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STÉPHANE PERRIER

LA FRANCE
AU MIROIR
DE L’IMMIGRATION
INTRODUCTION

En dépit de certaines apparences, l’immigration ne constitue pas le


principal sujet de cet ouvrage. Ce dont il est essentiellement question, c’est
la crise interne à la nation française, une crise tout à la fois politique et
morale, une crise de notre projet républicain aussi bien que de notre identité
collective.
Qu’en sera-t-il demain de la France ? Cette interrogation banale nous
obsède toujours davantage. Elle a de longue date envahi les conversations.
Elle accroît son emprise sur les œuvres de l’esprit. Présente à l’état latent
comme arrière-fond, un rien suffit à la jeter soudain en pleine lumière.
Quoiqu’elle se déploie sur tous les tons, du plus détaché au plus grave, elle
nous parvient ordinairement d’une voix angoissée dont la colère semble
s’épuiser dans le sentiment d’une irréductible impuissance. « Où allons-
nous ? » signifie alors : « Où descendons-nous ? »
Cette dépression collective a de quoi étonner. Notre pays se range parmi
les premières puissances du monde. Dans d’innombrables domaines, il se
distingue par son dynamisme et son inventivité. La richesse de sa culture et
la beauté de ses paysages recueillent une adhésion générale. Ses valeurs
sont universellement admirées. Tout pourrait par conséquent nous sourire.
Et pourtant, d’abord imperceptiblement, puis lentement, très lentement, on
dirait presque paisiblement, un profond malaise s’est répandu dans nos
consciences, jusqu’à devenir l’une des caractéristiques de notre peuple.
L’élection d’un jeune président nimbé d’enthousiasme, obtenue à la barbe
des partis installés, nous a certes tirés de la pesante atmosphère dans
laquelle s’achevait le quinquennat précédent. L’attente le dispute désormais
à la résignation. Il serait cependant naïf de croire que le malaise national
s’est résorbé.
La variété de ses symptômes permet de l’appréhender sous de multiples
angles, de l’éducation aux institutions en passant par l’économie. Le point
de départ, ici, sera la question de l’immigration. Pourquoi ce choix,
demandera-t-on, alors que tant d’autres défis nous requièrent ? Cela ne
reviendrait-il pas à suggérer que l’immigration domine tout, voire que tout
s’y résume ?
Telle n’est absolument pas la thèse défendue au long de ces pages. Si
l’immigration forme la pierre d’angle du raisonnement, ce n’est pas pour lui
prêter un rôle causal, ni même pour lui donner la primauté parmi les enjeux
contemporains, mais parce qu’elle nous tend un formidable miroir. Quand
on l’envisage dans toutes ses implications, on voit paraître la France telle
qu’elle vit et se pense aujourd’hui. C’est comme une bobine que l’on
déroule. Les politiques qui ont accompagné l’évolution des flux migratoires
et les discours qui ont prétendu en rendre compte, les actes et les passivités,
les mots et les silences, en somme notre rapport à l’immigration dans son
ensemble, illustrent à la perfection la crise où s’est enferré notre pays – et à
un degré moindre notre continent, en tout cas sa partie occidentale, le cœur
historique de l’Union européenne.
À cela s’ajoute un élément conjoncturel. Notre approche de l’immigration
est brouillée par les réactions passionnelles qu’elle suscite et les
exploitations politiciennes auxquelles elle donne lieu, tandis que son
caractère hautement sensible exigerait qu’elle ne soit traitée qu’avec
retenue. C’est ainsi faire œuvre utile que de l’examiner sereinement, dans
un double souci de rigueur et de bienveillance, en s’efforçant de se mettre à
la place des uns et des autres afin de rendre justice à chacun.
Au demeurant, la motivation de cet ouvrage est civique autant
qu’intellectuelle. Son but est de contribuer à la réflexion sur les moyens de
surmonter nos difficultés présentes. L’analyse y est donc tout entière
tournée vers l’action : elle se veut une tentative de comprendre ce qui est,
mais aussi, et plus encore, un appel à déterminer ce qui sera.
PREMIÈRE PARTIE

« Notre siècle est le vrai siècle de la critique ; rien ne doit y


échapper. En vain la religion avec sa sainteté, et la législation avec
sa majesté, prétendent-elles s’y soustraire : elles ne font par là
qu’exciter contre elles-mêmes de justes soupçons, et elles perdent
tout droit à cette sincère estime que la raison n’accorde qu’à ce qui
a pu soutenir son libre et public examen. »
KANT,
Critique de la raison pure
1
Le changement de nature de
l’immigration

Durant les dernières décennies, notre politique d’immigration a consisté à


laisser se développer des flux tels que, l’ensemble des protagonistes
fussent-ils irréprochables, la multiplication des problèmes n’en serait pas
moins inévitable.
Il ne s’agit pas de soutenir que les immigrés, pris en bloc, ne
s’intégreraient plus. Fort heureusement, cette évolution intime, aussi belle
que mystérieuse, par laquelle un individu se mêle à un peuple qui n’était
pas le sien à l’origine, et que rien, souvent, ne le prédisposait à rejoindre, se
poursuit dans bien des cas, peut-être même dans la majorité des cas, parfois
avec un éclat qui ne le cède en rien aux époques précédentes. Chacun
pourrait sans doute, puisant dans les seuls souvenirs de sa vie quotidienne,
amonceler à l’envi les exemples.
Cependant, ces réussites perdurent malgré notre politique d’immigration,
qui oppose de violents vents contraires aux meilleures volontés. Il est
difficile, en effet, d’en imaginer une moins propre à favoriser la cohésion
nationale.

LES FLUX D’IMMIGRATION

Commençons donc par décrire notre régime migratoire.


Les flux d’immigration ont connu trois périodes distinctes depuis 1945 :
une période d’immigration massive pendant les Trente Glorieuses, une
période d’immigration modérée entre le milieu des années 1970 et la fin des
années 1990, enfin une nouvelle période d’immigration massive, qui est
toujours en cours.

Part des immigrés dans la population française

Champ : France métropolitaine.


Source : Insee.

Ce découpage transparaît nettement dans l’évolution de la part des


immigrés dans la population française : elle était passée de 5 % en 1946 à
7,4 % en 1975, soit un taux d’accroissement annuel moyen de 1,36 % ; elle
est demeurée stable entre 1975 et 1999 ; elle est passée de 7,3 % en 1999 à
8,9 % en 2013, soit un taux d’accroissement annuel moyen de 1,43 %.
Nous ne disposons pas de chiffres harmonisés concernant les entrées
annuelles, mais les ordres de grandeur correspondent. Un consensus se
dégage pour estimer que, après avoir atteint leur plancher dans les années
1980, elles ont recommencé à croître durant la décennie suivante, avec une
accélération au tournant du millénaire : elles sont passées d’environ 100
000 au milieu des années 1990 à environ 200 000 au début des années 2000,
avant de se stabiliser à ce niveau.

Ce serait toutefois manquer l’essentiel que de s’en tenir là.


Trois changements majeurs sont en effet intervenus en l’espace d’un
demi-siècle. Les deux premiers se sont enclenchés dans les années 1960 : le
développement de l’immigration familiale et la forte augmentation de
l’immigration extra-européenne. Le troisième, qui résulte de la conjonction
des deux autres, a démarré dans les années 1990 : l’essor d’une immigration
familiale d’un nouveau genre, via ce que l’on pourrait appeler les mariages
« faussement binationaux » – un enfant d’immigré de nationalité française
s’unit à un ressortissant du pays dont ses parents sont originaires.

L’IMMIGRATION FAMILIALE

Le développement de l’immigration familiale constitue un événement


capital, car il démultiplie, et même transforme, l’impact de l’immigration
sur la composition à long terme du peuple français.
Si un immigré vient seul en France et en repart un jour, même après
plusieurs décennies, si même un immigré venu seul en France y réside sans
enfants jusqu’à son décès, sa présence n’a qu’un impact temporaire sur la
composition du peuple français. Si un immigré venu seul en France fonde
une famille avec un conjoint français, l’impact sur la composition du peuple
français est définitif, mais insignifiant, puisque le mélange s’opère
naturellement. En revanche, si un immigré fonde une famille en France
avec un ressortissant de son pays, l’impact sur la composition du peuple
français est à la fois définitif et significatif : au flux d’immigration s’ajoute
la naissance en France d’enfants d’origine exclusivement étrangère.
En l’absence de données sur les naissances de parents immigrés 1, on peut
se faire une idée du développement de l’immigration familiale en
examinant l’évolution du pourcentage de naissances de parents étrangers.
Les chiffres les plus anciens ne concernent que les mères : le pourcentage
de naissances de mère étrangère, qui avait fluctué entre 2,5 % et 3,5 % de
1946 à 1958, a alors entamé une soudaine croissance, pour atteindre 6 % en
1965. À partir de cette date, les statistiques publiques recensent les
naissances de deux parents étrangers : leur pourcentage est passé de 5,5 %
en 1965 à plus de 9 % entre 1976 et 1985, avec un pic à 9,9 % en 1983. Une
décrue s’est produite jusqu’au milieu des années 1990, le pourcentage
tombant à 6,5 % en 1997 ; il a ensuite gravité autour de 7 % jusqu’en 2010,
avant de recommencer à croître rapidement : il atteignait déjà 8,6 % en
2015.
À l’aune de ces chiffres, on mesure à quel point il est superficiel, et même
trompeur, d’appréhender l’immigration sous le seul angle des flux. En 1958,
alors que la part des immigrés dans la population française augmentait
depuis une décennie, le pourcentage de naissances de deux parents
étrangers était inférieur à 3,3 %, puisque tel était le pourcentage de
naissances de mère étrangère ; en 1985, alors que la part des immigrés dans
la population française était stable depuis une décennie, le pourcentage de
naissances de deux parents étrangers atteignait 9,1 %. Même en 1997, alors
que le pourcentage de naissances de deux parents étrangers achevait son
cycle de baisse, il demeurait supérieur à ce qu’il avait été tout au long des
années 1950 et 1960.

L’IMMIGRATION EXTRA-EUROPÉENNE

Parallèlement au développement de l’immigration familiale,


l’immigration extra-européenne a fortement augmenté.
En 1962, les Européens représentaient 79 % des immigrés résidant en
France. En 2013, ils n’en représentaient plus que 37 %. Dans l’intervalle, la
part des Africains était passée de 15 % à 44 % et celle des Asiatiques de 2
% à 15 %.
Concernant les flux d’immigration récents, il existe d’importantes
divergences entre l’INSEE et l’INED, mais l’immigration extra-européenne
demeure majoritaire même selon l’estimation la plus basse : 54 % des
entrées en 2012 2. Elle est par ailleurs prépondérante dans les naissances de
deux parents étrangers : en 2014, 80 % d’entre elles avaient été le fait de
deux parents ressortissants de pays extérieurs à l’Union européenne 3.
Répartition des immigrés résidant en France selon le continent de naissance

Champ : France métropolitaine.


Source : Insee.

UNE NOUVELLE IMMIGRATION FAMILIALE

La première vague d’immigration familiale extra-européenne a en outre


entraîné, après une génération, soit dans les années 1990, l’essor d’une
immigration familiale d’un nouveau genre, via les mariages « faussement
binationaux ».
À cette époque, l’immigration familiale extérieure à l’Union européenne
s’est à la fois accrue et diversifiée. D’une part, le nombre d’entrées
annuelles a triplé : il est passé de 33 000 en 1998 à 117 000 en 2003, avant
de se stabiliser autour de 100 000 à partir de 2007. D’autre part, le principal
motif d’immigration familiale est devenu le lien familial avec un Français,
c’est-à-dire au premier chef le mariage : le nombre annuel de titres de
séjour délivrés est passé de 16 000 en 1998 à 61 000 en 2003, avant de
stabiliser autour de 50 000 à partir de 2007 4.
Le pourcentage annuel de naissances d’un parent français et d’un parent
étranger a lui aussi enregistré une croissance spectaculaire : alors qu’il
n’était passé que de 2,4 % à 4,3 % entre 1965 et 1990, il est passé de 4,3 %
à 6,2 % entre 1990 et 1997 et de 6,2 % à 12,3 % entre 1997 et 2007 ; il
s’établissait à 14,2 % en 2015. Au total, plus d’un nouveau-né sur cinq a
désormais au moins un parent étranger.

Part des naissances d’au moins un parent étranger

Champ : France métropolitaine.


Source : Insee.

L’augmentation du pourcentage de naissances mixtes tient certes, pour


une part, à une évolution sociale : la banalisation des voyages, de
l’expatriation professionnelle et des études à l’étranger a rendu plus
fréquentes les unions binationales. Cette évolution n’explique pas tout,
cependant. L’augmentation du pourcentage de naissances mixtes tient
également – et peut-être majoritairement – à l’essor des mariages
« faussement binationaux ». Il existe à cet égard suffisamment d’éléments
concordants.
Le premier est le doublement du nombre annuel de transcriptions de
mariages célébrés à l’étranger par rapport au milieu des années 1990,
d’autant plus frappant que le nombre annuel de mariages binationaux
célébrés en France est quant à lui en baisse 5.

Le deuxième élément est que l’augmentation du pourcentage de


naissances mixtes procède entièrement de l’augmentation du pourcentage
de naissances d’un parent français et d’un parent ressortissant d’un pays
extérieur à l’Union européenne. Entre 1998 6 et 2015, ce pourcentage est
passé de 5,6 % à 12,2 %, tandis que le pourcentage de naissances d’un
parent français et d’un parent ressortissant d’un pays membre de l’Union
européenne demeurait stable, à 2 %. Au total, près d’un nouveau-né sur
cinq a désormais au moins un parent ressortissant d’un pays extérieur à
l’Union européenne.
Part des naissances d’au moins un parent étranger hors UE

Champ : France métropolitaine.


Source : Insee.

Si l’augmentation du pourcentage de naissances mixtes tenait uniquement


à une évolution sociale, le pourcentage de naissances d’un parent français et
d’un parent ressortissant d’un pays membre de l’Union européenne aurait
connu une progression comparable au pourcentage de naissances d’un
parent français et d’un parent ressortissant d’un pays extérieur à l’Union
européenne. La logique aurait même voulu qu’il augmente davantage, dans
la mesure où les échanges sont plus nombreux au sein de l’Union
européenne qu’avec les pays tiers, et où les êtres humains fondent plus
volontiers leur foyer avec une personne dont ils se sentent culturellement
proches.
Le troisième élément est que les ressortissants de pays extérieurs à
l’Union européenne qui s’installent en France à la suite de leur mariage
avec un Français proviennent dans leur immense majorité de pays
historiquement pourvoyeurs d’émigration vers la France. C’est ainsi, par
exemple, que les pays du Maghreb et la Turquie en représentaient à eux
seuls 62 % en 2010 7.
Enfin, le quatrième élément provient de l’enquête Trajectoires et origines
de l’INED, publiée en 2016. Il en ressort que, du côté masculin, 26 % des
descendants d’immigrés algériens, 20 % des descendants d’immigrés
marocains ou tunisiens, 27 % des descendants d’immigrés subsahariens et
39 % des descendants d’immigrés turcs sont en couple avec une immigrée
originaire de la « même grande zone géographique que celle de [leurs]
parents ». Du côté féminin, les pourcentages sont encore plus élevés : 31 %
pour les descendantes d’immigrés algériens, 42 % pour les descendantes
d’immigrés marocains ou tunisiens, 41 % pour les descendantes d’immigrés
subsahariens et 74 % pour les descendantes d’immigrés turcs 8.
Il est donc acquis qu’une part non négligeable des enfants nés en France
en 2014 d’un parent français et d’un parent ressortissant d’un pays extérieur
à l’Union européenne sont en réalité « faussement binationaux » : leur
parent français est originaire du pays de leur parent ressortissant d’un pays
extérieur à l’Union européenne. Or, chacun le comprend, si les enfants nés
de couples « faussement binationaux » figurent dans la catégorie « nés d’un
parent français et d’un parent étranger » des statistiques publiques, sur le
fond, beaucoup d’entre eux relèvent de la catégorie « nés de deux parents
étrangers » : sauf exception, les immigrés ou enfants d’immigrés de
nationalité française qui choisissent à dessein de s’unir à un habitant de leur
pays d’origine attestent par là qu’ils se considèrent moins comme des
Français que comme des étrangers installés en France.

En résumé, si l’on s’en tient aux flux d’immigration, la France connaît


depuis le début des années 2000 une vague d’immigration aussi massive
que celle des Trente Glorieuses, après un quart de siècle d’immigration
modérée ; si l’on s’intéresse à ce qui compte le plus, à savoir l’impact de
l’immigration sur la composition à long terme du peuple français, la
stabilisation de la part des immigrés dans la population française entre 1975
et 1999 apparaît comme un trompe-l’œil en raison du développement de
l’immigration familiale : pendant cette période, le pourcentage de
naissances de deux parents étrangers a toujours été supérieur à ce qu’il avait
été pendant les décennies 1950 et 1960 ; à l’immigration familiale classique
s’est en outre ajoutée, à partir des années 1990, l’immigration via les
mariages « faussement binationaux » ; enfin, la majorité de l’immigration
familiale provient depuis plusieurs décennies de pays n’appartenant pas au
même ensemble civilisationnel que la France.

1. L’INSEE recense depuis 1977 le lieu de naissance des parents, mais on peut être né français à
l’étranger.
2. INSEE Première, no 1524, novembre 2014.
3. Il faut certes ôter à ce pourcentage les naissances de deux parents européens ressortissants de
pays non membres de l’Union européenne, mais leur poids est marginal (voir le tableau « Nés vivants
selon la nationalité détaillée des parents et leur situation matrimoniale » de l’INSEE).
4. Chiffres arrondis d’après ceux de l’INED.
5. Voir les chiffres publiés par l’INSEE.
6. C’est la première année pour laquelle ces statistiques sont disponibles.
7. Immigrés et descendants d’immigrés en France, INSEE Références, édition 2012, p. 143.
8. Trajectoires et origines ; Enquête sur la diversité des populations en France, INED éditions,
2015, tableau 10, « Statut migratoire et origine des conjoints des descendants d’immigrés selon le
pays de naissance de leurs parents », p. 312-313.
2
Une intégration contrariée

Voyons maintenant pourquoi, et comment, ce changement de nature de


l’immigration contrarie l’intégration des immigrés et enfants d’immigrés.

LE NOMBRE

Le premier problème, celui qui conditionne tous les autres, est celui du
nombre des immigrés et enfants d’immigrés. En le laissant prendre de telles
proportions, nous avons anéanti la possibilité d’une intégration harmonieuse
de tous – ou disons plus modestement de presque tous – les immigrés et
enfants d’immigrés voués à demeurer sur notre sol.
Les petites minorités tendent naturellement à s’intégrer. Les minorités plus
étoffées tendent naturellement à former des microcommunautés au sein de
la communauté nationale. Qu’un autre palier soit franchi et elles tendent
naturellement, en cas de besoin, à réclamer des adaptations – une tendance
qui s’accuse encore si elles constituent la majorité en certains lieux ou si
leur part est également élevée à l’échelle du pays. Ce rapport entre le
nombre des immigrés et enfants d’immigrés et leur intégration, qui n’est
qu’un aspect du rapport plus général entre la part d’une minorité dans la
population et son comportement vis-à-vis de la majorité, est une loi
universelle : on le constate même dans la nation la plus puissante et peut-
être la plus fière du monde, les États-Unis d’Amérique – témoin les
communautés mexicaine et cubaine.
L’énoncé de cette loi universelle n’emporte aucun jugement négatif. Le
comportement des immigrés est on ne peut plus normal. Il est dans l’ordre
des choses d’être attaché à sa communauté. Il l’est également de rechercher
la compagnie de ses compatriotes quand on est dans un pays étranger ; cela
nous arrive même en vacances et lors de nos voyages professionnels ou
étudiants, et les immigrés devraient s’en dispenser, eux qui sont
durablement installés en terre inconnue ? Bien plus, le voisinage de ses
semblables, ou du moins de ceux dont on partage les usages ou les goûts,
est pour la majorité des hommes l’une des joies simples de l’existence,
probablement même l’un des critères de la vie heureuse. Point n’est besoin
de s’éloigner pour s’en rendre compte : il suffit d’observer la façon dont se
sont édifiés au cœur des grandes villes françaises, par agglomération
progressive d’individus appartenant à la même catégorie socioculturelle, ces
quartiers raillés sous le nom de « bourgeois-bohèmes ».
L’ampleur de l’immigration influe également sur son acceptation. C’est
une autre loi universelle : un nombre élevé d’immigrés et enfants
d’immigrés finit toujours par provoquer des réactions de rejet, même parmi
les peuples les mieux disposés. Le caractère aujourd’hui mondial du
phénomène migratoire permet de le vérifier. Jean Daniel relève ainsi que,
dans les pays du Maghreb et en Turquie, on « parle des immigrés, des
clandestins et des sans-papiers exactement comme on parle d’eux chez
nous », ou que certains responsables africains évoquent le « « choc de
cultures » que susciterait une arrivée massive d’immigrés » et emploient
« les mêmes raisonnements et les mêmes mots qu’ils jugent xénophobes
lorsque les Européens les prononcent » 1.
Une anecdote racontée par Christophe Guilluy illustre bien l’universalité
du rapport à l’immigration : « Pour évoquer le sujet, lorsque je travaille en
banlieue, j’utilise toujours cette parabole : c’est l’histoire d’un village qui
accueille une famille d’immigrés, l’accueil est plutôt positif, la famille
trouve un logement, les parents un emploi, les enfants sont scolarisés. Cette
famille fait venir des cousins. Même procédure, même contexte, les cousins
s’insèrent dans le contexte local. Puis, ces cousins font venir des amis qui
eux-mêmes accueillent de nouveaux immigrés… et là les choses se tendent.
Après avoir exposé cette histoire, je pose la question au public présent
(souvent issu de l’immigration maghrébine et subsaharienne) : « D’après
vous, où se situe ce village ? » Les réponses sont le plus souvent
identiques : « C’est un village de racistes, certainement situé dans le sud de
la France. » J’explique alors qu’il s’agit en réalité d’un village kabyle et que
l’immigration dont je parle concerne celle de Chinois en Algérie. Surpris, le
public répond qu’une immigration massive n’est envisageable dans aucun
village kabyle. » 2
Cette réticence universelle envers une immigration excessive ne doit pas
être assimilée à une animosité à l’encontre des immigrés en tant que tels –
une attitude elle aussi universelle, hélas, mais relativement rare. Il s’agit du
souhait, humain entre tous, de continuer à vivre dans un environnement
familier : de se sentir chez soi chez soi. Nous retrouvons ainsi le ressort du
tropisme communautaire des immigrés dans leur pays d’accueil. Il est
d’ailleurs remarquable que les flux en cours puissent éveiller des réserves
au sein de populations issues d’une immigration plus ancienne : selon une
enquête publiée en 2014, la moitié environ des Musulmans d’Île-de-France
estimaient qu’il y avait « trop d’immigrés » et qu’on « ne se [sentait] plus
chez soi comme avant » 3.
La vérité, c’est que tout le monde souhaite la même chose : personne ne
voit d’inconvénient à la présence d’immigrés dans son voisinage, mais
chacun préfère que les immigrés ne représentent qu’une minorité des
habitants de son quartier. C’est aussi simple que cela.
L’ampleur de l’immigration influe enfin sur les modalités d’accueil des
immigrés par les pouvoirs publics. Il est évident que, plus les immigrés et
enfants d’immigrés sont nombreux, plus il est complexe – et coûteux – de
mener une authentique politique d’intégration. Plus prosaïquement, les
immigrés ne jouissant que de ressources modiques ont moins de chances de
trouver un emploi et un logement satisfaisants. Si en outre les autochtones
se plaignaient déjà de pénuries en ces matières, les frustrations risquent de
s’accumuler.

LA FAMILLE

L’immigration familiale joue donc un rôle clé, puisqu’elle démultiplie le


nombre d’immigrés et d’enfants d’immigrés. Elle est aussi, par nature, la
moins favorable à l’intégration.
Lorsqu’un immigrant s’installe seul, le hasard peut l’unir à un natif,
auquel cas son intégration s’opère spontanément ; du même coup
s’estompe, voire s’annule complètement, la distance culturelle qui sépare
ses enfants de leurs camarades nés de deux parents français : tous héritent
de la culture nationale. En revanche, lorsqu’un immigrant vient en couple,
ou fait venir son conjoint de son pays d’origine, l’intégration est moins
naturelle, y compris pour les enfants, qui ne rencontrent pas la culture
nationale dans leur foyer.
Il ne s’agit pas de reprocher aux parents immigrés de transmettre la
culture de leur pays d’origine à leurs enfants. En ce domaine également,
leur comportement est on ne peut plus normal : qui ne souhaite pas que sa
culture se perpétue au-delà de sa personne à travers sa descendance ? Cela
prouve – et c’est une bonne nouvelle – que les hommes ne sont pas des
atomes interchangeables mais des êtres de culture. Au demeurant, le
maintien d’un lien avec la culture de son pays d’origine n’est pas plus
incompatible avec l’appropriation de la culture de son pays d’accueil que
l’attachement à la terre de ses ancêtres ne l’est avec l’enracinement dans la
terre de ses enfants.
Des comportements tout à fait légitimes au plan individuel peuvent
cependant avoir des conséquences problématiques au plan collectif. Le
caractère familial de l’immigration entraîne automatiquement un
accroissement de la distance culturelle entre les immigrés et les
autochtones, mais aussi, et surtout, entre leurs enfants respectifs. Il en
résulte une accentuation du sentiment d’étrangeté qu’ils peuvent
mutuellement s’inspirer. À petite échelle, c’est un piment fort agréable,
mais, quand cela devient un fait social, des difficultés de coexistence
peuvent survenir.
Elles le peuvent a fortiori si l’immigration est permanente. Or telle est
bien notre situation : aucune perspective de réduction des flux ne se dessine
à l’horizon, même lointain. À cause de ce mouvement incessant, des
équilibres multiséculaires sont remis en question.
Ici aussi, l’effet pervers fonctionne à double sens. Les immigrés sont
moins incités à se détacher de leur communauté lorsque le poids numérique
de celle-ci augmente ; certains d’entre eux peuvent considérer qu’ils
rejoignent leur diaspora plutôt qu’ils n’émigrent dans le pays qui l’abrite.
Parallèlement se diffuse, parmi les habitants historiques, la crainte d’être un
jour minoritaires sur leur sol, comme ils le sont déjà en plusieurs endroits
du territoire. Le changement est fondamental : on ne comprend rien à
l’immigration actuelle si on ne le comprend pas. Dans ces conditions, le
temps, dont on pourrait espérer, dans le cas d’une immigration massive
mais ponctuelle, qu’il atténue progressivement les tensions, les attise au
contraire – et les difficultés présentes sont rendues plus aiguës encore par
l’angoisse des difficultés futures.

LA CULTURE

Toute immigration familiale permanente occasionne ainsi des difficultés.


Néanmoins, celles-ci ne sont vraiment critiques que lorsque la distance
culturelle entre les immigrés et la population historique est importante. Si
notre immigration était restée presque exclusivement européenne, le débat
sur l’ampleur des flux migratoires se poserait en des termes différents.
Les Belges, les Italiens, les Allemands, les Polonais, les Espagnols et les
Portugais ne sont assurément pas identiques aux Français, mais la diversité
de leurs cultures nationales se déploie à l’intérieur d’un même ensemble
civilisationnel, caractérisé par un mélange inégal entre l’héritage gréco-
latin, la religion chrétienne et le mouvement des Lumières. Les peuples
vivant à l’est du continent, et jusqu’aux Russes, s’y apparentent malgré
leurs particularités. Devenir français ne leur demande que peu d’efforts, et
leur incorporation à la nation n’apporte à celle-ci que des retouches
mineures qui n’altèrent pas sa physionomie d’ensemble. Une fois
surmontées les premières préventions, le brassage des populations se réalise
naturellement.
Tout change avec l’immigration extra-européenne. Il ne s’agit pas de
soutenir que certaines origines empêcheraient de devenir français, mais
l’intégration des immigrés extra-européens est plus difficile pour la simple
raison que le fossé culturel à combler est plus large.
L’écart entre la civilisation européenne contemporaine et les civilisations
encore partiellement traditionnelles doit lui aussi être pris en compte. Les
immigrés extra-européens viennent pour la plupart de régions du monde où
le lien communautaire est bien plus resserré qu’en France. L’appartenance
ethnique, culturelle ou religieuse y revêt une importance supérieure. Ces
sociétés n’ont pas été comme la nôtre travaillées en profondeur depuis deux
siècles par l’individualisme et l’esprit critique. La pression du groupe
demeure vive ; ses règles conservent prestige et autorité. Loin d’être
soumises à une introspection sourcilleuse, les identités collectives
s’affirment ingénument. Les immigrés sont donc moins enclins à s’en
détacher.
Du point de vue des valeurs, la rupture européenne avec la tradition est
tout aussi franche – la rupture avec la tradition étant elle-même devenue
l’une de nos valeurs. Deux exemples sautent aux yeux : le cantonnement de
la religion à la sphère privée et la proclamation de l’égalité hommes-
femmes. Ce qui fait notre ordinaire est embryonnaire ou contesté dans la
majorité des pays d’Afrique et d’Asie. Il en découle logiquement des
mœurs opposées. Des comportements qui nous semblent banals, et au
premier chef la coquetterie de nos femmes, passent en bien des endroits
pour un coupable relâchement, une scandaleuse permissivité ; ce que nous
appelons vie bonne est dénoncé comme mauvaise vie. Pour nombre
d’immigrés extra-européens, l’intégration implique donc d’adopter une
nouvelle morale, dont certains traits heurtent frontalement celle de leur pays
d’origine.
Une telle rupture ne va pas de soi. Elle suppose un engagement individuel.
Or la motivation de l’installation en France n’est pas toujours l’adhésion à
nos valeurs ou le goût pour nos mœurs : beaucoup d’immigrés ne souhaitent
partager que nos conditions d’existence matérielles. Ils veulent vivre aussi
bien que nous, mais pas nécessairement comme nous ; ils veulent vivre en
France, mais pas nécessairement à la française. L’attrait pour la civilisation
française peut constituer un élément déterminant de la migration ; on peut
espérer qu’il en constitue souvent un élément important ; mais il peut
également n’y entrer pour rien.

L’intégration des enfants d’immigrés est elle-même plus difficile.


La contradiction entre les normes familiales et les normes sociales
s’ajoute à la distance culturelle pour compliquer la construction personnelle
et même, parfois, le processus d’apprentissage : « Le savoir est […] lié à la
structure psychofamiliale dans le sens où l’enfant identifie le maître comme
figure de la continuité parentale ou comme dérivée. Si cette figure s’avère,
aux yeux de l’enfant, trop différente, il doit, consciemment ou
inconsciemment, décider quel savoir adopter, ce qui peut créer des conflits
identificatoires chez certains élèves. Certains enfants issus de l’immigration
échouent à l’école parce qu’ils se sentent tiraillés entre leur culture
d’origine et la culture qui leur est inculquée en classe ; l’enfant qu’ils sont
dans leur famille s’oppose à l’élève qu’ils doivent être à l’école. » 4
Deux caractéristiques des sociétés traditionnelles renforcent cet état de
fait. D’une part, elles valorisent davantage le respect des anciens et donc la
piété filiale : l’individu y est moins libre de s’écarter de la route tracée par
ses parents. Deux sociologues ont posé la question suivante à des enfants
d’immigrés de différentes origines : « Entre ces deux opinions, laquelle se
rapproche le plus de la vôtre ? 1. On devrait toujours se comporter en
accord avec ce que souhaitent les parents. 2. On devrait faire ce que l’on
veut, même si c’est contraire aux souhaits des parents. » Les résultats sont
tranchés : « La première proposition est choisie trois fois plus souvent par
les Marocains (75 %) que par les Européens du Nord (27 %). Entre ces
deux extrêmes, les ressortissants des autres pays se répartissent en deux
groupes. Ceux qui adhèrent le plus fortement au devoir de soumission aux
parents viennent essentiellement du Maghreb (Algérie 72 %, Tunisie 64 %)
et d’Afrique subsaharienne (66 %). Dans le second groupe, les opinions
sont plus partagées. Les choix vont plutôt dans le sens du devoir
d’obéissance parmi les immigrés originaires de Turquie, du Portugal et
d’Asie, plutôt vers l’individualisme parmi ceux qui viennent d’Italie,
d’Espagne et d’Europe de l’Est. » 5
D’autre part, l’école y jouit d’un prestige moindre, notamment dans les
classes populaires, dont sont issus la majorité des immigrés extra-
européens, car la généralisation de l’alphabétisation y est encore en cours
ou récente. Or il est notoire que l’ambition familiale a un impact sur les
performances scolaires ; les enfants d’immigrés ayant accompli de
brillantes études rendent presque toujours hommage à leurs parents.
Certains enfants d’immigrés extra-européens cumulent donc les
handicaps : c’est non seulement leur intégration culturelle, mais également
leur réussite scolaire – et, du même coup, leur insertion économique – qui
est plus difficile.

Il arrive également que l’intégration des enfants d’immigrés soit


sciemment contrariée par leurs parents.
Pour tout immigré, la perspective de voir ses enfants adopter la culture de
la société d’accueil peut faire naître la peur d’un éloignement progressif ou,
pire, d’une fracture au sein de la famille. Cette appréhension banale devient
problématique si les normes sociales contredisent les normes familiales.
Certains parents peuvent refuser par principe l’intégration de leurs enfants,
et leur transmettre en conséquence le regard réprobateur qu’ils portent sur
les valeurs et les mœurs du pays d’accueil. Dans le cas d’une immigration
modérée ou temporaire, une telle rigidité est vouée à l’échec. En revanche,
si les flux s’établissent durablement au-delà d’un certain seuil, il devient
possible de transporter sa société d’origine dans son pays d’accueil.
Rien n’atteste mieux ce communautarisme que la multiplication des
mariages « faussement binationaux », qui visent explicitement, pour
beaucoup d’entre eux, à maintenir la distance culturelle avec la population
historique. Le degré d’intégration des enfants d’immigrés a certes toujours
varié, et il variera toujours en fonction des individus ; c’est l’expression de
la diversité des tempéraments, des parcours, des êtres en somme, et c’est
très bien ainsi. Mais il s’agit ici d’autre chose : la distance culturelle se fige.
La différence de certains enfants d’immigrés n’est plus une étape transitoire
mais une réalité définitive : ils restent étrangers tout en devenant français.

L’origine des immigrés influe aussi sur l’acceptation de l’immigration.


Elle a d’abord un effet direct sur la perception de l’ampleur des flux. Plus
les immigrés sont différents, plus ils sont visibles. Cela peut paraître bête, et
cela l’est sans doute un peu, mais, en France, dix immigrés noirs, bruns ou
jaunes paraissent plus nombreux que cent immigrés blancs, car leur
différence se remarque au premier coup d’œil.
Surtout, la distance culturelle étant trop importante pour permettre
l’intégration rapide de l’ensemble des immigrés extra-européens, trop
importante même pour que l’intégration s’opère presque automatiquement à
la deuxième génération, l’immigration transforme les lieux où les immigrés
et enfants d’immigrés dépassent une certaine proportion de la population.
Ce qui nous ramène au problème du nombre. Si seuls quelques quartiers
épars étaient concernés, l’impression dominante serait sans doute, comme à
Paris, celle d’un plaisant exotisme. Si même, la situation étant ce qu’elle
est, les flux d’immigration étaient en voie de tarissement, les tensions
seraient moindres. À l’inverse, la relativité dans le temps, et dans un temps
de plus en plus court, des statuts de majorité et de minorité, entretient parmi
les habitants historiques, et en particulier dans les classes sociales dont le
cadre de vie est le plus affecté par l’immigration extra-européenne, un vif
sentiment d’insécurité culturelle 6.
Il ne s’agit pas de prétendre que la totalité des attitudes de rejet des
immigrés extra-européens procède de ce sentiment d’insécurité culturelle.
En France, comme partout ailleurs, une fraction de la population est animée
de convictions racistes. Il est donc malheureusement acquis que, les
immigrés extra-européens fussent-ils dix fois moins nombreux, certains
Français d’origine européenne n’en témoigneraient pas moins, en actes ou
en paroles, un rejet épidermique de leur simple présence.
Néanmoins, cette hostilité de principe est aussi minoritaire parmi les
Français d’origine européenne que l’est, parmi les immigrés extra-
européens, le refus par principe de l’intégration. C’est parce que
l’immigration familiale extra-européenne est désormais massive en plus
d’être permanente que se développent simultanément, et symétriquement,
l’hostilité à l’égard des immigrés extra-européens et les refus d’intégration
de la part d’immigrés extra-européens.

LES MÉMOIRES

Un autre élément entre également en ligne de compte : la majorité des


immigrés extra-européens proviennent de pays qui ont appartenu à l’empire
colonial français.
Cette histoire commune peut faciliter l’intégration, puisque l’ancienneté
des relations réduit la distance culturelle et abaisse la barrière linguistique
entre les immigrés et les autochtones. Mais elle peut aussi entraver
l’intégration du fait de son potentiel conflictuel. Il peut subsister de la
rancune dans les cœurs. En outre, l’adoption de la culture française, de cette
culture qui, il n’y a pas si longtemps, s’imposait à celle de leur pays
d’origine par la primauté de ses armes, peut être perçue par certains
immigrés et enfants d’immigrés comme un reniement du choix
d’indépendance de leurs pères. Ce ne devrait pas être le cas, puisque eux-
mêmes ou leurs parents ont depuis lors fait le choix de rejoindre la France –
mais on ne peut empêcher que ce le soit parfois 7.
Quant aux Français d’origine européenne, les représentations collectives
n’évoluant que lentement, certains conservent un résidu des préjugés du
passé. Les comportements discriminatoires qui en résultent sont autant
d’obstacles à l’intégration des immigrés et enfants d’immigrés extra-
européens – et spécialement africains, puisque ce sont ces derniers qui en
sont les principales victimes.
La mémoire de l’Algérie est la plus brûlante. La colonisation y a été plus
longue : cent trente-deux ans. La conquête y a été plus brutale. La guerre de
libération nationale également : les civils eux-mêmes lui ont payé un lourd
tribut. Surtout, l’Algérie était la seule colonie française de peuplement, avec
l’engagement affectif, mais aussi le cortège d’injustices supplémentaires,
qui en découlait. Nulle part ailleurs les populations « européenne » et
« indigène » ne se sont côtoyées si intimement : elles se sont parfois aimées,
souvent ignorées, beaucoup craintes et finalement haïes. Il est donc normal
que, des deux côtés, le ressentiment soit plus lent à s’éteindre. Combien de
descendants d’Algériens résidant en France comptent, parmi les membres
encore vivants de leur famille, d’anciens combattants ou victimes des
« événements d’Algérie » ? Combien de Français comptent, parmi les
membres encore vivants de leur famille, de ces pieds-noirs qui ont
soudainement été expulsés de chez eux – car c’était aussi chez eux ? Et que
dire des harkis, à la fois honnis par l’Algérie et délaissés par la France ?
Ces considérations ne tendent pas à proscrire l’immigration algérienne en
France, pas plus que les précédentes ne tendaient à proscrire l’immigration
en provenance de nos anciennes colonies. Ces immigrations sont aussi et
peut-être plus légitimes que les autres. Elles peuvent même contribuer à
l’apaisement des mémoires. Il ne faut cependant pas méconnaître leur
dimension passionnelle, et partant leur caractère inflammable. Or ce
caractère est condamné à se manifester dans le cas d’une immigration
familiale massive et permanente.

LA RELIGION

La religion vient par surcroît.


La religion, ou plus exactement l’islam, devenu en quelques décennies la
deuxième religion de France : le nombre de résidents de confession ou de
culture musulmane est généralement évalué à cinq ou six millions.
Toutefois, avant d’examiner les conséquences de certaines caractéristiques
de l’islam, en tant que religion et en tant que civilisation, sur l’intégration
des immigrés et enfants d’immigrés de confession ou de culture
musulmane, il convient de souligner que la plupart des difficultés associées
à l’implantation de l’islam en France sont en fait inhérentes à l’implantation
rapide et continue, dans n’importe quelle société, de n’importe quelle
religion auparavant étrangère.
La profession d’une même religion rassemble en un groupe unique, au
moins symboliquement, des immigrés et enfants d’immigrés de
provenances variées. C’est un point déterminant : la situation change du
tout au tout selon que les différents groupes qui composent une population
d’origine étrangère donnée n’entretiennent aucune relation ou sont liés par
un élément commun qui les rapproche les uns des autres en même temps
qu’il les distingue de la population historique. L’existence d’un élément
commun confère aux immigrés et enfants d’immigrés qui le partagent une
visibilité et un poids social supplémentaires. Il s’ensuit que, pour ces
immigrés et enfants d’immigrés, le pouvoir d’attraction de la communauté
particulière augmente, ce qui diminue d’autant l’incitation à s’intégrer,
tandis que, pour les habitants historiques, le caractère massif de
l’immigration apparaît encore plus marqué, ce qui favorise les réactions de
rejet.
En outre, la religion modèle la vision du monde de ses fidèles, et même,
au-delà des seuls croyants, de l’ensemble des ressortissants de son aire
civilisationnelle. Partout, la religion est l’un des principaux critères de
démarcation des groupes humains. Beaucoup la perçoivent comme une
frontière qui, sans interdire les bonnes relations, en circonscrit étroitement
le champ – ce qui exclut notamment les mariages mixtes, quitte à ce que le
conjoint exogame se convertisse. Alors qu’une religion commune peut
rapprocher les individus les plus dissemblables, une religion différente peut
séparer des jumeaux – nous en savons quelque chose, nous autres Français,
pour nous être jadis entre-tués au seul motif que nous ne partagions pas la
même conception d’une même religion. La différence de religion accentue
ainsi de manière considérable la distance culturelle entre les immigrés et
enfants d’immigrés concernés et la population historique.
À cela s’ajoute à nouveau l’écart entre la civilisation européenne
contemporaine et les civilisations encore partiellement traditionnelles.
Il n’y eut jamais, dans toute l’histoire du monde, de société plus
sécularisée que la nôtre. Ce que les immigrés apportent avec eux, c’est donc
plus qu’une religion étrangère, c’est un rapport à la religion qui nous est
devenu étranger. Alors que nous expliquons notre sécularisation par le
progrès de nos lumières, en la corrélant avec nos libertés, voici que nous
nous trouvons soudain confrontés sur notre sol à des populations pour
lesquelles rien n’est plus sacré que leur religion. En France, nation
irréligieuse par excellence, vieille nation cartésienne et ironique, patrie du
Tartuffe et de Voltaire, République laïque au passé anticlérical, le
changement est au moins aussi difficile à comprendre qu’à accepter.
Toutes ces difficultés n’ont rien à voir avec les caractéristiques de l’islam :
nous les rencontrerions avec n’importe quelle autre religion.

L’ISLAM

L’implantation de l’islam soulève toutefois des difficultés spécifiques. Il


ne s’agit pas d’affirmer qu’il existerait une incompatibilité entre l’islam et
la France, ou entre l’islam et la République, mais de montrer que certaines
caractéristiques de l’islam influent sur les conditions de son acclimatation
en France.

L’universalisme

La première caractéristique semble devoir nous rapprocher : l’islam


partage avec la civilisation européenne moderne, qui l’a reçue du
christianisme, la conviction de l’unité du genre humain ; son dieu ne se
présente pas comme celui d’un peuple mais comme le Dieu de tous les
hommes.
Cette vocation universelle de l’islam est a priori de nature à faciliter
l’intégration des Musulmans en France : l’islam n’étant enchaîné à aucune
nation ni à aucune terre, rien ne s’oppose à la formation d’une branche
française de l’islam, d’un islam qui s’assimilerait à la culture française tout
en conservant son identité propre – cette religion revêt déjà tant de visages
différents de par le monde ! Ainsi en fut-il du judaïsme, qui n’avait pourtant
pas les mêmes dispositions universalistes que l’islam : la dispersion des
Juifs aux quatre coins de l’Europe les conduisit, surtout après que le
mouvement d’émancipation moderne les eut pleinement intégrés à leurs
pays respectifs, à en adopter les us et coutumes sans pour autant se renier.
Envisagé sous un autre angle, cependant, l’universalisme islamique peut
être source de difficultés. Non seulement il peut apparaître comme une
proposition concurrente plutôt que complémentaire de l’universalisme
européen, mais, en outre, il porte naturellement l’islam à l’expansion –
accentuant ainsi le caractère angoissant de l’implantation rapide et continue
de n’importe quelle nouvelle religion dans n’importe quelle société. On
reproche éventuellement aux fidèles d’une religion particulariste de cultiver
l’entre-soi, mais on s’en accommode finalement assez bien, car on ne
saurait leur prêter l’intention d’imposer leurs conceptions dans l’espace
public. En revanche, l’essor d’une religion universaliste peut susciter la
crainte d’un débordement de ses prescriptions au-delà du cercle de ses
fidèles.

L’imbrication du politique et du religieux

Or une deuxième caractéristique de l’islam rend cette hypothèse


envisageable : la séparation du religieux et du politique est presque absente
de son histoire.
Cela tient certes pour une part au caractère récent et incomplet de la
modernisation des sociétés musulmanes : la place centrale de la religion est
un trait commun à toutes les sociétés traditionnelles. N’oublions pas que,
même en Europe, même en France, la religion dominante était il y a peu
considérée comme le fondement de l’ordre social.
Cependant, le religieux et le politique sont particulièrement imbriqués
dans l’islam. Ils l’étaient dès l’origine, puisque Mahomet réunissait les deux
dimensions : à la différence de Jésus proclamant que son Royaume n’est pas
de ce monde, ou du Bouddha prêchant le retrait des affaires humaines, mais
d’une manière comparable à Moïse, le fondateur de l’islam fut à la fois un
prophète religieux et un chef politique. À sa suite, pendant ce qui est réputé
être l’âge d’or de l’islam, les califes cumulèrent le pouvoir temporel et le
pouvoir spirituel. Quant au Coran, là encore à la différence du Nouveau
Testament ou des textes sacrés du bouddhisme mais d’une manière
comparable à l’Ancien Testament, il est un code de loi détaillé en même
temps qu’un livre saint.
L’imbrication du religieux et du politique demeure la norme en terre
d’islam. La laïcité y est inconnue, sauf en Turquie, où, du reste, imposée
jadis d’en haut par un admirateur de la civilisation européenne, elle est de
plus en plus contestée. À la même exception près, la liberté de conscience y
est encadrée ; même dans des pays aussi proches de nous que l’Algérie, la
Tunisie ou le Maroc, le prosélytisme en faveur d’une autre religion que
l’islam est réprimé.
Il n’en sera peut-être pas toujours ainsi. Mesurons le chemin parcouru par
le catholicisme depuis les fulminations de Pie IX 8. Qui aurait cru alors que,
un siècle plus tard, l’Église romaine accepterait de bonne grâce ce qu’elle
combattait pour l’heure si violemment ? On peut tout à fait escompter une
mue similaire de l’islam : c’est déjà ainsi que d’innombrables Musulmans
comprennent et pratiquent leur religion, tandis que, sur le plan théorique, un
courant réformateur s’attelle à la préparation d’un aggiornamento de
l’islam.
Le fait est, néanmoins, qu’on ne saurait imaginer de conceptions plus
opposées de la place à réserver à Dieu parmi les hommes que celles qui
prévalent en Europe et dans la plupart des pays musulmans. L’implantation
de l’islam sur le continent européen réalise donc la rencontre entre la plus
politique des religions et les moins religieuses des sociétés. Elle relance des
débats et ranime des querelles que l’on croyait dépassés. Les frictions sont
inévitables, notamment en France, où la laïcité, et une laïcité stricte,
volontiers militante, est honorée comme une conquête et un principe de la
République.

Les interdits alimentaires

La troisième caractéristique peut paraître triviale, mais son importance ne


doit pas être sous-estimée. Il s’agit des interdits alimentaires.
Ceux-ci augmentent d’abord la visibilité du changement culturel
occasionné par l’immigration musulmane : le foisonnement des commerces
hallal l’inscrit jusque dans le paysage urbain. Ici encore, le nombre est
crucial : on ne se soucierait pas davantage des boucheries hallal que des
boucheries casher si les premières n’étaient pas en train de remplacer toutes
les autres boucheries dans des territoires toujours plus vastes. Pour les
habitants historiques, la disparition progressive des commerces traditionnels
représente à la fois une gêne matérielle, puisqu’ils ne peuvent plus acheter
leurs produits habituels, et une blessure symbolique. Beaucoup la ressentent
comme une dépossession, d’autant plus vive, sans doute, que la persistance
de ces interdits alimentaires leur semble une bizarrerie : avant même que la
modernité ne leur eût appris à se défier de toute injonction religieuse, le
christianisme leur avait déjà enseigné qu’il n’existait aucun aliment impur.
Par où nous constatons à nouveau que les difficultés associées à
l’immigration ne sont pas une question de bonne ou de mauvaise volonté. Il
est normal que les résidents musulmans souhaitent se nourrir conformément
aux préceptes de leur religion, mais il est tout aussi normal que les habitants
historiques souhaitent conserver leurs habitudes alimentaires. Le fait que les
deux aspirations soient également légitimes ne les rend pas plus aisément
conciliables ; la certitude qu’a chacun d’être dans son bon droit peut même
contribuer à aggraver les tensions.
Les interdits alimentaires ont une seconde conséquence. Ils rendent plus
difficile l’établissement de relations de camaraderie et d’amitié, en
empêchant ceux qui les respectent scrupuleusement de fréquenter les
mêmes établissements, ou du moins d’y consommer la même chose, que les
non-Musulmans. La prohibition de l’alcool est ici décisive, surtout dans un
pays qui considère le vin comme un élément essentiel de sa gastronomie et
sa gastronomie comme un élément essentiel de sa culture. Il n’est pas
anodin que, pour la première fois dans l’histoire de l’immigration en
France, certains nouveaux venus ne puissent pas partager avec les
autochtones une bière après le travail ou une bouteille de vin à table, ni
même lever une coupe de champagne pour célébrer un heureux événement.
Quand on sait, en outre, la part que prennent aujourd’hui les verres bus
ensemble au café, dans un bar ou en boîte de nuit dans la socialisation des
adolescents, on comprend que cette spécificité musulmane dépasse le
registre de l’anecdote.
Il n’y a rien là d’insurmontable, bien entendu, mais les interdits
alimentaires auxquels se plient les Musulmans sont comme une piqûre de
rappel permanent de leur différence : ils les distinguent jusque dans la vie
quotidienne.

Le voile

Il en va de même de la quatrième et dernière caractéristique notable de


l’islam pour le sujet qui nous occupe, à savoir le fameux voile.
À l’instar des commerces hallal, celui-ci rend immédiatement perceptible,
dans l’espace public, le changement culturel occasionné par l’immigration
musulmane. L’aspect ostensible du voile est particulièrement marqué en
France, où la discrétion des signes religieux est depuis longtemps ancrée
dans les mentalités. Écoutons par exemple ce récit : « Les Italiens des
années 1880 ont beau être des voisins familiers, les Français s’étonnent de
tout ce qui les sépare d’eux : le sens du clan et du clientélisme, la brutalité
des mœurs qui les ferait volontiers jouer du couteau, et, surtout, la religion
d’un autre temps des christos, comme on dit à Marseille, et qui fait
désespérer le guesdiste Cri du peuple de ces « tristes brutes aveuglées de
catholicisme ». Quant aux Polonais, dès 1900, les propriétaires terriens de
Lorraine s’alarment des 16 fêtes religieuses qu’ils prétendent respecter ! » 9
Ajoutons que le principe même d’un contrôle religieux du vêtement des
femmes heurte de front la sensibilité féministe contemporaine et, au-delà, la
conception canonique du progrès de la République à travers les âges : sur la
barricade de Delacroix comme au cœur de nos mairies, ce n’est pas un voile
mais un bonnet phrygien qu’arbore fièrement Marianne au front haut.
En outre, il y a dans ce tissu austère emprisonnant la chevelure quelque
chose qui jure avec l’image idéale de la femme française, élégante,
spirituelle et charmeuse. Les valeurs et les mœurs se rejoignent d’ailleurs
dans les deux figures évoquées : la poitrine ouverte de la Liberté guidant le
peuple prolonge le sein nu d’Agnès Sorel ; la Marianne la plus célèbre
emprunte son buste à Brigitte Bardot. Le voile semble un défi lancé à cet art
subtil des relations entre les sexes qui imprègne nos poèmes et nos romans,
notre théâtre et notre cinéma. Qui égaie, parfume, colore notre vie
quotidienne et dessine aux yeux du monde un si ravissant visage de la
France. La tradition galante française « présuppose une visibilité du féminin
et plus précisément une visibilité heureuse, une joie d’être visible – celle-là
même que certaines jeunes filles musulmanes ne peuvent ou ne veulent plus
arborer. […] Le voile interrompt la circulation de la coquetterie et de
l’hommage, en rappelant qu’il existe un autre règlement possible à la
coexistence des sexes : la stricte séparation » 10.
Là encore, nous sommes en présence de légitimités inconciliables. Il est
normal que les Musulmanes qui considèrent le port du voile comme un
élément important de leur foi souhaitent pouvoir le revêtir sans subir de
reproches. Cependant, il est tout aussi normal que de nombreuses
Françaises craignent que le voile ne soit le signe avant-coureur de la
restauration d’un système patriarcal qu’il a fallu un siècle de combats
féministes pour entamer. Surtout, le choix de revêtir cet emblème constitue,
a fortiori pour une femme ayant grandi en France, un refus explicite
d’adopter les mœurs françaises : il est donc normal que la plupart des
Français se sentent instinctivement plus proches des Musulmanes qui
laissent paraître leurs cheveux. Nul besoin d’accuser les uns
d’obscurantisme ou les autres d’intolérance : les différences de mœurs
éloignent, c’est tout.

Les représentations historiques

Deux éléments complémentaires doivent être pris en compte : les


représentations historiques et le contexte actuel.
Il ne faut pas sous-estimer le poids des souvenirs lointains dans
l’inconscient des peuples. Jusqu’à une date récente, il a existé, entre les
civilisations européenne et islamique, une rivalité permanente entrecoupée
de guerres et d’invasions. Pendant mille ans, l’Europe a vécu sous la
menace de la conquête musulmane. L’expansion inaugurale de l’islam,
d’abord dirigée contre l’Orient et le Maghreb chrétiens, porta le cimeterre
jusqu’à Poitiers. Il fallut près de huit siècles aux Espagnols pour recouvrer
leur liberté. La Reconquista n’était pas achevée que, à l’est cette fois, les
Ottomans commençaient d’imposer leur joug aux Balkans. Ils y restèrent
cinq siècles, mettant même par deux fois le siège devant Vienne. En outre,
les rives européennes de la Méditerranée furent longtemps sillonnées par
des pirates en quête de butin matériel ou d’esclaves. L’islam peut lui aussi
formuler des griefs à l’encontre de l’Europe. Dès le Moyen Âge, les
croisades eurent beau se dire une réponse à la prise de Jérusalem par les
Musulmans, elles n’en donnèrent pas moins lieu à de sanglants massacres
qui marquèrent l’imaginaire islamique. Surtout, à partir du XIXe siècle, ce fut
au tour des Européens de s’étendre au détriment du monde musulman : bien
peu de pays échappèrent alors à l’humiliante tutelle coloniale.
Il n’est pas douteux que, de ce passé conflictuel, il subsiste dans les
mémoires collectives des représentations influençant les comportements.

Le contexte actuel

Le contexte actuel intervient également.


