trou qui lui était promis. Ce
lieu sinistre n’était rien d’autre, en fait, que la place
Le cartel de la Passe qui m’a nommé avait rédigé un assignée par le fantasme, que le sujet devra traverser
petit commentaire m’invitant à privilégier la dans la cure. Autant dire qu’il lui aura fallu trouer le
problématique du symptôme sur celle du fantasme, trou !
indication qui eut un effet d’interprétation. Aussi ai- Dans ce climat, a germé la névrose dont voici
je choisi de centrer le témoignage dans la maintenant, en cinq points, l’empan symptomatique
perspective symptomatique dont le repérage qui en fit l’ossature.
balistique sera le fil d’Ariane. La traversée du
Symptôme 1
fantasme, attestée dans cette cure, fera l’objet d’un
propos en d’autres lieux, étant entendu qu’il n’y a Le premier du genre a pris corps à l’aplomb du trou
pas de bas morceaux dans le témoignage. dans l’Autre, par où s’inaugure la névrose infantile.
Nous sommes tous des balisticiens de nos Durant la maladie, il aperçoit sa mère en train
symptômes. Rectification subjective ou pas, nous d’uriner. Le trauma ne fut pas tant la scène,
scrutons l’origine et la trajectoire de ces corps d’ailleurs peu dénudée, que la réponse de la mère à
hétérogènes, projectiles venus d’ailleurs nous son fils : «Je fais pipi par un trou». A cette
accabler par surprise, même et surtout s’ils font jouissance inconcevable, l’enfant répond sur deux
répétition. Sans doute est-ce là l’effet du statut que versants : Mise en place, via le fantasme, d’une série
leur découvre Freud et que Lacan formalise comme de traits pervers, mâtinés de voyeurisme, promis à
signifié venu de l’Autre, puis indice de ce qui ne va un bel avenir. A l’âge adulte, ces traits ont pris une
pas dans le Réel. tournure plus complexe que d’aller voir sous les
Mais derrière leur variété bigarrée, se profile la jupes de la mère, mais in fine, il s’agissait de
logique unifiante d’un mouvement qui les organise. débusquer le trou, histoire de l’annuler, en mettant le
A bien les suivre à la trace, le disparate se fait regard aux commandes. Côté symptôme, il installe
une énurésie nocturne opiniâtre durant trois années.

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Symptôme 2 événements qui changent une vie : divorce,


rencontres, paternité, conclusion universitaire, choix
À l’âge de onze ans, surgit le second temps du professionnels, etc,… Bref, au bout d’une bonne
symptôme, là aussi déterminé par le trou dans le décennie, tout allait pour le mieux et le sujet
corps de l’Autre. Mais cette fois, c’est le père qui envisageait d’en rester là, ce que l’analyste a
entre en scène. Celui-ci se blesse à l’œil et l’enfant commenté en le gratifiant d’avoir fait une bonne
assiste à l’évacuation du contenu de l’œil crevé. Le psychothérapie.
lendemain, il est assailli par un tic incontrôlable, qui Tout cela, en effet, ne fait pas une fin d’analyse.
marquera l’adolescence : il écarquille les yeux, ou, Rattrapée par le Réel, la suite allait vérifier sans
comme disait sa mère, «il exorbité». Le tic est tarder qu’il n’était pas quitte avec au moins deux
renforcé en public, sous la houlette du regard, butés essentielles : travailler sérieusement et aimer
décidément omniprésent. Vingt-cinq ans plus tard, une femme. Tel était l’os à ronger après le banquet
ce tic révolu, reviendra massivement parasiter le thérapeutique… Travailler sérieuse ment, c’est-à-
cours de l’analyse, à un moment très précis : quand dire autrement qu’avec la jouissance orale, en partie
le sujet devient lui-même père. Cet heureux prélevée chez le père, de type «ingurgitation-
événement, qui sanctionnait tout un trajet, a débridé régurgitation». Il travaillait comme il mangeait ; ce
une jouissance que le Nom-du-Père n’a pu résorber. régime avait permis de bonnes études, et même
Quête phallique, traits pervers, acting-out n’y ont d’assouvir une appétence certaine pour les reader's
pas suffi : la jouissance lui sortait par les yeux… digests que la communauté analytique lui fournissait
À ce point de récurrence symptomatique, le sujet a à foison. Mais cette logique ne sied guère à la
bien sûr évoqué l’œil blessé du père. Mais c’est validité ni à l’efficacité des constructions qu’exige la
l’analyste qui mettra l’événement en série avec une fin de cure. C’était vraiment l’impasse… Aimer une
autre scène, jadis relatée puis oubliée, et qui n’était femme : chapitre douloureux pour lui qui les aimait
pas tombée dans l’oreille d’un sourd. Le très jeune toutes – c’est-à-dire aucune ! – Cet amour «des»
enfant avait surpris des figures parentales en femmes, centré sur la fétichisation du corps,
curieuse posture : la dame agenouillée et masquait à peine la haine de la jouissance de
attentionnée, soignait au "mercurochrome" le pénis l’Autre, qu’incarnait le corps féminin.
blessé du monsieur assis. Scène exorbitante dira Cette haine, objection majeure à la capacité
l’analysant qui entendra l’analyste interpréter alors amoureuse, était au principe des processus de
le symptôme : "Avec ce tic, dit-il, vous remettez le ségrégation qui l’infiltraient à son insu.
père en orbite." C’est dans le même mouvement que
l’analyste démêlera cette formule quasi Symptôme 4
holophrasique : "mère-cure-ocre-homme", dont le
dégel aura pour effet d’assécher une rhinite Nous situerons le quatrième état du symptôme à
allergique datée de l’adolescence. l’autre bout de la chaîne analytique : la sortie. Il aura
fallu, le temps d’une traversée, traiter la question du
Symptôme 3 père et du maître (souvent confondus), de leurs
jouissances, épuiser le grain à moudre du signifiant,
L’entrée en analyse coïncide avec le troisième temps parcourir les arcanes du fantasme, les chicanes du
symptomatique. Le sujet y est propulsé par le démenti. La levée du démenti est une étape
conjugo. Il ne peut pas quitter une épouse, avec absolument cruciale pour que puisse s’élaborer une
laquelle il ne peut davantage pas rester. Cette femme conclusion sinthomatique démontrable. La traversée
relevait pour sa part d’un autre genre de trou : la du fantasme que je n’explicite donc pas ici, en est le
forclusion du Nom-du-Père. Il venait à l’analyse – préalable indispensable. Disons que ce temps qui
ou plutôt à l’analyste – en quête d’un savoir-faire, en n’est en rien conclusif a été très difficile à obtenir, ce
pariant sur l’expérience supposée d’un praticien qui, qui est sans doute toujours le cas chez un homme. La
en matière de femme en aurait vu d’autres, chez lui question posée est de savoir ce qui se passe après. Il
comme chez les patients !… Il espérait donc un aura fallu huit années d’analyse supplémentaires
spécialiste, un «maître ès-femmes»… L’impossible pour que «l’expérience de la pulsion» trouve un
nécessité de divorcer le ravageait d’autant plus que métabolisme correct. Entre traversée du fantasme et
son refuge habituel, les études, commençait à battre identification finale au symptôme, s’est écoulé le
de l’aile. Soulignons déjà ceci : femme et travail temps nécessaire à la levée du démenti.
seront au rendez-vous de sa fin d’analyse, comme ils La solution de sortie a pu prendre vie et forme, après
le furent à l’entrée. S’engage alors une analyse de un rêve dénonçant l’imposture du rapport sexuel. Il
dix-huit années, plutôt rude mais ponctuée des est au lit avec une femme mais ne peut consommer

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l’acte sexuel ; il y a toujours un gêneur et, s’il est «il n’y a de femme que quoad matrem». Par
seul avec la dame, c’est l’organe qui le lâche. conséquent, si seule la traversée du fantasme permet
L’arrivée impromptue de sa compagne met un terme d’aimer vraiment une femme (nous pouvons en
à ce vaudeville infructueux et réveille le rêveur. débattre), c’est déjà un grand chemin de fait. Mais il
Détail du rêve : la partenaire était un camaïeu de n’y suffit pas ! L’au-delà de l’Œdipe exige
toutes les femmes qui avaient traversé la vie du davantage : à savoir une modalité amoureuse
sujet. Le réveil venait éclairer, et en même temps décomplétée. Qu’est-ce à dire ?. D’abord, cet amour
dénoncer sur fond d’impossible, la façon dont le n’est pas tout fétichisable, et sort, à ce titre, de la
sujet s’était accommodé de "ce qui ne cesse pas de série. Si nous reprenons le portrait type que J.-A.
ne pas s’écrire", côté femme. En l’occurrence : un Miller dressait du couple parfait, soit l’érotomane et
assemblage métonymique pour suppléer à l’abruti, nous dirons qu’une analyse peut traiter en
l’inexistence. Métonymie dont Lacan a fait le lieu où partie l’abruti. En partie seulement car le sujet n’en
la jouissance passe à la comptabilité. reste pas moins homme peut-être même l’est-il
S’éclairait aussi la formidable force du démenti qui devenu du fait de sa cure… Ensuite, il n’a pas
n’avait pas tant pour enjeu d’obturer la castration l’accent d’une dyade où s’engouffrait volontiers le
maternelle – il avait suffi pour cela d’incarner le sujet ; cela, l’analysant l’a repéré quand il a vu
phallus mort, presque dans le réel – que d’oblitérer chuter, à grand soulagement, une pente à la jalousie
ce trou, autrement plus abyssal, qu’est la forclusion excessive par quoi il faisait consister, hors de sa vue,
de la femme. C’était cela, la bête noire du sujet, bien l’irrécupérable jouissance du sexuel. Enfin, et
au-delà de l’horreur des orifices maternels. C’est à surtout, ce lien s’est décomplété par un autre : une
lever ce démenti qu’a pu cesser la gamme infinie de relation inédite à l’institution analytique. Il n’a donc
ses variations. Ce «il n’y a pas», cette impossible changé ni de femme, ni d’École, mais il a changé de
écriture, rencontre à jamais manquée, ont fonctionné relation. Inédite, c’est à dire redéfinie, et dont la
comme une limite ; limite au «tout savoir signifiant» texture se résumerait ainsi : ne plus avoir besoin de
où la certitude jaillit d’être un savoir sur la limite. faire semblant, semblant de lire (à l’instar des livres
De ce point il devient possible de tirer les du père), de travailler ou de participer. Avant il
conséquences, en acte, du non-rapport sexuel. Nul pouvait dire de l’École (qui l’avait admis) : «J’en
besoin de cure pour se confronter au non-rapport, suis», mainte nant, il dit de celle qui l’a nommé :
mais seule une analyse permet d’en prendre acte. «J’y suis». Il y a un écart entre admission et
Cela mit fin, par exemple, à une série d’acting-out nomination. Quelque chose de la pulsion a trouvé à
dans la quête (ou conquête) amoureuse, ou bien s’inscrire dans l’École : là se décomplète la relation
modifia la teneur du lien sexuel à une femme. C’est à une femme.
d’ailleurs une question qui se pose à tout passant : Cette solution de sortie, qui est un «ménage à trois»,
que devient la sexualité après une analyse ? justifie la valeur de «fonction de jouissance» que
Par ce délestage, s’est ouverte alors une perspective Lacan attribue au symptôme en dernier lieu.
nouvelle du choix amoureux. Le choix suppose de En résumé, insistons sur la séquence de
consentir «à». C’est pour cela qu’une telle issue l’engrenage : le sinthome conclusif n’a de possibilité
diffère des symptômes précédents. Ça n’est plus un qu’à prendre acte du non-rapport sexuel ; et ceci
projectile venu d’ailleurs ; le sujet en décide ou y n’est possible que s’il est donné au sujet d’entrevoir
consent. Cette dimension d’acte donne au symptôme l’inexistence de La femme ; mais c’est une tâche
un statut éthique, sans l’Autre. Dès lors, s’est tissé difficile car voilée par la castration maternelle et son
pour lui un autre nouage qui tenait compte des lot de restaurations phalliques. Voilà, d’une phrase,
impasses initiales de l’amour et du travail. Une fin la balistique du symptôme, comme leçon d’une cure.
freudienne en quelque sorte… J’aurais donc pu intituler ce texte : «du démenti au
Une femme, pas sans lien à la psychanalyse, a bien symptôme», car c’est là, me semble-t-il, la grande
voulu se faire partenaire. Certes, l’amour est friable affaire du sujet masculin en analyse.
et Freud en souligne le leurre. Il s’agit en effet dans
le nouage de border le trou et pas de le boucher. De Symptôme 5
plus notre collègue M-H Roch nous disait hier, lors
de son témoignage, que l’amour entraînait une Question : le sujet nouveau, éjecté du divan, est-il
femme au-delà de l’ŒDipe. J’ai pour ma part quitte avec la jouissance ? Pas du tout, car il y a des
l’impression du contraire quant aux hommes : scories. Ces restes participent d’un cinquième et
l’amour les ramène toujours vers l’Œdipe dans le dernier état du symptôme que Lacan a appelé
sens où, comme le dit Lacan dans le Séminaire XX, «événement de corps» et dont J.-A. Miller a
récemment réveillé la pertinence. Nous finirons ainsi

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par le début, avec ce qui a toujours été là : les


frissons.
Quelques semaines avant de conclure, l’analysant
s’était publiquement inquiété de la crise
institutionnelle du moment, estimant que «l’A.M.P.
avait la fièvre, qu’elle était menacée», et que tout ça
«donnait des frissons». L’interlocuteur, délégué
A.M.P., avait immédiatement repris ce terme,
renvoyant le sujet à la parenté du frisson avec le
plaisir aussi bien qu’avec la fièvre ou la douleur ; il
avait aussi suggéré d’en consulter l’étymologie. En
somme, le hasard d’une rencontre, avait permis de
surligner une lettre de jouissance.
Un peu plus tard, alors qu’il témoignait dans la
Passe, le sujet est pris d’un accès fébrile et frissonne.
On interrompt l’entretien et le passeur soigne le
passant. Quel était donc ce retour du Réel ? Qu’est-
ce qui revenait là, au-delà des constructions et peut-
être, même frayé par les constructions ou leurs
limites ?… Dans ce lieu vide et silencieux
qu’enserre la pulsion, – encore le trou – ont ainsi
surgi les traces primaires de la jouissance, S1actifs et
esseulés, que l’oblivium du signifiant n’a pas
totalement effacés, selon la formule que rappelait
hier A. Merlet. La fébrilité restera une marque
symptomatique des moments importants de la vie du
sujet.
Ainsi la balistique du symptôme révèle une
trajectoire qui va du point où se découvre un trou
dans l’Autre, pour s’achever dans l’Autre qui vaut
pour un trou. À l’arrivée, le sujet sans Autre, n’est
plus victime mais artisan de son symptôme. C’est là
un des noms de l’Identification au symptôme. Il n’en
reste pas moins aux confins du Réel, et la marque
réitérée sur le corps peut le lui rappeler. De ce
nouage, annoncé dans la Passe, il aura à tirer les fils
et à faire enseignement à l’attention de l’École qui
l’a nommé.

