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TROISIEME PARTIE *JV7’

LA PHYSIONOMIE ACTUELLE DE 1’ISLAM AU

SENEGAL

CHAPITRE X- * V • •»*
REVEIL CULTUREL ET IMPACT DU SOUFISME

10)Une Elite intellectuelle.

L'une des conséquences directes de ce climat culturel aura été la formation d'une

pléiade de savants lesquels ont contribué à leur tour à la diffusion de la Loi coranique et la culture

arabo-mustilmane au Sénégal. Cette élite intellectuelle musulmane illustre de manière éloquente

l'arabisation assez poussée au cours du siècle dernier.

Grâce à l’émulation qui régnait parmi ces savants, nombre d’oeuvres littéraires, dues

à des Sénégalais, virent le jour à la fin du XIXe siècle. Ces oeuvres, d’une facture élevée, constituent

le meilleur témoignage de l’état des connaissances de cette langue, mis à part quelques deux ou trois

vers composés à l'occasion d'une joute poétique (1) par iGfeêxgn a rQ£ê - jsasêI’ M

Amadou Bamba où au premier hémistiche en arabe, venait s’ajouter un autre en wolof.

que l'enseignement- Aussitôt qu'il avait terminé ses études , l'étudient, regagnait son propre terroir

pour diriger une école, soit pour son pro

pre compte, soit pour celui de son professeur. Toutefois le programme d' ne école, loin d’être

complet, ne comprenait qu'urç» discipline principale et quelques matières secondaires. En d’autres

termes, chaque maître était spécialiste d’une discipline donnée. Aussi après avoir terminé le

programme du second cycle, l’étudiant pour se spécialiser, se rendait- il auprès d'un grand maître et
I - En guise de réponses à un poème du même genre que son anoen maître, Madiakhaté Kala,
lui avait envoyé pour flétrir l'attitude que le se- rispe avait prise vis-à-vis de lui. Il lui
reprochait ses distances. Dans sa réponse, celui-ci, sur un ton pitoyable, fait état de la
fragilité de sa santé qui est la principal? cause de son isolement.

./•

.310.

En effet, à cette époque, le lettré n'avait d’autres fonctions


entamait, pour ainsi dire, les études du troisième cycle qui consistaient à approfondir ses

connaissances dans la discipline choisie.

Ainsi on trouvait d'éminents jurisconsultes connaissant à peine les rudiments de la

grammaire arabe. En pareil cas, afin de pallier a l'inconvénient qui résultait de l’ignorance totale de

telle discipline, par exemple, certains maîtres s'estimaient devoir envoyer ailleurs leurs étudiants

(1) qui s'avéraient capables d'en assimiler quelques notions. D’autres, pour diverses raisons, se

refusaient à accorder une telle per-

(1) - Ceux-ci étaient attachés à leurs maîtres depuis l'école coranique et lui devaient une
obéissance absolue. Seul l’étudiant itinérant avait la liberté de choisir ses maîtres. Mais il
lui fallait subvenir aux frais de ses études, ce que seuls les enfants des familles
aiséespouvaient faire

.311.
mission (1J. Il s’agissait d’un simple cours et initiation. Car nombreux étaient les jurisconsultes

notoirement connus qui ne savaient même pas eispigner 1’Ajurrûmiya (2), le premier livre de

grammaire arabe.

Cet état d’esprit a eu des répercussions sur le plan de la /production littéraire ?.

rares sont les jurisconsultes qui ont laissé des écrits. Or jusqu’à une époque, le fiqh fut la discipline

favorite des Sénégalais. Par contre, la plupart de ceux qui ont excellé en grammaire ont légué

d'importants traités dans leur spécialité ou tout au moins étalé leur talent en poésie en chantant la

biographie du Prophète ou sur les autres thèmes (3).


Cependant â côté de ceux-ci d'autres maîtres, presque tous polyvalents, marquèrent

leur époque de leur sceau ; ils constituèrent vers la fin du siècle dernier une intelligentsia qui rappelle

celle de Tombouctou du XVIIe siècle (b). Ne pouvant nous livrer à une longue énumé- chantre et

"biographe du Prophète, jurisconsulte, métricien, lexicologue et critique social ./ils /ont tous les deux

auteurs d'innombrables manuels.


/

Signalons cependant que quelle què fût la variété des disciplines qu'ils étudiaient, celles-ci ne

revêtaient à leurs yeux une signification que dans la mesure où elles permettaient d'accéder à

l’intelligence de la Loi du Coran. Les oeuvres qu'ils laissèrent ainsi que les disciplines dites profanes

auxquelles ils n'accordaient que peu d'intérêt, en sont les meilleurs témoignages.

(1) - Voir Claudine GERRESCH, le livre de Métrique "Mubayyin al-Iskâl :’ du Cadi Madiakhaté
Kala, Introduction historique, texte arabe, traduction et glossaire. Bull. B. n° 1, 197^,
DAKAR-IRAN. Cf. Supra, p.79

./•

.313.
2°)Deux tendances

A noter que si cette variété n'a pas donné lieu à une opposi'—- x

tion, elle a toutefois engendré un clivage bien net. Suivant la tendance prédominante de chacun de

ces lettrés, on peut les classer en deux catégories, représentées par les deux personnalités qui ont le

plus influencé la destinée du musulman sénégalais et qui, à ce titre, méritent de faire l'objet d'une

étude approfondie : El Hadji Malick SY et Amadou Barnba.

H ne consistera pas à établir un simple parallèle. Nous se

rions incomplet, si cette analyse ne débouchait pas sur les similitudes entres les deux maîtres, El

Hadji Malick SY et Amadou Bamba MBACKE, et ensuite sur une vue générale de l’Islam au

Sénégal.

En effet, au-delà des divergences apparentes qui ne tiennent

qu'aux méthodes pédagogiques, l’oeuvre écrite d'El Hadji Malick SY et celle d'Amadou Buniba

prouvent incontestablement que ces deux éminentes personnalités poursuivaient au fond le même

but. Pas plus que l'approche nystique


du fondateur du Mouridisme, 11 afFoche scientifique d'El Hadji Me.lick SY ne constitue, selon ce

maître, une fin en soi.

Sous cet angle, les eXhortations à ltétude des sciences islamiques qu1 il a prônées,

tout comme le soui'isme considéré comme la voie royale

.314.

par Amadou Bamba, lequel dénonça avec viguenr toute tentative de substitution des litanies de la

confrérie aux obligations canoniques imposées par le Coran avaient le même objectif. Pour le

premier, il semble que les devoirs religieux, loin de se limiter au cadre de la simple observance du

culte, enalobent tous les aspects de 11existence du fidèle et que ^chacun sera jugé d I après son

oeuvre11 • Le second tout en paraissant plus pointilleux sous certains aspects, nue.nce ce jugement

qui procède de la rigueur coranique : ”Tout le monde ne saurait avoir la même responsabilité;’.

Se rangeant du côté des jurisconsultes, El Badji Malick, en cond^amnant le taqlîd,

c1est-à-dire lI imitation aveugle en matière de religion que 11 exilé du Gabon admet volontiers,

estime ‘‘qu I imiter en toute chose c I est commettre un péché’’ ( 1) • Aucun musulman ne peut

donc , selon lui, se dispenser de l'obligation d1upprendre à connaître ses propres devoirs religieux.

Après avoir retracé leur vie et analys€ leurs oeuvres, il conviendra de mettre

l'accent sur les différences et les similitudes de leurs enseignements.

( 1) - Cf. idra. 11 analvse de son oeuvre de critioues socio-religieuse, p ,J.(.1

CHAPITRE XI .315.
EL HADJI MALICK SY (1053-1922) ou LA TENDANCE
INTELLECTUELLE DE L'ISLAM AU SENEGAL
, Il ne serait pas vain, pour étudier la personnalité d’El Hadji Malick SY, de ‘brosser le tableau de

sa jeunesse afin de mieux ressortir les différents facteurs qui ont joué un rôle déterminant dans sa vie.

Un pareil mode d’approche qui permettra d’éclairer la partie la plus inconnue de la vie d’El Hadji

Malick SY, aura une utilité certaine. D’abord, il permettra de voir l’homme évoluer dans un milieu

social qui détermina en bonne partie l’orientation de presque toute sa carrière pour déboucher ensuite

sur la compréhension de sa pensée. Cette dimension sociologique est comme une arme à double

tranchent. Elle démystifie tout autant qu’elle humanise. C’est cette tendance finaliste qui nous guidera

dans le choix arbitraire des temps forts.

A/-JEUNESSE ET ETUDES

Malick SY est né à Gâya, village situé sur la rive gauche du , fleuve Sénégal, au nord de

Dagana, vers 1853. Son père, Ousmane SY qui aurait été assassiné par des bergers peuls dans le Jolof,

quelques mois avant la naissance de cet enfant, était un Toucouleur appartenant au clan des Sissibé

souyoumma du Fouta-Toro. 1

Ses ascendants auraient quitté leur village d ’origine, s.itué

.316.

l’étudiant que fut Ousmane SY partit à la recherche d’un manuel de grammaire arabe presque

introuvable. Ses périgrinations le conduisirent à

-, Gâya qui avait, nous dit-on, la réputation d’être un des foyers de culture arabo-musulmane, ce qui pour

nous est sujet à caution. Car l’appellation foyer de culture nous semble trop forte d'autant que nos

informateurs s’accordent à dire que seul s’y trouvait comme lettré digne de ce nom Thierno Malice

SOW auprès de qui l’étudiant itinérant étudia le manuel en question.

Ce fut dans ces conditions \ju’ on donna à Ousmane SY la main


d’une veuve wolof du Walo normée Fâ-wade WELE. Mais Ousmane SY ne devait pas tarder à retourner

dans son village au Jol'of laissant sa ferons enceinte de quelques mois.

S’estimant largement redevable à son maître, il demanda à son


épouse avant son départ, de donner son nom à l'enfant qui allait naître si c’était un garçon et de lui

apprendre le Coran quand il aurait l’âge de commencer à l’apprendre. Ainsi l’unique enfant issu de ce

second mariage de Fâ-wade, devait porter le nom de celui qui fut le dernier maître de son père : Thiemo
Malick SOW.

Après sa naissance l’orphelin tout comme la veuve furent pris


en charge par Alpha lia-ïoro WELE, frère de cette dernière. Appartenant à une famille très peu

nombreuse mais d’une piété exemplaire, il remit l’en-

.317.

fant à Thiemo Malick auprès de qui celui-ci aurait appris le tout ou le lui
premier quart du saint Coran, avant de le reprendre plus tard pour/ensei- gner les rudiments du fiqh

islamique. En tout cas, Malick se rendit à Sou- youmma^^our compléter ou parfaire ses études

coraniques.

L’adolescent commença à se signaler par son intelligence précoce.


Ce que la tradition semble expliquer par les pratiques de dévotion auxquelles se livrait sa mère qui, de

surcroît, saisissait toutes les occasions pour faire parvenir à El Hadji Omar TALL des dons à titre de

hadiyas, en échange desquels elle recevait des prières.

Ces liens qui existaient entre El Hadji Omar et les parents maternels de Nalick Sy

dépassaient vraisemblablement le cadre de la famille

d'Alpha Ma-Yoro WELE. Car si ce dernier fait partie du contingent de six personnes 5 prélevé sur

différents points du village - à raison de deux par point- lequel contingent allait renforcer l’armée du

conquérant, il n'en demeure pas moins que l’initiative d’une pareille action ne venait pas d* Alpha

Ma-Yoro lui-meme. Elle venait des notables du village. D’ail- .leurs.. Alpha Ma-Yoro aurait été le

plus jeune des six.

Ce serait par le truchement de ces ^soldats" que le wird de la Tijaniyya se serait introduit
au Walo précisément,et chez les Wolofs d’une manière générale. L’on doit toutefois se garder de
généraliser, car il semblerait, après les enquêtes s que quelques traces du même wird auraient été

(1^ — Tnmli+.p sn tiiép non loin rlp Porlo-r. su Foitn-Tnrn.

.318.

trouvées à Saint-Louis à la même période. La question que l’on devrait se poser à cet égard serait
celle-ci : celui qui aurait introduit le wird à Saint-Louis le tenait-il d’EL Hadji Omar ou directement

de la Mauritanie au même titre que celui-ci ?

Si cette dernière hypothèse se confirmait après vérification, il faudrait revoir tout ce qui a

été dit jusqu’ici concernant l’introduction en pays wolof du wird tijane. Par ailleurs, l'action d’El

Hadji Omar dans cette direction n* aurait-elle pas été sous-tendue par une perspective de rivalité avec

un autre dignitaire tijâne qui aurait porté conme lui, le nom de Tall. Une vieille mosquée de Saint-

Louis portait le nom de Sidy TALL, en souvenir de ce marabout toucouleur.

Avant de quitter El Hadji Omar pour retourner à Goya, Alfa M£- . Yoro, le plus jeune,

aurait été désigné par le conquérant comme chef du groupe des six. Ainsi auréolé, il sera entouré de

respect, voire de vénération. Il n’était pourtant pas un grand lettré (1) ni le chef des notables du village.

Les infortunes que connut Fâ-wade WELE furent allégées lors de

son troisième mariage avec le nommé Môdou Ibra, propriétaire d’un champ im-

(1) - Serigne Oumar NIANG nous a dît à Gsfy-a, le 3 avril 197^, qu’il détient un livre écrit par Alfa
Ma-Yoro VELE, recopié par El Hadji Malick SY, sans aucune autre précision.

.319.

mense et fertile situé à une distance de cinq kilomètres .environ au sud- est du village connu sous le

nom de Ngamhou-thilé.

Plus tard, le champ transformé en domaine abrita pour quelques dizaines d'années la

modeste famille qui s'adonnait essentiellement à la culture de la terre.

Mais il faut signaler qu'assez tôt Malick SY eut l'intuition de sa mission et, qu * à l'instar

de ceux de ses pairs destinés à de telles fonctions, il effectua de fréquents déplacements à la recherche

du savoir. C'est ainsi qu’il alla s’instruire un peu partout, comme nous allons le voir. Mais auparavant,

il avait terminé ses études coraniques au Fouta â 1’âge 3semble-t-il,de dix huit ans .

Vers 1Ô71, sur ses modestes ressources de maître d’école corenique et les revenus

agricoles de ses parents, il entreprit l’étude des sciences islamiques proprement dites.
A rappeler qu'à cette époque de solides études islamiques nécessitaient de longs

déplacements. Car rares étaient les lettrés qui savaient enseigner plus d'une discipline. Mais ces

voyages que le jeune étudiant effectua eurent d'heureux effets : ils furent pour lui l'occasion de con-

naître les différentes peuplades habitent les régions où son prosélytisme allait devoir s'exercer. Il apprit

à connaître la mentalité des gens, leurs.

croyances, leur mode de vie, voire les peines auxquelles ils étaient constamment confrontés.

Les études du premier cycle, une fois achevées, il entama celles du second cycle (1) et

dut pour les compléter, se rendre dans plusieurs localités du Cayor notamment au Gandiol et au

Ndiâmbour. Il étudia également à Saint-louis, au Fouta-Tcro et en Mauritanie chez, les Trarza, les

Ida-Ou Ali qui lui confirmèrent le wird tijâne qu’il avait reçu de son oncle Alfa Ma-Yoro WELE en

même temps que le titre de Muqaddam (2), En douze ans, l'étudiant, alors à peine âgé de trente ans,

termina les programmes des premier, second et troisième cycles.

1 °) DE L’ECOLE CORANIQUE A LA CULTURE DE LA TERRE

Ayant senti la vocation de se consacrer à l’enseignement, comme tout étudiant de

l’époque qui terminait ses études, Malick résolut, dès son retour, de fonder à Saint-Louis une école

où l’enseignement du Coran allait de paire avec celui des sciences. Mais devant l'indifférence des

gens, due ou â des préjugés ethniques ou à la concurrence d’autres marabouts-enseignants, suivant

les informateurs, l’expérience se révéla infructueuse .

(1) - Cf. supra p. 253 sq.


(2) - C’est un écclésiastique qui est habilité à conférer le wird tijâne.

.321.

A cette date, on lui avait déjà donné la main d’une saint-loui- sienne nommée Rokhaya

NDIAYE qui était d’une piété qui rappelle, toutes proportions gardées, celle de Maryam dont parle

largement le Coran. La jeune femme se maria assez tard., nous dit-on, car constamment vouée à la

dévotion, elle n’attirait guère les hommes de sa génération. Il lui fallut un époux comme Malick SY.
De ce mariage, contracté à Saint-Louis où résidait Malick, furent issus quelques

enfants. Mais accablé peut-être par les difficultés matérielles, hanté en tout cas par le souci de ne

point dépendre d’autrui, il retourna à la terre quittant momentanément la ville de Saint-Louis où un

homme comme lui ne pouvait subvenir à ses besoins et a ceux de sa famille qu’aux dépens des

autres.

Face à l’échec de l’expérience de l’école corenique qui connut un insuccès

décourageant, la seule activité pouvant permettre à un homme de son genre de gagner honnêtement

sa vie, Malick se décida à ne plus compter que sur le fruit de sa sueur. le travail devint dès lors pour

lui une genctifi cation.

Il ne pouvait agir autrement, car il ne faisait pas partie de ceux des enfants des notables

saint-louisiens qui, avec quelques connaissances rudimentaires du français, pouvaient offrir leurs

services à l'Ad- ministration coloniale en servant, par exemple, au Tribunal musulman de

./•

.322.

Saint-Louis comme Cadi, Greffier ou Commis.

C’est ainsi qu’il serait retourné, vers 1866, à Ngambou-thilé, au Walo,emmenant sa

femme et ses deux enfants : Ahmad, l’aîné (1883-1916) et Babacar ( 1885-1957) qui deviendra son

calife (1922-1957). Ils y trouvèrent Fâ-Wade WELE et vécurent auprès d’elle quelques deux ou trois

anneer relativement prospères. Certains de ses enfants y virejnt le jour.

Il convient de signaler que pendant son long séjour a Saint-Louis, Malick bénéficia très

largement de 1 ' sa.s'sistance- matérielle et morale de celui qu’on pouvait considérer copôme son

protecteur : Massamba Diéiy DIEIïG, lequel faisait partie de ceux q^on appelait "hommes de Dieu". Il se

disait l’ami du Coran ; il n'é^ait pas très savant mais aimait les lettrés et, étant socialement bien vu, il leur

apportait inconditionnellement son concours et l«-s protégeait chaque fois que le besoin s’en faisait

sentir. Il conpta’it aussi des amis parmi les autorités coloniales de l’époque résidant à ,e>aint-Louis. •

Ce notable saint-louisien qui hébergea Malick SY à Saint-Louis avait guidé ses pas en lui

indiquant des lettrés auprès de qui il devait se rendre pour parfaire ses connaissances. Mieux, il fit venir à

Saint-Louis à ses propires frais, le célèbre exégète Môr Birâma DIAKHATE (1) de Ndiabâli
(1) - Un gouverneur de Saint-Louis l’aurait fait venir dans cette ville pour juger un cas litigieux.

.323.

à l’intention de Malick S Y et d’Amadou NDIAYE Mabèye qui, tous les deux, allaient devenir ses

beaux-fils. Entre autres conseils qu’il leur donnait, voici celui-ci : "Efforcez-vous de terminer vos études

avant de vous marier." Ce qui laisse supposer donc que Malick aurait terminé ses études


avant 1883, date à laquelle,on/sait avec certitude, naquit son premier enfant.

Ce personnage qui comptait Malick, son protégé, parmi ses maî

tres, lui donna la main d’une de ses filles : Yacine DIENG. L’union aurait donné trois fois des jumeaux et

deux autres naissances toutes les deux

des filles lesquelles ont seules survécii à leur père.

Nous ne sommes pas très fixés sur la date de ce mariage qui en tout état de cause était le

second que Malick contjr-aota. Il eut lieu vraisemblablement après le pèlerinage à 7ua Mecque, c’est-

à-dire vers 1891 • Car les raisons qui auraient déterminé El Hadji Malick Sï à quitter Saint- Louis pour

aller s’installer au Ccyor, à Ndiarndé plus précisément, ont quelque rapport avec sa vie conjugale lors

ds son séjour chez Massaznba Diéry DIENG.

Malick, que ce mécène honorait tout autant qu’il le protégeait, fit figure de saint homme

avant meme d’avoir trente ans. A l'instar des Gens (1), il aimait la solitude. Ses préoccupations

quotidiennes se con-.

.32U.

centraient sur la lecture du Coran, les études et le âikr(l) autant de caractéristiques qui contribuèrent

à lui faire conférer l’appellation de "l’étranger" dans certains milieux saint-louisiens.

Ce retour aux sources fut donc bénéfique pour Malick SY. Les travaux des champs que

dirigeait un nommé Samba Sonna avaient permis une récolte très abondante laquelle, vendue, offrit à
Malick la possibilité d’effectuer le pèlerinage à La Mecque : un événement majeur qui marqua un

tournant dans sa vie.

2°) LE PELERINAGE A LA MECQUE

Agé de trente-cinq ans, Malick quitte le Sénégal pour s’acquitter de l'obligation du

pèlerinage aux Lieux saints de l’Islam. L'événement, qu’il data lui-même, eut lieu en 1889 "l’année

où mourut Faidherbe", selon ses propres termes. Il accomplit ses devoirs de pèlerin dans les mêmes

conditions que les autres.

Inutile de dire que s’il était arrivé à La Mecque en retard tel

que le veut la légende populaire, du reste assez ancrée dans certains esprits , il ne serait pas affecté

El Hadj, mieux il ne se serait pas acquitté d’un tel devoir.

L'importance de cette légende ainsi que tous les poèmes en volof

.325.

est de montrer à quel degré de la hiérarchie sociale il fut promu.

Désormais, il ne devait plus souffrir des préjugés d’ethnie. Ce n’était plus ule

Toucouleur ni le Wâlo-wâlo” et moins encore ‘'l’ébanger” auquel on accordait peu de prix malgré

son savoir, sa probité et sa ferveur religieuse. De tels préjugés qui exigeaient auparavant qu’il fut

issu d’une famille socialement très bien vue pour pouvoir prétendre aux considérations dont

jouissaient les autres, étaient devenus inefficaces.

Il convient de signaler qu’à la différence de nombre de marabouts qui effectuèrent le

pèlerinage à La Mecque à cette époque, El Hadj Malick SY ne passa en Orient que le temps

nécessaire à l’accomplissement des rites.

B/- LA DOCTRINE DE TRAVAIL_

A peine se fut-il fixé à Saint-Louis, après le retour des Lieux saints squ'il conçut l’idée

d’effectuer un périple aussi long que celui qui l'avait conduit chez les Trorza quand il était étudiant.

Après le Walo où il fit un bref séjour, il alla à Bathiâs, village non loin de Sakal, puis à Keur Bâ??î

SALL, près de Rao, à Keur Kala SEYE, à Mennalé d’où il se rendit à Ndiarndé.[Le marabout

itinérant sembla se résoudre à mettre fin à ce périple car scn séjour à Ndiarndé dura sept ans pendant
lesquels il parvint à y constituer ur.e communauté rurale typiquement originale : les populations des

villages avoisinants-^mltivaient ensemble un immense ï-

.326.

recevait sa part pour sa propre subsistance et celle de sa famille. Aussi d'autres indigents habitant

assez loin ne tardèrent-ils pas à venir peupler la contrée .

H est intéressant de savoir d’où vint à El Hadji Malick l’idée de quitter Saint-Louis où son

prestige ne cessait de s’accroître depuis son retour de La Mecque. L'on a déjà avancé à maintes reprises

le souci majeur de répandre l'enseignement islamique par l'implantation un peu partout de nouvelles

écoles coraniques et du fiqh, mais la réalité est plus complexe.

Si effet, on est de prime abord tenté de souscrire à cette première idée qui, en vérité,

contribue, comme tant d'autres, à nous empêcher d'apprécier les faits à leur juste valeur. s

; Ndiarndé était une école et le maréout ne pouvait se séparer de ?


ses quelques élèves qui 1'accompagnaient partout. Mais c'est le besoin de subsistance qui semble avoir

avant tout acculé le marabout à aller s'y installer.

C'est ce qui ressort en tout cas de la relation que nous a faite un marabout (1) de Saint-

Louis, un petit-neveu de Masser:ba Diéry.

(1) - Ce fut au cours d’une enquête que nous avons effectuée à Saint-Louis auprès de la f amiIle qui
hébergea El Hadji Malick SY dcns cette ville.
--- ,.*

"El Hadji Malick", m’a t-il dit, "demanda un jour à ma mère An ta DIENG (1) tous deux
alors qu'ils se trouvaient/à Tivaoune : "Sokhna Anta, sais-tu pourquoi je suis allé à Ndiarndé"? Ma mère

ayant répondu par la négative, il poursuivit : "J'étais allé ura fois chez un boutiquier à Saint-Louis pour

chercher des bougies à crédit. Le boutiquier refusa après avoir accepté. Arrivé à la maison, je me mis à

raconter l'affaire aux autres; or, Baye Massamba Diéry, informé, je ne savais comment, remit un franc à

un disciple qui alla eoheter le paquet de bougies pour moi."

"Pendant la nuit, je me mis à réfléchir sur ma situation sociale et aboutis à la conclusion

suivante : "Baye Massamba Diéry m'héberge avec

ma femme et se fait l’obligation de payer mes dettes. Je dois le quitter pour essayer de gabier ma vie

avec le travail de la terre. Voilà”, conclut-il'’, le pourquoi de mon installation à Ndiarndé.”


Telles sont les raisons qui le déterminèrent à aller s’installer dans ce terroir. Elles se

confondent essentiellement avec celles qui l’amenèrent à Ngambou-thilé : la recherche de quoi subvenir

honnêtement, c’est- à-dire sans mendier sous une forme plus ou moins déguisée, aux besoins de sa

famille.

fx
' -— Ce séjour prolongé à Ndiarndé permit le rayonnement, à travers

J les différentes centrées du pays, du succès que le marabout ne cessait de

(1) - Elle était la soeur consanguine de l’une des épouses d’El Hadji Mali ck SY et fille de son
protecteur Massamba Diéry DIENG.

remporter sur le plan spirituel mais aussi dans le domaine temporel, car l’expérience de la communauté

agricole de Ndiarndé fat une réussite*éclatante .

Cependant, malgré le succès de cette tentative, l’idée de partir lui revint à l’esprit. Le

maître, tout en ayant l’oeil sur sa communauté, prit son bâton pour Tivaouane où il finit par se fixer à

partir de 1902.

Les raisons de quitter à jamais Ndiarndé n’étaient pas comme les autres, d’ordre
économique, social et culturel. Dans cette mesure, elles sont révélatrices de la sollicitude avec laquelle
Massamba Diéry entourait El Hadji Malick SY, mais aussi et surtout révélatrices de l’attitude modérée et
prudente de ce dernier à l’égard des problèmes touchant i
de. près ou de loin/la politique coloniale de l’époque.

L’on sait que 1'Administration coloniale usait de plusieurs

moyens pour gagner les marabouts locaux. Ce procédé ne donnait pas toujours satisfaction d’où le

recours parfois à la force brutale.

Ce fut dans un tel contexte qu'El Hadji Malirk SY aurait quitté définitivement Ndiarndé

pour Tivaouane. Dans quelles circonstances? Voici

Ce fut dans un tel contexte qu’El Hadji Malick SY aurait quitté


*

.329.
"Mon père", dit-il", avait un ami français nonzné Gaspard PECARBER qui servait au Bureau

politique. Un jour, il vint lui faire la confidence suivante : "Il va être décidé l’arrestation de Samba Lacté

Penda (1), d’Ahmadou Barnba et d’El Hadji Malick SY."

"Aussitôt après, mon père envoya quelqu’un auprès d’El Hadji Malick SY à Hdiarndé

l'invitant à regagner Saint-Louis d'urgence, ce qu’il fit le jour même ou le lendemain."

"Les Français", lui fit-il", n’aiment pas un marabout qui a beaucoup de talibés ou qui échappe

à leurs regards. Retire-toi de Ndiarndé et choisis une autre résidence entre Dakar et Saint-Louis pourvu

qu'elle soit à proximité de la voie ferrée."

Voilà pourquoi El Hadji Malick, auquel l’expérience de Ndiarndé donnait pourtant beaucoup

de satisfaction,dut se résoudre à aller à Tiva- ouane pour ne pas vivre en mauvaise intelligence avec les

autorités coloniales .

(l) - Il fut Bourba Jolof. Il était frère d'Alboury NDIAYE avec qui il ne s’entendait point. Sa dureté lui
valut d'être exilé au Gabon en même temps qu’Ahmadou Bamba

C/-LE PROSELYTISME D'EL HADJI MALI CK SY

La phase active du prosélytisme d’El Hadji Malick SY ne commença, comme vient de le

suggérer l’analyse de ses différentes activités, que vers 1890, au lendemain de son pèlerinage â La

Mecque. Ce fut le Cayor qu’il choisit pour centre de diffusion de son enseignement, le choix étant très

certainement lié à la recherche de la subsistance pour ainsi dire. Le succès qu'il obtint dans ce pays où il

n'avait pas beaucoup d'attaches semble être dû à deux facteurs.

D’abord, sa réputation d’hoirie de Dieu le fit apparaître rapidement comme une personnalité

sans égale, dès son retour de J.a Mecque. Le second facteur serait que le Cayor, choisi comme centre de

diffusion ou HÊUX comme point de départ de son prosélytisme, ne comptait à cette époque aucun

personnage musulman de grande envergure. Une telle situation peut être comprise grâce au tableau de la

situation de l’Islsm au Cayor que nous avons brossé plus haut “

Telles furent les raisons qui firent qu’il parvint dès son ins- . x . JU
tallation au Cayor a eclipser les marabouts du terrorr. Il s'y trouvait très certainement des marabouts dont

le savoir égalait le sien mais qui, ne s'étant pas rapprochés de la masse des musulmans pour leur

apprendre leur religion, étaient considérés, sous l'effet de la distanciation, comme d’étroites relations
avec elles.

Peut être, était-ce là ce qui limitait l'influence qu'ils étaient censés pouvoir exercer sur les

autres musulmans. Ces derniers les considéraient plus proches des chefs traditionnels , dont ils

légitimaient les agissements, que d'eux-mêmes. Aussi était-il extrêmement difficile à un marabout d’avoir

une grande audience auprès des fidèles s'il se rattachait à une famille aristocratique. Seul Ahmadou

Bamba MBACKE dont on connaît assez les raisons du succès, échappa à cette règle.

L’origine ethnique des grands marabouts actuels en constitue la meilleure illustration. Ils sont

pour la plupart descendants des Ceddo notoirement connus.

_y Devant les résultats positifs auxquels pouvaient parvenir ceux qui s’abritaient à l'ouibre de l’Islam,

on considérait l’Islam comme un facteur de sécurité et d'émancipation. Désormais, dans l’exercice de

leurs fonctions, les Cadis ne légitimèrent point les exactions des Ceddo. Et, dès lors que tout musulman,

quelle que soit sa caste d’origine, pouvait prétendre, grâce à ses connaissances islamiques, aux plus

hautes fonctions sacerdotales, jouant ainsi un rôle politique certain -, l'édifice de la société traditionnelle

était entré dans une phased .écroulement. Ce fut en

.333.

tout ®as Ie commencement du démembrement progressif qui donna naissance à ce que l’on appelle l'Islam

maraboutique au Sénégal.

Au moment de son arrivée dans le Ceyor, simple professeur doublé d'un propagateur du wird

de la confrérie tijâniyya à laquelle il s'était affilié tout jeune, El Hadji Malick était loin de vivre dans une

opulence qu'il n'a d’ailleurs jamais connue. Grâce au rayonnement de son enseignement, il compta parmi

ses élèves nombre des plus grands lettrés du Cayor où divers facteurs avaient rendu les esprits assez

réceptifs à son message.


La pédagogie d'El Hadji Malick ou les procédés auxquels il eut recours pour éduquer la masse

des fidèles, contribuèrent très largement

à la création de telles dispositions intellectuelles. En effet, sa formation l’avait prédisposé à allier deux

choses qui jusque-là constituaient deux domaines différents sinon incorapetibleB, comme ils le

restèrent presque partout ailleurs. Il s’agissait d’assurer l'enseignement islamique et les tâches

inhérentes aux fonctions de guide spirituel.

