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LE MAGAZINE LITTÉRAIRE - N° 565 - MARS 2016 DOSSIER L’AFFAIRE ŒDIPE

MARS 2016 DOM/S 6,80 € - BEL 6,70 € - CH 12,00 FS - CAN 8,99 $ CAN - ALL 7,70€ - ITL 6,80 € - ESP 6,80 € - GB 5,30 £ - GR 6,80 € - PORT CONT 6,80 € - MAR 60 DHS - LUX 6,80 € - TUN 7,50 TND - TOM /S 950 CFP - TOM/A 1500 CFP - MAY 6,80 € www.magazine-litteraire.com

N° 565
562

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compagnon de route récemment plein de charme, d’émotion
disparu. » et de délicatesse [...]. »
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L’édito
Par Pierre Assouline

Tout écrivain mérite salaire

E
«
t vous, que faites-vous dans la vie ? – Écri- cracherait sur quelques centaines d’euros, cette mesure
vain. – Ce doit être passionnant ! Mais à part revêt une valeur symbolique guère évoquée dans le débat.
ça… je veux dire : quel est votre métier ? » Elle tient en un mot qui revient à deux reprises, comme
Entendez : mais comment gagnez-vous votre pour mieux en souligner l’importance, dans le communi-
vie ? Nul mépris dans cette réaction que tout qué du conseil d’administration du CNL : « travail ». Les
écrivain a subie. Non qu’il soit indigne de autres artistes travaillent, qu’ils soient peintres, photo-
vivre de sa plume, au contraire, quoi de plus noble, et puis graphes, chanteurs, musiciens, cinéastes. Le fait est que,
c’est si romantique. Mais les gens ont du mal à imaginer lorsqu’ils se produisent quelque part dans le monde dans
qu’on en vive vraiment. En quoi ils n’ont pas tort : hormis des instituts français sous la tutelle du Quai d’Orsay, tous
une centaine d’auteurs qui n’ont plus de problèmes de fin sont rémunérés ès qualités, à l’exception des écrivains,
de mois en début de mois, la plupart exercent non un gratifiés d’un misérable défraiement joliment appelé per
métier mais un autre métier parallèlement. C’est sur ce diem. Mais de quoi le ministère croit-il que ceux-ci vivent
paysage très réaliste de paupérisation et de précarisation lorsqu’ils consacrent plusieurs jours à porter la bonne
que s’inscrit une mesure controversée récemment prise parole de la culture française en parlant certes de leur
par le Centre national du livre (CNL). Auteurs payés, œuvre mais aussi des livres des autres, en par-
Chargé par le ministère de la Culture de dis- ticipant à des débats sur la langue française
organisateurs ou sur l’évolution des échanges intellectuels
tribuer bon nombre de subventions, le CNL
s’est penché sur la rémunération des écrivains paniqués ! dans notre pays, etc. ? En ces temps où le prin-
intervenant dans les manifestations qu’il soutient. Il a cipe de gratuité promu par Internet menace de s’installer
donc décidé que, si ces événements voulaient toujours être en tyrannie, il faut louer le CNL d’avoir rappelé que,
subventionnés, ils devaient verser a minima 150 € HT à lorsqu’un écrivain prend sur son temps d’écriture, de
tout auteur participant à une rencontre ou à un débat sur réflexion et de rumination pour parler en public, livrer le
son dernier livre, 226 € HT dès lors que cela lui demandait fruit de ses méditations, faire partager son expérience, il
une préparation comme pour une conférence, et 400 € HT travaille, lui aussi. Et que cela a un coût.
pour une lecture-performance. Cela s’applique aux auteurs On pourrait croire que le phénomène est typiquement
tant français qu’étrangers, étant exclus ceux qui viennent français. On sait en effet que, de longue date, en Grande-
juste dédicacer ainsi que les universitaires publiant dans Bretagne, aux États-Unis, en Italie, en Suisse et dans bien
leur spécialité et étant par conséquent déjà payés. d’autres pays, des romanciers et des poètes ne sont jamais
C’est peu dire que l’initiative du CNL a suscité la panique invités à lire en public sans être rémunérés, certains même
chez les organisateurs de salons du livre et de festivals lit- vivant en partie de cette activité. Or, tout récemment en
téraires (on en compte environ 500 par an, ainsi va la vie Angleterre, des auteurs et non des moindres ont tempêté,
littéraire). Leurs arguments ? Cela fera exploser leur bud- signant des lettres ouvertes appelant au boycott des mani-
get, car bon nombre d’entre eux invitent quelques cen- festations littéraires au motif que celles-ci les faisaient
taines d’auteurs. Conséquence annoncée sous forme de « travailler » sans les payer alors qu’il était impensable de
menace : ils en inviteront moins et, horresco referens, pri- demander à un musicien de se produire bénévolement,
vilégieront les best-sellers ; les petites villes auront moins sauf à soutenir une cause. L’écrivain Philip Pullman a
les moyens d’assumer cette nouvelle charge que les même bruyamment démissionné de son poste de pré-
grandes ; des salons et festivals dont l’accès était libre se sident du Oxford Literary Festival pour dénoncer cette
trouveront obligés de le faire payer ; la perte du label CNL situation : « Pourquoi le travail de tous les autres fournis-
entraînera en cascade des suppressions d’aides publiques seurs (imprimeurs, traiteurs, loueurs, électriciens…) de
ou privées, etc. Outre qu’on ne connaît pas d’écrivain qui cette manifestation est-il respecté et pas le nôtre ? » 

N° 565/Mars 2016 • Le Magazine littéraire - 3


Sommaire
Mars 2016 n° 565

Critique fiction
36 David Bosc, Mourir et puis sauter sur son cheval
Se jeter à corps perdu Par Camille Thomine
38 Charles Robinson, Fabrication de la guerre civile
Ma cité va bruisser Par Alexis Brocas
40 Patrick Lapeyre, La Splendeur dans l’herbe
Exquises et patientes approches Par Jean-Baptiste Harang
44 Laurence Cossé, La Grande Arche
L’architecte démoli Par Vincent Landel
48 Andrew Ervin, L’Incendie de la maison de George Orwell
Un publicitaire en cure chez l’écrivain Par Alexis Liebaert
49 Adam Thirlwell, Candide et lubrique

14
Un prodige du cabotinage Par Thomas Stélandre

PASCAL VICTOR/ARTCOMART
50 Arthur Schnitzler, Gloire tardive
Une heureuse découverte Par Jean-Yves Masson
52 Au fond des poches
54 Erich Kästner, Vers l’abîme
Bret Easton Ellis Convulsions berlinoises Par Philippe Claudel

Critique non-fiction
3 Édito Tout écrivain mérite salaire 56 Dominique Bourel, Martin Buber.
Par Pierre Assouline Sentinelle de l’humanité
6 Presto L’actualité en bref L’homme-livre Par Patrice Bollon
58 Aude Terray, Les Derniers Jours de Drieu la Rochelle
L’esprit du temps Le crépuscule de Drieu Par Bernard Morlino
10 Figure Pierre Boutang, le tyran métaphysique 60 Serge Daney, La Maison cinéma et le monde, 4
Par Gabriel Matzneff Entre le regard et la main Par Emmanuel Burdeau
14 Parcours American Rétro : 62 Roland Garros, Mémoires
l’intégrale de Bret Easton Ellis L’assoiffé d’azur Par Vincent Landel
Par Alexis Brocas 64 Stéphanie Roza, Comment l’utopie est devenue
18 Économie Inégalités, le débat reste inégal un programme politique
Par Patrice Bollon Une fiction agissante Par Maxime Rovere
20 Télévision Philip K. Dick, portrait panoramique
Par Alexis Brocas
22 Idées Bernard-Henri Lévy, retour au Livre
Par Maurice Szafran
24 Florilège Jack London, ses bons conseils
Par Bernard Quiriny
26 Cinéma Céline, l’impossible rencontre
Par Hervé Aubron

Grand entretien
28 Mario Vargas Llosa « Le fanatisme poursuit
la civilisation comme une ombre »
Propos recueillis par Albert Bensoussan et Alexis Brocas
34 Rendez-vous

28
GALLIMARD VIA OPALE/LEEMAGE

Portrait
66 Georges-Emmanuel Clancier, un siècle-écrivain
Par Olivier Cariguel
98 La chronique Le cas Jean d’O, nouvel écrivain national Entretien avec Mario Vargas Llosa
Par Maurice Szafran

4 - Le Magazine littéraire • N° 565/Mars 2016


Le Magazine littéraire
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de la publication : Thierry Verret,
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Œdipe explique l’énigme du Sphinx, Ingres Directrice artistique
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Œdipe, toujours roi


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Dossier coordonné par Sarah Chiche Valérie Cabridens (1965)
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68 Introduction Par Sarah Chiche Abonnez-vous Gabrielle Monrose (1906)
Fabrication : Christophe Perrusson (1910)
page 35
HISTOIRE D’UN COMPLEXE Activités numériques : Bertrand Clare (1908)
Responsable administratif : Vincent Gentric (1918)
70 Tous enfants d’Œdipe ? Par Julie Mazaleigue-Labaste ONT AUSSI COLLABORÉ
Comptabilité : Teddy Merle (1915)
Ressources humaines : Agnès Cavanié (1971)
72 La matrice freudienne Par Jacques André À CE NUMÉRO : Directeur des ventes et promotion
Maialen Berasategui, Valéry-Sébastien Sourieau (1911)
74 Chez Lacan, un phallus encombrant Par Hélène Blaquière Monique Devauton, Ventes messageries : À juste titres -
Benjamin Boutonnet - Réassort disponible :
75 Une camisole pour le désir Par Claro Juliette Einhorn, www.direct-editeurs.fr - 04 88 15 12 41.
Marie Fouquet, Agrément postal Belgique n° P207231.
76 Un complexe universel ? Par Olivier Douville Pierre Maury, Arthur Diffusion librairies : Difpop : 01 40 24 21 31
Montagnon, Pierre- Responsable marketing direct : Linda Pain (1914)
DU MYTHE À LA LITTÉRATURE Édouard Peillon. Responsable de la gestion des abonnements
Isabelle Parez (1912)
78 Au pied et à l’œil : de quoi Œdipe est-il le nom ? PHOTO DE COUVERTURE
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Par Daniel Loayza Stéphane Maréchalle/ Communication : Nelly Chirio (1970)


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80 Entre enquête et oracles, deux régimes rivaux de vérité (musée du Louvre). 44, rue Notre-Dame-des-Victoires,
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Par Frédérique Ildefonse © ADAGP-Paris 2016 pour Directrice générale : Corinne Rougé
les œuvres de ses membres
83 Les résurrections d’un héros Par Sébastien Rongier reproduites à l’intérieur de
(01 44 88 93 70, crouge@mediaobs.com)
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ce numéro.
85 Le premier des détectives Par Nicolas Tellop (01 44 88 97 78, jbrobert@mediaobs.com)
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88 Lettres aux pères Par Éric Pessan CE NUMÉRO COMPORTE


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LE FILM D’UN AVEUGLEMENT 1 encart abonnement
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90 Chez Pasolini, l’échappée de l’ange et du poète sur les exemplaires


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n° 0420 K 79505. ISSN- : 0024-9807
Par Anne-Violaine Houcke + Etranger (hors Les manuscrits non insérés
ne sont pas rendus.
Suisse et Belgique),
93 Jocaste Vénus Marie Pasolini Par Sébastien Smirou 1 encart abonnement
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N° 565/Mars 2016 • Le Magazine littéraire - 5


Presto
FFR E

2
LE C H I

S
MILLION
L’ÉDITION S’ENFLAMME
Garth Risk Hallberg était un illustre
inconnu quand l’éditeur américain
Knopf a mis 2 millions de dollars
sur la table pour éditer son premier
roman, City on Fire. En France, ce sont
les éditions Plon qui viennent de
publier cette fresque sur le New York
des années 1970, dont ils auraient
acquis les droits pour 150 000 euros.

L’HUMEUR DE…

Michel

ILLUSTRATION PHILIPPE DE KEMMETER POUR LE MAGAZINE LITTÉRAIRE


Crépu
Onfray, être contre
Il n’y a plus de philosophie
en France, et jamais le signifiant
« philosophie » n’aura été
autant à l’honneur. Médiatiquement
célébré, thérapeutiquement
prescrit, consciencieusement vidé
de sa substance. Onfray est le nom qui
convient à cette déroute, comme
si l’hercule de la Foire du Trône venait
nous annoncer la bonne nouvelle
de sa Parole. Non pas penser mais

CROQUÉ PAR… Philippe de Kemmeter


soulever des poids, arracher des
carottes du jardin. Il est très difficile Michel Tournier
de contrer Onfray, en raison même
du malentendu qu’on vient de dire :
« Dès demain, je ne pourrai plus répondre “Michel Tournier” à la question : quel est le plus grand
on croit attaquer une pensée, on arrive
romancier français vivant ? », confie Bernard Pivot le jour de la mort de l’auteur. Pilier
dans du beurre, dans quelque chose
de la littérature française, Michel Tournier est décédé le 18 janvier 2016, au presbytère de Choisel,
de très bovidé. […] Or il fallait que
quelqu’un s’avisât de cette situation. dans les Yvelines, où il était installé depuis plus d’un demi-siècle. Après avoir étudié la philosophie
Alain Jugnon, fantassin qui circule au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, il échoua deux fois à l’agrégation.
en vieilles sandales de paille, armé Selon lui, s’il l’avait obtenue, il n’aurait jamais écrit. Dans une lettre à un ami en 1962,
d’une seule pétoire à trois coups, vient il se confiait : « J’écris des livres que j’enfouis dans mes tiroirs pour ne plus les en sortir. »
de sonner la charge dans un petit livre Il publia en 1967 Vendredi ou les Limbes du Pacifique, récompensé par le prix du grand roman
de 114 pages (Contre Onfray, de l’Académie française. Une version jeunesse fut publiée l’année suivante sous le titre
éd. Lignes) bien écrit, bien envoyé.
de Vendredi ou la Vie sauvage. En 1970, Le Roi des aulnes lui vaudra à l’unanimité
Lire la suite sur www.lanrf.fr/ le prix Goncourt, dont il rejoignit le jury deux ans plus tard jusqu’en 2009. « Je suis un écrivain
classique puisqu’on m’invite dans les classes », avait-il l’habitude de proclamer.

6 - Le Magazine littéraire • N° 565/Mars 2016


ILS ONT DIT
CECI N’EST PAS
“unLesymbole :
voile est
le voile
UNE CRITIQUE
Par Bernard Morlino
sur les femmes est

ON NE DOIT PAS S’EN PRIVER :
un voile sur la raison.

Profession : écrivain, Jack London,
traduit de l’anglais (États-Unis) par Francis Lacassin
ADONIS, poète libanais né en Syrie en 1930, et Jacques Parsons (Les Belles Lettres).
La Stampa, 14 janvier. Tous ceux qui rêvent d’écrire doivent consulter cette grande
profession de foi. Les autres aussi. (Lire aussi p. 24-25.)
Un homme amoureux, Karl Ove Knausgaard, traduit du norvégien
par Marie-Pierre Fiquet (Folio). Grandeur et misère d’un écrivain
qui oppose le réel et son besoin vital d’écrire sur l’indicible.
Nos années éperdues, François Bott (Cherche midi). L’étreinte
de la nostalgie des années 1950 digne de feu Ettore Scola.
CHEZ GRASSET, ON ANNONCE Paix à leurs armes, Oliver Bottini, traduit de l’allemand par

UN LIVRE ÉCRIT PAR L’AUTEUR Didier Debord (Piranha). Un thriller en Algérie sur fond de terrorisme
et de trafic d’armes. À force d’en fabriquer, on finit par s’en servir.
Lu dans le programme des éditions Grasset à propos d’un livre J’ai écrit le rôle de ta vie, Marcel Pagnol, édition de
à paraître en mars : « Thomas Thévenoud est né en 1974. Il est Nicolas Pagnol (Robert Laffont). Les superbes lettres inédites de
toujours député de Saône-et-Loire, après avoir été brièvement la correspondance de l’illustre Méridional, avec Raimu, Fernandel,
secrétaire d’État dans le gouvernement de Manuel Valls. Cocteau et René Clair, nous transforment en poste restante.
Sa démission, pour des raisons fiscales, a fait l’objet Livre sans photographies, Sergueï Chargounov, traduit du russe
d’un immense scandale. Ce récit est son premier livre. Il l’a écrit par Julia Chardavoine, dessins de Vadim Korniloff (La Différence).
lui-même. » Vous avez bien lu : il l’a écrit lui-même. Ces souvenirs d’enfance nous restituent l’ex-URSS redevenue
On n’en revient pas nous-mêmes. Russie, sur fond d’hymne aux humbles gens.
Toutes nos vies, Stéphane Guibourgé (Le Rocher).
L’errance d’un solitaire. Triste et beau comme le son de la trompette
de Chet Baker.

ON PEUT S’EN DISPENSER :

 La France pour la vie, Nicolas Sarkozy (Plon).


La France ou le pouvoir ? Sur fond de repentance
à gogo, le mea culpa de « Casse-toi pauv’con ! ».
HANNAH ASSOULINE/OPALE/LEEMAGE

Dégoulinade de sincérité Canada Dry.


Le Cahier rouge des chats, anthologie réalisée par Arthur
Chevallier (Grasset). Il ne suffit pas de vivre auprès d’un chat
pour avoir le talent de Colette ou de Paul Léautaud.
Il faut continuer de marcher, Allain Bougrain Dubourg
(La Martinière). Est-ce parce qu’il a deux l à son prénom
qu’il vole au secours des oiseaux ? La prose de « l’ami des bêtes »

EN HOMMAGE À MAURICE NADEAU nous endort si l’on se réfère à la sentence de W. C. Fields :


« Un homme qui déteste les animaux et les enfants ne peut pas
Après une faillite, la disparition en 2013 de son fondateur, être tout à fait mauvais. »
Maurice Nadeau (photo), et bien des disputes, La Quinzaine Urgence ! Si l’océan meurt nous mourrons, Paul Watson
littéraire – qui fête cette année ses 50 ans – connaît d'autres (Glénat). Rappelons aussi que « Fumer tue » et
turbulences : un grand nombre de ses contributeurs historiques qu’il faut aussi regarder des deux côtés quand on traverse la rue.
lui tournent le dos et se lancent dans une nouvelle aventure Ce livre nous met le Cousteau sous la gorge.
avec la création d’un webzine littéraire : « En attendant Nadeau ».
www.en-attendant-nadeau.fr/

N° 565/Mars 2016 • Le Magazine littéraire - 7


Presto

EET
LE T W
LE RAP DE PNL
AU PRINTEMPS DES POÈTES « “On se souvient pourtant
Pour sa prochaine édition, le Printemps
des poètes a invité le groupe PNL, dont qu’il est mort oublié de tous.”
le titre phare s’intitule « Oh Lala » et dit
en substance : « J’suis dans un merdier, (Éric Chevillard) – Tout
dans un cul d’sac, ah ouais ta chatte,
toi ferme ta gueule, toi ferme ta écrivain devrait clouer cette
phrase au fronton de son ordi. »
gueule ! » Sur un rythme étonnamment
sirupeux pour un groupe de rap
(mais est-ce bien du rap ?), les chanteurs
@madmanclaro, 8 janvier
parlent de misère et d’ascenseur
bloqué au paradis. On reste sans voix.

LE BLOG DE…

Martin
Winckler
Madame Bovary, c’est
un peu vous, non ?
Dimanche 17 janvier

L’idée qu’un personnage est nécessai-


rement le « double » de l’auteur est
bien sûr souvent erronée. En ce qui

JEAN-GILLES BERIZZI/RMN-GRAND PALAIS (MUSÉE DU LOUVRE)


me concerne, on m’a beaucoup dit
que Franz Karma, le médecin che-
vronné du Chœur des femmes, me res-
semblait. Mais, quand j’écrivais le ro-
man, c’est à Jean, le jeune médecin
qui s’oppose à lui, que je m’identifiais.
Pour moi, Karma représente la figure
tutélaire de qui j’aurais voulu ap-
prendre. C’est un condensé de plu-
sieurs individus qui m’ont marqué
tels que mon père ou mon parrain en
écriture, l’écrivain Daniel Zimmer- Saint Jérôme méditant, de Jan Cornelisz Vermeyen, vers 1525.
mann, ou le personnage du Dr Niide
dans Barberousse de Kurosawa… J’ai
de l’admiration pour ces figures-là, Au Louvre, une secrète galerie des monstres
précisément parce qu’elles ne sont Un guide propose de nous faire découvrir avec beaucoup d’humour les œuvres insolites
pas moi. Émotionnellement, je me du Louvre : les peintures ratées. S’appuyant sur l’analyse picturale et les critiques de l’époque,
sens bien plus proche de Jean, de ses l’ouvrage s’amuse des corps anamorphosés, des incohérences historiques et des erreurs
préjugés et de ses colères, et aussi du d’interprétation. Ce saint Jérôme méditant du xvie siècle, entouré d’anges à la musculature
sentiment d’étrangeté qui l’habite. Je incroyablement développée, prête à sourire avec sa tête disproportionnée et son corps d’athlète.
n’ai pas de « particularité » anato- Les plus grands peintres n’échappent pas à l’inventaire, comme Giotto et son
mique visible mais, intérieurement, je saint François d’Assise recevant les stigmates par un Christ-poulet volant, ou encore Rubens qui
me sens intersexué. représente Marie de Médicis, son fils Louis XIII et quatre « cougars » au premier plan.
Lire la suite sur
À LIRE
wincklersblog.blogspot.ca/
Le Louvre insolent, CÉCILE BARON ET FRANÇOIS FERRIER, préface de Jacques-Pierre Amette,
éd. Anamosa, 126 p., 16,50 €.

8 - Le Magazine littéraire • N° 565/Mars 2016


73
FF RE

4
LE C H I
ADRIEN BOSC, L’année 2015 fut bonne
pour la vente des livres
du lundi au vendredi
de 15 h à 16 h. L’émission

DU SOUS-SOL dans la plupart


des pays européens.
– dont nous sommes
partenaires – sera
AU SEUIL « Les signaux sont consacrée chaque
timides, commente semaine à un ou
Adrien Bosc, le jeune fondateur
le quotidien italien deux grands auteurs
de la revue illustrée Feuilleton
Corriere della Sera, classiques. Les lundis
et des éditions du Sous-sol, pourtant c’est juste seront dédiés à la
intégrées au Seuil en 2014, est ce qu’il faut pour biographie de l’écrivain
investi de nouvelles fonctions penser que la longue et, chaque jour à
dans la maison. Le voilà directeur nuit éditoriale, 15 h 30, un périodique
adjoint de l’édition, sous la direction qui a duré cinq ans, est littéraire sera accueilli. LA LITTÉRATURE FRANÇAISE
d’Olivier Bétourné. Une ascension peut-être terminée. » Auteurs traités S’EXPORTE toujours aux États-Unis,
fulgurante pour l’éditeur écrivain Avec 1,8 % de hausse ces jours-ci : Yourcenar avec 473 titres traduits en 2015. Soit
en France, les ventes (semaine du 15 février)
né en 1986, qui a déjà créé la 162 romans, 130 essais, 116 romans
affichent une croissance et Henry James graphiques, 46 livres pour la jeunesse,
surprise en 2014 avec le succès
pour la première fois (semaine du 22 février). 16 recueils de poésie et 3 pièces
de son premier roman Constellation depuis 2009. Le de théâtre : entre autres, Despentes,
(éd. Stock), grand prix du roman Royaume-Uni connaît La nouvelle revue
Daoud, Houellebecq, Mauvignier,
de l’Académie française. une embellie avec illustrée Apulée
Rosenthal, Volodine… frenchculture.org/
6,6 % d’augmentation, (éd. Zulma), dirigée

TECHNIKART l’Italie 1,2 %, l’Espagne


1 %, et l’Allemagne
par Hubert Haddad,
a choisi pour son

RENFLOUÉ est, pour une fois,


le mauvais élève avec
premier numéro annuel
le thème des
Le magazine culturel Technikart, « Galaxies identitaires »,
- 1,6 %. Cette hausse
en redressement judiciaire, a enfin qui questionne
profite aux livres
trouvé un repreneur : Laurent de fiction : ce sont les les enfermements
Courbin, éditeur de logiciels pour romans qui réalisent la idéologiques,

THE IMAGE WORKS/ROGER-VIOLLET


la finance. Dans un entretien meilleure performance, les replis élitistes et
à Libération, l’actionnaire affiche devant les livres pour les fanatismes aveugles.
ses ambitions sans langue de bois. la jeunesse et Avec, notamment,
les contributions
Ce journal l’a « toujours fait marrer ». la bande dessinée.
de Jean-Marie Blas de
Il compte laisser le fondateur du
Les classiques sur les Roblès, Colette Fellous,
journal, Fabrice de Rohan-Chabot, ondes. « La Compagnie Abdellatif Laâbi,
aux commandes, mais il
ne lui confiera pas le chéquier,
des auteurs »,
une émission littéraire,
J.-M. G. Le Clézio,
Alain Mabanckou, EN CHINE,
parce qu’il fait « moyennement
confiance à Fabrice là-dessus ».
voit le jour sur les ondes
de France Culture,
Bernard Noël, James
Noël, Jean Rouaud…
LE POÈTE INDIEN
INTOUCHABLE
Les Chinois ne plaisantent pas
avec la poésie de l’Indien
Rabindranath Tagore (photo).
EET Le Nobel de littérature 1913
LE T W connaît une telle notoriété en Chine
« Bonjour, @NicolasSarkozy. qu’une traduction de Stray Birds
(Les Oiseaux de passage)
C’est juste pour vous demander a été retirée des ventes après une
vague de protestations des amateurs
d’arrêter de faire du mal du poète. Motif : la version
ne serait pas fidèle au texte et serait
à la littérature, même sans faire surtout trop vulgaire. Parmi
les termes litigieux, le traducteur
exprès. Là. » Palamède de Charlus @KeriKeriKeriii, 27 janvier avait utilisé le mot « entrejambe ».

N° 565/Mars 2016 • Le Magazine littéraire - 9


L’esprit du temps
Figure

BOUTANG
LE TYRAN MÉTAPHYSIQUE
Royaliste, nationaliste, catholique et séducteur, ostracisé et exquis : tel fut
le philosophe et poète Pierre Boutang, né il y a cent ans. Par Gabriel Matzneff

L
e 3 avril 2013, je déjeune rue rendra à Pierre Boutang la place émi- hélas ! du xxie, car dans ce domaine
J. SASSIER/ED. GALLIMARD

du Mail, à Paris, Chez Georges, nente qui est la sienne parmi les c’est de pis en pis) à un écrivain d’être
avec le patron des éditions philosophes français du xxe siècle. un esprit libre et d’exprimer dans ses
Hermann, Arthur Cohen. Le livres les passions contradictoires qui
nom de Pierre Boutang vient dans la Un aventurier de l’esprit lui dévorent le cœur.
conversation quand j’évoque sa tra- Schopenhauer soutenait que la plu- Le délateur, la délatrice, ceux qui ac-
Gabriel Matzneff duction du Banquet de Platon et sa part des livres durent peu. « Seuls sur- cusent, excommunient, dressent des
a dernièrement préface, qui suscita un vif émoi parmi vivent, expliquait-il à son disciple listes de proscription, sont des per-
publié le roman les spécialistes de l’Antiquité gréco- Frauenstaedt, ceux où l’auteur s’est sonnages consubstantiels à notre vie
La Lettre au romaine. « En 2003, me dit Cohen, il mis lui-même. Dans toutes les publique. Lorsqu’en 1976 Pierre Bou-
capitaine Brunner
nous en restait une quinzaine d’exem- grandes œuvres, on retrouve l’auteur. tang se voit confier la chaire de méta-
(La Table ronde)
plaires. Nous avons mis dix ans à les Dans mon œuvre à moi, je me suis physique à la Sorbonne, un de ses col-
et Mais la
musique soudain
vendre. » Puis il enchaîne sur l’hosti- fourré tout entier. Il faut qu’un écri- lègues, le très révéré et blanc-bleu
s’est tue. Journal lité que la Sorbonne persiste à témoi- vain soit le martyr de la cause qu’il dé- Jacques Derrida, envoie une abjecte
2009-2013 gner à l’œuvre de Pierre Boutang. fend, comme je l’ai été. » lettre de protestation au Monde.
(Gallimard). Celui-ci est mort en 1998. Boutang est un philosophe de cette Le journal la publie, mais – c’est à son
Souvent, l’ostracisme dont est, de son espèce. Il y a les bâtisseurs de sys- honneur – publie quelques jours
vivant, victime un philosophe, un tèmes, les savants organisateurs de après la réponse d’un autre philo-
écrivain, un peintre cesse après sa concepts et d’idées : Aristote, Thomas sophe, René Schérer, qui, lui, prend la
mort, mais, on le voit avec Boutang, d’Aquin, Kant, Hegel. Et il y a les aven- défense de Boutang, fait son éloge, ce
il y a des exceptions. Espérons que turiers de l’esprit, ceux qui se brûlent qui, vu l’atmosphère intellectuelle de
l’importante biographie que lui et brûlent le cœur des adolescents qui l’époque, est un acte de courage peu
consacre Stéphane Giocanti va les lisent : Boehme, Pascal, Kierke- banal. Le fouriériste et anarchiste
mettre fin à cette imbécile quaran- gaard, Nietzsche, Chestov. Pierre Bou- René Schérer est politiquement très
taine ; infusera aux éditeurs l’envie de tang est un de ces aventuriers. Cela loin du monarchiste catholique ro-
rééditer les livres épuisés de Pierre explique en partie l’hostilité que lui té- main Pierre Boutang, mais son frère,
Boutang, et aussi, c’est essentiel, de moignent les penseurs officiels, le cé- le cinéaste Éric Rohmer, et lui furent
publier ses carnets intimes inédits, nacle du politiquement correct qui dé- ses élèves. Schérer lui conserve admi-
de recueillir les articles qu’il donna cide qui est philosophe et qui ne l’est ration, amitié et rappelle en souriant
aux journaux, aux revues tout au long pas ; qui a droit aux honneurs et qui qu’ils furent, son frère et lui, présen-
VIENT DE
PARAÎTRE de sa vie – je pense en particulier aux doit être mis au ban. Les jeunes gens tés par Boutang à Charles Maurras,
Pierre Boutang, beaux textes parus dans La Nation qui rêvent de gloire liront ce Pierre qui leur serra la main ! À cette amitié
STÉPHANE française –, et qui font partie de son Boutang de Stéphane Giocanti pour platonicienne qui unissait René
GIOCANTI,
éd. Flammarion, œuvre au même titre que ses essais, apprendre ce qu’il en coûte dans la Schérer à Pierre Boutang, l’adolescent
448 p., 28 €. ses poèmes et ses romans ; bref, France intello du xxe siècle (et j’ajoute, de 17 ans à son génial jeune maître,

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LOUIS MONIER/RUE DES ARCHIVES

Stéphane Giocanti consacre des et les fillettes de la ville de Hamelin. magistère. Il fascinait ses élèves, mais Pierre Boutang
pages d’une sensibilité, d’une intelli­ Pierre Boutang, qui était un très bel parfois, surtout les filles, il les faisait (1916-1998),
gence qui m’ont, s’agissant de deux homme, eut une vie amoureuse ac­ pleurer. Il était un professeur et, si­ chez lui, en
amis qui comptent parmi les ren­ tive au suprême (j’en connaissais une multanément, ce que les catholiques janvier 1992.
contres marquantes de mon exis­ partie, Giocanti m’apprend mille appellent un directeur de conscience,
tence, ému, enchanté. choses que j’ignorais), mais ses pou­ et les orthodoxes un père spirituel. Il
Ce lien particulier qui unit Boutang à voirs de séduction ne furent pas seu­ aurait pu, s’il en avait ressenti le be­
ses élèves, qu’ils soient lycéens ou lement d’ordre érotique ; ils régen­ soin, fonder une secte : ses jeunes dis­
étudiants, et dont Stéphane Giocanti tèrent également ses relations ciples l’auraient suivi jusqu’en enfer.
parle si bien, a sa source dans la na­ pédagogiques et amicales. Boutang Byron appelait sa mère « mon tyran
ture ensemble socratique et don­ fascinait ses élèves, et pas unique­ domestique ». Pierre Boutang, lui,
juanesque de notre philosophe. ment ses élèves : sur tous les jeunes était un tyran métaphysique. Direc­
Pierre Boutang est un séducteur. gens qui l’entouraient, journalistes à tif à l’extrême, il ne supportait guère
C’est le joueur de flûte du conte de La Nation française, écrivains débu­ que l’on ne partageât pas ses opinions,
Grimm qui charme les jeunes garçons tants, il aimait à exercer une sorte de ses goûts, sa manière de vivre. >>>

N° 565/Mars 2016 • Le Magazine littéraire - 11


L’esprit du temps Figure

>>> À l’époque où il buvait comme œuvres les plus hautes : Moïse né en était d’une probité intellectuelle ab-
un trou, tout le monde devait boire Égypte ; la Loi donnée au peuple sur solue, il lui arrivait de modifier son
du vin à sa table. Durant un temps, il le mont Sinaï ; Rachi, commentateur jugement : il le fit sur les Juifs, il le fit
fut pris de la lubie d’être sobre, et du de la Bible et du Talmud, vivant à sur le général de Gaulle, il le fit aussi,
jour au lendemain il fronçait les sour- Troyes, en Champagne ; la kabbale, un peu grâce à moi et surtout à l’essai
cils dès que nous vidions un verre de née en Provence ; le Zohar, composé que publia Alexis Philonenko en
rouge, nous faisait l’éloge de l’eau pure en Espagne ; le hassidisme, créé en Po- 1980  (3), sur Schopenhauer. Alors, il
avec le même enthousiasme qu’il met- logne et en Russie. Cet éloge du vaga- Il aurait m’avoua en riant qu’il ne l’avait guère
tait à nous convaincre des bienfaits bondage, du nomade, horripila Pierre pu fonder lu ; que le mal qu’il en pensait n’était
du vin de Collobrières. Longtemps il Boutang, qui naguère, dans Sartre une secte : que l’écho des anathèmes de Maur-
courut le guilledou, mais dès qu’il se est-il un possédé ? (1), laissait entendre ses jeunes ras, qui en disait pis que pendre.
calma il entreprit de persuader son que celui qui aime vivre à l’hôtel est disciples Nous sommes quelques-uns à tenir
entourage des joies de la fidélité, et de une créature du diable. À ses yeux, que l’auraient Ontologie du secret  (4), sa thèse, à la
ce point de vue la double page qu’il les Juifs aient leur État avec drapeau, suivi soutenance de laquelle j’eus le privi-
consacra en 1979 dans La Nouvelle ambassadeurs, frontières, douaniers, jusqu’en lège d’assister à la Sorbonne le 27 jan-
Action française à un jeune écrivain de soldats d’élite et tout le saint-frusquin, enfer. vier 1973, pour un livre essentiel, un
ses amis qu’il conjurait de renoncer à c’était nécessaire et heureux. chef-d’œuvre. C’était le sentiment de
sa vie de polisson se révèle, à la lu- Cet antisémite (de type maurrassien, Gabriel Marcel, de Jean Wahl, de Vla-
mière des révélations de Giocanti, comme son ami de jeunesse, Maurice dimir Jankélévitch et de bien d’autres,
d’une extrême cocasserie. Blanchot) avait depuis longtemps moins illustres.
cessé de l’être, mais il demeurait un Nous sommes aussi quelques-uns à sa-
Un poète considérable nationaliste, il croyait en l’État, et sa voir que le philosophe Pierre Boutang,
Son despotisme (éclairé, tel celui de religion était proche de celle de qui me fit lire Louise Labé, Maurice
l’impératrice Catherine de Russie) Chatov, le slavophile mystique des Scève et Catherine Pozzi, est un poète
s’appliquait à la vie quotidienne : Bou- Démons de Dostoïevski, qui a foi en considérable. Parmi les aînés que
tang avait une idée précise de l’huile un « Dieu russe ». Théologiquement, j’aime et admire, je n’en ai vu, dans l’in-
d’olive que nous devions boire, de ce philétisme (2) n’est pas soutenable, timité du tête-à-tête, que deux pleu-
l’encre dont nous devions emplir nos si Dieu existe il n’est pas plus russe rer devant moi : l’un, le comte Joseph
stylos, de l’heure à laquelle nous de- que français ou israélien ou chinois, Czapski, un homme merveilleux,
vions nous lever (me jugeant trop sy- mais Boutang, lui, nationaliste chré- peintre et écrivain polonais, russo-
barite, il m’avait proposé de me télé- tien, c’était au nom du Dieu d’Israël phile, lecteur de Rozanov, alors qu’il
phoner chaque jour à 5 heures du qu’il défendait l’État d’Israël, « na- évoquait un de ses amis, mort en
matin) ; mais s’appliquait aussi, cela tion exemplaire », comme c’était au camp de concentration ; l’autre, Pierre
va de soi, à la philosophie et à la poli- nom de ce même Dieu que, tel Boutang, tandis qu’il me lisait un
tique. Il était impérieux dans tous les Bossuet, il louangeait la monarchie poème qu’il venait d’écrire, « La main
domaines et ne souffrait pas d’être de droit divin française. sèche ». Ces larmes, cette tendresse du
contredit. Chez un amateur du Ban- L’intelligence crépitante de Boutang cœur, sont la marque des belles âmes.
quet, c’est bizarre, mais c’est ainsi. et son fougueux désir d’avoir raison Outre les siens, Boutang m’a offert
Avec moi, il fut toujours charmant, ne laissaient guère de place à la ri- deux livres, les Confessions de saint
sauf deux fois. La première, en 1965 poste. La phrase que ses amis et ses (1) Sartre est-il un Augustin et un recueil des Traités de
ou 1966, nous étions rue Cadet (quasi élèves auront le plus souvent enten- possédé ?, Pierre Maître Eckhart, dont le célèbre De
Boutang, éd. de la
à la hauteur du Grand Orient !), il se due dans sa bouche est celle-ci : « Ce Table Ronde, 1946.
l’homme noble. C’est le mot de noblesse
mit à trépigner de rage (« trépigner », que vous dites est absurde, à la lettre (2) Le philétisme qui me vient aussitôt à l’esprit quand
au sens propre du terme) parce que, cela n’a pas de sens, et d’ailleurs vous le (mot du vocabulaire je pense à lui. J’espère, après qu’ils au-
de l’Église d’Orient),
pour le taquiner, je lui parlais avec fer- savez ! » Il nous écrasait de tout le c’est le nationalisme
ront lu cette passionnante biographie
veur d’un des dieux de mon adoles- poids de ses certitudes, et les ita- religieux. à laquelle Stéphane Giocanti a travaillé
cence, Arthur Schopenhauer, que je liques sont là pour marquer le ton en- (3) Schopenhauer, durant de longues années, que celles
une philosophie
savais qu’il détestait. La seconde, flammé sur lequel nous était assénée de la tragédie,
et ceux qui désireront lire Pierre
en 1971, à propos de ce que j’écrivais cette réplique. Une maïeutique à Alexis Philonenko, Boutang seront très nombreux. Pour
dans Le Carnet arabe sur la vocation coups de marteau dont le but était éd. Vrin, 1980. cela, il faut que ses livres soient dispo-
(4) Ontologie du
supranationale d’Israël, la Diaspora d’amener son interlocuteur à une to- secret, Pierre Boutang, nibles en librairie. Mesdames et mes-
où ses enfants accomplirent leurs tale reddition. Cependant, comme il éd. PUF, 1973. sieurs les éditeurs, au boulot ! P

12 - Le Magazine littéraire • N° 565/Mars 2016


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L’esprit du temps Parcours

L’INTÉGRALE DE BRET EASTON ELLIS

AMERICAN RÉTRO
Il a été l’étoile noire du roman américain à la fin du siècle dernier. Alors que
paraissent ses Œuvres complètes, l’auteur d’American Psycho est-il toujours
à la pointe ou déjà une pièce de collection ? Par Alexis Brocas

« D
isparaissez ici », lit-on gothiques : les personnages col- à la mode, et inversement. Dès lors,
comme un refrain dans portent souvent des rumeurs à pro- une seule façon de survivre à cette
Moins que zéro. Fallait-il pos de vampires ou de loups-garous, mécanique des fluides urbains : le
prendre cette phrase quand ils n’en sont pas eux-mêmes, mouvement perpétuel. Se hausser
comme un présage concernant son au sens propre, tel un des héros du toujours au-dessus de la vague,
auteur, Bret Easton Ellis ? Après avoir recueil Zombie, ou au sens figuré, comme Ellis l’a fait par ses quatre pre-
mis en roman l’esprit matérialiste, comme Patrick Bateman, le trader- miers romans, et moins glorieuse-
avide et plat des années 1980, puis ce- tueur d’American Psycho. L’ensemble ment par le biais des chroniques mon-
lui – matérialiste, avide et coloré – des produit un univers romanesque peu- daines. Mais ce genre d’exploit sportif
années 1990, le turbulent auteur plé de gens riches et perdus, à la fois ne peut se réitérer indéfiniment.
américain va-t-il « disparaître ici », ou pervers et terrorisés (« Les gens ont
plutôt maintenant ? Un romancier peur de se retrouver », constate-t-il Lucide et d’une autre époque
peut-il survivre aux époques qu’il s’est dans Moins que zéro), qui dévastent Aujourd’hui, Bret Easton Ellis dé-
acharné à représenter au point de leur entourage, parfois en pleurni- ploie quelques efforts pour rester à la
finir par les incarner ? chant, dans des décors de rêve im- page : il est par exemple inscrit sur
Comme le montrent ces Œuvres com- propres à la vie. Un univers assez fort Twitter, où il distribue généreuse-
plètes, de Moins que zéro (1983) à Gla- pour influer sur tout le reste de la pro- À LIRE ment ses pensées – souvent néga-
morama (1998), la prose d’Ellis a été duction romanesque. Œuvres tives, on ne se refait pas – en
complètes,
ce miroir clinique tendu à l’Occident Sans Ellis, Despentes n’aurait pas été BRET EASTON 140 signes. Mais ses provocations,
pour lui révéler ses névroses. À cette Despentes, et de même Beigbeder ELLIS, traduit qui firent une part de son succès, ne
fin, Ellis a inventé une nomenclature : (qui fut l’un de ses grands admira- de l’anglais passent plus aussi bien qu’avant. Sa
(États-Unis)
« Empire », qui désigne les années teurs en France) ; le jeune Nick McDo- par Pierre façon de saluer le prix Nobel de la Ca-
Reagan, où une décence artificielle ca- nell n’aurait pas écrit 12, Laura Ka- Guglielmina nadienne Alice Munro en 2013
et al., éd.
chait une gloutonnerie sauvage ; puis sischke aurait sans doute construit Robert Laffont/
(« Alice Munro est tellement suréva-
« post-Empire », qui décrit le monde différemment ses Revenants – et Bouquins, luée ») lui a valu une volée de bois vert
ultérieur, aussi inhumain mais frag- toutes les riches New-Yorkaises n’au- 2 vol., 1 078 p. qui l’a laissé abasourdi. « On m’a traité
et 1 112 p., 59 €.
menté et connecté. Pour décrire ces raient pas employé leur temps libre à comme si j’avais tabassé le père
univers superficiels, il a inventé une écrire leurs déboires en singeant la fa- Noël », déclarera-t-il dans un entre-
écriture qui ne s’attache qu’aux ac- meuse patte behaviouriste de l’auteur. tien au magazine Vice titré « Pour El-
tions des personnages – une écriture Il y eut un temps où Bret Easton Ellis lis, nous sommes tous des bébés
« behaviouriste » poussée à l’extrême. n’était plus tout à fait un romancier, pleurnichards (1) ». L’auteur y décrit
Pour exposer l’exclusion engendrée mais une marque apposée à ce qui une jeune génération – celle qui a
par le consumérisme, il a inventé une était riche, sulfureux et américain. Et grandi dans les années 2000 – si émo-
esthétique, caractérisée par les cita- les marques, l’auteur le sait bien, ne tive et béate qu’elle ne comprend plus
tions de marques, d’endroits huppés, vivent qu’un temps. Comme dirait l’humour ricanant de ses aînés, voire
et les dialogues décousus. Et, pour Victor Ward, le mannequin débile de n’admet plus la moindre critique. El-
(1) www.vice.com/
pointer la peur qui affleure là-dessous, son Glamorama, « In is out, out is in, read/bret-easton- lis l’appelle même la « Generation
il ombre cette esthétique d’éléments baby », ce qui est à la mode n’est plus ellis-interview Wuss » (génération ouin-ouin) et a

14 - Le Magazine littéraire • N° 565/Mars 2016


PASCAL VICTOR/ARTCOMART

développé le concept dans une ré- d’une « économie de la réputation » comiques dans Lunar Park, cinquième Bret Easton Ellis
flexion « Living in the Cult of Likabi- aux règles simples : celui qui « like » roman de l’auteur, première fiction à Paris
lity » (« Vivre dans le culte de l’amabi- sera « liké » en retour. « Au lieu d’em- « post-Empire ». Dans ce texte – où en avril 1992.
lité ») publiée en décembre 2015 dans brasser la nature fondamentalement l’auteur renonce à son strict beha-
le magazine Turning Points. Le roman- contradictoire de l’être humain, avec viourisme – un personnage nommé
cier s’y intéresse à ce réflexe moderne toute sa mauvaise foi et ses imperfec- Bret Easton Ellis raconte à son fils l’un
et inspiré par Facebook qui veut que tions, nous travaillons à nous trans- des traumas de son enfance, survenu
l’on salue tout ce qui passe à sa portée former en vertueux robots. » La dé- à l’occasion d’Halloween : « Je m’étais
en appuyant sur le bouton « like » ploration d’un auteur lucide et déguisé en Vampire sanglant et je
(« j’aime »). L’auteur y voit une mani- néanmoins d’une autre époque. n’avais pas été autorisé à figurer dans
festation du désir d’inclusion (et une Ce décalage entre Ellis et l’air du la parade des classes primaires parce
peur d’être jugé aigri), conséquence temps donne lieu à plusieurs scènes que j’avais, selon le principal, >>>

N° 565/Mars 2016 • Le Magazine littéraire - 15


L’esprit du temps Parcours

>>> trop de faux sang étalé sur la Moins que zéro, archétypes mille fois héros pansexuel des Lois de l’attrac-
bouche, les joues et le menton. L’épi­ déclinés ailleurs), les romans d’Ellis tion. L’écrivain a tenté de s’expliquer
sode avait été tellement gênant […] n’ont pas perdu leur pouvoir d’attrac­ dans un entretien – le seul, à notre
que ce fut la dernière fois que je me tion. Mais les premiers ressemblent connaissance, auquel il ait répondu
déguisais. » Mais, au lieu de la com­ de plus en plus à des messages venus sérieusement – paru dans The Paris
passion espérée, le pauvre papa reçoit d’un monde perdu – auquel ap­ Review et que cette intégrale joint aux
de son fils un « Qui a dit que je voulais partiennent aussi ces cinémas en romans. « Oui, comme Clay, j’ai deux
me déguiser en Vampire sanglant ? » ruine que montrait le film The sœurs, et mes parents étaient divor­
horrifié, avant que sa femme conclue : Canyons, dont il a écrit le scénario cés, et mes amis étaient riches, pour
« Ce n’est pas parce que ton père était (2013). Et comme il a toujours été la plupart, et prenaient de la drogue,
un dingue à ton âge que tu dois l’être confondu avec les mythologies sur et étaient plutôt débauchés […]. Mais
aussi, mon chéri. » Bret Easton Ellis, lesquelles il a travaillé, le voilà consi­ moi, j’étais un garçon plutôt équilibré.
un vampire égaré dans un monde déré comme une sorte de roi des J’aimais rigoler. J’aimais faire la fête.
d’ours en peluche végétariens ? trolls – ces spécialistes de la critique J’aimais aller voir les concerts. J’ai­
haineuse sur Internet. mais aller au cinéma. Ma vie me plai­
Vu comme le roi des trolls Cette confusion – entre le monde de sait vraiment, dans l’ensemble. Or on
D’autres épisodes, biographiques l’auteur et celui de ses livres, entre ses n’est pas sûr que Clay aime vraiment
ceux­là, illustrent un Ellis dévissant, personnages et lui – est ancienne : faire quelque chose. Et j’étais plutôt
à la façon d’un alpiniste, de la paroi elle a d’ailleurs été exploitée par ses engagé intellectuellement […]. Je li­
du temps qui passe : quand, dans un éditeurs dès la publication de ses sais Joan Didion et j’essayais d’écrire
dialogue avec le réalisateur Quentin deux premiers romans. Pour ceux qui un roman, j’étais le critique cinéma et
Tarantino, il a asséné que la réalisa­ auraient échappé au phénomène, rock du journal du lycée. »
trice Kathryn Bigelow (Démineurs) Moins que zéro raconte (sèchement) Ajoutons que la famille d’Ellis, califor­
n’aurait pas décroché d’oscar si elle le retour de Clay, étudiant, dans sa nienne et très prospère, était bien
n’avait pas été une femme, et a été at­ Californie natale, où il retrouve ses moins riche que celle de Clay, que les
taqué pour sexisme ; quand il s’est fé­ amis (tous, comme lui, intoxiqués à histoires sinistres qui peuplent le ro­
licité de la mort de Salinger et a été la cocaïne), ses parents (assez avides man sont des légendes urbaines de la
attaqué pour sa jalousie… pour dévorer leurs propres enfants) Californie d’alors tirées vers la fiction,
Certes, Ellis n’a jamais été avare de et ses souvenirs d’enfance (quand le que, si l’auteur est, de son propre
provocations. Mais autrefois elles monde avait déjà perdu son sens et aveu, un consommateur de cocaïne
étaient reçues comme telles : il restait l’amour valait à peine plus que zéro) ; chronique, il n’est pas un consomma­
toujours des commentateurs pour tandis que Les Lois de l’attraction, teur boulimique comme Clay… Appa­
s’interroger sur le sérieux de l’auteur roman de campus, égrènent la vie raît une image du romancier très dif­ L’écrivain
et sa volonté de susciter des réac­ sociale et sexuelle d’étudiants qui férente de son supposé double de a longtemps
tions. Aujourd’hui, on les prend pour ressemblent à Clay et à ses amis papier : celle d’un authentique écri­ été confondu
des opinions, et on juge l’auteur en comme des frères. vain qui a fait ses classes comme les avec ses
conséquence. Ainsi, une jeune ro­ Comme Ellis a publié ces romans très autres – notamment au Bennington personnages.
mancière suédoise, Lina Wolff, vient tôt (à 21 ans pour le premier), il pa­ College, en compagnie de la roman­ De ce hiatus,
de faire paraître Bret Easton Ellis and raissait naturel de l’identifier à ses cière Donna Tartt – et non d’un phé­ il a tiré
Other Dogs (« Bret Easton Ellis et personnages juvéniles. D’autant que nomène surgi du néant des an­ son meilleur
autres chiens ») : elle y utilise le nom l’auteur clamait avoir écrit sous l’in­ nées 1980 et voué à disparaître avec. roman,
du romancier pour baptiser l’un des fluence des stupéfiants et s’amusait à et le moins
chiens d’un bordel. Et ses compères acquiescer à tous les clichés que lui Monstre consumériste attaché
canins s’appellent Michel Houelle­ tendaient ses intervieweurs. Dès lors, Le malentendu s’est poursuivi avec la aux modes :
becq et Charles Bukowski. Or il s’agit tout était évident : Bret Easton Ellis parution, en 1992, d’American Psycho, Lunar Park.
d’un roman engagé contre le phallo­ était Clay, cet étudiant déshumanisé, sur les déboires d’un trader new­
centrisme des « vieux mâles blancs ». issu d’une famille riche et sans âme, yorkais qui se trouve être aussi un
On ne saurait faire plus clair. qui « veut voir le pire » – les presta­ tueur en série, à moins qu’il ne le fan­
Certes, parce qu’ils ont, pour cer­ tions homosexuelles auxquelles son tasme. Là encore, la rumeur du scan­
tains, généré des mythes modernes meilleur ami, perclus de dettes, est dale a étouffé la voix du roman. Ce
(le trader inhumain d’American Psy- obligé de se livrer –, de la même ma­ furent d’abord, avant même la pa­
cho, l’adolescent riche et perdu de nière qu’il était Sean Bateman, le rution, ces plaintes d’associations

