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Journal des africanistes

Caractéristiques linguistiques du Bulu utilisé dans l'épopée orale du


Mvet.
Ze Amvela, S.M. Eno Belinga

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Amvela Ze, Belinga S.M. Eno. Caractéristiques linguistiques du Bulu utilisé dans l'épopée orale du Mvet.. In: Journal des
africanistes, 1978, tome 48, fascicule 2. pp. 121-132;

doi : https://doi.org/10.3406/jafr.1978.2216

https://www.persee.fr/doc/jafr_0399-0346_1978_num_48_2_2216

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NOTES ET DOCUMENTS 121

CARACTÉRISTIQUES LINGUISTIQUES DU BULU UTILISÉ DANS L'ÉPOPÉE ORALE


DU MVET.
PAR ZE AMVELA» et S.M. ENO BELINGA"

Cette étude tend à démontrer l'existence d'un bulu propre à la récitation épique du mvet.
Le "mvet" mvát1 est une épopée orale que les poètes épiques appelés bàbàmà mvář, chez les
Bulu et Fang du Cameroun, du Gabon, et de la Guinée équatoriale, déclament et dansent en
s'accompagnant d'un muer . L'épopée orale du mvát est un récit en prose rythmée ou poétique.
Elle fait revivre un passé glorieux, à travers les exploits fantastiques, réalisés par des
personnages historiques, légendaires ou mythiques.

La langue bulu.
Dans sa classification de 1948, Malcolm Guthrie désigna le bulu par A62 (Guthrie, 1948 :
33). Plus tard, en 1953, il révisa sa classification et le bulu fut coté A74a toujours dans le
groupe "Yaunde-Fang" (Guthrie, 1953 : 40-41), appelé encore groupe "Pahouin" par
Alexandre (1965). Bien que pour certains auteurs le groupe auquel appartient le bulu présente
quelques traits non-bantous, le bulu lui-même a toujours été considéré comme langue bantoue.
Comme langue naturelle, le bulu n'est pas parfaitement homogène. En effet, d'après
Alexandre (Alexandre, 1965 : 15), il compte quatre dialectes géographiques : 1) le dialecte
occidental (autour de Kribi), 2) le dialecte oriental (autour de Sangmélima) qu'on considère
comme standard, 3) le dialecte septentrional en contact avec le bene et 4) le dialecte
méridional en contact avec le fang.
Alexandre met en évidence des différences sociologiques: "la génération des aînés — min-
tól — parle une langue assez différente de celle de la génération des fils — ЬэпаотатС
(Alexandre, 1966:15).
Il y a une autre distinction dont il faut également tenir compte : celle qu'Alexandre
établit entre a) le bulu littéraire, b) le bulu standard, et c) le bulu moderne (Alexandre, 1966 :
16). Le premier, le plus prestigieux, qu'on pourrait également appeler bulu archaïque ou bulu
ancien, est parlé par les vieux qui ont reçu l'éducation traditionnelle en bulu et par des artistes
professionnels: bàbèmà mvát. Le second, généralement écrit et usité par les locuteurs conscients
de la "pureté" de la langue, est parlé par les adultes, bà j\àd boto, qui ont fréquenté les écoles
presbytériennes en bulu. Le troisième est usité par les jeunes qui ne savent pas écrire leur
langue ou l'écrivent mal ; on le rencontre aussi chez ceux qui parlent le bulu comme deuxième
langue. Il se caractérise essentiellement par une proportion de mots d'origine étrangère
(surtout européenne) plus forte que dans le cas du bulu littéraire et du bulu standard.

Corpus

Les exemples utilisés dans cette étude sont tous tirés d'un extrait d'une épopée de mvet
intitulée "Avelemot" d'Osomo Daniel, mboms mvát, du Département du Dja et Lobo
(Cameroun). L'enregistrement a été réalisé en 1967 par le professeur S.M. Eno Belinga qui Га
transcrit en bulu standard : c'est-à-dire d'après les normes d'orthographié enseignées autrefois dans

1. Aver un ton haut : le bulu distingue trois tons principaux : un haut ( ' ), un moyen ( - ), et un bas (' ).
2. mbiômà mvát: au singulier.
3. Instrument de musique à cordes vibrantes et résonateurs de calebasses.