Tandis qu’Ahmadou Bamba s’attelait, comme nous le verrons plus bas, aidevoir de donner à

ses talibés une éducation spirituelle, et qu’au Fouta-Toro, à Saint-Louis ou dans les différentes localités

du Cayor, les études étaient jugées comme étant le moyen le plus valable pour instruire un fidèle en

Islam, El Hadji Malick SY tenta une expérience qu’il réussit»

.333.

pas le dos à la confrérie dont les rites, identiques à plusieurs égards à ceux des religions traditionnelles,

ne feraient que renforcer la cohésion entre les adeptes.

Mais à y regarder de plus près, on se sent autorisé à dire que ce c/grand maître accordait plus

de prix à l'enseignement qu’à l’autre domaine. C’est oe qui l’amena à multiplier la création des centres

d’enseignement dont il dirigeait personnellement le plus important.

Ainsi, à Ndiamdé comme ailleurs, l’enseignement du maître ne cessait jamais. Des régions

les plus lointaines venaient de nombreux étudiants pour suivre ses cours. Assurant lui-meme le cours

supérieur : second et troisième cycles (1), il confiait le reste à des élèves-maîtres qui poursuivaient

encore leurs études sous sa direction.

Ce fut durant cette période que s’affirma le génie fécond d’El- Hadji Malick. Cependant il

convient de remarquer que le maître n'était encore à cette époque que le théoricien de la Tijâniya, le

biographe du Prophète ou le vulgarisateur de l’enseignement coranique. Son oeuvre de critique sociale

où le génie satirique a transfiguré El Hadji Malick dans ses dernières années, n'avait pas encore vu le

jour. Dans cette oeuvre


(. 1) - A ces deux niveaux le maître devait faire un cours magistral pour ainsi dire. Tandis qu’au
premier cycle» c’était le mot-à-mot ; l'élève devait répéter chaque mot après le maître.
ËJ Hadji Malick avec deux de ses enfants dans une rue de Tivaouarte^en 191
apparaissent une amertume et une vision très sombre d’une catégorie déterminée de personnes.

Cette oeuvre géniale fera date dans l’histoire des lettres arabes au Sénégal et son influence

aura été déterminante.

Ainsi, par son enseignement, El Hadji Malick a essentiellement Contribué à répandre

l'Islam. Il avait installé ses anciens étudiants dans les localités éloignées de Tivaouane, soit avec le

titre de maître d'école ou celui de muqqadam, l'un devant s’occuper de l'instruction, l’autre de

l'éducation spirituelle; soit avec les deux à la fois. Voilà ce qui lui permit d'enlever aux rites tout ce

qui était superficiel et tendait par conséquent à mystifier l'initié. Son oeuvre s’inscrivait, peut-on dire,

dans la lignée de ôazâlî.

El Hadji Malick mit ainsi au point une pédagogie intégrée, laquelle fut à la base du succès

grandissant que connut cette école où la complémentarité des deux domaines : la science et le

soufisme, est encore manifeste. Il fallait, pensait El Hadji Malick, donner au soufisme une dose

suffisante de seience et inversement, afin de les humaniser. Une telle attitude reflétait chez lui,

l’horreur que pouvait engendrer un soufisme excessif(l).

Avant même d'aborder l'analyse de l'oeuvre d'El Hadji Malick SY, il importe de dire

quelques mots sur l'horreur qu'un tel soufisme inspi- rait à celui qui acclimata la Tijâniya au Sénégal.
1°) L'HORREUR DU MYSTICISME CHT". EL HADJI MALICK

Aux yeux des autorités as antes (1), les soufis, sans être constamment en contradiction

flagrante avec le Texte sacré, abusent de leur interprétation allégorique ou ta’wîl que l'orthodoxe sunnite

rejette principalement parce qu'ils entendent placer leur dikr uu centre des préoccu- pat ions du

musulman, alors que l'Islam officiel réserve cette place aux devoirs canoniques.

Fort des données que nous avons puisées dans l'oeuvre même d’EL Hadji Malick SY, il

nous paraît extrêmement édifiant de faire état de ses appréhensions devant les tendances du soufisme. En

effet, El Hadji

(1) - Abu-l-Hasan al-As arî(873-935) fut nu tazilite jusqu’à l'âge de quarante ans. Il se brouilla avec son
maître al-Jubba’i et devint le plus ardent défenseur du sunnisme intégral. Il créa la science dite de Kalâm
sunnit qui devait servir d’arrie aux as arites contre les partisans des sectes. Il comptera parmi ses "hoiples
des célébrités telles que al-Bâqilâni, al-Isfarayini, al-Qusayrî (l'auteur de la célébré Risâla qui porte son
nom), al-Juwaynî, surnommé Imam al-Haramayn et auteur d'un ouvrage célèbre sur la méthodologie juri-
dique : "Kitâb al-Waraqât fî usûl al-fiqh,:. Al-Gaz ali fit partie de ses disciples. C’est à lu^y^evint le
mérite d'avoir le plus contribué par ses écrits au triomphe de l’As arisme. Pendant que l’Ecole ïâfi it<
dans sa totalité y avait adhéré, les partisans du Hanafisme lui préferî ent le Maturidisine rationaliste.
Quand aux Hanbalites, partisans du Sal- fisme (conservatisme) s/lui étaient demeurés hostiles. Ibn Tumert,
le fondateur du mouvement almohade, contribuera à son triomphe en Afrique.

.336.

Malick, homme de Dieu et meme soufi, comme les gens aiment à le dirë, n’avait rien de commun avec

les soufis orientaux ou nord-africains.

Instruit des événements qui se produisirent au début de l’Islam, entre musulmans partisans du

commentaire littéral (tafsir) du Texte sacré et ceux de l'interprétation allégorique (1), événements qui

donnèrent naissance aux différentes sectes islamiques et plus tard au mysticisme musulman (2), l’auteur

du "Kifaya" entendait se limiter au cadre du droit constitutionnel qui, selon la Sunna doit régir tous les

actes du musulman. Car, à ses yeux, si les uns, capables par leur savoir d'interpréter les versets du Coran,

pouvaient revêtir la robe du soufi, il était des musulmans qui ne savaient que faire du soufisme.

Populariser une telle doctrine, lui paraissait favoriser le désordre au sein de l’Islam. En effet, les

recommandations divines cesseraient d'être essentielles aux yeux des néophytes, vu les attraits exercés

par les rites mystiques sur leur âme .

Pour faire respecter la doctrine fondamentale de l’Islam, El Hadji Malick tenta, grâce à son
réalisme, de barrer la route aux théories mystiques dans lesquelles certains avaient tendance à se laisser

absorber.

(1) - C’était la principale arme de ceux qui par leur extrémisme étaient victimes de l’intolérance de la
doctrine officielle de l’Islam. Les Soufis, les Shi ites, les Freres de la Purete ainsi que nombre de
rationalisteB, tout en demeurant des musulmans, s’écartaient quelque peu de Surnisme
eQoidafhey y voyait l’influence du néoplatonisme.
(2) - La première confrérie organisée a vu le. jour à. Bagdad, au début du Xlle siècle. Elle porte le nom
de Qâdiriya dérivée du nom de son fondateur"^ Âbd al-Qâdir al-Jilî (1079-1166) Cf. supra p.282

.337.

pensée d'El Hadji Malick SY. Se fondant sur la fameuse tradition du Prophète qui enseignait à ses fidèles

la modération en toute chose , même en matière de culte, il s’empêchait de s’arroger le droit d’imposer à

ses adeptes ce qui n’était point pour eux une obligation.

Cette conception lui imposa un choix. Il opta pour être le guide éclairé de ceux qui avaient

besoin de la lumière : les non-éclairés, c’est à-dire les masses. Ce fut cette option, qui du reste ne

l'empêcha point de faire partie des "Gens”, qui lui assigna la place qu’il occupa avec fierté. Voilà ce qui

semble expliquer l’absence, dans l’oeuvre d’El Hadji Malick SY, du subjectivisme et de nombreuses

divagations caractérisques des soufis.

! S'adressant à l’un d'eux, il disait : ” Quitte tes retraites spi

rituelles pour être au courant des maux qui accablent tes disciples, sinon tu risques de ne plus pouvoir
lever les accusations dont tu fais les
déjà l'objet”. Ces paroles, il/aurait adressées à Ahmadou Bamba qui visait (1) - Cf. Kifaya op. cit.
manuscrit du Département d*Islamologie de

.338.

un objectif quelque peu différent, par plusieurs points, du sien. Cerr tains passages de l’oeuvre de l'exilé

du Gabon, notamment ses poèmes, nous autorisent à croire qu’étant le seul rempart derrière lequel pou-

vaient s’abriter nombre de chefs traditionnels ainsi que les membres de l'aristocratie, dépouillés par

l’occupant français, dont il faisait lui- meme partie, Abmadou Bamba vécut un moment où il se

préoccupa surtout d'avoir une masse de fidèles prêts à mourir, des soldats pour ainsi dire. Aussi,

n'éprouva-t-il pas le besoin de les former intellectuellement. C'est en cela que sa pédagogie différait

fondamentalement de celle d’El Hadji Malick qui visait un autre objectif conforme à la conception de
l’occupation coloniale.

Après cette remarque, il importe de rappeler qu'à cette époque, nous l’avons déjà dit, il

n'existait pas de position intermédiaire entre les priacipales tendances mystique et scientifique .

El Hadji Malick Sï, promoteur de la doctrine scientifique, entendit mener le combat sur
plusieurs fronts. D’une part, il multiplia les * écoles, prôna les vertus des sciences tant dans ses écrits que
dans ses sermons. D'autre part, il consacra à l’enseignement la plupart de son temps. De surcroît, il
attaqua ou repoussa les critiques qui semblaient porter atteinte à sa doctrine. Sur un ton qui trahissait
souvent son azner- tijae, voire son inquiétude, toujours en vue d’enrayer, dès le départ, le phénomène de
ce qu'il est convenu d'appeler le maraboutisme (1). Voici

.339.

un extrait de ce qu'il disait :

"Une époque où les gens ont tendance à délaisser la Sunna

Une époque où l’on considère l'enseignement de la science comme un mal;

Une époque où les gens n'ont d'autres propos que de vanter les confréries auxquelles ils se sont

affiliés ou de se livrer à de vaines discussions.

Ils considèrent l'honorable science comme un obstacle.

Qu'ils sachent que le pernicieux obstacle c’est l'ignorance.

Qu'ils sachent que toute voie mystique est une vanité, si elle s'écarte des recommandations du

Prophète.

Pire, j'ai vu des gens noirs et blancs conspirer pour dénigrer la science .Voilà une pure perte

(1)"

En étant arrivé là, El Hadji Malick lance en ces termes un appel solennel mais pathétique en

direction de la jeunesse de son époque :

"0 jeunesse de cette époque, je t’invite à ressusciter la reli

gion par l'étude des sciences. Réponds présente."

Le caractère général de son oeuvre reflète assez bien et sa conception et ses préoccupations. Il

ressort de l'analyse sommaire que nous

z
(1) - EL Hadji Malick SY, le Divan, Tunis, Imprimerie^indigène, 191^» pp. 305-306. Z'
.3W.

avons faite, qu'à ses yeux le mysticisme devient ce qu’il y a de pire en

Islam pour le musulman incapable de comprendre le langage des soufi. Car à force d 'interprétations, on

prend de plus en plus ses distances vis-à-vis de 1'Islam tel que le Prophète l'enseignait. S'adonner au

soufisme pouvait signifier donc se comporter en mauvais musulman sinon en hérétique.

2°) EL HADJI MALICK SY ET LA SOCIETE DE SON TEMPS

En ce qui concerne l'armature sociale de l'Islam au Sénégal, il

faut d'abord noter que la nécessité de profonds changements à la fois dans les moeurs et dans

l'organisation sociale, hanta l'esprit d'El Hadji Malick SY principalement durant la dernière décennie de

sa vie. Il était persuadé que les progrès de l’Islam étaient subordonnés aux résultats obtenus dans ce

domaine. A en juger par son oeuvre globale, on s’aperçoit que le décalage chronologique entre son

oeuvre de vulgarisation de l’enseignement islamique et celle de critique socio-religieuse reflète fort bien

cette évolution de la pensée de l’auteur de "Kifâya".

livre demeure à bien des égards celui qui nous renseigne .le mieux sur la mentalité

des musulmans de l'époque qui vit naître ce précieux document. Sans doute, son auteur apparaît-il le

mieux placé pour brosser un tableau aussi fidèle et complet que sombre des différentes activités vers

lesquelles se sentaient attirés irrésistiblement certains musulmans, qu’il qualifiait d’égoïstes.

.3*4.

En effet, le désordre tel que l’auteur de "Kifaya” en souligna maintes fois les divers

aspects, avait gagné toutes les contrées du pays aussi bien les campagnes que les grandes villes. Les

dara d’antan, les écoles d’enseignement théologique, dispersées, les sièges des confréries religieuses

étaient racrcelés en pdites communautés secondaires consécutivement à la naissance d’une

classepseùtrbourggoÎBe , classe que l’on qualifie souvent de maraboutique.

Se rendant compte que la montée d’une semblable classe a l’esprit stérile entraverait la

marche ascendante de l’Islam dans son pays, El Hadji ! Malick SY sembla renier le mysticisme.
Toutefois il ne blâma pas le mysticisme en soi, mais dénonçait nettement l’usage qu’on en faisait, ainsi

que les abus effrénés et les comportements impies à l’égard des préceptes coraniques qui en découlaient.

Désormais, le cadre où s’exerçait sa critique, prit des dimensions plus vastes encore.

L’auteur de "Kifâya" eut là l'occasion de combattre résolument l’esprit de fatalisme de la

société musulmane, dont profitaient certains hommes qui subordonnaient tout à leur intérêt personnel. A

cet égard, il convient de rappeler que, pour El Hadji Malick Sy, l’Islam, était loin d’être synonyme de

l’arabisme, le premier étant une croyance, le second une manière de croire, dirons-nous. Ses réactions

étaient suscitées surtout par la propagation excessive d'innombrables facteurs d’aliénation sous le couvert

de la religion.

.3b2

Ainsi au sein des transformations sociales, l’oeuvre d'El Hadji Malick SY a joue un rôle

éminemment important. Elle aurait pu mieux faire. Mais, helas, les plaies sociales qu’elle a dénoncées,

nomme tant d’autres, semblent bénéficier d’un puissant soutien chez ceux qui îfe trouvent leur compte.

De fait, les critiques d'El Hadji Malick SY ne s'adressaient pas exclusivement aux dits

marabouts. Les faiseurs d'amulettes , appelés improprement marabouts, firent aussi l'objet de ses

attaques. Le vieil animisme caché au fond de leur âme , nombre de musulmans sénégalais, quoique fort

imprégnés des principes islamiques, étaient corrompus par des croyances incom patibles avec cette

religion : précisément des superstitions que les confectionneurs et les vendeurs d’amulettes exploitaient

largement, comme ils continuent à le faire encore de nos jours.

S’adressant à ces conjureurs de sort en même temps qu’à ceux qui ajoutaient foi aux
"vertus” de leurs oeuvres, El Hadji Malick SY dit dans une longue lettre ouverte (1) :
"Louanges à Allah seul. Qu'îl répande le salut sur le dernier des Prophètes. Ensuite, voici

une recommandation suscitée par

le dire du Prophète -Que le salut et la paix soient sur lui :

(1) - Cf. Moussa KAMARA, op. cit. t.I, folio 56.


.3^3.

"En matière de religion, il faut donner des conseils désintéressés

-Pour qui, ô Envoyé d’Allah ? Lui dit-on- Pour Dieu et Son Envoyé ainsi que

"En matière de religion, il faut donner des conseils désintéressés

-Pour qui, ô Envoyé d’Allah ? Lui dit-on- Pour Dieu et Son Envoyé ainsi que pour les autorités

musulmanes et les masses", fit-il.

De la part du pauvre serviteur, El Hadji Malick Sy -Que Dieu le mette sur la meilleure

voie- à l’intention de l’ensemble des Frères. Que le salut, la miséricorde de Dieu et Sa bénédiction soient

sur vous.

Mes frères, je vous conseille de vous éloigner de trois /personnes/

a) Celle qui vous garantit le Paradis ;

b) Celle qui prétend pouvoir guérir votre maladie.

Car le Paradis et la guérison sont entre les mains de Dieu. L'homme ne peut que solliciter

par des prières et inviter les autres a en faire autant Agir autrement n'est que de la présomption.

c) Celle qui, pendant une épidémie, vient vous dire : "Si vous ne

portez pas la chose d'un tel ou si vous ne récitez pas la prière d'un tel, / le malheur vous frappera_/ ". Ou

bien elle vous dit de sacrifier un animal ou de marier vos filles sans que le mari ne verse de dot• Ce qui

est préjudiciable à celui qui n’a pas de quoi suppoiterles frais de préparatifs / du mariage /. Ou bien il

vous dit : 'le papier vient des Lieux Saints de


.3M*.

; Tout cela n’est que mensonge, tromperie et mystification. Celui qui veut se préserver
du mal n’aura qu’à recourir aux versets coraniques ou aux invocations du Prophète ...

HA
Mais ce que je/saurai jamais assez vous faire éviter c’est un mot que les générations

passées vous ont légué et qui consiste à dire qu’un tel est un mangeur d’hommes. Quand quelqu’un

meurt» au lieu de dire que ses jours sont terminés, vous dites : ce sont ceux qu’on désigne par le mot

/ précité_/ qui ont mis fin à ses jours. Or seuls disent cela ceux qui ne veulent point avoir la paix de

l'âme dans l’Au-delà. Car au jour du Jugement^ on ne dira pas "je croyais" et à plus forte raison 'je

conjecturais::. Si demain vous ne pouviez répondre au Seigneur que par "je croyais", voire "je

conjecturais", il est certain que ce serait la damnation. Car ce dont il s’agit, même si c’est réel, nous

n’en n’avons aucune preuve c’est pourquoi nous devons nous taire. Dieu a dit et vous dites de votre

bouche ee dont vous n’avez nulle connaissance. Vous comptez cela pour béni^v^alors que devant

Allah, c’est immense". (Coran XXIV, 15),

Abordant ainsi le dernier point de son discours, il en vient a parler d'une superstition

qui avait de solides et profondes attaches dans le vieux fond de croyances négro-africaines que

l’Islam n’était pas encore parvenu jusque-là à extirper : le fait de dire ou de croire que certaines gens

sont mangeurs d’hommes.

Par delà ce mal que l'homme fait sans scrupule, à son prochain,

le théologien de Tivaouane a décelé une velléité inconsciente de limiter la volonté de Dieu, Car à

partir du moment où l’homme acquiert la toute-puissance de mettre fin aux jours d’autrui, Dieu cesse

d’être omnipotent.

Le ton de cette lettre amorce déjà celui de l’oeuvre de critique socio-religieuse d’El

Hadji Malick SY.

En reprenant, pour leur donner une dimension particulière, les problèmes soulevés

dans cette lettre, l’auteur réitérera et amplifiera les attaques contre les marabouts qui, abusant de la

crédulité des autres, celle de leurs disciples en particulier, vont jusqu’à leur promettre le Paradis en

3k
5
échange de quelques dons.

3°) EL HADJI MALICK SY A DAKAR

Une fois installé à Tivaouane, El Hadji Malick qui s’assigna les missions de diffuser et

d’enseigner l’Islam, résolut de se rendre auCap-Vert. Il arriva à Dakar où l’atmosphère religieuse

était de nature à lui imposer un séjour prolongé. Tout comme El Hadji Omar qui arriva en un Fouta

Toro entièrement"qadirisé" le futur fondateur de la Zâwiya de Dakar, éprouva à ses débuts quelques

difficultés pour intégrer ses coreligionnaires lébou

• /.

.3^6.

entièrement dévoués aux marabouts maures qui déjà avaient largement propage le vird de la Qâdiriya

au sein de cette population de pêcheurs qui vivait paisiblement entre les champs et les rivages

accidentes de la mer.
Leur religiosité n'avait d’égale que leur générosité qui attirait de plus en plus les étrangers:

Maures, Toucouleurs, Cayoriens et autres. Ainsi les difficultés que rencontra au début El Hadji Malick, ne

pouvaient durer qu'un temps relativement court.

Du fait de sa qualité de chef dans la hiérarchie tijâni, il s’était assigné la mission de diffuser le

wird de cette confrérie parmi les Lebou. Sa nouvelle situation rappelait encore une fois toutes proportions

gardées, celle d’EL Hadji Omar au Fouta Toro après son retour du pèlerinage à La Mecque. Le milieu lui était

sinon hostile, du moins indifÈ- rent. La présence souvent durable de marabouts maures d’obédience qâdirite

qui venaient récolter en plus des zakat, des dons de toutes sortes, allait créer un climat d’antagonisme entre les

deux wird. "Mais grâce à sa bonté et à son profond respect pour l’homme, disent quelques Lébou qui

connurent El Hadji Malick SY*, celui-ci finit par se faire intégrer. Mieux, il parvint progressivement à

supplanter tous les autres”.

Les procédés auxquels il eut recours consistaient, d'une part,à tenir des séances de causeries

religieuses dans le lieu de réunions des


La Zâwiya d'El Had}! Mallck SY construite à Dakar vers 1914. Elle est situ l’actuelle avenue du Président
Lamine Gueye angle rue Thlers.

.3^.

notables, et d'autre part à rendre des visites personnelles aux différents chefs de famille. C'est ainsi qu'il gagna

La confiance des Lébou. Certains d'entre eux qui s'étaient déjà affiliés à la Qâdiriya i’abanàonnèrert pour le

nouveau wird. Le plus distingué parmi eux s'appelait Abddulaye FD0UR (1), lequel 1'hébergea dans sa propre

maison où l’on devait peu après, rrenager une petite mosquée pour la récitation de la wazîfa (2)

Son appel ayant reçu un écho favorable, ses adeptes prirent d'eux-mêmes l’initiative d'engager

des pourparlers avec un nommé Alassane SENE et obtinrent de lui le terrain où est bâtie la Zâwiya. Mais à

leur grande surprise, El Hadji Malick. refusa la cession gratuite et en paya un prix symbolique (3).

L’implantation de cette Zâwiya, construite d’abord en

(1) -Sa maison était située dans l'ancien quartier appelé Khok, à l'emplacement actuel du ministère de
l’intérieur. El Hadji Malick épousera sa veuve, Marne Anta SALL. Son fils, El Hadji Moussa
NDOUR (ob. 197^) fut nommé adjoint à l’imam de la Zâwiya, en 1923, puis titularisé en 19^8.
(2) - Les Lébou demeures qâdirites lui avaient refusé l’autorisation de tenir des séances de wazîfa dans leur
unique mosquée. (Voir photo). Ses partisans réagirent ainsi.

(3) - C’est presque une tradition du Prophète, lequel refusa d'accepter sans p le chameau qu’Abû Bâkr, son
compagnon, lui donnait lors de 1’Hégire. De meme, à leur arrivée à Médine, le terrain qui lui était
offert ne fut accepté que dans les mêmes conditions.

.3h8. planches, constitua le

facteur le plus déterminant dans l’orientation que prendra l’Islam chez les Lébou. Il confia la fonction de fixer

les heures des prières à Soûleywane MBAYE, après l’avoir exercé et avoir contrôlé sa compétence pendant

des années (1).

Face a l'accroissement du nombre de ses adeptes dont certains séjournèrent renonçaient à la


Qâdiriya, les maure qui / chez les Lébou durent se résourdre à dispenser à qui le voulait le wird nouveau qui
allait concurren

cer le leur. ” Ils ne pouvaient pas s'opposer à El Hadji Malick", nous dit El Hadji Amadou DIOP Makhtar,",

car les qualités humaines de celui-ci leur faisaient défaut" (2).

Pour parvenir aux résultats qu’il avait obtenus, celui-ei avait créé une animation à laquelle ces

musulmans n’étaient guère accoutumés. Des séjours répétés dont certains duraient près d’un moigr , lui

offraient l’occasion de commémorer avec ses adeptes la naissance du Prophète. "Je l'ai vu",

(1) - Il assuma cette fonction jusqu'à sa mort survenue dans la nuit de samedi 1^1 au dimanche 15 mai 19^8. Il
fit l’appel à la prière de isâ, (21 h.) à la Zâwiya, avant de rendre le dernier soupir cinq heures après. Sa maison
était située face à celle d'El Hadji Malick SY, dans l'actuelle rue de Denain à l’angle de la rue Jules Ferry.

(2) - Entretien que nous avons eu avec lui, le 1U octobre 1976, à la Zâwiya le Dakar. Il fut parmi ceux qui ont
participé, du vivant du grand Serjgne, aux travaux de la Zâwiya.
BOUS Confie El Hadîl Mft.khtar GUEYE "r-.pr HPHY r'pl.p'hrpr mi milieu ric>

•3 «

nous confie El Hadji Makhtar GUEYE, "par deux fois célébrer, au milieu de la Zawîya, cette fête. Mon père,

El Hadji Mbaye GUEYE et Thierno Baba LY chantaient la biographie du Prophète/’ (1).

Après la première guerre mondiale, ses déplacements qui devenaient de plus en plus rares,

cessèrent avec l’infirmité de. cécité dont il fut atteint. Cela lui donna neanmoins l'occasion d'entreprendre la

rédaction de son oeuvre monumentale : ’Kifàya ar-Râgibîn" qui offre l’avantage fi'être un résumé de toute sa

pensée, tout en étant une peinture fidèle de la société sénégalaise musulmane de son époque, voire de tous les

jours. Il y développe les problèmes qui suscitaient en lui de grandes inquiétudes au point d’avoir déjà fait

l’objet d'une circulaire.

Les documents auxquels nous avons fu accès concernant la vie et l’oeuvre,d’El Hadji Malick

S'Y ne nous permettent pas de préciser les circonstances de la rédaction de cette oeuvre. Cn sait néanmoins,

grâce à un passage de celle-ci, qu’en 1921 , un an avant la mort de l’auteur, cet ouvrage n'était pas encore

achevé.’Nous savons d'ailleurs qu'à cette époque sa santé se détériorait de plus en plu^ et qu’il se faisait

assister de quelques uns de ses anciens élèves, notamment Alioune GUEYE et Alioune DIOP, qui furent de

ses auxiliaires les plus immédiats.

La maladie qui l'enporta,le 2? juin 1922, ne lui laissa pas le temps d’assurer la diffusion de

cette oeuvre. Sans doute est-ce là une des autres raisons qui réduit considérablement l'impact que celle-ci

aurait dû avoir.

(1) - Entretien avec lui,le octobre 1976p. Dakar. . «

.3=0 .

D/-L’OEUVRE

Son oeuvre, d’une variété et d'une profondeur qui surprennent est encore inédite, sauf un

recueil publié à Tunis, en. 191^. Celui-ci comprend9 .outre un traité de pédagogie classique de U50 vers

environ, un traité de succession en vers, une métrique en vers, une biographie du Prophète de Ï00 vers

environ, des poèmes sur la Tijâniya et sur des thèmes divers. La plus grande partie de son oeuvre,constituée

par une défense de la Tijâniya, intitulée "IFHKM AL-MÜNKIR AL-JÂNÎ" d'environ 2ÇÛ pages d’une

calligraphie serrée, et une autre pour la religion, un peu moins volumineuse, O- intitulée "KIFÂYA AR
RAGIBÎN" qui totalise environ 228 pages de la même écriture que la précédente <1 )

Cependant beaucoup de ses oeuvres semblent être gardées hors *


de la portée des chercheurs. Des ouvrages qu'on ne connaît que de nom, ainsi que la correspondace de ce

grand marabout, sans doute très révélatrice de sa personnalité scientifique, ainsi que ses manuscrits,

demeurent

(1) - L’intérêt que présente cette oeuvre pour les générations à venir n’est pas discutable. Elle semble être
le reflet le plus fidèle de la société musulmane sénégalaise de la première moitié du XXe siècle.

.351.
encore cachés dans l’obscurité des malles (1).

Par voie, de conséquence, El Hadji Malick SY et d’autres marabouts survivent


d’ailleurs / maintenant plus par leur influence que par leurs oeuvres.

Pour s'en convaincre, il n’est que de considérer les crédules, pour ne pas dire les fanatiques

spoliés par ceux qui, armés de toutes les ruses, leur expliquent faussement l'oeuvre de celui qui s'est

employé non sans véhémence parfois à les dénoncer. Dès lors on s'aperçoit que l’auteur d© "KIFAYA"

ne vit par son oeuvre qu’aux yeux d'une minorité d’hommes de science.

• D’autre part, nous constatons que quatre idées force se dégagent ' >
des activités de Malick SY, lesquelles pourraient se résumer comme suit :

a) Un musulman authentique se doit de s’assurer les moyens matériels de sa survieŸpar sa

propre sueur.

b) Assurer des fonctions sacerdotales, n'est pas inconjpatible avec les travaux manuels.

c) En matière de foi et du culte ce ne sont point les hommes, "ondoyants et divers", qu'il faut

imiter; chacun doit apprendre à connaî-

(1) - Nous espérons toutefois que grâce à la clairvoyance de certains membres de sa famille, d’aussi
précieux documents paraîtront bientôt au grand jour comme certains autres ont eu l’amabilité, de
nous communiquer des documents du même genre. Nous sommes redevable l’un
d'entre eux, Cheikh Ahmed Tidiane SY, qui nous a beaucoup aidé dans ce domaine. Nous lui
exprimons ici toute notre gratitude.

.352.
tre les enseignements islamiques et s’y tenir strictement.

, d) Il faut chercher à s’entendre avec les autorités de fait dans la mesure où, pour accomplir Les

devoirs religieux, cette entente est nécessaire)•

Dans le domaine de la pensée politique, on peut dire que si 1'appui


Ahmadou Barnba trouvait/ auprès des chefs traditionnels déchus, qui, au demeurant, trouvaient

leur compte dans la réussite du Cheikh, de même, rien n’empêche de croire que les autorités de

l'administration coloniale exerçèrent, par personne interposée, une influence déterminante sur la pensée

politique d'El Hadji Malick SY . Outre les intimidatiors de toutes sortes dont il fut l’objet à Saint-Louis

notamment, des visites inopinées, pour ne pas dire des perquisitions, lui étaient rendues par les agents de

l’administration chargés de sa surveillance. D'aucuns disent que Tiva- ouen© était un lieu de résidence

forcée pour lui, tout comme le sera Diourbel pour Amadou Baniba à partir de 1912.

Ce qui nous autorise â souligner ces différents aspects économique, social, culturel et

politique de la pensée de Malick SY avant même d'aborder l’analyse de son oeuvre doctrinale c'est, à r.

’en pas douter, son action multiforme qui trouvera son expression la plus conplète dans son dernier livre

écrit aptes la première guerre mondiale. Nous en donnons ici de larges extraits, commentés au fil du

texte.

(1) - Voir Kifâya, p. 219. C'est par cette idée qu’il termine cet ouvrage.

• /.

.353.

1°) EL HAPJI MALICK SY ET LES MARABOUTS

Ces déviations des lois islamiques ne se cantonneront pas qu'au sein du Mouridisme. Presque

partout ailleurs, on assistait à une profanation y de l'Islam quoiqu'à un degré relativement moindre. Ainsi pour

briser ces entraves tendant à paralyser ce qu'il y avait de dynamique dans les pratiques religieuses, El Hadji

Malick SY, en observateur averti, soucieux de faire triompher les tendances sociales et morales de la confrérie

tijâniya, s’employa à dénoncer avec une rigueur inhabituelle, les intrigues dont les marabouts passaient pour

les principaux auteurs, pour reprendre ses propres termes.

üi effet, ces tendances de la Tijaniya que d’aucuns comparent à une "cristallisation des
aspirations des musulmans évolutionnistes se rebellant contre la hiérarchie sacerdotale des grands

marabouts cupides’! 1), caractérisaient, faut-il le Aire, le pragmatisme d’El Hadji Malick SY qui réagit en

mettant à nu "la fourberie des marabouts" dont un bon nombre n'était que des "mystificateurs", ainsi qu’il

les qualifiait.

Ainsi, apres la phase d'islamisation s’annonçait une nouvelle période de lutte ouverte contre

les musulmans de mauvaise foi qui travestissaient les lois islamiques par ignorance ou volontairement.

Dégager la religion de Muhammad des artifices dont la paraient des hommes qui la subordonnaient à leurs

ambitions personnelles, voilà ce qui préoccupa El Hadji Malick SY au cours de la dernière décennie de sa

vie.