16 - Le Magazine littéraire • N° 565/Mars 2016


cela : son héros, Victor Ward, est un roman dévoile un Bret Easton Ellis
mannequin décérébré qui consacre travaillant cette fois contre son
tous ses efforts à rester une figure des époque, qui ne se borne plus à en
milieux à la mode et découvrira, sous constater les excès, sourire en coin,
leur surface lisse, un improbable ré- mais que consternent les enfants
seau terroriste. sous antidépresseurs, les psys pour
La préface de l’intégrale « Bouquins », chiens et pour nourrissons, et le
rédigée par l’écrivaine Cécile Guilbert, conformisme banlieusard. Bret Eas-
explicite le fond du roman : une ré- ton Ellis a toujours été un écrivain à
flexion sur l’image, la transformation prendre au sérieux, mais, pour la pre-
des individus en figures génériques, mière fois, il quittait son rictus rica-
« l’entreprise de falsification générale nant pour le montrer ouvertement.
qui, extension des mécanismes de Une anecdote éclairante pour lever le
DAVID X PRUTTING/BFA.COM/SHUTTERSTOCK/SIPA surveillance et de contrôle social ai- malentendu. Elle est livrée par l’écri-
dant, affecte désormais notre rapport vain lui-même dans son entretien
à la réalité visible et sape l’ancien rap- avec TheParis Review : « J’ai un ami qui
port métaphysique de la vérité et du écrit depuis longtemps des romans
mensonge ». Dès la sortie de Glamo- qu’il n’arrive pas à faire publier […]
rama, Ellis a pu mesurer sur lui-même parce qu’il n’a pas la passion qu’il faut
les effets de cette falsification : après pour cela. Il écrit un roman pour ga-
avoir été un produit sulfureux dans les gner de l’argent, pour qu’il soit adapté
années 1980, il est devenu une icône au cinéma, pour devenir célèbre, en-
du glamour des années 1990. Le ter- fin peu importe, uniquement pour les
rain était préparé : qui n’a pas entendu mauvaises raisons. Quand il m’a de-
féministes, puis le renoncement, lar- Bret Easton Ellis parler du Brat Pack (« bande des mor- mandé de lire son dernier manuscrit,
gement commenté, de l’éditeur d’Ellis, à la soirée des veux littéraires »), ce trio d’écrivains je lui ai dit : “Écoute, si le roman est
la reprise par un autre éditeur, la pu- Golden Globes noceurs qui rassemblait Ellis, Jay Mc- ultra-passionné […] et que c’est le pu-
blication d’extraits sanglants dans les du magazine Inerney et Tama Janowitz, censé tain de truc le plus important de ta
journaux… Médusé, l’auteur dut es- de mode W, avoir animé les nuits new-yorkaises vie, alors il faut que tu me l’envoies”
suyer une colère en fait dirigée contre à Los Angeles dès la fin des années 1980 ? Or, l’a ex- […] et il me l’a envoyé, et le roman
son personnage. Et les meurtres com- en janvier dernier. pliqué l’auteur à l’envi, le Brat Pack n’a était exactement comme les autres.
mis par Patrick Bateman, qui sont sur- jamais existé, sinon dans l’esprit des J’ai perdu mes nerfs. […] Je lui ai dit :
tout le déploiement métaphorique du chroniqueurs mondains qui l’ont in- “Tu n’as jamais pris ça au sérieux ! De-
consumérisme extrême de ces années, venté à partir de quelques photos. puis que tu as 23 ans, ça a toujours été
ont été pris, au premier degré, comme pour toi une sorte d’exercice vain […].
des fantasmes d’Ellis. Or, dans Lunar Il quitte son rictus ricanant Et tu ne parles jamais avec passion des
Park, Ellis raconte avoir construit De ce hiatus entre lui-même et son romanciers. […] Ça n’a jamais été
American Psycho sur le modèle de son image, Ellis a tiré son meilleur roman qu’une question de fric pour toi.” Et
père – non pas un meurtrier mais un – et aussi le moins attaché aux mon ami était stupéfait. […] “C’est in-
promoteur immobilier violent. Et, modes : Lunar Park. Dans cette auto- croyable de t’entendre dire ça, Bret.
certes, s’il a investi le personnage de fiction fantastique, un personnage […] J’ai toujours vu tes livres comme
sanglantes obsessions personnelles, nommé Bret Easton Ellis tente de se des contrefaçons cool, des objets à la
on ne peut l’y réduire : c’est toute une réinventer en père de famille, mais mode. Je n’ai jamais pensé que toi, tu
époque que capture le roman à travers son passé vient ruiner sa nouvelle vie étais sérieux.” J’ai pensé : “Qu’est-ce
les citations de marques, la liturgie de et lui revient sous forme de fantôme : que ça veut dire, être un romancier sé-
l’argent, de l’apparence… un certain Clay le suit, des meurtres rieux ?” Indépendamment de ce que
Glamorama, paru en 1998, sonne le ressemblant à ceux d’American Psy- sont devenus mes romans, ou la ma-
glas du Ellis première période, celui cho sont perpétrés, le spectre de la nière dont certains les ont lus, je ne
qui, tels les surfeurs californiens, maison d’enfance apparaît sous la pense vraiment pas écrire des “contre-
s’échine pour se maintenir en haut de peinture écaillée de son nouveau façons branchées”. Mes livres ont tous
la vague des tendances. Le roman foyer, hanté par l’esprit du père (pré- été profondément ressentis. En ce
parle d’ailleurs essentiellement de sent dans tous les romans)… Ce sens-là j’ai été sérieux. » P

N° 565/Mars 2016 • Le Magazine littéraire - 17


L’esprit du temps Essais

INÉGALITÉS
LE DÉBAT RESTE INÉGAL
La répartition des richesses est redeve-
nue une grande question intellectuelle.
Encore faudrait-il réellement interroger
à cette aune le capitalisme. Par Patrice Bollon

N
égligée dans les an- 400 millions d’euros de
nées 1980 et 1990, la bonus, elle aussi, elle est
question des inégalités re- contre ! Une unanimité
vient en force, depuis une plutôt suspecte, qui pousse
décennie, sur la scène économique, à examiner de plus près la
sociale et politique. On l’a vu, à l’au- façon dont on pose la
tomne 2011, avec le mouvement Oc- question.
cupy Wall Street et son slogan des
« 99 % contre le 1 % » (de super- Capitalisme dévoyé ?
riches), puis, en 2013-2014, avec le Trois livres récents aident
phénoménal succès planétaire du Ca- à y voir plus clair. Le pre-
pital au xxie siècle (Le Seuil) de Thomas mier est la série d’articles
Piketty. L’indignation morale n’ex- parus entre 2007 et 2014
plique pas tout : alors que triomphait dans des quotidiens ou
jadis la fable du « ruissellement » (la des magazines que le
prospérité des riches rejaillissant for- grand économiste liberal
cément, via leurs investissements, sur (centre gauche) américain
tous), l’explosion des inégalités passe Joseph Stiglitz a réunis dans
de plus en plus aujourd’hui, aux yeux La Grande Fracture, soit « l’iné- revenu réel médian (celui, décompté
des économistes, pour la cause de la galité massive qui émerge aux de l’inflation, qui sépare la popula-
crise. Les riches consommant propor- États-Unis et dans beaucoup d’autres tion en deux parties égales) stagne
tionnellement moins de leurs revenus pays avancés ». Le recueil ne vaut depuis vingt-cinq ans – une leçon de
ILLUSTRATION JEANNE MACAIGNE POUR LE MAGAZINE LITTÉRAIRE

que les pauvres, cela expliquerait la pas l’ouvrage qu’il avait écrit choses salvatrice quoique purement
faiblesse de la demande, donc le re- en 2012, Le Prix de l’inégalité (Babel). descriptive.
cours au crédit et le krach de 2008, Dans ce livre, Joseph Stiglitz procé- Par comparaison, ses articles – dont
puis cette « Grande Récession » dont dait à une description très informée, le célèbre « Du 1 %, par le 1 %, pour
nous n’arrivons toujours pas à nous à l’américaine, d’un système le 1 % », publié en mai 2011 dans
extraire. Même les grands patrons s’y « capturé » par les intérêts des Vanity Fair, qui donna à Occupy
mettent : le thème était l’année grosses fortunes. Il y expliquait Wall Street son slogan – pa-
dernière à l’honneur du très chic comment la collusion de celles- raissent simplistes, reliant de
Forum économique mondial de Da- ci avec les structures de l’État me- façon mécanique la crise à la
vos. Quant à Mme Lagarde, la direc- nait à des décisions budgétaires et montée d’inégalités dont ils n’ex-
trice du FMI, malgré son procès an- monétaires défavorables à une classe pliquent pas la source. La corrélation
noncé dans l’affaire Tapie et les moyenne en déréliction, dont le de ces deux événements ne dit en

18 - Le Magazine littéraire • N° 565/Mars 2016


effet rien des liens de causalité pos- des travaillistes, impuissants face à la À LIRE ainsi l’accompagnement des muta-
sibles entre eux – la raison pouvant crise d’alors. Et il conclut que, dans la tions technologiques par l’État via
s’en trouver dans un troisième facteur drôle de période actuelle, nous rêvons L’individu ingouvernable
JOSEPH E. STIGLITZ une garantie d’emploi public (et d’un

Joseph E. Stiglitz
Pourquoi depuis plus d’un siècle, les sociétés occidentales fondées sur les
valeurs de compétition et d’individualisme, finissent à terme, par conduire
au désordre social et à l’apathie politique ? P R I X N O B E L D ’ É CO N O M I E

influant sur les deux autres. tous de faire partie d’une oligarchie Sans céder au « démon de l’analogie », l’auteur démontre les liens étroits qui,
depuis la fin du XIXe siècle, unissent les crises politiques des libéralismes aux
discrédits des institutions parlementaires, à l’émergence des populismes, et aux
salaire minimal) pour les chômeurs
LA GRANDE
violences destructrices des guerres et des terrorismes. A chaque fois le monde
de la sécurité, établi sur les promesses de la raison, de l’autonomie de la volonté
individuelle, de l’émancipation par le progrès des techniques et des sciences,

La Grande Fracture permet de mieux que nous critiquons mais qui, par ses ou le versement d’une « dotation en
… à chaque fois ce monde s’effondre. A chaque fois, la liberté et l’égalité
se révèlent comme des valeurs abstraites, réduisant l’espace authentique du
politique comme peau de chagrin. A chaque fois l’accroissement des richesses

FRACTURE
collectives s’accompagne du profit de quelques-uns aux dépens de tous. Or,
l’abandon des peuples à leur misère matérielle et culturelle constitue le « fonds
de commerce » des extrémismes, des populismes et des haines sociales.
L’ouvrage montre également comment l’émergence de la psychanalyse, et

comprendre la position de l’écono- réseaux, est censée réussir à surmon- capital » (un héritage minimal) de
plus généralement des sciences sociales ou du darwinisme à la fin du XIXe

La grande fracture
siècle, constituent des révolutions symboliques qui mettent à terre les vieilles
prétentions libérales d’un sujet auto-entrepreneur de son destin. Si ces révolu-
tions symboliques ont tant bien que mal entretenu des visions humanistes du
social, elles ne sont pas parvenues à transformer durablement la société.
Comment sortir de cette logique d’une masse d’individus déçus et déses-
pérés ? Comment rétablir la vie politique dans un monde intellectuellement
LES SOCIÉTÉS INÉGALITAIRES ET CE QUE
NOUS POUVONS FAIRE POUR LES CHANGER

miste. Sous sa livrée sociale-démo- ter la peur de l’avenir suscitée en nous 10 000 livres (14 000 euros) à tous les
et moralement ruiné par la religion du marché ? Comment écarter cette
démocratie sécuritaire qui se profile au nom de la lutte contre les terrorismes ?
Comment refonder un nouvel humanisme riche des expériences dont nous
sommes les héritiers ?

Illustration de couverture : Pep Montserrat / Marlena Agency


Roland Gori est professeur émérite de psychopathologie clinique à l’université

crate, c’est un nostalgique du rêve par un temps « dépolitiqué » (le terme jeunes atteignant leur dix-huitième
d’Aix-Marseille et psychanalyste. Il a été en 2009 l’initiateur de l’Appel des appels. Il
est l’auteur de nombreux livres parmi lesquels : La Dignité de penser, La fabrique des
imposteurs ou Faut-il renoncer à la liberté pour être heureux ? (éditions LLL)

9:HTLAMA=^UW\XX:
ISBN 979-10-209-0273-3

LLL
américain. Pour lui, le capitalisme a vient de Baudelaire). année, financée par un impôt renforcé
DÉP. LÉG. : OCTOBRE 2015 LLL
xxx € TTC France LES LIENS QUI LIBÈRENT

été dévoyé. Perclus de rentes, déformé Pour habile qu’elle soit, l’interpréta- sur les successions.
lindividuingouvernable.indd 1 09/07/2015 16:11

La Grande
par les monopoles et la finance, il s’est tion reste une hypothèse. Il se pour- Fracture, JOSEPH Si, par son « nouveau réformisme
mué en un « pseudo-capitalisme », un rait simplement que, même animés E. STIGLITZ, radical », comme le qualifie Thomas
traduit de l’anglais
« ersatz ». Il convient donc de le ré- d’un authentique désir d’égalité, les (États-Unis) par Piketty dans sa préface, Anthony
inventer. « Nous n’avons pas à arbi- gens sachent que celle-ci ne saurait Françoise, Lise Atkinson s’attaque plus résolument
et Paul Chemla,
trer entre le capitalisme et l’équité. être, dans le présent système, qu’un éd. Les Liens
à la question que Joseph Stiglitz et
Nous devons choisir les deux », leurre. Le livre pâtit de son absence qui libèrent, Patrick Savidan, son ouvrage souffre
conclut ainsi un de ses articles. totale de considérations écono- 478 p., 25 €. d’un manque d’analyse globale. On
Une attitude qui, outre celle de l’uto- miques. Rien n’y est dit de la genèse comprend sa volonté pragmatique.
pie d’une concurrence pure et par- des inégalités et du rôle qu’elles jouent Mais il s’en tient aux explications
faite, pose la question de savoir si on dans la dynamique du capitalisme. usuelles de l’explosion des inégalités :
peut aussi facilement séparer un Comme flottant dans les airs, il ne le changement technologique et sa
« bon capitalisme », producteur et in- peut guère qu’en appeler, dès lors, à prime aux plus qualifiés, l’amoindris-
novateur, d’un mauvais, financier et une réinvention éthérée de la solida- sement du pouvoir de négociation
spéculatif donc « fictif ». En l’absence rité et à une vague « démocratisa- des salariés dû au chômage et au
de discussion solide à ce sujet, on tion », apte à « décoloniser l’avenir ». déclin des syndicats, et les biais in-
nage dans la pétition de principe. Comme si la solution était déjà trou- Voulons-nous troduits par la financiarisation de
vraiment l’égalité ?
vée – l’État providence des Trente PATRICK SAVIDAN, l’économie.
Un État providence fumeux Glorieuses – et qu’il ne s’agissait que éd. Albin Michel, Bref, Anthony Atkinson n’élabore au-
C’est sous un tout autre angle que le d’en forger une version contempo- 350 p., 20 €. cune explication du « tournant vers
philosophe politique Patrick Savidan raine viable. l’inégalité » qu’il situe dans les années
aborde le débat dans Voulons-nous 1980. Pas plus que les deux autres il
vraiment l’égalité ? Le propos du cofon- Rustines pragmatiques ne discute le statut de la propriété
dateur et actuel président de l’Obser- Inégalités, de l’économiste britannique (hors l’aménagement que constitue
vatoire des inégalités y est de chercher Anthony Atkinson, se présente l’« héritage pour tous ») ni n’examine
à comprendre comment il se fait que comme la poursuite, et l’inverse, de les contradictions d’un capitalisme
nous tenions à ce point à l’égalité – ce l’essai de Patrick Savidan. Dans cet ou- mondialisé et ses difficultés à pour-
que suggèrent tous les sondages – et vrage roboratif, le pionnier de l’ana- suivre une expansion fondée sur la re-
fassions si peu pour la réaliser, plébis- lyse des inégalités milite aussi pour Inégalités, cherche du profit. Comme si les dés-
citant régulièrement des partis ou des une social-démocratie élargie, mais il ANTHONY équilibres constatés bien avant 2008
leaders politiques revendiquant la s’engage à formuler des propositions B. ATKINSON, n’étaient que quantitatifs, redevables
traduit de l’anglais
concurrence entre tous et le creuse- concrètes pour les réduire. Notant par Françoise d’actions « compensatrices », de rus-
ment des inégalités. qu’il n’y a pas de fatalité – les inégali- et Paul Chemla, tines, et non structurels, appelant à
L’essayiste apporte une pléthore d’ex- tés ayant, selon les pays et les éd. du Seuil, la reconfiguration de l’économie ou du
448 p., 23 €.
plications, émargeant à la philosophie époques, évolué en sens dispersé –, il modèle qui la sous-tend.
morale et politique, à l’histoire de la propose de s’attaquer aussi bien à la Partagée par ces trois ouvrages, la
solidarité, au manque d’un objectif répartition des fruits de l’activité éco- sous-estimation d’une crise plus dé-
partagé, etc. Jamais cependant il ne nomique qu’aux causes de la situa- létère encore que celle des années
se confronte à certains faits gênants, tion. Et il prend en compte non seu- 1930 en fait, malgré des informations
comme celui que le thatchérisme fut lement les revenus mais aussi les et réflexions utiles, de simples outils
un populisme soutenu très largement patrimoines, où les écarts sont plus propédeutiques à une analyse qui
par des classes moyennes et ouvrières- accusés. À côté du rétablissement reste, pour le dire crûment, entière-
employées qui s’étaient détournées d’impôts progressifs, il préconise ment à mener. P

N° 565/Mars 2016 • Le Magazine littéraire - 19


L’esprit du temps Documentaire

PORTRAIT débarque chez le héros pour le préve-


nir que tout ce qu’il tient pour vrai est

PANORAMIQUE
faux ? Tessa Dick la relie à la sœur ju-
melle de l’auteur, morte à la nais-
sance, et enterrée dans une tombe

SUR PHILIP K. DICK


double sur laquelle le nom de son
frère avait été préinscrit. Les fa-
meuses « poupées Perky Pat » dans
lesquelles les colons terriens du Dieu
Comment toucher à la vérité de celui qui fit du simulacre venu du Centaure se projettent pour
oublier leur morne quotidien ?
et de l’hallucination l’horizon de sa science-fiction ? Un Peut-être une extrapolation des Bar-
documentaire télé s’y attelle. Par Alexis Brocas bies avec lesquelles jouaient les filles
de sa première femme.
Plus important, le documentaire re-

I
situe le génie de l’auteur d’Ubik : c’est
l vivait reclus dans son apparte- en pleine euphorie technologique que
ment et dans sa psyché. Souffrait le romancier écrivit ses œuvres de
de dépression et d’hallucinations, science-fiction, dont la tonalité pes-
qui l’incitaient à voir comme une simiste est devenue aujourd’hui une
illusion ce monde extérieur dans le- règle du genre. Remarque dickienne
quel il s’aventurait le moins possible. de l’acteur Rutger Hauer, qui, trente
Réussir un portrait de l’auteur de ans après, semble toujours incarner
science-fiction Philip K. Dick, qui son rôle d’androïde dans un Blade
plus est un portait filmé, est un défi Runner inspiré de Dick : « Quelle est
paradoxal à la Philip K. Dick, juste- la partie la plus laide de votre corps ?
PHILIPPE HUPP/GAMMA

ment. Que montrer d’un romancier C’est le cerveau. Et c’est là que nous
qui s’est caché toute sa vie ? Com- sommes le plus humains. »
ment cerner par l’image un être pour La question de la frontière – entre or-
qui les images mentaient ? Peut-être ganique et mécanique, entre original
en prenant des images d’archives Philip Kindred parce qu’il souffrait un peu de tout », et réplique, entre avenir et présent,
contemporaines de l’auteur et en les Dick, à Santa Ana dit Barry Platz, psychothérapeute du entre réalité et illusion – traverse
distordant par des effets, ralentis ou (Californie), maître. Sur son usage des drogues : toute l’œuvre de Philip K. Dick
grossissements, comme le fait Yann où il vient contrairement à la légende, Philip K. comme elle borne sa vie : l’écrivain ne
Coquart dans son documentaire. Et d’emménager, Dick ne se bourra jamais de LSD mais considérait pas seulement son appar-
en les superposant aux quelques en 1977. d’amphétamines. Sur sa paranoïa, tement de Santa Ana comme une for-
inter views du maître (né il y a cent pas tout à fait immotivée : proche des teresse, il en était une lui-même et, si
ans) et à celles – récentes – de ses milieux contestataires américains, certaines de ses murailles semblent
proches. Son psychothérapeute, qui l’écrivain avait été menacé par la po- infranchissables, le film parvient par-
semble avoir eu bien du travail, ses lice et cambriolé par le FBI. La voix de fois à jeter un œil de l’autre côté. Ainsi
deux biographes, Gregg Rickman et l’auteur s’élève pour commenter, à la cette anecdote sur son père, dont il
Anthony Peake, son ex-femme Tessa fois anodine et oraculaire : « J’ai vu ne parlait jamais : de retour de la Pre-
Dick, l’auteur de SF David Brin. mon dossier à la CIA, j’ai vu mon dos- mière Guerre mondiale, ce père a en-
En 56 minutes, le film ne peut guère sier au FBI. […] Les policiers m’ont dit trepris de raconter à son fils de 4 ans
tenter un tour d’horizon exhaustif de que j’étais un croisé. Je ne sais tou- l’horreur des combats avec force dé-
l’œuvre de l’écrivain – 45 romans et jours pas pour quelle croisade. » tails sanglants. Et, pour illustrer ses
120 nouvelles. Mais il opère plusieurs À VOIR propos, il a mis son masque à gaz. Le
Les Mondes
mises au point sur sa prose si maîtri- de Philip K. Dick, Murailles infranchissables documentaire reconstitue la scène
sée et une psyché ouverte à tous les documentaire de Parfois, le documentaire tente de re- avec une telle force qu’il n’est pas dif-
désordres qui inspira bien des spécu- YANN COQUART, monter aux sources de ses inspira- ficile d’imaginer comment cette vi-
56 min, sur Arte,
lations. « Avec le recul je dirais qu’il mercredi 2 mars, tions. La mystérieuse femme brune sion a indistinctement fait germer
ne correspondait à aucun diagnostic 22 h 35. qui, dans les fictions dickiennes, inspiration et hallucinations.  P

20 - Le Magazine littéraire • N° 565/Mars 2016


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L’esprit du temps Mot clé

insiste sur cette notion, essentielle


nous le savons tous, de «  livre-
viatique  ». Les pages consacrées à
Proust, et en creux à Céline, hérissent
à ce point le poil – et la réflexion – que
c’eût été dommage de se passer de
l’écrivain Lévy.
Il aurait donc songé, certifie-t-il, à re-
faire le coup de la musique, renoncer
aux bonheurs et aux souffrances
conjugués de l’écriture. Étrange en-
trée en matière pour un opus que l’on
pressent vite essentiel dans le chemi-
nement intellectuel de son auteur. Ac-
complissement théorique et person-
nel dans un judaïsme débarrassé de

DUCLOS/SIPA
tout miasme orthodoxe, de toute ten-
tative de repliement sur lui-même,
Le philosophe français, en janvier 2009, à Jérusalem. portant haut la bannière d’un univer-
salisme assumé. Voilà une certitude
une fois ce livre refermé : dans la cos-
BERNARD-HENRI LÉVY mogonie intellectuelle d’aujourd’hui,

RETOUR
celle qui règne en (petit) maître,
Bernard-Henri Lévy pense et écrit à
contre-courant, dans l’isolement
conceptuel, à l’inverse de la nouvelle
pensée dominante, celle de la passion
identitaire et de la sacralisation de la

AU LIVRE
« frontière ». Il assume d’ailleurs crâ-
nement cette quasi-marginalité, dé-
fiant les nouveaux bien-pensants sur
la plupart des sujets qui fâchent, qui
blessent, qui hérissent.

« Une certaine idée


Avec L’Esprit du judaïsme, BHL publie certes un de la joie »
essai philosophique, mais aussi l’un de ses textes L’antiracisme, nécessaire et bien
porté hier, vomi aujourd’hui  :
les plus personnels et intimes. Par Maurice Szafran « N’étant certainement pas de ceux
qui voient dans l’antiracisme une
“forme de totalitarisme”, ni davan-

U
tage une figure jumelle, voire inver-
n jour, Bernard-Henri ni ne devait entraver le travail dans sée, du racisme, je continue, comme
Lévy, excellent pianiste, sa pureté cristalline. Pas même la mu- il y a trente ans, de tenir ce combat-
décida de couper toute re- sique… Et voilà, lisant L’Esprit du ju- ci, le combat antiraciste, pour démo-
lation avec la musique, de daïsme, son nouveau livre de philoso- cratiquement vital. » Quel passéiste,
s’interdire les plaisirs de Bach et phie, qu’on s’arrête sur une phrase, la ce Lévy, persister à dire du bien de
Vivaldi, ses deux références. C’était suivante : « Sans cette découverte SOS Racisme, au point de rappeler en
une façon, radicale, de signifier – et émerveillée de la Torah puis du Tal- insistant, précisément au moment
d’abord à lui-même – la priorité vitale mud, j’aurais peut-être cessé où certains ont choisi pour attiser
accordée à l’écriture et aux livres. L’ur- d’écrire. » Peut-être… Comme une les haines de confondre musulmans
gence et la nécessité, rien ne pouvait envie de ne pas le croire, tant Lévy et fanatiques islamistes, que «  le

22 - Le Magazine littéraire • N° 565/Mars 2016


dialogue avec l’islam aura été l’un des par exemple en regard d’Auschwitz qu’il était indispensable de tourner,
soucis les plus constants de [son] l’engagement forcené en faveur des et à jamais, la page si meurtrière de
existence » (il faut être gonflé pour Bosniaques martyrisés et mis à mort la Révolution.
s’en tenir à cette attitude, à cette vo- par les miliciens serbes ? La mobilisa- Lisons et relisons inlassablement ces
lonté acharnée, sans varier jamais tion en faveur des Tutsis du Rwanda quelques phrases qui peuvent servir
d’un iota quelles que soient les cir- victimes eux aussi d’une tentative de refuge spirituel à tous ceux qui,
constances !) ; Lévy assume plus que d’extermination ? Livre juif, livre de peu ou prou, ont accompagné à un
jamais l’idéologie et la pratique « Sans cette Juif ? Qu’importe la nuance, Lévy as- moment de leur parcours la folie ré-
« droit-de-l’hommiste » qu’il est si découverte sume tout, et pleinement : « L’essen- volutionnaire, l’abomination de la
bien porté de dénigrer et de vilipen- émerveillée tiel de ce livre ? Je me consacrerai à « lutte finale » : « Ne pas éradiquer le
der. « Indéfectible croyance en l’uni- de la Torah défendre une certaine idée de mal, bien sûr, mais le harceler, l’in-
versalité des droits de l’homme et en puis du l’homme et de la loi, du temps vivant quiéter, le faire un peu reculer, le te-
la tâche sacrée, partout et toujours, Talmud, et de l’espace, de la sainteté, de la nir un peu en respect, le tarauder, ne
de se porter en soutien des victimes j’aurais voix, de la lumière au bout de l’his- rien lui céder, lui résister pied à pied,
immolées sur l’autel des grandes ma- peut-être toire, de l’universel et de l’exception, même et surtout si l’on sait que l’on
chines d’État », précise-t-il. cessé de l’intelligence et de la mémoire, du n’en viendra jamais à bout. » C’est en
On peut, légitimement, ne rien par- d’écrire. » souci de l’Autre et de son possible suivant ces quelques indications
tager de ces convictions, les com- Bernard-Henri sommeil, de la joie.  » Ambition – juives ? pas juives ? – que nous nous
battre pied à pied, argument contre Lévy peut-être démesurée, que celle, en réveillons, selon la belle notation de
argument, avec toute la violence réalité, de L’Esprit du judaïsme. Lévy, « fils des Lumières ». 
conceptuelle et idéologique néces- Israël, « cette épreuve de vérité pour
saire. Badiou, Debray ou Onfray ne Un judaïsme « d’affirmation » les Juifs et les non-Juifs ». Israël,
s’en privent pas, jusqu’à la nausée. Il Mais quel judaïsme ? Et quel Juif ? « c’est si lassant d’avoir à défendre Is-
n’empêche : les idées que Lévy défend Celui du Solal d’Albert Cohen – « Le raël », d’être sans cesse confronté à la
sous-tendent en grande partie les premier Juif vraiment libre de la lit- « satanisation de l’État des Juifs »…
principaux acquis de l’humanisme térature française », selon BHL. Solal L’antisémitisme, son retour sous une
occidental. Il incarne ainsi l’honneur ou la représentation des « Juifs qui forme bien différente, avec une puis-
de l’intellectuel, se refusant à les lais- ont un corps ». Solal ou l’affirmation sance de feu insoupçonnée. Précision
ser en déshérence. La solitude, pas- que les « Juifs peuvent être beaux » chirurgicale de Lévy  : «  L’anti-
sagère ou pas, n’indique en rien que et échapper ainsi aux caricatures de sémitisme qui vient carburera à la
l’on soit dans l’erreur. la stigmatisation antisémite. «  Il compétition des victimes ou il ne sera
En osant ces quelques remarques, n’est pas question de passer son pas ; il accréditera l’idée d’un peuple
s’est-on pour autant éloigné du livre, temps à penser à la Shoah », relève monstrueux pompant l’air des autres
de cet «  esprit du judaïsme  » qui vivement Lévy, qui se révèle un par- peuples, les empêchant de se plaindre
porte cet ouvrage, important pour ce tisan du judaïsme « d’affirmation ». et de voir leur plainte prise en
qu’il dit mais aussi par ce qu’il laisse Alors les contradicteurs – ils n’ont compte. » Il ne s’égare pas, malheu-
découvrir de l’auteur, certainement d’ailleurs jamais manqué, et en reusement pas.
son texte le plus personnel depuis nombre – vont à coup sûr s’indigner, La France enfin, l’amour d’un Juif
quarante ans, le plus intime, philo- dénoncer, calomnier : Lévy serait en pour la France, pour sa langue, pour
sophique d’un bout à l’autre mais ro- voie de «  communautarisation  ». ses mots, ces mots que le talmudiste
manesque et inspiré aussi. Un livre Rien de plus faux, il suffit de lire at- Rachi, au xie  siècle, à Troyes, en
juif ? Un livre de Juif ? Un livre d’écri- tentivement l’opus pour s’en Champagne, n’a cessé d’enrichir, des
vain ? Un livre d’écrivain juif ? Un convaincre. C’est un judaïsme « inter- milliers de mots nouveaux entre-
livre de philosophe ? Un livre de phi- nationaliste » qu’il décrit, explique et mêlés à ceux de l’hébreu le plus sa-
losophe juif ? Mais c’est quoi, un défend ligne après ligne. Ce « fil juif » vant, le plus érudit, ce « vrai creuset
« philosophe » « juif » qui ne sait pas qui ne l’a « plus jamais quitté », ces de la France et de son idée ».
lire en hébreu (c’est le cas de Lévy) ? pages, celles du Talmud et de la Un soufflet pour les identitaires qui
À ces interrogations si complexes, il À LIRE Torah, qui disposent de « tout l’ap- tiennent désormais le haut du pavé.
donne lui-même une réponse fausse- L’Esprit pareillage nécessaire à qui sou- Sur le plan des idées, on peut se re-
ment simple : « Rien de ce que j’ai fait du judaïsme, haitait  refermer la parenthèse de trouver minoritaire et pourtant
BERNARD-HENRI
je ne l’aurais fait si je n’avais pas été LÉVY, éd. Grasset, l’athéisme philosophique et poli- penser juste et droit. C’est le cas de
juif. » Faut-il forcément le croire, lire 448 p., 22 €. tique » – à qui avait enfin compris Bernard-Henri Lévy. P

N° 565/Mars 2016 • Le Magazine littéraire - 23


L’esprit du temps Florilège

LES BONS CONSEILS DE


L’ONCLE JACK
Jack London a parsemé ses articles ou lettres de remarques sur sa concep-
tion du métier d’écrivain et sur ses méthodes. Cent quarante ans après la
naissance de l’auteur de Croc-Blanc, un livre les rassemble. Par Bernard Quiriny

T
out au long de sa vie, Jack TROUVER SON RYTH M E. Mille exercice écrit destiné au rédacteur en
London a disséminé dans des mots par jour, « une vitesse remar- chef qui incarne le professeur.
articles ou des lettres ses ré- quable ». London décrit le calendrier Chaque texte accepté est une satis-
flexions sur son travail. Fran- idéal pour venir à bout d’un récit : faction et ils s’additionnent les uns
cis Lacassin les a glanées dans la cor- soixante jours de travail, trente jours aux autres jusqu’à ce que la somme
respondance de l’écrivain et dans les de trêve pour « récupérer, étudier, in- atteinte représente un diplôme de fin
bibliothèques, dégotant toutes les pu- cuber », soixante jours de travail… d’études. »
blications dans lesquelles l’auteur du Toujours au train de mille mots jour- IGNORER LA CONCURRENCE. Un
À LIRE Talon de fer a pu s’exprimer. Réunis naliers. Mais attention : « Il faut que bon écrivain n’est pas forcément un
Profession : sous le titre Profession : écrivain, ces ce soient les bons mots, absolument amateur de littérature contempo-
écrivain,
JACK LONDON, fragments classés par thèmes (de fa- les meilleurs. » raine. Fuyez « la marée montante des
traduit de l’anglais çon parfois forcée, comme dans le pre- TOUT NOTER. « Ayez un carnet de œuvres d’imagination », sélectionnez
(États-Unis) par mier texte élaboré en collant bout à notes. Voyagez avec lui, mangez avec vos lectures, abandonnez au bout de
Francis Lacassin
et Jacques bout des extraits de lettres) forment lui, dormez avec lui. Notez-y tout ce dix pages si vous n’êtes pas convaincu.
Parsons, éd. un autoportrait de l’écrivain à son bu- qui vous vient à l’esprit. » Il faut se « Rappelez-vous que vous êtes écri-
Les Belles Lettres,
392 p., 13,90 €.
reau. London commente son travail méfier de sa mémoire. « Le papier bon vain, pour commencer, pour finir,
au jour le jour, analyse ses romans, po- marché est moins périssable que la pour toujours. Rappelez-vous qu’il
lémique avec des adversaires, encense matière grise. » s’agit des élucubrations des autres. »
ses maîtres (Stevenson, Kipling, Her- AVOIR QUELQUE CHOSE À DIRE. Gardez votre temps. « Du temps ! Si
bert Spencer, etc.). Consulté par des «  Vous, jeune écrivain, avez-vous vous ne pouvez pas trouver du temps,
débutants, il distille des conseils sur la quelque chose à dire, ou bien croyez- soyez sûr que le monde ne trouvera
façon de s’y prendre et signale sans pi- vous simplement que vous avez pas le temps de vous écouter. »
tié les faiblesses des manuscrits reçus. quelque chose à dire ? » Mais le style DACT YLO G R AP H I E R C HAQ U E
En suggérant aux auteurs d’étudier… compte aussi, comme il le rappelle à SOIR. Certains écrivent leur livre
ses propres textes ! « N’allez pas me un certain Max Feckler  : «  Le fait d’un jet puis corrigent l’ensemble,
considérer comme égocentrique si je d’avoir à dire quelque chose de nature d’autres écrivent page par page et
vous renvoie à mes nouvelles, écrit-il, à intéresser les autres ne vous dis- corrigent au fur et à mesure, comme
je les ai sur le bout de la langue, je pense pas de faire l’effort de l’expri- London. « Ma mise au net est faite
gagne du temps en les citant. » Lon- mer par les meilleurs moyens et dans chaque jour », dit-il à l’éditeur Mac-
don, classique de la littérature anglo- la forme la plus agréable possible. » millan. Il dactylographie le brouillon
saxonne, saint patron des vagabonds SE FAIRE LES DENTS DANS LES chaque soir, pour regarder le résultat
et figure du socialisme, mérite-t-il MAGAZINES. Quelle meilleure école imprimé et apprécier la structure et
d’être reconnu aussi comme profes- d’écriture que les périodiques ? le rythme. « Ma propre œuvre tient
seur d’écriture ? Voici ses conseils. «  Chaque effort accompli est un ou tombe par la vue, le regard. »

24 - Le Magazine littéraire • N° 565/Mars 2016


vraiment qu’il existe pour chaque
œuvre un bon titre, et un seul. « Je
me suis creusé la tête en vain, dit-il à
Anna Strunsky. Le meilleur titre
existe, si nous pouvions seulement le
découvrir. »
NE PAS VOIR DES PLAGIAIRES
PARTOUT. London fut souvent ac-
cusé de plagiat – non pour avoir re-
copié sur les fictions d’autrui, mais
pour avoir emprunté des éléments à
des récits, des témoignages, des ar-
ticles. En 1907, The Independent lui

RDA/RUE DES ARCHIVES


reproche ainsi d’avoir pioché des dé-
tails de L’Appel de la forêt dans les sou-
venirs d’un missionnaire du Nord.
Ulcéré, London répond qu’inclure un
fait dans une fiction n’est pas un pla-
VAR I E R L A LO N G U E U R D ES n’interrompez pas votre récit pour Jack London giat – « en fait, tout roman historique
PHRASES. Quoi de plus assommant expliquer au lecteur combien c’est en 1916. est un exemple d’exploitation fictive
qu’une prose monotone ? « Variez la terrible. Laissez le lecteur en prendre de faits réels et déjà racontés ». Aussi,
structure de votre phrase, dit-il à son conscience par lui-même d’après il recommande aux écrivains de ne
ami Cloudesley Johns. Des phrases votre récit, et poursuivez. » pas voir des plagiaires partout. Et iro-
rapides, vives, courtes et nerveuses NE PAS DÉVELOPPER LES NOU- nise sur les récriminations de Stanley
sont excellentes pour l’action. Mais VELLES. L’intrigue d’une nouvelle, Waterloo, l’auteur du roman préhis-
si, dans l’inaction, ou dans une action dit-il à Anna Strunsky (avec qui il co- torique Histoire d’Ab, qui s’émeut à la
sans importance, vous les avez em- écrira Rien d’autre que l’amour en parution d’Avant Adam en 1907 : « Ne
ployées, quand vous en arrivez à l’ac- 1903), doit tenir dans « le laps de pensez-vous pas que vous poussez un
tion importante, à la grande action, temps le plus bref », une journée, ou peu loin quand vous vous arrogez le
elles sont sans valeur et pires que une heure. Ou alors couvrir un temps droit exclusif d’exploiter pour la fic-
sans valeur. » long, mais en ne racontant que les tion tout le terrain représenté par le
SITUER L’INTRIGUE. Ethel Jennings moments cruciaux. Loi générale : « Le monde primitif ? À ce compte-là, si
envoie à London un texte où le lieu développement ne relève pas de la un auteur décrit un coucher de soleil,
n’est pas spécifié. « C’est la première nouvelle, mais du roman. La nouvelle personne d’autre n’aurait le droit de
faute que vous ayez commise, ser- est un fragment détaché sans cassure décrire des couchers de soleil. »
monne London. Précisez le lieu. En- de la vie, un état d’âme, une situation SAVOIR CE QU’ON VEUT. Toucher le
trez dans votre couleur locale. » Plus ou une action uniques. » Reprenant grand public ou rester dans sa tour
généralement, « décrivez vos person- une opinion répandue, London pense d’ivoire, il faut choisir… London écrit
nages. Rendez-les réels pour le lec- que la nouvelle s’imposera comme le à Max Feckler : « Si vous vous propo-
teur. Sortez de vous-même, entrez format adapté aux conditions de vie sez d’écrire pour avoir du succès et ga-
dans l’esprit de vos lecteurs et sachez modernes, par opposition aux gner de l’argent, vous devez mettre
quelle impression leur procureront romans-fleuves du xixe siècle. sur le marché des productions com-
les mots que vous avez écrits ». TROUVER LE BON TITRE. Quel écri- mercialisables. » Mot qui, dans son
SUGGÉRER. À la même Jennings : vain n’a jamais buté sur un titre ? esprit, n’a rien d’infamant : n’a-t-il pas
« À la page 3 de votre manuscrit, vous L’Appel de la forêt (The Call of the Wild) gagné sa vie en plaçant ses histoires
vous arrêtez pour dire au lecteur à s’intitulait au départ « Le Loup qui dans la presse ? « Permettez-moi de
quel point c’est terrible pour une sommeille » ou « Le Loup ». Rétro- vous suggérer d’étudier toujours les
femme de vivre avec un homme en spectivement, The Call of the Wild ne marchandises qui sont achetées par
dehors des liens du mariage. Je suis satisfait pas London. « Il doit bien les magazines », conseille-t-il à Ethel
tout à fait disposé à vous l’accorder, exister un bon titre à condition de Jennings. Refroidis par ces leçons,
mais comme artiste je suis obligé de mettre la main dessus », dit-il. Ce ni  Feckler ni Jennings ne firent
vous dire, pour l’amour du ciel, n’est pas une lapalissade  : il croit carrière en littérature. P

N° 565/Mars 2016 • Le Magazine littéraire - 25


L’esprit du temps Cinéma

CÉLINE
L’IMPOSSIBLE RENCONTRE
Un film tentant d’attraper l’animal Céline confirme combien saisir le corps
de l’écrivain demeure une gageure pour le cinéma. Par Hervé Aubron

F
aux problème que les grands Céline, n’en parlons pas. Le summum avec sa femme Lucette dans une
livres « inadaptables », il n’y a de la lettre piégée. Textes supposé- bicoque. Le titre français était dans
que des gardiens du temple ment inadaptables – tous les projets sa première édition L.-F. Céline tel que
trop sourcilleux et des visi- autour du Voyage ou autres sont tom- je l’ai vu. Titre plus judicieux : c’est
teurs trop timorés : un livre réelle- bés à l’eau, mais cela relève encore de bien le livre d’un homme allant af-
ment inadaptable serait aussi illisible, l’intimidation ou de la terreur. Ce qui fronter un dragon.
tant tout texte est différemment est surtout inadaptable chez Céline,
adapté par chacun de ses lecteurs. Ce c’est son personnage, la forfaiture de « Un furoncle »
À VOIR
qui est en revanche souvent infil- Louis-Ferdinand son verbe, sa capacité surtout à se Milton Hindus (1916-1998) est un
mable, c’est l’écrivain lui-même. Que Céline, un film mettre lui-même en scène : l’homme drôle de gabarit. Jeune professeur de
saisir ? L’auteur légendaire, le Grant- d’EMMANUEL s’est laissé filmer par la télévision de littérature à l’université de Chicago,
BOURDIEU, avec
écrivain ? On en restera à de la propa- Denis Lavant, son temps, et il est une bête de scène, juif, il demeure en 1948 un fervent
gande ou à de l’hagiographie. L’être Géraldine un acteur prodigieux, inventant l’im- admirateur de Céline, considérant Ba-
social qu’on appelle « l’écrivain » ? On Pailhas…, 1h37, possible registre du loup mielleux. Un gatelles pour un massacre comme un
en salle le 9 mars.
n’attrapera, le plus souvent, qu’une film, ces jours-ci, tente de se coltiner malentendu ou une erreur : il est à
ombre ou un bouffon. La fabrique ce monstre-là. Il est signé Emmanuel l’origine d’une pétition soutenant le
même du texte, les fièvres exaltées ou Bourdieu, réalisateur et scénariste retour de Céline en France. Il le fait
laborieuses du scripteur ? Là, on se (notamment pour Arnaud Desple- savoir par lettres au maître, s’enquiert
retrouve dans la microscopie, la phy- chin). Le film s’appelle Louis-Ferdinand de ses besoins. La bête blessée
sique quantique, et il sera difficile de Céline, et c’est un bon titre, tant l’écri- s’agrippe à l’inespéré soutien par cor-
s’y connecter sans tomber dans l’ima- vain histrion peut être considéré respondance et le convainc de venir
gerie pieuse du bureau, du papier comme un film à lui tout seul. Ce n’est le voir. Se doutant que son hôte a en
froissé, du crâne entre les mains. pas un biopic au sens propre. Nous ne tête de tirer un livre de cette ren-
À vouloir filmer l’écrivain, on s’expose À LIRE verrons Céline que durant quelques contre, Céline tente de prendre l’as-
Rencontre à
à un grand écart entre la bête de foire Copenhague,
jours de 1948 : l’écrivain est alors tou- cendant, de lui dicter la version qui
et le vide intersidéral, le livre d’images LOUIS- jours en fuite au Danemark – il pourra l’arrange, vise une coproduction « au-
et l’écran noir. L’écrivain n’est pas un FERDINAND rentrer en France en 1951. torisée ». Hindus, d’abord docile, fi-
CÉLINE ET
animal photogénique – à la lettre : il MILTON HINDUS,
Emmanuel Bourdieu adapte ici un re- nira par s’affranchir, notamment
résiste à la photographie. Rares sont traduit de portage littéraire de l’époque, bien lorsqu’il comprend que l’antisémi-
les films parvenant à trouver une l’anglais connu chez les céliniens : The Crippled tisme de l’écrivain est indécrottable,
(États-Unis) par
juste mesure en la matière, particuliè- André Belamich, Giant (« Le Géant infirme »), publié et surtout solidaire d’un égotisme pa-
rement sur le registre du biopic. Une éd. de l’Herne, en 1950 par l’Américain Milton Hin- thologique. Céline menacera par la
réussite récente, Truman Capote, de 240 p., 17,50 €.  dus. Le livre est actuellement édité suite de poursuivre Hindus en diffa-
l’Américain Bennett Miller (2005), en France sous le titre Rencontre à Co- mation mais convertira cette expé-
qui avait une forte intuition : pour penhague, ce qui est curieux puisque rience dans un petit livre-manifeste
parvenir à filmer un écrivain, il faut Hindus visite Céline non dans la ca- sur sa conception du style, qui prit la
le capter au moment où il n’écrit pas, pitale danoise, mais à Korsør, petit forme d’une interview fictive, Entre-
réellement pas. port de la Baltique où l’écrivain vit tiens avec le professeur Y.

26 - Le Magazine littéraire • N° 565/Mars 2016


Hindus, de retour du Danemark, ne littérature à ses perversions, à son be­ Adapté reconstitution, d’être aussi modeste
publie pas exactement un règlement soin de s’exhiber dans toute sa hideur d’un récit et lucide sur sa gageure, il en est fort
de comptes : il présente son texte morale, […] à son manque de respect de Milton inhibé, étonnamment grisâtre et
comme le journal de bord d’un « hon­ pour l’art qu’il pratique. Ce qu’il dit Hindus, atone. C’est après tout juste, quant à
nête touriste » – somme toute, un en­ des femmes peut s’appliquer à lui : il le film se la situation de Céline et d’Hindus au
tretien avec un écrivain peut parfois sacrifierait n’importe quoi pour faire focalise moment de leur rencontre : d’un côté
s’apparenter à un voyage raté. Il ne re­ de l’effet. » Et aussi : « J’avais toujours sur l’exil de le fauve entravé, de l’autre le visiteur
nie nullement son admiration pour senti l’étroitesse d’inspiration de Cé­ l’écrivain au anxieux. Ce pourrait être un parti pris
les textes, mais ne cache pas son mé­ line, mais je l’avais crue compensée Danemark. – la quotidienneté ou l’ordinaire de la
pris pour le personnage qui les a pro­ par sa profondeur. Or, à mesure que disproportion. Sauf que cela marque
duits, tour à tour « pleurnichard » et je me lassais de l’entendre […], j’étais plutôt une asphyxie collatérale, une
« grossier, sûr de lui, égotiste et bru­ frappé de sa monotonie. Il tapait tou­ réalisation qui identifie les écueils de
tal » : « Céline est aussi bourré de men­ jours sur la même misérable note, son projet et voue toute son énergie à
songes qu’un furoncle de pus. » Son plus fort, plus doucement, plus vite, les contourner. Le venin de Céline,
livre est d’un registre traversier, cou­ plus lentement. » toujours agissant, l’anesthésie. En té­
turant croquis, retranscriptions des moigne la difficile incarnation des
échanges et esquisses théoriques sur Venin anesthésiant deux protagonistes principaux. Phi­
ce que représente Céline – textes et Emmanuel Bourdieu a eu l’intelligence lip Desmeules (Hindus) reste un da­
homme mêlés. De très justes intui­ de se fonder sur ce texte­là – manière dais sur la défensive. Quant au puis­
tions parfois, par exemple quand il de se border tant il est dans la même sant Denis Lavant, il est trop uniment
s’agit de cerner l’abîme entre le Voyage position qu’Hindus à l’égard de Cé­ sanguin pour laisser un peu de place
et Bagatelles pour un massacre : « Dans line : écrasé et circonspect, fasciné et au fiel et à la bile de Céline : dès lors,
le premier de ces deux livres, il dit : prudent. Son film comprend la grande on voit seulement l’aplomb ombra­
“L’homme c’est de la merde !”, défini­ affaire d’Hindus : ce n’est pas tant l’an­ Face au jeune geux de l’écrivain, mais pas sa mes­
tion qui inclut l’auteur et le lecteur, le­ tisémitisme de Louis­Ferdinand Des­ universitaire quinerie ou sa crasse. Pas assez d’obs­
quel peut donc se justifier s’il le dé­ touches – qui est vérifié à répétition Milton Hindus cénité ou de roue libre, si ce n’est,
sire. Mais dans le deuxième il dit : “Le et donc vite une affaire classée – mais (Philip timidement, dans une scène fantas­
Juif c’est de la merde !” Cette restric­ l’impossibilité de rencontrer un au­ Desmeules), mée, rajoutée au récit d’Hindus, où
tion a deux effets : elle laisse l’auteur teur qu’on admire, et le dégoût qui en Louis-Ferdinand une bonne soirée vire mal dès lors que
en dehors du tableau et elle flatte la découle ; on se croyait interlocuteur ou Céline (Denis Céline, sous couvert de s’intéresser à
majorité de son public, qui n’en a pas exégète et on se retrouve simple grou­ Lavant) et sa la culture de son visiteur, transmue
besoin pour être plus puante encore. » pie d’une pythie. Si, du coup, le film de femme Lucette une danse yiddish en une mascarade
Ou encore : « Céline prostitue sa souf­ Bourdieu a le mérite de ne pas (Géraldine raciste. Le personnage qui s’en sort le
france à la littérature et il prostitue sa s’empêtrer dans l’encaustique de la Pailhas). mieux est finalement Lucette (Géral­
dine Pailhas) – et peut­être est­ce elle
l’héroïne du film : ancienne danseuse
brillante, elle a accompagné son
homme acrimonieux dans ses dérives,
a toléré tous ses caprices, a enduré le
rôle de chienne fidèle sans pour au­
tant se noyer dans la servilité. Le film
élude trop la routine et la solitude de
ce couple­là, contenue dans la poi­
gnante phrase, terminant le film, que
Céline écrit à Hindus après son dé­
part, avant que le torchon ne brûle
EMMANUEL CROOŸ/PARADIS FILMS

définitivement entre eux : « Nous


sommes seuls à présent près du
bois. » Le rendez­vous (entre Céline
et Hindus, entre Céline et le cinéma)
est encore manqué, mais rien n’em­
pêche de le relancer. P

N° 565/Mars 2016 • Le Magazine littéraire - 27


Grand entretien
MARIO
VARGAS LLOSA

” LE FANATISME
POURSUIT
LA CIVILISATION
COMME UNE OMBRE ”
Le géant péruvien entre aujourd’hui dans La Pléiade, de longue date sa collection fétiche.
Lorsqu’il l’apprit, ce fut « le jour le plus heureux de [sa] vie d’écrivain », prix Nobel compris.
Propos recueillis par Albert Bensoussan et Alexis Brocas

À
force de produire des chefs-d’œuvre, il pou- jusqu’à en perdre la raison au bout de La Tante Julia et le
vait s’y attendre. La Pléiade accueille, en son Scribouillard. Voici Gauguin lancé dans la quête d’un art
giron sélectif et en deux volumes, une vaste exempt d’influence chrétienne dans Le Paradis, un peu plus
part de l’œuvre romanesque de Mario Vargas loin. Voici l’insaisissable Chilienne de Tours et détours de la
Llosa. Le Péruvien, 80 ans en mars, devient vilaine fille qui fera de la vie de son amoureux, Ricardo, une
ainsi le premier auteur étranger à passionnante et douloureuse romance à éclipses.
se retrouver, de son vivant, propulsé parmi les À LIRE Voici Roger Casement, le fonctionnaire héroïque
Œuvres
étoiles. Voici donc, reliés pleine peau, le Jaguar, le romanesques, du Rêve du Celte, qui dénonça les agissements des
blond et violent pensionnaire de La Ville et les MARIO VARGAS compagnies coloniales avant de s’égarer en frayant
Chiens, et son souffre-douleur, l’Esclave. Voici LLOSA, avec l’Allemagne par amour de la cause irlandaise.
éd. Gallimard,
Ambrosio, le chauffeur noir de Conversation à La « Bibliothèque de Autant de personnages singuliers à travers lesquels
Catedral, et son compère de beuverie, Santiago, ex- la Pléiade », 2 t., passe l’histoire collective, autant de visages que l’au-
fils à papa, qui se voulait communiste. Voici le 1952 p et 1920 p., teur péruvien a su rendre uniques, tout en les inves-
130 € les deux, en
Conseiller, le prophète du phalanstère de Canudos, vente le 24 mars. tissant de ses obsessions cruciales pour la politique,
qui s’affronte au gouvernement du Brésil et au sys- l’histoire, la littérature, la rue liménienne…
tème métrique, ces deux inventions sataniques, dans La L’œuvre de Mario Vargas Llosa est si riche qu’il existe d’in-
Guerre de la fin du monde. Voici Pedro Camacho, le Balzac des nombrables façons de l’aborder. L’une d’elles est de s’intéres-
feuilletons radiophoniques, qui écrit des mélos à la chaîne ser à tous ceux qui, parmi ses personnages, cherchent un

28 - Le Magazine littéraire • N° 565/Mars 2016


Mario Vargas Llosa, en 2011.

absolu, que ce soit dans l’art (Gauguin) ou par la justice (Roger Camus, du Flaubert et du Hugo, de la philosophie et du jour-
Casement), la religion (le Conseiller de La Guerre de la fin du nalisme. On pourrait poursuivre cette énumération : à par-
monde), la politique (les naïfs communistes de Conversation tir d’une certaine stature, un écrivain est toujours trop grand
à La Catedral)… Une autre est de se pencher sur la façon dont pour être circonscrit, même par ses influences, surtout
l’auteur interroge la virilité à travers la violence d’une pen- quand il s’agit d’un auteur d’aujourd’hui qui s’est abreuvé
sion pour garçons, la figure d’un dictateur impuissant (La aux sources de toutes les littératures.
Fête au Bouc), celles d’un policier harceleur, d’un maquereau Un point particulièrement fascinant apparaît parmi les
militaire ou d’un Don Rigoberto amoureux. On peut aussi s’in- romans sélectionnés par La Pléiade : chaque fois, Vargas Llosa
téresser, question connexe, à la puissance plastique qui per- réussit ce tour de force d’expérimenter tout en restant abso-
met à l’écrivain de se réinventer en bondissant d’un genre à lument lisible ; non pour orner sa narration mais pour la sou-
l’autre : policier (Qui a tué Palomino Molero ?), historique (La tenir. Comme il nous le disait lors d’un entretien au moment
Fête au Bouc), érotique (Éloge de la marâtre), satirique (La Tante de la parution du Rêve du Celte, c’est le roman qui commande
GALLIMARD VIA OPALE/LEEMAGE

