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Répertoire de droit pénal et de procédure pénale

re
Section 1 - Mécanisme de répartition de la charge de la preuve

13. Innocence et présomption d'innocence. - Comme la doctrine a pu le


souligner, il ne faut pas confondre innocence et présomption d'innocence :
« L'innocence présumée n'est pas l'innocence » (CONTE, Pour en finir avec une
présentation caricaturale de la présomption d'innocence, Gaz. Pal. 1995. 1.
e
Doctr. 22. – V. aussi CONTE et MAISTRE du CHAMBON, Procédure pénale, 4 éd.,
os
2002, Armand Colin, n  37 s.). En effet, l'innocent n'est soupçonné de rien et n'a
donc pas évidemment besoin de se voir octroyer ce statut procédural réglant la
charge de la preuve. En revanche, le présumé innocent bénéficie de cette
protection parce que, justement, il existe un risque qu'il ne le soit pas (BUREAU,
La présomption d'innocence devant le juge civil. Cinq ans d'application de l'article
o
9-1 du code civil, JCP 1998. I. 166, n  11).

14. Charges pesant sur la personne poursuivie lors des différentes étapes


du procès. - La procédure s'étale en deux ou trois étapes selon qu'il existe ou
non une phase d'instruction entre l'enquête policière et le jugement. Le passage
d'une phase à une autre est justifiée par le fait que des preuves se sont
accumulées et rendent vraisemblable la participation de l'individu aux faits dont le
juge est saisi.

15. En effet, la garde à vue présuppose l'existence d'« une ou plusieurs raisons


plausibles de soupçonner [que la personne] a commis ou tenté de commettre un
crime ou un délit puni d'une peine d'emprisonnement » (C. pr. pén., art. 62-2  ,
er o
al. 1 . – L. n  2011-392 du 14 avr. 2011) ; la mise en examen par le juge
d'instruction suppose l'existence d'« indices graves ou concordants rendant
vraisemblable [que les personnes] aient pu participer, comme auteur ou comme
er
complice, à la commission des infractions » (C. pr. pén., art. 80-1  , al. 1 , mod.
o
par L. du 15 juin 2000, art. 19  , préc. [supra, n  6]) ; le juge d'instruction
procède, une fois que l'information lui semble terminée, au renvoi de la personne
mise en examen devant la juridiction de jugement s'il existe « des charges
constitutives d'infraction » (C. pr. pén., art. 176  ). Ces trois étapes marquent
bien la fictivité croissante de l'innocence présumée. Mais, ces conclusions
factuelles sont sans incidence sur la force de la présomption d'innocence. Il
importe peu que les charges pesant sur la personne poursuivie soient de plus en
plus lourdes tout au long de la procédure. La présomption d'innocence demeure
toujours protégée de la même façon.
16. Il est donc impossible d'affirmer que la présomption d'innocence puisse
perdre de sa vigueur au fur et à mesure de l'accumulation des charges à
l'encontre de la personne mise en examen puisque cela reviendrait à affirmer que
la présomption d'innocence est autre chose qu'une règle probatoire. En effet, peu
importe l'accumulation des preuves : si la présomption d'innocence est une règle
de répartition de la charge de la preuve et si cette preuve incombe à l'accusation,
alors ce principe doit être toujours appliqué, qu'importe la tournure que le procès
prend pour la personne poursuivie.

17. Le principe voudrait que la charge de la preuve repose toujours sur le


os
ministère public (V. infra, n  18 s.), et que celui-ci ait alors la tâche de prouver la
os
réalisation des éléments constitutifs de l'infraction (V. infra, n  35 s.). Pourtant
ce n'est pas toujours le cas : il existe encore aujourd'hui, dans le droit français,
des présomptions de culpabilité établies au détriment de la personne poursuivie
os
(V. infra, n  55 s.).

er
Art. 1 - Principe : preuve à la charge du ministère public

18. La doctrine s'est beaucoup interrogée sur la nature et la spécificité de la


présomption d'innocence. En effet, cette règle est propre au procès pénal ou tout
du moins à la matière pénale. Elle développe des conséquences qui sont par
essence inconnues des procès civil et administratif. La particularité de la
présomption d'innocence vient de la répartition différente de la charge de la
preuve. En dépit des affirmations très contemporaines sur l'égalité des armes et
l'équilibre des droits des parties, la présomption d'innocence rétablit une balance
très largement en faveur du ministère public. La personne poursuivie ne sera
jamais l'égale de l'accusation. Il est donc nécessaire, au nom de la protection des
libertés individuelles et de la garantie des droits fondamentaux des individus, de
mettre toutes les preuves à la charge du ministère public. Tel est le principe
théorique. Il n'est pas nécessairement parfaitement respecté.

19. Comprendre la présomption d'innocence suppose donc au préalable une


connaissance, fût-elle succincte, des spécificités de la procédure pénale au regard
os
du droit processuel (V. infra, n  20 s.). Il permet par la suite de mieux
comprendre les règles relatives à la répartition de la charge de la preuve
os
concrètement réalisées par la loi et la jurisprudence (V. infra, n  35 s.).

er
§ 1 - Spécificité de la procédure pénale
20. Procédure civile. - En procédure civile, l'article 9 du code de procédure
civile dispose que chaque partie doit prouver les faits nécessaires au succès de
ses prétentions, et se traduit par deux adages : tout d'abord actori incumbit
probatio qui prévoit que la preuve incombe au demandeur, et ensuite reus in
excipiendo fit actor qui met à la charge du défendeur la preuve de ses moyens de
défense (PONSARD, Rapport français, in « La vérité et le droit », Travaux de
l'association Henri-Capitant [journées canadiennes], t. XXXVIII, 1987, Economica,
p. 673 s.).

21. Contentieux administratif. - En revanche, la procédure administrative est


totalement différente, et la question de la charge de la preuve a parfois été
posée. Le procès administratif fonctionne en deux temps, et le second temps
reconnaîtrait plutôt une « présomption de culpabilité » de l'administration,
presque toujours défenderesse. Dans un premier temps, le requérant doit faire
naître un doute dans l'esprit du juge, afin que ce dernier puisse penser que la
décision de l'administration n'est peut-être pas justifiée. Si ce doute est né, le
juge va user de ses pouvoirs d'instruction pour connaître la vérité, détenue par
l'administration. C'est là que cette « présomption de culpabilité » de
l'administration peut être remarquée. En effet, l'administration pourrait se
contenter de dénier les allégations du requérant et exiger de lui qu'il remplisse la
preuve ; or c'est elle qui la détient. Le juge, pour compenser le déséquilibre entre
les parties, impose la production forcée des éléments retenus par l'administration.
Le juge va exiger de l'administration la preuve, en quelque sorte, « de son
innocence » quant aux faits qui lui sont imputés. Dans ce but, il va exiger d'elle
une participation à la recherche de la vérité, à défaut de quoi les prétentions du
requérant seront considérées comme établies. Que l'administration ne veuille ou
ne puisse pas participer à la recherche de la vérité matérielle est sans
importance : dans les deux cas, elle succombera.

