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34 L A R E V U E D E P R O PA R C O TROISIÈME TRIMESTRE 2020

LE SECTEU R I N DU STR I E L
À L’HE U R E D U
D É VELOPPEME N T D U R A BLE   :
Q U EL S E N JE U X   ?

COVID-19    E M P L O I     T R A N S I T I O N É N E R G É T I Q U E 

    MADE IN    A C C O M PA G N E M E N T T E C H N I Q U E
34
Une publication de Proparco,
Groupe Agence Française de Développement,
TA B L E DE S MAT IÈ R E S
société au capital de 693 079 200 €

151, rue Saint-Honoré, 75001 Paris - France


Tél. (+33) 1 53 44 31 07
Courriel : revue_spd@afd.fr
Site web : www.proparco.fr
Blog : blog.secteur-prive-developpement.fr
04 C O N T R I B U T R I C E S 30 É T U D E D E C A S
ET CONTRIBUTEURS
Directeur de publication  Grégory Clemente
Dolidol : l’atout du « Made in Morocco »
Par Jalil Skali
Fondateur  Julien Lefilleur

Directrice de la rédaction 06 C A D R A G E 32 F O C U S
et rédactrice en chef 
Laurence Rouget-Le Clech Pas de miracle dans le développement Indications géographiques et labels de
économique de l’Asie, de l’industrie ! qualité : des outils efficaces pour faciliter
Rédacteur en chef exécutif  Par Jean-Raphaël Chaponnière l’accès des PME industrielles aux marchés
Romain De Oliveira et Marc Lautier Par Fabio Russo

Comité éditorial
Axelle Bergeret-Cassagne,
Christel Bourbon-Seclet, Laure Bourgeois, 11 A N A LY S E
36 A N A L Y S E
Myriam Brigui, Marianne Cessac,
Fariza Chalal, Johann Choux, Christophe Les questions clés des politiques Impacts à court terme de la crise Covid-19
Cottet, Xavier Echasseriau, Pierre Forestier,
Thomas Hofnung, Djalal Khimdjee, dans l’industrialisation africaine sur l’industrie manufacturière en Afrique
Olivier Luc, Elodie Martinez, Gonzague Par Pierre Jacquemot Par Michaël Goujon et Édouard Mien
Monreal, Gregor Quiniou, Françoise Rivière,
Laurence Rouget-Le Clech,
Bertrand Savoye, Camille Severac,
Hélène Templier, Samuel Touboul,
Baptiste Tournemolle, Hélène Verrue
16 FOCUS
42 A N A L Y S E
Industrie et climat : compatibles  ? La diversification des chaînes
Advisory board Par Gilles David
Jean-Claude Berthélemy, Paul Collier, d’approvisionnement entraînée par la
Kemal Dervis, Mohamed Ibrahim, Covid-19 profitera-t-elle à l’Afrique ?
Pierre Jacquet, Michael Klein, Nanno Kleiterp,
Ngozi Okonjo-Iweala, Jean-Michel Severino, Par Franziska Hollmann
Bruno Wenn, Michel Wormser 20 O P I N I O N
Industrie textile : vers un nouveau modèle 46 F O C U S
Conception et réalisation LUCIOLE
économique pour enrayer les violations
des droits humains au travail Renforcer la compétitivité des
Crédit photo (couverture)  Par Nayla Ajaltouni
Fabien Dubessay/AFD exportations dans le secteur du textile
et de l’habillement pour les pays en
Traduction  Jean-Marc Agostini, développement
Neil O’Brien/Nollez Ink, Sam O’Connell 24 É T U D E D E C A S Par Matthias Knappe

Participer à la lutte contre la Covid-19


Secrétariat de rédaction
( : ? ! ; ) D O U B L E P O N C T U A T I O N, et diversifier ses activités : le cas de
www.double-ponctuation.com la SERMP au Maroc 50 E N S E I G N E M E N T S
Par Badre Jaafar
Impression sur papier certifié PEFC 70 % DU NUMÉRO
Pure Impression – ISSN 2103 3315
Dépôt légal 23 juin 2009
26 C H I F F R E S - C L É S Romain De Oliveira et Amélie Pierre Milon
ÉDITO

L
es débats sur les effets de la mondialisation, autrefois réservés aux éco-
nomistes, intéressent désormais davantage de citoyens. Ils interrogent
nos façons de consommer et d’échanger des biens industriels dans
un monde interconnecté, et mettent en lumière les préoccupations
grandissantes à l’égard des enjeux climatiques. Panacée d’une Afrique
en manque d’emplois ? Miracle asiatique ? Responsable du changement climatique ?
Outil d’une (in)dépendance et d’une résilience nationale ? Si l’industrie est l’objet de
nombreuses controverses, elle est aussi souvent présentée comme une étape indis-
Grégory Clemente pensable au développement économique.
Directeur général,
Proparco
Dans ce contexte, le Groupe AFD, via Proparco (sa filiale dédiée au financement du
secteur privé), a pris le parti de soutenir des projets privés rigoureusement sélec-
tionnés dans des secteurs industriels porteurs : biens de consommation, emballage,
textile, matériaux de construction, notamment. L’accompagnement de ces secteurs
suppose d’encadrer de façon stricte les risques environnementaux et sociaux induits.
C’est pourquoi Proparco se concentre sur un nombre restreint d’acteurs connus pour
leurs bonnes pratiques et sélectionne des projets à fort impact, autour de thèmes
tels que l’efficacité énergétique, la création d’emplois décents et la mise à niveau des
pratiques environnementales aux standards internationaux. Dans cette perspective,
Proparco fait le choix d’accompagner les acteurs de certains secteurs vers leur tran-
sition énergétique (le ciment) ou vers le progrès social (le textile).

Les enjeux liés aux secteurs industriels demeurent complexes et multiples. Ils conduisent
à s’interroger sur les transformations nécessaires pour encourager le respect de normes
sociales et environnementales exigeantes, garantes d’un développement durable et
plus équitable (création d’emplois décents, utilisation de technologies propres, inno-
vations partagées). Ces transformations participent de la mise en œuvre de l’Accord
de Paris pour la préservation de l’environnement. La crise sanitaire et économique
provoquée par l’épidémie de Covid-19, en plus de mettre à l’épreuve les économies
du monde entier, est venue exacerber l’acuité de ces questions.

Dans cette édition de la revue Secteur Privé & Développement, Proparco se propose,
sans prétendre à l’exhaustivité, d’éclairer ces thématiques en laissant la parole à des
chercheurs, entrepreneurs, ONG ou spécialistes de l’assistance technique.

Bonne lecture !

03
CONTRIBUTRICES ET CONTRIBUTEURS

Nayla Ajaltouni Jean-Raphaël Chaponnière Gilles David


Déléguée générale, Collectif Éthique Chercheur et économiste, Asie 21 Cofondateur et PDG, Enertime
sur l’étiquette
Jean-Raphaël Chaponnière a notamment été Cofondateur d’Enertime et PDG, Gilles David
Économiste du développement de formation, ingénieur de recherche au CNRS, chercheur est ingénieur électricien de formation. Il a
Nayla Ajaltouni coordonne depuis 2007 le à l’ISEAS (Institute of Southeast Asian passé la majeure partie de sa carrière dans
Collectif Éthique sur l’étiquette, ONG qui Studies, Singapour) expert au NESDB l’industrie de l’énergie, notamment aux
œuvre pour la défense des droits humains (National Economic and Social Development Philippines. De retour en France, il crée
au travail dans les chaînes de sous-traitance Board, Thaïlande) et à Asia Centre (INSEAD), l’activité énergie distribuée-bioénergie au
mondialisées de l’habillement et pour un ou encore économiste au département Asie sein d’Alstom T&D, qui deviendra Areva
encadrement contraignant de l’activité des de l’AFD. Il est rattaché à Asie 21-Futuribles Bioénergies.
multinationales. et participe à Asialyst.

Michaël Goujon Franziska Hollmann Badre Jaafar


Enseignant chercheur, CERDI Directrice Entreprises pour l’Afrique, DEG Directeur, SERMP

Michaël Goujon est économiste du Franziska Hollmann est directrice du Badre Jaafar est directeur de la SERMP
développement, spécialisé notamment sur département Corporate pour la région (Société d’étude et de réalisations
les questions d’intégration à l’économie Afrique de DEG (Deutsche Investitions-und mécaniques de précision), filiale du Piston
mondiale, de financement du Entwicklungsgesellschaft, membre du français, depuis 2016. Il a auparavant occupé
développement ou encore des vulnérabilités Groupe KfW) où elle y travaille depuis plusieurs postes au sein de la maison mère
face au changement climatique et aux 20 ans. Elle cumule plus de 13 ans française. Badre Jaafar est diplomé des Arts
catastrophes naturelles. d’expérience dans le financement structuré et Métiers ParisTech.
de projets agro-industriels, forestiers ou
alimentaires.

Pierre Jacquemot Matthias Knappe Marc Lautier


Économiste et diplomate, maître de Senior Officer et directeur de programme, Professeur d’économie, université Rennes 2
conférences à Sciences Po Paris ITC
Marc Lautier est professeur d’économie à
Ancien Ambassadeur de France, ancien Matthias Knappe dirige le programme du l’université Rennes 2, où il dirige le master
directeur du développement au ministère Centre du commerce international (ITC) pour Commerce et relations économique
français des Affaires étrangères et ancien les fibres, les textiles et l’habillement. Europe-Asie (CREEA). Avec Jean-Raphaël
chef de mission de coopération, Pierre Il travaille avec les acteurs du secteur textile Chaponnière, ils ont publié Économie de
Jacquemot est actuellement maître de et de l’habillement partout dans le monde, l’Asie du Sud-Est (2019, 2e édition, éd. Bréal)
conférences à Sciences Po Paris. Il est l’auteur pour renforcer la compétitivité de leurs et Les Économies émergentes d’Asie, entre
de L’Afrique des possibles, les défis de exportations. l’État et le marché (2014, éd. Dunod).
l’émergence, (Karthala, 2016).

04
COORDINATRICES ET COORDINATEURS

Édouard Mien Amélie Pierre Milon


Doctorant, CERDI Chargée d’affaires senior, Proparco

Édouard Mien est doctorant en économie du Amélie Pierre Milon est en charge de l’instruction de dossiers et du suivi
développement. Ses recherches portent sur de clients en portefeuille au sein de la division MAS (Manufacturing,
le lien entre ressources naturelles et Agrobusiness and Services). Elle a débuté sa carrière en fusions-
transformations structurelles et compétitivité acquisitions avant de rejoindre le bureau régional Proparco de
en Afrique. Il est diplômé de la Paris School Johannesbourg, puis celui de la DEG où elle a instruit des projets en
of Economics et de l’École normale Afrique australe et de l’Est. Amélie est diplômée du Master in
supérieure de Paris-Saclay. Management Grande École de l’ESCP Business School.

Fabio Russo David Chetboun


Senior Officer, ONUDI Économiste, AFD

Fabio Russo travaille au sein du département David Chetboun est économiste au sein du département Diagnostics
Numérisation, technologie et innovation de économiques et politiques publiques (ECO) de l’Agence française de
l’Organisation des Nations Unies pour le développement (AFD). Il travaille sur les vulnérabilités économiques et
développement industriel (ONUDI). Il pilote le financières de plusieurs pays d’intervention de l’AFD, en Afrique, en Asie
programme de l’ONUDI sur les consortiums et en Amérique latine. Avant d’intégrer ECO, il était économiste aux
d’exportation et appellations d’origine Instituts d’émission d’outre-mer (IEDOM-IEOM) où il travaillait sur
regroupant des PME. les facteurs de croissance et le suivi de la conjoncture économique.
David est diplômé de l’École nationale de la statistique et de
l’administration économique (ENSAE).

Jalil Skali Stéphane His


Directeur général, Dolidol Expert changement climatique senior, AFD

Jalil Skali est directeur général de Dolidol Ingénieur chimiste de formation, Stéphane His a développé une expertise
depuis 2011 et vice-président général de reconnue dans l’évaluation technico-économique et environnementale
l’Association marocaine des industries du des alternatives aux énergies fossiles. En 2008, il devient vice-président
textile et de l’habillement (AMITH) depuis juin de la ligne de produits Biocarburants et Énergies renouvelables chez
2019. Il est diplômé de l’École centrale de Technip. Il y développe l’offre en matière de biocarburants, d’énergies
Lyon et titulaire d’un DEA en électronique et solaire et marine, de géothermie et de techniques de capture et stockage
informatique. du carbone. Il crée en particulier l’activité Éolien en mer du groupe.
En 2016, après un master en Management d’unité stratégique à HEC
Paris, il met son expertise au service de la division Climat de l’AFD.

05
CADRAGE

Pas de miracle dans le


développement économique
de l’Asie, de l’industrie !
J ean-Raphaël Chaponnière, chercheur et économiste, Asie 21
Marc Lautier, professeur d’économie, université Rennes 2

Lorsque l’on étudie les dynamiques de développement industriel et leurs impacts sur l’économie,
à l’échelle globale, le modèle asiatique peut incontestablement être cité en exemple. Plus que
les politiques d’ouverture, ce sont les efforts portés sur l’investissement dans l’industrie qui
ont permis des changements structurels rapides au sein des économies asiatiques. À travers
le prisme asiatique, Marc Lautier et Jean-Raphaël Chaponnière analysent l’impact de l’industrie
sur le développement des économies.

D
epuis le rattrapage du Japon l’« Asie pessimisme » dominait. En 1960, la Corée
et le décollage des « nouveaux du Sud était plus pauvre que le Ghana, à Séoul
pays industriels » (NPI), puis les conseillers américains désespéraient de son
l’émergence de l’Asie du Sud- avenir et, en 1964, un journaliste économique
Est et de la Chine, le dévelop- concluait ainsi son analyse : « La Corée est une
pement de l’Asie bouleverse les structures de nation très pauvre et une série de miracles, de même
l’économie mondiale. Il constitue le principal qu’un bon jugement et beaucoup de travail seront néces-
changement intervenu dans le monde en déve- saires pour doter ce pays d’une économie viable »1 ;
loppement au cours des cinquante dernières le revenu par habitant à Taïwan était inférieur
années. Cette lame de fond, qui a sorti près de la à celui du Brésil et quatre fois plus faible qu’en
moitié de la population mondiale de la pauvreté, Argentine ; Hong Kong et Singapour étaient à
est souvent présentée comme une succession peine plus riches. Au cours de cette décennie,
d’épisodes conjoncturels, voire « miraculeux ». ces quatre économies entrent progressivement
L’Asie n’est cependant pas une addition d’ex- dans une dynamique de croissance sans précé-
ceptions mais une référence pour l’économie du dent : en moins d’une génération (1960-1980),
développement, et les dynamiques d’industria- le revenu par habitant est multiplié par quatre.
lisation sont au premier plan de ces processus. Plus spectaculaire encore que celle du Japon, la
croissance s’accélère au cours des années 1980,
À la période des indépendances, l’Asie semblait considérées en Amérique latine et en Afrique
pourtant mal partie pour le développement et comme une (première) décennie perdue. À

1 J. Reday, Japan Times, 2 mai 1964

06
CADRAGE

l’aube des années 1990, Taïwan et la Corée du de la Chine et du Vietnam. Au cours des trois
Sud ont réalisé le développement économique dernières décennies, la croissance a été près
le plus rapide de l’histoire ! La diffusion de la de trois fois plus rapide en Asie de l’Est qu’en
croissance se poursuit en Asie dans les pays qui Amérique latine ou en Afrique subsaharienne.
ne pratiquent pas l’isolement, marquée ainsi dans Elle s’est accompagnée d’une amélioration des
les années 1980 par l’émergence de l’Indonésie, indicateurs de développement humain, qui se
de la Malaisie, de la Thaïlande, puis au cours situent désormais aux premiers rangs du monde
des deux décennies suivantes par la croissance en développement.

ESSOR ET DYNAMISME DES INDUSTRIES EN ASIE

Le dynamisme de la région a longtemps surpris.