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Les corps pris aux mots


Un corps perturbé bac, la vie familiale est devenue insupportable et
Hélène Bonnaud Simon décide de quitter la maison. Il dit de sa mère
qu’elle est indifférente. Depuis qu’il est petit, il se
Depuis sa rupture avec sa petite amie, Simon va mal. sent mal aimé et seul. Tout le monde est malheureux
Il tourne en rond dans son studio, fume trop, mange dans cette famille, mais ses parents sont absolument
trop, pense trop. Il se demande comment sortir de cet incapables de vivre autrement qu’en se disputant. Il
enfermement dans lequel il se sent piégé. Il n’est est parti de chez lui avec un projet. Il veut devenir
plus capable de séduire une fille car il se sent mal comédien. Ce désir est ce qui l’arrime à la vie. Il y
dans sa peau. Chaque fois, il a l’impression de se tient avec la conviction qu’il ne pourrait pas vivre
faire rejeter. Il est malheureux et incompris. L’image sans ça. Quand il joue, quand il est dans la peau d’un
de son corps l’obsède. Il passe des heures à se autre, il oublie son image, il cesse d’y penser. Être
regarder dans la glace. Il se trouve pataud, lourd, comédien, c’est une façon de pouvoir y faire avec
petit. Il dit qu’il a des petites jambes, un petit sexe. son symptôme (et non de savoir y faire). C’est sa
Être petit, c’est sa formule pour dire aussi la façon de traiter son symptôme, et aussi de l’ignorer.
petitesse de sa vie, de son être. Mais si ce désir de devenir comédien s’énonce avec
C’est pour ces motifs qui entravent sa vie qu’il force, la réalité est tout autre. Simon n’arrive à faire
demande à faire une analyse. Simon espère qu’ainsi aucune démarche pour réaliser ce vœu. Il est
il pourra comprendre pourquoi il ne peut plus se prisonnier de son image, submergé par ses pensées
supporter, pourquoi il est si angoissé et en sur son corps, envahi par la peur d’être vu, jugé,
permanence soumis à sa pensée. Si celle-ci le moqué. Dans la rue, dit-il, il éprouve son corps
dérange, son corps, lui, est un obstacle réel, un comme un rectangle, sa démarche est celle d’un
symptôme qui le condamne à rester chez lui. Figé pingouin, il a l’impression d’être gros. Il se cherche
dans son corps comme s’il n’était plus que le seul dans le regard des autres, et lorsqu’il accroche son
refuge possible, Simon s’est insidieusement coupé désir à une fille, il déclare forfait avant d’avoir
des autres. essayé de lui parler.
Si l’inhibition semble au premier plan, la parole,
elle, est prolixe. Simon est un révolté. Il passe 2 – La cuisine japonaise ou comment tromper la
beaucoup de temps à vouloir se convaincre de ce pulsion
qu’il pense, de ce qu’il veut, de ce qu’il est. Ainsi, il
m’avouera ce qu’il fait devant son miroir : il parle. Il À l’adolescence, Simon s’est mis à manger des
convoque son père, sa mère, son frère. Il s’adresse à sucreries et il a été épinglé de «gros». Cette boulimie
son père avec lequel aucun dialogue n’est possible. concerne son corps libidinal, son corps de
Il a ainsi l’impression qu’il se décharge de ce qu’il jouissance. Il se souvient des mots de son père lui
aurait à lui dire mais c’est à sa propre image dans le reprochant de manger trop «Regarde-toi, lui disait-il,
miroir qu’il s’adresse. Cela le renvoie à son image, tu manges plus que moi.» Le regard du père sur le
impossible à reconnaître et qu’il lui faut pourtant corps de son fils déchaîne la jouissance orale. Simon
sans cesse retrouver. est, depuis tout petit, l’objet regardé du père. Il le
Je voudrais montrer comment le moi du sujet, dans regarde et le critique. Il crie, il gueule et finit
ce début de cure, apprivoise, puis s’approprie le toujours par le traiter de petit con, de bon à rien,
symptôme, en trouvant des voies de substitution qui d’incapable, etc. L’ordre intimé par le père :
permettront de construire une défense qui donnera «regarde-toi» a inscrit l’omniprésence du regard
au corps de jouissance une limite. Ces voies de dévalorisant, dépréciateur, qui rend sa vie si
substitution sont au nombre de trois. Pour la clarté difficile.
de l’exposé, je les ai mises en série : il s’agit du Depuis qu’il vit seul, Simon a réussi à perdre du
théâtre, de la cuisine japonaise et de l’aïkido. poids. Mais il est obligé de lutter contre une
boulimie intermittente. Il a remarqué, me dit-il, qu’il
1 – Le théâtre ou comment être un autre mange tout ce qu’il aimait petit comme le lait Nestlé
ou le chocolat. La peur de grossir est toujours
Simon est le fils aîné d’une fratrie de quatre enfants. associée à la déformation du corps. Simon a ainsi le
À sa naissance son père avait vingt ans et venait de sentiment que son visage et son corps ne sont plus
perdre son propre père accidentellement. Après le accordés. Il a un visage jeune sur un corps marqué

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par le poids. Son corps a gardé les traces de son modalités de jouissance que sont la pulsion
obésité d’adolescent. C’est au cours de son analyse scopique, la pulsion orale et la pulsion agressive,
qu’il trouve une solution à ce symptôme. Quand il sont quasiment annulées par la formation d’autres
n’en peut plus de se gaver, il va s’offrir un repas voies de satisfaction. Cette lutte défensive conduit le
japonais. «moi à s’incorporer le symptôme» 3, selon
Le goût du poisson cru, le sentiment de légèreté qui l’expression freudienne. Dans son Séminaire sur le
s’ensuit le réconcilie avec ce qu’il est. En mangeant «Partenaire-Symptôme» 4, Jacques-Alain Miller a
japonais, il a découvert un remède à sa lourdeur, une développé ce point en particulier chez le sujet
solution à travers cet idéal de nourriture. Ainsi, là obsessionnel qui ainsi adopte le symptôme au point
encore, Simon a trouvé une façon de pouvoir y faire de ne plus se sentir soumis à la jouissance
avec son symptôme. Au trop plein du passé, il a pulsionnelle.
inventé le peu du mets japonais. Il est ainsi passé Faire du théâtre, manger japonais, faire de l’aïkido
d’un mode de jouissance intime liée à tout ce qu’il sont les trois substitutions que Simon a inventées
aimait enfant, à un mode de jouissance extime. Il pour faire de son corps un symptôme arrimé à un
s’incorpore le signifiant «Japonais» pour trouver un Autre qui ne le détruit pas. Cet Autre qui ne le
idéal qui lui permet de soutenir son image propre. détruit pas, il l’a conçu comme un Autre,
Ce signifiant «Japonais», ce S1, se retrouve radicalement étranger aux idéaux familiaux. Il s’est
également dans sa décision de pratiquer les arts façonné un Autre Idéal qui n’a qu’un rapport
martiaux. d’opposition avec les idées politiques et les choix
idéologiques de son père. On peut également noter
3 – L’aïkido ou comment avoir un corps idéal qu’il a fait le choix d’une langue qui est absolument
déconnectée de la langue maternelle. Cette coupure
Simon s’inscrit dans un cours pour apprendre avec l’Autre parental est une façon de le mettre à
l’aïkido. Il a ainsi le sentiment que son corps peut distance et une tentative pour s’en extraire. C’est
être modelé, qu’il peut être maîtrisé par un aussi une façon de se protéger, de lutter contre
apprentissage. Il sort de ses cours avec une l’aliénation qui l’angoisse. La question de la filiation
impression de bien-être. Avec l’aïkido, il a aussi en est la cause. Simon ne doute pas de ses origines,
rencontré la figure d’un Maître qui incarne le il les subit ; il se bat avec les idéaux du père et les
respect, lui enseigne comment utiliser son corps et le blessures de ses paroles.
dominer. Car Simon, dans sa préoccupation Ces trois modalités de substitution sont-elles des
incessante sur son image, n’est plus maître de son solutions transitoires, des efforts pour donner à son
corps. Il a, dit-il, «la haine de son corps». Mais ce corps des représentations qui faisaient défaut ? À
qu’il hait n’est pas tant l’image que le fait que son quelle nécessité logique répond ce montage ?
corps objecte à ses pensées. Son corps, régi par les Pourquoi Simon vit-il avec ces garde-fous, ces
pulsions, commande. Avoir un corps qui n’en ferait modalités qui viennent tromper la jouissance ? Ne
qu’à sa tête – quand la pulsion gouverne, acéphale, peut-on faire l’hypothèse que cette logique résulte
elle cherche la jouissance et l’obtient –, avoir un d’une impossibilité à se soutenir d’un père qui
corps est alors un symptôme. C’est un symptôme «aurait droit au respect sinon à l’amour» selon la
corrélé à la jouissance en tant qu’elle est impensable définition que Lacan nous a donnée, du père ?
sans le corps. Avoir un corps ne relève pas du Simon parle toujours de son père avec colère. Il n’a
déchiffrage, du sens, mais de la pulsion. C’est pas été à la hauteur de ce qu’on attend d’un père.
précisément ce revirement dans la définition du C’est un père qui hurle, râle, se moque. Quoi qu’il
symptôme dans l’enseignement de Lacan que dise ou fasse, son père le critique, le décourage, le
Jacques-Alain Miller a mis en lumière dans son «casse». Il le cherche, guette la faille ; c’est un père
cours, «L’expérience du réel dans la cure qui ne sait ni protéger ni rassurer, un père qui
analytique.» 1 déverse ses reproches, comme un poison s’insinue
Pour lutter contre l’exigence pulsionnelle (voir, dans le corps pour le détruire. L’incidence de ses
manger, se battre) Simon a recours à ces trois mots sur le corps de son fils a laissé des traces. Ce
moyens que sont le théâtre, la cuisine japonaise et sont les traces de ce qui n’a pas été refoulé, de ce qui
l’aïkido pour vivre la pulsion. Freud, dans reste. Un exemple de souvenir d’enfance permet de
Inhibition, Symptôme, Angoisse, parle «de lutte situer cette incidence des mots sur le corps dans leur
défensive secondaire contre le symptôme». 2 Il s’agit effet négatif. Il faut souligner que ce mode
d’une opposition défensive contre la pulsion. Dans d’expression entre le père et le fils est toujours le
le cas de Simon, on pourrait penser que ces trois même, comme si l’enfant n’avait jamais pu être que

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l’objet du regard du père et de son sarcasme. Simon 4. MILLER J.-A., L'orientation lacanienne «Le partenaire symptôme». 1997-98,
(inédit.)
a environ douze ans. Il est en pleine puberté. Un
jour, son père lui suggère de s’acheter un jean plutôt
que de toujours porter des pantalons en toile. Simon Le corps, faute d’en pouvoir parler
s’exécute. Quand son père le voit, contrairement à Laure Naveau
son habitude, il le complimente, il lui dit que ça lui
va bien… Et il ajoute : «ça te fait un beau petit cul». «Le corps, à le prendre au sérieux,
Simon se souvient avec colère, de sa perplexité et de est d’abord ce qui peut porter la marque propre à le
son humiliation. La connotation franchement ranger dans une suite de signifiants.» 1
sexuelle de la phrase empêchera Simon de savoir
comment il faut être, comment il faut s’habiller, Venue à l’analyse pour tenter de mettre des mots sur
comment il faut se montrer pour être aimé. C’est à une maladie évolutive qui affecte son corps depuis
ce souvenir qu’il corrèle son incapacité à choisir la quelques années, une jeune femme, qui se révèle
chemise ou le pantalon qui lui va, et surtout à marquée à vie par la déchéance de sa mère, dit
décider de ce qui donne de lui, une image juste. À ce s’appuyer sur la présence, en chair et en os, de
souvenir, il corrèle également sa peur d’être l’analyste. Je souhaite tenter de mettre à jour quel est
homosexuel, comme si son père avait pu être séduit le nouage qui soutient les mots et le corps en jeu
par cette partie particulièrement érotisée de son dans la vie de cette patiente, – nouage dont J. Lacan
corps. Ainsi le sadisme des signifiants paternels s’est indique dans «Radiophonie» que «c’est le langage
brusquement déplacé sur la question sexuelle, qui décerne son corps à l’être parlant» 2 en
donnant à voir le désir paternel dans son irréductible indiquant :
perversion. 1. En quoi elle tente de construire un discours sur la
Constamment soumis au jugement paternel, le corps souffrance de son corps de femme comme réponse à
est pour Simon l’objet de regards incessants qui le l’absence de l’Autre.
confondent et le fixent à une image ravalée de lui- 2. En quoi c’est un fantasme des coups, fantasme
même. Il ne sait pas comment faire avec son corps, masochiste, qui est venu à la place du trauma sexuel
comment faire avec son sexe. Il vit avec un regard véhiculé dans un discours parental déréglé.
ennemi qui le suit partout. Petit, il avait fait un 3. En quoi enfin, pour elle, le corps de l’analyste,
dessin représentant son père en prison. Il voulait déjà présence nécessaire, lui procure un appui, une
enfermer le père, condamner son regard à rester à la consistance phallique qui restaure son image, là où
même place. C’est donc bien pour lutter contre cette l’Autre du langage défaille à la faire tenir debout.
présence permanente qu’il trouve des fils, des modes «Quel est ce langage qui nous fouette ?», dit le poète
de détournement en quelque sorte, qui cadrent sa Tristan Tzara dans L’homme approximatif' 3.
pensée dans un discours qui le porterait au-delà de la «Qu’est-ce qui est venu frapper, résonner sur les
jouissance paternelle. parois de la cloche et a fait jouissance ?», répond J.
La psychanalyse est la quatrième voie de Lacan dans Le Séminaire L’Envers de la
substitution. Elle est celle qui noue les trois autres. psychanalyse 4.
Elle rend les trois modes de satisfaction qu’il a Pour J.-A. Miller, il y a un usage bizarre de la parole
construits dans sa cure, absolument nécessaires. En chez le parlêtre, qui consiste en une opération
cela elle répond à la définition du symptôme comme inadéquate qui est faite entre l’usage et la jouissance
ce qui ne cesse pas de s’écrire. Elle tient le sujet du signifiant. Cet usage bizarre est lié au fait que la
comme s’il était l’otage de ses propres constructions. parole est «du signifiant qui habite le corps, petit
Simon dit tout à son analyste, il ne veut pas la parasite qui habite le corps et le fait résonner. (…)
tromper sur lui-même, car de lui-même, il n’a pas La parole s’introduit par l’oreille et le bain de
d’autre image que celle qu’il tente de vouloir dire. langage dans lequel l’être vivant naît.» 5 Ainsi
Vouloir dire est son rendez-vous avec la l’hystérie, fondée essentiellement sur un refus du
psychanalyse, comme autre regard, un regard qui ne corps et sur la question de que faire de son corps, est
juge pas, ne se moque pas, ne critique pas, ne parle peut-être particulièrement apte à épouser le divan
pas. La psychanalyse est un des signifiants dont il se d’un analyste.
sert pour sortir de son enfermement, pour sortir de Serait-ce de cette opération inadéquate faite entre
son corps perturbé par les mots dits de son père. l’usage et la jouissance du signifiant dont il s’agit
pour cette jeune femme de trente ans, qui interprète
1. MILLER L’orientation lacanienne «L’expérience du réel dans la cure
analytique» 1998-99, (inédit).
la maladie qui l’affecte comme une réponse, sa folle
2. FREUD S., Inhibition, symptôme, angoisse. PUF, 1971, p. 16. réponse à la réalisation de ses vœux les plus chers,
3. Ibid., p. 16.

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au moment où elle devient la femme de l’homme sexe opposé et qu’il menace de la frapper, si elle se
qu’elle aime, puis la mère d’un enfant qu’elle rebelle ? Quel père est-il, enfin, s’il n’est plus celui,
adore ? Au moment de la réalisation du désir en monstrueux et terrifiant, qu’elle avait construit bien
somme, et après les épisodes mouvementés qui ont avant de l’humaniser dans la parole, bien avant de
agité sa vie familiale et amoureuse, elle tombe réaliser, en fait, son calvaire à lui aussi, et l’échec
malade et est contrainte de réduire considérablement des tentatives de résistance à l’entreprise de
ses déplacements physiques. «Je crois que mon destruction, opérée par sa femme, de tout lien
corps crie», me dit-elle. vivable entre les sexes ? Bien avant d’en faire enfin
le père châtré de l’hystérique.
L’incorporation C’est cette phrase que sa mère, ne sachant
transmettre autre chose à sa fille que le désespoir et
Si aujourd’hui, le corps d’Anna est devenu son le malheur absolus réservés à la condition féminine,
partenaire-symptôme «criant», comme elle-même le lui a sans cesse serinée : «Tu es née sous une
dit, sa rencontre récente avec l’expérience analytique mauvaise étoile».
a, semble-t-il, précipité chez elle, dans un premier Anna en a fait un dit oraculaire, son étendard,
temps, un évènement qui concerne en fait le corps qu’elle chérit et combat à la fois, parce qu’il
spéculaire de l’analyste : «Quand je vous vois, je alimente, tout en l’apaisant par d’autres voies, sa
m’apaise, je me calme», dit-elle souvent. Ou bien culpabilité œdipienne. «Le dit premier légifère,
encore : «Vous êtes ma référence, ma colonne aphorise, est oracle, il confère à l’autre réel son
vertébrale». En énonçant cela, Anna ne sait pas obscure autorité. Prenez seulement un signifiant
encore que c’est sa position dans le langage, plus pour insigne de cette toute-puissance (…) et vous
que dans le regard, objet électif, qui pourra, ce corps avez le trait unaire qui, de combler la marque
de femme, le lui décerner ou pas. Elle ne m’a en invisible que le sujet tient du signifiant, aliène ce
effet jamais dit pour l’instant : «Quand je vous parle, sujet dans l’identification première qui forme l’Idéal
je me calme». du moi.» 6
Puisque réaliser son désir, dans la perspective C’est cependant au nom de cette culpabilité qu’elle
éthique du jugement dernier, lui reste encore interdit, se demande ce qu’elle peut faire de ce qui lui arrive,
elle croit à son symptôme. À la place de la de cette maladie ravageante qui la ronge et qui, en
réalisation du désir, ce sont les marques de la effet, lui décerne ce corps souffrant : si tout espoir
déchéance maternelle qui se sont inscrites au de bonheur est avant toute chose réduit à néant,
premier plan de son existence et de sa souffrance, parce qu’elle est née sous l’étoile des filles, que
déchéance d’une mère qu’elle dit avoir rejetée très peut-elle espérer, si ce n’est le destin funeste promis
tôt, mais qu’elle se découvre en fait avoir, selon ses par la naissance sous le signe du sexe faible ?
propres termes, incorporée. Elle se dit en effet Je crois que ce sont les scénarios fantasmatiques qui
marquée à vie par cette vision d’horreur, le jour où l’occupent depuis l’enfance qui viennent alors à
sa mère est ivre morte par terre, tenant des propos cette place du néant, petits scénarios éveillés où,
infâmes et où, de rage et d’impuissance à la fois, jeune femme parmi les jeunes femmes, combattant
Anna, à peine adolescente, lui donne des coups de en Amazone le monde des hommes, leur cruauté,
pieds en lui criant de se relever. leur barbarie, elle se retrouve enfin blessée, malade,
Coupable alors de l’avoir battue, peut-être. Mais incurable, allongée sur un lit d’hôpital. Et là où
plutôt, semble-t-il, angoissée par la place laissée l’amour d’un homme n’y suffit pas, elle se voit
vide par une mère alcoolique, qui se soustrait ainsi à guérie par la parole…
la sexualité du couple, cette mère déchue et malade La particularité du cas d’Anna réside en ce que c’est
que le père aurait fini par tromper après l’avoir d’abord l’analyste, par sa présence, par son corps,
abordée sur le mode du forçage et de la violence. qui lui rend vivable l’image de son propre corps à
Dans ce tableau que la mère a dessiné à sa fille des elle, dévasté, ravagé, vieillissant des assauts de la
années entières, jusque et au-delà de la mort du père maladie. L’analyste qui l’accueille, debout, qui
survenue quelques temps avant sa venue en analyse l’écoute, allongée, prenant acte de ses dires, de ses
et après le déclenchement de sa maladie, quelle est maux, mais qui ne doit pas manquer aussi de
la vision ou la phrase insupportable qui vient se rectifier parfois ses assertions, d’introduire une
substituer à la première, celle de la mère à terre ? coupure, une vacillation là où elle est sûre – par
«Mon père est un ogre», dit-elle. «Lorsqu’il entrait exemple de devenir comme sa mère «d’isoler dans le
dans la pièce, je me cachais sous la table de la salle à sujet, un cœur, ou kern (…) de nonsense, et (…)
manger». Que veut-il, ce père, s’interroge-t-elle, destiné à faire surgir des éléments signifiants (…)
quand il interdit à sa fille toute rencontre avec le