22. Particularité du procès pénal. - La procédure pénale est dominée par trois


o
principes régissant la question : actori incumbit probatio (V. supra, n  20), in
dubio pro reo (le doute profite à l'accusé) et la présomption d'innocence.
Peuvent-ils être considérés comme ayant chacun une spécificité et traitent-ils
tous trois de difficultés différentes ? Ou bien, au contraire, peut-on considérer que
la présomption d'innocence fait doublon tant avec la règle in dubio pro reo
qu'avec le principe actori incumbit probatio dont elle ne serait que l'expression
pénale réitérée ? Si la présomption d'innocence revient à attribuer la charge de la
preuve à l'accusation, autrement dit au demandeur, il est impossible de relever
une spécificité pénale. La règle est alors celle connue sous l'adage actori incumbit
probatio. La présomption d'innocence serait alors inutile. Quant à la règle in
dubio pro reo, elle ne paraît pas être spécifique à la matière pénale. Si le juge
civil a le moindre doute quant à l'existence, par exemple, de la créance invoquée
par le demandeur, il ne tranchera pas en défaveur de la personne assignée en
justice et désignée comme étant le débiteur de l'obligation. Il paraît évident que,
là aussi, ce qui peut être traduit comme « le doute profite au défendeur »
s'applique à l'instance civile, tout comme il profite à l'accusé dans le procès pénal.

23. Si la présomption d'innocence n'est pas synonyme de la règle actori incumbit


probatio et corrélativement du principe in dubio pro reo, comment peut-elle être
traduite ? Qu'apporte donc la présomption d'innocence qui ne soit déjà connu
sous la forme des deux principes précédemment exposés ? La spécificité tient au
fait que la personne n'a pas à prouver son innocence, c'est-à-dire n'a pas à
prouver la thèse qu'elle avance. Il convient alors de rejeter hors du prétoire pénal
la règle reus in excipiendo fit actor.

24. Place de la règle « reus in excipiendo fit actor » dans le procès pénal.


- La doctrine s'est interrogée sur la question de savoir si la règle reus in
o
excipiendo fit actor (V. supra, n  20), applicable au procès civil, l'était aussi à
l'instance pénale. Aucune solution uniforme n'apparaît, et trois grands courants
peuvent être dégagés. Tout d'abord, selon une première opinion, aujourd'hui en
voie de disparition, la règle procédurale civiliste doit être pareillement appliquée à
l'instance pénale. La raison tient au fait que les principes du droit civil constituent
le droit commun de la preuve et doivent s'appliquer à défaut de textes y
dérogeant explicitement. Ensuite, et à l'opposé, d'aucuns estiment, au nom de la
présomption d'innocence, qu'il est impératif de rejeter totalement la règle reus in
excipiendo fit actor. Cette doctrine repose sur l'autonomie du droit pénal.

25. Enfin, un courant que l'on pourrait qualifier d'intermédiaire, et qui recueille


aujourd'hui presque tous les suffrages, propose de distinguer entre la charge de
la preuve et la charge de l'allégation (un auteur a substitué aux termes « charge
de la preuve » et « charge de l'allégation » les termes « charge juridique » et
« charge effective de la preuve ») ; il s'agit cependant bien de la même
distinction (DÉNIZART, La charge de la preuve en matière pénale, thèse, Lille,
1956, p. 23 et, p. 87 s.). Si la personne poursuivie n'a pas à prouver le fait
qu'elle invoque, elle a en revanche la charge de l'allégation de ce fait. Les moyens
de défense doivent être invoqués par elle, et le ministère public devra alors
supporter la charge de cette preuve.

26. Charge de la preuve et charge de l'allégation. - Cette distinction entre


charge de la preuve et charge de l'allégation paraît des plus pertinentes. En effet,
tout en respectant parfaitement la présomption d'innocence, elle permet
également de répartir logiquement le fardeau de la preuve. Il serait notamment
illusoire d'exiger de l'accusateur la preuve négative de tous les faits justificatifs
existants ou encore de toutes les excuses invocables. Si l'accusé invoque un
moyen de défense, le ministère public aura alors la charge de démontrer son
inexistence. Si la personne poursuivie n'allègue aucune excuse, le ministère
public ne supportera aucune charge supplémentaire.

27. Cependant ces affirmations théoriques ne sont pas systématiquement


relayées par la loi et la jurisprudence.
§ 2 - Domaine d'application de la présomption d'innocence

28. En dépit des apparences, la présomption d'innocence ne s'applique pas


exclusivement à la procédure pénale, au sens strict du terme. Cette règle de
répartition de la charge de la preuve étant destinée à protéger les libertés
individuelles et les droits des personnes, elle a vocation à s'appliquer dans tous
les procès relatifs à la « matière pénale » prise dans un sens très large. Toute
instance susceptible de prononcer une sanction doit respecter la règle de la
présomption d'innocence (V. Convention européenne des droits de l'homme :
jurisprudence de la Cour européenne des droits de l'homme en matière pénale
[Pén.] et Prison : sanctions disciplinaires [Pén.]).

29. Un domaine d'application étendu. - La Cour de cassation semble avoir


étendu le champ d'application de la présomption d'innocence aux procédures
administratives entraînant une sanction répressive (Com. 9 avr. et 18 juin 1996,
er
RDBB 1997. 177, note Germain et Frison-Roche. – Com. 1  déc. 1998, RTD com.
1999. 161, note Rontchevski  , relatif à des propos tenus par le président de la
COB, devenue aujourd'hui l'AMF), aux procédures exercées en matière fiscale
lorsque la sanction a un « caractère essentiellement répressif et punitif » (Com.
29 avr. 1997, JCP 1997. II. 22935. – V. égal. CEDH 29 août 1997, AP, MP et TP
c/ Suisse et EL, RL, JO L c/ Suisse [2 arrêts], Rec. 1997-V, p. 1477 et, p. 1509)
ainsi qu'aux visites domiciliaires effectuées dans le cadre du droit de la
o o
concurrence (Com. 20 nov. 1990, n  89-18.267  , Bull. IV, n  293). Le principe
o
de la présomption d'innocence a en effet valeur constitutionnelle (V. supra, n  7),
et l'article 9 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789
accorde à « tout homme » la protection du principe de la présomption
d'innocence.

30. Représentants de l'État et autorités publiques. - Le respect de la


présomption d'innocence s'impose en premier lieu et depuis longtemps aux
autorités judiciaires : ainsi, le juge ne doit pas avoir de préjugé relatif à la
culpabilité de la personne poursuivie, et ne doit pas porter publiquement de pré-
jugement sur son cas – la référence au principe du droit à un jugement par un
tribunal indépendant et impartial est alors implicite (CEDH 25 mars 1983, Minelli
o
c/ Suisse, série A, n  62. – CEDH 26 mars 1996, Leutscher c/ Pays-Bas, RSC
o os
1997. 470  . – V. égal. Cons. const. 19-20 janv. 1981, n  80-127  , spéc. n  33
et 37, D. 1981. 101, note Pradel).

