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Prier en ligne à partir d’images : observations

sémiotiques sur le site Notre Dame du Web

Andrea CATELLANI1
Université catholique de Louvain
Lasco

L’étude que nous présentons ici se fonde sur le constat que la prière est présente
aujourd’hui sur le web. Nous avons observé cette réalité dans le cas du site catho-
lique français Notre Dame du Web. Une des sections de ce dernier propose en effet
à l’internaute de prier à partir d’images artistiques : nous avons donc fait quelques
considérations sur ces instructions. L’autre dimension explorée est celle des prières
postées par les internautes dans la section « prière continue », qui constituent un
corpus de grande richesse pour comprendre comment la prière prend forme dans
un environnement numérique. L’interrogation tourne donc autour de deux différentes
modalités discursives, celle de la parole « pastorale » (le guide de la prière) et celle
de la parole « personnelle » sur internet. L’article propose les résultats de l’analyse
de quelques dispositifs du site et d’un petit échantillon de prières des internautes.

Mots-clés : Prière, Image, Sémiotique, Numérique, Catholicisme.

Praying On-line in Front of Images: Semiotic Observations on the Website Notre


Dame du Web

This paper is based on the idea that prayer is present on the web today. The French
catholic website Notre Dame du Web is a clear example of this reality. One section of
this website proposes to the visitor to pray using artistic images as a support: I have
made some observations on these instructions. The other dimension of the website I
explored is the one of prayers posted by web surfers in the section called “continuous
prayer”. These prayers are a very rich corpus, useful to understand how prayer deve-
lops in an electronic environment. My research is focused on these two discursive
forms: “pastoral” speech (the guide of prayer) and “personal” speech on the Internet.
This paper proposes the results of the analysis of some parts of the website and of a
small sample of prayers by the web surfers.

Keywords : Prayer, Image, Semiotics, Digital, Catholicism.

1 Andrea Catellani est professeur en communication à l’Université catholique de Louvain, chercheur


au laboratoire d’analyse des systèmes de communication des organisations (Lasco). andrea.catellani@
uclouvain.be

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Notre Dame du Web (dorénavant NDWeb) est le « portail de la famille igna-


tienne »2 , mis en ligne dans la perspective de nourrir la vie spirituelle des inter-
nautes chrétiens : cet article entend présenter une réflexion sur quelques parties
de ce site. L’oraison ignatienne proposée par le site, qui suit les principes des
Exercices spirituels d’Ignace de Loyola (1548), est un chemin pour « goûter » et
« sentir » les contenus de la foi chrétienne. Certains auteurs ont parlé de l’usage
de l’imagination et de l’image visuelle dans la spiritualité ignatienne comme
d’une tentative d’en faire un outil de relation avec Dieu (Fabre, 1992, Dekoninck,
2005). Roland Barthes (1971) a souligné de son côté l’aspect méthodique, ration-
nel et progressif de la démarche des Exercices (Catellani, 2009). L’importance de
l’image, du sentiment et de l’organisation rationnelle de l’oraison sont donc des
aspects typiquement ignatiens de la vie spirituelle : notre recherche va s’attacher
à vérifier la présence de ces traits dans le dispositif du site NDWeb.

Ce dernier propose différentes sections : des vidéos d’actualité présentées comme


des occasions de prière ; une section consacrée aux retraites en ligne ; une section
(« prier à partir de ») qui présente des instructions et des pistes pour la prière 3
personnelle à partir de différents « objets culturels » ; enfin, un « mur » pour
poster des prières et réagir aux prières des autres. Nous allons donc faire quelques
brèves observations sur ces deux dernières sections.

L’approche méthodologique
Cette recherche exploratoire est effectuée selon une perspective sémiotique
(Floch, 1990). Si une approche « vétéro-structuraliste » de la sémiotique pré-
tend déterminer « le » sens du texte, nous préférons esquisser les potentialités de
sens inscrites en certaines configurations textuelles, et donc à voir quels types de
contraintes sont posés par le texte à la production de sens par les acteurs sociaux.
Dans les pages qui suivent, la sémiotique sera mobilisée surtout pour observer
des formes d’énonciation (la proposition d’une relation entre les acteurs sociaux
« inscrits » dans le texte ; voir Bertrand, 2000), des dispositifs verbo-visuels
de « guidage » de la lecture, des types d’« actes » linguistiques dominants, des
formes de traitement du temps. L’approche sera qualitative, sans prétention à
porter des conclusions généralisables, mais avec l’objectif de proposer des voies
d’exploration et d’interprétation. Notre interrogation prend donc la forme d’une
étude de cas : d’autres sites qui proposent des méditations en ligne de différents
types existent (comme par exemple le portail des frères dominicains de Lille Re­

