Vous êtes sur la page 1sur 7

TD DROIT DE LA FAMILLE– SÉANCE 3

LE COUPLE ET LE MARIAGE
LES EFFETS DU MARIAGE

1. Madeleine et Pierre sont mariés depuis janvier 2007. Pierre a récemment connu des difficultés
professionnelles et n’a retrouvé un emploi correspondant à ses qualifications et compétences qu’à
Biarritz, alors que le couple résidait jusqu’alors à Lyon. Madeleine fait face aux pressions de Pierre
qui aimerait qu’elle le suive, mais elle n’en a pas envie et préfèrerait rester à Lyon et ne pas
démissionner de son emploi.
Elle s’interroge sur le point de savoir si cette situation est juridiquement possible pour un couple
marié, Pierre sous-entendant que non.
Faits :
Un couple marié depuis 9 ans s’interroge sur la possibilité de résider dans deux villes différentes et
éloignées suite à l’embauche du mari dans une région éloignée de leur domicile. L’époux semble
considérer que non, et insiste auprès de sa femme pour qu’elle quitte son emploi et le suive.
Question :
Le devoir de communauté de vie dans le mariage impose-t-il aux époux de résider au même endroit ?
Majeure :
 Règle de principe : art. 215 CCiv : « Les époux s’obligent mutuellement à une communauté
de vie. La résidence de la famille est au lieu qu’ils choisissent d’un commun accord ».
 Mais : la communauté de vie comporte deux éléments : l’un matériel (la résidence), l’autre
moral (la volonté de vivre une vie maritale). En effet, le mariage est un acte de volonté (cf art.
146 CCiv). Si la cohabitation fait présumer (simplement) la communauté de vie, elle n’est pas
indispensable :
o Les époux peuvent avoir une communauté de vie sans pour autant résider ensemble :
Civ. 1ère, 12 févr. 2014. Cela arrive en règle générale pour des raisons
professionnelles.
o Les époux peuvent même avoir un domicile distinct sans qu’il soit porté atteinte aux
règles relatives à la communauté de vie : Art. 108 CCiv.

Mineure :
En l’espèce, Madeleine et Pierre sont mariés ; ils sont donc soumis aux devoirs et obligations nés du
mariage, parmi lesquels on trouve l’exigence d’une communauté de vie (cf art. 215). Or, le Code Civil
et la jurisprudence distinguent deux éléments de cette communauté de vie : la résidence et la volonté
matrimoniale, ce qui signifie que Madeleine et Pierre ne sont pas obligés de résider au même endroit
dès lors qu’ils conservent leur intention matrimoniale, leur volonté de demeurer mari et femme. La
résidence séparée pour des raisons professionnelles est donc juridiquement possible.

1
Conclusion : aucun obstacle juridique ne s’oppose à ce que Madeleine et Pierre résident l’un à Lyon et
l’autre à Biarritz. Cette séparation ne remet pas en cause leur lien matrimonial dès lors que tous deux
conservent, malgré la distance, leur intention matrimoniale.

2. Dans l’attente de vos renseignements et d’une décision définitive, Pierre est parti seul à Biarritz, en
accord avec Madeleine. La situation à l’origine provisoire s’éternise et depuis quelques semaines
Madeleine s’inquiète. Pierre a pris goût au jeu et y consacre l’intégralité de son salaire. Elle participe
désormais seule aux charges de l’appartement dont ils sont copropriétaires à Lyon et à la location du
studio à Biarritz. La question a bien entendu été évoquée avec son époux, qui considère qu’il utilise à
sa guise les revenus qu’il tire de son activité professionnelle. Il lui reproche d’avoir emprunté 6000€
pour changer de voiture et refuse de participer au remboursement de ce prêt. Elle vous précise que cet
achat lui était nécessaire, qu’elle s’est contentée de remplacer sa voiture très ancienne par un modèle
de même catégorie mais plus récent. Les fins de mois de Madeleine deviennent difficiles, elle envisage
même de mettre l’appartement de Lyon en location pour louer un appartement plus petit, qui lui
coûterait moins cher et serait mieux adapté à ses besoins actuels.
Vous la conseillez.
Dans l’éventualité où elle pourrait obtenir par une décision judiciaire de l’aide de Pierre, vous la
renseignez sur les moyens dont elle pourrait disposer pour le contraindre à exécution.