31. Ce respect de la présomption d'innocence s'impose également aux décisions


postérieures à celle sur la culpabilité : ainsi, lors d'une demande d'indemnisation
pour détention provisoire abusive, suite à une décision de non-lieu, il y a violation
de la présomption d'innocence si la personne initialement poursuivie est obligée
d'apporter la preuve de son innocence (CEDH 13 janv. 2005, Capeau c/ Belgique,
o
req. n  42914/98  ).

32. De même, après une décision de relaxe ou d'acquittement, des magistrats ne


sauraient prendre de décision mettant en doute l'innocence de la personne
autrefois poursuivie, par exemple en décidant d'une confiscation de ses biens
er o
(CEDH 1  mars 2007, Geerings c/ Pays-Bas, req. n  30810/03  , JCP 2007.
I. 182, obs. Sudre).

33. Cas particulier de l'appel de la partie civile sur les seuls intérêts civils
après relaxe définitive du prévenu. - La préservation de la présomption
d'innocence doit également se combiner avec les droits des victimes, ce qui n'est
pas toujours aisé. En effet, lorsque le prévenu est définitivement relaxé (le
ministère public ayant renoncé à faire appel), la partie civile déboutée a le droit
o
d'exercer cette voie de recours, en vertu du 3 de l'article 497 du code de
procédure pénale. Le droit d'appel de la victime ne peut toutefois porter que sur
les seuls intérêts civils. La cour d'appel est alors obligée d'examiner l'affaire dans
tous ses aspects afin de décider si la partie civile doit obtenir une indemnisation ;
elle ne peut se contenter de débouter la victime au motif de la relaxe du prévenu
en première instance. Une telle solution reviendrait à annihiler complètement
o
l'article 497, 3 , et à réduire à néant ce droit d'appel de la victime. Dans ces
conditions, la juridiction du second degré a donc le devoir d'apprécier les faits
pour vérifier s'ils constituent une « faute » ou, comme la Cour de cassation l'a
longtemps défendu, une « infraction pénale ». En effet, dans les années 1980, la
chambre criminelle répétait que « si les juges du second degré, saisis du seul
appel de la partie civile, ne peuvent prononcer aucune peine contre le prévenu
définitivement relaxé, ils n'en sont pas moins tenus, au regard de l'action civile,
de rechercher si les faits qui leur sont déférés constituent une infraction pénale et
de prononcer en conséquence sur la demande de réparation de la partie civile »
o o
(Crim. 15 mars 1983, n  82-92.283  , Bull. crim. n  81. – Crim. 18 mai 2005,
o o
n  04-85.078, Bull. crim. n  18 ; AJ pénal 2005. 201, obs. Leblois-Happe  . –
o o
Crim. 9 mai 2007, n  06-85.970  , inédit. – Crim. 30 oct. 2006, n  05-86.997  ,
o o
Bull. crim. n  257 ; RPDP 2007, n  2, p. 379, obs. Ambroise-Castérot. – Crim.
o
7 oct. 2009, n  08-88.320  , AJ pénal 2009. 501  ). Cette appréciation de la
situation de la partie civile à l'aune de l'infraction pénale commise virtuellement
par le prévenu définitivement relaxé a plus que troublé la Cour européenne des
droits de l'Homme qui a condamné la jurisprudence, dans l'affaire Lagardère,
pour violation de la présomption d'innocence protégée par l'article 6, § 2 (CEDH,
o
Lagardère c/ France, 12 avr. 2012, req. n  18851/07  , JCP 2012. Doctr. 724,
note Dethomas ; D. 2012. 1708, note Renucci   ; AJ pénal 2012. 421, obs.
Lavric   ; Rev. sociétés 2012. 517, obs. Matsopoulou  ). Ce couperet européen a
amené la Cour de cassation à modifier sa jurisprudence, en substituant aux
termes « infraction pénale », la notion de « faute » ou de « faute civile » (selon
les arrêts). Ainsi, depuis un arrêt de revirement du 5 février 2014, appliquant les
enseignements de l'arrêt Lagardère, la chambre criminelle indique, désormais
qu'il se déduit des articles 2 et 497 du code de procédure pénale que « le
dommage, dont la partie civile, seule appelante d'un jugement de relaxe, peut
obtenir réparation, doit résulter d'une faute démontrée à partir et dans la limite
o
des faits objet de la poursuite » (Crim. 5 févr. 2014, n  12-80.154  , Bull. crim.
o
n  35 ; D. 2014. 807, note Saenko   ; AJ pénal 2014. 422, obs. Renaud-
o o o
Duparc  . – Crim. 11 mars 2014, n  12-88.131  , Bull. crim. n  70 ; JCP n  23,
o
9 juin 2014, 653, note Pradel. – Crim. 14 nov. 2017, n  17-80.934  , Bull. crim.
o er o
n  253 ; AJDA 2017. 2281  . – Crim. 1  juin 2016, n  15-80.721  , Bull. crim.
o
n  168 ; D. actu. 20 juin 2016). Cette reformulation évite de heurter de plein
fouet le principe de la présomption d'innocence, mais il faut reconnaître que, au-
delà de la formule, la solution est similaire. Toutefois, il ne peut en être
autrement, sauf à supprimer le droit d'appel de la partie civile, puisque la partie
civile a le droit de faire appel, ce droit ne saurait lui être retiré au prétexte de la
relaxe définitive du prévenu. Le juge d'appel pénal, saisi des seuls intérêts civils,
doit pouvoir trancher le litige indemnitaire, et il n'a pas d'autre solution que
d'examiner les faits reprochés, c'est-à-dire « l'infraction » autrefois poursuivie, et
pour laquelle le prévenu a été relaxé, pour en déduire (ou non) une éventuelle
faute civile.

34. Obligation de respecter la présomption d'innocence dans les médias.


- Le respect de cette présomption s'impose dorénavant de manière certaine à
tous les représentants de l'État et des autorités publiques. La Cour européenne
des droits de l'homme, dans l'arrêt Allenet de Ribemont contre France du
o o
10 février 1995 (série A, n  308, § 32 s., V. spéc. § n  36 ; AFDI 1005. 485, obs.
Coussirat-Coustère ; Justices 1996. 248, obs. Flauss ; RSC 1995. 639, obs.
Pettiti   ; RSC 1996. 485, obs. Koering-Joulin   ; RTDH 1995. 657, obs.
Spielman ; JCP 1996. I. 4000, obs. Sudre), a en effet énoncé qu'aucune
« autorité publique » n'a le droit de porter atteinte à la présomption d'innocence
d'une personne. Ainsi, un ministre qui parlerait d'une personne soupçonnée
comme d'un coupable commettrait une atteinte à la présomption d'innocence.
L'arrêt Allenet de Ribemont spécifie que la « Cour estime qu'une atteinte à la
présomption d'innocence peut émaner non seulement d'un juge ou d'un tribunal
mais aussi d'autres autorités publiques » (§ 36). La Cour de cassation a
également sanctionné l'atteinte au principe de la présomption d'innocence par le
président d'une autorité administrative indépendante, en partie sur le fondement
er
de sa qualité de représentant d'une autorité publique (Com. 1  déc. 1998, préc.
o
supra, n  29).