2 « Il veut être un lieu qui aide les internautes à chercher et trouver Dieu en toutes choses. Ce site est
animé par des religieuses, des religieux et des laïcs de l’Église catholique de France. Tous sont de spiri­
tualité ignatienne, c’est-à-dire qu’ils s’inspirent de la manière de faire inaugurée par Ignace de Loyola,
fondateur des Jésuites ». http://www.ndweb.org/?page_id=3930, consulté le 2 aout 2013.
3 Nous rappelons que la prière ne se limite pas, dans le monde chrétien, à la demande, mais inclut
d’autres actes linguistiques comme la louange (voir Catellani, 2009).

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traite dans la ville4, ou le site d’évangélisation en ligne Je veux voir Dieu). Une étape
ultérieure à celle pratiquée dans ce texte serait donc la comparaison de dispositifs
différents. Un dernier principe épistémologique de base de notre recherche est
celui du « théisme méthodologique », revendiqué par Piette (2003), qui permet
de considérer le croyant comme un acteur social doué de ressources cognitives,
et pas comme (d’abord et toujours) un « ‘idiot’ manipulé, halluciné, illusionné
par des forces chimériques » (Piette, 2003 : 37).

La parole « pastorale » : guide pour la méditation à partir


d’images
Les auteurs du site NDWeb proposent aux internautes des instructions pour prier,
une « méthode » donc. Ces instructions pour prier, et en particulier pour prier
à partir d’une œuvre d’art, pourraient faire l’objet d’une analyse spécifique, que
nous avons esquissée ailleurs (Catellani, 2013). Le site propose ensuite de nom-
breux « objets culturels » pour nourrir la méditation, en offrant chaque fois
une piste de méditation sous forme d’un dispositif méta-textuel (commentaires
rassemblés autour du texte-objet sur la page internet). Nous avons décidé de faire
quelques commentaires sur une de ces pistes, construite autour du célèbre tableau
de Paul Gauguin La lutte de l’ange et de Jacob (1888, fig. 1), pour avancer quelques
hypothèses sur la forme générale de cette « parole pastorale » très spécifique, et
pour vérifier la présence des traits fondamentaux de la spiritualité ignatienne5 .

Fig. 1 : capture d’écran d’une page de la piste de méditation à partir de La lutte
de l’ange et de Jacob de Paul Gauguin (1888).

4 http://www.retraitedanslaville.org/, consulté le 2 aout 2013. Pour une analyse du site, voir Jonveaux
(2007). Voir aussi Douyère (2011) sur le thème de la prière assistée par ordinateur.
5 http://www.ndweb.org/art/jacob/index.html, consulté le 2 aout 2013. Notre recherche a impliqué
aussi l’analyse d’autres pistes de méditation à partir d’œuvres d’art et de vidéos proposées sur le site.
D’autres observations sur les dimensions « pastorale » et « personnelle » du site NDWeb se trouvent
dans Catellani 2013 et à paraître.

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Le dispositif numérique créé dans ce cas par le site est composé de six pages.
Chacune d’entre elles présente un schéma fixe : le tableau est positionné en
haut à droite, et une série de paratextes en bas, à gauche ou directement inté-
grés dans l’image. Cette dernière est chaque fois manipulée, pour mettre en
évidence des détails et des parties : par exemple, dans la deuxième page, seules
les figures des bretonnes orantes et du peintre (à gauche dans le tableau) sont
visibles, parce que l’objectif de l’étape méditative est de se concentrer sur sa
propre présence devant Dieu, en connexion avec celle des personnages orants de
la scène peinte6 . Les paratextes incluent des textes proposés par les auteurs du
site, mais aussi des passages bibliques et des textes de Gauguin, en particulier
sur la première page : le contexte et l’intention de l’auteur sont donc considérés
et inclus dans le parcours. Les couleurs des textes et des pages qui entourent
le tableau reprennent celles de ce dernier ; le vert, l’orange et le noir très vifs et
saturés de Gauguin se retrouvent donc au delà des limites de l’œuvre, et créent
une cohérence qui supporte l’effort d’immersion dans le monde du tableau
demandé au lecteur.