Il n’était pas prévu par les experts et contredisait Au cours des trois dernières
la plupart de leurs prévisions, ce qui a entraîné décennies, la croissance a été près
beaucoup de confusion dans les interprétations. de trois fois plus rapide en Asie de l’Est
En effet, ces décollages bousculent les paradigmes
traditionnels, marxistes (l’inconcevable déve- qu’en Amérique latine ou en Afrique
loppement de la périphérie) comme orthodoxes, subsaharienne. Elle s’est accompagnée
qui prévoient un avenir brillant aux grands pays
d’une amélioration des indicateurs
abondants en matières premières puis à ceux
dont la « gouvernance » et les institutions res- de développement humain.
semblent le plus à celles des États-Unis. Cet
embarras explique l’insistance sur la singularité,
le caractère exceptionnel, voire conjoncturel, des tion industrielle soutenue. Le développement
expériences de croissance rapide en Asie, qui est industriel de Singapour, qui dépasse le niveau
illustré par l’addiction au terme de « miracle ». américain (alors leader industriel mondial) dès les
Après le « miracle » japonais de l’après-guerre, années 1990, est encore plus rapide que celui de
on évoque en effet les « miracles » de la Corée, la Corée. Aussi peu industrialisées que l’Afrique
de Taïwan, de Singapour, puis celui de l’Asie du Nord dans les années 1970, la Malaisie et
de l’Est en général, dans un ouvrage éponyme la Thaïlande dépassent désormais le Brésil ou
de la Banque mondiale (1993), qui n’intègre l’Argentine, pourtant beaucoup plus avancés
pourtant pas encore le décollage de la Chine ! initialement. En Indonésie, au Vietnam et au
Rare et, surtout, inexplicable, un miracle n’est Cambodge, la production industrielle décolle
pas reproductible et il est difficile d’en tirer des également. Au début des années 1990, la valeur
leçons, de politique économique par exemple. ajoutée manufacturière coréenne représentait la
moitié de celle de la France, elle lui est désormais
Pourtant, ces dynamiques ont le même moteur supérieure de 50 % (en dollars courants) ; de
et utilisent des recettes similaires. L’essor des même, la valeur ajoutée manufacturière thaï-
pays pauvres d’Asie de l’Est repose sur l’expan- landaise était la moitié de celle de l’Argentine
sion des investissements, de la production et à la fin des années 1980 et représente le double
des exportations dans le secteur manufactu- actuellement, alors que la Chine est devenue
rier. Dans une perspective comparative, les dès 2010 le premier pays industriel, devant les
économies d’Asie de l’Est se distinguent par États-Unis.
leur industrialisation rapide et une diversifica-

07
PAS DE MIRACLE DANS
LE DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUE
DE L’ASIE, DE L’INDUSTRIE !

UN ARTICLE DE En résumé, alors que les situations initiales étaient de l’Est dépassent désormais largement ceux
JEAN-RAPHAËL souvent proches dans le sous-développement de l’Amérique latine, de l’Afrique du Nord, de
CHAPONNIÈRE
industriel, les niveaux d’industrialisation en Asie l’Inde et, bien sûr, de l’Afrique subsaharienne.
Chercheur et économiste,
Asie 21
Jean-Raphaël Chaponnière a été
ingénieur de recherche au CNRS,
L’INDUSTRIE COMME MOTEUR DU DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUE
chercheur à l’ISEAS (Institute
of Southeast Asian Studies,
Singapour) expert au NESDB
De Smith à Kaldor, les économistes ont depuis tivité. Pour un pays pauvre, la transition de
(National Economic and Social longtemps identifié, et explicité, le rôle moteur de l’agriculture vers l’industrie offre ainsi l’oppor-
Development Board, Thaïlande) et
à Asia Centre (INSEAD), conseiller
l’industrie (manufacturière) dans le changement tunité de créations d’emplois massives, avec une
économique à l’ambassade de structurel et le développement économique. productivité supérieure au niveau initial. La
France en Corée et en Turquie,
économiste au département Celui-ci repose sur l’augmentation de la pro- convergence entre les créations d’emplois dans
Asie de l’AFD. Il est rattaché à ductivité du travail. Sur ce plan, les transfor- l’industrie et l’augmentation de la productivité
Asie 21-Futuribles et participe
à Asialyst. Il a notamment écrit, mations engendrées par l’industrialisation n’ont est d’autant plus étroite que la discipline du
avec Marc Lautier, Asie du Sud pas d’équivalent : les économies d’échelle et la commerce international s’exerce.
Est, carrefour de la mondialisation
(Bréal, 2018) et Les économies dynamique de la division du travail produisent
émergentes d’Asie, entre Etat et des gains de productivité élevés, dont le potentiel Conséquence logique de ce rôle directeur du
marché (Dunod, 2014).
apparaît illimité ; l’innovation est concentrée secteur manufacturier, on observe une corréla-
dans l’industrie, qui est également le champ tion étroite entre la production industrielle et le
de diffusion privilégié du progrès technique, revenu par habitant. La Suisse et Singapour, les
avant son transfert dans les autres secteurs ; la deux pays aujourd’hui les plus riches en termes
demande internationale pour les biens manu- de revenu par habitant, sont également ceux dont
facturés est particulièrement dynamique en la valeur ajoutée per capita est la plus élevée au
tendance longue, etc. monde. Si le secteur manufacturier ne contribue
plus aujourd’hui qu’à une part modeste de leur
La croissance du secteur manufacturier entraîne PIB, il a été à l’origine de leur essor économique.
celle de la productivité dans les autres secteurs À l’opposé, les pays les plus pauvres sont les
de l’économie et permet un processus cumulatif moins industrialisés.
de croissance de la production et de la produc-

LES CLÉS DE LA TRANSFORMATION INDUSTRIELLE

La question clé ne porte donc pas sur la direction En Asie de l’Est, le décollage des taux d’inves-
ou le moteur du développement économique, tissement se réalise tôt : dès les années 1970
mais sur celle de la mise en œuvre. La trans- en Corée et dans les années 1980 en Malaisie,
formation d’une économie pauvre à dominante Thaïlande et Indonésie. Krugman avait iro-
agricole en une économie plus avancée repose nisé sur « la croissance par transpiration »,
sur la diversification industrielle. La vitesse de soit l’accumulation de travail et de capital, et
cette transformation dépend du taux d’inves- le manque « d’inspiration » du développement
tissement et de la qualité de l’investissement. en Asie. Sa critique éludait le point essentiel :
Les expériences de l’Union soviétique ou de la comment les pays d’Asie ont-ils pu mobiliser
Chine maoïste montrent que l’augmentation, autant de ressources productives ? Pourquoi
même massive, de la quantité d’investissement l’investissement est-il aussi dynamique en Asie,
produit de médiocres résultats si la qualité de ces en particulier l’investissement industriel privé,
investissements, c’est-à-dire leur productivité, alors qu’il est atone dans la plupart des régions
est insuffisante. en développement ?

08
PAS DE MIRACLE DANS
LE DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUE
DE L’ASIE, DE L’INDUSTRIE !

Revenu par habitant en % du niveau des Etats-Unis (PPA)


100

90

Taïwan
80

70
Corée du Sud Chine
Corée du Sud
60
Taïwan
Thaïlande
50 Malaisie Malaisie
Indonésie
40 Vietnam
Amérique du Sud
Thaïlande
30 Chine
Amérique du Sud
20 Indonésie

Vietnam
10

0
1980 1983 1986 1989 1992 1995 1998 2001 2004 2007 2010 2013 2016

Part des produits manufacturiers dans les exportations


100
Taïwan
Corée du Sud
90 Chine
Singapour
Malaise
80
Thaïlande
70
Chine
60 Corée du Sud
Indonésie Taïwan
50 Thaïlande
Malaise

40 Indonésie
Singapour

30

20

10

0
1967 1970 1973 1976 1979 1982 1985 1988 1991 1994 1997 2000

Source : Cepii, Comptes harmonisés sur les échanges et l’économie mondiale (Chelem)

09
PAS DE MIRACLE DANS
LE DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUE
DE L’ASIE, DE L’INDUSTRIE !

UN ARTICLE DE Derrière la dynamique d’investissement et d’in- leur productivité, leur niveau technique et leur
MARC LAUTIER dustrialisation de l’Asie, on retrouve des poli- compétitivité. Pour atteindre simultanément
Professeur d’économie, tiques industrielles qui, sans être identiques ni ces objectifs, les États asiatiques ont mis en
université Rennes 2
aussi efficaces partout, partagent plusieurs traits œuvre des combinaisons de mesures, qui com-
Marc Lautier est professeur
d’économie à l’université structurels communs. La politique industrielle prennent toujours un ciblage sectoriel précis,
Rennes 2, où il dirige le
master Commerce et relations
a pour objectif d’orienter l’économie vers des un appui financier, une dose de protection et
économique Europe-Asie (CREEA). activités à plus forte productivité. Initialement, une orientation systématique, de degré variable,
Avec Jean-Raphaël Chaponnière,
ils ont publié Économie de l’Asie
ces industries « dans l’enfance » sont moins com- à l’exportation.
du Sud-Est (2019, 2e édition, pétitives et moins rentables que les activités plus
éd. Bréal) et Les Économies
traditionnelles. Leur manque de compétitivité La « discipline » des exportations s’est exercée
émergentes d’Asie, entre l’État
et le marché (2014, éd. Dunod). justifie la protection et leur faible rentabilité avec plus (Corée, Taïwan) ou moins (Malaisie,
dissuade les banques et les investisseurs privés Thaïlande) d’intensité. Elle permet de réduire
de les financer. Le marché oriente ses finance- un inconvénient habituel des politiques inter-
ments vers les activités (traditionnelles) où les ventionnistes, celui de cibler et de soutenir les
profits sont connus et attractifs, plutôt que vers « mauvais » entrepreneurs (peu efficaces mais
des secteurs inconnus et incertains. Or la vitesse proches du gouvernement) et les mauvais sec-
du changement sectoriel dépend de l’effort d’in- teurs (pour lesquels le pays ne dispose pas de
vestissement dans les nouveaux secteurs et donc potentiel de compétitivité) et de gaspiller des
du financement dont il bénéficie. En l’absence ressources rares. Si elles n’ont pas partout connu
d’intervention publique, il sera faible. le même succès, les politiques industrielles ont
été plus cohérentes et plus efficaces en Asie
Le principal enjeu de la politique industrielle que dans les autres régions en développement,
est donc d’offrir des incitations pour stimuler notamment qu’en Amérique latine. Du Japon
l’investissement des entreprises dans l’industrie, à la Chine, en passant par la Corée, la Malai-
où elles ont peu d’expérience et de compétiti- sie, ou Singapour, l’Asie de l’Est offre ainsi une
vité, tout en évitant de les placer en situation variété d’expériences et de leçons à tirer pour
de rentes et en les contraignant à améliorer les politiques de développement.

CONCLUSION

Ces expériences confirment que ce n’est pas Ces expériences rappellent également qu’aucun
l’ouverture qui provoque l’industrialisation et pays n’a émergé à partir des services. En Asie,
la croissance rapide. L’Afrique de l’Ouest ou comme ailleurs, aucun pays n’a connu une crois-
le Moyen-Orient ont eu une ouverture plus sance forte et durable et atteint un haut degré
précoce et parfois plus marquée. C’est l’effort de richesse et de développement sans industria-
d’investissement industriel, dont le rendement lisation ; et les pays à croissance rapide ont des
est stimulé par les opportunités de l’ouverture, secteurs industriels en expansion. De même, il
qui engendre le changement structurel et le n’y a à ce jour aucun exemple de pays qui s’est
rattrapage. La question principale ne porte pas développé par une transition directe du secteur
sur la nécessité de la politique industrielle, mais agricole ou primaire vers le secteur des services
sur sa mise en œuvre et son efficacité. En son (à l’exception des paradis fiscaux).
absence, l’ouverture commerciale ne conduit
qu’à la spécialisation primaire, en Afrique, au
Moyen-Orient comme en Argentine ou au Brésil.

10
A N A LY S E

Les questions clés des politiques


dans l’industrialisation africaine
Pierre Jacquemot, Économiste et diplomate, maître de conférences à Sciences Po Paris

Enjeu majeur du développement économique en Afrique, l’industrialisation du continent est aujourd’hui


au cœur des préoccupations des gouvernants, bailleurs de fonds et investisseurs. Encore balbutiante,
l’industrialisation en Afrique laisse entrevoir des perspectives importantes pour absorber les millions de
nouveaux actifs qui arrivent sur le marché du travail africain chaque année et contribuer à l’après-
Covid-19. Encore faut-il que ce développement industriel s’accorde avec les enjeux de décarbonation de
l’industrie, le respect de la biodiversité et des préoccupations écologiques.

J
amais les appels en faveur de l’in- taille : réduire la dépendance du continent en UN ARTICLE DE
dustrialisation du continent afri- biens manufacturés et contribuer à l’emploi. PIERRE JACQUEMOT
cain ne se sont faits aussi pressants. Or, ni l’agriculture ni les services ne pourront Économiste et diplomate,
maître de conférences à
Gouvernants, investisseurs, consul- absorber les millions de nouveaux actifs arrivant Sciences Po Paris
tants, bailleurs de fonds : chacun chaque année sur le marché du travail1. Ancien ambassadeur de France
reconnaît son potentiel. Avec deux enjeux de (Kenya, Ghana, RDC), ancien
directeur du développement au
ministère français des Affaires
étrangères, et ancien chef de mission
LE NOUVEAU PACTE INDUSTRIEL de coopération (Burkina Faso,
Cameroun), Pierre Jacquemot est
actuellement maître de conférences
La grande majorité des pays africains font de productivité limités. Pour autant, un argu- à Sciences Po Paris. Il est également
membre du Conseil national du
face à un contexte pénalisant. La dépendance ment fait son chemin : le retard de l’Afrique développement et de la solidarité
­quasi-exclusive aux matières premières, la vola- dans le processus d’industrialisation ne devrait internationale (CNDSI) et président
du Groupe initiatives, un collectif de
tilité des prix et le modeste niveau d’intensité plus être considéré comme un handicap mais 13 ONG de développement. Il est
technologique des activités manufacturières plutôt comme un atout. Le fait de ne pas avoir l’auteur de L’Afrique des possibles, les
défis de l’émergence, (Karthala, 2016).
entretiennent la vulnérabilité du continent. franchi les étapes de l’industrialisation fait qu’il
Hormis les cas du Maghreb et de l’Afrique du n’y a pas de pesanteurs héritées du passé : le saut
Sud, les pays du continent ont une valeur ajoutée technologique permet de passer directement à
manufacturière (VAM) inférieure à 100 dollars des méthodes de production plus conformes aux
par habitant2. Et cette VAM africaine est direc- normes sociales du travail décent, de sobriété
tement associée soit aux ressources naturelles, en carbone et de résilience aux effets des dérè-
soit aux activités « low-tech » avec des niveaux glements du climat3.

1 Les arrivées annuelles sur le marché du travail devraient passer de 20 millions en 2020 à 30 millions en 2050 (Banque mondiale, Africa’s Pulse,
n° 18 : An Analysis of Issues Shaping Africa’s Economic Future, Washington, 2018).
2 La valeur ajoutée manufacturière correspond à la valeur des revenus issus de la vente des biens fabriqués moins le coût des matières et
fournitures utilisées.
3 L. Signé, “The Potential of Manufacturing and Industrialization in Africa. Trends Opportunities and Strategies”, The Bookings Institution, 2018.

11
LES QUESTIONS CLÉS
DES POLITIQUES DANS 
L’INDUSTRIALISATION AFRICAINE

L’industrialisation est devenue un thème majeur Development Strategy (2011-2025) de Tanzanie…


dans tous les programmes associés à « l’émergence Ces stratégies ont des caractéristiques identiques
africaine »4. Elle est centrale, notamment pour la comme celles de capitaliser sur les ressources
réalisation de l’objectif de l’Agenda 2063 (« L’Afrique minières, forestières ou agricoles, de créer les
que nous voulons ») adopté par l’Union africaine. conditions nécessaires à l’amélioration du climat
Ce nouvel engouement pour la stratégie industrielle des affaires (procédures de création d’entreprise,
se retrouve dans les plans ou stratégies industrielles guichet unique, digitalisation de la fiscalité…), de
de tous les pays : Industrial Policy action Plan miser sur des partenariats publics-privés, d’encou-
(2014-2030) d’Afrique du Sud, Plan directeur d’in- rager les opérations de co-production ou encore
dustrialisation (Vision 2035) du Cameroun, Kenya de s’appuyer sur les technologies de la révolution
National Industrial Policy Framework (Vision industrielle 4.05.
2030) du Kenya, Plan d’accélération industrielle
du Maroc, Industrial Policy Implementation and Trois thématiques sont au cœur de la réflexion
Strategic Framework (2012-2030) de Namibie, sur l’industrialisation future du continent.
Rwanda Industrial Plan (Turning Vision 2020 Les réponses qui sont apportées exercent une
into Reality) du Rwanda, Integrated Industrial influence sur les orientations des États.