(1) - J.L. MOÎITEZER, l’Afrique et l’Islam, Dakar, G.I.A., 1939, 9^ p.

.35U;
Ses méthodes devaient naturellement différer de celles d'Ahmadou Baniba. Car,

contrairement à ce dernier, pour l’auteur du Kifâya ar-Râgibîn, les marabouts restaient les vrais

responsables d’une telle léthargie religieuse. Or aussi longtemps qu'une telle situation durerait, l’Islam,

ainsi métamorphosé, pourrait jouer pleinement son rôle tant sur les plans social et économique que

culturel.

Le tableau qu'il peignit des moeurs de la classe maraboutique de son époque est extrêmement

révélateur pour qui veut comprendre la conception malikienne de l'Islam d'une part, et les tendances

actuelles de l'Islam au

Sénégal, d'autre part.

La naissance d'une telle classe ou caste n'a rien d'étonnant, si telles l’on considère que dans
leur très forte majorité, les confréries, / qu’on

les comprend souvent invitent leurs adeptes au désoeuvrement. Car, à l'exemple des "pauvres", nombre

d'entre elles prônent le détachement total des choses d'ici-bas, d'où la répugnance de certains pour le travail

manuel.

La notion de tawakkul, mal comprise, peut d'ailleurs conduire â une situation pire.

Le caractère de notre étude ne nous permet pas de nous y étendre davantage et nous incline à
ne donner que les grandes lignes du eombre tableau qu’El Hadji Malick SY, indigné, a brossé à propos des

marabouts.

.355.

Parmi les enseignements qui semblent présider à la naissance et au développement de cette

caste, figure cette parole que l'on attribue au Prophète : "Celui qui t’apprend une seule lettre est ton

seigneur". Les interprétations dont elle a fait l’objet, outre qu'elles ont gravement entravé la diffusion de

l'Islam tel qu'il est enseigné part Coran et la Sunna, semblent hypothéquer dangereusement l'avenir de tous

ceux qui, soucieux de connaître leur religion, estiment devoir se confier à un marabout.

Ce personnage étant l'une des pièces maîtresses de la société musulmane au Sénégal, El Hadji

Malick SY convient avec d'autres qu'il en existe de faux et d'authentiques. La question est de savoir

comment reconnaître ces derniers dans la multitude innombrables des premiers.

2°) L'ANALYSE DE K'FAYA

Après les formules traditionnelles de louange à Dieu et d'hommage au Prophète Muhammad

-que Dieu lui accorde le salut et la paix-, il dit ;

"Voici quelques fragments utiles et suffisants qui embrassent tout, réunis par El Hadji

Malick, fils de Ousmane..'*

Après avoir évoqué deux versets du Coran et un hadit du Prophète qui l'ont déterminé à

entreprendre la rédaction de cet ouvrage, il donne le titre très suggestif de celui-ci : "Je l'ai intitulé

"Suffisance" pour ceux qui veulent se guider vers Dieu et réprobation des innovateurs qui ajoutent a

l’Islam ce qui n'a aucun rapport avec lui' f II en vient ensuite

.356.
à esquisser un plan de douze chapitres qui ne reflètent cependant pas tout le contenu de l'ouvrage.

Dès le début de cette oeuvre de critique socio-religieuse, l'auteur, après avoir proné, à la
manière des salafites, le retour aux sources, introduit la question du maraboutisme par ce verset coranique
(III, 73) qu'il a bien voulu mettre en exergue : "il n'appartient pas à un mortel auquel Allah donne
1'Ecriture, l'illumination (hukm) et la Prophétie, de serviteurs dire ensuite aux hommes : Soyez des / pour
moi et non pour Allah ! Mais !_ ce mortel dira^/ : Soyez des u»_itres selon ce que vous savez de 1‘Ecriture
et selon ce que vous étudiez"

Ainsi sans suivre étroitement le plan qu’il a annoncé dans son introduction, il donne libre

cours à son inspiration, reprenant toujours les mêmes opinions pour les développer avec plus de virulence.

Pour donner une idee de cette progression, nous indiquerons au fur et à mesure le numéro qui renvoie à la

page où l’idée est développée dans le manuscrit.

a) Le portrait du faux marabout

Face aux rivalités qui, dans les milieux marabout ique s, prenaient de plus en plus d'ampleur,

El Hadji Malick SY, précise que 19- valeur d'un marabout tient à des facteurs d’ordre intellectuel, moral et

spirituel et non point au nombre, si impressionnant qu'il puisse être, de ses adeptes.

.357.

C'est ainsi qu'il fait remarquer tout au début de cet ouvrage que la calomnie et l'esprit de parti sont deux

facteurs essentiels de division. La gravité de la situation qui en résulta , l'incline à dévoiler, avec une vi-

gueur qu'on dirait inhabituelle, le visage de ce personnage en ces termes :

F-7. "Il faut éviter de jeter le discrédit sur une autorité religieuse en se fondant uniquement

sur ce que disent d'elle ses détracteurs et sans l'avoir rencontrée au préalable. Car tu peux l'accuser à tort,

et tu auras alors le péché d’un brigand pour avoir fait dévier les fidèles de la voie tracée par le prophète

Muhammad".
P.10. "Celui qui pense qu’avoir beaucoup d'adeptes est le signe d'être agrée par Dieu, se

trompe.

Attention à la compagnie d’un ignorant prétentieux et d'un savant qui ne suit pas l’exemple

du Prophète. Les soufis non lettrés sont bernés par satan qui leur laisse entrevoir les possibilités

avantageux pour donner une éducation spirituelle aux âmes..."

Cette tendance a substituer l’accessoire à l'essentiel, a eu pour conséquences entre autres

celle d'accorder plus de prix aux confréries qu’à la religion. L’auteur entendait dénoncer ainsi les abus des

propagandes à caractère mystique qui incitent parfois les fidèles â sous-estimer les prescriptions

coraniques.

.358.

P. ko "Toute confrérie qui ne se conforme pas aux données de la religion est vaine. "

Pour lui, ces marabouts qui passent pour de bons guid.es ne font

qu’abuser de la crédulité de leurs adeptes. Mieux, par vanité et par présomption, ils les empêchent de

s’instruire convenablement en Islam.

"Des personnages dominés par la passion se disent marabouts et

trempent les gens par des ruses. Ils réussisent à se faire obéir par les novices animés d’une volonté de

suivre la bonne voie, d’être en rapport avec les vrais marabouts. Ils leur font croire qu’ils leur doivent

obéissance en toute chose. C'est ainsi, qu’ils parviennent à se faire glorifier comme Dieu. Un inspiré de

Dieu, bien au fait de son enseignement, se comporterait autrement".

P. 33 " L’un des plus grands malheurs de notre temps, c'est l'ap

parition de ceux qui se disent marabouts et qui n’ont même pas les mérites qu’ont les masses."

" Le maître se doit d’apprendre à ses adeptes qu’ils doivent la

considération à tout maître digne de ce nom et que respecter le musulman est un devoir".

"Les vrais imposteurs sont les imam qui égarent, surtout ceux d’entre eux qui se disent soufi
ou marabout. De nos jours, ils sont très

nombreux."

"Les imposteurs sont les maîtres qui égarent les disciples surtout ceux d’entre eux qui se

disent soufi ou marabout.”


./♦

.359.

Ils flattent leur amour-propre et leur tiennent des raisonnements aussi pernicieux que

fallacieux* Ils les amènent ainsi, à force de travestir la vérité, à avoir une vision déformée de l'Islam. Ce

procédé met l’adepte, et c’est là le danger réel et permanent, hors d’état de comprendre les enseignements

de sa religion. El Hadji Malick lui dicte l’attitude à prendre :

P. 37 "Garde-toi de suivre celui qui n’a pas ces qualités ; il

est plutôt agent de satan."

Ce qui 1'indigne surtout c'est que cette attitude du marabout trahit manifestement un

souverain mépris pour le disciple. Il y voit un piè'-’ tre moyen de parvenir à la satisfaction des seules

ambitinns personnelles.

Pour masquer leur manque d’aptitude qui se généralise progressivement, ils en viennent à

falsifier la notion de califat en lui donnant un contenu particulièrement révélateur de l’état d’esprit de

telles personnes.

Mais ce qui est plus grave, souligne l’auteur, c’est que la notion même de piété (taqwâ) s'en

trouve profondément affectée, pour ne pas dire qu'elle perd toute sa signification. (1)

Cette importante chose, est devenue un spectacle à rire, un jouet des enfants ou

l'amusement de Satan. Ils en ont fait comme des biens maté - riels qu'on hérite de père en fils. Ainsi,

quand quelqu'un meurt, on asseoit son fils à sa place, qu’il soit petit ou grand. On considère le (fils)

comme marabout. Voilà un mal général.

^)“C’est le seul critère admis par Dieu pour juger de l'aptitude individuelle ou de la supériorité d’un croyant
par rapport à un autre. "Le pins noble d'entre nous est le plus pieux".
./.

Approfondissant ses observations il poursuit l'ênumération des prétextes utilisés dont la

pratique très courante dans de tels milieux, outre qu’elle cause le dépouillement de l'adepte, n’encourage

point l'homme à créer les conditions matérielles d'une existence heureuse. C’est ici que la rigueur morale
d'El Hadji Malick se montre extrêmement virulente à l’égard de celui qui non seulement s’approprie les

biens d’autrui mais lui enlève toute sa dignité d’homme en 1'asservissant telle une bête de somme :

”De nos jours la religion est vendue à un prix exhorbitant. Pendant que toutes les autres

marchandises sont vendues à des prix raisonnables ; celui qui vend la religion demande ce qu’il veut. Car

le plus souvent il ne la vend qu’après avoir mystifié l’acheteur.

Ainsi il lui extirpe tout ce qu’il a entre les mains sans même lui laisser de quoi subvenir à

ses besoins nécessaires. Si l’acheteur en question n'a pas de fortune, il lui fait obligation de travailler pour

lui en se l’attachant comme un serviteur durant toute sa vie."

Ses moyens perfides lui assurent souvent la satisfaction de ses

besoins. C’est pour cela que l'auteur le peint sous les traits d’un escroc.

P. T8 ” De surcroît, pour déposséder les gens, ils ont inventé cette expression : les biens du

disciple revienneitde droit à son maître (marabout). Ils semblent ignorer qu’avant qu’on puisse parler de

bien ou de propriété certains droits ou devoirs doivent être prélevés de ces biens tels que : la nourriture des

deux parents et de la famille, le paiement des dettes, ainsi que l’impôt légal qu'on remet aux ayants-droit

cités dans le Coran."

.361.

b) Manquements aux devoirs ffe-fcXieux

Il les rend également responsables dans une large mesure des manquements aux devoirs

religieux car au lieu de se conformer aux enseignements du Coran et de la Sunna, ils leur substituent

volontiers ce qui ne repose que sur leur caprice. Cette tendance à rechercher des facilités revêt plusieurs

aspects qui se rapportent à des points de droit musulman.

"Il en est de même qui se refusent à distinguer entre la licite et le prohibé et affichent une

impudence effrontée.”

P. U6 " Des autorités en matière d’Islam qui habitent cette con

trée où nous vivons, épousent plus de quatre femmes, alors que c’est prohibé.

P. 56 "Dans notre pays il en est, dit-on, qui soutiennent la


licéité du mariage d’une répudiée, contracté avant le terme légal des trois . j
rcois. Sa prohibition est connue de tous les musulmans verses en droit isla

mique . ’

P. 58 "Les musulmans sont unanimes sur l’infidélité de celui qui

ne s'interdit pas ce que Dieu a prohibé, tels le meurtre, les boissons alcooliques et l’adultère, alors qu’il est

bien instruit de cette prohibition.”

P, 62/63 "Il est un autre mal fort répandu : la réunion d'hommes et de femmes pour chanter et

réciter ensemble le nom de Dieu à haute voix or, aucune voix réprobatrice ne s'élève contre cela. Or l’on sait

qu’il est même interdit à la femme de faire l'appel à la prière ou de réciter à haute voix en faisant celle-ci

même du fond d'une chambre. Les savants admettent à l’unanimité cette interdiction".

.362.

Il est un mal qui relève d’un autre ordre et sur lequel l'auteur

insiste avec force. Il s’agit du témoignage à un mortel, en l’occurrence le marabout, d'une soumission qu’on

ne doit qu'à Dieu, le Créateur.

P. 66 "Parmi les innovations qui datent de nos jours dans notre pays, cette bid % blamalle
qu’aucune autorité religieuse ne soutient de
le fait àe s'incliner ou/s ’ agenouiller sur les mains des maîtres ou des marabouts alors que le Coran dit
clairement que seul Dieu doit faire l'objet de prosternation. Par contre, baiser les mains et les pieds est licite".

P. 70 "Cheikh Ahmed Tijanî parle de l'infidélité de celui qui se prosternera devant lui

pour le saluer. Il lui enjoignait de prononcer à nouveau le Témoignage et de renouveler son contrat de

mariage.''

Certaines déviations qui semblent résulter d’une interprétation tendancieuse des

données de la religion, consistent à vouloir philosopher avec celles-ci, comme s’il ne tenait qu'aux

musulmans de les modifier à leur guise.

R,—120-" Il est des musulmans qui n'accordent à la pratique des obligations divines
que très peu de prix. Ils disent souvent que c'est seulement un moyen de penser à Dieu dont on peut se
passer dès que cet objectif que
est atteint. Ils ne savent peut-être pas/cela est plus grave que commettre
I l’adultère
et voler."
Ce manquement aux obligations canoniques est manifeste en ce qui conc :rne l'aumône

légale (zakât) et la prière du vendredi.

P.__ 98 "Un des fléaux de notre temps consiste à faire beaucoup d'aumônes sans

s'acquitter de la zakât en la donnant aux ayants-droit.

P. 1?6 "La célébration de la prière du vendredi est une obligation dans les villes et

villages. Doivent s'acquitter de ce devoir même les prisonniers musulmans, si l'ennemi ne les en

empêche pas."

L’auteur y voit une fausse compréhension des principes de l’Islam influence


et une influence néfaste des confréries religieuses, laquelle*/provient de l’ambiguité de la

terminologie des mystiques, propre à égarer le non spécialiste.

P. 121 "On dit qu'un saint peut atteindre un grade où il est dispensé des obligations.

C'est un non sens. Ce qu'il faut dire c’est qu’il peut, et il n’est pas le seul, être dispensé

des peines qui accompagnent cer taines pratiques.”

''D’ailleurs, toute affirmation qui procède d'un jugement non conforme aux lois

islamiques est vaine. Ainsi est égaré celui qui prétend être en communion avec Dieu ou avoir accès à

des connaissances particulières au point de ne plus être assujetti aux lois islamiques existantes."

P. 122 ’’ Ce sont les libertaires qui fondèrent la secte dite Ibâhiya qui sont à l'origine de

cette tendance pour avoir interprété faussement le terme yaqin qui signifie certitude, dans le verset du

Coran qui dit : "Et adore ton Seigneur jusqu’à ce que vienne à toi la certitude'’

"Les exégètes admettent à l’unanimité que le terme yaqin dans ce verset signifie la

mort." (1)

(1) - Cf. infra p. U68, ce qu'en dit Amadou Bamba, lequel lève les accusations gra-

-36U.

C«io. se traduit par une surestimation de l’accessoire au mépris de l’essentiel. Z

c) Une rigidité nuisible à l’Islam


Se conformant à la tradition du Prophète, El Hadji Malick prêcha avec vigueur de

fuir les extrêmes. Ainsi tout comme il dénonça les tendances à la facilité, il s'opposa^ délibérément

à celles qui allaient en sens inverse. Ce serait rétrécir le domaine le l’Islam que^/ enTendre trop

rigides les préceptes suivant son propre^ goûts Le marabout est libre de s'imposer une discipline

rigoureuse mais n'a pas à y conformer qui que ce soit. C’est contraire aux principes de cette

religion.

P. 18? "Si cette religion obéissait aux seuls critères de bon

sens on en inférerait qu’on ne doit pas aller plus loin que le législateur.

Mais elle est plutôt une religion basée sur la jurisprudence, la déduction

et le raisonnement par analogie."

P, 133 ''Une autorité religieuse quelconque n’a pas le droit d’imposer ses vues aux

autres musulmans, si elles ne sont issues que de son effort personnel."

A titfce d’illustration, il cite l'exemple de la Basmala (le P re •mier verset de la Fâtiha)


qui ne cesse de susciter des controverses particulièrement au Sénégal.

La lire à haute voix ou à voix basse, dit-il en substance» ou l’omettre une bonne fois,
c’est la même chose. La validité d’une prière faite

. 365.

convenablement ne saurait en aucun cas être affectée. Il donne l’exemple de Malick Ibn Anas, le

fondateur de l’école malékite "qui, dit-il, l’omettait purement et simplement".

Dans le mène"ordre d'idées» il aborde des points de divergence relatifs à la prière, à

l’aumône légale (la zakat)et au jeûne du Ramadan. • Quant au premier point, il soulève la question

de la prononciation souvent défectueuse de certains phcrèmes ou mots du Conran.

P. 161/162 Prononciation incorrecte du Coran dans la prière.

"Ce sujet a suscité beaucoup de controverses. Certains fidèles refusent de faire leurs

prières derrière un imam qui n’est pas de leur tendance. Or tout musulman est tenu de penser du

bien de son prochain, c’est-à dire d'estimer que c’est Dieu qui agrée/les actes et exauce les prières.

fl
'D' ailleurs le Prophète avait dit : "Quand un non-arabe prononce mal dans sa lecture

du Coran, Dieu ne lui en tient pas rigueur". L'essentiel c'est que la déformation n’entraîne pas un

contre-sens volontaire."

P* 16? "Que cela ne soit pas une invitation à la facilité; chacun

doit s’efforcer à prononcer correctement.

"Ce qu’il faut surtout éviter c’est d'acculer les gens peu instruits en matière d'Islam, à
abandonner la prière en leur disant, par exemple. que leurs prières ne sont valables que s'ils
prononcent correctement." doit s'efforcer à prononcer correctement.

n
Ce qu’il faut surtout éviter c'est d’acculer les gens peu instruits en matière d'Islam, à
abandonner la prière en leur disant, par exemple. que leurs prières ne sont valables que s'ils
prononcent correctement."

.366.

Il s'élève contre ceux qui proclament la nullité de telles prières et aborde un autre

aspect : la position des bras au cours de la prière.

Pour entamer la question de la zakat, il fait d'abord preuve d’esprit critique en

soulignant la nécessité de la jurisprudence, sans laquelle l'Islam risque de perdre sa souplesse

d'adaptation. (1)

P, 193"Les produits agricoles sur lesquelles on doit prélever la zakât. D'aucuns

semblent confondre Jawz (qui est une noix semblable à celle du coco) avec de l'arachide et en

viennent a exclure celle-ci des produits agricoles imposables."

Les progrès de la jurisprudence en ce qui concerne la monnaie

imposable viennent corroborer son point de vue.


P. 203 "On note une divergence de points de vue en ce qui concerne la monnaie
imposable. Une monnaie en papier eu en métal autre que l’or c . v ou l’argent n'est pas imposable,
avait dit Allayis répondant à une
question qui lui était posée sur ce sujet.

(l) Il convient de remarquer qu’au Sénégal, on ne comprenait pas les arachides dans les produits
agricoles sur lesquels on doit prélever la zakât après récolte. El Hadji Malick refusant de se conformer
aux textes en vigueur estima que suivant l'esprit de la Loi Coranique, ce produit était imposable.
Aussitôt deux tendances se dessinèrent. Celle qui s'opposait à lui et dont les chefs étaient au Saloum,
consulta, un savant marocain qui lui donna gain de cause. Après quelques correspondances avec El
Hadji Malick, sur cette question, le mufti fit un nouveau fatwa déclarant imposable les arachides et dit
qu’il n’avait pas été suffisamment informé. L’auteur du Kifâya avait inféré qu'elles étaient imposables
car elles constituaient des denrées alimentaires conservables.

.367.

Or la majorité des malékites admet que c'est plutôt la valeur

que la nature de la monnaie qu’il faut considérer. Ainsi une monnaie en cuivre ou en fer est

imposable au même titre que celle du métal précieux.

A propos du jeûne du Ramadan, il insiste sur l'obligation qui incombe aux musulmans

de pénétrer l'esprit du Coran au lieu de se limiter

à 'l’écorce1'. Ce qui suscita en lui cette remarque c'est sans doute

la compréhension littérale du hadît du Prophète relatif à la parution de la lune au début et à la fin du

mois de Ramadan, lequel dit ceci :

"Jeûnez après l'avoir vu (il s'agit du croissant au début du mois)

et cessez de jeûner après l'avoir vue (la nouvelle lune après un mois de carême)

En effet, l’apparition de la lune au début et à la fin du mois

de Eamadan est l’une des sources de désordre que connaît tout le monde musul man depuis plus d'un

millénaire. L’inconvénient majeur qui en résulte se tra duit par la création fortuite de deux tendances

opposées qui célèbrent parfois une seule et même fate musulmane à un ou deux jours d'intervalle.

Pour écarter toutes possibilités de division entre les musulmans, les autorités religieuses ont eu à

envisager la solution qui consiste à recourir à l’utili-

sation des calculs astronomiques. Ce que leurs opposants ne devaient pas man

quer de dénoncer comme n’étant pas conforme à l’esprit de l'Islam.


Deux savants de l'école malékite : As-Subki et Az-Zarka3i , s’appuyant sur un verset

coranique donnent une autre interprétation du hadi/t et concluent à la validité du jeûne suivant des

indications fournies..

♦ /.

.368. II X.

. . . .xc „

par les calculs astronomiques. Dans son livre intitule Umda al-Ahkam, Tbn Daqiq al- Ta, une autorité

distinguée de l'école Shafi ite, soutient que si ces calculs affirment la présence de la lune, non

observable à l'oeil, on doit nécessairement s'y conformer. Il précise que la vision n’est que l’un des

moyens par lesquels on peut se rendre compte de la parution de la lune. ( 1 ).

Peut-on utiliser les instruments scientifiques pour l'observation ?

Peut-on se contenter des informations provenant d’une autre localité et transmises seulement par une

dépêche, par exemple ? Voilà autant de questions sur lesquelles il jette quelque lumière.

P. 206. Des conditions du commencement du jeûne du Ramadan

"Assez curieusement des gens qui passent pour des savants nient la validité du jeûne

commencé suivant des informations provenant des services télégraphiques.

” Ils semblent confondre deux choses : vision à l'oeil et information.

S’agissant de la première, il faut deux personnes ou plus qui témoignent avoir vu le croissant. Quant à

la seconde, une seule personne peut suffire. L’information par les moyens de communication relève de

cet ordre-ci.”

P, 207."D’aucuns semblent mettre en cause l'instrument même ou parfois son inventeur,


alors que c’est le résultat obtenu qui est important.

envoyé chez les incultes un prophète issu d’eux qui leur récite ses. versets, les purifie, leur
enseigne le livre et la sagesse bien qu'ils^^ aient été antérieurement dans une évidente
aberration". /
(LXII, 2. Traduction de Si Boubakeur Hamza, op. cit. ). y''

.369.

Seul le non expérimenté s’oppose à ce qu’admettent les connaisseurs surtout si un consensus s’est

II - Ceux qui ne sont pas de cet avis s’appuient sur ce hadît.du Prophète : , "Nous sommes une
communauté analphabète qui ne sait ni lire ni calculer . La tendance adverse leur oppose le
verset suivant : "C'est lui qui a
dégagé en leur sein’1

Par ailleurs, si l’on avait laissé cette religion comme elle était du vivant du Prophète, elle

ne nous serait certainement pas parvenue. Aussi, ne faudrait-il pas que l’on tente de tout ramener au

hadit du Prophè- te qui dit : "Toute.innovation est un égarement"... Il y a lieu de considérer les

avantages indéniables qui proviennent d’une innovation quelconque. D’ailleurs, le Prophète l'a si bien

dit dans un autre hadit qui dit en substance : "'Quiconque trace une bonne voie en sera doublement

récompensé".

L’attitude des lettrés et marabouts lui semble dictée par une paresse d'esprit, du moins

par une étroitesse de vue. Et compte tenu de la gravité des conséquences qui peuvent en résulter, il

s'élève contre cette tendance à la léthargie aussi contraignante que nuisible à l'Islam.

P. 210.“c’est un devoir pour les musulmans de se livrer à des investigations pour

s’informer de la parution du croissant du Ramadan. Car ils sont impérativement tenus de connaître,

pour le jeûne, le premier jour de ce mois. Les imams et les cadis se doivent de mettre sur pied une ou

des commissions chargées de les informer de la parution de la lune pour la période du jeûne. Au cas où

ces autorités ne veilleraient pas bien â cela, il incomberait â chaque musulman le devoir d’y veiller

personnellement."

Cette volonté, manifeste chez El Hadji Malick, de rendre à l’Islam sa souplesse

originelle^hautement proclamée par le Coran et par la Sunna, l'inclina à considérer la jurisprudence

rendue dans les conditions requises

.370.

comme la voie royale menant à une pratique et à une compréhension saines de l’Islam.

C'est a ce titre qu’on le voit y recourir toutes les fois que cela est nécessaire, à telle enseigne

qu’on pourrait la considérer comme la pierre angulaire de son système.

tr

P'215. L'enseignement du Coran moyennant un salaire. Dieu a dit dans le Coran : "Ne

vendez pas mes versets contre un prix bas”.

De nos jours on s'accorde à considérer comme aurotisé l’enseignement du

Coran ou du fiqh islamique moyennant un salaire pour les préserver de tous . fT

risques de disparition.
P.216. De même, un imam, tout comme un muezzin, a le droit de prendre un salare pour les

offices qu’il dirige.”

"D’autre part, les autorités religieuses ne sont pas tenues de rigueur si elles fréquentent les

autorités de fait (hommes politiques), si de telles fréquentations sont dans l'intérêt de l'Islam.”

Dans cette analyse de la classe ou plus précisément de la caste maraboutique, El Hadji

Malick a abouti à la conclusion suivante : les dénominateurs communs entre les marabouts de ce temps,

ce sont l’ignorance, la ruse, la vanité, l’oisivité, la cupidité, la mystification et la jalouaie. Le phénomène

est loin de lui paraître cependant comme un fait social qu'aucune mesure ne saurait enrayer. Pour le

réformateur de Tivaouane, il s'agit

- •• ./.

\
.371.

d'un simple mal guérissable. C'est à ce titre qu’il préconise deux types de remède : l’instruction et le

travail.
d) Conseils aux musulmans

Dans cette peinture des moeurs et des comportements antiislami-

ques, El Hadji Malick accorde une part considérable aux disciples souvent abusés par leur marabout. Ils

acceptent
a
les /réduits cet ecclésiastique, et qui consiste à les considérer comme volontiers

la situation

à laquelle

des irresponsables devant Dieu. Cette conception teintée de mysticisme est manifestement en

contradiction avec les données coraniques suivant lesquelles tout le monde est responsable de ses actes.

Ainsi, l'auteur ne s’est-il pas limité à la dénonciation des

faux marabouts. Il apprend aux autres musulmans qu'ils sont non seulement responsables au même titre

que lui, mais aussi tenus de reconnaître le vrai marabout de celui qui ne fait qu'en affecter les aira. Cela

implique d'une part, une instruction saine et d’autre part une conduite loyale envers tous les autres chefs

religieux.

P.3^- ''C’est un devoir pour tout musulman de ne pas obéir aux

ordres d’un maître (cheikh) visant à créer de la haine, de l'envie, de l'orgueil ou à diviser les croyants. Il

doit aimer chaque musulman et détester tout infidèle, respecter toutes les confréries conformes à la loi

islamique

.372.

et assister aux cours des savants, même si son maître le lui interdisait.

Car l'ignorance gagne de plus en plus du terrain."

Il exige de connaître les critères selon lesquels tout disciple peut être à meme d’apprécier la conduite de

son marabout. Il donne d'abord

quelques unes des conditions requises pour que ce dernier assume ses fonc- fions. Au cas cù ses actes et
ses paroles ne sont pas conformes à l’enseignement du Coran, le disciple doit se soustraire à son autorité.

P.35. "Ne peuvent assumer des fonctions de guides spirituels que

ceux qui sont bien instruits des questions islamiques".

P. 36, "Nul ne peut être maître sans être suffisamment versé dans

toutes les sciences islamiques. Avant de soigner les autres, il faut se soigner soi-même”.

P.U2."Celui qui veut devenir maître-éducateur doit bannir l'uti

lisation d’un langage qui dépasse la compréhension de ceux qui l’écoutent. C’est une source de
perversion" (1).

(1) - Il fait sans doute allusion au goût prononcé de certains marabouts pour l’utilisation d’un langage ou
d’une langue qu’ils comprennent à peine pour en tirer profit. Ils ne font qu’entretenir l’ignorance
et la naïveté de ceux qui les âcoutent au lieu de les instruire. C’est à/^ître qu’il aurait mis/1'index
un certain nombre d'ouvrages mystiques et d’autres,fruits de l’imagination de quelques auteurs.
Voir Annexe II.

.373.

P.U1/U5."Quand un maître s'aperçoit de l'aptitude de son disciple à assumer les fonctions

d'éducateur, il doit l'en confirmer. Mais de nos

P.U1/U5."Quand un maître s'aperçoit de l'aptitude de son disciple à assumer les fonctions

d'éducateur, il doit l'en confirmer. Mais de nos jours on constate un revirement. On voit des gens

prétendre être maîtres sans avoir reçu la moindre initiation. Et pour sa renommée personnelle et pour

l’accroissement du nombre de ses disciples, le marabout abuse des possi bilités que lui offrent son

ignorance et celle de-ceux qui l'écoutent”.

Cette réaction contre la tendance de la dépersonnaÜBation de l’adepte est constante dans la


pensée du fondateur de la zâwiya de Dakar.
Sans cesse il met le disciple en garde contre la fourberie de tels personnages. Il lui apprend que ce n’est

point une charge héréditaire. Elle est acquise, c’est-à-dire se trouve à la portée de tous ceux qui

connaissent sérieusement les principes de cette religion.

Le disciple doit ainsi pouvoir faire un choix parmi les marabouts


suivant les critères énumérés ci-dessus. 11 évitera ainsi d’être victime du conformisme.

P.53. "Ne vous instruisez pas auprès d'un orgueilleux, d'un inno

vateur ou d'un conformiste, c'est-à-dire celui imite servilement, (taqlîd), en se plaçant sous l'autorité d'un
jugement donné sans se soucier de la compétence de celui qui l’a rendu ou de son opportunité. C'est une
attitude généralement blâmable du fait même de l'indifférence religieuse qui en résulte.”

.37U.

Au cas où il s’avère difficile de trouver un marabout remplissant les conditions requises,

El Hadji Malick conseille au disciple d'apprendre

Au cas où il s’avère difficile de trouver un marabout remplissant les conditions requises,

El Hadji Malick conseille au disciple d'apprendre à se guider tout seul.

P.172. ”Un livre peut-il remplacer le maître 2

Il existe trois types de maître

- maître-enseignant,

- maître-éducateur,

- maître-guide spirituel.

1°) - Le maître-enseignant peut être remplacé par des livres pour un homme intelligent et

sachant bien utiliser les livres.

2°) - On peut substituer également au maître-éducateur la compagnie d’un homme

religieux, intelligent et prompt à donner des conseils désintéressés.

3°) - Quant au maître-guide spirituel, on peut se contenter simplement de le rencontrer

périodiquement."

e) Le devoir d’exercer un métier

Pour améliorer cette situation, El Hadji Malick estime devoir insister sur la nécessité pour

chaque musulman, marabout ou disciple, d’exercer un métier. Selon lui le désoeuvrement qii caractérise

certains milieux n’est pas l’un des moindres facteurs qui acculent certaines personnes intéressées à
interpréter faussement les textes islamiques. L’occasion lui

.375.

est ainsi donnée d’exalter les vertus du travail (1).

P.217."Travaillez pour avoir de quoi subvenir à vos besoins.

P.217."Travaillez pour avoir de quoi subvenir à vos besoins. Ne vivez jamais aux dépens

des autres".

P.77."Dieu m’a gratifié d’une chose : je n’ai jamais mangé un repas provenant d’un

homme qui extorque aux gens leurs biens au nom de la religion, les mystifie ou fait d'eux des

domestiques à vie. Ceux-là qui dépouillent les gens et qui n'hésitent pas à utiliser leur mauvaise langue à

l’encontre de ceux qui ne satisfont pas à leurs sollicitations."