La succession des pages construit un parcours précis. Après avoir visualisé le


tableau et le commentaire fait par Gauguin lui-même, le lecteur est conduit
à méditer et prier à partir de la focalisation sur les orants (les bretonnes et le
peintre), sur la lutte, sur la figure de Jacob, sur le sens de cette lutte, et enfin sur
la bénédiction demandée par Jacob et donnée par l’ange. Chaque fois, à chaque
étape méditative, une partie de l’œuvre est sélectionnée, par découpage ou par
élimination du fond, sauf dans la première et dans la dernière page (qui recon-
duisent donc l’effort analytique à l’ensemble en montrant l’image entière). Le
parcours se veut donc une linéarisation analytique de l’image : sur chaque page,
un certain « axe sémantique » est évoqué, et devient l’occasion pour méditer et
prier, en confirmant la présence de la nature « systématique » et progressive
du style spirituel ignatien. Par exemple, le dispositif dit clairement que la prière
des bretonnes et du peintre est aussi la « nôtre », de nous qui sommes invités à
« entrer » dans l’image. Il s’agit aussi, chaque fois, d’une invitation à prendre la
parole (souvent à la première personne, figure énonciative de la « complicité » :
« me voici devant toi, Seigneur… »).

Le lecteur passe d’une page à l’autre en passant la souris sur la reproduction


des petites images en bas de l’écran : tout le parcours est donc disponible et
accessible directement, et le lecteur a aussi la possibilité de « sauter » d’une

6 En reprenant les catégories de Stoichita (2005), il s’agit ici de personnages « filtres », qui montrent
l’attitude à tenir devant le divin, et communiquent donc des instructions relatives à la prière (voir aussi
Catellani, 2009).

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page à l’autre sans respecter l’ordre prévu 7. Ce dispositif paratextuel numé-


rique ressemble évidemment à celui de certains sites de musées (le Louvre par
exemple), où différentes informations sont connectées aux œuvres présentées.
Dans les deux cas, le « collage » de paratextes autour de l’œuvre artistique (et
l’hypertexte qui en résulte) supporte la construction de parcours cognitifs 8 .

Les genres verbaux du paratexte sont fondamentalement au nombre de trois.


La parole de base est un texte verbal qui décrit le tableau, élimine l’ambiguïté
(fonction d’ancrage selon le langage de R. Barthes), introduit des informations
sur l’œuvre (par exemple, le lien entre Gauguin et le Japon), indique des liens
vers la Bible (en liant la scène par exemple à celle de Moïse devant le buisson
ardent, ou en ajoutant des informations sur Jacob), invite à prier ou à lire d’une
certaine façon (« prendre le temps de lire avec cette oreille qui écoute […] deman-
der […] »). Il s’agit donc d’une parole « exégétique » et pédagogique : la parole du
directeur spirituel. Le deuxième type de parole est celle des citations : outre le
texte de la lettre de Gauguin à Van Gogh, qui commente le sens de l’œuvre pour
l’auteur, il s’agit principalement de la parole biblique, sous forme de versets.
Cette parole biblique pointe souvent vers le sens profond de l’étape méditative
en cours (ex. : « Heureux ceux qui écoutent la parole de Dieu et l’observent ! »,
de l’Évangile de Luc, à propos de la position des fidèles devant Dieu). Le dernier
type de parole présente est la prière à la première personne, glissée dans la
bouche ou à l’esprit du lecteur et qui est aussi la parole de l’énonciateur, qui prie
lui aussi. Parfois la position énonciative change subitement. Sur la deuxième
page, par exemple, dans la même phrase on passe de la prière personnelle (un
texte adressé à Dieu par un « je » : « me voici devant toi ») à la parole « péda-
gogique » qui utilise l’infinitif comme forme verbale (« prendre le temps de lire
avec cette oreille qui écoute »), pour revenir enfin à une forme hybride, où la
parole devient en même temps instruction et oraison, significativement écrite
avec une couleur différente (rouge) par rapport à la partie précédente (« deman-
der au Seigneur de me donner un cœur large et généreux pour accueillir sa
parole et la mettre en pratique ») 9 .