Des relations se sont certes nouées : les voyages et les migrations ont
permis aux peuples de s’habituer chacun à la figure des autres ; les rapports
de bon voisinage sont devenus ordinaires ; le dialogue interreligieux a
accompli d’appréciables progrès.
Cependant d’autres vents concourent à réchauffer les braises. L’islamisme
a gagné du terrain au cours des dernières décennies. Il est désormais
puissant au Maghreb, principal pourvoyeur de notre immigration
musulmane : dans les années 1990, une rébellion islamiste a mené l’Algérie
à la guerre civile ; depuis sa révolution, la Tunisie hésite entre l’islamisme
et la modernité ; au paisible Maroc même, le parti islamiste est le premier
du royaume. L’Égypte est l’illustration la plus éloquente de cette évolution :
qu’il semble loin le temps où, devant une salle hilare, Nasser raillait avec
condescendance le chef des Frères musulmans, qui l’avait exhorté à
imposer le port du voile aux femmes égyptiennes 11… Il n’est pas jusqu’à
l’Afrique subsaharienne, traditionnellement rétive, qui ne découvre peu à
peu le phénomène.
Ces convulsions s’apparentent aux douleurs de l’enfantement – mais de
quoi, nous l’ignorons complètement. Allons-nous voir l’avènement en terre
d’islam d’un équilibre semblable à celui qu’incarnait autrefois la
démocratie chrétienne en Europe ? Ou bien sommes-nous en train d’assister
à la renaissance d’une conception théocratique de l’organisation sociale et
de la légitimité politique ? Une seule chose semble certaine : la lutte entre
les courants modernistes et les courants islamistes durera.
L’acclimatation de l’islam en France s’en trouve évidemment compliquée.
D’une part, le visage peu avenant de l’islam qui s’étale à la une des
journaux ne peut qu’aviver la méfiance et réveiller les représentations
négatives héritées de l’histoire. D’autre part, et plus concrètement,
l’islamisme n’épargne pas les Musulmans français. Or il pousse ses adeptes
à une séparation volontaire, voire à un rejet frontal de la société française.
Bien plus, il exerce une pression constante sur les Français de confession ou
de culture musulmane pour les dissuader de s’intégrer, son objectif étant de
bâtir des îlots de charia en régentant la vie sociale des quartiers où il est
suffisamment implanté.
La progression mondiale de l’islamisme est d’autant moins rassurante que
certains de ses zélotes basculent dans le terrorisme. Ce fléau frappe presque
tout le monde presque partout. Au sein du monde musulman, il frappe à la
fois les Musulmans eux-mêmes – les communautés chiites et les pouvoirs
sunnites trop modérés, voire trop modérément islamistes, étant ses ennemis
jurés – et les minorités religieuses. Plus récemment, il a engendré un
embryon d’État à cheval sur l’Irak et la Syrie, dont les soldats rivalisent
d’exactions barbares. Aux marges du monde musulman, en Inde et plus
encore en Afrique, il frappe les populations voisines. En dehors du monde
musulman, il frappe aussi bien des civils indistincts que des cibles
soigneusement définies : édifices symboliques, militaires, journalistes,
Juifs.
Le terrorisme islamiste n’épargne pas plus que l’islamisme les Musulmans
français. Les attentats perpétrés depuis 2012 ne sont pas, comme ceux des
années 1980 et 1990, des attentats commis par des étrangers, ou du moins
pour des raisons de politique étrangère, mais des attentats commis par des
citoyens français contre la France. Plus d’un millier de nos compatriotes ont
rejoint la Syrie pour servir dans les rangs de l’État islamique – avant peut-
être de rentrer exercer leurs nouveaux talents au bercail. Se trouve ainsi
importée en France, incorporée à la France, même, et qui plus est à une
France religieusement pacifiée, la violence religieuse qui secoue le monde
musulman.
Il est dès lors inévitable, aussi injuste cela soit-il pour l’immense majorité
des Français musulmans, que la méfiance à l’égard de l’islam en tant que tel
s’accroisse parmi les Français d’une autre ou d’aucune confession – de
même qu’il est inévitable, aussi injuste cela soit-il pour l’immense majorité
des Français d’une autre ou d’aucune confession, que cette méfiance
croissante accroisse à son tour la crispation de certains Français musulmans.

Observons maintenant le contexte actuel du point de vue que peut adopter


un Musulman.
Aucun État musulman ne prend de part active à la direction des relations
internationales. Le monde musulman apparaît dominé, militairement,
économiquement, culturellement, voire politiquement, par les puissances
occidentales. Celles-ci n’hésitent pas à s’ingérer dans les affaires intérieures
de pays musulmans pour promouvoir leurs valeurs ou défendre leurs
intérêts – la frontière entre les deux étant souvent ténue. L’ingérence va de
l’admonestation publique à l’expédition militaire, en passant par les
manœuvres de toutes sortes ; l’invasion de l’Irak en 2003, hors de toute
légalité internationale et sous un prétexte mensonger, était même une
agression pure et simple. Parallèlement se poursuit en Palestine, sans
déclencher d’autre réaction que, périodiquement, une molle condamnation
verbale, une entreprise de colonisation qui n’est en rien justifiée par le droit
inaliénable d’Israël à assurer sa sécurité. D’où l’impression, largement
répandue et non entièrement infondée, qu’il existe deux poids, deux
mesures et que les belles paroles ne servent qu’à masquer les rapports de
force.
Il y a là de quoi alimenter le rejet d’un Occident perçu comme prédateur,
sinon même comme fondamentalement hostile à l’islam. Il y a là aussi,
positivement cette fois, de quoi stimuler une ardente volonté d’affirmation.
Cette volonté est saine : il est heureux que beaucoup – musulmans ou non –
aspirent à emprunter une voie de développement qui ne se résume pas à
l’imitation de recettes occidentales mais respecte leurs particularités. Pour
le sujet qui nous occupe, néanmoins, l’ardente volonté d’affirmation du
monde musulman est problématique. Les individus enclins à revendiquer
leur identité fièrement, orgueilleusement même, d’autant plus
orgueilleusement qu’ils la croient menacée, et conséquemment suspicieux
envers tout ce qui pourrait l’atténuer, ne sont pas précisément les mieux
disposés à s’intégrer – ni ceux que les autochtones sont les mieux disposés à
accepter.

*
Au vu des éléments qui précèdent, notre politique d’immigration est tout à
fait déraisonnable : depuis plusieurs décennies, notre immigration familiale
se compose majoritairement de populations culturellement distantes de la
population française historique et héritières d’un passé conflictuel avec la
France ; ces populations se rattachent majoritairement à une religion
auparavant étrangère dont certaines caractéristiques accentuent encore la
distance culturelle entre de nombreux immigrés et enfants d’immigrés et la
population française historique, une religion par ailleurs héritière d’un passé
conflictuel avec l’Europe et qui constitue le ciment d’une civilisation
aujourd’hui traversée par de puissants courants radicaux et plus que jamais
désireuse de s’affirmer face à la prépondérance de l’Occident ; cette
immigration familiale a pris au cours des vingt dernières années des
proportions inédites qui semblent vouées à devenir une réalité permanente.
Notre régime migratoire est donc objectivement, par lui-même, une cause
absolument certaine d’antagonismes.

1. Jean Daniel, Demain la nation, Seuil, 2012, p. 205-206.


2. Christophe Guilluy, La France périphérique, Flammarion, 2014, p. 177-178.
3. Dans les deux cas, la moyenne régionale est inférieure : de cinq points pour la première question
et de onze points pour la seconde (Fondation Jean Jaurès, Des musulmans de gauche ?, note no 207,
mars 2014, p. 4).
4. Nicole Mosconi, Jacky Beillerot, Claudine Blanchard-Laville, « Formes et formations du rapport
au savoir », Savoir et formation, L’Harmattan, 2000. Cité par Malika Sorel dans Immigration-
intégration : le langage de vérité, Mille et une nuits, 2011, p. 47.
5. Claudine Attias-Donfut, François-Charles Wolff, Le destin des enfants d’immigrés, Stock, 2009,
p. 182.
6. Cette notion, forgée par Christophe Guilluy, est devenue courante depuis quelques années. Elle a
donné son titre à un ouvrage de Laurent Bouvet (L’insécurité culturelle ; Sortir du malaise identitaire
français, Fayard, 2015).
7. On peut supposer, par exemple, qu’il entrait une dimension de revanche historique dans les
sifflets qui ont accompagné la Marseillaise lors des dernières oppositions entre le onze de France et
ses homologues algérien, tunisien et marocain.
8. Rappelons que le Syllabus, publié en 1864, condamnait, parmi les « principales erreurs de [son]
temps », les libertés de conscience, de culte et d’expression, et s’achevait par la proclamation que le
pape ne devait pas « se réconcilier et transiger avec le progrès, le libéralisme et la civilisation
moderne ».
9. Histoire des étrangers et de l’immigration en France, sous la direction d’Yves Lequin, Larousse,
2006, p. 317. Pour un exemple plus récent de cette irréligiosité française, on se reportera à la
description amusée qu’a réalisée Jean-Pierre Le Goff de l’arrivée de curés polonais à Cadenet il y a
une dizaine d’années (La fin du village, Gallimard, 2012, p. 360-364).
10. Claude Habib, Galanterie française, Gallimard, 2006, p. 412-413.
11. On peut notamment visionner cette vidéo sur le site Internet de France 24.
3
L’intégration négligée

Apparemment ce n’était pas assez que l’intégration des immigrés fût


contrariée par le changement de nature de l’immigration : nous nous
sommes chargés de la compliquer encore davantage. Au lieu de redoubler
d’efforts pour atteindre cet objectif, nous y avons presque renoncé, allant
même, pour certains d’entre nous, jusqu’à inviter les immigrés à ne surtout
pas s’intégrer.

L’ASSIMILATION

Il s’agit d’une rupture totale avec notre tradition.


Le modèle républicain d’intégration postule que n’importe quel individu
peut devenir citoyen de n’importe quelle nation, mais à une condition : il
faut vouloir devenir membre d’un peuple déjà constitué, en faisant siens les
traits essentiels, issus pour les uns du passé, pour les autres du présent, qui
fondent son identité. L’action qui s’opère ainsi est une allégeance « à un
corps politique, aux Lumières, à la Révolution française », mais aussi « à un
corps social avec ses “rites” et ses “usages” » – sa culture, en somme 1. Cela
implique de renoncer à certains aspects de son identité d’origine : ceux qui
entrent en contradiction avec l’identité française ou en diffèrent trop
fortement.
La République française exigeait cette démarche d’acculturation, qu’elle
nommait « assimilation », des immigrés qui ambitionnaient le statut de
citoyens français. Elle l’organisait elle-même pour leurs enfants au moyen
de son école. En fait, cette politique n’était qu’une illustration particulière,
mais n’impliquant aucune action particulière, de la politique d’éducation
des enfants français. Sous les IIIe et IVe Républiques, « les programmes de
l’école élémentaire [étaient] pensés comme la somme des connaissances
devant permettre à chaque enfant d’être un citoyen et un Français, ce qui
était d’ailleurs perçu comme la même chose » 2. Tous les enfants élevés en
France recevaient ainsi le même enseignement des mêmes instituteurs, tous
vibraient au récit des mêmes épisodes du même roman national. Tous
apprenaient à former un peuple. Parmi tant d’autres, Edgar Morin a livré ce
témoignage : « Fils d’immigré, c’est à l’école et à travers l’histoire de
France que s’est effectué en moi un processus d’identification mentale. Je
me suis identifié à la personne France, j’ai souffert de ses souffrances
historiques, j’ai joui de ses victoires, j’ai adoré ses héros, j’ai assimilé cette
substance qui me permettait d’être en elle, à elle, parce qu’elle intégrait à
soi, non seulement ce qui est divers et étranger, mais ce qui est universel. » 3
Il ne restait plus ensuite au service militaire qu’à parachever, dans
l’accomplissement collectif du devoir et le brassage des populations, le
sentiment d’appartenance commune à la République française.
Ce système a remarquablement fonctionné tout le temps qu’il a duré. Des
millions d’immigrés, par un choix individuel, et plus encore de leurs
enfants, à la fois par un choix individuel confirmant celui de leurs parents et
par l’action assimilatrice de la République, sont devenus des Français à part
entière, enrichissant la culture nationale du même mouvement qu’ils
l’adoptaient.

LE MULTICULTURALISME

Au tournant des années 1980, pourtant, le modèle républicain a commencé


à refluer au profit du modèle multiculturel.
Dans sa version radicale, le multiculturalisme considère qu’il n’existe pas
de véritable culture commune, la culture nationale ne se définissant que par
l’addition de différentes cultures n’ayant pas nécessairement le moindre
élément commun en partage. Dans sa version modérée, il concède qu’il
existe une culture commune, legs du passé, mais ajoute aussitôt que, pour le
présent et l’avenir, il est inutile, voire nuisible, car appauvrissant, de
promouvoir le moindre élément commun en matière culturelle. Dans la
première version, l’acculturation des immigrés n’a pas de sens ; dans la
seconde, elle est superflue, voire indésirable. Il s’ensuit, dans les deux cas,
que la société d’accueil ne doit pas exiger des immigrés qu’ils fassent leur
sa culture, mais laisser libre cours à l’expression de toutes les cultures que
le hasard des migrations installe sur son sol.
Le multiculturalisme consiste donc, au minimum, à ne pas réclamer
l’intégration culturelle des immigrés, et, la plupart du temps, à les inviter à
mettre en avant leur culture d’origine.
Son succès s’est traduit dans les mots et dans les faits.

Les mots

Examinons d’abord les mots – ou plutôt leur sens. En effet, le changement


de modèle n’ayant pas été assumé comme tel, il s’est moins traduit par un
changement de mots que par le changement du sens de certains mots.
Le premier d’entre eux est « intégration ».
Le changement de modèle a souvent été présenté comme un passage de
l’assimilation à l’intégration. Témoin, par exemple, la création d’un Haut
Conseil à l’intégration en 1989. Or voici comment celui-ci définissait
l’intégration dans son premier rapport annuel : « un processus spécifique
[par lequel] il s’agit de susciter la participation active à la société nationale
d’éléments variés et différents, tout en acceptant la subsistance de
spécificités culturelles, sociales et morales et en tenant pour vrai que
l’ensemble s’enrichit de cette variété, de cette complexité » 4.
Cette définition de l’intégration représente une altération de son sens. Tout
comme l’assimilation, l’intégration vise à garantir l’unité culturelle de la
nation. Elle implique elle aussi une démarche d’acculturation, la seule
différence résidant dans le degré de cette acculturation : l’assimilation
consiste à abandonner sa culture d’origine, tandis que l’intégration consiste
à la modifier. En pratique, d’ailleurs, assimilation et intégration ont toujours
coexisté. Si l’assimilation était la norme pour les enfants d’immigrés, leurs
parents s’en sont probablement, pour la plupart, tenus à l’intégration –
encore ces deux termes ne rendent-ils qu’imparfaitement compte de
l’infinie variété des manières d’accommoder sa culture d’origine à la
culture française. Le débat entre l’assimilation et l’intégration, c’est-à-dire
sur le degré d’acculturation qui doit être attendu des immigrés et enfants
d’immigrés, s’inscrit donc dans le cadre du modèle républicain, de même
qu’il est possible d’envisager des rapports plus ou moins étroits entre les
identités locales et l’identité nationale tout en demeurant dans le cadre
d’une République une et indivisible.
C’est pour cette raison que les multiculturalistes les plus militants
préfèrent parler d’insertion plutôt que d’intégration. Lorsqu’il leur arrive
toutefois d’employer ce dernier terme, ils renversent la relation : ce ne sont
pas les immigrés qui doivent s’intégrer à la société d’accueil, c’est la
société d’accueil qui doit intégrer les immigrés en s’adaptant à eux. On
pouvait ainsi lire, dans l’un des rapports préparatoires à la « refondation de
la politique d’intégration » commandés, et salués, par le Premier ministre
Jean-Marc Ayrault en 2013, que l’enjeu était de « faire évoluer la société
française, via en particulier l’action publique, afin de permettre à toutes les
personnes qui résident en France de vivre ensemble, de participer à une
« société des égaux », d’être (re)connues dans leur diversité », de « les
reconnaître […] pour ce qu’ils [sic] sont et simplement pour leur présence
sur le territoire national » 5. Dans cette optique, il y a même quelque chose
d’insultant à demander aux immigrés de s’intégrer : ils sont là, c’est assez.

L’évolution du sens de deux autres mots est encore plus révélatrice.


À partir du milieu des années 1980, la « diversité » et le « métissage »
sont devenus, ensemble ou séparément, des éléments récurrents de la
communication des responsables de gauche. La chose est si notoire que l’on
peut se contenter de citer quelques exemples récents : en 2007, Ségolène
Royal proclamait que sa « France présidente » était « une France métissée,
fière de sa diversité » 6 ; en 2012, François Hollande surenchérissait : « La
diversité, c’est le mouvement, c’est la vie. […] La France est fière de toutes
ses multiplicités, la France est fière de son métissage. » 7 Jean-Luc
Mélenchon s’exclamait au même moment que « notre chance, [c’était] le
métissage » 8.
La valorisation de la diversité et du métissage n’a rien de nouveau pour
nous, bien au contraire : elle est une constante de notre histoire
républicaine. Avec raison. Comme tous les pays, et davantage que la
plupart, la France est par essence diverse. Elle est également, comme de
nombreux pays et, là encore, davantage que la plupart, par essence métisse.
De Jules Michelet évoquant une « Pandore » que « toutes les races du
monde ont contribué [à] doter » 9 à Fernand Braudel affirmant que « la
France se nomme diversité » 10, en passant par Lucien Febvre intitulant l’un
de ses ouvrages Nous sommes des sang-mêlés, tous les grands historiens
républicains se sont plu à souligner cette réalité. Jacques Bainville lui-
même, si lié qu’il fût au courant monarchiste, l’a écrit dès la première page
de son Histoire de France : « Le peuple français est un composé. C’est
mieux qu’une race. C’est une nation. » La diversité et le métissage nous
sont donc familiers : ils sont dans nos gènes, pourrait-on dire sous forme de
boutade.
Ce qui est nouveau, en revanche, c’est de conclure de cette diversité et de
ce métissage à l’absence, ou à l’inutilité pour l’avenir, d’une culture
commune, et par conséquent à l’absence d’objet, ou à l’inutilité, de
l’acculturation des immigrés. Jusqu’à une époque récente, il ne serait venu à
l’esprit d’aucun Français, fût-il le plus attaché à la variété interne de la
France et le plus ouvert aux échanges extérieurs, de nier l’existence d’une
culture commune au peuple français ni, par conséquent, d’envisager que
l’on puisse devenir français sans adopter cette culture commune.
Relisons nos historiens républicains. Est-il nécessaire de rappeler que
Michelet fut le poète de la construction nationale, le chantre du génie
français créant de l’unité à partir de la diversité ? « Cela dit, a-t-on dit la
France ? Presque tout est à dire encore. La France s’est faite elle-même de
ces éléments dont tout autre mélange pouvait résulter. » « Chose bizarre !
ces provinces, diverses de climats, de mœurs et de langage, se sont
comprises, se sont aimées ; toutes se sont senties solidaires. […] Ainsi s’est
formé l’esprit général, universel de la contrée. » 11 Quant à Lucien Febvre, il
s’adressait de la sorte à l’un de ces « petits Français » auxquels il destinait
son propos : « Tu es l’héritier et le bénéficiaire d’une des plus riches, d’une
des plus belles civilisations qui aient rayonné sur une contrée, elle-même
riche et belle. Cette civilisation, tu dois la conserver, l’enrichir et la
transmettre à tes enfants, comme tes pères te l’ont transmise à toi. » 12 Enfin
Fernand Braudel, contemporain du changement de nature de l’immigration,
décrivait le « problème culturel » comme « le seul réel, le seul inquiétant »,
et résumait sa position d’une sentence définitive : « Assimilation possible,
acceptée, c’est bien, je crois, le critère des critères pour l’immigration sans
douleur. » 13
La perspective est tout autre avec la nouvelle « diversité » et le nouveau
« métissage ». Ce n’est plus la culture française qui est diverse, c’est la
France qui abrite diverses cultures : telles hier, telles aujourd’hui, telles
demain, n’importe. Le métissage ne signifie plus l’incorporation
d’influences étrangères passées au tamis de la culture française, mais
l’adjonction d’éléments étrangers bruts à une culture française désormais
indéterminée. C’est pourquoi la valorisation simultanée de la « diversité »
et du « métissage » n’est que superficiellement contradictoire. Les deux
injonctions ne s’adressent pas aux mêmes personnes : la « diversité », c’est
celle des populations d’origine étrangère ; le « métissage », c’est celui des
populations d’origine française. Le « métissage » ne désigne rien de plus
que l’« ouverture » des populations d’origine française à la « diversité » des
populations d’origine étrangère – en fait des populations d’origine extra-
européenne, puisque c’est à elles seules qu’est attribué le label « issues de
la diversité ». Ce qui est très exactement l’inverse de l’assimilation, et
même de l’intégration ; ce qui est très exactement la définition du
multiculturalisme.
Feuilletons l’appel « France métissée » lancé en vue de l’élection
présidentielle de 2012 par l’influente fondation Terra Nova pour
« promouvoir la diversité et faire bouger la République ». Un extrait, qui fut
accueilli favorablement par l’ensemble des forces de gauche, atteste que la
cible était moins le racisme ou les discriminations – ce qui serait
parfaitement légitime – que l’idée même d’une culture commune :
« Aujourd’hui, enfin, la France commence à reconnaître la diversité de ses
visages en politique, dans les médias, dans l’entreprise. Mais beaucoup
s’arrêtent là : ils acceptent la diversité des visages mais pas la diversité des
messages. L’identité nationale n’est plus ethnique, mais elle est encore
culturaliste. Les Noirs, Arabes et Asiatiques peuvent être français, mais à
condition de s’assimiler. En adoptant la culture, les codes, les référents de la
France d’hier. » 14
Ou penchons-nous sur la campagne de communication orchestrée depuis
2013 en marge de notre fête nationale. Les principales chaînes de télévision
diffusent, les 13 et 14 juillet, des clips visant à célébrer la « diversité de la
société française ». Le premier clip du service public, intitulé « Bien
différents, bien ensemble », comportait cette profession de foi
multiculturelle, extraordinaire de concision et de pureté : « J’aime la France
car nous y sommes tous différents. Et c’est cette différence qui fait notre
peuple, le peuple français. » 15

Les faits

Ce n’est pas dans les mots, toutefois, que le changement de modèle


s’observe le mieux.
D’une part, il est difficile de discerner ce qui relève de la valorisation
classique de la diversité et du métissage et ce qui relève du
multiculturalisme : il peut s’agir non pas de cibler l’idée de culture
commune, mais d’insister sur le caractère évolutif de celle-ci ; on peut
critiquer non pas le principe de l’acculturation des immigrés, mais le côté
niveleur de l’assimilation traditionnelle. Il faut donc se garder de toute
interprétation abusive.
D’autre part, le multiculturalisme langagier n’a jamais recueilli
l’unanimité. Il a certes essaimé à droite, mais, de ce côté de l’échiquier
politique, il a reçu davantage de semonces que de louanges. En 2011, après
des années d’hésitation, Nicolas Sarkozy a même proclamé son « échec » :
« Dans toutes nos démocraties, on s’est trop préoccupé de l’identité de celui
qui arrivait et pas assez de l’identité du pays qui accueillait. » 16 Il a ensuite
placé la thématique de l’identité nationale au cœur de sa campagne de 2012.
Plus récemment, il a repris à son compte le concept d’assimilation. Avant
ou après lui, de nombreux cadres de son parti ont adopté des positions
comparables. Bref, il est tentant d’opposer une gauche, augmentée de
quelques membres isolés de la droite, majoritairement acquise au
multiculturalisme, et une droite majoritairement hostile.

Les faits nous racontent cependant une autre histoire : notre politique
éducative a pris dans les années 1980 un virage multiculturaliste dont elle
n’est jamais revenue.
L’aspect le plus saillant du changement de modèle est le développement
des « enseignements de langue et de culture d’origine ». Créés à l’intention
des enfants d’immigrés résidant en France de manière temporaire, dans la
perspective de leur retour au pays, ces enseignements dispensés par des
professeurs étrangers furent promus à partir des années 1980 dans la
perspective d’une installation définitive des immigrés sur le sol français. Au
rebours de la tradition républicaine, soucieuse de former des citoyens
français « sans distinction d’origine, de race ou de religion », le
gouvernement affirme en 1984 qu’il faut donner aux enfants d’immigrés
« la possibilité de maintenir un contact avec leur langue et leur culture
maternelles pour qu’ils soient un trait d’union entre leur pays d’origine et la
France » 17.
On ne saurait imaginer démarche plus contraire à l’objectif d’intégration.
Ainsi que le remarquait alors le sociologue Abdelmalek Sayad, « la vérité
objective de « l’enseignement de la langue et de la culture d’origine » […]
[est] de faire des élèves auxquels est objectivement destiné cet
enseignement des élèves (culturellement) portugais, italiens, algériens,
tunisiens, marocains, etc., ou, à défaut de cela, des élèves français malgré
eux (français contre nature), donc les « moins français » qu’il se peut et
qu’on pourra ». Il s’agit d’un « enseignement-ghetto » pour un « public-
ghetto ». Bien plus, cet enseignement peut être conçu, par ceux-là mêmes
qui le dispensent, comme un moyen d’empêcher l’intégration des élèves.
C’est particulièrement vrai pour les ressortissants des anciennes colonies
françaises : certains enseignants, « revanchards », cherchent à « contrarier
[le] travail [de l’école française], qu’ils disent de « sape », de
« déculturation », de « dépersonnalisation » (elle en fait de mauvais
Musulmans ou des non-Musulmans, de mauvais Arabes ou des non-Arabes,
de mauvais Algériens ou des non-Algériens, etc.) » 18.
Au-delà des « enseignements de langue et de culture d’origine », c’est
l’orientation générale de l’enseignement qui a basculé sous le premier
septennat de François Mitterrand. La « diversité » se rencontre « à tous les
échelons de l’Éducation nationale » : « des expressions telles que « richesse
culturelle », « respect des origines », « droit à la différence », « tolérance »
reviennent en permanence dans les discours d’alors, comme un leitmotiv
scolaire » 19.
Nous avons persévéré dans cette voie depuis. Les « enseignements de
langue et de culture d’origine » ont continué à se développer et, s’ils ont été
rebaptisés « enseignements internationaux de langues étrangères » en 2016,
leur philosophie esr demeurée inchangée 20. Les mêmes expressions tiennent
toujours le haut du pavé. En 2006, par exemple, le cahier des charges de la
formation des maîtres en Institut universitaire de formation des maîtres
(IUFM) mentionnait la prise en compte de la « diversité des élèves » parmi
les dix compétences à acquérir, et indiquait que le professeur devait
posséder « les éléments de sociologie et de psychologie lui permettant de
tenir compte, dans le cadre de son enseignement, de la diversité des élèves
et de leurs cultures » 21. En 2013, le référentiel des compétences
professionnelles des métiers du professorat et de l’éducation comportait la
même exigence, en plus alambiqué : « prendre en compte les préalables et
les représentations sociales (genre, origine ethnique, socio-économique et
culturelle) pour traiter les difficultés éventuelles dans l’accès aux
connaissances » 22. Les identités d’origine n’ont peut-être jamais été tant
mises en avant. Alain Finkielkraut raconte par exemple que, visitant il y a
quelques années l’école parisienne dont il avait jadis été l’élève, il eut la
surprise d’apercevoir, sur un mur du hall, « une grande carte du monde avec
de nombreuses photographies d’enfants épinglées pour la plupart sur les
pays du continent africain. Au bas de la carte, cette légende : “Je suis fier de
venir de…” » 23.
Les programmes ont par ailleurs été réécrits dans une orientation
multiculturelle. Les chapitres consacrés aux civilisations extra-européennes
ne sont pas en cause en tant que tels : l’enseignement de l’histoire et de la
géographie s’est toujours étendu aux dimensions du monde. Cependant,
deux évolutions majeures sont intervenues : d’une part, l’étude des
civilisations extra-européennes n’est plus considérée comme un élément de
culture supplémentaire, mais comme une nécessaire adaptation à l’origine
de certains enfants d’immigrés ; d’autre part, si le contenu de
l’enseignement d’hier se jouait allègrement des frontières, il n’en était pas
moins conçu dans une orientation nationale, tandis que, désormais, les
heures dédiées à l’étude des peuples lointains ne viennent plus en
complément d’un processus d’imprégnation de l’histoire de France, à la
manière de branches jaillissant d’un tronc solidement établi, mais en lieu et
place de morceaux du tronc, ou plus précisément en dehors de tout tronc,
car il ne s’agit plus de transmettre un héritage aux élèves mais de leur
tendre une assiette bariolée où chacun puisse picorer à sa guise : l’histoire
enseignée est désormais « a-française dans sa visée générale » 24.
Nous avons donc bien assisté, dans les faits, à un renoncement progressif
de l’ensemble des partis de gouvernement à l’objectif d’intégration
culturelle des immigrés. Ces derniers, par une foule de responsables
politiques, et leurs enfants, par l’école de la République, sont encouragés à
se revendiquer autant, sinon davantage, de leur identité d’origine que de
leur identité française.
Les conséquences se laissent aisément deviner.
Si, fort heureusement, beaucoup d’immigrés et d’enfants d’immigrés, la
plus grande part peut-être, ignorent le conseil empoisonné qui leur est
adressé, beaucoup aussi le suivent, d’autant plus spontanément qu’il
s’accorde à la pente naturelle de toute immigration familiale de populations
culturellement distantes de la population historique. Dans certains quartiers,
une proportion importante des habitants ne se définissent pas comme
« français » quand bien même ils le sont par la nationalité 25.
Le fait que certains immigrés ou enfants d’immigrés affichent
ostensiblement leur identité d’origine ne peut que provoquer des réactions
hostiles parmi les habitants historiques. Une telle attitude enfreint en effet
un principe cardinal de l’immigration définitive : l’admission d’étrangers
dans la communauté nationale suppose que ceux-ci accomplissent un pas
vers les habitants historiques pour devenir des leurs. Or voici que certains
immigrés ou enfants d’immigrés refusent d’accomplir ce pas, se faisant
même parfois un devoir de se distinguer de ceux dont ils réclament pourtant
de partager la nationalité. Il y a là une très mauvaise manière, à la fois
irritante et vexante, qui rejaillit sur l’ensemble des communautés
concernées.
Le multiculturalisme modifie en outre la signification de l’immigration.
Dans le modèle républicain, l’immigration a vocation à se fondre
graduellement à l’intérieur de la culture nationale, en n’enrichissant qu’à la
marge le nuancier de sa palette. Si elle peut être regardée comme une
perturbation temporaire, elle n’en revêt pas moins un caractère gratifiant
pour les habitants historiques, leur culture étant valorisée par la demande
faite aux immigrés de l’adopter. Dans le modèle multiculturel,
l’immigration a une vocation bien différente : il ne s’agit plus d’apporter de
menus compléments à la culture nationale, mais de la soumettre à une
transformation permanente. La relation traditionnelle entre ceux qui arrivent
et ceux qui accueillent s’en trouve renversée : ce n’est plus aux immigrés
d’accepter de modifier leur culture d’origine, mais aux habitants historiques
d’accepter que l’immigration modifie la culture nationale. Le terme
« immigration » n’a donc plus du tout le même sens qu’auparavant – et son
sens multiculturel est nettement moins gratifiant pour les habitants
historiques. Du reste, le multiculturalisme tend à les dévaloriser
implicitement, puisqu’ils sont par définition exclus de la « diversité » dont
il tresse les lauriers.
Ajoutons que le message multiculturaliste est intrinsèquement anxiogène.
Le « discours de l’identité plurielle » signifie : « à tout instant, votre pays
n’est déjà plus votre pays, quels que soient vos efforts pour vous ajuster au
changement autour de vous ». Et « l’inquiétude du public ne pourra que
s’accentuer si le discours de l’identité plurielle se prolonge en une
dénonciation des illusions d’une identité constante, puisque le public
entendra alors ceci : l’idée même d’un pays qui demeure le même est une
illusion, ce qui veut dire qu’en réalité vous n’avez jamais eu de pays qui ait
été plus d’un instant votre pays » 26. Il en résulte un sentiment de
dépossession plus propre à engendrer un raidissement identitaire qu’à
fonder une identité ouverte aux influences étrangères.

LES VALEURS RÉPUBLICAINES

On répliquera peut-être que, si nous avons renoncé à l’objectif


d’intégration culturelle, nous promouvons assidûment l’intégration civique,
l’intégration par les valeurs.
La réalité est toutefois plus nuancée.

Contradiction

Notons d’abord que l’établissement d’une démarcation complète entre les


valeurs et la culture est une vue de l’esprit.
Toute culture implique des valeurs ; toute valeur naît dans une culture. Les
valeurs peuvent évidemment circuler de peuple en peuple, mais un peuple
ne reçoit une valeur étrangère qu’après l’avoir reformulée dans le sens qui
convient le mieux à sa culture. Même lorsque des valeurs ont été élaborées
collectivement par plusieurs peuples culturellement proches, comme c’est le
cas pour les valeurs de l’Europe contemporaine, elles ne sont pas comprises
exactement de la même manière par tous les peuples. Qu’il suffise ici de
citer l’égalité ou la laïcité, dont la conception, et subséquemment les effets
juridiques et sociaux varient selon les pays européens. Il est par conséquent
illusoire de croire qu’un individu puisse adopter des valeurs sans adopter,
au moins en partie, la culture en laquelle elles s’incarnent – a fortiori si sa
culture ignore ou rejette les valeurs en question. Encourager les immigrés à
conserver telle quelle leur culture d’origine revient donc à les encourager à
conserver telles quelles les valeurs de leur pays d’origine. Le
développement des « enseignements de langue et de culture d’origine » –
leur nouveau nom n’y change rien – contrarie dès lors l’intégration par les
valeurs autant que l’intégration par la culture.
Le multiculturalisme pose un second problème, encore plus délicat : la
valeur en laquelle il se résume, à savoir l’ouverture à la diversité des
immigrés, peut s’opposer à l’affirmation des valeurs du pays d’accueil. Si
des immigrés rejettent une valeur du pays d’accueil, que faut-il faire ?
Exiger leur adhésion à cette valeur ? Mais peut-on parler d’ouverture à la
diversité des immigrés quand on exige qu’ils renoncent à une part à leurs
yeux fondamentale de cette diversité ? Pourquoi ne pas privilégier plutôt
l’ouverture à la diversité en adaptant la valeur en question aux immigrés ?
À ces questions, le multiculturalisme n’apporte pas de réponse univoque.
Beaucoup penchent néanmoins pour l’accommodement. Le premier rapport
annuel du Haut Conseil à l’intégration nous enjoignait d’accepter la
subsistance de spécificités « culturelles », mais aussi « sociales et
morales ». Cette acceptation a d’ailleurs été poussée très loin : en 1980, la
polygamie a officiellement reparu en France, des siècles après sa
disparition, à la faveur d’un arrêt du Conseil d’État proclamant que le droit
au regroupement familial permettait d’inviter plusieurs épouses sur le
territoire national 27. Rappelons également que, l’année même où le Haut
Conseil à l’intégration était créé, l’actualité offrait un exemple de la
réticence des pouvoirs publics à imposer le respect des valeurs
républicaines : contraint, par un fait divers, à se prononcer sur l’opportunité
d’interdire le port du voile islamique dans l’enceinte de l’école publique, ce
qui revenait à déterminer s’il fallait ou non adapter le principe de laïcité aux
desiderata de certains immigrés, le gouvernement se défaussa sur le Conseil
d’État, encore lui, qui, gêné aux entournures, se fendit d’une réponse de
Normand byzantin 28. On choisit donc de ne pas choisir ; il appartint à
chaque proviseur de se dépêtrer comme il le pouvait sur le terrain.
Nous n’en sommes plus là, assurément. Depuis la loi du 24 août 1993,
l’état de polygamie fait obstacle à la délivrance d’une carte de séjour au
titre du regroupement familial ; des dispositions ont également été prises
pour aider les familles polygames installées depuis longtemps en France à
« engager un processus de sortie de l’état de polygamie » 29. Onze ans plus
tard était adoptée la loi encadrant, en application du principe de laïcité, le
port de signes ou de tenues manifestant une appartenance religieuse dans les
écoles, collèges et lycées publics. Enfin, une troisième loi a interdit le port
du voile intégral en 2010.
Plus généralement, le thème de la République, passablement démodé dans
les années 1980 et 1990, est revenu en grâce dans les années 2000. Nul
n’oserait plus, en paroles, se satisfaire de la formulation timorée du Haut
Conseil à l’intégration en 1991 : « Bien entendu, une politique d’intégration
implique l’adhésion de tous à un minimum de valeurs communes,
l’acceptation individuelle et collective d’un cadre global de référence. » 30
Les valeurs républicaines sont désormais sur toutes les lèvres.
La contradiction introduite par le multiculturalisme n’a pas été levée pour
autant. D’où bien des valses et des hésitations. Prenons la liberté
d’expression. Dans les jours qui suivirent l’attentat contre la rédaction de
Charlie Hebdo, tous les responsables politiques rivalisèrent de
grandiloquence pour proclamer leur attachement inconditionnel à ce
principe. Il n’en était cependant pas ainsi la veille encore. Le journal
satirique essuyait des critiques chaque fois qu’il moquait l’extrémisme
musulman, alors même qu’il ne s’y aventurait que rarement et en prenant
soin de distinguer l’islam de l’islamisme 31. Le sursaut du 11 janvier 2015
fut d’ailleurs de courte durée. Quelques semaines plus tard, une exposition
était close, des dessins censurés, des films et pièces de théâtre
déprogrammés, le tout pour ne pas risquer de heurter la susceptibilité
supposée de certains Musulmans 32.

Incantation
Surtout, au-delà même des difficultés soulevées par le multiculturalisme,
la promotion des valeurs républicaines s’avère essentiellement incantatoire.
Le pire semble certes derrière nous. À force de désintérêt, l’instruction
civique et morale – ou plutôt seulement civique, car la morale avait été
congédiée – était passée du statut de pilier de notre système éducatif à celui
de matière anecdotique jouissant d’un prestige peut-être inférieur à celui de
l’éducation physique et sportive.
On se souciait tellement peu de l’adhésion des élèves aux valeurs
républicaines qu’aucune action sérieuse ne fut entreprise lorsque apparurent
des comportements attestant une volonté d’imposer à l’école une
conception fondamentaliste de la religion musulmane : contestation de
certaines parties des programmes, notamment d’histoire et de biologie,
refus de manger à la cantine sous prétexte que la nourriture n’est pas hallal,
refus d’aller à la piscine, spécialement pendant le ramadan, refus de jouer
d’un instrument de musique, refus de visiter des églises lors des sorties
scolaires, refus même – on en rirait presque – de la venue du père Noël 33…
L’arrivée de Vincent Peillon rue de Grenelle, en 2012, s’accompagna d’un
changement de ton : le nouveau ministre promit un « redressement
intellectuel et moral » et une « refondation de l’école de la République » 34.
Initialement prévue pour la rentrée 2016, la mise en œuvre de
l’« enseignement moral et civique » à quoi s’est finalement réduite cette
emphase a été avancée d’un an à cause du refus de nombreux élèves –
plusieurs centaines d’incidents ont été signalés – de respecter la minute de
silence organisée à la mémoire des victimes des attentats de janvier 2015 35.
Le programme dudit enseignement amène toutefois à s’interroger sur la
traduction concrète des vertueuses intentions affichées : le premier des
quatre modules s’intitule « La sensibilité : soi et les autres », et l’on
découvre, parmi les premières « pratiques » recommandées, « Jeu théâtral,
mime », « Les langages de l’art : expression artistique et littéraire des
émotions », « Arts visuels : le portrait et l’autoportrait (connaissance de soi
et des autres) » ou encore « Prendre conscience de son corps et du corps des
autres à travers des activités de danse » 36 – ce qui est fort sympathique mais
n’a pas grand-chose à voir avec la morale et le civisme.

L’attachement tout relatif, malgré leurs discours, des pouvoirs publics aux
valeurs républicaines se mesure également au peu d’entrain qu’ils mettent à
contrôler l’adhésion à ces valeurs des étrangers qui s’installent durablement
sur le sol français.
Soulignons d’abord que l’indifférence a prévalu jusqu’au début des
années 2000, alors même que les conséquences du changement de nature de
l’immigration sur l’intégration des immigrés et enfants d’immigrés étaient
patentes depuis longtemps.
Depuis lors, un contrat d’accueil et d’intégration – rebaptisé contrat
d’intégration républicaine en mars 2016 – a été rendu obligatoire, mais ce
dispositif ne représente qu’une très légère inflexion. D’une part, son
contenu est maigre : six heures sur « l’organisation, l’histoire, les valeurs et
les institutions de la France », six heures sur « les conditions de vie et
d’emploi en France », des cours de français le cas échéant. D’autre part, le
non-respect du contrat n’emporte pas automatiquement de conséquences
négatives pour l’intéressé. Jusqu’en mars 2016, l’article L.311-9 du code de
l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile prévoyait simplement
que, « lors du renouvellement de la carte de séjour intervenant au cours de
l’exécution du contrat d’accueil et d’intégration ou lors du premier
renouvellement consécutif à cette exécution, l’autorité administrative
[tenait] compte du non-respect, manifesté par une volonté caractérisée, par
l’étranger des stipulations du contrat d’accueil et d’intégration ».
Qu’en était-il réellement ? Arrivait-il souvent que des étrangers se vissent
refuser le renouvellement de leur carte de séjour pour non-respect du
contrat d’accueil et d’intégration – ou, plus largement, pour défaut
d’adhésion aux valeurs républicaines ? Le fait qu’aucun gouvernement n’ait
jamais communiqué à ce sujet invite plutôt à répondre par la négative.
Un autre élément va dans la même direction. En 2011, le ministre de
l’Intérieur, Claude Guéant, a adressé aux préfets une circulaire rappelant
« l’importance qui s’attache à conduire de manière rigoureuse le contrôle de
l’assimilation » 37 dans le cadre des procédures d’acquisition de la
nationalité française. Les précisions qu’il ressentait le besoin d’apporter –
ici à propos de la naturalisation – étaient éloquentes :

L’adoption au quotidien d’attitudes discriminatoires vis-à-vis des femmes, telles que le refus de
leur serrer la main, révèle un défaut d’assimilation ; un tel mode de vie, fût-il fondé sur des
préceptes religieux, est incompatible avec les valeurs de la République. Il en va de même de
l’autorité abusive du déclarant à l’égard de son épouse, de ses filles ou de ses sœurs, marquée par
exemple par une interdiction de participer à toute vie sociale, le confinement au domicile, le
mariage forcé, l’interdiction de poursuivre des études ou de suivre une formation ou encore
l’interdiction de signer un contrat d’accueil et d’intégration.

Si des individus se comportant de la sorte se trouvaient en situation de


demander leur naturalisation, c’est que le contrôle de l’intégration des
étrangers lors du renouvellement de leur carte de séjour était
particulièrement faible, pour ne pas dire inexistant. Du reste, Claude Guéant
ne prescrivait nullement aux préfets de ne pas renouveler les cartes de
séjour des étrangers concernés.
Il est douteux que le contrôle ait été renforcé durant le quinquennat
suivant : la loi qui a transformé le contrat d’accueil et d’intégration en
contrat d’intégration républicaine a même supprimé le paragraphe invitant
l’autorité administrative à tenir compte du non-respect du contrat lors du
renouvellement de la carte de séjour 38.

Intéressons-nous maintenant aux modalités d’acquisition de la nationalité


française.
Le premier point à relever est que, durant un certain temps, les exigences
ont été relâchées. L’extrait de la circulaire de Claude Guéant en témoigne
suffisamment. Voici cependant un second extrait – il s’agit cette fois
d’acquisition de la nationalité à raison du mariage – plus éloquent encore :
Une déclarante, portant un voile et une tenue traditionnelle (longue tunique et pantalon), ne
s’exprimait qu’avec l’autorisation de son époux et déclarait porter le voile depuis son mariage,
conformément aux obligations de sa religion. L’époux de la déclarante avait déclaré que sa femme
n’avait pas d’activité de loisirs en dehors de son foyer et ne se rendait pas à la piscine, sa religion
lui interdisant de se mettre en maillot de bain devant des hommes. Elle ignorait par ailleurs le sens
du mot laïcité ;
Un couple adoptait un mode de vie volontairement opposé aux valeurs de la République. À
chaque rencontre, l’intéressée se montrait revêtue du « niqab » et portait des gants, refusant de
montrer son visage en présence d’un homme. La déclarante refusait de travailler s’il ne lui était
pas possible de porter son voile et ses filles, âgées de moins de trois ans, le portaient déjà. De plus,
elle s’interdisait tout contact avec un homme même verbalement. Son époux exigeait, dans le
cadre de l’enquête des services de police, que sa femme soit auditionnée par un policier de sexe
féminin.

Qu’un ministre de l’Intérieur ait dû insister sur de tels exemples, cela en


dit long sur les proportions qu’avait prises la négligence publique. Une
nette diminution du nombre de naturalisations a d’ailleurs été constatée par
la suite : de 95 000 en 2009 à 66 000 en 2011 et 46 000 en 2012 39.
Le laisser-aller semble maintenant appartenir au passé. Il est vrai que
Manuel Valls a limité dès son intronisation place Beauvau la composante
culturelle du « contrôle de l’assimilation » : s’ouvrant sur le regret que
certains critères aient été « volontairement durcis », sa circulaire indiquait
que les « questions relatives à l’histoire, à la culture et à la société
françaises » visaient uniquement à « s’assurer que [le postulant] maîtrise les
références de base qui fondent l’exercice de la citoyenneté », qu’elles
devaient être « telles que le postulant, selon sa condition, [soit] en mesure
d’y répondre » et qu’elles étaient « avant tout destinées à susciter un
échange » 40. Néanmoins, on peut espérer que, pour ce qui est de l’adhésion
aux valeurs de la République, le contrôle est aujourd’hui plus rigoureux.
Un autre point doit davantage retenir notre attention : l’indifférence des
pouvoirs publics envers l’immigration via les mariages « faussement
binationaux ». Il est probable que nombre des personnes concernées
rejettent certaines valeurs républicaines ; bien plus, que ce rejet de certaines
valeurs républicaines, et des mœurs françaises en lesquelles elles
s’incarnent, soit la raison pour laquelle le conjoint de nationalité française a
choisi son partenaire dans le pays d’origine de ses parents plutôt que parmi
les Français originaires de ce pays.
Les situations comparables à celles qu’a incriminées Claude Guéant sont
certes rares : dans le cadre de la procédure d’acquisition de la nationalité
française à raison du mariage, on ne compte qu’une vingtaine de refus
chaque année 41. Mais, premièrement, on peut raisonnablement supposer que
la majorité des conjoints de Français si rétifs aux valeurs républicaines ne
demandent pas la nationalité française, les uns parce qu’ils ne la désirent
pas, les autres parce qu’ils sont conscients de ne pouvoir l’obtenir ;
deuxièmement, quand bien même les cas extrêmes, visibles ou invisibles,
seraient peu nombreux, il n’en resterait pas moins que, selon toute
vraisemblance, une grande partie des étrangers entrés en France par le biais
d’un mariage « faussement binational » rejettent certaines valeurs
républicaines et que rien n’a été fait par aucun gouvernement pour exercer
le moindre contrôle à cet égard.

Un dernier point doit être mentionné. Il concerne la procédure


d’acquisition de la nationalité française à raison de la naissance et de la
résidence en France, improprement nommée « droit du sol » 42.
Cette procédure n’est évidemment pas neuve – elle a été créée par une loi
de 1889 –, mais trois évolutions en ont modifié la portée. Les deux
premières ont déjà été évoquées : le changement de nature de l’immigration
a entraîné une forte augmentation du pourcentage d’enfants d’immigrés
culturellement distants de la population historique ; l’école a vu sa mission
d’intégration nationale abandonnée et sa mission d’instruction civique et
morale amputée. La troisième évolution a autant d’importance : autrefois,
l’acquisition de la nationalité française à la majorité était assortie, pour les
hommes, de l’obligation d’effectuer un long service militaire et d’un risque
élevé de faire la guerre pour sa nouvelle patrie à un moment ou à un autre
de son existence – le but essentiel de la loi de 1889 était d’ailleurs d’assurer
l’égalité devant ce devoir. Aujourd’hui, en revanche, devenir français
confère des droits sans impliquer d’engagement véritable.
Or c’est à l’époque où ces trois évolutions se conjuguaient que les
pouvoirs publics ont renoncé à tout droit de regard sur l’acquisition de la
nationalité française à raison de la naissance et de la résidence en France.
C’est en effet en 1993 qu’a été abrogée la disposition qui permettait au
gouvernement de s’opposer à cette acquisition pour « défaut
d’assimilation ». La loi responsable de cette abrogation prévoyait toutefois
– en guise de contrepartie ? – que l’acquisition de la nationalité française
nécessiterait une « manifestation de volonté ». Cela même sembla trop : la
condition fut supprimée dès 1998 et n’a jamais été rétablie depuis.
Sans doute la possibilité pour le gouvernement de s’opposer à une
acquisition de la nationalité française à la majorité était-elle déjà tombée en
désuétude, mais son abrogation au moment même où des difficultés
d’intégration inédites commençaient à se faire jour a valeur de symbole.

Il apparaît ainsi que, malgré les proclamations des pouvoirs publics, et


malgré un regain de républicanisme ces dernières années, l’intégration par
les valeurs demeure un vœu pieux plutôt qu’une politique.
Nous pouvons donc résumer comme suit les trois décennies écoulées :
jamais nous n’avions accueilli autant d’immigrés et d’enfants d’immigrés
éloignés de nous par leurs cultures et leurs valeurs ; jamais nous n’avions
aussi peu promu notre culture ; jamais nous n’avions été aussi tièdes à
promouvoir nos valeurs ; jamais nous n’avions été aussi négligents quant à
l’acquisition de notre nationalité ; les évolutions récentes qui obligent à
nuancer le constat en ce qui concerne les deux derniers points ne remettent
pas en cause la marche d’ensemble.

1. Philippe d’Iribarne, Les immigrés de la République. Impasses du multiculturalisme, Seuil, 2010,


p. 85-86.
2. François Dubet, L’école des chances, Seuil, 2004, p. 55.
3. Avant, pendant et après le 11 janvier, avec Patrick Singaïny, Éditions de l’Aube, 2015, p. 81.
4. Premier rapport annuel du Haut Conseil à l’intégration (1991), p. 18.
5. Rapport du groupe de travail « Connaissance - reconnaissance », p. 4.
6. « Ségolène Royal défend sa “France métissée” », Capital.fr, 14/04/2007.
7. « François Hollande veut supprimer le mot race de la Constitution », Reuters.fr, 10/03/2012.
8. « À Marseille, Mélenchon juge que “notre chance est le métissage” », Libération.fr, 14/04/2012.
9. Histoire de France, livre premier, p. 77, dans Le Moyen Âge, Robert Laffont, 1981.
10. C’est le titre du premier chapitre du livre premier de L’identité de la France.
11. Histoire de France, livre premier et livre III, p. 79 et 226-227, dans Le Moyen Âge, op. cit.
12. Nous sommes des sang-mêlés ; Manuel d’histoire de la civilisation française, avec François
Crouzet, p. 19 dans l’édition Albin Michel de 2012.
13. L’identité de la France, p. 593 et 584 dans l’édition Flammarion de 2011.
14. France Métissée 2012, l’appel aux candidats, note conjointe de la fondation Terra Nova et du
magazine Respect Mag, janvier 2012. C’est un refrain similaire qu’entonna Emmanuel Macron en
février 2017, lorsqu’il déclara qu’il n’existait pas de « culture française », mais simplement une
« culture en France » (meeting de Lyon, 04/02/2017).
15. Clip « Et vous, pouvez-vous nous dire pourquoi vous aimez la France ? ».
16. « Sarkozy : le multiculturalisme, “un échec” », LeFigaro.fr, 10/02/2011.
17. Note d’information du 8 octobre 1984 sur la politique du ministère de l’Éducation nationale en
faveur de l’intégration [sic] scolaire des enfants d’immigrés, citée par Abdelmalek Sayad dans
L’école et les enfants de l’immigration. Essais critiques, Seuil, 2014, p. 92.
18. L’école et les enfants de l’immigration. Essais critiques, op. cit., p. 111, 116 et 118.
19. Benoît Falaize et Smaïn Laacher, préface à L’école et les enfants de l’immigration. Essais
critiques, op. cit., p. 18.
20. Il faut néanmoins souligner un point positif : si les professeurs restent rémunérés par leurs
États, ils sont maintenant censés être « “intégrés” aux équipes enseignantes, “co-recrutés” par
l’Éducation nationale et “inspectés” » (« Enseignement des langues, ce qui va changer », La Croix,
24/01/2016).
21. Bulletin officiel no 1 du 4 janvier 2007.
22. Bulletin officiel no 30 du 25 juillet 2013.
23. L’identité malheureuse, Stock, 2013, p. 111.
24. Régis Debray, « Un temps intemporel », Le Débat, no 177, novembre-décembre 2013.
25. Un rapport de l’Inspection générale de l’éducation relevait par exemple, en 2004, qu’« un
grand nombre d’élèves d’origine maghrébine, Français voire de parents français, la majorité sans
doute dans certains établissements, se [vivaient] comme étrangers à la communauté nationale,
opposant à tout propos deux catégories : “les Français” et “nous” » (Les signes et manifestations
d’appartenance religieuse dans les établissements scolaires, rapport présenté par Jean-Pierre Obin,
juin 2004, p. 23).
26. Vincent Descombes, Les embarras de l’identité, Gallimard, 2013, p. 51.
27. Arrêt Montcho du11 juillet 1980.
28. Avis no 346893 du 27 novembre 1989.
29. Réponse du ministère de la Justice et des Libertés à la question écrite no 13 547 de Mme Anne-
Marie Payet, publiée dans le Journal officiel Sénat du 2 décembre 2010.
30. Premier rapport annuel du Haut Conseil à l’intégration (1991), p. 18.
31. Soulignons par exemple que, s’agissant de l’islam, les dessins injurieux visent exclusivement
des intégristes ou des terroristes, tandis que, s’agissant du catholicisme, ce sont le Christ, le pape ou
des évêques et prêtres anonymes qui sont régulièrement croqués sous des traits dégradants. De même,
lorsque Charlie Hebdo a publié une biographie satirique de Mahomet, son directeur, Charb, a tenu à
apporter cette précision : « C’est une biographie autorisée par l’islam puisqu’elle a été rédigée par
des Musulmans. […] Je ne pense pas que le plus savant des Musulmans pourra reprocher quoi que ce
soit sur le fond. […] À partir du moment où ce n’est pas pour ridiculiser Mahomet, je ne vois pas
pourquoi on ne pourrait pas lire ce livre comme on lit au catéchisme des histoires de la vie de Jésus. »
(« Charlie Hebdo publie une BD sur la vie de Mahomet, nouvelle provocation ? », L’Express.fr avec
AFP, 30/12/2012.)
32. À ce sujet, voir par exemple « Que reste-t-il de « l’esprit du 11 janvier » ? », Marianne.net,
11/02/2015.
33. Pour un examen détaillé de ces problèmes, on consultera les rapports Les signes et
manifestations d’appartenance religieuse dans les établissements scolaires, de l’Inspection générale
de l’Éducation nationale (2004), et Les défis de l’intégration à l’école (2011), du Haut Conseil à
l’intégration. Un premier cri d’alarme avait été poussé en 2002 par un collectif de professeurs dans
un ouvrage au titre percutant : Les territoires perdus de la République.
34. « Peillon : “Je veux qu’on enseigne la morale laïque” », Le Journal du dimanche, 01/09/2012.
35. Le ministère de l’Éducation nationale les avait d’abord évalués à deux cents, mais la
commission d’enquête sénatoriale sur le fonctionnement du service public de l’éducation, sur la perte
de repères républicains que révèle la vie dans les établissements scolaires et sur les difficultés
rencontrées par les enseignants dans l’exercice de leur profession a relevé ce chiffre à quatre cents.
36. Bulletin officiel spécial no 6 du 25 juin 2015.
37. Circulaire du 24 août 2011 relative au contrôle de la condition d’assimilation dans les
procédures d’acquisition de la nationalité française.
38. Loi no 2016-274 du 7 mars 2016 relative au droit des étrangers en France, article 1er.
39. Chiffres arrondis d’après les chiffres du ministère de l’Intérieur.
40. Circulaire du 16 octobre 2012 relative aux procédures d’accès à la nationalité française.
41. « Nationalité : environ 20 refus par an », Europe1.fr avec AFP, 10/06/2011.
42. Le droit du sol, c’est-à-dire l’acquisition de la nationalité française à raison de la naissance sur
le sol français, ne s’applique qu’aux enfants nés d’un parent étranger né lui-même en France – c’est
le « double droit du sol » – et aux enfants de parents inconnus ou apatrides.
4
Immuabilité, irrationalité

ENVERS ET CONTRE TOUT

Pourtant, ce qui frappe, avec le recul, c’est la continuité exceptionnelle de


notre politique d’immigration et d’intégration. Chaque étape a
progressivement revêtu un caractère définitif.
Le changement de nature de l’immigration n’a pas été affecté par les
alternances électorales. Le tableau retraçant l’évolution de la part des
immigrés dans la population française ne porte aucune trace de la
succession des gouvernements. Le pourcentage de naissances de deux
parents étrangers a atteint son pic à cheval sur les présidences de Valéry
Giscard d’Estaing et de François Mitterrand ; son augmentation récente
enjambe les quinquennats de Nicolas Sarkozy et de François Hollande.
C’est entre 1997 et 2007, tandis que se relayaient à Matignon Lionel Jospin,
Jean-Pierre Raffarin et Dominique de Villepin, que le pourcentage de
naissances d’un parent français et d’un parent étranger a doublé.
Le constat est identique en ce qui concerne le passage du modèle
républicain d’assimilation ou d’intégration des immigrés au modèle
multiculturel. S’il a toujours été contesté – parfois violemment – dans les
mots, il n’a jamais été remis en cause dans les faits.
La même continuité a fini par s’observer, en dépit de quelques différences
minimes montées en épingle, en matière d’immigration illégale. La droite
revenue au pouvoir en 2002 n’a certes pas consenti de régularisation
massive, contrairement à la gauche, mais elle a procédé à des
régularisations « au fil de l’eau » – environ 30 000 par an 1 – aboutissant au
même résultat. Le nombre annuel et le taux d’exécution des mesures
d’éloignement n’ont crû que faiblement : le premier s’est stabilisé autour de
20 000, le second autour de 20 % 2. La rupture était si bénigne que la gauche
revenue à son tour au pouvoir en 2012 a mis ses pas dans ceux de la droite :
après une hausse conjoncturelle en 2013, le nombre de régularisations est
redescendu aux alentours de 30 000 à partir de 2014 ; nous ne disposons
d’aucun chiffre récent pour le taux d’exécution des mesures d’éloignement,
mais leur nombre est demeuré globalement stable jusqu’en 2015 3.
Un fait prouve que nos gouvernements récents se sont tous, quelle que soit
leur orientation politique, accommodés de l’immigration illégale : aucun
d’entre eux n’a engagé de lutte réelle contre l’emploi d’immigrés illégaux.
Soulignons d’abord que de très nombreux immigrés illégaux travaillent de
manière déclarée, alors qu’il serait facile de vérifier le numéro de sécurité
sociale des salariés au moment de leur déclaration. Les contrôles sont par
ailleurs dérisoires : selon les calculs effectués en 2011 par une économiste
française, « les entreprises de moins de dix salariés ne seront jamais
contrôlées ; celles de plus de dix salariés, étant donné le nombre
d’inspections visant le travail clandestin, le seront en moyenne une fois tous
les 70 ans » 4. Notons enfin que la durée de séjour requise pour réclamer sa
régularisation a dernièrement été abaissée à trois ans « dès lors que
l’intéressé pourra attester d’une activité professionnelle de vingt-quatre
mois dont huit, consécutifs ou non, dans les douze derniers mois » 5.
L’emploi d’immigrés illégaux est donc considéré comme une composante
normale de l’économie nationale.