Le socialisme islamique fondé sur la fraternité et sur la répartition équitable des richesses

entre les membres de la communauté souffre beaucoup des disparités sociales, surtout si

elles sont engendrées au nom de l’Islam et par des personnes qui passent pour des autorités

de cette religion. Ainsi, sans transiger, l’auteur passe à la dénonciation de tous les

subterfuges utilisés par les marabouts comme moyens de ravir aux musulmans leurs biens.

Parmi ces prétextes habiles, il cite le mawlud, ou chants reli gieux, organisés pour

commémorer la naissance du Prophète.

(1) - Sur l'exemple qu’il a donné d'allier le travail, pour les besoins de sa famille, et les fonctions
religieuses qui lui étaient confiées, voir supra, p. 321 et suiv.
.376.

.376.

"Ces gens organisent souvent de grands chants religieux (mawlid kabîr) comme prétexte.

Dans une telle occasion au lieu d’indiquer le bien auquel il faut se tenir, ou le mal dont il faut s'éloigner,

ils poursuivent d'autres buts. Autant que faire se peut, l’on doit éviter de manger les repas qu'ils offrent.

Car si les gens leur donnent leurs biens c’est simple' ment parce qu’ils les croient vertueux, sinon ils ne

leur donneraient rien. On sait que celui qui vend sa religion contre les jouissances de ce bas monde est

pire que celui dont les apparences ne peuvent tromper personne."

Une autre forme aussi déguisée consiste a donner l'appellation

de hadiya (4) aux biens que l’on ravit à leurs propriétaires au nom de l’Islam. Pour les appeler par leur

propre nom, El Hadji Malick dit que c’est du véritable pot-de-vin. Il se réfère au fondateur de la confrérie

tijâniya pour mieux dissuader les confréries de tels abus.

P-79. "Un autre mal très répandu de nos jours est le pot-de-vin (ruswa) qu’on appelle

aujourd'hui don (hadiya). C’est un véritable pot-de-vin. On avait demandé à Cheikh Ahmad Tijani

pourquoi il n'acceptait pas de hadiya alors que le Prophète en acceptait. Il répondit en disant : le hadiya

était alors un hadiya. Aujourd'hui il est devenu un pot-de-vin pour deux raisons”:

P.8o. "Le Calife Omar n’acceptait pas les hadiya qui provenaient des travailleurs. S’il lui
arrivait d'en accepter c'était pour les remettre (1) - C'est un don fait à un personnage religieux censé
détenir la baraka ou le privilège de prononcer des prières que Dieu exauce.

.377.

au trésor public. On lui fit remarquer un jour que le Prophète acceptait des hadiya , il précisa qu’avec lui

c’étaient des hadiya, mais avec eux c’étaient des pots-de-vin."

"De nos jours, on voit des gens qui se disent marabouts embellir leurs propos pour duper le

donateur de hadiya. Ils lui font des promesses mensongères en lui faisant aecroir à l’acquisition de la

baraka, de la gloire et d’une bonne rencismée. Puisqu'ils utilisent le moyen d’abuser de la crédulité des
gens, ils sont pires que les brigands qui dépossèdent les gens de^VK. force."

Il donne deux cas où le hadiya est licite.

Cette situation explique que l’imagerie populaire glorifie souvent un homme apparemment

respectable qui, au lieu de travailler, préfère vivre aux dépens des autres, particulièrement ses

coreligionnaires.

"On a dit à un homme vénéré qu’un tel a abandonné son métier et queDieu lui assure

toujours sa subsistance et que cela lui a permis de lui rendre davantage le culte. L’homme répond : il

arrive à celui-là de manger

du pain ou autre chose illicitement".

"Le Prophète ne disait-il pas : "Le meilleur d’entre vous n'est

pas celui qui délaisse ce bas monde pour l’autre monde, ni celui qui délaisse 1*Au-delà pour ce bas

monde. C’est plutôt celui qui travaille pour gagner de quoi subvenir honnêtement à ses bescxis et qui

s'acquitte des obligations

.378.

divines. Ne soyez pas un fardeau sur le dos des £ens. L'homme le plus heu- sur
reux est celui qui réfléchit/ce bas inonde. L’homme le plus malheureux est

celui que ce bas monde détourne de 1'Au-delà."

Il constate avec force que la religion n’a pas pour mission de

créer les conditions de ce que d'aucuns appellent l’exploitation de l’homme par l'homme, encore moins

de légitimer une telle injustice.

P.89. "Dieu a dit : "La religion c’est pour Moi. N'en faites pas un moyen pour une autre

fin."
"Tous les Prophètes exerçaient un ou deux métiers. Notre Prophè

te tout comme Moïse était un berger. Il disait également : "Dieu aime le Croyant qui exerce un métier".

D’ailleurs c'est ce qui explique que Dieu ait désigné nommément

les bénéficiaires des aumônes légales au lieu d’en laisser le soin à ceux qui, par cupidité, pourraient

détourner de pareils biens à leur profit personnel.

P.185. "On doit remettre la zakât ou 1'aumône légale à ses ayants- droit. Car celui qui ne

respecte pas cette condition est semblable à celui qui se refuse à la donner. Les hadit en parlent ainsi. Or,

certains de nos compatriotes prennent l'habitude de la remettre à un propriétaire terrien

.3Y9.

pour qu'elle tienne lieu du tribut qu’ils lui doivent. De même,

il en est qui la remettent à leur père, ou frère ou aux marabouts, alors que le verset ne les comprend pas

parmi les ayants-droit. On voit parfois des gens qui franchissement une distance de plus de quarante-huit

kilomètres pour les donner à qui leur plaît pendant que le non transfert est une condition bien connue

Pour enrayer cette situation désespérante, l'auteur préconise une seule solution, le travail.

Exercer un métier pour gagner honnêtement sa vie est un devoir individuel, proclame El Hadji Malick.

"Mieux vaut se nourrir du salaire qu'on perçoit en jouant de la flûte ou du tambour que

d'abuser ainsi de la crédulité des fidèles".

Enfin il fait remarquer que la misère est un fléau dont il faut protéger le croyant. Mais

hélas!

P.72. "Parmi les maladies répandues qu’aucun médecin ne soigne : le fait de ravir aux gens
leurs biens au nom de la religion. Il en est qui affectent l’apparence des mystiques pour soutirer aux gens
leurs biens. Il leur arrive de se procurer des marchandises avec les mêmes facilités alors que c’est de
l'hypocrisie. Les biens acquis de cette manière sont pro- , - « hibes.

• 301.
g) Conseils aux marabouts g) Conseils aux marabouts

Pour sortir de cette situation, le marabout, estime l'auteur, doit s’amender sévèrement,

s'autocritiquer sérieusement.

PA5, "Celui qui est acculé à affecter dës airs de marabout doit faire son examen critique.

S’il estime avoir rempli les conditions conformément aux directives que nous avons indiquées plus haut,

il lui est permis de donner des conseils désintéressés à qui il veut. Dans le cas contraire son devoir c'est

d’aller apprendre et de ne plus jouer le rôle de marabout, sinon il ne sera pas épargné des conséquences

de tels actes."

Les maux qu’il ne cesse de dénoncer se manifestent également sous une autre forme.

Profitant de la naïveté des gens, des spécialistes présumés des sciences occultes confectionnent et

vendent facilement des amulettes ou des formules à réciter, lesquelles sont censées posséder certaines

vertus charismatiques(1)•

P.92, "On voit aujourd’hui ceux qui se disent détenteurs des sciences cachées et qui

ignorent que c’est la science des mauvaises gens, vendent ce qu’on appelle les noms de Dieu en exigeant

en contrepartie des sommes d’argent. Or, comme toujours, on ne doit communiquer ces noms qu’à ceux

qui se sont purifié l'âme et à cette condition seulement. Autrement, l’acheteur peut les utiliser à des fins

illicites."

(1) - De tehAjgens perturbent le recueillement des fidèles a l'occasion des prières solennelles de
vendredi par ce genre de réclame.
Ces abus supposent deux choses :
1°) Ceux-là qui se livrent dans l’enceinte des mcaquées à pareille activité considérée
comme une profanation de tels lieux et dont certains d’entre eux prétendent être des parents d'El
Hadji Malick SY affichent une ignorance totale de l’oeuvre de celui-ci, laquelle constitue une
somme de critiques acerbes à leur endroit.
2°) Manque'd'éducation islamique chez la masse des fidèles encore irrésistibles à de tels
appsts.

.382.

"Cela conduit à commettre le péché qu’on appelle associationnisme discret qui selon

Cheikh Ahmad Tijani provient de l'utilisation de tels noms soit pour nuire â quelqu'un ou pour éloigner le

mal et la pauvreté, soit pour obtenir de la fortune ou pour la sstisfaction d'autres besoins. Les

jurisconsultes sont unanimes sur son illimité".

Sur ce point précis, il considère qu'il est légitime de faire

une mise au point concernant le port du gris-gris.


P.9Ï- Le port d'amulettes ou de gris-gris (tama'îm):

"Le port d’amulettes ou gris-gris avec l’intention qu’elles procurent d’elles-mêmes les

avantages attendus est prohibé^. Si par contre, on les considère comme de simples moyens il ne serait pas

interdit de les poiter. C'est d’ailleurs une façon de se remettre à Dieu ou à une invitation à le faire".

Telles sont les grandes idées qu’El Hadji Malick a développées dans cette oeuvre sur un

ton très véhément. Elles embrassent «a pensée militante dans les domaines social, culturel et religieux. Il

considère en tout premier lieu que les théories en elles-mêmes ne valent que dans la mesure où clics

donnent des résultats positifs.

Aussi, l’exaltation du travail dont les fruits ne profitent pas

au travailleur lui même,lui parai t^un non-sens. Au nom de ce principe, il

s'élève contre toutes les tentatives du marabout tendant à asservir ses adeptes

.363.

Dans le domaine purement religieux sa pensée trahit son souci constant de préserver le

musulman de toutes les formes d’aliénation possibles. Il l’arme contre l'envahisseur qu’il appelle faux-

marabouts ou chérif, en lui apprenant que tout ce qu'on a dit pour le frustrer n’est que littérature.

Enfin sur le plan intellectuel proprement dit, El Hadji Malick insiste sur l’obligation qui

incombe à tout musulman de s'instruire afin de pouvoir s’acquitter convenablement de ses devoirs et de

se dégager de l'emprise de toute mystification.

Ces idées, il les a développées dans un style d’une grande limpidité, qui ignore les

contours des phrases périodiques et les répétions mono- X>nes trahissant, les uns et les autres,

l’hésitation, du moins le manque de détermination.

Voilà comment El Hadji Malick SY dénonçait ce phénomène aux aspects multiples qu'est

le maraboutisme, et qu’il entendait enrayer. Toutefois il convient de signaler que son oeuvre n’a peut-

être pas eu l’influence escomptée. Seule une infime partie du public lettré la connaît, vraisemblablement

à cause du caractère agressif, mais combien légitime, des idées qu’elle renferme, et du peu d'interet

qu'avaient les marabouts à répandre cette épître ( 1).

(1) - Jusqu’ici elle est mise en veilleuse au profit de la biographie du Prophète intitulée ”L'or pur",
laquelle constitue sans conteste un excellent moyen pour ceux qui veulent soutirer aux
sympathisants leurs biens au nom de l’amcWr de l'envoyé d’Allah. Pour s’en convaincre il
suffirait d’assister à une des manifestations de ce genre. Elles offrent aux organisateurs ét aux
autres l’occasion de faire ce qu’ils veulent au nom de l'Islam.
.3ÔU.

Dans quelle mesure ces invitations à la loyauté, à l’honnêteté,

Dans quelle mesure ces invitations à la loyauté, à l’honnêteté, ont-elles été entendues ?
Les chapitres suivants essaieront de répondre à cette question.

Ces considérations permettent d'apprécier les dimensions sociale, intellectuelle et morale

de la pensée de ce grand penseur doublé d’un humaniste que fut El Hadji Malick.

La seconde tendance dite nystique,opposée à la sienne,a eu comme chef Amadou Bamba

MBACKE dont il convient de retracer la vie, analyser l’oeuvre afin d’être à même de mesurer son

impact sur les musulmans au Sénégal et ailleurs.

rnAPTTRP YTT

CHAPITRE XII >385>

AHMADOU BAMBA MBACKE (1853-1927)


ou
L’ASPECT MYSTIQUE DE I’ISLAM AU SENEGAL.

I ~ DE SA NAISSANCE A L'AVENEMENT DU MOUBIDISME. t

A) JEUNESSE ET ETUDES

Ahmadou Bamba, fils de Momar (1) Anta Sali, serait né vers 1853
(1270 H.) au village de Mbacké-Baol, un fief que son arrière grand-père Ma-Aram (2) MBACKE aurait

reçu du Daniel-Teigne Amary Ngoné Ndéla (1790”1910). Sa mère Diara Bousso s’appelait Maryen,

nom auquel Ahmadou Bamba ajoutera l’expression "Diâra-t-Allah” qui signifie "vouée au service de

Dieu”, en souvenir, peut-être, de Maryam (Sainte Marie, mère de Jésus) dont la sainteté fait l’objet de

nombreuses et longues citations dans le Coran (3)

Compté parmi les illustres lettrés du Baol à son époque, Momar

Anta Sali devait occuper d'importantes fonctions sociales et même politiques. De simple maître

d’école, il devint cadi de son village, puis con-

(1) - Momar est une des multiples formes wolofisées de Muhammad.


(2) - Ma est également une autre forme wolofisée, mais abrégée, de Muhammad. Il peut être suivi du
nom de la mère de la personne qui porte ce nom. Ma-Aram, c’est Muhammad fils de
Aram,comme Ma-Isa signifie Muhammd fils de Isa. Parfois c’est le nom de famille du père de
la personne qui le suit. Dans ce cas, on ne les sépare pas. Madiakhaté, c’est Muhammad
DIAKHATE. Maba, c'est Muhammad- BA. Maba Diakhou, c’est Muhammad BA, fils de
Diakhou. Ce procédé linguistique très économique était très utilisé dans le Cayor notamment
sous les Damel. Voici d’autres formes : Met, Mëdu, Medun Moot, Moodi, Môodë, Mcor,
Momar, Momat, Mamadu.
(3) ~ cf. Le Saint Coran de M. Hamidullah; III, 36 et sv. ; IV, 156, 157 171 ; V, 57, 116 ; XIX, 16 et
sv. ; XXI, 91 ; XXII, 50 ; LXVI, 12.

.386.

seiller et secrétaire du Souverain, fonctions qu’il cumulait, vers la fin de sa carrière, avec celles de cadi

des royaumes du Cayor et du Baol. Mais divers antagonismes lui enlevèrent une bonne partie de ces

charges.

Ainsi, contrairement à El Hadj’i Malick SY, le fils de Momar Anta

Sali naquit et grandit au sein d’une famille aisée. Cette situation privilégiés semble

expliquièr-,qu'Ahaadou Bamba n'ait pas rencontré les mêmes

difficultés matérielles qu’EL-Hadji Malick SY, sans doute parce que son père, d’une classe sociale
relativement élevée, s’occupa personnellement de ses études. f
Son père le confia, dès l’année de son sevrage, nous dit son biographe, Serigne Bachir

MBACKE (1) qui affirme avoir reçu cette précision de la bouche meme d’Ahmadou Bamba, à son oncle

paternel Tafsir MBACKE ïïdoum- bé lequel fut en même temps son grand-père oncle maternel. Ce

dernier se trouvait alors au Jolof, où il finit ses jours ; il dirigea lui-même l’éducation du jeune élève

jusqu’à l’âge d’apprendre le Coran et le disciple doué, récita le Livre saint avant la mort de son maître.

Un autre savant et oncle maternel du jeune élève, Muhammad Bousso, plus connu sous le

surnom de Serigne Mbacké Bousso, reçut la charge de s’occuper de celui-ci. Peu de temps après, le

désordre et le pillage rSgnè- rent dans le Jolof avec l’arrivée de Maba Diakhou et de Armée, en 1865(2)•

(1) - Minan al-Bâqî, p. 38 (2) - cf. supra, p.212.

.387.

Ainsi,Ahmadou Bamba, son maître ainsi que la quasi totalité de la population musulmane du Jolof et

du Baol étaient amenés de force au Saloum par le Tafsir conquérant, devenu depuis 1861, le chef

inconteÉtiélu Bip, Maba Diakhou ( 1 ) .

Pendant le séjour au Saloum, la charge d’instruire le jeune élève revint à un cousin de

Momar Anta Sali, du côté de sa mère, connu sous le nom de Samba-toucouleur KA qui aurait introduit

pour la première fois le wird de la confrérie Qâdiriya au sein de la famille le tenant directement de la

famille de Cheikh Sidiya de la Mauritanie (2). Il lui enseigna la Risâla d’Al-Qayrawânî sur le fiqh et

probablement le Traité de

Sanûsî sur la théologie. Son père, qui regagna le village natal sur l'autorisation de Maba, le reppela du

Saloum un an après et, déchargé momentanément de ses fonctions, s'employa en personne à parfaire

son instruction d'abord, son éducation spirituelle ensuite. Ahmadou Bamba reçut l'initiation à la

Qadiriya.

Pour des raisons inconnues, Momar Anta Sali n'autorisa jamais son fils à s'instruire ailleurs

qu'auprès de ses propres parents. Ainsi, de son vivant, Ahmadou Bamba n'osa même pas évoquer un

séjour chez les Maures, comme le pratiquaient d'autres élèves dont les possibilités matérielles et,

parfois, le rang social des parents permettaient un voyage prolongé en Mauritanie.


(1) - cf. p. 20T.
(2) - Minan al-Bâqî, I pp. 158, 159.

.386.

Selon toute vraisemblance, Ahmadou Bamba eut Madiakhaté Kala comme dernier professeur.

Celui-ci lui apprit la métrique, discipline dans laquelle excellait l’ancien cadi supérieur du Ceyor et du

Baol et qui lui attirait de nombreux élèves. HJ effet, c'est après avoir appris cette discipline auprès de lui

que bfomar Anta Sali, lui envoya son fils, Ahmadou Bamba, pour qu’il suivît les cours de ce grand

maître qui enseignait toutes les sciences, dont la grammaire et la rhétorique suivant les méthodes

appropriées qu’il avait lui-même mises au point (1).

Telles étaient les différentes personnalités qui s’occupèrent successivement de la formation

d’Ahmadou Bamba. A l’exception du dernier qui, certes, influença le Serigné, ses maîtres faisaient tous

partie de ceux qu’on appelle "hommes de Dieu", et dont les principales occupations étaient de prier, de

lire, d’écrire et d'enseigner le Coran ; un temps

(1) - Pour ce qui est de la grammaire, le livre en arabe-wolof, qu’il avait rédige à cette fin existe
toujours. Il apprend d’une part, la syntaxe (analyse des mots, des propositions...) et d’autre part
la morphologie, la formation des mots à partir des racines trilitè 1 res ou quadrilitères ...) Un
exemplaire très bien calligraphié et offert par serigne Mor Mbaye CISSE de Diourbel se trouve
au Département d’Islanologie à l'IFAJT. Cette méthode offre pour les Wolo- phones des
avantages auxquels une méthode arabe ne saurait prétendre .

• /.

.389.

réduit était consacré aux travaux champêtres en vue d’assurer la sùbsis-


.389.
réduit était consacré aux travaux champêtres en vue d’assurer la subsistance de la famille.

Dans ses écrits, Ahnadou Banba citera parmi ses maîtres, un Mau

re de la tribu Daymân, Muhamradan ben Mihammadni. Celui-ci aurait été un illustre savant qui venait

près de Patar où se trouvait l’école de Momar Anta Sali, non point pour enseigner, mais pour collecter,

auprès de ses esclaves (1), l'argent et diverses acquisitions.

Par ailleurs, tout porté à s’instruire, il déployait d’énormes

efforts qui surprenaient son entourage. Ainsi, s'il ne retenait pas facilement ses leçons, il les oubliait

difficilement une fois qu’il les avaient assimilées. Ce fut à ce prix qu'encore adolescent, il termina ses

études. D’après certains, il n’aurait pas encore atteint sa vingtième année.

(1) - Rappelons que nombre de Maure lettrés qui assuraient leurs services aux souverains recevaient
souvent, à titre de récompense, soit un fief, soit un nombre important d’esclaves. Telle était
généralement l’origine des villages qui, comme waddân au Ndiâmbour, portent des noms maure
.

.390.

1°)AHMADOU BAMBA L'ASPIRANT (l8ï5 - 188^)

Si le type de formation que reçut Ahmadou Bamba à l’école coranique et dans les madrasas

de ses differents maîtres ne le destinait pas au soufisme, on peut soutenir que l’ambiance dans laquelle

l’élève grandit, ajoutée aux influences diverses que ses maîtres excercèrent sur lui,. ne pouvait le laisser

indifférent au genre de vie que ces hommes menaient paisiblement au fond de leurs habitations ou dans
la solitude des champs de manioc. Ils affectaient tous une indifférence caractéristique à l’égard de tout

ce qui était étranger à leuis occupations ordinaires. Aussi devait-on constater qu’à peine âgé d’une

vingtaine d’années, Ahmadou Bamba présentait un comportement peu commun chez les jeunes de son

âge. A force de mener une vie solitaire, et toujours occupé par les ouvrages mystiques tels qu’Al-Hikam

d’Ibn CAta’Allah (1), ceux d'Al-Gazâlî(2) et d'Al-Yadâlî (3), il passait aux yeux des autres pour un fou.

(2) - C’était un soufi arabe, l’un des piliers de la confrérie Sadalï.


Il était l’un des principaux adversaires du grand hambalite ïbn
Taymya. Il mourut le 21 novembre 1309 au Caire. Son ouvrage dont il est question ici a fait l’objet de
nombreux commentaires et traductions dont une en turc et une autre en malais.
Voir Encyclopédie de l’Islam en arabe, T I, p 2^0.
(3) - Voir infra, p. *465.

(4) - Voir Masâlik, p.

(5) - Voir Masâlik, p.

.391.

Son père, qui l’observait de très près, le détourna de cette existence contemplative et réussit

a lui imposer sa volonté. Cela ne

Son père, qui l’observait de très près, le détourna de cette existence contemplative et réussit

à lui imposer sa volonté. Cela ne dura cependant qu’un moment et le jeune Ahmadou Esmba causa à

son père d'autres inquiétudes.

Une intelligence précoce permit à Ahmadou Bamba de méditer l’expérience mystique de son

maître, Al-Gazâlî. En effet, une retraite qui dura une dizaine d’années avait amené l’auteur de la

revivification des sciences de la religion, cinq siècles avant Descartes, à exprimer un doute méthodique

qui lui valut de véhéments reproches de la part des légalistes de son époque et memes des

siècle^tÊesev^'i5& les plus autorisées de l’école malékite en Afrique du Nord notamment le

considéraient comme un danger pour l’Islam d’où l’auto^dafé de son oeuvre,autorisé par les tenants du

pouvoir de la dynastie alnoravide.

Les fruits immédiats de ses retraites successives auront été l’éclectisme qu’il opéra et par le
truchement duquel il exerça beaucoup d’influences sur ses lecteurs. Son souci constant de fuir les

excès l’amena à faire du soufisme quelque chose qui, au lieu de demeurer l’apa -

nage d’une catégorie bien déterminée d’initiés, était accessible à tous. ! jC’est cette popularisation du

soufisme, qui fut â la base de son expansion rapide à travers le monde musulman.

.392.

L’attitude de Momar Anta Sali face à son fils traduisait une volonté d’abriter l’Islam derrière

des fortifications d’une sorte de protectionnisme culturel, voire idéologique. Généralement tous les

grands maîtres d’école de cette époque limitaient les lectures de leurs élèves à des ouvrages digpes

d’être lus, tout en exerçant un contrôle sévère sur eux par peur de les voir fascinés par des détails

séduisants, mais souvent fort peu orthodoxes. Il existait ainsi un certain nombre d’ouvrages mis â

l’index et dont la lecture était proscrite(1).

En effet, outre les influences de ses maîtres, un autre facteur non moins important poussait

Ahmadou Bamba à manifester sa répugnance envers le genre de vie d'autrui. H s'agissait du contexte

politique de l’époque. Durant la période de 1875 à 1885, les colonialistes français s’acharnaient à faire

disparaître à jamais le pouvoir traditionnel au Sénégal. Or, l’apparition des marabouts sur la scène

politique depuis quelques décennies avait fait de l’Islam un rempart derrière lequel tout souverain

déchu pouvait s’abriter.

Par ailleurs, d’autres motifs pourraient expliquer l'attitude d'Ahinadou Bamba : convaincu de

ce que les chefs traditionnels, en s’attachant quelques personnalités musulmanes, ne faisaient que servir

leurs

(1) - Voir la liste d’ouvrages mis à l'index qu'on attribue a El Hadj Malick SY Annexe II,
.393. propres intérêts, il

demanda à son père de garder ses distances vis-à-vis de ces chefs. Mieux, il le somma de se faire

décharger de ses fonctions de cadi d'abord et de ne plus mettre les pieds dans la Cour du Daniel Lat-

Dior (1862-1682) sous peine d'une rupture fami1i ale définitive. z

Le père était évidemment fort embarrassé par la décision que son fils allait prendre, s’il ne se

conformait pas à ses injonctions. Cet adolescent, sage certes, mais peu expérimenté, ne savait pas ou ne

cherchait pas à savoir qu'une telle résolution pouvait avoir de graves conséquences politiques et

religieuses surtout, sur l'avenir de l'Islam dans le terroir.

En effet, l’on se rappelle que Lat-Dior se serait converti ou soumis entre les mains de Maba

Diàkhou, à Kioro. A la suite de son retour au Cayor, après la mort de son maître, en 1867, il se serait

confié à Momar Anta Sali qui se distinguait tant par ses connaissances de l'Islam que par sa

vénérabilité. Il fit de lui son directeur de conscience, son conseiller sur les affaires juridiques et

religieuses.

Plus tard, le souverain étant parvenu, grâce aux conseils de son

nouveau maître, à mieux gouverner son royaume, lui demanda de quitter son village pour élir domicile

dans un fief qu'il lui offrit à cet effet, tout près de sa résidence à Thilmakha.

.39^.

Ainsi, dans le village de Patar, Momar Anta Sali rendait la justice en présence du souverain,

notamment sur les cas litigieux; il dirigeait également une école que fréquentait Ahmadou Bamba,

contestataire éminent dont le père, troublé, cherchait sans cesse à découvrir les motivations .

Très absorbé dès son jeune âge par des lectures d’ouvrages soufis, il subib tout
particulièrement l'influence d’Al-Gazâlî et de Muhammad al-Yadâlî. Cependant tout en poursuivant
ses expériences personnelles, il pratiquait le wird de la Qâdû’iya qu’il avait reçu de son père. Aussi se
sentait-il tiraillé entre deux conceptions du soufisme : celle d’Al- Gazâlî , plutôt libérale qu’il cherchait
absolument à pénétrer, et celle c . , _.,
de Abd-al-Qadir al-Jile.ni,

B) DE LA REMISE EH QUESTION GLOBALE A LA

D’UNE VO~P PIRSO^JILLE


Après la mort de Momar Anta Sali, en 1883, Ahmadou Bamba assura l’intérim de celui-ci à

la direction de l’école pendant une année. Absorbé à cette époque par ses pratiques d’imitation du

soufisme sans maître, pour air si dire, Ahmadou Ecmba ne pouvait plus se soustraire aux attraits

irrésistibles de la lecture et des méditations.

Cette mort a donc marqué un tournant décisif dans la vie d'Ahmadou Bamba. Contraint

depuis toujours par un père exigeant, le jeune étu-

.395.

âiant se sentit émancipé et il mena désormais son action dans trois directions principales.

1°) La lecture d’ouvrages mystiques, assortie de retraites prolongées .

2°) La réforme indispensable du système d'éducation.

3°) L’errance en quête d’un guide spirituel.

1°) LECTURE ET RETRAITES

S’agissant de la lecture et des retraites, il faut noter que c’était une tradition déjà, dans les

centres d’enseignement et chez les grands lettrés, de les limiter pour les jeunes, car elles exerçaient

souvent des actions, sinon néfastes, du moins négatives sur eux. Elles les détournaient de leur but ou les

amenaient â douter de certaines choses considérées généralement coœe certaines. Parfois elles les

incitaient même à se rebeller contre l'ordre spirituel établi.

Peut-être est-ce à la suite des préoccupations initiales du futur serigne Bamba que ses

hagiographes suggèrent qu'il s'initie lui- même â "la Voie des gens" par le truchement des livres et

grâce aux exercices auxquels il se livrait inlassablement. Ses lectures et retraites avaient trouvé en lui

un écho si profond qu' il résolut de mener une vie errante. A l'instar des soufisâl aspirait "à une

existence de mortification et de zèle". Cependant avant d'aborder cette phase, Ahmadou

.396.

Bamba dut, comme tout autre grand soufi, se faire initier par une personnalité déjà confirmée dans le
wird. C’est une règle à laquelle il n'a point fait exception, à ce que nous sachions.
Ainsi les appréhensions de Momar Anta Sali se confirmèrent rapidement après sa mort. En
effet, à force de recueillement, de méditations et de lecture d’ouvrages étrangers à la tradition, voire
suspects aux yeux de certains, l’étudiant découvrit que, malgré son âge,il pouvait accéder aux
connaissances mystiques sans aucun péril, car le soufisme, selon la définition qu’en avait donnée l'un
de ses maîtres à penser, Al- dazâlî dans s>n livre intitulé Al-munqid min ad-DAÊl (1) : "l’introspec- —
••
tion méthodique de l'expérimentation religieuse et de ses résultats chez le croyant qui le pratique", loin

d’être l'apanage d’une race, d'une classe d'âge ou d'une langue, pouvait bien satisfaire les tendances de

n'importe quel homme. Les résultats auxquels aboutirent ses expériences personnelles confirmèrent ses

vues (2).

Ce seuil franchi, Ahmadou Bamba, sûr d'aboutit à de plus convaincantes réalisations, entra

délibérément dans la seconde phase, la plus déterminante et la plus délicate, mais aussi la plus

hasardeuse, puisqu’elle engageait le destin d'un peuple.

(1) - Cité par L. MASSIGNON dans son "Essai sur les origines du lexique technique de la mystique
musulmane/’
(2- - Il dira plus tard comme pour vanter les mérites de sa confrérie : Il ne faudra jamais que mon
appartenance aux peuples noirs t'empêche d'accepter mes vues car [.a noirceur de la peau ne
signifie jamais la sottise.

• 39T.

Ce saint homme fut influencé, moins par le contexte économique, social et politique évoqué

précédemment que par ses Lointains maîtres à penser arabes. Aussi le vit-on mu par des idées forces

qui accordaient peu de prix aux exigences matérielles du milieu. Il sut cependant tout en étant sur la

lignée des anciens, des étrangers, imprimer d’un sceau relativement original la doctrine qui sera issue,

trois décennies plus tard, de telles expériences.

' grâce à
Dès lors, il faut reconnaître qu’Ahmadou Baniba réussit/sa ténacité et graoe à sa

persévérence, à briser partiellement un mythe qui a joué un rob déterminant dans l’expansion des

confréries religieuses musulmanes. Cependant, il faudra attendre 1912 pour assister à la naissance du

Mouridisme, consécration de cet acte. C’est dans cette perspective que l’on doit envisager l’étude de la

confrérie mouride qui se présente comme prolongement des confréries orientales et nord-africaines, et

comme création douée de g>n originalité propre.


2°) REFORME DU SYSTEME D’EDUCATION

Pour ce qui est de la réforme des structures dont il conçut le projet, il s'aperçut que son

application dépassait largement ses capacités personnelles.

Il partit d'une observation directe. La grande majorité des musulmans et particulièrement

ceux qui le vénéraient du vivant de son père,

.398.

était incapable de comprendre l’Islam par le biais de l’enseigiement traditionnel, à l'exception d'une

minorité. Par ailleurs, même si l'enseignement ainsi conçu leur était accessible, ses exigences

s’opposaient au type d’éducation qu’il voulait expérimenter.