•E. Zc Amvela, assistant à la Faculté des lettres et sciences humaines de l'Université de Yaounde.
••S.M. Eno Belinga, professeur à la Faculté des sciences de l'Université de Yaounde.
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écoles bulu4. Nous nous sommes servis, dans cette analyse, d'une copie de la bande
magnétique originale, ce qui a permis une plus grande fidélité quant à l'étude linguistique et à la
transcription phonologique des textes5.
Il faut noter que le mvet d'Osomo Daniel est pris à titre d'exemple seulement et que la
langue utilisée est commune à la plupart, sinon à tous les poètes épiques du mvet, dans la zone
fang-bulu-béti (avec naturellement quelques variations idiosyncratiques).
L'examen de la langue utilisée dans "Avelemot" a certains traits caractéristiques qu'on
ne retrouve pas dans le bulu standard tel qu'il est usité dans la vie courante. Nous nous
proposons de décrire, à partir du texte oral enregistré, les principaux traits caractéristiques du bulu
poétique, spécifiquement adapté à la récitation épique du mvet. Nous considérons trois
domaines : a) celui de la phonologie, b) de la morphologie, et c) de la syntaxe.

I. Caractéristiques phonologiques.

En supposant que les formes de l'épopée orale du mvet soient dérivées de celles du bulu
standard, nous pouvons dire que, dans le domaine de la phonologie, le bulu de la récitation
épique se caractérise par: 1) l'élision de certaines consonnes du bulu standard, 2) la
substitution de sons nouveaux à certains sons du bulu standard.

1. Elision de certaines consonnes du bulu standard.


Considérons les deux listes suivantes :

Épopée du mvet Bulu standard


1 komo vouloir kombo
2 ngu'ma èntièr(e) ngumba
3 bina femmes biqga
4 na auxiliaire (passé) ggá
5 láne s'éclaircir (jour) lande
аЬэпе' aband.e'
6 interdiction
У0'
7 ciel VOD
8 mo jour mos
En examinant de près les deux listes de mots ci-dessus, nous remarquor ■ jue l'élision des
sons affecte soit les occlusives précédées d'une nasale homorganique (exemples 1 à 6), soit
certaines consonnes apparaissant en position finale de mots monosyllabiques (exemples 7 et 8).
Dans le premier cas (exemples 1 à 6), si N désigne l'une des trois nasales /m/, /n/ ou /rj/,
С l'occlusive homorganique à la nasale considérée, nous pouvons dériver les mots de la
colonne de gauche de ceux de la colonne de droite par la règle générale suivante:
(1) NCV •* N V
Lire: Les séquences NCV du bulu standard sont remplacées par les séquences NV dans
l'épopée du mvet.
e.g. NCV •* N V
1 к o-m b о к o-m о
g g u-m b a g g u-m a

4. Ce système de transcription fut élaboré par George L. Bates, révisé par l'auteur et F. Johnson et présenté dans
Handbook of Bulu (1926).
5. Notre transcription utilise les symboles de l'Alphabet Phonétique International et indique les trois tons principaux du
bulu.
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Dans le deuxième cas (exemples 7 et 8), si С et V désignent consonne et voyelle


respectivement, nous constatons que certains mots monosyllabiques ayant la structure CVC dans le
bulu standard ont la structure CV dans le bulu de l'épopée. D'où la règle (2):
(2) CVC CV
e.g. 7. yo'p ciel
8 mds jour mo

2. Substitution de sons.

Considérons les mots de la colonne de gauche tels qu'ils apparaissent dans l'épopée du
mvet et leurs équivalents du bulu standard dans la colonne de droite.
Épopée du mvet Bulu standard
1 Ьэга grand, important bsta
2 bu'dan subir des conséquences butan
3 riçi maître riti
4 lug épouser luk
5 ci terre si
6 кого quitter kolo
7 mirjkogan repassé minko?an
8 wui tuer woé
9 km arriver kyj
A partir de ces deux listes qui ne constituent qu'un échantillon représentatif des genres de
substitutions phonologiques qui existent entre les mots de l'épopée du mvet et leurs
correspondants du bulu standard, nous pouvons avancer les généralisations suivantes :
a) Les substitutions des voyelles et celles des diphtongues sont beaucoup moins communes
que celles des consonnes.
b) Bien que nombreuses, les substitutions consonantiques se limitent aux articulations
palatales, alvéolaires et vélaires. Deux cas peuvent se présenter dans ce genre de substitutions:
(i) Le point d'articulation est le même mais les modes d'articulation sont différents:
Épopée du mvet Bulu standard
— Alvéolaire m Alvéolaire
/r/ (rétroflexe) exemple 1 /t/ (occlusive)
/à/ (occlusive sonore) exemple 2 /t/ (occlusive sourde)
/r/ (rétoflexe) exemple 6 /1/ (latérale)
— Vélaire » Vélaire
/g/ (occlusive sonore) exemples 4 et 7 /k/ occlusive sourde)
[?] (coup de glotte)6

(ii) Les points et les modes d'articulation sont différents.