LE RETOUR DE L’IMPORT SUBSTITUTION

Face aux contraintes de l’insertion dans les échange continentale (ZLEC). La Commission
chaînes de valeur mondiales, l’industrialisa- économique pour l’Afrique (CEA) a exhorté
tion par substitution aux importations (ISI) en mars 2020 les États à accélérer le processus
retrouve des partisans. À présent, le modèle d’opérationnalisation de la zone de libre-échange
de référence se conçoit le plus souvent sur une continentale africaine, à lutter contre les impacts
base régionale. Le mouvement est prometteur, négatifs de la pandémie du coronavirus, en limi-
avec le lancement en 2019 de la Zone de libre- tant la dépendance du continent à l’égard de

Face aux contraintes de l’insertion dans les chaînes de


valeur mondiales, l’industrialisa­tion par substitution aux
importations (ISI) retrouve des partisans. À pré­sent, le modèle de
référence se conçoit le plus souvent sur une base régionale.

4 Voir à ce sujet le numéro Afrique contemporaine intitulé : Les trajectoires incertaines de l’industrialisation, n°266, 2018/2, Agence française de
développement (AFD).
5 J.-M. Huet, Industrie en Afrique, les raisons d’un renouveau, Bearing Point, 2019.

12
LES QUESTIONS CLÉS
DES POLITIQUES DANS 
L’INDUSTRIALISATION AFRICAINE

partenaires extérieurs, en particulier dans les


produits pharmaceutiques et agroalimentaires. La plupart des conventions en
L’opportunité d’inventer un nouveau modèle matière industrielle prévoient
de développement est clairement exposée. La
l’obligation pour l’entreprise exploitante
réduction des entraves réglementaires et doua-
nières devrait y contribuer, et l’éclosion de la d’avoir recours en priorité à des
classe moyenne devrait participer à la formation fournisseurs nationaux, sous réserve que
d’un véritable marché intérieur qui pèse déjà
250 milliards de dollars6.
leurs prix, qualités, quantités, conditions
de livraison […] ne les rendent pas plus
Plusieurs pays mettent en œuvre des clusters
tournés vers le transfert vertical de technologie onéreuses.
et la réduction des coûts de transaction, notam-
ment fiscaux, dans un espace offrant un climat regroupement d’entreprises d’Otigba dans la zone
industriel favorable à l’innovation. Les projets résidentielle de Lagos au Nigeria constitue un
peuvent prendre des modalités très diverses. Les modèle différent. Créé spontanément par les
zones économiques spéciales (export processing acteurs concernés, il est centré sur les technologies
zone, ZES) constituent la forme la plus aboutie. de l’information et la promotion de PME. Les
On en compte une centaine dans 20 pays, comme clusters ne sont toutefois pas la panacée quand
en Algérie, en Égypte, en Éthiopie, à Maurice et la concurrence entre pays voisins conduit au
en Zambie. Les ZES sont un outil couramment nivellement par le bas et quand ils deviennent
utilisé notamment par la Chine en Afrique. Le des zones de non-droit pour les travailleurs.

LA PRIORITÉ AU CONTENU LOCAL

Le contenu local fait référence aux mesures qui la main-d’œuvre locale. Dans certaines conven-
exigent que des investisseurs étrangers utilisent tions, le remplacement progressif des expatriés
une certaine proportion de ressources locales par les nationaux est prévu. Allant plus loin,
pour la production de biens ou la prestation certaines législations imposent des quotas de
de services. nationaux, à l’instar du Cameroun qui, depuis
2016, impose un quota de 90 % de ressortissants
Les obligations de contenu local se sont surtout nationaux pour les postes ne nécessitant pas de
développées en Afrique dans le cadre des codes qualifications spécifiques.
d’exploitation minière et pétrolière. La plupart
des conventions en matière industrielle prévoient Le contenu local trouve sa traduction dans
l’obligation pour l’entreprise exploitante d’avoir tous les dispositifs régionaux en faveur de
recours en priorité à des fournisseurs nationaux, l’industrialisation (cf. encadré). Ils reposent
sous réserve que leurs prix, qualités, quantités, sur le principe des règles d’origine. Au sein de
conditions de livraison, comparés aux fourni- certains espaces régionaux, les entreprises qui
tures disponibles à l’étranger, ne les rendent y sont installées, souvent liées à des groupes
pas plus onéreuses. La plupart des conventions internationaux, importent plus facilement des
contiennent des clauses visant à employer des produits transformés qu’elles emballent sur place
nationaux et à assurer leur formation. Il est au et estampillent ensuite comme fabriqués dans
minimum prévu que l’entreprise exploitante l’Union, avant de les distribuer dans la zone.
embauche en priorité et à qualification égale, Un « cheval de Troie » dont le Nigeria s’estime

6 Avant la crise pandémique, il était estimé que les « consommateurs solvables » seront 240 millions en 2040 et constitueront un marché de
1 750 milliards de dollars, soit davantage que les 300 millions de Chinois urbains qui consomment aujourd’hui de 1 300 à 1 400 milliards de dollars
par an.

13
LES QUESTIONS CLÉS
DES POLITIQUES DANS 
L’INDUSTRIALISATION AFRICAINE

La préférence locale
Utilisation des ressources nationales Résulats attendus

CRÉATION
SECTEUR INFORMEL DE TPE-PME
Obligation de faire appel
à la sous-traitance locale

CRÉATION ET
MAIN-D’ŒUVRE QUALIFICATION
Entreprises DE L’EMPLOI
industrielles Obligation de recourir
à la main-d’œuvre locale

CRÉATION
DE VALEUR
MATIÈRES PREMIÈRES AJOUTÉE
MANUFACTU-
Obligation RIÈRE
de transformer sur place

par exemple la victime, au point de fermer ses


Le défi de l’industrialisation de frontières depuis août 2019 aux importations
l’Afrique ne pourra être relevé qu’avec des pays voisins. Si ces produits bénéficient des
mêmes avantages fiscaux que ceux qui sont pro-
des institutions publiques efficaces et duits localement, la préférence régionale perdra
une approche coordonnée entre secteur totalement sa signification et sa portée.
public et secteur privé. Elle gagnera à La riposte existe pourtant. Ainsi dans l’espace
intégrer une forte composante d’emplois CEDEAO, un produit peut bénéficier de l’origine
décents et à introduire les préoccupations communautaire s’il a bénéficié dans sa fabrication
de matières premières hors CEDEAO dont la
écologiques en amont des options valeur ajoutée manufacturière ne dépasse pas
technologiques. 30 % du prix de revient ex-usine et si les entre-
prises qui le produisent atteignent un niveau
souhaitable de participation de nationaux. Mais
la prudence s’impose. Si les règles d’origine sont
restrictives, elles peuvent empêcher non seule-
ment les importations d’intrants intermédiaires
en provenance de pays tiers, risquant ainsi de
compromettre la spécialisation et la compéti-
tivité. Pour ces raisons, une règle simple, telle
que 50 % de la valeur ajoutée devant être ori-
ginaire d’Afrique, sera probablement retenue
pour la ZLEC. L’objectif est de faire des règles
un instrument de développement du commerce
régional, de création d’emplois et d’innovation.

14
LES QUESTIONS CLÉS
DES POLITIQUES DANS 
L’INDUSTRIALISATION AFRICAINE

LE VERDISSEMENT DE L’INDUSTRIALISATION

L’Afrique peut-elle devenir l’héroïne d’un modèle Le défi de l’industrialisation de l’Afrique ne pourra
de développement industriel décarboné et sou- être relevé qu’avec des institutions publiques
cieux de la biodiversité ? La Commission éco- efficaces et une approche coordonnée entre
nomique africaine (CEA) y croit7. Elle identifie secteur public et secteur privé. Elle gagnera à
quatre mesures à mettre en œuvre : 1) l’inclusion intégrer une forte composante d’emplois décents
de normes environnementales dans les régle- et à introduire les préoccupations écologiques
mentations nationales ; 2) le « verdissement » en amont des options technologiques. La mise
des infrastructures publiques et l’incorporation en place de plateformes de partage des meil-
des éléments de résilience dans les ouvrages et leures pratiques pourrait être, dans la phase
les normes ; 3) l’abandon des subventions aux post-crise Covid-19 qui s’annonce difficile, un
énergies fossiles ; 4) le lancement du processus de choix pertinent s’appuyant sur de puissantes
« découplage » entre croissance économique et dynamiques régionales.
consommation de matières premières et d’éner-
gies fossiles. Dans la conception de la CEA, l’État
doit jouer un rôle central dans la formulation
et la promotion d’une vision industrialiste d’un
nouveau genre et dont l’horizon est fixé à 2030.

La préférence locale

La politique de la « préférence locale » trouve de nombreuses applications, avec un certain


succès. Ainsi, le Ghana a-t-il lancé en 2016 une politique de promotion du Made in Ghana,
assortie d’une politique de « revitalisation » industrielle sous le titre « One District, One
Factory » pour promouvoir une industrialisation à ancrage local. La loi sur le local content
accorde la priorité aux entreprises ghanéennes sur les marchés publics. Elle oblige les
investisseurs étrangers à ouvrir leur capital à hauteur de 30 % à des entreprises du pays.
Les clauses de préférence nationale fleurissent dans de nombreux autres États. Au Gabon,
qui exporte une soixantaine d’essences vers l’Asie, l’Europe et le Moyen-Orient, la première
transformation locale du bois de grumes est obligatoire depuis 2010. Dans la zone
économique spéciale de Nkok (réalisée avec le groupe singapourien Olam), où l’on compte
72 unités de production, des opérations de sciage, de placage et de fabrication de meubles
en bois massif portent désormais sur 2,5 millions de mètres cubes, avec un doublement du
nombre des emplois. Pour combler son retard industriel, la Côte d’Ivoire cherche à
transformer intégralement son cacao pour le premier maillon du beurre et de la pâte de
cacao et à 30 % pour le second, le chocolat, dans des délais courts. Au Botswana, la taille et
le polissage des diamants sont réalisés dans le pays, employant plusieurs milliers de
travailleurs, alors qu’ils étaient auparavant exportés à l’état brut. Des PME mozambicaines ont
pénétré la chaîne de valeur de l’aluminium de la fonderie de Mozal (un des plus gros
complexes industriels en Afrique australe), alimentée par des intrants importés (alumine
d’Australie, coke des États-Unis et électricité d’Afrique du Sud).

7 Commission économique pour l’Afrique, Rapport économique sur l’Afrique 2016 : vers une industrialisation verte en Afrique, Addis-Abeba, 2016.

15
FOCUS

Industrie et climat : compatibles ?


Gilles David, cofondateur et PDG, Enertime

Grand consommateur d’énergies fossiles, le secteur industriel est le principal secteur émetteur de gaz à
effet de serre (GES). Pourtant, les projets d’efficacité énergétique dans le secteur de l’industrie, principal
levier de réduction d’émissions de GES, ne sont pas aussi nombreux qu’ils pourraient l’être – et l’accès aux
financements n’est pas le seul frein à leur développement, même s’il est l’un des principaux. Comment,
dans ces conditions, favoriser la transition énergétique du secteur industriel, en particulier dans les pays
en développement ?

L’
UN ARTICLE DE industrie représente, à La part de l’industrie dans le PIB français a été
GILLES DAVID l’échelle mondiale, 25 % de divisée par deux en 40 ans, suivant une tendance
Cofondateur et PDG, la consommation d’énergie générale dans pratiquement tous les pays de
Enertime finale. Mais, du fait de ses l’OCDE. Ce déclin conduit à un désintérêt pour
Cofondateur d’Enertime et PDG,
Gilles David est ingénieur électricien
besoins importants en élec- les innovations industrielles, supplantées par
de formation. Il a passé la majeure tricité, souvent liés à l’utilisation de combustibles l’innovation dans le secteur numérique et les
partie de sa carrière dans l’industrie
de l’énergie : chez Cegelec, il fossiles, l’industrie consomme environ 40 % de services. Ce déficit d’intérêt pour l’innovation
s’occupait d’équipements de l’énergie primaire mondiale. Elle est donc, à ce dans les technologies « bas carbone » se traduit
production d’énergie hydroélectrique
avant d’intégrer, puis de diriger, titre, l’une des activités les plus émettrices de aussi par l’échec de son financement (Gaddy
Alstom Philippines. De retour en gaz à effet de serre. et alii, 2016). Le système de crédits carbones
France, il créé l’activité Énergie
distribuée-bioénergie au sein mis en place dans le cadre de l’accord de Kyoto
d’Alstom T&D, qui deviendra Areva Pour réduire ces émissions, l’accent est en général n’est pas suffisamment incitatif et aujourd’hui,
Bioénergies. mis sur l’efficacité énergétique des bâtiments ou les mécanismes d’aide à l’investissement ou au
sur la production d’énergie renouvelable inter- financement d’équipements destinés à décarboner
mittente – mais cette dernière ne suffira pas à l’industrie ou la production d’énergie des pays
alimenter l’industrie de demain, en particulier en développement n’existent quasiment plus.
dans les pays en voie de développement. En
parallèle, la décarbonation des procédés indus- La question du financement est centrale et
triels avance lentement, faute de marché et de constitue un des principaux freins à la transi-
moyens. tion énergétique du secteur industriel. Mais il
n’est pas le seul.

Pour réduire ces émissions, l’accent est en général mis


sur l’efficacité énergétique des bâtiments ou sur la production
d’énergie renouvelable inter­mittente – mais cette dernière
ne suffira pas à alimenter l’industrie de demain, en particulier
dans les pays en voie de développement.