Dès lors, une nouvelle orientation s'imposa. Il commença à sen

sibiliser son entourage immédiat et l'informa des bases de la pédagogie nouvelle. Cette armature
formée, le maître, "de concert avec ses assistants, rompit avec le système d’éduquer les hommes qu’est
1’enseignement pratique par le moyen des livres”, nous dit Muhammad Lamine DIOP (l).

Ainsi^confiant dans les progrès obtenus grâce à la nouvelle méthode d'éducation et

considérant l'incompatibilité des deux systèmes, le maître donna l'ordre de fermer provisoirement

l'école de son père, de ne plus enseigner selon une méthode désuète.

Le serigne se serait établi alors à son village Dar-as-Salam qu'il fonda en 188X1305 H.). Ce

fut dans ce village paisible, implanté au milieu des terres arides du Baol qu'il aurait reçu l’ordre

d’éduquer ses disciples suivant la méthode spirituelle qui devait s'adresser directement au coeur (2).

(1) - Op. cit; pp. 21-22


(2) - cf. serigne Bachir MBACKE, op. cit. 55 et suivantes.
-/•

.399.

Cependant, avec la division de travail dont il jeta les bases, on peut penser qu'il y avait un
autre motif qui présidait à ce changement tout autant brusque que profond. Si l'on sait que le début du
XIXe siècle a connu des conversions massives au Sénégal, on peut se figurer facilement que deux
éléments défavorables à une bonne compréhension de l’Islam / rendraient au serigne la tâche pénible.

- D’abord, le fanatisme ou la foi aveugle. L'Islam s’étant présenté comme un sauveur aux

yeux des masses longtemps brimées par les ceddo, il était normal que les adhésions «spontanées, sinon

irréfléchies, d'une bonne partie de ces masses suscitèrent de sérieux problèmes d’éducation

dont le serigne était conscient

~ Par ailleurs, l’Islam ainsi mal compris avait provoqué un peu partout un désoeuvrement
consécutif à l'engouement des néophytes pour de les apparences attractives/la foi nouvelle.

L'analyse de cette situation contraignante amena Ahmadou Bamba aux conclusions suivantes

: le système classique d'éducation ne convient pas aux masses; d'autre part, l'élévation de l'esprit ne

convenant pas à tous, il faut que les hommes, constitués dans leur grande majorité par les masses,

s'occupent des travaux champêtres pour se nourrir et apporter une partie des fruits de leur labeur, sous

forme de hadiya, à ceux qui les dispensent de leurs autres obligations canoniques.

./•

.*♦00.

Telles sont les origines de la hiérarchisation de la société mouride. Cheikh Ibra FALL, que

d'aucuns prennent pour l'auteur de la division dn travail nu «pin fjii Mnirri rli «me n ’ n ■Poît-, mie mp-h+.-re* p-rp+.i —

Telles sont les origines de la hiérarchisation de la société mouride. Cheikh Ibra FALL, que

d'aucuns prennent pour l'auteur de la division du travail au sein du Mouridisme n'a fait que mettre en

pratique les vues du maître.

Cette remarque est confirmée par le serigne lui-même dans ses écrits. Pour ce qui est de la
réforme en cours, il convient de remarquer que les choses étant métamorphosées, ceux parmi ses

disciples qui enseignaient encore durent abandonner l'enseignement pour rejoindre le serigne dans la

voie inaugurée. Au professeur se substitua l'homme saint qui portait désormais une robe de soufi. Ainsi

son prosélytisme, encore à ses débuts, entrait dans sa phase active.

Après avoir assis les bases d’une doctrine nouvelle, et mis au défi ses détracteurs avec une

verve inhabituelle, Ahmadou Bamba acquit la réputation d'un homme exceptionnel. Ainsi sans faire cas

des griefs dont il était l'objet, il résolut d’aller de l’avant en rayant de son programme l’enseignement.

Dès lors la nouvelle institution revêtait un caractère tout particulier. Les gens accouraient de toutes

parts, avec zèle, pour se soumettre au serigne.

Cependant le maître s’aperçut rapidement que ses adeptes n’étaient pas tous aptes à recevoir

une initiation mystique. La fermeture des écoles pouvait donc être préjudiciable à l’entreprise. Aussi

pour combler ses pouvait donc etre prejuaiciaoie a l’entreprise, AUSSI pour comnier ses

. hO1.

lacunes, créa-t-il un dâra, école de type dassique qu’il confia à serigne Mouhammad Bousso à Toùba.

Celui-ci fut chargé d’instruire en Islam ceux dont l’aptitude â recevoir une initiation spirituelle ne

semblait pas certaine. Le centre ne tarda pas à voir le jour.

Aussitôt que cette dichotomie fut opérée, le serigpe émigra au Djolof pour s'occuper

personnellement de la formation mystique - entendons une mystique popularisée - des autres adeptes.

Car, disait-il en substance, la fonction de maître d’école ( al-mudarris) consiste seulement à inculquer à

ses élèves les connaissances qu'il avait lui-même reçues. Quand au maître spirituel (al-mnrâbbî), au lieu

de viser à instruire l'homme, son objectif consiste plutôt à créer en lui les conditions optimales

d'épanouissement et d’harmonie, à l'éduquer, le rendre apte à plaire à son Seigneur.


Ayant bouleverse la conception traditionnelle, il était normal qu 1Ahmadou Bamba quittât

momentanEment le cadre étroit de son terroir pour chercher les bases de la doctrine qui s'ébauchait. Il

mena une vie

errante qui le conduisit au-delà même des 'frontières du Sénégal.

3° ) VIE E^RRANTE OU RECHERCHE D I UN GUIDE

La période d'errance dont on ne peut préciser la date, commença.

Elle se serait inaugurée vers 1885,

./.

.402.

C'est ainsi qu'il entra dans cette phase, la dernière de celles que nous avons appelées les

trois directions de son action. Etait-ce pour briser un mythe ? Il aboutit en tout cas, sinon à tme

impasse, tout au moins à mi dilemme.

Le serigne se livra à une longue perep.rin<'l.ti,m en quête d'un foyer spirituel à la manière

des 11Gens". Son objectif était alors la ville de Saint-Louis où vivait un nomm€ El Hadji OUsmane

KAMARA, plus connu sous le nom de As KAMA.RA ( ob . 1889), un disciple de Cheikh Sidiye..

Ahma- dou Bo.mbba le fréquenta beaucoup et séjourna longtemps auprès de lui.

N'étllilt pa.s satisfait, il le quitta et poursuivit le chemin qui le conduisit chez les Trarza à

Boutilimit, en Mauritanie.

Selon la tradition. 11 aspirant que fut Ahmadou Bamba y aurait été invité à reto^^ersur ses

pas wcar, lui dit-on, tu as laissé ton maître derrière toi H. Ainsi, de nouveau chez As KAMARA, il se

confia à lui en se coni'essant. Ce dernier lui dit :


"Il y a quatre étapes sur notre chemin, je suis en train de franchir la seconde. Je pouvais

bien aller à la troisième, mais j’ai préféré rester ici. Quant à toi, tu parviendras au degré où je suis

après ma mortCO Mais je te mets en garde. Si tu franchis cette étape et entres dans la troisième, tu

éprouveras toutes les peines qu’avaient rencontrées (1) -■ Il mourut le 22 septembre 1089; date à

laquelle 1 ' amirâ. Vallon fut élu député à Saint-Louis du Sénégal. Archives du Sénégal.

./•

.U03.

les Prophètes (1)." Ainsi, fait remarquer la tradition, Ahmadou Bamba fut arrêté pour être exilé au

Gabon le jour où il entra dans cette troisème étape .

Ahmadou Bamba semblait n'être pas convaincu. Il délaissa ce maître en tout cas "sans

satisfaction”, nous dit serigne Bachir (2), avec l’intention d’aller s’abreuver à la source même que fut

la famille de Cheikh Sidiya en Mauritanie. A son arrivée celui-ci était déjà mort, mais son second

successeur, Baba Cheikh Sidiya Baba (1869-192^) s’occupa de lui dans la fameuse zâwiya de

Boutilimit; à sa grande surprise, Ahmadou Bamba manifesta, avec discrétion du reste, son

insatisfaction. Par la suite, son comportement à l’égard du Cheikh révéla une rupture du moins un

dégagement momentané de son autorité. Contrairement aux autres aspirants, Ahmadou Bamba ne

cherchait point à étendre son pouvoir sur d'autres disciples, c’est-à-dire se faire un Cheikh; il aspirait à

la vérité, "à arriver" selon l’expression scufi. Ainsi son séjour auprès de la famille qâdiri en Mauritanie

semblait ne l’avoir pas enrichi.

D'ailleurs, au grand étonnement de tous, il adressa une lettre au Cheikh dans laquelle il lui

dit n’être pas e~n disciple. Il serait dangereux cependant de vouloir s’en tenir à une compréhension

étroite, car la suite de la lettre paraît montrer que c'était encore dans l'ambiance
(1) - Info^rmations recueillies à Saint-Louis, le 2 avril 1974, autrès d' Amadou Bassirou, un petit-fis
de As ^^^^.
(2) - op• cit, p. 158•

./.

.404.

mystique que le serigne se trouvait. En effet, il dit en substance ; 11 ce serait dépendre de quelqu'un,

autre que Dieu, ce dont je n'ai pas le droit;;.

Cette rupture brusque et momentanée offrit à Ahmadou Bamba l Occasion de se faire initier

dans une autre confrérie : la $âailiyya. Son objectif étant demeuré le même» il n'obtint pas de sa.tis

faction et dut ainsi s I e.ffi.lier à une troisième et dernière : la Tijâoiyya. Ce ^rut le désespoir, ou peut-

être la certitude. Car le serigne se rendit dès lors parfaitement compte qu • il ne pouvait plus compter

sur personne.

Cette expérience ^ère et décevante que le serigne dut faire durant son séjour en Mauritanie
augnenta considérablement les influences qu1 e:iterf} ai t sur lui Al-Gazâ.lî (1058-1111) par
l'intermédiaire de son oeuvr'-, particulièrement al-Munqid min a.d-DaliJ. et Ihyi cUl™ ad-Di;, Outre
que le célèbre antagoniste d I Averroès connut un moment de doute iœthodique qui ferait de lui un
précurseur de 11 auteur du Discours de la Méthode, on pourrait voir en M^adou ^Ba.mba, toutes
proportions ^rdées, un second al-Gazâlî. , *

Cependant à la. difffirence du maître qui a su en un moment doué se soustraire entièrement

au soufisme a^vant de lui consacrer la d.ernHre p^^ie de sa aie, ^^adou B^amba à quelque niveau que

se trouva l'évolution de sa pensée, était demeuré consternent dans le cadre du soufisme.


.
U05
Peut-être, lui faisait-il défaut la connaissance des doctrines rationa-

listes de l’Islam. On peut en tout cas penser à la discipline dont

nous avons parlé plus haut, laquelle consistait en la mise en index d’un

certain nombre d'ouvrages jugés prejudiciables pour leur libéralisme

en matière de pensée.

Cela n’a toutefois pas empêché le serigne de se référer constam-

ment à l’autorité de ses maîtres. Mieux, il dit expressément : “Mes maîtres sont
C
Abd al-Qadir al - Jîli

Îsadilî et Cheikh Ahmad at-Tijanî.”

Pour expliquer ces incessantes mutations, l’un de ses h agio gra

phe s dit qu’il avait franchi l'étape de ce qu’on appelle en termes mys

tiques '’tahqîq” que nous traduisons par “connaissance objective” laquelle

est le propie domaine de la loi islamique. Cette entrée soudaine dans

une autre étape, celle de la tahaqquq" qui est l’opposée de l’autre et

qui relève ainsi de la mystique, disposait l'aspirant â tout branler. Voi-

là ce qui peut expliquer la volonté obstinée du serigne de se soustraire

si brusquement à toute autorité.

On ne connaît pas cependant de façon précise le wird qu’il pratiquait pendant cette

période de crise intérieure. Etait-ce la Qâdiriyya qu'il reçut par formalisme, comme le dit son

fils et biographe ? La lettre adressée à Cheikh Sidiya et sa fréquentation pdqr’ la suite des autres

Ao
6.
dignitaires des confréries “rivales” incitent à souscrire à l’avis con- traire. On doit à serigne Bachir la
précision suivante : "il les a pratiqués successivement et non en même temps comme on serait tenté de le
croire, car ils seraient alors des facteurs de dispersion (1)". La question mérite d’être posée, car à cette
époque le Mouridisme n’avait pas vu le jour. Or, si l’on pense au cas de Cheikh Ahmed at-Tijànî
(1737~1815) qui pouvait inspirer au serigne son attitude, on s’aperçoit que dès la rupture avec ses
maîtres consommée, il fonda sa confrérie : la Tijâniyya que
et proclama/le Prophète Muhammad - que le salut et la paix soient aur lui _ lui avait fait obligation de

rompre avec tous ses maîtres (2).

C) EN QUETE D'UNE VOIE PERSONNELLE

Il est certain que le fondateur de la confrérie sénégalaise est resté une vingtaine d’années sans

proclamer la naissance de celle-ci, qui interviendra seulement, comme nous le verrons ultérieurement, en

1912.

Les affiliations successives d’Ahmadou Bomba à ces différentes confréries qui fourniront les

hases de sa Tariqa, pouvaient également être dues â l’influence qu’exerça sur lui Cheikh Sidiya, lequel

conférait d'autres wirds que la Qâdiriyya, dont le wird tijânî. Telles étaient les grandes idées qui, pendant

une dizaine d'années {1695-1095), hantaient l’esprit de cet éternel insatisfait.

(1) - op. cit. T. I p. 175


(2) - Ahmadou Bamba aurait vu le Prophète au cours du mois de Ramadan de l'année I89U (1313 H.) cf.
serigne Bachir MBACKE, op. cit, T.I,p.173

AOT.

1°) SES RAPPORTS AVEC LES CHEFS TRADITIONNELS X

Parvenu au stade de maturité, il se rebella contre toutes les autorités. Cette attitude inquiéta,
comme nous l’avons dit plus haut, en tout premier lieu les marabouts et les lettrés au nombre
desquels figuraient, outre son père, des chefs religieux et des cadis. De leur côté, les chefs
traditionnels n’étaient pas épargiés.

Malgré son amour pour les lettrés qui l’estimaient et qu’il traitait avec beaucoup d’égards,

Ahmadou Bamba aurait vu se dresser contre lui nombre de ces derniers. L’analyse des causes de cette
divergence suffirait pour rendre compte du climat politieo-relîgieux qui régnait principalement dans les

provinces du Cayor, du Baol et du ^olof, sa terre d’élection, lieu de naissance et d’épanouissement du

Mouridisme

Ces savants lui reprochaient deux choses : d'une part, sa volonté de substituer une méthode

d’éducation conçue de toutes pièces à l’enseignement officiel, d'autre part, son opposition à la validité

de quelques sentences rendues par des cadis du royaume.

S’agissant du premier cas, les lettrés déclaraient publiquement qu’Ahmadou Bamba ne faisait

qu’égarer ses disciples, car ”il n’existe, disaient-ils, à notre connaissance, aucune voie pouvant conduire

au Paradis autre que la voie officielle”. A leurs yeux, le maître flattait sim-

Ao8.

plement la crédulité de ses adeptes. Cette prise de position hostile finit par dégénérer en conflit ouvert

dont les conséquences furent très lourdes pour les Mourides. Serigne Bachir fait même état de quelques

incendies de maisons appartenant à ces derniers (1).

Une phase de cette bataille se situait dans le domaine des lettres proprement dit où la plume
servait d’arme pour vaincre l’adversaire. Ainsi nombre d’écrits des marabouts de l’époque
reflètent cette situation. Ahma- dou Bamba utilisera la même arme pour les combattre (2),
Pour ce qui est de son refus de reconnaître la validité de certains jugements et fatwa (3),
rendus par des jurisconsultes sur des questions qui leur avaient été soumises par les autorités
traditionnelles, nous considérons ici un cas qui paraît le plus important et qui, nous semble-t-il,
constituait la genèse même de l’affaire.

> Lorsqu’Ahmadou Cheikhou BA (U) fut tue â la bataille de Samba Sadio qu’il livra à Lat-Dior et

â Al-Boury NDIAYE, soutenus militairement par les Français, nombre de ses partisans furent réduits en

esclavage et leurs biens saisis et partagés entre les vainqueurs. Avant de procéder au partage de cc butin,

ces chefs, musulmans, et partant régis par la loi coranique, hésitèrent longtemps de peur de mécontenter

le peuple. Mais suivant

(1) - op. cit. T.1 p. 81


(2) - cf. Masâlik al-Jinan pp. 36,37,79, . op. cit.
(3) - Consultation juridique que donne un mufti, lequel est un jurisconsulte habilité à trancher sur les
questions controversées du droit ou de la théologie.
(U) - cf. supra, pp. 93,9^.

.h09.

une consultation donnée par le cadi Madiakhaté Kala, consulté à ce sujet, les vainqueurs sc partagèrent le

butin conme ils le voulaient.

Plus tard, l’occasion d’exprimer son opposition à cette sentence sera donnée à Ahmadou

Bamba qui, on se le rappelle, comptait le cadi parmi ses professeurs. Il soujprn la question quelques temps

après la conversion entre ses mains d’un ancien Daniel du Cayor, Macodou FALL auprès de qui il

jouissait de beaucoup d’égards.

Soucieux d'épurer les moeurs corrompues, il demanda au souverain de faire rendre à leurs

propriétaires tous les "biens ainsi appropriés. "Car, lui dit-il, les vaincus étaient "bien musulmans, ils

priaient, jeûnaient et prononçaient le credo, ajoute serigne Bachir, d’où l'illicéité de telles pratiques".

Tels furent les débuts d'une longue mésentente entre Ahmadou Bamba et Madiakhaté Kala. Ce

cadi, blessé dans son honneur, aurait utilisé beaucoup de moyens pour discréditer le serigne aux yeux du

souverain. Il y aurait finalement réussi, car les lettrés qu'il parvint à sensibiliser usèrent d'autres procédés

souvent brutaux tels qu'incendies des cases de certains adeptes pour sauvegarder leurs intérêts

personnels.

Par ailleurs, le Serigne connut d’autres déboires. Le souverain qui suscita le mécontentement

de son entourage immédiat, dont les lettrés qui suscita le mécontentement œ son entourage immeuiat,

uont ICB lettre»

.U10.

attachés à la Cour, dut recourir à un subterfuge pour échapper à l’embarras. Il invita le serigne à se

présenter à la Cour, sinon pour le confondre, du moins pour le confronter aux autres savants, ses
adversaires. Dans sa réponse au roi, Ahmadou Bamba exprima un refus catégorique et dit : "Ce n’est

point par orgueil que je me refuse à venir, encore moins par peur d'être confronté aux savants. Le vrai

motif est que ce n’est pas moi qui dois me déplacer (1)".

■A- Cette volonté de puissance permit au serigne de s’imposer tant aux faibles qu'aux forts. Peut-

être ,«Je rendait-il compte que cette aristocratie, à laquelle il appartenait du reste, ne représentait plus

rien depuis qu'elle était entrée dans la phase de décomposition finale dont le processus fut accéléré par

la présence française dans cette contrée.

D'autre part» les marabouts et lettrés, acquis à la cause des souverains déchus, auxquels on les assimilait,

avaient perdu la confiance des sujets.

Ce fut dans ce contexte socio-politique, favorable à l’expansion de la doctrine d'Ahmadou

Bamba, que ce dernier inspira le plus de confiance à tous ceux qui se sentaient menacés dans leurs

interets matériels surtout, par l’intrusion des autorités coloniales françaises dans leur territoire et leur

immixtion dans leurs propres affaires. Ils vinrent tour â tour se confier à lui et certains d’entre eux par

conviction ou par intérêt - embrassèrent meme sa doctrine.

(1) - cf. Minan cité, T.l , p. 70.

En tout cas, le contexte religieux de l’époque avait entraîné un nombre de souverains à se

convertir à l’Islam et à se comporter, plus ou moins, en bons musulmans. Certains d’entre eux pensaient

qu’en se faisant disciples du serigne, ils allaient retrouver leur trône ou échapper aux poursuites dont ils

furent l’objet. D’autres considérant l’attitude d’Ah- rnadou Bamba envers ce qui était étranger â l’Islam

ou défavorable à son développement, estimaient que le serigne combattait ces Français qui les avaient

privés de leur pouvoir. Voilà ce qui explique le regroupement des chefs ou anciens chefs traditionnels

autour du serigne. Parmi eux l'on doit mentionner en particulier l'ex-Damel Birïma FALL, suivi de BOUT

Saloum guédel MBODJ, du Teigae Tanor FALL, du Damel Lat-Dior et du Bourba Djolof, Alboury

NDIAYE; tous ont cherché la protection ou tout au moins l’alliance auprès du serigne.
Il est certain que le serigne n’a jamais promis son aide inconditionnelle à quelque souverain
que ce fut. Ainsi, à Lat-Dior qui vint le trouver à Dârou-Mârnan (Dar-al-MannSij) avec l’idée
de combattre les Français, le serigne après avoir obtenu sa soumission, lui fit obligation
d’abord de se conformer strictement aux enseignements islamiques.

Rappelons que ce fut après la mort de Maba (1667) (1) quand


Lat-Dior rendit à nouveau dans le Rip dans l'espoir de trouver, auprès
de Saer Maty, fils aîné de Maba, une armée dont le concours lui permettrait

(1) - cf. 13 G 318. Archives du Sénégal.

.1412.

de réaliser son ambition : recouvrer son trône au Cayor, la situation qui prévalait à Nioro, capitale de

Maba, le désillusionna. L’autorité de Saer Maty était fort contestée à Nioro par la majorité des disciples

de son père, dont Barân CISSE, Il ne restait plus au Daniel déchu que de rebrousser chemin et de

changer de tactique. C’est ce qu’il fit en allant désespérément s'assurer le soutien d’Ahmadou Cheikhou

(1), qu'on a appelé Mahdi pour la fureur qu'il déchaîna dans le Ndiambour, mais aussi dans le Cayor.

Lat-Dior qui avait vécu auprès de Maba l'expérience de la puissance mystique qui soutenait l'action

guerrière du marabout et "qui avait compris, fait remarquer Cheikh Tidiane SY, la force d’attraction de

l'idéologie musulmane, surtout lorsqu’elle s’exprime sur la forme de la guerre santé, va essayer, à la mort

du marabout d'exploiter toutes les alliances que ce dernier avait contractées. Le plus puissant allié de

Maba, à cette époque, était, sans aucun doute Ahmadou Cheikhou (2)”.

L’ex-Damel vint rencontrer ce marabout que la présence française sur cette terre importunait

grandement et dont les préoccupations majeures étaient l'organisation de son armée afin de poursuivre

l'oeuvre d’islamisation pour laquelle Maba s’était rallié à lui. Lat-Dior se présenta devant lui et lui fit

part de ses desseins. Leurs objectifs premiers étant les mêmes, les deux hommes se mirent d'accord sur

une stratégie globale : soulever les populations, province par province, piller systématiquement tous

(1) - Voir supra, p. 8U sq.


(2) - La Confrérie sénégalaise des Mourides, Paris, Présence africaine 1969 p. 95-
.U13.

ceux qui refuseraient de s’adjoindre à eux, puis livrer une guerre sans merci aux populations qui

demeureraient solidaires des français. Une identité de vues sur ce plan d’operations détermina le

marabout à comnescer par la mise en sac de quelques villages du Wdiâmbour tout en poursuivant sa

marche vers le Cayor. Déjà, en 1869, serigne Koki, acquis à la cause française, vit ses hommes attaqués,

certains d'entre eux amenés en captivité et leurs biens pillés.

Ainsi une atmosphère d’insécurité totale fut créée dans le pays. Les ravages n’épargnaient pas

les cultures. Le spectacle des champs dévastés ou incendiés renforçait davantage le sentiment de misère

chez ces peuplades sans protection. Mais cela ne devait pas durer, car Lat-Dior dont l’objectif final était

de retrouver son trône chercha le soutien de l’aristocratie et finit par ne plus s’entendre avec Ahmadou

Cheikhou. Ce désaccord les condurntà une rupture totale puis à une série de batailles où l’ex-Damel

essuya de nombreuses défaites. Les Français qui semblaient garder une neutralité face à ces hostilités,

s’inquiétèrent de la supériorité du marabout et durent intervenir pour que Lat-Dior pût venir à bout de

celui-ci, et le tua à Samba Sadio, en 1875.

Plus tard, harcelé par ceux qui lui avaient apporté le soutien nécessaire pour tuer le marabout,

il alla, au comble du désespoir, se présenter à une autre figure de l’Islam Ahmadou Bamba. A sa grande

sur-

prise, le scrigie dont il entendait parler et qu’il croyait prêt à faire

7.

la guerre aux colonialistes lui donna une leçon que le Damel était in- . capable de comprendre, H lui dit

notamment :

"Pour nfeux dominer ce monde et ses hommes, je ne trouve pas de meilleures solutions que de

lui tourner le dos. Tu laisseras ainsi aux nouveaux maîtres [ les Français.../ le soin de le gouverner car ils

semblent si forts que rien ne peut leur résister, ê moins que Dieu ne le veuille. Je suis sûr que «i tu

parvenais à te libérer de tes soldats, à t'éloigner de tes armes et de tes chevaux, tu trouverais en

compensation quelque chose de meilleur et tu te reposerais bien comme le fit ton frère Matar DIOP (1)”.
2°) AHMADOU BAMBA, "UN DANGER PUBLIC”

Voilà par quel procédé Ahmadou Bamba parvint à désarmer ces hommes qui entendaient

poursuivre à tout prix les combats contre un occupant "si fort". Ce fut également la même tactique qu'il

poursuivit pour rendre sa voie séduisante et pacifique.

Face aux attraits de ce soufisme popularisé, les adeptes désireux d’atteindre de recevoir une
initiation mystique susceptible de leur permettre Ae plus haut sommet possible n’hésitaient pas à se
décharger de leurs obligations sociales pour aller rejoindre le serigne. L’affluence devint telle que

(1) - Ce dernier fut, ajoute serigne Bachir, parmi les premiers disciples du serigne. cf, op. cit, T. 1. p. 77»

. H15.

les autorités françaises, les yeux constamment fixés sur ce marabout aux liens des plus évidents avec

les familles des anciens souverains, s’inquiétèrent fort,

_____ Les rapports provenant des autorités administratives établies dans ries différentes régions et

ayant pour charge, entre autres, celle de veiller aux activités d’Ahmadou Bamba et de ses disciples, étaient tous

de nature à jeter le discrédit sur Le serigne. Les<<actes de vandalisme^aux- quels se livraient ses disciples lui

étaient personnellement imputés.

Dès lors les autorités françaises qui suivaient de près la progression d’Ahmadou Bamba à

l'intérieur du pays corne à l’extérieur, et l’augmentation considérable du nombre de ses adeptes,

estimèrent qu'une résistance de grande envergure contre l'occupation était en gestation. La recherche

d'alliance des souverains déchus, la soumission entre les mains du serigne de nombre de ceddo

relevant de la haute aristocratie étaient autant de facteurs qui venaient confirmer les appréhensions

de l'occupant.

y' Dès lors, ces autorités coloniales qui estimaient avoir sapé les bases j du pouvoir traditionnel, virent en

Ahmadou Bamba un homme dont les ambitions étaient de bâtir, sur les ruines des royaumes défunts, un

empire musulman à l'image de celui d’El Hadji Omar TALL ou de Samory TOURE, voire celui que

tentait naguère d'édifier l'Almamy du Rip, Maba Diakhou. Pour mettre un terme à cette situation des

mesures rigoureuses furent préconisées.


II - TRENTE ANNEES D'EPREUVES (1895-1925)

D/L’EXIL AU GABON ( 1895-1902)

En 1895, les autorités coloniales semblaient trouver le champ libre pour étendre

une domination, presque totale au Sénégal, notamment dans la région du Cayor, connue pour

son agitation perpétuelle. Les chefs traditionnels hostiles à la colonisation étaient déchus, leurs

forces réduites a l’impuissance et les territoires où s’exerçaient leurs pouvoirs démembrés.

I
Cependant leur quiétude devait à nouveau être dérangée, car dans les régions
voisines, au Baol et au Jolof particulièrement, les dé- I _
placements du marabout du Baol, Amadou Bamba, étaient considérés comme । des manoeuvres
visant, sinon à semer le trouble, du moins à organiser une coalition contre l'occupant.
I

Une effervescence inaccoutumée dont Amadou Bamba était rendu responsable


devait motiver le recours à des moyens d'intimidation parfois । . très sévères.

Dans un rapport daté du 10 juillet 1895 et adressé au Directeur des Affaires

Politiques par M. LECLERC, 1'Administrateur du Cercle de Saint-Loqls, il est fait état d'armes et de

munitions qu'aurait reçues | Amadou Bamba "dont les talibés, en 1891, avaient déjà commencé à prêcher

Amadou Bamba "dont les talibés, en 1891, avaient déjà commencé à prêcher

Nous remercions M. Oumar BA, Archiviste aux Archives du Sénégal, qui nous a facilité l'accès à
de rares documents particulièrement sur Amadou Bamba.

1
./.

la guerre sainte dans le Baol, le Cayor et Ndiâmbour (1)".

Qu'Amadou Bamba ait, à cette période, prêché la désobéissance aux autorités


coloniales, c'est un fait. Car lui-même le reconnaîtra en envoyant, en 1912,
Cheikh Mbacké Bousso auprès du Gouverneur de Saint- Louis pour lui dire
qu’il ne le fera plus (2). Mais aller jusqu’à prêcher VV><-
la guerre sainte voilà ce qui peut sembler une vie d’esprit.

1/ Amadou Bamba suspect

L'atamphère politico-religieuse de l’époque, inquiétante pour les colonisateurs,

était à la base de telles appréhensions. Au Baol où l’enseignement d’Amadou Baniba était suivi
scrupuleusement, tous les moyens étaient employés pour prévenir le déclenchement des

hostilités.

Les rapports laissaient supposer que les chefs influents du Cayor avaient fait

cause commune avec le marabout, soit pour recouvrer leur trône perdu, soit pour contribuer à la

défaite de leurs ennemis : les Français, soit pour le triomphe de l’Islam, vers lequel certains

d’entre eux se sentaient attirés. Cette situation était d'autant plus préoccupante que le Teigne du

Baol, Thiéyacine FALL, pourtant loyal envers les Français se souciait peu de l'influence

grandissante d’Amadou Bamba. Ce qui l’in-

(1) - Voir le rapport en annexe., 1,2


(2) - Voir la lettre datée du 11 octobre 1912 et adressée au Commandant du Cercle du Baol à
Diourbel. Dossier d*Amadou Bamba, Archives du Sénégal.

^In
téressait, disent les rapports, c’était l'eau-de-vie, si bien que tout en demeurant le souverain, il ne

gouvernait plus. Ainsi les autorités de Saint-Louis pensaient qu'Amadou Bamba guettait une

occasion propice pour 1’évincer et imposer une dictature musulmane dans la région.

Cela semblait confirmer une éventuelle mobilisation des adeptes

du Serigne à son moindre appel. Effectivement, huit années après la fon-

dation de Touba, le marabout vint élire domiaile dans le Jolof, en mars 1Ô95, en raison de la

réceptivité particulière de ses habitants à son enseignaient, mais aussi et surtout à cause de sa

situation de carrefour entre les différentes régions du pays. Il y fonda un village qu'il baptisa Mb

acké-Jolof. J p._“ - .

Au mois de juillet de la même année le Bourbbr’ du Jolof, Semba r Laobé Penda (l),

puis son frère Alboury NDIAYE vinrent se soumettre aur Serigne. Outre ces chefs, Amadou Bamba

comptait également sur les familles DIOP et LO qui détenaient les rênes du pouvoir. Ainsi le Serigne

de Koki, le Serigne de Louga, deux dignitaires très puissants du terroir lui étaient dévoués.
En tout cas, pour prendre des mesures énergiques à son encontre, un certain nombre

de chefs d’accusation étaient retenus contre lui (2).

(1) - Tl sera, comme le Serigne, exilé au Gabon. Cf. supra, p. 329.