Cette parole pastorale est donc aussi une parole de prière : lecteur et énonciateur
prient ensemble, ils sont positionnés au même endroit devant Dieu, comme

7 Dans d’autres pistes de méditation, le dispositif force le lecteur à parcourir l’ensemble des pages dans un
sens bien précis, comme dans le cas de la méditation sur L’adoration des mages d’Andrea Mantegna.
8 Le site du musée du Louvre offre des dispositifs de « découpage » et d’agrandissement des détails des
images semblables à ceux qu’on observe sur NDWeb. La variante analytique de la lecture en ligne (la
définition d’un « œil » qui se fait proche et découpe des « portions » d’une image) est donc supportée par
le texte numérique, dans le cas du musée et dans celui de la méditation en ligne, dans le cadre de deux
pratiques différentes (la « dégustation » de l’art et la construction d’un parcours de prière).
9 Fabre (1992) a réfléchi sur ces phénomènes d’« intermittence » énonciative dans la littérature spi­
rituelle.

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les bretonnes et le peintre, dans une grande chaîne collective de fidèles qui
traverse les textualités et le temps. L’effet sémantique de base du dispositif est
donc celui de la continuité, qui surgit paradoxalement de la discontinuité ana-
lytique observée sur le plan de l’expression (articulation en plusieurs étapes,
distinction des aspects à observer). Les positions des textes, les couleurs et la
typographie concourent à la distinction des différentes formes discursives et
donc des différentes actions à accomplir10 . Dans la troisième page, par exemple,
la parole biblique est en rouge et portée en italique, le commentaire en jaune
et la prière en vert.

Globalement, le dispositif du site NDWeb encadre l’expérience de décodage et de


méditation, propose un « travail sur soi » (pour reprendre les réf lexions de Mi-
chel Foucault) extrêmement conscient et structuré, progressif, par étapes ou par
« bouchées » méditatives. L’œuvre d’art est sortie de l’« isolement » dans lequel
l’attitude de notre époque la place souvent, pour retrouver la connexion avec la vie
spirituelle et la religion que l’art avait jusqu’au seuil de l’époque moderne (Belting,
1990). L’épaisseur « artistique » de l’œuvre, ainsi que l’expérience personnelle
de l’auteur, sont prises en compte et intégrées dans l’ensemble des éléments qui
nourrissent le parcours spirituel. L’image n’est donc pas traitée comme un sup-
port « transparent » de méditation (une image quelconque de la scène de Jacob).
Au contraire, son « opacité » – concept cher à Louis Marin (2006) – est gardée
et utilisée dans le dispositif.

L’effet de « collage » intertextuel des pages du site les rend très proches d’une
partie de la tradition littéraire spirituelle chrétienne. Dans d’autres textes (par ex.
Catellani, 2009), nous avons indiqué les contours de cette tradition, qui combine
les textes verbaux et l’image pour nourrir la prière et la méditation. Nous n’entre-
rons pas ici dans cette comparaison entre différentes époques (voir Catellani,
2013) ; nous nous limiterons à suggérer que le travail intertextuel et paratextuel
du site NDWeb est seulement le tout dernier exemple d’une longue tradition, qui
remonte aux xvie et xviie siècles, mais aussi, en partie, jusqu’au Moyen Âge.

La parole personnelle : une communauté orante en ligne


Le site NDWeb offre aux internautes une section (« prière continue »11) qui propose
différentes options pour exprimer l’oraison sur le web : envoyer des intentions de
prière à un groupe de monastères, suivre des instructions pour se préparer à la célé-
bration de la messe et à prier avec l’actualité, ou participer à la « prière continue ».

10 Cette utilisation des couleurs n’est pas présente dans d’autres pistes de méditation analysées, comme
celles à partir de L’adoration des mages déjà citées. Il s’agit de l’« exploitation » d’un aspect important
d’une « poétique » spécifique, celle de Gauguin.
11 http://www.ndweb.org/?page_id=409, consulté le 2 aout 2013.