Épopée du mvet Bulu standard


— Palatale m< Alvéolaire

6. [k] et [?] sont des allophones d'un même phoneme en bulu (/к/).
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/с/ (affriquée palatale sourde) ex. 3 /t/ (occlusive alvéolaire sourde)


/c/ (affriquée palatale sourde) ex. 5 /s/ (fricative alvéolaire sourde)

De manière générale, les substitutions de la région alvéolaire sont' non seulement plus
nombreuses mais aussi plus fréquentes.
En comparant les formes de l'épopée à leurs correspondantes des langues voisines du
bulu, nous constatons que le fang et le ntumu exercent une certaine influence sur la langue de
l'épopée du mvet. Par exemple, les prononciations kui "sortir, arriver" et wui "tuer" sont
caractéristiques du ntumu et du fang. Il faudrait noter que le son /ii/ (voyelle antérieure,
fermée, arrondie, tendue) n'est pas un phonème fonctionnel dans le bulu standard.
En résumé, phonologiquement, il y a deux traits principaux qui caractérisent le bulu
utilisé dans l'épopée du mvet: 1 ) Félision de consonnes (celle des nasales préconsonantiques, celle
de l'occlusive /p/ et de la fricative /s/ en fin de mot), et 2) les substitutions consonantiques et
vocaliques.
En plus de ces traits il faut distinguer certaines caractéristiques tonales. Faisant
abstraction pour l'instant des variations segmentaires et concentrant notre attention sur les
correspondances tonales, considérons par exemple les mots et expressions suivants de l'épopée du mvet
(les premiers dans chaque paire) et leurs correspondants du bulu standard (les deuxièmes des
paires).

a Ьэ1э rjgan bawu


il possède fille morts ' II a une fille de l'au-delà"
a bili rjgdn bawu

asima biarj
tour fétiche [Un tour de magie"
asimba biarj

nlam ta
village là 'Ce village là"
nlam ta

zaangbal
za'rjgbal "sept"

a nnom ngan кэ wo wok


rïnom rjgan пэ ma'wdk
"Comprends tu, Nnom Ngang?
Nnom Ngang si tu entends et Nnom Ngang de répondre
Nnnom Ngang que je comprends. "oui, je comprends". "

a nnom ngan кэ wd wok


rïnoin ngan пэ ma wok

Une comparaison entre les tons de l'épopée et ceux du bulu standard fait ressortir les
caractéristiques suivantes:
Dans des expressions correspondantes,
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— Au ton bas du bulu standard correspond soit un ton moyen, soit un ton haut dans
l'épopée, e.g.
bjarj fétiche bjarj
bawu morts biwu
— Au ton haut du bulu standard correspond soit un ton moyen, soit un ton haut dans
l'épopée (comme l'indiquent les dernières syllabes des expressions suivantes),
ma wok 'je comprends' mawok
je entendre je entendre
zarjgbal 'sept' zaarjgbal
— Le ton moyen, qui n'est pas très usité dans le bulu standard demeure inchangé dans
l'épopée orale du mvet.

e.g. nnom vieux nnom.

— Le ton bas du bulu standard correspond parfois à la séquence tonale haut-bas ; mais
cette correspondance n'a été constatée que très rarement et pourrait bien être une variation
idiosyncratique (voir la première syllabe du mot suivant).
zàngbal 'sept' zaarjgbal

Les correspondances tonales entre le bulu standard et celui de l'épopée orale du mvet
peuvent donc se résumer comme suit :
Standard Épopée
bas m haut, moyen, haut-bas,
haut m haut, moyen
moyen " » . moyen

Ces exemples montrent clairement que dans l'épopée orale du mvet il y a une fréquence
de tons hauts et moyens plus grande que dans le bulu standard. Il faut d'ailleurs remarquer
que certaines des phrases qui suscitent des applaudissements de la part de l'auâience ont
généralement une proportion de tons hauts et moyens de près de 100%. Par exemple, dans les deux
expressions suivantes, il n'y a aucun ton bas.