(2) - Voir le rapport en annexe,

.U19.

k - D’abord la mobilisation des masses sur ses injonctions. Feut-

, être, ce qui rendait Amadou Bamba si redouté était-ce le fait qu’à la différence du marabout

toucouleur, Amadou Cheikhou, qui tirait toute sa

> force de ses alliances avec les autres marabouts, Amadou Bamba possédait

. aux yeux des Français ”une véritable armée de tiédos”, comme allait le constater 1’Administrateur

du Cercle de Saint-Louis dans un rapport daté du 15 août 1895, qu’il adressa au Gouverneur du

Sénégal pour demander la déportation d;Amadou Bamba au Gabon (1).

- Par ailleurs, le choix par Amadou Bamba, "à l’extrême est du Baol”, d’un

emplacement devant servir plus tard de capitale à la confrérie naissante : Touba, inquiéta fort, les

autorités coloniales. Ce choix était dicté selon elles, par des raisons stratégiques. La proximité du

territoire anglais offrait au marabout des possibilités d’échapper aux poursuites, au cas où il en

serait l’objet.

2/ Le principal motif de l’exil

Parmi les chefs d’accusation retenus contre Amadou Bamba, il

/ faut mentionner son affiliation à la confrérie tijâne (2) qui, suivant le

\ rapport cité plus haut, "comporte les prédications de guerre religieuse”.

Les soulèvements déclenchés par des marabouts tous affiliés à la Tijâniya : Maba Diakhou dans le

Rip, Amadou Cheikhou dans le Jolof et au Cayor, Mama-

(1) - Voir le rapport en annexe , 1,3°

(2) - Voir lettre du cLui SônoEWI mini.s"tr€ clos colonies en


annexe , 1,6.
.U20.

dou Lamine DRAME au Boundou et à Bakel et Samba DIADAÏÏA au Routa Toro, confirmaient

davantage les autorités de Saint-Louis dans leur manière de voir. Aussi la soumission apparente

d'Amadou Bamba n’était pour elles qu'un subterfuge.

Dans une lettre (1) que le Gouverneur général de l’A.O.F. adressera au marabout

mure, Cheikh Sidiya, maître et protecteur d’Amadou Bamba, il apparaît que cette affiliation à la

confrérie de la Tijâniya était le motif principal qui amena le Conseil Privé à prendre la mesure

de déportationÇ La situation parafe s ait si grave et La mesure à prendre si urgente que les

autorités de Saint-Louis estimèrent que le recours aux moyens classiques qui consistaient â

combattre l’adversaire par personne interposée risquait de leur être préjudiciable.

En effet, c'est en usant de cette tactique qu'elles avaient

fait tuer Maba Diakhou (1867), à Somb par le Dour du Sine Coumba ïïdoffène DIOUF, Amadou

Cheikhou (1875X à Samba Sadio, par Lat-Dior et Albûury NDIAYE,, Mamadou Lamine (1687)

par Moussa Molo, etc...

3/ Une condamnation sans délit

La mesure que dictait la circonstance était d’un autre ordre.

(1) - La lettre est datée de Saint-Louis,le 27 Janvier 1896. Voir i3-fra pp. U2é,U27.

.U21.

Le Gouverneur général de l'A.O.F., instruit des rapports provenant des administrateurs

de cercles résolut de faire arrêter Amadou Bamba. Le Gouverneur du Sénégal,LECLERC,se rendit

à Touba accompagné du résident du Jolof, l'interprète Fara Biram LO, et fit part au Serigne de

l’objet de son déplacement. Celui-ci accepta de se rendre, le 10 août 1895 au lever du soleil.

Décrivant les circonstances de son arrestation dans un livre qu'il intitula "Jazâ’Xs-
^akkûr” (La récompense du reconnaissant), Amadou Bamba dit :

"je me trouvais au pays du Djolof où Je reçus une lettre du Gouverneur de Saint-Louis,

avec lequel j’avais ce différend selon la volonté de Dieu. Je trouvai son "ministre", qui investit avec

son armée cette maison consacrée à l’enseignement et à la science. C’était le soir du samedi, h

Safar 1313 ”(1).

Dans sa séance du 9 septembre 1895, le Conseil Privé devant

lequel fut traduit Amadou Bamba approuva â l’unanimité les conclusions

(1) - Cette date donnée par Amadou Bamba en année hégirienne ne correspond pas à celle donnée
par le Gouverneur LECLERC dans un rapport sur l'arrestation du marabout. Selon lui le
Serigne s’est rendu, le 10 août 1895 au soleil levant. Cf annexe. Cf. V. MONTEIL
Esquisses sénégalaises.

. b22,

du rapport du Directeur dee Affaires Politiques demandant la déportation au Gabon du marabout,

considéré comme un danger public et sous l’action duquel MIHET (1) porta le jugement suivant :

"Il existe une espèce de secte recrutée parmi les vagabonds, exploiteurs de la charité

publique et danger perpétuel pour les braves gens. !%• affectent des accès d’attaques de nerfs et

toutes les maladies, insultent publiquement le chef du village, le BOUT et meme le Gouverneur. Ils

ont un marabout à leur tête, mais les gens censés font valoir qu’ils insultent Dieu, et tous n’ont

qu'un dessein, c’est de les voir expulser... Nous ne pouvons tolérer une secte qui ne reconnaît pour

chef que Dieu"(2).

Ce jugement assez sévère pouvait traduire une réalité observable et il n'est pas exclu

que les vagabonds dont il est question fussent des adeptes du Serigne. Mais ce que l’auteur semble

ignorer c'est qu'en pareilles circonstances les gens agissaient de la sorte de leur propre chef et que

ces actes de vandalisme étaient l'un des facteurs qui déterminèrent le Serigne à dénoncer plus

d’une fois ces pratiques que l’Islam réprouve fort bien.


Assez curieusement aucun délit n’a été retenu contre le Serigne. Le conseil a estimé

devoir le déporter simplement parce que sa présence dans le pays occasionnait beaucoup

d'agitations,.*'.». Si l'on a pu relever

(1) - ii fut, l’aide de camp du Gouverneur de Saint-Louis.

(2) - Archives du Sénégal 1D U8 cité par C.T. SY op. cit.

•/.

A23.

contre Amadou Bamba aucun fait de prédication de guerre sainte bien évident son attitude, ses

agissements et surtout ceux de ses principaux élèves sont de tous points suspects”. (1)

L’idée qu’Amadou Bamba détenait des armes et des munitions dont font justement

état certains rapports officiels semble avoir été suscitée par les métaphores dont il usait volontiers

dans ses poèmes et que les interprètes prirent, sans doute, au pied de la lettre.

Le poème le plus caractéristique à cet égard est celui qu’il a composé pour stigmatiser

et jeter l'anathème sur les Français qu’il appelait nasârân, c’esb-à-dire chrétiens. Ainsi dans ce

poème d’une cinquantaine de vers, commencé comme suit :

"Vous qui, par égarement, croyez en la Trinité," 3e pyète dit qu'il a des fusils, des

lances et des flèches pour se défendre . Plus loin il explique le contenu métaphorique de ces termes :

"Mes fusils.......................................... sont le Coran.

Quant aux lances c'est la tradition du Prophète.”

En date du 16 septembre 1895» une lettre du Gouverneur du Sénégal devait informer

le Ministre des Colonies des mesures prises (2) au

(1) - Registre des Actes du Conseil Privé, année 1895 n° 16 p. 253.


Archives du Sénégal. Cité par V. MONTEZL, Esquisses sénégalaises IFAN.
DAKAR 1966 p. 164.

(2) - Cf. annexe»

.U2h.
cours de ce Conseil, entre autres 1’embarquement prochain du marabout, le 21 septembre, dans un

paquebot à destination de Libreville. La lettre fait également état d'une pension de ?0 francs

qu'Ahmadou Bamba devait percevoir durant son séjour au Gabon.

Voilà donc à quelle^ extrémité^ en arriva sa situation. La

confrérie mouride avait virtuellement vu le jour à l'heure où Amadou Bamba ”tel une chèvre entre

les griffes des fauves ou un rossignol entre les mains des jeunes enfants”, pour reprendre

l’expression de Madiakhaté KALA., l'ancien cadi du Cayor et l'un des professeurs d'Amadou

Bamba, s’embarqua, pour sept ans, (1895-1902), vers une destination inconnue... le Gabon (1).

Conscient du vide que son absence allait créer, pour autant que
la doctrine qu'il venait de mettre au point demeurait encore confuse dans l'esprit même des plus

avertis parmi ses talibés, le Serigne prit soin de confier des taches précises à ses proches

collaborateurs avant de s’embarquer. Ce fut une amorce à la division de travail qui se précisera

plus nettement avec le développement de la confrérie. C'est ainsi que les personnes dont les noms

suivent reçurent chacune une fonction spécifique :

- Ibra Fati MBACKE, fut chargé de veiller sur la famille;

- Momar Diarra MBACKE fut chargé de tâches analogues auxquelles s'ajoutait le

devoir d'enseigner;

(1) - A signaler qu'après même l'embarquement aucun membre de sa famille ne connaissait sa


destination. Cheikh Ibra FALL a dû déployer beaucoup d'effort à Saint-Louis pour le
savoir.

.1*25.

Cheikh Anta MBACKE devait s’occuper de ceux qui n’étaient aptes qu'aux travaux
champêtres;
- Mbacké Bousso reçut la charge d'assurer la formation intellectuelle de ceux qui

voulaient s’instruire.

Ils étaient tous des frères du Serigie sauf ce dernier qui était son cousin.

D’aucuns s'appuyant sur ces recommandations que le Serigne donna à ses cheikh

estiment qu'Amadou Bamba accorda une part très considérable au travail manuel au point de faire

du Mouridisrce une sorte de communisme où les considérations d’ordre matériel priment sur tout
(1). Peut-être, le Serigne était-il un communiste sans le savoir. En tout cas parmi les raisons qui

l'amenèrent à accorder au travail manuel une telle importance figure celle qui procédait de la

situation de désoeuvrement caractéristique des milieux peuplés par les ceddo. Sachant qu'une

éducation ne pouvait se faire au niveau des masses sans la discipline, il conçut l'idée de cette

division de travail. Ainsi, tous les esprits sont occupés, ou bien par le travail ou bien par les études.

(1) - Cf. infra, sur les origines éventuelles de cette division d4S-travail p. Voir aussi une étude de
Abdoulaye WADE, Annales de la Faculté de droit, Université de Dakar 1969, publiée sous
forme d'articles dans le Dakar-Matin du 6/10/1969 et suiv.
Il est intéressant de faire une coiiparaison avec l’étude d'OBRIEN sur la colonisation
agricole chez les mourides.

A26.
Quelques mcis plus tard, s’expliquant sur les raisons qui l’avaient amené à prendre

cette mesure à l’encontre d'Ahmadou Bamba, le Gouverneur général de l’A.O.F. adressa à Cheikh

Sidiya une lettre assez révélatrice. Cette correspondance conservée aux Archives nationales du.

Sénégal (1) et qui eut pour destinataire celui qui fut à la fois maître et "protecteur' 1 d’Ahnadou

Bamba, confirme fort bien notre hypothèse.

La teneur de cette lettre outre qu’elle donne une idée précise sur la surveillance
rigoureuse dont les marabouts tijanes étaient l’objet montre, également combien il était
compromettant pour un marabout tijâne d’avoir des adeptes. Les perquisitions opérées au
domicile d’El Hadji Malick SY, à Saint-Louis, avant le point du jour, afin de vérifier s’il
organisait au non des séances de wazifa (2), en constituent d’éloquents » témoignages.

Vu 1‘importance de cette lettre nous la reproduisons ici in extenso : ”Inspecteur

général des Colonies, Gouverneur général de l'Afrique Occidentale Française

Cheikh Sidiya Ben Mohamed Cheikh Sidia salut le plus complet.

(1) - Direction des Affaires politiques. Lettres arabes (1895-1096), 13 G. i+0. Archives du
Sénégal.
(2) - C'est la réunion en cercle de plusieurs adeptes pour réciter ensemble - et à haute voix le
dikr de l’aube et du crépuscule, chez les Ti j unes.

f
.U27.

''J’ai bien reçu la lettre que tu m’as écrite au sujet de Mohamo- dou Samba, Ce

marabout que tu as (... 1 mot) lorsqu’il était

। de tes fidèles talibés, et n’avait d'autres préoccupations que

/ la prière et les aumônes, avait grandement changé de dispositions depuis quelques

années. Il avait eu le tort d’adopter les doctrines tijanes dont les adeptes au Sénégal

ne nous ont jamais été rattachés. En outre, il préparait comme j'en ai eu

i le. preuve entre les mains, un mouvement contre nous ( 1 ) de con- A ,1 cert avec

Samba Laobé Penda, Bourba Djolof. Voilà pourquoi j’ai

I été obligé de sévir contre lui et de l’envoyer au Gabon, en

I compagnie de son complice Samba Laobé Penda. Je regrette d’avoir ► I été obligé de

prendre cette mesure de rigueur parce que je ne / voudrais que la paix avec tout le monde, mais

surtout avec les marabouts qui ont pu se dire tes élèves.

”L’attitude de Mohamadou Bamba ne change en rien mon opinion sur ton compte . Je

sais que tu es ami de notre cause et que je puis être assuré de ton dévouement comme

tu peux de ton côté compter sur moi.

''Comme c’est la première fois que nous sommes en relation, je veux que tu en gardes

les souvenirs, et je t’envoie un manteau à titre de cadeau personnel."

Saint-Louis, le 27 janvier 1896

(1) - C’est nous qui soulignons.

.1128.
Mais devant le fait accompli Cheikh Sidiya ne pouvait que s’accommoder de la

décision ainsi prise. Pour le ménager et pour s’assurer son amitié et partant ses services, le

Gouverneur, tout comme ses prédécesseurs, lui faisait de nombreuses concessions. Ainsi, en dehors

des présents qu’il lui envoyait, et il n’était pas le seul destinataire de tels cadeaux, on délivrait à ses

talibés^chargés de collecter des aumônes auprès de ses adeptes wolofs ,des laissej-passer pendant

que les autres marabouts, eux- mêmes, ne pouvaient pas se déplacer d’une province à une autre sans

courir le risque d'aller en prison ou de payer une f<rttQ amende.

Un autre Cheikh maure, ami, lui aussi, des autorités françaises établies à Saint-Louis,
était le vénérable Cheikh Sadibou. Comme le maître d'Ahmadou Bamba, il bénéficiait
de concessions analogues en compensation de services rendus. Voici à titre d'exeitçile,
une lettre de recommandation y
délivrée à l’un de ses collecteurs d’aumônes au Sénégal:


Le Gouverneur du Sénégal et dépendances recommande d’une façon toute

particulière' à la-bienveillance des chefs du Cayor 9 du Saol, du Sine Saloum, du

Ripyet à tous les chefs du Sénégal* RASSOUL, Taleb de Cheikh Saadi-Bou, notre

fidèle ami, les prie de lui faire bon accueil et de l’aider en tout au cours de ce
' •A
voyage (1) ” '- .
/.*
D -Saint-Louis, le 15 janvier 109^.
■# ■

(1) - Archives du Sénégal, lettres de recommandation auprès des souverains délivrées par les
autorités françaises aux Cheikh maure. 13 G UO.

.U29.

E/ - INTERMEDE ENTRE DEUX EXILS (1902-1903)

L’année 1902 tire à sa fin ; Amadou Bamba aura passé sept ans et demi au Gabon. Les

autorités coloniales n’ayant vu aucun acte belliqueux pouvant confirmer les appréhensions qui les

avaient amenées à prendre, en 1895■> la décision de l’interner dans une île loin de son pays,

décidèrent de mettre fin a cette situation.

Amadou Bamba qui aura su mettre à contribution ce séjour au Gabon, et rédigea,


comme il le dit dans la préface de l’ouvrage qu’il composa en souvenir de cet événement ou en

"sigie de reconnaissance envers le Seigneur”, deux ouvrages importants, l’un en prose, l’autre en

poésie, intitulés tous les deux Introduction à ...

Dans la préface, il fait allusion à de nombreux bienfaits qu’il

s’interdit de révéler et dont Dieu le gratifia pendant l’exil.

Pendant que Cheikh Sidiya usait de tout son prestige pour obtenir le retour de l’exilé,

Cheikh Ibra FALL(1Commerçant et disciple du marabout, offrait des garanties pour atteindre le

même objectif. En 1901» le Commissaire général du Congo français avait transmis avec avis favora-

ble ”une demande de grâce" d'Amadou Barnba. Le samedi 8 novembre 1902, le Serigne, dans sa

huitième année de bannissement, devait à nouveau fouler le sol de ses ancêtres , _____________

_____________________________________________._______

(1) - Une branche du Mouridisme portera son nom. Il aurait été considéré par le Serigne comme son
disciple numéro un. En retour le grand minaret de la mosquée de Touba pjrte son nom.

.U30.

Après avoir été retenu onze jours à Saint-Louis sur l'ordbe du Gouverneur du Sénégal

qui le reçut dans son bureau pour sonder ses intentions avant de le libérer, le Serigie regagna le Baol.

Il fit halte à Dar-as-Salam et à Touba, deux villages qu'il avait fondés et se rendit par la suite â Dar

al-Mannan (Darou Marnane).

Inutile de dire que ce retour d'exil avait fort rehaussé la gloire du Serigne et marquait le

début d’une ère nouvelle dans la vie d'Amadou Bamba. De partout des adeptes, enthousiasmés,

venaient le voir. Cette ruée sans précédent, cette cohorte de prosélytes mus, sinon par un zèle

religieux, du moins par quelque force irrésistible, inquiéta les autorités de Saint-Louis qui faisaient

observer de près les événements.

A peine le Serigie venait-il de séjourner cinq mois dans son propre terroir, le Baol, que

l’on parla à nouveau de son éloigpement.

Dans une lettre confidentielle, datée du 1er avril 1903 et adressée au Gouverneur du
Sénégal, l’Administrateur Le FILIATRE, Commandant du Cercle du Sine-Saloum, après avoir

préconisé des mesures à prendre à l’encontre de ,!cet individu” /_ Amadou Bamba_/ qu’il fallait

"mettre dans l’impossibilité de nuire”, faisait les remarques suivantes : ”11 y a lieu d'arrêter les

progrès de l’islamisme. Le Sérère n’a pas besoin de devenir musulman ; actuellement il est maniable

et travailleur ; le Jour où il sera musulman il ne sera ni l’un ni l’autre.”

.U31.

La réponse du Gouverneur semble montrer que cette situation confuse était créée et

entretenue par des hommes du genre de l'auteur de cette lettre. Et, ne voulant pas entrer de nouveau

en conflit avec le Serigne, le Gouverneur lui dit : ”il convient de laisser à ce marabout toute liberté

d’action. Il serait, en effet, de mauvaise politique, dans un pays à peu près totalement soumis à

l’influence de l’Islam, de vouloir endiguer 1!Islamisme ; et nous devons nous garder d’entrer en lutte

avec lui

1/ Ifa suspect redouté

Un mois plus tard, pendant qu* Amadou Barnba se rendait dans les différentes localités

du Baol pour être â même d’apprécier personnellement le travail accompli pendant son absence, une

autre lettre, datée du 1er mai 1903 et adressée par 1'Administrateur de Thiès au Gouverneur du Séné-

gal suggérait en ces tenues le bannissement, pour une seconde fois, du Serigne : î:au sujet de

l’attitude du marabout Ahmadou Barnba, dont la puissance dans le pays devient un réel danger, dans

la crainte d’une surprise, je crois qu’il serait prudent de prendre dès maintenant les mesures néces-

saires pour l’éloigner de la région.”

A partir de cette date, Amadou Barnba fut incapable de s’occuper de ses disciples en raison des

mesures d’intimidation préconisées par les autorités locales à son égard. Les chefs traditionnels,

charges de veiller
./•

.1+32.

sur lui, osent commettre 1 ’imjn®.dence de le convoquer pour l’humilier, ce à quoi il se refusa

toujours . Pendant ce temps, ses frères et grands disciples, par peur de le voir prendre à nouveau le

chemin de l’exil, se mirent à prêcher l’ordre et l’obéissance. Ils faillirent entrer en mauvaise

intelligence avec le Serigne qui refusait de satisfaire à leurs injonctions. Mais les rapports, lettres et

télégrammes qui arrivaient à Saint-Louis le concernant devaient décider le Gouverneur à l’éloigner

de son pays pour une deuxième fois.

Pourtant Amadou Bamba, comme s'il était mu par une volonté

de paix, avait rédigé à Diourbel, le 19 mai 1903, une lettre à ses disciples et une autre au

Gouverneur du Sénégal. Dans la première lettre, il déclarait avoir convenu avec le commandant du

Cercle du Baol qu’il ne ferait rien qui puisse lui déplaire et que celui-ci ne ferait jamais tort à

l'Islam.

2/ Le Serigpe s’explique

Dans une deuxième lettre qui fait état d’une lettre du

Gouverneur, reçue le meme jour, Amadou Bamba en s’expliquant sur les raisons de son prétendu

refus de se rendre auprès des autorités administratives, révèle que son état de santé est lamentable

après quelques

(1) -

.U33.

kilomètres de marche, j’ai senti une fatigue indescriptible. Je ne pouvais plus marcher ni meme

monter à cheval, ce qui m'inquiète profondément."

"En vérité depuis que je suis rentré du Gabon le changement de climat a produit

beaucoup d'effets sur mon organisme. De surcroît, durant les sept années et demie que j’ai passéesau

Gabon, il ne m’était pas loisible de marcher. Je restais assis dans une chambre. Voilà pourquoi,

quand j’ai quitté Saint-Louis pour rie rendre chez moi, je n’ai pu y arriver qu’ après deux moic . Car
après chaque kilomàre de marche, je tombais mal ade pour longtemps. Je dissimulais cela aux gens.

Telle est la raison qui m’a amené aujourd'hui à vous envoyer mon frère Cheikh Anta et non cousin

Mbacké Bousso qui peuvent en tout parler en mon nom...’'

Pour lever les accusations portées sur lui par le Commandant de Thiès qui dit l’avoir

convoqué sans que le Serigne ne se soit présenté, Amadou Barnba poursuit en ces termes :

"C’est de la calomnie, car je n’ai pas vu jusqu’ici ni message ni messager provenant de

lui. Vous pouvez l’interroger à ce sujet. Comment pourrais-je avoir un tel comportement pendant

que mes maîtres m’ont appris les Hadît du Prophète MUHAMMAD relatifs au devoir d’obtempérer

aux ordres du chef (Sultan)?... (1).

। Amadou Bamba estimant être pris ainsi que ses frères et proches collaborateurs dans un engrenage de

mensonges, eut l'idée de se défendre en envoyant

(1) - Cf. Dossier d’Amadou Bamba. Archives du Sénégal. 1


(2) - Cf. Dossier d’Amadou Bamba. Archives du Sénégal.

,k3U.

au Gouverneur du Sénégal des lettres l’une apres l’autre pour s’expliquer sur les accusations portées

contre lui.

Le ton de ces lettres conservées aux Archives du Sénégal, dénote cependant une docilité

de s& part. Ainsi, dans celle qu'il adressa, le 3 juin 1903, au Gouverneur, il dit notamment :

"...Sachez Monsieur le Gouverneur que si je ne suis pas venu à Saint-Louis, ce n’est pas

pour rien. Je ne veux que la paix... (1).

Je vous demande de ne point croire ceux qui disent du mal sur moi; il n’y a pas de contradiction entre

mes paroles et mes actes. Je vous ai pardonné vous et vos collaborateurs... ”

3/ Vers un nouvel exil

Ces paroles ne produisirent pas sur le Gouverneur l’effet attendu. Car, pour ce dernier,

elles n’étaient pas confirmées par les actes du Serigne. Dès lors, il décida de l’éloigner à nouveau pour
les motifs suivants:

- Refus de traiter avec Mbakhane DIOR, chef du Baol oriental qui s’était rendu à Toùba-

Mbacké, le 17 avril 1903, pour donner des ordres.

- Refus de traiter avec Mbakhane DIOR, chef du Baol oriental qui s’était rendu à Toùba-

Mbacké, le 17 avril 1903, pour donner des ordres. Le Serigne estimant que les difficultés qu’il

rencontrait provenaient du fait qu’il ne traitait pas directement avec les autorités coloniales, avait fait

dire au chef du Baol qu’il ne voulait plus avoir affaire qu’avec le Gouverneur général.

(1) - Cf. Dossier d’Amadou Bamba. Archives du Sénégal-

Sr

.U35.

- Refus de se présenter chez 1’Administrateur, Commandant du

Cercle de Thiès, qui l’avait fait convoquer, le 7 mai 1903.

- Refus de se rendre à Saint-Louis sur convocation du Gouverneur

général :

1°) le 12 mai, par un envoyé spécial de Cheikh Sidiya.

2°) le 20 mai, par un courrier spécial.

Le Gouverneur avait ordonné le recours aux moyens militaires pour arrêter Amadou

Bamba, lequel se rendit, le 15 juin, à l’Administrateur Allys, à Diourbel.

Le lendemain, 16, sous l’escorte d’un interprète, Fara Biram LO, d’un garde régional,

Socé SÛW et de Cheikhouna, l’envoyé spécial de Cheikh Sidiya, il se dirigea vers Saint-Louis. Pour ne

pas attirer les regards sur lui, on le traita ”en homme libre et non en prisonnier”.

Ce fut à ce moment meme que le Résident de Diourbel avait fait

propager le bruit de la fuite d'Amadou Bamba en Gambie.

A son arrivée à Saint-Louis, le Gouverneur le reçut, le 17 et lui fit part de sa décision de


l’interner dans une Zawiya de Cheikh Sidiya en Mauritanie. Le Cheikh maure devrait recevoir quelques
jours plus tard, des instructions du Gouverneur qui consistaient en la surveillance du » marabout de
façon à l'empêcher de communiquer "avec les gens du Baol ou

• /.

.H37.

En Mauritanie, on lui assigna donc une résidence forcée auprès de Cheikh Sidiya, l’un des

plus grands hommes de confiance de la France en Mauritanie.

Cet éloignement, contrairement au premier exil, ne causa pas

de peines affreuses à Amadou Baniba pour deux raisons essentielles :

D’abord le milieu culturel favorable aux études lui permit '^approfondir ses connaissance^

mais aussi de composer des poèmes panégyriques en signe de reconnaissance envers Dieu. L’un de ses

biographes et disciples, Muhammad Lamine DIOP de Dagana, évalue à une dizaine le nombre de

poèmes composés durant cette période ( 1 ) .


1
/ J'

I/ / La seconde raison qui lui rendit agréable ce séjour, était le


^milieu humain. En effet, le Serigne se trouva au sein de la famille de son maître et protecteur, Cheikh

Sidiya. Dès lors il n’aurait su faire l’objet d’une surveillance extrêmement rigoureuse conformément

aux instructions données par le Gouverneur.

Vraisemblablement, si Cheikh Sidiya accepta d’exercer sur Amadou Bamba une

surveillance aussi rigoureuse que celle qu’on lui demandait d’exercer sur lui, ce fut pour soustraire ce

dernier aux brimades dont il était

(l) - Cf IrwS’an-Nadim, manuscrit Département d’Islomologie, IFAN. et Amar SAMB, Essai sur la
Contribution du Sénégal à la Littérature d'Ex- pression arabe, Dakar - IFAN, 1972 p, U 38.

,1J3Ô
l’objet depuis plus de dix ans. Et c’est dans cette optique qu'il convient de voir son désir ardent,

quelques années auparavant, d'obtenir des autorités françaises le retour de l'exilé, moyennant lequel il

offrait des garanties. Ayant ainsi mis en jeu tout le poids de son prestige, Cheikh Sidiya pouvait

profondément marquer la pensée d’Amadou Bamba. En tout cas le Serigne l’entourait d'un respect

profond.

Voilà ce qui explique la paix quasi totale que l'exilé a connue en Mauritanie. D’ailleurs, ce

sera lui-même qui écrira pour se plaindre du nombre trop important de personnes qui quittaient le

Sénégal pour lui rendre visite.Dans une lettre qu’il adressa au Gouverneur générais il dit entres autres

choses :

''Malheureusement, des hommes du Wâlo, du Baol et du Cayor passent en masse le fleuve,

principalement par Dagana, pour venir jusqu’ici. Je viens demander à votre bienveillante autorité de les

empêcher de quitter ainsi leurs pays pour émigrer temporairement vers moi" (1).

Des mesures furent prises pour répondre aux voeux du marabout. Un contrôle fut instauré

pour permettre l’enregistrement des noms de ceux qui désiraient se rendre auprès du Serigne. C’est

ainsi que le rapport du premier trimestre de 190? de Tivaouane faisait état du déplacement de Fety

DIOP et de Aîssatou SEYE, toutes les deux épouses du Serigne, pour le re-

(1) - Voir cette lettre en français, signée d'Amadou Ben Muhammad et datée de Soueh el-Ma, en
novembre 190h. Cf. Dossier d’Amadou Bamba, Archives du Sénégal.

• U39.

joindre dans le Ganar, en mai 190li. Ces mêmes contrôles devaient révéler aussi "qu 1Amadou Bamba

demandait à ses mourides de fortes sommes d’argent. ..( 1)'1 (mars 1905) et que Cheikh Ibra FALL

demandait une autorisation "pour envoyer du mil au Serigne à l'occasion du Ramadan (octobre 1906)’’.

G/ UNE NOUVELLE FORMULE : RESIDENCES OBLIGATOIRES (1907-1927)

Espérant que son attitude pouvait plaider en sa faveur pour l’obtention d’une autorisation

de revenir au Sénégal, il fit adresser par Cheikh Sidiya une demande dans ce sens à THEVENIAUT,

Commandant du cercle du Trarza qui transmit, le 6 mars 1907, avec avis favorable au Commissaire du
Gouvernement général en Mauritanie, lequel transmit à son tour a Saint- Louis. Le Gouverneur, fort des

événements qui se produisirent lors du retour d’Amadou Bamba du Gabon, résolut d’autoriser le retour

de ce dernier mais fie lui assigner une résidence forcée. L’Administrateur du Cercle de Louga, chargé

de prospecter un emplacement qui répondrait aux critères fixés par le Gouverneur, fit la proposition

suivante :

"En réponse à vos lettres du 10 et 13 avril relatives au choix d’une résidence pour le

Cheikh Amadou Bamba qui vient d'être autorisé à revenir au Sénégal, j’ai l'honneur de vous soumettre

la proposition d’emplacement ci-dessous, conforme aux désirs exprimés dans les lettres précitées.

L'emplacement est choisi de concert avec Bouna NDIAYE qui assurera la surveillance discrète du

marabout et de son entourage"(2).

(1) - Cf. Dossier d'Amadou Bamba, Archives du Sénégal.


(2) - Archives du Sénégal, lettre de l'administrateur de Louga au Gouverneur du Sénégal, datée du 16
avril 19P?- Dossier d'Amadou Bamba.

7.

.Uo.

1°) RESIDENCE OBLIGATOIRE A CËEEN AU JOLOF (190?-1912)

1°) RESIDENCE OBLIGATOIRE A CËEEN AU JOLOF (190?-1912)

Ainsi un emplacement de U km 2 fut choisi à Ceeen, dans le Jolof, entre Louga et Yang-

Yang à 35 km de ce dernier. Auparavant, Cheikh Thioro, cadi supérieur de Louga et frère du Serigne,

avait accepté d'offrir aux autorités toutes les garanties qui lui seraient demandées.

Cependant on peut estimer que ce n'était pas là le facteur décisif qui avait fait s'incliner les

autorités devant cette exigence. Si l'on sait que, déjà en 1903, Amadou avait fait état de son très mauvais

état de santé, lequel était consécutif, à son long internement au Gabon où il n’avait pas de possibilité de

se déplacer souvent et qu’en Mauritanie, en plus des conditions défavorables de séjour dans une localité

marécageuse et malsaine où il avait dû habiter et qui ont ntOLà-tà sa santé, il apparaît évident que des

raisons de santé pouvaient expliquer fort

"bien cette précipitation à créer de toutes pièces les conditions de retour d'Amadou Bamba. Dès lors, il
ne serait pas difficile d’apprécier les conséquences de cet état de choses sur la vie de la confrérie
naissante. *
En effet, la précarité de la santé d’Amadou Bamba peut expliquer très justement les

hésitations des autorités de Saint-Louis qui redoutaient la mort du Serigae en exil. Les souvenirs de la

mort en exil de l'Almacor Sanory TOURE, en 190Q, au Gabon où il avait rejoint Amadou Bamba ne

sauraient être absents de leurs préoccupations. Ainsi, qu’Amadou Bariba ait été détenu après, au Gabon

ou simplement gardé à vue, il ne devrait plus

AUl.

connaître les rudes conditions d’existence que firent celle de la période 1895-1902 passée au Gabon. La

liberté, quoique relative, qu’il a connue en Mauritanie et à laquelle devrait s’ajouter celle de sa nouvelle

résidence de Cëeen, en témoignent suffisamment. "

\ ,-.^7
Z- '■ i ' -
Il faut signaler cependant que le comportement du Serine semblait noter sinon la

ræme^^cil^j^ dont nous avons fait état en analysant ses lettres, du moins une volonté quelque peu

flexible.

a) Le goût de la solitude ►

/ ' Une fois installé dans cet^è nouvelle résidence, il adressa une

légère au Gouverneur pour lui demander d’empêcher les gens de venir le voir, ^eut-être redoutait-il que/

ces visites lui portassent préjudice. Et, en les dénonçant de son propre/chef, il pouvait attirer sur lui, le

moins possible, les soupçons de ceux qui le surveillaient, lui et ses adeptes.