Julia). Ou disséquer son oreille de dialoguiste omnipotent, la forme, style et structure : dès lors, les procédés inventés,
capable de parler pour Gauguin, pour les colonels, pour les s’ils se ressemblent parfois, sont toujours à usage unique.
prostituées, pour toute la rue de Lima… Vargas Llosa est Cela apparaît dès son premier texte, Les Chiots, qui mêlait en
capable de se mettre à la place de n’importe qui, mais n’im- toute fluidité une narration au « nous » à une narration aux
porte qui ne peut pas parler comme Vargas Llosa : il y a en « ils ». Cela se poursuit dans son premier roman d’envergure,
lui du Pagnol et du Tolstoï, du Sartre et un peu plus de La Ville et les Chiens, où le jeune auteur entrecroise les >>>

N° 565/Mars 2016 • Le Magazine littéraire - 29


Grand entretien

MARIO
VARGAS LLOSA

>>> discours des pensionnaires et donne à chacun une Vargas Llosa croise trois dialogues. Celui où Ludovico raconte
voix si bien définie que le lecteur sait toujours qui parle. Cela a posteriori sa contre-manifestation ratée à Arequipa. Celui
se retrouve dans le roman le plus récent de cette Pléiade, où Cayo Bermúdez, à Lima, reçoit les rapports du préfet. Et
Le Rêve du Celte, où, partant du personnage incarcéré, il éta- un autre, qui a lieu un peu plus tôt, où il donne ses instruc-
blit une structure en rayons qui couvre toute l’existence de tions au chef de ses hommes de main. Puis un quatrième, un
celui-ci – là encore, sans perdre son lecteur malgré la chro- cinquième, un sixième dialogue s’invitent dans les pages. Six
nologie bouleversée. Comme Picasso, Vargas Llosa dispose niveaux de récit se superposent pour décrire 1)  comment le
d’une telle maîtrise de son art qu’il peut se permettre d’en régime a préparé le sabotage d’une manifestation, à Arequipa,
déstructurer les cadres sans que l’on perde pied. 2) ce qui s’est passé au cours de celle-ci, 3) les rapports qu’en-
Cet art de l’invention formelle culmine dans Conversation à tendait Bermúdez, 4) les ordres qu’il a passés au téléphone,
La Catedral (1969), récemment retraduit par Albert Bensous- 5) les discussions de ses rivaux du régime, ravis de l’avoir
san et Anne-Marie Casès. Le roman dépeint le Pérou sous la poussé à la faute, 6) la démission de Bermúdez. Et tout cela
domination du général Odria à partir d’une discussion alcoo- sans donner de migraine au lecteur : quand cet épisode sur-
lisée. Tentons une explication : Santiago, ex-fils de famille vient, vers la page 450, le lecteur a été préparé au procédé par
devenu, horreur, journaliste, rencontre le Noir Ambrosio, qui des superpositions plus simples. C’est peu dire que ces inven-
a naguère travaillé pour le père du premier. Par leur dialogue, tions servent le texte : dans le tintamarre formé par mille
le roman revient sur le passé de Santiago qui, à la consterna- romans choraux, Conversation à La Catedral rend un son
tion de ses parents, voulait s’inscrire à l’université San Mar- unique. Et quand on réussit à faire résonner tout un monde
cos, attiré par son bouillonnement communiste. En même de manière inédite, on mérite bien les étoiles.  Alexis Brocas
temps, le texte raconte les amours d’Ambrosio et de la domes-
tique Amalia. Et les sombres agissements de l’âme damnée La Bibliothèque de La Pléiade est le temple de tout écrivain
de la dictature, Cayo Bermúdez, un Machiavel exsangue passé voué à la postérité. À l’heure d’y entrer, que ressentez-vous ?
de la vente de tracteurs à la police secrète. Or Cayo avait pour MARIO VARGAS LLOSA. La Pléiade, je l’ai découverte dans ma
maîtresse une prostituée, la Muse, elle-même amante d’une jeunesse, quand j’étais encore presque un enfant et venais
consœur, la belle Quéta. Celle-ci se retrouva au cœur d’une d’entrer à l’université de San Marcos, à Lima, pour étudier
affaire d’assassinat sur laquelle travailla Santiago et qui lui les lettres et le droit, en m’inscrivant dans le même temps
permit de découvrir la face cachée de son propre père, don à l’Alliance française. Je voulais apprendre le français, mar-
Fermin – qui lui-même jouait un jeu dangereux avec Cayo. qué que j’étais par les lectures qui, à l’âge des culottes courtes,
Tous les membres de cette chorale romanesque sont liés, par- avaient peuplé ma vie d’aventures et de merveilles… Jules
fois sans le savoir, par les fils de multiples intrigues. Vargas Verne, Alexandre Dumas et Victor Hugo. Sous leur influence,
Llosa ne se contente pas d’emmêler les narrations, les person- j’ai pensé, comme d’innombrables jeunes Sud-Américains,
nages, les milieux, les époques : il entremêle la matière du que Paris était la capitale de la culture et des arts, et que c’est
texte. Prenons le récit de la disgrâce de Cayo Bermúdez, dit en France que surgissaient les courants littéraires et artis-
« Cayo la merde », à l’issue d’une manifestation de l’opposi- tiques qui dominaient le monde ; oui, j’ai pensé que toute
tion à Arequipa, que le régime entendait contrer par l’envoi personne nourrissant une vocation littéraire, artistique ou
d’agents provocateurs. Ceux-ci arrivent trop peu nombreux, intellectuelle devait tâcher de vivre l’expérience française
paniquent, tirent dans la foule, et l’opération se solde par un dans sa propre chair pour être à l’avant-garde de la connais-
désastre pour le régime. Ce fiasco est raconté à Ambrosio par sance et de la créativité. C’est pourquoi j’ai appris le français,
un des gros bras, le policier Ludovico. À ces dialogues, l’au- c’est pourquoi les écrivains français classiques et modernes
teur en mêle d’autres, téléphoniques, qui ont eu lieu ailleurs ont imprégné ma jeunesse.
au moment des faits. Quand avez-vous commencé à les lire dans leur langue ?
Illustration : « – J’ai vidé mon chargeur en un rien de temps, Six mois après mon apprentissage du français. Et c’est alors
dit Ludovico. Je pouvais pas ouvrir les yeux. J’ai senti qu’on que j’ai découvert, dans la bibliothèque de l’Alliance française
me fendait le crâne et je me suis écroulé, évanoui. Combien à Lima, la merveilleuse collection de La Pléiade. Dans ces
ont dû me tomber dessus, Ambrosio. – Quelques incidents, pages fines, une caresse pour les doigts autant que pour les
don Cayo, dit le préfet. On dirait qu’on leur a foutu leur mee- yeux et l’intelligence, j’ai pu lire tout Balzac, Les Thibault, de
ting en l’air, ça oui. Les gens fichent le camp épouvantés du Roger Martin du Gard, Zola, Montaigne et les innombrables
théâtre municipal. – Les gardes d’assaut ont investi le théâtre, classiques et modernes qui m’ont fait découvrir la richesse
dit Molina […]. Non, je ne sais pas s’il y a eu des morts, don presque infinie de la littérature française : Baudelaire, Rim-
Cayo. – Je sais pas combien de temps a passé, mais j’ai ouvert baud, Flaubert, Stendhal, Proust. Dans la petite librairie fran-
les yeux et la fumée était toujours là, dit Ludovico. Je me çaise de Lima, Plaisirs de France, située sous les arcades de
sentais pire que mort. Saignant de partout, Ambrosio. » la place San Martín, la propriétaire, Mme Ortiz de Zevallos,

30 - Le Magazine littéraire • N° 565/Mars 2016


me réservait chaque nouveau tome de La REPÈRES entraîne pour les écrivains l’obligation de tou-
Pléiade et, comme c’était trop cher pour un 1936 cher le lecteur lambda en usant de techniques
étudiant, elle me permettait de le payer par Naissance à Arequipa et de langages qui, sans renoncer à la profon-
traites mensuelles. Cette dame était si pétrie (Pérou). deur de la pensée et à l’invention formelle, pro-
de culture française que, lorsque je lui ai offert 1954 posent des textes accessibles. C’est ce qu’ont
mon premier roman, elle m’a dit : « J’espère Se marie avec Julia fait les grands maîtres, depuis Homère jusqu’à
qu’on le traduira bientôt en français pour Urquidi, la fameuse Flaubert, de Dante à Kafka et de Montaigne à
« tante Julia ».
pouvoir le lire. » Dès cette époque et pendant Faulkner. Si la littérature doit mourir, que les
toutes mes années d’écriture, si nombreuses 1959 écrivains, pour leur part, ne la tuent pas.
désormais, j’ai toujours caressé, comme un de S’installe à Paris, Vous avez abordé tous les genres de la
où il travaille comme
ces rêves inaccessibles qui nous aident à vivre, fiction. La satire (Pantaleón et les visiteuses),
journaliste.
l’idée de pouvoir un jour, par quelque malen- le roman historique (La Guerre de la fin
1963
tendu ou quelque miracle, m’infiltrer parmi du monde), le roman policier (Qui a tué
La Ville et les Chiens,
ces heureux maîtres de la plume que leur génie premier grand roman.
Palomino Molero ?)… D’où vient ce parti pris
ou leur talent avait fait entrer au catalogue de 1965
de vous réinventer sans cesse ?
La Pléiade. Aussi puis-je dire, sans la moindre Ce sont les histoires que je veux raconter qui
Épouse Patricia Llosa.
hésitation, que le jour le plus heureux de ma déterminent les genres, et non l’inverse. Et les
1969
vie d’écrivain a été celui où, à Barcelone, voici sujets naissent généralement d’expériences
Conversation
huit ans, mon amie et agent littéraire Carmen à La Catedral.
qui, pour des raisons qui me demeurent obs-
Balcells m’a montré une lettre d’Antoine cures, conduisent à une rêverie qui est comme
1971
Gallimard où celui-ci écrivait : « L’heure est l’embryon des histoires. Ces histoires exigent,
Prend ses distances
venue de faire entrer Vargas Llosa dans avec la révolution certaines fois, un long travail de recherche, un
La Pléiade. » Même lorsque, plus tard, j’ai cubaine. traitement compliqué et touffu, et, d’autres
appris que j’avais remporté le prix Nobel de lit- 1977 fois, un ton de comédie légère avec une bonne
térature, je n’ai pas éprouvé le bonheur de ce La Tante Julia dose d’humour. Parfois l’intrigue m’amène à
soir-là. Savoir qu’une poignée de mes livres et le Scribouillard. utiliser les méthodes d’une histoire policière,
allait côtoyer à l’avenir ces écrivains et pen- 1981 ou plutôt à obscurcir un peu la trame pour la
seurs auxquels je dois le meilleur de ma for- La Guerre de la fin rendre acceptable… Enfin, pour moi, ce sont
mation et que j’avais lus grâce à cette Biblio- du monde. toujours les personnages et les sujets qui
thèque de La Pléiade, créée en 1931, pour le 1990 déterminent la forme littéraire. Mais dans tous
bonheur des lecteurs du monde entier, par Échoue au second les cas je tâche d’éviter l’obscurité pour l’obs-
Jacques Schiffrin, cet éditeur inspiré, voilà qui tour de la curité, car je pense qu’une des grandes erreurs
me semble encore un grand rêve réalisé. présidentielle des écrivains de notre temps est de croire que
péruvienne.
Tous les romans sélectionnés sont l’obscurité est synonyme de profondeur.
2003
formellement inventifs, mettent en scène À l’inverse, vous avez souvent souligné
Le Paradis — un peu
des idées complexes et racontent parfois ce « plaisir du texte » propre aussi à Roland
plus loin.
des histoires très vastes. Mais ils restent très Barthes, dont vous avez suivi le séminaire…
2010
accessibles. Est-ce important, pour vous ? Cela me semble fort juste de parler de plaisir,
Prix Nobel. Parution
J’ai toujours cru que la littérature devait du Rêve du Celte.
au sens matériel et spirituel du mot, à propos
essayer de toucher une grande masse de lec- de littérature. Lire un essai de Montaigne,
2013
teurs. Sans renoncer pour autant à la rigueur Madame Bovary ou « Le bateau ivre », voilà qui
Un héros discret.
ou à la recherche de nouvelles techniques et nous enrichit au même titre qu’une grande
2016
de nouveaux langages. Mais je ne crois pas que amitié ou un grand amour, qui nous révèle des
Entre à La Pléiade.
la littérature se réduise à un cénacle de privi- aspects inconnus et stimulants de la vie, qui
légiés ne se comprenant qu’entre eux et se sen- nous remplit d’illusions et de projets, qui nous
tant supérieurs au lecteur lambda. Il est vrai que les grandes situe par rapport aux autres, au passé et au futur, qui élargit
œuvres littéraires conquièrent peu à peu leurs lecteurs, notre horizon vital et intellectuel et nous donne cette mer-
comme il en a été d’À la recherche du temps perdu, de Proust, veilleuse impression que la vie vaut la peine d’être vécue.
et d’Ulysse, de Joyce. Mais nous vivons dans une époque Au début des années 1970 j’ai suivi comme auditeur libre les
exceptionnellement difficile, où la littérature est évincée cours de troisième cycle dispensés à la Sorbonne par Roland
par la télévision et où les écrivains doivent livrer bataille Barthes. L’un d’eux portait sur « le langage de la mode » et
pour empêcher l’écran d’enterrer les livres. Je crois que cela était fort divertissant parce que Barthes faisait cours >>>

N° 565/Mars 2016 • Le Magazine littéraire - 31


Grand entretien

MARIO
VARGAS LLOSA

>>> sur les revues Vogue, Elle, Marie-Claire… et décorti- d’être en contact avec l’histoire qui se fait, avec l’actualité,
quait leur langage avec une grâce, une astuce, une subtilité avec tout ce qui est en deçà ou au-delà de la littérature, l’his-
remarquables. Il y avait chez lui un curieux mélange de fri- toire vive. C’est d’elle, à travers mes expériences, que je tire
volité et de talent littéraire, ce que je croyais incompatible. la matière première de mes histoires, car, du moins dans mon
Mais lui, quand il écrivait ses essais ou faisait un cours, cas, l’imagination a toujours besoin de prendre comme point
démontrait toujours la vérité de cette affirmation d’Arthur d’appui le vécu. Ma fantaisie ne naît jamais de la pure spé-
Koestler selon laquelle « un intellectuel est quelqu’un qui croit culation intellectuelle mais, dans tous les cas, de faits, de cir-
tout ce qu’il peut démontrer et est capable de démontrer tout constances et de personnes que j’ai eu l’occasion de connaître.
ce à quoi il croit ». Bien que le sens m’en échappe quelque peu, Dans ces articles, vous défendez en filigrane un libéralisme
je suis sûr que Roland Barthes incarnait mieux que personne, nuancé, à visage humain. Lequel de vos personnages
parmi les écrivains de son temps, ce que Koestler voulait dire. de roman incarne-t-il le mieux votre libéralisme ? Felícito
Un autre écrivain et intellectuel qui a eu votre faveur Yanaqué, la figure centrale de votre Héros discret ?
est André Malraux… C’est une bonne idée de penser que Felícito Yanaqué, le
Malraux est l’un des grands écrivains du xxe siècle à n’avoir modeste patron du Héros discret, est un libéral, bien qu’il ne
pas été suffisamment célébré en raison des préjugés poli- le sache pas. En effet, il s’est fait tout seul grâce à son effort,
tiques. Pour ma part, je ne me lasse pas de dire que La Condi- et il ne se méfie que de l’État, parce que, dans le pays où il vit
tion humaine est l’un des grands romans du xxe siècle et que et travaille, l’État, au lieu de l’encourager, lui met partout des
l’élégance et la lucidité avec lesquelles cet auteur a écrit sur bâtons dans les roues et essaie de l’exploiter. Malgré tout, c’est
l’art, la politique ou la littérature ont fait de lui un « classique » un homme qui croit dans la loi et la respecte, et il sait que le
de son vivant. Je voudrais, surtout, souligner l’originalité et marché est la meilleure façon d’organiser la société pour qu’il
la vigueur de ses discours politiques, qui sont des joyaux lit- y ait travail et richesse. Contrairement à d’autres doctrines,
téraires. Je me rappelle tout spécialement deux d’entre eux et surtout aux idéologies, le libéralisme a fondamentalement
que j’ai perçus sur le vif, et qui m’ont fait éprouver une émo- à voir avec la praxis humaine et accepte toujours que la réalité
tion que je garde très présente en ma mémoire : le discours soit la preuve de la vérité ou du mensonge des idées.
qu’il a prononcé lors du transfert des cendres de Jean Moulin Après ces consécrations, quel horizon s’ouvre à vous ?
au Panthéon, et celui prononcé dans la cour du Louvre en J’ai toujours dit, surtout maintenant à l’approche des 80 ans
hommage au Corbusier. Sans parler de celui où il lança une – ce que Saint-John Perse appelait le « grand âge » –, que j’ai-
campagne électorale en commençant par cette affirmation merais en tant qu’écrivain arriver vivant jusqu’à la fin. Rien
péremptoire : « Curieuse époque que la nôtre, diront de nous ne me paraît plus triste que ces écrivains qui meurent de leur
les historiens du futur, où la gauche n’était pas à gauche, la vivant : qui commencent à se répéter, qui ne se risquent plus
droite n’était pas à droite, et le centre n’était pas au milieu. » à tenter de nouvelles façons de raconter et à conter ce qu’ils
Vous avez aussi été victime de préjugés politiques : on vous n’avaient jusqu’alors pas osé conter, ou à innover sur la forme,
reproche votre défense du libéralisme, quand, curieusement, la structure ou les symboles. Je sais qu’en bien des cas rester
on se montre moins sévère à l’égard des engagements vivant jusqu’au bout ne dépend pas de soi, mais des avatars
castristes de García Márquez. Que cela vous inspire-t-il ?
Depuis longtemps dans tout l’Occident, la gauche (peut-être
vaudrait-il mieux dire l’extrême gauche) a la mainmise sur la
vie culturelle. Dans bien des cas, cela a un effet corrupteur sur
les artistes et les écrivains qui, pour ne pas se retrouver mar-
H. JOHN MAIER JR./THE LIFE IMAGES COLLECTION/GETTY IMAGES

ginalisés, adoptent des positions de gauche même à l’encontre


de leur propre sensibilité. Ce phénomène, hélas ! se produit à
notre époque simultanément dans le tiers-monde et dans les
pays que l’on considère comme plus cultivés et civilisés.
Les lecteurs espagnols peuvent vous lire régulièrement dans
El País, où vous vous exprimez sur les élections espagnoles,
sur la fin du chavisme… S’agit-il d’exercer un magistère
comparable à celui qu’exerçaient Sartre et Camus ?
Bien que la littérature soit ma vocation, et je n’en changerais
pour rien au monde, je n’ai jamais aimé l’idée de l’écrivain
enfermé dans son cabinet et livré corps et âme à ses fan-
tasmes. Pour moi, le journalisme a toujours été – j’ai com-
mencé à l’exercer quand j’étais encore adolescent – une façon Mario Vargas Llosa en 1961 à Paris, où il s’était installé en 1959.

32 - Le Magazine littéraire • N° 565/Mars 2016


” SI LA LITTÉRATURE DOIT
MOURIR, QUE LES
vertus de celles qui en avaient fait un lieu mythique, que
ÉCRIVAINS, POUR LEUR PART, presque tout le monde associait à la richesse de la pensée
NE LA TUENT PAS. “ philosophique, à la beauté littéraire et artistique. Et aussi,
bien sûr, à la liberté et à l’esprit critique. En ce temps-là, Sartre,
Camus, Malraux vivaient encore, et la France restait à l’avant-
garde du renouveau artistique avec des phénomènes tels que
le théâtre de l’absurde de Beckett et Ionesco, la Nouvelle Vague
physiques ou mentaux face auxquels on se sent démuni. Mais cinématographique, et cette ambiance cosmopolite et stimu-
je crois qu’un écrivain, tant qu’il jouit d’un minimum de luci- lante qui attirait des créateurs du monde entier.
dité, a le devoir de faire tout son possible et même l’impos- On n’avait pas encore vu surgir, alors, cette incertitude sur
sible pour ne pas devenir avant l’heure une statue. l’avenir qui poursuit maintenant comme leur ombre tant de
Avec tous ces honneurs, ne craignez-vous pas d’être pays européens, et spécialement la France. Bien que son patri-
embaumé de votre vivant ? moine culturel soit peut-être le plus important de l’histoire
J’espère évidemment que mon œuvre ne sera pas « momi- moderne, dans la France d’aujourd’hui il y a une insécurité
fiée » en entrant dans La Pléiade. Ce qu’il adviendra d’elle, en politique, économique et sociale qui a profondément affecté
tout état de cause, ne dépend pas de moi. J’ai, comme tous son activité littéraire et artistique, en lui rognant les ailes et
les écrivains, l’espoir qu’une partie au moins de ce que j’ai en la privant d’audace et d’ambition. Un phénomène qui
écrit ne vieillira pas et continuera de trouver des lecteurs n’épargne assurément pas d’autres pays européens, comme
parmi les générations futures. la Grande-Bretagne et l’Italie.
S’il en est ainsi, ces lecteurs découvriront, en lisant mes his- Qu’avez-vous appris de la France ?
toires, que notre époque fut tout à la fois merveilleuse et ter- La France m’a appris que l’universalisme, signe distinctif de
rible, une époque d’utopies insensées au nom desquelles souf- la culture française depuis le Moyen Âge, n’était pas
frirent et moururent des millions d’hommes, de progrès incompatible – bien au contraire, il se renforçait et se char-
prodigieux dans la science et la technologie qui firent avan- geait de réalité – avec l’enracinement d’un écrivain dans la
cer la lutte contre la maladie et l’ignorance, mais aussi problématique sociale et historique de son propre monde, de
créèrent des armes mortifères capables de faire régresser l’hu- sa langue et sa tradition. Car une des constantes de la grande
manité au temps des cavernes ou de l’exterminer définitive- littérature française, que ce soit la poésie, le roman ou les
ment, une époque où les frontières s’effacèrent, où la com- essais, a été de se projeter hors des frontières nationales avec
munication nous rendit contemporains de toutes les cultures une vision qui embrassait l’univers entier, en s’adressant à
du globe, et où les vieux démons qu’on croyait disparus, des hommes et des femmes de toutes géographies, croyances
comme le fanatisme, le racisme et le terrorisme, resurgirent et coutumes. Pourtant, cet universalisme ne signifiait pas
soudain pour remplir le monde de sang et de cadavres. que les écrivains français aient dédaigné la couleur locale, la
Comment un libéral comme vous, amoureux de la France problématique du terroir, les expériences et les traits typiques
et de la pensée des Lumières, a-t-il analysé les attentats de la société française. Personne n’a ausculté avec plus de
du 13 novembre ? rigueur la vie urbaine de la France au xixe siècle que Balzac,
Le terrorisme a toujours existé, mais contrairement à ce qui Stendhal, Hugo, Zola ou Maupassant. Et cependant, chez
se passait autrefois, le développement prodigieux des armes tous ces romanciers, la façon de décrire et d’interpréter la
permet aux terroristes de perpétrer des massacres épouvan- réalité française ne délaissait jamais un contexte qui trans-
tables, comme ceux dont a souffert la France dernièrement. cendait ce qui était purement national pour se tourner vers
La bonne nouvelle c’est que les terroristes islamistes ne un dénominateur commun où les lecteurs de cultures fort
gagneront jamais la guerre ; ils seront toujours une minorité différentes pouvaient se reconnaître et sentir que ces écri-
de fanatiques, confinés à une culture médiévale, dont l’ana- vains leur parlaient aussi de leur univers.
chronisme les réduit à rester marginaux. Mais la mauvaise Je crois que cette façon d’explorer ce qui est propre en gar-
nouvelle c’est qu’on ne pourra jamais les détruire tout à fait dant à l’esprit ce qui est étranger et vice versa, c’est-à-dire
et que, par conséquent, le monde civilisé aura toujours dans d’analyser et de décrire le monde du point de vue de la réa-
son sein cette source de malheurs et d’atrocités dérivés du lité française, est une des principales caractéristiques de la
fanatisme qui a poursuivi la civilisation comme une ombre. littérature et de la culture françaises et une des raisons de son
Et qu’en est-il de votre rêve, si romantique, du Paris enracinement dans pratiquement le monde entier. C’est pour-
de la bohème, de la vie libre, qui vous a poussé à vous quoi un lecteur du Pérou ou d’Argentine, de Nouvelle-Zélande
y installer pour vos années d’apprentissage ? ou du Congo peut s’émouvoir en lisant Baudelaire et Valéry
Paris de nos jours est bien différent du Paris que j’ai connu en et sentir qu’ils lui parlent de quelque chose qui le touche inti-
débarquant en 1958. Cette ville conservait encore maintes mement et constitue aussi sa propre réalité. P

N° 565/Mars 2016 • Le Magazine littéraire - 33


Rendez-vous
du Magazine littéraire

DANSE
MICHAUX CHORÉGRAPHE
Le Sacre du printemps/Henri Michaux :
Mouvements, chorégraphie de Marie Chouinard,
du 1er au 5 mars, Théâtre national de Bretagne-Rennes,
1, rue Saint-Hélier, Rennes (35).

A
utrefois, la danse était pour moi la pétrification. » Et puis
« Michaux « se dérouille » en Orient : « […] je trouvai la danse,
tandis que je ne connaissais que l’agitation. » La danse,
c’est-à-dire l’habitation des corps, la circulation des secrets, l’influx

ALINE MACEDO
des idées, le monde et les mythes qui passent sur un front, un doigt,
une hanche, par « des mouvements si légers qu’ils en étaient imper-
ceptibles et inanalysables », suggérant pourtant, comme les bruits Une variation brésilienne autour des Trois Sœurs de Tchekhov.
du silence nocturne, l’humeur du poisson, la force du tigre, l’exploit
de la gazelle. Une danse cosmique : « C’est par le mouvement que THÉÂTRE
l’homme voudrait appartenir au monde. » Ce texte de 1938, l’unique
de Michaux intitulé « Danse », préfigure le recueil de 1951, Mouve-
ENTRE MOSCOU ET RIO
ments, où les mouvements s’étalent et se distribuent sur les lignes Et si elles y allaient, à Moscou ? DE CHRISTIANE JATAHY
d’un poème en prose et sur celles de soixante-quatre dessins. d’après Les Trois Sœurs d’Anton Tchekhov, du 1er au 12 mars,
Théâtre de la Colline, 15, rue Malte-Brun, Paris (20e).
Un ami peintre a offert ce recueil à la Canadienne Marie Choui-

À
«
nard, qui, le lisant, le regardant, a fini par y découvrir « une nota- Moscou ! À Moscou ! », s’écrient les trois sœurs de Tchekhov,
tion chorégraphique ». Dans la création de la chorégraphe, le dis- se languissant de leur enfance capitale dans la morosité de
positif texte-image gagne un espace supplémentaire : la danse suit leur petite ville de province. Ce cri célèbre, Christiane Jatahy,
la fulgurance des dessins de Michaux, projetés sur écran, et des metteur en scène brésilienne, l’a pris au mot dans son adaptation
mots du poème, lus par Carol de la pièce, qu’elle intitule : Et si elles y allaient, à Moscou ? Le traite-
Prieur. Il faut dire que Marie ment de l’espace est primordial. Il est ici polarisé par une piscine
Chouinard était en quelque acrylique dans laquelle les corps peuvent se noyer ou renaître. Tout
sorte prédisposée à recevoir ce est construit pour que les spectateurs soient inclus mentalement
texte et ces images. Depuis et comme physiquement dans ce dispositif. Christiane Jatahy ne
plus de vingt ans, depuis ses cesse de questionner les limites entre la représentation et la per-
premiers solos, sa danse à la formance, entre la fiction et la vie. Elle multiplie les troubles de per-
fois convulsive et cosmique ception des spectateurs : ont-ils face à eux des comédiens brésiliens
témoigne, avec une vitalité qui jouent les personnages de Tchekhov, des comédiens brésiliens
chaque fois naissante, de l’in- qui jouent une adaptation contemporaine de Tchekhov, ou des comé-
trication essentielle des émo- diens brésiliens qui ne jouent rien d’autre qu’eux-mêmes à chaque
tions et des idées. représentation ? Pour la metteur en scène, « le spectateur ne peut
Elle associe ici à cet Henri vraiment pas savoir si ce qu’il voit est une interprétation préparée
Michaux : Mouvements la reprise ou s’il s’agit d’une expérience du moment présent ».
MARIE CHOUINARD

de son Sacre du printemps, dont Cette incertitude est renforcée par la double expérience que pro-
elle a dispersé la geste chorale pose chaque séance. Sur la scène, assimilée à un studio de cinéma,
en un étoilement de solos. les acteurs jouent et se filment en train de jouer, invitant parfois
Une chorégraphie de Marie Chaque danseur y déploie ainsi les spectateurs à les filmer ou à les rejoindre sur scène. Les images
Chouinard, inspirée par Michaux. son propre élan vital, peut-être sont diffusées au même moment pour un autre groupe de specta-
pour rejoindre ou déployer teurs qui, dans une autre salle, assistent à un film. « En ce qui
autrement les forces infinies que Michaux percevait, en 1938, dans concerne le cinéma, dit Christiane Jatahy, je crée une fiction pour
l’immobilité apparente de Bouddha : « éruption, explosion, gravi- que le spectateur de cinéma croie en la réalité et, en ce qui concerne
tation, étoiles doubles, novae des comètes, mouvement brownien, le théâtre, je joue avec la réalité pour que le spectateur croie en la
rayonnement gamma, propagation du froid, mouvement du pou- fiction. » Il nous reste à choisir : commencer la soirée par le film,
mon, valves du cœur, formation de l’erreur, de la crédulité, de la pour continuer avec la scène, ou commencer par le théâtre, pour
psychose de guerre, de l’orgueil, de la déchéance… » Ces forces qui finir par le cinéma. Choix déterminant, car il engage ce que nous
lui faisaient écrire : « L’Inspiré, seul, danse. » P Christophe Bident aurons vu, et il n’est pas sûr que nous aurons vu la même chose. P C. B.

34 - Le Magazine littéraire • N° 565/Mars 2016


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France métropolitaine, dans la limite des stocks disponibles. à ses partenaires sauf opposition de votre part en cochant la case ci-contre 
Critique fiction
Mourir Né à Carcassonne en 1973, David Bosc travaille aujourd’hui comme éditeur
et puis sauter pour la maison Noir sur blanc à Lausanne. Auteur de deux essais, sur Aragon
sur son cheval,
DAVID BOSC, et Georges Darien, il publie chez Allia son premier roman, Sang lié, en 2005,
éd. Verdier, suivi de Milo quatre ans plus tard. Son récit romancé des derniers jours de
88 p., 11,50 €. Gustave Courbet, La Claire Fontaine (Verdier), a été sélectionné en première
liste du prix Goncourt 2013 avant d’obtenir le prix suisse de littérature 2014.

Se jeter
à corps perdu
Après avoir transfiguré les derniers jours de Gustave Courbet, David Bosc donne voix à une jeune
femme défenestrée, danseuse aussi ardente que tourmentée. Encore une fois un texte de peintre.
Par Camille Thomine

D
e la littérature comme plongeoir… Chez David Bosc, le suicide d’une certaine S. A., retrouvée nue dans la poussière à
on entre dans les livres par un saut de l’ange. De 23 ans, au pied de sa résidence londonienne. Une notule, donc, une
préférence nu, le nez au vent et les sens en alerte. silhouette à peine, trouble et mystérieuse, à laquelle l’écrivain prête
De même que l’on se ruait à l’eau avec le Courbet une épaisseur – mais une épaisseur de songe ou de fluide : un corps
vieillissant de La Claire Fontaine, son précédent vif et tendu de baguette ; des écrits nerveux et zarathoustriens ;
livre, de même on s’élance avec Sonia A., jeune ar- une panoplie de toiles tourmentées, peuplées d’arbres morts, de
tiste espagnole de Mourir et puis sauter sur son cheval. D’abord par la nuées d’oreilles et d’étalons effarés ; et surtout ce désir éperdu, né-
fenêtre, depuis laquelle la demoiselle se jette sans une once d’hési- cessairement déçu, d’absolue liberté.
tation ; puis sur le cheval fou de sa pensée, déployée bride abattue Élevée à l’école de Summerhill, cet établissement libertaire fondé
dans les pages d’un étrange journal, découvert post mortem. sur l’autogestion et le respect de chacun, Sonia devenue adulte se
Pour nous encourager au saut, l’écrivain peut compter sur un cogne aux limites de la société, de son corps et de son esprit. Elle
double atout : un style saisissant, léché, mi-souple, mi-aiguisé, et dévore et vomit L’Interprétation des rêves, marche à l’infini dans les
le génie décisif des incipit. De l’entrée en scène de Courbet, on se rues de Londres et se blottit au creux d’hommes et de femmes avant
rappelle le gros « corps fatigué », la « pelletée de cendres » des che- de coucher sur toile et sur papier les songes hallucinés où elle se fan-
veux et « l’écharpe bleue de la pipe », comme une invite à lui em- tasme hirondelle ou sangsue, flocon ou métastase, toujours plus
boîter l’effluve. Dans Mourir et puis sauter sur son cheval, un coup de mélangée, proliférante et volatile. Ici, il n’est plus question de se
fil suffit à trouer l’ordinaire : « La fille respire dans le combiné qu’elle mettre à l’eau, comme le faisait avec délice le peintre de L’Origine du
a éloigné de son oreille, sa lèvre patine doucement sur la bakélite monde et de La Vague, mais de se mettre « à l’école de l’eau » pour se
percée de petits trous, son souffle mouille l’étrange poivrière. » mieux disperser, confondre et métamorphoser, ouverte « à tout ha-
Trois lignes et nous voilà immergés. sard ». Car l’inattendu n’est-il pas le suc même de toute vie et de
L’intrigue ténue de ce nouveau roman vêtu de jaune, David Bosc la toute littérature ? « Seul me porte vers les livres le désir d’y trouver
tire d’un carnet de Georges Henein, journaliste et poète surréaliste ce que je ne soupçonnais pas », fait écrire David Bosc à Sonia A. Aux
qui, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, mentionnait « romances ficelées, cousues d’astuces, farcies de diables à ressort »,

36 - Le Magazine littéraire • N° 565/Mars 2016


WIKTORIA BOSC/OPALE/LEEMAGE

David Bosc : « Seul me porte vers les livres le désir d’y trouver ce que je ne soupçonnais pas », écrit son personnage, Sonia A.

la jeune femme préfère « les récits intimes, les chroniques fragmen- Dans la « battue de mots » à laquelle se livre l’écrivain, on se dé-
taires, la philosophie, les recueils d’anecdotes ». Voilà qui est dit. lecte alors des nombreuses trouvailles comme ces « blocs de pierre
Conforme à ses personnages artistes, David Bosc conserve la plume disjoints d’où jaillit la nation des graminées », cette « ligne de morse
picturale de son précédent livre. Mêlant la dilution du lavis au relief des fourmis dans la poussière » ou ces « bulles infimes de solitude » :
du couteau, il progresse par croquis, points serrés ou courbes molles, celles des vagabonds, des amoureux et des lecteurs faisant « dans
mêlant la fantaisie noire d’un Hieronymus Bosch aux anamorphoses la soupe collective un ferment qui nous sauve ». Dévouée à la re-
ovidiennes d’un Salvador Dalí et à la minutie cruelle d’un Lucian poétisation du monde, Sonia A. s’impose comme un double du
Freud – lequel fait une brève apparition Lenz de Büchner, autre héros du désé-
dans le roman. Sonia nous apparaît
ainsi comme en un tableau : éparpillée
On plonge dans quilibre et de l’insoluble dissolution.
Dans cette superbe nouvelle inache-
et démultipliée en son Jardin des délices
mental ; nue, inquiétante et torse dans
l’étrange journal de vée de 1835 – du reste admirée par
Sonia dans son journal –, Georg Büch-
son crasseux atelier freudien, ou encore la jeune suicidée. ner, peu avant de mourir à 23 ans lui
en Ballerine et tête de mort du surréa- aussi, rend hommage au poète Jakob
liste catalan. Car Sonia A. danse. Elle vibrionne, ondule, tressaute Lenz, lequel fut un disciple de Kant et un ami de Goethe avant de
dans un élan de « déstabilisation continue ». Et, dans son propre sil- sombrer dans la folie. Revenant sur un court épisode de sa vie,
lage, elle fait « danser le langage », c’est-à-dire qu’elle le transforme l’écrivain zurichois réinvente Lenz en chantre de « l’esprit des
en poésie. La réflexion sur le langage amorcée par David Bosc dès eaux » et de l’harmonie inexprimable qui existe en tout. Il fait de
Sang lié, son tout premier roman, trouve ici un nouvel écho. À l’in- lui un homme pressé de « s’enfouir dans l’univers », de s’hybrider
jonction de 2005 « d’éventrer la langue pour faire brèche dans l’em- à l’arbre, à l’animal et de plonger – c’est bien le terme, stürzen, un de
pire du froid » répond ici celle de la faire danser pour « charmer le ses verbes fétiches – dans la nature, l’eau claire des fontaines et,
serpent ». Soit expier le danger du langage : se libérer de son entrave en tant que poète, « dans la vie du plus humble des êtres ». Déci-
et de sa tyrannie qui assujettit, classe et sépare les êtres. dément un grand frère de Sonia et de David Bosc, donc. 

N° 565/Mars 2016 • Le Magazine littéraire - 37


Critique fiction

Fabrication de la guerre civile, Charles Robinson travaille dans quatre dimensions qui se croisent souvent :
CHARLES ROBINSON, l’écriture, la littérature live, la création sonore et la création numérique.
éd. du Seuil, « Fiction & Cie »,
640 p., 24 €. Il est l’auteur de cinq romans, dont Dans les cités (Le Seuil, 2011),
Les Questions écureuil et Ultimo (Ère, 2011 et 2012). Son premier roman,
Génie du proxénétisme (Le Seuil, 2008), a été adapté au théâtre en 2010.

Charles Robinson,
ma cité va bruisser
Un réseau d’intrigues, de personnages et de langages donne forme avec vigueur, sans l’idéaliser,
à une cité HLM de banlieue. Nulle complaisance, mais parfois un brin de schématisme et de fatalisme.
Par Alexis Brocas

E
n littérature, l’amour n’est jamais sans condition : ap-
précier un roman, reconnaître ses qualités ne revient
pas à souscrire à toutes les idées qui le sous-tendent.
Ainsi le sombre Fabrication de la guerre civile, dont le
titre dit la portée pratique plutôt que prophétique :
à le lire, la guerre civile entre les cités – ces fameuses
zones de non-droit, de non-culture, de non-citoyenneté – et le
reste de la France a déjà commencé, et l’auteur livre les éléments
par laquelle elle se construit tous les jours.
Les cités, donc. Ce roman permet au lecteur, bien assis dans son
fauteuil, de passer de l’autre côté des clichés pour saisir la réalité
– indubitablement violente et néanmoins complexe – d’un en-
semble HLM : les bien nommés Pigeonniers. L’auteur connaît ce
monde, ce qui lui permet de le montrer de l’intérieur, en faisant
fi des figures imposées par l’actualité – ici, pas de salafisme ram-
pant – et en adoptant de forts partis pris : l’origine des protago-
nistes ou leur religion n’est jamais mentionnée, même si on peut
parfois la déduire. Ainsi, Charles Robinson montre la cité comme
un monde unifié, avec ses codes, ses modes, ses valeurs, et sur-
tout sa langue, réprouvés par les autres mondes qui composent
la France. Ce point de vue intérieur lui permet aussi de nourrir
son roman de mille intrigues, tant il est vrai que ces cités sont
avant tout des réseaux d’histoires, de ragots, de personnages
HERMANCE TRIAY/ED.DU SEUIL

entremêlés, prêts à être prélevés et transformés en fiction. Les


Pigeonniers apparaissent comme une fourmilière de narrations
d’autant plus grouillante que sa destruction est imminente : la
mairie projette de mettre à bas ce grand ensemble, symbole des
délires urbanistiques passés qui engendreraient nombre d’exclu-
Charles Robinson, en septembre 2015. sions modernes. Pour expliquer aux habitants ce généreux

38 - Le Magazine littéraire • N° 565/Mars 2016


projet – qui entraînera la destruction de leur environnement et histoire d’une jeune fille douée, Bach Mai, conduite au suicide –
d’hypothétiques relogements –, la mairie envoie d’abord un cer- et sans cynisme. Mais c’est, bizarrement, quand il regarde en de-
tain Godzilla (éloquence des surnoms), puis, une fois celui-ci ré- hors que le livre pose des problèmes. Était-il nécessaire de faire
duit en morceaux à l’issue d’une altercation automobile, une jolie du directeur de cabinet du maire une sorte de méchant embléma-
Angela pleine de bonne volonté et de jargon bien-pensant. tique, traître à sa classe de surcroît ? Ou d’affubler les étrangers
L’avancement des travaux, les réactions des habitants fournissent aux Pigeonniers de prénoms qui, pour les habitants des cités,
le corps principal d’une intrigue qui se ramifie bientôt en dizaines sonnent comme des caricatures d’onomastique bourgeoise,
d’autres. Intrigue familiale : la récente paternité de Budda, boxeur Gontrand ou Timothée ? Et de faire culminer l’opposition entre
chouchouté par sa maman, qui habite le quartier résidentiel voi- les deux mondes dans une scène de tentative de viol collectif vue
sin, rêve de combats en Thaïlande, tourne des pornos et écrabouille comme un fait de guerre ? « Tu vas passer à la télé, gros. Tu seras
à peu près tout ce qui se présente devant lui. numéro 2. T’auras détruit la petite pute qu’ils nous ont envoyée
Intrigue capitalistique : M, prototype de ces « T’aimes pas […]. Barbarisée de la chatte, barbarisée du cul […]. Et après je lui
entrepreneurs autodidactes formés par le vivre, toi. ouvre le nez avec ma lame et je lui cisaille les joues. » Celui qui
trafic, travaille à reprendre une part du mar- Vivre, ça t’a édicte ce délicieux programme n’est pas un déclassé total : il te-
ché de la drogue, à loger des clandestins pas plu. » nait naguère, avec le Charles du roman, des discussions politiques
dans les appartements libérés, à profiter du passionnées (« Nous attendions l’apocalypse, la mort rouge frap-
chantier et à conquérir Angela. Intrigue amoureuse : GTA, qui a pant les oppresseurs… »).
fait des études et a obtenu un ridicule emploi aidé, court après sa On se doute que l’auteur n’est pas d’accord, au moins, avec la
dulcinée, la revêche Bégum, portée sur le sexe, les tatouages, les méthode du viol collectif, il n’empêche : en montrant toujours des
fugues et l’autodestruction. Intrigue d’espionnage : Bambi et Le bourgeois ridicules ou d’une inconséquence criminelle, son texte
Hibou, deux férus d’informatique et de jeux vidéo sanglants, sur- semble parfois au bord de justifier l’injustifiable – et il renoue ainsi
veillent la cité. Intrigue spéculaire – ou plutôt jeu de miroirs dé- avec le schématisme d’une certaine extrême gauche. Lu sans recul,
formants : un certain Charles, qui écrit à la première personne, il pourrait participer de la « fabrication de la guerre civile » qu’il
revient dans sa ville pour enquêter… voudrait décrire. 
Toutes les typologies sont sans doute représentées, mais, avant
d’être un roman sociologique, Fabrication de la guerre civile est une
œuvre littéraire. Sa structure mime le chassé-croisé permanent
des rumeurs, des histoires et des gens au cœur de la cité. Sa langue,
inventive, n’est pas une simple transcription de celle que parlent
ses personnages. Parfois, elle la restitue dans sa nudité brutale et
phonétique (« Kès tu foo ? »). Parfois, cela tient au rythme (« Tu
vas te battre contre moi avec ça. T’aimes pas vivre, toi. Vivre, ça
t’a pas plu. »). Et l’auteur livre aussi le fond légendaire, formé par
les anciennes figures criminelles du quartier, Wattmille ou Turin,
dont les bas faits fournissent une mythologie à la cité.
On sait le lien entre les mythes d’un peuple et ses valeurs. Sur ce
point, le constat est terrible : il semble que l’homme soit davantage
un loup pour l’homme dans la forêt de béton, et que la solidarité
prolétarienne, la fraternité gangster et le sens de l’honneur délin-
quant relèvent de l’illusion romantique pour dames patronnesses
de gauche. Ce n’est pas qu’il n’existe aucune solidarité aux Pigeon-
niers. Mais ce qui guide la plupart des protagonistes, c’est un culte
de la virilité dangereux, doublé d’une mentalité ultra-individualiste
selon laquelle personne ne doit hésiter à taper les plus faibles, à
taper dans la caisse du voisin ou à sauter sa copine.
Il existe bien une culture criminogène propre à la cité. Que
Charles Robinson parvienne à la montrer sans la condamner ni
l’excuser n’est pas la moindre de ses réussites. Une autre est sa
façon de restituer comment, de cette langue, de cet esprit, de ces
valeurs, naissent des situations impossibles, des oppositions ir-
réductibles que seule la violence peut dénouer. L’auteur raconte
la cité sans angélisme – en s’attardant par exemple sur l’horrible

N° 565/Mars 2016 • Le Magazine littéraire - 39


Critique fiction

La Splendeur dans l’herbe, Né en 1949 à Paris, Patrick Lapeyre est professeur de français
PATRICK LAPEYRE, en région parisienne. Il commence sa carrière d’écrivain
éd. P.O.L,
384 p., 19,80 €. avec la publication, en 1984, du roman Le Corps inflammable.
En 2004, il reçoit le prix du livre Inter pour L’Homme-sœur. Son livre
suivant, intitulé La vie est brève et le désir sans fin, sorti en 2010,
lui vaudra le prix Femina. Tous ses textes sont édités chez P.O.L.

Exquises et patientes approches


Patrick Lapeyre, comme ses livres, n’est pas pressé : cette fois-ci, il s’agit de tisser fil à fil la relation qui
s’établit entre Sybil et Homer, cocus d’une même histoire, avec en contrepoint l’enfance du second.
Par Jean-Baptiste Harang

L
a Splendeur dans l’herbe (Splendor in the Grass) est un film séparent cette première rencontre du dénouement, qu’on ne dira
d’Elia Kazan de 1961, avec Warren Beatty et Natalie pas et qui ne dénouera peut-être pas tous les liens qui auront été
Wood, que le titre français, La Fièvre dans le sang, gâche noués. Soixante-cinq moments donnés rubis sur l’ongle par un nar-
un peu (Alain Chamfort en fera une chanson). Cette rateur généreux, disert, précis, qui sait se mettre à la place de cha-
belle histoire d’un amour contrarié se terminait sur ces cun et faire la part des choses (l’expression « à un moment donné »
vers de William Wordsworth, dits en voix off par Natalie est récurrente, exemples pages 121, 133, 164, 179, 221, 225, 229,
Wood : « Though nothing can bring back the hour/ Of splendor in the 294, c’est dire si l’avarice est au diable renvoyée).
grass, of glory in the flower ;/ We will grieve not, rather find/ Strength Ces moments, comme autant de petites nouvelles parfaites, ne
in what remains behind » (« Bien que rien ne puisse faire revenir tombent pas du ciel. Le premier canut venu vous dira que pour tis-
l’heure de la splendeur dans l’herbe, de la gloire dans la fleur, nous ser solide il faut une trame et une chaîne. Les rencontres de Sybil
n’en ferons pas deuil, mais trouverons notre force dans ce qu’il en et Homer sont la trame du livre (les chapitres impairs, avant qu’un
reste »). Patrick Lapeyre a choisi les mêmes vers (ou presque) en accident voyageur au kilomètre 38 fasse dé-
exergue de son roman, y a trouvé son titre, et son écho page 110 : Soixante- railler cette routine), et l’histoire d’Ana et
« C’était l’heure de la splendeur dans l’herbe […], l’heure où l’uni- cinq Arno que vous ne connaissez pas encore,
vers semblait entièrement circonscrit aux limites de ce jardin, à l’in- moments d’Ana surtout, en forme la chaîne. Nous
térieur duquel ils ne recevaient jamais personne et formaient tous parfaits. voici donc à la tête de six personnages et de
les deux une sorte de société secrète… » Sybil et Homer devront pa- leur auteur. Emmanuelle et Giovanni, que
tienter trois cents et quelques pages pour mesurer la force qu’ils au- l’on pourrait qualifier de secondaires, même si sans eux Homer et
ront trouvée à ne pas s’affliger de l’extinction des jours glorieux. Sybil auraient eu bien du mal à trouver une occasion de se rencon-
Homer et Sybil se rencontrent dès les premières lignes du roman, trer, et même si leur histoire d’amour et ses soubresauts viendront
mais ils ne sont pas tout à fait étrangers l’un à l’autre. Ils sont (par- accélérer la cadence de la navette sur le métier. Homer et Sybil, que
don pour ce mot, bien éloigné du registre délicat de Patrick vous connaissez, et Ana et Arno, les parents d’Homer dont l’appa-
Lapeyre), ils sont les deux cocus d’une même histoire, cela peut-il rition en alternance apporte au récit et au lecteur la distance d’une
créer des liens ? Emmanuelle et Giovanni filent à Chypre un amour génération, l’ouverture d’une hypothèse psychanalytique (Homer
d’apparence parfait après que l’une a quitté Homer et l’autre Sybil. est enfant, et bien malmené, dans ces chapitres pairs) et le por-
Aussi, lorsque Homer présente son mètre quatre-vingt-treize, sa trait magnifique d’une mère étrange et attachante en porte-à-faux
timidité et son indécision maladive à la grille du jardin de Sybil, entre sa curiosité et le regard des autres.
tout est possible, que ces deux-là n’aient pas grand-chose à se dire, L’auteur, Patrick Lapeyre, comme son livre, n’est pas pressé. La
que la foudre de Cupidon s’abatte sur eux ou que le curseur des Splendeur dans l’herbe est son huitième roman, trente-deux ans
sentiments s’arrête quelque part entre ces extrêmes. Nous saurons après la publication du premier, Le Corps inflammable, fidèle aux
très vite que le moteur du récit est d’une exquise lenteur, patience éditions P.O.L. Cette lenteur n’est pas une paresse mais une exi-
délicieuse, qui ne brûle aucune des soixante-cinq étapes qui gence, le goût de peaufiner, de fignoler, de fourbir, et le lecteur

40 - Le Magazine littéraire • N° 565/Mars 2016


Patrick Lapeyre
en 2010.
JOHN FOLEY/OPALE/LEEMAGE

trouve dans cette patience le régal et la satisfaction d’un bonbon dans le livre, persiste à la rétine du lecteur, qui se souvient de sa
qui ne fond pas trop vite. Le dispositif littéraire que l’on vient de mort inventée, racontée au futur (chap. 51) comme pour la conju-
dire, ce tissu croisé entre chaîne et trame, n’est pas le squelette ap- rer et confirmée plus tard au passé (chap. 64), lors d’une visite au
parent ou exhibé d’une architecture gratuite, au contraire il est le cimetière, comme la gifle du réel. Ainsi la trame et la chaîne
support de la chair vive de la littérature, celle qui se donne les prennent chacune leur tour le devant de la scène tandis qu’au chan-
moyens de dire la peine perdue et désemparée d’être au monde, la gement de décor parfois un intermède s’immisce pour dire l’his-
vanité des choses et le bonheur d’un instant. toire de Lang ou celle de Rachel, que l’on ne reverra pas.
Les scènes où joue Homer (ce sont des scènes au sens classique du La Splendeur dans l’herbe est une splendeur d’écriture, un kaléidos-
théâtre, depuis l’entrée des personnages jusqu’à leur sortie qui an- cope cohérent, lumineux et doux-amer, duquel nous n’avons plus
nonce la scène suivante, ou plutôt des saynètes à la Tchekhov) sont la place de vanter le sens aigu de l’observation, la justesse de la
vues à travers lui, ses pusillanimité et procrastination augmentées langue, l’humour discret et l’humanité résignée. Mais vous ne per-
par son allure de grand dadais dégingandé, une modestie exagé- dez rien pour attendre : « Homer se souvenait d’avoir entendu
rée pour un garçon de plus de 40 ans auquel il ne manque que le quelque part que l’attente est un état parfait, à condition qu’on
permis de conduire : il aime son travail, joue du piano et au tennis, n’espère rien et qu’on ne craigne rien », page 64. 
voyage à sa guise, ne manque pas d’argent et finit par s’avouer être
amoureux. Il confond désir et préliminaires, attend son heure et
souhaite in petto qu’elle sonne à une autre montre que la sienne. EXTRAIT Homer, qui possédait entre autres facultés celle
Nous ne pénétrons dans les pensées de Sybil qu’au travers de ses d’apparaître quand on ne l’attendait plus, se présenta à cinq heures
actes et de ses dires, et c’est une femme d’action et de paroles, belle devant le portail du jardin, avec son parapluie, sa cravate au vent
et jeune, elle s’amuse d’Homer sans s’en moquer, et la relation qu’ils et ses chaussures boueuses. Comme il était affreusement en retard,
construisent de scène en scène les sauve d’une solitude envisagée. la femme avec laquelle il avait rendez-vous était déjà sortie
C’est Sybil qui mène cette danse même s’ils ne connaissent pas le plusieurs fois sur le perron, et l’observait à présent, l’air décontenancé.
nom de ce pas de deux, amour, amitié, complicité ? Savent-ils si Tandis qu’il faisait de grands gestes au bas des marches avec
leur infortune conjugale passée est le prétexte ou la raison de leur son parapluie récalcitrant – qu’il brandissait bêtement vers le ciel –,
compagnonnage ? Et, curieusement, ces questions somme toute il crut d’ailleurs remarquer que son mètre quatre-vingt-treize
subalternes introduisent un véritable suspense aux yeux du lec- et la maladresse de ses gestes contribuaient presque autant
teur, dont seule une lecture avide le délivrera. à son étonnement que son retard injustifiable.
Ana et Arno et leur fils Homer vivent en Suisse, avant qu’Arno ne Une fois son parapluie enfin maîtrisé, ils se retrouvèrent devant
les délaisse. Ana est une femme indépendante d’esprit et dépen- la porte d’entrée, à quelques centimètres l’un de l’autre, à la manière
dante matériellement, assise entre deux langues, le français pour de deux personnes sur le point de s’embrasser, sauf
aimer, l’allemand pour subir, entre deux milieux, fantasque et  ai- qu’ils ne se connaissaient pas… Le moment était donc délicat.
mante, volontaire et soumise. Le personnage d’Ana, en contrepoint La Splendeur dans l’herbe, Patrick Lapeyre

N° 565/Mars 2016 • Le Magazine littéraire - 41


Critique fiction

Le Festin au crépuscule, Auteur d’une trentaine de romans, parmi lesquels Soifs (1995)
MARIE-CLAIRE BLAIS, et Aux jardins des acacias (2014) publiés en France au Seuil,
éd. du Seuil,
296 p., 19 €. la Québécoise Marie-Claire Blais, née en 1939 et installée
aux États-Unis (en Floride) depuis 1963, écrit aussi pour le théâtre.