Mais après tout, demandera-t-on, où est le problème ?


Le consensus n’est pas un mal, bien au contraire, et pourquoi nous serait-il
interdit de modifier notre politique d’immigration et d’intégration ? Nous
sommes en démocratie. Ce que le peuple a fait, il peut le défaire. S’il estime
qu’une politique, ou même un projet politique dans son ensemble, a montré
ses limites, il est libre d’en changer. La chose est aisée : il suffit que certains
de ses membres exposent publiquement cette proposition et parviennent à
convaincre la majorité de leur confier le mandat de la mettre en œuvre.
Le problème est qu’il n’en a rien été. Ainsi que le notait Marcel Gauchet
dès 1990, « [la transformation de la France en société multiculturelle]
présente cette particularité intéressante d’avoir totalement échappé, de bout
en bout, au débat et à la décision démocratique ». Le peuple français n’a
jamais été consulté sur le changement de nature de l’immigration : ni
lorsqu’il s’est amorcé, dans les années 1960 et 1970, ni lorsqu’il a entamé
sa seconde phase, dans les années 1990. François Hollande n’a même pas
été capable de tenir sa promesse, pourtant insignifiante au regard des
enjeux, d’organiser chaque année au Parlement un débat visant à fixer les
flux d’immigration économique. Le peuple français n’a pas davantage été
consulté sur le passage au modèle multiculturel : ni par la gauche,
lorsqu’elle s’est convertie au multiculturalisme dans les années 1980, ni par
la droite, lorsqu’elle a décidé, selon les cas, de s’y rallier ou de s’y résigner,
on ne sait quand exactement.
À vrai dire, le peuple français n’a même jamais été officiellement informé.
Beaucoup, à gauche notamment, se sont longtemps accrochés au mythe
d’un arrêt de l’immigration en 1974, en omettant de signaler les
conséquences, pourtant capitales, du développement de l’immigration
familiale. Aujourd’hui encore, certains soutiennent contre toute évidence
que notre immigration n’est pas massive. Voici comment le ministre de
l’Intérieur décrivait la « situation de l’immigration en France » dans un
document remis au Parlement en avril 2013 : « Si les immigrés ne
représentaient qu’à peine 3 % de la population française au début du siècle
dernier, le niveau actuel est stable depuis 1975. […] Si la France a connu au
siècle dernier deux grandes vagues d’immigration (durant les deux
expansions économiques majeures de l’entre-deux-guerres et des Trente
Glorieuses), elle n’est plus à proprement parler aujourd’hui un très grand
pays d’immigration. » 6 La part des immigrés dans la population française
augmente depuis 1999, et le ministre de l’Intérieur prétend qu’elle est stable
depuis 1975 ; cette part augmente à un rythme similaire à celui des Trente
Glorieuses, et le ministre de l’Intérieur prétend que, si la France connaissait
alors une grande vague d’immigration, elle n’est plus aujourd’hui un très
grand pays d’immigration.
Quant au passage du modèle républicain au modèle multiculturel, nous
avons vu qu’il n’avait pas été assumé comme tel, mais emmailloté dans la
rhétorique rassurante de l’intégration par les valeurs républicaines.
Serait-ce alors que la consultation du peuple français ait été rendue
superflue par son assentiment tacite ? Non plus. Tous les sondages
d’opinion indiquent depuis longtemps que la majorité du peuple français est
opposée à la poursuite d’une immigration de cette nature dans le cadre d’un
modèle multiculturel. Cette majorité a d’ailleurs porté au pouvoir des
hommes qui s’étaient engagés à infléchir notre politique.
Il y eut bien une réponse, mais seulement dans l’ordre de la
communication.
Pendant un temps, disons entre le milieu des années 1980 et le début des
années 2000, le champ du débat avait paru voué à se rétrécir parallèlement à
l’évolution de notre politique d’immigration et d’intégration. Chaque étape
semblait devoir, en cette matière aussi, revêtir un caractère définitif.
Combien de ténors de la droite se seraient permis, au tournant du
millénaire, alors que les flux d’immigration augmentaient
considérablement, d’évoquer l’existence d’un « seuil de tolérance » aussi
tranquillement que l’avait fait un président de gauche une décennie
auparavant, alors que les flux d’immigration étaient relativement stables 7 ?
Bien peu, en tout cas, se seraient risqués à s’exprimer aussi abruptement
que le Premier ministre de ce président, à une époque où le nombre
d’entrées annuelles était pourtant deux fois moindre : « Nous ne pouvons
plus […] recevoir un flux massif et incontrôlé sans que cela n’hypothèque
gravement et tout ensemble d’abord l’équilibre social de la nation, ensuite
les chances d’intégration des étrangers installés, enfin l’avenir même de
nouvelles vagues d’arrivants et des pays d’où ils viennent. » 8
Cependant les faits sont têtus et les élections régulières, de sorte que,
après le « séisme » du 21 avril 2002, certains ressentirent la nécessité – ou
pressentirent l’intérêt – d’aménager leurs discours. Nous vîmes ainsi un
ministre de l’Intérieur, ministre d’État, affirmer qu’il fallait absolument
réformer notre politique d’immigration et d’intégration, sans le faire, puis,
après cinq années de ce drôle de manège, s’engager à rompre avec sa
politique s’il était élu président de la République, une fois élu n’en rien
faire, tout en répétant qu’il fallait le faire, puis, après cinq autres années de
ce drôle de manège, promettre une rupture encore plus radicale s’il était
réélu.
L’immigration devint par ailleurs, sous son impulsion, l’un des outils de
communication favoris d’une fraction de la droite, résolue à « briser les
tabous de la société française ». Tandis que les mises en scène martiales se
multipliaient, il se disputait une espèce de concours Lépine de la petite
phrase. Un jeu de rôles s’organisa. Le même numéro reparaissait à
intervalles réguliers : un politicien de droite faisait une déclaration
tapageuse, la gauche feignait de s’en indigner, la droite feignait de
s’indigner de cette indignation, chacun retournait à sa place et tout le monde
était content. De ce point de vue, le « grand débat sur l’identité nationale »
fut un franc succès : pendant de longs mois, le numéro s’entretint de lui-
même à la manière d’une série à épisodes. L’incohérence était totale. On
disait une chose et on faisait le contraire. On disait une chose et on disait le
contraire. Aucune ligne ne se dessinait.
Depuis lors, le système a repris son rythme de croisière, avec des bouffées
de chaleur à l’approche de chaque élection.

L’attitude de nos dirigeants a bien entendu produit, et continue bien


entendu de produire, des conséquences néfastes pour la cohésion nationale.
Est-il besoin de préciser que l’absence de consultation sur le changement
de nature de l’immigration et le passage au modèle multiculturel a attisé les
réactions de rejet suscitées par ces deux phénomènes ? Nul ne s’étant
jamais enquis de l’avis du peuple à son sujet, l’immigration est devenue,
pour beaucoup, le vivant témoignage d’un recul de la souveraineté
populaire. En outre, les dénégations récurrentes d’une partie des élus, qui
oscillent entre le mensonge par omission et le mensonge caractérisé,
ouvrent la voie à toutes les inquiétudes et à toutes les exagérations.
Les petites phrases de nombreux politiciens de droite jettent aussi de
l’huile sur le feu. Peut-être ont-elles eu d’abord un léger effet cathartique,
en mettant des mots publics sur des constats et des aspirations populaires,
mais il n’en est resté, lorsqu’il fut acquis – et ce le fut rapidement – que
nulle politique ne viendrait s’y substituer, qu’un motif d’aigreur
supplémentaire. Est-il conduite plus irritante que d’attirer brusquement,
grossièrement, à grand renfort de raccourcis démagogiques, l’attention de la
population sur des problèmes que l’on ne compte pas résoudre ?
Quant aux immigrés, il va de soi que ces déclarations ne peuvent que les
heurter, puisqu’ils en sont la cible directe. On imagine sans peine que
beaucoup d’entre eux ressentent une certaine lassitude, pour dire le moins,
devant cette instrumentalisation de leur situation à des fins politiciennes. Ils
se trouvent du jour au lendemain, sans justification autre qu’un coup
médiatique ou une manœuvre électoraliste, jetés à la une de l’actualité sous
leur aspect le plus défavorable. Pour comble de désagrément, certains leur
reprochent le soir d’avoir fait ce que d’autres leur ont demandé de faire le
matin : tout cela se déroule sur fond de multiculturalisme ambiant.

Serait-ce au moins que des arguments décisifs aient été avancés à l’appui
de notre politique, des arguments si puissants qu’ils compenseraient ses
inconvénients du point de vue de la cohésion nationale, des arguments si
irréfutables qu’ils autoriseraient les gouvernements à passer outre la volonté
du peuple afin de faire son bien malgré lui ?
La réponse est encore négative : le discours qui soutient notre politique est
fondamentalement irrationnel.

LE DÉNI DE RÉALITÉ

La première manifestation de cette irrationalité est le déni de réalité.


Les contre-vérités de certains responsables politiques seraient impossibles
sans le concours d’un grand nombre de journalistes et la complaisance de la
majorité des démographes. Trois procédés principaux sont utilisés pour
minorer l’ampleur de l’immigration en France.
Le premier est la diversion : on argue du niveau plus élevé des flux
d’immigration dans la majorité des pays de l’OCDE pour soutenir que la
France n’est pas un pays d’immigration massive 9. C’est un peu comme si,
un 15 août, on soutenait qu’il fait froid en France sous prétexte que le
thermomètre n’affiche chez nous que, mettons, 28 °C contre 36 °C en Italie
du Sud et 42 °C en Arabie saoudite.
Le deuxième procédé est l’exploitation biaisée des chiffres. On affirme
par exemple que les 200 000 entrées annuelles ne représentent que 0,3 % de
la population française 10. Le calcul est exact, mais doublement malhonnête :
d’une part, il revient à comparer un flux à un stock, comme si l’immigration
était un événement ponctuel ; d’autre part, et surtout, il oublie les
naissances engendrées par l’immigration familiale. Mentionnons également
la construction de séries longues pour dissimuler que la part des immigrés
dans la population française augmente depuis 1999 à un rythme similaire à
celui des Trente Glorieuses 11.
Le troisième procédé est la manipulation du concept de solde migratoire.
Écoutons ce « spécialiste des migrations » enseignant aux universités de
Liège et de Versailles ainsi qu’à Sciences Po : « Le solde migratoire de la
France est stable depuis plusieurs années, autour de 54 000. Ça représente
moins de 1 pour 1 000 de la population française. Chacun tirera ses
conclusions : est-ce que c’est ça la limite maximale ? » 12 Il suffit cependant
de consulter la définition du solde migratoire pour comprendre que son
interprétation dépend de la part respective des natifs et des immigrés parmi
les personnes qui entrent et sortent chaque année. Si le nombre de natifs
sortant de France est supérieur au nombre de natifs rentrant en France, le
solde migratoire diminue alors que la part des immigrés dans la population
augmente. Un solde migratoire nettement inférieur aux flux d’immigration
peut donc signifier à la fois que beaucoup d’immigrés repartent et que
beaucoup de natifs s’en vont. Par exemple, une étude de l’INSEE publiée
en octobre 2015 évaluait, pour l’année 2013, le solde migratoire total à 33
000 personnes et le solde migratoire des immigrés à 140 000 personnes 13.
On observe, plus généralement, une étonnante « préférence pour
l’ignorance » 14 parmi les démographes français. On chercherait en vain,
dans les rapports officiels, une analyse du changement de nature de
l’immigration et de son impact sur la composition à long terme du peuple
français. Hervé Le Bras et Emmanuel Todd n’en soufflent mot non plus
dans leur Mystère français, publié en 2013, qui dresse un bilan des
évolutions intervenues depuis la parution, une trentaine d’années plus tôt,
de leur Invention de la France.
François Héran, directeur de l’INED pendant dix ans, illustre
l’aveuglement de son milieu. En 2015, dans un numéro spécial des Cahiers
français dont il ouvrait le dossier central, il affirmait d’abord que « tous les
indicateurs de flux [convergeaient] vers la même conclusion : si la France a
été un pays d’« immigration massive » depuis les années 1950 jusqu’au
début des années 1970, ce n’est plus le cas à présent ». Il ajoutait ensuite
qu’« une [naissance en France] sur six environ [était] issue d’un ou deux
parents immigrés » depuis dix ans 15. Or, dès 2005, on était plus proche d’un
nouveau-né sur cinq ayant au moins un parent étranger, et, en 2014, on avait
dépassé les 22 %. Encore ces chiffres excluent-ils les enfants dont le ou les
parents immigrés ont été naturalisés. Mais une citation plus ancienne en
dira plus encore. Voici comment il défendait notre régime migratoire en
mars 2012 : « La France a passé son temps à accueillir des surcroîts de
population inattendus : les enfants du baby-boom (dont un quart n’étaient
pas désirés), un million de rapatriés d’Algérie, sept millions de personnes
âgées supplémentaires liées à l’allongement de la vie depuis les années
1970. On n’a pas objecté les capacités d’accueil pour refuser de les
absorber. Simplement, le pays s’est agrandi et renforcé. » 16
Le pire est que ceux qui s’adonnent à une entreprise de désinformation
prétendent rétablir la vérité. C’est à ce titre que s’expriment les
démographes. C’est ainsi que les journalistes annoncent leurs dossiers : de
la rubrique « Désintox » de Libération aux « Décodeurs » du Monde, en
passant par le mensuel Alternatives économiques, on se propose toujours de
« désamorcer » les « postures et les impostures », de « bousculer » les
« idées reçues » ou de soumettre « les fantasmes à l’épreuve des faits ».

La même irrationalité se retrouve dans les arguments avancés à l’appui de


notre politique : on essaie de la justifier, alternativement ou simultanément,
par des considérations culturelles, économiques et démographiques.
Il n’est pas question de contester que l’immigration puisse être bénéfique
à ces trois niveaux : il s’agit là d’une évidence, confirmée à la fois par notre
histoire et notre présent, puisque l’immigration a contribué à nos réussites
du siècle dernier et continue, aujourd’hui encore, à nous apporter beaucoup.
Cependant, ni la culture, ni l’économie, ni la démographie n’apportent la
moindre justification rationnelle à notre régime migratoire.

L’ARGUMENT CULTUREL

Le premier argument, que nous avons déjà rencontré, car il constitue le


soubassement du multiculturalisme, est donc l’argument culturel :
l’immigration serait la condition de notre dynamisme culturel, ou, a
minima, une source d’enrichissement culturel.
La première assertion est absurde, tandis que la seconde est valide mais ne
justifie en rien notre régime migratoire.
La culture étouffe dans les pièces closes, elle se nourrit d’échanges et a
besoin, pour prospérer, de contacts réguliers avec ses extérieurs ; sur le plan
collectif comme au plan individuel, le soliloque entraîne immanquablement
l’assèchement de la créativité. La chose est entendue. Mais l’ouverture aux
cultures étrangères n’implique nullement l’immigration de populations
étrangères.
L’humanité n’a-t-elle été qu’une juxtaposition de tours d’ivoire jusqu’au
développement de l’immigration dans le sillage de la révolution industrielle
? Les peuples européens étaient-ils fermés les uns aux autres au Moyen Âge
? Par quel mystère, alors, les arts roman et gothique ont-ils pu se répandre
d’un pays à l’autre ? On loue souvent les apports de l’Andalousie
musulmane à la civilisation européenne ; elle n’a pourtant envoyé aucun
immigré hors d’Espagne. Le caractère infime de l’immigration n’empêcha
pas la Renaissance de se propager à l’ensemble du continent. Qui oserait
soutenir que la France était moins ouverte à la culture italienne au XVIe
siècle qu’au XXe siècle ? Les regards de nos rois et de nos artistes étaient-ils
moins tournés vers Rome parce qu’ils ne côtoyaient que très
exceptionnellement un immigré italien ? Nous fermons-nous à la culture
italienne aujourd’hui que nos voisins transalpins sont moins nombreux à
nous rejoindre ? Sommes-nous plus ouverts à la culture chinoise qu’à la
culture indienne au motif qu’il nous arrive davantage de Chinois que
d’Indiens ? Sommes-nous fermés à la culture des États-Unis sous prétexte
que notre pays n’est qu’une terre d’immigration marginale pour leurs
ressortissants ?
La France en tout cas n’a pas été culturellement stérile – c’est le moins
que l’on puisse dire – jusqu’au XIXe siècle ; voilà qui devrait normalement
suffire à ridiculiser l’idée que nous aurions un besoin culturel
d’immigration.
Il est juste, en revanche, d’affirmer que l’immigration est source
d’enrichissement culturel. Mais pourquoi devrait-elle être familiale ? Elle
ne l’était guère auparavant et, à nous entendre, elle nous enrichissait tout
autant. Pourquoi cette immigration familiale devrait-elle être massive ? Un
nombre inférieur d’immigrés ne nous permettrait-il pas d’entrer en contact
avec le même nombre de cultures ?
Brisons là l’enchaînement des questions rhétoriques : il devrait aller de
soi, pour toute personne sensée, que les bénéfices culturels de l’immigration
ne nécessitent aucunement la permanence de flux familiaux massifs.

L’ARGUMENT ÉCONOMIQUE

Venons-en à l’argument économique : l’immigration stimulerait notre


croissance.
Ce n’est pas le lieu d’expliquer pourquoi la croissance économique ne
saurait être considérée comme une fin en soi, indépendamment de ses
conditions et de ses conséquences – que vaut, par exemple, une croissance
obtenue au prix d’une paupérisation des salariés et entraînant une
dégradation irréversible de l’environnement ? Admettons donc qu’il nous
faille plus de n’importe quelle croissance ; notre politique d’immigration ne
s’en trouverait pas justifiée pour autant.
Soulignons d’abord que, si la doxa économique nous enseigne que
l’immigration est bénéfique, elle nous enseigne également que ses bénéfices
sont relativement mineurs. Une étude réalisée en 2009 pour le Programme
des Nations unies pour le développement (PNUD) estimait par exemple
qu’« un accroissement de 5 % du nombre d’immigrés entre 2010 et 2020
dans les pays à hauts revenus augmenterait le revenu des habitants déjà
présents (natifs et anciens immigrés) ou nés depuis dans ces pays, en
moyenne, de 24 milliards de dollars en 2025 (dollars constants 2006), soit
l’équivalent de 0,06 % du PIB de ces pays » 17. Voici, plus généralement,
comment Le Point concluait en 2013 sa synthèse des travaux récents :
« L’immigration présente le plus souvent un impact positif, très rarement et
provisoirement négatif, mais […] cet impact est dans tous les cas toujours
très limité, qu’il s’agisse de la croissance, du chômage, des salaires ou des
finances publiques. Il n’y a donc aucune raison objective, sur le plan
strictement économique, pour l’angéliser et encore moins pour la diaboliser.
Comme le résument bien Xavier Chojnicki et Lionel Ragot, “les véritables
enjeux de l’immigration ne se situent pas dans le champ économique”. » 18
Surtout, notre politique ne suit pas les préconisations des économistes.
Nous ne fixons pas davantage nos flux en fonction de besoins économiques
identifiés que nous ne sélectionnons nos immigrés selon des critères
économiques. Ce sont notamment l’importance des flux familiaux et le
pourcentage élevé d’immigrés peu qualifiés qui nous éloignent des bonnes
pratiques internationalement reconnues. Notre politique ne s’adapte même
pas à la conjoncture : la période de croissance atone qui a débuté en 2008
s’est accompagnée d’une augmentation des entrées annuelles.
En somme, la doxa économique ne fournit aucun argument décisif en
faveur de l’immigration, et les arguments qu’elle fournit plaident pour une
politique bien différente de la nôtre. La justification de notre régime
migratoire par l’économie n’a donc aucun fondement rationnel.

L’ARGUMENT DÉMOGRAPHIQUE

Reste l’argument démographique : nous aurions besoin d’immigration


pour accélérer l’augmentation et ralentir le vieillissement de notre
population. De ce point de vue, notre politique peut sembler idéale,
puisqu’elle fait la part belle à des flux familiaux en provenance de pays au
taux de fécondité élevé.
L’argument démographique n’en souffre pas moins de failles béantes.
Il présuppose d’abord que l’augmentation de la population est un bien.
Serions-nous plus heureux si nous étions plus nombreux ? Notre qualité de
vie en serait-elle améliorée ? N’y aurait-il pas des répercussions
écologiques ? N’est-il pas contradictoire de souhaiter à la fois
l’augmentation de la population et la réduction des émissions de gaz à effet
de serre, de la pollution et de la production de déchets, ainsi que le recul de
l’élevage industriel et d’une agriculture intensive fondée sur l’abus de
pesticides ? Une augmentation plus rapide de la population ne contribuerait-
elle pas à aggraver la pénurie de logements, en particulier dans le parc
social ? L’obligation de construire vite et à bas coût n’a-t-elle pas déjà, au
cours du dernier demi-siècle, contribué à l’enlaidissement de quartiers
entiers de nos villes ?
Si nous étions plus nombreux, serions-nous du moins plus puissants ?
Peut-être. Ou peut-être pas. Que représentent quelques millions de Français
supplémentaires par rapport à la population de la Chine et de l’Inde, ou
même des États-Unis et du Brésil ? Les limites que la nature et l’histoire
nous ont fixées nous empêcheront toujours d’intégrer le club des
mastodontes démographiques. De toute manière, c’est moins le nombre que
la maîtrise technologique, source ultime de la richesse, qui détermine les
rangs dans le monde actuel.
Admettons cependant que l’augmentation de la population soit un bien.
Ne serait-il pas préférable qu’elle soit relativement lente, pour limiter les
effets pervers susmentionnés ? Ne nous suffit-il pas dès lors d’avoir un
solde naturel positif ? Si nous souhaitons malgré tout une augmentation plus
rapide, l’immigration n’est pas l’unique moyen d’y parvenir. Nous
pourrions intensifier le soutien public à la natalité ; c’est ce qu’a fait la
Russie à partir de 2007, avec des résultats probants 19. Le fait qu’une telle
possibilité ne soit jamais envisagée par ceux qui promeuvent notre régime
migratoire pour des raisons démographiques atteste que leur position n’est
pas rationnelle mais idéologique.
Qu’en est-il maintenant du vieillissement de la population ? Pourquoi
serait-il un mal ? N’est-il pas la conséquence de l’allongement de
l’espérance de vie ? En tout état de cause, il est inévitable à moins d’une
dégradation de nos conditions d’existence ou d’un retour des grandes
épidémies. Ce vieillissement est par ailleurs universel : entamé dans les
années 1970 en Occident, il s’est étendu dès les années 1990 aux pays
émergents ; la jeune Afrique elle-même a désormais commencé sa transition
démographique – le monde ne compte plus que six pays où la population
continue à rajeunir 20. Pourquoi dès lors chercher à repousser l’échéance au
lieu de nous adapter dès maintenant à ce qui semble voué à devenir une
caractéristique définitive des sociétés humaines ?
On objectera peut-être que, le vieillissement compromettant l’équilibre de
notre système de protection sociale, il serait souhaitable de le ralentir. À
quoi on peut répondre, d’une part, que l’immigration n’est pas la seule
possibilité – ce qui nous ramène à l’absence d’examen de l’hypothèse
nataliste –, et, d’autre part, que l’immigration ne concourt au financement
de la protection sociale que si elle se transforme en individus employés – ce
qui nous ramène à l’absence de sélection de nos immigrés selon des critères
économiques. En France, le taux de chômage des immigrés et enfants
d’immigrés est supérieur à la moyenne nationale 21. Tant qu’il en sera ainsi,
l’immigration ne pourra être présentée comme une solution au déficit de la
sécurité sociale.
L’argument démographique ne permet donc pas plus que les arguments
culturel et économique de justifier notre régime migratoire. Lui aussi donne
à voir, sous des dehors faussement rationnels, le même postulat
idéologique.

UN BESOIN VITAL

D’aucuns vont plus loin encore : ne s’embarrassant pas de simulacres


d’arguments, ils affirment que l’immigration est un besoin vital pour notre
société 22.
Nous retrouvons le glissement illogique observé dans l’argument culturel.
Le point de départ est irréfutable : l’ouverture à l’autre est nécessaire au
progrès, tout renfermement durable sur soi entraînant la stagnation, voire le
déclin. Mais il est extravagant d’en déduire que l’immigration – ne parlons
pas d’une immigration familiale massive et permanente de populations
culturellement distantes de la population historique – le serait également.
Il a existé de grandes civilisations caractérisées par une forte hétérogénéité
interne, telles que l’Empire romain, l’Andalousie musulmane ou l’Empire
austro-hongrois, mais il a aussi existé de grandes civilisations caractérisées
par une relative homogénéité interne, telles que la Grèce antique, les nations
européennes modernes ou le Japon contemporain. Athènes s’en tint toujours
à sa conception restrictive de la citoyenneté ; elle n’en opéra pas moins ce
qui est peut-être le plus important saut qualitatif de l’histoire humaine, en
inventant la philosophie et la démocratie. Les nations européennes
modernes n’étaient assurément pas « métissées » ou « diverses » au sens
actuel de ces termes. Cela ne les empêcha pas de connaître une expansion
sans précédent, ni de se renouveler constamment. Songeons aussi, dans
l’ordre politique, à la Révolution française : cette fameuse assemblée qui se
constitua en représentante du genre humain correspondait à la définition
que l’on donne aujourd’hui de la « consanguinité ». Quant au Japon, il entra
soudainement dans l’ère Meiji, à partir de 1868, sans que la composition de
son peuple ait bougé d’un iota.
Il est même arrivé que l’essor d’une civilisation soit concomitant de la
réduction de son hétérogénéité interne. Les Musulmans et les Juifs ont été
expulsés d’Espagne à l’aube du Siècle d’or – celui du Nouveau Monde et de
Cervantès. L’ascension du Royaume-Uni, de la fin du XVIe au XVIIIe siècle,
s’accompagna d’une répression systématique des minorités religieuses. Le
forgeron de l’unité allemande, Bismarck, fut également l’homme du
Kulturkampf. Il est également arrivé que le déclin d’une civilisation soit
concomitant de l’augmentation de son hétérogénéité interne : l’édit de
Caracalla, qui a accordé la citoyenneté romaine à tous les habitants libres de
l’Empire, précède de peu la crise du IIIe siècle, généralement regardée
comme la première étape d’un lent déclin.
Répétons-le, il ne s’agit pas de critiquer l’immigration, dont les bénéfices
potentiels ne sont plus à démontrer. Mais que l’immigration puisse s’avérer
fructueuse à de nombreux égards n’empêche pas qu’il soit irrationnel
d’affirmer qu’elle est nécessaire – ni qu’il soit plus irrationnel encore
d’affirmer qu’une immigration telle que la nôtre est nécessaire.

LA MORALE

Cependant les promoteurs de notre régime migratoire ne s’arrêtent pas en


si mauvais chemin : ils osent accuser leurs contradicteurs d’immoralité. Ce
serait faire preuve de racisme ou de xénophobie que de vouloir réduire les
flux, ou même seulement certains flux d’immigration.
Ici aussi, il importe d’insister sur la rupture qui s’est opérée. La maîtrise
de l’immigration, qui implique la possibilité de moduler – et donc, le cas
échéant, de réduire – les flux d’immigration, était naguère considérée par
tous comme une prérogative normale de l’État. Personne n’établissait de
lien entre l’exercice de cette prérogative et un quelconque racisme ou une
quelconque xénophobie.
Écoutons ce que déclarait Pierre Mendès France, figure unanimement
admirée et modèle de modération, à la tribune de l’Assemblée nationale lors
du débat relatif au traité de Rome : « Si le mouvement des capitaux et des
biens peut à première vue ne pas paraître toucher aux concepts de nation et
de patrie, il n’en est pas de même pour les migrations de populations. Il
n’est pas indifférent pour l’avenir de la France ni que, pendant une période,
les Italiens affluent en France, ni que, simultanément ou pendant une autre
période, les Français du Languedoc, de l’Auvergne ou de la Bretagne soient
conduits à chercher de meilleures conditions de travail dans une Allemagne
qui, en cours de développement rapide, offrirait des emplois à des
travailleurs menacés par le chômage. » 23 Il va sans dire que, à l’époque, ces
propos n’ont pas déclenché la moindre réprobation.
Remontons encore dans le temps. En 1939, l’un des fondateurs de la
Ligue internationale contre l’antisémitisme, par ailleurs futur résistant,
Lazare Rachline, déplorait la suppression du sous-secrétariat à
l’Immigration, « solution humaine, et avantageuse pour le pays, solution qui
[aurait ménagé] à la fois les intérêts de la France et des Français et qui
[aurait aussi donné] des possibilités d’existence pour les étrangers dignes de
vivre chez nous » : « Un statut allait être créé, une commission consultative
était déjà organisée, une doctrine enfin allait s’établir : définissant les droits
et les devoirs de l’étranger, délimitant avec précision les possibilités
d’absorption du pays, d’assimilation, et rejetant d’une manière définitive
ceux qui ne pouvaient, en aucun cas, être reçus chez nous. » 24
Publiés aujourd’hui, ces propos d’un pionnier de l’antiracisme vaudraient
à leur auteur un procès en racisme de la part de ses successeurs, pour
lesquels aucune action sur les flux d’immigration n’est admissible. Témoin
la violence des réactions lorsque Claude Guéant émit l’hypothèse, fort
timide, de réduire de 20 000 unités le nombre d’entrées annuelles 25.
Quelques années plus tôt, une indignation comparable avait répondu à la
légère augmentation des reconduites à la frontière par Nicolas Sarkozy. Le
principe même de ces reconduites est contesté par les associations dites
« antiracistes », qui militent pour la régularisation de tous les immigrés
illégaux et promeuvent une liberté d’installation intégrale.

Les conséquences des justifications irrationnelles de notre politique


d’immigration et des accusations d’immoralité portées à l’encontre des
récalcitrants ne sont pas meilleures que celles de l’attitude de nos
dirigeants.
La « préférence pour l’ignorance », voire pour la désinformation, de
nombre de démographes et journalistes aiguise les inquiétudes suscitées par
les lacunes, voire les mensonges, de la communication politique, tandis que
le manque de chiffres fiables et l’exploitation biaisée des éléments
disponibles amènent certains Français à douter par principe de l’ensemble
des publications officielles – ce qui ne peut que les incliner davantage à
l’exagération.
De son côté, l’affirmation que notre pays aurait, à tous niveaux et de
manière permanente, besoin d’une immigration familiale massive n’incite
guère les immigrés à l’intégration. Elle sous-entend en effet qu’ils ne sont
pas redevables envers la société qui les accueille : c’est cette dernière qui
leur est redevable d’avoir daigné la rejoindre. Les immigrationnistes
répètent constamment que l’immigration est une chance pour la France,
mais leur est-il arrivé ne serait-ce qu’une fois d’affirmer que la France est
une chance pour les immigrés ? Bien loin de conseiller aux immigrés de
redoubler d’efforts pour s’intégrer, ils les invitent au contraire à exiger des
efforts de la société d’accueil : « Ne vous demandez pas ce que vous pouvez
faire pour votre nouveau pays, mais ce que votre nouveau pays peut, que
dis-je, doit faire pour vous ! »
Il va de soi que, en pratique, seule une infime minorité d’immigrés suit cet
autre conseil empoisonné : quelques contre-exemples médiatisés ne doivent
pas faire oublier que la quasi-totalité d’entre eux travaillent dur sans rien
réclamer à personne. L’effet du discours n’en est pas moins désastreux : il a
introduit dans l’imaginaire national la figure, en réalité rarissime, de
l’immigré venu en France dans le but d’accéder à notre système de
protection sociale, aussi avide de faire valoir ses droits qu’insoucieux de
son apport à la collectivité.
Les justifications irrationnelles de notre politique d’immigration
accentuent également la dévalorisation des habitants historiques. Si la
permanence d’une immigration familiale massive constitue un besoin à tous
niveaux pour la France, le seul antidote à un déclin autrement inéluctable,
cela signifie que, par eux-mêmes, les Français d’origine française ne valent
pas tripette.
Observons par exemple comment le site Internet de l’Élysée a présenté
l’inauguration officielle du Musée de l’histoire de l’immigration : le
président de la République a exprimé « la reconnaissance de la France à
l’égard des immigrés qui l’ont construite », afin que les Français n’oublient
jamais que « la France est le résultat de ces cultures venues d’ailleurs » ;
sans immigration, « il n’y aurait pas eu de révolution industrielle », « il n’y
aurait pas eu de redressement après la Première Guerre mondiale », « il n’y
aurait pas eu les Trente Glorieuses et la France ne serait plus une des
principales puissances politique et économique dans le monde » ; mieux,
« l’histoire de l’immigration, c’est l’histoire de la République » ; en résumé,
« les immigrés ont fait l’Histoire de France » 26.
Enfin, la diabolisation, par assimilation au racisme ou à la xénophobie, de
toute réticence envers notre régime migratoire ne peut qu’excéder les
individus concernés : non seulement ils se voient imposer un
bouleversement sans avoir jamais été consultés, mais en outre ils se font
copieusement insulter s’ils ont le malheur de protester. Voilà qui n’est pas
vraiment de nature à entretenir, même chez des êtres ordinairement affables,
l’esprit de tolérance et le goût de l’hospitalité 27.

En résumé, nous avons laissé se développer des flux d’immigration qui


contrarient l’intégration des immigrés ; comme si cela ne suffisait pas, nous
avons renoncé à l’objectif d’intégration culturelle et négligé l’objectif
d’intégration civique ; cette politique déraisonnable du point de vue de la
cohésion nationale a été poursuivie sans discontinuer, malgré une
opposition populaire avérée, par l’ensemble de nos gouvernements
successifs, le tout dans un déluge de justifications irrationnelles et
d’accusations infondées.
Il s’agit maintenant de comprendre comment nous en sommes arrivés là.
Notre situation résulte de la convergence de deux phénomènes distincts :
le premier, d’une portée quasi universelle, est la progression, parmi les
élites métropolitaines, de ce que l’on pourrait appeler un libéralisme
intéressé ; le second, propre à l’Europe occidentale, est la propagation, dans
des pans entiers de la société, d’une forme de désamour de soi inspirée par
une névrose de culpabilité.

1. « Sans-papiers : hausse de 50 % des régularisations avec les règles Valls », Le Parisien,


10/04/2014.
2. Le chiffre de 30 000, dont Nicolas Sarkozy avait fait un totem, était obtenu en ajoutant les
retours volontaires aidés aux éloignements. Le pourcentage est tiré de l’avis no 116 tome XI,
« Sécurité — Immigration, asile et intégration », rédigé par les sénateurs Jean-Patrick Courtois et
François-Noël Buffet sur le projet de loi de finances pour 2011, p. 62.
3. Chiffres de la Direction générale des étrangers en France (DGEF) du ministère de l’Intérieur. Le
nombre de mesures d’éloignement a nettement baissé (− 17,5 %) en 2016, mais cette baisse
s’explique, selon Bernard Cazeneuve, par « le fait que, depuis la décision du gouvernement de
rétablir les contrôles aux frontières intérieures Schengen au soir du 13 novembre dernier, une part
plus importante de l’action menée contre l’immigration irrégulière s’effectue désormais à nos
frontières » (discours à Calais, 02/09/2016).
4. Emmanuelle Auriol, « Ces précieux sans-papiers », Le Monde, 21/02/2011.
5. Circulaire du 28 novembre 2012 relative aux conditions d’examen des demandes d’admission au
séjour déposées par des ressortissants étrangers en situation irrégulière dans le cadre des dispositions
du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile.
6. « Les données de l’immigration professionnelle et étudiante », document préparatoire au débat
au Parlement, avril 2013, p. 13.
7. François Mitterrand : « Le seuil de tolérance, il a été atteint dès les années 1970, puisque le
nombre n’a pas augmenté. » (Antenne 2, 10/12/1989.)
8. Discours de Michel Rocard sur la politique d’immigration et d’intégration à l’Assemblée
nationale le 22 mai 1990 (Journal officiel Assemblée nationale du 23 mai 1990, p. 1590-1591).
9. Voir par exemple « Immigration, les fantasmes à l’épreuve des faits »,
AlternativesÉconomiques.fr, 02/04/2014, ou « Immigration : postures et impostures », Libération.fr,
22/05/2015.
10. Idem, ou encore « 7 idées reçues sur l’immigration et les immigrés en France », LeMonde.fr,
06/08/2014.
11. Voir à nouveau « 7 idées reçues sur l’immigration et les immigrés en France », art. cit.
12. « On a soumis les idées reçues sur l’immigration à celui qui a mouché le FN », Rue89,
05/11/2013.
13. L’analyse des flux migratoires entre la France et l’étranger entre 2006 et 2013 ; Un
accroissement des mobilités, INSEE Analyses, no 22, octobre 2015. Soulignons par ailleurs que notre
solde migratoire est calculé de façon très approximative (voir notamment ces deux tribunes de
Laurent Chalard : « Les chiffres de l’INSEE ne sont pas fiables », Slate.fr, 15/01/2013 ; « La France
ne connaît pas son solde migratoire », Libération, 05/02/2013).
14. Michèle Tribalat, Les yeux grands fermés. L’immigration en France, Denoël, 2010, p. 209.
15. « L’immigration en France : des chiffres en débat », Cahiers français, no 385, mars-avril 2015.
16. « La vision de Sarkozy sur l’immigration nuit gravement à la nation », LeNouvelObs. com,
09/03/2012.
17. Michèle Tribalat, Les yeux grands fermés. L’immigration en France, op. cit., p. 70.
18. « Immigration, l’enquête qui dérange », Le Point, no 2149, 21/11/2013.
19. Le solde naturel, négatif depuis 1992, est redevenu positif en 2013 (Svetlana Russkikh,
« L’impact de la nouvelle politique démographique russe sur la solidarité », publié sur le site Internet
du Centre de recherches internationales de Sciences Po, 05/09/2014).
20. « L’Afrique à la veille d’une grande transition démographique », LeMonde.fr, 18/11/2014.
21. On trouvera des informations détaillées dans le tome 1 du second volume du rapport annuel
2012 du Haut Conseil à l’intégration (Intégrer dans une économie de sous-emploi ; L’emploi des
immigrés et de leurs descendants directs).
22. Ainsi s’est exprimé Bernard Cazeneuve lors du conseil des ministres du 23 juillet 2014 : « La
France est une terre d’immigration et une terre d’asile. Elle doit le demeurer : les pays refermés sur
eux-mêmes sont condamnés au déclin. » Encore le ministre de l’Intérieur demeurait-il sobre,
comparé aux envolées de certains immigrationnistes : « Non, l’Europe ne doit pas se fermer à
l’immigration ! Sa prospérité en dépend. […] Construite comme un espace de prospérité et de paix,
l’Union européenne ne peut se concevoir sans immigration. » (« Non, l’Europe ne doit pas se fermer
à l’immigration ! Sa prospérité en dépend », Philippe Fargues, Le Monde, 14/07/2014.) « Nous ne
pouvons bénéficier de la démocratie et d’un haut niveau de protection sociale sans les apports de
l’immigration. Nous avons besoin de plus d’immigration si nous ne voulons sacrifier ces deux autres
éléments qui fondent l’identité européenne. » (« Front national, les raisons d’un funeste succès »,
Benjamin Abtan, LeMonde.fr, 26/04/2012.) Le terme « immigrationniste » semble avoir été forgé par
Pierre-André Taguieff (voir notamment « L’immigrationnisme, dernière utopie des bien-pensants »,
Le Figaro, 09/05/2006).
23. Séance du 18 janvier 1957, Journal officiel Assemblée nationale du 19 janvier 1957, p. 159.
24. « Donnez-nous un ministère de l’Immigration », Le droit de vivre, 25/02/1939. Cité par
Emmanuel Debono dans « La gauche antiraciste des années 1930 et l’immigration », blog Au cœur
de l’antiracisme, 17/11/2014.
25. Maxime Tandonnet en a rassemblé un florilège sur son blog : « attaque contre les immigrés »
(Fabius) ; « discours de stigmatisation » (Sopo, SOS Racisme) ; « vision nationaliste et raciste »
(Kader Arif, PS) ; « bas instinct de l’électorat d’extrême droite » (Voynet) ; « concours des
propositions les plus stupides » (Dartigolles, PCF) (« Les eaux troubles de l’hypocrisie »,
08/04/2011).
26. « L’histoire de l’immigration en France est notre histoire à tous », 15/12/2014.
27. Le politologue Giovanni Sartori remarque justement que « les gens qui sont qualifiés de
racistes alors qu’ils ne le sont pas se mettent en colère et finissent parfois par le devenir
véritablement » (Pluralisme, multiculturalisme et étrangers. Essai sur la société multiethnique,
Éditions des Syrtes, 2003, p. 46).
DEUXIÈME PARTIE

« Ô France, ainsi tes jours joyeux


Avaient fui dans la nuit profonde. »
Charles CROS,
Le Coffret de santal
5
Un libéralisme intéressé

Par « libéralisme intéressé » est désigné le mélange, dans des proportions


variables selon les individus et les groupes, entre un libéralisme
dogmatique, une expérience de classe et des intérêts de classe.

LE LIBÉRALISME DOGMATIQUE

Autrefois, l’expression « libéralisme dogmatique » aurait été une


contradiction dans les termes : le libéralisme classique, qui fut l’une des
inspirations de notre modernité politique, se voulait en effet une pensée des
limites, un traité d’équilibres, une leçon de compromis. Ce libéralisme
classique voisine cependant depuis plusieurs décennies, sous l’impulsion de
sa branche économique, avec une version de libéralisme qui se rapproche
de ce qu’il s’était historiquement donné pour mission de combattre : une
idéologie tendant à régenter l’ensemble de la société.
Dans cette version dogmatique, l’édifice libéral repose sur un homme
détaché de ses caractéristiques concrètes, envisagé sous les rapports
exclusifs du droit et de l’économie. Il ne connaît pas de peuples, mais des
personnes physiques ou morales qui ne se définissent que par leur statut
juridique et leur fonction dans le processus de création de valeur ajoutée. Il
a les frontières en horreur. Son but ultime est la libre circulation mondiale
des choses et des êtres, qui lui semble idéale à deux titres : elle consacre la
liberté individuelle et permet l’adaptation spontanée des agents aux besoins
constamment évolutifs du marché. La nation n’a donc guère de sens pour
lui.
La République n’en a pas davantage. Ses préoccupations ne sont pas
d’ordre politique. Bien plus, il se méfie de tout ce qui prétend entretenir du
commun : il y devine une menace pour les libertés fondamentales et
considère que la recherche de l’unité, par construction factice et arbitraire,
stérilise les énergies. L’État doit s’effacer devant la, ou plutôt les sociétés
civiles ; il ne doit pas former de projets collectifs mais refluer pour laisser
libre cours aux projets individuels. L’initiative publique ne se justifie que
pour lever les obstacles au foisonnement des initiatives privées : elle doit se
borner à édicter les règles minimales qui, en organisant les modalités d’une
coexistence non violente et d’une compétition égale entre tous, permettront
à chacun de poursuivre de la manière qu’il l’entend son intérêt tel qu’il le
comprend.
La communauté de destin ancrée dans un territoire disparaît au profit d’un
simple espace régi par des normes procédurales et dédié aux activités
marchandes. Ne reste, pour reprendre une phrase de Jean-Claude Michéa,
qu’une « agrégation pacifique d’individus abstraits qui, dès lors qu’ils en
respectent globalement les lois, sont supposés n’avoir rien d’autre en
commun (ni langue, ni culture, ni histoire) que leur désir de participer à la
Croissance, en tant que producteurs et/ou consommateurs » 1.
On ne s’étonnera donc pas que le libéralisme dogmatique plaide en faveur
de l’immigration dérégulée, qui représente l’une des facettes de son grand
dessein. Dans sa perspective, les entraves aux déplacements des individus
constituent à la fois des violations d’un droit naturel et des rigidités
empêchant le bon fonctionnement du marché du travail, puisqu’elles érigent
des barrières à son entrée, et l’allocation optimale des ressources, puisque la
mobilité des facteurs de production est l’un des critères de la concurrence
« pure et parfaite ». La liberté d’installation doit valoir pour les hommes
aussi bien que pour les entreprises ; les migrations sont aussi
économiquement vertueuses que les délocalisations.
On saisit également la relation qui unit le libéralisme dogmatique et le
multiculturalisme, quoique le premier se soucie comme d’une guigne de la
culture. Tous deux valorisent la division plutôt que l’unité de la société.
Qu’est-ce que le multiculturalisme, sinon une politique de la concurrence
culturelle ? Il s’agit d’effectuer dans le domaine culturel la libéralisation
initialement conçue pour le domaine économique, en instaurant les
conditions d’une concurrence libre et non faussée entre toutes les cultures
par l’affaiblissement de la culture majoritaire, opérateur historique
soupçonné de vouloir abuser de sa position dominante.
Le libéralisme dogmatique ne se contente pas de promouvoir une
conception de la collectivité aux antipodes des idées nationale et
républicaine. Il incite également les individus à se désintéresser de la nation
et de la République. Il radicalise en effet l’individualisme moderne, en
rompant l’équilibre entre les aspects individuels et collectifs de la liberté :
elle qui consistait aussi à agir en commun sur le monde ne consiste plus
qu’à tirer le meilleur parti des opportunités qui s’offrent à soi. Il promeut
ainsi un homme sans racines ni amarres, évoluant dans un présent perpétuel,
flexible et mobile, subordonnant tout, et d’abord les considérations
politiques et morales, à la prompte satisfaction de ses désirs personnels. Ce
n’est assurément pas de ce bois que l’on fait les patriotes ni les citoyens
animés par la passion de l’intérêt général.
Rares sont ceux qui poussent jusqu’à son terme la logique de ce
libéralisme dogmatique 2 ; beaucoup en revanche, dans les classes
supérieures de la société, sont profondément imprégnés des manières d’être
et de penser qui en découlent.

UNE EXPÉRIENCE DE CLASSE

Ils le sont d’autant plus aisément que le libéralisme dogmatique


correspond à leur expérience et à leurs intérêts de classe.
La progression du libéralisme dogmatique dans les esprits s’est traduite,
dans les faits, par ce que l’on nomme aujourd’hui la mondialisation, en
omettant de lui accoler l’adjectif « libérale ». Or cette mondialisation
libérale a entraîné deux évolutions majeures pour le sujet qui nous occupe.
L’internationalisation du capital des grandes entreprises a d’abord pris une
envergure nouvelle. Le mouvement est certes ancien ; il est même
consubstantiel au système capitaliste, ainsi que l’observait déjà Karl Marx à
ses balbutiements : « Par l’exploitation du marché mondial, la bourgeoisie a
donné une tournure cosmopolite à la production et à la consommation de
tous les pays. Au grand regret des réactionnaires, elle a sapé sous les pieds
de l’industrie sa base nationale. […] L’ancien isolement de localités et de
nations qui se suffisaient à elles-mêmes fait place à des relations
universelles, à une interdépendance universelle des nations. » 3
Excessif en son temps, ce tableau s’applique excellemment au nôtre. La
conjonction de l’abaissement des barrières tarifaires et non tarifaires aux
échanges, de la libéralisation des flux de capitaux et des moyens de
transport et de communication contemporains a entraîné un essor sans
précédent du commerce mondial, qui s’est accompagné d’une
internationalisation elle aussi sans précédent des grandes entreprises : eu
égard à la composition de leur actionnariat et à la localisation de leurs sites
de production comme de leurs marchés cibles, la conservation d’un lien
avec leur pays d’origine ne relève plus, pour nombre d’entre elles, de la
nécessité mais du choix.
La seconde évolution est plus importante encore. La mondialisation
s’appuie sur un réseau de métropoles concentrant les activités à haute valeur
ajoutée et entretenant autant, sinon davantage, de relations entre elles
qu’avec leur territoire national. Pour ces entités créant l’essentiel de la
richesse mesurée par le PIB, l’insertion dans l’économie-monde prend le
pas sur l’ancrage dans l’hinterland traditionnel. Elles s’apparentent donc à
des îles – la géographie emploie d’ailleurs, pour qualifier l’ensemble
autonome que les principales d’entre elles en sont venues à former,
l’expression d’« archipel mégalopolitain mondial » 4.
En France, cette fracture entre les métropoles et le reste du pays a encore
été accentuée par la crise entamée en 2008. Les régions les plus durement
touchées ont été les « régions sans véritable métropole », tandis que, « pour
la première fois depuis 1974, les grandes métropoles ont été […] largement
protégées ». Le diagnostic est cruel : « L’avenir de la compétitivité des pays
industriels se trouverait donc dans des grandes villes toujours plus denses et
fluides, et de moins en moins dans les territoires périphériques ou diffus. » 5
La fracture est également sociologique. La métropolisation s’est
accompagnée d’une gentrification – cet étrange anglicisme vise
probablement à écarter la notion plus connotée d’embourgeoisement. Les
métropoles se caractérisent par « une sociologie très inégalitaire avec, d’un
côté, une surreprésentation des catégories supérieures, de la bourgeoisie
traditionnelle aux bobos, et, de l’autre, des catégories populaires
essentiellement issues de l’immigration récente et souvent précaire. Cette
sociologie s’est faite au détriment des catégories populaires
traditionnelles » 6, qui résident en majorité loin des métropoles.
Il est donc compréhensible que, pour une fraction des élites, la nation et la
République aient perdu de leur attrait. Naviguant d’une culture à l’autre au
gré de leurs promenades et voyages, rencontrant virtuellement le monde
entier, piochant un jour ici, un jour là, selon leur envie du moment, vivant,
sortant, travaillant, pensant ensemble, les habitants des métropoles peuvent
se sentir plus proches, à tous points de vue, de leurs homologues étrangers
que de leurs compatriotes des zones reculées. La nation ? Pourquoi pas, à
l’occasion… Tout dépend de l’humeur et des circonstances… La
République ? Oui, mais si je veux, quand je veux, comme je veux, et sous
réserve que ma citoyenneté soit aussi européenne et mondiale… En somme,
cette fraction des élites entretient un rapport de touriste avec son pays : la
France est un cadre offrant une qualité de vie appréciable et quantité de
beaux sites à visiter, les Français sont de sympathiques éléments du décor –
à condition toutefois qu’ils se conforment, de bon cœur et sans rien
demander, à l’image d’Épinal attendue par les vacanciers.

En matière d’immigration, l’expérience des élites métropolitaines est


diamétralement opposée à celle des classes populaires d’origine
européenne.
L’immigration extra-européenne transforme la physionomie de nombreux
quartiers populaires, tandis qu’elle ne modifie que marginalement l’aspect
des grandes villes – et infinitésimalement celui de leurs quartiers huppés.
D’un côté, elle est en augmentation constante et parfois même majoritaire ;
de l’autre, elle apporte une touche minoritaire de folklore. D’un côté, elle
reconfigure l’espace public ; de l’autre, sa présence procède moins souvent
de l’habitat que du trajet à des fins professionnelles. Pour les élites
métropolitaines, le multiculturalisme est un léger changement dont elles
peuvent ajuster le dosage selon leur goût. Il évoque « l’image agréable d’un
bazar universel, où l’on peut jouir de façon indiscriminée de l’exotisme des
cuisines, des styles vestimentaires, des musiques et de coutumes tribales du
monde entier ; le tout sans formalités inutiles et sans qu’il soit besoin de
s’engager sérieusement dans telle ou telle voie » 7. Pour les classes
populaires d’origine européenne, en revanche, le multiculturalisme est un
bouleversement de leurs conditions d’existence sur lequel elles n’ont
aucune prise.
Ajoutons que les élites métropolitaines n’entrent jamais en concurrence
avec les immigrés et enfants d’immigrés. Elles ne pâtissent nullement de la
pression exercée sur le logement social par les flux d’immigration. Quant à
l’impact de l’immigration sur l’emploi des nationaux, c’est une question
controversée. Il était autrefois admis que l’immigration n’était souhaitable
qu’en situation de plein emploi : c’est pourquoi les flux ont été inversés lors
de la récession des années 1930, encouragés pendant les Trente Glorieuses
et freinés après la crise de 1973 ; c’est pourquoi le parti communiste
réclamait l’arrêt total de l’immigration pendant sa campagne pour l’élection
présidentielle de 1981. Aujourd’hui, l’opinion dominante est que
l’immigration contribue au dynamisme général de l’économie et donc, en
dernière analyse, à l’emploi. En tout cas, il est certain que, si l’immigration
avait un impact négatif en matière d’emploi, cet impact concernerait
uniquement les classes populaires.
Remarquons au passage que les soutiens les plus fervents de notre régime
migratoire se recrutent dans des professions protégées de la concurrence
étrangère, soit qu’elles soient réservées aux nationaux, soit que leur accès
soit strictement réglementé : fonctionnaires, notamment professeurs et
magistrats, médecins, avocats. Mentionnons également le milieu des arts et
spectacles, confortablement abrité derrière des quotas de productions
nationales.

DES INTÉRÊTS DE CLASSE

Pour une fraction des élites métropolitaines, la nation et la République


n’ont pas seulement perdu de leur attrait ; elles sont devenues gênantes. À
l’heure de la concurrence mondiale tous azimuts, il faut se tenir
constamment sur le départ afin de ne manquer aucune opportunité :
« L’éventualité de s’attacher à un territoire, de prendre des responsabilités à
long terme pour un endroit fixe et immobile, doit être évitée à tout prix, et
les acteurs les plus grands et puissants qui comptent véritablement
aujourd’hui font tout ce qu’ils peuvent pour l’éviter. » 8 La nation est le
cadre suffocant d’une solidarité freinant la course aux rendements : si on
peut gagner plus en délocalisant, on ne va tout de même pas s’en priver
pour les beaux yeux des travailleurs français. Au demeurant, l’ambition
égalitaire du projet républicain n’a plus de justification économique
maintenant que les salaires ne sont plus la garantie des débouchés mais de
fâcheux coûts de production : les considérations sociales doivent s’effacer
devant l’impératif catégorique de compétitivité. En somme, une fraction des
élites entretient un rapport de manager avec son pays : la France est une
entreprise à réformer – ou à quitter –, les Français sont des ressources
humaines à adapter – ou à licencier – afin de prélever le plus de revenus
possible en en redistribuant le moins possible.
Notre régime migratoire, de son côté, présente une multitude d’intérêts
pour les élites métropolitaines. Ces intérêts sont d’abord d’ordre matériel.
La question du rôle du patronat ne peut être esquivée. Pendant les Trente
Glorieuses, des campagnes de recrutement avaient été orchestrées dans des
pays étrangers. Si cette période est révolue depuis longtemps, il est permis
de penser que de nombreux dirigeants d’entreprise persistent à appréhender
l’immigration sous le seul prisme de leurs besoins de main-d’œuvre, sans
s’inquiéter des éventuelles conséquences pour la cohésion nationale, et que
certains d’entre eux approuvent la tolérance officieuse de l’immigration
illégale par les pouvoirs publics.
Il ne s’agit pas de soutenir que tous ceux qui emploient des immigrés
illégaux le font à dessein – il peut même entrer de la générosité dans la
décision d’employer quelqu’un malgré son absence de papiers –, mais il en
résulte en tout cas un rapport de force déséquilibré du fait de la vulnérabilité
extrême des immigrés illégaux. Soulignons que ces usages ne sont pas
l’apanage des professionnels : les particuliers aussi emploient des immigrés
illégaux pour toutes sortes de services à la personne, du ménage jusqu’à la
garde d’enfants.
Les intérêts que peuvent trouver les élites métropolitaines à notre régime
migratoire sont également d’ordre politique. Est-ce un hasard si le parti
socialiste s’est mis à célébrer le multiculturalisme immédiatement après le
« tournant » de 1983-1984, qui signa son renoncement à satisfaire
l’espérance sociale qui l’avait porté aux responsabilités ? Dès lors qu’il ne
pouvait, ou ne voulait réduire les inégalités, dès lors qu’il était même
irrésolu à les empêcher de se creuser davantage, n’était-il pas dans son
intérêt de délaisser la question sociale au profit d’une question
ethnoculturelle ? D’aucuns, y compris à gauche, estiment que le nouvel
« antiracisme » a servi d’idéologie, ou de marqueur politique de
remplacement, à ces modernes socialistes convertis au libéralisme
économique et posant les yeux de Chimène sur ceux qu’ils appelaient
naguère encore les « puissances d’argent » 9.
Il faut enfin prendre en compte les intérêts d’ordre moral. L’adoption
d’une posture multiculturaliste procure aux élites métropolitaines un brevet
de vertu à peu de frais, puisque leur cadre de vie n’est que superficiellement
affecté. Elles s’assurent d’ailleurs qu’il en demeure ainsi : elles se protègent
en privé, par leurs choix résidentiels et scolaires, des bouleversements
démographiques dont elles se félicitent en public. Quand elles « [clament]
que la France doit rester un pays « ouvert », il faut comprendre : la Seine-
Saint-Denis, et les zones assimilées, peuvent accueillir davantage
d’immigrés » 10. Elles jouissent en somme de l’inaltérable sérénité du
pharisien, qui « [charge] les gens de fardeaux impossibles à porter » sans
« [toucher] à ces fardeaux d’un seul de [ses] doigts » 11. À elles
l’humanisme, la philanthropie, la grandeur d’âme – et que les classes
populaires, natives et immigrées, se débrouillent avec leurs difficultés de
coexistence. Précieuse morale, assurément, que celle qui s’autorise à
ignorer ses résultats et honore son homme même quand il ne la pratique
pas.