16
FOCUS

LES FREINS AU CHANGEMENT

L’efficacité énergétique industrielle n’est pas encore


réellement au cœur des priorités des acteurs du
Pour que les projets de décarbonation
secteur de l’énergie. Ce manque d’intérêt touche de l’in­dustrie voient le jour, il faut que
aussi bien les activités liées à la production d’éner- leur rentabilité s’améliore. Si, dans le
gie (en particulier dans le pétrole et le gaz) que la
préférence qui est en général donnée à la création principe, la levée d’une taxe carbone
de nouvelles capacités de production. pourrait y concourir, les pays en
Dans les pays en développement, les industriels développement n’ont pas les moyens de
produisent souvent l’énergie dont ils ont besoin. taxer les combustibles fossiles
L’économie réalisée grâce à l’efficacité énergé-
tique électrique concerne uniquement, dans ce
contexte, le combustible qui est économisé pour de prescripteurs. Certains ingénieurs-conseils
produire de l’électricité. Et comme les centrales savent identifier les besoins et les ressources,
sont en général thermiques, qu’elles fonctionnent connaissent les nouvelles technologies et peuvent
au charbon ou au fuel lourd, le combustible n’est conseiller les industriels. Faute de premiers
en général pas très coûteux, rendant les gains contrats leur permettant d’acquérir les références
liés à l’efficacité énergétique peu attractifs. Le utiles et les compétences nécessaires, ces pres-
principal obstacle au remplacement des com- cripteurs sont aujourd’hui rares et peu formés.
bustibles fossiles par des sources sans CO2 est À l’autre bout de la chaîne, les industriels ont
donc le faible coût de ces combustibles. besoin de sociétés de service énergétique (ESCO,
Pour que les projets de décarbonation de l’industrie pour Energy service company) pour mettre en
voient le jour, il faut que leur rentabilité s’améliore. œuvre et exploiter ces nouvelles technologies.
Si, dans le principe, la levée d’une taxe carbone Nombreuses en Chine, les ESCO sont aujourd’hui
pourrait y concourir, les pays en développement rares ailleurs et ne capitalisent que très peu sur
n’ont pas les moyens de taxer les combustibles une offre technologique innovante et ciblée.
fossiles. Il est donc indispensable que les méca- Que ce soit pour remplacer le coke par de l’hy- REPÈRES
nismes d’appui isolent les nouvelles filières tech- drogène sans CO2 dans les hauts-fourneaux, ENERTIME
nologiques, pour les protéger des fluctuations du transformer du gaz torché en électricité ou Enertime est une PME industrielle
d’Île-de-France qui conçoit,
prix du pétrole. Au moins pour un temps. récupérer la chaleur fatale1 sur les cheminées fabrique (en France) et fournit des
turbomachines et des systèmes
La concentration de l’activité industrielle ne favorise d’une cimenterie, le déploiement de nouvelles thermodynamiques favorisant

pas non plus toujours la mise en œuvre de solu- technologies est risqué. Les rares sociétés ESCO l’efficacité énergétique industrielle et
la production décentralisée d’énergie
tions innovantes en matière d’économie d’énergie. et les industriels eux-mêmes ne sont pas bien renouvelable. L’offre se compose

Cela s’explique de multiples façons : les industriels placés pour porter seuls les risques. Il faut mettre essentiellement de machines à
cycles organiques de Rankine (ORC)
sont réticents à mobiliser des compétences et des en œuvre les financements qui leur permettent pour la géothermie électrique et la

technologies externes, et à collaborer avec des de supporter les risques liés à ces projets, pour valorisation de la chaleur industrielle
fatale en électricité, de pompes à
PME industrielles souvent fragiles. leur permettre par exemple de collaborer dans chaleur à haute température et forte
la durée avec de nouvelles filières technolo- puissance pour la production de
chaleur renouvelable, et de turbines
Pour se déployer, les technologies industrielles giques – ce qui leur permettra de se renforcer. de détente de gaz.
d’efficacité énergétique et de production de com-
bustibles décarbonés ont, de toutes façons, besoin

1 L’énergie fatale (ou énergie de récupération) est la quantité d’énergie inéluctablement présente ou piégée dans certains processus ou produits,
qui parfois - au moins pour partie - peut être récupérée et/ou valorisée. Ces énergies peuvent prendre différentes formes (chaleur, froid, gaz,
électricité). Source : Wikipédia, article Énergie de récupération, consulté le 05/09/20.

17
INDUSTRIE ET CLIMAT :
COMPATIBLES ?

DES CONDITIONS FAVORABLES POUR DÉVELOPPER L’EFFICACITÉ


ÉNERGÉTIQUE INDUSTRIELLE

Il semble inévitable que la décarbonation du L’efficacité énergétique industrielle ne se


secteur passe, au moins sur une période donnée, déploiera pas non plus sans t­ iers-financement3,
par des mécanismes de subvention qui permettent que rendent possible par exemple les ESCO,
de rentabiliser l’investissement dans des techno- sociétés de service énergétiques spécialisées
logies peu rentables aujourd’hui. Ce soutien, qu’il capables de déployer rapidement des techno-
prenne la forme d’un tarif de rachat, d’une taxe, logies complexes (voir Encadré). Il faut appuyer
de droits de douane carbone, ou d’un certificat la création et le financement de ce type d’acteurs,
d’économie d’énergie, a pour seule alternative la faute de quoi les nouvelles technologies d’efficacité
contrainte réglementaire, que les industriels ne énergétique industrielle ne se développeront pas.
souhaitent pas. Les « green bonds » et les fonds La Chine a aujourd’hui un rôle pionnier dans
impacts semblent peu efficaces dans ce domaine, ce domaine en enregistrant, en 2017, 58 % de
s’ils ne sont pas associés à ces mécanismes2. l’activité mondiale de l’efficacité énergétique sur
le modèle ESCO, pour un montant de 17 mil-
Il faudrait aussi financer des études de faisabilité liards de dollars (IEA, 2019). L’Europe devrait
permettant de souligner les bénéfices liés à l’amé- mettre en place et favoriser des partenariats
lioration de l’efficacité énergétique de certaines avec la Chine dans ce domaine, pour développer
industries dans les pays où l’approvisionnement ensemble les solutions compétitives dont les
en énergie est contraint. Un programme d’assis- industries des pays du Sud ont besoin.
tance aux projets d’efficacité énergétique dans
l’industrie, similaire à celui qu’on trouve dans Les concentrations industrielles en cours depuis
le bâtiment avec le PEEB (Program for Energy des décennies ont créé de grands groupes à voca-
Efficiency in Buildings), donnerait une impulsion tion mondiale ; ils devraient être sensibles à une
réelle au domaine. approche globale de la maîtrise de leur consom-

Un projet d’efficacité énergétique en Thaïlande

Enertime a fourni à la société Bangkok Glass, en partenariat avec la société thaï Ensys, une
machine thermodynamique à cycle organique de Rankine (ORC, Organic Rankine Cycle)
produisant 1,8 MW, implantée sur le site d’une verrerie située à Kabin Buri, en Thaïlande.
La chaleur est récupérée à la sortie du four à verre pour produire de l’électricité ; celle-ci est
revendue à l’usine, avec un rabais par rapport au prix du réseau. Développée par une société
ESCO, Bangkok Glass Energy, filiale de Bangkok Glass et portée par une société de projet
dédiée, cette initiative illustre parfaitement ce que peut être la mise en place de solutions
performantes en matière d’efficacité énergétique industrielle. La société de projet dédiée
(ou aussi Special purpose vehicle, SPV), créée pour l’occasion et financée par Bangkok Glass
Energy et Ensys porte également un projet de centrale solaire qui vend aussi son électricité à
l’usine.

2 Voir à ce sujet : https://www.xerficanal.com/economie/emission/Anton-Brender-Le-capitalisme-ne-s-adaptera-au-defi-climatique-que-par-la-


contrainte_3748380.html (consulté le 05/09/20).
3 Le concept de « tiers-financement » consiste à proposer une offre de rénovation énergétique qui inclut le financement de l’opération et un suivi
post-travaux, de telle sorte que le propriétaire n’a rien à financer car les économies d’énergies futures remboursent progressivement tout ou partie
de l’investissement (source : http://www.planbatimentdurable.fr/tiers-financement-r210.html, consulté le 05/09/20).

18
INDUSTRIE ET CLIMAT :
COMPATIBLES ?

mation d’énergie, en particulier dans le cadre de D’ailleurs, il faudrait que tous les nouveaux RÉFÉRENCES
partenariats avec des acteurs du développement investissements industriels, lorsqu’ils sont Gaddy, Benjamin ; Sivaram,
Varun et O’Sullivan, Francis, 2016.
comme Proparco, avec des PME technologiques, financés ou garantis par des organismes bila- Venture Capital and Cleantech :
des ESCO et des ingénieurs-conseils. Ce type de téraux, proposent les meilleures technologies The Wrong Model for Clean Energy
Innovation. En ligne : https://energy.
partenariat combinerait le cofinancement d’études en matière d’efficacité énergétique. Ainsi il ne mit.edu/wp-content/uploads/2016/07/
à la mise en œuvre de projets en tiers-financement, devrait pas y avoir de scierie, rizerie ou huilerie MITEI-WP-2016-06.pdf (consulté le
05/09/20).
via des sociétés ESCO. Ils pourraient contribuer, sans cogénération biomasse, pas de centrale International Energy Agency, 2019.
à travers une obligation de réserver une partie des diesel, incinérateur ou station de compression World Energy Outlook report. En
ligne : https://www.iea.org/reports/
économies d’énergie, à alimenter les installations de gaz sans valorisation de la chaleur fatale, etc. world-energy-outlook-2019 (consulté
publiques établies aux alentours des sites industriels. le 05/09/20)

CONCLUSION

Industrie et climat sont donc compatibles. Il ne Ce potentiel sera pleinement exploité si les pou-
faut pas oublier, en effet, que si l’industrie est voirs publics, les organisations internationales,
grande consommatrice d’énergie, elle est elle- les entreprises, les pays concernés, leurs popula-
même, potentiellement, une source d’énergie tions et les ONG travaillent ensemble à favoriser
« circulaire ». C’est déjà le cas par exemple dans les projets d’efficacité énergétique. Prendre en
l’agro-industrie, où la balle de riz, la bagasse de compte à la fois les besoins de l’industrie et
canne à sucre ou les tiges de coton représentent l’urgence climatique sera d’autant plus possible
des ressources énergétiques importantes qui si la Chine et l’Inde participent, dans le cadre de
peuvent être valorisées localement. Dans le sec- partenariats internationaux, au déploiement de
teur du ciment, du verre ou dans le transport technologiques innovantes participant à l’in-
du gaz naturel, c’est l’énergie perdue dans les dispensable transition énergétique. L’environ-
fumées qui peut se transformer en chaleur et nement est un bien commun qui a besoin que
en électricité. toutes les parties prenantes avancent de manière
concertée pour le protéger.

Les concentrations industrielles en


cours depuis des décennies ont créé de
grands groupes à voca­tion mondiale ;
ils devraient être sensibles à une
approche globale de la maîtrise de leur
consom­mation d’énergie, en particulier
dans le cadre de partenariats avec
des acteurs du développement comme
Proparco, avec des PME technologiques,
des ESCO et des ingénieurs-conseils.

19
OPINION

Industrie textile : vers un nouveau


modèle économique pour enrayer
les violations des droits humains
au travail
Nayla Ajaltouni, Déléguée générale, Collectif Éthique sur l’étiquette

L’industrie du textile emploie des millions de personnes dans les pays en développement. Pourtant,
son modèle économique (pression sur les coûts et les délais, volumes importants, renouvellement fréquent
des collections, prix bas) engendre de nombreuses violations des droits humains au travail. Pour
responsabiliser les entreprises du secteur et leur permettre de participer pleinement au développement
des pays où elles sont implantées, des législations voient peu à peu le jour.

D
UN ARTICLE DE ans les pays en développement, national comme international, poussées par les
NAYLA AJALTOUNI l’industrie du textile est une consommateurs et la société civile, des législa-
Déléguée générale, importante source d’emplois. tions contraignantes voient le jour et devraient,
Collectif Éthique
Si elle a permis de sortir de à terme, être la condition de l’émergence d’une
sur l’étiquette
Économiste du développement de l’extrême pauvreté plusieurs industrie responsable.
formation, Nayla Ajaltouni travaille millions de travailleurs et de travailleuses – les
dans le secteur de la solidarité
femmes constituent 85 % de la main-d’œuvre Cette évolution est indispensable car, dans le
internationale depuis une quinzaine
d’années. Elle a mené pendant mondiale du secteur – ces derniers sont venus textile, le déploiement de la sous-traitance s’est
plusieurs années, au sein de la plate-
grossir les rangs des travailleurs pauvres à travers traduit par une dégradation massive des condi-
forme Dette et développement, des
activités de plaidoyer sur la question le monde. L’extension des chaînes de valeur, tions de travail et une stagnation des salaires
du financement du développement.
encouragée par la mondialisation libérale, l’ex- dans les pays de production. La fin des Accords
Elle a également coordonné pour des
ONG et des plates-formes diverses
ternalisation pratiquée par les multinationales, multifibres, en 20051, a achevé de libéraliser le
campagnes nationales de plaidoyer.
Depuis 2007, elle coordonne le à la recherche des plus bas coûts de production, secteur et a accéléré la mise en concurrence des
Collectif Éthique sur l’étiquette, ONG
l’absence de régulation et la trop grande confiance travailleurs et le dumping social. Ce sont les droits
qui œuvre pour la défense des droits
humains au travail dans les chaînes dans l’action volontaire des entreprises ont aussi humains au travail, encadrés en particulier par les
de sous-traitance mondialisées de
conduit à la persistance de violations systémiques conventions de l’Organisation internationale du
l’habillement et pour un encadrement
contraignant de l’activité des des droits fondamentaux au travail. Au niveau travail (OIT), qui sont le plus souvent bafoués.
multinationales.

1 Mis en place par le GATT, les Accords régissaient le commerce mondial du textile par le biais de quotas d’importations.

20
OPINION

VIOLATIONS GÉNÉRALISÉES DES DROITS HUMAINS AU TRAVAIL

L’effondrement du Rana Plaza2 en 2013 au Ban-


gladesh est emblématique des promesses trahies de
Il est essentiel aujourd’hui de doter
l’industrie textile. Disposant d’une main d’œuvre [le secteur textile] de règles contraignantes
à très faible coût et d’une grande capacité de pro- pour permettre l’émergence d’une
duction, le pays s’impose dans les années 2000
comme le nouvel eldorado des donneurs d’ordres industrie responsable.
internationaux3 ; le salaire minimum du secteur
reste, encore aujourd’hui, un des plus bas au monde salaire vital – qui permet au travailleur de sub-
(80 dollars mensuels). Le drame du Rana Plaza venir à ses besoins fondamentaux et à ceux de sa
interroge la pertinence des modèles de dévelop- famille (logement, santé, nourriture, éducation,
pement car, au lieu d’investir dans une industrie transport, épargne, etc.). Selon le Fair Wage
créatrice d’emplois rémunérateurs, le Bangladesh, Network, quel que soit l’indicateur de salaire
encouragé par des accords de libre-échange bila- vital choisi, les salaires minimums dans les pays
téraux, a fondé son avantage comparatif sur le de production textile sont ainsi inférieurs de
coût de sa main d’œuvre. En effet, si, en 2012, deux à cinq fois au salaire vital. Les salaires de
l’industrie textile représentait 45 % de l’emploi pauvreté sont intrinsèquement liés au modèle
industriel, elle ne contribuait qu’à hauteur de 5 % économique actuel de l’industrie textile, qui
au revenu national du pays. Ce modèle montre les repose sur la production de collections à bas
limites de l’hyperspécialisation, encouragée par la prix constamment renouvelées – la fast fashion –,
mondialisation libérale, de pays dans des secteurs donc à faible coût de production.
à faible valeur ajoutée, tournés vers l’exportation.
L’actualité nous rappelle sans cesse les violations
La persistance de violations massives des droits des droits des travailleurs qui existent dans le
humains au travail dans les pays de ­sous-traitance secteur. En 2019, le think tank Australian Strategy
textile montre l’échec des politiques de respon- Policy Institute (ASPI) dévoilait ainsi dans le
sabilité sociale des entreprises (RSE). Le drame rapport5 Uyghours for sale l’existence de tra-
du Rana Plaza survient près de 20 ans après vailleurs forcés ouïghours produisant en Chine
la généralisation des codes de conduite et des des vêtements pour des enseignes majeures du
audits sociaux, suscitée par le scandale Nike en marché occidental. La pandémie de Covid-19
19964. Les codes de conduite des grands donneurs a en outre rappelé l’extrême vulnérabilité des
d’ordre internationaux, non contraignants, font ouvrières et ouvriers de l’industrie textile : en
en général peser le risque et la responsabilité Asie, plusieurs millions d’entre eux6, privés de
sur le tiers, fournisseur ou sous-traitant. En salaires suite à l’annulation de commandes, se
refusant de toucher au modèle économique du trouvent aux portes de la famine.
secteur – pression sur les coûts et les délais,
Dès lors, la capacité du secteur textile à partici-
flux tendus, volumes, etc. –, très lucratif, les
per à l’émancipation des populations des pays
initiatives volontaires de RSE ne se sont ainsi
en développement est légitimement remise en
traduites que par des améliorations mineures.
question. Il est essentiel aujourd’hui de le doter
De plus, les salaires de pauvreté sont la norme de règles contraignantes pour permettre l’émer-
dans les pays de production, bien en deçà du gence d’une industrie responsable.