á nnom rjgarj кэ wd wok


nnôm rjgarj пэ ma wôk
'Comprends tu Nnom Ngang? et Nnom Ngang
de répondre "oui, je comprends".'
alors que leurs équivalents du bulu standard totalisent quatre tons bas :
a'
nnôm ngàn кэ wo wok
nnom rjgàrj пэ ma wok
L'impression auditive qui résulte de cette forte proportion de tons hauts et moyens est celle
d'un récit semi-chanté ; ce qui confère un caractère quasi liturgique et surtout divertissant au
récit.

H. Caractéristiques morphologiques.

Comme remarque préliminaire, il faudrait dire que la distinction entre les critères
phonologiques et morphologiques n'est pas toujours facile à faire puisque les variations
morphologiques entraînent nécessairement des variations phonologiques. Dans cette section nous allons
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considérer 1) les mots de l'épopée qui semblent être d'origine étrangère, 2) l'utilisation des
impressifs, et 3) les noms sur-composés ou généalogiques.

1. Les mots ďemprunt.


Nous allons considérer comme mot d'emprunt, d'une part, les mots qui, bien que
ressemblant à des mots bulu, ont subi des variations phonologiques tellement complexes qu'ils
deviennent méconnaissables aux locuteurs monolingues bulu ; d'autre part, ceux qui sont tout
simplement étrangers au bulu standard, quelle que soit leur origine.
Par exemple, examinons les paires d'expressions suivantes. (La première expression de
chaque paire est celle de l'épopée du mvet et la deuxième la correspondante du bulu
standard).
ahjarj tako véey
puits pas s'assécher "Sans que le puits ne s'assèche"
a'njSrj taka уэ!э
ba'
dar) jisgan bïrja'
ils surpassent aimer les femmes "Ils aiment trop les femmes"
ba dar) jis?3 bfngá
( jogobo ta'rj rjgon ébâe
J se coucher nombre lune deux "passer deux mois"
( bcimbo tán rjgon еЪае
(a кэпе! "Interdiction" '
a bande!
La comparaison des mots soulignés dans chaque paire de phrases montre qu'aucune règle
phonologique simple ne peut être utilisée pour dériver les mots de l'épopée de ceux du bulu
standard ou vice-versa. L'interprétation de ces mots d'emprunt est généralement favorisée par
les contextes dans lesquels ils apparaissent. En outre, puisque leur proportion est très faible par
rapport au reste des mots, ils ne posent aucun problème quant à l'intelligibilité du texte. Au
contraire, ils sont beaucoup appréciés par les locuteurs bulu puisqu'ils confèrent au texte un
certain caractère mystérieux et passionnant qui fait des bàbàmà mvàt de véritables artistes.
Comme nous l'avons vu dans le cas des variations phonologiques, ces mots semblent être
empruntés soit au fang, soit au ntumu.

2. L'utilisation des impressifs.


La première question qui se pose est de savoir ce qu'il faut entendre par "impressif '. Les
impressifs forment une catégorie de mots qu'on a souvent désignés sous des appellations
diverses telles que "adverbes descriptifs", "mots exclamatifs", "interjections predicatives",
"mots imagés", "idéophones". Cette profusion de termes constitue à elle seule un indice qui
tend à suggérer l'incertitude qui règne au sujet de la nature exacte de cette catégorie de mots.
Quelle qu'en soit la nature, nous conviendrons tout de même avec Bates que "these
exclamatory expressions are very characteristic of the language, and as the Bulu use them, very
expressive" (Bates 1926 : 55). Alexandre définit ces mots comme "vocables transmettant une
impression sensorielle ou morale complexe" (Alexandre, 167 : 51).
Si nous acceptons cette dernière définition, alors les termes "idéophones" et "impressifs",
selon P. Alexandre, semblent être les plus acceptables. Quelques-uns de ces impressifs sont des
onomatopées telles que bang ! bang !, évoquant l'impression auditive produite par un certain
acte, d'autres (la majorité), dont l'étymologie est plutôt obscure, semblent n'avoir aucun
rapport direct avec ce qu'ils décrivent.
Examinons les impressifs suivants utilisés dans l'épopée de mvet "Avelemot".
пэ kurjgurj 'battement d'ailes d'un grand oiseau*
пэ víodtíij 'tout autour*
пэ koo" 'son d'un cor'
NOTES ET DOCUMENTS 127