Ce libéralisme intéressé, ce mélange entre un libéralisme dogmatique, une


expérience de classe et des intérêts de classe qui imprègne dans des
proportions variables une part importante de nos élites, constitue un élément
d’explication de notre politique d’immigration et d’intégration comme de la
constance avec laquelle nos gouvernements successifs y persévèrent malgré
l’opposition de la majorité de notre peuple.
En revanche, il n’explique pas la prégnance, bien au-delà du cercle de nos
élites, d’un rapport fondamentalement irrationnel à l’immigration. Pour
comprendre cette irrationalité, il faut donc faire intervenir un second
phénomène.
1. L’empire du moindre mal. Essai sur la civilisation libérale, Climats, 2007, p. 111.
2. Le think tank Génération libre en représente l’exemple le plus abouti. Mentionnons également
l’ouvrage Libres ! (Roguet, 2012), rédigé par cent auteurs appartenant à un collectif dénommé « La
Main invisible ».
3. Manifeste du parti communiste, p. 78 dans l’édition GF-Flammarion de 1998.
4. Le concept a été forgé en 1997 par Olivier Dollfus : « L’“archipel mégalopolitain mondial”
(AMM), formé d’ensembles de villes qui contribuent à la direction du monde, est une création de la
deuxième partie du XXe siècle et l’un des symboles les plus forts de la globalisation liée à la
concentration des activités d’innovation et de commandement. S’y exerce la synergie entre les
diverses formes du tertiaire supérieur et du “quaternaire” (recherches, innovations, activités de
direction). L’AMM marque conjointement l’articulation entre villes appartenant à une même région
et entre grands pôles mondiaux. D’où cette émergence de grappes de villes mondiales. » (La
mondialisation, Presses de Sciences Po, p. 33 dans la 3e édition, 2007.)
5. Laurent Davezies, La crise qui vient. La nouvelle fracture territoriale, Seuil, La République des
idées, 2012, p. 31 et 88.
6. Christophe Guilluy, « Les métropoles et la France périphérique », Le Débat, no 166, septembre-
octobre 2011.
7. Christopher Lasch, La révolte des élites et la trahison de la démocratie, p. 18 dans l’édition
Flammarion, « Champs », 2007.
8. Zygmunt Bauman, « Une planète pleine et sans espace », Libération, 21/07/2003.
9. Parmi les nombreux ouvrages ayant abordé cette question, on peut notamment en citer deux
publiés par Gallimard à presque vingt ans de distance : Voyage au centre du malaise français.
L’antiracisme et le roman national, de Paul Yonnet (1993), et Le sens du peuple. La gauche, la
démocratie, le populisme, de Laurent Bouvet (2012).
10. Hervé Algalarrondo, La gauche et la préférence immigrée, Plon, 2011, p. 89.
11. Évangile selon saint Luc, 11, 46.
6
Désamour de soi

Si l’expression « désamour de soi » est ici préférée à celle de « haine de


soi », pourtant relativement usuelle, c’est parce que la notion de haine est
moins apte à décrire un phénomène qui, malgré des accès de véhémence
occasionnels, se révèle plus douloureux qu’énergique. On pourrait le définir
comme une relation maladive à son identité collective.
Quelle que soit sa dénomination, il a été beaucoup commenté. En 1974
déjà, Jacques Ellul dénonçait une « trahison de l’Occident ». En 1983,
Pascal Bruckner s’irritait du « sanglot de l’homme blanc » ; vingt-trois ans
plus tard, il s’en prenait à la « tyrannie de la pénitence ». Entre-temps, Paul
Yonnet avait publié une enquête fouillée sur le « malaise français ». Il y a
peu, l’Identité malheureuse d’Alain Finkielkraut a rencontré un succès
d’édition 1.
À en juger par l’écho grandissant de ces publications, il est probable que
nous approchions de la fin d’un cycle. La dernière campagne présidentielle
a également témoigné, en tout cas dans les discours et les symboles, d’un
regain de patriotisme.
Il importe néanmoins, au moment où son reflux paraît engagé, de revenir
en détail sur ce désamour de Français vis-à-vis de la France – et
d’Européens vis-à-vis de l’Europe –, à la fois parce qu’il n’a pas fait l’objet
une analyse méthodique démontrant point par point son irrationalité et
parce qu’il demeure prégnant dans de larges portions de notre pays et de
notre continent – et de plus en plus à mesure que l’on gravit l’échelle
sociale.

Les origines en sont connues : chacun s’accorde à rapporter le trouble qui


s’est emparé de nous au traumatisme imprimé dans nos consciences par les
deux guerres mondiales, et plus décisivement encore par la barbarie nazie.
Il ne s’agit pas de déplorer le surcroît d’esprit critique consécutif aux deux
guerres mondiales, ni même l’émergence, lors de la révélation des crimes
commis durant la seconde, d’un sentiment de responsabilité collective
affectant jusqu’aux plus innocents des contemporains. C’est au contraire
l’honneur des mouvements de résistance au nazisme, auxquels il eût été fort
simple d’arguer de leurs comportements respectifs afin d’écarter les
reproches, d’avoir affirmé que, si les nazis étaient évidemment seuls
comptables de leurs forfaits, le surgissement d’une telle barbarie au cœur du
continent n’en impliquait pas moins une remise en cause générale dont nul
Européen attaché à la civilisation européenne ne pouvait s’exonérer. Un
changement radical s’imposait. Il fallait absolument que bien des choses, à
commencer par notre relation à nous-mêmes et aux autres, n’allassent plus
comme avant.
Du reste, les fruits de cette révolution intérieure n’ont pas tardé à se
manifester. Au-dedans, le patriotisme a été purgé des fièvres nationalistes
qui l’avaient défiguré ; il nous est devenu banal de porter sur notre histoire
le regard aiguisé dont nous avions auparavant tendance à réserver les piques
aux étrangers ; nous avons utilement complété la règle de la majorité par
une attention vigilante au sort des minorités. Au-dehors, nous avons, en
partie contraints par notre affaiblissement, certes, et trop souvent sous la
pression des événements, réformé notre pratique des relations
internationales : acceptant d’étendre au monde entier ce principe du droit
des peuples à disposer d’eux-mêmes que nous n’avions appliqué qu’à nous
seuls, nous nous sommes attelés à la substitution de liens de coopération à
la lutte immémoriale des instincts de domination. Sous cette double
impulsion, la paix, mieux, l’amitié européenne, ce vieux rêve longtemps
inaccessible, devint d’abord un but, puis un fait, enfin une banalité : les
jeunes générations comprennent à peine qu’il ait jamais pu en être
autrement. Ce n’est pas rien que tout cela qui tient en quelques lignes. La
rupture est immense par rapport à la situation antérieure, dont maint aspect
qui nous paraît aujourd’hui exécrable était perçu comme une loi naturelle de
l’humanité.
Les idées jaillies du souffle d’après-guerre n’ont pas cessé depuis lors
d’irriguer les sociétés européennes, et de nouveaux progrès ont relayé les
premiers. En parallèle, toutefois, l’impulsion initiale a été progressivement
dénaturée. Elle l’a été d’autant plus sûrement que cette dénaturation s’est
déroulée par petites touches successives, à la manière d’une tache d’huile
qui se répand. En outre, la relative permanence de certains discours a pu
donner, et donne encore parfois, l’illusion de la continuité. On proclame
encore les mêmes principes, on décline encore les mêmes objectifs, on agite
encore les mêmes épouvantails, mais les mots ont cessé de correspondre
aux choses. L’élan refondateur a fait long feu. Le traumatisme qui nous
avait servi d’aiguillon s’est mué en une épaisse camisole.

UNE SOMBRE HISTOIRE

La nécessaire approche critique de son histoire a dérivé, chez un certain


nombre de Français, vers une forme pathologique de mauvaise conscience
conduisant, d’une part, à pointer de préférence et à ressasser sans cesse, de
manière obsessionnelle, les pages sombres de notre histoire, en les
assombrissant autant que possible, voire en leur adjoignant des fautes
imaginaires, et, d’autre part, à considérer notre histoire comme
spécialement coupable, fondamentalement plus coupable que celles des
autres, le tout dans une perspective pénitentielle suggérant que la culpabilité
se transmet de génération en génération.

Vichy

Cette dérive transparaît en premier lieu dans les commémorations de la


rafle du Vél’d’Hiv.
Le tournant remonte au discours prononcé le 16 juillet 1995 par Jacques
Chirac. Tous les présidents de la Ve République avaient refusé à Vichy la
victoire posthume d’en faire l’incarnation légitime de la France, pour la
simple raison qu’il incarnait sa trahison : né dans les affres d’une défaite
foudroyante et n’ayant jamais reçu la moindre onction populaire, son
pouvoir ne s’était maintenu que par la force de l’occupant. C’est pourquoi
de Gaulle refusa hautement de proclamer la République à son entrée dans
Paris : « La République n’a jamais cessé d’être. La France Libre, la France
combattante, le Comité français de la libération nationale, l’ont, tour à tour,
incorporée. Vichy fut toujours et demeure nul et non avenu. » Pensée qu’il
confirma à l’issue du procès de Pétain et Laval : « La condamnation de
Vichy dans la personne de ses dirigeants désolidarisait la France d’une
politique qui avait été celle du renoncement national. » 2
Rompant avec cette vision, Jacques Chirac déclara – tous les mots
comptent – que « la France » s’était rendue coupable d’un crime
« irréparable » qui « [souillait] à jamais [son] histoire » ; afin d’éviter toute
ambiguïté, il précisait ensuite que son discours visait bien à décréter une
« faute collective ».
Le pli était pris. Les défenseurs du discours prétendirent certes qu’il ne
s’agissait que de reconnaître enfin une faute trop longtemps occultée, tant
par un vertueux scrupule que pour lever des non-dits dont le refoulement
était censé polluer la conscience des Français, mais ces assertions ne
résistent pas à l’examen. D’abord la faute en question n’a jamais été
occultée : elle l’a été si peu que ses ordonnateurs suprêmes ont été jugés et
condamnés dès la libération du pays et le rétablissement de la légalité
républicaine ; depuis lors, elle est dénoncée par tous les manuels d’histoire 3.
Il ne s’agissait donc pas de reconnaître une faute occultée, mais de faire
peser sur tous les Français une faute commise par une minorité d’entre eux.
Même si les Français de l’époque étaient seuls visés, l’accusation serait
infondée. Comment peut-on les juger collectivement coupables de la
complicité indirecte et, pour certains, non pleinement consciente de
quelques dizaines de milliers d’entre eux à l’entreprise exterminatrice des
nazis, alors que ces complices recevaient leurs ordres d’un gouvernement
tenant son pouvoir non du peuple mais de sa soumission à une puissance
occupante et qu’un nombre infiniment supérieur de Français ont risqué leur
vie pour combattre l’ennemi, aider la Résistance ou sauver des Juifs 4.
Cependant Jacques Chirac est allé plus loin encore : il a étendu la
culpabilité à la France en tant que telle. Ce n’est pas Vichy, ce ne sont pas
même l’ensemble des Français de l’époque solidairement avec lui, c’est la
France en tant que telle qui est coupable. C’est elle qui a accompli
l’irréparable. C’est elle dont l’histoire est souillée à jamais. La culpabilité
dépasse ainsi son cadre temporel pour s’attacher à l’essence de la France et,
par conséquent, à l’être des Français. Elle devient une composante de
l’identité nationale.
La suite devait le confirmer. S’il ne s’était agi que de reconnaître une
faute, même collective, la reconnaissance aurait permis de tourner la page.
Or c’est le contraire qui s’est produit : elle a institué un rituel de rappel de
la culpabilité nationale.
Dès son premier juillet élyséen, Nicolas Sarkozy prit soin d’indiquer qu’il
faisait sien le « très beau discours » de son prédécesseur, tandis que son
Premier ministre, François Fillon, saluait le « courage » de ce discours et en
reprenait la formule la plus célèbre : « la France, ce jour-là, accomplissait
l’irréparable » 5. Surtout, quelques années plus tard, il surpassa Jacques
Chirac en soutenant que la France avait participé à la conception du plan
d’extermination au même titre que l’Allemagne : « Les Européens ont eu
l’idée folle de la Shoah. La France et l’Allemagne. » 6 Un nouveau palier
était donc franchi : le président de la République ne se contentait plus de
réinterpréter l’histoire à charge, il inventait de toutes pièces des chefs
d’accusation sans aucun lien avec la réalité.
François Hollande mit ses pas dans ceux de ses devanciers : dix-sept ans
après Jacques Chirac, il entama comme lui son mandat en ôtant
solennellement une pierre à l’édifice français. Après avoir récité à son tour
la formule désormais consacrée, il trouva le moyen d’énoncer encore plus
sèchement la culpabilité de la France : « La vérité, c’est que ce crime fut
commis en France, par la France. » 7
La valeur symbolique des discours présidentiels est renforcée par le jeu du
calendrier. En s’exprimant moins de trois mois après leur entrée en
fonction, les présidents de la République donnent l’impression que
l’affirmation de la culpabilité de la France constitue désormais, au même
titre que l’investiture officielle, un préalable à l’exercice du pouvoir.

La colonisation européenne

Une dérive comparable s’observe à propos de la colonisation.


Ce n’est pas le fait que de nombreux Français en aient une vision
manichéenne qui nous intéresse ici. Cette vision trahit certes une
compréhension appauvrie de l’histoire. Toutes les grandes civilisations ont
joint la domination par les armes au rayonnement par l’esprit. Toujours et
partout l’expansion territoriale a suivi de près les progrès des sciences et
des arts. Il devrait donc être possible de rejeter, pour aujourd’hui et demain,
le principe de la colonisation, sans pour autant condamner en bloc, d’une
manière à la fois réductrice et anachronique, les colonisations d’hier et
d’avant-hier. Jean Jaurès lui-même montrait une telle indulgence
rétrospective pour cette guerre « détestable » qu’il a tant combattue : « Il ne
s’agit point de [la] déshonorer dans le passé. Elle a été une partie de la
grande action humaine, et l’homme l’a ennoblie par la pensée et le courage,
par l’héroïsme exalté, par le magnanime mépris de la mort. » 8
Néanmoins, à s’en tenir là, le manichéisme de nombreux Français pourrait
être interprété comme la marque d’une sensibilité plus grande à l’injustice :
toute considération annexe disparaissant pour eux devant ce méfait
primordial qu’est l’oppression d’autrui, il leur serait insupportable que la
colonisation ne soit pas évoquée uniquement sous cet angle. Un élément
infirme cependant cette hypothèse : leur vision manichéenne ne porte pas
sur la colonisation en général mais seulement sur la colonisation
européenne.
Ce biais paraît avec éclat dans l’image flatteuse dont jouit al-Andalus. Les
mêmes qui redoublent de blâmes à l’égard de la présence européenne en
Afrique ne tarissent pas d’éloges à l’égard de la présence musulmane en
Espagne. Oubliée, la brutalité inaugurale et régulière, indifférent,
l’assujettissement des infidèles, ne compte que le brillant d’une civilisation
éblouissante. On ne manque d’ailleurs jamais une occasion de rappeler tout
ce que le développement ultérieur de l’Europe lui doit : le « rôle positif » de
cette colonisation ne fait aucun doute. La Sublime Porte n’est pas davantage
critiquée. Parmi ceux qui réclament à cor et à cri que la France s’excuse de
ceci ou de cela, il ne s’en trouve pas un seul pour reprocher à la Turquie
d’avoir occupé les Balkans aussi longtemps et plus durement qu’aucun pays
européen n’occupa aucun pays d’Afrique 9.
La vision manichéenne de la colonisation européenne consiste donc moins
à rendre justice aux peuples colonisés qu’à commettre une injustice envers
les Européens. Injustice d’autant plus grande que ce sont ces mêmes
Européens qui ont élaboré le principe auquel nous devons la fin des
colonisations. Ce qui distingue les Européens, ce n’est pas d’avoir violé les
droits de certains peuples, c’est d’avoir proclamé les droits de tous les
peuples. Il est regrettable qu’ils aient d’abord infirmé en pratique ce qu’ils
avaient affirmé en théorie, laissant s’écouler plus d’un siècle avant de
consentir enfin – et de fort mauvaise grâce, pour certains – à
l’universalisation de leur principe, mais il n’en reste pas moins qu’ils furent
les premiers à conclure de leur droit propre au droit de tous les peuples à
disposer d’eux-mêmes. Voici pourtant que nombre de leurs descendants,
loin de les féliciter d’avoir révélé au monde ce principe cardinal, s’en
servent au contraire pour les condamner – et eux seuls !
Ce qui frappe également, ici aussi, c’est le ressassement perpétuel et la
tendance à adopter la version la plus défavorable à la France. Prenons les
massacres de Sétif. Alors que leur réalité était admise depuis longtemps ;
qu’un ambassadeur de France en Algérie les avait qualifiés en 2005 de
« tragédie inexcusable » ; qu’un autre ambassadeur de France en Algérie
avait insisté en 2008 sur la « très lourde responsabilité des autorités
françaises de l’époque dans ce déchaînement de folie meurtrière » ; que le
président Hollande avait en décembre 2012, devant le Parlement algérien,
dénoncé dans la colonisation « un système profondément injuste et brutal »
et déclaré que, « le jour même où le monde triomphait de la barbarie, la
France [avait manqué] à ses valeurs universelles [à Sétif] » ; que le
secrétaire d’État aux Anciens Combattants et à la Mémoire s’apprêtait à se
rendre sur place pour commémorer les soixante-dix ans de ces événements ;
le Conseil de Paris a voté à l’unanimité le 14 avril 2015 un vœu « pour la
reconnaissance des massacres du 8 mai 1945 » contenant le chiffre de 45
000 morts que le gouvernement algérien est presque seul à avancer.
Le président Hollande avait fourni un autre exemple de cette inclination
en « reconnaissant » l’année de son élection la « sanglante répression » du
17 octobre 1961. Ce fut l’occasion pour L’Express de qualifier la
« repentance » de « voie rapide vers la présidentialisation » : « François
Hollande lave une partie de la sombre histoire française et enfile les habits
présidentiels. Comme Jacques Chirac avant lui. » 10

L’esclavage européen

La dérive s’observe enfin à propos de l’esclavage.


En 2001, le Parlement français a adopté une loi « tendant à la
reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre
l’humanité ». Même si c’était là l’objet réel du texte, il demeurerait
symptomatique. D’abord à cause de l’ancienneté des événements. Si la
colonisation semble d’un autre âge, du moins en subsiste-t-il de nombreux
témoins ; ce passé n’est donc pas entièrement révolu. Mais l’esclavage ? Il a
été aboli en France il y a un siècle et demi. Ensuite à cause du consensus à
son égard. Il y a sans doute, en France, des nostalgiques de la colonisation.
Mais de l’esclavage ? Entend-on quiconque nier qu’il soit un « crime contre
l’humanité » ? C’est précisément parce que l’opinion commune le
considérait déjà comme tel en 1848 que son abolition a été décidée.
Le plus notable, toutefois, est que seul l’esclavage pratiqué par les Blancs
contre des populations de couleur est cité :
Article 1er : La République française reconnaît que la traite négrière transatlantique ainsi que la
traite dans l’océan Indien d’une part, et l’esclavage d’autre part, perpétrés à partir du XVe siècle,
aux Amériques et aux Caraïbes, dans l’océan Indien et en Europe contre les populations
africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes constituent un crime contre l’humanité.

Comme pour la colonisation, la condamnation varie selon l’identité des


bourreaux et des victimes : les Barbaresques qui, plusieurs siècles durant,
ont opéré des razzias en Europe, ne sont pas mentionnés parce que leurs
proies étaient blanches ; les traites orientale et africaine non plus, parce que,
si leurs victimes avaient la bonne couleur de peau, leurs bourreaux en
revanche n’avaient pas la mauvaise.
Nous retrouvons donc l’injustice envers les Européens. Cette injustice est
même plus grande encore qu’au sujet de la colonisation. Non seulement la
traite européenne a duré moins longtemps que les traites orientale et
africaine, mais c’est aux Européens seuls que revient le mérite de
l’abolition universelle de l’esclavage. Si tous les hommes ont toujours
condamné l’esclavage dont ils étaient victimes, ce sont les Européens qui,
sous la double inspiration du christianisme et des Lumières, ont condamné
l’esclavage en lui-même. En outre, ils n’ont pas subi l’abolition de
l’esclavage comme ils ont subi la décolonisation : ils n’ont pas attendu le
réveil des peuples opprimés pour appliquer, contraints et forcés, les
principes qu’ils avaient proclamés. Non, ils ont aboli l’esclavage au temps
de leur toute-puissance, alors qu’il leur eût été aussi facile que rentable de
le conserver. Or voici que le Parlement français, loin de les féliciter d’une
bonne action qu’ils sont les seuls à avoir accomplie, leur reproche – et à eux
seuls ! – une mauvaise action que tous les peuples ont accomplie.
Bien plus, un rituel de flagellation annuelle a été institué. Le 10 mai, on ne
fête pas l’abolition de l’esclavage ; on dénonce sa pratique passée. Ce qui
revient, comme pour la rafle du Vél’d’Hiv, dont l’appréhension mémorielle
est le modèle explicite, à décréter que la culpabilité se transmet de
génération en génération. L’auteur de la proposition de loi, Christiane
Taubira, avoua d’ailleurs par mégarde que c’était bien le but qu’elle
poursuivait : pressée d’expliquer pourquoi son texte se limitait à la traite
transatlantique, elle répondit qu’il ne fallait pas que les « jeunes Arabes »
portent « sur leur dos tout le poids de l’héritage des méfaits des Arabes » 11.
Cela signifie, a contrario, que les jeunes Blancs, eux, doivent porter « sur
leur dos tout le poids de l’héritage des méfaits » des Blancs. Ils sont
coupables collectivement, du seul fait de leur naissance : Si ce n’est toi,
c’est donc ton père, ou alors quelqu’un des tiens.
Un bon moyen de mesurer l’évolution des mentalités est de se reporter à
l’admirable discours prononcé en 1948 à la Sorbonne par Gaston
Monnerville, Guyanais comme Christiane Taubira, et comme elle
descendant d’esclaves, pour la commémoration du centenaire de l’abolition
de l’esclavage :
L’esclavage des Noirs ! Messieurs Senghor et Césaire vous ont rappelé ce qu’a été cette plaie
qui souillait l’humanité. Je n’en reprendrai pas le tableau.
Cette institution jadis sacro-sainte était dans les mœurs coloniales et le roi de France lui-même
se livrait au commerce du « bois d’ébène ».
Mais la sensibilité et l’instinct du peuple de France lui étaient contraires. Le peuple de France
est hostile à toute négation de la liberté ; et si le mérite des philosophes et des orateurs fut de
diffuser par l’écrit ou la parole l’idée de l’émancipation, on peut dire qu’elle préexistait dans la
sensibilité populaire. Ayant conquis la liberté par sa volonté et son propre sursaut, la masse
française devait inévitablement vouloir l’étendre à tous les autres peuples asservis.
Et tel a bien été le déroulement des faits : chaque fois que le peuple français a eu la possibilité
de faire entendre sa voix, il a imposé l’abolition de l’esclavage. […]
Qui, mieux que vous, fils de France, peut ressentir la résonance humaine de 1848 ?
Un peuple – un homme – le génie d’une nation ; voilà ce que concrétise l’acte immortel que
nous magnifions ce soir 12.

Culpabilisations publiques et privées


La vision irrationnellement sombre du passé français et européen a
également déteint sur l’enseignement de l’histoire-géographie.
On remarque une mise en avant croissante des épisodes honteux, au
détriment des épisodes glorieux ou simplement valorisants. Un palier
supplémentaire a été franchi avec le projet de programmes présenté en avril
2015. Au sein du thème 1, « L’Europe et le monde, XVIIe-XIXe siècles », à
étudier en classe de quatrième, le sous-thème « Un monde dominé par
l’Europe : empires coloniaux, échanges commerciaux et traites négrières »
venait en premier et son traitement revêtait un caractère obligatoire, tandis
que le sous-thème « Sociétés et cultures au temps des Lumières » était
ravalé au rang d’élément facultatif. En outre, toujours pour la classe de
quatrième, un sous-thème « Conquêtes et sociétés coloniales » était intégré
dès le thème 2, tandis que le sous-thème « Construire, affirmer, consolider
la République en France » était renvoyé au thème 3.
Devant l’avalanche de critiques à l’encontre de ce projet, qui revenait à
officialiser l’assignation à l’école d’une mission de culpabilisation
nationale, la forme a été toilettée quelques mois plus tard, mais il est
douteux que le fond ait été modifié, dans la mesure où ni le Conseil
supérieur des programmes ni la ministre de l’Éducation nationale n’ont
exprimé le moindre regret à cet égard 13.
Notons enfin que les initiatives publiques sont relayées par des initiatives
privées – Pascal Bruckner a forgé, pour nommer leurs auteurs, la
pittoresque expression de « colporteurs de la flétrissure » 14. On se
contentera ici d’en citer deux, pour l’exemple. En 2011, un collectif
d’historiens, emmené notamment par la bientôt sénatrice écologiste Esther
Benbassa, a proposé de transformer l’hôtel de la Marine, face à l’Assemblée
nationale, en bas des Champs-Élysées, en un musée de l’esclavage, de la
colonisation et de l’outre-mer 15. En 2014, les présidents des mouvements de
jeunesse des principaux partis de gauche, ainsi que des principaux syndicats
étudiants – une partie de nos élites en devenir, par conséquent –, se sont
rendus au Rwanda pour accuser la France de complicité de crime contre
l’humanité : « Disons-le clairement : Paris a soutenu le régime génocidaire
au Rwanda avant, pendant et après le génocide perpétré contre les
Tutsis. » 16
UN SI VILAIN PEUPLE

Cette forme pathologique de mauvaise conscience inspire également,


concernant cette fois le présent, une vision irrationnellement sombre des
peuples français et européens, ou plus exactement de leur composante
majoritaire, des Français et Européens d’origine européenne : leur supposé
racisme à l’encontre des minorités engendrerait un système de
discriminations structurelles et menacerait, si l’on n’y prenait garde, de
s’exacerber jusqu’à la barbarie.
Tel est l’axiome central du nouvel « antiracisme » apparu en France dans
les années 1980. Il ne s’agit nullement de critiquer l’antiracisme en tant que
tel, ni même de contester la nécessité d’un nouvel élan à cette époque.
Certes, le racisme au sens strict, c’est-à-dire une « théorie de la hiérarchie
des races », était déjà en voie d’extinction, mais on ne pouvait en dire
autant du racisme au sens large, c’est-à-dire une « attitude inégalitaire
d’hostilité à l’égard d’un groupe ethnique » 17, et surtout du racisme au sens
très large, au sens contemporain, c’est-à-dire une attitude d’hostilité, avec
ou sans dimension inégalitaire, à l’égard d’un groupe ethnoculturel. Peut-
être même cette dernière forme de racisme connaissait-elle une
recrudescence attribuable à la prise de conscience que la présence en
nombre de populations extra-européennes sur le territoire français était
désormais une réalité définitive. Une action était donc indispensable pour
modifier le regard que certains Français portaient sur ceux qui étaient déjà,
ou deviendraient bientôt, leurs concitoyens. Aujourd’hui encore, la
persistance de multiples discriminations et de comportements haineux qui
laissent souvent leurs victimes démunies justifie l’existence d’un
mouvement antiraciste.
Mais à condition qu’il soit vraiment antiraciste. Or ce n’est pas le cas.
Cela fait plusieurs décennies que ce n’est plus le cas. Le nouvel
« antiracisme » n’a pas pour objet de combattre le racisme, mais d’organiser
la mise en accusation permanente et exclusive des Français d’origine
européenne. Le racisme intrinsèque qu’il leur prête devient un principe
d’explication total : tout peut – et doit – y être ramené.
Trois exemples en témoigneront.

Les difficultés d’intégration


Le premier est la manière dont les prétendus « antiracistes » appréhendent
les difficultés d’intégration des immigrés.
Ils estiment évidemment que le changement de nature de l’immigration
n’y est pour rien : quant aux flux, ils les voudraient plus massifs encore ;
quant à la distance culturelle, ils la considèrent comme le bienfait des
bienfaits – ils ont été les principaux fers de lance du multiculturalisme. Il
est d’autre part inconcevable, à leurs yeux, que des immigrés choisissent de
ne pas s’intégrer ; ils n’adressent d’ailleurs aucune exhortation aux
nouveaux arrivants – ces exhortations représenteraient même une partie du
problème. De leur point de vue, les difficultés d’intégration tiennent
exclusivement à l’insuffisante ouverture des habitants historiques : en
accumulant les embûches matérielles et les vexations symboliques sur le
chemin des immigrés et enfants d’immigrés, elle empêcherait l’harmonie de
régner.
Cette vision sous-tendait la feuille de route « pour l’égalité républicaine et
l’intégration » adoptée par le gouvernement Ayrault en février 2014. De
fait, non seulement il n’était nulle part question des flux d’immigration,
mais toutes les actions proposées, sans exception, incombaient au pays hôte.
Pour mieux accueillir les nouveaux arrivants, il fallait « accompagner
[chacun] dans un parcours de formation linguistique », mais rien n’était
prévu pour le cas où un immigré ferait preuve de mauvaise volonté ; il
fallait « transmettre les valeurs de la République […] avec une approche
plus concrète, et plus concertée avec les communes d’installation », mais
rien n’était prévu pour le cas où un immigré refuserait cette transmission. Il
est par ailleurs significatif que ce premier axe, où était du moins évoquée,
même si c’était de façon marginale, l’idée que les immigrés ont aussi des
devoirs, n’occupait qu’une seule page, contre treize pour le second,
consacré à la lutte contre les discriminations.
Qui plus est, le texte regorgeait d’accusations imaginaires contre l’État
français : dès la présentation, il était indiqué que « l’accès de tous au droit
commun » n’était pas garanti en matière d’école, d’emploi et de fonction
publique, alors que le droit commun prévoit l’accès gratuit de tous les
enfants, y compris en situation irrégulière, à l’école de la République, la
sanction de toutes les discriminations sur le marché de l’emploi et
l’ouverture à tous les nationaux, et même, dans certains cas, aux étrangers,
des concours de la fonction publique ; plus loin, il était affirmé que
« l’égalité d’accès aux droits sanitaires et sociaux » n’était pas assurée,
alors que les prestations sanitaires et sociales françaises, parmi les plus
généreuses du monde, sont accessibles sans condition de nationalité, et
qu’un dispositif, là encore parmi les plus généreux du monde, s’adresse aux
étrangers en situation irrégulière ; la France était enfin jugée coupable de
pratiquer une « ségrégation urbaine », c’est-à-dire de mettre volontairement
à l’écart certaines populations triées selon des critères ethnoculturels. Le
gouvernement Ayrault allait jusqu’à appliquer une présomption de racisme
à l’ensemble des agents publics : tous devaient être « [sensibilisés] » et
« [formés] en permanence » à « la lutte contre les discriminations et à la
déconstruction des stéréotypes, qui peuvent intervenir lors de l’accueil, de
l’accompagnement et de la réponse aux publics ».
En janvier 2016, l’enquête Trajectoires et origines, de l’INED, a offert
une nouvelle illustration de ce biais idéologique. L’un des auteurs en a
résumé le contenu d’une formule reprise par les principaux organes de
presse : « une intégration à sens unique ». Un deuxième auteur a précisé ce
qu’il fallait comprendre : « Nos travaux montrent que les descendants des
migrants n’ont pas de distance avec la communauté nationale. En revanche,
je suis inquiet sur l’évolution de la société française et de ses institutions
qui, elles, se verrouillent. C’est cette fermeture, ressentie par la population
issue de l’immigration comme une insupportable exclusion, qui aujourd’hui
bloque le processus d’intégration. » 18
Les propres résultats de l’enquête contredisent pourtant cette vision
binaire. Les descendants d’immigrés n’expriment pas tous la même
proximité avec la communauté nationale : si 88 % des membres de la
« population majoritaire », 85 % des descendants d’immigrés espagnols ou
italiens et 86 % des descendants d’immigrés originaires d’un autre pays de
l’Union européenne – hors Portugal – se disent tout à fait d’accord avec la
phrase « Je me sens français », ce pourcentage tombe à 75 % pour les
descendants d’immigrés portugais, 68 % pour les descendants d’immigrés
algériens, 66 % pour les descendants d’immigrés originaires d’Asie du Sud-
Est, 64 % pour les descendants d’immigrés marocains ou tunisiens, 58 %
pour les descendants d’immigrés subsahariens et 42 % pour les descendants
d’immigrés turcs 19. Il ressort également de l’enquête – cela a déjà été relevé
– que les descendants d’immigrés maghrébins, subsahariens et turcs se
démarquent par la fréquence de leurs unions avec un immigré originaire de
la même grande zone géographique que leurs parents : de 20 à 39 % pour
les hommes, de 31 à 74 % pour les femmes. C’est là un signe on ne peut
plus clair de « distance avec la communauté nationale ».
Concernant la « fermeture » de la société française, les auteurs ont insisté
sur le pourcentage, en effet particulièrement élevé, d’immigrés et
descendants d’immigrés maghrébins et subsahariens qui déclarent avoir
connu une expérience de racisme ou de discrimination dans leur vie
professionnelle 20. Cette insistance est légitime, car, même si ces chiffres ne
sauraient être considérés comme un reflet fidèle de la réalité, dans la
mesure où ils ne se fondent que sur le ressenti des personnes interrogées, ils
sont si importants qu’ils témoignent sans contestation possible d’un réel
problème de racisme et de discriminations à la résolution duquel il faut
s’attacher. En revanche, ce qui n’est pas légitime, et qui trahit sans plus de
contestation possible un biais idéologique, c’est d’avoir soigneusement
laissé de côté les résultats qui amènent à relativiser l’ampleur de ce racisme
et de ces discriminations : « une fois contrôlé des principales variables
sociodémographiques, l’effet de l’origine géographique des pères sur la
probabilité de connaître une mobilité ascendante par changement de
catégorie socioprofessionnelle n’est plus significatif » ; « à origine sociale
ouvrière équivalente, les fils et les filles d’immigrés ont une « destinée »
sociale proche de celle des hommes et des femmes de la population
majoritaire » ; « à caractéristiques sociodémographiques identiques […], le
fait d’avoir un père immigré n’a pas d’effet significatif sur les chances de
devenir cadre » 21.
On observe en outre des écarts selon le sexe : la comparaison des
descendants d’immigrés maghrébins et des descendants d’immigrés
espagnols, italiens ou portugais montre que, si les hommes d’origine
maghrébine ont moins de chances que leurs homologues d’origine
européenne de connaître une mobilité ascendante, c’est l’inverse pour les
femmes 22. Le parcours professionnel est par ailleurs étroitement corrélé au
parcours scolaire, qui varie davantage entre les enfants d’une même couleur
de peau, en fonction de leur origine nationale, qu’entre les enfants de
couleurs de peau différentes 23.
Autant de résultats qui donnent à voir, non pas un « ordre social
raciste » 24, mais le rôle déterminant, quoique impossible à quantifier, de
l’ensemble complexe d’éléments – contexte socioculturel, mémoires,
religion – longuement décrits au deuxième chapitre de cet ouvrage.

Des racismes inégalement condamnés

Le deuxième exemple est la condamnation inégale des différents racismes


par les prétendus « antiracistes ».
Le racisme ne les intéresse vraiment que s’il va « du “Blanc” (le dominant
supposé) au non-Blanc (le dominé présumé) » 25. Tout ce qui vient
contredire leur vision binaire d’une société scindée en deux blocs, la
majorité blanche coupable de racisme et les minorités victimes de ce
racisme, n’est pour eux qu’une importune anomalie.
Ils oscillent à ce titre entre plusieurs attitudes s’agissant du racisme anti-
Blancs. Certains refusent de l’évoquer sous prétexte que sa mention
conférerait un statut particulier aux Blancs, alors qu’il faut combattre le
racisme en tant que tel. La présidente de SOS Racisme estimait ainsi en
2012 que la notion de racisme « se [suffisait] à elle-même » 26. C’est tout à
fait exact, mais cela sonne comme l’hommage du vice à la vertu :
l’expression « racisme anti-Blancs » n’est qu’une réponse à la distinction
opérée par les prétendus « antiracistes » eux-mêmes.
D’autres affirment que le racisme perçu par les Blancs n’en est pas
véritablement. La même année que son homologue de SOS Racisme, le
président de la Ligue des droits de l’homme s’inquiétait d’une banalisation
de « l’idée que tout le monde est raciste » : « Il peut y avoir des imbécillités
chroniques, mais le racisme anti-Blancs, en soi, ça n’existe pas. » 27 De
manière plus précise, l’INED soutient, dans son enquête Trajectoires et
origines, que certains Blancs confondent racisme véritable et racisme
« anti-pauvre » ou « anti-jeune », « faute de vocabulaire spécifique pour
nommer ces phénomènes » 28. La chose est plausible, et même quasi
certaine, car on met aujourd’hui le racisme à toutes les sauces. Le problème
est que ce raisonnement est réservé aux Blancs, comme si eux seuls étaient
susceptibles d’interpréter comme racistes des comportements qui ne le sont
pas.
La dernière attitude est la plus remarquable. On n’escamote plus le
racisme anti-Blancs ; on ne cherche même plus à le minimiser ; on accuse
les Blancs d’en être responsables. L’existence du racisme anti-Blancs
apporte ainsi une preuve supplémentaire du racisme des Blancs. À
l’automne 2012, une timide référence au « racisme anti-Blancs » dans le
« projet d’orientation » du MRAP avait déclenché cette réaction de
militants du Front de gauche : « Que les discriminations et les humiliations
accumulées puissent provoquer des réactions individuelles de haine parmi
les populations racialement dominées est un phénomène bien réel, mais ce
qui est aujourd’hui épinglé comme du “racisme anti-Blancs” n’est en rien
du racisme. » 29 Un universitaire avait auparavant fait la leçon dans Le
Monde : « Certains sociologues préfèrent appeler “contre-racisme” ce
“racisme anti-Blancs” cher à messieurs Copé et Finkielkraut. Ce choix est
de bon aloi, premièrement car il ne nie pas l’existence d’une profonde
hostilité contre les “Blancs” dans certains quartiers, deuxièmement et
surtout parce qu’il y voit une réaction résultant d’un racisme réel ou perçu
émanant de la majorité. » 30 On retrouve le raisonnement dans l’enquête
Trajectoires et origines : le « racisme du minoritaire à l’encontre du
majoritaire » est un « racisme de réaction face à des personnes qui, par leurs
origines, leur apparence, leur couleur (réelles ou imaginaires), leur position
sociale ou leurs comportements peuvent incarner la classe ou la “race” des
dominants et des racistes. » 31
La vision du nouvel « antiracisme » imprègne en partie la jurisprudence
française. En 2013 encore, la circonstance aggravante de racisme ne fut pas
retenue à l’encontre de deux individus qui, pris selon leurs dires d’une
« envie de dépouiller un Blanc », en avaient séquestré et torturé un 32. Des
condamnations pour racisme anti-Blancs ont depuis été prononcées, mais il
est trop tôt pour savoir s’il s’agit d’un revirement durable ou de décisions
isolées. Du moins ces décisions ont-elles le mérite d’exister ; on ne
remarque pas semblable évolution en matière d’incitation à la haine raciale.
Il suffit de consulter une compilation d’injures rappées pour constater que,
dès lors que les cibles sont la France ou les Français d’origine européenne,
tout est permis 33. En 2015, cette impunité a même été entérinée par la
justice : saisi d’une plainte à l’encontre d’une « chanson » sobrement
intitulée « Nique la France », le tribunal correctionnel de Paris a relaxé les
prévenus au motif que « les Français blancs dits de souche ne constituent
pas un “groupe de personnes” » au sens de la loi de 1881 sur la liberté de la
presse 34. On ne sache pas que cet argument fallacieux ait jamais été invoqué
pour disculper les auteurs de propos désobligeants à l’égard des Noirs, des
Arabes ou des Juifs.
Ces attitudes sont d’autant plus édifiantes que personne ne conteste qu’un
individu de couleur noire, brune ou jaune court beaucoup plus de risques,
en France, qu’un individu de couleur blanche d’être victime de racisme, ni
que cette forme particulière de racisme qu’est la discrimination ethnique
vise presque exclusivement, en France, les individus de couleur noire, brune
ou jaune – que personne ne conteste, en somme, qu’il est généralement
beaucoup plus confortable, en France, d’avoir la peau blanche que de
l’avoir d’une autre couleur. Ceux qui évoquent le racisme anti-Blancs ne
réclament pas qu’on lui accorde la primauté, mais seulement qu’on le traite
à sa mesure, comme n’importe quel racisme 35.
Le racisme entre les minorités dérange également les prétendus
« antiracistes ». Ils détournèrent les yeux lorsque, en 2010 puis en 2011,
plusieurs milliers d’habitants d’origine chinoise du quartier parisien de
Belleville manifestèrent contre les agressions racistes dont ils s’estimaient
régulièrement victimes, car ils avaient le tort d’en accuser d’autres
minorités 36 ; quelques années plus tard, ils furent fort discrets quand la
communauté chinoise d’Aubervilliers et, au-delà, d’Île-de-France, se
mobilisa à la suite du meurtre de l’un des siens 37. De même, aucune
campagne de dénonciation des « stéréotypes raciaux » ne relaya l’écho
médiatique donné, en 2013, à des sites Internet appelant à châtier les jeunes
femmes maghrébines entretenant une relation avec un Noir 38.
Il arrive toutefois que le silence soit impossible. Les prétendus
« antiracistes » ne se laissent pas démonter pour autant : ils accusent les
Blancs. Leur raisonnement est alors le suivant : les tensions entre les
minorités n’apparaissent que parce que les minorités vivent dans des
conditions difficiles ; ces conditions difficiles résultent des discriminations
opérées par la majorité blanche ; par conséquent, au lieu de pointer du doigt
des minorités discriminées, il faut intensifier le combat contre le racisme de
la majorité blanche. Il existe même une variante plus directe encore : c’est
le racisme des Blancs qui, par contagion ou ricochet, crée le racisme entre
les minorités.
La meilleure illustration en est le discours tenu pour expliquer les actes
antisémites commis par des Français de culture musulmane. Dominique
Sopo convoque une « composante fondamentale dans la société française :
l’existence d’une extrême droite bien enracinée et qui, à chaque fois qu’elle
renifle des tensions et de la haine, s’y jette comme la vérole sur le bas
clergé », ainsi que la « longue tradition de l’antisémitisme dans cette même
société française » 39. Laurent Joffrin estime de son côté que la « montée de
l’antisémitisme » tient notamment à « la montée générale de l’intolérance,
liée au recul de l’universalisme républicain, qu’on retrouve, par exemple,
dans un autre chiffre : celui des agressions antimusulmanes, lui aussi en
forte hausse. Comme toujours, l’obsession de l’identité, favorisée par tant
de discours médiatiques prononcés au nom de la lutte contre le
“politiquement correct”, débouche immanquablement sur la persécution des
minorités » 40.
Pareils au chat retombant toujours sur ses pattes, les prétendus
« antiracistes » en reviennent toujours au même point : le racisme des
Blancs. L’édifice demeure ainsi intact : les membres des minorités restent
des victimes même lorsqu’ils se comportent en bourreaux et la majorité
blanche reste coupable même lorsque aucun de ses membres n’est impliqué
– une place pour chaque groupe, et chaque groupe à sa place.

Le terrorisme islamiste

Le dernier exemple est le discours tenu par les prétendus « antiracistes »


pour expliquer les attentats islamistes commis en France.
Examinons d’abord le traitement de l’affaire Mohamed Merah. Deux
temps doivent être distingués : avant et après la divulgation de l’identité du
meurtrier. La première période fut dominée par la mise en accusation de la
société française – en fait des Français d’origine européenne, étant donné la
teneur de l’accusation. Les crimes n’étaient évidemment pas des actes
isolés ; ils avaient été préparés, rendus possibles par le « climat délétère »
régnant au sein du groupe auquel le criminel ne pouvait qu’appartenir. SOS
Racisme réagit promptement, en invitant à « s’interroger sur l’affaissement
dans notre pays de la parole politique, intellectuelle et médiatique envers les
discours racistes » et en appelant, avec la LICRA, à un « rassemblement
républicain » place de la Bastille pour combattre « la tentation du repli et de
la haine » 41.
Tout changea lorsqu’on apprit que le coupable n’était pas le néonazi rêvé,
mais un enfant d’immigré algérien se réclamant de l’islamisme. Ceux qui
refusaient qu’on pût traiter les crimes comme des actes isolés s’indignèrent
qu’on pût ne pas les traiter comme tels ; eux qui faisaient un amalgame
dénonçaient maintenant le risque d’amalgame. Il n’était plus question d’un
« climat délétère » régnant au sein du groupe auquel appartenait le
criminel : celui-ci s’était transformé en « loup solitaire ». Tout avait changé
– ou presque : les Français d’origine européenne étaient toujours mis en
accusation, car le parcours de Mohamed Merah était attribué à sa situation
sociale, qui était elle-même attribuée à leur racisme structurel 42.
On eut fugitivement l’impression qu’il en irait différemment après les
attentats de janvier 2015. La première réaction fut toute de fermeté martiale
contre le terrorisme. Assez vite, cependant, la mise en accusation de la
société française – comprenez, ici aussi, des Français d’origine européenne
– reprit ses droits. Edwy Plenel soutint par exemple que les attentats
puisaient leur source dans un « ressentiment » que « nous n’[avions] cessé
[d’]alimenter dans une partie de notre peuple, de notre jeunesse ». Et de
stigmatiser un « paysage éditorial et médiatique » « encombré de mises en
scène islamophobes », en reprenant une phrase d’Émile Zola : « À force de
montrer au peuple un épouvantail, on crée le monstre réel. » 43 Surtout, le
jour même où Edwy Plenel publiait son invective, le Premier ministre,
Manuel Valls, reprenait cette vision à son compte en reliant les attentats à
l’existence en France d’un « apartheid territorial, social, ethnique ».
Dix mois plus tard, d’autres terroristes islamistes assassinaient cent trente
personnes à Paris. Manuel Valls s’abstint de répéter ses propos de janvier, et
l’horreur fit taire, ou rendit inaudible, le discours prétendument
« antiraciste », mais il se présenta néanmoins un membre du gouvernement,
Emmanuel Macron, pour accuser la France d’avoir « une part de
responsabilité » dans le « terreau » du djihadisme, en citant les
discriminations et « la défiance que nous [avions] laissée s’installer dans la
société ».
Arrêtons-nous sur l’irrationalité de ces raisonnements. Il saute aux yeux
que la motivation des djihadistes n’a jamais rien de social. Elle est
généralement religieuse : ils combattent au nom de ce qu’ils estiment être
l’islam authentique et définissent leurs ennemis comme des blasphémateurs
ou des mécréants. Il est par ailleurs absurde de chercher en France la cause
de ce phénomène, dans la mesure où il affecte la quasi-totalité du monde
musulman. L’explication de la plupart des vocations djihadistes de notre
pays est en réalité limpide : le courant islamiste qui prospère au niveau
mondial recrute également dans la communauté musulmane de France.
Un facteur psychologique peut en outre intervenir : on devine chez
certains djihadistes une attirance aussi puissante que déréglée pour la
radicalité, doublée d’un désir inassouvi d’appartenance communautaire 44.
Ce que donne à voir leur parcours, ce n’est donc que très accessoirement
l’injustice, c’est beaucoup plus profondément la difficulté de notre société à
nouer des liens, à construire des cadres, à proposer à ses membres une
ambition collective qui confère du sens à leur existence. L’exemple des
récents convertis, en particulier, montre tout sauf une majorité s’affirmant
au détriment des minorités : il constitue un symptôme de crise interne, de
rupture dans la transmission, de déracinement.

Il ressort de ces trois exemples que, pour un certain nombre de Français,


la composante majoritaire de leur peuple, les Français d’origine
européenne, se trouve en état de racisme – comme on dit de quelqu’un qu’il
se trouve en état de péché. Toutes les difficultés d’intégration des minorités,
toutes les difficultés qui surviennent dans leurs relations avec les minorités,
toutes les difficultés même qui surviennent dans les relations des minorités
entre elles, et jusqu’aux violences dont les Français d’origine européenne
sont victimes, peuvent et doivent être ramenées à cette culpabilité
primordiale.

Populistes et populaires

Une précision complémentaire s’impose : l’accusation dirigée contre les


Français d’origine européenne l’est essentiellement contre les classes
populaires de cette origine.
À cet égard, il est révélateur que la notion de « populisme », encore
dépourvue de connotation péjorative il y a quelques décennies, soit
progressivement devenue synonyme de « racisme » ou de « xénophobie »
dans le discours politico-médiatique. Il est également significatif que la
dénonciation du populisme ait pris le pas sur la critique de la démagogie : si
la critique de la démagogie est adressée aux élites, accusées de tromper le
peuple, la dénonciation du « populisme », en revanche, est adressée aux
classes populaires, accusées d’héberger de « bas instincts » – le seul tort des
élites étant de se laisser aller à « flatter » ces bas instincts au lieu de les
combattre énergiquement.
Mentionnons aussi le recours fréquent à l’expression « petit Blanc », où se
mêlent le mépris de classe et la ressuscitation de l’époque coloniale, et
surtout au personnage du « beauf », qui permet de faire d’une pierre deux
coups : en lui « n’est pas seulement stigmatisé un représentant du peuple
identifié grâce à sa grossièreté de “petit”, de dominé vaguement corrompu
par l’accès aux marges d’un confort qui l’embourgeoise sans l’extraire de sa
nature ; est aussi reconnu un spécimen de Français, du “Français de
toujours”, du “franchouillard”, celui que l’on rencontre aussi bien au stand
Ricard de la fête de L’Humanité que sur les routes de France, l’été, ou au
concours de boules du camping-plage » 45.
L’essor du nouvel « antiracisme », à peu près parallèle au développement
de cette « prolophobie », a ainsi pu être assimilé au choix d’un « prolétariat
de substitution » 46. Comme souvent, la sémantique vaut bien des
explications : au moment même où les classes populaires d’origine
européenne basculaient du côté « populiste », l’expression « quartiers
populaires » s’est mise à désigner exclusivement, pour une certaine gauche,
les banlieues dont le peuplement était majoritairement d’origine extra-
européenne. En 2011, cette évolution a même été élevée au rang de
programme politique par la fondation Terra Nova, qui a invité son camp à
prendre acte de son divorce d’avec le monde ouvrier pour se concentrer sur
ce qu’elle nommait sans vergogne la « France de demain » : « les
diplômés », « les jeunes », « les minorités et les quartiers populaires », « les
femmes » 47.

LE RISQUE DU PIRE

Un nombre surprenant de Français sont en outre convaincus que l’Europe


vit sous la menace d’une résurgence de mouvements comparables au
nazisme, avec leur cortège d’atrocités. Ils détachent en effet le nazisme de
son contexte historique, des caractéristiques de la société qui l’a vu naître et
de l’enchaînement d’événements qui l’a porté au pouvoir, pour en faire la
manifestation intemporelle d’un mal présent, à l’état latent, dans les
entrailles des peuples européens. Mauvais sang ne saurait mentir : ce qu’ils
ont fait hier, ils peuvent le refaire demain. Il sera toujours fécond leur
ventre d’où surgit la bête immonde.
Cette thématique, récurrente depuis plusieurs décennies – la main jaune de
« Touche pas à mon pote », imaginée en 1984, est un pastiche de l’étoile
jaune de sinistre mémoire –, a pris une tonalité nouvelle ces dernières
années. Articles et ouvrages se sont mis à dépeindre un continent au bord
du gouffre. Il s’est même produit une espèce de frénésie éditoriale entre le
printemps et l’automne 2014 : Vers l’extrême, de Luc Boltanski et Arnaud
Esquerre (mai) ; Pour les Musulmans, d’Edwy Plenel (septembre) ; Les
années trente reviennent et la gauche est dans le brouillard, de Philippe
Corcuff (octobre) ; Les nouveaux rouges-bruns, de Jean-Loup Amselle
(octobre) ; Les années 30 sont de retour, de Renaud Dély, Pascal Blanchard,
Claude Askolovitch et Yvan Castaut (octobre) 48. En février, Manuel Valls
avait déjà jugé notre climat proche de celui des « années 1930 » 49. Quinze
mois plus tard, François Hollande assurait que les « haines dont Vichy
s’était emparé – haine du Protestant, haine du Juif, haine du franc-maçon,
du libre penseur, haine des droits de l’homme, haine de la démocratie –
[revenaient soixante-dix ans après] avec d’autres figures, dans d’autres
circonstances mais toujours avec les mêmes mots, les mêmes intentions » 50.
On a même entendu, depuis, un préfet nous mettre en garde contre le danger
d’une nouvelle « Nuit de cristal » 51.
C’est cette hantise d’un retour du pire qui justifie l’institution de rituels de
rappel de la culpabilité nationale et l’enseignement d’une histoire à charge.
Les peuples européens apparaissent semblables au héros pathétique de La
Bête humaine, contraint de lutter sans relâche contre une espèce de fatalité
qui l’emporte à l’abîme. Eux aussi doivent, aujourd’hui comme hier, et
demain ne sera pas un autre jour, soutenir un puissant effort contre eux-
mêmes pour empêcher le réveil du mal qui les habite.
Nous sommes ainsi pris dans un cercle vicieux. La vision
irrationnellement sombre du passé français et européen a engendré une
vision irrationnellement sombre des peuples français et européens. Cette
vision a fait naître une crainte, tout aussi irrationnelle, d’un resurgissement
de la barbarie. Cette crainte conduit à insister toujours davantage sur les
pages sombres de l’histoire française et européenne afin de conjurer ce
resurgissement de la barbarie. Cette insistance croissante assombrit toujours
davantage la vision des peuples français et européens et, par conséquent,
accroît toujours davantage la crainte d’un resurgissement de la barbarie.

Le comble de l’irrationalité est ici atteint.