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faits de non-sens (…), franchissement (…) vers le n’avais pas peur, je défendais valeureusement la
non-sens signifiant, (…) non-sens, irréductible, cause des femmes, et je me vois ensuite malade,
traumatique» auquel le sujet pourra se voir couchée sur un lit – qu’elle remplace plus tard par
assujetti»7. Révéler donc le double effet qui définit un divan –, d’où je ne sors guérie que par la parole,
le signifiant comme tel, effet de sens et effet de trou. la mienne et celle d’un homme qui dit m’aimer.»
Enfin, cet analyste en chair et en os, sur lequel elle Cette scène, dont les variations multiples rendent
compte, peut la raccompagner à la porte, tandis frappantes la constance et la fixité de son corps
qu’elle peut à peine marcher. «Il faut un ravage pour couché, pourrait être venue répondre à cette scène
qu’il y ait un réveil», disait J. Lacan dans «Le réelle, souvenir-écran où la mère ivre ne veut rien
Séminaire RSI 8», évoquant la Reine Victoria et sa d’autre que la déchéance à laquelle elle s’est
volonté, soulignée par Éric Laurent dans un identifiée et dont, malgré le regard horrifié de sa
Ornicar ? digital, de tuer le désir. fille, elle ne veut pas guérir. Aucune tentative
Anna, ravagée tant par les dires de sa mère que par d’hospitalisation, ni de suivi médical, n’a été
la déchéance corporelle de celle-ci et par les images couronnée de succès, si bien que son père a choisi de
de la violence sexuelle entre ses parents qu’elle ne cesser précocement son activité professionnelle pour
manque pas de répéter dans sa vie, s’appuie donc, s’occuper de sa femme déséquilibrée, jusqu’à ce que
pour l’instant, non pas tant sur ce qu’elle dit, qui ne son cœur ne le lâche pour de bon.
résonne encore pas tout à fait favorablement dans Lorsque, bien plus tard, Anna est en proie à ce
son corps douloureux, que sur cette présence, d’une qu’elle me décrit comme des phobies, phobies
analyste, femme de surcroît. d’impulsion qui lui font voir, le temps d’un éclair,
Dans un article étonnant du journal Libération, J.-A. qu’elle pourrait porter un coup funeste à son mari ou
Miller répond au journaliste qui l’interroge sur à son enfant et se frapper en retour, l’on peut se
«l’objet-divan», élevé, pour l’occasion de la demander, en effet, de quel fantasme masochiste est-
rubrique, à la dignité d’«objet du siècle», en ce là la trace, fantasme masochiste comme
hommage au livre de Gérard Wajeman : «Le divan «jouissance ruineuse», dit J. Lacan dans Le
est une machine, une multi-guillotine, qui ampute le Séminaire L’envers de la psychanalyse. À propos de
corps de sa motricité, de sa capacité d’agir, de sa la flagellation, il fait remarquer qu’«à la base, à la
stature érigée, de sa visibilité. II matérialise le corps racine même du fantasme (…) la gloire de la marque
abandonné, le corps fauché, le corps abattu. (…) la marque sur la peau, d’où s’inspire un sujet
S’allonger sur le divan, c’est devenir pur parlant, s’identifiant comme étant objet de jouissance» 11. En
tout en faisant l’expérience de soi comme corps s’imaginant, dans cet éclair, porter un coup aux
parasité par la parole, pauvre corps malade des objets qui lui sont les plus chers et se frapper en
parlants. » 9 «Et c’est par sa présence, par son corps, retour, Anna ne répète-t-elle pas, en se punissant, le
dit Jacques-Alain Miller dans son Cours, que scénario terrible qu’elle revit sans cesse, celui où
l’analyste a chance de restaurer une jointure vivable elle frappe sa mère à terre ? Peut-être est-ce dans
entre symbolique et réel.» cette veine que l’interprétation inaugurale sous-
jacente à sa venue en analyse – je suis malade parce
L’horizon de l’analyse que je suis punie – peut trouver à se situer, comme
tentative d’un nouage, pour l’instant impossible,
Ainsi, plus que le divan, c’est l’analyste-objet, corps entre réel, symbolique et imaginaire :
portable, qui est nécessaire, pour que le signifiant se – du côté du réel, il y a l’atteinte de cette maladie
déploie dans une analyse. «Le réel du corps de évolutive (pour laquelle je l’encourage très
l’analyste, c’est ce dont il s’agit de faire notre régulièrement à se faire sérieusement soigner, ce
horizon» 10 qu’elle consent à faire).
. – du côté symbolique, il y a les mots du père, décrit
Anna est-elle dans la lignée de cet horizon, sous la figure d’un père terrifiant et impuissant à la
lorsqu’elle croit que l’apparente aisance physique de fois, qu’elle commence à retrouver dans l’amour
son analyste est ce qui va lui procurer ce qu’il analytique, un père qui tente de contenir une femme
faudrait pour devenir une femme ? Que peut-elle déchaînée tout en lui signifiant un désir qui peut,
faire des mots, lorsque son corps semble, en effet, derrière son humaine apparence, revêtir, dans un
prendre autant de place ? Comme je l’indiquais, il mariage déréglé, les atours d’un désir inhumain.
me semble que les mots ont pris corps pour Anna à – du côté imaginaire enfin, il y a ces scènes où elle
partir de ce petit scénario infantile aux mille et une se voit battre ceux qu’elle aime et où elle-même
versions, un scénario qu’elle met aujourd’hui en subit en rêve un sort analogue à celui de la mère
mots dans une analyse : «J’étais une Amazone, je

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fixée à jamais à terre sous le regard de sa fille. Dans savoir» 15, c’est aussi le corps de l’analyste, porteur
ces scènes, elle est une combattante qui finit en puissance des pouvoirs de la parole, qui vient
couchée, battue. témoigner de ce que nul ne peut être tué in absentia
L’interprétation signifiante honteuse d’Anna, ou in e
préalable à l’analyse, c’est donc que la maladie qui Transfert et interprétation permettent ainsi au
l’affecte serait un juste retour dans son corps des symptôme de travailler à l’invention de savoir,
coups portés sur celui de la mère interdite. obtenant, par l’élaboration signifiante, des effets sur
«Que veut dire le symptôme sinon qu’on y croit, dit le réel de la jouissance 16 , c’est-à-dire, me semble-t-
J.-A. Miller dans le Séminaire de Barcelone, sinon il, sur la vie. Le corps de l’analyste est un corps
que l’on croit en un vouloir dire du symptôme». vivant. Il ouvre les portes, serre la main, entend avec
«L’on croit en sa durée, en sa permanence, à ce l’oreille. Sa bouche émet à l’occasion un son qui
symptôme répétitif, éternel, qui s’oppose à la résonne avec le dire du patient. C’est aussi un corps
fulgurance des trois autres formations de qui jette un regard de bienvenue ou d’au revoir.
l’inconscient, à leur éclair, à leur surprise». Et il L’analyste incarne cet objet-corps dont la faute est
ajoute : «Si, pour un sujet, le symptôme est son de n’en pouvoir parler, mais dont il peut faire usage
identité la plus assurée, ce qu’il y a de plus réel, un comme analyste, c’est-à-dire selon le rapport à
savoir particulier à chacun, nécessaire, qui ne cesse l’objet qu’il a lui-même aperçu. Un corps unique au
pas de s’écrire, (…), pour l’analyste, il est un savoir monde, «semblant d’objet a», disait Eric Laurent à
dans le réel.» 12 propos du contrôle, «immobile, à sa place, en son
En ce qui concerne Anna, orienter l’expérience lieu, alors que le signifiant se déplace» 17. Par
analytique dans le sens du réel, ce pourrait être l’accueil inédit qu’il fait de sa parole, par le oui qu’il
d’attribuer à ces coups, qu’elle donne et qu’elle indique comme à la sortie de l’Œdipe, l’analyste
reçoit en retour, «le sens réel d’un battement peut rendre au sujet le don qui est le sien de guérir
signifiant», formulé ainsi par Laurence Bataille dans de ses symptômes en réintégrant son histoire jusqu’à
un article d’Ornicar ? 13 : un sens réel qui viendrait l’objet qui l’a causée, jusqu’au point où un seul
indiquer la mesure, la limite à ce qui apparaît ici symptôme, fondamental, viendra rétablir une
comme masochisme primordial et pulsion de mort, certaine humanité, là où le prix à payer était, à
«un avatar grammatical du fantasme un enfant est l’origine, exorbitant : «Le symptôme fondamental,
battu», une façon, dit-elle, de s’intégrer à l’ordre du c’est le mode de jouir du sujet, qui traduit un
monde, voire, une réponse au «message d’amour du déplacement de l’identité signifiante au mode de
père qui ne lui est pas parvenu». Nous pourrions jouir» 18. C’est un moment de la cure où «le
tenter de formuler ainsi l’opération radicale qui signifiant prend corps au sens réel, introduisant un
pourrait se faire dans l’analyse : face à la déchéance affect nouveau», pour reprendre l’expression récente
de l’Autre, vision anticipée de sa mort, se sont noués de Pierre Naveau 19.
le fait de la battre et de s’imaginer battue soi-même, La lecture actuelle de J.-A. Miller sur l’expérience
et là où un sens premier a pu surgir, dans l’intervalle du réel dans la cure analytique nous conduit à
entre les coups, déposer ce sens. Par l’opération de formuler la rencontre avec la sexualité, et en
l’analyse, s’en servir pour pouvoir s’en passer. Et particulier la rencontre avec la féminité, comme
puisque l’Autre manque, que rien ne peut réparer ce rencontre avec le réel : il s’agit, en l’occurrence, de
manque, cesser, dès lors, de jouir d’être battue, et, en la rencontre avec l’absence, avec le n’avoir rien
cessant de donner consistance à l’Autre qui jouit de cause de la souffrance féminine, privation radicale
se détruire, céder en retour, sur son pur être de qui affecte le corps lorsqu’il y est sensible. Il s’agit
jouissance mortifère. aussi du défaut, du trou dans le langage lui-même,
c’est-à-dire de ce point de manque, cause de la
Le point d’Archimède répétition, où surgit la fonction de l’objet perdu.
C’est là où Anna est aujourd’hui engagée à se
Le transfert est le levier avec lequel l’analyste opère retrouver, c’est aussi là où l’analyste est, par J.
sur la jouissance. Même là où il vient se mettre en Lacan à la fin des Écrits, suscité dans son acte 20.
travers et arrêter les associations du patient, comme
Freud nous invite à le savoir lorsqu’il parle de la 1. LACAN J., «Radiophonie», 1970, Scilicet n "2-3, Paris, Seuil, p. 61.
2. LACAN J., op. cit., p. 61.
résistance dans ses écrits sur la technique 3. TZARA T., L’homme approximatif N.R.F. Gallimard poésie.
psychanalytique 14, il assoit le ressort de la cure 4. LACAN J., Le Séminaire Livre XVII, L'envers de la psychanalyse, Paris,
Seuil, p. 56.
analytique. Et s’il s’agit de savoir «de quoi 5. MILLER J.-A., «Éléments de biologie lacanienne», «L’expérience du réel
l’analyste prend la place pour déchaîner le dans la cure analytique», (inédit), 1998-1999.
6. LACAN J., «Subversion du sujet et dialectique du désir», Écrits, Paris,
mouvement d’investissement du sujet supposé Seuil, 1966, p. 808.

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7. LACAN J., Le Séminaire Livre XI Les quatre concepts fondamentaux de la c’était plus fort que lui, il a joué avec des allumettes,
psychanalyse, Paris, Le Seuil, p. 226.
8. LACAN J., RSI, Ornicar ?, n°4, 1975, pp. 93-94. déclenchant la colère du père : «il n’est pas sévère,
9. MILLER J.-A., «Le corps portable», «L’objet du siècle : le divan», Le mais juste, et ne veut pas que j’y prenne goût et
journal Libération du 3 juillet 1999.
10. MILLER J.-A., «L’expérience du réel», 1998-1999. devienne pyromane», précise-t-il dans cette première
11. Le Séminaire Livre XVII L’envers de la psychanalyse, op. cit., p. 55-56. version de ce qu’il appellera «l’incendie». Il avait en
12. MILLER J.-A., «Le Séminaire de Barcelone», Le symptôme charlatan, Le
Seuil, 1998. effet, mis le feu à du coton, provoquant, dit-il, un
13. BATAILLE L., «Emma», Ornicar ? n°8, p. 21 à 31. petit incendie à la moquette. Malgré une énorme
14. FREUD S., «La dynamique du transfert», La technique psychanalytique, P.
U.F., Paris, 1985. fessée, il avait recommencé, mais cette fois-ci, dans
15 LACAN J., Le Séminaire Livre XVII L’envers de la psychanalyse, op. cit., la cheminée, avec du papier, et la dispute avait été
pp. 40-41.
16. Je fais ici référence à un travail de Flory Kruger paru dans le Volume de la terrible.
Xème Rencontre internationale sur Le partenaire-symptôme, Le Seuil, 1998. Pour l’heure, Ange témoigne de la peur de ses
17. LAURENT E., «Du contrôle», La Lettre mensuelle, n°114, décembre 1992.
18. MILLER J.-A., «L’expérience du réel»,… Leçon du 18 novembre 1998. parents sous forme de dénégation : «je n’ai pas à
19. Naveau P., Conférence des échanges à Saint-Brieuc, 23 novembre 1999, avoir peur d’eux, je les connais depuis douze ans, je
(inédit).
20. LACAN J., «La science et la vérité», Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 877. sais qu’ils veulent mon bien… et je dois leur rendre
l’amour qu’ils me donnent». Lorsqu’un glissement
Des vases communicants se produira de la peur des parents à la peur pour les
Sonia Chiriaco parents, la dénégation sera encore au rendez-vous :
«je n’ai pas peur qu’il arrive quelque chose à ceux
que j’aime, parce que ça n’est jamais arrivé».
Le corps, nous le savons bien, n’est pas que de Chez Ange, l’angoisse est donc prévalente dans ce
l’organique. C’est aussi de l’image, et du signifiant. premier temps de la cure. À. côté d’elle, si l’énurésie
Affecté par le langage, le corps n’existe que dans le et la boulimie sont déjà des manifestations gênantes
rapport à l’Autre. Freud, puis Lacan, nous l’ont de son corps, il ne s’agit pourtant pas encore de
enseigné, et la clinique ne cesse de le vérifier. Celui symptômes au sens où nous l’entendons. Même si
que nous appellerons Ange, va, à sa manière, nous le l’explication qu’il en donne puise dans son histoire,
démontrer. il devra faire un pas de plus pour en assumer la
responsabilité subjective.
Une plainte
Nostalgie
Il a douze ans lorsque nous faisons connaissance :
«J’ai une inquiétude ; je voudrais être parfait, Un rêve va le surprendre : «Mon père conduisait la
devenir quelqu’un de bien, mais j’ai deux défauts : nuit, il rentrait jusqu’à la maison et rangeait la
je suis un peu gros et je fais pipi au lit». C’est vrai, voiture dans le garage. J’avais fait une promenade,
Ange est un peu gros, «à la limite de l’obésité, et je m’étais perdu dans la nature. Je me suis
heureusement», dira-t-il. Me frappe chez lui, un ton retrouvé en suivant la trace de mon père jusqu’à la
affecté d’enfant trop sage. Les trois motifs de sa maison : il y avait de la fumée fluorescente qui était
plainte, l’inquiétude, l’énurésie, l’obésité, n’ont pas sortie du pot d’échappement de sa voiture, et je la
le même statut. Seul, le premier semble faire suivais».
énigme ; si le pipi au lit le gêne parce qu’il en a Ange suit donc son père à la trace… et quelle trace !
honte, il peut se l’expliquer par une anomalie de son À la suite de ce rêve, la plainte concernant l’énurésie
corps : il aurait une vessie trop petite liée à une va se déployer. Non seulement celle-ci ne cède pas
prématurité de trois semaines. Un urologue s’occupe avec les médicaments, mais au contraire, «c’est la
de ce problème en lui prescrivant des médicaments. douche» se lamente Ange ; il a l’air d’un bébé alors
De même, il connaîtrait le remède à son excédent de qu’il voudrait paraître grand. Quand je l’interroge
poids : faire attention «pour se stabiliser et grandir» sur ce paradoxe, il évoque avec une réelle
comme le lui a conseillé son père, et ça devrait complaisance sa nostalgie de la petite enfance
s’arranger tout seul. «d’abord, ma naissance, dit-il, c’était dans une
Reste cette inquiétude, «de rien, de tout», qu’il maternité, vers cinq heures et quart, mes parents
adresse à l’analyste. étaient les plus heureux du monde». Ange aurait
Malgré sa réussite scolaire, il a constamment peur donc bien été cet objet qui comble l’Autre.
d’annoncer de mauvaises notes à ses parents car il Depuis toujours, il aime les choses douces, ça ne le
les décevrait. Il travaille donc avec acharnement quitte pas : il caresse ses cheveux, ses peluches, ses
pour réussir plus tard, et mériter l’amour qu’il a chattes, et parfois même il suce son pouce, afin de
reçu. Pour des raisons identiques, il s’efforce de ne faire resurgir des souvenirs agréables, ces moments
jamais faire de bêtises ; par deux fois pourtant, de l’enfance auxquels il voudrait revenir ; ainsi, il