L’attitude insolite d’Amadou Bamba n’a rien de surprenant si l’on sait qu'il était allé

jusqu’à douter de la sincérité de certains parmi ceux qui se disaient ses fidèles. Une circulaire qu'il

rédigea, fit multiplier et distribuer dès son établissement dans sa nouvelle résidence de Cëeen en fait foi.

De surcroît, il adressa au Gouverneur du Sénégal une lettre (1)

(l) - Lettre transmise au Gouverneur par 1'Administrateur de Louga, le 2 Août 1007. Dossier d’Amadou
Bajnba, Archives du Sénégal.
.UU2. dénonçant ceux qui

extorquaient des aumônes en son nom.

Dans une autre lettre relative au meme sujet, Amadou Bamba parlait : ”... de faux talibés et des

trompeurs qui font des mouvements...(1)". Sans doute, s’était-il aperçu qu’on le rendait responsable des

troubles de toutes sortes occasionné^ par ceux qui se réclamaient de lui, utilisant ainsi sa personnalité comme

bouclier (2).

Cependant les autorités de Saint-Louis accroissaient leur vigi- lence pour ne pas être prises au

Dépourvu par le Serigne.

Le même document (3) qui fait état des noms des chefs traditionnels présents aux côtés

d’Amadou Bamba à Cëeen, signale que ce dernier "pratiquait un nouveau wird qui lui est personnel”.

(1) - Lettre transmise au Gouverneur par l'Administrateur de Louga, le 3 octobre 1907.

(2) - Il s’agissait principalement des anciens ceddo, du Baol notamment, qui ne pouvaient plus se livrer aux
actes de vandalisme comme sous les Damel et Teigne. C’est ce qui grossit très rapidement le nombre
des "adeptes" du Serigne. Parmi les chefs et anciens chefs traditionnel qui l’avaient rejoint à Cëeen
figuraient notamment :
- Birahim Codou Mararn du Guet, frère de Lat-Dior;
- Amadou Makhourédja du Guet, frère de Lat-Dior;
- Mbar Dior Sigua du Mboul (Damel Samba Laobé);
- Manel FALL, ex-chef de canton, démissionnaire;
- Biram Bigué DIEU G, ex-chef de Ndoundol, révoqué;
- Maba Awa du Saloum, frère de Saër Maty, fils de Maba;
- Serigne Bamba du Saloum, cousin de Birame CISSE, ex-chef du Saloum.

(3) - Il est daté de Louga, 25 septembre 1907, de 1‘Administrateur du Cercle au Gouverneur général.

.^3.

Les disciples affluaient de toute part avec des hadiyas. Les

maures qui venaient en chercher ne pouvaient pas manquer au rendez-vous, aucune mesure rigoureuse

n’ayant été encore prise à l’encontre des visiteurs. Ainsi, à l'occasion de la Tabaski de 1909, notait-on parmi

les hôtes du marabout, Fadilou (1) et Talibouya, respectivement neveu et fils du grand marabout maure,

Cheikh Sadibou. Au meme moment, Cheikh Ibra FALL, alors commerçant à Ndande, adressa une lettre au

Gouverneur du Sénégal pour demander qu’Amadou Bamba fut libéré "... il y a 3 ans, écrivit-il, je ne l’ai pas
vu.”.

Seulement les dons que le marabout recevait de ses talibés, vi

siteurs, à titre de hadiya, étaient d'une importance telle que les autorités de Saint-Louis firent procéder à des
enquet^ pour savoir s’ils étaient librement consentis. Cette circonspection préludait à une mesure tout
imminente.

b) Des mesures rigoureuses

Amadou Bamba fut invité à se rendre à Koki (2) distant de sa

résidence d’une trentaine de kilomètres. Revenu trois jours après, il

(1) - Ce fut lui qui dirigea ? le 3 janvier 1909, la prière de Tabaski à laquelle assistèrent 150 Wolof et 50
Maures ; Amadou Bamba était indisposé quelques jours auparavant. Une fille de l’ancien Damel
Saniba Laobé FALL, nommée Lalla FALL venant de Ndande, accompagnée de 8 personnes, offrit au
marabout 8 pagnes de ”cawali".
(2) - Ce fut le 7 mars 1909 par Roux, l'inspecteur des Affaires Administratives

.1+Uh.

déclara "avoir pris l’engagement de ne plus recevoir le public qui vient lui faire visite (1)".

Pour se conformer à l’engagement ainsi pris, lequel stipulait entre autres points que le Serigne

était tenu de :

- faire déguerpir les cases sauf une vingtaine, sa ba^raque non comprise ;

- Fermer l’école qu’il dirigeait; \


- ne plus recevoir une personne non munie d’un laisser-passer ^lélivré par l'Administrât ion ;

- faire tout pour que les gens ne viennent plus le voir.

Ces mesures acceptées par Amadou Bamba ne devaient pas tarder à l’incommoder. Dans une

lettre qu’il adressa au Commandant du cercle de Louga (2), il demanda à ce qu'une douzaine de ses talibés

fussent autorisés à aller cultiver son champ étant donné que ceux qui lui apportaient des dons n’étaient plus

autorisés à le faire.

Si les agitations des indigènes dictaient la rigueur des mesures prises à l’encontre d*Amadou

Bamba en suscitant tout autant de réflexions (3)

(1) - Voir le texte rédigé en arabe par Amadou Bamba, en Annexe.

(2) - Voir le texte en arabe en Arabe.

(3) - Voir en Annexe une partie du rapport du Commandant de Dagana au Gouverneur du Sénégal à ce
sujet.
sur la confrérie naissante, le sort pitoyable du Serigne suscitait beau- ' >

coup de compassion au sein de sa famille. En effet, pendant que ses freres, Amadou Diâra dit Momar Diana,

Tbra Fati et Cheikh Anta, cherchaient à le sottatraire à cette situation inconfortable en sollicitant auprès du

Gouverneur du Sénégal son "retour dans son pays natal, le Baol (1) 4 son autre frère, Cheikh Hjioro,

redoutant le pire : "je crois qu’il sera déporté encore, écrivit-il, s’il habite dans le Baol", s’opposait à cette

demande (2).

Laquelle de ces démarches opposées rencontrait-elle l’agrément de l’intéressé ? Il semble

difficile de le dire. L’oeuvre écrite du Serigne, datant de cette période d’épreuves,serait révélatrice. Nous

estimons qu’en dehors de quelques lettres qu’il rédigea lui-même, ses scribes ayant été tenus à l’écart loin

de lui, il n’est pas facile de trouver un document pouvant permettre de mesurer l’évolution de sa pensée

intime à cette date.

A- .
c) Le Serigne se soumet I - - , ;„. •

Tout au plus, faut-il rappeler qu’il demanda sans l’obtenir une auc&nce du Gouverneur du

Sénégal par une lettre (3) dont le porteur était son fils aîné, Mouhamadou Moustapha.

(1) - Voir en Annexe la lettre datée du 1er mai 1909.


(2) - Voir en Annexe la lettre datée du 1er mai 1909 (voir le dossier d’A- madou Bamba. Archives du
Sénégal).
(3) - lettre en arabe du 22 novembre 1909 avec traduction par Cheikh Thioro. Voir Annexe.

D’autre part, un important document daté de cette période et

traduit en français (nous avons cherché en vain l’original) est un recours somme tourte inestimable.

Dans ce document, intitulé Fetoua (1) d’Amadou Bamba, l’auteur

plaidant la cause française en ces termes : "Convaincu qu’aucun peuple, si puissant qu’il soit, ne peut se

mesurer avec le gouvernement français, ni même le contrarier... Je suis décidé à adresser, sommairement par

écrit, quelques conseils à mes frères musulmans, afin qu’ils ne soient pas entraînés dans des guerres (2)”,

semble totalement désarmé.


Nous devons toutefois nous garder de conclure à uœvolte-face

brusque de l'exilé du Gabon. Car il semblerait-c’est le ton du Fatwâ et les thèmes abordés qui nous

autorisent à penser ainsi, que le Serigne ait rédigé ce Fatwâ dans des circonstances qui rappellent celles dans

lequel- les se trouvait Madiakhaté Kala quand il composa sa fameuse ode pour railler Lat-Dior et vanter la

supériorité des Français dans le domaine militaire (3).

Par ailleurs, ce Fatwâ. qui rappelle à plusieurs égards la notion de soutien que les notables de
Saint-Louis avaient rédigé à la demande des ,/ (1) - Cf. supra, la définition de ce terme, p. 35
(2) - Traduction de l’interprète Principal hors classe, Bou El Mogdad, Saint-Louis, le 29 décembre 1910.
(3) - Cf. supra, p. 80.

.UT.

Français aux prises avec El Hadji Omar, était surtout destiné aux Maures du Sahara alors hostiles à

l’occupation française.

Désormais, Amadou Bamba étant considéré comme acquis à la cause

française, de nouvelles mesures durent être envisagées. Les envoyés des chefs maures devaient/ être soumis

au même titre que les autres, à l’obligation de se munir d’un laisser-passer pour se rendre auprès du Serigne.

C’est ainsi que des neveux de l'honorable Cheikh Sadibou qui naguère sillonnaient librement le territoire de

long en large, étaient recherchés (1) pour avoir manqué à cette obligation.

2°) UNE NOUVELLE RESIDENCE OBLIGATOIRE AU BAOL (1912-1927)

Comme pour récompenser Amadou Bamba, le Gouverneur du Sénégal décida de satisfaire à la

demande souvent formulée par ses frères laquelle répondait vraisemblablement aux désirs de celui-ci : le

transférer au Baol. Mais en réalité la mesure était dictée par un motif de tout autre ordre.

"... J'ai envisagé, écrivit le Gouverneur COR (2), la possibilité d'atteindre Amadou Bariba dans

le prestige dont il jouit et que son isolement semble favoriser, en le déplaçant à Thieyaine et .le mettant en

rési-
(l) - Bouna, le Chef du Jolof>était chargé de cette mission (novembre 1911) • Archives du Sénégal, dossier
d'Amadou Barnba.
(2) - Lettre adressée, le 27 novembre 1911, au Gouverneur général de l’A.O.F.

.4U8.
dence dans le Baol". Le Gouverneur général William PONTY, en donnant son autorisation ajouta : "Tl

faut qu'il refuse de recevoir ses adeptes comme il le signa à Coki en 1907 (1)M.

Amadou Bomba quitta le Jolof, dans la nuit du 13 au lU janvier 1912 (21 Muharran 1330 H),

accompagné de 8 personnes dont U "suivant" à lui, deux cavaliers-guides fournis per le chef du Jolof, et

deux agents politiques se tenant à distance.

Ayant voyagé "incongnito", il arriva à Diourbel, le 15 j envier(2), où il devait être 'gardé à

vue dans un carré de l’escale à côté du Cornai a - sariat de Police".

Au meme moment,, la famille du Serigne, confrontée à un problème dont les dimensions

n’étaient pas négligeables, redoutait un nouvel exil si toutefois par le jeu du hasard, le problème

prenait des proportions démesurées. En effet, il allait être impliqué dans l’affaire de l’un de ses

frères. Son attitude franche éloigna les soupçons dont il fut l’objet et apaisa les autorités coloniales.

a) L’affaire de Cheikh Anta

Il s’agissait du cas de Cheikh Anta MBACKE, frère du Serigne. Il

(1) - Lettre datée de Dakar, le 12 décembre 1911-


(2) - Télégramme de Théveniaut, daté du 15 janvier au Gouverneur du Sénégal : "Marabout
Amadou Bomba arrivé à Diourbel hier soir."

.UU9.
était poursuivi pour avoir commis un délit de droit commun en se déclarant devant l’autorité judiciaire,

être né à Rufisque, (1) alors que les faits établis prouvaient le contraire.

Il a fallu une grande personnalité comme William PONTY, les circonstances aidant, pour

que l'affaire fut étouffée. Le Gouverneur général estima qu’il fallait beaucoup d’habileté, car Amadou

Bamba état disciple de Cheikh Sidiya, le protagoniste de l’action française au Nord du Sénégal, et que

le double jeu, était dangereux. De surcroît, envoyer Cheikh Anta en exil ou en prison ne ferait

qu’accroître son crédit (2).

Le procédé assez habile auquel eut recours le colonisateur consista à recueillir les

dépositions d’Amadou Bamba et de son frère, Cheikh Thioro, d'après lesquelles leur frère, Cheikh

Anta, était bien né à Poro-

khane (Bip) (3).

Le séjour à Diourbel ne semblait pas susciter trop de suspicion contre le Serigne. Et

s'il ne se considérait comme un prisonnier tant la sur-

(1) - Vers 1ÔT1. Le jugement date de 30 novembre 1911. Dossier d'Amadou Bamba, Archives
du Sénégal.

(2) - C'est le cas d'Amadou Bamba qui a permis de tirer cette conclusion.
(3) - Cf. Le Dosâer d'Amadou Bamba 1911- Archives du Sénégal.

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veillance dont il fut l'objet était stricte, il convient de noter que -

dorénavant, il chercha volontiers à se réconcilier les autorités coloniales.

/ Une lettre du Gouverneur du Sénégal (1) fait état de l'arrivée chez le

l Gouverneur de deux envoyés du Serigne : Mbacké Bousso et Cheikh Thioro \. pour exprimer les

regrets du marabout d'avoir fait dire ou agir ses tali- bés pour du mal et que désormais il leur dira de faire

du bien.
b) Détente ; le Serigne est compris , /* ’ ■
> . « -s .

O Les conditions de détente semblaient être réalisées. Amadou

'S\ Bamba qu'une interprétation faussée ou volontairement tendacieuse des poè

mes, avait rendu perpétuellement victime d’iniquités des plus barbares, eut la chance d'être compris

par l'esprit perspicace de PONTY. Dans une

lettre qu'il adressa, en date du 8 novembre 1912, au Gouverneur du Sénégal, PONTY dit

notamment : "... Le vocable imagé et symbolique et toujours absent dont se servent, avec une

recherche laborieusement étudiée, les musulmans engagés dans ce qu'ils appellent une voie, doit,

sans doute, retenir notre attention, mais je ne pense pas qu'il faille toujours le prendre en mau

vaise part ou, du moins, en exagérer la portée..." (2)

L’ère des brimades, semblait révolue. Si le grand soufi iranien, al-Hallâj (887-922),

faute d’être compris quand il lança sa célèbre outran-

(1) - Elle est datée de Saint-Louis,du 11 octobre 1912,et adressée au Commandant du Cercle du
Baol à Diourbel.
(2) - Dossier d'Amadou Baraba, Archives du Sénégal.

.451.*

ce Anâ-l-Haqq (Je suis Dieu) (1) dut subir la peine de mort après huit ans et sept mois

d’emprisonnement, par contre, Amadou Bamba eut la fortune d'être compris après 7 ans et huit mois

de bannissement. C’est ainsi que désormais il put concentrer toute son attention sur l’organisation

communautaire de ses adeptes. Allait-il être banni à nouveau ? Il n’en avait guère le pressentiment.

Aussi, adressa-t-il au Gouverneur une lettre lui demandant de lui "faire construire a Diourbel une

maison (2)".

Cela n'empêcha pas que, ne pouvant résister à la nostalgie, on le voit souvent solliciter

l'autorisation de se rendre à Mbacké, Darou et Touba pour rendre visite à ses parents (3).

S’étant aperçu qu’au moment meme où la détente s'instaurait, quelques éléments

turbulents se mettaient à semer le désordre. Amadou Bamba résolut de les dénoncer en adressant a

tous ses disciples une circulaire ainsi commencée :


"A ceux qui savent que l'auteur de ces liâmes est un croyant, un musulman, un homme

qui dirige sa conduite d’après le Coran, la Tradition

(1) -"En se contemplant dans l'yyne de l'âme, l'âme devient la contemplée de celle-ci, et celle-ci
articule en son lieu et place : EGO SUM DEUS”. C'est ainsi qu'Henri CORBIÏÏ explique le
processus au terme duquel Hallaj s'identifia volontiers à Dieu.
Cf. son Histoire de la philosophie islamique, p. 150.
(2) - La traduction de la lettre est datée de Saint-Louis, 9 février 1913. Archives du Sénégal.
(3) - Télégramme du Commandant de Diourbel au Gouverneur du Sénégal, daté du 27 juin 1913.
Archives du Sénégal.

Amadou Bamba?fondateur du Mouridisme<Photo prise vers 1914 dans sa résidence à Diourbel

.U52.

et 1*Unanimité des docteurs n'est pas de lui et ne se rattache pas â lui.

Non, il n'est aucunement de lui... (1)".


Pour tirer profit de cette détente, le colonisateur, de son côté, obtint l’approbation d'Amadou

Bamba pour l’ouverture, à Mbacké, d’une école française aux frais du Serigne (?).

Cette attitude qui inspira beaucoup de confiance aux autorités administratives, fut considérée

comme une preuve du loyalisme de la part d’Amadou Bamba Pour le récompenser, il fut décidé la

suppression de l’obligation d'une autorisation préalable pour rendre visite au Serigne (3).

Cette mesure permit à Amadou Bamba d’organiser avec un éclat par

ticulier la cérémonie de la commémoration de la naissance du Prophète (^).

Par ailleurs, l'affaire de Cheikh Anta devait connaître un dénoue- men45>ÏI fut "appelé à Dakar

pour comparaître, le 16 mai / 191^_/ devant le tribunal de première instance à l’effet d’entendre annuler le

jugement supplétif qui le faisait naître à Rufisque."

(1) - Arrivée à Saint-Louis, le 14 février 191H, Archives du Sénégal.


(2) - Cf. Rapport sur Amadou Bamba de Diourbel, daté du 10 février 1913.
Parmi les élèves qui fréquentèrent cette école figuraient : Mamadou Moustapha, Mamadou Falilou,
Massamba MBACKE, tous fils du Serigie. On notait également Momar Diâra, frère du Serigne et
Mbacké Bousso, son oousin.
(3) - Lettre du Gouverneur du Sénégal, COR, du 31 décembre 19.13, au Commandant de Diourbel.
(k) - Ce fut dans la nuit du 8 au , 9 février 191^. 3000 fidèles y assistaient.
(5) - Il connaîtra l’exil cependant comme son frère, "...au Soudan, à Ségou d'où il n’est revenu qu'en 1935,
après l’intervention du député Galan- dou DIOUF". C.A DIOp/op. cit., P.'éO. ./.

Recensement nominatif du village d’Ahmadou Bamba


àDIOURBEL
ler
Total = 5Ï5 hts.

Chef de enfants de - de 8 ans enfants de + de 8 ans


carré hommes femmes tdal
garçons fillesgarçons filles ■
Cheikh
bnadou 0 6 8 0 U 60
Mariajna AMR
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□ P ♦ 4- Page 475 sur665 — + Pleine largeur : JJ »

|U58< "hBlBl

Recensement nominatif du village d'Ahmadou Samba


àDIOURBEL
ler 1 1U
Total = 5T6 hts. ?

Chef de hommes femmes enfants de - de 8 ans enfants de + de 8 ans tctel


carré garçons filles garçons filles

Cheikh
Amadou 0 6 8 0 U 60
Samba

Mariama AMR
Fati COUPA
Fati DIAW
Fati DIEÏÏG
Anta DIOP
Falo DIOP
Fati DIOP
Fatoumata DIOP
Mariama DIOP
MBène DIOP
Rokhaya DIOP
Sokhna FALL
Teko FALL
Anta GADIAGA
Bator KHOUMA
Sokhna KANI
Fati LO
Ata MBACKE
Fati MBACKE
Fatima MBACKE
Anta MBAYE
Khary MBAYE
Aminata KDIAYE
Coumba NDIAYE
Fati NDIAYE
Sokhna NDIAYE
Diodio NIANE
Sadio NIANE
Sokhna NIAMG
Aîssatcu SECK
Dioumb SECK
Wolimata SECK
Diodo SENE
Fati SEYE
Sokhna SYLLA
Fati TAKO
rpo ï l"R "F*

conçut le projet d’y construire une très belle mosquée, laquelle fut dSsor-
mais le trait d’union entre lui et ses disciples. Sa situation n’était pas sans quelque analogie avec celle de

Cheikh Hamallah : le Serigie s'in- terdi sait de célébrer la prière du vendredi qui pourtant est une obligation
à tout musulman avec quelques exceptions (2), tandis que Cheikh Hamal-

(1)- Diourbel, le 1er juillet 191^+. L'agglomération d* Amadou Bamba comptait 200 personnes, le 25
octobre 1913. A ce dernier recensement, le nombre des habitants s’élevait a 576.
(2) - Infra, p. Les successeurs du Serigne la célébreront aussitôt après sa mort.
( 1 — Tl, ÇQnfiai+. CJIIT- la xrav*aa+. 1flO Aa la cmirn fa TV Vrrî v» la fhaca HP

(3) - Il se fondait sur le verset 102 de la sourate IV. Voir La thèse de Alioune TRAORE sur Cheikh
Hamallah, 1975- Dakar.

Amadou Bamba s'adonner à une entreprise d'une telle envergure et pour la première fois, pensèrent qu'il

n'entendait plus s'opposer aux autorités de fait. C'était dans la même optique qu'on lui avait fait construire

une maison dans cette ville. "Mon prédécesseur, fit le Commandant de Diourbel

contraignant de l'établissement du Serigne dans cette contrée. Il ne semble pas que l'objectif ait été

manqué, car peu nombreux sont encore ceux qui savent que le marabout était, durant les quinze années de

son séjour

qu'il se trouve une troupe d'environ hOO tirailleurs mourides instruits

.H55.

dans les camps de Fréjus et sur laquelle le Ministre de la Guerre porte les appréciations les plus élogieuses

auprès de M. le Gouverneur Général." Amadou Bamba qui déclara "être honoré de cette marque de faveur"

accepta le Diplôme et dit que "ses principes religieux s’opposaient à ce qu’il portât la Croix de la Légion

d’Honneur (3)”.

Le Serigne pensait très certainement à améliorer de plus en plus ,ies . .


ses rapports avec/colonisateurs mais ce qui semblait le préoccuper davan

tage c'était la déviation de la masse de ses adeptes (H). Aussi, consacra-t-il les premières années de détente

à Diourbel au redressement de cette situation, créée vraisemblablement par ses longues absences (5). Sans

(1) - Cf, F. DUMONT, la pensée religieuse d'Amadou Bamba, fondateur du mou- ridisme sénégalais,
Dakar-Abidjan, N.E.A. 1975- P- 80
(2) - Le décret fut pris le 9 octobre 1918.
(3) - Cf. Lettre du Commandant du Baol au Gouverneur du Sénégal, datée du 1k janvier 1019 et celle de
ce dernier au Gouverneur général de l’A.O.F. du 31 janvier 1918. Dossier d’Amadou Barnba,
Archives du Sénégal.
(4) - Cf. infra,p.UTO sqen quoi consistait cette déviation.

(5) ~ Pour avoir une idée peu précise sur les moyens mis en oeuvre par le Serigne pour atteindre eet
objectif cf. infra, p. h 7^- le Serigne pour atteindre eet objectif cf. infra, p. h 7^-

doute, craignait-il l’apparition, au sein même de la confrérie, des tendances plus ou moins prononcées

suivant les tempéraments des cheikhs, ce qui aurait été consécutif à l’absence d'un pôle unique d’attraction.

Les temps ayant joue en sa faveur, Amadou Barnba ne devait pas tarder à voir se réaliser son

désir de fouler le sol de Touba. Car le colonisateur estimait que :

"... En cloîtrant le marabout... nous augmentons sa puissance, en faisons un Dieu...”

"... Amadou Bamba visible restera toujours vénéré pour sa sainteté, mais redeviendra le

simple mortel semblable à tous et perdra sa qualité de "surhomme (1).”

Cependant, comme s'ils étaient dupes, les mourides, à la vue du Serigne prenant le train pour

aller répondre au Gouverneur général, le 27 mars 1921, empêchèrent le train de quitter la gare et lancèrent

des pierres au:: autorités administratives (2).

Amadou Bamba, de par ses bonnes relations avec les Français, obtenait facilement désormais

l’autorisation d’aller à Touba. C’est ainsi (1) - Voir lettre du 16 août 1919 du Commandant de Diourbel au

Gouverneur du Sénégal.

(2) - Il a fallu prendre la voiture de Cheikh Anta jusqu’à 3 km pour prendre le train. Le 1er avril, Amadou
Bamba rentra à Diourbel. Archives du Sénégal.

.'•57.

qu’il demanda et obtint une permission de s’y rendre pour régler la succession de son frère décédé, Momar

Diara. La seule chose qu'on lui refusait c’était l’établissement définitif à Toùba. Il lui fut accordée l’au-

torisation d'y effectuer un séjour de 1 à 2 mois (1).

Cependant l’état de santé du Serigne devait l'ençêcher de tirer

profit de ces nouvelles dispositions. L’âge, les tourments de toutes sortes qui l’accablaient depuis très

longtemps l’amenèrent à adresser BU Gouverneur du Sénégal une lettre assez révélatrice de son état de

santé.
Dans cette lettre (2) qu'il rédigea après s’être rendu à Thièe

peur saluer au passage le Gouverneur général, il demandait à ce que les autorités qui voulaient le voir

désormais, viennent jusqu’à sa résidence de Diourbel, car il était trop malade.

"... Son état de santé, constatait le Commandant de Diourbel, ins

pire de vives inquiétudes à son entourage... J’ai constaté moi-même qu’A- madou Bamba décline beaucoup

depuis trois mois et ne se soutient qu’en absorbant force Mfé ncir ..."

(1) - Cf. Lettres du 10 mars 1920, 26 mars 1921, 31 mars 1921 respectivement de 1’Administrateur en
Chef, du Gouverneur du Sénégal et du Gouverneur général d' l’A,O.F. ausujet d'une visite à Touba
d’Amadou Bamba. Voir lettre du T juillet d’Amadou Bamba et celle du Gouverneur du Sénégal au
Gouverneur général.
(2) - Elle se trouve dans la chemise de l’année 1923 du dossier d'Amadou Bamba, Archives du Sénégal -

.1158.
Sans cesse attentive à l’état de santé du Serigne, les autorités coloniales, considérant que la

mosquée de Diourbel était le seul endroit où les fidèles pouvaient voir le marabout, et sachant qu’il s'y

produisait souvent de violentes bousculades, toutes les fois que celui-ci s'y rendait pour la prière, conçurent

le projet de réaliser une passerelle souterraine reliant le minaret de la mosquée à la maison du Cerigne (1)

pour parer à toutes éventualités.

Désormais, le Serigne sentit s'approcher la fin d'une longue et pénible vie. Ce qui ne

l'empêcha toutefois pas de concevoir le projet de construction d’une grande mosquée à Touba.

L'idée de réaliser à Touba cette oeuvre pie, laquelle servirait de pôle d’attraction qui pourrait

le symboljfa^-après sa mort, se précisa dans son esprit au point de le hanter. En effet, dans une lettre de

demande d’autorisation qu'il adressa au Gouverneur du Sénégal, Camille MAILLET, le Serigne, après des

paroles élogieuses par lesquelles il rendit hommage à la France envers laquelle il dit se devoir d'être

reconnaissant pour les conditions de paix durable, qu'elle créa dans le pays, exprimait le désir de

''construire une grande mosquée à Touba, ma terre natale et celle de mes aïeux..." A la fin de la demande, il

dit qu’une telle entreprise est "subordonnée à votre autorisation que j’espère obtenir. Mieux, je suis sûr

qu’elle me sera accordée. Car nous connaissons votre estime pour l'Islam et votre soutien pour ceux qui le

confessent...(2)"

(1) - Lettre du Gouverneur du Sénégal à l'Administrateur de Diourbel, datée du 1U mai 1925. Dossier
d’Ahmadou Bomba, Archives du Sénégal.
(2) - Cf. Infra , sur la prière du vendredi chez les mourides, p. ^9^
La grande mosquée de Touba fondée en 1930 par Mamadou Moustapha, fils et successeur
d'Amadou Bamba. Le fondateur du Mouridisme sollicita auprès des autorités coloniales
l'autorisation de la construire laquelle lui fut toujours refusée. Son mausolée qui fait l’objet de
pèlerinage périodique se trouve à l’intérieur.

• U59.

Par cette lettre Amadou Bamba révéla que cette mosquée, à


l'état de projet, primait sur celle de Diourbel déjà achevée. Mais la
situation qui prévalait (peut-être faisait-il allusion a sa situation de

seni-détenu), exigeait une telle démarche, c'est-à-dire différer l'édifi- situation qui prévalait (peut-être
faisait-il allusion a sa situation de semi-détenu), exigeait une telle démarche, c'est-à-dire différer l'édifi-
cation de la mosquée de Touba (1).

Contrairement à son attente, l’autorisation lui fut refusée.

Le projet dut être abandonné momentanément. Cependant polariser les activités de ses mourides autour

d'un tel sanctuaire était devenu comme une idée fixe chez Amadou Bamba. Pour y parvenir, il conçut, en

1926, l’i dée de commémorer à Touba la naissance du Prophète. On lui opposa à nouveau un refus à la

demande d’autorisation qu’il formula.


le
Les autorités coloniales eurent/pressentiment que cette manifestation ne serait rien d’autre

qu’une tentative dissimulée de fonder la mosquéjejou de rassembler à l'emplacementoù elle devrait être

bâtie, les matériaux nécessaires à sa construction.

Quelques années plus tard, lorsque les autorités coloniales

se furent rendues compte que le mouvement ne présentait plus un danger

pour elles5 cette autorisation fut accordée.

(1) - Cette lettre, rédigée le 2 Junâdâ I, H, fut enregistrée sous le numéro 5048 du 25 novembre 1925.
Voir annexe. Par ailleurs, après l’entretien qu’Amadou Bamba eut avec le Gouverneur général
qui le convoqua à Dakar, celui-ci, dans une lettre confidentielle qu’il adressa, le 31 mars 1921,
au Gouverneur du Sénégal, s’était montré ferme dans cette décision qu'il allait prendre : Il
est bien
entendu que ces déplacements d'Amadou Bamba ne sont pas un acheminement vers une
réinstallation à Touba. Sa résidence reste fixée à Diourbel, et c’est Diourbel que lui ou son
entourage doivent mettre a exécution leurs projets grandioses de mosquée et de constructions
diverses". Voir ennexe^II,

.460.

On commença à creuser les fondations un vendredi matin, 12 ou 26 Sawwâl 1350 H. (1). Au

quatrième vendredi après (2) le calife Muhammad Moustapha, fils aîné du Serigne, assisté de son frère

Bachir MBACKE et du maître maçon (3),procéda à la pose de la première pierre. Ce fut à la troisième

année a^rès la mort d’Amadou Bamba.

3°) LA MORT D'AMADOU BAMBA

Telles étaient les préoccupations majeures du Serigne au moment où, âgé de près de soixante-

quinze ans, il se rendit à la mosquée(U) » un après-midi de samedi, pour diriger la prière de Casr (5h de

1:après-midi). C’était le 16 juillet 1927 (16 muharr°m 13^6). Ce fut l’occasion pour lui de s’adresser

publiquement à ses talibés par un sermon tout autant pathétique que réprobateur. Mais, nul homme ne

pouvait soupçonner que c’était pour la dernière fois.

(1) - Cette date donnée par Muhammad Lamine DIOP, biographe du Serigne, correspond â l’année 1930.