Notons d’abord que la rhétorique du « retour des années trente » repose
sur une fiction historique : la décennie a été disparate, et même, à certains
égards, diamétralement opposée selon les pays européens.
L’événement politique marquant des « années trente » françaises n’est pas
l’accession au pouvoir d’un parti totalitaire animé par une idéologie raciste
mais la victoire électorale d’un Front populaire emmené par un Juif. Les
mouvements de type fasciste n’ont jamais excédé chez nous le stade
groupusculaire, et l’afflux de réfugiés d’Europe centrale et d’Espagne
attestait que notre terre demeurait hospitalière – un statut plus protecteur
pour les réfugiés a même été adopté en 1938 52. Enfin, s’il est bien une
chose qu’a prouvée la débâcle de 1940, c’est que la France des « années
trente » péchait non par nationalisme conquérant mais par excès de
pacifisme. Sans l’occupation nazie, il n’y aurait eu dans notre pays ni
régime autoritaire ni législation antisémite ; ce n’est qu’à la faveur de cette
occupation, et sous sa pernicieuse influence, qu’une minorité la veille et le
lendemain marginale a pu exécuter ses sinistres desseins.
Pour nous en tenir à l’Europe occidentale, puisque c’est elle qui est
essentiellement visée, le Royaume-Uni, l’Irlande, la Belgique, les Pays-Bas,
la Scandinavie n’ont pas davantage été séduits par les sirènes totalitaires. La
démocratie parlementaire n’y a jamais été sérieusement menacée. Quant à
l’esprit qui régnait de l’autre côté de la Manche, reportons-nous, outre à la
réception enthousiaste des accords de Munich, à cette description de George
Orwell : « L’Angleterre est peut-être le seul grand pays où les intellectuels
aient honte de leur propre nationalité. On considère toujours dans les
milieux de gauche qu’il y a quelque chose de vaguement infamant dans le
fait d’être anglais et qu’il convient de dénigrer toutes les institutions
proprement anglaises, des courses de chevaux au pudding à la graisse de
bœuf. Il est étrange, mais néanmoins indubitable, que n’importe quel
intellectuel anglais se sentirait plus coupable de se lever quand on joue le
“God save the King” que de piller le tronc des pauvres. » 53 L’analogie ne
fonctionne même pas pour l’Espagne ou le Portugal : les « années trente » –
et même les « années vingt », en ce qui concerne le Portugal – y ont bien vu
l’établissement d’une dictature, mais il s’agissait dans les deux cas d’un
régime traditionaliste insoucieux d’expansionnisme guerrier comme de
persécution ethnique. Au surplus, tant Salazar que Franco ont accédé au
pouvoir par un coup d’État militaire et non par un mouvement populaire.
Convoquer les « années trente » à propos de l’Europe revient donc à
assimiler indûment l’histoire du continent à l’histoire de l’Allemagne et,
dans une moindre mesure, de l’Italie.
Ajoutons que, même si les « années trente » européennes avaient existé, la
comparaison avec notre époque n’en serait pas moins farfelue. Il y avait
alors des partis totalitaires, fascistes ou communistes, qui se renforçaient de
la peur mutuelle qu’ils s’inspiraient ; non seulement ces partis ont disparu
depuis longtemps, non seulement leurs actes font l’objet d’un dégoût
unanime, mais plus aucun parti n’en découd avec la démocratie. Les nations
d’Europe occidentale rivalisaient pour la domination du monde et les plus
puissantes d’entre elles possédaient de vastes empires coloniaux ; elles ont
renoncé à toute hégémonie et coopèrent autant qu’elles rivalisent, leur
rivalité étant en outre cantonnée à l’économie. Les peuples d’Europe
occidentale sortaient d’une terrible guerre et tous les hommes effectuaient
un long service militaire ; les jeunes générations ne connaissent la guerre
que par les livres ou les films et la conscription n’est plus que résiduelle.
Les sociétés d’Europe occidentale étaient relativement homogènes et les
moyens de transport et de communication étaient limités ; elles sont
devenues relativement hétérogènes et offrent des facilités de transport et de
communication avec le monde entier. Les individus d’Europe occidentale
étaient, pour la plupart, encadrés par des institutions et des structures
collectives incarnées par des figures d’autorité ; ils évoluent aujourd’hui,
pour la plupart, dans un environnement désinstitutionnalisé, voire
déstructuré, où ne subsistent plus guère de figures d’autorité.
La comparaison entre les Juifs d’alors et les Musulmans d’aujourd’hui est
tout aussi fantaisiste. Les Juifs étaient une minorité anciennement installée
en Europe occidentale, dont le nombre était stable ; les Musulmans sont une
minorité récemment installée en Europe occidentale et leur nombre
augmente rapidement. On reprochait aux Juifs d’être juifs, au nom d’une
conception biologique de la nation ; on ne reproche rien aux Musulmans en
tant que tels : on s’inquiète de l’augmentation rapide de leur nombre et des
difficultés d’intégration associées. Aucun Juif, dans aucune nation d’Europe
occidentale, ne réclamait d’adaptation du droit, de l’enseignement ou des
usages nationaux à sa communauté ; dans toutes les nations d’Europe
occidentale, certains Musulmans réclament des adaptations du droit, de
l’enseignement ou des usages nationaux à leur communauté. Il n’existait
aucun extrémisme juif commettant des attentats en Europe occidentale ; il
existe un extrémisme musulman qui a commis de multiples attentats, ayant
fait plusieurs centaines de morts, en Europe occidentale. Pourtant on ne
trouve nulle trace aujourd’hui, à l’égard des Musulmans, des
comportements observés à l’égard des Juifs dans les années 1930, et même
dans la décennie précédente : dès les années 1920, en Allemagne, plusieurs
personnalités juives avaient été victimes de violences – le ministre des
Affaires étrangères Walter Rathenau avait même été assassiné en 1922 –,
des corporations étudiantes refusaient d’admettre des Juifs et des journaux à
tirage respectable regorgeaient de propos menaçants ; dans l’Europe
occidentale actuelle, aucune personnalité musulmane n’a subi de violence,
le refus d’admettre des Musulmans où que ce soit est interdit et tous les
journaux à tirage respectable distinguent soigneusement l’islamisme de
l’islam, et l’islam comme religion des Musulmans comme individus.
Un bref coup d’œil alentour suffit à réaliser que les peuples d’Europe
occidentale sont parmi les plus tolérants du monde. Leurs sociétés abritent
une diversité ethnique extraordinaire : c’est à se demander si tous les
peuples de la Terre n’y ont pas leur ramification. Nulle part peut-être les
unions mixtes ne sont si bien acceptées. Aucune région n’accueille autant
d’immigrés d’une couleur et d’une religion différentes de celles de la
population majoritaire. Aucune région n’accueille ces immigrés dans de
meilleures conditions. Les étrangers ont accès comme les nationaux à la
protection sociale, dès leur arrivée ou après quelques années de résidence
légale selon les prestations ; des dispositifs généreux sont également prévus
pour les clandestins. Le droit des étrangers est très protecteur, y compris, là
encore, pour les clandestins, qui se voient proposer des aides financières au
retour et peuvent contester devant la justice les décisions d’éloignement
prises à leur encontre. Quel contraste avec la majeure partie du monde, où
les droits des étrangers demeurent précaires et où les gouvernements
n’hésitent pas à expulser sans ménagement ceux qu’ils jugent indésirables ?
Il est aisé, tracasserie paperassière mise à part, d’acquérir la nationalité de
l’un des pays d’Europe occidentale. Le racisme au sens large est condamné
par les dirigeants. Les discriminations à raison de l’origine ou de la religion
n’ont malheureusement pas disparu, tant s’en faut, mais du moins sont-elles
illégales et combattues par les pouvoirs publics, tandis que ces garde-fous
sont inexistants ou embryonnaires presque partout ailleurs. La liberté de
conscience est garantie à chacun. Enfin, le caractère pacifique et mesuré,
hors de tout amalgame, des réactions populaires aux attentats islamistes,
mérite d’être souligné : les représailles n’ont pas dépassé quelques actes
isolés et anonymes – preuve que leurs auteurs savaient pertinemment qu’ils
susciteraient une réprobation générale. À cet instant, on ne peut manquer de
saluer l’admirable dignité du peuple français aux lendemains du 13
novembre 2015 et du 14 juillet 2016. Nul appel à la violence n’est monté de
ses entrailles : il a vibré d’exhortations à l’unité 54.

L’histoire française et européenne n’est évidemment pas exempte de


crimes, dont certains furent commis à l’encontre de minorités ou de peuples
entiers, et il est nécessaire d’en conserver le souvenir ; les sociétés française
et européennes ne sont évidemment pas exemptes d’injustices, dont
certaines frappent plus particulièrement les citoyens que leur couleur ou
leur religion différencie de la population majoritaire, et il est nécessaire de
s’atteler à leur correction. Mais cette vision irrationnellement sombre du
passé français et européen, et cette vision plus irrationnellement sombre
encore des peuples français et européens, ou plus exactement des Français
et Européens d’origine européenne, et plus précisément des classes
populaires de cette origine, n’ont aucun rapport avec la conservation d’un
souvenir ou la correction d’une injustice : elles ne prouvent pas une vertu,
elles trahissent une maladie.

1. Ce ne sont que les noms les plus connus. On peut également mentionner, pour la période récente,
Le complexe occidental ; Petit traité de déculpabilisation, d’Alexandre Del Valle (Éditions du
Toucan, 2014).
2. Mémoires de guerre, p. 570 et 837 dans l’édition Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade »,
2000.
3. Ajoutons, puisque cette contre-vérité circule également, que le génocide des Juifs n’a pas
davantage été mis sous le boisseau : ainsi que l’a exposé François Azouvi de la manière la plus
détaillée qui soit dans Le mythe du grand silence (Fayard, 2012), le prétendu « refoulement » de la
Shoah est une « légende ».
4. Rappelons que les trois quarts des Juifs résidant en France ont échappé à la déportation et que,
s’il suffisait d’une personne pour dénoncer un Juif, il en fallait généralement plusieurs pour le sauver.
Voir à ce sujet l’ouvrage Persécutions et entraides dans la France occupée. Comment 75 % des juifs
en France ont échappé à la mort, de Jacques Sémelin (Seuil – Les Arènes, 2013).
5. Il annulait ainsi par avance les propos contraires, et quant à eux irréprochables, qu’il allait tenir
quelques instants plus tard : « Il y a soixante-cinq ans, des responsables de Vichy, des fonctionnaires,
des collaborateurs, se sont souillés d’une faute pleine, indélébile. Leur faute n’est pas votre faute.
Leur honte n’est pas votre honte. Mais il y a dans leurs actes une horreur qui doit devenir la vôtre, un
dégoût qui doit soulever vos cœurs comme il a soulevé le nôtre ; non pour vous mortifier, mais pour
vous prémunir ; non pour réécrire le passé, mais pour entretenir le culte de la vérité ; non pour
condamner la France dans son entier, ce qui serait injuste, mais pour exiger d’elle le meilleur ; non
pour abaisser l’esprit de résistance dont elle fit preuve, mais bien au contraire pour en mesurer la
force et le prix. »
6. Dîner annuel du CRIF, 08/02/2012.
7. Alors que cet ouvrage s’apprêtait à partir à l’imprimerie, Emmanuel Macron a lui aussi étiré « le
fil tendu en 1995 par Jacques Chirac » ; l’habitude du ressassement est donc si ancrée qu’elle
n’épargne même pas un président trentenaire dont l’un des leitmotivs est d’inviter ses concitoyens à
regarder vers l’avenir.
8. « Discours à la jeunesse », cité dans le recueil Discours et conférences, Flammarion, 2014, p.
163.
9. C’est ainsi, par exemple, que la « compilation menée par Marc Ferro sur les crimes du
colonialisme ne souffle mot ni de la conquête arabe ni de l’Empire ottoman » (Pascal Bruckner, La
tyrannie de la pénitence. Essai sur le masochisme occidental, p. 44 dans l’édition 2008 du Livre de
poche).
10. « La repentance, une voie rapide vers la présidentialisation », L’Express.fr, 18/10/2012.
11. « Encore aujourd’hui », L’Express, 04/05/2006.
12. Discours consultable sur le site Internet du Sénat. Le parcours de Gaston Monnerville, qui fut
le troisième personnage de l’État de 1947 à 1968, prouve par ailleurs que, dès cette époque, le
racisme au sens strict avait beaucoup reculé en France – le fait que son souvenir soit si rarement
convoqué constitue une preuve de plus de notre tendance à l’autodépréciation.
13. D’aucuns en réclament encore davantage. Une « jeune garde » d’historiens s’est fixé pour
objectif de « faire pièce » à ce qui reste du roman national français (pour une présentation, voir
« Face au « roman national », les historiens montent au front », Le Monde, 02/02/2017)
14. C’est le titre du chapitre I de La tyrannie de la pénitence, op. cit.
15. « Faire de l’hôtel de la Marine un musée de l’esclavage », Le Monde, 18/01/11.
16. « La vérité sur le génocide des Tutsis », Libération, 18/06/2014.
17. Ces deux définitions proviennent du Grand Robert.
18. « “La population française a pris conscience qu’elle vit dans une société multiculturelle” », Le
Monde, 08/01/2016.
19. Trajectoires et origines. Enquête sur la diversité des populations en France, op. cit., p. 546.
Pour dissimuler ces disparités, les auteurs ont communiqué à la presse un pourcentage global de 93
% de descendants d’immigrés se disant tout à fait ou plutôt d’accord avec la phrase « Je me sens
français ». En tout état de cause, l’acquiescement à cette phrase ne préjuge pas de ce que l’on entend
par « se sentir français ». Marwan Muhammad, alors porte-parole du Collectif contre l’islamophobie
en France, a émis l’opinion suivante en 2012 : « Qui a le droit de dire que la France dans trente ou
quarante ans ne sera pas un pays musulman ? Qui a le droit ? Personne dans ce pays n’a le droit de
nous enlever ça. Personne n’a le droit de nous nier cet espoir-là. De nous nier le droit d’espérer dans
une société globale fidèle à l’islam. Personne n’a le droit dans ce pays de définir pour nous ce qu’est
l’identité française. » (Cité par Élisabeth Schemla dans Islam, l’épreuve française, Plon, 2013, p. 83-
84.) Il est indubitable que cet individu n’est absolument pas intégré et n’a absolument aucune
intention de s’intégrer, mais il est tout aussi indubitable qu’il se sent chez lui en France et même
français ; il est donc parfaitement intégré selon le critère de l’INED.
20. 27 % des immigrés algériens, 26 % des immigrés marocains ou tunisiens, 31 % des immigrés
originaires d’Afrique sahélienne, 41 % des immigrés originaires d’Afrique guinéenne et centrale ; 30
% des descendants d’immigrés algériens, 28 % des descendants d’immigrés marocains ou tunisiens,
37 % des descendants d’immigrés originaires d’Afrique sahélienne, 23 % des descendants
d’immigrés originaires d’Afrique guinéenne et centrale (Trajectoires et origines, op. cit., tableau 5,
« Expérience du racisme explicite et des discriminations au travail », p. 460-461).
21. Ibid., p. 257 et 260.
22. 17 % des descendants d’immigrés maghrébins ont connu une mobilité ascendante par
changement de catégorie socioprofessionnelle, contre 28 % des descendants d’immigrés espagnols,
italiens ou portugais, mais 22 % des descendantes d’immigrés maghrébins ont connu une mobilité
ascendante par changement de catégorie socioprofessionnelle, contre 17 % des descendantes
d’immigrés espagnols, italiens ou portugais (ibid., tableau 8, « Mobilité professionnelle des
descendant-e-s [sic] d’immigrés au dernier emploi occupé par rapport aux professions de leurs
pères », p. 258).
23. Par exemple, le taux de bacheliers des descendants d’immigrés d’Afrique centrale ou
guinéenne (60 %) est supérieur à celui des descendants d’immigrés italiens ou espagnols (58 %),
tandis que celui des descendants d’immigrés d’Afrique sahélienne lui est inférieur (48 %) ; le taux de
bacheliers des descendants d’immigrés marocains ou tunisiens (55 %) est supérieur à celui des
descendants d’immigrés portugais (51 %), tandis que celui des descendants d’immigrés algériens (46
%) lui est inférieur (ibid., tableau 3, « Taux de bacheliers par sexe selon le pays de naissance des
parents », p. 192).
24. Ibid., p. 459.
25. Pierre-André Taguieff, « Le racisme aujourd’hui, une vue d’ensemble », Le Huffington Post,
27/09/2012. Ou pour le dire avec l’humour de Pierre Desproges : « Il y a des racistes noirs, arabes,
juifs, chinois et même des ocre-crème et des anthracite-argenté. Mais à SOS Machin, ils ne fustigent
que le Berrichon de base ou le Parisien-baguette » (Fonds de tiroir, Seuil, 1990, p. 129).
26. « Le “racisme anti-Blancs” divise les antiracistes », Le Monde, 26/10/2012.
27. Idem.
28. Trajectoires et origines, op. cit., p. 464.
29. « Racisme anti-Blancs : spectre de l’anti-France et grande confusion », Rue89, 16/11/2012.
30. Olivier Esteves, « L’énorme ficelle du “racisme anti-Blanc” », Le Monde.fr, 01/10/2012.
31. Trajectoires et origines, op. cit., p. 465-466. L’INED ajoute même un raffinement
supplémentaire : « Il y a lieu de s’interroger sur le degré de sensibilité des majoritaires non altérisés
(qu’ils soient paupérisés ou non) face à ce type d’attitudes hostiles. Il n’est pas absurde de penser que
leur indignation est d’autant plus forte que l’hostilité vient de personnes considérées par eux comme
étant “étrangères” ou “extérieures” à l’espace national et à ce titre perçues (consciemment ou non)
comme illégitimes et inférieures. » En somme, le fait que des Blancs soient sensibles au racisme dont
ils sont victimes démontre leur racisme.
32. « Violente aggression sur fond de “racisme anti-Blancs” à Lille », Metronews, 20/06/2013.
33. Voir par exemple Christian Combaz, « Petite anthologie du rap anti-français », FigaroVox,
05/10/2015.
34. « “Racisme anti-Blanc” : la justice rejette le concept de “Français de souche” », Le Parisien,
19/03/2015.
35. Pour une appréhension concrète du phénomène, on pourra lire les témoignages rassemblés par
Tarik Yildiz dans Le racisme anti-Blanc. Ne pas en parler : un déni de réalité (Les Éditions du Puits
de Roulle, 2010).
36. Voir « À Belleville, retour sur la colère de la communauté asiatique », Libération, 21/06/2011.
37. Voir « Pourquoi les organisations antiracistes étaient discrètes lors de la manifestation de la
communauté chinoise », Le Monde, 05/09/2016.
38. « Facebook : des groupes racistes s’attaquent aux “beurettes” », L’Express.fr, 02/05/2013.
39. « Gaza : ici et là-bas… », Libération, 21/07/2014.
40. « Préjugé », Libération, 10/12/ 2014.
41. « Tuerie de Toulouse, meurtres de militaires : SOS Racisme redoute la piste raciste », Le
Parisien, 19/03/2012 ; « SOS Racisme et la Licra appellent à un rassemblement républicain
dimanche à Paris », Le Parisien, 20/03/2012.
42. On trouvera une analyse détaillée de la réaction des prétendus « antiracistes » dans « Un an
après Charlie », Gil Delannoi, Commentaire, no 153, printemps 2016.
43. « Lettre à la France », Mediapart, 20/01/2015.
44. Olivier Roy parle à ce sujet d’une « révolte générationnelle et nihiliste » (Le Monde,
24/11/2015). Il a cependant le tort incompréhensible d’en faire l’explication unique du djihadisme
français, et d’établir une continuité entre ce dernier et le terrorisme d’extrême gauche des années
1970.
45. Paul Yonnet, Voyage au centre du malaise français, op. cit., p. 129.
46. L’expression « prolophobie » est de Gaël Brustier et Jean-Philippe Huélin (Recherche peuple
désespérément, Bourin Éditeur, 2009, p. 84) ; l’expression « prolétariat de substitution », quant à elle,
est d’Éric Conan (La gauche sans le peuple, Fayard, 2004, p. 103-104).
47. Gauche : quelle majorité électorale pour 2012 ?, mai 2011.
48. La presse avait pris les devants : en avril 2013, Le Point s’était écrié « Au secours, les années
30 sont de retour ! », tandis que Le Nouvel Observateur placardait en une l’information ; dans
Libération, Alain Duhamel avait fustigé la « tentation des années 30 » en juin 2011, « l’aigre parfum
des années 30 » en mars 2013 et « le parfum aigre des années 30 » en mars 2014 ; un éditorial du
Monde avait décrit un pays « en proie aux délétères – et détestables – pulsions du national-
populisme » en mai 2014.
49. « Valls : “J’en appelle à un sursaut de la gauche” », Le Journal du dimanche, 02/02/2014.
50. Discours pour l’entrée au Panthéon de Pierre Brossolette, Geneviève de Gaulle-Anthonioz,
Germaine Tillion et Jean Zay, 27/05/2015.
51. « Pour le préfet du Rhône, les tags anti-islam rappellent les “méthodes” d’avant la Nuit de
cristal », Le Parisien, 22/07/2016.
52. Patrick Weil, Qu’est-ce qu’un Français ? Histoire de la nationalité française depuis la
Révolution, Grasset, 2002, p. 88. Notons toutefois que, dans un contexte de montée des périls, les
conditions d’accueil ont été sévèrement durcies en 1939.
53. « Le lion et la licorne : socialisme et génie anglais », Dans le ventre de la baleine et autres
essais, Éditions Ivrea - Éditions de l’Encyclopédie des nuisances, 2005, p. 228-229.
54. Une nette diminution du nombre d’actes anti-musulmans s’est même produite en 2016 (« Les
actes antimusulmans en forte baisse en 2016 », Le Monde, 31/01/2017).
7
Une tête sans corps

Il y a quelque chose de pourri au cœur de notre identité.


Ainsi pourrait se résumer le sentiment de bien des Français. En se
répandant, il a donné naissance à une nouvelle conception de la collectivité,
dépourvue d’identité consistante, délestée de toute caractéristique concrète,
afin qu’il n’entre dans sa définition aucun élément non universalisable.

LA NOUVELLE « RÉPUBLIQUE »

Tel est le sens d’un usage aujourd’hui courant de la notion de


« République ». Une multitude de personnalités françaises l’emploient non
comme une abréviation pour désigner la République française, mais en lieu
et place de la France, et dans le but explicite de ne pas recourir à ce terme.
Cette « République » n’est plus le régime, ni même, de manière extensive,
le projet politique de la France, elle en est une collectivité concurrente.
La citoyenneté se trouve ainsi séparée de la nationalité. Il arrive même
qu’elle lui soit opposée. La promotion de la nouvelle « République »
s’accompagne souvent d’une méfiance envers l’idée nationale. Nombre de
nouveaux « Républicains » perçoivent l’enracinement dans une
communauté historique comme une chaîne empêchant l’élévation des âmes
jusqu’au ciel des valeurs républicaines. Qui plus est, l’idée nationale
tendrait selon eux à menacer l’une de ces valeurs, l’ouverture à l’autre, par
sa propension à dégénérer au mieux en chauvinisme, au pire en
nationalisme.
La critique est d’autant plus sérieuse que, pour la plupart des nouveaux
« Républicains », l’ouverture à l’autre n’est pas une simple valeur, mais la
valeur suprême, celle dont dépend le brevet de « républicanisme » : lorsque
telle ou telle personnalité de gauche décrète que telle ou telle personnalité
ou telle composante de la droite est plus ou moins « républicaine », c’est en
se fondant uniquement sur ses positions en matière d’immigration.
L’explication avancée par le président du Conseil supérieur des
programmes pour justifier l’absence des termes de « nation » et de
« patrie » dans le projet d’enseignement moral et civique dévoilé en 2015
illustre parfaitement cette opposition de la République à la nation au
prétexte que la seconde contrarierait l’ouverture à l’autre inhérente à la
première : « Le CSP a considéré que la nation et la patrie pouvaient
constituer des pièges pour un enseignement moral et civique recherchant
l’intégration, l’accueil d’enfants de plus en plus variés, et dont nous avons
tendance à ne pas objectiver la diversité d’origines et d’attentes vis-à-vis de
l’école. Les valeurs de la République ont semblé plus inclusives, plus
universelles, que la nation et la patrie, plus polémiques. » 1
On se souvient également des réactions outrées au « débat sur l’identité
nationale » organisé en 2009. Il ne s’agit certes pas de défendre ce
« débat », archétype de l’initiative démagogique visant à masquer une
incurie, mais, pour beaucoup de ses détracteurs, c’était la notion même
d’identité nationale qui était dérangeante. Le premier secrétaire du parti
socialiste, Jean-Christophe Cambadélis, devait d’ailleurs faire cet aveu
quelques années plus tard : « Je ne sais pas ce qu’est l’identité française, je
connais l’identité de la République. » 2
La méfiance envers la nation transparaît plus généralement dans la gêne,
et parfois l’hostilité, que la majorité de la gauche contemporaine manifestait
à l’égard des symboles nationaux jusqu’aux attentats de novembre 2015.
C’était – et cela demeure sans doute – la norme dans les milieux d’extrême
gauche ainsi que dans la frange gauchiste du mouvement écologiste. Le
patriotisme avait également mauvaise presse auprès de certains membres du
parti socialiste, qui semblaient convaincus que le devoir du républicain
n’est pas d’aimer sa patrie mais d’exercer une vigilance de tous les instants
contre les risques d’un tel amour. Témoin par exemple les attaques subies
par Jean-Pierre Chevènement tout au long de sa carrière, ou la polémique
suscitée, lors de la campagne pour l’élection présidentielle de 2007, par
l’initiative que prit Ségolène Royal de faire chanter la Marseillaise en
conclusion de ses meetings électoraux. En 2012 encore, à la Bastille
célébrant la victoire de François Hollande, les drapeaux français étaient
bien rares comparés aux drapeaux étrangers.

Cette séparation, tournant parfois à l’opposition, entre la République et la


nation, représente une rupture avec la tradition républicaine.
Dès la Révolution française, le projet républicain apparaît comme un
intense mouvement d’affirmation nationale : il désigne l’opération par
laquelle lequel le peuple français, ayant pris conscience de lui-même –
s’étant reconnu comme un corps fraternel de citoyens libres et égaux –,
saisit les rênes de son destin. C’est d’ailleurs au cri de « Vive la nation ! »
que le peuple marcha sur les Tuileries, puis que la première armée de
citoyens s’élança aux abords du moulin de Valmy, la veille de la
proclamation de la Ire République. Quant à notre hymne national, composé
alors, il associe spontanément l’ardeur patriotique au combat contre la
tyrannie.
Tout au long du XIXe siècle, la République et la nation marchent si bien de
conserve que le parti républicain aime à s’appeler parti patriote. Le drapeau
tricolore est l’emblème de ceux qui s’opposent successivement à la
Restauration, à la monarchie de Juillet et au Second Empire. Il en va de
même au-delà de nos frontières ; en l’absence de mouvements républicains,
ce sont les démocrates qui se réclament de la nation pour contester la
légitimité des régimes héréditaires ou de fait. Une fois arrivés aux
responsabilités, les républicains français mirent leur conception en
pratique : l’instruction civique et morale, placée au centre de
l’enseignement primaire, était également une instruction nationale.
Cette conception recueillait une adhésion unanime. Ainsi s’adressait Jean
Jaurès, assurément la figure la moins nationaliste de son temps, à la
jeunesse française : « Que nul de vous ne croie que dans la période encore
difficile et incertaine qui précédera l’accord définitif des nations, nous
voulons remettre au hasard de nos espérances la moindre parcelle de la
sécurité, de la dignité, de la fierté de la France. Contre toute menace et toute
humiliation, il faudrait la défendre ; elle est deux fois sacrée pour nous,
parce qu’elle est la France, et parce qu’elle est humaine. Même l’accord des
nations dans la paix définitive n’effacera pas les patries, qui garderont leur
profonde originalité historique, leur fonction propre dans l’œuvre commune
de l’humanité réconciliée. » 3 Jusqu’au dernier quart du XXe siècle, cette
profession de foi aurait pu être signée par tout républicain – un livre est
récemment venu rappeler que, en 1981, le Projet socialiste soutenait que
« rien de grand […] ne s’[était] jamais fait dans les temps modernes
qu’appuyé sur un puissant sentiment d’identité nationale », tandis que
François Mitterrand s’exprimait de la sorte à la tribune : « Socialistes,
aimons la France ! […] Aimons la France dans son identité, et sachons la
défendre. Un pays qui assume sa grandeur, ce ne sont pas seulement des
armes, et pourtant il en faut, c’est aussi et surtout une culture, une langue, le
sens de son histoire et de sa continuité, le sens de ses chances, et de son
avenir. » 4

LA NOUVELLE « FRANCE »

Il existe une seconde manière, plus subtile, de promouvoir la nouvelle


conception, exclusivement abstraite, de la collectivité.
On ne sépare pas la France de la République, bien au contraire : on
assimile l’une à l’autre, on réduit l’identité de la France à cette nouvelle
« République » elle-même réduite à des valeurs universelles. On ne parle
donc d’identité que pour effacer le véritable sens du mot « identité » ;
l’identité française n’est affirmée que pour être plus complètement niée.
Voici par exemple ce qu’avait déclaré Alain Juppé lors du « débat sur
l’identité nationale » : « Pour moi, la question « Qu’est-ce qu’être français
? » ne se pose pas vraiment. En tout cas, nous connaissons la réponse. Les
pères fondateurs de la République, il y a deux siècles, l’ont déjà apportée
avec trois mots qui restent d’une actualité totale : liberté, égalité, fraternité.
Ajoutons-y la laïcité, et on a l’identité française. » 5 Le président Hollande
est allé plus loin encore : « C’est quoi notre identité ? Le respect de la
personne, sa dignité, ses origines, sa religion, ses croyances ; le refus de
toutes formes de discrimination. » 6 Citons également la définition du
conseiller d’État Thierry Tuot dans son rapport sur l’intégration : « Être
français c’est exercer des droits civiques : comprendre le débat public et
être apte à y prendre part, sur la base donnée par la volonté générale. La
Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, les principes
particulièrement nécessaires à notre temps de 1946, pour les valeurs et
principes, la Constitution pour les règles. C’est tout. » 7
Il arrive que cette affirmation-négation de l’identité française prenne un
tour exalté. Redéfinie comme abstraction universaliste, la France se voit
revêtue d’une auréole : sa particularité serait de rejeter sa particularité ; son
identité nationale résiderait dans le refus du principe même d’une identité
nationale. En somme, à la manière dont, selon Marcel Gauchet, le
christianisme est la religion de la sortie de la religion, la France serait la
nation de la sortie de la nation. La négation de son identité historique
accomplirait sa vocation historique. S’il possède de nombreux concurrents,
c’est indiscutablement Jean-Luc Mélenchon, au dire duquel l’histoire de
France commence en 1789 et dont la Marseillaise est moins un hymne
national qu’un chant révolutionnaire international, qui incarne le plus
éloquemment ce patriotisme sans patrie. 8
Le crédit de cette réduction de l’identité française à des valeurs
universelles peut se mesurer au soufre qui enveloppe l’expression
« Français de souche ». En février 2014, Alain Finkielkraut fit même l’objet
d’une plainte devant le Conseil supérieur de l’audiovisuel, déposée par des
membres du parti socialiste, pour l’avoir employée dans une émission
télévisée – la ministre du Logement, Cécile Duflot, allant jusqu’à y déceler
« une violence extrême » 9. Le simple fait d’évoquer une identité française
historique et de nommer les Français qui en sont issus est donc devenu
inacceptable aux yeux de la majorité de la gauche – de cette même majorité
qui aime tant distinguer les Français issus de l’immigration ou de la
« diversité » 10. À droite également, l’expression « Français de souche »
heurte bien des sensibilités. Elle a même des adversaires dont l’émotion n’a
rien à envier à l’autre camp. Ainsi de l’organisateur du « débat sur l’identité
nationale », Éric Besson, qui proposa la définition suivante de cette
dernière : « La France n’est ni un peuple, ni une langue, ni un territoire, ni
une religion, c’est un conglomérat de peuples qui veulent vivre ensemble. Il
n’y a pas de Français de souche, il n’y a qu’une France de métissage. » 11
Au-delà de la répulsion de nombreux responsables, et de l’embarras
d’autres à peine moins nombreux, à l’égard d’une expression pourtant
anodine – François Mitterrand se qualifiait bien de « Français de pleine-
terre » 12 sans que nul s’en offusque –, il est révélateur que les statistiques
officielles désignent les Français d’origine française de manière négative –
« non-immigrés », « ni immigrés ni descendants d’immigrés » – ou
purement quantitative – « population majoritaire ». Dans les deux cas, la
France comme origine a disparu.

Si la séparation de la République et de la nation représente une rupture


avec la tradition républicaine, la réduction de l’identité française à des
valeurs universelles en représente plutôt un dévoiement.
C’est en effet une opinion banale pour un républicain français que
d’intégrer des valeurs à la définition de l’identité française, en considérant
que notre pays ne serait plus lui-même s’il y renonçait. L’attribution d’une
vocation universelle de la France est plus ancienne encore : « Gesta Dei per
Francos », disait-on déjà au Moyen Âge. La Révolution française laïcisa,
du même mouvement qu’elle la portait à son comble, cette ambition
traditionnelle en proclamant les droits de l’homme et non pas seulement
ceux du Français. La France devint ainsi l’un des symboles de liberté de par
le monde, le grand champion de l’unité du genre humain. Ce que, le 11
novembre 1918, Clemenceau résuma d’une formule fameuse : « La France,
hier soldat de Dieu, aujourd’hui soldat de l’humanité, sera toujours le soldat
de l’idéal ! » 13
C’est une chose, cependant, d’intégrer des valeurs à la définition de
l’identité française, c’en est une autre de réduire l’identité française à des
valeurs, fussent-elles les plus vénérables. C’est une chose, également,
d’attribuer une vocation universelle à la France, c’en est une autre de
considérer que cette vocation entre en contradiction avec l’identité
historique de la France.
On ne trouve rien de tel dans la définition républicaine de la nation :
« Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai
dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est
dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun
d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de
vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu
indivis. » 14 La nation républicaine est ainsi ouverte, évolutive et active ; elle
s’oppose à une seconde forme de nation, close, figée et passive, dans
laquelle l’appartenance est déterminée, exclusivement et une fois pour
toutes, par le sang des parents. Elle ne se réduit pas pour autant à une pure
abstraction, elle n’est pas politique-et-non-culturelle, comme on le lit
parfois, elle est tout à la fois culturelle et politique, ou, mieux encore, elle
repose sur une conception politique de la culture. Ce qui différencie les
deux définitions de la nation, ce n’est pas l’importance accordée à la culture
mais la manière de la concevoir : dans la seconde définition, que l’on
pourrait nommer essentialiste, la culture est entièrement héritée du passé,
elle est une donnée intangible, tandis que, dans la définition républicaine,
elle n’est qu’en partie héritée du passé, elle est également une construction
permanente.
Nous venons d’entendre Clemenceau vanter l’idéal ; écoutons-le
maintenant le mêler au patriotisme le plus charnel : « Champ clos des
idéals, notre France a souffert pour tout ce qui est de l’homme. Ferme dans
les espérances puisées aux sources de l’humanité la plus pure, elle accepte
de souffrir encore, pour la défense du sol des grands ancêtres, avec l’espoir
d’ouvrir, toujours plus grandes aux hommes comme aux peuples, toutes les
portes de la vie. La force de l’âme française est là. » 15

Il faut également évoquer une variante de la réduction de l’identité


française à des valeurs universelles : l’opposition entre « deux France », qui
recoupe largement l’opposition établie par les nouveaux « Républicains »
entre leur « République » et la nation. À ma gauche, une « France »
admirable, car ouverte à l’autre, c’est-à-dire grande, noble, généreuse, en un
mot cosmopolite, qui est l’unique héritière des belles pages de notre
histoire ; à ma droite, une « France » méprisable, car fermée à l’autre, c’est-
à-dire petite, vile, égoïste, en un mot nationale, qui est l’unique héritière des
pages sombres de notre histoire.
Le chantre le plus assidu de cette opposition entre « deux France » est
évidemment Bernard-Henri Lévy 16. L’écrivain Philippe Sollers s’est
également illustré par un article retentissant, dans lequel on pouvait
notamment lire ceci : « Elle était là, elle est toujours là ; on la sent, peu à
peu, remonter en surface : la France moisie est de retour. Elle vient de loin,
elle n’a rien compris ni rien appris, son obstination résiste à toutes les
leçons de l’Histoire, elle est assise une fois pour toutes dans ses préjugés
viscéraux. […] La France moisie a toujours détesté, pêle-mêle, les
Allemands, les Anglais, les Juifs, les Arabes, les étrangers en général, l’art
moderne, les intellectuels coupeurs de cheveux en quatre, les femmes trop
indépendantes ou qui pensent, les ouvriers non encadrés, et, finalement, la
liberté sous toutes ses formes. » 17

Il est aisé de reconnaître, dans le rapport à l’immigration décrit en


première partie de cet ouvrage, l’empreinte du malaise identitaire dont
souffrent de nombreux Français.
Notre politique apparaît même d’une logique implacable. On comprend
sans mal que des individus persuadés qu’il existe dans les entrailles des
Français d’origine européenne, et plus précisément des classes populaires
de cette origine, un penchant au racisme susceptible de s’exacerber jusqu’à
la barbarie, résument à la haine de l’autre toute volonté de réguler plus
strictement les flux d’immigration. On comprend également pourquoi les
associations prétendument « antiracistes » disposent d’un pouvoir
d’intimidation si disproportionné au regard de leur poids : même lorsqu’on
a sa conscience pour soi, même lorsque l’accusation est follement
calomnieuse, il faut avoir les reins solides pour supporter de se voir associé
aux plus monstrueux criminels de l’histoire européenne. Plus
prosaïquement, la réduction de l’identité collective à des valeurs
universelles, qu’elle se fasse au nom de la République ou de la France,
incline à minorer les difficultés inhérentes au changement de nature de
l’immigration.
Le lien de causalité est tout aussi clair en matière d’intégration. Le succès
du multiculturalisme s’explique à merveille. Les prétendus « antiracistes »
font aux Français d’origine européenne un devoir de s’ouvrir aux cultures
des immigrés afin de combattre leur penchant au racisme et de se prémunir
contre le danger d’un trop fort attachement à sa nation – à la leur en
particulier, compte tenu de son histoire. D’ailleurs, interrogent-ils parfois
sur le mode rhétorique, exiger des immigrés issus des anciennes colonies
françaises qu’ils adoptent la culture nationale ne revient-il pas à prolonger
la violence du système colonial ? Au-delà, si l’identité collective se réduit à
des valeurs universelles, il est vain de demander aux immigrés et enfants
d’immigrés d’adopter la culture nationale – aussi vain que de la transmettre
aux enfants d’autochtones. À vrai dire, c’est l’idée même d’une culture
nationale, d’une identité nationale possédant une composante culturelle, que
congédie la nouvelle conception de la collectivité.
Quant aux « valeurs républicaines », comment notre société pourrait-elle
en prescrire, et non pas seulement en suggérer le respect aux immigrés ?
Les prétendus « antiracistes » s’efforcent d’inculquer aux Français d’origine
européenne la certitude de leur infériorité morale en dépeignant une société
d’accueil historiquement et structurellement fautive à l’égard des immigrés
et enfants d’immigrés. Plus généralement, la capacité de bien des Français à
s’affirmer, et même à affirmer quoi que ce soit de manière vigoureuse, est
entravée par un sentiment confus d’illégitimité.
La prégnance d’un rapport irrationnel à l’immigration n’est pas plus
surprenante. Sans parler de ceux qui sanctifient l’immigré en tant que
nouveau prolétaire, la proclamation du caractère indispensable à tous
niveaux de l’immigration peut sembler nécessaire, au même titre que la
minimisation des flux, pour combattre le penchant au racisme des Français
d’origine européenne. On peut également lire, dans cette exaltation de
l’autre jusqu’à la négation de soi, le contrecoup traumatique de l’exaltation
de soi jusqu’à la négation de l’autre par les nazis. D’aucuns se font enfin
accroire que leurs prises de position réparent les fautes réelles ou supposées
de leurs ancêtres envers ceux des immigrés.

Nous retrouvons également le libéralisme intéressé. Il existe en effet une


corrélation entre les deux phénomènes. D’un côté, l’idée nationale est
superflue, voire gênante ; de l’autre, elle est dangereuse, à moins qu’elle ne
soit vidée de sa substance. D’un côté, le projet républicain est superflu,
voire gênant ; de l’autre, il est affaibli de l’intérieur par la difficulté à
s’affirmer. D’un côté, l’ouverture maximale à l’immigration est promue en
vertu de considérations économiques et d’un principe libertaire ; de l’autre,
elle est promue en vertu de considérations prétendument éthiques. D’un
côté, les élites métropolitaines s’éloignent du peuple pour des raisons
matérielles et culturelles ; de l’autre, elles s’en éloignent pour des raisons
prétendument morales.
Le lien n’est pas uniquement de corrélation : c’est parce que l’Europe de
l’Ouest est taraudée par un malaise identitaire comparable à celui de la
France que le libéralisme a atteint dans l’Union européenne un degré de
dogmatisme inconnu ailleurs ; la convergence des deux phénomènes a en
outre conduit à l’établissement d’un système de type oligarchique.

1. Audition par la commission d’enquête sénatoriale sur le fonctionnement du service public de


l’éducation, sur la perte de repères républicains que révèle la vie dans les établissements scolaires et
sur les difficultés rencontrées par les enseignants dans l’exercice de leur profession, 02/04/2015.
2. Radio J, 17/05/2015.
3. « Discours à la jeunesse », cité dans le recueil Discours et conférences, Flammarion, 2014, p.
166.
4. Cité dans Dire la France. Culture(s) et identités nationales, 1981-1995, Vincent Martigny,
Presses de Sciences Po, 2016, p. 13 et 93. On lisait encore dans le Projet socialiste de 1981 : « Nous
proclamons notre attachement irréductible à la patrie. »
5. Le Parisien, 20/12/2009. De manière symptomatique, Alain Juppé poursuivait ainsi : « Je crois
qu’on élude la vraie question, qui est de savoir si la France reste fidèle à sa tradition d’accueil ou
pas. » Citons également, dans le même registre et au sein du même parti, cette déclaration de Gérald
Darmanin : « Les débats identitaires sont nauséabonds. Le religieux hystérise notre vie politique.
Notre identité, c’est la République, point. » (« Gérald Darmanin quitte la direction nationale des
Républicains », La Voix du Nord, 07/01/2016.)
6. Dîner annuel du CRIF, 04/03/2014.
7. La grande nation. Pour une société inclusive, Rapport au Premier ministre sur la refondation des
politiques d’intégration, 01/02/2013, p. 31.
8. Il faut toutefois relever une légère inflexion, en faveur d’une conception moins abstraite de la
nation, durant la campagne présidentielle de 2017.
9. « En direct de Mediapart », 07/02/2014.
10. Cette règle connaît néanmoins une exception : il est permis d’évoquer la souche française s’il
s’agit de critiquer un ou plusieurs de ses rejetons. En février 2015, on pardonna sans difficulté à
François Hollande d’avoir parlé de « Français de souche », puisqu’il voulait par là signifier que les
auteurs d’un acte antisémite étaient de jeunes gens bien de chez nous. De même, les journalistes
n’hésitent pas à dire que tel aspirant djihadiste parti en Syrie est un « Français de souche » converti.
11. « Identité nationale : visite surprise de Besson à La Courneuve », Le Parisien, 05/01/2010.
12. La paille et le grain, Flammarion, 1975, quatrième de couverture, cité dans Dire la France, op.
cit., p. 95.
13. Séance du 11 novembre 1918, cité dans Le monde selon Clemenceau. Formules assassines,
traits d’humour, discours et prophéties, Jean Garrigues, Tallandier, 2014, p. 242.
14. Renan, « Qu’est-ce qu’une nation ? », conférence prononcée en 1882.
15. Déclaration ministérielle à la Chambre des députés, 20 novembre 1917, cité dans Le monde
selon Clemenceau, op. cit., p. 238.
16. Elle était déjà présente dans son pamphlet L’idéologie française (Grasset, 1981).
17. « La France moisie », Le Monde, 28/01/1999. Pour des exemples récents de ce motif récurrent,
on pourra parcourir « En librairie, deux France se font concurrence », Philippe Besson, Le Monde.fr,
29/10/2014, ou « La France du repli et du rejet », Jean-Marie Colombani, Direct Matin, 03/02/2014.
8
Entre utopie et oligarchie

LES NATIONS EUROPÉENNES

Le tableau brossé de la France ne vaut assurément pas pour l’ensemble de


l’Europe occidentale.
Il est délicat, et peut-être même illusoire, de s’aventurer à décrire un pays
étranger, surtout quand on n’en parle pas la langue. Les quelques
paragraphes suivants n’ont donc pas la prétention de dessiner un portrait
fidèle de chacun d’entre eux : ils visent simplement, et modestement, à
souligner leur diversité, afin d’éviter la facilité consistant à leur prêter les
mêmes traits en les regroupant sous le vocable d’Européens.
L’impression qui se dégage est que ces pays, ou plus exactement ces pays
et ces régions, pourraient être classés en trois groupes.
Le premier groupe comprendrait les pays et régions qui, par leurs débats,
leurs polémiques, leurs embarras, leurs impasses, semblent relativement
proches de la France – sans toutefois se livrer aussi passionnément qu’elle à
l’autodénigrement. Ce groupe comprendrait l’Allemagne, le Royaume-Uni,
ou plus précisément l’Angleterre, la Wallonie, les Pays-Bas, la Suède et la
Norvège.
L’Allemagne présente un visage contradictoire. Économiquement
conquérante, mais spirituellement convalescente. Riche de ses richesses,
mais pauvre de son âme. Pourra-t-elle un jour s’aimer de nouveau – s’aimer
vraiment elle-même et non son taux d’emprunt ou le chiffre de ses
exportations ? Le temps a passé depuis la découverte des camps
d’extermination sans que le peuple allemand parvienne à se défaire
entièrement du sentiment de sa faute ; c’est à pas lents qu’il revient à la
« normalité ».
Il est donc éminemment significatif que ce soit un Allemand qui ait
donné, dès les années 1980, sa forme philosophique définitive à la
conception exclusivement abstraite de la collectivité : selon la théorie du
« patriotisme constitutionnel » de Jürgen Habermas, l’identité collective
doit être purgée de toute dimension culturelle pour se réduire à l’adhésion à
des principes universels énoncés dans une Constitution. Habermas n’a
d’ailleurs pas cherché à dissimuler que cette théorie procédait directement
de l’impossibilité où il se trouvait, en tant qu’Allemand venu après Hitler,
d’entretenir une relation heureuse avec sa nation, et de sa conviction qu’une
responsabilité collective de son peuple pour les crimes nazis se transmettait
de génération en génération 1.
Dans les faits, les similitudes sont nombreuses entre les rives gauche et
droite du Rhin. À l’instar de leurs cousins gaulois, les Germains sont invités
à une remémoration incessante des manquements de leurs ancêtres. Le
débat allemand sur la Leitkultur est semblable à l’interrogation française sur
l’identité nationale, la rhétorique républicaine en moins. En Allemagne
aussi bien qu’en France, des responsables de premier plan plaident pour
l’adaptation de la société d’accueil aux immigrés, tandis que d’autres, faute
de solution à proposer, émettent soudain des idées loufoques dont on se
demande si elles relèvent du cynisme électoraliste ou trahissent un accès de
panique : le candidat du SPD à la chancellerie, Peer Steinbrück, se dit prêt à
abolir la mixité des cours de sport pour les élèves musulmans, tandis que la
CSU, branche bavaroise de la CDU, suggère d’obliger les immigrés à parler
allemand même en famille 2… Dans les deux pays, le multiculturalisme
survit à tous les discours : Angela Merkel eut beau le condamner
solennellement en 2010 3, la politique d’immigration et d’intégration
allemande n’évolua pas davantage que son homologue française sous
Nicolas Sarkozy. Là comme ici, la promotion incantatoire de valeurs
universelles demeure l’horizon indépassable de la collectivité.
Si étonnant que cela puisse paraître, il n’en va guère différemment outre-
Manche. De prime abord, pourtant, l’Angleterre se distingue par la sérénité
de son patriotisme. Cas unique en Europe occidentale, elle peut se retourner
sans rougir sur la première moitié du XXe siècle : non seulement elle a
impassiblement rejeté tout régime autoritaire, mais, seule entre les grandes
nations d’Europe occidentale, elle a reçu un surcroît de prestige de la
Seconde Guerre mondiale. Elle est ensuite parvenue à traverser la
décolonisation sans s’embourber dans d’interminables conflits, tout en
conservant des relations étroites avec ses anciennes possessions grâce à
l’institution du Commonwealth. Depuis lors, elle n’a jamais semblé
tourmentée à l’excès par son passé ; aucun de ses gouvernements ne s’est
laissé aller à une quelconque repentance. Aujourd’hui, l’étranger en visite à
Londres est frappé par l’omniprésence de l’Union Jack, devenu en outre un
motif vestimentaire apprécié dans le monde entier.
L’Angleterre éprouve toutefois la même difficulté que la France et
l’Allemagne à se reconnaître une véritable identité. Bien plus, elle s’est
abandonnée à un multiculturalisme radical. Elle a même été jusqu’à
accepter la remise en cause de l’unité de son droit : des tribunaux informels
appliquant la charia en lieu et place de la loi britannique sont apparus en
plusieurs endroits du territoire. Elle a également affiché une passivité inouïe
à l’égard des islamistes : au début du siècle, des prêcheurs fanatiques
pouvaient tranquillement, dans leurs quartiers du « Londonistan », proférer
leurs diatribes contre l’Occident infidèle. Il a fallu attendre les attentats de
New York, puis, surtout, ceux de Londres, perpétrés par de jeunes citoyens
britanniques « parfaitement intégrés », pour que le gouvernement prenne
enfin la mesure du problème.
Plus symptomatique encore, en Angleterre comme en France et en
Allemagne, l’action politique est frappée de paralysie. Comme Nicolas
Sarkozy et Angela Merkel, David Cameron a vertement condamné le
multiculturalisme 4 ; comme eux, il n’en a tiré nulle conséquence. Il n’a
même pas contesté l’application d’un droit islamique à certains citoyens
britanniques de confession musulmane. Il l’a au contraire laissée s’étendre :
en mars 2014, la Law Society adressait des recommandations aux avocats
afin qu’ils puissent rédiger des testaments conformes à la charia 5. Parmi les
préceptes mentionnés par la Law Society figuraient notamment l’inégalité
entre l’homme et la femme et entre le musulman et le mécréant : par où l’on
voit combien factice est la définition de l’identité collective par l’adhésion
partagée à des valeurs universelles. Il y avait ainsi quelque chose de
pathétique à entendre, en juin dernier, Theresa May condamner à son tour –
comme un disque rayé butant toujours sur la même plage – le
multiculturalisme en des termes similaires à ceux de son prédécesseur 6.
Cette impuissance à mettre ses mots en pratique atteste qu’il entre dans
l’attitude anglaise autre chose que le libéralisme proverbial du Royaume :
que sa conception de la collectivité procède moins d’un choix de société
que d’une incapacité à s’affirmer 7.

Le phénomène transcende donc la diversité des histoires politiques : en


France, il constitue un dévoiement de la conception républicaine
traditionnelle ; au Royaume-Uni, il constitue également un dévoiement de
la conception traditionnelle, mais d’une conception libérale, cette fois ; en
Allemagne, en revanche, il constitue une rupture avec la conception
traditionnelle, caractérisée par une définition essentialiste de la nation. Il
transcende aussi la diversité des situations économiques : contrairement à la
France, le Royaume-Uni et plus encore l’Allemagne s’illustrent par leurs
réussites en la matière ; les Pays-Bas et la Norvège ont connu un faible taux
de chômage pendant toute la décennie 2000. Voilà qui démontre les limites
d’une explication « sociale » des difficultés d’intégration associées à
l’immigration extra-européenne. En France, et dans tous les pays où il est
élevé, le chômage joue un rôle aggravant, mais seulement aggravant : il ne
saurait être considéré comme la cause première de ces difficultés.

Le deuxième groupe comprendrait les pays et régions où, pour des raisons
diverses, l’affirmation politique d’une identité culturelle conserve ses droits.
On y trouverait d’abord l’Écosse – et dans une moindre mesure le pays de
Galles –, les Flandres belges, le Pays basque et la Catalogne espagnols ainsi
que la Corse. Dans tous ces territoires existent des mouvements, parfois
majoritaires, dont l’objectif est d’obtenir soit l’indépendance, soit du moins
une forte autonomie par rapport à leur État, au nom de leur identité
culturelle. L’Irlande pourrait en être rapprochée, car l’attachement à une
identité culturelle s’y enracine dans le souvenir de la lutte contre la
domination britannique, matérialisée encore aujourd’hui par la partition de
l’île.
L’Italie semble également se caractériser – sans qu’aucune explication, si
ce n’est tautologique, se détache – par une fibre identitaire prononcée.
L’Espagne en général, le Portugal et la Finlande renvoient une image
comparable. Quant à la Suisse, le doute n’est pas permis ; elle est d’ailleurs,
à bien des égards, un cas unique en Europe de l’Ouest.
Notons toutefois que les pays et régions de ce groupe ont en commun
d’être devenus plus tardivement ou moins massivement des terres
d’immigration culturellement distante de la population historique. Ils n’ont
donc pas – pas encore ? – été confrontés aux questions qui se posent dans
les pays et régions du premier groupe.

Le troisième groupe comprendrait deux pays qui sont confrontés à ces


questions, mais y apportent des réponses différentes.
Le premier est l’Autriche, où s’exerce une régulation relativement
rigoureuse de l’immigration et où le Parlement a adopté en 2015 une loi
interdisant le financement étranger des mosquées et des imams pour
« donner à l’islam la chance de se développer librement dans notre société
et en conformité avec nos valeurs européennes communes ». Le
gouvernement avait également envisagé, avant d’y renoncer devant
l’impossibilité pour les différentes communautés musulmanes du pays de
s’accorder sur un texte, d’imposer l’usage dans les écoles autrichiennes
d’une traduction unifiée du Coran en langue allemande 8.
Le second pays est le Danemark. Lorsque sont survenues les premières
vagues d’immigration, il a promu l’intégration plutôt que le
multiculturalisme. Lorsque sont apparues les premières difficultés
d’intégration associées à l’immigration extra-européenne, il a accentué son
contrôle des flux et renforcé ses exigences vis-à-vis des nouveaux arrivants.
Afin de bien montrer qu’il refusait de voir l’identité danoise vidée de sa
substance, le gouvernement a même publié un « canon culturel danois »
regroupant des œuvres emblématiques de son patrimoine. Le message était
clair : pour devenir danois, il ne suffit pas de résider légalement au
Danemark, ni même d’adhérer superficiellement à un certain nombre de
valeurs, il faut également faire sienne la culture danoise.
L’exemple du Danemark confirme l’inanité d’une assimilation au racisme
de la volonté de contrôler l’immigration. Son histoire, au cours des deux
derniers siècles, est celle d’une évolution linéaire et paisible de la
monarchie traditionnelle vers la démocratie moderne. L’oppression des
autres en est aussi absente que les régimes autoritaires. On raconte même
que, sous l’occupation nazie, le roi Christian X mit un point d’honneur à
porter l’étoile jaune afin de protester contre la persécution des Juifs de son
royaume. De deux choses l’une, donc : soit le peuple danois s’est, pour on
ne sait quelle raison, soudainement métamorphosé en son contraire, soit la
convocation du racisme est inappropriée – chacun jugera quelle hypothèse
est la plus crédible.
Enfin, le Luxembourg est un cas à part : la population y étant
majoritairement composée de personnes étrangères ou nées étrangères, les
questions d’identité ne s’y posent pas dans les mêmes conditions
qu’ailleurs.