Dans le
tourbillon
de leurs vies
Invité à un colloque international, un écrivain
attend ses pairs. Durant cette phase de latence,
il est assailli par d’innombrables visions, émanant
d’autres existences. Par Juliette Einhorn

H
uitième opus d’un cycle romanesque qui porte le
monde à bras-le-corps, Le Festin au crépuscule est
un livre-phrase. S’y inviter, c’est se laisser traver-
ser par un océan de voix, de Rome à Manhattan
ou à Key West. Le principe narratif de cette
fresque cosmogonique ne change pas : le lecteur
LÉA CRESPI/PASCO

est emporté dans des destins parallèles qui s’entrecoupent


– l’unique point est celui, final, de la page 287. Dans ce banquet,
chaque personne raconte à la troisième personne un bout de la
vie de son voisin. Mais cette chorégraphie prolixe a un point de Marie-Claire Blais, à Paris, en 2014.
fuite et un point de chute : Daniel, qui vient d’arriver en Écosse
pour assister à la dixième édition d’une conférence internatio- nuit dans les rues de Bogota, la « ronde de leurs corps affamés »,
nale d’écrivains. En attendant l’arrivée de ses comparses, il écrit une femme debout devant un char d’assaut, ses deux fils morts à
le texte de son allocution, communique avec ses enfants, passe ses pieds, etc. Dans cette bobine surréelle, les conversations avec
du bar à sa chambre, gagné par cette latence propre à l’imminence ses enfants lui reviennent, emmêlées à des images d’inconnus ou
d’un événement. De ces réminiscences, germées en quelques d’amis : son fils Augustino, écrivain à fleur de peau dont il est sans
heures, jaillissent peu à peu des dizaines d’existences qui elles- nouvelles, son ami Rodrigo, poète venu du Brésil…
mêmes se ramifient et prolifèrent. Ce ressac est la matière première du livre, envoûtante psalmodie :
Car les autres écrivains semblent retardés, et Daniel, tout en dis- « Daniel avait l’impression d’avoir entendu la voix de Mère, n’était-
cutant avec Eddy, le barman, ou en écrivant des mails à sa fille, est ce pas elle dans son chandail rose, le temps d’un songe qui n’avait
envahi par une « fulguration d’images » : « Et même s’il savait qu’il peut-être pas même duré une seconde, comme si Mère eût été là
rêvait, [il] ne pouvait secouer cette rampante couverture des mau- près de lui, dans cet espace vide où il n’attendait personne, mais
vais rêves sur laquelle glissait son corps. » Monte en lui un déchaî- peut-être nos disparus aimaient-ils ces espaces vides où ils pou-
nement de visions, étoffe bigarrée où le souvenir se fond dans le vaient entrer. » Ce tricot de vies sourd du corps de Daniel et de sa
songe, où les plus sourdes angoisses cognent à la vitre du rêve pour conscience hospitalière, « simultanéité flottante » soudain prête à
démontrer leur possible efficience : des enfants se prostituant la accueillir l’historiographie du monde entier. Retard, annulation,

42 - Le Magazine littéraire • N° 565/Mars 2016


accident ? Les écrivains n’arrivent décidément pas, et cette expec-
tative inquiète vient alimenter la prolifération de plans-séquences
qui assaille l’écrivain en une « surabondance multipliée ». Le voici
habité par la chair des autres, par la « lancinante réalité de leur
présent » : « Sans doute se chargeait-il de la mémoire des autres,
en était-il écrasé, opprimé, accablé, les épaves de milliers de rêves

- N° 46
Tunis - N° 70
histoire.presse.fr grandesà migrations
d’inconnus venaient s’emparer de sa mémoire, et il ne parvenait

Carthage
plus à s’extraire de ce cauchemardesque fusionnement, de cet

- Les
- De
inextricable fourbi d’images hostiles. » LES COLLECTIONS

janvier
janvier 2010
2016
On suit donc par intermittence la transsexuelle Victoire, ancien

- trimestriel
- trimestriel
soldat et femme en devenir, à qui le monde fait payer sa liberté,

L’Histoire
L’Histoire
son « déchirement d’être deux dans un seul corps » ; Angel, en-

dede
Collections
Collections
fant sidéen, que son père et son école ont chassé par peur de la

Les
Les
contamination ; le « dessin de vie qui est
L’écho de dissimulé » dans la symphonie de Fleur,

9,10 € ISSN 01822411


« drames qui « récit chanté, opératique, du naufrage de
DE CARTHAGE
- MAY01822411
€ ISSN
7.59TND
ne sont pas sa jeunesse ». Mais, si Victoire, Angel, Fleur

- MAY
TND- TUN
7.5 DH
TUN 69
A TUNIS 3d’exception
000 ans
sont en route vers eux-mêmes, vers un
DH- -MAR
les nôtres ».
- MAR
- CH 65 FS
13.80
apaisement, ils sont le point aveugle d’un $CANFS
- CH 13.50
CAN 10.99
€ -$CAN

arrière-plan de malheur et de désolation,


7.60 € - CAN
7.60 € - PORT.CONT 9.95
7.60

de « scènes de massacre » dont Daniel est « l’acteur et le suppli-


PORT.CONT
7.60€€- -ITA
ITA7.60

cié ». Il se retrouve coincé entre « le fleuve des exécutés dont la


7.60€€- -GR
- GR7.60
7.60€ €- ESP

terre ne gard[e] que le silence » et les « âmes impénitentes qui as-


7.90€ €- ALL
- ALL7.60 8,60
- ESP

sassinent les autres et percent nos rêves ». Comment n’habiter


XPF €
- BEL 7.60 - LUX
- BEL € -€LUX
7.60
7.90

que sa propre conscience, quand tant d’autres nous côtoient ?


TOM/S€ 980 XPF 1000
- TOM/S

Puisque la mort et le crime sont partout, semble nous dire Daniel,


2016 7.60
- MARSDOM/S € - 7.60
DOM/S

ignorer leur principe actif ne fait-il pas de nous aussi des bour-
MARS 2010
JANVIER -JANVIER

reaux ? « Nos nuits lentement nous assassinent », dit-il des écri- LHCOL70_001COUV.indd 1 05/01/16 10:40

vains, et il ne faut pas rester sourd à cette « inconsciente dériva-


tion ». Comment, en tant qu’écrivain, se faire le prisme éclairant
● Didon et la fondation de Carthage
du monde ? En faisant jouer l’écho de « drames qui ne sont pas les
nôtres », bien sûr, mais ne faut-il pas, aussi, mettre à jour la mé-
● Guerres puniques : le choc de titans
canique funèbre des bourreaux et ce qui lui préside ? Daniel a sou-
dain l’intuition, en rêve, qu’« aucun de ces écrivains attendus ne ● Comment Tunis a détrôné Kairouan
serait là ce soir ni demain, écrivains chinois, vietnamiens, nigé-
riens, iraniens, on avait abattu leur avion au-dessus des côtes ● L'essor d'une capitale coloniale
d’Irlande ». Songe, réalité ? Si les polarités du rêve et du réel, dans
sa psyché, s’interpénètrent depuis son arrivée, n’est-ce pas que le ● 1956 : une indépendance pas si douce
monde est en plein basculement, que le cauchemar a fait main
basse sur la réalité ? Au lieu de venir se fracasser sous les yeux de ● Comment Bourguiba a dévoilé les femmes
Daniel, il est passé par un canal plus souterrain, hypothétique. La
prémonition de Daniel, qui sous-tend tout le roman, apparaît ● Où en est la révolution de Jasmin ?
alors curieusement comme un refuge momentané. Non encore
avérées, ses divagations étaient, au fil des pages, encore réfu-
tables, se dotant graduellement, d’une image à une autre, de
contours saisissables. Devant cette hésitation du pire, Daniel par-
tira se promener en forêt, jusque dans la « chapelle du souvenir »
de poètes suicidés ou fusillés.
Fût-il présage, rétrospection ou cri de peur, cet envoûtant songe-
roman suggère que la catastrophe a toujours déjà existé, même actuellement en kiosque
avant de survenir. Et qu’il ne faut pas pour autant en faire une
hydre terrifiante, mais l’embrasser. 

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Critique fiction

La Grande Arche, « Et si le pouvoir était pluriel, comme les démons ? » En exergue


LAURENCE COSSÉ, de La Grande Arche, la phrase de Roland Barthes pourrait servir
éd. Gallimard,
368 p., 21 €. d’épigraphe aux onze romans publiés par Laurence Cossé,
dont la plupart dessinent au vitriol les visages multiples
de l’oppression. Elle a reçu en 2015 le grand prix de littérature
de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre.

COLLECTION ARTEDIA/ANDREU PAUL, VON SPRECKELSEN OTTO/ARTEDIA/LEEMAGE


L’architecte démoli
Un roman sur les affres du Danois qui conçut l’Arche de la Défense, confronté à l’hydre du pouvoir.
Par Vincent Landel

«Q
uelque chose qui finirait en beauté le quartier de quatre églises. On l’appelle, il est introuvable. Et pour cause : le
la Défense », en prolongeant la perspective des concepteur du cube géant qu’on n’appelle pas encore la Grande
Champs-Élysées au-delà de l’Arc de Triomphe Arche est parti pêcher le hareng dans le Jylland.
vers l’avenir : tel est l’un des grands projets lan- Cette scène, qui vaut son pesant de béton extrudé, prélude à une
cés par François Mitterrand deux ans après son enquête minutieuse. Laurence Cossé reconstitue les palinodies et
élection. Il organise un concours international les couacs qui ont jalonné l’édification de l’arc futuriste voulu par
d’architecture et, le 25 mai 1983, le haut fonctionnaire Robert un président autant épris d’ouvrages d’art que soucieux de marquer
Lion, en présence des grands commis de l’État, décachette l’enve- son règne. Elle met l’accent sur les frictions incessantes entre l’ar-
loppe renfermant le nom du lauréat, choisi parmi quatre cents chitecte, les maîtres d’œuvre et d’ouvrage et la théorie de politiciens
candidats. C’est un parfait inconnu : Johan Otto von Spreckelsen, et d’industriels liés au projet. Concert dissonant qui stupéfie
un architecte danois qui n’a pour tout palmarès que sa maison et Spreckelsen, épris de calme, de grandeur et de cette harmonie

44 - Le Magazine littéraire • N° 565/Mars 2016


sociale dont le Danemark se prévaut. Il découvre la gabegie fran-
çaise, les institutions louvoyantes, et aussi l’ampleur des impératifs
techniques auxquels il n’est pas rompu.
Le pis est que personne ne sait à quoi va bien servir la « Tête Dé-
fense ». Centre de communication, Beaubourg de l’économie, fon-
dation des droits de l’homme ? Faute de programme, le flou règne.
L’Arche s’élève dans un bain de jeux de pouvoir. Entre la dignité da-
noise et la versatilité gauloise, la tension monte. Alors que l’idéa-
liste aspire à un majestueux arc de triomphe de la Fraternité, tout
conspire à dénaturer son ambition. D’autant que Jacques Chirac,
nommé Premier ministre, entend juguler la frénésie de grands tra-

E Z
vaux de « pharaon » et casser le rêve de marbre blanc. L’architecte

REJO I G N
ne comprend pas cette cohabitation, où il voit une guerre picrocho-
line, inconcevable dans son royaume ouaté. C’est malgré lui qu’on

N I E
habille en salopette son portique géant qu’il voyait en smoking,

P A G
L A C OM URS
qu’on salit son épure. Pris dans « une bataille
La guerre politico-financière d’une violence inimagi-
feutrée de la nable », il démissionne en juin 1986, écœuré
cohabitation de voir son marbre de Carrare retoqué. On
parachève
le calvaire.
n’a jamais vu ça. C’est Michel Ange claquant
la porte du Vatican et « [rendant] son tablier
au pape » ! Il meurt à Copenhague quelques
mois plus tard. L’Arche sera inaugurée le 14 juillet 1989. DE S A U T E
NGE
Si Laurence Cossé réussit le tour de force de rendre trépidante une
intrigue à base de poutres, de câblage et de logistique, c’est qu’elle
R R I G O U -LAGRA
GA
MATTHIEU AU JEUDI
centre son roman sur ce personnage romanesque, nouvel Icare dé-
passé par l’ampleur de sa vision. On a interprété sa mort comme

DU LUNDI
un « assassinat moral ». L’artiste victime de son œuvre, ou plutôt

15H-16H
sacrifié par le pouvoir aveugle : c’est le vrai sujet de cette enquête
qui n’a de journalistique que la reproduction d’entretiens, au reste
savoureux. Pour l’essentiel, Laurence Cossé est un écrivain débridé
qui trouve Georges Pompidou rock’n’roll, raccourcit Spreckelsen en
Spreck, jubile de le voir chaussé de sabots à l’Élysée et profite d’une
r é d e Balzac,
interview pour noter la grâce d’une gallinacée dorée nommée Pou-
i n i a W o olf, Ho n o
e r i t e Yo urcenar,
Vir g g u
ville, Mar
poule. Ces fantaisies d’oulipienne un brin galante mises à part, elle
m a n M e l
Her
revêt surtout la robe du procureur pour dénoncer, avec une minu-
es…
Henri Jam
tie qui n’exclut pas la drôlerie, le sort tragique réservé à un génie de

es sont
l’abstraction géométrique qui a « fait du carré son soleil ».
Comme dans Au bon roman, où elle dénonçait le diktat marchand
s c l a s s i q u
du livre, comme dans ses autres livres, où ses personnages se dé- Les grand Culture
e
battent contre la raison d’État, c’est le Mal, personnifié par le pou-
voir, cette hydre à cent têtes, qu’elle vise et tourne en une parodie
sur Franc
du monde frelaté de l’urbanisme. Son moindre mérite n’est pas de iat avec
en partenar
porter le débat à la légende en rappelant les êtres emmurés vivants,
de l’Inde aux Balkans, pour garantir magiquement la résistance des
édifices aux forces naturelles ou maléfiques. La fin tragique de
Johan Otto von Spreckelsen évoque aussi les recluseries du Moyen
Âge, où des moines s’enfermaient volontairement dans des cubes
de maçonnerie, jusqu’à la mort, en protégeant la cité de leurs
prières. « Parmi tous les marcheurs qui avancent vers l’Arche […],
puisse l’un ou l’autre, un instant, avoir une pensée pour celui qui
n’aura pas vu la Forme très pure dont il avait eu la vision. » 

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Critique fiction

Une nuit d’été, Des nouvelles, traduites en français (Un ange meilleur,
CHRIS ADRIAN, Albin Michel, 2012), avaient montré que Chris Adrian, né en 1970,
traduit de l’anglais (États-Unis)
par Nathalie Bru, n’envisageait pas l’enfance comme un âge innocent. Avant
éd. Albin Michel, Une nuit d’été, il a publié deux autres romans, Gob’s Grief (2001)
464 p., 25 €. et The Children’s Hospital (2006). The New World, écrit en
collaboration avec Eli Horowitz, est paru l’an dernier aux États-Unis.

Le remake
d’une nuit d’été

GUS ELLIOTT/ED. ALBIN MICHEL


Entre réalisme et féerie, San Francisco est investi
pour quelques heures par des elfes shakespeariens.
Par Pierre Maury

Chris Adrian.

O
n n’y échappera pas : cette année est celle du 400e an- chemin emprunte quelques détours. Ceux-ci doivent tout à l’ima-
niversaire de la mort de Shakespeare. Lire Une nuit d’été, gination débordante de Chris Adrian, capable de pages dignes d’un
de Chris Adrian, est une excellente entrée en matière classique de la fantasy suivies, comme si c’était naturel, de plon-
par le détournement du Songe d’une nuit d’été, en com- gées dans les esprits de ses personnages, torturés par l’absence, la
pagnie de Titania et Obéron, reine et roi des fées. Ils sont de retour mort, la déchéance de quelques proches…
chez les mortels pour une nuit de la mi-juin, forcément, à l’occasion Une nuit d’été ne déstabilise pas seulement ceux qui se trouvent
d’une fête donnée par Jordan Sasscock, célébrité locale, dans un pris dans le piège ouvert par le romancier. Le lecteur lui-même
parc de San Francisco. Buena Vista Park prend des teintes singu- éprouve quelque trouble à ne pas savoir sur quel pied danser. Le
lières, les arbres n’y ressemblent à rien de connu, et les habitants réalisme d’un hôpital où des enfants meurent du cancer et la fée-
de l’endroit multiplient les surprises pour ceux qui y entrent. rie tragique d’un parc où tout peut arriver, surtout l’impensable,
Ils sont trois, qui ne se connaissent pas mais souffrent tous d’avoir voisinent sans explication rationnelle. L’univers est multiple, la
le cœur brisé. Ils n’ont de la géographie locale qu’une idée vague, fête qui était le but de la soirée est bien oubliée, elle est remplacée
d’ailleurs Molly s’est trompée d’adresse. Un problème mineur, cela par un autre genre de réjouissances, toutes barrières écroulées.
dit, parmi ceux qu’elle a accumulés depuis Molly, qui a reçu une éducation sévère – et le dire n’est rien –, peut
la mort de Ryan. Henry et Will, les deux Une menace s’étonner de ce qu’elle accomplit pendant ces heures magiques.
autres personnes à converger plus ou moins court, Henry et Will sont eux aussi libérés des contraintes qui pesaient
vers le lieu de rassemblement, subissent comme une sur eux, au risque d’en découvrir d’autres.
encore les effets inquiétants de ruptures ré- rumeur. Chris Adrian invite bien sûr à revisiter Shakespeare mais, son
centes. Ils ne vont pas manquer d’autres roman étant paru aux États-Unis en 2011, à distance de toute
raisons de s’inquiéter, au milieu du brouillard qui se glisse dans période de célébration, il propose surtout d’abandonner les points
la végétation et d’où surgissent farfadets et elfes, êtres de petite de repère habituels sans en offrir d’autres pour les remplacer.
taille mais vindicatifs. Une menace court, comme une rumeur Il cultive le flou, circule entre des logiques qui s’interpénètrent
portée par ces immortels : la fin du monde est pour presque tout sans se recouvrir tout à fait. Mine de rien, il accomplit le tour de
de suite, le spectacle en préparation ne l’abolira pas. Huff, qui force qui consiste à présenter en même temps toutes les facettes
court après ses comédiens en tentant d’échapper aux hommes du du possible et, plus difficile encore, à y faire croire. On peut
maire, a construit sa pièce autour d’une idée ancienne : « Le soleil détester tout ce qui ressemble de près ou de loin au merveilleux,
vert, c’est de la chair humaine ! » cette manière de l’aborder oblige à y être sensible. C’est la réussite
De William Shakespeare à Richard Fleischer (Soleil vert) – puisque d’un pari en apparence absurde et qui, au fil des pages, s’impose
la référence est le film et non le roman de Harry Harrison –, le comme une évidence. P

46 - Le Magazine littéraire • N° 565/Mars 2016


Un jeu à somme nulle, Né en 1978 à Mexico, Eduardo Rabasa a étudié les sciences politiques dans
EDUARDO RABASA, cette ville et a conclu son parcours universitaire par une thèse sur
traduit de l’espagnol (Mexique)
par Chloé Samaniego, la notion de pouvoir dans les œuvres de George Orwell. Il est aujourd’hui
éd. Piranha, traducteur de William Somerset Maugham et de George Orwell.
400 p., 23 €. Cofondateur en 2002 de la maison d’édition Sexto Piso, il y travaille toujours
en tant qu’éditeur. Un jeu à somme nulle est son premier roman.

Un microcosme mexicain
bat la campagne
Une campagne électorale est l’occasion d’une plongée dans les arcanes d’une fictive cité mexicaine,
une narration survoltée multipliant les chassés-croisés entre personnages et intrigues.
Par Pierre-Édouard Peillon

D
u roman d’Eduardo Rabasa, on pourrait difficilement Miserias (« avec une marge d’erreur de ± 3,14 % » – l’auteur est
dire qu’il s’agit d’un « jeu à somme nulle ». La somme, friand de ce genre de précisions) ; ensuite, on plonge dans les luttes
au contraire, est considérable. Tout d’abord parce qu’il entre deux gangs de trafiquants de drogue, dans quelques ana-
n’y a pas un seul roman, mais deux. Et chacun corres- lepses retraçant en pointillé l’enfance de Max Michels, et ainsi de
pond à une focale bien différente : d’un côté la macroscopie, de suite. « Malgré ses prétentions hyperréalistes, le discours politique
l’autre la microscopie. Le premier roman est celui d’un décor et actuel se rapprochait chaque fois plus de la fiction », estime Max.
d’une communauté : la fourmilière Villa Miserias, une « unité d’ha- Pour Eduardo Rabasa, l’inverse vaut égale-
bitation » fictive à vocation métonymique (une sorte de modèle Un concert ment : grâce à ses intentions hyperréalistes,
réduit du Mexique) ; le second est celui d’un personnage : un jeune de vies qui la fiction peut se rapprocher d’un discours
homme, Max Michels, qui se porte candidat – comme d’autres se politique. Dans le foisonnement de la pre-
finira par
font kamikazes – à la présidence de ce groupement d’immeubles, mière partie, l’emballement général et l’ac-
tout en sachant que cette élection est verrouillée par l’éminence se replier sur cumulation ne semblent dire que cela : la
grise de Villa Miserias, le discret mais puissant Selon Perdumes. une seule. somme des parties qui constituent une com-
Ainsi scindé, Un jeu à somme nulle fonctionne comme un enton- munauté ne saurait jamais correspondre à
noir : on commence en écoutant un concert de vies, pour ensuite sa vraie valeur. Il faut raconter et non compter ou mesurer une so-
venir se recroqueviller sur une seule. ciété. Et Eduardo Rabasa excelle dans ce registre.
La première moitié du récit multiplie les fulgurances, au point que On sent le jeune romancier mexicain moins à l’aise lorsqu’il choisit
le résultat se révèle aussi proche du zapping que de la narration : de se concentrer sur un seul personnage. Dans la seconde partie,
on passe d’une vie à une autre, on sautille d’anecdote en anecdote. consacrée à la campagne électorale de Max, il multiplie d’ailleurs les
En d’autres mots : on ne bouquine pas, on butine. Eduardo Rabasa subterfuges pour ne pas avoir à affronter son protagoniste en tête-
ne construit pas sa dystopie sur un sol qu’il aurait préalablement à-tête. Ce dernier se révélera donc schizophrène, histoire de main-
aplani pour permettre à notre lecture de s’y poser sans heurt, mais tenir une pluralité de voix à disposition. Pour parachever cet épar-
sur le terrain vague plus enthousiasmant d’une narration irrégu- pillement, Un jeu à somme nulle se transforme en jeu à somme
lière, jalonnée de sous-récits palpitants. Un coup il s’intéresse à la excessive, empilant les registres et les genres, n’arrivant plus à choi-
désastreuse campagne électorale d’un professeur dont la candeur sir entre le conte, la pièce de théâtre, le flux de conscience, les ar-
constituait un maigre bouclier contre les assauts manipulateurs ticles de journaux, les confessions, les pages de théories sociales et
de Selon Perdumes ; puis le romancier enchaîne sur l’importance politiques, les discours de campagne électorale, les aphorismes si-
dans ce petit monde des théories d’un certain Ponce, grand mani- byllins, etc. Il n’en demeure pas moins que, sur les deux romans en
tou des statistiques, capable de prédire tout ce qui se passera à Villa un, il en est un qui se révèle passionnant – et très prometteur. 

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Critique fiction

L’Incendie de la maison L’écrivain américain Andrew Ervin a grandi dans la banlieue de Philadelphie
de George Orwell, puis a vécu à Budapest, dans l’Illinois et en Louisiane. Diplômé en philosophie
ANDREW ERVIN,
traduit de l’anglais (États-Unis) et religion, il a suivi un Master of Fine Arts (MFA) en fiction à l’université
par Marc Weitzmann, d’Illinois. Son précédent livre, le recueil de nouvelles Extraordinary Renditions
éd. Joëlle Losfeld, (« Restitutions extraordinaires », 2010), n’est pas encore traduit en France.
242 p., 20 €.
Il vit actuellement à Philadelphie avec sa femme, la flûtiste Elivi Varga.

En cure chez Orwell


Exploitant les intuitions d’Orwell pour rendre plus efficaces ses campagnes, un publicitaire, soudain
dégoûté par son propre cynisme, va se ressourcer dans l’île écossaise où l’écrivain composa 1984.
Par Alexis Liebaert

I
l n’était pas n’importe qui. Il était Raymond Welter, Ray, rien de lui signifier qu’elle entend divorcer. Période de remise en ques-
de moins que ce pubard de Chicago, fasciné par George Orwell, tion, aggravée par la décision de son patron de lui confier une cam-
qui avait révolutionné le marketing et la publicité. Le secret de pagne visant à promouvoir la fracturation hydraulique pour la re-
son succès tenait en quatre chiffres : 1984. Plus précisément, cherche pétrolière. Trop pour notre héros, qui conserve malgré tout
« s’inspirer de la conception orwellienne du média social pour créer un zeste de conscience. D’où la décision de partir pour Jura, cette
une nouvelle méthode facilitant l’interactivité entreprise- île perdue de l’archipel des Hébrides intérieures (au large de l’Écosse)
consommateur  ». Après tout, son job dans où le géant des lettres écrivit 1984. Une chance
l’agence ne consistait-il pas à « siphonner tou- inespérée, la maison du maître était à louer.
jours plus l’argent des consommateurs de masse Impossible de résumer ici les aventures de notre
vers les poches déjà profondes des clients fortu- Américain sur ces terres battues par les vents où
nés de Logos » ? Et cela avait marché. Sa cam- seuls résistent à une nature hostile des milliers
pagne délirante – bien dans le ton de ce livre de moutons et quelques centaines d’autoch-
pétillant d’humour  – consistant pour les tones, avec pour seule arme ce cadeau des dieux,
constructeurs à rayer secrètement les carrosse- le whisky single malt dont l’île s’est fait une spé-
ries de leurs énormes 4 x 4 et à les couvrir de cialité. Qu’il suffise de savoir que le pauvre cita-
ANGELICA BAUTISTA/ÉD. GALLIMARD

graffitis proclamant fièrement « Porcc » (avec din ne trouvera pas sur place le paradis es-
deux c) convainquit très rapidement tous les de- compté. Les locaux ne sont pas exactement ces
meurés dont le slogan était « On nique l’environ- Écossais accueillants et souriants vantés par les
nement » qu’un esprit libre se devait de rouler dépliants touristiques. Ils partagent volontiers
au volant de ces monstres hyperpolluants. La un bon scotch, mais, quand ils ne tentent pas de
bonne santé de l’entreprise automobile retrou- noyer l’étranger, à l’image du terrible Pitcairn
vée, loin de sauver des emplois, devait conduire Andrew Ervin. qui veille jalousement sur « l’identité » de l’île et
rapidement ses propriétaires à l’affût d’énormes accessoirement sur la vertu de sa fille de 17 ans,
plus-values à vendre leur société à des Chinois, qui s’empressèrent ils dissimulent derrière des sourcils touffus et une bonhomie gro-
de délocaliser la production. Bilan : des milliers d’emplois au tapis gnonne une nature de loup-garou. Si rares sont ceux qui disposent
à Detroit, dont le père de Ray aurait pu faire partie s’il n’était pas de l’internet sur ce caillou oublié, le contrôle social n’y est pas pour
mort depuis quelques années. Alors forcément, quand notre petit autant moins étouffant. Impossible de faire un pas sans que tous
génie de la pub voit tagué sur un mur un tonitruant « Orwell était les îliens soient au courant. On l’aura deviné : après s’être un temps
un optimiste », il se met à réfléchir et conclut que c’était vrai : abandonné au-delà du raisonnable aux plaisirs destructeurs de
« Orwell lui-même n’aurait pu prédire une désintégration si abso- l’alcool, Ray, las de cette vie, regagnera ses pénates et, fuyant les mi-
lue de la vie privée. » Rude constatation. D’autant plus traumati- rages de la publicité, s’en retournera, « plein d’usage et raison, vivre
sante que sa femme, professeur de littérature à l’université, vient le reste de son âge » aux commandes d’une… blanchisserie. 

48 - Le Magazine littéraire • N° 565/Mars 2016


Candide et lubrique, Né à Londres en 1978, études à Oxford, un temps rédacteur en chef adjoint
ADAM THIRLWELL, de la revue littéraire Areté, Adam Thirlwell est l’auteur de Politique (2004),
traduit de l’anglais
par Nicolas Richard, premier roman traduit dans une vingtaine de pays, de L’Évasion (2010)
éd. de L’Olivier, et d’essais littéraires réunis sous le titre Le Livre multiple (2014),
400 p., 23 €. tous parus aux éditions de L’Olivier. Il figure parmi les vingt meilleurs
jeunes écrivains britanniques choisis en 2003 par la revue anglaise Granta.

Thirlwell, prodige du cabotinage


L’Anglais Adam Thirlwell a été proclamé petit génie dès son premier roman, Politique. Quelque dix ans
après, il poursuit en vitesse de croisière, toujours aussi brillant mais se reposant un brin sur ses lauriers.
Par Thomas Stélandre

O
uvrir le nouvel Adam Thirlwell et se retrouver dans une analyser à mort chaque chose, veux-tu, juste pour une fois ? », et,
chambre d’hôtel, auprès d’une blonde nue et endormie, plus loin : « Pourquoi fais-tu constamment des plaisanteries comme
après une nuit d’excès en tout genre, c’est un peu ça ? » Devancer la critique, retourner la situation pour garder l’avan-
comme engager la conversation avec un ami qu’on avait tage et, de fait, devenir intouchable. Le « ton surexcité » avec lequel
perdu de vue et découvrir qu’il n’a pas du tout changé : on l’écoute, s’exprime « je » donne le sentiment qu’on ne peut l’interrompre :
amusé (c’est un garçon marrant, brillant), en même temps qu’on se c’est un « seul en scène ». Cela vaut pour les autres personnages,
demande s’il finira un jour par grandir. Soit, en termes littéraires, silhouettes interchangeables, autant que pour un lecteur qui finit
à construire ailleurs que sur le territoire balisé des sourires en coin, par se demander s’il n’est pas qu’un simple faire-valoir.
du sexe et de la vacuité de l’existence. Le début du roman laissait Thirlwell est, depuis le sémillant Politique, perçu en prodige, héritier
pourtant espoir : après un petit déjeuner pris en dehors de la de Kundera, son « père romanesque », disait-il dans Le Monde
chambre, notre héros, « dans les trente ans », regagne le lit et se en 2011 : « Pour moi, […] un enfant hypermoderne, ce qui me touche
penche sur la blonde mentionnée plus haut : « Romy dormait sur le plus c’est qu’il est impossible de tirer de son œuvre la moindre
le ventre, et à côté de son nez, sur l’oreiller, il y avait une fine cou- conclusion morale. » À travers l’aîné, il se présentait comme le pro-
lée noire de sang. » Formidable, pense-t-on : nous voici en plein duit de l’époque. C’est encore le cas dans cet
polar loufoque, quelque chose à la Jonathan Ames, pas là où on at- Une sorte ouvrage que le jeune auteur semble adresser
tendait l’animal. Sauf que cela dure le temps du premier chapitre, à ses semblables, candides sentimentaux et
de stand-up
puis on passe à autre chose. Il nous a bien eus, comme de coutume : lubriques abrutis au porno, car ce sont les
croyait-on franchement qu’il allait nous raconter une histoire ? romanesque. mêmes. Il n’y a pas d’oxymore dans ce titre,
De quoi parle Candide et lubrique ? De tout, de rien. Passant du coq ou alors tel le symptôme d’une génération :
à l’âne, Adam Thirlwell se livre à une sorte de stand-up romanesque elle zappe (« cette capacité qu’a le monde de s’articuler en scènes »)
dont l’unique propos est lui-même. Les sketchs s’enchaînent (celui mais s’en plaint, redoute l’ennui (« Qu’y a-t-il de pire que de souffrir
de l’orgie, du braquage, de l’horoscope…), et les bons mots fusent : d’ennui ? ») mais ne fait rien, rêve d’amour libre mais cherche à pos-
inventions langagières (« J’étais hyperactif et flemmard, les deux séder l’autre. On a le droit de s’y reconnaître ou non.
à la fois – un hyper-flemmactif ! »), comparaisons savoureuses Ne partons pas fâchés. Si l’ensemble est aussi malin qu’agaçant, il
(« […] j’en avais perdu toute sensation ou conscience de mon pénis, y a un art du cabotinage – et un traducteur en parfaite connivence.
un sentiment analogue à celui que la saucisse doit connaître à l’in- On finira les yeux au ciel et les poches pleines de pépites, à l’image
térieur du hot-dog »), dialogues ping-pong (« Moi : Parce que j’ai un de cette réflexion, que le hasard de l’actualité fait curieusement ré-
problème, là. Wyman : Quoi ? Moi : Le fait que je sois vraiment bon sonner : « Je veux dire, est-ce que quelqu’un avait véritablement
au pieu »). « Moi » n’a pas de nom, c’est simplement « je », pronom choisi la culture des terrasses de café ? Je ne le pense pas. Je pense
qui appelle assimilation avec l’auteur plus que projection pour le que l’ambiance bohémienne dans son ensemble est ce qui se passe
lecteur. La voix à laquelle on s’identifie serait plutôt celle de la mère quand rien d’autre ne se passe, alors qu’on préférerait de loin qu’il
du narrateur, au moins pour deux répliques : « Tâchons de ne pas y ait de grands événements, des rencontres, des rendez-vous. » 

N° 565/Mars 2016 • Le Magazine littéraire - 49


Critique fiction

Gloire tardive, Médecin de formation, figure centrale du mouvement littéraire de la Jeune


ARTHUR SCHNITZLER, Vienne, Arthur Schnitzler (1862-1931) est mondialement connu pour
traduit de l’allemand (Autriche)
par Bernard Kreiss, ses récits, qui sont autant de portraits de l’Autriche fin de siècle. Il a fait l’objet
éd. Albin Michel, de nombreuses adaptations cinématographiques – La Ronde (1897)
150 p., 16 €. a été portée à l’écran en 1950 par Max Ophuls, et sa Nouvelle rêvée (1926)
a inspiré l’ultime film de Stanley Kubrick, Eyes Wide Shut.

Arthur Schnitzler,
une heureuse découverte tardive
Étonnamment encore inédit, le roman Gloire tardive (1894) constitue une pièce de choix :
écrit au moment où Schnitzler abandonne la poésie, il offre un portrait acerbe de son propre
cercle littéraire et de ses poses – l’auteur lui-même ne s’épargnant pas.
Par Jean-Yves Masson

O
n aborde toujours avec un peu de méfiance les insurpassable. Ce dernier, tirant toujours le diable par la queue, est
inédits des grands auteurs, retrouvés longtemps bien reconnaissable dans Gloire tardive sous le nom de Linsmann,
après leur mort : la publication se justifie-t-elle, comme est clairement identifiable Adele Sandrock, alors la maî-
et les éditeurs ont-ils vraiment débusqué autre tresse de Schnitzler, sous les traits de la Gasteiner, comédienne
chose qu’un fond de tiroir ? Dans le cas du petit vieillissante qui cherche à se faire valoir en devenant l’égérie de
roman Gloire tardive d’Arthur Schnitzler, le doute jeunes écrivains qu’elle n’a qu’à peine lus.
n’est pas permis : c’est bien un texte de valeur qui a été exhumé des Les autres figures du récit sont moins clairement identifiables :
archives, et seul le destin complexe de celles-ci, soustraites in extre- Schnitzler brouille les cartes, surtout pour nous qui n’avons plus
mis à la fureur destructrice des nazis, explique une publication si idée de tous les auteurs de second ordre de ce microcosme litté-
tardive. Cette longue « nouvelle » (ainsi la nomme Schnitzler dans raire. Ce qui frappe, c’est son don pour re-
son journal, mais le mot Novelle en allemand correspond plutôt à On en garder de l’extérieur le milieu dont il fait par-
un bref roman) date de 1894 et, en la lisant, on comprend assez oublierait tie et dont il partage les ridicules (son
bien pourquoi l’auteur ne l’a pas publiée : ce petit tableau de la vie presque autoportrait sous les traits de Christian, un
littéraire viennoise est une satire impitoyable du cercle de la « Jeune dandy superficiel, n’est guère flatteur). De la
Vienne » dont Schnitzler lui-même faisait partie, et sa parution au-
que la Jeune même façon, son journal et sa correspon-
rait de toute évidence été considérée comme un acte de traîtrise. Vienne dance révèlent un grand bourgeois qui eut
La Jeune Vienne n’est pas un mouvement littéraire structuré : c’est n’a pas été envers les femmes l’attitude hypocrite qu’il
une sorte de cénacle informel qui rassembla à partir de 1890 de qu’une foire dénonce dans toute son œuvre.
jeunes écrivains pour la plupart nés autour de 1870 (Schnitzler, né aux vanités. Gloire tardive raconte l’histoire d’un vieux
en 1862, est l’un des plus âgés), dont le lieu de réunion favori fut fonctionnaire, Edouard Saxberger, qu’un
le célèbre Café Griensteidl. Hermann Bahr était plus ou moins le jeune poète nommé Wolfgang Meier vient trouver de la part d’un
publiciste du groupe. Hugo von Hofmannsthal (né en 1874) en fut cercle de jeunes écrivains pour lui dire que lui-même et ses amis ad-
avec Leopold Andrian (né en 1875) l’un des membres les plus mirent par-dessus tout le recueil de poèmes qu’il a publié quarante
jeunes, et il en est aujourd’hui le plus célèbre avec Schnitzler. À ces ans plus tôt, intitulé Promenades. Saxberger n’a rien écrit d’autre.
quelques noms, il faut ajouter ceux du poète et dramaturge Richard Il a depuis longtemps renoncé à toute ambition littéraire au profit
Beer-Hofmann (1866-1945), du conteur Felix Salten (1869-1945), d’une vie de célibataire rangé. Mais les déclarations enflammées du
et du subtil et touchant Peter Altenberg (1859-1919), auteur des jeune homme, et bientôt la fréquentation des membres du cercle
Esquisses viennoises, où revit cette époque avec un charme « Exaltation » qui font de lui leur précurseur, réveillent en lui la

50 - Le Magazine littéraire • N° 565/Mars 2016


Avec Gloire
tardive,
Arthur Schnitzler
exorcise la crainte
de n’être
qu’un poète raté.

EXTRAITS C’était donc là – c’était là


les Promenades qui lui avaient valu hier
les marques de gratitude de la « Jeune Vienne ».
Les méritait-il ? Il n’aurait su le dire. Toute la pauvre
vie qu’il avait menée défila devant lui. Jamais
encore il n’avait éprouvé à ce point le sentiment
d’être un vieil homme, quelqu’un pour qui
GRANGER NYC/RUE DES ARCHIVES

non seulement les espérances mais aussi


les déceptions relevaient d’un lointain passé.
Une profonde tristesse l’envahit. Il reposa le livre,
il ne pouvait pas continuer à lire. Il sentait
qu’il n’avait fait que s’oublier lui-même depuis
fort longtemps. Gloire tardive, Arthur Schnitzler

nostalgie de l’époque où il était poète. Va-t-il enfin recevoir la re- alors même qu’il était l’un des plus sûrs espoirs du groupe. Rien ne
connaissance à laquelle il n’a pas eu droit jadis ? lui échappe, y compris dans le portrait de sa maîtresse. Un détail
Schnitzler a des cruautés à la Maupassant dans la manière dont il parmi cent : après avoir juré qu’elle pourrait « commettre un crime
fouille les doutes et les espoirs du vieil homme, ses bouffées d’or- pour une absinthe », la comédienne s’abstient de toucher au verre
gueil, ses regrets à la pensée que la naissance avait fait de lui un qu’on lui apporte…
poète, et que sa nature profonde a été étouffée par le cercle étriqué On en oublierait presque que la Jeune Vienne n’a pas été une foire
dans lequel il a vécu (tous ses amis sont capables de trousser des aux vanités mais un mouvement qui a transformé en profondeur
vers de circonstance, sans voir la différence avec la véritable poé- la sensibilité littéraire, produit des chefs-d’œuvre, sorti défi-
sie). Prié par les membres du groupe de leur donner une œuvre iné- nitivement la littérature autrichienne de son provincialisme
dite, Saxberger tente de revenir à l’écriture, mais constate sa stéri- pour la placer à l’avant-garde de la création littéraire de langue
lité. Qu’importe ! La soirée approchant, la Gasteiner, dont le charme allemande. À confondre la Gasteiner, comédienne ratée, avec la
un peu vulgaire trouble le vieil homme, choisit de lire quelques-uns Sandrock, on oublierait que celle-ci fut une très grande comé-
de ses poèmes de jeunesse. dienne et qu’à partir de 1911 sa carrière au cinéma (plus
Chez Schnitzler, les mots peuvent blesser et même tuer, surtout de 140 films) fit définitivement d’elle la star qu’elle était convain-
ceux auxquels ils ne sont pas destinés. Lors de la soirée, après la cue d’être – non sans raison.
lecture de ses poèmes, une réflexion venue de nulle part, surprise Pourquoi tant d’agressivité chez Schnitzler ? Parce qu’avec ce récit,
au hasard, frappe Saxberger en plein cœur, lui révélant le néant de au seuil de son œuvre, il conjurait le spectre de ce qu’il craignait de
la mascarade à laquelle il s’est prêté. Laissons le lecteur découvrir devenir : un poète raté. Schnitzler a écrit beaucoup de vers avant
comment s’achève ce conte cruel et plein d’amertume. de comprendre qu’il n’était pas poète, que son génie était ailleurs.
On rit pourtant, en lisant Gloire tardive, grâce à l’excellente traduc- Romancier, nouvelliste, auteur d’un théâtre dont le meilleur se situe
tion de Bernard Kreiss, qui a parfaitement rendu l’ironie de bien du côté d’un réalisme très éloigné des principes du symbolisme
des passages. Tout n’est que pose dans l’attitude de ces jeunes ar- adoptés par ses camarades, Schnitzler a toujours eu l’impression
tistes avides de reconnaissance, qui veulent épater le bourgeois (justifiée) d’être un électron libre, et un rescapé de la littérature.
mais n’aspirent qu’à faire partie de la « bourgeoisie littéraire ». Dans Son père, illustre laryngologiste, voulait qu’il fût son successeur, et
son pamphlet La Littérature démolie, inspiré par la démolition du rien d’autre. De ses études de médecine, Schnitzler a retenu la
Café Griensteidl, le jeune Karl Kraus allait faire en 1896 leur por- technique de la dissection, mais appliquée aux âmes plutôt qu’aux
trait au vitriol : il ne pouvait savoir que, sous une forme à peine corps. Ce qui nous a valu tant de chefs-d’œuvre, auxquels il faut
moins virulente, Schnitzler avait pris les devants deux ans plus tôt ajouter désormais Gloire tardive. 

N° 565/Mars 2016 • Le Magazine littéraire - 51


Au fond des poches
non-fiction

UN ŒIL LIBRE DANS PARIS OCCUPÉ


Jean Galtier-Boissière est un observateur : sa finesse d’analyse est très inversement
proportionnelle à sa volonté d’action. Encore traumatisé par son expérience des
tranchées, où il a fondé Le Crapouillot (qui n’avait alors rien d’une feuille d’extrême
droite), collaborateur au Canard enchaîné, il passe la Seconde Guerre mondiale
terré place de la Sorbonne et ponctue son journal de bons mots, d’anecdotes amères
et de réflexions lucides sur la collaboration indifférente du Tout-Paris. Dans ce monde
où il est devenu « impossible d’écrire », Galtier-Boissière rit sans oublier,
comme lorsqu’il rapporte les paroles d’un détenu communiste : « Ici on fusille
le vendredi matin, aussi tous les vendredis soir nous donnons une soirée théâtrale,
pour leur montrer qu’on les emmerde. » On se demande parfois s’il n’a pas
forcé ses dons de voyance à la Libération (prédisant par exemple sa condamnation
à Drieu la Rochelle dès octobre 1940), mais ce tableau impressionniste d’une France
en plein bouleversement sonne juste. Entre petites combines et grandes trahisons,
il n’y manque que le recul de l’historien. Maialen Berasategui
MON JOURNAL PENDANT L’OCCUPATION,
Jean Galtier-Boissière, éd. Libretto, 272 p., 9,70 €.

ANNA D’ARABIE, Anna Blunt, d’urgence puis l’intense fascination plus de vertu ni d’honneur/Puisque j’aime
traduit de l’anglais par Léopold Derôme, que lui inspire Beyrouth, où « l’odeur âcre Tirsis et que j’en suis aimée. » Longtemps
éd. Libretto, 208 p., 8,70 €.
de la poudre » se mêle au bruit des balles et oubliée, elle fait désormais la joie
Petite-fille de lord Byron et fille d’Ada des vitraux brisés. « Je te tue. Éteins-toi ! », des chercheurs : Lidia Breda a donc ajouté
Lovelace (qui contribua à l’invention hurle un adolescent qui tire vers le soleil. Les Désordres de l’amour à une collection
d’une machine analytique, ancêtre des Pourtant, il faut rentrer et vivre. M. B. déjà fort riche. Des guerres de Religion
ordinateurs), Anna Blunt a jeté son dévolu LES DÉSORDRES DE L’AMOUR, à l’avènement d’Henri IV, le cœur du jeune
sur les chevaux. De Beyrouth à Bagdad Mme de Villedieu, éd. Petite Givry balance entre le roi et la Ligue,
en passant par le désert du Nefoud, Bibliothèque Payot, 144 p., 6,50 €. passant de l’infortunée Mme de Maugiron
sa passion pour les pur-sang arabes À 18 ans, Mme de Villedieu enflamme les à l’inatteignable héritière des Guise. Écrit
la conduit avec son mari sur des routes esprits louis-quatorziens avec un poème trois ans avant La Princesse de Clèves, ce
peu fréquentées par les Européens. intitulé « Jouissance » : « Et je ne connais roman bref et fin n’a rien à lui envier. M. B.
Libretto réédite ce récit de 1880, illustré
de gravures d’époque, qui voit le couple
d’aristocrates rencontrer nomades,
esclaves et émirs. « Tout notre chemin
d’aujourd’hui est un roman », écrit-elle ET SI ON AIMAIT LA FRANCE,
Bernard Maris, éd. Pluriel, 142 p., 6,50 €.
un jour que les paysages exceptionnels
se succèdent. Un commentaire Le patriotisme, voilà un sentiment qu’il eût été
qui peut s’étendre à sa vie. M. B. difficile d’attribuer à Bernard Maris, alias oncle
Bernard lorsqu’il signait ses chroniques dans
PAYSAGE AVEC PALMIERS,
Bernard Wallet, Charlie Hebdo. L’économiste assassiné lors
éd. Tristram, 110 p., 7,95 €. de la tuerie de janvier 2015 l’admet : la France
Ce sont des fragments, des fulgurances, « n’était plus un sujet ». Mais, alors que des
comme autant de traces de ces corps nostalgiques pleurent sur la décadence, Maris
déchiquetés par la guerre du Liban cherche à s’extraire des ronchonnements dans
qui hantent Bernard Wallet. Fondateur lesquels patauge l’époque. N’attendez pas une
des éditions Verticales, partisan prose lyrique, il ne s’y aventure que de façon
de la plume pour les autres et du silence sporadique (« La France est toute dans cette
pour lui-même, il a publié en 1992 Paysage odeur de l’été »), lui préférant un discours
avec palmiers, entamé quinze ans plus tôt, politique : aimer la France, c’est d’abord aimer
et s’est arrêté là. C’est dire le sentiment la République. Pierre-Édouard Peillon

52 - Le Magazine littéraire • N° 565/Mars 2016


fiction la couverture du mois

L’APICULTEUR LES OREILLES DOCTEUR GLAS,


DE BONAPARTE, SUR LE DOS, Hjalmar Söderberg,
José Luis de Juan, Georges Arnaud, traduit du suédois par
éd. Libretto, Marcellita de Moltke-
traduit de l’espagnol Huitfeld, éd. Libretto,
par Anne Calmels, 172 p., 8,10 €.
116 p., 7,70 €.
éd. Viviane Hamy, Dans une Amérique
110 p., 8 €. latine aussi fantasmée Classique de la
Andrea Pasolini, qu’incarnée, un ancien littérature suédoise
apiculteur taciturne bagnard français tue du xixe siècle, Docteur
sur l’île d’Elbe et lettré « Mangemerde » sans Glas est le journal d’un
discret recroquevillé savoir qu’il est manipulé jeune médecin solitaire
dans sa librairie secrète, par une organisation installé à Stockholm.
croit saisir un lien entre communiste pour Son existence, dévouée
le génie militaire de éliminer un indic à ses patients et à la
Napoléon et l’esprit du gouvernement promenade, le plonge
de la ruche. L’empereur américain. Il a douze dans une mélancolie
se retrouve en exil sur heures pour fuir, au joliment projetée
l’île, et l’apiculteur aux volant d’un camion dans des paysages
« décryptages apicoles » transportant 500 kilos crépusculaires.
aussi méticuleux que d’or volé… Moiteur Par ennui, il se laisse
farfelus devient le pivot tropicale, convoi de entraîner dans une
d’une conspiration la dernière chance, entreprise macabre. Quand Bill Bryson revisite Shakespeare
visant à restaurer mercenaires La femme du pasteur en se fondant sur les archives, la graphiste
le tyran déchu via attendrissants, virilité se plaint des désirs Sara Deux rhabille de modernité le fameux
l’unification italienne. entre honneur et excessifs d’un mari portrait Cobbe. Une mise au goût du jour
L’idée du roman, aussi bestialité : on retrouve violent ; le médecin se accentuée par les lunettes : quatre siècles
dense que lyrique, n’est le même mélange prend de passion pour après sa mort, le regard du Barde voit
pas banale : créer une jubilatoire que dans la cause de sa patiente. toujours aussi loin dans la nature humaine.
rencontre (très réussie) Le Salaire de la peur, du Et l’auteur raconte
entre Maeterlinck même auteur, à base de habilement comment
ET VOUS TROUVEZ ÇA DRÔLE ?
et Stendhal, réalisme revêche et de le médecin en Donald Westlake, traduit
entre l’entomologie schématisation propre vient à son tour de l’anglais (États-Unis) par Pierre Bondil,
et l’histoire. P.-É. P. aux séries B. P.-É. P. à côtoyer la folie. M. F. éd. Rivages/Noir, 432 p., 8,50 €.
À contre-pied de ses
polars plus sombres,
ROMAN AMÉRICAIN, Antoine Bello, Le Couperet ou Monstre
éd. Folio, 326 p., 6,95 €. sacré, Westlake a su
L’argent, sève du corps social aux États-Unis ? exploiter, avec sa série
Si le capitalisme est une valeur absolue du monde occidental, vouée au cambrioleur
à l’échelle américaine qu’en est-il du life settlement ? Dortmunder, une veine
Il s’agit d’une pratique financière née dans les années 1980, policière plus loufoque.
quand l’épidémie de sida a suscité une spéculation Dans Et vous trouvez ça drôle ? (oui, très),
sur les reventes d’assurances-vie en cours. En somme, Dortmunder est contraint de participer
la Bourse ou la vie ? Antoine Bello s’intéresse à cette pratique pour créer au vol d’un imposant échiquier
une narration que se partagent deux personnages que tout oppose, excepté qui, en plus de peser une demi-tonne,
quelques années d’université communes. Vlad, journaliste pour The Wall Street se trouve dans le coffre-fort d’une
Tribune, tient une chronique sur le life settlement à l’échelle d’une résidence banque bien gardée. Un cambriolage,
de 234 logements à Destin, en Floride. La ville où réside Dan, écrivain ça se prépare, mais il faut aussi savoir
sans succès, qui observe les conséquences des révélations de son ami sur improviser. Dans ces incessants hiatus
son voisinage. Au départ méfiants, les deux personnages en arrivent entre le plan initial et sa réalisation,
à une correspondance passionnée, mêlée de considérations sur la littérature et Westlake trouve l’espace où glisser
les rouages économiques de leur pays. À travers eux, Antoine Bello fait entrer des traits d’humour désopilants. P.-É. P.
en collision investigation et fiction pour dire notre avenir. Marie Fouquet

N° 565/Mars 2016 • Le Magazine littéraire - 53


Philippe Claudel
Classiques & Cie

Convulsions berlinoises
La résurrection d’un portrait stupéfiant de la capitale allemande, à la veille du nazisme.