Principe général.
Une situation conflictuelle est née au sein d’un couple marié. Les époux vivent dans
deux villes différentes depuis plusieurs semaines, et le mari – qui a développé une addiction
aux jeux d’argent – refuse depuis lors d’engager un certain nombre de dépenses, laissant sa
femme payer.
Les obligations nées du mariage permettent-elles à l’épouse de contraindre son mari à
contribuer financièrement à certaines dépenses ?

Majeure :
- Si les époux sont libres d’organiser les conséquences patrimoniales de leur union au
travers du choix d’un régime matrimonial, le Code Civil impose tout de même des
garde-fous aux articles 212 à 226 : ces dispositions créent un véritable régime

2
impératif que l’on appelle régime primaire et qui constitue la substructure de tous les
régimes matrimoniaux.
- Art. 214 CCiv. Met à la charge des époux une obligation de contribuer aux charges du
mariage qui dépend de leurs facultés respectives : « Si les conventions matrimoniales ne
règlent pas la contribution des époux aux charges du mariage, ils y contribuent à proportion de leurs
facultés respectives ».
o Al. 2 : l’époux qui ne remplit pas ces obligations peut y être contraint
- Jurisprudence constante : en cas de séparation de fait : le devoir de contribution ne
disparaît pas (Civ. 1ère, 27 oct. 1976). La séparation de fait laisse subsister les
obligations nées du mariage (Civ. 1ère, 10 mars 1988) jusqu’à ce que le divorce soit
opposable aux tiers (c'est-à-dire accomplissement des formalité de mention en marge
de l’état civil : Civ. 1ère, 7 juin 1989).
- La jurisprudence interprète la notion de « charges du mariage » de manière extensive,
y incluant les dettes ménagères (de l’article 220 CCiv), mais également les dépenses
d’agrément et de loisir (Civ. 1ère, 20 mai 1981). On admettra sans peine au titre des
charges du mariage, les dépenses nécessaires et ordinaires, telles que celles concernant
la nourriture, le logement (V. pour le loyer, Civ. 1re, 7 nov. 1995), l’habillement, es
soins médicaux, les frais de déplacement, les frais de scolarité des enfants, les primes
d'assurance.

Mineure : En l’espèce, on ne sait pas si Madeleine et Pierre se sont dotés d’un régime
matrimonial. Néanmoins, ils sont tout de même soumis aux dispositions impératives du
régime primaire des articles 212 à 226 du CCiv.
En vertu de l’article 214, Madeleine et Pierre sont donc tenus de contribuer aux
charges du mariage proportionnellement à leurs facultés respectives et peuvent, en cas de non
observation de cette obligation, en demander l’exécution par voie judiciaire. Cette obligation
recouvre tant les dettes ménagères que les éventuelles dépenses d’agrément et de loisir.
Leurs relations semblant difficiles, une éventuelle rupture n’emporterait pourtant pas
l’extinction de cette obligation. Tant que le divorce n’a pas été prononcé, c'est-à-dire tant que
le lien matrimonial n’a pas été dissout, le devoir de contribution demeure. En l’espèce,
Madeleine et Pierre n’ont pas divorcé, ni même entamé de procédure. Dans l’hypothèse d’une
séparation de fait, la jurisprudence considère que ce devoir ne disparaît pas.

3
Conclusion : Madeleine peut se tourner vers le juge pour lui soumettre le problème de
contribution de Pierre aux charges du mariage et en demander l’exécution, même si le couple
s’est séparé.

Pourquoi on n’applique pas 220 ? Car il énonce une obligation solidaire des époux aux dettes
ménagères, et pas une contribution entre eux (ça c’est l’art. 214). Vous aviez une jurisprudence là-
dessus dans la fiche de TD, ceux qui ne l’ont pas lue ce seront donc trompés !!!!
Ça veut dire quoi ? 220 permet au créancier de se tourner vers l’un ou l’autre des époux en cas de non
paiement. Mais un époux ne peut pas demander à l’autre de payer certaines sommes sur ce fondement.