L’UNION EUROPÉENNE

Quelles que soient leurs particularités vernaculaires, tous les États-nations


d’Europe occidentale, à l’exception de la Suisse et de la Norvège – et peut-
être demain du Royaume-Uni 9 –, sont engagés dans la construction
européenne.
Telle qu’elle a bifurqué au début des années 1990, cette construction
représente la première tentative de créer une communauté entièrement
abstraite, se définissant même par le rejet de toute caractéristique non
entièrement abstraite. Il ne s’agit pas d’un simple transfert au niveau
continental des conceptions observables au niveau national : l’Union atteint
un degré supérieur d’abstraction dans la mesure où elle se propose
d’échapper à la finitude des sociétés humaines. Non seulement elle ne se
reconnaît d’autre identité que ses « valeurs universelles », mais, en outre,
elle se refuse même à posséder des frontières, elle tend à l’extension
perpétuelle vers ce qui n’est pas encore elle.
Le préambule du traité de Lisbonne, reprenant celui du traité établissant
une Constitution pour l’Union, ne cite les « héritages culturels, religieux et
humanistes de l’Europe » que pour leur rôle dans le développement des
« valeurs universelles que constituent les droits inviolables et inaliénables
de la personne humaine, ainsi que la liberté, la démocratie, l’égalité et l’État
de droit ». L’imprécision de la référence est également significative : elle
vise à laisser ouvertes toutes les possibilités, en ne s’inscrivant dans aucun
cadre déterminé. Les rédacteurs ont notamment exclu la mention des
« racines chrétiennes de l’Europe », que réclamaient certains États
membres. Ce n’est pas cette exclusion en elle-même qui est notable : un
traité, même constitutionnel, n’a pas pour objet de rappeler des racines.
Cependant, le débat ne portait pas sur ce point. La laïcité n’était pas
davantage en cause, puisqu’il n’était nullement question de reconnaître une
religion officielle. Le but était de bannir tout ce qui pourrait laisser supposer
qu’il existe une identité européenne concrète, un ensemble, même minimal,
de caractéristiques communes aux peuples européens qui les différencient
des autres peuples – qui les différencient non pas conjoncturellement mais
structurellement, en établissant entre eux une différence que l’homme ne
peut annuler par le jeu de sa volonté.
C’est pour la même raison que l’Union refuse catégoriquement, mieux, se
trouve dans l’incapacité ontologique de fixer des limites définitives à son
élargissement. Il est vrai que, selon l’article 49 du traité de Lisbonne,
l’entrée n’est proposée qu’à « tout État européen qui respecte les valeurs
visées à l’article 2 et s’engage à les promouvoir », mais l’entame de
négociations d’adhésion avec la Turquie prouve que, dans les esprits
bruxellois, cette réserve n’en est pas une. Pour les autorités de l’Union,
l’entrée de la Turquie est même nécessaire : en intégrant un pays qui,
malgré une bourgeoisie européanophile, n’est européen ni par sa culture, ni
par sa géographie, ni par son histoire, elles démontreraient une fois pour
toutes que l’identité européenne se résume à des considérations abstraites
n’excluant aucun peuple a priori – que, pour reprendre le préambule de la
déclaration de Laeken, « la seule frontière que trace l’Union européenne est
celle de la démocratie et des droits de l’homme ».
Pierre Manent a parfaitement résumé la situation : « L’universalisme
démocratique européen se confond en somme avec le nihilisme, il est
l’accomplissement du nihilisme. Il consiste à dire : l’Europe n’est et ne veut
être que la pure universalité humaine ; elle ne saurait donc être quelque
chose de distinct ; en un sens bien réel, elle veut être un rien, une absence
ouverte à toute présence de l’autre, être soi-même un rien pour que l’autre,
n’importe quel autre, puisse être tout ce qu’il est. » 10
Certains Européens s’enorgueillissent de cette définition négative de
l’Europe. Le sociologue allemand Ulrich Beck s’exprime en ces termes :
« La conception européenne de l’humanité ne recouvre aucune définition
concrète de ce que cela signifie d’être un humain. Elle ne le peut pas ; il est
de son essence d’être anti-essentialiste. Au sens strict, elle est a-humaine,
comme il est possible à quelqu’un d’être areligieux. […] Il n’est donc pas
accidentel que l’« européanité » reçoive d’abord une définition procédurale.
Seule une définition pragmatico-politique peut exprimer cette essence a-
humaine. L’envers de cette vacuité substantielle est la tolérance radicale et
l’ouverture radicale. Tel est le secret de l’Europe. » 11 Ce qui donne, dans la
traduction sans jargon de son ami Daniel Cohn-Bendit : « À la limite, être
européen, c’est ne pas avoir d’identité prédéterminée. » 12
La « vacuité substantielle » de l’Union transparaît également dans la
politique d’immigration et d’intégration promue par ses autorités. La
Commission est d’une constance inébranlable : elle réclame toujours plus
d’immigration extra-européenne. Alors que, dans de nombreux États
membres, le taux de chômage était en train de s’envoler sous l’effet de la
crise, le programme de Stockholm pour la période 2010-2014 prévoyait
d’« encourager la mobilité et l’immigration légale dans l’Union
européenne ». En avril 2015, au moment même où l’Union était confrontée
à un afflux de réfugiés, Jean-Claude Juncker a encore plaidé pour une
augmentation de l’immigration légale.
Fort logiquement, cet appétit migratoire s’accompagne d’un
multiculturalisme assumé. En 2004, le Conseil définissait déjà l’intégration
comme « un processus dynamique à double sens d’acceptation mutuelle de
la part de tous les immigrants et résidents des États membres ». Cette
formulation sembla ensuite trop timorée à la Commission : dans son
Manuel sur l’intégration à l’intention des décideurs politiques et des
praticiens, publié en 2007, elle remplaça « acceptation mutuelle » par
« compromis réciproque ».
Deux anecdotes en diront plus long que tous les discours. En 2010, la
Commission a publié un agenda destiné aux lycéens européens : celui-ci
énumérait les principales fêtes juives, musulmanes et même hindoues ou
sikhes, mais aucune fête chrétienne… Deux ans plus tard, cette même
Commission a demandé aux autorités slovaques d’effacer les auréoles et les
croix ornant les vêtements de Cyrille et Méthode sur les pièces célébrant les
mille cent cinquante ans de l’arrivée des deux saints dans ce qui s’appelait
la Grande Moravie. On ne saurait mieux illustrer la résolution de l’Union à
rompre avec son histoire, à se vider d’elle-même pour que rien ne puisse
plus contrarier son ouverture.
Quelle rupture par rapport à l’inspiration inaugurale ! Comme l’Europe
était présente à elle-même, pleine d’une histoire, la sienne, celle de ses
peuples, qu’elle entendait poursuivre envers et contre tout ! Songeons au
cérémonial qui entoura la signature du traité fondateur : « C’était au
Capitole de Rome, dans la salle des Horaces et des Curiaces, les ministres
de six pays entourés par des tapisseries illustrant Tite-Live… Pour
l’occasion, toutes les cloches de la Ville éternelle ont sonné. » 13

C’est ce « nihilisme européen » qui a conduit le libéralisme économique à


atteindre dans l’Union un degré de dogmatisme inconnu ailleurs.
Ce n’est pas que l’Union soit plus libérale en tout : sur tel ou tel point,
dans tel ou tel domaine, de nombreux États le sont davantage. Nulle part
ailleurs, cependant, les dogmes libéraux ne sont appliqués – en tout cas
librement – par les autorités sans égard pour les conséquences sur la
position relative de leur territoire dans la compétition économique
mondiale. En dehors de l’Union, les gouvernements libéraux, quand ils ne
cèdent pas aux pressions de puissances étrangères en quête de bas salaires
et de nouveaux débouchés ou aux prescriptions formulées par des
organisations internationales en contrepartie de leurs subsides, ont une
approche utilitaire du libéralisme : ils piochent à loisir dans cette boîte à
outils en fonction de leur intérêt bien – ou mal – compris. L’Union, à
l’inverse, s’est vouée tout entière au libéralisme. Elle s’est fixé comme
utopie de réaliser, d’abord à l’échelle du continent puis, espère-t-elle, au
niveau mondial, les conditions d’une concurrence libre et non faussée.
En témoigne son aversion viscérale pour le protectionnisme sous toutes
ses formes. Alors que la notion de « préférence communautaire » était l’un
des piliers de la construction originelle, ni la promotion des intérêts des
États membres, évidemment, ni même celle d’un éventuel intérêt européen,
n’entrent plus aujourd’hui dans les préoccupations des instances
bruxelloises. Le seul article des traités qui mentionnait une « préférence
naturelle entre les États membres » a d’ailleurs été abrogé par la révision
d’Amsterdam.
La politique de la concurrence européenne représente quant à elle un cas
unique de désarmement économique unilatéral. La Commission ignore
ordinairement les effets pervers de son contrôle, notamment en matière de
concentration, pour les entreprises européennes : ainsi qu’il a souvent été
remarqué, la constitution de « champions européens » tels qu’Airbus aurait
été beaucoup plus difficile si les contraintes actuelles avaient été en vigueur.
Surtout, au-delà de cet aspect particulier, la Commission se refuse par
principe à fonder son action sur les intérêts stratégiques de l’Union : les
règles sont les règles et une entreprise est une entreprise – qu’importe sa
nationalité 14.
Cette attitude tranche avec ce qui se pratique partout ailleurs. Il est
superflu de s’arrêter sur le cas des pays émergents, tant leur patriotisme
économique est notoire. Examinons plutôt celui des États-Unis. Le
protectionnisme ne leur pose absolument aucun problème de conscience.
Avant que les outrances de Donald Trump ne défraient la chronique, Barack
Obama avait été décrit par le Wall Street Journal comme « le président le
plus protectionniste depuis Herbert Hoover » 15. George W. Bush n’avait pas
non plus hésité, en 2002, à augmenter les droits sur les aciers importés
pendant trois ans afin de soutenir son industrie. Les États-Unis possèdent en
outre, et depuis longtemps, une législation favorable à la production et à
l’emploi nationaux 16.
Il n’est pas question, bien entendu, de soutenir que l’attitude de l’Union
s’explique exclusivement par le « nihilisme européen ».
Elle tient pour partie aux convictions libérales de nombreux
gouvernements européens ; certains d’entre eux – les Français au premier
chef – semblent d’ailleurs trop heureux de passer par Bruxelles pour
imposer des politiques dont ils n’osent assumer la paternité devant leur
peuple. Elle correspond également aux intérêts de certains États membres,
ou en tout cas de certains pans de leurs économies : l’industrie allemande
ou les services financiers britanniques, pour ne citer qu’eux, en tirent
incontestablement bénéfice.
Ces convictions libérales et ces intérêts existent, et leur importance ne
saurait être minorée, mais l’attitude de l’Union ressortit aussi à sa crise
d’identité. Les partisans de l’ouverture maximale aux échanges emploient
d’ailleurs les mêmes arguments, et jusqu’aux mêmes mots, que les partisans
de l’ouverture maximale à l’immigration pour disqualifier ceux qui militent
pour la régulation. La moindre proposition dissonante déclenche une
tempête d’anathèmes qui s’achève dans les grandes occasions par un appel
à conjurer le « retour des années trente ». Ainsi après l’éclatement de la
dernière crise économique, pourtant imputable aux excès de la
dérégulation : les dirigeants européens, toutes tendances politiques
confondues, accumulèrent les déclarations conjointes pour mettre en garde
contre le « péril » ou la « tentation » protectionniste ; chacun approuvant la
maxime de Pascal Lamy, directeur général de l’OMC, selon lequel il n’est
« aucun protectionnisme qui ne porte une dose de xénophobie et de
nationalisme » 17.
Procédé rhétorique, rouerie politicienne aux fins de promouvoir le libre-
échange, dira-t-on peut-être. Sans doute. Mais pas seulement. La tonalité et
le caractère pavlovien des propos, le fait, aussi, qu’ils ne se rencontrent
nulle part ailleurs qu’en Europe, attestent qu’il y entre bien, à côté des
convictions libérales et des intérêts de certains, un peu, beaucoup, et jusqu’à
la folie parfois, de cette angoisse irrationnelle des Européens qui ont peur
de leur ombre, de cette incapacité à s’affirmer des Européens qui ne
s’aiment pas.

L’Union actuelle apparaît ainsi comme un projet essentiellement


économique, au sein duquel le politique est réduit à la portion congrue. Elle
apparaît même, dans la mesure où son économisme est dogmatiquement
libéral, comme un projet foncièrement antipolitique : il s’agit moins de
transférer la souveraineté que de l’affaiblir, voire de l’annuler au profit du
jeu du marché, il s’agit moins de déplacer l’échelle des ambitions
collectives que de les congédier au profit des ambitions privées. En ce sens,
il est permis de dire que, s’il subsiste encore un projet européen, il consiste
précisément à interdire aux peuples européens d’avoir le moindre projet en
tant que peuples.

DE LA DÉMOCRATIE EN EUROPE

Ce qui pose la question de la démocratie en Europe. Ou plutôt y répond de


manière négative : l’Union actuelle rejette sciemment la souveraineté
populaire.
Les peuples européens sont en effet triplement délégitimés. Sur le plan
moral, d’abord, par les uns : les Européens d’origine européenne seraient
animés de mauvais penchants toujours susceptibles de s’exacerber jusqu’à
la barbarie ; il serait donc nécessaire, pour conjurer ce péril, que leurs élites
exercent à leur égard un contrôle vigilant. Sur le plan intellectuel, ensuite,
par les autres, qui peuvent d’ailleurs être les mêmes : les peuples seraient
incapables de comprendre les enjeux complexes du monde contemporain ;
il serait donc nécessaire, dans un souci d’efficacité, que leurs élites
déterminent seules les grandes orientations collectives. Sur le plan humain,
enfin, par les uns et les autres réunis : les peuples seraient trop routiniers,
voire frileux, trop traditionnels, voire passéistes, en tout cas insuffisamment
ouverts au changement ; il serait donc nécessaire, pour leur propre bien, que
leurs élites les contraignent à se réformer.
Nous voyons ainsi reparaître, assis sur de nouvelles fondations, l’ancestral
mépris du haut pour le bas. Ces élites européennes convaincues que le
gouvernement du peuple est une chose trop sérieuse pour laisser le peuple
s’en mêler ne revendiquent pas le privilège de la naissance ni les droits de
l’argent ; elles se contentent d’avancer l’air de rien, presque innocemment
pourrait-on dire, qu’elles sont supérieures sur les plans moral, intellectuel et
humain.

La manifestation la plus étincelante du déni de démocratie actuel est la


tranquillité avec laquelle les dirigeants de l’Union s’assoient sur la volonté
populaire quand elle leur est contraire.
La transformation magique de la Constitution européenne rejetée par
référendum en traité de Lisbonne ratifié par voie parlementaire est un cas
d’école. Au lieu de se fier sagement à la position presque unanime de ses
responsables politiques, le peuple français avait eu la mauvaise idée de
déraper : il s’était prononcé à une nette majorité contre le texte qu’un
aréopage de personnalités toutes plus éminentes les unes que les autres
s’était ingénié à rédiger. Pire, il avait été imité trois jours plus tard par le
peuple néerlandais. Voilà qui faisait tache – une bien vilaine tache. Il ne
restait plus qu’à interrompre le processus de ratification : l’Union était
ensablée. Cependant les dirigeants européens retrouvèrent promptement
leurs esprits : immédiatement débutèrent dans les antichambres des
capitales européennes de discrets pourparlers visant à « sortir de la crise »,
c’est-à-dire à ignorer les votes français et néerlandais. Enfin Sarkozy vint,
avec une proposition qui suscita l’enthousiasme général : pourquoi ne pas
faire adopter par les parlements, sous un autre intitulé, le texte rejeté par les
peuples ? Histoire de donner le change et de justifier le contournement du
suffrage universel, on renoncerait à la grandiloquence constitutionnelle et
on baptiserait la nouvelle mouture « traité simplifié ». Ce qui fut fait en
quelques mois : le 13 décembre 2007, les vingt-sept chefs d’État et de
gouvernement de l’Union purent signer le « traité de Lisbonne ».
Ils n’étaient pourtant pas au bout de leurs peines. Le gouvernement
irlandais avait en effet décidé d’organiser un référendum sur le « traité
simplifié ». Et patatras, ce qui devait arriver arriva : le peuple fauta une
nouvelle fois. La réaction des dirigeants européens ne se fit pas attendre. Le
ton fut sec : la colère avait succédé à la déception. En outre le statut de
l’Irlande, petit pays entré tardivement dans l’Union, permettait de se
dispenser de ménagements. Après une quinzaine de mois durant lesquels les
dirigeants européens usèrent alternativement de la promesse de carottes et
de la menace du bâton, le peuple irlandais renversa son premier vote. Les
choses étaient rentrées dans l’ordre.
Depuis, le flambeau du « populisme » a été repris par les Grecs.
L’organisation d’un référendum sur la « proposition des créanciers » du
pays – Commission européenne, Banque centrale européenne et Fonds
monétaire international –, qui consistait en une aide financière assortie d’un
train de réformes obligatoires, déclencha un tollé politique et médiatique. À
l’annonce du résultat – un « non » massif –, on s’accorda, à Bruxelles et
dans les capitales européennes, sur la nécessité de n’en tenir aucun compte.
Tant et si bien que, tout auréolé qu’il fût de son succès politique, le Premier
ministre Aléxis Tsípras n’en alla pas moins à Canossa : il signa un texte à
peine modifié une semaine plus tard.

Le défaut de démocratie est également structurel. L’Union actuelle


institutionnalise le dessaisissement des parlements nationaux par un
processus de décision opaque où les jeux de balance, les manœuvres, le
lobbying sous toutes ses formes l’emportent sur le débat public argumenté,
qui n’existe qu’à l’état d’ersatz dans cette assemblée sans réelle légitimité
qu’est le Parlement européen. Les textes de loi ainsi élaborés loin des
regards civiques s’imposent ensuite dans tous les pays de l’Union,
directement pour les règlements, après leur transposition obligatoire, sous
peine de sanctions, pour les directives.
Or, de traité en traité et de décision de justice en décision de justice, le
domaine de compétence de l’Union ne cesse de s’étendre. Une étape
essentielle a été franchie avec l’adoption du « traité sur la stabilité, la
coordination et la gouvernance au sein de l’union économique et
monétaire », qui a encore accentué la mise sous tutelle des parlements
nationaux en s’attaquant à ce qui fut historiquement l’une de leurs
premières prérogatives : le vote du budget. Il prévoit en effet que les
gouvernements des États membres signataires doivent transmettre, ou plutôt
soumettre leur projet à la Commission avant son examen parlementaire.
Les peuples n’en furent pas moins mis devant le fait accompli. En France,
la ratification s’opéra même contre la volonté explicite des citoyens. Non
qu’ils aient été directement consultés, cela va de soi : le fâcheux précédent
de 2005 a sonné le glas du référendum dans notre pays. Mais, par le hasard
du calendrier électoral, la signature et la ratification du traité budgétaire se
sont trouvées séparées par une campagne présidentielle. Soucieux d’obtenir
le maximum de suffrages à sa gauche, François Hollande plaça au cœur de
son programme l’engagement solennel de « renégocier » le traité. Il oublia
son engagement sitôt sa victoire acquise : après un simulacre de négociation
européenne, il ordonna à sa majorité parlementaire de ratifier le traité sans
qu’une seule virgule en ait été modifiée.

L’Union actuelle représente ainsi une version moderne de despotisme


éclairé. Il est vrai que cette tentation existait dès le commencement. À la fin
de son discours sur le traité de Rome, Pierre Mendès France avait prononcé
cette mise en garde : « L’abdication d’une démocratie peut prendre deux
formes, soit le recours à une dictature interne par la remise de tous les
pouvoirs à un homme providentiel, soit la délégation de ces pouvoirs à une
autorité extérieure, laquelle, au nom de la technique, exercera en réalité la
puissance politique, car au nom d’une saine économie on en vient aisément
à dicter une politique monétaire, budgétaire, sociale, finalement « une
politique », au sens le plus large du mot, nationale et internationale. » 18
Il a toutefois fallu la convergence entre la progression d’un libéralisme
intéressé dans les esprits et la propagation d’une forme de désamour de soi
dans les âmes pour que cette abdication non seulement advienne, mais soit
même louée comme une avancée. C’en est à un point tel que certains des
soutiens les plus fervents de l’Union se demandent si leur créature n’est pas
en train de leur échapper : Jürgen Habermas craint ainsi qu’elle ne devienne
« un arrangement effectif, parce que voilé, d’exercice d’une domination
post-démocratique » 19.
On pourrait dire plus simplement que l’Union actuelle est une oligarchie
libérale. Oligarchie parce que le pouvoir y appartient à un petit nombre,
libérale à la fois parce qu’elle promeut le libéralisme économique et parce
qu’elle garantit les libertés individuelles. Notre situation est paradoxale :
jamais les droits de l’homme, de tout homme, quel qu’il soit, n’avaient été
aussi efficacement protégés en Europe ; jamais, depuis l’établissement
définitif de la démocratie sur le continent, les droits du citoyen n’avaient été
aussi outrageusement bafoués. Nous avons le droit de décider de presque
tout dans l’ordre privé, mais de presque rien dans l’ordre public. Nous
pouvons faire ce que bon nous semble de notre vie personnelle, mais il nous
est interdit de décider ensemble de notre destin collectif.

1. Voir notamment les chapitres 9 et 10 de l’ouvrage – non publié en français – The New
Conservatism, Polity Press, 1989.
2. « SPD Candidate Backs Muslim-Friendly Gym Class », Spiegel Online International,
04/05/2013. « La Bavière veut imposer aux étrangers de parler allemand, même en famille »,
LeMonde.fr, 07/12/2014.
3. « Angela Merkel admet l’échec du multiculturalisme allemand », LeFigaro.fr, 17/10/2010.
4. « M. Cameron a estimé que “le multiculturalisme a conduit à ce que des communautés vivent
isolées les unes des autres. Ces sociétés parallèles ne se développent pas selon nos valeurs. Nous ne
leur avons pas donné une vision de ce qu’est notre société”. Il a appelé l’Europe à “se réveiller” et à
“regarder ce qui se passe dans ses frontières”. » (« Les propos de Cameron sur le multiculturalisme
font polémique », Le Monde.fr, 06/02/2011.)
5. « Des avocats britanniques enjoints de respecter la charia », LeFigaro.fr, le 27/03/2014.
6. « Le 4 juin [2017], au lendemain de l’attentat de Londres, la Première ministre, Theresa May,
appelait les Britanniques à ne plus vivre “ dans une série de communautés séparées et ségréguées,
mais comme un véritable royaume uni” » (« Le Royaume-Uni, du multiculturalisme à l’intégration »,
Le Monde, 17/06/2017).
7. Le rapport Casey, publié en 2016, attribue d’ailleurs à leur crainte d’être accusés de racisme ou
d’islamophobie le fait que les gouvernements britanniques successifs aient « ignoré voire cautionné
des pratiques religieuses ou culturelles régressives » (« Un rapport accablant démonte la politique
d’intégration britannique », Le Monde, 23/12/2016).
8. « Tempête politique sur l’islam en Autriche : Vienne interdit tout financement étranger des
mosquées et des imams », Atlantico, 27/02/2015.
9. Le processus de sortie de l’Union européenne enclenché par le Royaume-Uni à la suite du
référendum du 23 juin 2016 n’en étant qu’à ses prémices, il est trop tôt pour préjuger de son issue.
10. Le regard politique, Flammarion, 2010, p. 259.
11. « Comprendre l’Europe telle qu’elle est », Le Débat, no 129, mars-avril 2004.
12. « Europe : ce qui oppose Daniel Cohn-Bendit et Alain Finkielkraut », Le Monde, 01/02/2014.
13. Luuk van Middelaar, « Quelle Europe ? », Le Débat, no 179, mars-avril 2014.
14. Tout au plus peut-on relever, après des années d’atermoiements, l’amorce d’une timide réponse
au dumping chinois. Voir par exemple « Concurrence : l’Europe cherche la parade au dumping
chinois », Le Monde, 10/11/2016, et « Bruxelles toujours ferme face à l’acier chinois », Le Monde,
31/01/2017.
15. « Le protectionnisme assumé de Washington », L’Express / L’Expansion, 23/02/2011.
16. Les deux textes les plus importants sont le Buy American Act et le Small Business Act. On
pourra trouver une présentation des principales mesures protectionnistes américaines en annexe du
rapport no 306 (2010-2011) du sénateur Josselin de Rohan sur le projet de loi relatif au contrôle des
importations et des exportations de matériels de guerre et de matériels assimilés, à la simplification
des transferts des produits liés à la défense dans l’Union européenne et aux marchés de défense et de
sécurité.
17. « “Il y a une dose de xénophobie dans le protectionnisme” », Libération, 23/05/2008. Il
ajoutait, comme on pouvait s’y attendre : « C’est sur le “plus jamais ça” d’après-guerre que s’est bâti
le système actuel. »
18. Séance du 18 janvier 1957, Journal officiel Assemblée nationale du 19 janvier 1957, p. 166.
19. « Rendons l’Europe plus démocratique ! », Le Monde, 25/10/2011.
9
L’Europe contre elle-même

Reste à comprendre les ressorts de ce désamour de tant d’Européens de


l’Ouest vis-à-vis de leurs nations respectives et de leur continent.

UNE CORRUPTION D’IDÉES SAINES

Il serait tentant d’accuser les élites européennes.


Nous avons vu, en effet, que le discrédit concernait moins les Européens
d’origine européenne dans leur ensemble que les classes populaires de cette
origine – les classes supérieures apparaissant par contrecoup comme le
rempart du Bien contre le « populisme » –, qu’il s’accordait parfaitement
avec un libéralisme dogmatique dont les habitants aisés des métropoles sont
le principal soutien et le grand bénéficiaire, et qu’il constituait l’un des
principaux arguments justifiant l’établissement d’un système de type
oligarchique. Au demeurant, la dépréciation de l’histoire et des peuples
européens se rencontre en premier lieu dans les échelons élevés de la
société.
Nous avons bel et bien assisté, du moins en France, à un mouvement de
sécession d’une partie des élites, qui ont cessé d’assumer le destin de la
nation – de le « prendre en charge », selon la formule de Saint-Exupéry 1.
Elles ont agi de la sorte par indifférence, intérêt ou rancune : certaines ont
haussé les épaules, d’autres les ont secouées, d’autres enfin les ont tournées.
La chose n’est certes pas nouvelle. De tout temps, le patriotisme a d’abord
été une passion populaire. Michelet le soulignait déjà : « En nationalité,
c’est tout comme en géologie, la chaleur est en bas. Descendez, vous
trouverez qu’elle augmente ; aux couches inférieures, elle brûle. » 2 Force
est de constater, néanmoins, que le détachement d’une partie des élites
françaises a pris des proportions inédites.
La sémantique est encore une fois révélatrice : au-delà même de la
gourmandise, souvent relevée, avec laquelle une partie des élites françaises
truffe ses conversations de maladroits anglicismes, de plus en plus de
personnalités politiques, économiques et culturelles préfèrent employer « ce
pays » plutôt que « notre pays » pour désigner la France – marquant ainsi
jusque dans sa dénomination la distance qu’elles entendent maintenir avec
ce qui n’est plus à leurs yeux qu’un territoire de résidence.

Il serait toutefois réducteur, et même malhonnête, de s’en tenir là.


Cela reviendrait d’abord à se complaire dans un confort assez similaire, en
vérité, à celui qu’affectionnent les pourfendeurs du « populisme ». Dans les
deux cas, on congédie la complexité en désignant un responsable dont la
disparition aplanirait les difficultés. Il y aurait ici les bons, là les méchants,
tout irait pour le mieux si on se débarrassait de ceux-ci, si on remplaçait
ceux-là, si on surmontait ce penchant, si on abolissait cet autre…
Ensuite, n’en déplaise à nombre de leurs membres – et de leurs
contempteurs –, les élites ne forment pas une caste hermétique ; d’où les
écueils que rencontre celui qui essaie d’en délimiter les contours. Le
malaise identitaire n’est pas l’apanage d’un petit milieu coupé du reste de la
population. S’il n’est la norme qu’en haut, il affecte toutes les catégories
sociales. Il s’agit d’un phénomène non pas général, certes, mais diffus, si
diffus qu’il représente un fait de civilisation. Combien de Français, combien
d’Européens de l’Ouest peuvent assurer qu’ils n’en participent absolument
pas ?
Enfin, nous n’avons pas affaire à un projet conscient, voulu. Il est vain de
chercher l’explication du côté de l’expérience ou des intérêts, matériels ou
symboliques, de quelques-uns. Si certains semblent se satisfaire, voire tirer
jouissance de la situation actuelle, aucun d’entre nous n’a vraiment choisi
cette relation maladive à son identité collective ; même ceux qui semblent
s’en repaître le plus goulûment la subissent davantage qu’ils ne l’attisent.
Pour comprendre comment nous – et surtout pourquoi nous seuls, alors
que les histoires des autres continents ne sont pas moins riches en barbarie –
en sommes arrivés là, il faut se rapporter à une caractéristique distinctive de
notre civilisation, à ce que Jacques Dewitte appelle l’exception européenne :
la propension à tout soumettre, y compris soi-même, à la critique 3.
De quoi souffrons-nous, en effet, sinon d’un débordement incontrôlé
d’esprit critique à notre propre encontre ?
Nous mesurons la difficulté. Notre maladie ne tient pas à l’insinuation
d’une idée malsaine mais à la corruption d’une idée saine, de l’une des
idées les plus saines qui se puissent imaginer. C’est précisément à l’usage
exceptionnel qu’elle a fait de l’esprit critique, y compris contre elle-même,
contre ses traditions, ses croyances, ses mœurs, ses préjugés, que l’Europe a
dû l’essor exceptionnel de sa civilisation à l’époque moderne – comme la
Grèce lui avait déjà dû le sien à l’époque antique.
Le problème est que, de manière encore circonscrite après la Première
Guerre mondiale, puis de manière de plus en plus étendue après la Seconde,
cet esprit critique a pris chez certains Européens une orientation négative.
On a vu s’imposer, dans un nombre croissant de cerveaux, une atmosphère
de soupçon infécond, de ratiocination stérile, une frénésie de critique pour
la critique, de négation pour la négation, procédant non d’un désir de
connaissance, ni d’une recherche de la vérité, mais d’une pente mortifère,
d’une impuissance radicale à formuler des énoncés positifs. De sorte que
l’écrivain Octavio Paz, Européen d’adoption, a pu porter ce rude
témoignage contre sa génération : « Mais nous, nous avons perverti la
critique : nous l’avons mise au service de la haine de nous-mêmes et de
notre monde. Avec elle, nous n’avons rien construit, sauf des prisons de
concepts. » 4
En France, cette altération de l’esprit critique européen s’observe
notablement dans deux matières hautement symboliques : l’éducation et la
justice.

L’ÉDUCATION
Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, l’ambition éducative inhérente
au projet républicain – « La République a fait l’école, l’école fera la
République », aimaient à répéter les fondateurs de la troisième du nom – a
connu un nouvel élan, conformément au but fixé par Paul Langevin et Henri
Wallon à la Libération : « La promotion de tous et la sélection des
meilleurs. »
On vit fleurir des théories porteuses de grandes promesses. Il s’agissait
surtout d’accélérer la démocratisation de l’enseignement. L’école ne devait
pas seulement distinguer les élèves brillants, mais aussi s’efforcer
d’accompagner les moins doués vers la réussite. Une attention spéciale
devait être accordée aux enfants des classes les plus défavorisées, dont
seule une minorité parvenait à franchir la barrière sociale. La réflexion
pédagogique se développa. Le débat sur les processus d’apprentissage
acquit une importance égale aux controverses sur le contenu des
programmes. L’objectif était de purger l’éducation de ses aspects
archaïques, ou stérilisants, et de s’adapter aux situations particulières afin
de permettre l’expression de tous les potentiels.
Qui ne souscrirait pas à ce programme d’émancipation ? Il en découla
d’ailleurs certaines avancées ; quelles que soient les postures des uns ou des
autres, personne ne regrette la rigidité de l’enseignement d’autrefois. Ces
avancées paraissent cependant bien dérisoires au regard de la dégradation
d’ensemble.
L’exigence de qualité s’effaça devant l’obsession d’atteindre à tout prix
les chiffres escomptés par le ministère. La sélection devint taboue. Le
soupçon fut jeté sur la notion de méritocratie, réduite à un mécanisme de
reproduction des inégalités sociales. L’autorité professorale fut attaquée
dans son principe à cause de sa dimension hiérarchique – évolution qui se
traduisit jusque dans le matériel, avec la suppression de l’estrade où trônait
le bureau du professeur, et le cérémonial, avec la tombée en désuétude de
l’obligation de se lever à son entrée dans la classe 5. La morale devint un
gros mot. Tout à la dénonciation d’excès révolus, on oublia que la
discipline, et donc, le cas échéant, la punition, est nécessaire tant à
l’apprentissage qu’à la construction psychologique des élèves 6. Enfin la
transmission des savoirs devint subalterne aux yeux de nombreux
pédagogues. Ainsi chu de son piédestal, l’enseignant perdit de son prestige,
au point de se voir parfois assimilé à un animateur chargé d’aider les élèves
à « construire leurs connaissances ».
Ce processus s’est poursuivi durant le dernier quinquennat. Retenons,
parmi les initiatives prises, une énième proposition de remplacement des
notes par des modalités d’évaluation plus « bienveillantes », la décision de
rendre « exceptionnelle » et soumise à l’approbation des parents la
procédure de redoublement, la remise en cause des bourses au mérite ou
encore la critique, par le ministre de l’Éducation nationale et la secrétaire
d’État à l’Enseignement supérieur, de la sélection à l’entrée en master.
Cette dérive dépasse les clivages partisans. Comme en matière
d’immigration et d’intégration, elle a essaimé depuis les milieux gauchistes
où elle a pris naissance, affectant d’abord la gauche « intellectuelle », puis
la gauche « de gouvernement », enfin des bataillons entiers du centre et de
la droite ; comme en matière d’immigration et d’intégration, les atours
« progressistes » dont elle se pare intimident nombre de récalcitrants. En
conséquence, malgré quelques tentatives de redressement mineur vite
avortées, notre politique d’éducation se caractérise par sa continuité
indépendamment des alternances politiques – à tel point qu’on a
l’impression que la plupart des ministres « [se sont] contentés de donner
leur nom à des projets élaborés dans le silence des bureaux par quelques
hommes, toujours les mêmes, qui ont depuis longtemps perdu tout contact
avec l’enseignement vivant » 7.
Les résultats sont évidemment désastreux. En fait de démocratisation,
c’est un nivellement par le bas qui s’est produit. La manifestation la plus
criante en est la maîtrise déclinante de ce que l’on nomme aujourd’hui les
« savoirs fondamentaux » : lire, écrire, compter. En 2012, on estimait
qu’« environ 40 % des enfants ne [savaient] pas bien lire ni compter en
arrivant en sixième » 8. C’est la première fois dans l’histoire de la
République qu’un tel recul intervient.
Cependant le nombre de bacheliers, et de bacheliers avec mention, ne
cesse d’augmenter. Le gonflement des notes a en effet été institutionnalisé 9.
Des moyens de gagner des points supplémentaires ayant été créés, certains
candidats obtiennent désormais plus de 20 / 20. Les conséquences sont
doubles : le baccalauréat pâtit d’une dévalorisation continue et le taux
d’échec en première année de licence est colossal. Le gonflement des notes
est pourtant la règle à l’université aussi, y compris dans les établissements
parisiens les plus réputés. La licence est ainsi en train de subir le même sort
que le baccalauréat. L’école et l’université françaises sont devenues de
gigantesques villages Potemkine dans lesquels tout le monde ment et se
ment en connaissance de cause.
Le nivellement par le bas affectant prioritairement les enfants des classes
populaires, les réformes ont aggravé les inégalités qu’elles prétendaient
réduire : « La proportion des élèves d’origine modeste dans les quatre plus
grandes écoles – Polytechnique, l’ENA, HEC et Normale Sup – a fortement
chuté, passant de 29 % au début des années 1950 à seulement 9 % au milieu
des années 1990. » 10 Moins nombreux à posséder les diplômes les plus
cotés, les enfants des classes populaires sont également pénalisés par la
dévalorisation des autres diplômes : dès lors que la qualité de ceux-ci est
sujette à caution, le réseau prend de plus en plus d’importance dans l’accès
à l’emploi.
Pour couronner le tout, l’effritement de l’autorité professorale et le
relâchement inconsidéré de la discipline ont entraîné une lente détérioration
du contexte dans lequel sont dispensés les enseignements. Au sein de
nombreux établissements, le climat est de moins en moins tourné vers
l’étude – on pourrait parler d’émulation inversée –, les élèves brillants ou
simplement studieux étant même parfois l’objet de brimades, tandis que les
actes violents se multiplient aussi bien entre élèves que vis-à-vis du corps
enseignant. Deux extraits d’un ouvrage écrit par un professeur illustreront
ce dernier point :

Le professeur de sport s’était fait tabasser dans le gymnase par la moitié de ses élèves. La
principale a fait son entrée dans la salle – fait rare – pour nous demander de ne pas ébruiter
l’affaire. « Vous comprenez, il ne faut pas que cela donne trop d’idées. Après, les groupes entrent
en compétition. »
[…] J’en ai connu, de ces professeurs qu’on ne voyait plus pendant quelques jours dans
l’établissement parce qu’ils s’étaient fait frapper à cent mètres de la grille pour un portable ou
pour une mallette – une fille d’une vingtaine d’années, notamment, dont on avait fracturé le nez
sans sommation, pour le plaisir, et qui ne s’était jamais remise de l’agression. J’en ai connu, de ces
jeunes femmes terrifiées par le chemin qui les menait aux transports en commun parce qu’elles
étaient chaque fois ceinturées par des groupes d’adolescents qui les menaçaient de viol. 11

Il est des signes qui ne trompent pas : tandis que les établissements privés
séduisent toujours plus de parents, qui viennent y chercher ce qu’ils ont le
sentiment de ne pas trouver dans les établissements publics – rigueur et
sérénité au premier chef, morale parfois –, la chute des vocations se
poursuit 12. Quant à ceux qui persistent à s’engager par amour du métier,
combien voient leur enthousiasme douché dès leur première année
d’exercice ? Le témoignage d’enseignant désabusé, par le niveau et le
comportement des élèves mais aussi par les consignes et le manque de
soutien de l’administration, est d’ailleurs en train de devenir un genre
littéraire à part entière 13.
Le bilan de la politique menée ces dernières décennies est donc sans
appel : en lieu et place des progrès annoncés, nous avons assisté à une
dégradation générale de notre système éducatif.

LA JUSTICE

Une dérive comparable, quoique plus circonscrite, s’est produite en


matière pénale.
La recherche de la meilleure manière de sanctionner les violations de la
loi constitue, au même titre que la recherche de la meilleure manière
d’éduquer, l’une de nos préoccupations majeures depuis les Lumières.
Outre le souhait d’instituer la procédure la plus équitable possible, en
garantissant les droits de l’accusé, les exigences modernes pourraient se
résumer dans le triptyque « compréhension, proportionnalité,
réhabilitation ». Compréhension d’abord : il ne faut pas punir sans réfléchir,
mais essayer de cerner les ressorts individuels et les causes sociales du
crime. Proportionnalité ensuite : il ne faut pas punir exagérément ni
indistinctement, mais adapter la sanction à chaque individu. Réhabilitation
enfin : il ne faut pas se contenter de punir, mais préparer en amont le retour
du criminel dans la société.
Comme pour l’éducation, ces exigences ont connu un nouvel élan après la
Seconde Guerre mondiale. Comme pour l’éducation, cet élan a permis
certaines avancées. Ou plutôt davantage que pour l’éducation, car les
avancées dans l’ordre pénal sont de première importance. L’une d’entre
elles est même historique : l’abolition de la peine de mort. On peut
également se féliciter du développement des peines alternatives à la prison,
contre-productive dans de nombreux cas, du soin plus grand accordé à la
réinsertion des détenus ou de la limitation des sorties « sèches ». Citons
aussi les réflexions sur la manière de prendre en compte les troubles
psychiques des prévenus 14.
Ces avancées sont cependant contrebalancées par une dérive qui se
réclame des mêmes idées alors qu’elle en représente la corruption. Elle
consiste en une réticence à l’égard du principe même de la répression. Le
raisonnement est le suivant : la délinquance et la criminalité s’expliquent
essentiellement par les inégalités économiques et sociales ; les délinquants
et les criminels sont d’abord victimes de cette injustice avant d’être
coupables de leurs délits et crimes ; ils ont donc moins besoin d’être
sanctionnés que d’être aidés ; en outre la prison est par nature criminogène :
elle fabrique plus de criminels et de délinquants qu’elle n’en refrène,
amende ou neutralise 15 ; la répression doit donc le céder à la prévention,
c’est-à-dire essentiellement – la boucle est ainsi bouclée – à la lutte contre
les inégalités économiques et sociales.
Ce raisonnement vicié implique – et il ne s’agit plus seulement d’une
erreur intellectuelle, mais également d’une faute morale – de donner la
primauté au coupable sur sa victime. Le besoin d’aide supposé du premier
l’emporte sur le besoin de réparation avéré de la seconde ; l’hypothèse que
l’allégement de la sanction facilitera la réinsertion sociale du premier
l’emporte sur la certitude que cet allégement entravera la reconstruction
psychologique de la seconde.
À l’extrême, ce souci pour le moins modéré de la victime devient
indifférence, ainsi que l’a montré l’affaire du « mur des cons » du Syndicat
de la magistrature. Sur ce mur trônaient en effet, à côté de photographies de
personnalités politiques ou médiatiques, celles des deux malheureux pères
de jeunes femmes sauvagement assassinées, la seconde par un criminel
récemment remis en liberté. Peut-être ces hommes avaient-ils eu des mots
excessifs à l’encontre de la justice ; là n’est pas la question. Si leur malheur
n’implique nullement de les approuver en tout, il implique en revanche de
ne s’exprimer qu’avec la plus grande réserve et de se montrer le plus
compréhensif possible – de faire au moins preuve, envers ces hommes
innocents, de la compréhension dont nous sommes instamment priés d’être
prodigues envers tant d’autres qui ne le sont pas.
Cette dérive, qui semble désormais en recul, bien que l’on ait encore pu
deviner son influence dans l’abandon par le président Hollande du
programme de construction de places de prison décidé par son
prédécesseur 16, est d’autant plus significative qu’elle s’est déployée dans
une période d’augmentation de la violence et de recul de l’ordre
républicain.
Le taux de criminalité est certes relativement stable depuis trois
décennies, et même en léger recul sur les quinze dernières années. S’il a
quintuplé par rapport aux années 1950, la totalité de cette croissance est
intervenue entre le milieu des années 1960 et le début des années 1980 : il
est alors passé d’un peu plus de 10 ‰ à près de 70 ‰. Depuis, il a alterné
les hausses et les baisses, mais est demeuré dans une fourchette comprise
entre 70 ‰ et 55 ‰ ; il s’établit à ce niveau depuis 2010, après une petite
décennie de baisse.
Cette stabilité relative – à un niveau élevé – du taux de criminalité masque
cependant l’augmentation de la violence depuis un quart de siècle. Il est
vrai que le nombre annuel d’homicides tend à diminuer – environ un millier
à la fin des années 1990, environ 800 au début des années 2010 –, mais le
nombre annuel de tentatives d’homicide, lui, reste stable : 1 000 à 1 200 17.
Surtout, les violences dirigées contre les personnes ont explosé : selon
l’Observatoire national de la délinquance et de la réponse pénale, entre
1996 et 2011, le taux d’atteintes volontaires à l’intégrité physique est passé
de 3,9 ‰ à 7,4 ‰, soit un quasi-doublement 18.
Taux de criminalité en France (‰)

Champ : France métropolitaine.


Source : Direction centrale de la police judiciaire.

Le recul de l’ordre républicain est également saisissant. Non seulement les


truands professionnels, qui, autrefois, y réfléchissaient à deux fois avant de
mettre en joue un policier ou un gendarme, hésitent de moins en moins à
tirer, non seulement il arrive que des commissariats soient attaqués, mais
des affrontements avec des « groupes de jeunes » éclatent pour un oui ou
pour un non ; ces derniers sont maintenant si réguliers qu’ils ne suscitent
plus que des commentaires de routine. En 2014, on a ainsi déploré une
vingtaine de policiers ou gendarmes blessés chaque jour 19.
Parallèlement se sont érigées, puis consolidées des « zones de non-droit ».
Dans ces quartiers où le nombre de policiers mobilisés à chaque incursion
constitue moins une démonstration de force qu’un aveu de faiblesse,
certains jeunes semblent dépourvus des repères les plus élémentaires, ainsi
qu’en témoignent les déprédations visant les services publics ou les
violences répétées contre les membres de professions aussi universellement
respectées que médecin ou pompier.
De nombreux facteurs ont certes contribué à la détérioration de notre
situation sécuritaire, à commencer par la dégradation concomitante de notre
système éducatif, tant du point de vue de l’apprentissage des savoirs que
dans sa dimension morale. La permanence d’un chômage de masse depuis
maintenant plus de trente ans a bien entendu joué un rôle important.
Mentionnons aussi l’enrichissement national, qui a décuplé les objets de
convoitise, et la vogue d’un individualisme consumériste prônant la
recherche de satisfactions matérielles immédiates. Le changement de nature
de l’immigration et le déclin de notre ambition intégratrice sont venus par
surcroît. Il convient enfin d’ajouter, en ce qui concerne la banlieue, les
conséquences d’un urbanisme insensé dont on se demande encore comment
il a pu être conçu par des hommes pour des hommes. Nous avons donc
affaire à un problème global. Il est néanmoins indéniable que la réticence à
réprimer d’une partie de la classe politique et du corps judiciaire n’y est pas
non plus étrangère.

UNE ÂME EN PEINE

Ni en matière d’éducation ni en matière de maintien de l’ordre, il ne s’agit


de brosser un tableau apocalyptique.
Rapportée à celle qui prévaut dans la plupart des pays du monde, la
situation française demeure enviable. Même si notre système éducatif est
depuis bien longtemps sur une bien vilaine pente, la France reste l’un des
pays où le niveau de qualification moyen est le plus haut et l’école de la
République permet toujours, quoique à un nombre réduit d’enfants et au
prix d’efforts accrus, de s’élever socialement par le mérite. La France
conserve également une organisation policière et judiciaire solide, appuyée
sur des fonctionnaires loyaux, intègres et efficaces ; aussi inacceptables
soient l’augmentation de la violence et le recul de l’ordre républicain, la
délinquance et la criminalité sont loin d’atteindre chez nous les sommets
qu’elles peuvent atteindre ailleurs.
Il s’agit seulement de constater deux évolutions objectives, et
objectivement alarmantes, en insistant sur ce qu’elles ont d’absolument
remarquable : ces régressions civilisationnelles ont été encouragées au nom
du progrès de la civilisation.
Il existe de très nombreux pays où l’enseignement de qualité – et d’une
qualité souvent inférieure à la nôtre – n’est accessible qu’à une minorité,
mais cela tient au caractère récent du système éducatif ou à l’absence de
projet égalitaire des pouvoirs publics, tandis que la dégradation de notre
système éducatif, sur le double plan de la qualité et de l’égalité, se produit
au rythme de réformes visant à l’améliorer et à le démocratiser. Il existe de
très nombreux pays frappés par une délinquance et une criminalité
autrement endémiques que les nôtres, mais cela tient à l’incurie ou à la
corruption des autorités ou à des spécificités de la culture locale – pensons
aux mafias – ou nationale – la société américaine, par exemple, est à la fois
répressive et violente –, tandis que la détérioration de notre situation
sécuritaire procède en partie de mesures visant à adoucir nos mœurs.
Comme en matière d’immigration et d’intégration, une expérience, voire
des intérêts de classe entrent en ligne de compte. La dégradation de notre
système éducatif affectant prioritairement les enfants des classes populaires,
il n’est pas interdit de penser que certains la regardent d’un œil
passablement détaché. La détérioration de notre situation sécuritaire opère
une discrimination identique : ce sont les habitants des quartiers pauvres qui
en sont les premières victimes. Il n’est donc pas interdit de penser que, à la
manière dont certains, jouissant du privilège matériel de vivre en des lieux
où la proportion d’immigrés est raisonnable, s’octroient égoïstement le
plaisir que procure la posture multiculturaliste, d’autres, qui peuvent être les
mêmes, jouissant du privilège matériel de vivre en des lieux où la sécurité
est assurée, s’octroient égoïstement le plaisir que procure la posture
antisécuritaire – Paul Thibaud parle à ce sujet d’un « moralisme de gens à
l’abri » 20.
Cependant, comme en matière d’immigration et d’intégration, il est patent
que le phénomène est beaucoup trop complexe, trop diffus et trop subi pour
être ramené à l’expérience ou aux intérêts d’une classe sociale. Là encore,
nous avons moins affaire à des volontés mauvaises qu’à de bonnes volontés
dévoyées.

La question n’en est que plus pressante : pourquoi ce dévoiement de


bonnes volontés, pourquoi cette corruption d’idées saines ? Pourquoi cet
esprit critique qui a permis l’essor de la civilisation européenne a-t-il pris
chez tant d’Européens de l’Ouest une orientation négative ?
Peut-être les événements du premier XXe siècle étaient-ils tout simplement
trop graves. Peut-être était-il inévitable, la conscience européenne étant ce
qu’elle est, que la gravité sans précédent de ces événements la fît entrer
dans une crise elle-même d’une gravité sans précédent. Peut-être était-il
inévitable que d’innombrables Européens en vinssent, une fois remis de leur
stupeur, à douter de la valeur même de leurs peuples et de leur commune
civilisation. Peut-être était-il inévitable que, le temps passant, il en résultât
cette atmosphère accablante qui interdit toute estime de soi et sape les
fondements de toute autorité, fût-elle la plus légitime.
Ou peut-être tout cela est-il le fruit d’une forme de fatigue collective.
Peut-être l’enchaînement à si bref intervalle de deux conflits continentaux
a-t-il, au-delà des destructions immédiates et des générations englouties à
fonds perdu, affaibli l’Europe plus durablement qu’on ne l’a cru. Peut-être
la rapidité de la reconstruction ne fut-elle qu’un leurre, le « miracle »
économique des Trente Glorieuses masquant la profondeur de la blessure.
Peut-être l’abondance matérielle elle-même a-t-elle ensuite contribué, par
ses effets émollients, au maintien de cet état si agréable les premiers temps.
Nulle menace ne planait plus à l’horizon : le sentiment d’être arrivé a pu
s’ajouter à l’épuisement de s’être trop battu.
Il est certain, en tout cas, que les versions corrompues d’idées saines qui
imprègnent notre société ont en commun de n’exiger de nous qu’un
engagement minimal : elles ne nous appellent pas tant à faire autrement
qu’à faire moins. Que nous est-il enjoint en matière d’immigration et
d’intégration, sinon de nous effacer ? La principale qualité d’une société
d’accueil serait la passivité : tout irait mieux si nous lâchions prise, si nous
contrôlions moins les flux, si nous réclamions moins d’adaptations des
immigrés, si nous laissions les choses se faire d’elles-mêmes… Où mène la
critique de la nation, sinon à moins d’amour pour la France et à moins de
devoirs envers la collectivité ? Laissez tomber tout cela… Préoccupez-vous
moins de votre pays et concentrez-vous sur vos intérêts individuels. Quelle
consigne donne-t-on aux professeurs, sinon d’intervenir moins dans le
développement des enfants ? Il faut exercer un métier plutôt que remplir
une mission, il faut en demander moins, il faut montrer moins d’autorité,
laisser couler davantage… À quoi nous invite-t-on relativement à l’ordre
public, sinon à nous résigner à ce que la loi possède moins d’aplomb, à ce
que ses violations soient moins sanctionnées, à ce que la sécurité des
personnes soit moins garantie ? Arrêtez donc de vous tracasser : cela ne va
pas si mal… Vous accordez beaucoup trop d’importance à de petites
incivilités : le mieux serait de vous y faire, de laisser courir – et pas
seulement les voleurs de pommes…
Il s’agit toujours de renoncer à une ambition, de fuir une responsabilité. Il
s’agit toujours de choisir le parti du moindre effort, d’opter pour la solution
de facilité. Réguler l’immigration, c’est un effort, tandis qu’il est si facile de
s’ouvrir aux quatre vents. Assimiler ou intégrer des immigrés, c’est un
effort, tandis qu’il est si facile de s’en remettre aux communautés. Être une
nation, c’est un effort, tandis qu’il est si facile de n’être qu’une société
d’individus. Être une République, c’est un effort, tandis qu’il est si facile de
n’être qu’une juxtaposition d’intérêts. Poursuivre son histoire, c’est un
effort, tandis qu’il est si facile de négliger son héritage. Assumer une
autorité, c’est un effort, tandis qu’il est si facile de se défausser. Éduquer,
c’est un effort, tandis qu’il est si facile d’enseigner uniquement des
compétences. Maintenir l’ordre, c’est un effort, tandis qu’il est si facile de
céder à l’augmentation de la violence.
Peut-être nos idées faussement progressistes sont-elles ce qui reste de
l’esprit européen quand il est fatigué. Peut-être devrait-on dire de leurs
promoteurs ce que Stendhal disait des bourgeois de Paris en 1830 : « Ils
prennent l’étiolement de leur âme pour de la civilisation et de la
générosité. » 21 Ou de manière tout aussi lapidaire : ce n’est pas ouvrir les
bras que de n’avoir plus l’énergie de les lever.
Est-ce la crise de la conscience européenne qui, faute d’avoir été
surmontée, a engendré une forme de fatigue collective, ou est-ce au
contraire cette forme de fatigue collective qui nous a empêchés de
surmonter la crise ? La crise était-elle trop grave, ou était-ce nous qui étions
trop affaiblis ? Il est sans doute vain de se poser cette question, tant les deux
aspects sont imbriqués.

Une question complémentaire subsiste : pourquoi ce phénomène affectant


à des degrés divers l’ensemble de l’Europe occidentale est-il si prononcé en
France ?
Plusieurs raisons peuvent être avancées. Les premières sont historiques.
La France est, avec l’Allemagne et l’Angleterre, l’une des trois nations
européennes qui se sont disputé l’hégémonie, et elle a activement participé
au commerce triangulaire puis à la colonisation. Surtout, le gouvernement
de fait qui s’était établi au bénéfice de la débâcle de 1940 a collaboré avec
le régime hitlérien. De sorte que, malgré la « gloire tirée du plus profond de
l’abîme » et la « satisfaction causée par le dénouement », la Seconde Guerre
mondiale « laisse – c’est pour toujours ! – une douleur sourde au fond de la
conscience nationale » 22. Ajoutons que, tout juste un siècle après la saignée
napoléonienne, la France avait payé de loin le plus lourd tribut à la Grande
Guerre. Les symptômes de fatigue collective y étaient donc apparus plus tôt
qu’ailleurs – n’était-ce pas le sens ultime du régime de Vichy ? Plus
récemment, l’évolution et l’élargissement de l’Union européenne ont
sanctionné et amplifié la victoire des conceptions et intérêts anglais et
allemands : bien des Français ne reconnaissent plus l’Europe vers laquelle
ils ont transféré une partie de leurs rêves.
Les caractéristiques nationales jouent également un rôle. Certaines sont
flatteuses. Cela fait longtemps que nous avons intégré des valeurs à la
définition de notre identité, et notre projet républicain emporte davantage
d’exigences qu’une démocratie libérale ordinaire. Il est par conséquent
logique qu’une maladie d’ordre moral nous affecte avec une intensité
spéciale. De même, nul ne s’est aussi tôt ni autant que nous revendiqué de
l’universalisme : selon le mot prêté à Valéry, « notre particularité, à nous
autres Français, c’est de nous croire universels ». À côté de ces qualités, il
faut bien mentionner nos défauts. Nous sommes notoirement affligés d’un
goût immodéré de l’abstraction, dont découlent une propension à
l’entêtement idéologique et une tendance à se laisser griser par le fantasme
de la table rase 23. Citons enfin ce besoin psychologique, lancinant surtout
chez nos élites, de se sentir constamment du bon côté : « On ne saura
jamais », remarquait déjà Péguy, « tout ce que la peur de ne pas paraître
assez avancé aura fait commettre de lâchetés à nos Français » 24.
Toutes ces raisons se mêlent pour dessiner le visage de la France actuelle :
notre situation tient autant à notre personnalité qu’à notre histoire, et autant
à nos vices qu’à nos vertus.