§ 3 - Recherche de la preuve et présomption d'innocence


35. Fonction de la présomption d'innocence. - L'accusation doit rapporter
des preuves décisives et ne doit laisser subsister aucun doute. En effet, la
présomption d'innocence remplit une double fonction. Elle permet tant de
protéger les individus contre les risques d'arbitraire et de lutter contre le
déséquilibre dans le rapport de forces, que de stimuler la recherche de la vérité
judiciaire exacte (MERLE et VITU, Traité de droit criminel, t. II : Procédure
e o
pénale, 5 éd., 2001, Cujas, n  143). Cette exigence de l'absence de doute se
traduit par la règle in dubio pro reo, qui est la conséquence ou le corollaire
(ESSAÏD, La présomption d'innocence, 1969, thèse, Rabat, 1971, éd. La Porte,
o
n  152) de la présomption d'innocence.

36. Des auteurs ont ainsi expliqué que le doute qui demeure équivaut à une
o
preuve positive de non-culpabilité (MERLE et VITU, op. cit., n  143). Si le juge n'a
pas acquis la certitude de la culpabilité de la personne déférée devant lui, il doit
prononcer un acquittement ou une relaxe. Il ne saurait y avoir de quelconques
solutions médianes, c'est-à-dire de relaxe « au bénéfice du doute » ou de
sentence prononçant une demi-culpabilité. L'ancien droit se satisfaisait de
solutions intermédiaires, de jugements concluant à une culpabilité imparfaitement
prouvée (par ex., la mise hors cour. – MASSOL, La présomption d'innocence,
o
1996, thèse, Toulouse-I, n  55) ; ce n'est, bien évidemment, plus le cas
aujourd'hui.

37. Règle de répartition de la charge de la preuve. - La présomption


d'innocence peut être considérée comme une dispense de preuve au profit de la
o
personne poursuivie (ESSAÏD, op. cit., n  157) ; elle signifie que la charge de la
preuve incombe au ministère public et, accessoirement, à la partie civile. La
o
jurisprudence le rappelle parfois (V. par ex., Crim. 22 févr. 1993, n  92-81.811  ,
o
Bull. crim. n  84). Tout prévenu étant présumé innocent, la charge de la preuve
de la culpabilité incombe à la partie poursuivante. L'accusé n'a pas à prouver son
innocence ; c'est à l'accusation de prouver la culpabilité de celui-ci, car cette
présomption est naturellement réfragable, c'est-à-dire simple, et par conséquent
fragile (LE CALVEZ, L'inculpation et la présomption d'innocence, Gaz. Pal. 1987.
2. Doctr. 681. – PANSIER, Le juge et l'innocence, Gaz. Pal. 1995. 2. 1003). La
partie poursuivante doit établir tous les éléments constitutifs de l'infraction et
l'absence de tous les éléments susceptibles de la faire disparaître (Crim. 24 mars
o
1949, Bull. crim. n  114).

38. Droit de se taire et droit de ne pas contribuer à sa propre


incrimination. - La personne poursuivie n'a pas à collaborer à la recherche de la
vérité. Elle peut se taire, elle a le droit de ne pas contribuer à sa propre
incrimination, ainsi que la Cour européenne des droits de l'homme l'a rappelé
o
(CEDH 25 févr. 1993, Funke c/ France, req. n  10588/83  D. 1993. 457, obs.
Pannier   ; D. 1993. Somm. 387, obs. Renucci   ; JCP 1993. II. 22073, note
Garnon. – SUDRE, Droit de la Convention européenne des droits de l'homme, JCP
o
1994. I. 3742, n  13. – VIRRIOT-BARRIAL, La preuve en droit douanier et la
Convention européenne des droits de l'homme, RSC 1994. 537  ). Cette décision
consacre l'interdiction de s'auto-incriminer. Dans cette affaire, les douanes
avaient provoqué la condamnation sous astreinte de M. Funke pour obtenir des
documents dont elles supposaient l'existence. Les douanes, incapables de se
procurer la preuve par un autre moyen, tentaient donc par ce biais – cette
pression pécuniaire – de contraindre l'intéressé à fournir lui-même la preuve
d'infractions qu'il aurait commises. Saisie de l'affaire, la Cour européenne des
er
droits de l'homme constate la violation de l'article 6, § 1 , de la Convention. Les
particularités du droit douanier (V. Douanes [Pén.]) ne sauraient justifier une telle
atteinte au droit, pour tout accusé, de se taire et de ne point contribuer à sa
propre incrimination. L'intéressé n'avait donc pas eu un procès équitable au sens
du droit conventionnel (V. Convention européenne des droits de l'homme :
jurisprudence de la Cour européenne des droits de l'homme en matière pénale
[Pén.]).

39. Ce droit au silence est aujourd'hui également consacré en droit interne. En


er er o
effet, les articles 61-1, alinéa 1 , et 63-1, alinéa 1 , 3 , du code de procédure
o
pénale (mod. par L. n  2014-535 du 27 mai 2014) dispose que la personne
entendue librement ou gardée à vue est également immédiatement informée
qu'elle a le choix de « faire des déclarations, de répondre aux questions qui lui
o
sont posées, ou de se taire ». C'est la loi n  2011-392 du 14 avril 2011 qui avait
réintroduit le droit au silence (à l'article 63-1, à l'époque), droit initialement créé
par la loi du 15 juin 2000, mais qui avait été supprimé par la loi du 18 mars 2003
(Ch. LAZERGES, La dérive de la procédure pénale, RSC 2003. 644  s.). Le
suspect exerce sa défense comme il l'entend. Il n'a nulle obligation de parler, ni
de dire la vérité, et il ne peut y être contraint.

40. Témoignage anonyme ou non identifiable. - L'accusation devant, selon le


principe de la présomption d'innocence, rassembler des preuves suffisantes de la
culpabilité de la personne, on peut se demander dans quelle mesure un
témoignage anonyme (C. pr. pén., art. 706-58  ) ou non identifiable (C. pr. pén.,
art. 706-61  ) pourrait fonder une condamnation. La réponse est apportée d'une
part par la loi française, d'autre part par la jurisprudence de la Cour européenne
des droits de l'homme. Ainsi, l'article 706-62 du code de procédure pénale interdit
la condamnation d'un suspect sur le seul fondement du témoignage anonyme. La
Cour européenne des droits de l'homme, dans l'arrêt Kostovski contre Pays-Bas
o
(20 nov. 1989, série A n  166, V. § 39 s.) conclut à la violation du droit à un
er
procès équitable sur le fondement des articles 6, § 1 , et 6, § 3, d – la violation
de l'article 6, § 2, n'étant pas alléguée – et pose les principes suivants : les
témoignages anonymes ne peuvent fonder une condamnation à un degré
déterminant et la procédure doit compenser les limitations des droits de la
défense apportés par ce mode de preuve. L'adage in dubio pro reo trouve alors à
s'appliquer.

§ 4 - Preuve des éléments constitutifs de l'infraction

41. Le ministère public doit donc prouver tous les éléments constitutifs de
os
l'infraction : l'élément légal (V. infra, n  42 s.), l'élément matériel (V. infra,
os os
n  44 s.) et l'élément moral (V. infra, n  48 s.).