2 Cet immeuble de la banlieue de Dacca, qui hébergeait des ateliers textiles, s’effondre le 24 avril 2013, causant la mort de 1 138 ouvrières
du textile. De grandes enseignes internationales y sous-traitaient leur production.
3 Un donneur d’ordre est une entreprise ou une entité économique qui place des commandes auprès du sous-traitant.
4 Dans une enquête de 1996, Life magazine dévoilait le travail d’enfants pakistanais pour la marque Nike, payés quelques cents de l’heure.
5 https://www.aspi.org.au/report/uyghurs-sale (consulté le 05/09/20)
6 Il est difficile d’avoir une estimation chiffrée au niveau mondial, mais plusieurs ONG ont documenté ce fait : https://www.workersrights.org/issues/
covid-19/ ; https://cleanclothes.org/news/2020/live-blog-on-how-the-coronavirus-influences-workers-in-supply-chains (consultés le 05/09/20)

21
INDUSTRIE TEXTILE : VERS UN NOUVEAU MODÈLE
ÉCONOMIQUE POUR ENRAYER LES VIOLATIONS
DES DROITS HUMAINS AU TRAVAIL

UN CADRE CONTRAIGNANT POUR CHANGER DE MODÈLE

Face à l’insuffisance des mesures volontaires des atteintes liées aux activités économiques,
pour prévenir les atteintes aux droits fonda- et celle des entreprises à respecter les droits
mentaux et à l’environnement, la nécessité de fondamentaux. Surtout, ils reconnaissent aux
régulations contraignantes tend à faire consensus, multinationales une obligation de vigilance sur
mais nombre d’acteurs économiques y résistent l’ensemble de leurs relations d’affaires.
encore.
Ainsi, la loi française impose désormais aux
L’absence de responsabilité juridique exis-
grandes entreprises présentes en France8 d’iden-
tant entre le donneur d’ordre et sa chaîne de
tifier et de prévenir les atteintes aux droits
­sous-traitance est, dans ce contexte, une aber-
humains et à l’environnement résultant de leurs
ration7. La loi française relative au devoir de
activités, mais aussi de celles de leurs filiales,
vigilance des sociétés mères et des entreprises
donneuses d’ordre, adoptée en mars 2017, apporte sous-traitants et fournisseurs. Pour le Collectif
une première réponse à cette défaillance. Elle Éthique sur l’étiquette, la mise en œuvre de
s’appuie sur les Principes directeurs des Nations leurs obligations dans le cadre de la loi sur le
unies relatifs aux entreprises et aux droits de devoir de vigilance devrait d’ailleurs constituer
l’Homme. Adoptés en 2011, ils établissent la une condition à tout soutien financier public
responsabilité des États à protéger les populations aux entreprises concernées.

POUR QUE L’INDUSTRIE DU TEXTILE CONTRIBUE AU DÉVELOPPEMENT


DES PAYS

REPÈRES Sur la base de ce nouveau cadre international Elles doivent publier une cartographie exhaustive
COLLECTIF ÉTHIQUE et national, le Collectif a formulé un ensemble des risques, pays par pays. La sous-traitance en
SUR L’ÉTIQUETTE
de recommandations destinées aux multina- cascade et les salaires de pauvreté font partie des
Le Collectif Éthique sur l’étiquette
(ESE) a été créé en 1995, à l’initiative tionales9. Elles doivent mettre fin à l’opacité risques inhérents au modèle économique mis
d’un groupe d’ONG, de syndicats et
d’associations de consommateurs entretenue sur les chaînes de valeur, qui encou- en place par les donneurs d’ordres de l’habille-
français. L’objectif du Collectif est rage les mauvaises pratiques et ne permet pas ment – ils doivent donc être identifiés.
de faire évoluer les pratiques des
multinationales de l’habillement pour au consommateur de faire des choix éclairés.
Aucune entreprise ne peut prétendre assurer
que les droits humains au travail
Il faut au moins fournir une information claire
soient respectés le long des chaînes son devoir de vigilance sans identifier de quelle
de sous-traitance, et de renforcer et détaillée sur le niveau des salaires pratiqué, manière son modèle permet, encourage ou tire
l’encadrement contraignant de
l’activité des multinationales. la durée hebdomadaire travaillée, les heures profit des situations de moins-disant social dans
supplémentaires, la présence d’organisations les pays où elle opère.
syndicales. Ces informations doivent concerner
l’entreprise et l’ensemble de leurs fournisseurs Une question cruciale : les multinationales
et sous-traitants. doivent assurer le droit à un salaire vital aux
ouvrières et ouvriers de l’habillement, en cessant
Par ailleurs, les multinationales doivent mettre les pratiques d’achat conduisant à une pression
en œuvre leur devoir de vigilance, des procédures sur les salaires. Elles doivent fixer leurs prix
visant à identifier, prévenir et remédier aux en se basant sur le salaire vital, qui peut être
atteintes aux droits fondamentaux et à l’environ- déterminé à partir d’un indicateur crédible et
nement sur l’ensemble de leur chaîne de valeur. transparent, comme celui développé par l’Asia

7 https://www.ituc-csi.org/IMG/pdf/frontlines_scandal_fr.pdf (consulté le 05/09/20)


8 https://ethique-sur-etiquette.org/Devoir-de-vigilance-des-multinationales (consulté le 05/09/20)
9 Voir le rapport : https://ethique-sur-etiquette.org/IMG/pdf/etude_devoir_de_vigilance_annee_1-2.pdf (consulté le 05/09/20)

22
INDUSTRIE TEXTILE : VERS UN NOUVEAU MODÈLE
ÉCONOMIQUE POUR ENRAYER LES VIOLATIONS
DES DROITS HUMAINS AU TRAVAIL

Floor Wage Alliance10 et encourager les négo-


ciations tripartites permettant l’augmentation Ainsi, la loi française impose
des salaires dans les pays de production. Plus désormais aux grandes entreprises
largement, c’est le modèle économique reposant
sur la fast fashion qu’il faut enrayer.
présentes en France d’iden­tifier et
de prévenir les atteintes aux droits
Elles doivent enfin permettre le respect de la
liberté syndicale et du droit à la négociation col-
humains et à l’environnement résultant
lective : l’expérience montre que les mécanismes de leurs activités, mais aussi de celles
de surveillance les plus efficaces sont ceux qui de leurs filiales, sous-traitants et
incluent les représentants des travailleurs. Les
accords internationaux et les accords sectoriels, fournisseur.
comme celui signé en 2013 sur la sécurité des
usines au Bangladesh11, sont des outils d’amélio- et les droits humains en négociation depuis
ration des droits. Les donneurs d’ordre doivent 2014 au sein des Nations unies, que se discute
user de leur influence pour exiger l’exercice de ces désormais l’élaboration de normes responsabi-
droits chez leurs fournisseurs et s­ ous-traitants, lisant les acteurs économiques. Plutôt que d’en
ou privilégier ceux dans lesquels existent des entraver le développement, ces derniers ont
syndicats indépendants. tout intérêt à soutenir les initiatives visant à
encadrer la mondialisation, au risque de se trou-
C’est aux niveaux européen, à travers une direc- ver à ­contre-courant d’une prise de conscience
tive sur le devoir de vigilance, et internatio- internationale.
nal, à travers le traité sur les multinationales

CONCLUSION

Afin qu’elle puisse se traduire par une éléva- Aujourd’hui synonyme d’impacts sociaux et
tion du niveau de vie des populations les plus environnementaux considérables, l’industrie
vulnérables, une transformation radicale de du textile peut pourtant, comme le montrent de
l’industrie est nécessaire. Au-delà du devoir de nombreuses initiatives, aussi être le creuset de
vigilance, il faut remettre en cause les modèles modèles alternatifs et de pratiques exemplaires.
fondés sur le couple faible coût/gros volumes, Les consommateurs ne s’y sont pas trompés,
qui conduisent, pour privilégier la performance ils se détournent de plus en plus des enseignes
financière, à la généralisation des violations dont les modèles ont un impact trop impor-
des normes internationales du travail et des tant sur l’être humain et l’environnement, pour
atteintes à l’environnement. encourager celles aux pratiques responsables.

10 https://asia.floorwage.org (consulté le 05/09/20)


11 https://bangladeshaccord.org/ (consulté le 05/09/20)

23
ÉTUDE DE CAS

Participer à la lutte contre la


Covid-19 et diversifier ses activités :
le cas de la SERMP au Maroc
Badre Jaafar, Directeur, SERMP

Entreprise de sous-traitance aéronautique marocaine, le SERMP subit, comme l’ensemble du secteur, les
répercussions économiques de la crise de la Covid-19. À la fois pour participer à l’effort national et pour
diversifier ses activités, la SERMP s’est lancée avec succès dans la production de respirateurs artificiels,
au sein d’un regroupement d’entreprises aux compétences complémentaires. L’entreprise réfléchit
désormais à développer ses activités dans le domaine médical.

L
UN ARTICLE DE a Société d’étude et de réali- Avec un chiffre d’affaires multiplié par 1,6 depuis
BADRE JAAFAR sations mécaniques de préci- 2012, le groupe profitait alors de la bonne santé de
Directeur, SERMP sion (SERMP) réalise pour des l’industrie aéronautique ; avec une hausse annuelle
Badre Jaafar est directeur de la
SERMP (Société d’étude et de
avionneurs, des motoristes et du trafic de l’ordre de 6 % par an1, la demande
réalisations mécaniques de précision), des équipementiers des pièces des avionneurs, principaux donneurs d’ordre du
filiale du groupe Le Piston Français,
depuis 2016. Il a auparavant occupé et des ensembles mécaniques aéronautiques. En groupe, était soutenue. Les investissements, réalisés
plusieurs postes au sein du groupe. forte croissance depuis sa création il y a 20 ans, à la fois pour accroitre la capacité de production
Badre Jaafar est diplômé des Arts et
Métiers. la SERMP a plus que doublé ses installations et pour innover (en particulier en matière envi-
industrielles, faisant preuve du même dynamisme ronnementale, pour réduire l’impact carbone des
que sa maison mère, Le Piston français – pré- moteurs, par exemple), étaient importants.
sente sur six sites en France et en Pologne, et
employant environ 700 personnes. Mais la crise de la Covid-19 est venue boule-
verser cette dynamique.

PRODUIRE LOCALEMENT POUR RÉPONDRE À L’URGENCE DES BESOINS

Les scénarios les plus optimistes tablent désor- Dans ce contexte, la SERMP a souhaité ­relever un
mais sur un délai de trois ans pour retrouver le double défi : répondre à l’urgence de la situation
niveau de trafic de 2019. Par ailleurs, la demande en participant à l’effort national de lutte contre
d’avions devrait baisser d’environ 50 % dans les la pandémie, et reconfigurer sa stratégie pour
cinq années à venir2, entrainant une profonde faire face à la crise.
recomposition du secteur aéronautique. C’est
toute une chaine de valeur, dont de nombreuses Selon la Banque mondiale, la réponse des auto-
PME/ETI, qui est touchée. rités marocaines fut « rapide et décisive »3. Bien

1 https://theconversation.com/trafic-aerien-mondial-une-croissance-fulgurante-pas-prete-de-sarreter-116107 (consulté le 05/09/20)


2 https://www.latribune.fr/entreprises-finance/services/transport-logistique/transport-aerien-dix-ans-au-mieux-pour-rattraper-la-courbe-de-
croissance-d-avant-crise-844872.html (consulté le 05/09/20)
3 http://documents1.worldbank.org/curated/en/597241594813779418/pdf/Morocco-Economic-Monitor.pdf (consulté le 05/09/20)

24
ÉTUDE DE CAS

que la première récession du pays depuis 1995 se du ministère de l’Industrie et coordonné par le REPÈRES
profile (-5,8 %4 attendus), de nombreuses mesures Gimas5, ont décidé de produire un respirateur SERMP
ont été mises en place pour soutenir à la fois les artificiel « Made in Morocco ». Une idée devenue La SERMP est une filiale du groupe
Le Piston français (LPF), spécialiste
activités fragilisées par la crise et les personnes un projet industriel collaboratif autour duquel se de l’usinage des métaux durs et de
l’assemblage mécanique. L’usine
en situation de précarité, et mobiliser l’industrie sont fédérés une quinzaine d’entreprises ainsi que de Casablanca, troisième usine
marocaine pour contribuer à la lutte contre la des chercheurs, des universitaires et des médecins. aéronautique au Maroc, emploie
181 personnes et a réalisé un chiffre
Covid-19. De nombreux projets ont vu le jour d’affaires de 23 millions d’euros
pour produire localement les produits de protec- Il fallait développer et produire des respirateurs en 2019. Depuis sa création en
tion : gel hydro-alcoolique, visières de protection, en un temps court – la première version a été 1999, la SERMP a connu une belle
progression, passant d’un atelier
masques… Il s’agissait de répondre à la demande conçue en une semaine, et six semaines de plus déporté à une usine autonome ; elle

locale sans accentuer les tensions croissantes sur ont permis la réalisation de la quatrième ver- est devenue leader de son domaine,
employant un personnel 100 %
les chaines d’approvisionnements mondiales. sion – tout en fabricant l’ensemble des pièces marocain.
et en se fournissant en composants localement,
C’est dans ce contexte que la SERMP, Aviarail compte tenu de la fermeture des frontières et
(société d’engineering) et d’autres partenaires des tensions mondiales sur l’approvisionnement
de l’industrie aéronautique, sous la direction de ces produits.

RÉUNIR LES COMPÉTENCES : CLÉ DU SUCCÈS

Pour atteindre cet ambitieux objectif, il a été l’ingénierie électronique (conception et design
nécessaire de constituer une équipe pluridis- de la carte electronique) et du développement
ciplinaire, capable d’apprendre rapidement et logiciel, en partenariat avec Tronico. Crouzet a
efficacement à fabriquer un équipement médical. travaillé sur le schéma pneumatique et a développé
Les rôles des différents intervenants ont été le moteur du respirateur, Valtronic a fabriqué
soigneusement définis. les cartes électroniques, OB électronique a tra-
vaillé sur le câblage et Efoa s’est chargé de la
La SERMP s’est chargée de la gestion du projet, production de l’habillage, des emballages et du
du design du mécanisme à l’assemblage final du traitement antibactérien des pièces mécaniques.
respirateur et à la réalisation des contrôles et des Enfin, les centres techniques Cetim, Cerimme et
tests, en passant par la production des pièces (en Cetiev ont pris la responsabilité d’homologuer
interne et en s’appuyant sur deux autres usineurs, ces respirateurs afin d’obtenir les certifications
UMPM et Halmes). Aviarail s’est chargée de et les qualifications aux normes « CE Médical ».

RÉINVENTER LA STRATÉGIE

D’un projet visant à répondre à une urgence à une Afin de pérenniser cette production de respira-
opportunité de diversification, le médical et le bio- teurs 100 % marocains et d’envisager l’avenir à
médical pourraient devenir une branche d’activité plus long terme, la SERMP a d’ailleurs contribué
pérenne pour la SERMP. D’autant plus que le carnet à la création d’un « cluster » MMI – Moroccan
de commandes dans l’aéronautique est fortement Medical Biomedical Industry – afin de lancer
impacté par la crise et que la diversification devient des projets industriels collaboratifs et innovants
une obligation pour la survie de beaucoup d’en- dans le domaine médical et de développer cette
treprises. L’expérience marocaine a d’ailleurs fait industrie au Maroc.
des émules et d’autres filiales du groupe Le Piston
français réfléchissent à une telle diversification.

4 http://pubdocs.worldbank.org/en/954841597690094449/Note-Strate%CC%81gique-conjointe.pdf (consulté le 16/09/20).


5 Groupement des industries marocaines aéronautiques et spatiales, organisme interprofessionnel rassemblant 97 % de la chaîne logistique
aéronautique marocaine.