C
ombien de fois au cours d’une vie éprouvons-nous mieux que le procédé légitime de la caricature ». L’auteur note cela
le sentiment, en refermant un ouvrage, d’avoir lu alors que Berlin n’est plus que ruines, que des dizaines de millions
un texte capital ? Paru en 1931 en Allemagne sous de femmes et d’hommes sont morts, que l’humanité, répartie entre
le titre Fabian. Die Geschichte eines Moralisten  (1) le camp des vainqueurs et celui des vaincus, partage, une fois le
– titre choisi par l’éditeur que le titre original, Der fracas retombé, une commune hébétude.
Gang vor Die Hunde (2), effrayait, ainsi que le texte, En suivant la visite proposée par l’écrivain, qui a alors l’âge de son
qu’il censura d’ailleurs en partie –, Vers l’abîme est l’œuvre d’Erich héros, on s’attache à Fabian, dont l’ironie et la mélancolie rap-
Kästner, dont la notoriété était attachée à un roman pour la jeu- pellent ces meneurs de revue de cabaret, moquant le spectateur
nesse, paru deux ans plus tôt. Émile et les détectives avait connu un tout en s’assurant de sa complicité, et nous convient au spectacle
très large succès dans son pays, ainsi qu’à l’étranger, comme le d’une humanité dansant sur le bord du cratère. Wilkommen ! au
prouvent la cinquantaine de traductions existantes et les adapta- cabaret donc, celui que Bob Fosse immortalisa sur pellicule en
tions au cinéma, dont la première (1931) avait été réalisée par Ge- 1972, quand il adapta pour l’écran la comédie musicale que John
rhard Lamprecht sur un scénario de Billy Wilder. L’action du récit Kander et Fred Ebb avaient tirée de la nouvelle Adieu à Berlin de

M
se situait dans un Berlin sillonné par une bande d’enfants qui Christopher Isherwood (1939).
prêtaient main-forte au jeune Émile pour retrouver l’homme qui ais, là où la prude Amérique avait circonscrit les dé-
l’avait volé dans un train. bordements de la débauche sous les atours de numé-
C’est de nouveau Berlin qui sert de cadre à Vers l’abîme, mais l’au- ros parfaitement acceptables et de chansons deve-
teur y abandonne les aventures de justiciers en culottes courtes nues classiques, le roman propose une crudité qui le
pour y suivre son héros, « Fabian Jakob, 32 ans, sans profession, désigna prioritairement à la fureur des autodafés nazis. Orgies,
actuellement publicitaire », auteur d’une thèse de doctorat dont scènes de bordels féminins et masculins, lesbianisme, prostitution,
l’intitulé « Heinrich von Kleist bégayait-il ? » suffit à caractériser le bagarres entre communistes et nationaux-socialistes, chômage,
personnage ainsi que la relation qu’il entretient avec la littérature moquerie du politique et de toutes les idéologies, rêves hallucinés
et l’université. Même si son âge ne fait pas de lui un jeune homme et prémonitoires, comme celui dans lequel Fabian observe « des
naïf, il semble que l’on peut rattacher le texte au genre du roman ouvriers à demi-nus, armés de pelles [qui] enfournaient des cen-
d’éducation. Ou peut-être faudrait-il créer un sous-genre, qui re- taines de milliers d’enfants dans un gigantesque chaudron où flam-
grouperait les romans dans lesquels les protagonistes mettent à boyait un feu », le livre est un tourbillon d’atrocités et de plaisirs,
l’épreuve du monde le savoir livresque qui leur a été donné par leurs de plaisirs devenus atroces, d’atrocités en passe de devenir banales
maîtres. Candide en serait le modèle matriciel, et Vers l’abîme un et qui font se poser au personnage principal cette douloureuse
avatar du conte voltairien, dont il conserve à chaque chapitre le question : « À quoi sert le système divin si l’homme est un salaud ? »
principe de sous-titres ironiques, la fausse naïveté, le comique Tout s’effondre ici-bas, et la topographie de Berlin est contaminée
acide qui pousse à contempler, au travers du miroir déformant par le mal : « Cette gigantesque ville de pierre n’a pas changé d’as-
qu’on nous tend, la vérité du monde. pect au fil du temps, mais ses habitants, eux, l’ont depuis long-
L’histoire est simple : il s’agit de sillonner Berlin, « jeu de construc- temps transformée en asile d’aliénés. L’Est abrite le crime, le centre,
tion pris de folie », et de brosser tout à la fois le portrait de ceux l’escroquerie, le Nord est le repaire de la misère, et l’Ouest celui de
qu’on y rencontre, leurs mœurs, leur état d’âme, leurs occupations la luxure. Quant au naufrage, il est partout chez lui. »
croqués par Fabian, qui se convainc de n’avoir que le talent d’être Ne reste en somme que le rire, un rire hénaurme, face à cette Eu-
spectateur et non « acteur sur le théâtre du monde ». Dans la courte rope abandonnée à elle-même, dont Berlin et l’Allemagne ne sont
préface désabusée qu’Erich Kästner écrit lors de la réédition du que des composantes fiévreuses certes, mais pas isolées. Fabian et
livre en 1946, il note que le roman « qui dépeint ce qu’était autre- son ami Labude, auteur lui aussi d’une thèse, mais sur Gotthold
fois la grande ville n’est pas un album de photographies mais une Ephraim Lessing, se souviennent du sentiment qui était le leur du-
satire, l’œuvre d’un moraliste qui pour ce faire ne peut trouver rant la Première Guerre, au moment d’être enrôlés : « L’Europe

54 - Le Magazine littéraire • N° 565/Mars 2016


était dans la cour de récréation. Les professeurs étaient partis. Il dans leurs propos, derrière un épais mur de verre, sans même nous
n’y avait plus d’emploi du temps. Le Vieux Continent ne par­ rendre compte que nous ne sommes pas de l’autre côté de la vitre,
viendrait pas à boucler le programme. Quel qu’il soit ! » Leur géné­ mais parmi la masse de nos sœurs et frères.
ration avait « terriblement faim de la vie parce que [elle] croy[ait] Ce qui nous frappe surtout aujourd’hui, c’est l’aspect visionnaire
que c’était le repas du condamné ». Et voilà que l’histoire se répète, qu’avait ce roman lors de sa parution. Les douze années qui plon­
que l’Europe de nouveau est laissée à elle­même, que l’humanité geront l’Allemagne dans l’abîme sont annoncées noir sur blanc, ou
ne sait plus « où se trouve sa tête. plutôt noir sur rouge. Le règne
La boussole est cassée, mais per­ des chiens y est décrit : « Ce ne
sonne dans cette maison ne sont pas les gens raisonnables qui

L
semble s’en être aperçu ». arriveront au pouvoir […], et en­
e corps des femmes et celui core moins les justes », note Fa­
des hommes ne peuvent bian, qui prédit un peu plus loin
devenir qu’un mirage de que « parmi les meneurs de tous
salut ultime. On boit. On bords se trouveront des bonimen­
mange. On danse. On fume. On teurs qui inventeront des slogans
copule. On se vend. On s’achète. ronflants et se saouleront la
On se souille. « On ne peut pas gueule avec leurs propres beugle­
s’en sortir sans se salir les mains », ments ». Et lorsque, pensant qu’il

SZ PHOTO/GERT MAEHLER/BRIDGEMANART/ÉD. ANNE CARRIÈRE


dit la charmante Cornelia pour la­ est peut­être préférable de quitter
quelle Fabian éprouve un senti­ Berlin pour se réfugier « dans le
ment, l’amour, qui lui paraissait giron de la nature », variante du
disparu de ce monde. Mais Cor­ jardin qu’il conviendrait de culti­
nelia, bien qu’elle en eût, ne peut ver, à un camarade de jeunesse
résister à la loi de l’époque. qui lui propose de livrer « le com­
Comme pour Fabian, comme pour bat du désespoir » Fabian répond :
Labude, son diplôme universi­ « Vous n’irez même pas jusqu’au
taire ne lui sert à rien pour exis­ combat […]. Vous en resterez au
ter dans une société de la misère, désespoir. »
du vice, de la vénalité, de la force, On taira le destin de Fabian, ainsi
de la bêtise. Ce n’est pas son es­ que celui de son ami Labude.
prit qui lui garantira un travail, Erich Kästner (1899-1974), ici en 1964. Kästner nous étonne et nous bou­
mais son corps prostitué, grâce leverse, et ce serait gâcher un plai­
auquel elle deviendra actrice. « Ici, rien ne se donne, tout s’échange. sir douloureux que de trop dévoiler. Disons que la tension demeure,
Pour avoir quelque chose, il faut se sacrifier. » L’époque n’est déci­ jusqu’à la dernière ligne, comme un nerf que l’on pincerait, et ter­
dément pas faite pour les anges. minons en remerciant la traductrice, Corinna Gepner, germaniste
Vers l’abîme, qui est presque contemporain du Berlin Alexanderplatz aguerrie, et son éditeur, Stephen Carrière, d’avoir présidé à la ré­
d’Alfred Döblin, procède sur un autre rythme : le lecteur court aussi surrection en langue française de ce grand texte et d’avoir permis
vite que les personnages, les situations s’enchaînent comme au à Erich Kästner de trouver enfin la haute place qui lui revient, for­
temps d’un cinématographe à dix­huit images par seconde, dont il cément solitaire, forcément douloureuse, et hélas posthume, d’une
emprunte parfois aussi le comique et la naïveté chaplinesques. Sac­ Cassandre magnétique et tragiquement voyante. P
cades, coupes, bonds. L’ennui n’existe pas. Ne restent que le délire
(1) « Fabian. L’Histoire d’un moraliste ».
et la fièvre. « Caleçons, varices, jarretières, maillots déchirés, (2) Vor die Hunde gehen : « connaître une fin misérable », « courir à sa perte »
membres gras et ridés, visages déformés, sourires pommadés, bras – littéralement « aller devant les chiens ». Der Gang vor die Hunde est donc
minces et bruns, pieds agités de convulsions occupaient toute la difficilement traduisible. Le titre choisi, Vers l’abîme, rend bien compte de cette
idée de voir son destin aller vers une issue tragique.
surface du sol. On l’aurait dit recouvert d’un tapis persan vivant. »
On ne peut s’empêcher de faire résonner en soi, tout en progressant
au côté de Fabian dans les rues, dans les cafés, dans les bordels, les Vers l’abîme,
chansons de Kurt Weill et Bertolt Brecht, martelées de grosses ERICH KÄSTNER,
traduit de l’allemand
caisses et de dissonances aussi joyeuses que déchirantes, de même par Corinna Gepner,
que nombre de scènes nous placent au cœur de groupes humains éd. Anne Carrière,
tels qu’ont pu les peindre Otto Dix et George Grosz. On croit contem­ 280 p., 20 €.
pler des créatures difformes, dans leur physique, dans leurs mœurs,

N° 565/Mars 2016 • Le Magazine littéraire - 55


Critique non-fiction
Martin Buber. Membre du CNRS, directeur du Centre de recherche français de Jérusalem de 1996
Sentinelle de l’humanité, à 2004, Dominique Bourel est un spécialiste de la pensée juive. Il a mis près de vingt ans
DOMINIQUE BOUREL,
éd. Albin Michel, pour achever cette biographie de Martin Buber. Il a par ailleurs publié, notamment,
830 p., 26 €. Moses Mendelssohn et la naissance du judaïsme moderne (Gallimard, 2004) et
De Sils-Maria à Jérusalem. Nietzsche et le judaïsme, les intellectuels juifs et Nietzsche
(avec Jacques Le Rider, éd. du Cerf, 1991).

Martin Buber,
l’homme-livre
Immense figure de la pensée juive, Buber est quelque peu oublié en France. Une biographie restitue son
itinéraire intellectuel, mais aussi politique – il plaidera jusqu’au bout pour un État binational en Israël.
Par Patrice Bollon

A
lors qu’en Allemagne ses titres les plus connus se Weizmann, David Ben Gourion, mais aussi Lou Andreas-Salomé,
trouvent, en poche, dans les rayons des librairies Stephan Zweig, Hermann Hesse, etc., et encore Georg Simmel,
des gares, Martin Buber ne semble plus guère lu Einstein, Oppenheimer, Bachelard, Heidegger, Tagore, Gandhi,
en France. Et, avec le temps, un biais s’est insinué : Claudel, Massignon, etc. –, on se demande qui il n’a pas connu.
bien qu’il ait donné, par ses écrits, l’impulsion à Né à Vienne en 1878, il connaît très tôt un tournant dans sa vie :
leurs deux œuvres, son nom s’est vu recouvert, alors qu’il n’a que 4 ans, sa mère quitte le domicile conjugal. Il ne
dans le champ de l’histoire du judaïsme, par celui de Gershom la reverra qu’une fois, à sa majorité. Mais ce drame familial fut
Scholem et, en philosophie, par celui d’Emmanuel Levinas. Cette aussi pour lui une manière de chance. Son père, un entrepreneur
injustice va-t-elle être enfin réparée ? C’est ce que l’on espère après laïc, l’envoie chez ses parents. Le jeune Martin sera donc élevé à
la lecture de la biographie monumentale –  un des meilleurs Lemberg, l’actuelle Lviv (Ukraine), à 600 kilomètres à l’est de
ouvrages parus récemment en français – que vient de lui consa- Vienne. Il y subira l’influence de son grand-père Salomon, un riche
crer Dominique Bourel, l’ancien directeur du Centre de recherche administrateur de biens mais aussi, à ses heures perdues, un sa-
français de Jérusalem. vant éditeur de la théologie rabbinique ancienne. Surtout,
Fin lettré dont l’érudition ne s’est jamais figée en un savoir abstrait Lemberg, un des foyers de la culture juive, est alors la capitale de
mais resta constamment irriguée par la vie, historien, philosophe, la Galicie, l’épicentre du hassidisme, ce courant de mystique popu-
écrivain, éditeur, publiciste et activiste politique, Martin Buber fut laire lié lointainement à la kabbale qui enflamma, au début du
une des consciences du xxe siècle, et pas seulement du monde juif, xixe siècle, les communautés yiddish est-européennes défavorisées
mais de toute une époque, traversée par l’effondrement de deux et que Martin Buber fut un des premiers à redécouvrir.
empires, deux guerres, deux totalitarismes, la catastrophe de Revenu à 18 ans faire ses études de philosophie, de psychologie et
l’Holocauste, la naissance de l’État d’Israël et ce terrorisme, déjà, d’histoire de l’art à Vienne puis en Allemagne, le brillant étudiant
que certains prennent pour une nouveauté… À lire les noms de ses est remarqué par Theodor Herzl, le théoricien du sionisme, qui lui
proches, amis, ennemis, correspondants ou simples rencontres, confie la direction de l’hebdomadaire du mouvement, Die Welt. Très
que cite Dominique Bourel dans son index – Theodor Herzl, Haïm vite, pourtant, il entre en décalage avec ses conceptions. Si Martin

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IMAGNO/LA COLLECTION
Les fondateurs de la maison d’édition Jüdische Verlag, à Berlin, en 1902. Martin Buber est au premier rang à droite.

Buber est et restera toute sa vie un sioniste, il s’oppose à ce qu’il ou le célèbre Rabbi Nahman de Bratslav (1772-1810), délivrant
pressent comme un enfermement nationaliste. Sion n’est pas pour leur enseignement par des aphorismes paradoxaux ou des contes
lui une nation à ériger sur une terre à coloniser, mais la réalisation sibyllins à décrypter. Il y verra les agents d’une communion directe
d’une mission culturelle et éthique. Le judaïsme, explique-t-il dans avec Dieu s’ancrant, par-delà les institutions et les dogmes, dans
ses discours d’alors, est un pont jeté le concret de la vie quotidienne. Si
entre l’Occident et l’Orient. Sa fonc-
tion n’est pas de se transformer en
Le judaïsme, selon cette lecture a été, depuis, contestée
– Scholem qualifiait Buber d’« anar-
une religion d’État – ce serait pour lui
la pire des dégradations ; elle est d’ap-
Buber, est un pont chiste de la religion » –, elle lui ouvrit
tout un champ d’investigation et ex-
porter au monde un renouveau spiri- jeté entre l’Occident plique sa volonté de rapprocher
tuel et la possibilité de bâtir une nou- toutes les traditions mystiques,
velle synthèse à partager avec les et l’Orient. juives, chrétiennes, islamiques et
autres. Concernant Israël, cela l’amè- extrême-orientales, et son parti pris
nera à militer jusqu’à la fin pour un État binational fédéral, recon- en faveur d’une saisie œcuménique du fait religieux. Mais elle
naissant les Arabes comme des citoyens à part entière. forme aussi la base anthropologique de son manifeste philoso-
phique Je et Tu, paru en 1923. Il y défendait que, loin d’être pré-
Une saisie œcuménique du fait religieux constituées, les identités se forgent dans la rencontre avec l’Autre,
Après la disparition prématurée de Theodor Herzl en 1904, s’éloi- par le dialogue et la « révélation de sa présence » à laquelle il ouvre,
gnant du sionisme organisé, il se consacre à son œuvre. Ses pre- ce processus culminant – car ce mince volume de 150 pages se vou-
miers livres traiteront des grandes figures du hassidisme, les tsad- lait aussi l’amorce d’une phénoménologie de la religion – dans la
diks (en hébreu, les « hommes justes »), ces maîtres en existence, confrontation avec le Tout-Autre, l’Absolu, Dieu.
tels que le légendaire Israël ben Eliezer (1698-1760), dit le Baal Très attaché à l’Allemagne – des six langues qu’il parlait, l’allemand
Shem Tov, le « Maître du Bon Nom », l’initiateur du mouvement, était son idiome de pensée –, Martin Buber se rallia, >>>

N° 565/Mars 2016 • Le Magazine littéraire - 57


Critique non-fiction

>>> pendant la Première Guerre mondiale, à l’union nationale, Les Derniers Jours
avant de prendre ses distances avec elle. Via sa revue mensuelle Der de Drieu la Rochelle,
AUDE TERRAY,
Jude, qu’il dirigea de 1916 à 1924, il fut non seulement un des ar- éd. Grasset,
tisans du renouveau intellectuel juif – il y publiera, entre autres, 234 p., 18 €.
deux nouvelles de Kafka, alors inconnu – mais, rejetant aussi bien
l’assimilation que la dissidence, le promoteur d’un dialogue en éga-
lité avec les Allemands. Avec Franz Rosenzweig (1886-1929), l’au-
teur mythique de L’Étoile de la rédemption, il établira une nouvelle
traduction de la Bible, plus proche des inflexions de l’hébreu,
différente de celle de Luther mais aussi parfaite formellement.
Nommé professeur à Francfort, il se résolut en 1938, à 60 ans, plu- Le crépuscule
de Drieu
sieurs années après avoir été congédié de son poste par les nazis
et interdit de prise de parole publique, à partir pour la Palestine,
où il enseigne à l’université hébraïque de Jérusalem. Ses positions
peu conformistes firent qu’on lui en refusa la chaire d’histoire des
religions pour lui attribuer celle de sociologie. Ce camouflet ne lui
donna que plus de liberté, lui qui s’était installé avec ses petits- Précisément retracée, la fin de parcours d’un talent
enfants, comme un patriarche, dans une vaste villa du quartier qui se vautra dans la collaboration mais protégea
arabe. Via son collectif Ihud (Union), il luttera sans relâche contre aussi à sa manière la maison Gallimard.
les spoliations des terres des Palestiniens et le terrorisme, venu de
ces derniers tout autant – ce qui ne lui fit pas que des amis en
Par Bernard Morlino
Israël – que de l’Irgoun, organisation armée juive clandestine.
Après la guerre, il renoua avec l’Allemagne, s’opposa à l’exécution

L
d’Eichmann et passa les dernières années de sa vie à répondre aux
invitations venues de partout dans le monde pour des conférences ’historienne Aude Terray, auteur de Madame Malraux
ou des remises de distinctions. Devenu un phare de la pensée libre, (2013), n’apprend rien aux férus d’histoire littéraire
plusieurs fois il fut pressenti pour le Nobel de la paix. Lorsqu’il dans son nouvel essai ; mais elle rappelle avec impar-
mourut en 1965, à 87 ans, son corps fut veillé par le grand roman- tialité que Malraux, alias colonel Berger, a tendu la
cier S. J. Agnon et par David Ben Gourion, qui se disputèrent, dit- main à Pierre Drieu la Rochelle (1893-1945) pour l’en-
on, toute la nuit sur l’avenir du pays. rôler dans la Résistance afin de redorer le blason de son
À ce survol d’une vie aussi pleine, on comprend l’énorme travail ami, parrain de l’un de ses fils. Le rappel de la vérité des faits est
qu’a dû accomplir Dominique Bourel. On regrettera juste que sa toujours mieux que la mise au pilori facile de l’un des acteurs ma-
biographie ne jette pas plus d’éclairage sur la vie intime du philo- jeurs de la vie intellectuelle française de jadis. Drieu fit la sourde
sophe. Non pas qu’on eût attendu quelque révélation de mauvais oreille, effrayé « d’être reconnu et dénoncé ». L’ouvrage a le mérite
aloi à ce sujet. Mais connaître de plus près l’homme privé et ses de suivre pas à pas Drieu lors des derniers mois de vie avant son
balancements aiderait à mieux évaluer la cohérence d’une œuvre suicide longuement prémédité. Depuis qu’il est mort, on parle plus
prolifique, émargeant aussi bien à la théologie qu’à la philosophie de l’écrivain qu’on ne le lit. Ce n’est qu’un de ses innombrables
politique et à l’esthétique, et qui fut souvent critiquée pour son paradoxes. À son époque, des médisants ne se privaient pas de dire
caractère rhétorique et utopique un peu « brumeux ». De même, qu’il était un « homosexuel qui aimait les femmes ». Excessif en
le livre n’évoque que de façon furtive son épouse et compagne de tout, il serait devenu anti-breton si un natif de Brest lui avait mar-
toujours, Paula Winkler (1877-1958). Or cette femme brillante, ché sur les pieds dans un autobus.
issue d’un milieu aristocratique allemand catholique et convertie Entre le récit historique et l’essai, le livre d’Aude Terray explore bien
au judaïsme, joua un rôle central dans sa vie. Romancière, elle la fin de parcours d’un auteur que l’on n’arrive pas à détester tota-
était sa première lectrice et une sorte de conseillère littéraire. lement malgré la prose abjecte de son Journal : « Quant à La NRF,
L’ouvrage, enfin, ne discute pas vraiment la portée de l’huma- elle va ramper à mes pieds. Cet amas de Juifs, de pédérastes, de sur-
nisme de Martin Buber. L’auteur de Je et Tu a rêvé d’une synthèse réalistes timides, de pions francs-maçons va se convulser miséra-
entre l’affirmation particulariste et le maintien ferme d’un blement » (21 juin 1940). Six mois plus tard, il publiait le premier
universalisme. Dans quelle mesure y est-il parvenu ? Voilà une numéro de la revue où ne pouvait plus signer Benjamin Crémieux,
question très contemporaine à laquelle on eût aimé avoir une qui mourra à Buchenwald : le chroniqueur n’avait jamais été un fer-
réponse. Reste à chercher celle-ci en méditant, comme il l’avait vent de Drieu, qui voyait dans l’hitlérisme un rempart pour lutter
fait lui-même avec les paraboles existentielles des hassidim, sur contre « les ravages que déchaînerait un conflit final sur le sol de
sa vie et sur son œuvre.  l’Europe entre l’Amérique et la Russie ». Si Drieu ne croupit pas au

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Docteur en histoire contemporaine, Aude Terray
a été chargée de recherches au Comité pour l’histoire
économique et financière de la France
et a précédemment publié deux autres biographies,
Claude Pompidou, l’incomprise (Le Toucan, 2010),
Madame Malraux (Grasset, 2013).

purgatoire, c’est parce qu’il s’est lui-même condamné à mort. Une


attitude de samouraï qui tranche dans le monde des lettres, où il
n’y a pas que des héros, loin de là. Pour un Jean Prévost – tué dans
une embuscade ennemie dans le Vercors – combien de Paul Morand,
ambassadeur de Vichy en Roumanie ? Quand on range à tort Giono
et Aymé parmi les collaborateurs, on ne signale jamais que Simone
de Beauvoir travailla pour Radio Vichy.
Trois fois blessé à la tête et au bras, Drieu a été traumatisé par la
boucherie de 1914-1918 au point de passer sa vie à réfléchir sur les
questions politiques. Authentique miraculé, il avait déjà vaincu la
syphilis et une paratyphoïde. Depuis l’enfance, Drieu avait entamé
un combat contre la mort. Dans Récit secret, ouvrage posthume, il
livre ses pages les plus intimes : « Je suis né mélancolique, sauvage. »
Enfant, il répétait sa mort, allongé sous son lit pour mieux symbo-
liser l’obscurité du tombeau. Il prit goût à ce jeu morbide, faisant
une autre fois perler du sang dans la région du cœur.
Le 16 mars 1945, on retrouva Drieu inanimé dans un appartement
STUDIO LIPNITZKI/ROGER-VIOLLET

dégoté par sa première femme, Colette Jéramec, qu’il fit libérer de


Drancy où elle était détenue avec ses deux enfants. Dans sa fin de
vie, l’auteur de L’Homme couvert de femmes
Drieu s’est (1925) bénéficia du soutien de ses amours,
lui-même dont sa maîtresse, « Beloukia », la femme de
condamné Louis Renault. Le 15 mars, Drieu avait pris
à mort. du Gardénal et arraché le tuyau de gaz dans Pierre Drieu la Rochelle, directeur de La NRF pendant l’Occupation.
la cuisine. Il s’agissait de sa troisième tenta-
tive de suicide, coup sur coup. Un mandat d’amener avait été lancé
contre l’ancien directeur de La NRF, qu’il dirigea lors de l’épisode le
plus tragique de la célèbre institution, entre décembre 1940 et le EXTRAIT La NRF ne va pas bien. Les lecteurs boudent
printemps 1943. La présence de Drieu dans les locaux de la rue et le tirage a chuté de moitié. Les belles plumes la dédaignent et
Sébastien-Bottin permit à Gaston Gallimard de faire tourner la signent dans des revues clandestines. En mars 1942, Drieu se lasse,
boutique alors qu’auparavant il fut question de nommer un admi- la revue ne l’amuse plus, il annonce sa prochaine démission.
nistrateur allemand. L’entrée dans La Pléiade de l’œuvre roma- Gallimard redoute son départ, qui mettrait en danger la maison.
nesque de Drieu, en 2012, peut être prise comme une récompense Paulhan est tiraillé mais renforce son aide, relit les épreuves,
pour service rendu. Le tribunal du Comité national des écrivains, boucle quelques numéros et tente de créer un comité de direction
où régnait Louis Aragon, se pressa pour suspendre la parution de et un comité de rédaction. Les grandes figures, Valéry, Gide,
La NRF sans pour autant condamner les éditions Gallimard, dont Claudel, sont approchés, ils hésitent et renoncent. Le 2 juillet 1943,
elle dépendait. Le Comité ne tint pas non plus compte de l’inter- Drieu démissionne et saborde La NRF. Amer. Isolé. Humilié.
vention de Drieu auprès des Allemands pour faire libérer Jean Pour Paulhan, c’est au fond un soulagement. Devant le Drieu faible
Paulhan. Le collaborateur ne prit pas soin de ses proches en vue et proscrit, Paulhan est ému. Il n’a pas oublié son arrestation
de plaider ensuite le double jeu. Persuadé de finir en prison ou en mai 1941, les interrogatoires rue des Saussaies sur ses relations
d’être condamné à la peine capitale, Drieu se supprima. Sa mort avec le réseau du musée de l’Homme, accusé d’avoir caché
violente et celle de Brasillach – fusillé – permirent à Céline, chez lui une ronéo, sa semaine à la Santé. C’est à Drieu qu’il doit
Chardonne et Jouhandeau de mourir dans leur lit.  sa libération […]. Les Derniers Jours de Drieu la Rochelle, Aude Terray

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Critique non-fiction

La Maison cinéma Né à Paris en 1944, Serge Daney entre aux Cahiers du cinéma
et le monde, 4. en 1964. Rédacteur en chef à partir de 1974, il quitte la revue
Le Moment Trafic (1991-1992),
SERGE DANEY, en 1981 pour créer le service cinéma de Libération, dont il dirigera
éd. P.O.L, les pages « Rebonds » avant de fonder la revue Trafic, en 1991.
280 p., 18 €. Il meurt du sida le 12 juin 1992.

Daney, entre le regard et la main


Avec ce dernier volume, tous les textes du critique de cinéma Serge Daney, disparu en 1992, sont
désormais rassemblés. Ceux-ci sont les plus tardifs, écrits alors qu’il se sait condamné. Le ton est
parfois sépulcral, l’écriture toujours souveraine : les deux plus beaux articles ont trait à la littérature.
Par Emmanuel Burdeau

L
a parution du quatrième volume de La Maison cinéma L’intimité qu’elle inaugura entre l’écriture, l’autobiographie et un
et le monde conclut la reprise en livres, par les éditions cinéma désormais « plus présent dans nos têtes que sur les écrans
P.O.L et sous la direction de Patrice Rollet, des textes de de nos villes » n’a cessé en outre de grandir : chaque mois sortent
Serge Daney jusqu’alors indisponibles sous cette forme. des « romans » faisant une large place à l’évocation de films.
Le journaliste et essayiste avait de son vivant constitué On pourrait donc croire que ce livre nous parle un langage ami de-
plusieurs recueils, à commencer par La Rampe, cet puis un rivage familier. Or, il faut bien le dire, c’est l’inverse qui
éternel compagnon du cinéphile. D’autres livres ont paru après sa frappe. Bien qu’il soit le plus mince, ce dernier volume est le plus
mort : L’exercice a été profitable, Monsieur (1993) rassemble des opaque de La Maison cinéma et le monde. D’abord, la critique de
notes laissées sur son ordinateur ; L’Amateur de tennis (1994) ré- films en est absente, à l’exception d’une démolition fameuse de
unit des articles portant sur un sport qu’il aimait et dont la méta- L’Amant de Jean-Jacques Annaud parue dans les pages « Rebonds »
phore lui servit souvent pour le cinéma ; Itinéraire d’un ciné-fils de Libé, et dont le titre, « Lire notre critique ci-dessous », a valeur
(1999) enrichit d’archives, notamment familiales, le texte d’un d’adieu ironique et vengeur. Des films qui
long entretien accordé pour la télévision à Régis Debray. Il restait Seul le comptent scandent les pages, ceux de Da-
plusieurs centaines d’articles parus dans les Cahiers et Libération, retient nièle Dubroux, de João Cesar Monteiro ou
ainsi que dans des catalogues, des programmes ou des revues confi- le cinéma de Nanni Moretti, le Van Gogh de Maurice
dentielles. Le premier volume de La Maison cinéma et le monde, hanté Pialat dans une moindre mesure, mais ils s’ef-
consacré au « Temps des Cahiers », comptait 576 pages ; les deux par l’écrit. facent derrière une visée plus générale. En-
suivants, consacrés aux « années Libé », respectivement 1 038 suite, le livre déverse à grands flots cette pa-
(1981-1985) et 880 pages (1986-1991). Autant dire que nous role dite intarissable par tous ceux qui ont connu Daney. Entretiens
avions tout à découvrir encore de celui qui fut, après André Bazin, qui n’en sont pas – Daney soliloque –, propos définitifs – et pour
le plus grand critique de cinéma du xxe siècle. cause –, coq-à-l’âne fulgurants, intuitions géniales mais peu étayées,
Ne couvrant que deux années, 1991 et 1992, cet ultime volume peuvent déconcerter. L’amertume de celui qui voit la reconnaissance
compte moins de 300 pages. Le Daney qu’on y lit est le plus proche venir un peu tard, l’impression d’avoir été mal lu ou trop seul à pour-
de nous, par le temps et par la connaissance. Au centre du livre se suivre sa tâche donnent au livre un ton parfois mal aimable. Un cri-
trouve ainsi une confusion bien connue entre la fin d’une vie tique peut-il obtenir la pleine consécration d’un penseur ou d’un
– Daney, malade du sida, se savait condamné – et celle d’un cinéma écrivain ? Daney n’en est pas sûr. Et bien souvent il est trop humble,
déclaré mort, moins faute de talents que parce qu’arrive un monde, ou trop fier, pour se poser directement la question.
notamment dominé par la télévision, qui n’en a plus besoin, socia- Ceux qui voudraient découvrir cette pensée unique, indispensable,
lement et historiquement. Trafic, la revue trimestrielle que crée seraient donc mieux inspirés de commencer par les volumes
Daney chez P.O.L à la fin de l’année 1991 et qui donne son sous- précédents. Celui-ci ne leur est pas inférieur ; il est juste moins
titre au volume, paraît toujours et atteindra bientôt son numéro 100. aisé à manier. Les réflexions sur la télévision, le « marché de

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Magnifiques textes. L’un livre une image de l’écrivain, l’autre une
image de l’écriture. Les deux sont écrits « à la main ». Sur Gisèle
Freund, Daney conclut en disant que la littérature pourrait n’être
que ce « grand moment d’emboîtement bancal entre les regards et
les mains ». Et sur Saint-Simon, en disant qu’il n’importe pas de
se demander à quoi il ressemblait, mais « d’entendre, plus fort que
tout, le bruit de la plume sur le papier et les accidents de la langue
dans la crispation d’une main qui écrit ».
Contagion pour contagion, on ne résiste pas à lire dans ces textes
des autoportraits, dans le second surtout. Daney a toujours répété
– on a tendance à le méconnaître – que seul le retenait le cinéma
hanté par l’écrit : non seulement les écrivains devenus cinéastes,
mais tous les endroits où du texte traverse l’image. Lui-même écri-
vait par métaphores incongrues, traductions bizarres, mots faisant

XAVIER LAMBOURS/SIGNATURES
image ou images distillées dans les mots. Il a beau dire que le ci-
néma l’a empêché de devenir écrivain, son style reste. Non comme
littérature : comme façon de voir et de faire voir les films.
Cette « ponctuation affolée », cet « emballement typographique »
également évoqué sont les siens : grand pourvoyeur de paren-
thèses et d’italiques, d’acronymes et d’abréviations, Daney sut à
Serge Daney à la rédaction de Libération, en 1984.
la fois mimer et prendre de vitesse le cinéma. L’écrire et le décrire,
l’individu » et la «  disparition de l’expérience », l’impossible le « désécrire ». Mot à mot, maille à maille. L’emboîtement d’un
devenir adulte du cinéma se radicalisent au point qu’il arrive qu’on regard et d’une main, fût-il bancal, n’est-ce pas une merveilleuse
s’y perde. Daney n’est pas difficile à lire. Il est toujours facile. C’est définition de la critique ? Quiconque voudrait comprendre Daney,
toujours une fête. Mais la fête prend ici des accents macabres, et voire le prolonger, repartira de là. 
la facilité se fait plus trompeuse que jamais. Surtout si l’on se tient
au cliché de « moraliste de l’image » complaisamment véhiculé
par les commentateurs.
Je recommanderai alors de privilégier deux textes a priori « hors
sujet ». Ce sont pourtant les plus beaux du volume. Il s’agit de
deux textes sur la littérature. L’un, paru dans Libération au début
de l’année 1992, rend compte d’une exposition des portraits
d’écrivains réalisés par la photographe Gisèle Freund. Daney dé-
crit la manière dont Cocteau, Valéry et les autres ne s’offrent
qu’avec réticence à l’image, leur « volonté d’absence », leur souci
de paraître « sans regard ». Il s’attarde sur leurs mains, « blocs de
chair repliés, bêtement protégées par une pipe (Sartre, Cortázar),
méchamment refermées comme un poing (Colette) », « grosses
mains veinées de boucher chez les gens les plus délicats, mains de
Paulhan, et surtout, monstrueusement adaptées au pommeau
éclairé d’une canne d’aveugle, mains de Borges ».
L’autre texte est un compte rendu d’une nouvelle édition dans
La Pléiade des Mémoires de Saint-Simon. Il paraît à l’automne
1983 dans l’éphémère revue Café de Jean Louis Schefer. C’est la
contagion de Saint-Simon qui y est soulignée, l’impossibilité d’en
parler sans le citer. « Tous le citent et, le citant, ont joui de cette
phrase qu’ils ont recopiée avec les guillemets ajoutés après coup
et, qui sait, à regret, qui la séparent de leur propre écriture.
Comme si à un moment l’hommage d’un écrivain à un autre ne
pouvait se faire qu’ainsi : par une main qui en mime une autre,
traçant, deux ou trois siècles après, les mêmes lettres, dessinant
les mêmes sons, titubant sur la même ponctuation affolée. »

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Critique non-fiction

Mémoires, suivis de
Journal de guerre,
ROLAND GARROS,
éd. Phébus,
438 p., 23 €.

Roland Garros,
l’assoiffé d’azur

SHEILA TERRY/SPL/COSMOS
Les Mémoires de l’aviateur révèlent un personnage
follement romanesque, casse-cou et inventif,
mort en plein combat aérien, en 1918.
Par Vincent Landel
Le pilote Roland Garros (1888-1918).

D
ans Le Lotissement du ciel, Cendrars définissait ces loopings font sensation. Recordman d’altitude, vainqueur d’in-
Mémoires comme le « document le plus extraordinaire, nombrables courses, il multiplie les exploits, jusqu’à accomplir
le plus pittoresque et le plus vivant que l’on puisse lire en 1913 la première traversée aérienne de la Méditerranée, qui
sur les débuts de l’aviation ». Détenteur d’un exemplaire lui vaudra la gloire. La nouvelle coqueluche du Tout-Paris devient
du manuscrit rédigé durant la captivité de Roland Garros entre ensuite pilote de guerre. Capturé par l’ennemi, il s’évade d’un
1915 et 1918 dans les cachots allemands, il en tira pour Vol à voile camp, remonte sur son cockpit en 1918 et meurt après un com-
une épigraphe dans laquelle l’aviateur né en 1888 (à La Réunion) bat, désintégré au-dessus des Ardennes dans des circonstances
raconte qu’il volait dans ses rêves « dès le plus jeune âge (…) sans non élucidées. Il allait avoir 30 ans.
machine, avec les seules ressources de [son] corps ». Sans doute a- Sans voir dans ces pages, comme y invite Philippe Forest dans une
t-il puisé sa vocation dans la lecture de Jules Verne, avant de l’af- vibrante préface, « un vrai roman, un roman vrai » – une écriture
fermir dans la fascination exercée au début laconique, osons dire en rase-mottes, interdisant de les assigner
du siècle par les pionniers Wright, Voisin et Merveilleux au genre –, on ne peut qu’admirer cette tête brûlée qui ne vécut
Blériot, en lesquels on voyait des vainqueurs fou volant, que pour se dépasser lui-même. Passé la série de cabrioles à bord
de la gravitation, aruspices d’une nouvelle rêveur d’engins mal boulonnés qui raviront les nostalgiques de la genèse
ère abolissant les frontières, en sorte que de l’aéronautique, ces Mémoires dessinent le portrait d’un homme
toutes les nations du monde établiraient
et idéaliste. qui n’a eu de cesse de pulvériser ses limites. « Témoignage » serait
bientôt des relations pacifiques dans les plus juste pour qualifier ce journal trépidant intitulé « notes » par
airs. Roland Garros fut ce rêveur et cet idéaliste, même si la Pre- son auteur, lequel, de fait, ne présente rien de bien romanesque
mière Guerre mondiale conduisit ce « merveilleux fou volant » à mais tout de tangible, brut et avéré. Son mérite tient justement à
transformer ses « drôles de machines » en instruments de mort, la modestie et à la concision avec lesquelles Garros rapporte ses
par sa mise au point du tir à travers l’arc de l’hélice, une prouesse hauts faits. Et Forest vise juste quand il évoque « le lien si parti-
technique qui se retourna contre l’aviation française lorsque son culier qui unit pilotes et poètes », que le nom de Saint-Ex suffit à
inventeur, contraint de se poser derrière les lignes ennemies, livra attester. C’est sans doute la dimension poétique de ce destin en
bien involontairement son dispositif à la Luftstreitkräfte. forme de comète qui séduisit Cendrars, celui d’un cloud-kisseur qui
Rappelons que Roland Garros ne joua jamais au tennis, même s’il entraîna Cocteau à son bord et lui inspira ce vers où riment voltige
fut un grand sportif, cycliste et rugbyman. Il fait ses classes sur et vertige : « Un univers nouveau/chavire ». Roland Garros restera
les ultralégères « Demoiselle » puis multiplie les exhibitions aux dans les mémoires comme un assoiffé d’azur, passionné pour « ce
États-Unis. C’est la belle époque des meetings aériens, où ses peu de bois et de toile qu’anime une pensée humaine ». 

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Lettres de la Grande Guerre, Né en 1895 à Manosque, Jean Giono est un auteur amoureux de la Provence qui fuit la ville et
1915-1919, JEAN GIONO, l’industrialisation. En 1934, il publie Le Chant du monde, une ode à la nature. Un an plus tard,
préface de Christian Morzewski,
édition établie, présentée et en homme de gauche mais pacifiste, il se désolidarise du PCF qui se prononce en faveur
annotée par Jacques Mény, du réarmement de la France. En 1947 est publié Un roi sans divertissement, un temps interdit
éd. de l’Association des amis de à cause des accusations de collaboration dont Giono fait à tort l’objet. Son œuvre la plus connue,
Jean Giono, 346 p., 20 €.
Le Hussard sur le toit (1951), sera adapté au cinéma par Jean-Paul Rappeneau en 1995.

Giono, jeune hussard sous le feu


Un recueil rassemble pour la première fois les lettres émouvantes que l’écrivain envoyait à ses parents
depuis le front de la Grande Guerre. On y comprend mieux le pacifisme qui lui sera plus tard reproché.
Par Bernard Morlino

C
hez les écrivains de l’entre-deux-guerres, il y a ceux qui Ses lettres ne doivent pas être lues comme le brouillon de l’œuvre
ont fait 1914-1918 et ceux qui auraient voulu y être. Jean à venir. Il s’agit des écrits spontanés d’un jeune homme qui vit au
Giono (1895-1970) faisait partie des premiers – « les écri- sein d’une barbarie qu’il n’a pas souhaitée. L’employé de banque re-
vains du feu  », parmi lesquels figurent Cendrars, grette le temps perdu alors qu’il avait décidé de s’améliorer par la
Dorgelès… – quand André Malraux appartenait aux seconds. Épar- littérature, à l’image des autodidactes qui trouvent leur voie, à l’écart
gné par la mort dans les tranchées, Jean Giono ne voulait plus en- des études classiques. L’amour de la vie le pousse à devenir écrivain.
tendre parler de guerre, certain qu’elle ne faisait qu’aggraver les Il emmagasine son expérience de la guerre,
maux combattus. Le réfractaire à tous les conflits a été emprisonné « Grosses qui l’incitera à écrire Le Grand Troupeau
deux fois : à la déclaration de la Seconde Guerre mondiale, parce caresses du (1931), ouvrage aussi important que Ceux de
qu’il était devenu objecteur de conscience, et à la Libération, cou- fiston qui 1914, de Maurice Genevoix.
pable d’avoir publié dans la presse au service des occupants, sans vous aime Nous tenons entre nos mains le trésor des
que personne ne rappelle qu’il avait aidé des maquisards et n’avait par-dessus lettres ou cartes envoyées à ses parents, la
pas écrit un seul mot en faveur des nazis et du régime de Vichy. tout. » plupart écrites au crayon sur du mauvais pa-
Ceux qui l’accusent encore à tort d’avoir été un collaborateur passif pier. On perçoit souvent sa passion de la na-
sont invités à lire ses lettres écrites pendant la Grande Guerre pour ture à travers la description des paysages. Il lui arrive d’écrire des
comprendre le cheminement intellectuel de Giono qui, sous la per- poèmes et des scènes théâtrales en vers que ses camarades de régi-
pétuelle menace des tirs ennemis, n’a pas cessé d’écrire à ses parents, ment jouent lors des moments de pose. Il se dispense de raconter
qu’il appelait « mon vieux papa et ma petite maman chérie ». le détail de son quotidien : le vivre lui suffit amplement. « Ce que
On est partagé entre le voyeurisme et l’appétit d’en savoir toujours j’écris, c’est ce qui n’existe pas », confie-t-il pour souligner ses inven-
plus sur le soldat de 20 ans, fils unique d’un vieux cordonnier, Jean- tions greffées sur le réel. Néanmoins, il précise son dégoût des pa-
Antoine, et d’une belle blanchisseuse, Pauline, dont il était le sou- noramas picards : « Rien à sentir, rien à voir. À perte de vue des
tien de famille. Le fils qui se vantait d’être « un soldat de 2e classe plaines grises sous l’uniforme clarté du ciel. » Le Manosquin était
sans croix de guerre » – preuve qu’il n’avait tué personne – aimait nostalgique des montagnes du Luberon. Le soldat du 140e régiment
tellement ses parents qu’il ne cessait de leur cacher les horreurs des d’infanterie revient trois fois en permission chez ses parents dans
combats. Pour les rassurer, il mentait sans cesse sur les conditions le dernier semestre de 1917. Au printemps de la même année, sur
d’hygiène. La censure refrénait aussi ses envies de confessions in- le Chemin des Dames, il leur signale : « On va rester probablement
times. « Ne vous en faites pas. Grosses caresses du fiston qui vous dix-huit jours en ligne. Ne vous bilez pas. Il est vrai que je suis dans
aime par-dessus tout », aimait-il signer. Cependant, le 13 août un secteur où ça barde… » Il ne sera démobilisé que le 16 septembre
1916, à Verdun, il cède aux confidences sans retenue : « Je suis sale 1919. Vingt ans plus tard, il animera une base pacifique au camp
comme vingt-huit cochons. » L’élégant Jean Giono n’en peut plus du Contadour, avant d’être jeté en prison parce qu’il lacéra les af-
de vivre au contact perpétuel des poux, des cafards et des rats. Le fiches de mobilisation générale dans les rues de Manosque. Le re-
natif de Manosque est gazé quand ses amis meurent autour de lui. belle ne voulait plus voir les hommes s’entre-tuer. Peine perdue. 

N° 565/Mars 2016 • Le Magazine littéraire - 63


Critique non-fiction

Comment l’utopie est devenue Agrégée et docteur en philosophie, chargée de cours à l’université Paris-I-Panthéon-
un programme politique. Sorbonne, Stéphanie Roza est spécialiste de l’histoire des idées. Ses travaux portent
Du roman à la Révolution,
STÉPHANIE ROZA, sur la philosophie politique du xviiie siècle, les utopies et les Lumières radicales. En 2011,
éd. Classiques Garnier, elle édite le Code de la Nature du philosophe Étienne-Gabriel Morelly (éd. La ville brûle),
400 p., 38 €. une pensée singulière peu abordée jusque-là. En 2014, elle participe à l’ouvrage collectif
Le Républicanisme social : l’exception française ? (éd. Publications de la Sorbonne).

Une fiction
agissante

JULIEN JAULIN/CLASSIQUES GARNIER


Une riche étude fait l’archéologie de l’utopie,
ce registre romanesque devenu projet politique.
Par Maxime Rovere
Stéphanie Roza.

D
epuis bientôt trois décennies que le monde contempo- et l’on retrouve chez Babeuf une part d’espoir millénariste. Tout se
rain déplore la fin des utopies, il n’est pas inutile de re- passe comme si le territoire de l’utopie avait toujours épousé les
faire le chemin par lequel elles se sont invitées en poli- contours d’une conjoncture matérielle, mais aussi intellectuelle, qui
tique. Qui sait si nous devons réellement les pleurer ? a fini par reléguer la métaphysique au rang de chimère et par faire
En consacrant sa thèse de doctorat à trois auteurs plus ou moins passer les enjeux sociaux avant la théologie.
connus du xviiie siècle (Morelly, Mably et Babeuf), Stéphanie Roza C’est ce que confirme le souci, chez ces auteurs, de développer « une
met en valeur les origines littéraires de l’utopie, apparue comme anthropologie ad hoc », destinée à adosser leurs propositions à ce
un motif romanesque avant de se transformer en un véritable pro- que leur siècle croit savoir de l’être humain. Tout en restant à l’écart
gramme. Faut-il voir dans cette étonnante métamorphose l’illus- de l’histoire empirique, l’anthropologie de
tration de la puissance de la littérature, ou au contraire des poli- Un non-lieu Morelly s’appuie sur des observations du
tiques naufragées par les sirènes de la fiction ? Avant que d’en juger, propice à Pérou, tandis que celle de Mably s’adosse aux
il convient de comprendre comment s’est effectué le passage du l’innovation souvenirs fantasmés de Sparte – l’un et
roman utopique au plan d’action révolutionnaire. radicale. l’autre préparant le sens de l’actualité si dé-
Le premier élément de réponse se trouve dans le parcours des uto- veloppé chez Babeuf. Ainsi se profile une
pistes eux-mêmes. Stéphanie Roza repère que leur part d’implica- nouvelle intrication : pas d’action sans science, ni de science sans
tion dans les événements contemporains ne cesse de croître. Si Mo- action. La politique et la théorie de l’homme ne peuvent aller que
relly n’était qu’un membre discret de l’opposition à Louis XV, Mably main dans la main. Quant à évaluer la pertinence de ce glissement
propose des réformes sociales et institutionnelles à plusieurs gou- du romanesque dans le politique… Stéphanie Roza soutient, à la
vernements, et Babeuf s’engage corps et biens dans la Révolution. suite de Miguel Abensour, que le caractère fictif du roman a per-
Les utopistes emportent donc leurs idéaux dans la mêlée politique, mis de fixer une « innovation radicale », sous la forme de proposi-
et c’est par là que leur imaginaire devient un projet. Il faut admettre tions qui seraient restées inexprimables si on ne les avait rejetées
que la force des idées (bonnes ou mauvaises) n’est pas différente de dans le non-lieu. En devenant projet, l’utopie a cherché les moyens
celle des hommes : les mutations des premières dépendent du des- d’une réalisation qui, sans avoir besoin de réussir, a pu faire naître
tin des seconds. On est surpris de voir que, dans le cadre de la Ré- et contribuer à satisfaire des revendications inédites. Pourtant,
volution, certaines catégories politiques deviennent inopérantes, l’auteur ne semble pas remarquer que la fiction pourrait être le vé-
quand d’autres se transforment en leviers pour l’action. Les idées ritable laboratoire où s’élaborent les matrices de la perception. Et
métaphysiques ou le matérialisme militant d’un Hobbes ou d’un que « les limbes du rêve et du roman » ne se confondent pas. L’es-
Spinoza, au xviie siècle, disparaissent presque entièrement ; malgré thétique est bien l’autre lieu du politique, ainsi qu’en témoignent
leurs audaces, Morelly et Mably ne sont nullement matérialistes, exemplairement les parcours des auteurs étudiés. 