na karjgán 'sirène avertissant de l'arrivée d'un personnage important'


na kolom 'bruit (soudain) des gens qui s'arrêtent au même moment'
na viu 'image d'une obscurité soudaine et totale'
Comme l'indiquent les transcriptions, tous les impressifs se composent de deux éléments
distincts : le premier я? jouant le rôle d'introducteur et dont l'équivalent en français serait "de
la sorte, ainsi" ; et le second qui serait l'impressif proprement dit et dont les traductions para-
phrasiques suggèrent que ces mots n'ont pas d'équivalents précis en français. Ils sont souvent
utilisés dans le bulu standard mais leur fréquence est beaucoup plus accentuée dans l'épopée
du mvet. Ils sont généralement produits avec beaucoup de force et un timbre particulier qui
les distinguent de mots voisins.
D'après les traductions paraphrasiques mentionnées plus haut, il est aisé de constater que
les impressifs permettent au locuteur de transmettre un message très complexe en très peu de
syllabes. En outre, ils sont rendus encore plus expressifs par le fait qu'ils sont très souvent
accompagnés de gestes emphatiques qui à eux seuls pourraient transmettre le même message
que les impressifs qu'ils accompagnent.
La production de ces mots fait appel à un certain art que les bàbomà mvét ont très bien
maîtrisé et dont ils gardent jalousement le secret. Nous nous bornerons ici à noter qu'ils sont
plus fréquents dans l'épopée du mvet que dans le bulu standard.

3. Les noms surcomposés.


Pour décrire la structure des noms surcomposés et déterminer les éléments qui les
composent, considérons les noms suivants :
1. avalamdr
2. avalaldr - о'уэ
3. ricí - mbarj - о'уэ -, rjgon bawu.
r 4. jnadan bod - eku'rjli - ku - ku'nli - ku, mabaga ma e'wulu-wulu, kumá to kóna madaf]
ans mon éndon.
5. akoma* mba ménga,
mina'ojojom mfulu erjgban mávám ako?o rjgo'na' tags wu fey, екэка'т yá
кат mayor) eta? е'пэ ta bun a то ha minso mafa.
6. oturja* bihín bí mba ntí zok.
Un examen des six noms donnés plus haut en guise d'illustration montre que le premier
élément est toujours le nom proprement dit (la partie soulignée). Il faut d'ailleurs préciser que
dans les tribus Bulu, Fang et Ntumu, le système traditionnel n'admet pas l'existence de noms
de famille qui passeraient de génération en génération. Chaque enfant a son nom propre,
différent de celui du père et choisi parmi les membres (vivants ou défunts) de la famille élargie ;
mais, comme pour marquer l'appartenance de l'enfant, le nom du père (celui de la mère ou
du tuteur) est souvent attaché comme deuxième nom, donnant ainsi un nom composé. Par
exemple, dans акотпа mba, akomá est le nom du héros, mba celui du père ; dans net mbatj, net est
le nom de la femme, mbarf probablement celui de sa mère.
A ces noms composés (e.g. akomá mba, nei mbarf) s'ajoutent encore d'autres éléments. D'une
façon générale, ces éléments sont de trois types différents : a) ceux qui indiquent l'origine du
héros et que nous appellerons "éléments généalogiques", b) ceux qui sont des phrases
idiomatiques à valeur proverbiale, et c) ceux qui sont d'origine obscure.