25
CHIFFRES-CLÉS CHIFFRES-CLÉS

Industrie, de quoi parle-t-on ? …qui a notamment besoin d’un Une production


développement des infrastructures manufacturière
L’industrie désigne les activités de production liées à la transformation plus ou moins sophistiquée de Le retard pris par l’Afrique en matière d’industrie locale encore trop peu
la matière au moyen de machines. Elle recouvre donc des réalités très diverses : industries extractives, s’explique notamment par le manque développée
manufacturières, production d’électricité, etc. Cette revue se concentre principalement sur les d’infrastructures (électriques, de transport, TIC,
etc.) sur le continent. Celles-ci ont une incidence LE MANQUE L’Afrique subsaharienne pâtit
activités manufacturières, qui incluent, notamment, l’industrie de l’habillement, l’agroalimentaire, directe sur la productivité, la croissance D’INFRASTRUCTURES encore de lacunes en matière de
la métallurgie, les matériaux de construction, l’emballage (verre, plastique, carton, etc.) ou encore le économique ainsi que le développement REPRÉSENTERAIT AINSI production manufacturière locale,
ciment. durable de la région. Selon la BAD, le manque ENTRE enjeu très important en matière de

30 et 60 %
d’infrastructures représenterait ainsi « entre 30 et création d’emplois, de réduction de
60 % des impacts négatifs sur la productivité des la pauvreté et de création de valeur
entreprises africaines ». ajoutée. Selon les données de la
DES IMPACTS
Banque mondiale, en 2018, les
Une production manufacturière inégalement répartie au niveau mondial NÉGATIFS SUR LA
importations de biens manufacturés
PRODUCTIVITÉ en Afrique subsaharienne
La Chine représente à elle seule 28,4 % de la production manufacturière mondiale, et les États-Unis 16,6 %. Source : Banque africaine de développement (BAD), Le financement
DES ENTREPRISES s’élevaient ainsi à près de 62 % du
des infrastructures en Afrique a atteint un niveau record en 2018, AFRICAINES total des marchandises importées.
dépassant les 100 milliards de dollars (ICA), novembre 2019.
Disponible ici : https://bit.ly/2YG3Y6f (consulté le 11/09/20).
Source : Banque mondiale, 2020.

1,8 %
Secteur industriel et emploi
5,8 %
ROYAUME-UNI

28,4 %
20
ALLEMAGNE
Un fort potentiel pour l’emploi
1,9 % CHINE
16,6 % FRANCE
des jeunes en Afrique
MILLIONS EN 2020
Selon les projections formulées par la Banque
ÉTATS-UNIS
2,3 % 7,8 % mondiale, les arrivées annuelles sur le marché du
3 %
à 30
ITALIE JAPON travail en Afrique devraient passer de 20 millions
en 2020 à 30 millions d’ici 2050. Dans ce
IINDE
contexte, le secteur industriel est ainsi perçu
3,3 % comme un levier majeur afin d’absorber une
partie de cette future main-d’œuvre.
CORÉE DU SUD MILLIONS D’ICI 2050

1,5 %
Source : Banque mondiale, Africa’s Pulse n°18, Une analyse des enjeux
façonnant l’avenir économique de l’Afrique, octobre 2018.
MEXIQUE

L’industrie, passerelle vers l’emploi formel ?


L’emploi informel a encore de beaux jours devant lui. Rien qu’en Afrique, en 2018,
78 %
DES EMPLOIS
78 % des emplois échappaient encore à toute législation nationale, selon un rapport
de l’Organisation internationale du travail (OIT). Face à l’informalité du travail sur le
continent, le développement d’une industrie locale est perçu comme une étape
ÉCHAPPENT majeure contribuant à la création d’emplois formels, comme ce fut le cas en Asie du
À TOUTE Sud-Est. D’autre part, l’industrie (et notamment le textile) permet également l’emploi
LÉGISLATION de personnes non qualifiées qui sont ainsi formées et bénéficient in fine d’un emploi
Source : Division de la statistique des Nations unies, 2020. Disponible ici : https://bit.ly/3lRLtWe (consulté le 11/09/20). NATIONALE formel tout en développant des compétences professionnelles ; un atout dans les
pays en voie de développement où la population est souvent peu qualifiée et peut
présenter des difficultés à entrer dans le monde du travail.
Source : Organisation internationale du travail (OIT), Women and men in the informal economy: A statistical picture, 2018.

En Afrique, un socle industriel à bâtir…


Sur la période 1990-2015, l’Afrique apparaît comme ayant le plus
faiblement contribué à la valeur ajoutée manufacturière (VAM)
1,6 % 85 millions
Afrique, nouvel Eldorado industriel face à la Chine ?

1 %
mondiale : 1,6 %. En retirant l’Afrique du Sud et le Maghreb, la AFRIQUE Selon certains experts, le renchérissement du coût de la main-d’œuvre en Chine
D’EMPLOIS À FAIBLE
contribution du continent à la VAM mondiale tombe à environ 1 % pourrait amener près de 85 millions d’emplois à faible qualification à quitter le pays-
1 %
QUALIFICATION continent dans les années à venir. Le sujet fait débat mais certains estiment que les
des Nations unies pour le Développement (PNUD). POURRAIENT QUITTER pays africains, avec leurs faibles coûts de la main-d’œuvre, se placeraient en bonne
EN RETIRANT
LA CHINE DANS LES position pour absorber une partie de cette main-d’œuvre industrielle délocalisée.
L’AFRIQUE DU SUD ANNÉES À VENIR
Source : PWC, Industrialisation en Afrique : réaliser durablement le potentiel du continent, 2019. ET LE MAGHREB Source : Eric Olander and Cobus van Staden, In The Future, ‘Made In China’ Could Become ‘Made In Africa’, Huffington
Disponible ici : https://pwc.to/3burKY4 (consulté le 11/09/20). Post, 2016. Disponible ici : https://bit.ly/2R2zjvv (consulté le 11/09/20).

26 27
CHIFFRES-CLÉS CHIFFRES-CLÉS

Secteur industriel et Covid-19 Secteur industriel et climat


Quel impact de la Covid-19 sur la production industrielle ? L’industrie, l’un des principaux secteurs émetteurs de gaz à effet de serre…
À l’échelle européenne, la crise sanitaire liée à la Covid-19 a eu un fort impact sur la production industrielle. En mars et avril 2020, au Selon les données du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), l’industrie (pétrochimie, industries lourdes,
plus fort de la crise et des mesures de confinements, la production industrielle a respectivement chuté de 10,8 % et de 18,2 %. Malgré industrie manufacturières, etc.) est l’un des principaux secteurs émetteurs de gaz à effet de serre dans le monde. Elle contribue ainsi à
un rebond en mai et juin derniers, la production industrielle en Europe enregistre ainsi une baisse globale de 11,1 % depuis le mois de hauteur de 21 % des émissions.
février 2020.

La production industrielle 25% 24%


européenne enregistre L’industrie
une baisse globale de contribue

11,1 %
14% à hauteur
10% de 21 % des
6% émissions des
gaz à effets
depuis février 2020
Source : Eurostat, 2020. de serre
Electricité et Agriculture, Construction Transport Industrie Autres énergies
production de foresterie et autres
chaleur utilisations des sols

Les économies africaine et asiatique face à la Covid-19


Source : Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), Working Group III Contribution to the Fifth Assessment Report of the Intergovernmental Panel on Climate Change,
Comme attendu, la crise sanitaire de la Covid-19 aura un lourd impact sur les économies africaine et asiatique. Selon les projections de 2014. Disponible ici : https://www.ipcc.ch/report/ar5/wg3/ (consulté le 11/09/20).
la Banque africaine de développement (BAD) réalisées entre le début de la crise et l’été 2020, le PIB du continent devrait lourdement
chuter en 2020 : contraction de 1,7 % selon le scénario le moins pessimiste, ou de 3,4 % selon le scénario le plus pessimiste. Pour les
économies émergentes, la Banque asiatique de développement prévoit, quant à elle, une contraction du PIB de -0,7 % en 2020, une
première depuis les années 1960. A elle seule, la zone Asie du Sud-Est devrait observer un recul de son PIB de 3,8 %.
…ce qui explique les enjeux derrière la récupération d’énergie (ou chaleur fatale)
La chaleur fatale ou énergie de récupération (évoquée en p. 16-19 de la revue), est la quantité d’énergie issue d’un processus industriel
Contraction de (sous forme liquide, de vapeur d’eau, de rayonnement de chaleur, etc.) mais non utilisée, qui peut être en partie récupérée et valorisée.

0,7 %
L’un des enjeux du secteur industriel en matière de transition énergétique est ainsi de mettre en œuvre les processus nécessaires pour
récupérer cette chaleur fatale.

Contraction de Chaleur utile

1,7 %
pour la production
du PIB asiatique,
Chaleur fatale définitivement perdue
une première depuis
Chaleur fatale valorisée en externe Les réseaux de chaleur
les années 60 Chaleur fatale récupérée en interne
La production d’électricité

du PIB africain selon (préchauffage, autre procédé, remontée thermique...)

Chaleur fatale évitée


Les actions d’efficacité
énergétique sur site
Consommation
le scénario le moins (optimisation, isolation, fermeture des portes ...)

de combustibles Chaleur Chaleur


pessimiste, fatale fatale
valorisable
ou 3,4 % selon le plus pessimiste
Source : Ademe, Séminaire « Efficacité énergétique dans l’industrie, R&D et l’innovation au service de la transition énergétique », 2016. Disponible ici : https://bit.ly/3hDXTyq (consulté le 11/09/20).

Source : Banque africaine de développement (BAD), 2020 ; Banque asiatique de développement (BAD), 2020.

28 29
ÉTUDE DE CAS

Dolidol : l’atout du « Made in Morocco »


Jalil Skali, Directeur général, Dolidol

Le directeur général de Dolidol revient sur l’attachement des Marocains à un produit traditionnel, le salon
marocain (composé de banquettes à ressorts et formant un « L » ou un « U »), et à une marque locale, en
particulier en période de crise. Si le « Made in Morocco » est indéniablement un facteur de succès à part
entière, des défis économiques importants attendent l’entreprise dans la décennie à venir. Elle compte y
faire face en renforçant sa politique de marque et en consolidant sa rentabilité, tout en continuant
d’innover et de se développer.

L
UN ARTICLE DE e Maroc a subi de plein fouet les mesure de supporter la crise financière liée à la
JALIL SKALI conséquences économiques de Covid-19 ont dû repenser leur stratégie pour
Directeur général, Dolidol la crise sanitaire de la Covid-19 : s’adapter aux évolutions conjoncturelles et aux
Jalil Skali est directeur général de
Dolidol depuis 2011 et vice-président plus de 1 648 décès ont été recen- nouvelles habitudes de consommation.
général de l’Association marocaine sés1 et le pays devrait connaître
des industries du textile et de
en 2020 sa pire récession depuis 1996 avec une Au même titre que d’autres industriels, Dolidol
l’habillement (AMITH) depuis juin
2019. Il a entamé sa carrière en tant contraction de plus de 5,8 % de son PIB, selon les a été fortement impacté par cet épisode sani-
que consultant pour Klee Group et
dernières estimations de la Banque mondiale2. taire sans précédent. Au plus fort de la crise,
Deloitte Paris, avant de rejoindre
le Maroc en 2004, à la Caisse de La quasi-totalité des industries marocaines se les 80 boutiques de l’entreprise ont été fermées
dépôt et de gestion, puis en tant que
directeur général adjoint à l’Office sont retrouvées en arrêt d’activité sans préa- pendant deux mois et l’usine de Casablanca pen-
national des pêches. Jalil Skali est
vis, engendrant ainsi une profonde récession dant un mois et demi. Du fait de sa position de
diplômé de l’École centrale de Lyon
et titulaire d’un DEA en électronique économique. leader national sur la mousse polyuréthane, le
et informatique. matelas et le salon marocain, l’entreprise doit,
Paradoxalement, il s’agit également d’une période en période délicate, capitaliser sur ses atouts,
unique de remise en question et de réflexion réviser son organisation et ses processus pour
stratégique. En effet, nombre d’industriels en renforcer davantage le poids de sa marque.

L’ATTACHEMENT AU « MADE IN MOROCCO »

Dans le contexte de la crise sanitaire, les indus- Pendant la période de confinement, de mi-mars
triels marocains comme Dolidol ont su adapter à mi-juillet, tous les Marocains ont pu profiter
leur outil de production dans un délai record de leur maison, rendant le salon marocain encore
pour fabriquer des masques. Cette période a plus central dans les foyers. Bien que produit de
ainsi accentué l’attachement des Marocains aux façon industrielle, le salon marocain est toujours
marques « Made in Morocco ». considéré comme un produit artisanal, fabriqué
sur mesure et adapté in fine par un tapissier
selon le goût des clients.

1 Selon les données du ministère de la Santé du Maroc disponibles au 16 septembre 2020.


2 http://pubdocs.worldbank.org/en/954841597690094449/Note-Strate%CC%81gique-conjointe.pdf (consulté le 16/09/20).

30
ÉTUDE DE CAS

Aujourd’hui, l’engouement pour l’achat de salons L’image de marque est d’ailleurs au cœur de la


marocains faits sur mesure est indéniable. C’est un stratégie de l’entreprise : le « capital confiance »
avantage comparatif qui renforce le lien existant accordé par les consommateurs est un atout sur
entre les consommateurs et la marque Dolidol. lequel capitaliser.

ÉVITER DE DÉLOCALISER LA FABRICATION DE PRODUITS LOCAUX


EMBLÉMATIQUES

De par son ancrage dans la culture nationale, le nécessite conseil et contact humain. Le processus
salon marocain est une spécificité locale, bien d’achat de ce mobilier est généralement com-
ancrée dans les foyers et considéré par beaucoup posé de plusieurs étapes, les clients sollicitant
comme un emblème patrimonial. À ce titre, il fréquemment l’avis des voisins, d’amis, de la
serait difficile de délocaliser sa fabrication. En famille avant de se décider sur un modèle ; la
matière d’emplois, la chaîne de valeur du salon production sur mesure tout comme l’interven-
marocain fait appel à un nombre important tion finale du tapissier/décorateur nécessitent,
d’étapes de fabrication, qui nécessite une main elles aussi, un accompagnement des acheteurs.
d’œuvre abondante. Elle génère directement ou
indirectement environ 40 000 emplois, que ce Dans les faits, les familles investissent davantage
soit dans l’industrie ou dans l’artisanat. Bien que dans l’acquisition du salon marocain que dans
copié par certains pays à faible coût de produc- les autres espaces de vie de leurs foyers. Espace
tion, le salon marocain « Made in Morocco » de réception, il se doit de donner la meilleure
garde une place privilégiée dans les habitudes image possible de la famille, dans un souci de
de consommation des Marocains. S’agissant valorisation et de distinction sociale.
d’un véritable investissement, l’achat du salon

INNOVATION ET INVESTISSEMENTS POUR MAINTENIR LES EMPLOIS

La politique de marque est au cœur de la stra- évident à maintenir, mais l’innovation et les REPÈRES
tégie du groupe Dolidol ; elle constitue un atout investissements dans des machines à forte valeur DOLIDOL
immatériel considérable qui répond aux trois ajoutée permettent à l’entreprise de faire preuve Fondé en 1973, Dolidol est le
leader marocain du matelas et des
objectifs stratégiques de l’entreprise : incarner de résilience. produits en mousse polyuréthane.
Ses 1 400 salariés produisent
la culture et le patrimoine marocain, renforcer 300 000 matelas par an dans son
la rentabilité économique et se développer en C’est ainsi que, malgré la crise de la Covid-19, complexe industriel en banlieue de
innovant. Dolidol a réussi à préserver son écosystème, Casablanca, pour un chiffre d’affaires
en 2019 de 85 millions d’euros.
voire même à continuer d’investir pour mieux
Pourtant, la décennie à venir s’annonce pleine préparer l’avenir. Un ambitieux plan de déve-
de défis économiques. Dans ce contexte, l’en- loppement de 90 millions d’euros est ainsi en
treprise se doit de sauvegarder les emplois créés réflexion, visant à renforcer les investissements
tout en préservant une rentabilité conforme aux dans les activités amont (recyclage de bouteilles
objectifs arrêtés avec les actionnaires. Ce défi PET en fibre polyester) et dans les produits
est rendu possible grâce à un consommateur de pour le secteur automobile – alors que l’entre-
plus en plus conscient de ces enjeux, ce qui se prise, par ailleurs, renforce son implantation
traduit par son engouement croissant pour le en Afrique subsaharienne via des acquisitions
« Made in Morocco » dans ses réflexes d’achat. d’unités industrielles de mousse polyuréthane
et de matelas.
En parallèle, les processus de fabrication sont
revus régulièrement pour les adapter aux aléas
conjoncturels. Cet équilibre n’est pas toujours

31
FOCUS

Indications géographiques et labels


de qualité : des outils efficaces pour
faciliter l’accès des PME industrielles
aux marchés
Fabio Russo, Senior Officer, ONUDI

La production agroalimentaire reste au cœur de l’industrie africaine, représentant respectivement 18 % et 30 % des
revenus industriels de pays comme la Tunisie et le Maroc, par exemple. La demande de produits locaux a offert des
opportunités aux producteurs africains. La concurrence est limitée, et les résultats sont au rendez-vous. Les
consommateurs ont toutefois besoin de pouvoir identifier et différencier ces produits, ce qui est rendu possible par les
indications géographiques (IG) et les labels de qualité certifiée. Ces dispositifs font partie des outils et méthodologies
utilisés par l’ONUDI pour aider au développement des chaînes de valeurs en Afrique et faciliter l’accès au marché.
Le soutien aux producteurs permet un développement industriel durable et inclusif. En partenariat avec des
programmes conduits par les pays, l’ONUDI soutient les chaînes de valeur agroalimentaires au Maroc et en Tunisie.