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Cette dernière section est constituée d’une masse grandissante de prières (5 200
le 24 octobre 2012, plus de 12 000 en fin février 2013) postées par des internautes.
Nous avons analysé un corpus limité constitué des prières postées le 30 avril
2012 et des réactions d’autres internautes à ces prières (64 textes), pour propo-
ser des hypothèses d’interprétation. Une simple application du logiciel d’analyse
lexicale et sémantique Tropes au même corpus (sans modifier les règles et les
scénarios prédéfinis, dans une visée purement exploratoire) montre certaines
caractéristiques assez prévisibles : notamment la prise en charge du texte par
l’énonciateur, à l’aide entre autres d’une présence très importante du « je » et de
la première personne12 . Nous avons ensuite procédé à une observation qualita-
tive directe des prières. Parmi les textes postés, nous avons identifié différentes
typologies d’oraison. Une première, la plus représentée, est celle de l’invocation
adressée à Dieu 13 , la demande (15 occurrences de prières où la demande est la
forme énonciative dominante). Un exemple : « ta paix tendre Seigneur, ta paix
pour commencer une nouvelle semaine ». Dans certains cas (au moins deux),
la prière devient louange, remerciement adressé à Dieu, dans des formulations
courtes (« RV avec la vie… merci ») ou plus longues. Souvent l’invocation s’unit
dans la même prière à la louange des bienfaits de Dieu, ou à l’énonciation de
réf lexions sur Dieu, sur l’histoire du salut, sur la relation entre le divin et les
hommes : des textes de « contemplation » donc (trois cas). Dans un cas, nous
pouvons parler d’une exhortation adressée aux autres internautes (parfois à tra-
vers des textes préexistants : « c’est le mois de Marie / c’est le mois le plus beau /
à la Vierge chérie / disons un chant nouveau »). Dans un autre, il s’agit plutôt de
présenter sa douleur et son impuissance sous forme d’un texte adressé à « mon
amour » : « ton mal être, mon amour, tu ne l’as pas choisi, / mais je n’ai pas,
hélas, la force ni le pouvoir / de te l’ôter de l’âme ni même de l’apaiser… je laisse
alors à Dieu, ce que je ne peux faire ».

Dans certains cas, les orants citent des prières de saints (comme le bienheureux car-
dinal Newman) ; dans un cas, l’orant reproduit simplement l’évangile et le psaume
de la liturgie du jour. Très abondantes sont les « réponses » de différents types aux
prières des autres (37 cas). Il s’agit très souvent de prières qui reprennent la prière
d’un autre (une forme d’intercession). Dans ce cas, le texte est adressé directement
à Dieu (« Merci Seigneur d’exaucer la prière de Clarisse exprimée avec tellement de
confiance ») ou à l’autre orante (« nul doute Naik que Dieu vous garde contre son

12 Les champs lexicaux dominants sont celui des sentiments et celui de la religion. Les substantifs plus
présents sont « Dieu » et « Seigneur ». Les mêmes résultats émergent en appliquant l’analyse de base du
logiciel à une autre série de prières, postées en hiver 2013 : à nouveau, le scénario est celui d’un discours
de type argumentatif, avec prise en charge évidente par la première personne et le « je », avec les mêmes
champs en évidence. Nous avançons l’hypothèse que ces caractéristiques de base se retrouvent de façon
globale dans l’entièreté des milliers de prières postées.
13 Il y a aussi plusieurs invocations de la Vierge Marie et parfois des demandes d’intercession aux
saints (sainte Rita en particulier, deux fois).

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cœur, ainsi que votre mari. Que le Seigneur vous bénisse »). La réponse aux prières
des autres peut être aussi simplement un « écho », une reprise de l’invocation ou de
la louange. Dans un cas, l’orant remercie directement les autres orants pour leurs
prières (« c’est beau de pouvoir lire vos belles lignes / c’est doux de pouvoir retrou-
ver sa famille ici à tous les moments de la journée… »). Ce thème de la « famille »
(champ lexical très présent aussi selon le logiciel Tropes) ou des « amis » en ligne est
présent aussi dans un autre texte et témoigne de la forme communautaire assumée
aux yeux des orants mêmes par le partage de la prière sur le site – forme commu-
nautaire qui s’inscrit dans le cadre de l’idée chrétienne d’Église.
L’intertextualité est abondante : les prières fourmillent de la prière des autres, des
parties de la Bible, des textes de saints et d’auteurs spirituels. La parole religieuse
personnelle est souvent reprise, paraphrase et adaptation. C’est un moyen pour
intensifier son dire, pour créer une continuité et s’intégrer dans un ensemble qui
s’élargit aux saints et aux chrétiens célèbres (en ligne avec la foi en la « communion
des saints », un des principes de la doctrine chrétienne).