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allait parfois dans le lit de ses parents qui lui de la rivalité ; c’est que la petite sœur incarne l’objet
caressaient le ventre, les jambes : «c’était tellement du désir de l’Autre. En même temps, ce qui entre en
doux que ça me faisait des frissons dans tout le trop d’un côté, ressort en débordant de l’autre côté.
corps». Souvent, le père parti au travail, Ange ne Son corps est devenu un tuyau dont Ange ne
partageait plus cet émoi qu’avec sa mère. Les contrôle plus ni les entrées ni les sorties. Le flot
caresses ne se sont pas arrêtées soudainement, mais urinaire qui s’en échappe, lui fait entrevoir la trace
se sont transformées en chatouilles, jusqu’à de la jouissance qu’il ne veut pas lâcher. L’énurésie
disparaître à la naissance de sa sœur, dont c’était le s’inscrit donc dans ce tableau par la voie des
tour d’en profiter. Ange était devenu trop grand : il retrouvailles avec le paradis perdu de l’enfance, par
avait sept ans. Depuis, il se répète inlassablement le plaisir et la honte d’être un bébé. Ces retrouvailles
ces scènes de volupté avant de s’endormir. se paient cher, à savoir le prix du symptôme dont il
La rencontre avec la sexualité est toujours va maintenant endosser la responsabilité.
traumatique ou, en d’autres termes, inassimilable,
nous a appris Freud. L’on voit ici que la jouissance Désarroi
dont Ange témoigne, n’est pas articulée à une
signification sexuelle, elle n’est pas non plus Parallèlement à cette construction, son «inquiétude»
refoulée. Son récit n’a pas la couleur de l’aveu, et va se cristalliser sur la personne d’un professeur de
l’interdiction de l’inceste n’y apparaît pas. Or, nous musique qu’il évoquera à la faveur d’un rêve : «Je
savons par ailleurs que l’interdit porte sur tous les montais les escaliers pour aller en musique au
autres domaines que rencontre Ange, relayé par un troisième étage. Ma flûte sortait de mon sac, elle
Surmoi dont la férocité lui laisse peu de répit. tombait et se brisait. J’avais tellement peur que la
Souvenons-nous de ce qu’il s’impose pour mériter prof me donne une punition, que je me suis
l’amour de ses parents. réveillé».
Il sera taraudé par des questions qui l’amèneront à Ange ne comprend pas que pour une matière si peu
articuler ce que nous avons repéré comme les trois importante, ce professeur soit si sévère, au point de
motifs de sa plainte. Le nouage va s’opérer à partir le paralyser véritablement. Ce n’est plus de
de l’oralité. Il nous avait déjà dit qu’en grandissant, l’inquiétude qu’il ressent, mais de la terreur : «c’est
et en mangeant moins, il devrait paraître plus un volcan en éruption quand elle crie, un volcan
mince : de cela, il aurait la maîtrise, comme le lui éteint quand elle ne crie pas, car on s’attend à tout
indique son père. Mais sa mère lui conseille de ne moment à ce qu’elle explose» dit-il. En classe, il ne
pas se priver : «je ne me prive pas, j’en r'prends, souffle pas dans la flûte, il fait seulement semblant
mais raisonnablement». Comme si «en r'prendre» pour éviter les fausses notes, car «c’est plein de
était raisonnable ! Il lui faut en quelque sorte boutons partout, il n’y comprend rien.» Objet à la
redoubler l’opération du repas : un plat, ça se mange fois oral et phallique, la flûte ne le satisfait en rien
deux fois quand on l’aime. mais le confronte plutôt à l’impuissance. Devant son
incapacité à l’utiliser, il se contente de la suçoter.
Une construction Mais le rêve lui montre que ça ne suffit pas pour
échapper à l’angoisse de castration. La prof de
C’est à la naissance de sa sœur, qu’Ange s’est mis à musique est l’Autre malveillant qui veut le châtrer,
manger doublement : il allait, comme il dit, «dans le comme le deviennent, dans un effet d’après-coup,
frigo» parce qu’il était jaloux des câlins que recevait les institutrices dont il avait si peur à l’école
sa sœur : «je croyais que mes parents ne m’aimaient maternelle. Ange va passer de nombreuses séances à
plus, mais c’était pas vrai. Je mangeais à la place des évoquer la terreur que lui inspire ce professeur ; son
câlins». angoisse a trouvé un objet. Il attend la colère et le
Il propose là une interprétation qui permet châtiment de l’Autre. Il se souvient d’un sentiment
d’ébaucher une première esquisse de sa construction, semblable alors qu’il donne une deuxième version
véritable schéma de vases communicants : de «l’incendie». Il avait donc mis le feu à du coton
Temps 1 : rencontre avec l’émoi sexuel. de bébé, destiné, précise-t-il maintenant, aux soins
Temps 2 : naissance de sa sœur, et perte de l’objet de sa jeune sœur. Si sa mère l’avait grondé et frappé,
maternel. le pire avait été l’attente du retour du père, une
Temps 3 : Ange mange pour combler le trou de la attente d’une journée entière : le soir venu, il avait
perte. bien reçu la correction redoutée, mais soudain, un
Il va aussi chercher sur le corps même de sa sœur, la brusque changement de ton s’était produit : «bon, tu
jouissance perdue, en la caressant, la chatouillant, la as compris, on n’en parle plus». Il y avait tellement
mordillant, faisant conjoindre l’objet oral et l’objet de tendresse dans la voix du père, qu’Ange en fut

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désemparé. Encore aujourd’hui, les signes de signifiant tout ce qui insiste et dont le sujet est venu
l’amour ou de la colère le jettent dans le même se plaindre. Cette fois-ci un nouage s’est produit
désarroi. Ce père qui aime et châtie, comme celui du dans l’analyse pour faire énigme. «En r'prendre»
fantasme «on bat un enfant», n’allège en rien la désigne la répétition, condense en un mot la
culpabilité du fils. S'il attend le châtiment de l’Autre, jouissance du corps et du signifiant. Ce
c’est bien qu’il est coupable. D’une part, quel feu trébuchement dans la parole de l’enfant, ne
continue-t-il à allumer pour devoir, presque toutes témoigne-t-il pas aussi du réel de «lalangue» selon
les nuits, l’éteindre avec le flot urinaire ? D’autre l’orthographe qu’en a proposé Lacan, «grâce à quoi
part, que mange-t-il ? II mange «trop». Il en il va faire la coalescence, pour ainsi dire, de cette
«r'prend». Il se souvient d’ailleurs que, petit, après réalité sexuelle et du langage» ? 4
son biberon, il en avait encore envie. «Non pas d’un Ange n’a pas trouvé d’autre moyen que le symptôme
deuxième entier, mais d’un demi ou d’un quart, pour tenter d’apprivoiser cette jouissance qui l’a
enfin, quelque chose en plus». Or qu’est-ce qu’une surpris sous la forme de ces «frissons dans tout le
demande ? «La demande orale a un autre sens que la corps», et qui continue à le dominer.
satisfaction de la faim… elle est demande sexuelle»1
dit Lacan dans le Séminaire Le Transfert, et il Une solution
ajoute : «L’ambivalence première, propre à toute
demande, est que dans toute demande, il est Il cherche de nouvelles solutions dans la cure, et se
également impliqué que le sujet ne veut pas qu’elle laisse guider par de nombreux rêves. Nous en
soit satisfaite. Le sujet vise en soi la sauvegarde du retiendrons trois. Dans le premier, Ange se voit
désir, et témoigne de la présence du désir innommé transformé en chat, alors qu’un adulte le caresse, et
et aveugle» 2. c’est un grand plaisir. Hélas, une autre version de
cette scène met le chat en danger d’être coupé en
Répétition morceaux et mangé ; l’angoisse surgit.
Dans le second rêve, il vole et devient un ange. Eh
Avec son symptôme, Ange ne cesse de payer la dette bien, il a trouvé, c’est justement cela qu’il aimerait
de l’amour, ou plutôt de la jouissance reçue de ses être, un ange gardien au Paradis, afin d’aider les
parents. Mais ce qu’il paie d’un côté, il le reprend de gens à retrouver quelque chose qu’ils ont perdu…
l’autre, ou, comme il le dit lui-même si souvent, il en par exemple un être cher.
«r'prend». De même, en mordillant sa sœur qui Notre Ange rêvera aussi qu’il invente un distributeur
l’avait privé, il la transforme en substitut de l’objet de nourriture répondant à la voix et qui lui permettra
oral perdu. Vouloir être aimé comme elle, c’est de résoudre le problème de la faim dans le monde.
réaliser l’ampleur de la perte : «c’est depuis la Nous voyons bien que ses préoccupations ne
naissance de ma sœur, dit-il, je l’ai vue dans les bras changent guère, mais elles se déplacent
de mes parents et ça m’a fait penser à moi quand suffisamment, semble-t-il, pour qu’il n’ait plus
j’étais bébé». Comme le remarque Lacan dans le besoin d’être boulimique. Est-ce le passage de la
Séminaire V, la relation au rival, frère ou sœur, ne jouissance du corps à celle du signifiant qui le fait
prend sa valeur qu’en s’inscrivant «dans un fondre à vue d’œil ?
développement de symbolisation. Elle le complique Ange recueille les éléments de ses rêves pour
et nécessite une solution fantasmatique… Freud en a élaborer une théorie de ce qu’il appelle un monde
articulé la nature – le sujet est aboli sur le plan idéal où ne devraient régner qu’amour et harmonie.
symbolique, en tant qu’il est un rien du tout, à quoi Il y contribuera, en devenant garde forestier ; c’est
l’on refuse toute considération en tant que sujet» 3. décidé, ce sera son métier, sa mission. Il sauvera des
Ce que nous avions repéré comme temps 2, marqué animaux en empêchant les gens de chasser pour le
par l’apparition de la petite sœur qui vole au sujet plaisir du sang, et en leur faisant comprendre que
l’amour et le corps de la mère, vient donner au l’on ne doit tuer que pour satisfaire le besoin de
temps 1, dans un effet d’après coup, sa signification manger. Il insiste particulièrement sur «l’importance
de jouissance disparue. Ainsi, peut survenir le temps du respect de la chaîne alimentaire». Le schéma de
3, celui de la quête à jamais réitérée de l’objet perdu, vases communicants incarné d’abord dans son corps,
qui fait véritablement entrer le sujet dans la s’inscrit maintenant à travers ce projet. Il voudrait
répétition. Et comme la flûte du rêve, pleine de trous rétablir l’équilibre écologique et parvenir à un
dont Ange ne sait que faire, l’objet se dérobe monde où la violence serait absente, où tous les gens
toujours. «En r'prendre» ne parvient donc jamais à se comprendraient et vivraient en harmonie avec la
boucher la béance du corps, mais rassemble en un nature. Il propose donc une nouvelle version de sa
recherche du Paradis perdu auquel, on le voit bien, il

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n’a toujours pas renoncé, alors qu’il a presque lâché


ses symptômes. Ce traitement de la jouissance par le
fantasme l’apaise, en laissant pour l’instant intact le
voile devant la castration.
1. LACAN J., Le Séminaire, Livre VIII, Le transfert, Paris, Seuil, 1991, p. 239.
2. Ibid.
3. Lacan J., Le Séminaire, Livre V, Les formations de l’inconscient, Paris,
Seuil, 1998, p. 231.
4. LACAN J., «Conférence à Genève sur le symptôme», Le bloc-notes de la
psychanalyse, n°5, 1985.

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Logique lacanienne
En guise d’introduction au texte de Sacha Deuxième point : «Je pense, donc je suis» est un
Bourgeois-Gironde énoncé fondateur, un acte. Avant le cogito, nous dit
Gilles Chatenay Lacan (dans «La logique du fantasme»), la tradition
philosophique cherchait le réel de mon être dans ce
que j’étais avant que je ne pense. L’acte cartésien
(INDEXICALITÉ, PERFORMATIVITÉ ET opère cette coupure : la seule certitude de mon être,
INFÉRENCE DANS LES COGITO FREUDIEN ET je ne peux la fonder en-dehors du fait, et avant, que
LACANIENS) je pense, maintenant. Et ceci opère un rejet (c’est le
doute cartésien) de tout ce qui pouvait venir d’avant
Comparons ces deux propositions : «Cogito, ergo que je ne (le) pense. Le cogito fonde un sujet, le
sum» (Je pense, donc je suis) et «Wo es war, soll ich sujet lacanien de la science. Le cogito est un énoncé
werden» (Là où c’était, je dois advenir). fondateur, en lui-même (puisqu’il rejette toute
Freud introduit le temps (war), et l’espace (Wo). inférence de ce qui était avant), par sa propre
Que s’est-il passé entre Descartes et Freud ? Une énonciation. C’est un performatif au sens large,
subversion copernicienne : Freud a reconnu qu’il y a comme «Tu es ma femme», comme la parole pleine,
(dans le rêve, dans le lapsus, dans le symptôme, etc.) ou plus quotidiennement, par exemple comme «je
des pensées. Des pensées qui ne sont pas reconnues promets» : lorsque je dis «je promets», je réalise par
par nous comme étant les nôtres de notre quotidien, là même l’acte de promettre, et j’inaugure un certain
des pensées qui sont, selon les termes de Lacan, lien nouveau. L’énonciation performative, en elle-
«pas-Je». Tout ne coïncide pas entre nous et nos même, produit une réalité. Le cogito produit un
pensées. Premier décentrement, spatial (et première nouveau sujet : il y a une performativité du cogito.
négation freudienne portée sur le cogito) : là où il y L’acte (performatif) du cogito semble se condenser
a des pensées, «je» ne suis pas toujours. Lacan (dans dans son inférence : "donc". Lacan la réduit à une
«l’instance de la lettre», p. 516) traduit ainsi le conjonction («je pense et je suis»), sur laquelle porte
cogito : (ubi cogito, ibi sum» : là je pense, ici je suis. la négation freudienne (ce qui donne «Ou je ne
Deuxième décentrement, temporel (et deuxième pense pas, ou je ne suis pas»). Il peut ainsi dénoncer
négation freudienne : ce n’est pas maintenant que je (dans «La logique du fantasme») l’illusion moïque
pense, que je suis) : ces pensées qui ne sont pas de la coïncidence cartésienne entre pensée et être :
miennes, elles ont été miennes, elles ont été, selon l’«ergo » du cogito n’est en fait que l’ego.
les mots de Lacan (dans «Fonction et champ…», p. Indexicalité, performativité et inférence ne sont pas
300), «ce que j’aurai été» une fois que je le les aurai tout à fait de notre planète : ce sont des termes plus
reconnues comme ayant été les miennes (et qui courants dans la philosophie analytique. Mais
perduraient tant que je ne les reconnaissait pas pour justement : il s’agit de ne pas rester dans l’entre-soi
telles). C’est l’histoire du traumatisme, de la et, suivant l’exemple de Lacan (qui d’ailleurs s’est
séduction, et du fantasme. intéressé à Hintikka, auquel fait référence Sacha
La subversion freudienne intervient sur le temps et Bourgeois-Gironde), de ne pas reculer devant un
l’espace. C’est-à-dire plus précisément, en termes de traitement logique autre, notamment de ce qui est
logique, sur deux indexicaux : si je dis «demain» pour nous une référence majeure, le cogito cartésien.
aujourd’hui lundi, «demain» sera mardi. Mais si Et le lecteur lacanien du texte qui suit pourra être
demain je (re) dis «demain», je désignerai mercredi : intéressé par la position «anti-individualiste»
dans un indexical, la référence change, le sens ne adoptée par l’auteur quant à l’esprit et aux propriétés
change pas. De même pour «ici», «là-bas», et au des états mentaux.
premier chef, «Je». L’indexical est ce qui dans la
langue désigne la référence, le réel, mais, ironie, ce L’ANALYTIQUE, LE COGITO, L’ANALYSE
réel fuit.
Et une bonne partie des opérations lacaniennes sur le
cogito («je ne pense pas là où je suis, je ne suis pas L’analytique, le cogito, l’analyse
là où je pense», etc.) peuvent être pensées comme Sacha Bourgeois-Gironde
différentes explicitations d’un indexical implicite
chez Freud. La psychanalyse, plus que toute autre discipline, est
liée à l’idée de sujet, et en particulier, dans la lecture