(2) - La date précise est vendredi 17 pu-l-Qa Cda (onzième mois lunaire) de la même année 1350/1930. Cf.
op. cit. Manuscrit I F A N.

(3) - Il s'agissait du nommée Layty NDIAYE.

(h) - De Diourbel. Voir photo ci-contre.


.U61.

Selon Muhammad Lamine MBACKE (1)5 l’un de ses fils et biographe, le Serigne, après avoir

échangé quelques paroles avec ses mourides, se serait adressé à eux en ces termes qu’il puisa dans le Coran :

'’Ho, les gens ! Adorez votre Seigneur, et faites le bien. Peut-être serez-vous gagnants (2)".

Ce meme jour, il présida aux prières du soir. Le lendemain matin il revint présider à la prière

dans la mosquée pour ne plus y revenir.

En effet, il alla s’enfermer dans son carré où nul n’entra sauf son concierge, le nommé Makhtar
SYLLA qui, s la tombée du jour, devait venir lui allumer la lampe. Après avoir exécute cette tâche, il voulut
rester non loin du Serigne corane d’habitude. Mais celui-ci lui dit de partir et ce fut sa dernière parole.

Le lendemain matin, le concierge se présenta au même endroit, mais n’y trouva point le

Serigne qui s’était déplacé dans une autre pièce, toujours au sein du même carré. A quel moment précis ? On

ne saurait le dire avec précision. En tout cas, le concierge qui le perdit de vue depuis dimanche soir, n’osa

rien dire. Il demeura dans la perplexité toute la journée du lundi, 18 juillet. Le lendemain mardi, alors que

les gens s'inquiétaient, il alla en parler au fils aîné du Serigne, lequel, arrivé dans

(1) - C’était le frère consaguin de Mamadou Moustapha, le premier calife du Serigne, plus connu sous le
surnom de Serigne Bâra MBACKE. Voir son manuscrit à l’IFAN.
Nous exprimons ici toute notre gratitude à Serigne Abdoul Aziz MBACKE son calife, pour les
précieux renseignements qu'il a bien voulu nous apporter à ce sujet.
(2) - Le Saint Coran, Hamidullah, XXII, 77, Beyrouth, 1973.

.H62.

le carré, constata lui-même ce qui était advenu. Cela s'était passé dans la nuit de mardi à mercredi.

Après avoir donné des instructions au concierge et au muezzin du défunt, un maure répondant

au nom de Muhammadan, lesquelles instructions consistaient à faire au Serigne le bain rituel et à préparer le

linceul, le futur calife s'en alla informer le Commandant du décès du Serigne. Il était accompagné de son

oncle Balla THIORO. Le Commandant se rendit aussitôt, en leur compagnie, à la maison mortuaire. Il

autorisa l’inhumation à l'endroit de leur choix.

Ainsi, vers deux heures du matin, un très modeste cortège composé de : - Bachir et Lamine,

deux fils du défunt,


- de Makhtar, son concierge

- et de Mouhamadan, son muezzin, accompagna la dépouille du Serigne jusqu'à Toùba où l’on

creusa une tombe entre deux arbres qu* Amadou évoquait souvent dans ses propos. C'est après échange de

vues que cet emplacement avait été choisi à l'unanimité. D’ailleurs, ce fut sur ce même endroit qu’avait été

dressé son mihrâb lorsqu'il présida à la prière de la Tabeski de 1892 (1310), trois ans avant l’exil au Gabon.

Il revint à son oncle maternel,. Serigne Muhammad BOUSSÛ, de diriger la prière sur lui en

présence de vingt-huit cheikh dont nombre de ses fils.

.U63.

Si les événements se furent déroulés ainsi, il serait difficile d'admettre, faute de preuve, la date

du 19, considérée comme date du décès du Serigne, d’autant plus que dès le lundi, le concierge savait que

quelque chose s’était produit. Aussi, la date du 18 juillet paraît-elle plus probable.

On peut toutefois comprendre facilement que la date du 19 figure dans les documents

officiels, étant entendu que le Commandant du Cercle de Baol qui rédigea le constat du décès avait appris

la nouvelle ce meme jour, quoiqu'il manquai^ lui aussi de rigueur quand il notait :
;
'Le marabout s'éteignit sans témoin au cours de la journée du 19 juillet (1927), a une heure

qui n'a pas été déterminée. Il fut découvet, étendu sans vie, sur le sable d'une case où il ni

HIAI t. à se retirer pour ses méditations, par son fils et héritier de prédilection, 14amadou

Moustapha... '' (1)

En définitive, Dieu seul sait à quelle heure et à quel jour le

Serigne a rendu le dernier soupir.

(l) - Cf. V. MDNTEIL, Esquisses sénégalaises, IFAN, Initiations et Etudes Africaines, n° XXI, Dakar,
1966, p. 168.
Mk.
U°) LES ELEMENTS D’USE DOCTRINE NOUVELLE

Les investigations auxquelles nous nous sommes livrés, aussi "bien dans le domaine des

documents écrits qu’au niveau de la tradition orale, ne nous ont pas permis d’apporter des témoignages à ce

sujet. Néanmoins malgré le caractère impondérable de telles données de base, il convient de noter que le

relâchement des moeurs dans cette période de transition, caractérisé par des actes de brigandage chez les

ceddo, d’une part et la culture livresque qui ne semblait accorder aucune part à l’éducation spirituelle des

masses livrées à elies-mêmes, d’autre part, étaient deux facteurs essentiels qui suscitaient souvent les

réactions du Serigne. Dès lors et compte tenu des préoccupations de celui-cijily sied de leur accorder toute

l’importance qu’ils méritent pour être à meme de comprendre un aspect non négligeable de la pensée

d'Amdou Bamba.

Il est souvent difficile de connaître les raisons qui président à la naissance d’une doctrine. Il est
encore plus difficile s’il s’agit d’une Voie mystique où le subjectivisme semble dominer tous les autres rv
facteurs. Ce faisant on ne peut que ccnjectdprsur la naissance de la confrérie religieuse communément
appelée Mouridisme qu’Amadou Bamba créa avant d'aller en exil, en 1895.
Si l'on analyse le comportement d’Ahmadou Bamba vis-à-vis des ./
hommes et des idée’s, on peut considérer que ses prises de position face

A65.

à certains problèmes ne pouvaient signifier qu'une manière plus ou moins voilée de se frayer un chemin

propre. Cependant, il ressort de l'analyse précédente que, du vivant de son père, le Serigne ne pouvait en

aucune manière y parvenir.

Après la mort du père, et l'expérience faite au cours de la ran - donne© qui le conduisit en

Mauritanie, la fondateur du Mouridismc trouva le champs libre pour créer sa Tarïqa dont il esquissa les

grandes lignes dans "Masalik al-Jinân" (le chemin du Paradis). C'est un ouvrage didactique où le Serigne, à

la manière de dazâlî, fait du mélange de tout : théologie, fiqh morale et soufisme. Cependant à la différence

de l’auteur de la Revivification des sciences de la Religion, Amadou Bamba ne fait qu’effleurer les

questions théologiques.
Par ailleurs, s’il s'est largement inspiré du Livre des Quarante sur les Fondements de la

Religion (1), il n’enÿ suit pas pour autant le lim. La logique interne du plan suivi par Ôazâlî dans cet

ouvrage est la suivante : le croyant doit d’abord avoir la foi, (théologie) puis il doit apprendre à s'acquitter

de ses obligations divines (fiqh). Ensuite, il doit s'attacher à améliorer ses pratiques et sa conduite (morale),

et enfin c’est la dernière étape où, pour se purifier, il se doit d’approfondir certaines notions (soufisme).

Quant à l'ouvrage du Serigne, outre les nombreuses redites dues à l'absence de plan, il n'y a pas de

progression dans les chapitres mêmes.

(1) - C’est le titre que Oasalî, l’un de ceux qui ont le plus influencé le Serigne, a donné à un de ses livres
de mélange.

.U66.

L’ouvrage dont nous donnons ci-après un aperçu compte mille cinq cent cinquante deux vers

et fut écrit vers I89U (1312 H. ).

Dans ce traité on trouve des éléments classiques du soufisme, a savoir comment oeuvrer

utilement, consent et quand réciter les litanies, comment endurer les souffrances physiques et leur rôle

dans la formation de la personnalité morale... En définitive,si "Masâlik" reflète les préoccupations

d’Ahmadou Bauiba ”mouride” en 188U, il ne constitue pas pour autant, à proprement parlant, "le

manifeste” du Mouridisme. Car ni les rapports entre maître et disciples, ni les devoirs de ceux-ci envers

leurs condisciples, ni la hiérarchisation au sein même de la doctrine, encore mains le règlement intérieur

de celle-ci, n'y ont trouvé place.

Cependant, Masâlik al-Jinân étant le plus important traité mystique écrit par Ahmadou

Bamba, il convient d'en faire une analyse pour rendre compte approximativement des idées du Serigne à

cette époque.

Après quelques considérations d’ordre général que l'on trouve presque dans tout ouvrage de ce

genre, l’auteur s’en prend aux juristes et autres qui, quoique bien versés dans les sciences islamiques,

dédai- gnent le soufisme. ” Ceux-là ”, disait-il, ” qui s’occupent d’une science qui ne pourra leur être

d’aucune utilité dans 1’Au-delà, seront tous qui ne pourra leur être d’aucune utilité dans 1’Au-delà, seront

tous damnés sur l'ordre du Seigneur ”> Faisant allusion à ses contemporains auxquels il destinait ces

attaques, ou contre-attaques, suivant les cas,


.U6ï.

il poursuivait : ,:De nos jours, il est des gens qui, par haine, méconnaissent la valeur du soufisme, blâment

celui-ci dans leurs écrits; ceux-là doivent savoir que ni l’envie de l'homme de science, ni la sottise de

l’ignorant, ne peuvent rien contre le succès d'un homme doué de raison(1).

Le ton sur lequel s'exprimait le fils de Momar Anta Sali semble refléter et la nature des difficultés

auxquelles il se heurtait et leur importance. En effet, ce qui suit semble tien montrer que la confrérie

mouride, alors objet de vives contestations, comptait surtout des adversaires parmi les grandes personnalités

religieuses "Certains d'entre eux, entendons par là les détracteurs, reprit Ahmadou Bamba, se laissent berner

par leur savoir mécanique et l’importance du nombre de leurs adeptes, à tel point qu'il s’imaginent mériter

une place de choix auprès du Seigneur alors qu’ils ne font que rêver. Plaise à Dieu qu'ils sachent qu'une

simple faucille ne sert à rien à l'affamé, si auparavant il n'a pas "cultivé son jardin".

Après avoir ainsi stigmatisé les détenteurs des sciences islamiques qui s’en prenaient au

soufisme, il en vint aux faux marabouts. Là ses idées et celles d'El-Hadji Malick SY, comme nous le verrons

plus loin, convergent vers le même point, quoiqu'auparavant il ait tenu à donner un conseil sage à l'éventuel

détracteur qui aurait tendance à voir le

(1) - Ahmadou Bamba, ïfesâlik al-Jinân, Dakar, Impr. DIOP s.d; pp. 3Ô-3T.

.1*68.

comportement du soufi sous un angle non orthodoxe parce que non conforme

a l'enseignement des textes : ''Plutôt que de contredire les saints, dites ; que je ne comprends pas leur

langage”, car ils constituent un groupe à part.

Nous extrayons un autre passage toujours du même ouvrage, à propos des marabouts :

"Méfiez vous des Suyüh (marabouts) de notre époque, dit-il la plupart d’entre eux ne sont que des pièges,

d’autres cherchent sans vergogne la dignité. Ainsi n’ayant reçu aucune formation leur permettant de

distinguer ce qui est obligatoire dans la religion de ce qui ne l'est pas, ils constituent une source de mal
par excellence. Il en est même qui prétendent être de parfaits "amis de &ieu" (walî) pour la simple raison

d’avoir beaucoup étudié ou lu (1).

Ahmadou Bamba n’en reste pas là avec les marabouts de son époque ; "Certains parmi

eux, poursuit-il, vont jusqu’à se déclarer être parvenus au but en se dispensant de faire les prières

canoniques avec toutes les conséquences graves que cette attitude comporte. C’est le résultat d'une fausse

interprétation du terme >!yaqîn:t à la fin de la sourate Al- Hijr (2), terme auquel ils donnent volontiers le

sens de certitude alors qu’il signifie la mort. Les faux marabouts sont nombreux. Aussi ne devras- tu

jamais te soumettre à quiconque sans l'éprouver . Tu sauras ainsi éviter l'inexpérimenté et le cupide." (3)

(1) - Op. cit. p. Ï9 (2) - Coran XV, 99-

(3) - Cf. Voir supra, p. 153 et suiv. pour comparer avec El Hadji Malick SY.

.469.

Enfin venons-en à la dernière partie qui semble réhausser la valeur des sciences islamiques,

pourtant attaquées au début. Ahmadou Bamba paraît vouloir dire que l'enseignement de la ?ari Ca

constitue le moyen le plus sûr : 'Au cas où un véritable maître te fait défaut, tu
devras te cramponner à l’enseignement de la loi

islamique (sariCa) avec modération (1). Cela laisse supposer que

si la rédaction de l’cirrrage ne s’est pas étalée sur plusieurs

années;, la pensée de l'auteur semble à tout le moins, avoir

subi quelque évolution.

Telle est l’économie de l'ouvrage clé de l'oeuvre d'Amadou Bamba. Son intelligence permet

de connaître la pensée religieuse du Serigne. Le reste étant constitué par des méditations, des

panégyriques et quelques petits ouvrages didactiques de fiqh et de grammaire, nous nous dispensons

d’en faire l'analyse. Signalons toutefois que pour se faire une idée précise des ouvrages, l'on peut se

reporter utilement à la brillante thèse que Fernand DUMONT a consacréeau fondateur du

Mouridisme(2).

( 1 ) - Op. cit. p. 81

(2) - La pensée religieuse de Amadou Bamba, N.E.A., Dakar-Abidjan, 1975.

• /.

TENTATIVES DE REDRESSEMENT

La naissance virtuelle du Mouridisme coïncida avec les débuts d’une vie tourmentée pour le

fondateur. Trente-deux années d’épreuves partagées entre l'exil et la résidence forcée, voilà ce qui ne

pouvait pas manquer d’affecter et la doctrine et les adeptes de cette confrérie.

Contraint de finir ses jours à Diourbel, village où le Mouridisme

vit officiellement le jour, Amadou Bamba venait à peine de passer quatre ans auprès
de ses disciples, qu’il s'aperçut que nombre de ces derniers
s'écartaient peu à peu du chemin qu’il leur avait tracé. Cette
déviation provenait-elle de l’absence prolongée du maître ou fallait-il y voir le résultat de l'omission de l'instruction des
devoirs religieux dans l’éducation de ses disciples ? On peut considérer l'un comme l’autre cas, car le caractère du
redressement envisagé par le Serigne nous autoriserait à penser à une méconnaissance des devoirs religieux chez ses
adeptes.
J
Il semble dès lors logique de supposer que les disciples mourides, en.raison de leur

compréhension incomplète des fondements de l'Islam, interprétaient erronément le langage mystique qu’on

leur tenait et les traités qu'ils lisaient. Pendant l'absence du Serigne, certains d’entre eux se seraient fondés

sur les paroles de ce dernier pour se dispenser définitivement des obligations divines telles les ablutions, la

prière, la zakât, le jeûne du Ramadan et du pèlerinage a La Mecque. Autant d'attitudes que le Serigne

s’employa délibérément à corriger par des moyens appropriés comme nous allons s'employa délibérément à

corriger par des moyens appropriés comme nous allons le voir.

Mettant l’accent sur les distances prises par Les Mourides par

rapport au pèlerinage aux Lieux Saints de l’Islam, Cheikh Anta Diop fait remarquer : >

.U?1.
”Au lieu qu'il fût expressément recommandé de faire le pèlerinage à La Mecque, compte tenu

des obligations matérielles que l'on doit remplir vis-à-vis de sa famille pour être apte à réaliser un tel voyage,

le Mouridisme créa des lieux saints sur le plan local : Diourbel, résidence d'Ahmadou Bamba, avec sa

mosquée, était le substitut de La Mecque du vivant du Marabout"(tjpeut-être »fallait-il tenir compte, pour

comprendre les motivations de cet état de fait, d'autres considérations d'ordre matériel, comme le dit Cheikh

Anta DIOP.

En tout cas, il s’avéra difficile de corriger chez les Mourides


de telles habitudes qui étaient devenues même une tradition. Ainsi, les efforts de redressement déployés par

le Serigne se révélèrent, à brève échéance, -il était en résidence surveillée et devait mourir une décennie par

la suite- insuffisants pour les ramener sur le droit chemin. "Après sa mort, c’est Touba, le lieu où il est

enterré. Ainsi, poursuit l’auteur de 1’Unité Culturelle de l’Afrique Noire, de 1900 à 1935, aucun Mouride

n'accomplit le pèlerinage à La Mecque ; l'idée de le faire n ’arriva a personne, meme pas au créateur de la

secte. Cheikh Anta, le plus indépendant de tous les jeunes frères d'Ahmadou Barnba, n’a pensé à le faire

qu'après le décès d’Ahnadou Bamba*' (1).

C’est là l’une des conséquences les plus immédiates de tout système d’éducation spirituelle

fondé sur le personnalisme.

(1)- pp. cit, p. 130.


Les Mourides pensaient avoir compris que, pour plaire S Dieu,

l'adepte pouvait se dispenser du culte s’il offrait ses services à son maître Ainsi la prière canonique perdait

sa signification profonde, la zakât revenait de droit aux marabouts qui se subtituaient aux ayants droit cités

dans le Coran à la sourate IX, verset 60. En ce qui concerne le jeûne du Ramadan, le disciple pouvait s'en

acquitter en payant une modique somme d'argent annuelle à son marabout (1). De même, il se dispensait du

pèlerinage à La Mecque en se rendant â la concession du marabout ou en effectuant un séjour de quelques

jours près de son mausolée è Touba.

Les écarts, sinon hérétiques du moins hétérodoxes, ont amené a dire que le Mouridisme était
une "wolofisation de l'Islam".

Voila comment, a force d’interprétations personnelles, des Mou- rides en étaient arrivés à un

point où Ahmadou Bamba dut lui-même intervenir pour les conformer aux recommandations du Coran.

De surcroît, cette situation était aggravée par des propos attribués au Serigne meme. Avant

de parler des réactions de ce dernier face à une situation aussi critique, qu'il nous soit permis de donner, à

titre purement indicatif, la traduction d‘un écrit illustrant bien ce dont il vient d'être question :

"Avantage. Il [_ Amadou Bamba__/ disait en substance : mes adeptes

(j) - Nous avons vu à Dakar, en 1955, un collecteur qui prélevait 50 francs par personne. Un père de fami
Ile devait payer pour chacun de ses enfants. On nous dit que c.'étaient des Baye Fall. Voir infra, p.501 sq.
Sur les ayants droit, cf. infra, p. U82.

. U7 3.- de
sont Quatre catégories :

a) Des adeptes qui m'offrent leurs services et rendent le culte à Dieu. Ceux-là entreront au

Paradis, sans jugement ni en ce monde, ni dans l'autre.

b) Des adeptes qui m'offrent leurs services sans adorer le Seigneur. Ceux-là entreront au

Paradis mais après avoir été jugés ici-bas.

c) Des adeptes qui ne rendent pas le culte à Dieu et ne m'offrent pas leurs services, ceux-là

sont indiscutablement des menteurs.

d) Des adeptes qui rendent le culte à Dieu mais ne m'offrent point leurs services, ceux-là se

trompent discrètement. Il a donné l'ordre que tout le monde en soit informé" (1).

Peut-on croire qu'Amadou Bamba ait tenu de tels propos à ses disciples ? Nous répondrions

par la négative pour deux raisons : d’abord le style de cette note trahit une certaine liberté du rédacteur qui,
non seulement a rédigé en style indirect, mais dès le début s’est réfugié derrière la vague expression en

"substance", ensuite son oeuvre.

Le Serigne fut surpris quand il apprit que certains de ses disciples se dispensaient de leurs
obligations religieuses. Pour corriger cette situation, due vraisemblablement aux distances prises par ses
adeptes à l'égard de l'étude des sciences islamiques, ce qui pouvait conduire à (1) - Ce papier nous a été
remis à Dakar, le 22 janvier 19T2, par Serigne Mamadou GUEYE, du Dâra Kamil à Diourbel. marabout
nous apprit que son père faisait partie des scribes d fAmadou Bamba.

l’hétérodoxie, il jugea que la meilleure solution consistait à rendre obligatoire pour tous l'acquisition de

telles sciences. A ce sujet, Amadou Bamba rédigea une lettre ouverte à Diourbel, en 1912, et l'envoya

partout où il avait des disciples. En voici le texte selon l’un de ses ha- giographes (1) : ''Puis il (Amadou

Bamba) adressa à tous les Mourides (ses adeptes) ces conseils désintéressés en ces termes :

"De moi à tous les Mourides des deux sexes une salutation agréable qui les préserve du mal

et leur procurera la paix et le salut dans ce bas monde et dans l’Au-delâ grâce à la dignité de 1'Envoyé

d’Allah -Que Dieu répande sur lui le salut et la paix et le bénisse ainsi que sa Famille et ses Compagnons.-

Ensuite,je recommande à tous ceux qui, pour l'amour de 3eu, se sont attachés à moi,

d'apprendre la théologie, les règles de la purification de la prière, du jeûne... et de connaître tout ce qu’un

musulman responsable est tenu de faire. Je me suis chargé de rédiger pour vous, les deux sexes, des

ouvrages qui traiteront de tout cela pour la face de Dieu le Très-haut. Que le salut, la miséricorde et la

bénédiction de Dieu soient sur vous".

Ainsi de par son contenu, cette lettre semble révéler une évolution certaine dans la pensée

d’Amadou Bamba et précisément dans sa pédagogie

(1) - Mbuhamniad Lamine DIOP, op. cit. , pp. 30,31.


-U75.

AJI nçrstique des années 1885 se substitua un professeur prônant la vertu des sciences à la manière d'El

Hadji Malick Sï. Fallait-il, selon le Serigne, commencer par l’éducation spirituelle pour terminer par les

études proprement dites des textes ou bien ce revirement était-il dicté par la situation concrète dont nous

venons de parler ? En tout état de cause, la mesure prise par le Serigne modifia profondément comme nous

allons le voir, la structure de la confrérie.

Cette solution qu'Amadou Bauib a/apportée comportait sa propre nystique et ne tarda pas à

porter ses fruits. En effet, les dignitaires de la confrérie ..concernés au premier chef, s’attelèrent à la tache.

Pour expliquer aux adeptes les motifs de cette fameuse lettre en 1912, ils ressuscitèrent les dâra où ils

dispensèrent en marge de l’enseignement coranique, l’enseignement religieux traditionnel. Ainsi le culte

excessif de la personnalité qui aurait amené certains Mourides à l’hérésie, s’atténua en partie grâce à l'action

du fondateur même du Mouridisme.


La mosquée d’Amadou Bamba à Diourbel, située â
une trentaine de mètres de sa résidence-
.M6.
Il nous paraît fort légitime de considérer la situation déplo

rable qu'à connue Amadou Bamba durant toute la seconde moitié de sa vie comme un facteur décisif

pouvant expliquer en partie le comportement de certains de ses disciples allant vis-à-vis des obligations

coraniques jusqu’à une indifférence que le Serigne chercha à changer. En effet, pour avoir été contraint par

les autorités coloniales à résider tout près d'elles, le Serigne bien qu'ayant construit une mosquée à

Diourbel, n'y a jamais célébré la prière du vendredi. De surcroît, il n'autorisa jamais ses adeptes à la

célébrer.

Tout comme Cheikh Hamallah le fera, l'illustre maître invoquait

le' motif suivant : ne jouissant pas d'une liberté physique totale à cause des contraintes exercées sur sa

personne par les colonialistes français, tout-puissants à cette époque, il en venait à se considérer comme

prisonnier. Or, un prisonnier reste dispensé de la prière du vendredi ; il doit la rem- placer par une pnere du

zuhr à quatre rak a. Par ailleurs, la presence des infidèles créant dans la ville une atmosphère d'insécurité,

le fondateur du Mouridisme estima que ses adeptes pouvaient également bénéficier de la même dispense.

L’attitude du Serigne vis-à-vis de cette obligation suscita de nombreuses réactions dans le

pays. Une affaire d’une telle nouveauté ne pouvait laisser indifférents les autres marabouts et lettrés vivant

hors

de son empire. Les uns et les autres condamnèrent ce recours à l'Ijtihâd (interprétation personnelle) qu'ils

qualifièrent d'hérétique, citant quelques fradît du Prophète à l’appui. Ses disciples, jouissant pourtant de la

liberté, imitèrent son acte. Ainsi l'affaire prit des dimensions toutes particulières.

Au lendemain de la mort du grand Serigne, son fils aîné et successeur, Mouhamadou-

Moustapha,ne tarda pas à inviter les Mourides résidant à Diourbel à célébrer la prière obligatoire du

vendredi. Il avait auparavant consulté le grand savant, El Hadji MBACKE BOUSSO, sur l'opportunité de

célébrer cette prière. Celui-ci confirma le caractère obligatoire de cette dernière.

Aussi pour mieux informer les Mourides du caractère impérieux de ce devoir, le nouveau

calife fit-il donner de larges informations qui diatipèrent toutes les équivoques relatives à ce sujet. Par la
suite, Mou- hammadou Lamine DIOP, l'un des célèbres biographes d’Amadou Bamba, qui assumait dans la

mosquée de Diourbel les fonctions d'imam, préconisa la rédaction d'une épître traitant de la prière du

vendredi. Il en confia la rédaction à Serigne Moulaye BOUSSO, fils d’El Hadji MBACKE BOUSSO de

Touba.

Dans cette seconde épître, l’auteur, après avoir fait l'historique de la prière du vendredi, eut

recours successivement au Coran, à la

.llïô.

Sunna et a l'Ijma pour justifier son caractère obligatoire, avant de s'attarder sur les modalités de sa

célébration. Cet ouvrage intitulé "Kitâb bugyat al-musallin al-hasa fi muta alliqât salât al-jumu a ou "le sou-

hait du fervent orant sur la prière du vendredi" (1) contenait, parmi les nombreux hadit cites par l’auteur,

celui de Muslim, rapporte par Abd Allah ibn Mas ûd -Que Dieu l'agree- : "Le Prophète -Que Dieu répande

sur lui le salut et la paix- a dit à propos des gens qui ne célèbrent pas la prière du vendredi :

"J’allais prendre la résolution de charger quelqu'un de diriger les prièreset faire incendier les

maisons de tous ceux qui n'assistaient pas aux prières du vendredi".

En définitive, il est permis de penser que si l’exilé du Gabon avait adopté une telle attitude,

c'était surtout pour protester contre les vexations que lui firent subir les autorités coloniales. Il se persuada

que sa situation était identique â celle d'un musulman vivant dans un pays tenu par l’ennemi etdans une

insécurité telle que ses fidèles ne pouvaient accomplir convenablement leurs devoirs religieuxC2).

La détermination ferme et même audacieuse manifestée par le calife Moùhamadou

Moustapha, de réunir cette sorte de consensus dont il tira

(1) - lmp. A. DIOP, Dakar, 1959, 10pp.

(2) - A comparer avec Cheikh Hamallah qui, lui pratiquera la prière abrégée.
Voir infra, p. ^04.
.1*79.

ce fatwâ, rétablit aussitôt 1’ordre et a très largement contribué au redressement des Mourides qu'avait

entrepris le Serigne une vingtaine d'années auparavant. C'est, il faut le signaler un exemple typiquement

singulier dans l’histoire de l'Islam au Sénégal, le conformisme étant de mise, dans ce domaine surtout. L’on

ne dcit pas perdre de vue le rôle efficace des BOUSSO, cousins du calife, réputés pour leur attachement

strict à l'Islam officiel.

Néanmoins, l'on doit s'interroger sur le caractère limité de cette réforme. Etait-ce dû aux

difficultés qui surgirent au sein de la confrérie après la mort du Serigne, relativement au nombre grandissant

des prétendants au califat ? En tout cas le manque d'observance stricte des autres prescriptions coraniques

était presque devenu normal.

Il apparaît ainsi que ce ne sont pas toujours les fondateurs de confréries qui donnent à leur

Voie la structure de leur choix. Aussi, pour les comprendre, les facteurs extérieurs ne sont-ilè pas à

négliger, N» Mou- ridisme, qui demeure profondément marqué par la vie troublée du grand Seri- gne en

est l’une des meilleures illustrations. Cela implique nécessairement de savoir faire le départ entre ce qui

constitue fondamentalement la doctrine proprement dite et tout ce qui lui est étranger. Sans doute, est-ce ce

qu'avait compris le fils et premier calife du fondateur de cette confrérie, lorsqu'il apporta une modification

nécessaire a un état de chose qui pourtant trouvait sa justification dans l'oeuvre de son père (1).

(1) - Cf. supra, p. ^77.

________________________ CHAPITRE XIII

LES TENDANCES ACTUELLES

A. L'ISLAM DANS LES PRATIQUES :

Après l'islamisation effective du Sénégal sous les différentes formes que nous avons
évoquées dans les chapitres précédents, il était logique qu'on s'attendît à des manifestations aussi diverses que
nombreuses de la foi islamique. Parmi ces multiples moyens grâce auxquels la loi du Coran fut
s'introduisit,/diffusée et acclimatée au Sénégal, le mysticisme a le plus marqué la mentalité du musulman

sénégalais. Toutefois, il faut noter que l'affiliation à une confrérie (1) constitue pour ce musulman un élément

catalyseur qui le pousse souvent à observer strictement ses obligations religieuses. Aussi, nous paraît-il opportun

d'émettre d'abord quelques considérations relatives à l'observance des obligations canoniques, tributaire dans une

large mesure de l’impact du mysticisme, avant de parler des conséquences proprement dites, culturelles, sociales,

politiques et économiques.

1°) LES PILIERS DE L’ISLAM :

Les cinq points fondamentaux appelés souvent dogmes, con

fèrent à l'Islam son dynamisme et sa souplesse en raison de leur simplicité.

Prescrits tous par le Coran, ces piliers de l'Islam consistent :

(1) On peut estimer l’ensemble des musulmans sénégalais affiliés aux

différents ordres à 90

A81.
a) A croire en 1'Unicité de Dieu et en la mission de

son Envoyé, Muhammad,en prononçant la profession de foi ou la Sahâda (Témoi-


(1) - Faut-il. rappeler que l'élève était considéré corne une source de revenus pour son maître. Et pour légitimer cette
subordination, pour ne pas dire cette exploitation, l’on évoquait souvent quelques versets coraniques et des hadit
auxquels on faisait dire souvent ce que l’on voulait, et parfois de simples sentences puisées dans les ouvrages des
soufis qui ont une conception toute particulière des rapports entre 1'enseignant et l'enseigné.
(2) - Cf. supra, p. 1 2 353.
(3) - Pour les divers thèmes, cf. Amar SAMB, mémoire n° 87, Dakar-IFAN 53H, pages
(U) - Cf. S.M. CISSOKO, Tombouctou et 1‘Empire Songhay, Dakar-Abidian, N.E.A, 1975, p. 197 et suiv.

ration, nous nous contentons de mentionner ici quelques noms : El ïïadji ./ Madior CISSE (ob. 1889), jurisconsulte et

chantre du Prophète ; on lui

doit un ouvrage volumineux de droit malékite. Mor Khoudia Coumba, (ob. 1890) grammairien et lexicologue • il est

l'auteur de la grammaire de l’arabe classique qui, parmi toutes celles qui sont dues aux Sénégalais, demeure la plus

usitée au Sénégal. Ils moururent tous les deux avant la quarantaine. Ahmed NDIAYE Mabèye (ob. 191?) jurisconsulte,

auteur d’un Traité de succession. Madiakhaté Kala (ob. 1902) jurisconsulte, poète et métri- cien q auteur de l’un des
deux traités métriques les plus usités au Sénégal au point qu’ils ont réussi à se substituer a ceux provenant des pays

arabes (1) j Mbacké BOUSSO (ob. )jurisconsulte et astronome. Il a écrit de nombreux traités d'astronomie. Amadou

Bamba (1853-1927) chantre du Prophète, jurisconsulte et grammairien.iEl Hadji Malick Sï (1853-1922)*"