Sur le paiement des charges de l’appartement de Lyon.


Les époux sont copropriétaires d’un appartement à Lyon. Avant que le mari ne doive
partir à Biarritz pour son travail, cet appartement était occupé par le couple. Aujourd'hui,
seule l’épouse y réside. Or, le mari refuse de payer les charges afférentes à cet appartement.
Les charges afférentes à l’appartement commun sont-elles soumises à l’obligation de
contribution de l’article 214 ?

Majeure :
- La jurisprudence considère que les charges de copropriété afférentes au logement,
même si le bien est propre à l’un des époux, constituent des dettes ménagères.
- De plus, la notion de charges du mariage est appréciée globalement et inclut les dettes
ménagères, c'est-à-dire les dépenses nécessaires et ordinaires.

Mineure : en l’espèce, les deux époux sont propriétaires de l’appartement. Les charges du
logement s’analysant comme des dettes ménagères qui relèvent du domaine de l’obligation de
contribution aux charges du mariage de l’article 214, les deux époux sont donc tenus d’y
contribuer à hauteur de leurs facultés respectives.
Conclusion : le paiement des charges de l’appartement de Lyon est soumis à l’article 214.
Madeleine et Pierre sont donc tenus tous deux d’y contribuer.

Sur le paiement du loyer de l’appartement à Biarritz.


Pour des raisons professionnelles, l’un des époux doit vivre à Biarritz où il occupe un
logement en location. Celui-ci refuse de payer le loyer, en est-il tenu au titre de l’article 214 ?

4
Majeure :
- La jurisprudence considère que les époux qui ont loué un bien pour l’entretien du
ménage, et donc pas dans l’intérêt exclusif de l’un d’eux, relève de l’article 214.

Mineure : En l’espèce, la location du studio à Biarritz était nécessaire pour la situation


professionnelle de Pierre. Les époux n’étant pas séparés, et donc toujours unis par le lien
matrimonial et par l’intention matrimoniale, ont donc conclu ce bail pour l’entretien du
ménage. Le paiement des loyers constitue donc une charge du mariage qui relève de l’article
214.
Conclusion : l’époux est tenu au paiement des loyers de l’appartement de Biarritz au titre de
l’article 214.

Sur le remboursement du prêt de la voiture.


L’épouse a conclu seule un prêt pour l’achat d’une nouvelle voiture à hauteur de
6000€ ; selon elle, cet achat état nécessaire mais son mari refuse de participer au
remboursement du prêt. Cet emprunt constitue-t-il une charge du mariage qui oblige chacun
des époux à y contribuer ?

Majeure  :
- Les dettes ménagères de l’article 220 sont comprises dans les charges du mariage de
l’article 214.
- Celles-ci ont pour objet l’entretien du ménage et recouvrent par exemple les dépenses
de santé (jurisprudence), les charges de copropriété.
- Sont exclues du champ d’application de l’article 220 les emprunts souscrits par un
époux seul sauf si deux conditions sont remplies :
o Caractère ménager de l’emprunt : jurisprudence
o L’emprunt porte sur des sommes modestes nécessaires aux besoins de la vie
courante 
L’appréciation de ces conditions relève du pouvoir souverain d’appréciation des juges du fond
(Civ. 1ère, 16 avril 1996).
Attention, les opérations d'investissement conformes à l'intérêt de la famille, comme
l'acquisition du logement familial, peuvent intègrer la catégorie des charges du mariage (ce
sont les juges du fond, approuvés par la Cour de cassation, qui décident désormais
fréquemment que le remboursement de l'emprunt contracté pour l'acquisition du logement

5
familial indivis participe de l'exécution, par un époux, de son obligation de contribuer aux
charges du mariage : Civ. 1re 14 mars 2006).