A - Élément légal

42. L'élément légal, c'est-à-dire le préalable à l'infraction, doit être démontré par


l'accusateur. Ce dernier doit prouver que les faits sont susceptibles de tomber
sous le coup de la loi pénale, et il doit viser un texte précis à l'appui de sa
démonstration. Le ministère public devra donc prouver l'absence de prescription
o o
(Crim. 19 avr. 1995, n  94-83.519  , Bull. crim. n  159. – Crim. 16 déc. 1964,
o
Bull. crim. n  339), la régularité de la publication d'un règlement (Crim. 31 janv.
1967, D. 1967. 233) ou l'absence d'amnistie (Crim. 9 juill. 1921, Bull. crim.
o
n  293).

43. Faits justificatifs. - En revanche, la chambre criminelle met à la charge de


l'accusé ou du prévenu la preuve des faits justificatifs. Il en va ainsi notamment
en cas de légitime défense. C'est à la personne poursuivie d'apporter la preuve
que les conditions de ce fait justificatif sont réunies (Crim. 22 mai 1959, Bull.
o
crim. n  268. – Crim. 6 janv. 1966, Gaz. Pal. 1966. 1. 209). Il n'en va autrement
que dans le cas où la loi présume la légitime défense (C. pén., art. 122-6  . –
o
Crim. 20 déc. 1983, Bull. crim. n  350. – V. Légitime défense [Pén.]). L'accusé
doit donc invoquer la légitime défense devant le juge qui alors apprécie la réunion
o
de ses éléments constitutifs (Crim. 24 juill. 1991, n  91-82.820  , Bull. crim.
o
n  306 : en l'occurrence, la légitime défense avait été écartée par la chambre de
l'instruction).

B - Élément matériel

44. Principe. - Il convient d'ajouter brièvement que le ministère public a la


charge de prouver les éléments négatifs comme les éléments positifs ; il doit
prouver l'action comme l'omission. À défaut, on aboutirait à un renversement de
la charge de la preuve. Le ministère public pourra, à cet égard, utiliser tous les
moyens légaux de preuve (écoutes téléphoniques, expertises, témoignage, etc.).
Le juge appréciera librement la valeur de ces preuves. C'est le principe de l'intime
conviction ou de la preuve morale (V. Preuve [Pén.]). Le système de la preuve
légale qui domina pendant la période de l'Empire à Rome et sous l'Ancien droit
(V. Histoire des doctrines pénales [Pén.]), n'a plus cours aujourd'hui dans le
prétoire pénal… à l'exception notable du domaine contraventionnel.

45. Exception : force probante des procès-verbaux contraventionnels. -


Cependant, la loi octroie parfois à certains éléments de preuve apportés par le
ministère public une force probante particulière. C'est le cas en matière de
contraventions. Selon l'article 537 du code de procédure pénale,
« les contraventions sont prouvées soit par procès-verbaux ou rapports », soit, à
défaut des premiers, par témoins. L'alinéa 2 de ce texte précise que ces procès-
verbaux « font foi jusqu'à preuve contraire ». Le procès-verbal qui constate la
contravention fait donc naître une présomption (réfragable) de la matérialité des
faits. Par conséquent, c'est au prévenu de démontrer qu'il n'est pas coupable des
faits qui lui sont reprochés. Ainsi, la Cour de cassation a pu juger que lorsqu'un
prévenu était poursuivi pour contravention au règlement en matière de
stationnement payant (constatée par procès-verbal), c'était à lui de démontrer le
dysfonctionnement d'un appareil horodateur qu'il invoque (Crim. 15 févr. 2000,
o o
n  99-83.971  , Bull. crim. n  67 ; D. 2000. IR 112  ). Ainsi, en matière de
contravention, c'est le système des preuves légales qui s'applique à travers
l'article 537 du code de procédure pénale, comme un résidu du système
inquisitoire. Le juge ne peut admettre que certaines preuves, listées au texte,
pour combattre les procès-verbaux, qui ont une valeur supérieure. La conviction
du législateur est substituée à celle du juge. Ainsi, en cas de poursuites des chefs
de franchissement par un véhicule d'une signalisation imposant l'arrêt (par radar
automatique), le juge ne peut pas relaxer le prévenu aux motifs que lesdites
photographies sont particulièrement sombres et ne permettent pas de déterminer
que le véhicule a franchi le feu tricolore alors que celui-ci était au rouge. Une telle
décision est cassée car « en prononçant ainsi, alors que le prévenu n'avait pas
rapporté la preuve contraire aux énonciations du procès-verbal par écrit ou par
témoins, la juridiction de proximité a méconnu les textes susvisés et le principe
o o
ci-dessus énoncé » (Crim. 29 janv. 2014, n  13-83.283  , Bull. crim. n  30). Le
juge n'est pas libre d'apprécier la preuve : seules les preuves limitativement
prévues par l'article 537, et présentées dans les conditions de ce texte,
permettent au magistrat de retrouver un peu de liberté. Autrement dit, il ne peut
parvenir à une telle démonstration que dans le cadre strict imposé par la loi
(C. pr. pén., art. 537  , al. 3). Ainsi la preuve contraire aux énonciations des
procès-verbaux de gendarmes ne peut être rapportée que par écrit ou par
o
témoins (Crim. 25 avr. 1977, Bull. crim. n  134. – Crim. 18 oct. 2000, Procédures
2001. Comm. 71, obs. Buisson ; C. KRIEF-SEMITKO, Le procès équitable en
matière contraventionnelle, AJ pénal 2015. 478   ; Thomas Besse, « Article 537
du cpp et procès équitable en matière contraventionnelle : preuve contraire ou
o
probatio diabolica ? », Dr. pénal n  11, nov. 2017. Étude 22).
46. Preuve contraire par écrit. - Le tribunal ne peut accepter, comme preuves
recevables combattant un procès-verbal, que celles mentionnées à l'article 537
du code de procédure pénale, à savoir une preuve « par écrit ou par témoins ».
Quant à l'écrit, quasiment aucun arrêt ne reconnaît de valeur probatoire
performant à un document. Il ne s'agit pas de se fabriquer soi-même un écrit,
mais d'obtenir un écrit émanant d'un tiers (administration, hôpital, carte
d'embarquement d'avion…). Mais même si le tribunal octroie au document la
valeur d’un écrit au sens de l'article 537 (donc, à ce titre, recevable en justice), le
juge n'est pas lié par lui, et il apprécie la valeur de cet écrit à l'aune de son intime
conviction. Par conséquent, si un ticket horodateur constitue bien un écrit au sens
de l'article 537, il appartient au tribunal d'en apprécier la force probante : ainsi, le
jugement peut retenir la responsabilité du prévenu en relevant que le ticket
produit, qui justifiait certes du paiement, a pu être acquis pour un autre véhicule,
le numéro d'immatriculation de celui ayant donné lieu à la verbalisation n'y étant
o o
pas mentionné (Crim. 13 déc. 2016, n  15-86.915  , Bull. crim. n  337). Selon la
chambre criminelle, constitue également un écrit au sens de l'article 537 un
relevé de chronotachygraphe duquel il résulte qu'à l'heure indiquée sur le procès-
verbal de contravention, la vitesse du prévenu n'était pas supérieure à 90
km/heure, contrairement au procès-verbal résultant du radar automatique. La
Cour de cassation remarque que le juge, qui n'était pas saisi d'une contestation
du ministère public sur la fiabilité des données y figurant relatives à la vitesse du
véhicule en cause, a apprécié souverainement la force probante des éléments
o
produits et a donc justifié sa décision (Crim. 30 oct. 2018, n  18-81.318  , Bull.
o
crim. n  180). Ainsi, par cette décision, la Cour de cassation invite en quelque
sorte les procureurs à contester systématiquement la valeur des relevés de
chronotachygraphes. Une autre question se pose régulièrement en jurisprudence
concernant l'interprétation de ces « écrits ou témoins » : et une attestation
écrite ? Peut-elle constituer une preuve recevable devant le tribunal de police ? La
réponse doit être dédoublée en un principe et une exception. Tout d'abord, le
principe est celui de l'irrecevabilité de l'attestation écrite. La Cour de cassation a
jugé de nombreuses fois, et de manière pérenne, qu'une attestation écrite ne
constituait pas une preuve par écrit ou par témoin au sens de l'article 537 du
o o
code de procédure pénale (Crim. 7 févr. 2001, n  00-84.520  , Bull. crim. n  39 ;
o
Dr. pénal 2001. Chron. 45, obs. Marsat. – Crim. 25 avr. 2001, n  00-87.946  ,
o o
Bull. crim. n  100. – Crim. 18 juin 2003, n  03-80.262  , Dr. pénal 2003. Comm.
154, obs. Maron ; RSC 2004. 428, obs. Buisson   ; JCP 2004. I. 105, obs.
Maron). Mais ensuite, cette règle rigide est exceptionnellement et partiellement
écartée en présence du contentieux routier sans interception de véhicule, c'est-à-
dire sans identification du conducteur. En effet, afin de s'exonérer de sa
responsabilité et du paiement de l'amende, le titulaire du certificat
d'immatriculation doit démontrer qu'il n'est pas l'auteur de l'infraction poursuivie,
c'est-à-dire qu'il ne conduisait pas le véhicule lors de la commission de la
er
contravention. Pour cela, l'alinéa 1 de l'article L. 121-3 du code de la route
permet au défendeur de fournir « tous éléments ». Autrement dit, dans le
contentieux routier spécifique dont le champ est mentionné à l'article L. 121-3
(excès de vitesse, franchissement de lignes, etc.), l'article 537 du code de
procédure pénale ne trouve pas à s'appliquer car le procès-verbal de police ne fait
foi que sur ce qu'il contient (son contenu). Ainsi, le procès-verbal fait foi jusqu'à
preuve du contraire quant à l'existence de l'infraction, mais sa force probante
n'est pas opposable au prévenu quant à l'identification du conducteur : car là, la
liberté de preuve redevient la règle, en vertu de l'article L. 121-3 du code de la
er o o
route (Crim. 1  oct. 2008, n  08-82.725  , Bull. crim. n  200 ; D. 2009. 2240,
obs. Pradel   ; AJ pénal 2009. 508  ).

