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EMISSION DU 3 NOVEMBRE A 20H SUR RADIO PLURIEL :

PRÉSENTATION DU LIVRE
« LETTRES PARISIENNES. HISTOIRES D’EXIL »
NANCY HUSTON, LEILA SEBBAR.

Pour quelles raisons un écrivain exilé de son pays d’origine, (en l’occurrence
le Canada anglais) choisit-il de ne pas écrire dans sa langue maternelle, mais
dans la langue de son pays d’exil ?

C’est à cette question, entre autres, que Nancy Huston répond, dans un livre qu’elle
a coécrit avec l’écrivain Leila Sebbar. Ce livre, c’est Lettres parisiennes : autopsie de
l’exil. (1986 pour les éditions Bernard Barrault, 1999 pour la collection J’ai lu.)

Pendant deux ans, de 1983 à 1985, ces deux femmes, qui se sont rencontrées à
Paris dans les mouvements féministes des années 70, s’écrivent des lettres dont le
thème est l’exil. Leila Sebbar, je l’ai présentée lors de la dernière émission, est née
en Algérie dans les années 40 et a émigré en France pour étudier. C’’est aussi le
pays où elle vit et publie ses livres.

Nancy Huston est née, elle, au Canada anglais dans les années cinquante et a
émigré en France, elle aussi pour étudier le français. C’est une exilée volontaire. Elle
n’avait pas l’intention de rester, juste venir étudier à Paris puis repartir, mais
finalement, elle est restée. Sa langue d’origine, sa langue maternelle est donc
l’anglais, mais tous ses romans, ses essais, ses livres pour enfants sont écrits en
français.
Le français, elle l’étudie au Canada, en tant que lycéenne et étudiante. Elle n’arrive
donc pas en France sans ne rien connaître ni à la culture française ni à la langue. Il
n’empêche, le français n’est pas sa langue maternelle mais c’est cette langue qu’elle
choisit comme langue d’écriture. Elle explique pourquoi dans ses lettres à Leila
Sebbar.

Tout d’abord, « sa venue à l’écriture est intrinsèquement liée à la langue


française ». Ce n’est pas qu’elle trouve cette langue plus belle ni plus expressive que
la langue anglaise, mais c’est une langue étrangère, dont le caractère étrange
stimule sa réflexion. Elle raconte par exemple que même lorsqu’elle doit écrire un
article en anglais, elle le rédige d’abord en français pour le traduire ensuite, car sans
cela, dit-elle, elle aurait l’impression de se noyer dans « des évidences
trompeuses ». Le français, parce qu’il ne lui est pas naturel, parce qu’il ne va pas de
soi, ni dans la syntaxe, ni dans le vocabulaire, ni surtout dans le style, l’oblige à
s’interroger, à aiguiser sa réflexion, à stimuler sa curiosité. C’est en français qu’elle
a trouvé des choses à dire, à partir du moment où était aboli « le faux naturel de la
langue maternelle. »
Elle dit aussi qu’elle n’entendait plus sa langue maternelle. Elle avait tellement écrit
pour ses études universitaires que cette langue l’habitait « comme un poids mort. »
Elle n’était plus vivante. Les mots français à sa disposition étaient moins nombreux,
mais « ils avaient un goût, ils étaient vivants, elle les agençait en jouant sur les sons,
comme si elle bâtissait une sculpture musicale. » Ecrire dans cette langue étrangère
était donc retrouver une musique qu’elle n’arrivait plus à entendre en anglais.
Nancy Huston explique aussi qu’écrire dans une langue qui ne va pas de soi, c’est
prendre du recul, se mettre à distance et mettre à distance ses émotions, ses
névroses. De même que l’étranger a toujours un regard oblique, voire ironique sur
les coutumes du pays qui n’est pas le sien, Nancy Huston utilise une langue
étrangère pour voir autrement, avec une certaine friction, ironie ce qui est le plus
intime chez elle, ses histoires, son imaginaire, ses névroses. Ecrire en français est
pour elle un double éloignement. D’abord l’éloignement lié au travail de l’écriture.
L’écrivain s’éloigne du mouvement agité de la vie pour se mettre en retrait et même
s’il écrit dans un café bruyant, il se place dans une bulle solitaire où il retravaille les
choses. Mais Nancy Huston avait besoin de plus, elle avait aussi besoin de
l’éloignement de la langue, elle avait besoin de « rendre ses pensées deux fois
étranges, pour être sûre de ne pas retomber dans l’immédiateté, dans l’expérience
brute, sur laquelle elle n’avait aucune prise. »
Enfin, la dernière raison, qu’elle exprime dans sa dernière lettre à Leila Sebbar, est à
mon avis la plus intéressante. La langue française la protège. Ce n’est pas la langue
familière de ses proches : son père, sa mère, ses frères et ses sœurs. Ce n’est pas
la langue de sa famille. Elle peut donc tout dire en toute impunité. Il faut savoir que
les sujets de prédilection de Nancy Huston, dans ses romans, sont justement la
famille, les relations entre les parents et les enfants, entre les sœurs, entre la mère et
ses enfants. L’autocensure existe chez les écrivains. Ils cherchent à atteindre une
certaine vérité, mais le fait de se savoir lus par la famille proche peut créer une gêne.
Ils peuvent ne pas oser aller au bout de ce qu’ils pourraient ou devraient dire. Nancy
Huston, dans cette langue d’adoption qu’est le français, se sait hors d’atteinte,
totalement libre. Bien sûr, c’est une illusion, elle en est consciente, puisque ses
œuvres sont de toute façon traduites en anglais, mais c’est une illusion, un
subterfuge dont elle a eu besoin pour se mettre à l’écriture.
On voit donc que le français est pour elle une stimulation intellectuelle et créative,
une mise à distance de ses propres émotions, une protection contre la petite fille
qu’elle a été et une liberté totale. Liberté d’autant plus grande que l’emploi du
français n’a en France aucune connotation politique, à la différence de ce que
peuvent vivre les Québécois.