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lacanienne de Descartes, à celle de sujet de la cogito. Ces propositions ont en commun d’être mal
science. L’époque structuraliste, post structuraliste formées syntaxiquement et dénuées de toute portée
ou pré-déconstructionniste a vu opérer diverses cognitive : elles peuvent être lyriques, poétiques ou
remises en cause du cogito cartésien – sans doute affectives mais elles ne nous renseignent sur aucun
parce que celui-ci leur semblait représenter un noyau état de choses, sur aucun fait. Elles ne sont pas à
dur, logique, indubitable, de l’idée de sujet qu’elles compter au rang de ces entités de la logique dans son
entendaient destituer. La psychanalyse se doit dès moment positiviste qui constituent la structure
lors d’échafauder une nouvelle "science du sujet" ou ultime du monde : les propositions analysables.
de justifier sa fondation, et donc expliciter une Qu’est-ce qu’une proposition analysable ? Une
variante appropriée du cogito ; c’est-à-dire du proposition qui est vraie (ou fausse) en vertu d’un
rapport du sujet à la constitution objective du savoir. fait, ou une proposition qui est vraie (ou fausse) en
Le problème est que l’on est très vite plongé dans un vertu de sa signification. Une proposition analysable
cercle de fondation avec ce type d’usage du cogito ; est donc un énoncé synthétique ou un énoncé
en l’espèce le fondement de la science escomptée analytique.
n’est pas d’un matériau différent de celui de l’objet Mais cette différence (interne au point de vue
sur lequel cette science va spécifiquement travailler : carnapien) entre analytique et synthétique est
il s’agit d’une pièce de langage à la première largement battue en brèche depuis l’article de Quine
personne. La différence entre la fondation de la de 19512, et depuis que d’autres philosophes, qui
science cartésienne par le cogito et la fondation appartiennent pourtant à la philosophie analytique et
psychanalytique par une variante du cogito cartésien qui ont même été des disciples de Carnap, comme
tient dans le rapport hétérogène, dans le premier cas, Goodman, n’ont pas tenu compte, dans leurs
et le rapport homogène, dans le second cas, du travaux, de cette différence. Il existe des
fondant et du fondé. Aussi sommes-nous conduits à propositions qui ont du sens et qui ne sont ni
poser l’hypothèse générale suivante : l’analyse du analytiques ni synthétiques, ou qui sont les deux à la
cogito fournit les critères généraux et fois. Et il se pourrait bien que le cogito relève de
paradigmatiques de l’analysabilité. En d’autres cette catégorie particulière de propositions. Si c’est
termes, si le cogito est fondateur, les critères de son le cas, il est nécessaire que ce qui fait la validité et
analysabilité ne peuvent lui être antérieurs. Affirmer rend admissible le caractère propositionnel du
que le cogito est analysable est indiquer qu’un cogito, ne soit pas seulement la référence à un fait et
certain type d’analyse, qui le déborde, est rendue l’autonomie sémantique de l’énoncé, ni seulement
possible avec lui. Il conviendra seulement de rendre peut-être la juxtaposition d’une propriété d’ordre
compte des propriétés particulières du cogito qui lui synthétique et d’une propriété d’ordre analytique.
confèrent ce statut privilégié ; propriétés qui risquent Cette juxtaposition serait insuffisante et
de se démarquer de celles que l’on attribue désarticulerait, pour ainsi dire, le cogito de
généralement au cogito cartésien. Je reviendrai, pour l’intérieur : vérité tantôt seulement empirique (par
finir, sur ce que j’imagine qu’est le rapport exemple fait mental d’essence purement
particulier de l’analyse au cogito. Ce n’est et ne peut psychologique : j’éprouve qu’il y a des pensées en
être, au fond, que secondairement mon propos. Le moi, donc je pense, donc je suis), vérité tantôt
cogito n’est pas à proprement parler un objet pour le seulement sémantique (jeu de mots dont on aurait le
type d’analyse que fournit la psychanalyse : quel plus grand mal à justifier l’usage particulier ;
sujet le formulerait effectivement ? pourquoi cogito plutôt qu’ambulo, par exemple ?).
Mais je note une analogie avec ce qui relève plus Le cogito est une vérité empirique et sémantique, il
directement de mon propos : le cogito se tient dans peut être entendu sous un aspect empirique ou
un rapport comparable avec la philosophie sémantique (être conçu en l’esprit ou proféré à voix
analytique ; ce qui, comme on le verra, ne permettra haute), parce qu’il est, avant cela, une vérité
toutefois pas d’assimiler le cogito de l’analyse avec pragmatique.
le cogito analytique ou de la philosophie analytique.
La levée hintikkienne de l’interdit
L’interdit carnapien
C’est cette valeur pragmatique du cogito qui va lui
Si on dégage la possibilité d’une lecture du cogito donner ses droits d’entrée en philosophie
cartésien en philosophie analytique, on lève l’interdit analytique ; valeur qu’avait implicitement rejetée
émis par Carnap en 1931 1 qui rejette hors du champ Carnap dans son article de 1932 et explicitement
de l’analyse logique l’ensemble hybride des dans un ajout de 1957 3. Cet ajout n’est pas innocent,
propositions métaphysiques dont ferait partie le il correspond à la popularité d’un terme à l’époque :

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celui de performativité et d’énoncés performatifs. Le cogito à la question


Énoncés dont la validité est tout entière d’essence
pragmatique vu qu’ils énoncent ce qu’ils font et font La philosophie analytique se pose une double série
ce qu’ils énoncent. de questions à propos du cogito qui permettent de
«C’est fini» n’est pas un énoncé performatif s’il saisir le contexte au sein duquel on peut isoler les
n’est pas écrit à la fin d’un texte ou énoncé à la fin trois points présentés ensuite. Viennent d’abord les
d’une conférence. Mais à ce moment là, remarquez questions que l’on peut appeler «traditionnelles» :
que c’est aussi un énoncé constatif : si c’est vraiment quel est l’«ego» du cogito ? Est-ce un concept ou
fini, tout le monde constate qu’avec cet énoncé, la une intuition ? Comment et pourquoi est-il certain et
fin a vraiment lieu. De même avec «ça commence». indubitable et en quoi est-ce une certitude
On peut, un peu maladroitement, commencer un fondatrice ? Quel lien le moment du cogito a-t-il
texte en disant «ça commence», c’est-à-dire avec les autres moments des Méditations ? Quel est
commencer comme cela. On peut même placer un son rapport aux temps ? La philosophie analytique
«ça commence» au milieu d’un article, en ayant l’air peut se pencher sur ces premières questions. Mais
de dire : jusqu’ici vous n’avez encore rien vu, d’autres questions ont plus spécifiquement surgi au
attendez voir que ça commence vraiment, vous allez sein des travaux des philosophes analytiques eux-
voir ce que vous allez voir, allez, «ça commence». mêmes : quelle est la meilleure formulation du
Le caractère pragmatique d’un énoncé performatif cogito ? Est-ce une inférence ou une intuition ? Si
provient largement du contexte dans lequel il est c’est une inférence, est-elle correcte et pourquoi ?
proféré. Il y a une plus ou moins grande dépendance S’exprime-t-il propositionnellement ou pas ? Quelles
contextuelle des énoncés ou des locutions sont les relations entre les propriétés sémantiques et
performatives envers des contextes ou des traits de pragmatiques de l’énoncé et les propriétés du
contextes. L’acte de baptiser dépend d’un contexte contenu mental qu’il est censé produire ? En
assez complexe – je ne parle pas seulement de la particulier quel rôle y joue l’usage d’un pronom
présence de fonts baptismaux, je parle de la personnel, et le fait qu’il s’y trouve une référence
nécessité d’une institution religieuse, bimillénaire, et implicite au temps présent. Plus généralement quelle
de représentants habilités à proférer certains énoncés valeur accorder à la présence de traits indexicaux
ritualisés dans le cadre de cette institution. La dans cet énoncé ? S’il y a un caractère performatif,
promesse peut, par analogie, être nommée une en quoi consiste-t-il ? Est-ce une vérité nécessaire ou
institution ; mais il est clair qu’elle nécessite moins une vérité contingente ? En quel sens peut-on dire
de discrimination institutionnelle. La seule chose que c’est une vérité analytique ? Est-ce une vérité a
que demande la promesse c’est que le temps passe priori ? En quel sens est-ce une vérité auto-
pour que celui à qui je promets pense que je vais vérifiante ? Plus généralement quels sont les liens
réaliser ma promesse. On voit bien que ces actes entre les traits logiques, sémantiques et
performatifs n’ont rien à voir avec des intentions pragmatiques de l’énoncé «cogito, ergo sum» et les
vraies ou fausses, sincères ou pas, mais seulement propriétés épistémologiques de certitude ou de vérité
avec l’existence de certaines conditions qu’on lui prête ? Les questions du second type ne
contextuelles qui les rendent possibles, praticables. sont évidemment pas incompatibles avec celles de
Le cogito est entré dans la philosophie analytique premier type, mais elles supposent que l’on mette
par la voie du performatif, c’est-à-dire par la voie, l’accent sur les points que l’exégèse traditionnelle
précisément datée, de l’analyse du langage ordinaire n’a pas nécessairement avancés ou formulés de ces
qui a représenté un courant, en très grande partie manières 6.
éteint, de la philosophie analytique : Oxford les
années 1950-60 4. L’homme qui a saisi la balle au Isolons trois questions et précisons en quoi elles ont
bond est Jaakko Hintikka, plus connu pour ses un rapport avec le titre de cet article : l’analytique, le
contributions à la philosophie de la logique. Il a cogito, l’analyse.
exposé, dans un double article de 1962-63 5, ce qu’il 1. Qu’est-ce qui donne au cogito ce que Hintikka a
entendait par la performativité du cogito. Je vais appelé le caractère performatif du cogito ? En quoi
brièvement le rappeler, mais j’aimerais préciser est-il compatible avec d’autres caractères formels
d’emblée que le rapport du cogito à la philosophie manifestes du cogito : le fait par exemple qu’il se
analytique ne passe pas exclusivement par la voie du présente comme une inférence ? Cette première
langage ordinaire. Il y aurait d’ailleurs quelque question a une portée générale : elle doit permettre
difficulté à dire en quoi l’énoncé du cogito peut être d’éclairer les liens entre un énoncé particulier et la
un segment du langage ordinaire. pensée ; ou encore les liens entre l’énonciation et la
pensée. C’est une question qui, en dernière instance,

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traite de la possibilité d’attribuer des propriétés accompagnée de la thèse de la contribution


communes au langage et à la pensée, ou en tout cas syntaxique des termes compris dans l’inférence à la
de les y découvrir. réussite performative de l’énoncé. L’argument
2. Comment le cogito permet-il d’identifier une hintikkien présente une construction en deux temps
entité (moi-même, un contenu de pensée en première qui peut être discutée. En premier lieu la
personne) ? Le cogito est-il un énoncé référentiel et, performativité du cogito est expliquée par un trait
si oui, comment a lieu l’identification de sa performatif qui n’est ni un trait performatif positif ni
référence ? En termes techniques, il s’agit là de un trait performatif proprement dit, mais un
parler du caractère indexical du cogito. Le caractère caractère pragmatique général qui n’appartient pas
indexical du cogito peut-il nous renseigner sur la véritablement, au départ, à l’énoncé du cogito. De
nature de ce qui est visé à travers lui : la nature de plus, ce trait performatif général et extérieur est mis
l’«ego» cartésien, par exemple ? en évidence non pour justifier, in fine, la
3. Quel rôle cognitif ou quelle valeur cognitive a le performativité du cogito, mais, davantage, son
cogito ? Comment permet-il d’éclairer la nature des inférentialité. Nommément : «il n’est pas besoin de
jugements en première personne en général ? En dénier, même si l’on voulait affirmer que le cogito
particulier, y a-t-il des propriétés épistémiques est essentiellement performatif, qu’en son sein sum
particulières du mental ou de l’esprit que le cogito est inféré à partir de cogito, s’il est admis que le seul
exemplifierait : l’autorité, l’incorrigibilité, fondement de cette inférence est le fait que la
l’infaillibilité (à savoir le fait qu’un individu semble négation de l’implication correspondante «je pense,
à lui-même l’auteur de ses pensées et qu’il les mais je n’existe pas», est essentiellement
endosse en première personne – autorité –, qu’il lui inconsistante (autoréfutante)». En second lieu
semble qu’il sait ce qu’il pense ou qu’il pense ce Hintikka émet la suggestion suivante «mais peut-être
qu’il pense et que nul n’est en mesure de lui dire le que le mot cogito est calculé pour exprimer le fait
contraire – infaillibilité et incorrigibilité) ? que la pensée est nécessaire afin de saisir que sum
Ces trois points sont, en réalité, les points cruciaux est évident dans l’intuition».
qui permettent de reconstruire, face à l’interdit Il est peut-être intéressant pour l’analyste (2) de
carnapien, la réalité propositionnelle du cogito. Mais noter qu’il n’y a de performativité de sum que sur le
nous courons aussi un deuxième lièvre. Chacun de fond logiquement et pragmatiquement nécessaire de
ces points doit illustrer une relation possible du non sum. La difficulté est de saisir en quoi cette
cogito à sa propre variation au sein de la condition pragmatique du cogito ne contredit pas
psychanalyse, et par là un lien potentiel entre l’indication faite par le cogito qu’une pensée est
l’analytique (1) (celui de la philosophie analytique) saisie au même moment.
et l’analytique (2) (le psychanalytique). La difficulté est peut-être mieux cernée si l’on se
J’envisagerai donc des situations (des mondes, des demande en quoi le cogito est un acte performatif. Il
scénarios, et parmi eux un exemple un peu bizarre) est clair par exemple que le fait d’énoncer le cogito
qui peuvent sembler, en réponse à la reconstruction ne me conduit pas à l’existence (aucune forme de
propositionnelle du cogito, balancer sa réussite causa sui n’est impliquée par l’argument cartésien).
analytique (1) et fournir un terrain propice à La réponse qui s’offre spontanément est de dire
l’avancée d’une approche analytique (2). Mais, pour qu’une forme de pensée est immédiatement produite
éviter tout suspense inutile ou tout espoir précipité, à travers le cogito. Mais comment allons-nous
soyons sûrs que des contraintes d’interprétation décrire une telle pensée ? Parler de la performativité
suffisantes sur les constructions analytiques (1) ne du cogito ne permet pas de répondre directement à
laissent pas la part si belle aux percées analytiques cette seconde question. Tout au plus pouvons-nous
(2) éventuelles. Il y a donc, si celui-ci peut prétendre anticiper par là certaines caractéristiques
au fondement de la nouvelle science du sujet, un épistémiques qui pourront être attribuées à cette
cogito propre à la psychanalyse qui échappe à ces pensée : certitude, incorrigibilité, autorité ; mais pas
contraintes ou les retourne à son compte. Le la nature de cette pensée en elle-même. Pour cela il
suspense, ici, reste entier. faut poursuivre l’analyse selon une exigence
référentielle qui, sur un plan formel, dépend de
1. Performativité l’interprétation des marques indexicales du cogito.
Concluons simplement sur ce premier point en
La thèse hintikkienne de la performativité du cogito remarquant que la nature pragmatique du cogito
peut être comprise et interprétée comme la thèse de n’entre nullement en conflit avec sa possible
la compatibilité de la performativité et de compréhension sémantique (valeur de vérité et
l’inférentialité au sein du cogito cartésien

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référentialité). Dire que le cogito est un énoncé signification linguistique. Cette deuxième
performatif est simplement indiquer qu’un acte de possibilité, d’inspiration frégéenne, revient à dire
référence est réalisé à travers lui, chercher vers quoi que la référence de «je», quelle qu’elle soit, vient
et comment cette référence est réalisée déborde le compléter une expression dont le sens est
jeu de langage à l’intérieur duquel s’inscrit un incomplet : «le locuteur de cet énoncé est [--1».
énoncé performatif. Tomber sous un concept, subjectivement, est
typiquement compléter le sens d’une expression
2. Référence indexicale comme la précédente.
Nous avons donc plusieurs options pour caractériser
«Ceci est mon corps» est un énoncé indexical la nature de la référence effectuée par le cogito à une
susceptible d’un possible échec de la référence. Je entité dont on ignore encore la nature : théorie de la
peux pointer par là vers un autre corps. Une machine référence directe (TR), indication d’une référence
peut énoncer cette phrase, on peut imaginer qu’elle via un concept ou un sens frégéen (SF). SF et TR
pointe vers elle-même, son mécanisme, sa carcasse, peuvent être, plus ou moins problématiquement,
sans que l’on soit pour autant convaincu qu’un corps associées à une forme de conventionnalisme, c’est-à-
est désigné par là. «Je pense» ne pose le même dire de définition de «je» comme faisant référence
problème que si l’on croit par avance que «je» doit (en un sens réflexif différent du problème non-
renvoyer à un corps, ou, différemment, à une version réflexif de la référence faite par la première
quelconque de l’«ego cartésien» qu’on est sans personne à une entité) aux conditions mêmes de son
doute peu enclin à assimiler à un mécanisme ou une énonciation.
boîte vocale. Il est difficile de trancher. Indiquons simple ment, en
«Ceci est mon corps» peut renvoyer laissant les raisons sous-jacentes de ces conclusions
symboliquement à un morceau de pain et un verre de à l’intuition du lecteur ou à son pouvoir de
vin, qui visiblement ne forment pas le corps de la reconstruction analytique, que la conséquence
personne en chair et en os qui profère un tel énoncé. principale liée au fait d’adopter SF est d’accorder un
Lorsqu’une partie du vin est bue et une partie du poids très important à ce qui, dans mon
pain consommée, «ceci est mon corps», répété, environnement, est repérable comme une expérience
renvoie symboliquement aux restes et réellement, proprement subjective (avoir un corps par exemple
quoiqu’un peu étrangement, aux parties ingurgitées. ou être dans le monde). Le fait d’adopter SF avec
«Je pense» ne peut donner lieu aux mêmes effets une version stricte de conventionnalisme et de
symboliques et à la même division entre référence contextualisme précise même la nature de ce corps
réelle et symbolique. Puis-je décider d’appeler «je» ou de ces expériences : elles forment une réalité
certaines parties de moi-même ? Cela n’a pas de discrète (rien ne dit que deux expériences d’un corps
sens parce que l’on ne désigne pas des parties en associées à une énonciation conventionnelle de «je»
utilisant «je», ou alors on se pose soi-même comme renvoient au même corps) et obligent à une
une partie indivisible d’un ensemble où toute partie définition purement méréologique (relevant d’une
est également délimitée par un usage complet et analyse de la relation de la partie au tout) de la
indivisible de «je». Parler de l’indexicalité de la corporéité. Le fait d’adopter TR conduira,
première personne est donc parler de deux choses au différemment, à penser que l’usage de la première
départ assez différentes. Premièrement, en un sens personne équivaut au fait d’endosser immédiatement
classique, le caractère indexical de «je» renvoie au un contenu de pensée irréductiblement subjectif. La
fait que «je» renvoie à un trait particulier du théorie selon laquelle «je» renvoie directement à une
contexte dans lequel il est utilisé : en l’occurrence réalité objective semble de son côté correspondre
«je» signifie conventionnellement «le locuteur de cet assez bien à la manière dont est posée la res cogitans
énoncé». On voit qu’apparemment la définition de cartésienne : comme une réalité objective
l’indexicalité de «je» en termes de variable dépendante quant à son individuation d’un point de
contextuelle n’est pas indépendante de sa définition vue qui lui est inhérent, c’est-à-dire d’une
selon une convention linguistique. Deuxièmement, identification indexicale. Nous sommes là en
l’indexicalité de la première personne peut être présence d’une réalité essentiellement perspective.
comprise en un sens direct ou en un sens indirect.
«Je» peut renvoyer directement à un trait du 3. Valeur epistémique
contexte auquel il appartient ou bien «je» indique
indirectement qu’une certaine entité est présente au La définition du cogito dans les termes d’une
sein de ce contexte, par l’intermédiaire par exemple proposition indexicale permet de soumettre à une
d’un concept équivalent, en particulier, à sa exigence sémantique de nature externaliste (c’est-à-