47. Preuve contraire par témoins. - Selon l'alinéa 3 de l'article 537 du code de


procédure pénale, la preuve contraire ne peut être rapportée que par écrit ou
« par témoins », le terme étant employé au pluriel. On s'est longtemps demandé
si le « s » de témoins était important, et s'il fallait donc corrélativement au moins
deux témoins pour que le procès-verbal contesté puisse être valablement
combattu. Ce n'est que tout récemment que la Cour de cassation a été saisie de
cette question et qu'elle y a répondu (négativement), dans deux arrêts
importants. Tout d'abord, par un arrêt du 29 novembre 2016, la Cour de
cassation a refusé de renvoyer la question au Conseil constitutionnel, mais en
apportant elle-même la réponse à la QPC : « la question posée ne présente pas
un caractère sérieux, dès lors qu'en présence des constatations d'un procès-
verbal ou d'un rapport établi conformément à l'article 537 du code de procédure
pénale, la présomption de culpabilité instituée par ce texte en matière de
contravention ne revêt pas de caractère irréfragable ; que le respect des droits de
la défense est assuré devant la juridiction de jugement, laquelle ne peut exiger
du prévenu qu'il fasse citer plusieurs témoins, seul étant à prendre en
considération, au regard de la disposition critiquée, le caractère probant de la
déclaration de chaque témoin cité, fût-il unique ; que se trouve ainsi préservé
o
l'équilibre des droits des parties » (Crim. 29 nov. 2016, n  16-83.659  ). Ensuite,
elle a confirmé cette analyse dans un arrêt de cassation rendu en 2017, au visa
o
de l'article 6, § 3, relatif aux droits de la défense (Crim. 28 mars 2017, n  16-
o
83.659  , Bull. crim. n  86).

C - Élément moral

48. Crimes, délits, contraventions. - Le parquet doit prouver tous les éléments


de l'infraction, y compris l'élément moral. Pour les crimes et les délits, il doit
démontrer soit l'intention délictuelle, soit l'imprudence, la négligence ou le
manquement délibéré à une obligation de sécurité.

49. En revanche, quant aux contraventions, l'article 121-3, alinéa 5, du code


pénal dispose qu'« il n'y a pas de contravention en cas de force majeure ».
Autrement dit, le seul moyen pour le contrevenant d'échapper à la sanction est de
démontrer la réalisation de cette cause d'exonération. À défaut, sa responsabilité
est engagée. Une partie de la doctrine qualifie d'infractions matérielles celles qui
se commettent sans faute. D'autres auteurs préfèrent, au contraire, parler de
présomption de faute. Cette dernière position semble la seule viable. En effet, il
existe nécessairement un comportement sinon intentionnel, du moins imprudent,
à l'origine de l'infraction. La faute est alors tout simplement présumée, de
manière quasi irréfragable (V. par ex., CONTE et MAISTRE du CHAMBON, op. cit.
o o
[supra, n  13], n  387). Il faut cependant préciser que certaines contraventions
de violences involontaires (C. pén., art. R. 622-1  , art. R. 625-2  ) ne sont
prouvées que si la maladresse, l'imprudence, l'inattention, la négligence ou un
manquement à une obligation de sécurité ou de prudence imposée par la loi ou le
règlement, sont établis par le ministère public, « dans les conditions et selon les
distinctions prévues à l'article 121-3 » (V. Violences involontaires : théorie
générale [Pén.]).

50. Causes de non-imputabilité. - La jurisprudence met à la charge de la


personne poursuivie la démonstration des causes de non-imputabilité qu'elle
soulèverait devant le juge. Elle doit donc administrer la preuve de la
contrainte. Pour les troubles psychiques ou neuro-psychiques, la solution est plus
nuancée. En matière criminelle, les examens psychiatriques étant obligatoires, la
charge de l'allégation comme celle de la preuve sont contournées par la
procédure spécifique mise en place par le législateur. En revanche, en matière
délictuelle, le prévenu devra alléguer un trouble mental devant le juge qui ne
pourra pas lui refuser cet examen, au motif qu'il paraît être parfaitement sain
d'esprit (Crim. 9 déc. 1949, RSC 1951. 305, obs. Legal).