64 - Le Magazine littéraire • N° 565/Mars 2016


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Portrait

G
eorges-Emmanuel

GEORGES-
Clancier est un
homme à cheval
entre deux siècles :
né peu avant le dé-

EMMANUEL clenchement de la
Grande Guerre, il soufflera ses
102 bougies le 3 mai. Il tient le cap,

CLANCIER entouré des siens et de « jeunes »


amies. Des poétesses de 60 ans lui
envoient leurs textes ; une autre,

Un siècle-écrivain
chargée de classer ses archives, lui
relit toute sa correspondance, qu’il a
méticuleusement conservée. Elle
ouvrira bientôt les cartons de lettres
À la fois poète de la mémoire et romancier populaire, des années 1950. « C’est émouvant,
il aura 102 ans le 3 mai prochain. Par Olivier Cariguel nous confie-t-il. Les lettres ont une
vertu : elles restent vivantes. On a
Georges-Emmanuel Clancier en 2012. toujours l’impression que ça vient
d’être écrit. »
En 2000, l’écrivain prit la résolution
d’entamer un quatrième tome de sou-
venirs, après L’Enfant double (1984),
L’Écolier des rêves (1986) et Un jeune
homme au secret (1989), publiés chez
Albin Michel. Ses lecteurs s’impatien-
taient. Le volume vient de paraître. Il
ne s’agit pas d’un montage de textes
mis bout à bout pour contempler le
passé. On découvre un livre épais,
dense, aux pages fouillées, sur la vie
littéraire et les années de tourmente,
depuis la guerre d’Espagne jusqu’au
début de la guerre froide ; ces textes
montrent l’éclosion de la poésie et le
combat humaniste de l’auteur contre
la barbarie nazie. Au total, ce n’est pas
moins de 1 300 pages rassemblées
pour décrire les trente-trois pre-
mières années de son existence.
« Mes Mémoires sont axés sur ma
petite histoire dans la grande His-
toire », dit-il avec humour. L’œil vif,
la voix douce et maligne, Georges-
Emmanuel Clancier continue d’insuf-
fler « le soleil dans les mots ». Le
Temps d’apprendre à vivre emprunte
son titre à un vers d’Aragon extrait
FREDERIC STUCIN/PASCO

de La Diane française : « Le temps


d’apprendre à vivre, il est déjà trop
tard. » Les deux hommes s’étaient
croisés en 1936 à Limoges ; Aragon y

66 - Le Magazine littéraire • N° 565/Mars 2016


donnait une conférence organisée l’importance des « sanas », grands « Un souvenir, si on ne l’a pas
par les Amis de la culture. Le jeune pourvoyeurs d’écrivains, d’Alphonse cloué comme un insecte
Limousin n’a pas oublié les allées et Boudard à Roland Barthes. Admira-
sur un journal intime, il décante. »
venues sur scène de « l’ex-jeune sur- teur inconditionnel de Proust et de
réaliste des années 1920 sanglé dans Giraudoux, GEC découvre Nerval,
son costume bleu marine, l’allure Rimbaud, le Voyage en Grande Gara- journal intime, il décante, il me
svelte, nerveuse, désinvolte, pour bagne de Michaux. D’un naturel semble que sa métamorphose lui est
tout dire aristocratique ». rêveur, le voici aspiré par l’écriture. utile. » Deux exemples opposés il-
Notre première rencontre avec l’écri- À la fin de l’année 1937, la revue ni- lustrent cette démarche : « L’été à La
vain, GEC pour les intimes, remonte çoise Mediterranea accueille « La cou- Maurie  », la nouvelle de Jacques
à 1997. Son appartement-caphar- leuvre du dimanche », une longue Chardonne affligeante par son colla-
naüm parisien était envahi par des nouvelle au « style poétique Front borationnisme, parue dans le nu-
piles de livres et de dossiers qui sem- populaire » et à « l’écriture qui se sou- méro de La NRF de décembre 1940,
blaient pousser du sol. Ce jour-là, il venait de Dabit et de Giono, celui de face au poème de Paul Éluard, « Une
émergeait d’une nuit blanche consa- Jean le Bleu ou de Colline ». seule pensée », au sommaire du nu-
crée à l’écriture d’un poème sur son Sans situation professionnelle méro de Fontaine de juin 1942. L’écri-
ami Eugène Guillevic, qui venait de stable, il se marie avec Anne, une vain explique comment il a « décou-
mourir. L’ultime salut fraternel lui in- jeune interne psychiatre, devenue vert soudain en pleine lumière, reçu
combait. Vingt ans après, nous nous psychanalyste, qui s’en est allée à la en plein cœur ce nom, ce mot porteur
retrouvons dans son antre, à proxi- fin de l’année dernière, à 101 ans. de notre seule pensée ». Quand il lit
mité du musée Guimet. Le lieu est Pendant la nuit noire de l’Occupa- « Liberté, j’écris ton nom », il entend
intact. Le jaillissement des poèmes tion, il rencontre Raymond Queneau « Je crie ton nom ». À LIRE
aussi. Lancé sur l’auteur du rocail- et Michel Leiris, qui avaient reflué Spécialiste de l’histoire revécue, Le Temps
d’apprendre à
leux  Terraqué, GEC me récite le près de Limoges. Il publie, par l’in- Georges-Emmanuel Clancier est un vivre. Mémoires
poème-hommage : « Alors vieux ca- termédiaire de Max-Pol Fouchet, di- écrivain à double face : le poète de la 1935-1947,
marade/ Le vent du nord rigolait dur recteur à Alger de la revue résistante mémoire cohabite avec le romancier GEORGES-
EMMANUEL
à la forêt […]. » Ensuite, il glisse à Fontaine dont il est le correspondant populaire qui conquit un large public CLANCIER,
l’oreille que Guillevic dictait, la nuit, en zone libre, un roman chez avec Le Pain noir, une tétralogie roma- éd. Albin Michel,
ses poèmes à un magnétophone. Edmond Charlot (à Alger), Quadrille nesque, « chef-d’œuvre de l’exacti- 562 p., 24 €.
Georges-Emmanuel Clancier aime re- sur la tour, puis Le Paysan céleste, des tude et de la tendresse » selon son
À LIRE
monter le flux du temps vers la source poèmes dans la collection « Sous le ami Claude Roy. Il appartient à une de G.-E. Clancier
de ses émotions. Il en sort un « jaillis- signe d’Arion » chez Robert Laffont, catégorie d’écrivains très minori- Le Pain noir,
sement de mots aimés, de phrases établi à Marseille. taires : les poètes romanciers auréo- éd. Omnibus,
1152 p., 29 €.
simples et précises qui soudain lés de succès. L’auteur des Allumettes
Terres de
éclairent le chaos », écrivait André Sourcier du passé suédoises, Robert Sabatier, fin mémoire,
Dhôtel dans sa préface à Une voix. Dans son récit autobiographique, connaisseur du milieu littéraire, ob- éd. La Table ronde,
Clancier contracta la tuberculose en Georges-Emmanuel Clancier déroule servait : « Les envieux, parlant de « La Petite
Vermillon »,
classe de philosophie. Son adoles- minutieusement les étapes. Il y a une Clancier et de Sabatier, disent : “Les 292 p., 8,50 €.
cence dans une famille de porce- méthode Clancier à base de remémo- romans de Clancier et de Sabatier Le Paysan
lainiers et d’ouvriers limousins fut ration, de plongée dans les archives sont avant tout l’œuvre de poètes”, céleste, suivi de
Notre part d’or
sacrifiée. Tubard consigné en sana- et d’instinct poétique : notre sourcier ou bien, en sens inverse  : “Leurs et d’ombre,
torium, lui qui n’a pas la corpulence renoue avec l’état d’esprit originel de poèmes, ce ne sont que des poèmes éd. Poésie/
du lion Kessel ou du musculeux René l’époque. Il s’imprègne du passé puis de romanciers.” » Sous des dehors de Gallimard,
416 p., 10,90 €.
Char était voué à mener une vie en- ressuscite les émotions enfouies. Il a personnage frêle à la Sempé,
travée par un pneumothorax. Le fu- repris les numéros de Fontaine un à Georges-Emmanuel Clancier, élu À LIRE AUSSI
tur auteur de La Ville incertaine, un, relisant les sommaires pour « passager du temps » lors d’une ex- Georges-
Jean-Marie-Amédée Paroutaud, par- transcrire ses mouvements d’indi- position qui lui fut consacrée à Emmanuel
Clancier, passager
tagea pendant cinq ans ce sort avec gnation ou d’espoir. « Mes souvenirs Limoges pour son centenaire, se du temps,
lui. « Mais, longtemps, la vie, dont se transforment avec mon imagi- confond avec un Buster Keaton COLLECTIF,
nous étions frustrés, nous allions naire, on atteint une meilleure vérité apaisé, accroché à l’aiguille d’une hor- préface de Pierre
Bergounioux,
ensemble en rechercher l’écho et le intérieure. Un souvenir, si on ne l’a loge qu’il oriente selon sa volonté, éd. La Table ronde,
reflet dans les livres. » On a oublié pas cloué comme un insecte sur un avec un éternel sourire. P 80 p., 18 €.

N° 565/Mars 2016 • Le Magazine littéraire - 67


Dossier

CETTE ANNÉE AU PROGRAMME DU BAC LITTÉRAIRE

Œdipe,
toujours roi
Dossier coordonné par Sarah Chiche

D
es arbres bercés par le vent, un ciel plus documentaire sur David Bowie (1), écrivit : « Se surprendre Écrivaine,
beau que la vie, puis, soudain, la douceur à des calculs mesquins : qui reste-t-il, qui achèvera de ré- psychanalyste,
sauvage d’une étendue d’herbe qui mange trécir le périmètre du monde ? Se souvenir de l’illimité au- Sarah Chiche
tout l’écran. Nous sommes dans la der- quel contribuaient, lorsque nous étions plus jeunes, encore est notamment
l’auteur d’Éthique
nière scène de l’Œdipe roi de Pier Paolo à la lisière, toutes ces figures, comme Bowie, et se dire
du mikado. Essai
Pasolini – film inscrit au programme du qu’exister, vieillir, c’est, avec la mort de ceux qui nous y ont
sur le cinéma de
bac L, aux côtés de la pièce de Sophocle. Guidé par Ninetto, aidés, nous ont introduits dans l’existence, assister à ce ré- Michael Haneke
Œdipe (auquel Franco Citti prête ses traits) a erré, aveugle, trécissement de l’espace. Qu’on a commencé dans un châ- (PUF, 2015).
de monde en monde, à la recherche d’un lieu où fixer son teau fait d’un dédale de pièces innombrables, et qu’un à un
existence. Un jour il comprend qu’il est de retour sur la les murs s’effaçant il ne reste plus qu’une pièce minuscule.
terre où pour la première fois il a vu le visage de celle dont Et que finalement notre existence se soutient seule, avec
il fut la prunelle des yeux : sa mère. « Ma vie, dit-il, s’achève toutes ces voix qui se sont tues. »
là où elle a commencé. » Il est, dans l’enfance, des visages Naître est une malédiction. Vivre, une tragédie banale.
qui nous gratifient d’un amour si brûlant, d’une indiffé- Mourir en est une autre. Il faut supporter ses parents, puis
rence si glaciale ou d’une haine si inexpugnable que nous supporter de les perdre un jour. On ne se remet jamais de (1) Bowie Alien
Machine,
aurons beau leur tourner le dos et arpenter toutes sortes son premier amour – pas plus que du dernier. Mais on au- documentaire
de peaux, de corps et de routes, nous finirons toujours, au rait tort de penser que ce coquet petit programme nous d’Alexandre Breton
soir de notre vie, par revenir nous coucher, silencieuse- condamne à ne pouvoir rejouer qu’une histoire d’amour, et Julie Beressi,
« L’Atelier de
ment, en chien de fusil, à l’ombre de leur regard. de sexe et de mort mise en scène par Sophocle. Si grandes la création », France
Qu’une figure du temps disparaisse, et le grand livre des soient nos difficultés, si profond soit notre découragement, Culture, mars 2015.
visages qu’est Facebook se fait Nécropolis. À la mort de il appartient à chacun de meubler la minuscule pièce dans
Franco Citti, en janvier, nombreux furent ceux qui mirent, laquelle il se tient de ses désirs et de ses idéaux, jusqu’à ce Œdipe explique
pour photo de profil, à la place de celle de David Bowie, dis- qu’éclate une forme inédite de joie. Cette joie qui s’arpente l’énigme
paru quelques jours plus tôt, un gros plan de Citti dans comme un désert immense, en riant, les pieds certes bles- du Sphinx,
STÉPHANE MARÉCHALLE/RMN-GRAND-PALAIS (MUSÉE DU LOUVRE)

Œdipe roi. Sur Facebook, Alexandre Breton, auteur d’un sés par l’expérience, mais les yeux grand ouverts. P Ingres, 1808.

70 • HISTOIRE D’UN COMPLEXE 78 • DU MYTHE À LA LITTÉRATURE 90 • LE FILM D’UN AVEUGLEMENT


À peine formulé par Freud, le complexe La pièce de Sophocle fixe la figure d’Œdipe L’Œdipe roi de Pasolini s’avance en majesté
d’Œdipe se diffuse partout – son (qui avait connu d’autres versions), sans dans la filmographie œdipienne. Par-delà
omniprésence, possiblement répressive, la figer : elle reste environnée d’énigmes l’adaptation de Sophocle, le cinéma
suscitera de vives critiques. Grave question, (et d’abord celle de son nom). Les avatars (de Hitchcock à Spielberg) se révèle souvent
et non des moindres : est-il universel œdipiens seront ensuite innombrables, hanté par ce mythe : l’aventure d’Œdipe
ou n’est-il qu’une construction occidentale ? du théâtre au roman policier. est bien, avant tout, celle d’un regard.

68 - Le Magazine littéraire • N° 565/Mars 2016


N° 565/Mars 2016 • Le Magazine littéraire - 69
Dossier Œdipe • HISTOIRE D’UN COMPLEXE

Tous enfants d’Œdipe ?


À peine formulée, la théorie de Freud connaît d’emblée un large succès : elle arrive à point nommé,
à l’heure où la cellule familiale se reconfigure profondément. Œdipe devient le grand héros
du xxe siècle, s’invite dans tous les domaines et dans l’intimité de chacun. À force d’être sollicité,
son complexe a tendance toutefois à devenir une notion attrape-tout, bientôt remise en cause.
Par Julie Mazaleigue-Labaste

L
Épistémologue e complexe d’Œdipe s’est propagé au xxe siècle famille-là, de plus en plus rétive au patriarche, traversée
et historienne jusque dans les manières les plus ordinaires de d’émotions puissantes et de conflictualité, est celle dont
des sciences, parler de soi, des autres et du monde, de la psy- l’œdipe freudien a parlé et à laquelle il a pu parler au fil
Julie Mazaleigue- chologie populaire à la littérature, de l’explica- du xxe siècle.
Labaste étudie
tion des échecs amoureux à l’analyse politique. Les membres de cette famille s’individualisaient de plus
particulièrement
Comment diable cette bizarre et sauvage af- en plus, en particulier l’enfant – objet de préoccupations
les conceptions
de la sexualité,
faire de sexe, d’amour et de mort au cœur même de la fa- médicales, psychologiques, pédagogiques, sociales et ju-
de ses déviances, mille a-t-elle pu rencontrer un tel succès ? ridiques toujours plus poussées. C’est la raison anthropo-
et leurs enjeux Il faut expliquer cette œdipianisation d’un monde, tout logique du succès du complexe d’Œdipe. Freud offrit un
philosophiques autant que le sentiment d’étrangeté que suscite au- nouvel idiome adéquat aux attentes de ses contempo-
et anthro- jourd’hui cet œdipe qui s’efface. Tous deux disent ce que rains : un langage pour l’individualisme des sociétés libé-
pologiques. nous avons été et ne sommes plus. Le complexe d’Œdipe rales démocratiques du xxe siècle, sous la forme d’un récit
Elle a publié naquit dans un contexte scientifique favorable. Les sa- définissant un nouveau rapport normal à soi (3). Ce récit
aux éditions
voirs « psy » du xixe siècle voyaient déjà en l’enfance – y permettait d’expliquer sans références morales ni reli-
Ithaque Les
compris dans les fantasmes précoces [1] – des détermi- gieuses ce qu’était devenir, être et devoir être un individu
Déséquilibres
de l’amour.
nants pour la psychologie de l’adulte. La psychopatholo- confronté aux contraintes de la civilisation, c’est-à-dire
La Genèse gie sexuelle et la première sexologie contemporaine de au monde social et à ses normes, et en relation avec les
du concept Freud, que celui-ci connaissait fort bien (2), n’hésitaient autres – dont il fournissait les figures (le père, la mère,
de perversion pas à faire de la sexualité une racine de la civilisation – de les frères et sœurs) et les règles de leurs relations. Et il
sexuelle, la religion, de la morale, de l’art. Quant au jeu de miroir donnait par là de nouveaux moyens d’agir sur l’individu (4)
de la Révolution entre les destins du sujet et de l’humanité, il répondait à – les interventions éducative et thérapeutique. L’œdipe
française une hypothèse alors omniprésente : le principe de réca- freudien apparut donc comme un récit structurant la
à Freud (2014).
pitulation de Haeckel, faisant du développement de l’in- forme d’individualité qui caractérisa en grande partie le
dividu l’analogue de l’évolution de l’espèce. L’œdipe freu- xxe siècle. Il portait en lui-même les conditions de ses
dien proposait une explication totalement naturaliste de succès à venir.
l’humanisation, c’est-à-dire de la civilisation comme de-
venir individuel et collectif, applicable de la psychologie « Une véritable œdipémie ! »
du sujet à la culture. On comprend dès lors mieux sa diffusion rapide et mas-
S’ajoutait le contexte social, politique et culturel euro- sive, qui s’accéléra après la Seconde Guerre mondiale.
américain. La sexualité suscitait un intérêt déjà caracté- L’idée d’un complexe familial marqué par le désir d’in-
risé à la fin du xixe siècle, lui assurant le large succès des ceste et de meurtre entra dans le paysage scientifique et
études et romans qui lui étaient dédiés. Mais, surtout, la culturel bien au-delà du champ psychanalytique. C’est la
cellule familiale se reconfigurait : elle se resserrait autour plasticité de la théorie de Freud qui permit son appro-
de la famille nucléaire – la mère, le père, les enfants –, la priation par des milieux et des approches théoriques et
proximité entre ses membres se faisait plus forte, inten- pratiques multiples, l’éducation chrétienne et la littéra-
sifiant les affects comme les conflits. Le modèle patriar- ture, l’anthropologie et la vulgarisation psycho-sexolo-
cal d’autorité familiale, sans être radicalement remis en gique, la criminologie et le cinéma, le conservatisme so-
cause, était fragilisé par la plus grande place faite aux cial et les visées émancipatrices. Elle apparaît m ême dans
femmes au sein de la famille, de pair avec la grande valo- les critiques adressées à l’œdipe freudien. Le « complexe
risation de la figure de la mère au sein du foyer. Cette d’Électre » de Carl G. Jung ou le « complexe d’Œdipe

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« Le Complot
d’Œdipe », de et
avec Woody Allen,
un des sketchs
du film New York
Stories (1989).
HAMILL, BRIAN/TOUCHSTONE/THE KOBAL COLLECTION/AURIMAGES

(1) Dans la théorie


du fétichisme
d’Alfred Binet (1887),
par exemple.
(2) Richard
von Krafft-Ebing,
Albert Moll, Magnus
Hirschfeld, Henry
Havelock Ellis…
précoce » de Melanie Klein en furent tout autant des re­ plus ordinaire, devenant enfin chez Woody Allen un res­ (3) La Fin des
maniements que des extensions. La critique de l’universa­ sort comique culminant dans le court métrage « Oedipus coupables, suivie
du Cas Paramord,
lité de l’œdipe par Bronislaw Malinowski dans les an­ Wrecks » (New York Stories, 1989). Toutefois, plus Œdipe
Pierre-Henri Castel,
nées 1920 (à partir de son travail ethnographique chez se disséminait, plus il se distordait au point d’en devenir éd. Ithaque, 2012.
les Trobriandais – lire p. 76-77) ouvrit la possibilité presque méconnaissable. Il n’était plus le fantasme origi­ (4) « L’historicisation
de la psychanalyse
d’adapter le « complexe familial » à des organisations de naire du petit enfant, mais s’incarnait dans les person­ et le sociocentrisme
la famille et de la parenté distinctes de celle des Euro­ nages et dans leurs relations. Et se multiplièrent les fi­ du présent »,
Américains. Elle contribua par là à engager le dialogue gures de la mère possessive, du père absent ou tyran, des Jean-Baptiste
Lamarche, dans
critique entre psychanalyse et anthropologie, qui démul­ enfants incestueux ou haineux, et plus largement des re­ Cahiers d’histoire,
tiplia la présence d’Œdipe – de Géza Róheim à Margaret lations familiales étranges et ambiguës. Si ces avatars œdi­ vol. XXVIII, n° 1,
Mead et Abram Kardiner en passant par Wilhelm piens parlèrent au xxe siècle, c’est qu’ils représentaient 2009, p. 199-209.
(5) L’Irruption de
Reich (5), lecteur de Malinowski, et Frantz Fanon (6), qui des conflits perçus à la fois comme constitutifs de l’indi­ la morale sexuelle
lui octroyèrent une portée politique. vidu et obstacles à son plein accomplissement. (1931), Wilhelm
Freud appliqua la psychanalyse à la critique culturelle ; et Reich, traduit
de l’allemand par
la littérature, le théâtre puis le cinéma lui répondirent en Vulgarisation et contestations Pierre Kamnitzer, éd.
s’infusant de psychanalyse. Le mot d’André Gide à Jean La vulgarisation de la psychanalyse fut une troisième voie Petite Bibliothèque
Cocteau – « une véritable œdipémie ! » – dit aussi com­ de diffusion de l’œdipe. Elle commença en France durant Payot, 2007.
(6) Peau noire,
ment l’œdipe freudien, revivifiant l’intérêt pour la légende la première moitié du xxe siècle et s’accéléra après 1945 (7), masques blancs
antique, fut propulsé dans les textes comme sur les touchant une pédagogie de plus en plus psychologisante (1952), Frantz
Fanon, éd. Points
planches – dans La Machine infernale de Cocteau (1934) et attentive au développement de l’enfant et de l’ado­
essais, 2015.
ou dans la trilogie Mourning Becomes Electra de l’Améri­ lescent, la psychiatrie, l’éducation sexuelle, la perception (7) Cf. l’enquête
cain Eugene O’Neill (1931), adaptée en 1947 par Dudley des relations intimes (conjugales et familiales), etc., et de Serge Moscovici,
La Psychanalyse,
Nichols au cinéma. Les Américains offrirent à Œdipe la contribua à fabriquer une psychologie populaire. L’édu­ son image et son
gloire et la popularité du grand écran. Dans le thriller et cation sexuelle, laïque comme chrétienne, s’intéressa dès public, éd. PUF, 1961.
le film noir, un Œdipe criminel et fou – le héros de Psy- les années 1920 aux thèses freudiennes (8). Après la Se­ (8) « L’éducation
sexuelle des filles
chose (Hitchcock, 1960) est exemplaire – ancra dans les conde Guerre mondiale, l’École des parents et des éduca­ au xxe siècle »,
esprits les ravages d’un complexe familial mal maîtrisé teurs se réorganisa autour de la psychiatrie infantile (avec Yvonne Knibiehler,
– amour ou haine du fils criminel pour la mère, vivante Georges Heuyer, André Berge, Françoise Dolto…) et dif­ dans « Le Temps des
jeunes filles », Clio.
ou morte, chez Fritz Lang (Secret Beyond the Door, 1948) fusa les théories psychanalytiques auprès des parents. Histoire‚ femmes
et Raoul Walsh (White Heat, 1949). Mais aussi un Œdipe Les discours sexologiques se démocratisèrent. >>> et sociétés, 1996/4.

N° 565/Mars 2016 • Le Magazine littéraire - 71


Dossier Œdipe • HISTOIRE D’UN COMPLEXE

>>> Les enquêtes d’Alfred Kinsey sur la vie sexuelle (9) « Crépuscule des d’un savoir. C’est une technologie de pouvoir produite par
des Américains furent ainsi publiées en français en 1948 psychanalystes, la psychanalyse, un instrument de répression qui a im-
matin des sexologues »,
et 1954, et le rapport Simon, première enquête de ce type André Béjin,
posé au désir une forme spécifique : Œdipe a « familia-
en France, en 1972. La sexualité devint un objet de pré- Communications, lisé » le désir et a enfermé sa puissance révolutionnaire
occupation ordinaire via la presse grand public et fémi- n° 35, 1982. dans les structures du monde bourgeois capitaliste.
nine ainsi que la radio, en particulier les émissions phares (10) Jusque chez Une autre série de critiques politiques émergea des études
M. Borch-Jacobsen.
animées sur RTL entre 1967 et 1981 par Ménie Grégoire. (11) Cf. « Œdipe sans
féministes américaines, qui furent reprises par les études
La période de « libération sexuelle » fut un point culmi- complexe » de J.-P. de genre, gaies, lesbiennes et queer, radicalisant des objec-
nant, la révolution sexuelle devint mot d’ordre, et les lec- Vernant dans Mythe tions déjà adressées à Freud par des psychanalystes
tures de Wilhelm Reich et de Herbert Marcuse se présen- et tragédie en Grèce comme Melanie Klein ou Karen Horney. De Kate Millett
ancienne I (1972),
tèrent comme des passages presque obligés pour une J.-P. Vernant,
(1970) et Gayle Rubin (1975) à Monique Wittig (1992) et
nouvelle génération. La victoire des « orgasmologues (9) » P. Vidal-Naquet, éd. Judith Butler (1990), l’œdipe freudien apparut comme
fut un basculement pour Œdipe. Et les critiques, qui La Découverte, 2005. un élément de l’ordre familial hétéropatriarcal, qu’il
n’avaient pas freiné son expansion, se firent radicales, si-
gnant le début de son déclin.
Les critiques du complexe d’Œdipe, adressées de l’inté-
rieur et de l’extérieur du champ psy, s’intensifièrent à me-
sure de son succès. Certaines furent partielles, remettant
en cause son universalité (les anthropologues et
ethnologues) ou son importance dans la
structuration de l’individu (Alfred
Adler, les néopsychanalystes comme
Karen Horney ou Erich Fromm),
d’autres totales. La réalité même de
l’œdipe était souvent visée par les cri-
tiques épistémologiques à l’encontre
LA MATRICE FREUDIENNE
de la méthode freudienne – l’universa- Par Jacques André
lisation éhontée à partir de quelques
bourgeois viennois névrosés (10) ou les Œdipe selon Freud dans la vie des adultes
distorsions fallacieuses du mythe an- et des enfants, cela donne aussi : Je te suis
tique (11). Dans les années 1970, des tu me fuis, je te fuis tu me suis… Une vie
remises en cause politiques se cristal- à courir après l’Inaccessible. À moins
lisèrent dans un contexte de transfor- qu’« une de perdue (la première d’entre
mations sociales et de luttes contre toutes les femmes), dix de retrouvées »
les valeurs et les normes tradition- — on se console comme on peut.
nelles – reconfigurations conjugales « Chez moi aussi, j’ai trouvé le sentiment
et familiales, place croissante des amoureux pour la mère et la jalousie
femmes dans la société, combats fé- envers le père, et je les considère
ministes et homosexuels. Elles s’ex- maintenant comme un événement général
primèrent en France en 1972 chez Costume de la prime enfance […]. On comprend dès
Gilles Deleuze et Félix Guattari pour Jocaste lors la force saisissante d’Œdipe roi… La
dans Capitalisme et schizophrénie. – la mère légende grecque s’empare d’une contrainte
L’Anti-Œdipe  ( 12 ) . Dans le d’Œdipe – que chacun reconnaît parce qu’il en a
contexte du freudo-marxisme dans La ressenti l’existence en lui-même » (Freud,
de l’époque, elles remirent ra- Machine lettre à Wilhelm Fliess du 15 octobre 1897).
dicalement en cause le dis- infernale, de Freud découvre à l’analyse de ses rêves
positif freudien. Pas en Jean Cocteau, ce que ses patients lui font entendre à
niant son existence, 1934. travers leurs angoisses et leurs symptômes.
RDA/RUE DES ARCHIVES

mais en le relativisant Gouache La psychanalyse n’invente pas le drame


et en le redéfinis- de Christian œdipien – de Sophocle à Shakespeare
sant. Le « complexe Bérard. (Hamlet), la tragédie en présente
d’Œdipe » n’a rien répétitivement le récit –, mais elle en fait

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naturalisait, reproduisait et renforçait en générant des ef- les idéaux d’intersubjectivité et d’égalité, sensible à la vul- (12) Et même chez

fets de domination et de stigmatisation. En faisant de l’en- nérabilité de l’enfance, où la fréquence des viols était dé- Michel Foucault.
(13) Voir les travaux
vie du pénis un élément structurant du devenir-femme et noncée par les féministes, les néothéories de la séduction de Jeffrey M. Masson
en affirmant que la résolution normale du complexe de- renversèrent ce schème en révisant l’historiographie de aux Archives Freud.
(14) L’Âme réécrite.
vait produire des hétérosexuels, il renvoyait les femmes à la psychanalyse (13). L’inceste était bien une réalité, épidé-
Étude sur la
l’infériorité, et les homosexuel-le-s, les bisexuel-le-s et les mique, perturbant le devenir des sujets. Et un nouvel personnalité multiple
transgenres à l’anormalité. idiome émergea, celui de l’abus sexuel refoulé. Il expliquait et les sciences de
Une dernière salve de critiques doit être mentionnée : les les malaises de l’individu et ses difficultés à être lui-même, la mémoire (1995),
Ian Hacking, traduit
néothéories de la séduction, formulées aux États-Unis et offrait les moyens d’y remédier – l’anamnèse du trau- de l’anglais (Canada)
dans les années 1970 par les psychothérapeutes et adop- matisme sexuel (14). Certes, ces théories ont reflué au par Julie Brumberg-
tées par le grand public. Freud inventa l’œdipe en s’éloi- début du xxie siècle. Mais elles nous apprennent une Chaumont,
éd. Les Empêcheurs
gnant de sa première hypothèse, qui faisait de l’inceste un chose : petit à petit, le récit forgé un jour par Freud a cessé de penser
événement vécu. Dans un monde de plus en plus régi par de dire ce que nous sommes. P en rond, 1998.

le cœur de la vie psychosexuelle de de l’humaine sexualité est que le « non ! » contente pas de menacer un pénis trop
tout un chacun et le noyau le plus actif de l’interdit, loin d’être l’opposé du désir, aventureux, elle réduit aussi à bien peu
des névroses. Plus d’un auteur par le passé en devient le corrélat : rien de tel qu’une de chose un « zizi » qui ne fait pas l’affaire.
s’est approché de l’intuition freudienne, à barrière à franchir pour faire grimper Bien des hommes adultes n’embrassent
l’image de Diderot (Le Neveu de Rameau) : le désir ; inversement, rien comme une leur mère que du bout des lèvres, quand ils
« Si le petit sauvage était abandonné excessive familiarité entre les amants pour n’ont pas du mal à prononcer « maman »
à lui-même, qu’il conservât toute son en menacer l’énergie. Bien des couples ou de façon dérivée à dire « Je t’aime ».
imbécillité et qu’il réunît au peu de raison paient cette reproduction de la famille La disparition du complexe d’Œdipe met
de l’enfant au berceau la violence des d’origine, et l’ombre de l’inceste qu’elle fin à l’actualité de désirs infantiles
passions de l’homme de 30 ans, il tordrait projette, par une sexualité qui s’éteint. impatients mais elle marque en même
le cou à son père et coucherait avec sa Jamais le lit conjugal ne vaudra la cage temps, de déplacement en répétition, la
mère. » La passion du jeune enfant pour d’escalier ou un champ de coquelicots. suite des amours et des haines. Rien n’est
ses premiers objets d’amour et de haine Le bon sens aimerait pouvoir s’en tenir à la simple, tout est complexe. L’enfant désire
est-elle comparable en intensité à celle réalité biologique, pour l’acte génital il faut l’être proche (père, mère, substitut), mais
du trentenaire ? Rien n’est moins sûr. attendre la puberté. Mais l’impossible pour l’inverse est vrai. La mère, par ses gestes
La vulgarisation du « complexe d’Œdipe » l’enfant puise à d’autres sources, celles de soin et d’amour, traite son « enfant
a contribué à en émousser la violence. d’une réalité psychique qui ne doit rien comme un objet sexuel à part entière »,
À l’heure de l’enfance, désirer c’est faire, en force à la réalité anatomique. Le pénis quant au père « il fait tout pour se faire
sans supporter que soit différée du père est trop grand pour la petite fille, aimer » de son enfant (Freud). L’œdipe est
la satisfaction. Tout, tout de suite. Pour mais il y gagne dans le fantasme à double entrée, la sexualité infantile
signifier le coup d’arrêt imposé aux désirs une démesure (celle du phallus) et un inconsciente est la chose du monde
œdipiens, Freud a un mot très fort : fantasme du viol qui ne quitteront plus psychique la mieux partagée. À double
Untergang, la « disparition », ce même mot l’imaginaire, dans le plaisir ou dans sens : parents et enfants de même sexe
qu’on emploie en allemand pour « la fin l’angoisse. La démesure du désir maternel ne font pas que rivaliser, ils s’aiment. P
du monde ». Un monde s’engloutit : les n’est pas en reste, premier mot du
premières amours, les premières haines. fantasme masculin d’une insatiabilité Psychanalyste, professeur à l’université
Il est interdit d’« aimer le mieux ceux que sexuelle des femmes, impossible à jamais Paris-Diderot, Jacques André vient de signer
l’on aime le plus » (Sade). Le paradoxe combler. L’angoisse de castration ne se Psychanalyse, vie quotidienne (Stock).

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Dossier Œdipe • HISTOIRE D’UN COMPLEXE

CHEZ LACAN,
UN PHALLUS
ENCOMBRANT

BNF, DÉPARTEMENT DES MANUSCRITS OCCIDENTAUX


Par Hélène Blaquière

Chez Freud, l’œdipe se déroule entre


l’enfant, son père et sa mère, et selon
des stades successifs de développement.
Lacan ajoute, lui, un quatrième terme :
le phallus. Si l’on a longtemps considéré
le complexe d’Œdipe comme un universel,
Lacan soulignait, dès la fin des années Naissance d’Œdipe et Laïos ordonnant de tuer Œdipe, par Pierre Remiet, enlumineur (xive siècle).
1930, que la découverte freudienne d’un
complexe structurant le développement elle et que le phallus qu’il incarne est se tournant vers le père à qui il pourra
de la sexualité dans son rapport à la loi insuffisant à la satisfaire. L’objet du désir ressembler plus tard, renonçant dans
symbolique était liée au contexte de la mère se trouve dans un autre, le père le même mouvement à sa mère. Pour la
historique : celui de cette Vienne fin de symbolique, qui peut être à l’occasion fille en revanche, l’œdipe se déroule d’une
siècle qui voyait le déclin social de l’imago le père réel mais tout aussi bien un idéal. façon très différente. Devant la découverte
paternelle. Cela relativise la portée La déception fondamentale ressentie que la mère attend du père le phallus, la
du complexe d’Œdipe aujourd’hui, cette par l’enfant comme une frustration se fille se détache de celle-ci, qui lui apparaît
universalité étant mise à mal par divers transforme en castration dès qu’entre en comme trompeuse et impuissante puisque
champs d’étude, de l’anthropologie aux jeu la fonction paternelle. En faisant appel n’ayant pas plus qu’elle ce phallus. Elle se
gender studies. Cependant, ce qui était un au père, l’enfant admet qu’il n’est pas tourne alors vers le père, dont elle attend
complexe chez Freud devient, avec Lacan, le seul objet du désir de la mère et que désormais ce phallus sous la forme d’un
un effet de structure. Au moment de la le père a ce que la mère désire. Ce n’est enfant. La sortie de l’œdipe consiste pour
phase phallique, juste avant la période de donc pas l’enfant qu’elle pouvait désirer, elle, selon Lacan, à pouvoir substituer au
latence qui est un moment de refoulement mais le phallus qu’il incarnait et que le père un autre homme qui sera en mesure,
de la sexualité, autour de 6 ans, l’enfant, père a. La mère n’est pas toute-puissante lui, de lui donner ce qu’elle n’a pas.
garçon ou fille, arrive au point de puisqu’elle peut manquer de ce phallus Pour le garçon comme pour la fille, la fin
réalisation du génital sans pouvoir qu’elle désire dans le père. C’est donc ce du complexe d’Œdipe est corrélative
atteindre sa pleine réalisation en raison quatrième terme qui permet de basculer de l’émergence du surmoi, cette instance
de l’immaturité de son corps. C’est donc réellement dans la période œdipienne psychique porteuse de la loi symbolique
au niveau du fantasme que la différence et d’associer les quatre termes dans une de l’interdit de l’inceste notamment,
entre les sexes se fera jour, en se fondant relation symbolique. Le père a une qui permet de se détacher des objets
sur l’anatomie, départageant ceux qui fonction essentielle dans le complexe œdipiens tout en s’articulant à l’idéal
ont le phallus de ceux qui en sont privés. d’Œdipe, non pas tant comme père réel, du moi qui définit virilité et féminité.
Dans la période préœdipienne, l’enfant le géniteur, ni comme père imaginaire, Évidemment, du fait du privilège accordé
commence à ordonner le monde à partir celui dont parle la mère, mais comme père au phallus, compris à tort comme pénis
du triangle imaginaire mère-enfant- symbolique, c’est-à-dire métaphore réel tandis qu’il en représente
phallus. Il s’offre comme phallus à la mère, du désir de la mère. Le père symbolique symboliquement l’absence et n’est
cherchant à la satisfaire en essayant vient signifier le désir de la mère. Le père aucunement l’apanage de l’homme,
d’être ce qui lui manque. Quand l’enfant symbolique est cet homme, ce rival tout cette conception parfois qualifiée
s’aperçoit que sa mère peut disparaître d’abord, qui éloigne la mère de l’enfant. de « phallohétérocentrée » a toujours
de sa vue, qu’elle peut être occupée Ce n’est qu’après avoir rencontré suscité des critiques acerbes. P
ailleurs, il découvre la frustration, et le la menace de castration induite par la
désir de la mère lui devient énigmatique. confrontation avec le père que le garçon Psychanalyste et psychologue clinicienne,
L’enfant s’aperçoit qu’il n’est pas tout pour trouvera une issue à l’œdipe, en Hélène Blaquière exerce à Paris.

74 - Le Magazine littéraire • N° 565/Mars 2016


révolutionnaire. De là l’invocation des machines dési-

Une camisole
rantes, déjà présentes dans l’art (via Duchamp, Roussel et
consorts), mais qui, bien que célibataires, vont chercher à
se combiner, à se brancher. La force inattendue de L’Anti-

pour le désir Œdipe, c’est également cela : faire que le livre soit aussi une
machine désirante. Il était temps de s’occuper des flux.
Ce qui frappe en premier quand on ouvre L’Anti-Œdipe,
Une machine à inhibition, enfermant l’individu dans c’est l’écriture, syncopée, éprise de bricolage, décom-
un petit théâtre familial dont on serait supposé ne jamais plexée, une écriture gaie, frondeuse, en quête d’alliés, de
se délivrer : tel est, selon Gilles Deleuze et Félix Guattari, complices, et qui invite dans ses rouages les chantres du
le complexe d’Œdipe, étendard du « psychanalisme ». désir et les mécaniciens schizophrènes. D’emblée, le texte
est une boîte à scansion, une ode au détraquement : « Ça
Par Claro fonctionne partout, tantôt sans arrêt, tantôt discontinu.
Ça respire, ça chauffe, ça mange. Ça chie, ça baise. Quelle

A
erreur d’avoir dit le ça. Partout ce sont des machines, pas
nnée 1969, l’homme s’envoie en l’air, pas Traducteur et du tout métaphoriquement : des machines de machines,
seulement dans la Lune mais à la pre- écrivain, Claro avec leurs couplages, leurs connexions. »
mière Foire internationale du sexe, à Co- a dernièrement L’abolition de la métaphore : c’est sans doute le grand coup
penhague. Bardot, libido, prolo : le désir, publié Crash-test d’État perpétré par Deleuze et Guattari au sein de la
(Actes Sud)
dûment attrapé par la queue, commence sphère philo-psycho. Comme s’ils se mettaient, le temps
et Dans la queue
à circuler partout, il parle, chante, et com- d’un livre, à délirer, ou plutôt à faire délirer la pensée – celle
le venin (L’Arbre
mence sérieusement à secouer le cocotier pompidolien. vengeur, 2015).
du corps, celle du territoire – afin de faire sauter le maxi-
Entre-temps, un philosophe discret achève de fourbir ses mum de verrous. L’ouvrage est sous-titré Capitalisme et
bécanes conceptuelles. Après avoir déplié Bergson et Leib- schizophrénie. La critique du « psychanalysme », pour re-
niz, un certain Gilles Deleuze s’apprête à franchir une prendre le terme employé par le sociologue Robert Castel
ligne rouge et à faire exploser les logiques du sens. Tout Étude pour quasi à la même époque, débouche très vite sur une cri-
semble duel dans la transgression à venir : philosophie/ La Mariée mise tique sociale, politique, non des arcanes du pouvoir, dans
littérature, PUF/Minuit, esprit/corps, pensée/désir, et à nu par la lignée de Foucault, mais de l’ingestion de ses rouages
pourtant tout est déjà en mouvement, tout vibre. ses célibataires, dans le corps même du sujet. En réévaluant les puissances
Alors même que reparaît le livre fondateur de Michel Fou- même, Marcel de l’inconscient, nos deux auteurs cherchent à mettre sur
cault sur la folie, c’est tout autre chose qui se joue dans l’ap- Duchamp (1915), pied une « méthode » qui serait le contraire d’une réduc-
proche deleuzienne de la « schize », et ce grâce à la ren- illustration tion, une méthode entièrement dévouée à la production
PHILIPPE MIGEAT/CENTRE POMPIDOU, MNAM-CCI, DIST. RMN-GRAND PALAIS/SUCCESSION MARCEL DUCHAMP

contre avec le psychothérapeute Félix Guattari. On n’est des machines de concepts nouveaux : la schizo-analyse. C’est l’art des
plus dans une archéologie taxinomique de la déraison ; on désirantes devenirs, et c’est le temps moléculaire. Le désir productif
est passé du côté de la production des concepts. « Le corps déjà présentes versus l’idéologie mortifère. Depuis, le siècle n’attend plus
sous la peau est une usine surchauffée », dixit Artaud. dans l’art. que nous pour devenir deleuzien. 
Trente ans après L’Être et le Néant, c’est au tour de L’Anti-
Œdipe de jouer les pavés trublions.

Fini la rengaine papa-maman


D’une certaine façon, cette extraordinaire boîte à outils
qu’est L’Anti-Œdipe, avec son indéniable résonance pop,
s’avance sous des dehors polémiques. C’est avant toute
chose une critique de l’œdipianisme, et donc une attaque
en règle contre la psychanalyse et sa propension au repli
triangulaire. Pour Deleuze et Guattari, il est clair qu’on a
sous-estimé la question du désir – le grand invité de
Mai 68 – et qu’il convient d’en cartographier les puissances
sismiques. La thèse de départ, qui flirte avec le mot d’ordre,
est la suivante : « Si le désir produit, il produit du réel. »
Fini l’innocuité fantasmatique, la rengaine papa-maman :
on bascule dans la pratique, la production, voire le

N° 565/Mars 2016 • Le Magazine littéraire - 75


Dossier Œdipe • HISTOIRE D’UN COMPLEXE

Un complexe universel ou
un totem seulement occidental ?
Les anthropologues et les ethnologues ont vite contesté l’éventuelle universalité du complexe œdipien :
les mœurs éducatives et sexuelles de certaines ethnies, notamment matriarcales, ne paraissent nullement
y inviter. À moins que notre conception de l’hypothèse freudienne soit trop étroite.
Par Olivier Douville

L
es mythes freudiens, et tout particulièrement Psychanalyste
celui du complexe œdipien, sont-ils univer- et psychologue
sels ? La question est fort mal posée. D’une clinicien, maître
part, nous pourrions convenir que le terme de conférences
hors classe
d’« universel » est une catégorie issue de la lo-
des universités,
gique classificatoire aristotélicienne et qu’à ce
Olivier Douville
titre elle ne peut se substituer à une catégorie descriptive est directeur
comme celle de « réalité mondiale » ou de « fait interna- de la revue
tional », par exemple. Il serait plus rapide et plus précis de Psychologie
supposer que, si l’œdipe donne à chacun ce gain d’huma- clinique.
nité provenant du fait qu’il assume son incomplétude et
son initiation aux lois du langage, alors il ouvre à chacun
un accès à sa condition universelle : celle de l’humain par-
lant et vivant où qu’il soit.
Le débat pourtant ne peut en rester à cet idéalisme qui
fait du complexe œdipien le cogito laïc de tout sujet pre-
nant au sérieux son désir inconscient. Et, très vite, dès les
années 1920, ce terme de « complexe œdipien » fut pris
dans une ambiguïté redoutable qui cristallisa les mal-
entendus entre psychanalyse et anthropologie. La ques-
tion de l’universalité d’un tel complexe se trouva confon- Bronisław Malinowski et le psychanalyste Ernest Jones, et ils se pro-
due avec celle de sa dimension partout observable, ce qui Malinowski dans longèrent par les explorations de terrain du psychanalyste
bien entendu était illusoire. Des débats s’ouvrirent, dès le les îles Trobriand, et anthropologue Géza Róheim. Malinowski étudiait les
milieu des années 1920, entre l’anthropologue Bronisław vers 1914-1918. mœurs, Róheim plutôt les productions de l’imaginaire ; si
l’on doit à l’un de déconstruire les logiques d’étude de la
fonction paternelle et à l’autre de belles interprétations
des matériaux oniriques récoltés, on n’en retire pas moins
l’impression que les dialogues transdisciplinaires étaient
presque d’emblée ruinés. Allant vers des sociétés du loin-
tain à rationalité traditionnelle, des anthropologues, à la
suite de Malinowski, rencontrèrent des mœurs éducatives
se répartissant sur d’autres constellations que celles de la
famille nucléaire occidentale.
Malinowski a consacré une part importante de ses re-
RDA/RUE DES ARCHIVES

cherches à l’étude de la sexualité, comme le montre un de


ses livres les plus populaires, La Sexualité et sa répression
dans les sociétés primitives (1). Il y décrit une vie sexuelle très
différente de ce que les psychanalystes pouvaient

76 - Le Magazine littéraire • N° 565/Mars 2016


Vue du village concevoir – par exemple, quand il évoque les mœurs en consultation de psychologie du service du professeur
Kaibola, cours sur les îles Trobriand, au large de la Nouvelle-Guinée. Henri Collomb au centre hospitalier de Fann à Dakar.
sur Kiriwina, On y observe des jeux amoureux en groupe d’enfants à par- Dans leur ouvrage ils montrent que, si la rivalité avec le
l’une des îles tir de 6 ans, qui se précisent à l’adolescence dans les mai- père existe dans le développement d’un jeune Sénégalais
Trobriand sons des jeunes gens, les « bukumatula », où les filles (wolof, lebou ou serer), la résolution du complexe œdi-
(Papouasie- rendent des visites marquées d’une volupté admise, l’in- pien passe par d’autres voies : la position symbolique du
Nouvelle-Guinée), souciance et l’appétit décousu faisant progressivement le père étant, pour l’initié, reconnue comme celle de l’ancêtre
de nos jours. lit d’un attachement durable et profond. Les Trobiandais avec lequel aucune rivalité ne peut être assumée, l’agres-
Les mœurs sont décrits comme une population matriarcale et matri- sivité se déplace sur le groupe des frères.
trobriandaises linéaire, c’est-à-dire avec un mode de transmission des On remarquera toutefois que ce matériel provient de
résistent aux biens et du statut d’un homme aux enfants de sa sœur : séances psychanalytiques dont le modèle technique est,
projections les enfants mâles du couple doivent à l’adolescence vivre avec quelques variations, déplacé en Afrique et contient
œdipiennes. avec leur oncle maternel. Enfin, le rôle procréateur du père souvent l’expression de patients, dont de nombreux ado-
n’est pas reconnu par les Trobiandais. lescents, eux-mêmes en état d’instabilité, sinon de trans-
Il est alors aisé de démontrer que le complexe œdipien tel gression, par rapport aux normes coutumières. Marie-
que Freud le décrit n’a pas de correspondance dans ces îles Cécile et Edmond Ortigues ont ouvert un passage, alors
lointaines, sans que pour autant les inventions culturelles pionnier, entre une objectivation de l’œdipe qui s’en tient
dont disposent ces sociétés pour réguler le sexuel et l’al- à décrire les relations effectives entre les personnages fa-
liance apparaissent comme des solutions embryonnaires, miliaux en présence et une interprétation de ce complexe
prématurées ou même déficitaires au regard des modèles – considéré comme un socle psychique dont l’expression
européens. De plus, dans ces sociétés, les hommes et les est modulable selon les façons qu’ont les cultures d’assu-
femmes se repèrent par rapport à d’autres mythes et rer la promotion du sexuel et du désir, au singulier.
d’autres codes, comme le souligna Claude Lévi-Strauss. Quant au fondateur de l’ethnopsychiatrie, Georges Deve-
Évidemment nul n’ignore, dans ces sociétés, que, pour en- reux, auteur d’une fameuse Psychothérapie d’un Indien des
fanter, il faut des géniteurs, que la différence des sexes est plaines (Fayard), s’il s’accorde avec ses collègues anthro-
la condition de la différence des générations, mais toutes pologues sur la nécessité de décrire les configurations so-
ces sociétés ne cherchent pas à célébrer, voire à sauver le cioculturelles donnant forme aux processus conflictuels et
père de famille et la famille conjugale.  identificatoires œdipiens, il n’en souligne pas moins que
SUPERSTOCK/SUPERSTOCK/SIPA

dans toute culture existe chez les parents des mouvements


Au Sénégal, la rivalité se déplace sur les frères de désir et d’agression à l’égard de leurs enfants qui sont
L’enjeu (et celui du mythe œdipien y est enclos) est bien en général des retours de leurs propres phases œdipiennes.
celui de situer le rôle que joue l’inconscient, et donc le pul- Le parent n’est pas alors réductible au porteur des inter-
sionnel, dans les formes dynamiques du lien social et de dits et au représentant des idéaux, il est aussi un sujet en
ses institutions. L’addition de notes « psy » sur telle ou prise avec sa propre phase infantile que ravivent les tur-
telle structure familiale n’est rien de plus et rien d’autre bulences « œdipiennes » de sa progéniture.
que cela : une addition. On ne prouve pas l’universel, et Nous sommes loin du débat Malinowski-Jones, encore
surtout pas par une comparaison entre peuples et mœurs, plus de la position de Géza Róheim. Si nous retirons prin-
même si cette comparaison est très étendue. La formule cipalement de l’œdipe freudien non plus la triangulation
« Universel de l’Œdipe » désignerait alors non ce qui se particulière qui fait cohabiter un père, une mère et un en-
rencontre en tous lieux, mais ce moment où le sujet fant, mais une structure quadripartite formée d’un autre
éprouve que le plus intime peut, dans le plus extime, se primordial, d’un enfant, de la fonction phallique et d’un
(1) La Sexualité et
sa répression dans
renverser – c’est cela l’universalisation d’un sujet. L’on tiers, alors nous voici délivrés d’une caractérisation ethno-
les sociétés primitives peut alors proposer que la reprise œdipienne de l’adoles- logique de l’œdipe que Freud n’avait pas voulue mais dont
(1927), Bronisław cence serait ce moment où le sujet éprouve que ledit com- tous les réductionnismes se satisfont trop. L’inconscient
Malinowski, traduit
de l’anglais par
plexe d’Œdipe, loin de se résoudre dans l’identification au et la vie sociale seraient ainsi en rapport, non par le tru-
Samuel Jankélévitch, parent de même sexe, serait ce temps logique par lequel chement d’un œdipianisme naïf, mais en fonction des
éd. Petite Bibliothèque le sujet fait la rencontre de cette catégorie de l’universel logiques du sujet de la parole, des discours en lesquels il
Payot, 2001.
(2) Dernièrement
qu’il rattache à la vacillante existence de son désir. On se est à la fois capturé et auteur.
auteur de La Dette reportera ici au livre très important Œdipe africain, publié C’est sur cette hypothèse assez radicale que se renouvelle
symbolique. Thérapies par Marie-Cécile et Edmond Ortigues en 1966. Respecti- le dialogue entre anthropologues et psychanalystes, en
traditionnelles
et psychanalyse, vement psychanalyste et philosophe, les auteurs parti- particulier, en France, dans les travaux de Charles-Henry
éd. Epel, 2014. cipent au groupe de recherche qui s’est créé autour de la Pradelles de Latour (2). 

N° 565/Mars 2016 • Le Magazine littéraire - 77


Dossier Œdipe • DU MYTHE À LA LITTÉRATURE

Au pied et à l’œil :
de quoi Œdipe est-il le nom ?
L’origine du nom du héros demeure mystérieuse, ce qui est loin d’être anecdotique pour lire et traduire
Sophocle. L’étymologie d’Œdipe peut renvoyer aux pieds (enflés ou transpercés), au regard (celui qui a vu
est aussi celui qui se crève les yeux), ou encore à une subtile dialectique entre lieu et savoir.
Par Daniel Loayza

S
Ancien élève de oit le nom du héros, « Œdipe ». Ce nom, On se rappelle la célèbre formule d’Héraclite : « Le sei-
l’École normale selon une étymologie populaire, est un com- gneur à qui appartient l’oracle de Delphes ni ne dit ni ne
supérieure, posé de deux éléments (Οἰδί-πους, Oidi- cache, mais signifie  (3). » Ce «  seigneur  » n’est autre
professeur pous, Œdi-pe), selon un procédé extrême- qu’Apollon, dit aussi Loxias, « l’Oblique », dont le sens
agrégé de
ment fréquent en grec. Le premier de ces parvient infailliblement à son but, mais par des voies qui
lettres classiques
éléments désignait l’enflure (cf. le français ne sont pas toujours droites. Si l’on interprète la formule
et titulaire
d’un DEA
« œdème »), et le second, le pied. L’ensemble du nom don- héraclitéenne comme s’il s’agissait non pas de l’énoncé
de philosophie, nait donc à entendre que le roi de Thèbes avait les pieds d’un fait (théologique) mais de la description d’un fonc-
Daniel Loayza enflés. Or le mot « pied » intervient assez fréquemment tionnement (logique ou linguistique), on notera que « le
est conseiller dans le texte de Sophocle. Un traducteur doit-il tenter d’en seigneur à qui appartient l’oracle de Delphes  » est ce
artistique à marquer littéralement toutes les occurrences ? qu’on appellerait aujourd’hui une description définie :
l’Odéon-Théâtre On peut estimer que non, en faisant remarquer que le cette expression est une autre façon d’identifier (par des
de l’Europe mot ποῦς (pous ; génitif ποδός, podos) apparaît trop sou- moyens verbaux) une certaine divinité. De ce point de
depuis 1996.
vent dans d’autres tragédies grecques pour être signifi- vue, « le seigneur à qui appartient l’oracle de Delphes » ne
Traducteur
catif, ce qui s’explique par deux ordres de raisons : il four- dit pas « Apollon » (puisque ce nom n’est pas énoncé),
(du grec ancien
et de l’anglais),
nit une synecdoque facile pour la jambe ; convenablement mais ne le cache pas non plus (puisque le référent divin
il vient de publier décliné, il offre aussi une manière commode de complé- ainsi désigné est identifié sans ambiguïté). Pourrait-on
sa propre version ter le schéma du trimètre, notamment en fin de vers en dire autant d’« Œdipe », « Celui-dont-le-pied-est-en-
d’Œdipe roi, (servant ainsi, si l’on ose dire, de cheville). Un philologue flé » ? Presque. Certes, ce nom ne dit ni ne cache, mais si-
de Sophocle. de la trempe de R. D. Dawe, fin connaisseur de Sophocle gnifie. Mais, dans le cas du dieu, la formule signifie déjà ;
s’il en est, considère donc qu’il ne convient pas de sur- dans le cas du mortel – c’est ce que la pièce nous donne à
interpréter les «  pieds  » qui surgissent çà et là dans voir –, le nom ne signifie pas encore tout à fait : il reste
Œdipe roi. Peut-être a-t-il raison. encore à déployer la plénitude de son (ou de ses) sens.
Reste que le seul moyen de permettre à un non-helléniste
de se rendre compte que les lois, au v. 866, ont des Œdipe s’interroge très tard sur son nom
« pieds » dans la première strophe du deuxième stasimon, Le « fragment » d’Héraclite admet d’ailleurs une autre lec-
et qu’un autre « pied » réapparaît dans l’antistrophe au ture, plus obvie ou moins oblique (c’est ainsi qu’il est com-
v. 878, est de s’efforcer de rendre leur présence sensible. pris le plus souvent). Il est alors bel et bien l’énoncé d’un
Et cela, même si «  the foot metaphor is so common in fait et nous apprend directement quelque chose de la façon
tragedy (1) ». Car non seulement ce « pied », pour un Grec, dont Loxias procède : lorsqu’il s’exprime par oracles, il ne
se retrouvait jusque dans le nom du rôle-titre, mais donne ni ne refuse du sens, mais en produit des signes, car
Œdipe roi, poème dont le héros cherche à déchiffrer son Apollon, être divin, se tient à la naissance même du sens
destin, c’est-à-dire aussi bien le sens et l’origine de son (rappelons que Delphes est l’ombilic de la terre). Maître du
À LIRE
Œdipe roi, nom, est également un tissu de paroles, voire d’échos so- lieu d’où provient l’oracle, le dieu est en amont du signe ; le
SOPHOCLE, nores, peut-être ourdi par un dieu. Les éléments du nom mortel, au contraire, erre en aval. Œdipe ne produit pas les
traduit du grec d’Œdipe ne cessent d’y affleurer et de faire signe, au point signes mais cherche à les déchiffrer. En particulier, il n’a
ancien par Daniel
Loayza, éd. GF, que « toute la tragédie d’Œdipe est […] comme contenue pas produit ce signe majeur de son origine qu’est son nom
304 p., 2,80 €. dans le jeu auquel se prête l’énigme de son nom (2) ». propre. « Œdipe » n’est peut-être d’abord un signe que pour

78 - Le Magazine littéraire • N° 565/Mars 2016


Œdipe et le
sphinx, d’après
Ingres, Francis
Bacon, 1983.