D
ans la plupart des pays évite la pression d’une concurrence frontale avec
Cet article a été rédigé en collaboration avec
Ebe Muschialli, Nuria Ackermann et Manuela
d’Afrique, l’agroalimentaire des produits génériques et standardisés. Elle
Eyvazo, spécialistes projets à l’ONUDI. est le principal sous-secteur récompense les producteurs qui font ce qu’ils
industriel, et il a le potentiel ont toujours su faire : produire des denrées
pour être le moteur du déve- traditionnelles dont la qualité, les spécificités
loppement socioéconomique du continent. La et la renommée sont liées à des savoir-faire
construction d’une industrie agroalimentaire ancestraux et à leur lieu de production.
inclusive et durable demeure un défi du déve-
loppement, mais constitue aussi une opportunité Sur le marché, ces produits liés à une origine
pour les PME africaines. géographique1 peuvent atteindre des prix plus
élevés, à condition d’être différenciés et clai-
Les consommateurs s’intéressent de plus en rement identifiables par le consommateur. Les
plus aux produits traditionnels, profondément indications géographiques (IG) et les labels de
enracinés dans un territoire d’origine. Cette qualité certifiée sont des outils qui peuvent
tendance représente une belle opportunité pour permettre aux producteurs d’accéder à toute
les producteurs (en particulier les PME), car elle la valeur ajoutée de ces « produits de terroir ».

UNE APPROCHE HOLISTIQUE POUR LA RECONNAISSANCE D’UNE TRADITION

L’ONUDI encourage le développement industriel apporte depuis longtemps son assistance tech-
pour lutter contre la pauvreté et promouvoir nique au développement des chaînes de valeur,
une mondialisation inclusive et durable. Elle en Afrique et ailleurs dans le monde – en créant

1 Les produits liés à une origine géographique ou « produits de terroir » sont des produits locaux dotés d’une identité et d’une réputation
inhérentes à un terroir et/ou des produits issus de techniques de production particulières dont la qualité, la renommée ou les spécificités sont
attribuables à leur provenance géographique.

32
FOCUS

des liens entre les activités, en renforçant les sur les marchés intérieurs et d’exportation. Le UN ARTICLE DE
exigences de qualité, en améliorant la productivité PAMPAT permet aussi d’assurer la conformité FABIO RUSSO
et en favorisant l’accès aux marchés. L’ONUDI de ces produits avec les exigences des indications Senior Officer, ONUDI
Fabio Russo travaille au sein
s’appuie sur une expérience acquise dans plus géographiques et critères de qualité, afin de les du département Numérisation,
d’une vingtaine de pays, pour développer des positionner sur certains marchés de niche – technologie et innovation de
l’Organisation des Nations unies
outils et des méthodologies visant à préserver grâce à quoi les producteurs peuvent obtenir pour le développement industriel
et promouvoir les produits de terroir, avec en des prix plus élevés et augmenter leurs revenus. (ONUDI). Depuis son arrivée en
1992, Fabio Russo a été chargé de
ligne de mire un développement industriel Le programme renforce également les capacités multiples projets de développement
inclusif et durable. Son approche permet aux nationales ou régionales de développement et du secteur privé à travers le
monde. Son principal domaine
PME de maximiser le potentiel des produits de promotion des produits locaux. Dans le cadre d’expertise concerne les réseaux
agroalimentaires concernés, et assure la redistri- de ses activités, le programme a ainsi soutenu, ou regroupements de PME et
le développement des chaînes
bution équitable des bénéfices perçus sur toute au Maroc et en Tunisie, la mise en place et de valeur. Il pilote le programme
la chaîne de valeur. l’organisation de concours de produits du ter- de l’ONUDI sur les consortiums
d’exportation et appellations d’origine
roir, facilitant ainsi les retours d’expérience et regroupant des PME. À ce titre, il a
Lancé en 2013, le Programme d’accès aux mar- l’échange des meilleures pratiques dans la région.
établi plusieurs partenariats avec
d’autres agences des Nations
chés des produits agroalimentaires et de terroir unies, des universités et diverses
(PAMPAT), est financé par le Secrétariat d’État Dans la mise en œuvre de programmes tels que organisations internationales, dans
le but de promouvoir des produits liés
à l’économie (SECO) de la Confédération suisse. le PAMPAT, l’ONUDI recourt à une approche à une origine géographique.
Il vise à améliorer la performance, l’accès aux holistique, qui comprend des domaines d’inter-
marchés et la situation socioéconomique des vention, largement reliés entre eux (cf. schéma
PME intervenant dans différentes chaînes de ci-dessous). Le point clé dans ce schéma cor-
valeur, au Maroc et en Tunisie. L’action du pro- respond au critère « Qualité et origine », qui
gramme cible le renforcement organisationnel implique la conformité avec les spécifications
des chaînes de valeur concernées, l’amélioration de qualité et de sécurité, et la promotion des
de la productivité, le développement produit et labels sur l’ensemble de la chaîne de valeur,
les exigences de qualité au niveau des PME et, mais aussi vis-à-vis des acheteurs et auprès des
enfin, la consolidation de leur positionnement consommateurs.

L’approche holistique de l’ONUDI

GOUVERNANCE  COMPÉTITIVITÉ  MISES EN RELATION


Renforcement des capacités Optimisation des différents Renforcement des alliances
des acteurs publics et privés. maillons de la chaîne de valeur (ex. : coopératives, consortiums),
Mise en place d’un groupe de (amélioration de la qualité, et formalisation des liens entre
travail réunissant les acteurs optimisation de l’utilisation des les différents acteurs de la
clés de la chaîne de valeur, pour ressources, augmentation des chaîne de valeur (ex. : contrats
établir une vision partagée et un capacités de production et de la d’approvisionnement).
plan d’action commun. productivité).

QUALITÉ ET ORIGINE MARKETING DIVERSIFICATION


Veiller à la mise en conformité Améliorer l’accès au marché et Diversification et innovation
avec les labels de qualité, le mix marketing des entreprises sur toute la chaîne de valeur (y
d’origine, et de sécurité individuelles ou des regroupements compris création de nouvelles
alimentaire. Promouvoir ces (de la stratégie de marque à la initiatives d’entreprenariat et
labels auprès des acteurs de la négociation de nouveaux contrats développement de nouveaux
chaîne de valeur, des acheteurs de commercialisation, en passant produits).
et des consommateurs. par le développement produit).
Source : ONUDI, 2020.

33
INDICATIONS GÉOGRAPHIQUES ET LABELS
DE QUALITÉ : DES OUTILS EFFICACES POUR FACILITER
L’ACCÈS DES PME INDUSTRIELLES AUX MARCHÉS

Dans le développement des chaînes de valeurs de produits


« typiques », une approche centrée sur les IG et les labels de qualité
permet aussi de se rapprocher des Objectifs de développement
durable.

AIDER À RESPECTER LES NORMES POUR L’HUILE D’ARGAN MAROCAINE

Au Maroc, l’ONUDI a appliqué cette démarche procéder à ces mises à niveau et le nombre de
à la chaîne de valeur de l’huile d’argan, dans le producteurs certifiés IGP a augmenté de 150 %
but de promouvoir une Indication géographique entre 2013 et 2019.
protégée (IGP). Dans ce pays, l’ONUDI a ainsi
accompagné la Fédération interprofessionnelle Le programme a également mis l’accent sur le
de la filière de l’Argane (FIFARGANE) pour le développement d’une marque collective, afin
développement d’un logiciel de traçabilité per- d’accroître le potentiel d’accès au marché pour
mettant d’assurer le respect, par les producteurs, les PME, les coopératives et les regroupements
du code de bonnes pratiques correspondant à de producteurs qui fournissent des produits de
l’IGP. Le logiciel garantit que toutes les étapes haute qualité et certifiés IGP. Un exemple de
de la chaîne de valeur respectent les codes de cette intervention est la création du consortium
l’IGP, assurant notamment que les producteurs Vitargan, dont le développement, la stratégie
ont été formés conformément aux exigences marketing et la promotion de la marque ont
de l’IGP et aux réglementations nationales en été soutenus par le PAMPAT.
matière d’hygiène et de sécurité alimentaire. En outre, le programme a également formé des
Des évaluations ont été menées et, souvent, une femmes à l’entrepreneuriat et au marketing afin
amélioration des installations de production de soutenir les coopératives de femmes, ce qui
s’est avérée nécessaire. Grâce au partenariat et a un impact sur les moyens de subsistance de
à la coordination mise en place avec le minis- leurs membres.
tère de l’Agriculture, les producteurs ont pu

IDENTIFIER UNE « NICHE » EN TUNISIE


REPÈRES
ONUDI
L’Organisation des Nations unies
En Tunisie, la démarche a été appliquée à la de marketing et de vente. Environ un millier
pour le développement industriel chaîne de valeur de la figue de Barbarie (cactus), d’emplois ont ainsi pu être créés.
(ONUDI) est l’agence spécialisée de
l’ONU chargée de promouvoir un
pour positionner les produits dérivés sur des
développement industriel inclusif et marchés de niche et permettre au pays d’ex- L’augmentation du nombre d’entreprises de
durable. Sa mission correspond au
ploiter le potentiel de ce secteur. En 2014, la transformation dans ce secteur a développé la
neuvième Objectif du développement
durable (ODD 9), qui appelle à Tunisie ne comptait que cinq sociétés de trans- demande de figues de Barbarie certifiées bio.
« bâtir des infrastructures résilientes,
formation de la figue de Barbarie. En 2019, elles Le Programme a donc mis en relation les fabri-
favoriser une industrialisation
inclusive et durable, et encourager étaient plus de trente, essentiellement dans les cants de produits bios avec des cultivateurs, et
l’innovation ». Le programme de
secteurs des cosmétiques et de la parapharmacie accompagné ces derniers dans l’obtention de
l’ONUDI s’articule autour de quatre
priorités stratégiques : créer une bios. Pour parvenir à ce résultat, le PAMPAT leur certification d’agriculture biologique, d’où
prospérité partagée ; faire progresser
a aidé les entrepreneurs à établir leur business un doublement de la surface plantée en cactus
la compétitivité économique ;
préserver l’environnement ;
plan, accéder aux financements et améliorer certifiés bio et du prix payé aux cultivateurs.
consolider les connaissances et les
institutions. leurs compétences en matière de production,

34
INDICATIONS GÉOGRAPHIQUES ET LABELS
DE QUALITÉ : DES OUTILS EFFICACES POUR FACILITER
L’ACCÈS DES PME INDUSTRIELLES AUX MARCHÉS

Une initiative a également été lancée pour la


promotion du produit phare, l’huile de pépins L’amélioration de la demande et
de figues de Barbarie, sous le label collectif de l’accès aux marchés pour ces produits
« Huile bio de pépins de figue de Barbarie –
Origine Tunisie ». La structuration progres-
du terroir a des effets vertueux sur
sive du secteur a conduit à la mise en place de l’accroissement des revenus et les
l’Association nationale pour le développement opportunités d’emploi, en vue d’une
du cactus (ANADEC), qui représente l’essen-
tiel des entreprises concernées. Aujourd’hui, croissance économique inclusive et
les produits dérivés de la figue de Barbarie se durable (ODD 8).
classent au cinquième rang des exportations
tunisiennes de produits bios.

ATTEINDRE LES ODD

Dans le développement des chaînes de valeurs gouvernance et la décision collégiale contribuent


de produits « typiques », une approche centrée au développement régional, tout en préservant les
sur les IG et les labels de qualité permet aussi de patrimoines naturels et culturels. L’amélioration
se rapprocher des Objectifs de développement de la demande et de l’accès aux marchés pour
durable (ODD). Les produits du terroir sont en ces produits du terroir a des effets vertueux sur
effet souvent fabriqués par des populations mar- l’accroissement des revenus et les opportunités
ginalisées, notamment des femmes. Le soutien d’emploi, en vue d’une croissance économique
qui leur est apporté aura donc des effets favo- inclusive et durable (ODD 8). Dernier point, et
rables sur la réduction de la pauvreté (ODD 1) non des moindres, cette démarche contribue à
et l’égalité entre les sexes (ODD 5). Alliées à une un développement industriel inclusif et durable
conscience des enjeux de la biodiversité et de (ODD 9).
l’utilisation raisonnée des ressources pour valo-
riser les atouts d’un territoire, les structures de

La Stratégie continentale pour les indications géographiques en Afrique 2018-2030 a été


mise en place à la demande de l’Union africaine et développée conformément à la vision des
leaders du continent pour une Afrique prospère, fondée sur la croissance inclusive et le
développement durable, avec trois objectifs principaux : renforcer les liens entre les différents
acteurs des IG au niveau national, protéger et promouvoir les produits traditionnels sur les
marchés intérieurs et les positionner sur les marchés internationaux. La Stratégie définit le
cadre global des politiques qui permettront au continent africain de protéger ses produits et
d’en tirer parti dans le cadre des IG et de la protection de la propriété intellectuelle. En
matière de résultats, son plan d’actions présente une approche par phases dans l’articulation
de trois domaines stratégiques clé qui sont interdépendants et se renforcent mutuellement, à
savoir : production et productivité ; agroalimentaire, agro-industrie et marchés agricoles ; et
gestion durable de l’environnement.

35
A N A LY S E

Impacts à court terme de la crise


Covid-19 sur l’industrie
manufacturière en Afrique
 ichaël Goujon, Enseignant-chercheur, CERDI
M
Édouard Mien, Doctorant, CERDI

Les premiers rapports et données portant sur les impacts de la crise de la Covid-19 entre mars et juin 2020
montrent une relative résilience des pays africains face à la crise sanitaire, en comparaison avec d’autres
pays émergents, comme le Brésil. Si la crise économique touche globalement l’ensemble des secteurs
(hormis celui de la santé), le secteur manufacturier semble, comparativement, bien résister – voire
bénéficier d’une certaine reprise, dans certains pays, à fin juin 2020.

L
UN ARTICLE DE a vulnérabilité du secteur manu- Les pays africains ayant été touchés plus tardive-
MICHAËL GOUJON facturier africain à la crise née ment, les informations disponibles sont encore
Enseignant-chercheur, de la pandémie de la Covid-19 parcellaires. En outre, le continent est moins
CERDI est un phénomène complexe ; il « couvert » par les données internationales, et
Michaël Goujon est économiste du
développement, spécialisé sur les
est difficile d’utiliser l’expérience les données nationales sont produites moins
questions d’intégration à l’économie des autres continents pour le comprendre, tant rapidement qu’ailleurs. Cependant, certaines
mondiale, de financement du
développement, des vulnérabilités le contexte pèse lourd dans son analyse. tendances semblent se dégager déjà, au terme de
face au changement climatique et cette première vague qui aura touché l’Afrique
aux catastrophes naturelles, ainsi
que sur les économies insulaires. entre mars et juin 2020.
Il a également été consultant pour
l’AFD, la Banque mondiale, le GDN
et responsable du programme
Indicateurs à la FERDI.
Les pays africains ayant été touchés plus tardive­ment,
les informations disponibles sont encore parcellaires.
En outre, le continent est moins « couvert » par les données
internationales, et les données nationales sont produites
moins rapidement qu’ailleurs.