a) Éléments généalogiques. Les exemples suivants illustrent ce que nous entendons par
"éléments généalogiques".
1. ngon bawu 'fille de l'au-delà'
fille morts
2. a na mon éndón 'fíls d'Endong'
il est fils Endong
3. akoma mba manga 'Akoma fils de Mba, fils de Mengue'
Akoma Mba Mengue
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Ces éléments généalogiques sont de deux types et peuvent désigner soit l'origine lointaine ou la
tribu dont est issu le héros (exemple: ngon bawú, "fille de l'au-delà"), soit l'origine proche ou le
parent immédiat dans l'arbre généalogique du héros : exemples 2 et 3 ci-dessus. Dans certains
cas, le poète épique peut remonter dans l'arbre généalogique jusqu'à l'ancêtre fondateur de la
tribu ; ce qui nécessite un effort de mémoire remarquable qui est d'ailleurs très apprécié et
applaudi par l'audience. -D'après leur utilisation dans l'épopée "Avelemot", ces éléments ont
pour effet de replacer le héros dans son contexte familial et à travers lui, de faire revivre ses
ancêtres qui, la plupart du temps, sont des personnages importants dans l'histoire de la tribu
du héros.
b) Phrases idiomatiques à valeur proverbiale. Considérons les trois phrases suivantes :
1. msbdga тэ éwulu-wulu
transport de marche-marche
"Qui porte un fardeau et se promène sans but"
2. ako? rjgo'na taga wu fe'y
roche découverte ne mourir forêt
"Une roche nue ne meurt pas dans la forêt"
ya'
3. екэка'т kam mayor) msvok
Pékekam (arbre) qui domine peuples d'autres
"L'ékekam domine certains peuples".
Ces phrases sont généralement humoristiques et servent à qualifier le héros ; on peut d'ailleurs
Içs considérer comme des surnoms. En effet, dans les tribus concernées certaines personnes
deviennent souvent populaires par le choix judicieux d'un surnom de ce genre. Dans la vie
courante, ces noms fonctionnent comme des devinettes. Par exemple, la personne qui appelle
pourrait dire^ :
— акэ?э rjgoná "roche découverte"
et l'intéressé (la personne appelée) de répondre
— taga wu fe'y "ne meurt pas dans la forêt".
Dans l'épopée du mvet, ces expressions ont pour effet de donner certains traits
caractéristiques du héros, tout en divertissant l'audience par leur côté humoristique, comique, voire
grossier.
c) Eléments d'origine obscure. En plus des éléments décrits dans a) et b) il y en a d'autres
dont l'origine et la signification sont difficiles à déterminer.
Exemples : 1. avslsmor о'уэ
2. ncí rnbarj оуэ
3. kuma' ta копа
4. ekurjlí e"ku kurjlí eTcu
Dans les deux premiers noms, l'élément souligné оуэ n'est ni généalogique ni proverbial.
En effet, puisque nci mbarj est la femme ďavdtemór, il est difficile de déterminer ce qu'ils ont de
commun dans leur arbre généalogique et qui serait représenté par буэ. On serait donc tenté de
croire que ces éléments obscurs, qui ne sont d'ailleurs pas compris par l'audience, ont pour
effet de rendre le héros mystérieux en apportant un élément incompréhensible dans le
palmarès déjà très éloquent du héros.
Dans les deux derniers noms, nous avons aussi des éléments obscurs ; mais ceux-ci se
distinguent des deux premiers par l'effet musico-phonologique qu'ils produisent, surtout lorsqu'ils
sont articulés par les bèbômè mvél eux-mêmes. Remarquez par exemple que dans l'expression
ekúijli éku kûrjli éku il y a répétition de l'élément kùtfli éku, qui lui-même demeure intraduisible
et possède une simple valeur onomatopéique. La répartition des segments kúy — kú, kúy — kù,
avec leurs tons respectifs, donne un rythme et une cadence qui confèrent une véritable valeur
artistique à ces éléments nominaux. De même dans l'élément kûmâ Ьэ koná, nous remarquons
une symétrie tonale autour du segment ts qui est précédé et suivi de deux tons hauts, donnant
la séquence tonale haut-haut-Aaj-haut-haut. Cette séquence tonale produit également un effet
musical appréciable.
NOTES ET DOCUMENTS 129

En conclusion, nous pouvons dire que les noms sur-composés jouent un rôle important
dans l'épopée orale du mvet puisqu'ils permettent, non seulement de replacer le héros dans
son arbre généalogique* de donner certains des traits qui le caractérisent, mais aussi de le
rendre mystérieux et de ce fait lui conférer un certain pouvoir surnaturel ; et ceci tout en
divertissant l'audience par l'effet musico-phonologique mentionné plus haut. Il faut enfin remarquer
que dans l'épopée du mvet, ces noms sur-composés sont articulés avec une rapidité
remarquable, ce qui les rend encore plus inintelligibles, mais accentue leur valeur musico-phonologique,
valeur très souvent appréciée par l'audience.