1. Pilote de guerre, p. 190 dans l’édition Gallimard, « Folio », 2014.


2. Le peuple, p. 141 dans l’édition GF-Flammarion de 1992.
3. Jacques Dewitte décrit ainsi ce trait dont la récurrence dans l’histoire européenne, à des degrés
extrêmement variables, bien entendu, selon les époques et les lieux, représente une singularité : « une
disposition à se décentrer, à mettre en question sa propre position de supériorité, à s’intéresser aux
mœurs des autres peuples, à adopter envers les siens une attitude critique, à s’interroger sur la validité
absolue de ses valeurs et de ses évidences, à se confronter au passé » (L’exception européenne. Ces
mérites qui nous distinguent, Michalon, 2008, p. 14).
4. Rite et pénitence. Art et histoire, Gallimard, 1983, p. 93, cité par Jacques Dewitte dans
L’exception européenne, op. cit., p. 72.
5. C’est à Bourdieu que l’on doit la formulation la plus aboutie de cette charge contre l’autorité
professorale. Voici par exemple ce qu’il écrit dans son maître ouvrage : « Toute action pédagogique
est objectivement une violence symbolique en tant qu’imposition, par un pouvoir arbitraire, d’un
arbitraire culturel. » (La reproduction. Éléments pour une théorie du système d’enseignement, avec
Jean-Claude Passeron, Éditions de Minuit, 1970 p. 19.)
6. Ce que résume admirablement Emmanuel Jaffelin : « Enseigner consiste à savoir pour
transmettre, mais aussi à pouvoir punir pour restaurer les conditions de cette transmission. Le
pouvoir de punir est donc indissociable de celui d’enseigner. La punition ne vise pas à écraser l’élève,
mais à lui offrir une seconde chance pour développer sa raison. Le fait de punir un élève n’est ni une
marque de l’humeur de l’enseignant, ni un signe de l’infériorité ontologique de l’enfant, mais le
nécessaire devoir d’orienter la liberté de l’enfant vers l’autonomie. » (Apologie de la punition, Plon,
2014, p. 119.)
7. Jacques Julliard, L’école est finie, Flammarion, 2015, p. 29.
8. « Douze millions d’élèves rentrent en classe », LeMonde.fr avec AFP, 04/09/2012.
9. Il se murmure d’ailleurs, parmi les professeurs, que le meilleur moyen d’échapper à la corvée de
correction des copies du baccalauréat est d’attribuer à celles que l’on corrige les notes qu’elles
méritent réellement.
10. Ouvrir les grandes écoles à la diversité, rapport de l’Institut Montaigne, janvier 2006, p. 13-14.
On y lit également ceci : « Employés et ouvriers représentent encore aujourd’hui plus de 60 % de la
population active. Pourtant, leurs enfants ne représentent que 6 % des étudiants de l’ENA ; moins de
1 % des étudiants de Polytechnique ; 3,4 % des étudiants des écoles de commerce ; 6,1 % des
étudiants des écoles d’ingénieur. Dans le même temps, la part des enfants de cadres et de professions
intellectuelles supérieures (cadres, chefs d’entreprise, enseignants du second degré ou du supérieur,
etc.) a fait le chemin inverse pour atteindre 85 % des étudiants de ces institutions prestigieuses. Ils
représentent 62 % de l’ensemble des élèves de grandes écoles. Ils sont très majoritaires dans les
écoles de commerce (67,5 %) et d’ingénieurs (59,4 %). »
11. Aymeric Patricot, Autoportrait du professeur en territoire difficile, Gallimard, 2011, p. 21 et 39.
12. Chaque année, plusieurs centaines de postes restent non pourvus par manque de candidats
qualifiés. Certaines académies sont ainsi contraintes d’abaisser leurs exigences au-delà de
l’imaginable : en 2013, le seuil d’admissibilité du concours de professeur des écoles s’établissait à
4,11 / 20 dans l’académie de Créteil (« Devenir professeur avec 4 / 20 de moyenne, c’est possible »,
LeFigaro.fr, 16/05/2014).
13. L’ouvrage Nos enfants gâchés. Petit traité sur la fracture générationnelle, de Natacha Polony
(JC Lattès, 2005), en représente un exemple particulièrement réussi.
14. Le Sénat est particulièrement sensible à ces questions. Voir par exemple l’examen du projet de
loi relatif à l’individualisation des peines et renforçant l’efficacité des sanctions pénales, en 2014, et
les débats sur la proposition de loi de Jean-René Lecerf relative à l’atténuation de responsabilité
pénale applicable aux personnes atteintes d’un trouble mental ayant altéré leur discernement au
moment des faits, en 2011.
15. Ici Bourdieu s’appelle Foucault : « La détention provoque la récidive. » « La prison ne peut pas
manquer de fabriquer des délinquants. » (Surveiller et punir, Gallimard, 1975, p. 270.)
16. Les besoins sont pourtant criants : en juillet 2015, on comptait 66 864 détenus pour 57 759
places de prison (« Les prisons françaises toujours surpeuplées avec 66 864 détenus », 20minutes.fr
avec AFP, 22/07/2015).
17. Chiffres provenant du ministère de l’Intérieur (rubrique « archives » de son site pour la période
1998-2009 et site Interstats pour la période récente) et de l’Observatoire national de la délinquance et
des réponses pénales.
18. Synthèse du rapport 2012, p. 34.
19. « “Vingt policiers et gendarmes blessés chaque jour ?” », FranceInfo.fr, 15/10/2015.
20. « Bilan : droite déconsidérée, gauche inactivée », Le Débat, no 171, septembre-octobre 2012.
21. Vie de Henri Brulard, p. 121 dans l’édition Gallimard, « Folio », 2002.
22. Charles de Gaulle, Mémoires de guerre, p. 764 dans l’édition Gallimard, « Bibliothèque de la
Pléiade », 2000.
23. On connaît le portrait satirique des hommes de lettres français du XVIIIe siècle par Tocqueville :
« Dans l’éloignement presque infini où ils vivaient de la pratique, aucune expérience ne venait
tempérer les ardeurs de leur naturel ; rien ne les avertissait des obstacles que les faits existants
pouvaient apporter aux réformes même les plus désirables ; ils n’avaient nulle idée des périls qui
accompagnent toujours les révolutions les plus nécessaires. » (L’Ancien Régime et la Révolution, p.
1036-1037 dans l’édition Robert Laffont, « Bouquins », 2004.)
24. « Notre patrie », in Œuvres en prose complètes, tome II, Gallimard, « Bibliothèque de la
Pléiade », 1988.
10
Les uns et les autres

Reprenons notre fil rouge.


La convergence de libéralisme intéressé et de désamour de soi qui
explique, en amont, notre politique d’immigration et d’intégration, ne
pouvait qu’aggraver, en aval, tant par elle-même que par ses conséquences,
les difficultés associées au changement de nature de l’immigration et au
déclin de notre ambition intégratrice.

LES UNS CONTRE LES AUTRES

Ce désamour vis-à-vis de la France qui affecte jusqu’à des Français de


vieille souche, comment n’affecterait-il pas nombre d’immigrés et enfants
d’immigrés ? Comment s’étonner que certains d’entre eux n’aiment pas la
France, quand tant de ses représentants la décrivent si peu aimable ?
Pourquoi recueilleraient-ils pieusement un héritage rejeté par ses légataires
? Pourquoi s’enracineraient-ils dans un pays qui extirpe ses racines comme
autant de mauvaises herbes ?
L’amour que les Français, tous les Français, vouaient à la France, un
amour qui imprégnait la société de haut en bas, depuis les propos officiels
jusqu’aux usages populaires, en passant par l’enseignement, cet
attachement enthousiaste à notre histoire, à notre culture, à nos valeurs, et la
volonté ardente de les faire vivre et partager, comme notre précieux bien
commun, constituait le principal moteur de l’intégration. Aujourd’hui, a
contrario, le désamour de soi d’une partie des Français, qui n’éprouvent
qu’indifférence ou rancune à l’égard de la France, ou ne l’aiment que vide
d’elle-même, dépourvue d’identité consistante, constitue à l’évidence le
premier obstacle à l’intégration. L’affaiblissement de notre récit, et par
conséquent de notre projet national, s’ajoute au multiculturalisme pour
inciter certains immigrés et enfants d’immigrés à se raccrocher à d’autres
récits, nationaux, ethniques, religieux, tout plutôt que cette France qu’on ne
leur donne pas à aimer.
L’atmosphère générale se double, en ce qui concerne les immigrés et
enfants d’immigrés d’origine extra-européenne, d’un message consternant :
on leur répète que la France est peu aimable, mais aussi qu’elle ne les aime
pas et ne les a jamais aimés. Le nouvel « antiracisme » trace en effet le
portrait de Français d’origine européenne indécrottablement racistes, dans
la continuité de leur sombre histoire esclavagiste, colonialiste et
collaborationniste.
Cette mise en accusation permanente ne peut que dégrader l’image de la
France et des Français d’origine européenne aux yeux des immigrés et des
enfants d’immigrés, surtout d’origine extra-européenne, et jeter du sel sur
des plaies historiques mal cicatrisées. Elle porte donc une lourde
responsabilité dans l’apparition de sentiments haineux, avec une importante
dimension revancharde 1.
Elle a également offert un bouclier inespéré aux promoteurs d’un
communautarisme offensif : ils ont beau jeu d’adopter une posture
victimaire, en criant à la stigmatisation, à l’intolérance, au rejet de l’autre
quand on critique leur comportement – ce qui leur fournit à la fois un
moyen de fragiliser leurs opposants et un argument pour convaincre les
membres de leur groupe que la société française leur est fondamentalement
hostile. L’extension indue de la notion d’islamophobie, bien au-delà de la
nécessaire dénonciation des actes ou propos haineux à l’encontre de l’islam
ou des Musulmans, est l’application la plus courante de cette stratégie 2. De
fait, pour les raisons exposées au premier chapitre – dynamique
démographique, différences culturelles, modernisation et sécularisation
inégales, caractéristiques de l’islam, contentieux historiques, contexte
actuel –, c’est au sein, ou plutôt aux marges, de la communauté musulmane
que les difficultés se manifestent avec le plus d’acuité.
Il faut ajouter que les immigrés extra-européens sont particulièrement
affectés par la détérioration de notre situation sécuritaire, et leurs enfants
par la dégradation de notre système éducatif, à la fois parce qu’ils
appartiennent majoritairement aux classes populaires et parce qu’ils sont les
principaux habitants de ces zones de non-droit dont le quotidien est rythmé
par la délinquance et la criminalité. L’amenuisement de leurs perspectives
d’ascension sociale qui en découle ne peut qu’encourager le
communautarisme.
Le résultat est que, dans notre pays, un nombre vraisemblablement
croissant d’immigrés et de descendants d’immigrés d’origine extra-
européenne, pour beaucoup de confession musulmane, suivent une voie de
développement distincte, à l’écart, et vivent selon des mœurs et adhèrent à
des valeurs contraires à celles du reste de la population.

Le bilan n’est pas meilleur du point de vue de l’acceptation de


l’immigration.
La dépréciation de l’histoire et du peuple français entretient d’abord un
climat de démoralisation collective peu propice à l’ouverture : il faut
beaucoup d’assurance pour supporter l’incertitude du changement et
apercevoir spontanément, dans l’étranger, une chance plutôt qu’un risque.
Ensuite, les Français d’origine française peuvent légitimement s’irriter du
traitement différencié dont ils font l’objet. Ceux-là mêmes qui exaltent les
racines des autres leur interdisent de revendiquer les leurs. Ou bien nient
que la France ait une véritable identité culturelle. C’est une grande violence
de refuser à certains immigrés, du seul fait de leur origine culturelle, la
possibilité d’être de vrais Français, mais c’est une violence tout aussi
grande de nier l’existence d’une véritable identité culturelle française ;
peut-être même est-ce une violence plus grande encore, car les immigrés
possèdent du moins une identité de repli, tandis que les Français d’origine
française n’ont que cette identité française que d’aucuns veulent réduire à
quelques idées, à quelques mots, à presque rien parfois.
Par ailleurs, ces prétendus « antiracistes » qui favorisent les
comportements agressifs à l’encontre de la France et des Français d’origine
européenne attisent également la rancœur que ces comportements suscitent
en les escamotant ou en les minimisant et en excusant leurs responsables –,
pire, en reprochant à leurs victimes d’en faire un trop grand cas et en les
accusant d’en être les vrais responsables par leur racisme structurel.
En ce qui concerne plus spécifiquement les classes populaires d’origine
européenne, d’autres éléments interviennent.
Ce sont elles qui sont visées en priorité par la dépréciation de l’histoire et
du peuple français, et c’est à elles qu’est adressée en priorité l’accusation de
racisme. Ce sont elles qui souffrent le plus de l’interdiction de se
revendiquer de leurs racines et de la négation de l’existence d’une véritable
identité culturelle française, dans la mesure où ces privations ne sont pas
compensées, pour elles, par les bénéfices matériels et symboliques associés
à la construction européenne et à la mondialisation. Comme les immigrés
extra-européens, elles sont particulièrement affectées par la détérioration de
notre situation sécuritaire ; comme les enfants d’immigrés extra-européens,
leurs enfants sont particulièrement affectés par la dégradation de notre
système éducatif. Enfin, l’indifférence libérale d’une certaine droite et la
« préférence immigrée » d’une certaine gauche se sont conjuguées pour
justifier leur délaissement : cela fait longtemps que les projecteurs
médiatiques, et conséquemment les politiques publiques, sont davantage
orientés vers les banlieues que vers les zones périurbaines et rurales,
pourtant tout aussi sinistrées 3 ; il a ainsi fallu attendre juin 2014 pour que la
géographie prioritaire de la politique de la ville intègre des morceaux de
« France périphérique ».
En somme, les dernières décennies ont été marquées par la « mise à l’écart
économique, sociale, culturelle, mais aussi géographique » 4 des classes
populaires d’origine européenne. Il se répand, parmi elles, un climat
d’exaspération sourde et d’angoisse quant à l’avenir.
Le succès du Front national en est le symptôme.
À défaut d’une prise en compte par les gouvernements, quels qu’ils soient,
de leurs demandes les plus fondées comme de leurs besoins les plus
immédiats, une part croissante des classes populaires d’origine européenne
se tournent vers le parti de Marine Le Pen, du moins quand elles ne se
murent pas dans l’abstention. Le vote frontiste leur apparaît en effet comme
le dernier moyen d’influer sur le cours des choses. La conduite du
gouvernement de Manuel Valls leur a d’ailleurs donné raison : ce n’est
qu’en réaction au score du Front national lors des élections européennes de
mai 2014 qu’il s’est enfin décidé à réformer la géographie prioritaire de la
politique de la ville. Plus généralement, et aussi triste que cela puisse
paraître, il semble que seule la peur d’être battus dès le premier tour d’une
élection soit aujourd’hui à même d’intéresser les principaux candidats à leur
sort.
Néanmoins, que le Front national soit le réceptacle de frustrations
compréhensibles n’implique pas qu’il leur apporte des réponses
satisfaisantes. Il les aigrit, au contraire, il les remue par le schématisme
vindicatif et outrancier dont, malgré son évolution récente, il demeure
désespérément prisonnier. Bien éloigné, par conséquent, de constituer une
alternative souhaitable, ou même crédible, aux manquements des partis de
gouvernement, son succès ne représente que l’agrégation impuissante
d’aspirations légitimes autour d’un projet qui ne l’est pas.
En outre, la régularité avec laquelle, quoiqu’ils s’en défendent, certains de
ses dirigeants – sans parler de certains de ses candidats, qui ne s’en
défendent même pas – ciblent les immigrés et enfants d’immigrés d’origine
extra-européenne, et notamment de confession musulmane, contribue
vraisemblablement, comme les petites phrases de certains politiciens de
droite, à renforcer par contrecoup le communautarisme.

Nous assistons ainsi à un mouvement d’éloignement réciproque entre une


frange de la population d’origine européenne et une frange de la population
d’origine extra-européenne, notamment de confession musulmane ; d’abord
provoqué, et toujours entretenu par des causes objectives, ce mouvement
s’entretient aussi de lui-même, désormais, les sentiments d’hostilité des uns
et des autres se nourrissant mutuellement.

LES UNS AVEC LES AUTRES

Tout cela fait l’effet d’un pathétique gâchis.


Cette impression est d’autant plus vive que, dans le même temps,
l’intégration d’une autre partie, peut-être de la majeure partie, des immigrés
et des enfants d’immigrés d’origine extra-européenne se poursuit. À un
rythme moins rapide, moins linéaire que celle de leurs homologues
d’origine européenne, cela va de soi, mais elle se poursuit. Les difficultés
ne doivent pas occulter ce phénomène, évidemment plus discret – les
journaux, c’est bien connu, ne se passionnent guère pour les trains qui
arrivent à l’heure ou les voitures qui ne brûlent pas – mais tout aussi
profond.
Année après année, des hommes, des femmes, des couples, des familles
venus de tous les horizons, de toutes cultures et de toutes religions,
continuent à faire le choix de la France, à s’identifier à elle, à adopter sa
culture et ses mœurs, à adhérer à ses valeurs, à se lier intimement à son
destin. Chacun à sa manière, et selon ses particularités, ils enrichissent notre
pays comme leurs devanciers. Signe de l’évolution en cours, les Français
d’origine extra-européenne sont de plus en plus nombreux à rejoindre
l’administration nationale ou locale, mieux encore, à s’engager dans la vie
publique pour servir leur ville, leur département, leur région, leur pays 5.
Quant à l’islam, en dépit de la radicalisation, réelle et lourde de menaces,
d’une part vraisemblablement croissante de ses fidèles hexagonaux, il
continue peu à peu son processus d’acculturation à la société française et
d’adaptation au cadre laïque de la République. On trouvera un bon exemple
de cette démarche dans la « Convention citoyenne des Musulmans de
France pour le vivre-ensemble », adoptée par le Conseil français du culte
musulman en juin 2014, qui plaide pour un « renouveau » de l’islam
entendu comme « une action de “contextualisation”, dans le temps et dans
l’espace, de la compréhension de la religion ».
Chaque atrocité commise par des islamistes à l’encontre de Français a par
ailleurs donné lieu à une mobilisation des autorités musulmanes de notre
pays, avec en point d’orgue le rassemblement « historique » de quatre cents
responsables, deux semaines après les attentats du 13 novembre 2015, pour
dénoncer ces « actes barbares » et proclamer un « manifeste citoyen des
Musulmans de France » 6. Ces prises de position officielles ont été relayées
par de nombreuses initiatives individuelles. Mentionnons-en deux, émanant
pour la première de personnalités publiques, pour la seconde de citoyens
anonymes : en réaction à l’assassinat de l’otage Hervé Gourdel par des
djihadistes algériens, l’animateur de l’émission « Islam » de France 2,
Ghaleb Bencheikh, et le recteur de la grande mosquée de Lyon, Kamel
Kabtane, ont lancé en septembre 2014 une pétition intitulée « Nous sommes
aussi de “sales Français” » 7 ; le mois précédent, les fidèles d’une mosquée
de quartier du 12e arrondissement de Paris avaient tiré prétexte de la fête de
l’Assomption pour apporter « leur soutien indéfectible et leur solidarité
inconditionnelle » aux Chrétiens persécutés en Irak 8.
Le déroulement même des attentats islamistes perpétrés en France ces
dernières années résume la dualité de la situation : il illustre à la fois les
pires échecs et les meilleurs succès de l’intégration. En mars 2012, un
Français d’origine maghrébine et de confession musulmane a assassiné, au
nom de l’islamisme, trois soldats français ; mais tous trois étaient d’origine
maghrébine et deux d’entre eux étaient de confession musulmane. En
janvier 2015, deux Français d’origine maghrébine et de confession
musulmane ont assassiné, au nom de l’islamisme, les dessinateurs d’un
journal satirique issu d’une certaine tradition française ; mais le policier qui
a payé de sa vie sa tentative de les arrêter était d’origine maghrébine et de
confession musulmane. Il est également symbolique que, lors de la prise
d’otages meurtrière de l’Hyper Cacher de Vincennes, orchestrée par un
Français originaire d’Afrique subsaharienne et de confession musulmane au
nom de l’islamisme, un immigré clandestin originaire d’Afrique
subsaharienne et de confession musulmane se soit distingué par son
courage. Enfin, les attentats islamistes du 13 novembre 2015 et du 14 juillet
2016 ont frappé, à Nice comme à Saint-Denis et à Paris, une population
mélangée réunissant des Français de toutes origines et de toutes
confessions.

Il faut également nuancer la progression des opinions « xénophobes » ou


« islamophobes » parmi les Français d’origine européenne.
L’immense majorité d’entre eux, la majorité même, selon toute
vraisemblance, des électeurs du Front national, acceptent aujourd’hui que
l’identité française inclue des composantes d’origine africaine, asiatique ou
américaine, de religion musulmane, bouddhiste, hindouiste ou évangéliste,
comme la quasi-totalité des Français d’origine française avaient
progressivement accepté, d’abord le rétablissement des Protestants dans
leurs droits et l’émancipation des Israélites, puis les composantes d’origine
italienne, polonaise, russe, espagnole ou portugaise, de religion catholique –
mais un catholicisme différent du leur –, orthodoxe ou juive. Ils souhaitent
simplement que les apports extérieurs conservent des proportions
raisonnables. Ils sont tout à fait prêts à admettre parmi les leurs les
nouveaux venus, d’où qu’ils viennent, pour peu qu’ils accomplissent ce pas
vers eux qu’ont accompli leurs prédécesseurs. Considérons par exemple le
succès du film Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ? en 2014 : on n’y lit pas
la nostalgie d’une France « blanche et chrétienne » mais le désir d’un
rassemblement de tous les Français autour de leur commune patrie.
Les tensions intercommunautaires n’empêchent d’ailleurs pas les
mariages mixtes. Il suffit de se promener dans les rues de nos villes ou de
consulter la presse régionale pour le constater. Replongeons-nous également
dans les résultats de l’enquête Trajectoires et origines : 44 % des
descendants et 42 % des descendantes d’immigrés algériens, 52 % des
descendants et 36 % des descendantes d’immigrés marocains et tunisiens,
54 % des descendants et 43 % des descendantes d’immigrés subsahariens,
enfin 81 % des descendants et 57 % des descendantes d’immigrés
originaires d’Asie du Sud-Est ont un conjoint membre de la « population
majoritaire » 9. À la lecture de ces chiffres, la première réaction peut être
d’inquiétude, dans la mesure où, sauf pour les descendants d’immigrés
originaires d’Asie du Sud-Est, les pourcentages sont beaucoup plus faibles
que pour les descendants d’immigrés européens. Toutefois, si l’on prend un
peu de recul, si l’on songe au poids du principe d’endogamie dans l’histoire
humaine, soudainement le fait qu’il y ait déjà en France, alors que
l’immigration extra-européenne n’est vieille que de quelques décennies et
s’est déroulée dans des conditions pour le moins perfectibles, tant de
couples unissant des personnes de couleur, de culture ou de religion
différentes, devient un motif d’espoir.

On observe ainsi deux évolutions contradictoires au sein du peuple


français : un mouvement d’éloignement réciproque et un mouvement de
rapprochement. Lequel est le plus puissant aujourd’hui ? Nul ne le sait
vraiment. Lequel l’emportera demain ? Cela dépendra de nous – de ce que
nous ferons ou ne ferons pas.

1. On trouvera une belle illustration du succès, si l’on peut dire, de la communication prétendument
« antiraciste » dans les résultats d’une expérience organisée en 2013 à Aubervilliers pour lutter
« contre le racisme et l’antisémitisme » : une « vingtaine de mots » ayant été remis à des collégiens,
qui devaient écrire à côté des « mots associés », « un mot [a suscité] une réaction unanime :
“Français”, auquel une écrasante majorité [a apposé] l’adjectif “raciste” ». La phrase qui donne son
titre à l’article est également remarquable : « Nous, on est d’origines, les vrais Français n’ont pas
d’origines. » (Libération, 29/04/2013.)
2. Voici par exemple ce qu’a déclaré l’islamiste repenti Maajid Nawaz : « Nous présentions
sciemment nos demandes politiques sous le déguisement de la religion et du multiculturalisme et
cataloguions toute objection à nos demandes de raciste ou d’intolérante. » (Cité par Michèle Tribalat
dans Assimilation. La fin du modèle français, Éditions du Toucan, p. 330.)
3. On trouvera une évocation visuelle saisissante de cette réalité dans le portfolio « En longeant la
diagonale de la misère » publié par Mediapart le 16/10/2013.
4. Christophe Guilluy, La France périphérique, op. cit., 2014, p. 91.
5. Comme l’a souligné Gilles Kepel, un palier a été franchi lors des élections législatives de 2012 :
« Ce scrutin a été marqué par la présence, pour la première fois, de plusieurs centaines de candidats
d’ascendance maghrébine ou, dans une moindre mesure, africaine, principalement dans des
circonscriptions populaires. Il y en avait environ 400 – majoritairement des femmes et d’abord au PS
pour ce qui est des places éligibles – sur un peu plus de 6 000 candidats. Soit environ 8 %,
l’équivalent de leur proportion dans la population française. Une demi-douzaine d’entre eux sont
entrés à l’Assemblée nationale. » (« “Jamais il n’y a eu autant de candidats issus de l’immigration” »,
Libération, 10/04/2014.) Pour une galerie de portraits instructive, voir son ouvrage Passion française
(Gallimard, 2014).
6. « 400 responsables musulmans réunis à Paris pour dénoncer le terrorisme », L’Express.fr avec
AFP, 29/11/2015.
7. Le Figaro et Libération du 26/09/2014.
8. « Irak : les vœux d’une mosquée parisienne à ses “frères chrétiens” », Le Parisien, 13/08/2014.
9. Trajectoires et origines, op. cit., tableau 10, « Statut migratoire et origine des conjoints des
descendants d’immigrés selon le pays de naissance de leurs parents », p. 312-313.
TROISIÈME PARTIE

« Il ne dépend pas des lois de ranimer les croyances qui


s’éteignent ; mais il dépend des lois d’intéresser les hommes aux
destinées de leur pays. Il dépend des lois de réveiller et de diriger
cet instinct vague de la patrie qui n’abandonne jamais le cœur de
l’homme, et, en le liant aux pensées, aux passions, aux habitudes de
chaque jour, d’en faire un sentiment réfléchi et durable. Et qu’on ne
dise point qu’il est trop tard pour le tenter ; les nations ne
vieillissent point de la même manière que les hommes. Chaque
génération qui naît dans leur sein est comme un peuple nouveau qui
vient s’offrir à la main du législateur. »
TOCQUEVILLE,
De la démocratie en Amérique
11
Reconstruire la République
française

Après d’autres, j’ai décrit ce qui s’apparente à une déconstruction


progressive de la République française. Je m’efforcerai maintenant
d’apporter une contribution à la réflexion collective sur les moyens
d’œuvrer à sa reconstruction.
Les propositions qui suivent n’ont pas la prétention d’être exhaustives, ni
d’échapper à la critique. Peut-être les jugera-t-on présomptueusement
détaillées, de la part d’un citoyen ordinaire, mais cette présomption me
semble de loin préférable aux incantations qui concluent trop d’ouvrages.
J’espère au surplus que ceux qui ne partageront pas mes vues y trouveront
matière à affiner leur jugement.

Quatre chantiers me paraissent aujourd’hui prioritaires : restaurer les


conditions d’une démocratie authentique ; raviver le sentiment
d’appartenance à un même peuple ; réduire la fracture économique,
territoriale et scolaire ; apaiser les tensions intercommunautaires.

SOUVERAINETÉ POPULAIRE ET SOUVERAINETÉ NATIONALE

La première chose serait de rouvrir le champ des possibles, en rendant


tout leur sens à la décision et à l’action politiques. De fait, nous en sommes
aujourd’hui réduits, en tant que peuple, à un état de passivité structurelle :
non seulement notre système représentatif n’organise plus la coïncidence
relative entre les aspirations majoritaires et les choix gouvernementaux,
mais le tour supranational pris par la construction européenne entrave notre
capacité à définir une véritable orientation collective.
Il s’agirait d’abord de restituer à la souveraineté populaire la place
centrale qui lui revient de droit afin de revitaliser notre démocratie.
Il n’est pas pour autant nécessaire de fonder une VIe République.
Lorsqu’elle n’est pas l’expression de cette manie française de chercher dans
la rupture textuelle une échappatoire au traitement des difficultés concrètes,
cette demande traduit généralement le regret des combinaisons politiciennes
en vigueur sous les IIIe et IVe Républiques. Plutôt que de mettre à bas le
régime qui a procuré à la France la stabilité dont elle manquait depuis la
Révolution, il faut nous appuyer sur cette base solide.
L’une des priorités devrait être de garantir une meilleure représentativité
politique de l’Assemblée nationale. Le système actuel est en effet à double
tranchant : propice à une action efficace et continue, puisqu’il permet au
gouvernement de conduire la politique de la nation sans avoir à craindre les
jeux de bascule parlementaires, il a cependant le défaut d’accentuer la
logique majoritaire à un point tel qu’un parti peut accaparer le pouvoir alors
même qu’il ne reçoit qu’un faible soutien populaire ; précieux quand il s’est
agi de raffermir l’État, globalement satisfaisant lorsque le président de la
République s’appelait de Gaulle et considérait que ses prérogatives
impliquaient que sa légitimité fût régulièrement retrempée au contact du
suffrage universel, encore acceptable tant qu’il a subsisté un peu d’esprit
gaullien dans le comportement de ses successeurs, il a ensuite contribué à
créer une rente de situation au profit des deux principaux partis, qui se sont
succédé aux responsabilités pour persévérer dans une voie rejetée par la
majorité de la population et qu’ils condamnaient à demi eux-mêmes durant
leurs campagnes afin d’assurer leur élection. La vie politique française s’en
trouvait ainsi complètement verrouillée. La percée macronienne a certes
rebattu les cartes, mais le défaut de représentativité persiste.
Il serait souhaitable d’introduire plus de proportionnalité dans notre
système électoral. Le scrutin proportionnel possède certes ses
inconvénients, mais il est possible d’en limiter la portée. Le premier, qui
avait d’ailleurs motivé le recours au scrutin uninominal majoritaire à deux
tours en 1958, est le risque d’instabilité gouvernementale. Toutefois, ce
risque est aujourd’hui atténué par l’élection du président de la République
au suffrage universel. En outre, le seuil ouvrant droit à représentation, le
mode d’attribution des sièges et la taille des circonscriptions, voire une
prime à la liste arrivée en tête, permettent de compenser les effets de
dispersion. Il est également possible d’instaurer une règle de « défiance
constructive », sur le modèle allemand : seule une coalition de
remplacement aurait le droit de renverser le gouvernement.
Le second inconvénient du scrutin proportionnel est le risque de formation
d’une classe d’élus déconnectés des électeurs, puisque investis par les partis
dans de vastes circonscriptions. Observons d’abord que c’est la situation
dans laquelle nous étions, malgré le scrutin uninominal majoritaire à deux
tours et le record du monde du cumul des mandats. Conserver un lien avec
ses électeurs est avant tout affaire de tempérament individuel. Qui plus est,
les députés ne doivent pas demeurer rivés à leur territoire, car ils
représentent la nation dans son ensemble ; c’est au Sénat qu’il appartient de
représenter les collectivités locales.
Plusieurs mesures pourraient par ailleurs être prises afin de contrecarrer la
tendance du système représentatif à sécréter des apparatchiks. Le nombre de
mandats parlementaires consécutifs pourrait être limité à deux. La
circulation entre la société civile et le monde politique en serait favorisée, et
de nouvelles personnalités pourraient plus aisément émerger. L’interdiction
de se présenter au scrutin suivant en cas de non-réélection irait dans la
même direction. Des dispositions similaires s’appliqueraient aux fonctions
exécutives. Enfin, le panachage des listes pourrait être autorisé, afin que les
citoyens ne soient pas contraints de voter pour un candidat à la personnalité
ou au parcours équivoques au motif qu’il est le seul à défendre la ligne
politique qu’ils soutiennent.
Parallèlement à la rénovation de la démocratie représentative, la
démocratie directe devrait être développée. Le peuple devrait pouvoir se
prononcer de lui-même par référendum en dehors des échéances électorales,
l’expérience récente ayant prouvé que nos dirigeants goûtaient peu cette
forme suprême de consultation. Des mécanismes de référendum d’initiative
populaire devraient donc être institués, tant au niveau national qu’au niveau
local.
Les vertus du référendum sont connues. Il contribue à la vitalité du débat
politique, facilite l’information du plus grand nombre, contrarie les
penchants à l’apathie civique, associe directement le peuple à la prise des
décisions importantes, permet aux citoyens de se prononcer sur un point
précis indépendamment de leurs préférences partisanes, enfin rappelle la
source première de la légitimité. Au regard de ces vertus, quels pourraient
être les éventuels effets pervers ? Passons rapidement sur les arguments
éculés selon lesquels le peuple serait incapable de comprendre les enjeux ou
de répondre à la question posée, de même que sur la crainte, largement
surjouée, que le référendum ne donne libre cours à ses « bas instincts » : si
le peuple est si incompétent ou malveillant, autant lui ôter carrément le droit
de vote. Que peut-on redouter, alors ? Qu’il y ait tout le temps des
référendums, et sur des sujets mineurs, voire farfelus ? Mais, d’abord, la
plupart des citoyens ont autre chose à faire que d’organiser des scrutins. Le
coût est également un frein. Enfin, l’instauration d’un seuil suffisamment
élevé pour enclencher la procédure, et d’un taux minimal de participation
pour la valider, achèverait de filtrer les initiatives.

Pour être authentique, cette revalorisation de la souveraineté populaire


devrait s’accompagner d’une revalorisation de la souveraineté nationale.
D’aucuns, tout en partageant le constat d’un « déficit démocratique » de
l’Union européenne, soutiennent qu’une redistribution des pouvoirs entre
les différentes institutions permettrait d’y remédier. L’intention est
assurément louable, mais elle néglige l’essentiel : le déni de démocratie est
inscrit dans la logique d’intégration supranationale qui l’a emporté à partir
du traité de Maastricht.
La raison en est simple : par définition, la démocratie a besoin d’un
peuple, c’est-à-dire d’un groupement humain habité par un sentiment
d’appartenance commune. C’est de ce sentiment d’appartenance commune
que procède la légitimité du Parlement, instance émanant du peuple afin de
le représenter et d’en exprimer la volonté ; c’est lui, aussi, qui autorise un
gouvernement n’ayant recueilli les suffrages que d’une majorité – parfois
ténue, au surplus – à appliquer sa politique à l’ensemble de la collectivité.
Or, à l’évidence, il n’existe pas de peuple européen. Même si l’Union se
décidait enfin à se donner des frontières définitives, à la manière d’un État,
les peuples résidant sur son territoire n’en formeraient pas pour autant un
seul. C’est pourquoi le Parlement européen n’est pas un vrai parlement ;
c’est pourquoi, aussi, la prise de décisions à la majorité, même qualifiée, au
niveau européen, est contraire au principe démocratique. Cela ne signifie
pas qu’il soit contraire au principe démocratique de mutualiser des actions,
de s’entendre sur des projets de long terme, d’institutionnaliser des
collaborations, ni même de mettre en commun des politiques, mais la
démocratie exige de privilégier la coopération intergouvernementale par
rapport à l’intégration supranationale et de s’en tenir à une interprétation
stricte du principe de subsidiarité.
Outre ce vice de conception originel, le cadre institutionnel de l’Union
pose un second problème démocratique : il constitutionnalise une politique
économique. Chacun peut penser ce qu’il veut de cette politique, mais il est
anormal qu’elle soit soustraite à la décision des peuples.
Ajoutons que le système revêt un caractère infantilisant peu compatible
avec la dignité du citoyen. Il y a quelque chose d’humiliant à voir notre
ministre de l’Économie quémander l’approbation de la Commission
européenne, en déclarant que, si elle valide sa « stratégie budgétaire », « ce
sera une belle récompense aux efforts faits par les Français » – pire encore,
à voir notre président de la République la quémander lui aussi, en se disant
« le bon élève » de la zone euro sur le plan budgétaire 1, et ne se formaliser
nullement que Jean-Claude Juncker annonce au principal journal français,
tel un suzerain fier de son indulgence à l’égard d’un vassal, qu’il a « choisi
de ne pas sanctionner la France » 2.
Il faut en finir avec cette boulimie d’intégration supranationale. Et que
l’on ne prétende pas que cela reviendrait à renoncer à l’union du continent
ou à menacer la paix. Quant à la paix, rappelons d’abord que la construction
européenne n’a été que l’un des facteurs de son établissement durable en
Europe. On peut en citer au moins trois autres. Le premier est l’évolution
intellectuelle et morale – mélange de prise de conscience et de lassitude –
des peuples européens : les Français et les Britanniques n’avaient déjà plus
envie de faire la guerre après la Première Guerre mondiale, ainsi que l’a
montré leur attitude dans les années 1930 ; les Italiens n’en avaient pas
davantage envie, comme l’a appris à ses dépens Mussolini ; les Allemands
ont achevé la Seconde Guerre mondiale aussi écœurés que défaits. Le
deuxième facteur est la guerre froide : le parapluie américain à l’ouest, le
joug soviétique à l’est, ont interdit toute remise en cause des positions
acquises en 1945. Le troisième facteur est la dissuasion nucléaire : la
possession de l’arme atomique par le Royaume-Uni et la France a rendu
pratiquement impossibles les guerres interétatiques entre les grandes
nations d’Europe occidentale. Il est donc faux de dire que « c’est l’Europe
qui a permis la paix ». En outre, quand bien même ce serait le cas, il n’en
resterait pas moins que cette paix était déjà acquise lors de l’adoption du
traité de Maastricht. Il est donc impossible d’établir le moindre lien de
causalité entre le tournant pris alors par la construction européenne et la
situation de paix en Europe. Enfin, et de toute manière, les peuples
européens n’ont jamais été aussi éloignés d’aspirer à la guerre.
L’union du continent n’est pas non plus conditionnée à l’intégration
supranationale. Le renforcement, effectivement souhaitable, des liens entre
les peuples européens n’implique pas de les priver chacun de leur droit à
déterminer librement leur politique ; ce serait bien plutôt le plus sûr moyen
d’exciter les animosités. L’union ne sera jamais mieux assurée que si les
dirigeants européens la refondent sur la volonté des peuples et, par
conséquent, la souveraineté des nations.
Au-delà de l’enjeu démocratique, il est paradoxal de soutenir que le cadre
actuel, conçu pour exacerber la concurrence entre les travailleurs, mais
aussi entre les systèmes sociaux et fiscaux des États membres, et qui,
redoublant les effets de la libéralisation mondiale des flux de toutes sortes,
alimente une course au moins-disant en Europe, contribue à l’amitié entre
les peuples.
Même du point de vue de l’efficacité, le système actuel est insatisfaisant –
ce point fait l’objet d’un consensus général. Alors que le jeu géopolitique se
complexifie, que la compétition économique s’intensifie, que les mutations
technologiques s’accélèrent et que la crise environnementale s’aggrave, les
peuples européens engloutissent une partie de leur énergie dans des
négociations microscopiques, aussi stériles qu’interminables, se félicitent
d’échafauder des usines à gaz comme s’ils rêvaient d’une fusion contre
nature entre le libéralisme et la bureaucratie, enfin hésitent continuellement,
tergiversent, se regardent les pieds quand il faudrait agir.
Tout plaide ainsi pour une réorientation. L’idéal serait de convaincre nos
partenaires d’y travailler ensemble, mais, à défaut d’un compromis, la
France devrait reconsidérer les modalités de sa participation à l’Union, en
refusant l’application de certaines dispositions ou en suspendant sa
participation à certaines politiques, le cas échéant pour en organiser d’autres
avec les pays qui le souhaiteraient.
Libérons-nous de cette peur panique du désaccord qui nous pousse à
rechercher toujours la conciliation à tout prix. Les vues ou les intérêts des
pays européens peuvent diverger dans tel ou tel domaine sans qu’il y ait là
rien de dramatique. Les Français aiment-ils moins les Anglais que les
Allemands parce que les premiers ne sont membres ni de la zone euro ni de
l’espace Schengen ? Il faut croire que non, puisqu’ils franchissent
davantage la Manche que le Rhin. Les Danois et les Suédois, qui ne sont
pas membres de la zone euro, et les Norvégiens, qui ne sont même pas
membres de l’Union, sont-ils moins appréciés que les Finlandais, qui
participent à toutes les politiques ? D’ailleurs, combien d’Européens
seraient capables d’indiquer au débotté quel pays scandinave n’est pas
membre de l’Union, lesquels sont membres de l’Union mais pas de la zone
euro et lequel participe à toutes les politiques ?
En réalité, le refus par principe d’une autre voie que l’intégration
supranationale trahit surtout la perte de confiance des dirigeants français en
la France. Peut-être est-ce là, en fin de compte, que se trouve le cœur de ce
qu’ils nomment leur engagement européen : ils sont convaincus, avec
François Mitterrand, que « la France ne peut plus, hélas, à notre époque,
que passer à travers les gouttes » – encore le « hélas » est-il sans doute de
trop pour nombre d’entre eux.

DES CITOYENS FRANÇAIS

Le deuxième chantier serait de raviver le sentiment d’appartenance au


peuple français, c’est-à-dire à une communauté inséparablement politique
et culturelle.
Il serait temps que nous redécouvrions cette corrélation. Il serait temps
que nous nous libérions de la conviction que le progrès de la République
impliquerait de vider la France de son identité historique. Il serait temps que
nous rompions avec cette conception fausse, et si triste, et si pauvre, dans sa
froide abstraction, de la collectivité et de l’homme.
Écoutons deux écrivains aussi différents qu’Aimé Césaire et Jules
Michelet. Voici ce que déclarait le premier en 1987 : « Je vois bien que
certains, hantés par le noble idéal de l’universel, répugnent à ce qui peut
apparaître, sinon comme une prison ou un ghetto, du moins comme une
limitation. Pour ma part, je n’ai pas cette conception carcérale de l’identité.
L’universel, oui. Mais il y a belle lurette que Hegel nous en a montré le
chemin : l’universel, bien sûr, mais non pas par négation, mais comme un
approfondissement de notre propre singularité. Maintenir le cap sur
l’identité – je vous en donne l’assurance –, ce n’est ni tourner le dos au
monde, ni faire sécession au monde, ni bouder l’avenir, ni s’enliser dans
une sorte de solipsisme communautaire ou dans le ressentiment. » 3 En quoi
il rejoignait, à un siècle et un océan de distance, ces paroles lumineuses :
« Plus l’homme avance, plus il entre dans le génie de sa patrie, mieux il
concourt à l’harmonie du globe ; il apprend à connaître cette patrie, et dans
sa valeur propre, et dans sa valeur relative, comme une note du grand
concert ; il s’y associe par elle ; en elle, il aime le monde. La patrie est
l’initiation nécessaire à l’universelle patrie. » 4
Il s’agit simplement d’en revenir à l’idée, hier encore admise par tous, et
aujourd’hui encore admise partout ailleurs qu’en Europe occidentale, que la
reconnaissance de l’unité du genre humain ne contredit pas l’attachement à
la variété de ses incarnations.

Bien entendu, le sentiment d’appartenance n’est pas une chose qui se


décrète ; son intensité dépend d’une multitude de facteurs sur lesquels nous
n’avons aucune prise. Il est toutefois possible de le favoriser de diverses
façons.
Mentionnons d’abord le rôle de la parole publique, puisque, en France,
toute politique commence par des mots.
Les discours des représentants de la nation manifestent l’existence de la
collectivité et lui confèrent son sens en l’inscrivant dans une histoire : ils
relient les individus à l’ensemble et le présent au passé qu’il continue et à
l’avenir qu’il prépare. Par ce qu’ils disent ou ne disent pas, par la manière
dont ils le disent ou ne le disent pas, les responsables politiques peuvent
aussi bien démultiplier les énergies que les étouffer – ils peuvent aussi bien
donner des ailes à leur peuple que lui couper les jambes. Ce n’est pas
l’éloquence qui est en cause, mais la capacité à construire un récit
emportant l’adhésion intime du plus grand nombre. Dans des contextes en
tous points différents, les révolutionnaires et les premières générations de la
IIIe République, Bonaparte et de Gaulle, sont parvenus par leur verbe autant
que par leurs actes, et par ce qu’ils ont dit de la France autant que par ce
qu’ils ont dit aux Français, à mobiliser le peuple autour des buts qu’ils
avaient fixés à la nation. À l’inverse, nos dirigeants récents ont surtout
suscité des bâillements, quand ils n’ont pas démobilisé les mieux
intentionnés faute d’avoir aucune œuvre d’envergure à nous proposer ;
simples gestionnaires dépourvus d’ambition pour leur pays, ils voulaient
seulement « faire le job » – et encore l’ont-ils mal fait.

Un autre moyen de favoriser le sentiment d’appartenance serait de rendre


à l’école de la République sa mission d’intégration nationale, en lui
assignant officiellement l’objectif de développer l’amour des Français
d’héritage ou d’avenir pour la France.
Peut-être cela n’a-t-il même jamais été aussi impératif. Hier, les racines
entouraient les enfants de toutes parts, ils étaient imprégnés dès leur plus
jeune âge de traditions vigoureuses. Aujourd’hui, en revanche, le monde est
partout et la vie se conjugue de préférence au présent et au singulier ; il faut
donc redoubler d’efforts pour assurer la transmission.
Ajoutons que, loin de s’opposer à l’ouverture aux autres, un enracinement
bien conçu en est la condition. Notre propension à nier notre identité
particulière ne nous rapproche pas des autres peuples, elle nous en distingue
radicalement : elle nous les rend aussi étrangers que nos ancêtres, elle nous
empêche d’aller au-delà d’un émerveillement de surface, d’une
appréhension folklorique, pour ne pas dire touristique, de leurs cultures –
« seul celui qui a des coutumes peut comprendre les coutumes d’un autre »,
selon la formule du philosophe Josiah Royce 5.
Il s’agit d’apprendre à nos enfants à connaître et à apprécier leur pays, de
les éveiller à un rapport heureux, vivant et personnel à la collectivité dont
ils sont membres. L’enseignement de l’histoire et de la géographie devrait
être repensé en fonction de cette vocation nationale. Il faut que la France en
soit le fil conducteur, et il faut dessiner un tableau élogieux de la France.
Cela ne signifie pas ressortir du placard les vieilles images d’Épinal
comme si la France, l’Europe et le monde n’avaient pas évolué : il n’est pas
question pas de réaliser un pastiche, mais de proposer une vision pour la
France d’aujourd’hui. Cela ne signifie pas non plus gommer ce qui heurte
afin de reconstituer une histoire hagiographique. Ce ne serait en effet
qu’une santé fausse, et une santé bien fragile, que celle dont le
recouvrement se ferait au prix de la lucidité. Pour être susceptible de
dérives, l’examen de conscience n’en est pas moins, lorsqu’il est
intelligemment pratiqué, la clé du progrès éthique. Tout dépend de la
perspective adoptée. Les peuples comme les individus ont un besoin vital
de confiance en eux ; ils ne peuvent donner leur pleine mesure que si leur
miroir leur renvoie une image agréable. Rien de bon ne peut sortir de cette
délectation à triturer ses plaies, à s’en chercher toujours de nouvelles, à s’en
inventer même, qui caractérise la France contemporaine. Il faut regarder
notre passé en entier, oui, mais dans une perspective positive, avec
l’empathie que l’on doit à ce qui fait partie de soi. Il faut mettre l’accent sur
les soleils plutôt que sur les ombres, sur les réussites plutôt que sur les
échecs, sur les modèles plutôt que sur les repoussoirs. Il faut en somme
nous souvenir que ce n’est pas une histoire, mais notre histoire, leur histoire
que nous contons à nos enfants 6.
Une place plus grande pourrait par ailleurs être accordée aux cultures
locales et à la civilisation européenne. Certes, au rebours des caricatures,
elles ont toujours eu leur place. Quant aux cultures locales, les excès de
l’entreprise unificatrice, qui avait néanmoins sa légitimité, ne doivent pas
faire oublier que la vraie rupture s’est produite après la Seconde Guerre
mondiale et qu’elle tient à la modernisation de la société française et à la
crise de la transmission plutôt qu’à une volonté de « nivellement jacobin ».
Il n’en existe pas moins une hantise typiquement française du
morcellement, qui conduit parfois à concevoir de manière antagonique la
relation entre les petites et la grande patrie, comme si les identités locales
menaçaient l’unité nationale. Il faudrait nous défaire de cette opposition
entre diversité des territoires et indivisibilité de la République.
L’enracinement local renforce le lien social, participe à la formation de la
conscience politique et soutient la vie culturelle ; il entretient des foyers de
dynamisme autonomes, qui n’ont pas besoin de l’impulsion du centre pour
mobiliser les énergies ; il contribue à la prise en compte des enjeux
écologiques par la relation qu’il induit entre les hommes et leur
environnement. On pourrait donc imaginer que les manuels comportent un
tronc commun national et des éléments spécifiques à chaque région ou
département. Les activités périscolaires offrent en outre des possibilités
presque infinies de découverte territoriale.
Quant à la civilisation européenne, les rivalités n’ont jamais empêché
qu’elle fût considérée comme l’ensemble au sein duquel s’inscrivait la
culture française. Sans doute était-elle même davantage prisée du temps des
nationalismes qu’à notre époque où l’Europe se refuse toute frontière et se
définit d’abord comme un marché. Aujourd’hui, en tout cas, le sentiment
d’appartenance à la civilisation européenne devrait être encouragé au même
titre, quoiqu’il ne soit pas du même ordre, que le sentiment d’appartenance
à la nation française.

Il va de soi que, dans une perspective républicaine, la mission


d’intégration nationale de l’école est indissociable de sa mission
d’instruction civique et morale.
On peut donc se réjouir de la remise à l’honneur de cette mission, et
espérer qu’elle sera amplifiée. Il importe toutefois que le civisme ne soit pas
réduit à sa version la moins astreignante, l’« esprit citoyen », qui consiste à
adopter individuellement certaines attitudes que l’on juge utiles à la société.
La notion de civisme insiste en plus – les deux approches ne sont pas
contradictoires – sur les devoirs qu’ont les citoyens collectivement en
contrepartie de leurs droits. L’école devrait donc promouvoir une
implication continue dans la vie de la cité, à quelque degré que ce soit, pour
contrebalancer la tendance que nous avons tous à nous satisfaire d’un
rapport consumériste à la République.
Il faudrait aussi que nous cessions de rougir à l’évocation de la morale.
Elle représente l’une des plus nobles expressions de la liberté humaine,
puisqu’elle consiste à choisir de se comporter d’une manière bonne plutôt
que d’obéir à ses instincts. « Un homme, ça s’empêche », selon la formule
de Camus. La morale est également le nerf de la vie sociale, en ce qu’elle
apprend à regarder autrui comme son semblable et son égal, à le considérer,
selon une seconde formule, de Kant cette fois, « comme une fin et non
comme un moyen ». C’est pourquoi aucune société ne peut progresser dans
la justice, ni même procurer un bonheur croissant à ses membres, si la
morale individuelle y décline.

L’État pourrait également, comme de nombreuses voix l’ont réclamé,


instaurer un service civique obligatoire pour les jeunes Français atteignant
la majorité.
Si le service était devenu obsolète au plan militaire, du fait de l’évolution
des menaces et des techniques, les fonctions non militaires qu’il remplissait
– intégration nationale, brassage social, rite de passage, parfois
apprentissage d’un métier – n’ont rien perdu de leur actualité. Ce sont ces
fonctions que l’on essaierait de retrouver sous une forme différente.
Chaque projet réunirait, hors de leur cadre ordinaire, des Français de tous
milieux et de toutes origines. Il pourrait s’agir de missions d’entretien du
patrimoine ou de protection de l’environnement, mais aussi d’actions de
solidarité envers les plus démunis ou, pour ajouter la rencontre entre les
générations à la rencontre au sein d’une génération, des retraités isolés. Afin
d’illustrer le lien indissoluble entre les droits individuels et les devoirs
collectifs, le droit de vote pourrait être attribué à l’issue du service civique ;
ce serait un beau symbole que ce dernier s’achève par la remise de la carte
d’électeur.
Des obligations civiques pourraient ensuite prendre le relais. À intervalles
réguliers, par exemple tous les cinq ans – la durée d’une législature –, et
aussi longtemps que ses facultés physiques et intellectuelles le lui
permettent, chaque citoyen consacrerait quelques jours de son temps à une
activité d’intérêt général. Ce pourrait d’ailleurs être, tout bêtement,
l’encadrement du service civique – encore une façon de mettre en présence
différentes générations de Français. Toujours dans le souci d’illustrer le lien
indissoluble entre les droits individuels et les devoirs collectifs, la validité
de la carte d’électeur serait conditionnée à l’accomplissement de ces
obligations civiques.

UN BESOIN D’ÉGALITÉ

Le troisième chantier est de réduire la fracture béante, qui traverse tout


l’Occident, entre des métropoles bénéficiant à plein de la mondialisation et,
à leurs marges ou hors de leur périmètre, des banlieues et zones
périphériques écartées des nouveaux circuits de développement – entre des
élites sociologiques aux revenus croissants, qui jonglent entre les
opportunités professionnelles indépendamment des frontières, et la masse
des classes moyennes et populaires, dont le niveau de vie stagne ou régresse
et dont l’avenir s’obscurcit.
La résorption de cette fracture, qui comporte également une dimension
idéologique 7, constitue l’un des enjeux politiques majeurs de notre époque.
En Europe comme aux États-Unis, chaque élection confirme que la
position, du bon ou du mauvais côté de la faille, est devenue le principal
déterminant du vote, tandis que des partis démagogiques prospèrent sur
l’indifférence réelle ou supposée des « gens d’en haut » pour les
conséquences sociales de notre modèle économique.
Le second tour de notre élection présidentielle l’a manifesté avec une
clarté inédite, mettant aux prises, en lieu et place des candidats usuels de la
droite et de la gauche, un champion séduisant de l’ouverture, regardant le
monde avec l’optimisme irénique de ceux à qui demain sourit, et une fausse
représentante des oubliés, porte-voix déformant n’ayant à opposer à son
rival, pour témoigner des inégalités que son programme ignore et que sa
réussite insolente ne le prédispose guère à comprendre, qu’une protestation
hargneuse et stérile. N’était l’impact du calamiteux débat télévisé de
l’entre-deux-tours, la division de notre pays aurait même pu apparaître
davantage encore au soir du 7 mai.
Pour qu’advienne une authentique réconciliation nationale, il ne suffira
pas d’en appeler à l’« esprit de conquête », aussi souhaitable cela soit-il. Un
sursaut pourrait se traduire simplement par un engagement désormais sans
réserve dans la guerre économique mondiale, nul état d’âme n’entravant
plus notre âpreté mercantile. À tout prendre, cela serait certes préférable au
marasme actuel ; une France s’affirmant allègrement, ne serait-ce que dans
un domaine, cela aurait même quelque chose de réjouissant. En outre, les
satisfactions qui en découleraient peuvent légitimement séduire en ces
temps où la combinaison d’une croissance atone et d’un chômage massif
multiplie les souffrances individuelles et participe à la mésestime collective.
Cependant, si nous empruntons la voie de ce patriotisme que l’on pourrait
qualifier d’économiciste, si nous visons la conformation maximale de
l’« entreprise France », de la « marque France », du « site France » aux
contraintes de la mondialisation libérale, nous serons immanquablement
amenés à sacrifier la justice sociale sur l’autel de la compétitivité.
L’insistance sur la nation pourrait alors sonner comme une diversion, et
l’exigence de civisme comme un marché de dupes.
Il ne s’agit pas de plaider pour un retrait des échanges mondiaux, ni pour
le retour à une économie administrée reposant sur la substitution
systématique de l’action publique aux initiatives privées. Que l’État
français pèche à tel égard par son désengagement n’empêche pas qu’il
puisse se montrer étouffant à tel autre ; que les règles fassent ici défaut
n’empêche pas qu’elles puissent là se révéler envahissantes. L’équilibre
reste à déterminer, d’autant que des dispositifs autrefois efficaces peuvent
être devenus inopérants compte tenu des évolutions de l’entreprise, de la
technologie, des mentalités – sans parler de l’irrésistible montée en
puissance de nouveaux concurrents.
Il est plusieurs manières d’accommoder la liberté et l’encadrement,
l’émulation et la solidarité, la rétribution individuelle et la redistribution
collective, mais encore faut-il vouloir conduire la politique économique en
vue du bien commun, et non sous la pression d’intérêts catégoriels ou avec
pour seule boussole la recherche d’une hypothétique efficience globale
calculée à partir de formules mathématiques. Peut-être pourrions-nous aussi
nous rappeler de temps à autre que la création de valeur pour les
actionnaires de certains groupes n’est pas forcément synonyme de progrès
général ni même d’enrichissement national, et que le consommateur est,
non pas à ses heures perdues, mais à ses heures pleines, un travailleur, et
que cela lui fait une belle jambe de savoir que le prix de certains produits
baisse s’il n’a plus de salaire pour les acheter. Plutôt que de nous résigner à
un dumping planétaire qui ne nous laisse d’autre choix que d’aligner nos
standards sociaux vers le bas pour permettre à nos entreprises de tirer leur
épingle dans un jeu pipé, nous devrions moduler notre ouverture aux
échanges en tenant compte des différences de normes et de rémunérations.
Au demeurant, nous sommes probablement en train de toucher les limites
d’un système compensant artificiellement l’aggravation des inégalités par
l’envol des niveaux d’endettement.
De nombreux élus réclament également, et depuis longtemps,
l’instauration d’un mécanisme d’accès privilégié des entreprises
européennes, françaises ou locales, à la commande publique. Une telle
démarche serait cohérente avec l’objectif de densifier notre tissu de PME
(petites et moyennes entreprises) et ETI (entreprises de taille intermédiaire),
dont la faiblesse relative restreint notre capacité à pérenniser et créer des
emplois. Du reste, ce ne sont pas seulement des considérations sociales qui
militent pour une réforme faisant davantage de place, à côté du commerce
international, aux circuits courts de production et de distribution : nous y
sommes également appelés par l’urgence écologique.
Il y a quelque chose de désespérant à observer le déclin de l’ambition,
européenne s’il en est, d’établir une cité harmonieuse, l’adaptation coûte
que coûte à des impulsions économiques extérieures devenant notre moteur
exclusif, dans une fuite en avant qui nous conduit à reporter toujours à
demain le traitement des dégâts collatéraux de notre croissance et
l’interrogation sur les fins ultimes de nos actions. Les Européens possèdent
pourtant une chance historique. Ils se trouvent écartés de la lutte pour
l’hégémonie, et par conséquent – faisons contre mauvaise fortune bon cœur
– libérés du vertige de la domination où ils se sont autrefois fourvoyés.
L’Europe demeurant néanmoins la région la plus prospère du monde, ils ne
sont pas non plus soumis au désir d’émerger qui obnubile les nations moins
gâtées par le sort. Tout est donc réuni pour qu’ils élaborent collectivement
le modèle de développement inclusif et durable dont notre société a besoin.

La relance d’une politique d’aménagement du territoire en serait un


aspect.
La tendance est plutôt à négliger cet objectif au nom de l’efficacité. Il est
même à craindre que, dans un contexte de disette budgétaire, la recherche
du meilleur rendement pour les dépenses publiques ne conduise à
concentrer les investissements dans les zones les mieux dotées, c’est-à-dire
essentiellement les aires métropolitaines 8. La dernière réforme territoriale
semblait procéder de cette logique : non contente d’ajouter encore à la
complexité qu’elle était censée corriger, elle a organisé, à partir d’un alliage
bancal entre des préoccupations politiciennes et ce fameux critère de la
taille « européenne » qui n’a pas plus de fondement rationnel que
d’existence chez nos voisins 9, une refonte de la carte régionale qui
accentuera vraisemblablement les disparités. L’enjeu serait au contraire de
raffermir les liens entre les territoires insérés avec succès dans la
mondialisation et ceux qui en subissent le contrecoup.
Nous y parviendrons plus aisément si nous nous montrons enfin capables
de clore le cycle d’empilement des structures et d’imbrication des
compétences entamé il y a un demi-siècle, et qui s’est précipité depuis deux
décennies, en opérant la clarification tant de fois annoncée ; celle-ci devrait
toutefois s’attacher à concilier les ajustements rendus souhaitables par
l’évolution des moyens de transport et de communication avec la garantie
des conditions d’exercice de la démocratie locale et d’un accès minimal aux
services publics d’intérêt général.