51. Mais ces règles de preuve sont parfois bouleversées par des présomptions de
culpabilité. En effet, en dépit du principe de répartition de la charge de la preuve
découlant de la présomption d'innocence, le législateur a maintenu diverses
présomptions de culpabilité au sein de plusieurs textes pénaux. Celles-ci ont été
reconnues comme étant parfaitement compatibles avec l'affirmation du principe
de la présomption d'innocence. En effet, en dépit du caractère a priori choquant
de ces mécanismes renversant le jeu de la règle probatoire en matière pénale,
toutes les juridictions, nationales comme européenne, ont estimé que des
garanties suffisantes entouraient ces présomptions. La protection de la
présomption d'innocence connaît donc des limites.

Art. 2 - Domaine d'application de la présomption d'innocence

52. D'aucuns (V. par ex. JEANDIDIER, La présomption d'innocence ou le poids


des mots, RSC 1991. 49  s. – PANSIER, Le juge et l'innocence, Gaz. Pal. 1995.
2. Doctr. 1003) dénoncent l'affaiblissement de la présomption d'innocence, qui
serait « bien malade » (JEANDIDIER, article préc., p. 52). Effectivement, il est
possible d'affirmer que celle-ci est battue en brèche, qu'elle subit certaines
attaques. Le législateur a organisé un allègement de la charge de la preuve
incombant à l'accusation afin de faciliter la répression. Cet allègement prend la
forme de présomptions de culpabilité. Celles-ci sont relativement nombreuses en
droit pénal et conduisent à renverser la charge de la preuve. Le ministère public
n'a pas à prouver la culpabilité du prévenu, celui-ci est coupable a priori.

53. Ancien code pénal. - Les présomptions légales étaient bien plus


importantes sous l'empire de l'ancien code pénal et concernaient tant l'élément
matériel que l'élément moral. Ainsi, quant à élément matériel, l'ancien article 278
du code pénal présumait d'origine frauduleuse des sommes trouvées sur un
vagabond ou un mendiant (MERLE, Les présomptions légales en droit pénal,
os
thèse, Nancy, 1968, LGDJ, 1970, n  56 s.). Quant à l'élément moral, l'ancien
article 357-2, alinéa 2, par exemple, présumait volontaire le défaut de paiement
o
de la pension alimentaire (MERLE, thèse préc., n  71. – Crim. 27 avr. 1984, Bull.
o
crim. n  149 ; RSC 1985. 65, obs. Vitu). Le législateur de 1994 a décidé sinon de
faire disparaître, du moins de diminuer le nombre de textes comprenant ce type
d'infractions dont un des éléments n'a pas à être prouvé par l'accusation.

54. Subsistent cependant encore, dans le code pénal ou dans d'autres textes,


diverses présomptions de culpabilité.

er
§ 1 - Présomptions de culpabilité légalement établies

55. Régularité des présomptions de culpabilité. - Même si le principe est


celui de la présomption d'innocence, les présomptions de culpabilité ne sont pas
pour autant interdites. En effet, les principes supra-législatifs n'ont jamais interdit
le recours à des présomptions de culpabilité ou à des restrictions de preuves
admissibles. Ainsi, la Cour européenne des droits de l'homme, dans l'arrêt
o
Salabiaku contre France du 7 octobre 1988, (Req. n  10519/83), a indiqué que
tout système juridique peut « connaître des présomptions de fait ou de droit et
que la Convention n'y met évidemment pas obstacle en principe ». Toutefois,
« en matière pénale, elle oblige les États contractants à ne pas dépasser à cet
égard un certain seuil ». L'article 6 commande seulement aux États « de les
enserrer dans des limites raisonnables prenant en compte la gravité de l'enjeu et
préservant les droits de la défense ». Le Conseil constitutionnel lui-même s'est
déjà prononcé en faveur de telles présomptions, dans une décision rendue à
propos d'un texte devenu aujourd'hui l'article L. 121-3 du code de la route (Cons.
o
const. 16 juin 1999, n  99-411   : décision concernant l'article 21-1 qui
deviendra l'actuel C. route, art. L. 121-3  ). En prenant appui sur l'article 9 de la
DDHC (relatif à la présomption d'innocence), le Conseil déclarait en 1999 que « à
titre exceptionnel, de telles présomptions peuvent être établies, notamment en
matière contraventionnelle, dès lors qu'elles ne revêtent pas de caractère
irréfragable, qu'est assuré le respect des droits de la défense et que les faits
induisent raisonnablement la vraisemblance de l'imputabilité ». La présomption
de responsabilité pécuniaire en matière de contentieux routier était ainsi validée.

56. Une demande de transmission de QPC a été soumise à la chambre criminelle,


à propos de la présomption de culpabilité de l'article 537 du code de procédure
pénale. La question était formulée en ces termes : « Les dispositions de l'article
537, alinéa 3, du code de procédure pénale portent-elles atteinte aux droits et
libertés garantis par la Constitution [au droit à un procès équitable prévu à
l'article 16 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789] en ce
que la preuve contraire d'une infraction constatée par procès-verbaux ou rapports
établis par les officiers de police judiciaire ne peut être rapportée que par écrit ou
témoins ? ». Mais, fort logiquement, la chambre criminelle, dans son rôle de filtre,
va bloquer une telle initiative aux motifs que « la question posée ne présente pas
à l'évidence un caractère sérieux dès lors qu'en présence des constatations d'un
procès-verbal ou d'un rapport établi conformément à l'article 537 du code de
procédure pénale, la présomption de culpabilité instituée par ce texte en matière
de contravention ne revêt pas de caractère irréfragable, que le respect des droits
de la défense est assuré devant la juridiction de jugement et que se trouve ainsi
assuré l'équilibre des droits des parties ». La Cour de cassation conclut qu'il n'y a
donc pas lieu de renvoyer la question au Conseil constitutionnel (Crim. 22 janv.
o
2013, n  12-90.067  , RPDP 2013. 130, obs. Ambroise-Castérot).

57. Il existe plusieurs présomptions relatives à l'élément matériel et à l'élément


moral au sein du nouveau code pénal, qui ont ainsi subsisté après la réforme de
o os
1992 (MERLE, thèse préc. [supra, n  49], n  47 s.). L'élément moral est sans
doute l'élément de l'infraction le plus souvent présumé.