III. Caractéristiques syntaxiques.

Par opposition aux caractéristiques phonologiques et morphologiques qui ne concernent


régulièrement que les sons et les mots, les caractéristiques syntaxiques tiennent compte des
structures comprenant au moins deux mots simples, composés ou même sur-composés. Bien
que les formes structurales que nous allons considérer ici se rencontrent aussi dans le bulu
standard, elles caractérisent cependant la langue de l'épopée du mvet par leur très grande
fréquence. Nous examinerons tour à tour 1) les répétitions de mots ou de syntagmes, 2) le style
direct et les formes exclamatives, et 3) certaines expressions idiomatiques.

1. Répétition de mots ou de syntagmes.


Nous allons distinguer quatre types principaux de répétition : a) répétition de mots (ou
lexemes), b) répétition de syntagmes, c) répétition d'un syntagme avec introduction d'un mot
ou lexeme nouveau, et d) répétition d'une séquence de syntagmes.
a) Répétition de mots ou lexemes. Les mots répétés sont généralement des verbes. Dans de
pareils cas, la répétition du verbe semble suggérer celle de l'action ou procès exprimé par le
verbe.
Exemple : naie пэ wulu wulu wulu wulu
ainsi que marcher marcher marcher marcher
"et ainsi marcher pendant très longtemps"
La répétition du verbe wulu, "marcher", exprime ici un aspect duratif pour montrer qu'on a
marché pendant très longtemps.
b) Répétition de syntagmes. Considérons l'exemple suivant et sa traduction en français.
— taga па' а пэ bo jom ezin
pas que il peut faire chose quelconque
rjga na a ta bo jom eziq
même que il a faire chose quelconque
"il n'a rien à faire et n'a jamais rien eu à faire".
Pour insister sur le iait que l'intéressé n'a absolument rien à faire, le syntagme bojo'm е1Щ
"faire quelque chose" est répété ; la répétition joue ici le rôle d'une form*, d'insistance.
c) Répétition d'un syntagme avec introduction d'un mot ou lexeme nouveau. Considérons les deux
exemples suivants :
ta'
1. a. mor á mba jde na
homme là il était nom que
avalmdr , mana manjin
Avelmot fils de Mendjing
"Cet homme là s'appelait Avelmot, originaire de Mendjing"
1. b. mor ta a mba jde na
homme là il était nom que
avalmdr o'ya , mana manjin
Avelmot Oye , fils de Menjing
"Cet homme là s'appelait Avelmot Oye, originaire de Mendjing"
130 JOURNAL DES AFRICANISTES

Puisque les deux syntagmes se suivent dans l'épopée, on pourrait avoir l'impression que le
poète épique s'est trompé ou qu'il s'est tout simplement répété. Mais en examinant de près les
deux syntagmes ainsi "répétés", nous constatons que dans le deuxième il y a introduction du
mot буэ. L'effet obtenu est celui de la mise en relief de ce mot nouveau sur lequel l'attention
de l'audience se trouve ainsi concentrée.
Parfois l'élément nouveau n'est pas tout simplement introduit mais remplace plutôt un
des mots du syntagme précédent. Considérons par exemple les trois syntagmes suivants :
1. nlam ta опэ jde na nlam
village là il est nom que village
na'
2. nlam ta опэ joe ejian
village là il est nom que Egneng
3. nlam епэп.
Les deux premiers syntagmes sont identiques mais le mot nlam, "village", du premier est
remplacé par ерэу, "Engneng", dans le second. L'effet recherché est le même que dans le cas
de l'introduction de mot nouveau examiné plus haut. Quant au troisième syntagme, en
répétant les deux mots nlam et едэу, il joue ainsi le rôle d'une sorte de conclusion que nous pouvons
qualifier d'emphatique.
d) Répétition d'une séquence de syntagmes. Considérons les deux séries de syntagmes suivantes :
va'
Série Al. 1. о tars wulu wulu a пэ
tu commencer marcher marcher comme ici
2. о кэ kiií kùi a' пэ zarjmalima
tu aller arriver arriver comme Sangmélima
3. tsga naa wo уэпэ óstií
sans que tu voir rivière
Série A2. 1. o kolo' a пэ va
tu quitter comme ici
2. o kuí kíií a' пэ zanmalima
tu arriver arriver comme Sangmélima
3. ta уэпэ óstií
sans voir rivière
Les deux séries de syntagmes peuvent se traduire de la manière suivante :
1. Vous partez d'ici
2. Et vous pouvez même atteindre Sangmélima
3. Sans voir de cours d'eau.
Comme nous pouvons le constater en comparant les syntagmes 1, 2, et 3 de la série Al à
leurs correspondants de la série A2, dans ce genre de répétition, la série de syntagmes n'est pas
répétée intégralement; certains membres subissent généralement des modifications
morphologiques ou syntaxiques. Il serait donc plus adéquat de dire que c'est l'idée qui est reprise, mais
sous une forme différente. L'effet obtenu est celui d'une forme d'insistance : par le biais de la
répétition, le mbàmè mvdt met une certaine idée en relief et s'assure ainsi que son audience ne la
manquera pas.
2. Le style direct et les formes exclamatives.
Les exemples 1, 2, 3, et 4, illustrent l'utilisation du style direct ; alors que 5 et 6
s'appliquent aux formes exclamatives.
1. o suánd e'tam ánjsr)
tu arriver large puits
"Tu arrives au grand puits"
2. о tab mor atd
tu arrêter homme là
"Tu arrêtes cet homme là"
NOTES ET DOCUMENTS 131