Parfois l’observation identifie les traits d’un style spécifique, celui de l’énonciation
passionnée (Bertrand, 2000), en ligne avec les résultats de l’analyse menée avec
Tropes, qui indique le domaine des sentiments comme une catégorie sémantique
très présente, et la prise en charge évidente par la première personne. Parfois les
auteurs utilisent le point d’exclamation, ou parlent de leurs émotions (« que j’aime
cette vision de la nuit… ! »). Dans d’autres cas, le discours multiplie les images, les
invocations et apostrophes (« Que je me souvienne de Toi. Que je te comprenne.
Que je t’aime »). L’intensité intérieure des affects s’affiche (se met en scène) à
travers la répétition. Le « cœur » apparaît comme instance projetée de l’identité
personnelle, lieu de l’interaction avec le divin, lieu de l’échange et de la rencontre :
« je vous confie mon cœur avec tout ce qu’il contient de joie et de souffrance, de pro-
jets et de craintes. Habitez mon cœur pour qu’il soit de plus en plus semblable au
vôtre… ». Parfois, le style de la prière devient carrément poétique et lyrique (rimes,
construction par courtes phrases, répétitions de formules, richesse des images).

Sur le plan de l’énonciation, les textes s’adressent explicitement à deux types de des-
tinataire : Dieu et les saints, d’un côté, les autres orants, de l’autre. Dans le premier
cas, le discours adressé à Dieu est aussi implicitement adressé aux autres orants.
Dans les « règles du genre » de la prière en ligne nous trouvons en effet cet appel
implicite à lire la prière de l’autre. Cette condition justifie l’abondance des reprises
et des réactions, qui honorent ce « contrat » implicite. Les responsables du site sug-
gèrent en effet de « se demander aussi si mon message va aider les autres à prier ».
Qui parle, sur le site ? Nous avons compté 26 « identités » déclarées implicite-
ment comme différentes pour les 64 prières postées les 30 avril 2011. Certains
participants semblaient plus actifs que d’autres : Éphémère, Claude, Jean-Luc, Vio-
lette, Naik – des pseudos qu’on retrouve aussi, plusieurs mois après, fin octobre

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OBSERVATIONS SÉMIOTIQUES SUR LE SITE NOTRE DAME DU WEB

2012. Même si les orants se présentent à travers un pseudonyme, on remarque la


construction d’une forme communautaire, édifiée au fur et à mesure des lectures
réciproques, des intercessions, des échanges. La relation est donc limitée (par le
contexte numérique et l’anonymat) mais intense ; la parole, affichée comme profon-
dément personnelle, est en même temps harmonique avec l’ensemble. Une analyse
diachronique pourrait confirmer cette hypothèse ; selon le webmaster du site, le
père jésuite Grégoire Le Bel, c’est une vraie communauté capable d’autorégulation
qui est apparue14 .

La continuité (avec le divin et avec les autres orants) apparaît décidément comme
un effet de sens dominant. Cette continuité se manifeste évidemment aussi sur
le plan temporel : le temps est rempli de sens par les orants à travers l’activation
d’un réseau de références liturgiques (comme dans le cas de mai, le « mois de
Marie »). Le passé des saints et de l’histoire du salut, mais aussi de la vie per-
sonnelle de chacun en tant qu’histoire de relation avec Dieu, émergent comme
structures de sens qui se conjuguent entre elles. La temporalité de la prière sur
NDWeb est celui d’une sorte de « kairos » continuel, c’est-à-dire une succession
de moments favorables, un temps rempli de sens (opposé au « chronos », imper-
sonnel et anonyme). Tout moment (le matin, le soir, la nuit) est bon pour prier,
pour trouver le sens spirituel des situations, pour accéder à la plénitude de l’être
et de la communion des saints, en continuité avec le passé de l’histoire du salut
et le futur du Royaume à venir. Le particulier se lie ainsi à l’universel.