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dire à la découverte de la référence réalisée par le c’est le cas dans l’ordre des Méditations
cogito et, par là, du rapport de ce dernier avec un Métaphysiques, il lui faut postuler que le contenu
trait objectif du monde qui en justifierait alors la mental qui est individué au moment où il conçoit le
valeur épistémique) les propriétés de l’esprit que cogito, est relié, d’une façon ou d’une autre qu’il
l’on est généralement prêt à assumer au sein d’une pourra éclairer par la suite, à l’existence de traits
vision «cartésienne» de l’esprit : incorrigibilité, contextuels de cette pensée. L’anti-individualisme
infaillibilité, autorité et privilège d’accessibilité. A la fournit donc ici le cadre d’une inférence à la
suite du philosophe californien Tyler Burge 7, nous meilleure explication de l’exigence référentielle du
adopterons une position anti-individualiste sur cogito.
l’esprit et les propriétés des états mentaux. Cela La seconde raison pour soutenir une position
signifie que nous pensons que nos états mentaux cartésienne anti-individualiste sur l’esprit en général
(croyances, désirs, émotions…) et leurs propriétés et au sujet du cogito en particulier est que nous
sont individués en l’esprit en fonction de traits ou de pouvons éclaircir, à travers cet exemple particulier,
propriétés de l’environnement du sujet qui possède la notion d’environnement qui est centrale à la
ces états mentaux. Cet environnement du sujet peut définition de cette position. Si le cogito est une
être défini de plusieurs manières. La plus simple est pensée qui est individuée en l’esprit de manière
de dire que la frontière entre le sujet et son antiindividualiste ou, comme on peut dire
environnement est constituée par la peau de ce également, externaliste, cela signifie que cette
dernier. Les états corporels, non causés eux-mêmes pensée entretient une relation d’individuation avec
par l’environnement de ce corps, peuvent dans ce certains traits du contexte au sein duquel elle est
cas être compris comme des conditions internes et produite. Mais, comme nous l’avons vu avec la
individuelles de production des états mentaux du performativité, le contexte d’énonciation ou de
sujet. Une telle définition permettrait par exemple de conception en l’esprit du cogito ne peut être défini
réunir sous une même conception individualiste du que de manière minimale et, surtout, il n’est pas
mental des états mentaux d’origine proprement nécessairement connu du sujet au moment où il
mentale comme les croyances ou les jugements et conçoit cette pensée. Une telle méconnaissance des
des états mentaux d’origine corporelle comme ceux conditions d’individuation d’une pensée qu’il
que Descartes appelle les passions de l’âme. On voit possède par le sujet est d’ailleurs un trait commun de
ainsi dans quelle mesure le dualisme peut être la conception anti-individualiste. Le sujet peut savoir
accommodé dans une conception individualiste de qu’il a une pensée, sans être en mesure de dire
l’esprit. comment cette pensée est arrivée, pour ainsi dire, jus
Il peut donc sembler paradoxal de soutenir la qu’en son esprit. Il faut donc bien différencier entre
plausibilité d’une forme d’anti-individualisme savoir que l’on a une pensée et savoir comment et
cartésien et d’appliquer une telle conception à pourquoi on a une pensée. Le contexte ou les
l’analyse de l’argument qui paraît militer le plus conditions d’individuation du cogito sont donc ici
exemplairement en faveur de la position contraire : formés par tout ce que ne sait pas encore le sujet sur,
le cogito en tant qu’il est conçu en l’esprit. Il y a précisément, ce contexte ou ces conditions. Une telle
pourtant plusieurs raisons pour lesquelles cette ignorance comprend, de manière cruciale,
position est non seulement vraisemblable mais l’existence du sujet lui-même et la caractérisation de
fournit également un meilleur cadre interprétatif du sa nature. Les limites de l’environnement ne sont
cogito. La première raison est que, comme nous donc pas ici corporelles, mais cognitives ou
l’avons vu, le cogito, à travers ses marques épistémiques. Et l’intérêt de l’interprétation du
indexicales, présente une exigence de référentialité. cogito dans les termes d’une position anti-
Un bon moyen de commencer à identifier la individualiste est de nous rendre sensible le fait que
référence du cogito sans pour autant postuler la limite entre les conditions externes et l’accès
arbitraire ment l’existence d’une entité que l’on interne en première personne à mes pensées est une
déciderait d’appeler sans plus de précautions l’«ego limite qui traverse et divise le sujet lui-même, dans
cartésien» est de considérer que le cogito renvoie à le point le plus intime où il prend conscience de son
un contenu mental, en l’occurrence une certaine existence, et non pas une limite qui séparerait
pensée en première personne, et que celle-ci possède arbitrairement entre le sujet et le monde objectif des
des conditions objectives d’individuation. Quand il causes physiques.
pense le cogito, le sujet cartésien a quelque chose en Indiquons brièvement à présent les trois arguments
l’esprit, et s’il veut relier cette pensée du cogito à sa principaux d’une telle position.
propre existence et à la nature de son esprit, comme

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(i) Une conception anti-individualiste de l’esprit épistémiques peuvent être attribuées à cet esprit et
n’est pas incompatible en principe avec l’idée qu’un que cette attribution dépend de la concomitance d’un
mode d’accès privilégié aux pensées qui n’est pas point de vue en première personne et de
propre à cette conception puisse cependant coexister l’accessibilité de faits ou d’états mentaux. Cette
avec un mode d’individuation de ces pensées dans attribution est-elle essentielle ? La réponse à cette
les termes externalistes qu’elle défend. question dépend d’une analyse qui déborde celle des
(ii) L’anti-individualisme n’est pas nécessairement propriétés du cogito : elle concerne, à l’intérieur de
la promotion d’une version causaliste de la relation l’ordre des raisons cartésien, la transition de «ego
d’individuation ou, plus généralement, de la relation sum, ego cogito» à «ego sum res cogitans» et
de dépendance ontologique entre une pensée et un suppose une reconstruction et une interprétation
trait ou un contenu objectif. La référence putative du formelles très différentes de celles qui ont permis de
cogito (par exemple «moi-même») n’a pas besoin conférer au cogito un caractère propositionnel.
d’être la cause directe de l’individuation de la
pensée du cogito dans mon esprit. D’autres versions Philosophie analytique et psychanalyse : le
de la relation entre le cogito et sa référence objective chevalier inexistant
sont envisageables, sur le modèle cartésien, en
particulier, de la relation entre réalité formelle et Je me demanderai 8 pour finir brièvement et de
réalité objective de l’idée. manière délibérément relâchée ce qui, dans ces trois
(iii) L’individualisme entraîne une conséquence questions, telles qu’elles sont posées par la
immédiate : la nature de l’état mental d’un individu philosophie analytique, peut intéresser la
ne peut varier qu’à la condition que la constitution psychanalyse. Et je risque une hypothèse : l’analyse
interne de cet individu varie elle-même. Mais s’intéresse tout particulièrement aux
imaginons que l’environnement d’un individu ne dysfonctionnements éventuels des enchaînements
puisse être différent qu’à la condition que la formels ou à l’inconsistance éventuelle des
constitution interne de cet individu soit elle-même arguments qui paraissent contribuer à la cohérence
différente. Dans ce cas l’identité de la constitution des trois conséquences générales qui découlent du
interne pourrait suffire à garantir l’identité de la traitement de ces trois questions : i) l’existence d’un
nature des états mentaux des individus, même si ces lien inférentiel ou analogique entre le langage et la
états mentaux dépendent, quant à leur individuation, pensée – cohérence formelle ; ii) l’identification
de traits objectifs de l’environnement de l’individu. d’une entité ou d’un contenu subjectifs – cohérence
Cet argument définit, en un sens, le contexte référentielle ; iii) l’identification d’un sujet et de son
argumentatif dans lequel il est possible de parler esprit – cohérence cognitive ou épistémique.
d’une coexistence entre un mode d’instanciation i). Le manque de sérieux ne suffit pas à mettre en
immédiat (et relevant apparemment d’un cadre échec un performatif et peut-être pas non plus une
d’explication de type individualiste) et un mode analyse. En ce sens la priorité de l’analyse n’est peut
d’individuation objectif (et relevant théoriquement être pas de reconstruire un lien, imaginé brisé, entre
d’un cadre d’explication de type anti-individualiste). langage et pensée, mais de faire parler le sujet. Pour
Les propriétés épistémiques généralement inhérentes l’analyse toute parole est aussi bonne qu’un cogito,
à une vision «cartésienne» de l’esprit dépendent par la réussite performative qu’elle implique. Toute
donc de l’indépendance relative d’un point de vue en parole indique qu’une pensée est en acte, même si
première personne ou, si l’on veut, du fait qu’un cet acte même de parole n’est pas encore
mode perspectif d’identification de ses propres l’identification d’une pensée.
contenus est enveloppé par l’esprit. Mais à nouveau ii). Le chevalier inexistant a bien le droit d’énoncer
il ne faut pas confondre le problème de sous son heaume carolingien «je n’existe pas». Il
l’identification de ses contenus par l’esprit avec n’est pas sûr que cet énoncé (puisqu’il n’est pas
celui de la connaissance de sa nature propre. Le fait auto-réfutant dans ce cas) puisse conduire à la
qu’un individu semble à lui-même l’auteur de ses performativité de «je pense, donc je suis». Cela
pensées et qu’il les endosse en première personne demeure cohérent avec ce qui a été énoncé plus haut.
(autorité), qu’il lui semble qu’il sait ce qu’il pense La performativité du cogito indique les limites d’un
ou qu’il pense ce qu’il pense et que nul n’est en jeu de langage référentiel. Lorsque le cogito n’a pas
mesure de lui dire le contraire (infaillibilité et lieu, il n’y a pas à poursuivre l’exigence référentielle
incorrigibilité), ne nous dit encore rien sur ce qu’est qui est nécessairement articulée sur les limites du jeu
l’esprit dans lequel ces pensées ont lieu. Tout au de langage précédent. Dans le cas du chevalier
plus pouvons-nous affirmer que certaines propriétés inexistant, il est vain de rechercher une entité sous le
heaume.

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iii). L’inconsistance épistémique (celle, par exemple, 2. QUINE W.V.O., «Two Dogmas of Empiricism», From a Logical Point of
View, 1953, Harvard University Press.
du paradoxe : «je ne crois pas que je crois que p») 3. Voir l’édition anglaise par A. Pap du texte de CARNAP : «The Elimination
est résolue si on lit cet énoncé en partant de «p» et of Metaphysics through Logical Analysis of Language» in AYER A., (éd.),
Logical Positivism, New York Free Press, 1959 ; pp. 60-81.
non pas de «je». C’est ce que suggère la thèse de 4. L’extinction d’un type d’analyse ne signifie pas l’épuisement de cette
l’anti-individualisme en philosophie de l’esprit : les analyse. Il en va pour l’analyse et les arguments comme pour les espèces
naturelles : leur disparition est une disparition au sein d’un certain
propriétés épistémiques sont in fine dépendantes de environnement, elle est circonstancielle ; rien n’indique que l’entité ou le type
la référence objective («p») et non pas de l’esprit ou d’entités disparu soit parvenu au terme de son évolution. Aussi la découverte et
l’analyse complexe de la performativité n’ont pas véritablement été suivies
du sujet («je»). Si «p» est précédé d’un opérateur d’un stade avancé de formalisation. Autre exemple : le fait que la logique de la
épistémique positif («croit»), il n’est pas possible déduction soit incomparablement plus avancée, formellement, que la logique
de l’induction, n’indique que des limites internes à notre compréhension des
que ce dernier soit lui-même précédé d’un opérateur deux sortes de raisonnement et non des jugements sur l’un ou sur l’autre.
épistémique négatif («ne croit pas»). Si «p» est 5. HINTIKKA j., «"Cogito, ergo sum" : Inférence or performance»,
Philosophical Review, 71, 1962 (Traduit par R Le Quellec-Wolf, «"Cogito,
donné ou posé, une seule valeur épistémique ergo sum" : inférence ou performance», Philosophie, 6, 1985) ; et «"Cogito,
(positive ou négative) peut caractériser la relation du ergo sum" as an Inférence and a Performance», Philosophical Review, 72,
1963.
sujet envers «p». Si «p» n’est pas donné, la 6. Je remercie Pascal Engel de m’avoir fait apparaître clairement l’étendue des
confusion épistémique peut gagner le sujet et il peut liens entre le cogito et la philosophie analytique à l’occasion de la soutenance
de ma thèse sur «La reconstruction analytique du cogito» ; la division entre
entretenir des croyances contradictoires. D’où questions traditionnelles et questions plus proprement «analytiques» est de lui.
l’importance, pour le cogito et pour les actes de J’aimerais risquer une hypothèse complémentaire sur cette bipartition des
questions. Les questions traditionnelles ou cartésiennes sur le cogito sont
pensée en général, de poser l’acte de référence au essentiellement disjonctives et relationnelles. En un sens cartésien, cette fois, le
principe de l’analyse de la valeur épistémique de ces cogito pourrait être dit une réalité synthétique. Les questions analytiques sont
essentiellement conjonctives et internes (analytiques précisément). Elles visent
actes de pensée. Reste naturellement à découvrir, à également une réalité que l’on pourrait tenter de saisir à travers l’expression de
travers l’analyse, ce qui peut être dit posé à l’origine «caractère propositionnel du cogito» ; cf. BOURGEOIS-GIRONDE S.,» Le
caractère propositionnel du cogito : des propriétés formelles de l’énoncé aux
de l’acte de pensée formé par le cogito cartésien. propriétés épistémiques de l’esprit», Revue de Théologie et de Philosophie,
L’identité de mes attitudes épistémiques (pensées, Lausanne (à paraître). Insister sur le caractère propositionnel du cogito permet
d’associer les deux types de questions et de donner un sens à la caractérisation
croyances, désirs…) est ainsi dépendante de leurs indirecte de son énoncé par Descartes : «hoc pronuntiatum».
objets sur lesquels je m’articule. Le cas du cogito est 7. Voir par exemple BURGE T., «Individualism and the Mental», Midwest
Studies in Philosophy, vol. 4.
toutefois plus général que celui des actes de pensées 8. Car j’ai en tête mes discussions sur le cogito avec le cartel de Nantes (Alain
plus apparemment référentiels : ici l’objet est Calderon, Gilles Chatenay, Solange David, Françoise Frank, Rémi Lestien) que
je remercie chaleureusement pour leurs invitations et nos conversations.
postulé, ou plus exactement l’objet est «je» lui-
même. Il ne peut donc apparaître aucune
contradiction entre le début et le terme de la chaîne La chose mathématique
épistémique à laquelle on peut être tenté d’assimiler Nathalie Charraud
le cogito.
Une analyse complète du cogito est non seulement I. La chose mathématique n’est pas l’objet
une analyse de ce qui rend possible cette triple
cohérence, elle consiste aussi en une analyse Peut-on parler de chose, à propos de
prophylactique de l’échec nécessaire des tentatives mathématiques ? Le terme d’objet, bien que
de sa mise en échec. L’analyse traite controversé, est plus largement admis comme
(thérapeutiquement) des effets de l’inadéquation du relevant d’une définition et ayant une représentation,
langage et de la pensée en acte (dont rend compte une unité, une image sur quoi l’esprit du
l’inconscient), du défaut d’identification de ce qu’est mathématicien peut s’appuyer. Les dessins des
le sujet par lui-même, et de l’inadéquation de ce que cercles et des triangles, par exemple, ont de tout
pense le sujet et ce qu’il est. Je n’utiliserai pas les temps été des supports déterminants pour les
termes de l’analyse pour parler de ces échecs, mais démonstrations de géométrie qui reposaient par
j’ai envisagé une manière possible de parler de ces ailleurs sur leurs définitions euclidiennes.
échecs éventuels au sein de la philosophie La chose, au contraire, est à situer comme ce qui n’a
analytique. Ces échecs toutefois n’ont de relief pas encore reçu de bonne définition, et donc sur quoi
qu’en relation aux constructions correspondantes qui on ne peut encore travailler mathématiquement, mais
m’ont paru analytiquement constituer les autour de quoi tournent un certain nombre de
implications formelles, sémantiques et cognitives du mathématiciens. Le continu est sans doute l’exemple
cogito et qui leur opposent assurément un champ le plus frappant d’une telle chose qui est demeurée
complexe de résistances. une énigme durant des siècles dans le champ de
l’analyse : il était évident que sa nature concernait
1. CARNAP R., «Le dépassement de la métaphysique par l’analyse logique du les mathématiques, même si aucune définition
langage», in SOULEZ A. (sous la direction de), Manifeste du Cercle de Vienne
et autres Écrits, PUF, Paris, 1985. satisfaisante n’arrivait à la circonscrire, jusqu’à la
fin du XIXe siècle où la construction de Cantor-