Bien sûr, cela ne se fait pas sans difficultés : tout d’abord Nancy Huston affirme que
le français ne sera jamais une deuxième mère, mais une marâtre. Elle définit sa
langue d’adoption à l’aide d’un vieux mot, un mot des contes de notre enfance, mot
qui n’est pas dénué de violence : la marâtre, c’est celle qui martyrise les enfants du
mari. Nancy Huston serait –elle masochiste ? Ce mot indique en tout cas que la
relation qu’elle a avec sa langue d’adoption n’est pas si simple, si facile, si aisée que
cela.
Elle s’en rend d’autant plus compte qu’elle constate avec angoisse que sa langue
maternelle « s’atrophie comme un organe trop longtemps engourdi. » Son
vocabulaire anglais s’effrite de plus en plus. A force d’enseigner l’anglais, elle ne sert
plus que des mots qui figurent dans les manuels de langue et quand il lui arrive de
lire Shakesperare, Joyce, Djuna Barnes, ou même le New york Times « elle
redécouvre avec effroi des centaines de mots courts, étincelants qui ne font plus
partie de son vocabulaire anglais et dont elle ne connaîtra jamais l’équivalent en
français. »
Lorsqu’elle séjourne au Canada, elle éprouve une sensation de flottement entre
l’anglais et le français, sans véritable ancrage dans aucune des deux langues. Elle
sent qu’elle est loin d’être parfaitement bilingue. Elle se sent donc mi-lingue, ce qui
pour elle, toutes proportions gardées n’est pas loin de l’analphabétisme. N’est-elle
pas en train de perdre sa langue d’enfance, sa langue maternelle, alors qu’elle n’a
pas la certitude de maîtriser parfaitement le français ?

Que nous apprend donc l’expérience de Nancy Huston au sujet de la question du


bilinguisme ?
Bien sûr Nancy Huston est écrivain, donc par définition elle fait des mots, du langage
son outil de travail, ce qui n’est pas le cas de tous les bilingues. De plus, elle a sa
propre histoire qui fait d’elle un individu singulier, qui ne peut être pris comme
modèle. Enfin elle choisit de s’exiler, ce qui n’est pas le cas de tous les exilés.
Cependant elle nous montre que la langue d’origine n’est pas toujours un havre de
paix réconfortant, que la langue de l’autre peut être une liberté pour soi-même, que
le bilinguisme contient en lui-même la possibilité de la perte, qu’aller vers la langue
de l’autre, surtout quand on a quitté son pays, qu’on ne vit plus dans son pays
d’origine, c’est irrémédiablement perdre un peu de ce qu’on a été.

Pour conclure, je dirai que ce livre complète le livre de Leila Sebbar, L’arabe comme
un chant secret . Il complète aussi un autre livre Une enfance d’ailleurs, dans lequel
Leila Sebbar et Nancy Huston, encore elles, rassemblent les souvenirs d’écrivains
étrangers mais ayant émigré en France et qui écrivent, soit en français, soit dans leur
propre langue.

Anne RICHET