58. Code pénal. - On trouve trace de présomptions relatives à l'élément matériel


dans l'article 321-6 du code pénal qui instaure une présomption de recel à
l'encontre de la personne qui vit avec une personne se livrant habituellement à
des infractions sans pouvoir justifier de ressources correspondant à son train de
vie. Ce texte reprend, en l'élargissant, l'ancien article 222-39-1 du code pénal qui
o
réprimait avant la loi n  2006-64 du 23 janvier 2006, au titre du trafic de
stupéfiants, « le fait de ne pouvoir justifier de ressources correspondant à son
train de vie tout en étant en relations habituelles avec une ou plusieurs personnes
se livrant » à ce type de trafic (Crim. 5 déc. 2001, Dr. pénal 2002. Comm. 41,
obs. Véron). Les peines sont aggravées si un mineur est en cause (C. pén.,
art. 321-6-1  ). De même, le code pénal présume la qualité de proxénète de
celui qui est en relation avec des prostituées mais ne peut justifier des ressources
correspondant à son train de vie (C. pén., art. 225-6  . – Crim. 5 avr. 1995, Dr.
pénal 1995. Comm. 172, obs. Véron).
59. Droit douanier. - Le code des douanes cumule les présomptions d'élément
matériel et les présomptions d'élément moral. Ainsi, selon l'article 418 du code
des douanes, tout produit sans titre de circulation saisi dans le rayon douanier est
présumé avoir été introduit en fraude (présomption d'élément matériel). La loi
o
n  2016-1918 du 29 décembre 2016, modifiant l'article 418, n'a rien modifié à
cette présomption de fraude. De même, les articles 399 et 400 du code des
douanes présument la mauvaise foi et l'intérêt à la fraude (présomption
d'élément moral. – V. Douanes [Pén.]).

60. Code de la route. - Selon l'article L. 121-2 du code de la route, « le titulaire


du certificat d'immatriculation du véhicule est responsable pécuniairement des
infractions à la réglementation sur le stationnement des véhicules ou sur
l'acquittement des péages pour lesquelles seule une peine d'amende est
encourue, à moins qu'il n'établisse l'existence d'un événement de force majeure
ou qu'il ne fournisse des renseignements permettant d'identifier l'auteur véritable
de l'infraction ». La Cour de cassation a pu juger qu'appliquer la procédure de
l'amende forfaitaire contre le titulaire du certificat d'immatriculation du véhicule
en stationnement gênant, sans jamais l'avoir entendu, ne revient pas,
contrairement à ce qui avait été décidé par les juges du fond, à le présumer
coupable et à le contraindre à former une requête pour qu'il puisse démontrer
o
que cette présomption de culpabilité n'est pas fondée (Crim. 6 nov. 1991, n  91-
o
82.211  , Bull. crim. n  397 ; RSC 1993. 97, obs. Delmas Saint-Hilaire  ). La
présomption édictée par l'article L. 121-2 du code de la route, qui laisse entiers
les droits de la défense, n'est pas incompatible avec l'article 6, § 2, de la
er o
Convention européenne des droits de l'homme (Crim. 1  févr. 2000, n  99-
o
84.764  , Bull. crim. n  51. – V. Circulation routière [Pén.]).

61. Loi du 29 juillet 1881 sur la presse. - Les mêmes présomptions de


culpabilité existent en matière de presse. L'article 35 bis de la loi du 29 juillet
o
1881 (préc. supra, n  9) répute faite de mauvaise foi la reproduction de toute
o
imputation jugée diffamatoire (Crim. 21 juill. 1953, Bull. crim. n  254 ; D. 1953.
Somm. 75). De plus, l'article 35 de loi du 29 juillet 1881 prévoit que, lorsque la
preuve de la vérité des faits diffamatoires est légalement impossible, le prévenu
doit faire tomber la présomption de mauvaise foi qui frappe l'auteur de
l'imputation diffamatoire. Il est nécessaire qu'il établisse l'existence de faits
justificatifs autres que la vérité des faits imputés, susceptibles de prouver sa
o
bonne foi (Crim. 21 févr. 1967, Bull. crim. n  76. – Paris, 16 oct. 2000, D. 2000.
e
IR 306  . – C. AMBROISE-CASTÉROT, Droit pénal spécial et des affaires, 7 éd.,
os
2019, Gualino, n  344 s.).

62. Présomptions de responsabilité. - La jurisprudence admet dans certains


domaines l'existence de présomptions de fait, qui concernent « l'imputation de la
responsabilité, préattribuée à tel ou tel » (CONTE et MAISTRE du CHAMBON, op.
o o
cit. [supra, n  13], n  46). Ces présomptions pèsent essentiellement sur les
dirigeants et les professionnels et ne sont pas, selon la Cour de cassation,
o
contraires à la présomption d'innocence (Crim. 19 août 1997, n  96-83.944  ,
o
Bull. crim. n  285).

§ 2 - Appréciation jurisprudentielle des présomptions de culpabilité

63. La Cour de cassation, la Cour européenne des droits de l'homme et le Conseil


constitutionnel se sont tous prononcés en faveur des présomptions de culpabilité,
à la condition qu'elles soient strictement encadrées et qu'elles supportent la
preuve contraire. Ces présomptions doivent donc être nécessairement
réfragables.

64. Cour de cassation. - La Cour de cassation s'est déjà prononcée sur la


compatibilité de ces présomptions avec le droit conventionnel. Elle a décidé que
l'article 6-2 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et
des libertés fondamentales, qui n'a pas pour objet de limiter les modes de preuve
prévus par la loi interne mais d'exiger que la culpabilité soit légalement établie,
ne fait pas obstacle aux présomptions de fait ou de droit instituées en matière
pénale, dès lors que lesdites présomptions « prennent en compte la gravité de
l'enjeu et laissent entiers les droits de la défense » (Crim. 30 janv. 1989, Bull.
o o o
crim. n  33. – Crim. 6 nov. 1991, n  91-82.211  , Bull. crim. n  397). Cette
position a été confirmée par la Cour européenne des droits de l'homme.

65. Compatibilité avec le droit européen. - Les présomptions de culpabilité ne


sont pas incompatibles avec la Convention européenne des droits de l'homme
(CEDH 7 oct. 1988, Salabiaku c/ France, RSC 1989. 167, obs. Pettiti. – V. supra,
o
n  55). La juridiction européenne a rendu une décision similaire dans l'affaire
o
Pham Hoang contre France le 25 septembre 1992 (Série A, n  243, JCP 1993.
o
I. 3654, n  15). Si la gravité de l'enjeu le justifie, si les droits de la défense sont
assurés, les présomptions de culpabilité ne viennent pas anéantir la présomption
d'innocence. Le Conseil constitutionnel s'est prononcé dans le même sens.

66. Conseil constitutionnel. - Pour le Conseil constitutionnel, il résulte de


l'article 9 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen « qu'en principe
le législateur ne saurait instituer de présomption de culpabilité en matière
répressive ; que, toutefois, à titre exceptionnel, de telles présomptions peuvent
être établies, notamment en matière contraventionnelle, dès lors qu'elles ne
revêtent pas de caractère irréfragable, qu'est assuré le respect des droits de la
défense et que les faits induisent raisonnablement la vraisemblance de
o
l'imputabilité » (Cons. const. 16 juin 1999, n  99-411  , D. 1999. 589, note
o
Mayaud  . – V. supra, n  55).
67. Mais la présomption d'innocence n'est plus seulement une règle répartissant
la charge de la preuve. La présomption d'innocence est désormais également un
droit subjectif.

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