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Dedekind emporta le consensus du milieu L’expression de chose est utilisée ici dans une
mathématique. Les infiniment petits de Leibniz, à acception très large mais précise à la fois : c’est ce
l’inverse, finirent par être rejetés des mathématiques qui résiste dans les mathématiques à toute réduction
classiques malgré leur allure mathématique et le logiciste. La chose mathématique n’est pas un
service qu’ils rendaient dans maints calculs, faute de substrat amorphe sur lequel vont s’ajouter des
définition satisfaisante. propriétés, c’est une chose, potentiellement riche de
On peut également évoquer les nombreuses son devenir.
tentatives de définir des nombres infinis, depuis
Fontenelle, en passant par Bolzano, Du Bois- II. L’ensemble est une chose
Reymond, Véronèse, jusqu’à ce que Cantor tranche
la question avec la théorie des nombres transfinis, La chose mathématique s’opposerait-elle alors à la
laquelle ne pouvait venir au jour qu’après que la notion d’un ensemble qui, muni d’axiomes, serait ce
notion de cardinalité soit dégagée avec celle sur quoi le mathématicien moderne est censé
d’application bijective. Il y a donc une dimension travailler ? S’agirait-t-il simplement de rappeler la
historique du passage de l’intuition de quelque chose dimension intuitive, imaginaire, sous-jacente à toute
de mathématisable à sa mathématisation effective, approche des êtres mathématiques, dimension qui
puisque certains outils sont indispensables pour serait effacée par la théorie des ensembles ?
franchir l’étape de la bonne définition. Cavaillès a Ce serait négliger l’histoire de l’émergence de la
particulièrement souligné cet aspect du «devenir notion d’ensemble. Ce serait également négliger
mathématique» en écrivant qu’» il y a une l’article de Heidegger 2 sur la Chose (1955), où les
objectivité fondée mathématiquement du devenir considérations sur le vase comme chose peuvent être
mathématique» 1. presque point par point rapprochées des dires et des
La première approche qu’il y a bien une chose interrogations de Cantor sur ce qu’est un ensemble.
mathématique réside donc dans cette constatation Un ensemble n’est déjà pas, en lui-même, un
qu’il y a du mathématisable avant même que cela substrat amorphe sur lequel on va définir des
soit pris dans une mathématique effective, recevable propriétés. La notion d’ensemble s’est dégagée peu à
par la communauté mathématique. L’histoire est peu dans la pensée mathématique de la fin du XIXe
pleine de ces moments où une chose mathématique siècle et représente une conquête capitale et
surgit et insiste, attendant longtemps pour passer difficilement acquise dans l’histoire des
dans les mathématiques académiques. En même mathématiques.
temps il peut être extrêmement hasardeux, voire Cantor commence par s’interroger sur les ensembles
dangereux, pour un mathématicien de s’aventurer de points répartis sur une droite 3. La notion
sur ces terrains non balisés, même si ceux sont les d’ensemble est alors intimement liée à des questions
plus passionnants. Le cas de Cantor, dont j’ai concernant la topologie du continu. Remarquons
évoqué le nom à propos du continu et des nombres que, de leur côté, les formulations de Heidegger sur
transfinis, en est un exemple particulièrement la proximité évoquent le point d’accumulation et la
illustratif. limite : «La proximité conserve l’éloignement.
Un autre biais pour justifier cette expression de Conservant l’éloignement, la proximité accomplit
chose mathématique se trouve dans les tentatives qui son être en rapprochant ce qui est loin.» 4 Ou
ont été faites de fonder les mathématiques sur la encore : «La proximité règne dans le rapprochement,
logique. Il y a bien sûr le théorème de Gödel de en tant qu’elle est rassemblement dû à la chose».
1931 qui en a démontré les limites. Mais plus encore Les premiers ensembles définis par Cantor sont ainsi
que ce résultat, il y a le fait que très vite, pour les ensembles dérivés (1879), l’ensemble dérivé
répondre à des questions logiques sur les systèmes d’un ensemble P étant constitué de ses points
formels, comme leur non-contradiction par exemple, limites. Deux ans plus tard, par l’intermédiaire du
il faut faire appel à une partie plus ou moins concept de puissance, il envisage une généralisation
importante des mathématiques, ce qui nous place à tout «agrégat bien défini» 5. On voit qu’il ne va pas
devant un cercle vicieux : la logique doit utiliser les de soi de savoir ce qui constitue un ensemble. Celui-
mathématiques pour fonder les mathématiques ! Il ci devra être «déterminé de manière interne», c’est-
me semble qu’il y a là le constat d’une antériorité de à-dire qu’«il devra être déterminé, pour tout objet
la chose mathématique sur toute tentative de appartenant au même domaine conceptuel, s’il
réduction de celle-ci, même si bien évidemment elle appartient ou non en tant qu’élément à l’ensemble, et
ne pourrait exister sans le langage courant codifié d’autre part si deux objets de l’ensemble, en dépit de
dans une logique adéquate. leurs différences formelles, sont égaux ou non» 6.
Enfin, dans les Grundlagen (1882), l’ensemble en

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tant que tel est une «multiplicité qui peut être Avec J.L. Krivine et les logiciens contemporains,
combinée en un tout», un mélange d’illimité et de s’opère un second renversement dialectique, après ce
limité, un «mixte» qui cherche une légitimité dans premier renversement qui rejetait toute question
un rapprochement avec l’Idée platonicienne7. Cette concernant l’essence de l’ensemble et ramenait les
notion s’avère en tout cas un passage obligé pour êtres mathématiques comme les points ou les droites
accéder aux nombres transfinis. à équivaloir à des chaises et des tables, n’importe
Mais les nombres, finis et infinis, reposent alors sur quels objets hétéroclites qui composeraient
cette notion d’ensemble que Cantor cherche toujours l’«ensemble» sur lequel comptent seulement les
à définir. Dans son écrit philosophique relations et leurs propriétés définies par des axiomes.
Mittheilungen (1887), il parle de «chose en soi» et se Le second renversement considère au contraire les
demande ce qui fait tenir un ensemble en un UN. mathématiques existantes comme un sol solide pour
Qu’est-ce qui fait l’unité d’un nombre ? Dans ce les fondements, et la théorie des ensembles devient
texte il fait appel à la notion d’organisme pour une théorie axiomatique comme les autres. C’est
comprendre l’unité de l’ensemble, qui formerait une ainsi que Krivine écrit :
«unité organique» ! 8 «Le point de vue adopté dans ce livre pourra paraître
Il lui faudra une dizaine d’années de réflexions sur étrange à ceux qui considèrent que la théorie
ces questions avant d’aboutir à la simplicité de la axiomatique des ensembles doit être placée au début
célèbre définition : «Nous appelons ensemble des mathématiques (ce qui est peut-être vrai pour la
[Menge] toute collection M d’objets m distincts et théorie naïve). En effet, on ne demande pas au
bien déterminés, appelés éléments de M, de notre lecteur d’oublier un seul instant ce qu’il sait déjà en
intuition ou de notre pensée, M = {m } » 9 mathématiques ; au contraire, on s’appuie
essentiellement sur l’habitude, qu’il a acquise, de
Soulignons combien le symbolisme «{ }» est ici manier des théories axiomatiques, pour lui en
déterminant, pour sortir de la tautologie qu’un présenter une nouvelle la théorie des relations
ensemble est «une collection etc…». Nous binaires qui satisfont les axiomes dits de Zermelo-
retrouvons dans ce symbolisme les parois du vase Fraenkel» 11.
heidegerrien comme contenant et le caractère Pour démarrer en théorie des ensembles, il faut soit
essentiel, le rôle primordial de l’ensemble vide, qui des lettres et des symboles en quantité suffisante
ne sera mis en évidence que plus tard, par d’autres (Bourbaki), soit un «univers» dans lequel les
que Cantor. relations et les termes devront idéalement se ramener
L’ensemble est bien une chose mathématique, la à une écriture bourbakienne axiomatique.
chose peut-être la plus cachée et la plus Krivine introduit ainsi la théorie des ensembles :
fondamentale, dans la mesure où elle échappe à «On considère une collection d’objets, collection
toute saisie définitoire rigoureuse, comme la qu’on appellera univers, et qu’on désignera par U ;
tentative de Cantor nous le montre. De plus, on le on ne dit pas : «considérons un ensemble U», car ce
sait, une acceptation «naïve» de la notion que nous appellerons ensembles, ce sont précisément
d’ensemble conduit en outre à des paradoxes dont on les objets de U (il est clair que quand on définit, par
ne sort qu’avec une théorie axiomatisée des exemple, les espaces vectoriels, il faut éviter
ensembles. d’employer le même mot pour désigner l’espace
Pour Bourbaki, les ensembles sont des lettres dans vectoriel et un vecteur de cet espace).» 12 Alors
un assemblage (de lettres), c’est-à-dire des termes même que Lacan proposait une autre façon de sortir
comme les autres, et il est vain de chercher à en des paradoxes avec la logique de l’exception et du
saisir une formalisation plus précise : pas-tout 13, il donnait tout son poids à la définition
«Du point de vue «naïf», beaucoup d’êtres formelle de l’ensemble selon Bourbaki, en
mathématiques peuvent être considérés comme des soulignant que les lettres ne désignent pas (des
collections ou «ensembles» d’objets. Nous ne assemblages), mais sont ces assemblages 14. La
chercherons pas à formaliser cette notion, et dans logique de l’inconscient n’est pas une logique
l’interprétation formaliste de ce qui suit, le mot axiomatique, mais le discours de l’analyste, qui met
«ensemble» doit être considéré comme strictement en prévalence l’objet a comme cause du désir et
synonyme de «termes» ; en particulier, des phrases comme représentant de das Ding. Ce discours,
telles que «soit X un ensemble» sont, en principe, comme Lacan nous le montre au long de ses
totalement superflues, puisque toute lettre est un séminaires, ne cesse de croiser le discours
terme ; de telles phrases ne sont introduites que pour mathématique, et notamment les difficultés de celui-
faciliter l’interprétation intuitive du texte» 10. ci avec la notion d’ensemble.

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L’ensemble est donc une chose non objectivable, au d’ensemble. En français, ont été utilisés : collection,
sens des autres objets mathématiques, et c’est en tant système, réunion, agrégat, multiplicité, concept, tout,
que telle qu’il se présente au fondement des unité, classe, etc…
mathématiques. Les autres choses mathématiques, Pour Lacan, la chose ne prend existence qu’à partir
en revanche, prennent leur statut d’objet par du moment où elle a été nommée. Tel est bien le cas
l’intermédiaire de cette chose primordiale. de l’ensemble qui, même s’il échappe à toute
Dans Qu’est-ce qu’une chose ? 15, Heidegger (1935) définition non tautologique, prend un rôle
commence à poser la question en rappelant que, pour déterminant à partir du moment où il a été nommé,
la philosophie traditionnelle, la chose serait le et généralement désigné, dans la praxis
support de propriétés, un noyau autour de quoi se mathématique, par une lettre. Lettre qui semble bien
fixent des propriétés changeantes. Cette idée (reçue) correspondre à ce que Heidegger appelle la
est à resituer dans le monde grec où elle a émergé, le «modicité» de la Chose : «Ce qui devient une chose
détour vers le moment d’Avènement de la chose se produit à partir du Tour encerclant du jeu de
permet de «réveiller» la question. Cinquante années miroir du monde, en lui et par lui… pour rentrer
auparavant, Cantor avait effectué une recherche du dans la petitesse docile de sa simplicité» 19.
même ordre lors qu’il tentait de justifier Heidegger oppose encore le petit nombre des choses
l’introduction d’ensembles infinis en se référant à au «pullulement des objets». Et en effet ce que l’on
l’Idée platonicienne comme mixte d’illimité (ce qui appelle l’unité des mathématiques va dans le sens de
permet d’introduire l’infini) et de limité dégager quelques structures communes cachées sous
(appréhender l’ensemble) 16. La position critique de la diversité pléthorique des objets mathématiques.
Heidegger se fonde sur ce qui est en question dans la
chose au sens traditionnel : son cadre dans l’espace III. Das Ding, mathématique
et le temps, son mode de rencontre dans le «ceci» (la
chose est toujours cette chose-ci), sa structure d’être Si le das Ding heidegerrien ressemble étrangement à
le support de propriétés, de former l’un d’une l’ensemble cantorien, qu’en est-il du das Ding
pluralité. Lorsqu’il reprend la question de das Ding freudien, tel que Lacan le reprend au cours de son
en 1955, l’être de la chose s’est débarrassé de ces Séminaire VII L’éthique de la psychanalyse ? Dans
entours traditionnels. Plus poétique, ce texte ne s’en «L’Esquisse» de Freud (Entwurf ; 1895), das Ding
rapproche pas moins de ce que l’on peut entendre est cette chose dans l’inconscient qui n’est ni trace
par «ensemble» au sens mathématique. mnésique, ni inscription, ni représentation. C’est le
Un ensemble est une chose, au sens de Heidegger, premier extérieur, le premier étranger, l’objet perdu
dans la mesure où son «être» peut s’appréhender et jamais retrouvé. Das Ding originellement est hors
selon les mêmes termes que le fait le philosophe signifié, c’est l’Autre absolu du sujet. Ce terme
pour la cruche en tant que vase. L’ensemble, comme étranger en même temps est ce autour de quoi tourne
le vase, est un contenant : il rassemble. Mais aussi, tout le mouvement de la Vorstellung, le processus
le vide est ce qui contient. «Le vide est dans le symbolique s’y montre inextricablement tramé.
récipient ce qui contient, voilà ce qu’est la cruche en Dans le texte sur la Verneinung (1925), Freud
tant qu’elle est un vase, un contenant» 17. Dans la réintroduit das Ding qui est de nouveau présenté
théorie des ensembles, on sait l’importance de comme objet perdu, non articulable dans les
l’ensemble vide, moment de fondement de représentations. La conséquence éthique est, d’après
l’architecture mathématique, au moins dans le Lacan, qu’il n’y a pas de Souverain Bien : s’il était,
modèle des ensembles constructibles18. ce serait das Ding, qui est la Mère, l’objet de
Heidegger précise que le vase est une chose l’inceste, un bien interdit – et il n’y a pas d’autre
«aucunement dans la matière qui le constitue mais bien. Pour cette chose qui est le plus intime et en
dans le vide qui contient». Il manquait précisément à même temps le plus étranger à toute représentation,
Cantor l’accès à l’ensemble vide comme intuition Lacan invente le terme d’extimité, là où le plus
d’un pur contenant, en quoi le «tenir ensemble» de extérieur rejoint le plus intérieur 20.
l’ensemble demeure pour lui longtemps un mystère. Cette chose qui échappe au symbolique peut livrer
Heidegger se posant la question de la manière dont ses reflets dans la fonction narcissique du miroir, qui
le «contenir» déploie son être n’a d’autre réponse organise son inaccessibilité au niveau imaginaire.
que de renvoyer au vide : «contenir a besoin du vide Cette inaccessibilité peut aussi se mathématiser et la
comme de ce qui contient». En mathématiques, la structure imaginaire de la limite comme
liste même des termes qui peuvent désigner ce dont présentification d’une transgression possible se
il s’agit témoigne de la difficulté de cerner la notion dissout dans son appréhension mathématique.