Conclusions : la continuité et l’orchestre spirituel


La parole pastorale et la parole personnelle des orants que nous avons très briè-
vement explorées sont les deux volets d’une « forme de vie » (Fontanille, 2008)
globale, celle de la chrétienté catholique, avec une coloration spécifique igna-
tienne : nous retrouvons en effet les traits déjà identifiés de l’héritage d’Ignace,
l’importance de l’image (qui mériterait une étude plus approfondie pour en saisir
l’évolution par rapport au passé, comme tenté dans Catellani, 2013), l’organisa-
tion rationnelle et la présence d’une culture de l’émotion spirituelle. Si les deux
premiers aspects de cette spécificité ignatienne ne sont pas très évidents dans
le cas du f lux des prières postées en ligne, ils se retrouvent au niveau du projet
global du site, qui combine l’instruction et la pratique. Il ne faut pas oublier en
effet que l’héritage spirituel d’Ignace de Loyola inclut le livret des Exercices (les
instructions), mais aussi son journal intime personnel, le « journal des motions
intérieures », où le lecteur a accès à l’expérience intime du saint. Les deux dimen-
sions vont ensemble, et l’une (l’instruction « stratégique » et rationnelle) n’est pas
complète sans l’autre (le discours intime, qui se comprend comme énoncé incarné
du vécu spirituel). Les deux registres manifestent une même tension sémantique

14 Propos recueilli le 9 janvier 2013 au cours d’un entretien semi-dirigé.

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à la continuité, sur un plan temporel (unité de l’expérience et de l’histoire) et


interpersonnel (la relation, l’amitié entre orants, mais aussi avec les saints, Dieu
et le Christ). Cette continuité cherchée et affirmée s’oppose évidemment à la
séparation, à la solitude, à la perte de sens.

La discontinuité en tant qu’organisation méthodique et rationnelle des étapes à


suivre dans la prière est nécessaire à la construction de la continuité spirituelle :
il s’agit dans ce cas évidemment d’un autre type de discontinuité, sur le plan de
l’expression (les textualités et le dispositif mis en place pour supporter l’expé-
rience spirituelle) et non du contenu (le vécu et l’auto-compréhension de cette
expérience).

Sur le site, l’utilisation des pistes de méditation à partir d’œuvres d’art conduit
surtout à chercher une continuité avec Dieu et la dimension divine en mobilisa-
tion des objets culturels « valorisés » et attrayants. Sur le mur de prière sponta-
née, on cultive plus directement la dimension « horizontale », interhumaine de la
continuité, tout en en gardant la dimension « verticale » : on prend part à la com-
munication entre orants, mais aussi à l’échange plus large entre les humains et le
divin, qui inclut toute l’épaisseur anthropo-cosmo-théologique de la réalité, dans
la perspective du croyant. De ce point de vue, la métaphore de la communication
comme un orchestre (auquel on prend part, en jouant une partition « écrite nulle
part », Winkin 2000) est particulièrement appropriée pour identifier le modèle
communicationnel à l’œuvre dans cette communauté orante en ligne, mais aussi
(et c’est ici la différence) dans son auto-compréhension (les orants ressentent, re-
cherchent et affirment cette communion). Du point de vue théologique chrétien,
évidemment, c’est l’Esprit Saint 15 , le « souff le » divin qui habite les cœurs et la
parole, qui est l’élément central de l’auto-compréhension de cette communication
spirituelle orchestrale, élargie à Dieu et aux habitants de l’invisible.

Ces conclusions, fondées sur l’analyse de quelques parties d’un seul site, pro-
posent des hypothèses de lecture d’une « forme de vie » spécifique. Ces hypo-
thèses seront donc à mettre à l’épreuve d’un corpus plus large, composé de diffé-
rents dispositifs de méditation en ligne (à enrichir aussi avec d’autres méthodes
de récolte de données, comme des interviews des orants), pour chercher à identi-
fier des traits plus généraux de cette nouvelle incarnation numérique de la prière.
Une autre direction de recherche très prometteuse est évidemment celle d’explo-
rer la « généalogie » des dispositifs étudiés, pour reconstruire la série historique
des supports conçus pour la vie spirituelle dans notre culture.

15 Une des « personnes » qui composent le mystère de la Trinité, dans la théologie chrétienne.

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PRIER EN LIGNE À PARTIR D’IMAGES :
OBSERVATIONS SÉMIOTIQUES SUR LE SITE NOTRE DAME DU WEB

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