Mineure : en l’espèce, Madeleine a conclu seul un prêt pour l’achat de sa voiture. Elle précise
que cet achat lui était nécessaire, et qu’elle a remplacé sa voiture très ancienne par un modèle
de même catégorie. On peut donc supposer qu’elle a conclu un achat raisonnable.
Toutefois, il a déjà été refusé en jurisprudence d’appliquer la solidarité de 220 à un
contrat d’emprunt pour l’achat d’une automobile (CA Douai, 25 mars 1999). On peut donc
imaginer qu’elle ne pourra pas demander à Pierre de contribuer au remboursement de cet
emprunt.
Il appartiendra aux juges du fond d’apprécier le caractère ménager et nécessaire aux
besoins de la vie courante de cet emprunt. Ils pourront ainsi considérer qu’il s’agit d’une
dépense issue des charges du mariage.
Conclusion : c’est aux juges du fond de déterminer si la conclusion de l’emprunt pour
l’automobile constitue une dette ménagère et donc une charge du mariage susceptible
d’obliger Pierre à contribuer à son remboursement.

Madeleine peut-elle contraindre Pierre à exécution ?

Majeure : La procédure est régie par :


- Les dispositions générales applicables à toutes les procédures familiales (C. pr. civ., art. 1070 à 1074-1)
- Less dispositions concernant les procédures autres que le divorce relevant de la compétence du juge aux
affaires familiales (C. pr. civ., art. 1137 à 1142)
Le juge peut être saisi par une requête adressée au greffe. C’est le JAF qui est compétent. Le
juge qui se prononce sur la répartition contributive des charges du mariage dispose alors d'un
pouvoir souverain d'appréciation. CPC, art. 1074-1 : le jugement ainsi rendu est, de droit,
exécutoire au titre provisoire. L’époux créancier peut donc poursuivre l’exécution forcée.
 Si cela n’aboutit pas, procédure de recouvrement : loi no 75-618 du 11 juillet 1975.
 Si toujours rien : CP art. 227-3 et 227-4 : l’inexécution d’une décision imposant le
versement d’une contribution aux charges du mariage constitue non seulement une
faute civile (pouvant être sanctionnée par le divorce) mais aussi une faute pénale :
abandon de famille.

6
Sur la mise en location de l’appartement de Lyon.
Pour des raisons financières, l’épouse vivant seule dans l’appartement commun de
Lyon souhaite mettre celui-ci en location et louer un appartement plus petit pour elle. Le peut-
elle ?
Majeure :
- L’appartement constitue-t-il le logement familial ? 215 al. 2 : « La résidence de la
famille est au lieu qu’ils choisissent d’un commun accord ».
o Jurisprudence : les juges du fond décident souverainement du lieu où se trouve
le logement principal des époux (Civ. 1ère, 22 mars 1972)
- L’épouse peut-elle le mettre en location sans l’accord de son mari ? 215 al. 3 : « Les
époux ne peuvent l’un sans l’autre disposer des droits par lesquels est assuré le
logement de famille […] » sous peine de nullité.
o Ça veut dire quoi ? Obligation d’accord commun pour les actes de disposition.
Pour la jurisprudence, ce texte vise les actes qui anéantissent ou réduisent les
droits réels ou les droits personnels de l'un des conjoints sur le logement de la
famille.
o Délai de l’action ? 215 al. 3 : 1 an à partir du jour où il a eu connaissance de
l’acte.
Mineure : en l’espèce, l’appartement de Lyon a constitué pendant de nombreuses années la
résidence commune des époux, il peut donc s’analyser comme le logement familial, le mari
l’ayant uniquement quitté pour des raisons professionnelles.
Il est donc soumis aux dispositions de 215 qui impose à l’époux souhaitant accomplir seul un
acte de disposition sur le logement d’obtenir le consentement de son conjoint. La
jurisprudence considère de surcroit que le bail consenti par un époux sur la résidence de la
famille constitue un acte de disposition soumis à 215 al. 3 (Civ. 1ère, 16 mai 2000).

Conclusion : Madeleine doit donc obtenir l’accord de Pierre pour mettre l’appartement
commun en location, sinon elle risque la nullité de l’acte si Pierre la demande.

Vous aimerez peut-être aussi