Il importe aussi, bien entendu, que s’opère un redressement de l’école


républicaine, car l’égalité demeurera un vain mot tant que le décrochage
scolaire atteindra les proportions actuelles.
C’est là une tâche difficile, qui ne peut se résumer à convoquer les mânes
des hussards noirs, aussi estimables soient-ils. Il est toutefois certain que le
préalable à toute amélioration est le rétablissement de bonnes conditions
d’apprentissage, qui passe par la restauration, d’une manière adaptée à notre
époque, de l’autorité professorale et des principes d’exigence, de rigueur et
de discipline qui forment le cadre indispensable au plein développement des
facultés des élèves. Cela n’est pas incompatible, bien au contraire, avec la
poursuite des recherches et expérimentations pédagogiques, par exemple
sur les besoins de chaque âge, les rythmes et les quantités de travail, le
traitement de la difficulté scolaire ou encore la conciliation entre la
nécessité d’évaluer et la nécessité d’encourager.
Notre école gagnerait aussi à réhabiliter la notion d’humanités : s’il faut
évidemment qu’elle prépare les élèves à la vie professionnelle, elle ne
devrait pas être conçue comme un simple centre d’acquisition de
compétences monnayables sur le marché du travail, mais comme un lieu
d’éveil intellectuel. En outre, il n’est pas d’enseignement plus propre à
assurer la maîtrise de la langue, à stimuler l’usage de la raison, à aiguiser
l’esprit critique, à exercer le goût, en un mot à produire des individus
autonomes.
Deux mesures ciblées pourraient par ailleurs être prises. La première est
l’instauration d’un système de rotation, assorti de bonifications indiciaires,
permettant d’affecter des enseignants expérimentés dans les établissements
concentrant le plus d’élèves en difficulté. La seconde est la réservation aux
élèves boursiers d’un quota de places dans l’ensemble des classes
préparatoires aux grandes écoles. Cette mesure aurait un triple avantage :
elle montrerait que toutes les voies sont ouvertes à tous ; elle mettrait en
contact des populations qui tendent aujourd’hui à s’ignorer ; elle faciliterait
le renouvellement, à tous points de vue, du recrutement des élites
françaises.
Il paraît également pertinent de s’interroger sur l’opportunité d’une
diversification plus précoce des parcours scolaires. La condescendance,
voire le mépris à l’égard des œuvres de la matière est un vice bien connu de
l’esprit et donc de l’enseignement français. Quel intérêt y a-t-il à maintenir
tant d’adolescents dans une situation d’échec traumatisante alors qu’ils
pourraient peut-être s’épanouir en apprenant un métier ? À quoi cela rime-t-
il de déprécier à ce point les filières techniques que beaucoup y renoncent
sous la pression sociale ? Il suffirait, pour conserver l’objectif de former des
citoyens français en même temps que des travailleurs, de prévoir des
enseignements d’instruction civique et morale et d’histoire-géographie dans
tous les cursus ; le coefficient pourrait être minime, mais l’assiduité serait
requise.

LA COHÉSION NATIONALE

Le quatrième chantier serait de travailler à l’apaisement des tensions


intercommunautaires qui minent notre pays.
Nombre des propositions énumérées y concourraient directement, par leur
influence sur le climat général comme par leurs incidences matérielles ; le
simple fait, d’ailleurs, de nous rassembler autour d’un projet commun, au
lieu de ruminer séparément sur les carences du présent et les erreurs du
passé, aurait un effet salutaire.
Pour le reste, il n’existe évidemment pas de solution miracle, mais on peut
néanmoins souligner deux enjeux cruciaux.
Le premier est de repenser l’antiracisme et la lutte contre les
discriminations, afin de leur rendre le caractère consensuel qu’ils n’auraient
jamais dû perdre.
Les pouvoirs publics devraient promouvoir un antiracisme authentique,
c’est-à-dire un antiracisme qui combattrait le racisme sous toutes ses formes
et rien que le racisme, un antiracisme, donc, qui arrêterait de moduler son
jugement en fonction – c’est un comble – de la couleur de peau des
protagonistes et d’amalgamer, dans une même réprobation, des sentiments
répréhensibles avec des sentiments légitimes et des choix politiques avec
des sentiments. Outre son injustice, l’approche manichéenne et asymétrique
consistant à pointer du doigt les uns, toujours les mêmes, en exonérant les
autres de leurs responsabilités, est une fabrique à ressentiments : nous avons
assez de recul pour considérer ce point comme acquis. Il faudrait donc, tant
par la communication officielle que par l’enseignement, favoriser la
compréhension mutuelle, développer, chez tous les citoyens, l’habitude de
l’autocritique, ou du moins de la prise de distance par rapport à soi-même et
à son groupe, inciter chacun à se mettre à la place de ceux qui, par leur
apparence, leur origine ou leur religion, ne lui ressemblent pas.
De même, la lutte contre les discriminations devrait refonder son cadre
théorique : l’existence de certaines discriminations ne peut tenir lieu
d’explication totale, ni justifier d’autres discriminations, voire des
comportements haineux, dans une démarche de condamnation morale de la
population française historique.
Il n’est pas question de plaider pour un relâchement de cette lutte. Les
discriminations représentent une grave entorse au pacte républicain, et le
fait que leur ampleur soit exagérée par les associations prétendument
« antiracistes » n’empêche pas qu’elles soient beaucoup trop nombreuses.
Mais ce n’est rendre service ni aux victimes de discriminations, ni à la
société française dans son ensemble, que de jeter un soupçon permanent sur
la majorité de la population.
Concrètement, il faudrait remiser ces campagnes de « sensibilisation »
reposant sur le postulat qu’il existe une volonté discriminatoire latente chez
l’ensemble des personnes visées, et que celles-ci ont donc urgemment
besoin d’être rééduquées. Plutôt que de traquer ainsi des malveillances
imaginaires, au risque de discréditer la notion même de discrimination,
nous devrions nous concentrer sur le soutien aux victimes avérées, par
exemple en recréant une institution chargée de leur apporter une aide
juridique, mais aussi, le cas échéant, de les assister dans leurs recherches de
logement ou d’emploi afin qu’elles puissent plus rapidement repartir de
l’avant. Cette institution pourrait également fédérer un réseau de citoyens
volontaires, ce qui contribuerait à lever les obstacles et à percer les
« plafonds de verre ».
En résumé, il ne s’agit pas d’être moins fermes, mais de l’être mieux,
parce que notre antiracisme ne sera plus sélectif mais universel et que notre
lutte contre les discriminations ne sera plus schématique mais scrupuleuse.
Le second enjeu est la nécessité de soutenir activement le mouvement,
déjà engagé malgré les difficultés, de modernisation et de francisation – en
attendant peut-être sa gallicanisation – de l’islam.
Ne nous faisons pas d’illusions : il nous faudra du temps, beaucoup de
temps. L’impatience de nombreux Français est compréhensible, car cela
n’aurait pas dû être notre affaire. Si notre ambition collective s’était
maintenue, nous n’en serions pas là : il ne se trouverait en France, à
quelques exceptions près, que des Musulmans adhérant à nos valeurs et
s’étant rapprochés de nos mœurs. Nous regarderions les troubles qui
secouent le monde musulman d’un œil extérieur. Aujourd’hui, cependant,
ces troubles sont aussi notre affaire, une affaire française.
Le terrorisme islamiste lui-même est désormais une affaire française. Ce
n’est pas seulement que, au sein du contingent français de l’État islamique,
on compte des convertis ; c’est aussi que, parmi les Français de culture
musulmane ayant rejoint ses rangs, beaucoup sont issus de familles
parfaitement intégrées et étaient eux-mêmes parfaitement intégrés jusqu’à
ce qu’ils entrent dans l’engrenage de la radicalisation. Regardons ces
citoyens ordinaires qui, au désespoir, remuent ciel et terre pour que leur fils,
leur fille, leur frère ou leur sœur reviennent de Syrie ? Qui osera soutenir
que ces gens ne sont pas pleinement français ? Qui osera prétendre que le
terrorisme islamiste est un corps étranger que nous pourrions expulser ? Où
l’expulserait-on, d’ailleurs ? Vers l’État islamique, pour lui apporter de
nouvelles recrues ? Vers les pays d’origine, quand les terroristes ont un pays
d’origine ? Mais de quel droit nous déchargerions-nous de ce fardeau sur
eux ? Ne risquerait-on pas, au surplus, de les déstabiliser ?
On peut donc se réjouir que le projet d’extension des possibilités de
déchéance de la nationalité française ait finalement été retiré. Il est certes
souhaitable, pour le symbole, que les terroristes ayant acquis la nationalité
française en soient déchus lorsque leurs armes sont directement ou
indirectement dirigées contre la France, mais la déchéance de nationalité ne
saurait être considérée comme un substitut à leur incarcération en France, ni
comme un moyen de s’en débarrasser à l’issue de leur peine : soit ils restent
dangereux, et il nous appartient de les neutraliser ; soit ils se sont
réhabilités, et il est préférable, pour la pérennité de cette réhabilitation,
qu’ils reprennent leur existence dans le pays où ils résidaient auparavant –
ils pourraient même, à terme, être réintégrés dans la nationalité française 10.
En outre, l’extension de la déchéance de nationalité à des personnes nées
françaises pose un problème de principe ; il serait préférable de rétablir la
peine de dégradation nationale.
Consécutivement à la prise de conscience suscitée par les attentats
islamistes, de nombreuses mesures ont été prises pour accélérer
l’acculturation de l’islam en France. Le lancement à l’été 2016 d’un plan à
trois piliers – une Fondation pour l’islam de France, une association
cultuelle et une offre d’islamologie à l’université – constitue un progrès
substantiel : peut-être avons-nous jeté là les bases d’un foyer de
rayonnement d’une école française, ou européenne, de l’islam 11.
L’État devrait également clarifier les règles relatives à la construction
d’édifices cultuels. Le financement direct demeurerait interdit,
conformément à la loi de 1905, mais l’octroi d’un bail emphytéotique et la
subvention de la partie culturelle – deux pratiques aujourd’hui courantes –
seraient officiellement autorisés, à deux conditions : que la construction
réponde à un besoin attesté par la participation financière d’un nombre
suffisant de fidèles et que la conception de la religion promue dans l’édifice
soit conforme à nos valeurs. Comme on ne peut pas à la fois combattre
l’extrémisme religieux et mettre des bâtons dans les roues aux modérés, il
faudrait que l’État ait le droit, si un maire s’oppose à une construction pour
des motifs spécieux alors que les deux conditions sont réunies, de passer
outre son opposition pour permettre le début, ou la poursuite, des travaux.
Nous pourrions simultanément exiger l’usage du français pour les prêches
sinon dans toutes les mosquées – il existe bien des églises polonaises, russes
ou portugaises sur notre territoire –, du moins dans la plupart d’entre elles,
et en tout cas dans toutes les mosquées importantes ; cette mesure se justifie
d’autant plus que la majorité des Musulmans résidant en France sont
originaires de pays francophones. Un contrôle plus pointilleux devrait par
ailleurs être exercé sur le profil des imams étrangers. Des efforts ont été
fournis dernièrement, mais il faudrait instaurer une procédure rigoureuse
comportant une formation aux principes républicains et la signature d’une
charte dont le non-respect entraînerait l’expulsion du territoire.
La bataille culturelle se joue aussi à l’école. Un renforcement de
l’enseignement laïc du fait religieux pourrait diffuser une vision éclairée de
l’islam. Nous devrions par ailleurs montrer plus d’intransigeance envers les
comportements traduisant un rejet des valeurs républicaines ou des mœurs
françaises. Il serait contre-productif, en revanche, d’édicter des règles
inutilement vexatoires comme l’interdiction du port du voile à l’université
ou pour les mères accompagnant les sorties scolaires. Quant à l’idée de
supprimer les menus de substitution, elle a quelque chose d’ubuesque. On
ne peut que regretter, plus généralement, que certains responsables
politiques créent régulièrement de vaines polémiques à propos de mesures
tout à fait anodines, telles que l’autorisation accordée en 2016 aux candidats
musulmans de bénéficier d’un report de vingt-quatre heures de leurs oraux
de rattrapage du baccalauréat afin qu’ils puissent célébrer la fin du
ramadan.
En ce qui concerne la vie en société, il faudrait tracer une « frontière
claire » entre « ce qui est légitime et ce qui ne l’est pas » 12 : entre ce qui
relève de la liberté individuelle de pratiquer sa religion et ce qui relève
d’une expansion de normes contraires aux nôtres dans l’espace public. C’est
ce que nous avons commencé à faire avec l’interdiction de la burqa. Il s’agit
là d’un exercice extrêmement délicat, qui suppose nuance et doigté, mais
nous ne pourrons en faire l’économie si nous voulons éviter la propagation
des conflits. On peut penser, en outre, que les modérés seraient plus
nombreux à se manifester s’ils se sentaient appuyés par l’État.
Encore une fois, c’est un long, un très long labeur qui nous attend, car
nous avons laissé s’amonceler les problèmes, mais, pour peu que nous nous
y attelions sérieusement, l’issue ne fait aucun doute. Que représentent les
islamistes au regard de la population française, que représentent-ils même
au regard de la communauté musulmane de France ? Une petite minorité –
une minorité active, rusée et déterminée, mais une petite minorité. Qui plus
est, notre projet collectif est infiniment plus attirant que le leur. Il suffirait
que nous mettions à le promouvoir le quart de l’énergie qu’ils mettent à
l’assaillir. Nous ne devons donc pas nous inquiéter, mais nous reprendre.

Conçus ensemble, ces quatre chantiers pourraient constituer le socle d’une


politique d’unité nationale, dont le but serait de s’attaquer aux racines de
nos divisions : divisions sociologiques, territoriales et communautaires,
mais aussi cette division plus subtile, plus discrète, mais qui est peut-être la
mère de toutes les autres, celle où nous conduit le relâchement de notre
sentiment d’appartenance collective.
L’inspiration de ces propositions n’est pas neuve. D’aucuns les
assimileront, par conséquent, à une volonté de revenir en arrière. Cette
rengaine a pourtant été cent fois réfutée : « Sommes-nous des êtres
conscients et libres, ou des pierres roulant sur une pente ? […] Lorsqu’on
dit : revenir de ses erreurs, cette expression ne signifie nullement un retour
en arrière. Mais on devrait évoquer bien plutôt un changement de direction
dans la marche en avant. » 13 Souvenons-nous d’ailleurs que la modernité fut
d’abord préparée par une Renaissance, une réappropriation d’un patrimoine
longtemps délaissé, un retour à des sources que l’on avait crues à jamais
taries.

1. Pierre Moscovici et François Hollande, en novembre 2013 pour le premier, en mars de la même
année pour le second.
2. « Jean-Claude Juncker : “J’ai choisi de ne pas sanctionner la France” », Le Monde, 29/11/2014.
3. « Contribution sur la Négritude à l’occasion de la première Conférence des peuples noirs de la
diaspora à Miami » (1987), repris dans Les grands discours du XXe siècle, présentés par Christophe
Boutin, Flammarion, 2009, p. 300-310. Aimé Césaire disait également, juste avant le passage cité :
« Nous sommes tout simplement du parti de la dignité et de la fidélité. Je dirais donc : provignement,
oui ; dessouchement, non. »
4. Le peuple, p. 219-220 dans l’édition GF-Flammarion de 1992.
5. Cité par Jean-Claude Michéa dans L’empire du moindre mal ; Essai sur la civilisation libérale,
Climats, 2007, p. 156.
6. La remise à l’honneur de la vocation nationale de l’enseignement de l’histoire serait également
l’occasion de rompre avec la sécheresse faussement scientifique et l’éclatement chronologique
actuels, qui peuvent transformer les leçons en pensums incompréhensibles.
7. David Goodhart oppose ainsi, schématiquement, les « Anywheres » (les « Gens de partout »),
aux identités portables, acquises notamment grâce à leurs succès scolaires et professionnels et qui
leur permettent d’évoluer avec aisance d’un lieu à l’autre, et les « Somewheres » (les « Gens de
quelque part »), aux identités assignées, fondées sur l’appartenance à un groupe ou l’attachement à
un lieu, et qui se sentent souvent déstabilisés par les changements rapides (The Road to somewhere.
The populist revolt and the future of politics, Hurst & Company, 2017, non encore traduit en
français).
8. C’est par exemple l’approche défendue par France Stratégie dans sa note « Dynamiques et
inégalités territoriales », publiée en juillet 2016.
9. L’Allemagne est souvent prise comme référence, alors que ses Länder – y compris ceux qui ont
été créés lors de la réunification – ont des dimensions extrêmement variables et que leurs contours
sont le fruit de l’histoire et non d’une décision technocratique.
10. Songeons en particulier aux jeunes partis faire le djihad à cet âge où, dit le poète, « on n’est pas
sérieux ». Il faut donner une seconde chance à ceux dont le repentir est sincère. Ils peuvent même
nous apporter une aide précieuse dans la lutte contre l’embrigadement : c’est par exemple ce que fait
inlassablement Mourad Benchellali, passé successivement par les camps d’entraînement
d’Afghanistan et la prison de Guantanamo.
11. Pour une présentation de ce plan, voir « Ce qu’il faut savoir sur la Fondation présidée par
Chevènement », L’Express.fr, 29/08/2016.
12. « L’islam en France : ce qui est légitime et ce qui ne l’est pas », Philippe d’Iribarne, Le Figaro,
05/08/2016.
13. Georges Bernanos, La France contre les robots, in Essais et écrits de combat, tome II,
Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », p. 1045.
12
Une politique républicaine
d’immigration

Le complément d’une entreprise de reconstruction de la République


française serait de réformer notre politique d’immigration, d’intégration et
d’attribution de la nationalité.
L’immigration est certes une question seconde : elle n’a joué dans la crise
française qu’un « rôle de révélateur, d’accélérateur, d’amplificateur et de
bouc émissaire » 1. Bien des problèmes qui nous inquiètent aujourd’hui se
régleraient d’eux-mêmes si la France reprenait confiance en elle et si la
République redevenait un projet mobilisateur. Bien des problèmes, oui,
mais non pas tous, car notre politique est intrinsèquement problématique –
et les problèmes qu’elle pose sont loin d’être secondaires.
Cette question sera examinée de manière plus détaillée que les
précédentes, car il s’agit d’un champ presque vierge. On trouve, dans les
ouvrages et les rapports comme dans les programmes des différents partis,
des propositions précises sur le système électoral, la construction
européenne, l’enseignement de l’histoire, la réduction des inégalités,
l’aménagement du territoire, l’école ou encore la place de l’islam en France.
En revanche, le flou règne s’agissant de l’immigration. Parmi ceux-là
mêmes qui affirment la nécessité d’une profonde réforme, peu s’aventurent
à en dessiner les contours : certains s’emmurent dans un constat désabusé,
d’autres se contentent d’avancer quelques mesures éparses, d’autres encore
ajoutent à la confusion par de grossiers effets d’annonce – « Divisons les
flux par deux, ou par trois ! » –, tandis que la majorité s’en tient à de vagues
slogans qui peuvent tout recouvrir. Favoriser l’intégration, réguler
l’immigration, qui s’y opposera ? Mais qu’entend-on exactement par là ?
Qu’est-ce que l’intégration, que signifie régulation, de quelle immigration
parle-t-on, et surtout comment compte-t-on s’y prendre concrètement ? Là
sont les véritables enjeux, là sont les vraies difficultés – et l’on ne peut se
tenir pour quitte tant que l’on ne s’y est pas confronté.
Les pages qui suivent ont donc pour vocation d’ouvrir un débat argumenté
sur ce qui devrait nous occuper au premier chef : la définition de nos
objectifs et des moyens de les atteindre.

À mon sens, le but d’une politique républicaine d’immigration devrait être


de nous assurer, d’une part, que les immigrés appelés à s’installer
définitivement sur notre territoire souhaitent s’y intégrer, c’est-à-dire
adhérer à nos valeurs et se rapprocher de nos mœurs, et, d’autre part, que
les installations définitives d’immigrés ne modifient que marginalement, et
progressivement, la composition du peuple français.

L’INTÉGRATION

Pour ce qui est de l’intégration des immigrés, notre politique repose sur un
postulat erroné. Elle part en effet du principe que l’intégration est d’abord
une action du pays hôte, auquel il suffirait d’élaborer un « parcours »,
éventuellement assorti de la signature d’un « contrat », pour la garantir. En
réalité, l’intégration est d’abord un choix personnel de chaque immigré,
puisqu’elle consiste à modifier une partie, plus ou moins importante, de son
identité ; elle « se joue sur le registre affectif et moral », elle « ne se
commande pas » mais « se décide librement » 2.
L’État devrait donc non pas imposer des obligations aux immigrés, mais
vérifier que ceux d’entre eux qui demandent à résider durablement en
France adoptent une démarche d’intégration.
La question se posant essentiellement pour l’immigration extra-
européenne, il faudrait prévoir un dispositif spécifique en ce qui la
concerne.
Pour les étrangers ressortissants d’un pays non membre de l’Union
européenne venant en France à titre professionnel, la règle pourrait être le
non-renouvellement du titre de séjour au-delà d’une certaine durée de
résidence – mettons trois ans – sauf si, dans l’intervalle, ils ont donné des
gages d’intégration à la société française. À leur arrivée en France, ils
recevraient une brochure leur indiquant les organismes auprès desquels ils
peuvent, s’ils le souhaitent, suivre des cours de français, de civilisation
française et d’instruction civique ; des formations beaucoup plus étoffées
que celles qui sont aujourd’hui proposées devraient par ailleurs être
développées. Dans les six mois précédant l’expiration de la période initiale
de trois ans, ils pourraient formuler une demande étayée de prorogation de
leur titre séjour, qui devrait être parrainée par deux citoyens français
n’appartenant pas à leur communauté.
Ce système permettrait au passage de simplifier les procédures, dont la
lourdeur provoque aujourd’hui le dépit compréhensible de nombreux
immigrés. Pendant la durée de la période initiale, le renouvellement du titre
de séjour annuel serait conditionné à la conservation d’un emploi, mais il
s’effectuerait sans formalité, sur simple requête de l’employeur : les
immigrés seraient ainsi débarrassés de la corvée du périple annuel en
préfecture. Les immigrés restant en France au-delà de la période de trois ans
se verraient attribuer une carte de séjour quinquennale ; après quoi ils
pourraient, s’ils ne sont pas devenus français entre-temps, obtenir une carte
de résident décennale.

Les modalités de l’immigration familiale devraient également être


repensées.
Si l’installation cessait d’être, comme aujourd’hui, presque
automatiquement définitive même en l’absence d’intégration, il deviendrait
possible d’autoriser le regroupement familial dès l’arrivée en France, sous
réserve, évidemment, que l’immigré soit capable de subvenir aux besoins
de sa famille sans l’aide de la collectivité.
La priorité est toutefois de contrôler l’immigration via les mariages
« faussement binationaux ». Il est en effet probable que, dans bien des cas,
l’immigré ou enfant d’immigrés de nationalité française qui s’unit à un
habitant de son pays d’origine exprime un refus d’intégration. Le droit au
séjour qui découle pour un étranger non ressortissant d’un pays membre de
l’Union européenne du mariage avec un ressortissant français ne devrait
donc plus être accordé automatiquement lorsque l’étranger est un
ressortissant du pays d’origine du ressortissant français ou de l’un de ses
parents : l’administration doit pouvoir sonder les motivations de l’époux de
nationalité française ou de sa famille.
Cette question des mariages « faussement binationaux » est primordiale.
D’un côté, il est à peu près certain que la disposition proposée serait jugée
contraire à la Constitution par le Conseil constitutionnel, et contraire à la
fois à la Constitution et à la Convention européenne des droits de l’homme
par le Conseil d’État et la Cour de cassation, puisque, même si elle
s’applique à des étrangers, elle établit indirectement une différence de
traitement entre les Français au regard du « droit de mener une vie familiale
normale » ; d’un autre côté, c’est le seul moyen de contrôler l’immigration
via les mariages « faussement binationaux », et renoncer à ce contrôle
équivaudrait à permettre à une immigration incompatible avec l’objectif
d’intégration des immigrés de s’entretenir d’elle-même. Il s’agit donc de
trancher : soit nous nous en tenons au respect littéral du principe d’égalité et
des libertés individuelles malgré les conséquences néfastes qui en
résulteront pour la cohésion nationale, soit nous apportons une restriction
ciblée au principe d’égalité et à une liberté individuelle au nom de la
cohésion nationale.

Le corollaire du contrôle de la volonté d’intégration des nouveaux


arrivants serait de sanctionner les refus d’intégration manifestes des
étrangers installés sur notre territoire, en faisant plus systématiquement
usage de notre droit d’expulser les individus exprimant une hostilité à
l’encontre de la France ou un rejet de ses valeurs et de ses mœurs. En effet,
au-delà même de leur caractère inacceptable, ces comportements sont
doublement néfastes : ils exercent une pression communautaire sur les
immigrés, en les dissuadant de s’intégrer, et nourrissent les attitudes de rejet
à leur encontre.

Pour ce qui est des enfants d’immigrés, l’essentiel aurait été fait si nous
renouions avec notre ambition collective, à la fois nationale et républicaine,
et si nous nous assurions de la volonté d’intégration de leurs parents – ainsi
que de l’ampleur modérée des flux : ce sera l’objet de la prochaine section.
Il ne nous resterait plus, ensuite, qu’à traiter d’emblée les enfants
d’immigrés comme de futurs Français. De fait, en les ramenant
constamment à leur culture d’origine, « sous prétexte de vouloir [leur] bien,
on les condamne à rester pour toujours des étrangers » en France, « tout en
réservant le monopole de la francité à ceux qui, dès leur plus jeune âge, se
sont imprégnés de culture française dans leur milieu familial » 3. Libre aux
enfants d’immigrés de cultiver, s’ils le souhaitent, leurs attaches avec leur
pays d’origine, mais il n’appartient pas à l’école française de s’en
préoccuper : son rôle est au contraire de les enraciner dans le pays où leur
existence est appelée à se dérouler. Il faudrait donc organiser non pas des
enseignements de langue et de culture d’origine, mais des enseignements de
langue et de culture française supplémentaires.
Cela n’empêche pas de valoriser la contribution de l’immigration au
peuple français afin de faciliter l’appropriation du roman national par les
enfants d’immigrés. On pourrait insister, le moment venu, sur chaque étape
des flux migratoires, en illustrant le propos général par des portraits
d’individus célèbres ou anonymes. Par rapport à l’approche multiculturelle,
le changement serait double : d’une part, on appuierait moins sur l’étrangeté
des immigrés que sur la réussite de leur intégration ; d’autre part, la
présentation progressive des différentes immigrations, au fil de l’histoire de
France, renvoie l’image non pas d’une mosaïque, mais d’un peuple – non
pas d’une juxtaposition aléatoire d’éléments disparates sur une page
blanche, mais d’une greffe de rameaux féconds sur un arbre multiséculaire.

L’IMMIGRATION

L’intégration des immigrés et enfants d’immigrés dépendant également, et


pour une large part, de leur nombre, il est capital de réguler les flux
d’immigration. C’est la seule politique véritablement morale, a fortiori dans
un contexte d’aggravation des tensions intercommunautaires.
Commençons toutefois par mettre à part l’asile et l’immigration étudiante.
L’asile est moins un flux migratoire qu’un droit, pour le demandeur, et un
devoir, pour le pays d’accueil. Il n’est donc pas question de réduire le
nombre de titres de séjour délivrés pour ce motif ; le contexte actuel exige
même d’en accepter l’augmentation temporaire. Il s’agit seulement de
corriger les dysfonctionnements de la procédure – nous y reviendrons à
propos de l’immigration illégale.
Quant à l’immigration étudiante, qui existait déjà au Moyen Âge, elle
concourt à la diffusion des savoirs et au progrès de la compréhension entre
les peuples. Elle est une expérience intellectuelle et humaine. Elle étend le
rayonnement d’un pays. En résumé, elle est pour tous et en tous points
positive. Elle doit donc être encouragée. Il faut simplement s’assurer qu’elle
ne soit pas utilisée pour obtenir un titre de séjour, dans une démarche qui,
lorsque le visa étudiant n’a pu être ni renouvelé ni remplacé par un visa
professionnel, conduit au passage dans la clandestinité.

En matière d’immigration légale, l’enjeu est la régulation des flux


économiques et familiaux, qui doivent être abordés conjointement dans la
mesure où ils sont étroitement liés. Plus précisément, pour les raisons
exposées au deuxième chapitre, l’enjeu est la régulation des flux
d’immigration définitive en provenance de pays extra-européens.
Il faudrait que soient fixés chaque année, après un débat au Parlement, des
plafonds d’immigration géographiques correspondant aux capacités
d’accueil de la nation. Ces plafonds couvriraient les flux économiques, mais
aussi le regroupement familial, et leur calcul tiendrait compte du nombre de
transformations de visas étudiants en visas professionnels ; sans quoi ils ne
permettraient pas de réguler vraiment l’immigration.
On pourrait aussi envisager de développer, avec les pays du Sud
volontaires, un système de migrations temporaires. En clair, il s’agirait de
délivrer des titres de séjour non renouvelables, d’une durée variable, pour
répondre à des besoins ponctuels. Chacun pourrait y trouver avantage : les
travailleurs étrangers percevraient pendant un temps un salaire plus élevé
tout en enrichissant leurs compétences ; les pays d’origine bénéficieraient
des savoir-faire acquis par leurs ressortissants ; la France comblerait des
pénuries de main-d’œuvre en attendant que ses résidents puissent y
remédier.

L’autre grand enjeu est l’endiguement de l’immigration illégale.


C’est un enjeu infiniment plus complexe que la régulation de
l’immigration légale. C’est même l’un des enjeux les plus complexes – et
les plus délicats – auxquels nous soyons confrontés : ce qui est en cause, ce
sont les existences de personnes ayant tout quitté pour rejoindre notre
territoire et dont les motivations individuelles sont généralement
respectables et parfois même estimables – pensons à ceux qui envoient la
majorité de leurs gains à leur famille demeurée au pays.
Il faut cependant endiguer l’immigration illégale : elle nuit à l’intégration
en occasionnant des flux supplémentaires et en en abîmant l’image de
l’immigration aux yeux des autochtones ; elle favorise les activités non
déclarées, permettant la création d’entreprises reposant sur le travail forcé ;
elle nourrit des trafics de toutes sortes, dont certains s’apparentent à une
traite d’êtres humains 4 ; elle engraisse les marchands de sommeil et les
passeurs, qui prolifèrent à mesure que le créneau devient plus lucratif ; elle
constitue un vecteur de petite délinquance.
Ne serait-ce que du point de vue humanitaire, il est indispensable d’agir.
L’actualité est rythmée par les naufrages d’embarcations de fortune en
Méditerranée, qui ont déjà causé plusieurs milliers de décès. Or il n’y a que
deux solutions pour non pas mettre un terme à ces drames – ils dureront
vraisemblablement ce que durera la misère –, mais en réduire la fréquence.
La première serait d’ouvrir entièrement nos frontières ; on voit
immédiatement qu’elle est inenvisageable, puisqu’elle déclencherait un
immense exode qui déstabiliserait les sociétés européennes de manière
irréversible. La seconde est de lutter réellement contre l’immigration
illégale, afin de convaincre les migrants potentiels qu’ils n’obtiendront rien
par ce biais, tout en œuvrant à l’amélioration des conditions d’existence
dans leurs pays d’origine.
C’est par ce dernier point que la logique commande de débuter, car il est
la clé d’un règlement durable du problème. La meilleure façon de nous y
attaquer serait de nous départir de notre prisme exclusivement concurrentiel
en introduisant une dimension collaborative dans nos relations économiques
internationales. À défaut d’une telle révolution copernicienne, nous
pourrions du moins augmenter notre aide publique au développement : si
notre pays est l’un des plus importants contributeurs en valeur absolue, les
sommes versées ne représentent que 0,36 % de notre revenu national brut
(RNB), alors qu’un objectif de 0,7 % a été fixé par l’ONU. Au-delà des
montants alloués, c’est leur utilisation qui devrait évoluer. L’appellation
elle-même est inadéquate, car, ce que nous demandent les pays du Sud,
« c’est moins d’aide mais davantage d’investissements et de partenariats
économiques, technologiques et culturels » 5. Nous devrions également
songer à conclure des accords commerciaux préférentiels avec certains
d’entre eux.
Si la lutte contre l’immigration illégale doit être couplée à une action plus
résolue en direction des pays d’origine des immigrés illégaux, elle n’en est
pas moins nécessaire par elle-même – d’autant que, paradoxalement,
l’amélioration des conditions d’existence pourrait, dans un premier temps,
stimuler l’immigration illégale en procurant à un nombre accru de
personnes les ressources suffisantes pour l’entreprendre.
Qui plus est, la combinaison d’une lutte réelle contre l’immigration
illégale et d’une régulation des flux d’immigration extra-européenne
définitive pourrait indirectement servir au développement des pays du Sud.
Les départs soulagent leur pression démographique, mais à quel prix ? C’est
la composante la plus éduquée de leur jeunesse qui est le plus sujette à
l’émigration. Leurs forces vives subissent ainsi une saignée continuelle. On
rétorquera peut-être que les migrants soutiennent leurs pays d’origine par
leurs transferts monétaires, mais l’argent ne compense pas la perte de toutes
ces qualifications, de tous ces talents, de toutes ces énergies qui ne
reviendront plus.
Et il y a quelque chose de plus grave encore : cet état d’émigration
permanente a des répercussions sur l’estime de soi des peuples concernés.
Si leurs maux sont différents des nôtres, la relation de nombreux Africains à
leur identité collective n’en est pas moins dégradée. Nous vivons une
époque étrange. Tandis que de plus en plus de jeunes Français quittent la
France, de plus en plus de jeunes Africains quitter leur pays pour l’Europe,
et notamment la France ; tandis que de jeunes Français d’origine africaine
fantasment sur le pays d’origine de leurs parents, de jeunes Africains
fantasment sur l’Europe, et notamment la France ; tandis, même, que de
jeunes Français d’origine africaine chantent leur haine de la France, de
jeunes Africains chantent leur rêve d’Europe, et notamment de France. Il y
a manifestement quelque chose qui ne tourne pas rond…
Les Africains ont moins besoin de visas que de confiance en eux-mêmes
et en leur destin collectif. Ils ont besoin que leur jeunesse rêve non pas d’un
ailleurs, mais d’un meilleur avenir pour leur pays, ils ont besoin qu’elle
s’emploie à le développer plutôt qu’à le fuir. C’est pourquoi la limitation
des possibilités d’émigration définitive pourrait occasionner un électrochoc
salutaire.

Nous ne pourrons jamais empêcher complètement l’immigration illégale,


mais il existe des moyens de la réduire dans le respect de nos valeurs. À cet
égard, plusieurs points mériteraient de retenir davantage l’attention.
Le premier est l’importance décisive de la lutte contre l’emploi
d’immigrés illégaux. N’en déplaise à ceux qui brandissent la réforme de nos
prestations sociales comme mesure phare, il n’est pas sérieux, au vu des
risques que comporte l’immigration illégale, de prétendre que les immigrés
illégaux sont d’abord mus par le désir d’accéder à notre système de
solidarité. C’est pour travailler qu’ils viennent dans notre pays – et la
plupart y travaillent effectivement. L’État le sait d’ailleurs pertinemment,
puisque, répétons-le, beaucoup travaillent de manière déclarée. La vérité,
répétons-la également, c’est que les gouvernements, de droite comme de
gauche, s’accommodent fort bien de cette situation.
Un gouvernement réellement désireux de lutter contre l’emploi
d’immigrés illégaux commencerait par interdire la déclaration des salariés
dépourvus de numéro de sécurité sociale valide. Il renforcerait également
les contrôles : qui peut croire que la police et l’administration françaises
seraient incapables, l’une de repérer les principaux sites, l’autre de mener
des inspections dans les secteurs les plus touchés ? La loi devrait
parallèlement prévoir des sanctions alourdies. En cas de fraude massive et
délibérée, les avoirs de l’entreprise seraient confisqués. Dans tous les cas,
les pénalités seraient augmentées et calculées en fonction du nombre mais
aussi de la durée d’emploi estimée des immigrés illégaux. Surtout, elles
seraient versées non plus au budget de l’État, mais aux immigrés illégaux,
afin qu’ils puissent rentrer dans leur pays dignement. La reconduite à la
frontière deviendrait ainsi éthiquement acceptable. Il n’est pas admissible,
en effet, de renvoyer comme des malpropres des gens qui ont travaillé pour
nous : lorsqu’un Français emploie un immigré illégal, la France contracte
une dette morale vis-à-vis de ce dernier. S’agissant des immigrés illégaux
employés en France par des étrangers, il n’est plus question de dette morale,
mais la justice impose tout autant de redistribuer les revenus de l’employeur
vers son ou ses employés.
Une telle politique permettrait également de limiter les régularisations :
c’est parce que l’État français autorise en fait – par sa complaisance –
l’emploi massif d’immigrés illégaux qu’il se trouve dans l’obligation de
procéder à des régularisations massives au fil de l’eau. Il faut sortir de cette
situation malsaine dans laquelle notre société s’excuse d’exploiter les
immigrés illégaux en en régularisant une partie, qui n’est même pas la plus
vulnérable, au bout d’un certain temps. Si la déclaration de salariés
dépourvus de numéro de sécurité sociale valide était interdite, un des
principaux motifs de régularisation disparaîtrait. Pour les immigrés illégaux
employés au noir, la règle serait la reconduite à la frontière assortie d’un
pécule proportionnel à la durée estimée du travail en France ; il n’y aurait
d’exception que pour les personnes séjournant en France depuis un temps
particulièrement long. En revanche, la plupart des autres motifs de
régularisation – familiaux, humanitaires, services rendus notamment –
pourraient être conservés.
S’agissant des reconduites à la frontière, nous avons le tort de nous
focaliser sur la question de la rétention. Dès 2011, un rapport sénatorial a
souligné que la première cause de notre « déficit d’exécution » des mesures
d’éloignement était le faible taux de délivrance des laissez-passer
consulaires, « indispensables pour une réadmission des intéressés dans leur
pays d’origine » 6. La priorité est donc d’obtenir une réadmission
automatique, comme le prévoit d’ailleurs l’accord de Cotonou conclu entre
les pays de l’Union européenne et les pays dits ACP (Afrique, Caraïbes et
Pacifique) 7. L’État français, ou, mieux encore, l’ensemble des États
européens confrontés au même problème devraient donc agir auprès des
pays d’émigration. Dans l’idéal, cela pourrait passer par un pacte en vertu
duquel une aide au développement rénovée, et complétée par des accords
commerciaux préférentiels, aurait pour contrepartie une coopération sincère
à la lutte contre l’immigration illégale.
L’entrée en vigueur d’un système de réadmission automatique exercerait
aussi un effet dissuasif sur les traversées clandestines de la Méditerranée
depuis l’Afrique 8. À court terme, il ne semble pas y avoir d’autre solution
que celle que propose Hubert Védrine : multiplier les patrouilles navales à
proximité des côtes pour empêcher les départs et détruire les bateaux des
passeurs, tout en accroissant les moyens mis en œuvre pour repêcher les
passagers des embarcations ayant chaviré 9. Néanmoins, les centres spéciaux
censés distinguer les demandeurs d’asile, dont chaque dossier doit être
examiné, des migrants économiques, qui ne peuvent être admis au séjour,
ne pourront fonctionner que si des procédures de rapatriement sont
instituées pour ces derniers.
Notre capacité de reconduite à la frontière est également l’une des clés de
la réforme du droit d’asile, dont la Cour des comptes a pu écrire qu’il était
devenu « la principale source d’arrivée d’immigrants clandestins en
France » 10. Le taux d’éloignement des personnes déboutées est en effet
dérisoire : toujours selon la Cour des comptes, seules 1 432 sur 40 206
avaient été éloignées en 2014 11. Un autre problème est le détournement de
la procédure à des fins de migration économique. On pourrait imaginer,
pour réduire ce risque, d’imposer aux ressortissants des « pays d’origine
sûrs » de déposer leur demande auprès des services consulaires français de
leur pays ou d’un pays limitrophe.

C’est à ce prix – au prix d’une réforme du droit d’asile, mais aussi d’une
réforme globale de notre politique d’immigration et d’intégration – que
nous pourrons faire preuve de la générosité souhaitable en cas de crise
humanitaire provoquant un afflux exceptionnel de réfugiés.
On a déploré, à juste titre, la réticence du peuple français à accueillir des
Syriens. Le même peuple avait pourtant accueilli plus de 100 000 boat
people en 1979. Cette différence s’explique par la dégradation de notre
situation économique – croissance faible, déficits élevés, dette
exponentielle – et sociale – précarisation de l’emploi, chômage de masse –,
mais aussi, plus substantiellement, par le fait que, après trois décennies
d’une politique d’immigration et d’intégration déraisonnable, nos capacités
d’accueil, tant matérielles que morales, sont saturées.
Le résultat, c’est que, nous qui acceptons des immigrés qui n’ont pas la
moindre intention de s’intégrer, nous qui acceptons une immigration
illégale structurelle, nous avons du mal à accepter des familles jetées sur les
routes par la guerre. Beau progrès assurément ! Le spectacle de nos tensions
intercommunautaires accentue en outre la méfiance, déjà forte, des pays
d’Europe centrale et orientale, auxquels il est loisible de prétexter, pour
fermer leur porte aux réfugiés, qu’ils n’ont pas envie d’imiter notre
exemple. Beau progrès là encore !
Ne doutons pas que, si la volonté d’intégration des immigrés extra-
européens appelés à s’installer définitivement sur notre sol était contrôlée ;
si l’immigration extra-européenne définitive était régulée ; si une lutte
réelle était engagée contre l’immigration illégale ; ou si seulement le peuple
français était persuadé qu’il en serait ainsi à l’avenir ; alors il trouverait des
réserves de générosité insoupçonnées et serait prêt, malgré sa situation
économique et sociale dégradée, à prendre une part plus importante à
l’accueil des réfugiés de Syrie – ou d’ailleurs.

LA NATIONALITÉ

La réforme de notre politique d’immigration et d’intégration devrait


logiquement s’accompagner d’une réforme de notre politique d’attribution
de la nationalité, afin de redonner du sens, et du lustre, à l’entrée dans la
communauté française.
En ce qui concerne les adultes, il serait préférable de rassembler en une
procédure unique les procédures de naturalisation et d’acquisition de la
nationalité à raison du mariage. Nous pourrions également prévoir un
dispositif de parrainage ici aussi. Il faudrait en tout cas que le contrôle de
l’« assimilation à la communauté française » 12 – que l’on pourrait aussi bien
nommer « intégration », car il ne s’agit pas de revenir à l’assimilation de
jadis, conçue dans une autre France par d’autres Français – soit toujours
réalisé avec la rigueur qui convient.
La cérémonie de naturalisation devrait par ailleurs être solennelle, au lieu
de se réduire, comme celle à laquelle j’ai assisté, à une formalité
administrative expédiée dans une pièce aux murs ternes et au plafond bas.
La naturalisation pourrait se dérouler au rythme d’une promotion par an,
fixée au 14 juillet. Au cours des célébrations de la fête nationale, les villes
concernées organiseraient une cérémonie dans la plus belle salle ou sur la
place de la mairie. L’apéritif qui suivrait serait ouvert à tous les habitants de
la commune, afin de manifester que c’est la communauté nationale dans son
ensemble qui accueille ses nouveaux membres.

En ce qui concerne les enfants d’immigrés grandissant en France, il


faudrait une réforme plus profonde.
Sous réserve que l’école recouvre sa mission d’instruction civique et
morale et d’intégration nationale et que l’immigration extra-européenne
définitive soit à la fois régulée et conditionnée à un désir d’intégration, le
principe selon lequel ces enfants ont naturellement vocation à devenir
français demeure tout à fait valable, mais les modalités de mise en œuvre de
ce principe devraient être revues.
Deux éléments posent problème : l’acquisition automatique de la
nationalité française et la possibilité de l’acquérir durant sa minorité.
L’idée que l’acquisition automatique de la nationalité française à la
majorité à raison de la naissance et de la résidence en France constituerait
un principe républicain est une invention récente. La loi de 1889 qui l’a
instituée, en même temps que le double droit du sol – un enfant d’étrangers
né en France est français dès sa naissance si l’un de ses parents est lui-
même né en France –, avait essentiellement pour but d’assurer l’égalité
devant les obligations militaires. Il s’agissait, au dire même du rapporteur
de la proposition de loi à l’Assemblée nationale, « d’obliger des individus
qui trouvent leur intérêt à ne se rattacher à aucune collectivité déterminée,
afin d’en éviter les charges, à remplir leur devoir d’homme et de
citoyen » 13.
Le débat n’était pas seulement théorique. Avant l’institution du double
droit du sol, la majorité des enfants étrangers nés en France d’un parent
étranger lui-même né en France utilisaient leur faculté de répudier la
nationalité française : pour la classe de 1882, 1 554 jeunes hommes sur 2
942 l’avaient fait ; ils étaient même 2 478 sur 3 186 en 1883. C’est afin de
corriger ce qu’ils percevaient comme une injustice que des parlementaires,
en majorité issus du département du Nord, qui concentrait 30 % de la
population étrangère, ont déposé leur proposition de loi : « Il y a une
inégalité choquante entre la situation du Français fidèle qui sera obligé de
quitter son pays, sa profession pendant un nombre assez considérable
d’années et la situation de celui qu’on devait croire français, qui, pour tous,
était français, et qui, à un moment, pour se dérober à un devoir militaire,
excipe d’extranéité. » De manière plus conjoncturelle, l’État français
craignait également de « voir son œuvre de colonisation contestée par
l’Espagne et surtout par l’Italie », dans la mesure où les étrangers
représentaient près de la moitié de la population européenne d’Algérie.
Aucun des instigateurs du texte n’a soutenu que l’acquisition automatique
de la nationalité française à la majorité constituait un principe républicain.
Le fétichisme qui entoure aujourd’hui cette disposition est donc comparable
à celui qui entoure le célibat des prêtres : voici des règles établies dans un
contexte historique précis, et en fonction de ce contexte, qui ont ensuite été
abusivement élevées au rang de dogme intangible.
D’un point de vue théorique, la nécessité d’une démarche pour acquérir la
nationalité française est bien plus cohérente avec le projet républicain. Il est
pour le moins paradoxal de n’exiger aucune démarche pour entrer dans une
nation que l’on définit en partie par l’adhésion de ses membres – de ne pas
exiger l’expression de la volonté ne serait-ce qu’un seul jour pour rejoindre
une nation que l’on définit en partie comme un « plébiscite de tous les
jours ».
Il faut par ailleurs que la démarche soit accomplie à un âge où le jugement
individuel est formé. Il s’ensuit que seuls les étrangers majeurs devraient
être autorisés à demander la nationalité française – il est aujourd’hui
possible d’acquérir la nationalité par déclaration à l’âge de treize ou de
seize ans.
Pour les étrangers nés en France qui en feraient la demande à leur
majorité, la naturalisation serait de droit. Néanmoins, à la fois par principe
et pour tenir compte de la situation actuelle, la disposition qui permettait
autrefois au gouvernement de s’opposer par décret, dans les six mois
précédant la majorité d’un étranger, à l’acquisition de la nationalité
française pour « défaut d’assimilation », devrait être rétablie.
Pourquoi ne pas tout bonnement supprimer la procédure d’acquisition de
la nationalité française à la majorité, en se contentant d’une unique
procédure de naturalisation pour tous les étrangers ? Un tel système ne
serait certes pas moins « républicain » : ce qu’implique la conception
républicaine, c’est la possibilité pour un étranger de devenir français, et
cette possibilité serait préservée. Le système aurait cependant le tort de ne
pas rendre justice à l’expérience vécue par la plupart des enfants étrangers
nés en France : en grandissant parmi nous, avec nous, ils participent de
notre vie collective, ils s’imprègnent de notre histoire et de notre culture, ils
se projettent dans notre avenir au même titre que les enfants français. Ce
n’est pas en rendant plus difficile leur accès à notre nationalité, mais en
s’assurant du désir d’intégration des immigrés avant de les autoriser à
s’installer définitivement sur notre sol et en replaçant la France et la
République au cœur de notre école, afin de les donner à aimer à tous les
enfants, que nous resserrerons les liens distendus de notre peuple. Il peut
arriver qu’un étranger, tout en rejetant le pays où ses parents ont choisi de
s’installer, souhaite en acquérir la nationalité parce qu’il y trouve son
intérêt ; c’est pourquoi le gouvernement devrait pouvoir, le cas échéant,
s’opposer à une naturalisation. Mais la règle devrait être, selon moi, la
naturalisation de droit pour ceux qui la demandent. J’y vois non pas une
menace pour l’unité nationale, mais un témoignage de la confiance que
notre nation doit avoir en elle-même.

1. Pierre Nora, « Malheureuse, oui, mais pourquoi ? », Le Débat, no 179, mars-avril 2014.
2. « Malika Sorel : “En matière d’intégration, on est passé du contournement au renoncement” »,
LeNouvelEconomiste.fr, 14/11/2012.
3. Krzysztof Pomian, « Partir du présent », Le Débat, no 175, mai-août 2013.
4. Le 14 novembre 2013, le ministre de l’Intérieur, Manuel Valls, faisait cette déclaration à la
commission spéciale chargée d’examiner la proposition de loi renforçant la lutte contre le système
prostitutionnel : « Nous estimons à 20 000 au moins le nombre de prostituées exerçant en France,
dont 80 à 90 % d’origine étrangère, venues des pays de l’est de l’Europe, d’Afrique – notamment du
Nigeria –, d’Amérique latine ou encore de Chine. Coupées de tout environnement familial ou amical,
ayant reçu peu d’instruction, dépersonnalisées et souvent violentées, otages de leur condition
d’irrégulières, ces femmes représentent des proies faciles et dociles qui rapporteraient aux mafias
européennes plus de 2 milliards d’euros par an. »
5. Jean-Pierre Bachy, cité dans Atlas de la Grande Europe, Éditions Autrement, 2013, p. 29.
6. Avis no 116, tome XI, « Sécurité – Immigration, asile et intégration », rédigé par les sénateurs
Jean-Patrick Courtois et François-Noël Buffet sur le projet de loi de finances pour 2011, p. 63.
7. Voir le point 5,c de l’article 13 : « Les parties conviennent également que : – chaque État
membre de l’Union européenne accepte le retour et réadmet ses propres ressortissants illégalement
présents sur le territoire d’un État ACP, à la demande de ce dernier et sans autres formalités ; –
chacun des États ACP accepte le retour et réadmet ses propres ressortissants illégalement présents sur
le territoire d’un État membre de l’Union européenne, à la demande de ce dernier et sans autres
formalités. »
8. Les traversées depuis la Turquie sont volontairement mises de côté, bien qu’elles aient elles
aussi entraîné de très nombreux décès : d’une part, elles concernent principalement des réfugiés,
même si des migrants économiques se mêlent à eux ; d’autre part, elles constituent un phénomène
conjoncturel, dû à la crise syrienne, et doivent donc être traitées séparément.
9. « Européens, soyez audacieux et innovants en matière d’immigration ! », Le Monde, 13/05/2015.
10. « Droit d’asile : le rapport explosif de la Cour des comptes », Le Figaro, 13/04/2015.
11. Référé relatif à l’accueil et à l’hébergement des demandeurs d’asile, remis le 30/07/2015 au
Premier ministre, p. 8.
12. Aux termes de l’article 21-24 du code civil, « nul ne peut être naturalisé s’il ne justifie de son
assimilation à la communauté française, notamment par une connaissance suffisante, selon sa
condition, de la langue, de l’histoire, de la culture et de la société françaises, […] et des droits et
devoirs conférés par la nationalité française ainsi que par l’adhésion aux principes et aux valeurs
essentiels de la République ».
13. Antonin Dubost, rapporteur du projet de loi à la Chambre des députés, cité par Patrick Weil
dans Qu’est-ce qu’un Français ?, op. cit., p. 57. Les chiffres et citations des deux paragraphes
suivants sont tirés du chapitre 2 du même ouvrage.
CONCLUSION

Nous sommes à la croisée des chemins : soit nous continuons à nous


laisser glisser sur la pente de la déconstruction, soit nous nous attelons enfin
à la reconstruction de notre République, devenue au fil des ans une
référence obligée plutôt qu’une réalité vécue.
La récente élection présidentielle a constitué, tant par l’irruption
victorieuse d’une figure transpartisane que par le poids accru des votes
protestataires et la sortie systématique des sortants, une sanction sans appel
des mandats précédents. Un vent frais a soufflé, qui a emporté bien des
feuilles mortes. Mais la continuité des orientations perce derrière le
renouvellement des personnes. Le cap demeure essentiellement inchangé :
la vision du président se borne pour l’heure à la promesse que nous
épouserons d’autant mieux la marche du monde que nous aurons renoncé à
l’infléchir. On aperçoit distinctement les objectifs économiques, mais on
cherche en vain le but politique ; l’horizon semble la réussite privée
davantage que le succès collectif.
Tout indique pourtant que, par-delà les clivages, la majorité du peuple
français aspire à une véritable reconstruction républicaine. Il reste à savoir
si les responsables actuels seront capables de rompre avec leurs certitudes
pour opérer le revirement qui s’impose. Se trouvera-t-il, parmi nos élites,
suffisamment d’individus prêts à refuser le conformisme social et la facilité
des habitudes, en dépassant ce qui peut apparaître comme leur intérêt
immédiat ? S’en trouvera-t-il seulement assez pour estimer que le jeu en
vaut encore la chandelle ?
C’est à l’ensemble des Français de bonne volonté que s’adresse le présent
ouvrage. Il vise plus particulièrement à convaincre ceux qui se sont dépris
de la France qu’ils se sont égarés, et ceux qui en désespèrent qu’ils ont tort
de méconnaître nos atouts : oui, les difficultés, et des difficultés sérieuses,
se sont accumulées à cause de notre coupable inertie, mais nous les
surmonterons comme les précédentes pour peu que nous nous libérions de
cette maladie de l’âme qui nous paralyse.
On entend parfois qu’il nous manquerait, pour agir, une idéologie de
remplacement. Mais nous n’avons pas besoin d’une idéologie : nous avons
besoin de renouer avec nous-mêmes. C’est tellement simple, au fond. Nous
avons un si beau pays. Nous avons une si belle histoire. Nous avons un si
beau projet politique. À nous maintenant de le reprendre, adapté à notre
temps, ce projet né dans l’ardeur de la Révolution, ce projet tantôt mis en
œuvre, imparfaitement bien sûr, tantôt délaissé, parfois même rejeté,
cependant toujours là comme une boussole et un idéal – ce projet qui se
résume en une double ambition dont chaque terme est indispensable : une
nation de Français, une République de citoyens.
5, rue Gaston-Gallimard, 75328 Paris cedex 07
www.gallimard.fr

Couverture :
Illustration © Aline Bureau (détail).

© Éditions Gallimard, 2017.


STÉPHANE PERRIER

LA FRANCE AU MIROIR DE
L’IMMIGRATION

En dépit de certaines apparences, l’immigration ne


constitue pas le principal sujet de cet ouvrage. Ce dont
il est essentiellement question, c’est la crise interne à
la nation française, une crise tout à la fois politique et
morale, une crise de notre projet républicain aussi bien
que de notre identité collective.
La variété de ses symptômes permet d’appréhender
cette crise sous de multiples angles, de l’éducation aux
institutions en passant par l’économie. Si l’immigration
formera ici la pierre angulaire du raisonnement, ce
n’est pas pour lui prêter un rôle causal, ni même pour
lui donner la primauté parmi les enjeux contemporains,
mais parce qu’elle nous tend un formidable miroir.
Quand on l’envisage dans toutes ses implications, on
voit paraître la France telle qu’elle vit et se pense
aujourd’hui : c’est comme une bobine que l’on déroule.
Il s’agira donc, en dénouant minutieusement ce fil
emmêlé, d’exposer les ressorts de nos difficultés
présentes afin de cerner les moyens de les surmonter.
Nos atouts sont évidents, mais le temps presse.

Après avoir été fonctionnaire parlementaire, Stéphane


Perrier est cadre dans l’industrie. Il a trente-quatre ans.
La France au miroir de l’immigration est son premier
livre.
Cette édition électronique du livre
La France au miroir de l’immigration de Stéphane Perrier
a été réalisée le 2 août 2017
par les Éditions Gallimard.

Elle repose sur l’édition papier du même ouvrage


(ISBN : 9782072727054 – Numéro d’édition : 316577).

Code Sodis : N89026 – ISBN : 9782072727061 – Numéro d’édition :


316578.

Le format ePub a été préparé par Entrelignes (64) à partir de l’édition papier
du même ouvrage.