3. o sílí jídá na
tu demander lui que
"Et tu lui demandes"
4. wo soo ve wo кээ ve
tu venir où tu partir où
"D'où venez-vous et où allez- vous ?"
5. za' avals jams dí d o
quelle manière affaire ceci о! о!
"Quel genre d'affaire !
6. za aval аЪэп rílam
quelle manière joli village
mba'Ta агэ nlam ejisn
peut-être comme village Egneng
"Qu'il est beau, le village d'Engneng !"
La fréquence du style direct et des formes exclamatives a pour effet de rendre le récit de
l'épopée plus actuel, plus vif et plus animé. L'auditeur a l'impression d'être lui-même le
témoin de ce qui se passe dans le mvát; c'est-à-dire que les faits de l'épopée ne lui sont pas
relatés par le poète épique. Même lorsque celuijci rapporte les paroles d'autrui, il utilise toujours
le style direct. Par conséquent, le mbbmà mvdt incarne tour à tour et de façon très remarquable
les différents héros de l'épopée d'une part, et l'artiste qu'il est et que l'audience a devant soi
d'autre part.

3. Expressions idiomatiques.

S'il fallait choisir l'expression idiomatique la plus caractéristique de l'épopée orale du


mvet, la séquence
— Ьэ tara тэ1э тэ baá
mes compères oreilles elles s'ouvrir
"Que les oreilles de mes compères s'ouvrent"
— тэ baa' fo?o
elles s'ouvrir vraiment
"Elles sont vraiment ouvertes"
serait très probablement retenue par tous ceux qui ont assisté à plus d'une épopée de mvet. En
effet, elle est utilisée tout au début du récit et joue un rôle introducteur semblable à celui de
l'expression "il était une fois" utilisée dans les fables et légendes. Elle est également employée
au début de chaque nouvelle étape ou après une longue pose ayant permis à l'artiste de
souffler. La variante
— кэ Ьэ tara' ba' wo'îe
que mes compères ils entendent
"Mes compères me suivent-ils ?
— haa !
"Oui !!"
est généralement utilisée au cours du récit là où le тЬотз mvdt veut marquer une articulation
dans l'enchaînement des faits. Par opposition à la première séquence qui est introductrice,
celle-ci est concluante.
Comme pour toute expression idiomatique, il y a toujours des problèmes de traduction et
ces expressions n'ont vraiment leur sens complet que dans le contexte spécial où elles sont
utilisées. Toutes les autres expressions idiomatiques que nous rencontrons ne peuvent pas être
caractéristiques de l'épopée en tant que telle puisqu'on les rencontre également dans le bulu
standard et dans des proportions semblables.
132 JOURNAL DES AFRICANISTES

II faut reconnaître que dans la valeur communicative de la langue telle qu'elle est utilisée
par les ЬэЬотэ mv3t, les traits purement linguistiques ne constituent qu'un maillon (bien que
l'un des plus importants) dans une chaîne complexe qui doit également tenir compte des traits
extra-linguistiques.
Cependant, d'après ce qui précède, nous pouvons conclure que, par opposition au bulu
standard, le bulu de l'épopée orale du mvet se caractérise par certains traits phonologiques,
morphologiques, et syntaxiques. Mais, comme nous l'avons vu, cette division tripartite de
traits caractéristiques n'est que d'ordre méthodologique, dans la mesure où les limites entre la
phonologie, la morphologie et la syntaxe ne sont pas toujours faciles à déterminer.

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