« Toute
la tragédie
d’Œdipe
est comme
contenue
dans le jeu
auquel
se prête
l’énigme de
son nom. »
Jean-Pierre
Vernant

(1) Cf. note de


R. D. Dawe au v. 878
de son édition
anglaise d’Œdipe roi,
révisée en 2006
chez Cambridge
ARTOTHEK - CHRISTIE’S/LA COLLECTION

University Press.
(2) Jean-Pierre Vernant,
dans « Ambiguïté
et renversement.
Sur la structure
énigmatique d’Œdipe
roi », Mythe et tragédie
en Grèce ancienne,
éd. François Maspero,
1972, p. 113.
(3) Cf. l’édition
nous, non pour lui, dans ce texte tragique où Sophocle pa- une tout autre interprétation. Mais le messager ne s’en des Fragments
raît inscrire ou tisser des indices en lesquels reconnaître le aperçoit pas – et Œdipe non plus. d’Héraclite procurée
par J.-F. Pradeau
style oblique de Loxias. Œdipe, lui, ne s’interroge que très De fait, ce premier élément pouvait également, pour un dans la collection GF,
tard sur le nom qu’il porte. Ce n’est que lorsqu’il reçoit Grec, être à la rigueur rapproché non pas d’un verbe signi- 2004 (le texte cité
confirmation, par le messager corinthien, de sa significa- fiant « être enflé » (οἰδέω, oidéô), mais du verbe « savoir » y porte le n° 143 ;
tion la plus manifeste, conforme à l’interprétation tradi- (οἶδα, oida). Ce verbe est bâti sur une racine ἰδ- (id-) signi- B93 dans
l’éd. Diels-Kranz ;
tionnelle – ce n’est que lorsqu’il s’entend rappeler qu’il a eu fiant « voir » qui a produit de nombreux dérivés, dont cer- 14 dans
les pieds transpercés (v. 1032) – que le « seigneur  (4) » de tains sont encore reconnaissables en français (cf. idée, l’éd. Marcovich).
(4) Cf. v. 284-286,
Thèbes demande aussitôt qui de son père ou de sa mère l’a idole, éidétique, etc.). Du point de vue de la morphologie où le même
nommé « Œdipe ». Le messager lui répond alors : οὐκ οἶδ᾽ verbale, οἶδα, oida, est ce qu’on appelle un parfait, une terme désigne
(ouk oid’<a>, avec élision de la voyelle finale), « je ne sais forme exprimant l’état acquis, le résultat présent d’une ac- successivement,
dans la bouche
pas », pointant ainsi vers l’autre valeur possible du premier tion passée : en grec, savoir, c’est avoir vu et disposer dé- du coryphée, Tirésias,
élément (oidi-) du nom de son interrogateur, et donc vers sormais, une fois pour toutes, de l’effet que cette >>> Apollon et Œdipe.

N° 565/Mars 2016 • Le Magazine littéraire - 79


Dossier Œdipe • DU MYTHE À LA LITTÉRATURE

>>> vision a inscrit en vous. Œdipe, héros du savoir (et


de l’ignorance), est un héros du « voir » (et de l’aveugle-
ment), en un sens qu’il appartient aux interprètes de pré-
ciser, mais qu’un traducteur doit s’efforcer, s’il se peut, de
ENTRE ENQUÊTE ET ORACLES,
mettre en relief : le motif de la vision, du regard, fonda-
mental dans cette tragédie au point de résonner à même Ancienne élève Le rapport à la divination structure
le nom de son héros, ne s’y laisse pas séparer de la ques- de l’École Œdipe roi. Chaque détour de l’intrigue
tion de la connaissance. Ce qui ne signifie pas que le rap- normale renvoie à un oracle. Et la tragédie du
port phonique entre Oidipous et oida doive être rendu (si supérieure, savoir associée à l’enquête d’Œdipe
Frédérique
tant est qu’il puisse l’être), mais plutôt qu’il faut toujours — qui, malgré les mises en garde du devin
Ildefonse
s’interroger, au fil de la traduction, sur les moyens de faire Tirésias puis de Jocaste, persiste dans son
est philosophe,
sentir l’importance d’un tel motif. directrice
désir de savoir — ne vaut qu’en rapport
de recherche aux oracles qui ponctuent l’intrigue.
« Celui-qui-sait-où » au CNRS À l’injonction d’Apollon de châtier les
Cela étant, si le premier élément du nom renvoie à un sa- et travaille assassins de Laïos répond l’incertitude
voir et non plus à une enflure, à quoi dès lors renvoie le se- actuellement d’Œdipe : « En quel pays sont-ils ?
cond ? On comprend qu’un pied puisse être enflé – mais en à une histoire Où découvrir/La trace malaisée à suivre
quel sens pourrait-il être « su » ? À cela, plusieurs réponses. de l’intériorité d’un crime ancien (1) ? » La voie indiquée
dans l’Antiquité
La plus classique : Œdipe est celui qui ne sait pas ce que si- serait celle de l’alèthurgie (2) de la preuve,
grecque.
gnifie la mutilation de ses propres pieds, mais qui va l’ap- de l’indice et du témoin : ce serait de
prendre ; il est aussi, comme le rappelle Vernant (op. cit., retrouver « un messager, un compagnon
p. 113), « l’homme qui sait […] l’énigme du pied, qui réus- de route/Qui ait tout vu et puisse nous
sit à déchiffrer […], l’“oracle” de la sinistre prophétesse, de en instruire utilement » (116-117). Or tous
la Sphinx au chant obscur » – et cette énigme, comme on sont morts sauf un, qui a fui et de ce
sait, portait sur une créature à nombre variable de pieds qu’il a vu n’a pu dire qu’une chose. Œdipe
(quatre le matin, deux à midi, trois le soir). demande laquelle, « car une seule pourrait
Mais une autre réponse possible est tapie dans le texte so- Le Meurtre en découvrir beaucoup » (120) : plusieurs
phocléen, et affleure aux v. 924-926, dans la question que de Laïos brigands ont abattu le roi « et non un
pose le messager corinthien à son arrivée devant le palais par Œdipe, seul » (122-123). C’est ce point – qu’« un
royal de Thèbes : « Étrangers, pourrais-je apprendre de vous Joseph-Paul ne peut être égal à plusieurs » (845) – qui,
où [ποῦ, pou] se trouve le palais du roi Œdipe ? Ou plutôt Blanc, 1867. au long de la tragédie, nourrira l’espoir
sa personne, pour peu que vous sachiez où [ποῦ, pou]. » Si
le -ποῦς (-pous) d’Οἰδί-πους, Oidi-pous, recèle aussi un -ποῦ
(-pou), nous voilà lancés sur une autre piste. En grec, ποῦ
(pou) est en effet un adverbe interrogatif (« où ? », lorsque
la question porte sur la situation, le lieu où l’on se trouve),
ce qui invite à interpréter le nom du héros comme signi-
fiant « Celui-qui-sait-où ». Le fait que le nom d’Œdipe ait
(par exemple) plusieurs formes au génitif (Οἰδίπου, Oidi-
pou, forme usuelle dans les passages dramatiques des tra-
gédies, et Οἰδιπόδα, Oidipoda, forme dorienne attestée
dans quelques passages lyriques, dont le v. 496 de la pré-
IMAGE BEAUX-ARTS DE PARIS, DIST. RMN-GRAND PALAIS

sente tragédie) ne constitue pas en soi une objection, au


contraire : le second élément d’Οἰδι-πόδα, Oidi-poda, peut
en effet évoquer l’adjectif interrogatif ποδαπός, podapos,
dont le sens est « de quel pays, d’où, de quelle origine ? ».
Inutile d’insister sur l’importance des lieux dans la vie et
dans la quête d’Œdipe le voyageur (ὁδοίπορος, hodoiporos).
Voyez sa récapitulation, aux v. 1391-1412, du trajet qui l’a
conduit du Cithéron à Corinthe, puis au triple carrefour du
parricide, et enfin au mariage thébain avec sa mère – c’est-à-
dire au point même où il fut engendré, affolant ainsi >>>

80 - Le Magazine littéraire • N° 565/Mars 2016


DEUX RÉGIMES RIVAUX DE VÉRITÉ Par Frédérique Ildefonse
d’Œdipe. En premier lieu, la recherche l’avait contraint de lui révéler qu’il était de l’intelligence en tant qu’elle prétend
du meurtrier revient au dieu qui l’assigne : le meurtrier de son père, Tirésias concluait passer outre la médiation de l’oracle.
« C’est à Phoïbos [Apollon] de révéler le ainsi : « […] si tu me convaincs d’erreur, Œdipe a cru pouvoir se tenir seul face
criminel » (278-279). Mais puisqu’il est tu pourras dire que je n’entends rien à la puissance des dieux, cherchant aussi
impossible pour les hommes, comme le aux oracles » (460-462). L’hésitation et la vérité dont il dispute le monopole
rappelle Œdipe, de contraindre les dieux, l’incertitude du chœur portent alors sur au devin. Il ne remet pas en cause
le coryphée évoque le devin en second l’oracle autant que sur ce qui est à venir : la puissance du dieu mais celle de l’oracle.
choix : « […] un voyant partageant au plus « Terrible, terrible est le trouble où le sage Or il n’est pas de puissance du dieu
près la vue du dieu,/ Le seigneur Tirésias, augure me jette –/ Sans approuver sans celle de l’oracle, alors que c’est
qui sert notre seigneur Phoïbos./ ni m’opposer, je ne sais plus que dire,/ cette liaison qu’Œdipe rejetait – selon
Quiconque s’informe/ Auprès de Mon attente vole en tous sens sans voir le chœur : « Zeus et Apollon sont subtils,
lui, seigneur, serait instruit très ni présent ni futur » (484-486). connaissent le monde des hommes,/ Mais
clairement » (283-287). Ainsi, à défaut Quand Œdipe confie à Jocaste la qu’un devin, simple mortel, en sache plus
du témoin, c’est Tirésias qui paraît et peut révélation faite par Tirésias, celle-ci que moi/ N’est pas une vérité sûre –
confondre le criminel : « En [lui] seul cherche à le rassurer en lui enseignant pourtant la sagesse d’un homme/
parmi les hommes réside la vérité » (299). « que nul être mortel/Ne détient Peut surpasser celle d’un autre sage »
Foucault (3) a mis en évidence que Tirésias la moindre part de l’art divinatoire » (498-504). Œdipe roi énonce le risque
ne doit pas à un art, une tekhnè, son lien (708-710). À ses yeux, l’oracle qui et brandit la menace de ce dont
à la vérité, qui est lien de nature (phusis, annonçait à Laïos qu’il périrait de la main La Disparition des oracles de Plutarque
du verbe phuô, « pousser », comme de l’enfant n’était pas « de Phoïbos dressera le constat : « Car les oracles sur
une plante) : la vérité a poussé en lui en personne, mais de ses serviteurs » Laïos, les très antiques prophéties,/ Voici
(empephuken) et en lui seul. Tirésias dit (711-712) – « en l’occurrence, Apollon qu’on les efface, elles succombent –/
encore qu’il nourrit en lui la vérité (356), n’accomplit rien » de ce qu’« avaient défini On ne voit plus honorer Apollon/ Et le
que ce qu’il dit a pour garant la puissance les paroles oraculaires ». Ainsi « ce dont divin s’évanouit » (906-910). En se disant
de la vérité. Mais Œdipe lui rétorque que un dieu voudra user, lui-même saura sans fils de la fortune (1080), Œdipe cherche
la vérité a de la puissance sauf pour lui, mal le faire paraître » (724-725) – « lui- à s’arracher à la parenté qui, fausse ou
« aveugle qu’il est des yeux, des oreilles même », en grec autos, c’est-à-dire lui vraie, l’enchaîne au destin – et se délie
et de l’esprit » (370-371). Celui qui a seul, sans la médiation des oracles. une nouvelle fois des oracles. Désormais,
rapport à la puissance de la vérité, c’est Puisque, pour elle, Laïos n’est pas mort de dit-il, après s’être aveuglé, « que ma
celui qui a des oreilles, un esprit, des yeux, la main de son enfant, « à l’avenir, aucun vie aille/ Où l’occasion le dictera »
le témoin et celui qui verra le témoin. oracle ne [lui] fera tourner les yeux d’un (1512-1513). C’est la voie que lui indiquait
côté plutôt que l’autre ». Quand le Jocaste ; quand il lui demandait
« Oracles divins, où êtes-vous ? » messager annonce la mort de Polybe, elle « comment ne pas redouter le lit
Quelle confiance peut-on en effet placer s’écrie : « Ah, oracles divins, où êtes-vous maternel », elle répondait : « Pourquoi
en Tirésias ? « Car enfin, dis-le-moi, devin, à présent ? » À la fin de la pièce, Œdipe l’être humain craindrait-il, lui sur qui règne
quand te montres-tu clairvoyant ? » (390). demande à Créon de le jeter hors du pays, la fortune/ Et qui ne peut rien prévoir
L’énigme de la Sphinx, qu’Œdipe seul dans des lieux où personne ne puisse plus de clair ?/ Vivre au hasard et comme
put résoudre, a montré l’impuissance lui adresser la parole. Créon dit qu’il on peut, voilà le mieux » (977-979). 
du devin, de la divination par les oiseaux, l’aurait déjà fait s’il n’avait pas, par-dessus
(1) Œdipe roi, Sophocle, v. 99, traduction de
et la seule puissance de la réflexion tout, voulu savoir du dieu « comment
D. Loayza pour GF Flammarion (2015). Le numéro
(gnômè) (391-398). Si l’enjeu, rappelé par agir ». Œdipe souligne que « son oracle des vers est entre parenthèses.
le coryphée, est d’examiner comment s’est tout à fait manifesté » : il est de faire (2) Ce terme signifie « production de vérité » : voir
Michel Foucault, Du gouvernement des vivants,
« résoudre au mieux l’oracle divin » (407), périr le parricide. Mais Créon préfère (Seuil, 2012, p. 39), qui montre dans Œdipe roi le
ce qu’Œdipe remet en cause, c’est le « s’instruire à fond de ce qu’il faut faire ». conflit entre « l’alèthurgie religieuse et rituelle de la
monopole de la divination, manteia, dans La démesure, l’hubris d’Œdipe n’est pas consultation oraculaire » et « l’alèthurgie judiciaire qui
comporte une enquête » et « implique la convocation,
le rapport à la vérité, la vérité du destin. celle de la seule intelligence, ni celle l’interrogation et la confrontation des témoins ».
À l’issue de son entrevue avec Œdipe, qui de l’intelligence qui défierait le dieu, mais (3) Ibid., p. 54.

N° 565/Mars 2016 • Le Magazine littéraire - 81


Dossier Œdipe • DU MYTHE À LA LITTÉRATURE

Repères >>> un ordre qui jusque-là était strictement chronolo-


gique et lui substituant un chaos qui ne lui permet plus
LE PITCH D’ŒDIPE d’occuper un lieu pensable parmi les hommes… « Les
On a conservé deux tragédies de Sophocle mettant en
scène Œdipe : Œdipe roi, représenté vers 425 av. J.-C.,
hommes meurent [disait le médecin présocratique Alc-
et Œdipe à Colone, représenté en 406-405 av. J.-C. méon de Crotone] parce qu’ils ne peuvent pas joindre le
Œdipe roi commence au moment où Œdipe est commencement et la fin » (éd. Diels-Kranz, fragment B II).
devenu roi de Thèbes aux côtés de la reine Jocaste. D’une certaine façon, tout le début de la tragédie porte sur
Il n’écoute pas les avertissements de Tirésias le devin.
l’ignorance d’Œdipe quant au lieu où il se trouve (cf. ce que
Coupable d’hubris, de démesure, il finira exilé par
Créon. Mais l’histoire d’Œdipe commence avant cela. lui dit Tirésias, v. 412 sqq.), et sa conclusion tourne autour
À l’origine, Thèbes est gouvernée par Laïos et Jocaste. de cette question : une fois qu’Œdipe a rejoint son com-
Un jour, après avoir consulté l’oracle d’Apollon, ils mencement, quelle fin lui assigner, quelle place, quel lieu
apprennent que, s’ils ont un fils, celui-ci tuera son père pour celui qui n’aurait pas dû avoir lieu, comment l’arra-
et épousera sa mère. Quand l’enfant naît, il est donc
abandonné sur le mont Cithéron, les pieds liés. Recueilli
cher au cercle de la souillure alors même que ce cercle est
par des bergers, il est confié à un voyageur, qui le dans son cas déjà refermé, et depuis toujours ?
baptise Œdipe (la prononciation correcte est « édipe » Dans les deux cas, le « savoir » et le « lieu » sont en relation
et signifie « celui qui a les pieds enflés ») et l’élève d’exclusion mutuelle : si Œdipe a un lieu, il n’a pas le sa-
à Corinthe, comme s’il était son fils. En consultant voir ; dès lors qu’il a le savoir, il n’a plus de lieu – et pour-
Apollon, Œdipe apprend qu’il est victime d’une
malédiction : s’il retourne sur sa terre natale, il tuera tant son nom semble dire le contraire de cette incompati-
son père et épousera sa mère. Croyant échapper bilité entre « lieu » et « savoir ». Voyez aussi ses toutes
à son destin, Œdipe fuit sa famille adoptive. En chemin, premières questions à son retour sur scène après s’être
il croise un homme avec lequel il se bat car celui-ci crevé les yeux (« Dans mon malheur, vers quel pays suis-je
refuse de lui céder le passage. Il le tue, sans savoir
emporté ? », v. 1307 sqq. ; cf. en outre v. 1458 et 1513). So-
qu’il s’agit de son père, Laïos. Arrivé à Thèbes, Œdipe
se trouve face à la Sphinx qui garde les portes de la ville phocle conduira à son terme la question du lieu d’Œdipe
et soumet tous les voyageurs à une énigme : ceux dans l’un de ses ultimes chefs-d’œuvre, Œdipe à Colone, que
qui ne donnent pas la bonne réponse sont dévorés. son fils fit représenter à titre posthume en 401 av. J.-C.
À sa question (« Quel être, pourvu d’une seule voix, D’un côté, donc, le nom d’Œdipe conduit à ses pieds ; de
a d’abord quatre jambes le matin, puis deux jambes
le midi, et trois jambes le soir ? »), Œdipe donne
l’autre, il ramène à ses yeux. Et ces yeux finissent crevés,
la bonne réponse : l’homme. Les Thébains le nomment comme les pieds ont été transpercés. Sophocle a-t-il voulu
roi. Il épouse Jocaste et lui fait quatre enfants : Étéocle, rendre sensible cette conjonction ? Si l’on rapproche les
Polynice, Antigone, Ismène. Ils vivent heureux. v. 718 et 1032 du v. 1270, le retour d’un même terme pa-
Des années plus tard, la peste décime la ville. Selon
raît suggérer un lien entre les deux mutilations. Ce terme
l’oracle de Delphes, seule la résolution du meurtre
de Laïos endiguera l’épidémie. Œdipe mène l’enquête récurrent, qui n’apparaît nulle part ailleurs dans l’en-
et découvre l’horrible vérité. Jocaste se suicide, semble du texte est (au pluriel) ἆρθρα, arthra, « articula-
son fils et mari se crève les yeux et part en exil, tions, jointures », mais aussi « cavités, glènes, » ou, pour
guidé par Antigone, sa fille. Il meurt une fois arrivé les yeux, « orbites »… Ainsi, non seulement l’« œil » mé-
à Colone, lieu de culte des maléfiques Érynies.
rite sans doute, non moins que le « pied », d’être manifesté
dans la traduction aussi littéralement qu’il se peut, comme
LES ANTÉCÉDENTS D’UN MYTHE signe dont le sens n’est pas épuisé par l’usage ponctuel
La figure d’Œdipe apparaît dans deux épopées d’un qu’en fait tel ou tel personnage (5) –, mais, en outre, il fau-
cycle épique consacré à la famille royale de Thèbes. drait trouver un moyen de marquer qu’il existe une arti-
L’Œdipodie, attribuée au poète lacédémonien Cinéthon
(viie siècle avant J.-C.) : la Sphinx est déjà présente dans
culation (indiquée par un détail textuel signifiant lui-
cette épopée de 6600 hexamètres. Mais Étéocle et même l’articulation !) liant la blessure au pied (subie, et
Polynice sont supposés être issus d’un autre mariage reçue d’un autre) à la blessure de l’œil (voulue, et infligée
d’Œdipe, avec une certaine Euryganea. La Thébaïde par soi-même (6))… Tel est le genre de problèmes auxquels
est elle centrée sur le conflit entre Œdipe devenu vieux
un traducteur de Sophocle est amené à se heurter. 
et ses deux fils, qu’il maudit ; ce qui mènera ensuite à la
guerre dite des sept chefs. Œdipe est mentionné dans (5) D’où les choix (par exemple) des v. 131, 446 ou 987.
L’Iliade au chant xxiii et au chant xi de L’Odyssée, au (6) R. D. Dawe est circonspect sur ces échos : ἄρθρα ποδῶν, arthra
podôn, n’est selon lui qu’une périphrase pour « pieds », de même
moment où Ulysse, au royaume des morts, aperçoit
qu’ἄρθρα κύκλων, arthra kuklôn, n’est qu’une périphrase pour « yeux »,
l’ombre de la mère d’Œdipe, nommée Épicaste et non
comme dans d’autres passages de Sophocle ou d’Euripide qu’il allègue
pas Jocaste. On trouve également des traces d’Œdipe (voir ses notes ad loc.). Il ne s’agit pas tant de soutenir qu’un
dans un fragment du poète Pindare (« l’énigme tel rapprochement ait été voulu par Sophocle, ni qu’il soit significatif.
des mâchoires sauvages d’une vierge », la Sphinx), Simplement, aucune traduction publiée ne donne au lecteur une chance
ainsi que dans sa deuxième Olympique. Sarah Chiche de faire le rapprochement entre les trois vers.

82 - Le Magazine littéraire • N° 565/Mars 2016


Les résurrections d’un héros
Si les avatars œdipiens sont innombrables dans la littérature, ils demeurent pour l’essentiel allusifs
ou cryptés. Les adaptations explicites du mythe, intimidant, restent assez rares et se concentrent sur
deux périodes : la seconde moitié du xviie siècle et les années 1920-1940.
Par Sébastien Rongier

L
Écrivain e mythe est une hypothèse infinie, sans cesse Athènes via Colone), ou encore une mise en scène de la
et essayiste, en invention. Marcel Detienne rappelle dans culpabilité. Eschyle évoque la figure œdipienne dans Les
Sébastien Rongier L’Invention de la mythologie qu’il est un espace Sept contre Thèbes, Sophocle consacre trois pièces à Œdipe.
est membre de débordement, « un site provisoire, une place Commençant par la figure absente d’Œdipe dans Anti-
du comité de
ouverte, un lieu nomade ». De l’Antiquité au gone, c’est avec Œdipe roi qu’il fixe la figure mythique dans
rédaction de
monde contemporain, les formes artistiques une structure dramatique complexe, admirée par Aris-
Remue.net.
Derniers
traversent les mythes. Le legs œdipien n’est pas seule- tote. Si l’on garde en mémoire la fin tragique d’Œdipe roi
ouvrages parus : ment l’occasion d’imitations, il est le lieu d’interrogations (suicide de Jocaste, yeux percés et bannissement du roi
78 (Fayard, 2015) et d’invention de formes. Car le mythe n’est pas seule- maudit), on oublie souvent que Sophocle revient, à la fin
et Théorie ment la mise en scène d’archétypes (moraux, héroïques de sa vie, sur les derniers pas de l’exilé aveugle dans Œdipe
des fantômes ou mystiques), il est surtout le moment fondateur d’un à Colone. On trouve quelques références chez Homère,
(Les Belles lettres, imaginaire culturel. Euripide ou Pindare, et une version latine chez Sénèque.
février 2016). La littérature est au cœur du processus mythologique et Mais Sophocle fixe une tradition à partir de laquelle de
d’une relation conflictuelle. Si l’on envisage le mythe nombreux auteurs de théâtre vont réécrire, adapter ou
comme une parole archaïque, sa transformation littéraire corriger le parcours d’Œdipe.
ouvre différentes interprétations. Le passage à l’écriture
(le logos) peut être envisagé comme une perte du carac- Tentatives de Corneille et de Voltaire
tère sacré et mystérieux du muthos (voir Lévi-Strauss ou Il y a deux grands moments en France qui pratiquent la
les distinctions de Vernant). Cependant, la littérature relecture et l’appropriation littéraire des mythes et des
reste le vecteur privilégié du mythe. On peut donc pen- œuvres de l’Antiquité, la seconde moitié du xviie siècle
ser la littérature comme accomplissant le mythe, actua- classique et les décennies 1920-1940. L’esthétique clas-
lisant sa vérité. Les réflexions autour du mythe littéraire sique repose d’abord sur une relecture des auteurs de
(de Philippe Sellier à la mythocritique de Pierre Brunel) l’Antiquité. La question est moins celle de la simple imi-
posent l’écriture littéraire comme le moment fondamen- tation qu’un travail sur et avec les modèles, à partir de
tal d’une pensée du mythe. Si la mécanique mythologique la  variation qui devient un espace littéraire de
implique le littéraire, l’idée de réécriture apparaît être renouvellement.
l’huile qui fait tourner le rouage, l’analyse désormais clas- En 1659, Pierre Corneille élabore dans son Œdipe une tra-
sique des relations intertextuelles de Gérard Genette gédie qui s’appuie sur la pièce de Sénèque tout en lui ôtant
ayant permis d’éclairer ces relations entre les textes. Le sa sombre épaisseur tragique (nécromancie et mort sur
mythe appelle donc une esthétique du déplacement, une scène de Jocaste chez Sénèque). Corneille inclut de nou-
forme de dialogue, entre répétition et variation, trans- veaux personnages (Dircé et Thésée), qui complexifient
position et adaptation. une situation politique, affadissant la figure œdipienne.
Peut-être est-ce en réécrivant incessamment Œdipe que Voltaire fut d’abord dramaturge et tragédien. Sa première
l’on peut espérer percer son énigme, approcher sa sagesse pièce sous son nom de plume est en 1718 un Œdipe, tra-
errante ? Car le récit d’Œdipe ne se réduit pas à l’axiolo- gédie en cinq actes avec chœurs. Le jeune homme de
gie du meurtre du père et de l’inceste. La figure œdipienne 24 ans rêve sans doute d’être le dernier des classiques,
est également celle de la mise en scène du savoir, de la re- avant de bifurquer. Sa tragédie déplace la légende œdi-
cherche de la vérité et d’une complexe perspective ora- pienne à partir du personnage de Philoctète, ancien
culaire, ou encore un grand récit sur l’abandon et l’amour amant de Jocaste et figure d’un pouvoir sans fautes. Dé-
filial. C’est aussi une figuration du pouvoir ou de la jus- plaçant l’enquête et la révélation, la pièce ne trouve pas
tice (la géopolitique des trois cités : Corinthe, Thèbes, son équilibre, ayant effacé Créon et Tirésias. >>>

N° 565/Mars 2016 • Le Magazine littéraire - 83


Dossier Œdipe • DU MYTHE À LA LITTÉRATURE

>>> Au xxe siècle, la génération de l’entre-deux-guerres La Machine


revisite les mythes de l’Antiquité pour interroger la na- infernale, texte
ture de l’homme et déterminer les caractéristiques du tra- et illustration
gique moderne. Cocteau, Anouilh et Gide partagent ce de Jean Cocteau
goût pour une relecture d’Œdipe. Jean Cocteau est le plus pour l’édition
audacieux. La Machine infernale (1932) vient à la suite originale (1934).
d’Œdipus rex, opéra-oratorio écrit en 1925-1926 à la de-
mande d’Igor Stravinski. Si le quatrième acte de la pièce
reprend le texte de Sophocle, la pièce au titre program-
matique transmue le tragique avec une désinvolture Gravure de 1664
ironique (la Sphinx, ou Tirésias surnommé Zizi par Jo- pour le frontispice
caste). La pièce commence par le fantôme de Laïos han- d’une édition de
tant les remparts de Thèbes. Le parallèle avec Hamlet est l’Œdipe de Pierre
assez évident (amplifié par le duo comique des soldats ou Corneille (1659).
le fantôme de Jocaste). La
pièce de Voltaire peut être
une autre référence, puisque
le grand prêtre découvre le
dérèglement de la cité grâce

SELVA/LEEMAGE
au fantôme de Laïos (I, iii).
La Machine infernale accom-
plit une réécriture moderne
du tragique tout en satis- en 2003 et ses lettres finales au père/au fils. L’écriture ro-
faisant le penchant paro- manesque contourne Œdipe, à l’image d’Alain Robbe-
dique et son goût du mélange Grillet dans son premier texte publié. Comme Rauschen-
des genres. berg effaça en 1953 un dessin de De Kooning,
Les relectures d’André Gide Robbe-Grillet, la même année, intitule son inaugural
et de Jean Anouilh sont plus récit œdipien Les Gommes. L’écrivain travaille l’Œdipe roi
littérales et moins enlevées. de Sophocle, comme le titre-programme l’indique, par
L’Œdipe du premier (1930) déplacement et effacement. Restent des traces (ruines
reprend les thèmes de de Thèbes, rue de Corinthe, ivrogne en sphinx, etc.) et
l’Œdipe roi de Sophocle, in- une structure d’écriture reposant sur une évanescence
sistant sur les conditions du narrative et l’enquête sur un meurtre commis ou à venir
pouvoir, les enjeux du par un enquêteur, Wallas, bientôt « maudit » pour avoir
libre arbitre et de la famille peut-être tué un homme qui serait son père. Robbe-
AKG-IMAGES

(presque bourgeoise), et don- Grillet renoue avec Œdipe en jouant avec les codes du
nant une coloration morale polar : ce que contresignera, quelque quarante ans plus
voire chrétienne à la pièce, peut-être en lien avec son ami Les Gommes tard, l’adaptation par Didier Lamaison d’Œdipe roi dans
Henri Ghéon, ce dernier rédigeant en 1939 une version de Robbe- la « Série noire » (lire aussi ci-contre).
chrétienne avec Œdipe ou le Crépuscule des dieux. Reste la Grillet L’autre grand roman qui travaille la figure d’Œdipe est
surprise de Jean Anouilh qui, en 1978, écrit une varia- portent bien Œdipe sur la route d’Henry Bauchau (1995). Il suit l’Œdipe
tion du texte de Sophocle avec Œdipe ou le Roi boiteux. leur nom : de l’après, celui d’Œdipe à Colone, c’est-à-dire la figure de
Comme Sophocle, il revient à Œdipe après Antigone un décalque l’aveugle exilé, maudit par tous, mais soutenu par sa fille
(1944) pour faire résonner encore l’incertitude fonda- œdipien qui Antigone. L’auteur retrace un parcours vers la mort comme
mentale de l’homme. efface toute un mouvement de connaissance et de rédemption, l’écri-
référence ture cherchant à s’approcher de l’archaïque du mythe par
Le roman avance masqué directe à son la violence, le chant, la danse, et surtout une longue sa-
Le tournant psychanalytique, après avoir scellé la figure modèle. gesse errante, construisant un sens au cœur de la nuit. Le
d’Œdipe en son épicentre, a eu tendance à figer l’appro- mythe d’Œdipe est à venir, dans de nouvelles écritures,
priation moderne et contemporaine du mythe. Le théâtre comme l’indique l’excipit d’Henry Bauchau par la voix
reste l’espace où se déposent encore les pas d’Œdipe, d’Antigone : « Le chemin a disparu peut-être, mais Œdipe
comme la réélaboration de Wajdi Mouawad avec Incendies est encore, est toujours sur la route. » P

84 - Le Magazine littéraire • N° 565/Mars 2016


Le premier des détectives
Œdipe doit se faire enquêteur pour percer le secret de sa propre malédiction : son ombre
et ses paradoxes flottent dans tout le genre policier, de Conan Doyle à Raymond Chandler.
Par Nicolas Tellop

D
Collaborateur ans Le Tombeau d’Œdipe (1), William Marx absurde d’un Camus. L’humilité de Didier Lamaison est
des revues explique combien le lecteur contempo- à double tranchant : en s’effaçant derrière le mythe, l’au-
Kaboom, rain ignore tout de ce que fut la tragédie teur efface du même coup son modèle principal, Sophocle,
Neuvième Art antique. Si elle continue à être lue, si pour souligner l’universalité d’une figure qui appartient
2.0, Chro ou
nous croyons encore la connaître, si mal- désormais à tous, et en particulier au genre policier. La
Diacritik, Nicolas
gré la distance temporelle elle nous provocation de l’auteur consiste à emballer le mythe dans
Tellop vient de
contribuer à
touche toujours et contribue à nous construire, elle n’en une contemporanéité populaire, là où la plupart du temps
l’ouvrage collectif a pas moins été transformée. En la considérant par-dessus il est importé par la contrebande. C’est pourquoi les ré-
Vies et morts les siècles, notre regard l’a altérée et défigurée, au point où éditions ultérieures n’ont plus vraiment le même sens ni
des super-héros, nous la confondons désormais avec la conceptualisation la même saveur. Cet Œdipe roi atteint toute sa dimension
dirigé par philosophique du « tragique », bien plus récente. Sans sous une couverture immédiatement identifiable au
Laurent de Sutter doute ne comprendrons-nous jamais vraiment l’impor- roman de gare, comme s’il n’était plus seulement ques-
(PUF, 2016). tance d’une telle représentation dans le rituel public qu’elle tion de littérature mais de pop art. Cet art s’appuie sur
impliquait, pas plus que la puissance proprement physio- d’autres formes artistiques préexistantes et se développe
logique de la catharsis vantée par Aristote. Les nobles an- sur deux niveaux : un premier, extérieur, qui simplifie l’ex-
ciens qui présidaient au culte de Dionysos et aux concours pression (ici la réécriture) ; un second, intérieur, qui
dramaturgiques ne saisiraient pas davantage la raison consiste à saisir la vérité de son objet (la nature de la tra-
pour laquelle l’intrigue d’Œdipe roi est désormais réputée gédie ramenée au polar, en une union atemporelle). Avec
comme le premier récit policier de l’histoire de la littéra- cette couverture, l’auteur nous indique que toute desti-
ture. C’est néanmoins par la grâce de cette transformation née procède d’une enquête, et toute enquête cherche à re-
que la tragédie parvient à nous atteindre aujourd’hui. tracer la destinée des origines.
Le héros de Didier Lamaison est décrit tout au long du
Traduit du mythe roman comme un ennemi des secrets, un expert en « sa-
En 1994 paraît ce qui pourrait être considéré comme un gacité », un jeune homme courageux qui vainc la Sphinx
manifeste. C’est encore l’époque où Gallimard édite la col- grâce à « un jeu d’esprits. Une séance de devinettes ! ». Il
lection « Série noire » aux couleurs de son emblématique se définit lui-même ainsi : « Œdipe cherche la vérité. Œdipe
À LIRE ligne graphique originelle : cernée d’un liseré blanc, une rend la justice ! »
Œdipe roi, encre noire comme le crime et comme la nuit s’étale sur
adapté du grec
ancien par la couverture, du fond de laquelle jaillit le titre aux lettres Élémentaire, ma chère Sphinx !
DIDIER LAMAISON, balayées par une lampe torche imaginaire qui les teinte de Ces détails lorgnent vers les grands détectives de la litté-
éd. Galllimard, jaune : Œdipe roi. Aucun auteur n’est indiqué, seule la men- rature populaire, et, si l’on ajoute que « son esprit travail-
« Série noire »,
160 p., 8,20 €.  tion « traduit du mythe par Didier Lamaison » apparaît lait avec la rapidité d’Hermès » et qu’il cherche à mener
discrètement en italique. Ce livre n’est pourtant pas une une « réflexion personnelle […] avec une rigueur toute ma-
traduction au sens littéral, mais bel et bien une réécriture thématique », l’identification avec la figure de Sherlock
qui réinvestit la tragédie par le prisme du roman. Holmes est totale. Les personnages de Sophocle et de
Le projet est beau, d’autant que l’écrivain ne tente aucune sir Arthur Conan Doyle sont tous deux connus pour leur
modernisation autre que celle de l’écriture. Son Œdipe roi légendaire maîtrise de la déduction logique – au point où,
(1)Le Tombeau
se déroule en Grèce antique et en adopte tous les éléments au lieu de s’écrier « Eurêka », on serait à peine étonné si
d’Œdipe. Pour contextuels ; en revanche, le style oscille entre la séche- Œdipe se fendait d’un « Élémentaire, ma chère Sphinx »
une tragédie sans resse du réalisme noir, la poésie crépusculaire caractéris- en résolvant son rébus. Cependant, Œdipe s’abuse jusqu’à
tragique, William
Marx, éd. de Minuit, tique de la maison et une écriture blanche héritée aussi l’ultime révélation sur l’identité de l’assassin de Laïos. Son
« Paradoxe », 2012. bien des auteurs américains que de l’existentialisme esprit d’analyse s’est refusé à entrevoir la vérité, >>>

N° 565/Mars 2016 • Le Magazine littéraire - 85


Dossier Œdipe • DU MYTHE À LA LITTÉRATURE

>>> surtout qu’il n’était pas en possession de toutes les l’importance ne peut être admise. Le détective de Baker
données du problème. Dans Le Ruban moucheté, Holmes a Street en fait encore la remarque dans Le Chien des Bas-
failli commettre une faute comparable et en tire les leçons : kerville : « Le détail qui semble compliquer un cas devient,
« J’en étais arrivé […] à une conclusion entièrement erro- pour peu qu’il soit considéré et manié scientifiquement,
née. Ce qui montre, mon cher Watson, combien il est pé- celui qui permet au contraire de l’élucider le plus complè-
rilleux de raisonner à partir de prémisses incomplètes. » tement. » Le détective est celui qui sait ouvrir les yeux, qui
Si Œdipe n’a pas encore parfait son apprentissage en ma- garde son objectivité sans se détourner de la vérité en ce
tière de lucidité, un autre personnage de la tragédie pour- qu’elle a d’inconcevable. En cette seconde moitié du
rait prétendre encore mieux à une filiation avec Holmes : xixe siècle, la très fameuse (et bien réelle) agence de dé-
l’oracle Tirésias. Didier Lamaison note que son « secret re- tectives américaine Pinkerton ne s’était pas trompée en
posait sur une constatation de pur bon sens » : « Les mes- choisissant comme logo un œil grand ouvert assorti de la
sages délivrés par la Pythie vous paraissent obscurs, mur- devise « We never sleep » : le bon enquêteur ne se laisse ja-
murait-il dans l’ombre de sa tanière. Mais celui qui cherche mais aller au sommeil de la raison qui – on le sait depuis
une clé pour les rendre compréhensibles se fourvoie bien Sherlock Goya – est le seul capable d’engendrer des monstres. Dans
sûr. » L’oracle se distingue en ce qu’il voit l’évidence là où Holmes Œdipe roi, Tirésias a un homologue, Ténéros, qui serait un
les autres ne remarquent rien. La vérité est élémentaire peut être ancêtre du calamiteux inspecteur Lestrade, condamné à
à celui qui ouvre les yeux, seulement « Thèbes est le considéré tordre maladroitement le réel pour l’accorder à sa conve-
royaume des aveugles ». Tirésias est lui-même non voyant, comme nance. C’est ignorer que, à Londres comme à Delphes, les
mais il en tire toute sa clairvoyance : son handicap phy- un oracle de dieux et le réel sont les seuls à faire signe et à créer du sens.
sique le libère des erreurs communes, conforme au stéréo- la modernité : Sherlock Holmes est un oracle de notre modernité.
type identifiant cécité et sagesse. « Ce sont vos yeux […] « Le monde
qui vous empêchent de voir », affirme-t-il. Holmes n’est est plein de Thèbes est-elle une chambre jaune ?
certes pas aveugle, mais il voit comme Tirésias ce qu’au- choses claires S’il y a un détective qui fait la jonction avec Œdipe, c’est
cun autre ne voit. Dans Le Chien des Baskerville, il déplore que personne Rouletabille. Les deux premières aventures du jeune re-
que « le monde est plein de choses claires que personne ne remarque porter imaginé par Gaston Leroux mettent en perspec-
ne remarque jamais ». Le détective synthétise jusqu’à jamais. » tive l’enquête œdipienne. En faisant suite au Mystère de
l’aphorisme l’apparente contradiction entre obscurité et la chambre jaune, Le Parfum de la dame en noir place
vérité dans Le Signe des quatre : « Lorsque vous avez éli- l’énigme intime en prolongement de l’énigme policière,
miné l’impossible, ce qui reste, si improbable soit-il, est soulignant ainsi que toute enquête devient fatalement
nécessairement la vérité. » une enquête sur soi. En élucidant dans le premier roman
L’erreur d’Œdipe réside dans cette inaptitude à envisager l’agression de la belle Mathilde en chambre close, Roule-
la part de possibilité dans le douteux, à distinguer ce que tabille s’approche du secret de ses origines, qui se dévoi-
les ténèbres peuvent receler de lumière en leur sein. L’im- lera au tome suivant. Dans ses recherches, le héros est re-
probabilité se mesure dans ce que chacun n’est pas prêt à La Vie privée de monté aux sources de sa propre enfance et au souvenir
accepter, c’est le doute que l’on efface trop vite, c’est le Sherlock Holmes, d’une inconnue toute de noir vêtue venant rendre visite
détail qui semble ne pas avoir d’importance ou dont Billy Wilder, 1970. à l’orphelin qu’il était. Or il s’avère que sa mère, la dame
en noir et Mathilde ne sont qu’une seule et même per-
sonne – tandis que son père se révèle être le terrible mal-
faiteur déguisé sous les traits de l’inspecteur rival du re-
porter et agresseur de Mathilde dans la chambre jaune.
Le schéma des révélations et l’interchangeabilité des rôles
rappellent très clairement le mythe antique : la compéti-
tion entre deux hommes se mue en rivalité entre père et
fils, tandis que la complicité avec l’héroïne sous-tend un
amour maternel.
Et puis, le principe du crime en chambre close n’est pas
sans résonance avec le mystère qui hante Thèbes, cité en-
fermée dans son silence, bloquée par une malédiction liée
BCA/RUE DES ARCHIVES

à son passé lointain, cloîtrée dans l’horreur de sa culpabi-


lité. Les sept portes qui cernent la ville gardent le secret
de son malheur tout comme la chambre de Mathilde fer-
mée à double tour conserve la honte de sa faute.

86 - Le Magazine littéraire • N° 565/Mars 2016


Le Grand
Sommeil (1946),
Howard Hawks.
Avec Humphrey
Bogart et
Lauren Bacall.

WARNER BROS/THE KOBAL COLLECTION/AURIMAGES


Les errances et l’égarement d’Œdipe rappellent aussi une qui a échappé à Œdipe. Fredric Jameson en explique le
autre espèce de détective dont Raymond Chandler a posé fonctionnement dans son essai Raymond Chandler. Les Dé-
les bases avec son personnage de privé contemplatif. Phi- tections de la totalité (2). À Thèbes et à L. A., les vies sont
lip Marlowe évolue dans un Los Angeles qui n’a rien à en- condamnées à l’impermanence, tout va si vite que « ce n’est
vier à Thèbes en termes de corruption et de cadavres dans qu’après coup que l’on peut avoir la certitude d’avoir vécu,
le placard. Comme dans la cité attique, le secret est par- d’avoir perçu », comme ce n’est que rétrospectivement
tout et rend chancelante toute organisation. Comme qu’Œdipe découvre sa culpabilité. Si la vérité échappe à la
Œdipe et comme le lecteur, Marlowe avance souvent dans perception d’Œdipe-Marlowe, il faut sans cesse qu’il y re-
le récit au milieu d’un brouillard d’événements incohé- vienne, qu’il se refasse une fois encore le film des événe-
rents et difficiles à démêler, dans une atmosphère noc- ments. Son enquête ne se résume pas à un problème
turne qui rend plus sensible encore l’impression d’aveu- technique, mais consiste à « éprouver la résistance des
glement, évoluant au milieu d’une succession de fausses choses et développer une vision intellectuelle de ce qu’il
pistes et de faux coupables ponctuée de violence et de dé- traverse sur le plan de l’action ». Il prend conscience que
rapages. Comme Œdipe, Marlowe semble étranger à tous ses épreuves et ses erreurs étaient présentes à l’état latent
ces événements mais s’y implique plus qu’il ne le souhai- et qu’il ne fait que revivre chaque fois le crime originel.
terait. Comme le héros de Sophocle, le détective améri-
cain croise des femmes fatales, ces vamps dont le cinéma La clé de l’énigme dans « le grand sommeil »
hollywoodien a donné des incarnations inoubliables, à La mort du père, dénuée de mobile et de signification,
peine moins dangereuses que la Sphinx et Jocaste. finit par devenir physiquement présente, inévitable, car
Comme dans la tragédie enfin, les polars de Chandler at- vécue une nouvelle fois. La solution recherchée n’appar- (2)Raymond
teignent leur acmé en retournant à leur commencement tient pas au présent, mais à un passé lointain enterré sous Chandler.
et en appliquant des permutations ahurissantes : le cou- les non-dits. La mort, ce « grand sommeil », se rappelle Les Détections
de la totalité,
pable est le client lui-même ou un de ses très proches. ainsi immuablement aux vivants et leur donne la clé de Fredric Jameson,
Alain Robbe-Grillet radicalisera ce matériau : inspirées des l’énigme. Si le tombeau d’Œdipe est introuvable, s’il n’est traduit de l’anglais
romans noirs américains, Les Gommes mettent en scène visible de personne, c’est sans doute parce que son fan- (États-Unis) par
Nicolas Vieillecaze,
un détective qui se révèle être l’assassin. Au-delà de ces ré- tôme ne cesse de reproduire ses erreurs en chacun d’entre éd. Les Prairies
vélations, Chandler montre l’importance de la perception nous, jusqu’à ce que le masque tombe. P ordinaires, 2014.