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Lacan n’aura de cesse, comme le mathématicien qui (qui en a fait son symptôme), mais de l’analysant,
s’approprie la chose en objet mathématique, de avec la dimension mathématique de la pulsion ?
transformer la Chose en un objet, nommé par lui Si le transfert est indispensable à l’expérience
dans le champ analytique objet a. Mais cet objet fait analytique, c’est que, dans la chose freudienne, il y a
trou dans le symbolique et pose la question de son aussi quelque chose qui résiste à toute réduction
(a) bord. Bord, limite, coupure, ligne, littoral, cette «scientifique», et même à toute reconnaissance dans
chose encore floue, Lacan tâchera de façon la parole. C’est ce que Lacan, reprenant le das Ding
récurrente de la saisir notamment par l’intermédiaire de Freud, a écrit la Chose, cette fois avec un C
d’objets mathématiques. Il ne s’agit pas de majuscule.
mathématiser la psychanalyse, mais de se plier au La Chose, pour Freud, c’est foncièrement
fait que le réel, du moins ce réel du bord, ne peut l’Innommable, ce qui dans le cheminement d’une
s’attraper que par du mathématique. analyse demeure insensé, résiste au défilé des
Dans les mathématiques, chaque objet présente une significations, reste lié à l’absurdité de l’existence et
facette de cette question. Le «versement comme à la pulsion de mort. Cette dimension mélancolique
don» (Heidegger) remplit l’ensemble-vase de d’une psychanalyse peut surgir plus
structures diverses. On se donne un ensemble E, on douloureusement à certains moments, dans sa
se donne des axiomes qui collent au mieux à la dimension tragique, pour évoluer généralement vers
chose en question. On peut suivre chez Lacan une la comédie, le «savoir y faire avec son symptôme».
mise en avant, à propos de l’objet a, d’une Mais si les semblants de l’existence aident à
succession d’objets mathématiques : la limite, les contourner la Chose, celle-ci demeure là, comme un
surfaces fermées sans intérieur ni extérieur, les trou dans le réseau symbolique, elle fait objection à
nombres transfinis, les nœuds. Chacun de ces objets la comédie et aux semblants.
déjoue à sa façon la fascination de la question du Ce lieu de vide est aussi bien la source de toutes les
bord et de la frontière. créations, de toutes les sublimations, mais la
Mais ce serait une erreur de penser que la psychanalyse en elle-même ne vise pas ces
mathématique commence où la psychanalyse réalisations qui peuvent par ailleurs être souhaitables
s’achève. On entend parfois déclarer qu’en somme pour tout sujet. Le passage à l’analyste vise au
les mathématiques peuvent remplacer une contraire à dénuder ce lieu dans son horreur de vide.
psychanalyse ! Il y a une différence radicale entre Il n’en demeure pas moins qu’au bout du compte
quelqu’un qui a fait de la mathématique son d’une psychanalyse, la rencontre avec la Chose n’est
symptôme, même si c’est un symptôme réussi, c’est- sans doute nommable qu’en terme mathématique.
à-dire qui le soutient dans l’existence, et quelqu’un Précisément à cause de la chute de tout le reste, de
qui découvre à l’horizon d’un parcours toute fixation de sens, il ne reste de l’objet de la
psychanalytique concernant la vérité qui lui est pulsion que ce qui est pure topologie, un imaginaire
propre, la composante mathématisable de son pris hors sens, dans une forme qui régit le rapport au
rapport pulsionnel et imaginaire au monde. Dans monde du sujet. Dans le meilleur des cas, cette
«La chose freudienne» précisément, Lacan pose la forme peut rejoindre un objet mathématique.
question : «d’où provient cette paix qui s’établit à J’illustrerai ce propos avec le cas d’une analysante
reconnaître la tendance inconsciente, si elle n’est pas qui présente une vignette clinique éclairante.
plus vraie que ce qui la contraignait dans le Allemande, demeurant à Paris, elle ne cessait d’être
conflit ?» 21. Il y a donc dans l’analyse deux niveaux préoccupée par les frontières. D’origine sociale
de «vrai» : celui, quasi scientifique, de découvrir les modeste, elle redoutait que de faire des études ne
origines inconscientes, traumatiques, historiques, du l’éloigne trop de ses parents. Mais si elle était restée
conflit et de ce dont souffre le sujet, et le «vrai» de en Allemagne, elle aurait été trop près ! Un nœud se
ce qui constitue ce que l’on appelle le transfert et qui présente entre la frontière géographique, la mise à
réside dans la reconnaissance parlée du premier distance physique et l’écart de statut social, avec en
niveau de «vrai». Freud a très vite découvert que son centre les parents. S’y greffent des moments
sans cette dimension de transfert et de d’angoisse par rapport aux transgressions possibles
reconnaissance, aucune constatation, même des plus et des passages à l’acte concernant portes et fenêtres.
exactes, n’avait d’effet de guérison des symptômes. Il m’apparaît après coup que ce n’est pas seulement
La vérité de la psychanalyse réside dans la remémoration et la reconstruction de son passé
l’entrecroisement de ces deux déroulements du qui ont fini par lever son obsession des limites et ses
transfert et de la remémoration. Comment dès lors avatars, ni le simple rapprochement entre les deux,
concevoir la rencontre, non pas du mathématicien mais une intervention de ma part qui soulignait la

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dimension mathémique de cette affaire. À partir de Devant cet indécidable qu’ouvre le terme même de
ce moment, le symptôme s’est évanoui comme sous mathème, nous pouvons avoir recours à la formule
l’effet d’un witz, d’un jeu de mots. Revenant d’un de J.C. Milner qui pense le mathème comme un
voyage chez ses parents, se plaignant toujours de ses «atome de savoir» 23, sur le mode de construction
«problèmes de limites» et de la «rigidité» de ses élémentaire du phonème (élément phonétique
parents, je lui dis «les limites ne sont pas minimal) et du mythème (éléments de mythes à
nécessairement rigides». Mes paroles, jouant sur partir desquels tous les mythes se reconstruiraient).
l’équivoque, signifiaient finalement qu’à la place des Le problème, c’est qu’il n’y a pas d’autre atome de
parents était en fait un objet, l’objet «limite». Ce lieu savoir en mathématiques que les objets
étant nommé par ce truchement des «parents», la mathématiques eux-mêmes. Et c’est bien dans ce
«limite» en tant que porteuse de plaintes sens que J.-A. Miller parle du mathème dans la La
symptomatiques et de risques de passage à l’acte est Cause freudienne n°33 24. L’expérience de la
tombée. Reste l’objet mathémique «limite». psychanalyse, dit-il, a pour but de «savoir son propre
limite rigides limite mathème». Le sujet a à savoir, par exemple, sur un
• → mode spinoziste, s’il est triangle ou sphère, et a
rigides parent bord, frontière intérêt à ne pas se tromper !
Il me semble que c’est précisément cet objet Pour Heidegger, la mathématique concerne une
topologique, avec son imaginaire d’inaccessibilité et attitude fondamentale envers les choses, notamment
de transgression possible, qui organisait son dans la science moderne où elle a pris une place
discours, et non de véritables problèmes avec ses primordiale. Mais sa position est de distinguer la
parents. La problématique familiale alimentait la mathématique de ce qu’il appelle le mathématique,
dimension imaginaire d’impossibilité aussi bien que étant donné que la mathématique n’est qu’une
de transgression. Dénuder la structure mathémique a élaboration déterminée du mathématique. Pour
libéré le sujet en faisant tomber la problématique éclaircir l’essence du mathématique, il s’appuie sur
symptomatique. En faisant vibrer la physique la mathésis grecque. Ta mathemata désigne ce qui
imaginaire de la limite (rigide-souple), là où les peut s’apprendre, et donc ce qui peut s’enseigner (où
parents sont qualifiés de rigides conjointement à la nous retrouvons le Lacan de «L’Étourdit»). Mais
plainte réitérée de la problématique des limites, apprendre, c’est aussi prendre, entrer en possession
l’interprétation a fait sauter une stase du sujet. d’une chose, en disposer, se l’approprier, c’est «se la
L’objet mathémique de limite une fois dégagé, la donner-à-soi-même» 25. Le mathématique, c’est
plainte symptomatique est tombée, le sujet a pu prendre connaissance, au sens de prendre ce que
passer à autre chose. nous avons déjà. C’est ainsi que le nombre est le
Je n’ai pas employé le terme mathématique, mais mathématique le plus familier, c’est ce qui est
mathémique, car ce n’est pas la définition précise de éprouvé quand l’enfant s’approprie le nombre trois,
la limite qui était en jeu, en tout cas ce n’est pas distingué du signifiant trois et des significations qui
cette définition mathématique qui est entrée en y sont pour lui connotées. Si nous rapprochons ces
scène. Ceci va nous amener à envisager ce que l’on énoncés de ce qu’avance Lacan dans Radiophonie,
peut entendre par mathème. nous voyons que ce mathématique le plus familier
du nombre concerne la comptabilité de la jouissance
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IV Les deux faces du mathème . Le nombre nous est familier parce qu’avec lui
nous avons la prise la plus directe avec l’essence de
Qu’est-ce qu’un mathème ? Lorsque Lacan, dans la métonymie, à savoir la jouissance de
son grand texte de 73, «L’Étourdit» 22, introduit la l’inconscient, une jouissance hors corps.
notion de mathème comme «ce qui se transmet «Mais l’essence du mathématique ne réside pas dans
intégralement», et qu’il affirme avoir mathématisé le nombre en tant que pure délimitation du pur
son dire en ce sens pour le rendre enseignable, la combien» 27. Plus généralement, «le mathématique
question se pose de savoir ce qu’est exactement un est cela qui des choses est manifeste, en quoi
mathème. Lacan pense-t-il aux formules qui ont toujours nous nous mouvons déjà, et d’après quoi
jalonné son enseignement, formules faites à partir nous les expérimentons comme choses» 28. Pour la
d’un nombre réduit de lettres (S1, S2, $, a, A) ? Ou psychanalyse, «ce qui des choses est manifeste, en
pense-t-il aux constructions sur le tore et le cross- quoi toujours nous nous mouvons déjà, et d’après
cap qu’il vient de présenter comme non quoi nous les expérimentons comme choses»
métaphoriques, ou pense-t-il encore aux autres renvoie à notre rapport au monde, aux choses, c’est-
objets mathématiques utilisés dans ce texte ? à-dire le fantasme. Lorsque Lacan parle de la

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logique du fantasme, c’est le plus souvent pour séparer les deux faces du mathème, même si
parler du mode mathématique d’appréhension de l’élaboration finale élimine bien entendu la
l’objet par le fantasme. Au sens de Heidegger, le dimension pulsionnelle.
mathématique est «apprendre à connaître ce que l’on bonne définition objet
connaît déjà». L’objet perdu comme tel ne se Mathème = =
«retrouve» que sous la forme de ce familier que l’on forme vague chose
connaît déjà, mais qu’il faut construire : l’objet
cercle
mathématique. Mathème de Grothendieck =
En partant de la chose mathématique elle-même, et rotondité parfaite
de l’intérêt croissant qu’il y a à repérer le destin Le mathématicien est celui qui s’installe dans cette
d’une pulsion dans son accrochage à une image interface et la fait fructifier. Grothendieck exprime
mathématisable, il apparaît que le plus fructueux avec enthousiasme cette position : «Nul doute que
dans la définition du mathème est de lui accorder, de suivre un tel appel de l’informulé, de l’informe
comme au signe en linguistique, une double face, qui cherche forme, d’un entrevu élusif qui semble
celle d’une «forme vague» d’une part, et celle de la prendre plaisir à la fois à se dérober et à se
«bonne définition» d’autre part. Selon le manifester, ne peut que mener loin, alors que nul ne
mathématicien B. Teissier, la forme vague serait pourrait prédire où…» 32
prise dans les empreintes instinctuelles du sujet 29. Une telle phrase pourrait aussi bien être formulée
La bonne définition est indispensable pour que la par un analysant, dans une période où il se rend
chose entre définitivement dans le champ des compte du changement de sa position subjective. La
mathématiques. Le passage d’une intuition diffuse à différence est que l’analysant passe par tous les
la découverte de la bonne définition est un moment signifiants marquants de son existence, les fantasmes
de saisissement pour le mathématicien, comme en qui lui cachent la Chose freudienne et son horreur,
témoigne A. Grothendieck dans son «Esquisse d’un avant de découvrir éventuellement, comme un witz,
programme» qui a été publiée avec des la part de mathématique naïve à laquelle s’attache la
commentaires sur le destin mathématique des pulsion et qui cadre son rapport au monde.
multiples idées, projets et visions qu’il contient 30. Concernant les mathématiques, Lacan insiste non
Dans cet écrit, Grothendieck parle du tournant seulement sur l’aspect créationniste de l’avènement
décisif qu’il ressentit à l’âge de douze ans, d’un concept nouveau, c’est-à-dire d’une bonne
lorsqu’une femme, qui lui donnait des cours définition qui élève la chose au statut d’objet
particuliers de mathématiques dans un camp de mathématique, mais sur l’effet rétroactif que cette
réfugiés en Suisse que lui-même nomme camp de création peut avoir sur l’ensemble des
concentration, lui apprit la définition du cercle. mathématiques. Tout l’imaginaire mathématique est
«Cette définition m’avait impressionné par sa remodelé après l’apparition d’une définition majeure
simplicité et son évidence, alors que la propriété de qui fait apparaître un nouvel objet, de sorte qu’on a
«rotondité parfaite» du cercle m’apparaissait l’impression qu’il a toujours déjà été là et qu’il a
auparavant comme une réalité mystérieuse au-delà suffi de le «découvrir». En fait il ne s’agit ni
des mots. C’est à ce moment, je crois, que j’ai d’invention, ni de découverte, mais d’une véritable
entrevu pour la première fois la puissance créatrice refonte d’un ensemble qui par sa cohérence
d’une «bonne» définition mathématique, d’une nouvelle, sa consistance imaginaire, semble avoir
formulation qui décrit l’essence» 31. Ainsi le toujours été là, donnant assise à la théorie de la
mathème du cercle ne peut se réduire ni à cette réminiscence platonicienne. Nous héritons de toutes
«rotondité parfaite» que l’on peut raccrocher à les refontes antérieures, si bien qu’une grande part
quelque chose de pulsionnel, de l’ordre de la pulsion de mathématiques naïves fait partie de notre bagage
orale, du sein, ni à la seule définition du cercle symbolique et gouverne notre rapport à la réalité
comme ensemble de points équidistants d’un même extérieure. Cette position théorique a toujours
point appelé centre. Notons que cet exemple conduit Lacan à s’inscrire en faux contre les
remontant à l’enfance montre que la chose catégories kantiennes.
mathématique, dans la géométrie euclidienne, est Nous sommes alors amenés à nous poser la question
plutôt du côté de la bonne forme des gestaltistes que suivante : l’objet mathématique une fois bien défini
de la forme vague, des ombres «dans leur manteau et centre d’un déploiement théorique, que reste-t-il
de brume» (Grothendieck) qui caractérisent les de la chose qui a été à l’origine de sa construction,
choses mathématiques modernes. Dans le travail qui en a été la cause pour reprendre l’étymologie du
mathématique en acte pour un sujet, il est difficile de mot chose ? Elle est toujours présente dans bien des

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moments de la vie quotidienne, dès que l’on


compare, que l’on combine, ou que l’on range par
exemple. Les nombres sont à la frange du langage,
toujours prêts à prendre leur envol mathématique,
c’est le cas aussi de nombreuses formes imaginaires,
prêtes à prendre leur envol géométrique. Mais
concernant plus précisément la psychanalyse, cette
chose au creux du mathématique se retrouve dans
l’inconscient, comme premier appui pulsionnel.
C’est ce que l’on commence à constater dans
l’expérience de la passe, imaginée par Lacan pour
permettre au psychanalysant de témoigner d’une fin
d’analyse.
1. CAVAILLÈS J., Philosophie mathématique, Paris, Hermann, 1962, P. 28.
2. HEIDEGGER M., “La chose», Essais et conférences, Paris, Gallimard,
1958.
3. CI IARRAUD N., Infini et Inconscient, essai sur Georg Cantor, Paris,
Anthropos-Economica, 1994, p. 72.
4. HEIDEGGER M., op. cit., p. 211.
5. CHARRAUD N., op. cit., p. 75.
6. Ibid.
7. Ibid, p. 105.
8. Ibid., p. 227.
9. Ibid., p. 135.
10. BOURBAKI N., Éléments de mathématiques, fascicule XVII, Théorie des
ensembles, Paris, Hermann, 1966, pp. 61-62.
11. KRIVINE J.L., Théorie axiomatique des ensembles, Paris, PUF, 1969, p. 6.
12. KRIVINE J.-L., op. cit., p. 9.
13. CHARRAUD N., «Cantor avec Lacan», La Cause freudienne n°39 et 40,
Paris, 1998 et 1999.
14. LACAN J., Le Séminaire, Livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 46.
15. HEIDEGGER M., Qu’est-ce qu’une chose ?, Paris, Gallimard, 1971, p. 43.
16. CHARRAUD N., Infini et Inconscient, op. cit., p. 105.
17. HEIDEGGER M., «La chose», op. cit., p. 199.
18. KRIVINE J.L., op. cit., p. 110.
19. HEIDEGGER M., «La chose», op. cit., p. 217.
20. LACAN J., Le Séminaire, Livre VII, L’éthique de la psychanalyse, Paris,
Seuil, 1986, p. 167.
21. LACAN J., L’éthique de la psychanalyse, op. cit., p. 405.
22. LACAN J., «L ; Étourdit», Scilicet n°4, Paris, Seuil, 1974.
23. MILNER J.C., L’œuvre claire, Paris, Seuil, 1995, p. 124.
24. MILLER J.-A., «Retour de Grenade», La Cause freudienne n°33, 1996, p.
11.
25. HEIDEGGER M., Qu’est-ce qu’une chose ?, op. cit., p. 85.
26. LACAN J., «Radiophonie», Scilicet n°2/3, Paris, Seuil, 1970, p. 62.
27. HEIDEGGER M., Qu’est-ce qu’une chose ?, op. cit., p. 87.
28. Ibid.
29. TEISSIER B., «Des modèles de la morphogenèse à la morphogenèse des
modèles», La Cause freudienne n°36, Paris, 1997.
30. LOCHAK P. et SCHNEPS L. (Eds.), «Around Grothendieck's Esquisse
d’un programme», LMS Lecture Notes, Cambridge University Press, 1997.
31. LOCHAK P. et SCHNEPS L. (Eds.), op. cit., p. 53, note 2.
32. Ibid., p. 20.

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