N° 565/Mars 2016 • Le Magazine littéraire - 87


Dossier Œdipe • DU MYTHE À LA LITTÉRATURE

Lettres aux pères


Faut-il tuer le père pour écrire ? Pas nécessairement le sien propre, s’il s’avère qu’il ne vous a jamais
mis de bâton dans les roues, à moins que son indifférence ne soit aussi une source d’amertume.
Mais sans doute les pères en littérature – ces écrivains qui vous ont illuminé mais qui vous écrasent.
Par Éric Pessan

I
l y a toujours une grande jubilation à lire comment ne m’a jamais posé une seule question sur ma lubie. L’in-
un auteur dézingue son père. « Tu pris à mes yeux différence m’a préservé du conflit, bien qu’il aurait sans
ce caractère énigmatique qu’ont les tyrans dont le doute mieux valu qu’il éclate. Le problème avec l’indiffé-
droit ne se fonde pas sur la réflexion, mais sur leur rence, c’est que l’on n’en sort jamais.
propre personne (1) », écrit Kafka à son père, et la
phrase est magnifique comme tout ce qui est écrit Pères livrés pieds et poings liés
dans la fameuse lettre de 1919 qui fut publiée presque Ci-dessous, Voici quelques années, je suis tombé en arrêt sur une ci-
trente ans après la mort de son auteur. Son père vient de la fameuse tation de Marie NDiaye. Je lisais un curieux texte, Auto-
s’opposer à son mariage, Kafka écrit cette longue lettre Lettre au père portrait en vert, une « autobiographie fictionnelle » qu’elle
amère et subtile : il se recon naît tous les torts, pare son de Franz Kafka : a publiée en 2005 au Mercure de France, dans la collec-
père de toutes les puissances, tend sa lettre comme un fil « Très cher père, tion « Traits et portraits » dirigée par Colette Fellous. Dans
au-dessus de gouffres masochistes et opère peu à peu un Tu m’as demandé le passage en question, il était écrit : « N’est-il pas préfé-
délicat renversement : le père est un tyran effrayant inca- récemment rable que les parents évitent de lire les romans de leurs
pable de dialogue ou de compréhension. J’ai lu ce texte à pourquoi enfants ? » Et elle ajoutait : « Que peuvent-ils y découvrir
la sortie de l’adolescence, à une époque où je lisais tout ce je prétends avoir de bon pour eux-mêmes ? » Ces deux phrases m’ont saisi
que je pouvais me procurer de Kafka. J’ai rêvé longtemps peur de toi… » parce que je n’ai jamais eu à rendre compte du contenu de
d’écrire une telle lettre : un pamphlet de velours, mes romans à mes parents. Je ne me soucie pas de savoir
délicieusement douloureux et sans appel. Sauf si chaque livre va être passé au crible. En premier lieu,
que, pour avoir une raison de tuer le père, en- j’écris de la fiction. Aucun de mes textes
core faut-il qu’il nous encombre, qu’il se dresse n’a la prétention d’être
sur notre chemin pour nous empêcher ou
nous faire violence ou nous asphyxier de son
ombre immense. Et jamais mon père ne
porta la main sur moi, pas plus qu’il ne m’in-
terdit quoi que ce soit.
Il manque une scène à mon histoire : je se-
rais adolescent, j’aurais achevé l’écriture
d’une nouvelle ou d’un petit ensemble de
poèmes, je serais particulièrement fier de
cet écrit, j’aurais soigneusement photo-
copié et agrafé mon texte pour l’offrir à
mon père et j’aurais compris au bout de
plusieurs semaines qu’il n’aurait ja-
mais fait l’effort de lire mes tentatives
de littérature. Cette scène est man-
quante parce qu’elle aurait enfin dé-
clenché une crise qui n’a jamais eu
lieu. J’aurais eu le prétexte à la ré-
diger, ma lettre au père. Ado-
AKG-IMAGES

lescent, j’ai écrit sans jamais pro-


poser à mon père de me lire. Et il

88 - Le Magazine littéraire • N° 565/Mars 2016


biographique. Je couds l’invention au réel, je connais les Écrivain, peintre en commençant par copier les maîtres ; j’ai entre-
lieux que traversent mes personnages, leurs questionne- Éric Pessan tenu les rayonnages de ma bibliothèque comme s’il s’agis-
ments sont souvent les miens, mais rien n’est à propre- est l’auteur sait d’un monument funéraire. J’ai déposé des offrandes
ment parler autobiographique dans mon écriture ; il fau- d’une trentaine votives devant leurs corps de papier démesurés et fragiles.
d’ouvrages. Lors
drait un patient et méticuleux détissage pour démêler le L’avantage avec ces pères-là, c’est qu’ils étaient modulables
de l’année 2015,
réel de l’inventé. Nul ne peut savoir si mes livres font ou à merci, je pouvais me bricoler mon syncrétisme person-
il a publié sept
non allusion à un événement de la mythologie familiale livres (romans,
nel, faire se côtoyer Franz Kafka et Stephen King, Jorge
qu’il conviendrait de garder sous silence. récits pour la Luis Borges et Albert Camus, Ray Bradbury et Herman
Et puis, jamais – j’en suis certain – mon père n’a tenté de jeunesse, essais), Melville, Clifford D. Simak et Gustave Flaubert, Henri
me lire, tellement la lecture est éloignée de sa vie et de ses dont Le démon Michaux et Louis Calaferte, toute une famille recomposée
préoccupations. S’il a été choqué par mes textes, c’est par avance toujours idéale. Je les ai lus, j’ai écrit. La greffe des pères de substi-
ce qu’on lui en a raconté. Sans doute a-t-il également par- en ligne droite tution a fonctionné de l’adolescence à l’entrée dans l’âge
couru quelques articles sur le net. Il ne sait rien dans le (Albin Michel) adulte, puis – peu à peu – ces pères de papier sont deve-
et En voie
fond de ce que j’écris. Ça m’évite d’avoir à le tuer. L’indif- nus encombrants. Mon désir d’écriture est venu s’écraser
de disparition
férence s’en charge à ma place. contre leur perfection décourageante. Quoi que j’écrive,
(Al Dante).
Dans Toute vérité (2), pièce de théâtre écrite par Jean-Yves ils l’avaient déjà entrepris et avec une telle maîtrise que je
Cendrey et Marie NDiaye, un père parle à son fils : « Pour ne pouvais que rougir de mes laborieuses tentatives. Je
toutes les pages que tu as écrites à mon propos et sur les- me suis heurté à la fameuse certitude borgésienne expri-
quelles on bâtit ton éloge, je ne te demande rien d ’autre mée dans « La Bibliothèque de Babel » : « La certitude que
que : l’aveu de ta dette. Car, enfin, quel écrivain serais-tu « N’est-il pas tout est écrit nous annule ou fait de nous des fantômes… »,
sans l’inépuisable sujet de ton père ? Je suis la chair et le préférable que écrit-il, en laissant sa phrase inachevée. Bien que sortie de
sang de ta prose. » Bien des années auparavant, sur le mo- les parents son contexte (Borges parle d’une bibliothèque imaginaire
dèle de Kafka, Jean-Yves Cendrey avait liquidé le sien évitent de lire qui contiendrait tous les livres possibles passés, présents
dans Conférence alimentaire (3). Dans ces textes, le père est les romans et à venir), cette phrase résume parfaitement le risque en-
le noir absolu : la violence, l’intolérance, la tyrannie incar- de leurs couru par l’apprenti écrivain : la masse des livres existants
née. L’écriture se nourrit d’une redoutable ambivalence : enfants ? » connus et inconnus finit par annuler le désir d’écrire. Un
si elle affronte le père, c’est qu’elle lui est redevable. Pour Marie NDiaye profond découragement voûte les épaules de celui qui
se libérer, l’auteur joue au yo-yo et fouille dans le terreau tente d’ajouter quelques mètres aux millions de kilomètres
de ce qui lui a été donné en héritage. Au risque d’entre- de phrases déjà existantes.
tenir éternellement le conflit. S’est rejouée alors la sempiternelle scène du crime : j’ai tué
J’aime beaucoup ces textes, parce qu’il est jubilatoire ces pères et je me suis crevé les yeux pour ne pas les re-
d’être du côté de celui qui a le langage et l’intelligence des (1) Lettre au père, lire. C’était ça ou ne plus écrire. Je me souviens d’une nou-
mots contre celui qui n’a que l’autorité, voire ses poings. Kafka, traduit de velle très maladroite où j’imaginais que Borges était l’in-
l’allemand (Autriche)
Pour une fois que l’écrivain a du pouvoir, il aurait tort de par Marthe Robert,
vention d’un cercle de militaires lettrés argentins et Kafka
s’en priver. Que saurait-on des pères de Kafka ou de Fritz éd. Folio, 2002. celle de Max Brod. J’ai jeté mes vieux romans fantastiques
(2) Toute vérité, dans
Zorn (4) si les fils n’avaient pas ressenti le besoin d’écrire et de science-fiction, j’ai renié les pères, j’ai fini par les
Puzzle (trois pièces),
à leur sujet ? Ils nous sont livrés d’un bloc, pieds et poings Jean-Yves Cendrey considérer comme d’antiques divinités ennuyeuses dont
liés par d’habiles phrases. Il ne nous reste plus qu’à lire et Marie NDiaye, le culte paraît relever d’une époque totalement révolue. Il
pour contribuer à les humilier. éd. Gallimard, 2007. faut me comprendre, j’étais ambitieux, je n’avais plus
(3) Conférence
alimentaire, envie de suivre les modèles, de me heurter à leur gran-
Se crever les yeux Jean-Yves Cendrey, deur. Je me suis toujours posé la question de ce que res-
éd. L’Arbre vengeur,
pour ne pas relire les maîtres sentait Kappus quand il recevait les lettres de Rilke (5) : ces
2004.
Comme le mien était glissant et sans prise, il a bien fallu (4) De son vrai nom impératifs, ces absolus de l’écriture. Tremblait-il ? A-t-il
que je me fabrique des pères de substitution. Je les ai cher- Fritz Angst, auteur totalement cessé d’écrire quand il a compris que le père
d’un unique ouvrage,
chés dans les livres, je me suis bricolé une petite famille Mars (1979), terrible
littéraire qu’il s’était choisi plaçait la barre à une hauteur
de pères adoptifs d’un autre âge : des anciens, joufflus ou pamphlet contre le qu’il n’atteindrait jamais ?
émaciés, moustachus parfois, venant de pays que je ne conformisme familial On le voit, le problème est insoluble. N’en demeure pas
de la bourgeoisie
connaissais pas, qui avaient l’avantage de m’enseigner zurichoise (traduit
moins qu’un adolescent en moi n’a jamais pu se tourner
l’écriture sans jamais me renvoyer dans ma chambre d’une de l’allemand par vers son père pour l’affronter ou le remercier – peu im-
voix autoritaire. Ces pères-là, je les ai trimballés partout Gilberte Lambrichs, porte – d’avoir considéré son désir d’écriture. Demeurent
éd. Folio).
sur mon dos, j’ai soigneusement recopié leurs mots à la (5) Dans les Lettres
et demeureront toujours l’angoisse et l’envie que mon
manière dont l’on dit qu’autrefois on apprenait à être à un jeune poète. père lise ces lignes. 

N° 565/Mars 2016 • Le Magazine littéraire - 89


Dossier Œdipe • LE FILM D’UN AVEUGLEMENT

Dans Œdipe roi (Pier Paolo Pasolini, 1967), le premier échange de regards entre Jocaste (Silvana Mangano) et Œdipe devenu adulte (Franco Citti).

Chez Pasolini, l’échappée


de l’ange et du poète
La version du mythe par le cinéaste Pier Paolo Pasolini est inscrite au bac, aux côtés de la pièce
de Sophocle. Une allégorie entre autres de l’enfance perdue, qui ne va pas sans accents politiques.
Par Anne-Violaine Houcke

L
’épilogue d’Œdipe roi de Pasolini, qui opère un Agrégée de christique, la bonne nouvelle (sens étymologique du mot
retour à la temporalité contemporaine du pro- lettres classiques « évangile », eu-angélion) : il n’est donc pas surprenant qu’il
logue, après la longue plongée antique et my- et normalienne, se présente ici à Œdipe comme le « messager, qui porte les
thique de la partie centrale, s’inspire de l’Œdipe Anne-Violaine nouvelles ». Dans l’œuvre de Pasolini, Ninetto a cette
Houcke a été
à Colone de Sophocle, qui raconte l’errance double qualité d’être lié au monde de l’enfance et d’être le
récompensée par
d’Œdipe aux yeux crevés, guidé par sa fille An- messager. L’on pourrait même dire : « d’en être le messa-
le prix Pier Paolo
tigone. Mais, chez Pasolini, Œdipe et Jocaste n’ont pas Pasolini 2013
ger », au sens où il porte, in corpore suo, la parole de ce
d’enfants, et c’est « Angelo », interprété par Ninetto, qui pour sa thèse, monde de l’enfance, d’un monde refoulé, antérieur, an-
accompagne l’aveugle sur les routes. En vertu de la dimen- consacrée tique, archaïque, qui pourrait être – c’est le sens de L’Évan-
sion autobiographique revendiquée du film, la relation fi- à « l’invention gile selon saint Matthieu – révolutionnaire, en faisant re-
liale est remplacée par une suggestion homoérotique de l’antique » tour dans le présent pour contredire une modernité
– rappelant le lien qui unit Pasolini et Ninetto Davoli de- et à « la poétique apocalyptique. Dans un texte publié dans Empirismo ere-
puis leur rencontre en 1962 sur le tournage de La Ricotta. des ruines » tico, Pasolini, décrivant la joie exprimée par Ninetto
chez Fellini
Mais c’est surtout toute une mythologie incarnée par Ni- lorsqu’il vit la neige pour la première fois (une sorte de
et Pasolini. Elle
netto dans ses différents rôles pasoliniens qui se déploie danse rythmique qu’il esquisse, frappant la terre du talon,
PHOTOS M6 VIDÉO, COLL. « LES MAÎTRES ITALIENS »

est actuellement
ici et donne son sens à ce finale. pensionnaire
et un « cri de joie orgiaco-infantile »), identifie chez lui « un
La première apparition de Ninetto dans Œdipe roi fait di- à la Villa Médicis. mémoriel, qui relie, sans solution de continuité, le Ninetto
rectement signe vers sa première apparition au cinéma, de maintenant, à Pescasseroli, au Ninetto de la Calabre,
un enfant dans les bras, dans L’Évangile selon saint Mat- aire marginale et conservatrice de la civilisation grecque,
thieu (1964), au moment où le Christ prononce les paroles au Ninetto prégrec, purement barbare, qui bat le sol de
de l’évangéliste : « Si vous ne devenez comme des enfants, son talon, comme aujourd’hui les Denka préhistoriques,
vous n’entrerez pas au royaume des cieux » (Matthieu, 18). nus, du bas-Soudan (1) » : c’est ce fond primitif, archaïque,
L’effet de citation ramène donc au Ninetto aux cheveux qu’il apporte dans les films de Pasolini. Un fond qui se ma-
bouclés et aux traits enfantins qui avait incarné la parole nifeste physiquement, corporellement. Dans l’épisode

90 - Le Magazine littéraire • N° 565/Mars 2016


Deux images extraites de l’épilogue du film de Pasolini : escorté par Ninetto Davoli, Œdipe quitte l’Antiquité pour rejoindre l’Italie contemporaine.

médiéval de Porcherie (1969), Ninetto apparaîtra d’ailleurs En tuant son par excellence, mot grec signifiant « messager », qui a
d’abord par ses pieds, dansants et sautillants, alors que le père, Œdipe donné « ange », le messager de Dieu. Dans Théorème, sorti
reste du corps est caché par la cloche d’une église. n’a fait un an après Œdipe roi, il incarne littéralement une sorte
Ninetto a la grâce maladroite et amusante d’un oisillon, que prendre d’ange – trivial et populaire – de l’Annonciation, puisque
et c’est pourquoi c’est lui qui trouve le moyen de parler aux sa place, son c’est lui qui apporte, toujours en sautillant et en battant
uccellini, les « petits oiseaux » de la fable franciscaine du pouvoir – ce des bras, le télégramme annonçant l’arrivée de l’hôte mys-
film Des oiseaux, petits et gros (Uccellacci e uccellini, 1966). que désirent térieux, allégorie divine, dans la famille bourgeoise. Déjà,
Dans cet épisode, lui et Totò sont chargés par saint Fran- aussi les en 1965, Pasolini écrit dans un « Avertissement », placé à
çois de porter la « bonne parole » – un message d’amour – « fils à papa » la fin du recueil d’Alì aux yeux bleus, que Ninetto est un
aux oiseaux, mais encore faut-il partager un même lan- pseudo-révo- messager qui vient annoncer la venue d’Alì aux yeux azur,
gage. Et c’est Ninetto qui, en sautillant, permet à Totò de lutionnaires. chef des millions de Persans, des peuples du tiers-monde
comprendre qu’il faut s’adresser aux uccellini – les humbles, qui s’amassent aux frontières de l’Occident pour appor-
les innocents, ceux qui appartiennent encore à un monde ter la révolution. Une révolution qui passe par le retour
« antique » – par le corps : les gestes, les mimiques, c’est-à- au/du passé. Le poème « Prophétie », du même recueil, ra-
dire à l’aide de ces signes primitifs, irrationnels auxquels (1) « Dal laboratorio conte en effet le débarquement des « peuples barbares »,
(Appunti en poète
Pasolini se met à accorder toute son attention à partir du per una linguistica
qui « détruiront Rome/et sur ses ruines/[…] déposeront
milieu des années 1960, lorsqu’il se plonge dans une ré- marxista) », les germes/de l’Histoire antique (3) ». Par Rome, il faut en-
flexion sémiologique sur le cinéma comme langue écrite Empirismo eretico, tendre la « sceptique, ironique et libérale Rome d’au-
dans Saggi
de la réalité. Dans ce qui devait être le premier épisode du sulla letteratura
jourd’hui », où Pasolini situe une partie de l’action du pro-
film, intitulé « L’aigle », tourné mais non conservé au mon- e sull’arte, Pier jet de Saint Paul dans la version de 1968 (4).
tage final, Ninetto était aussi le seul à pouvoir communi- Paolo Pasolini,
éd. Mondadori,
quer avec un autre type d’oiseau, un aigle, insensible à la Milano, 1999. Œdipe et les « fils à papa »
logorrhée rationalisante d’un dompteur de cirque vou- (Nous traduisons Dans l’épilogue d’Œdipe roi, Angelo guide Œdipe, incarné
lant civiliser – entendre : « homologuer » – cet être sau- les citations.) par Franco Citti, sur des routes modernes. Le choix de
(2) « Cesare Zavattini,
vage venu d’un monde primitif. Venu lui aussi de ce monde Stricarm’in d’na Citti, ragazzo des borgate que Pasolini rencontre lorsqu’il
– le scénario l’indique clairement – et encore imparfaite- parola », Saggi arrive à Rome en 1950, inscrit Œdipe dans cette mytho-
sulla letteratura
ment domestiqué par le dompteur, Ninetto s’adresse à e sull’arte, op. cit.
logie pasolinienne d’un monde survivant, archaïque, po-
l’aigle en dialecte, une langue qui, selon Pasolini, « coagule (3) Romanzi pulaire. Mais Franco Citti arrive aussi de ces tragédies fil-
en soi, comme esprit de sa matière propre, des valeurs non e racconti, miques que sont Accattone et Mamma Roma, dans
Pier Paolo Pasolini,
seulement antiques, mais archaïques, pour ne pas dire pré- édité par Walter Siti
lesquelles le fils semble ne pouvoir que répéter le schéma
historiques ou mythiques (2) ». et Silvia De Laude, du père – le proxénète Accattone (Franco Citti), devenu
C’est cette affinité avec un monde antique – à la fois dans éd. Mondadori, le proxénète Carmine dans Mamma Roma. Cette question
Milano, 1998, t. II.
son versant innocent (enfantin, ludique) et sauvage, irra- (4) Saint Paul,
est justement au cœur d’Œdipe roi, et de toute la réflexion
tionnel – qui fait de Ninetto le messager par excellence de Pier Paolo Pasolini, que Pasolini mène à la fin des années 1960 sur la révolu-
ce monde, celui qui, par son existence même, porte la « pa- traduit de l’italien tion. En tuant son père, Œdipe n’a fait que prendre sa
par Giovanni
role » de ce monde au cœur de la modernité. Crédité sous Joppolo, place, son pouvoir. Cela peut sembler étrange, mais il
le nom d’Angelo au générique d’Œdipe roi, il est l’ángelos éd. Nous, 2013. n’est pas impossible de rapprocher Œdipe des >>>

N° 565/Mars 2016 • Le Magazine littéraire - 91


Dossier Œdipe • LE FILM D’UN AVEUGLEMENT

>>> « fils à papa », les jeunes contestataires de 68 que la raison à l’irrationnel et à ouvrir les yeux – à la fois sur
Pasolini accusera peu après, dans la fameuse lettre « Le la férocité de ce monde sauvage (Le Père sauvage, par
PCI aux jeunes !! », de faire le jeu des pères en croyant les exemple) et sur les atrocités du monde contemporain (La
tuer, de reconduire le pouvoir bourgeois – pis, de céder Séquence de la fleur de papier, où c’est Ninetto qui sera puni
au « nouveau fascisme » – en pensant opérer une table de son refus de sortir de son état d’innocence aveugle).
rase du passé : « Oui, vos slogans visent toujours la prise
du pouvoir./ Je lis dans vos barbes des ambitions impuis- Les prés de l’enfance désertés
santes (5). » En réalité, écrit Pasolini, ce sont les policiers, À VOIR Dans Œdipe roi, Œdipe ouvre donc les yeux – mais pour
bastonnés par les étudiants, fils à papa bourgeois, qui Œdipe roi, se les crever, et il aura besoin de Ninetto pour le guider. Il
UN FILM DE PIER
sont les véritables fils du peuple. Or, dans Œdipe roi, les PAOLO PASOLINI,
erre sur des routes modernes, il joue de la flûte sur les
gardes de Laïos tués par Œdipe au moment du parricide DVD, éd. M6 marches de la cathédrale de Bologne, puis à côté d’une
semblent justement préfigurer ces policiers : le scénario Vidéo, 10 € env. usine, avant de revenir sur les lieux de l’enfance, le film se
insiste sur leur jeunesse et leur innocence, et la caméra bouclant par un retour aux lieux du prologue. Les temps
s’attarde ostensiblement sur le visage populaire du der- ont changé : on n’entend plus de rires de femmes, plus per-
nier garde tué, dont Œdipe a soulevé le casque. Œdipe, sonne ne peuple les placettes et les prés de l’enfance, la
lui, aura tôt fait de revêtir la couronne et la barbe de Pour campagne est déserte. Du fascisme historique du pro-
Laïos, symbole de son pouvoir. Pasolini, logue, on est passé à la modernité, celle, sans doute, du
« Un des thèmes les plus mystérieux du théâtre tragique « il n’y a pas nouveau fascisme et de la disparition des lucioles (7).
grec, écrit Pasolini en 1975, est celui de la prédestination de fils Mais Œdipe roi n’est peut-être pas complètement tragique,
des fils à payer les fautes des pères (6). » Ce mystère, qui a innocent ». justement parce que Franco Citti et Ninetto continuent
dû motiver son obsédante confrontation à la tragédie d’arpenter ces lieux. Une première résistance à l’homolo-
grecque, Pasolini se sent alors en mesure de l’expliquer. gation serait-elle proposée dans la succession cathédrale-
La faute des pères, dit-il, est la complicité avec le vieux usine ? On pourrait en effet y lire l’appel à une alliance du
fascisme (même chez les antifascistes, qui se sont conten- christianisme et du marxisme, que Pasolini appelle de ses
tés de le refouler dans l’inconscient), et l’acceptation du vœux dans les dialogues qu’il entretient jusqu’en 1965
nouveau fascisme, qui, sous le couvert d’une fausse tolé- avec les lecteurs de la revue du Parti communiste Vie
rance, a mené à l’« homologation ». Quant aux fils : « L’hé- nuove, et dont il fait ensuite le sujet de la fable francis-
(5) « Il PCI ai
ritage paternel négatif peut les justifier pour une moitié, giovani !! », Saggi
caine d’Uccellacci e uccellini.
mais ils sont eux-mêmes responsables de l’autre moitié. sulla letteratura Il n’est pas si aisé d’interpréter les deux panoramiques
Il n’y a pas de fils innocent. » Tuer le père (et ses gardes) e sull’arte, op. cit. montrant les gens qui peuplent ces lieux, les passants et
(6) « La jeunesse
aveuglément – les puissants contre-jours qui occultent cha- malheureuse »,
bourgeois assis au café devant la cathédrale et les ouvriers
cun des meurtres d’Œdipe lors du parricide –, c’est se Lettres luthériennes. à vélo : Pasolini les désigne peut-être comme les destina-
rendre coupable d’une répétition infinie du même, qui, Petit traité taires de la musique jouée par un Œdipe désormais poète-
pédagogique,
politiquement, risque de faire passer au pire : du fascisme Pier Paolo Pasolini,
prophète – comme Tirésias dont il a repris l’attribut, la
(dont les signes sont présents dans le prologue du film) traduit de l’italien flûte. Or ils semblent ne pas le voir, ou du moins ils restent
au nouveau fascisme. De ce point de vue, c’est le fils par Anna Rocchi indifférents. Mais Ninetto est bien là, présence résistante,
Pullberg,
d’Affabulation, pièce de 1966 qui inverse le complexe éd. du Seuil, 2000. anticorps dans le corps malade de l’Italie, ange-messager
d’Œdipe en un complexe de Laïos, qui montrera la possi- (7) « L’article des (il joue avec des oiseaux), ragazzo (il joue au foot), et guide
bilité d’un enrayement de la mécanique tragique – le refus lucioles », Écrits du poète. Œdipe, lui, a ouvert les yeux (accédant à la lu-
corsaires, Pier Paolo
du fils de tuer le père. Dans Œdipe roi, il n’est pas anodin Pasolini, traduit mière de la raison, sortant de son état d’innocence sau-
que ce soit Pasolini lui-même qui, sous les traits du grand de l’italien par vage) puis les a crevés, non pas pour régresser à cet état
Philippe Guilhon,
prêtre de Thèbes, enjoigne Œdipe de mener l’enquête, éd. Flammarion, 1976.
premier, mais pour accéder à la clairvoyance paradoxale
pour ouvrir les yeux. Il intime à Œdipe de sortir d’un état Sur l’idée du des Tirésias ou des Homère, prophètes et poètes aveugles,
primitif, irrationnel, pour accéder à la raison. passage du fascisme une clairvoyance inspirée justement par la capacité à lire
historique, dans
On retrouve là le schéma du film Carnet de notes pour une le prologue, au
le présent et voir l’avenir à la lumière, fût-elle obscure, d’un
Orestie africaine (1969), avec l’instauration du premier tri- nouveau fascisme, passé non refoulé, mais accepté et même compris, repris,
bunal démocratique pour juger le matricide commis par dans l’épilogue, dans le présent. C’est aussi le sens du retour sur les lieux
voir Cesare Casarino,
Oreste. Si la nostalgie de Pasolini pour l’archaïque, au ni- « Oedipus
de l’enfance. Et c’est la métaphore des Euménides, au cœur
veau de l’individu ou de la société, se fait plus forte à me- exploded : Pasolini de l’Orestie africaine. Mais, deux ans plus tard, Médée sera
sure que la société contemporaine « homologuée » détruit and the Myth absolument tragique, le reniement de la barbare Colchi-
of Modernization »,
ce monde, elle ne fait pas de lui un réactionnaire, juste- October, dienne par le moderne Jason ne pouvant plus qu’avoir une
ment car elle s’accompagne d’une injonction à adjoindre vol. 59, 1992. conséquence apocalyptique, l’infanticide. 

92 - Le Magazine littéraire • N° 565/Mars 2016


Jocaste Vénus Marie Pasolini
Le prologue du film du cinéaste italien ne revendique pas seulement un soubassement
autobiographique. Il donne à voir, en quelques plans, une troublante figure maternelle, incarnée
par Silvana Mangano : elle tient à la fois d’une vierge chrétienne et d’une déesse païenne.
Par Sébastien Smirou

A
u commencement était le sein ; voilà ce Psychanalyste précis de l’iconographie chrétienne : la tradition des Ma-
que semble nous dire Pasolini avec les pre- et écrivain, dones du lait. L’une des plus connues est la Madone Litta,
miers plans de son Œdipe roi. Par la fe- Sébastien Smirou attribuée à Léonard de Vinci et qu’on trouve à Saint-
nêtre d’une demeure bourgeoise, le spec- publie tout juste Pétersbourg. Mais elle montre Jésus dans une position
Un temps pour
tateur assiste à la naissance d’un bébé opposée à celle que choisit Pasolini : il tète le sein droit de
se séparer (Notes
– un garçon – qu’on retrouve quelques se- la Vierge, comme c’est le plus souvent le cas (qu’on pense
sur Robert Capa),
condes plus tard allongé sur une couverture, dans un pré chez Hélium.
à la Madone au coussin vert d’Andrea Solario ou au Diptyque
au soleil. Il entend des voix de femmes autour de lui : sa de Jean Gros par Van der Weyden, par exemple). Le « ta-
mère (que joue Silvana Mangano) et quelques amies ont bleau » qu’organise le réalisateur italien se rapprocherait
entrepris un pique-nique. Elles chantent, elles rient, on les plutôt de la Madone du lait d’Ambrogio Lorenzetti, à
aperçoit danser au loin. On jurerait que Pasolini vient d’in- Sienne. Il s’agit d’une pose qui a largement traversé les
venter un été pour succéder au fameux Printemps de Madone du lait, siècles, les lèvres de l’enfant s’abouchant de préférence,
Botticelli. Les peupliers ont remplacé les orangers, Vénus Ambrogio au fil du temps, au sein gauche de sa mère – celui qui
a accouché et célèbre l’événement avec les nymphes. Lorenzetti, 1330. touche le cœur. On en trouve trace dans un exemple cé-
Comme chez le peintre florentin, la déesse de Pasolini lèbre d’après guerre, une affiche sur laquelle le ministère
trouble à la fois par sa sensualité et parce qu’elle possède, français de la Santé publique explique haut et fort que « le
dans le même temps, des attributs de la Vierge. Il faut se lait de la mère appartient à l’enfant ». Une bonne mère,
souvenir ici que, pour les artistes florentins de la Renais- fallait-il alors comprendre, se donne tout entière à sa pro-
sance, la beauté idéale et l’incarnation divine se rejoignent. géniture. Je ne crois cependant pas que l’intention de Pa-
C’est cet idéal que reprend Pasolini pour camper sa solini soit celle-ci. Il colle de beaucoup plus près au des-
Jocaste : c’est parce qu’elle est ultimement belle que sein initial des Madones du lait. La commande que
son histoire d’Œdipe est ultimement tragique. l’Église passait aux primitifs chargés de représen-
ter ce motif était précise : il s’agissait de trans-
Ecce homo mettre le message de l’incarnation. Si Jésus
Commençons donc par relever, dans ces a besoin d’être nourri au sein de sa mère,
quelques plans, ce qui concourt à la « virgi- c’est qu’il est réellement homme. C’est un
nité » ou à la divinité de celle que j’appelle- « ecce homo » en version tendre. Ce que fa-
rai ici Jocaste Vénus Marie Pasolini. Nous vorise ce genre de scène n’est rien d’autre
l’avions laissée avec ses amies ; voilà qu’elle qu’un processus d’identification à l’enfant
s’en éloigne en tenant son enfant dans les Jésus ; or c’est également un effet d’identi-
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bras. C’est l’après-midi, les cigales stri- fication – à l’enfant qui va devenir Œdipe
dulent, le vent anime les branches de au cours du film – que cherche ici Pasolini.
grands peupliers alignés dont elle choisit
l’ombre pour se protéger de la chaleur, La Vierge nous regarde
trouver l’intimité et donner le sein à Mais là où la Vierge de Lorenzetti reste
Œdipe. On ne la voit pas défaire sa robe ou d’une sobriété totale, visage impassible,
guider son sein : ce que Pasolini montre en tête voilée, la Mangano de Pasolini dégage
gros plan sans perdre de temps (le specta- une sensualité royale. Elle ne quitte son fils
teur a faim, lui aussi), c’est l’enfant tétant des yeux que pour lever lentement la tête
avec bonheur, le mamelon entre ses lèvres. vers la caméra (on se situe entre le gros
Nous voilà plongés dans un domaine plan et le plan poitrine) et nous >>>

N° 565/Mars 2016 • Le Magazine littéraire - 93


Dossier Œdipe • LE FILM D’UN AVEUGLEMENT

Vient de paraître
La Nébuleuse, PIER PAOLO PASOLINI,
traduit de l’italien par Jean-Paul
Manganaro, éd. Grasset, 252 p., 19 €.
À l’hiver 1959, Pasolini va à Milan,
où il « passe vingt jours atroces dans
un petit hôtel à travailler comme un
chien » pour un film sur les teddy-boys
milanais. Cette Nébuleuse, c’est donc
la ville de Milan, parcourue ici en tous
sens et en voiture, de nuit, par des ragazzi désœuvrés et
cruels, parlant en dialecte milanais, qui ne parviennent pas
entièrement à susciter la sympathie qu’éveillent les jeunes
de Ragazzi di vita ou d’Accattone. Le croisement entre

M6 VIDÉO, COLL. « LES MAÎTRES ITALIENS »


Les Vitelloni et Orange mécanique, suggéré par Yann Moix
pour qualifier ce scénario, est d’ailleurs convaincant – bien
plus que le rapprochement qu’il fait avec l’expression
« nébuleuse terroriste », qui cherche à inscrire le texte, d’un
coup de raccourci linguistique abusif, dans une actualité
dont il n’a pas besoin pour exister. Dans cette traduction de
Jean-Paul Manganaro, le scénario suggère à l’imagination
des scènes d’une vraie force visuelle, entrecoupées de
« visions de Milan à toute vitesse ». Anne-Violaine Houcke
On jurerait que Pasolini vient d’inventer un été pour succéder au fameux
Accattone de Pier Paolo Pasolini.
Scénario et dossier, COLLECTIF, >>> regarder, nous, spectateurs. Elle incline la tête sur
éd. Macula, 2 vol., 224 p. et 176 p., 44 €. sa droite ; la lumière d’été éclaire son visage par la gauche,
L’hybridation des genres littéraire et le dessin de ses lèvres est parfait, celui de son nez s’élance
cinématographique dans l’œuvre jusqu’aux sourcils, et surtout sa coiffure touche le bord
pasolinienne est, pour la première fois,
très nettement mise en lumière par supérieur du cadre. On louche justement sur cette coif-
cet ouvrage consacré à Accattone, fure : plus qu’un simple ornement, cette tresse couronne
rassemblant deux volumes. Le premier est une auréole divine faite de cheveux humains. Là en-
réédite intégralement, et pour la core, l’effet pictural semble jouer à plein, mais il est beau-
première fois en français, le « livre-film » publié en 1961 :
coup plus difficile de lui trouver des référents. Dieu sait si
scénario original, préface de Carlo Levi, et quatre textes
de Pasolini, dont deux magnifiques chroniques intimes l’art de la coiffure est riche, aussi bien dans l’Antiquité qu’à
des journées précédant le tournage, un texte théorique la Renaissance. Mais la tresse couronne que choisit Paso-
sur la spécificité du langage cinématographique et lini ne fait pas partie des formes habituellement réperto-
une analyse d’Accattone clairvoyante, qui prévoit et conteste riées. Les grandes beautés de la première Renaissance en
les interprétations catholiques qui seront faites du film.
Le second volume contient une documentation de premier
tout cas, signées Botticelli ou Ghirlandaio, par exemple,
ordre – notamment des dessins inédits retrouvés ne la portent pas. Il faut aller jusqu’à Raphaël (sa Perle de
par Hervé Joubert-Laurencin, également auteur d’un Modène) et au Bronzino, surtout, pour la retrouver.
des remarquables essais que contient par ailleurs ce livre. Quand on songe notamment à l’extraordinaire Portrait de
(Plus de détails sur le site du Magazine.) A.-V. H.
Lucrezia Panciatichi, on est frappé par la présence conjointe
Narcisse et Œdipe vont à Hollywood. du même regard et de la même coiffure que ceux dont
Psychanalyse et dépression, nous gratifie Pasolini dans Œdipe roi. Mais le réalisateur
OLIVIER BOUVET DE LA MAISONNEUVE,
éd. Odile Jacob, 272 p., 24,90 €.
italien possède pour son tableau à lui un outil que n’a pas
le Bronzino : le mouvement.
Comment un mythe fondateur peut-il
permettre de comprendre ce qui
se joue dans la maladie dépressive Un soudain tourbillon
et donner l’idée de ce qu’il est possible Jocaste Vénus Marie se balance presque imperceptible-
de créer pour s’affranchir de la douleur ? ment d’avant en arrière. C’est un mouvement si lent qu’il
C’est le propos de ce livre, émaillé
d’exemples issus de la clinique ou du cinéma, selon lequel
en est langoureux. Durant quelques secondes, cette femme
guérir c’est « retrouver le sens et la force de la créativité ». sublime est une mère heureuse, elle sourit légèrement.
Sarah Chiche Mais elle regarde de nouveau son bébé, puis revient à la

94 - Le Magazine littéraire • N° 565/Mars 2016


Un écran devant
les yeux
Si le cinéma a si souvent des accents œdipiens, ce n’est pas
nécessairement par facilité psychologique : l’aventure
d’Œdipe n’est-elle pas avant tout celle d’un regard ?
Par Raphaël Nieuwjaer et Jean-Marie Samocki

D
Critique de ès 1908, le cinéma muet croise sur sa
cinéma, Raphaël route le mythe d’Œdipe. Divertissement
Nieuwjaer essentiellement forain, le cinémato-
anime, depuis sa graphe cherche alors sa légitimité du côté
création en 2012,
du théâtre. Grands acteurs, grands sujets,
la revue en ligne
telle est la formule qu’invente André Cal-
Débordements.
Il collabore aussi
mettes avec sa Société du film d’art. Le temps d’une bo-
à la revue Études bine, il demande ainsi à Mounet-Sully, presque septuagé-
Printemps de Botticelli. Œdipe roi, Pier Paolo Pasolini, 1967.
et au site du naire, d’offrir un aperçu du rôle qu’il avait tenu sur les
caméra et, d’un coup, son visage s’obscurcit : la courbe de Café des images. planches en 1881. Fidèle au personnage, le sociétaire de
ses lèvres tombe, son regard noircit, une peur très pro- Agrégé de lettres la Comédie-Française l’incarne encore en 1913 dans La Lé-
fonde l’envahit. Mentalement, elle a vu quelque chose de modernes, gende d’Œdipe, grande production de Gaston Roudès dans
violent – plus qu’un pressentiment : une scène intérieure, Jean-Marie laquelle son frère Paul joue Tirésias. Inaudibles, les acteurs
un rêve prémonitoire. De nouveau quelques secondes. Puis Samocki n’ont que l’expressivité, rendue excessive par la caméra,
est critique
elle se reprend, tente de faire bonne figure, comme une d’une gestuelle venue d’un autre siècle. Entre-temps, des
et enseigne
femme en grave difficulté qui dirait « Ça va aller, ça va versions se sont déjà tournées en Italie et en Grande-
le cinéma
aller ». Elle sourit de nouveau – cette fois, l’expression est à l’université.
Bretagne. La formule du théâtre filmé aura, s’agissant d’un
forcée – puis se retourne vers Œdipe, qu’elle berce tendre- Il a publié mythe pourtant moins propice aux effets spectaculaires
ment. À quoi s’est-elle confrontée, cette beauté, qui l’a tant une étude sur que ceux de Jason, d’Ulysse ou d’Hercule, une certaine
effrayée ? Elle vient tout simplement d’entrevoir son des- Il était une fois postérité. Pourtant, si le cinéma a autant investi la figure
tin et celui de son fils. Le spectateur le devine sur le coup en Amérique, d’Œdipe, le biais de l’adaptation littérale de la pièce de
et en aura la confirmation tout au long du film parce que de Sergio Leone Sophocle reste marginal. Le cinéma a mis au point des fic-
Pasolini donne au destin une forme cinématographique : (Yellow Now). tions inventives, plus ou moins greffées sur le récit origi-
il le convertit en mouvement de caméra. Il la fait tourner naire, qui deviennent autant de versions ou de fables sur
largement sur elle-même – je devrais dire « tournoyer » ou l’essence du drame, le spectacle et les limites du regard.
« tourbillonner ». (Quand Œdipe adulte cherche son che-
min dans le désert, il s’en remet au « hasard » en tournant Psychose ou le fils enceint de la mère morte
sur lui-même, par exemple.) Ce tourbillon qu’on retrou- À la suite des hypothèses de Freud, le « scénario œdipien »
vera en miroir à la toute fin du film, Pasolini l’inaugure s’autonomise, s’universalise et se vulgarise – au point que
sur-le-champ : au regard que jette Jocaste sur son fils ré- tout récit s’y trouve facilement rattaché, et même réduit.
pond ainsi celui de ce petit garçon. Il monte dans le feuil- De cela, il ne faut pas déduire le triomphe de la caricature
lage, qu’il balaie sur sa gauche. Puis les choses s’accélèrent : sur le mythe. Les cinéastes y trouvent en vérité un com-
le regard et la tête tournent, tournent, n’en finissent pas posé volatil, explosif, où la fiction peut déployer ses puis-
de tourner, se perdant dans le ciel, revenant au végétal, sances. Œdipe combine un schéma narratif minimal et
jouant avec la cime des grands peupliers. Vertige. La mère une réserve d’excès. C’est ce qu’Alfred Hitchcock va explo-
se lève, le bébé reste allongé sur sa couverture. Son regard rer avec génie. Ainsi de la fin de Psychose (1960). À l’expli-
redescend finalement sur la terre, d’où le sein a disparu. cation médicale, rassurante et convenue, de la folie de
La tragédie vient de commencer.  Norman Bates, succède une vision d’horreur : >>>

N° 565/Mars 2016 • Le Magazine littéraire - 95


Dossier Œdipe • LE FILM D’UN AVEUGLEMENT

>>> la voix de la mère revient d’outre-tombe, avant que films comme autant de trajectoires hyperboliques, où l’at-
son crâne ne vienne en surimpression sur le visage sou- traction se convertit en dévoration, et la répulsion en fuite
riant de son fils. D’une chair à l’autre, l’écart se trouve ato- continentale. Le scénario œdipien ne réduit pas les rela-
misé. L’aliénation est absolue, le cocon retrouvé, bien que tions des personnages au mouchoir de poche d’un secret.
de façon inversée. Le fils abrite la mère. La relation filiale Hitchcock Il les polarise afin de transformer cet excès affectif en
devient un destin cannibale ; en retour, le cinéma recom- explore deux spectacle grandiose. Ce trajet est encore celui de Rencontres
pose une horreur maternelle inédite à partir d’une voix modalités du troisième type de Spielberg (1977), ou de Mission :
de femme, d’un corps de garçon et d’un flottement du scénario Impossible I (Brian De Palma, 1996).
d’images condensant une hantise. œdipien :
L’œuvre de Hitchcock formalise deux modalités de ce que le morbide Aux confins du fantastique
pourrait être un « cinéma de l’œdipe ». La première est repli Ce qu’invente Hitchcock est une forme exceptionnelle de
marquée par le repli et l’absorption : elle passe notam- domestique démesure qui passe par le récit d’un rapport à la mère,
ment par le corps infantilisé du fils, étouffé par la posture ou au entre dévotion et défi. Cette démesure permet de mettre
hiératique de la mère, exemplaire dans Les Enchaînés contraire en scène des spectacles intenses où le battement impé-
(1946) ou Les Oiseaux (1963). Cette voie trouve en Psy- la fuite rieux du monde est suspendu à un détail, à un regard, tel-
chose son terrible apogée. La seconde, idéalement repré- et l’excès lement agrandis qu’ils en paraissent monstrueux.
sentée par La Mort aux trousses (1959), se construit sur la d’action. Même quand les fictions d’Œdipe prennent racine sur un
fuite et le déploiement. sol autobiographique, que ce soit Fanny et Alexandre
Psychose et La Mort aux (1982) d’Ingmar Bergman ou l’espèce de prologue
trousses : chaque fois, un d’Œdipe roi (1967) de Pasolini, l’excès de la monstruosité
fils dont le père est ab- accapare la figure paternelle, qui devient un archétype
sent, comme toujours d’extrême froideur. Ce n’est plus le ton de la confession
déjà tué, doit s’émanciper qui domine, ni même l’introspection et le parcours de lu-
de sa mère s’il veut pou- cidité sur les traces enfouies de l’enfance. C’est la créa-
voir s’unir à la femme qui tion d’une nouvelle mythologie qui transfigure ce que la
l’attire. Cette confronta- souffrance peut avoir d’intime ou d’impartageable par la
tion à son propre désir création d’un attribut maléfique.
est un échec pour Nor- La fiction d’Œdipe ne prolonge pas tant l’enfance qu’elle
man, une réussite pour invente un territoire aux confins du fantastique. Elle
Roger O. Thornhill, le pu- montre à des adultes l’horreur propre aux souvenirs de
blicitaire célibataire in- l’enfance et, avec elle, l’exigence de l’idéal. Dans ces deux
BCA/RUE DES ARCHIVES

carné par Cary Grant. films, l’horreur du beau-père ou du père voisine alors avec
Avec Psychose va s’ouvrir la fascination pour l’image et sa fabrication. Le Père de-
la voie de l’horreur mo- vient une silhouette majestueuse, plus grande et plus ri-
derne, marquée par l’en- gide que nature : elle est le seul spectacle véritable offert
fer du retour (de la faute) à l’enfant tout en opérant une sorte de confiscation. Il est
et de la répétition (des meurtres), ainsi que par le repli sur Anthony Perkins plus grand que le monde, tellement grand qu’il l’efface ou
l’espace domestique. Nombre d’histoires sans fin en dé- dans Psychose, le congédie. C’est le sens de cette immense ombre proje-
couleront, centrées sur la honte du passé (Halloween de (Alfred Hitchcock, tée que l’enfant d’Œdipe roi regarde danser avec sa mère
John Carpenter en 1978, Maniac de William Lustig 1960). et qui rappelle à sa façon cette silhouette, récurrente
en 1980). Inventant des passerelles entre l’hommage et comme une malédiction, que les enfants de La Nuit du
la démultiplication de la figure horrifique (L’Esprit de Caïn chasseur (1955) contemplent.
de Brian De Palma en 1992), elles trouvent un aboutisse- Ces films montrent moins l’effroi d’un corps symbolique
ment provisoire dans les ramifications familiales de la de père que la peur qui élargit, étend, défigure, détruit le
série télévisée contemporaine (Bates Motel depuis 2013). regard lui-même. Ces fictions de peur et d’intensité irra-
Avec La Mort aux trousses, on abandonne au contraire l’es- tionnelle sont toujours des fictions du regard : regard trop
pace domestique. C’est la voie du film d’aventures et sa lucide ou au contraire dessaisi, aveuglé. C’est par là que la
relecture par le blockbuster moderne. Fuir papa-maman fiction cinématographique revient, plus ou moins délibé-
oblige à délirer l’histoire et la géographie. Thornhill doit rément, vers un récit de l’œdipe pour explorer la part d’in-
traverser les États-Unis et se pendre aux narines des pré- soutenable ou de grâce que le regard peut assumer.
sidents sculptés dans le mont Rushmore pour échapper Les mélodrames utilisent ces tensions liées à la vue
à sa mère. C’est la force du cinéaste que de construire ses afin de travailler les contradictions tout autant que les

96 - Le Magazine littéraire • N° 565/Mars 2016


d’Antonioni, thriller paranoïaque post-Watergate, le film
est en même temps une investigation régressive. La
phrase qui obsède le personnage devient un code secret
qui scelle son existence et réveille ses angoisses. La fin
du film présente cet ancien maître destitué, anéanti, ré-
duit à une existence fœtale – le mot caul désignant la
membrane amniotique. La technologie n’y est plus un

UNIVERSAL PICTURES/COLLECTION CHRISTOPHEL


lieu de maîtrise mais un étrange dispositif d’oracle que
l’homme se force à interpréter et qui le renvoie à ses
propres dispositions originaires.
Il n’est alors pas étonnant que les plus efficaces fictions de
l’œdipe appartiennent à un cinéaste fasciné par les limites
de l’humain et par la façon dont l’image les sublime :
Stanley Kubrick. Dans 2001, le retour périodique du mo-
nolithe noir, la sidération et le questionnement que ses
retours provoquent, la façon dont il accompagne l’évolu-
tion de l’espèce humaine réécrivent visuellement la
violences affectives. Celui qui s’y arrime le plus, Le Secret Rock Hudson confrontation avec la Sphinx. La fiction d’Œdipe la plus
magnifique de Douglas Sirk (1954), est très étrange. La et Jane Wyman belle et la plus littérale sera néanmoins réalisée par un
cécité, la maladie et la guérison y agissent comme autant dans Le Secret autre, Steven Spielberg, avec A.I. (2001). Un enfant, aban-
de signes du destin affectant tour à tour les personnages, magnifique donné par sa mère, n’aura de cesse de la rechercher et par
jusqu’à ce qu’une ultime opération chirurgicale permette (Douglas Sirk, sa quête apprendra qu’il n’est qu’un robot. Il se confron-
au jeune homme d’abord détestable d’être pardonné et à 1954). tera à la perte de son fantasme de singularité. Le film se
la femme de vivre la grâce. conclut par la réalisation magique et inespérée de son
Œdipe est ainsi magnifié et conjuré. La nécessité mélo- désir. Conte cruel et récit féerique, le film, sous sa trame
dramatique de l’invraisemblance narrative, le sublime empruntée à Pinocchio, approfondit les abandons et les il-
particulier lié à l’épreuve des sentiments permettent de lusions décrites par Freud (la mère de l’enfant lit même
raconter l’inverse d’Œdipe : l’histoire d’un inceste sym- aux toilettes les Trois essais sur la théorie sexuelle !). L’hu-
bolique rendu possible par la transformation de la cécité manité devient l’obstination d’un sentiment de filiation
et la conversion extraordinaire du regard. malgré la perte et la lucidité, par-delà la destruction du
monde. L’énigme de la naissance devient surtout celle de
L’obstination d’un sentiment de filiation la création des affects. Kubrick et Spielberg s’interrogent
Au cœur du mythe d’Œdipe, il n’y a pas seulement la dé- A.I., Intelligence sur ce que peut être un amour à la fois infini et totalement
couverte d’un inceste que le désir a caché ou voulu mé- artificielle buté, immobile, incapable d’évolution. L’ambiguïté est pro-
connaître. Il y a, plus profondément, l’énigme d’un indi- (Steven Spielberg, fonde entre l’amour humain et le programme robotique,
vidu. Œdipe est celui qui, en cherchant un assassin, se 2001). entre notre part d’enfant et une part obscure de chimère. P
trouve lui-même et se révèle être cet assassin. Cette di-
mension se retrouve dans des films postmodernes,
comme Angel Heart d’Alan Parker (1987) ou Element of
Crime de Lars von Trier (1985), qui utilisent la trame de
l’énigme pour dissoudre les limites entre les genres nar-
ratifs ainsi qu’entre les niveaux de perception. Le récit
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d’énigme devient alors une façon d’enquêter sur la nature


de l’image cinématographique et de montrer les apories
cauchemardesques du geste analytique moderne.
Cette invitation au déchiffrement est pourtant truquée.
Conversation secrète (1974) de Coppola le prouve. Le film
retrace la chute existentielle d’un roi des écoutes, Harry
Caul (Gene Hackman), qui se prend à déchiffrer un dia-
logue étrange qu’il a espionné. Son obstination à vouloir
comprendre un secret par la seule analyse d’une voix
provoque le drame. Variation sur le Blow Up (1967)

N° 565/Mars 2016 • Le Magazine littéraire - 97


La chronique
Par Maurice Szafran

Le cas Jean d’O,


nouvel écrivain national…

D
u nouveau livre de Jean d’Ormesson – Je à un autre écrivain, à un autre intellectuel, d’être exécuté
dirai malgré tout que cette vie fut belle, sans la moindre sommation en place médiatique.
c’est un vers d’Aragon –, je ne dirai… Pas Jean d’O, puisqu’il serine d’un ton taquin que la
rien. Partout, l’ouvrage est salué, « gauche est désormais de droite » et qu’ainsi il se sent
encensé, raconté par le menu, une belle mieux, beaucoup mieux puisqu’il a « gagné ». Et les Fran-
et grande vie avec des personnages flam- çais, par millions, de soupirer d’aise avec lui. Jean d’O a-t-il
boyants au détour de chacune des pages. Que rajouter ? de la sorte aidé, participé à une réflexion, à une élabora-
Rien, si ce n’est que cet accueil en forme de dithyrambe tion collective qui contribue à une amélioration elle aussi
À LIRE
est mérité, que ces vrais-faux Mémoires sont en effet un collective ? Évidemment, il ne reste qu’un exemple parmi Je dirai malgré
régal littéraire. Passons donc à autre chose. d’autres du fameux « charme à la française », lequel opère, tout que cette
Cette « autre chose », c’est le personnage, non pas son livre il faut le reconnaître, de moins en moins bien. vie fut belle,
JEAN
mais Jean d’O lui-même, cette vénération française qu’il Jean d’O sanctifié de son vivant, icône bleu-blanc-rouge D’ORMESSON,
n’avait sans doute jamais présagée. Le grand tout comme une pop star, Jean-Jacques éd. Gallimard,
bourgeois de Neuilly et du Figaro, l’amuseur « La gauche Goldman, et un acteur de cinéma, Gérard 452 p., 22,50 €.
bronzé que Gerra et Canteloup brocardent à est désormais Depardieu, Jean d’O haut classé dans l’en-
satiété, le séducteur invétéré qui ne dissi- de droite », il semble des sondages de popularité…
mule pas sa passion intacte pour les femmes, se sent mieux. Curieux pays tout de même, qui se prend
ce Jean d’Ormesson-là est devenu un intou- soudainement de passion pour ses vieux,
chable, une icône française qu’il ne peut plus
Et les Français d’Ormesson et Chirac, qui prétend à la
être question de remettre en cause. de soupirer modernité et encense les anciens kroumirs,
Nous le révérons et, conséquemment, il d’aise avec lui. qui s’est toujours voulu à l’avant-garde des
accepte de nous causer, de nous expliquer, de transformations littéraires et se contente
nous raconter, à propos de tout et de tous. Le grand péda- désormais d’embaumer Jean d’O ! Et il faudrait forcément
gogue de la société française. Un écrivain national comme s’en réjouir ? Ce n’est pas forcément notre cas.
nous les adorons, mais d’un nouveau genre, ayant tou- La France de Jean d’O s’égare dans une douce nostalgie.
jours un sens aiguisé de l’histoire, mais aussi un tempé- En cela, elle augure mal de l’état de la société. Qu’un vieux
rament badin. Nous apprécions par-dessus tout entendre monsieur, oh, certes brillant, charmant, cultivé, authen-
Jean d’O nous faire la leçon politique – cette grande pas- tiquement humaniste, et par les temps qui courent ce
sion française. Et il s’exécute diablement bien, avec un n’est pas rien, soit devenu une sorte de mascotte natio-
redoutable sens de la dialectique : de droite, cela va de soi, nale, voilà qui éclaire bien des aspects de ce pays, son
il se prosterne devant François Mitterrand et assume irrépressible goût d’antan, sa facette authentiquement
aussi de figurer parmi les derniers fans de… Nicolas réactionnaire – c’était mieux, forcément mieux avant.
Sarkozy. Nous acceptons volontiers ce grand écart, ces C’est ce que nous dit cet engouement populaire en faveur
fautes de goût ; nous faisons semblant de ne rien contes- de Jean d’O. Quant au livre, répétons-le, il ne manque
ter précisément parce qu’il s’agit de Jean d’O, que nous lui pas d’intérêt. Mais, ironie pour un écrivain, ce n’est
passons tout, que nous lui pardonnons ce qui aurait valu plus l’essentiel. 

98 - Le Magazine littéraire • N° 565/Mars 2016


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Quand l’inconscient s’écrit…
Jean-Pierre Lebrun, Nicole Malinconi
Roland Chemama, L’ALTÉRITÉ EST
Christiane Lacôte-Destribats,
Bernard Vandermersch DANS LA LANGUE
Psychanalyse et écriture
LE MÉTIER DE Dans un dialogue vivant et accessible, les auteurs
PSYCHANALYSTE ouvrent un champ de questions qui intéressent
Écrit par trois psychanalystes qui travaillent autant les professionnels que tout citoyen
ensemble depuis de longues années, ce livre s’interrogeant sur ce que parler veut dire. Utilisant
concerne la pratique des références littéraires, cinématographiques,
psychanalytique dans psychanalytiques, linguistiques, sociologiques,
ce qu’elle a de plus philosophiques, ils se demandent comment
quotidien. Il ne s’agit une société traite la langue et comment
donc pas d’aborder la langue transforme la société.
264 pages, 15 €
celle-ci d’un point de
vue idéal, mais de
questionner le Nils Gascuel
psychanalyste lui-
même à travers la DANS LE MIDI
position qu’il prend
par rapport à son acte
DE LACAN
Le mouvement psychanalytique
ainsi que le désir qui
dans le sud de la France
est le sien dans la
Préface de Michel Plon
direction de la cure.
192 pages, 23 € La « saga lacanienne » vue depuis Nice
et Monaco, Toulon, Aix-Marseille,
Montpellier, Toulouse… : une autre
histoire de la psychanalyse,
une géo-histoire.
448 pages, 28 €

Frédéric de Rivoyre
CECI EST UNE Hubert Auque
ILLUSION REVENIR À L’ESSENTIEL
Pour (ré)introduire Quand l’inconscient
le narcissisme croise la spiritualité
Ce livre est un essai de La déshabitation des certitudes
psychanalyse écrit comme un marque le monde contemporain.
roman. Il raconte comment la L’espérance tournée vers l’ailleurs
théorie du narcissisme va trouver ne soutient plus un désir fané
son sens dans la passion de car c’est dans l’ici-maintenant
l’image. André Breton, qu’il s’exprime désormais. L’auteur,
Sigmund Freud, Carl Jung, attentif à la théologie apophatique
Sandor Ferenczi, Salvador Dalí et qui ne propose aucune certitude,
Jacques Lacan sont les acteurs mais interroge par la négative
principaux des échanges qui ont l’espace divin, souligne dans
eu lieu entre 1909 et 1939 et qui cet essai l’importance du Moi idéal,
sont restitués sur la base de faits de l’Idéal du Moi et des questions
tantôt connus, tantôt inventés. sur l’origine et la finitude qui
L’histoire de la théorie psychanalytique s’écrit à travers jalonnent la nouvelle démarche
des dialogues et des situations romanesques. des chercheurs de déité.
312 pages, 23 € 176 pages, 10 €

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