36
A N A LY S E

UN PREMIER BILAN

Au printemps 2020, les premiers rapports du


FMI, de la Banque mondiale ou des Nations Même si elles diffèrent grandement
unies montrent que les pays africains restent, entre pays, les perspectives à moyen
pour la plupart, relativement épargnés par les
impacts sanitaires de la crise. Cela s’explique
terme sont plus problématiques,
par leur moindre intégration dans l’économie du fait de la relative faiblesse des
mondialisée, une population plus jeune, d’une systèmes de santé et de la difficulté de
densité moindre que les autres continents et
des mesures de prévention prises rapidement faire respecter le confinement ou les
(FMI, 2020 et Banque mondiale, 2020). Ainsi, gestes barrières à une population en
au 1er avril, 28 des 50 pays africains pour lesquels
situation de pauvreté.
les informations étaient disponibles avaient mis
en place des mesures de confinement, au moins
au niveau local, et huit d’entre eux incitaient
leurs populations à rester confinées (UNECA, mières qui sont exportées par l’Afrique faiblit, UN ARTICLE DE
2020). Même si elles diffèrent grandement entre les productions nationales qui nécessitent des ÉDOUARD MIEN
pays, les perspectives à moyen terme sont plus intrants importés souffrent parfois de la rup- Doctorant, CERDI
problématiques, du fait de la relative faiblesse ture des chaînes de production et d’approvi- Édouard Mien est doctorant en
économie du développement.
des systèmes de santé et de la difficulté de faire sionnement, et les revenus issus de l’étranger Ses recherches portent sur le
lien entre ressources naturelles
respecter le confinement ou les gestes barrières (investissements, aide internationale, revenus et transformations structurelles
à une population en situation de pauvreté. des migrants) devraient diminuer. Enfin, les et compétitivité en Afrique. Il est
également diplômé de la Paris School
États disposent de moins de moyens financiers of Economics et de l’École normale
Mais dans ces premiers mois, le choc semble pour soutenir les entreprises, alors que celles-ci supérieure de paris-saclay.
tout de même plus économique que sanitaire. souffrent des mesures sanitaires.
La demande internationale des matières pre-

UNE INDUSTRIE MANUFACTURIÈRE RELATIVEMENT MOINS IMPACTÉE ?

Si cette crise touche quasiment tous les domaines Toutefois, cet impact positif est à relativiser,
de l’activité économique, le secteur manufacturier car le secteur manufacturier a une place réduite
semble cependant moins touché que les services dans l’activité économique en Afrique. Il est sans
– notamment le tourisme et les transports –, ou doute moins exportateur (notamment vers les
que les matières premières. La Banque mondiale marchés chinois et européens), moins intégré
(2020), à l’aide d’un modèle de simulation éco- aux chaînes de valeur et plus informel qu’ailleurs,
nomique pour l’Afrique subsaharienne, estimait même si, en la matière, une grande diversité
même en avril que l’impact de cette crise sur la caractérise le continent (Afrique contempo-
valeur ajoutée serait positif en 2020, avec un raine, 2018).
gain de +5 % pour la production du secteur
manufacturier – en raison d’un remplacement
de produits importés par des produits locaux –,
alors que l’agriculture perdrait environ 3 %, les
services 6 % et le secteur de l’énergie 21 %.

37
IMPACTS À COURT TERME DE LA CRISE
COVID-19 SUR L’INDUSTRIE
MANUFACTURIÈRE EN AFRIQUE

Graphique 1 - Évolution de l’Indice des directeurs d’achat (PMI) entre mars et juin 2020

60

55
Afrique du Sud Afrique du Sud
Turquie
Brésil
Brésil
Vietnam Égypte
50 Inde
Indonésie
Inde Kenya
Kenya Mexique
45 Égypte Nigéria
Thaïlande Thaïlande
Turquie
Nigéria
40 Vietnam
Indonésie
Mexique

35

30

25
Janvier 2020 Février 2020 Mars 2020 Avril 2020 Mai 2020 Juin 2020

Source : auteurs, à partir des données de https://tradingeconomics.com/country-list/manufacturing-pmi (consulté le 05/09/20)

L’indice des directeurs d’achat (Purchasing Managers’ Index, l’Afrique du Sud, qui comme l’Égypte se situait déjà dans la
PMI) pour l’activité manufacturière est un indicateur composite zone de contraction en janvier-février, ne voit pas une chute
avancé construit à partir d’enquêtes mensuelles sur les brutale du PMI, tout en restant dans la zone de contraction,
perspectives de développement des entreprises. Une valeur mais connaît un rebond important en juin qui l’amène dans la
inférieure à 50 indique une tendance dominante à la zone de tendance dominante à l’amélioration, tout comme la
contraction, une valeur supérieure à 50 indique une tendance Turquie. Malgré la sévérité de la crise sanitaire en Afrique du
dominante à l’amélioration. Quatre pays africains sont couverts Sud, il semblerait que cela soit également l’assouplissement
par l’indice : l’Égypte, le Kenya, le Nigéria et l’Afrique du Sud des règles de confinement qui expliquerait ce rebond.
(par ailleurs tous très touchés par l’épidémie). Le Nigéria en revanche, a la particularité de se situer très
Pour les pays représentés dans le graphique, l’évolution nettement dans la zone d’expansion du secteur en janvier-
générale du PMI semble relativement similaire, avec une février, de connaître une chute moins rapide que les autres
chute en mars-avril (tous les pays basculant alors dans la en mars-avril mais de ne pas connaître de redressement
zone de contraction du secteur) et un éventuel redressement en mai ou juin, du fait notamment d’une chute continue
en mai-juin (les pays restant cependant, pour la plupart, des commandes de produits dédiés à l’exportation. Cette
dans la zone de contraction). C’est ainsi le cas du Kenya et trajectoire du Nigéria est semblable à celle du Mexique qui
de l’Égypte (cette dernière se situant déjà dans la zone de est un des pays les plus touchés par la crise sanitaire. Ainsi,
contraction en janvier-février), à l’image de la Thaïlande et la sévérité initiale (à court terme) de la crise ou des mesures
du Vietnam (pays reconnus comme ayant bien géré la crise sanitaires ne semble pas provoquer une chute plus importante
sanitaire). Le redressement observé au Kenya et en Égypte ni empêcher un rebond de l’indice PMI. Cette apparente
serait dû à l’assouplissement des mesures de couvre-feu et de déconnexion entre le niveau de crise sanitaire, et sa gestion,
confinement et à la reprise des ventes dans certains secteurs et l’évolution de l’indice PMI révèle les spécificités de chaque
et des exportations, notamment vers l’Europe. En revanche, économie et la complexité des facteurs et de la dynamique
d’évolution du secteur manufacturier.

38
IMPACTS À COURT TERME DE LA CRISE
COVID-19 SUR L’INDUSTRIE
MANUFACTURIÈRE EN AFRIQUE

LES ACTIVITÉS LES PLUS TOUCHÉES PAR PAYS

Différentes enquêtes, conduites auprès d’en- Afin de compléter ces résultats, nous avons REPÈRES
treprises, permettent de disposer d’informa- mené une enquête auprès d’experts africains, CERDI
tions sur les sous-secteurs manufacturiers les économistes universitaires ou cadres supérieurs Le Centre d’études et de recherches
sur le développement international
plus touchés, par pays. Au Maroc, les études dans les administrations, en utilisant le réseau (CERDI) a été créé en 1976, en tant
de la Confédération générale des entreprises des anciens étudiants du CERDI. Le question- qu’unité de recherche dédiée à
l’économie du développement. Les
(2020) et du Haut-commissariat au Plan (2020) naire avait pour but d’obtenir leurs analyses recherches conduites au CERDI se
déclinent autour de trois axes : le
montrent que le textile, les industries métalliques concernant l’impact à court terme de la crise financement du développement,
et mécaniques (secteurs exportateurs), ainsi que la sur l’industrie manufacturière de leurs pays. les trajectoires de développement
durable et l’intégration des pays en
construction, ont été les plus fortement touchés. Entre les 14 mai et 13 juin, 86 experts africains développement dans l’économie
En Tunisie, le PNUD-Tunisie (2020) établit de 19 pays1 ont ainsi répondu à ce questionnaire mondiale. Unité mixte de l’université
Clermont Auvergne et du CNRS,
que les secteurs les plus exposés dans ce pays (Graphiques 2a et 2b). le CERDI est également associé
sont le tourisme, le transport et le textile, avec à l’Institut de recherche pour le
développement (IRD) depuis 2018.
une accentuation de la fragilité financière des
micro-entreprises. Au Cameroun, les travaux
du Groupement inter-patronal (2020) indiquent
Graphique 2a – Enquête auprès d’experts africains :
un impact négatif pour les entreprises indus-
les causes de l’impact économique
trielles – plus faible, néanmoins, que pour les
entreprises de services. Au Togo, l’enquête de
PROBLÈMES DE FINANCEMENT
la Chambre de commerce et d’industrie (2020) IMPACT SANITAIRE
révèle les nombreuses difficultés auxquelles sont
BAISSE DE LA
confrontées les entreprises des secteurs indus- DEMANDE LOCALE
triels, mines et BTP. Au Burkina Faso, l’étude
« Impact Covid-19 » menée par la Chambre de
commerce et d’industrie (2020) souligne que le
secteur industriel est tout autant touché que
les services. Enfin, les travaux du Centre de BAISSE DE
LA DEMANDE
recherche « Forge Afrique » sur le Burkina Faso ÉTRANGÈRE
RESTRICTIONS
(2020) montrent que le secteur textile serait le
ADMINISTRATIVES
plus touché parmi les activités manufacturières.

Si les rapports de l’UNECA (2020) et de l’UNIDO


(2020) montrent sans surprise que les grandes
RUPTURE DES CHAÎNES
entreprises dont la production est dédiée à l’ex- DE PRODUCTION
portation sont les plus touchées, les analyses
indiquent également que les petites entreprises Question posée aux participants : « À votre avis, l’impact économique dans votre pays est
dû principalement… (plusieurs réponses possibles) ». En moyenne, les 86 répondants ont
(en particulier de l’artisanat) peuvent être forte- retenu 3 causes sur les 6 possibles.
ment impactées, et surtout qu’elles se montrent Source : Goujon et Mien, 2020.
moins résilientes que les plus grandes entre-
prises. C’est également ce qui ressort des études
du ministère du Plan et du Développement de
Côte d’Ivoire (2020), portant sur les secteurs
formels et informels.

1 Algérie, Bénin, Burkina Faso, Burundi, Cameroun, République démocratique du Congo, Côte d’Ivoire, Djibouti, Guinée, Mali, Madagascar, Maroc,
Mauritanie, Niger, Ouganda, Sénégal, Tchad, Togo, Tunisie.

39
IMPACTS À COURT TERME DE LA CRISE
COVID-19 SUR L’INDUSTRIE
MANUFACTURIÈRE EN AFRIQUE

BIBLIOGRAPHIE Graphique 2b – Enquête auprès d’experts africains : l’impact sur la production


Les documents en ligne cités ici ont
été consultés le 05/09/20
manufacturière
Afrique contemporaine, 2018.
Les trajectoires incertaines de 50
l’industrialisation en Afrique.
Numéro 266.
Chambre de commerce et
d’industrie du Burkina Faso, 2020. 40
Évaluation de l’impact des mesures
de lutte contre le Covid-19 sur
l’activité du secteur privé au Burkina
Faso. En ligne : http://www.cci.bf/sites/ 30
default/files/Rapport_impact_%20
COVID-19_sur_l%27activite_
economique_VF_MAI_2020.pdf
20
Chambre de commerce et
d’industrie du Togo, 2020. Effets
de la crise sanitaire liée au Covid-19
sur les activités des entreprises du 10
secteur privé togolais. En ligne :
http://www.ccit.tg/sites/default/files/
Rapport_Impact%20Covid19%20
CCIT_compressed.pdf 0
Confédération générale des >0 0 <0 <<0 <<<0 NSP
entreprises du Maroc, 2020. Quels
sont les impacts de la pandémie
Covid-19 sur votre entreprise ? – Question posée aux participants : « Quel est l’impact estimé de la Covid-19 sur la production
Résultats préliminaires de l’enquête, manufacturière nationale ? ». Réponses possibles : positif (>0), nul (0), faiblement négatif (<0),
version 3.0 du 24/04/20. En ligne : négatif (<<0), fortement négatif (<<<0), ne sait pas (NSP).
https://drive.google.com/file/d/1rKP4r_
koBl1vM5Eu23OiAJDsReSQf5tV/view Source : Goujon et Mien, 2020.

Haut-commissariat au Plan
du Royaume du Maroc, 2020.
Principaux résultats de l’enquête Les réponses viennent globalement confirmer secteur formel et pour les grandes entreprises.
de conjoncture sur les effets du
Covid-19 sur l’activité des entreprises.
les tendances déjà constatées, tout en soulignant Les sous-secteurs les plus affectés sont « alimen-
En ligne : https://www.hcp.ma/ la variabilité des résultats, liée à la complexité et tation, boissons » et « machines, équipement,
Principaux-resultats-de-l-enquete-de-
conjoncture-sur-les-effets-du-Covid-
à la spécificité des situations (Goujon et Mien, matériel de transport », suivis de « matériaux de
19-sur-l-activite-des-entreprises_ 2020). Pour ces experts, l’impact sur la pro- construction, ciment » et « textile, habillement,
a2499.html
duction manufacturière dans son ensemble est cuir ». Selon eux, les restrictions administratives
Goujon et Mien, 2020. L’impact à
court terme de la crise Covid-19 sur négatif, mais il est nettement plus important et la rupture des chaînes de production sont les
l’industrie manufacturière en Afrique : pour la production destinée à l’exportation. Par principaux facteurs négatifs affectant la pro-
la parole aux experts africains. Études
et documents CERDI, à paraître. ailleurs, la production est (mais avec moins de duction – avant même la baisse de la demande
Groupement inter-patronal du netteté) plus affectée en milieu urbain, dans le étrangère.
Cameroun, 2020. Covid-19, impacts
sur les entreprises au Cameroun.
En ligne : https://www.legicam.cm/
index.php/p/covid-19-impact-sur-les-
entreprises-au-cameroun
Fond monétaire international,
2020. Regional Economic Outlook.
Sub-Saharan Africa. Covid-19 :
an unprecedented threat to
development. Washington, En ligne :
https://www.imf.org/en/Publications/
REO/SSA/Issues/2020/04/01/
sreo0420

40
IMPACTS À COURT TERME DE LA CRISE
COVID-19 SUR L’INDUSTRIE
MANUFACTURIÈRE EN AFRIQUE

CONCLUSION BIBLIOGRAPHIE
Les documents en ligne cités ici ont
été consultés le 05/09/20
Si, sur le plan sanitaire, les perspectives en Afrique de l’Asie centrale, et des pays en développement
Fond monétaire international, 2020.
sont incertaines, les conséquences économiques d’Asie. Mais cette perte serait moindre que celle World Economic Outlook Update.
pourraient être dramatiques, car elles sont liées enregistrée par les pays d’Amérique latine et A Crisis like no other, an uncertain
recovery, Washington. En ligne :
à des éléments de contexte spécifiques : fragilité les Caraïbes, et que celle des pays développés. https://www.imf.org/en/Publications/
économique, voire politique, importance de la WEO/Issues/2020/06/24/

part de population vivant sous le seuil de pau- Reste à savoir si le secteur manufacturier africain WEOUpdateJune2020
Ministère du Plan et du
vreté, taux de sous-emploi important, moyens fera preuve de résilience, à moyen-terme, face à développement de Côte d’Ivoire,

de financements limités… une crise d’une nature et d’une ampleur inédites. PNUD et Institut national de la
statistique, 2020. Évaluation de
Peut-être pourrait-il même bénéficier en partie l’impact du Covid-19 sur l’activité
Les estimations du FMI datant de juin 2020 du remplacement des produits importés par des entreprises du secteur formel et
Évaluation de l’impact du Covid-19
montrent que l’Afrique devrait perdre environ six ceux issus de la production locale. sur le secteur informel en Côte
points de croissance en 2020 par rapport à 2019, d’Ivoire. En ligne : https://www.ci.undp.
org/content/cote_divoire/fr/home/
une perte équivalente à celle du Moyen-Orient, library/mesure-de-l_impact-socio-
economique--du-covid-19-sur-les-
conditi.html
Ouedraogo, I. M., Kinda, S. R. et
Zidouemba, P. R., 2020. Analyse

Si, sur le plan sanitaire, les perspectives en Afrique économique des effets du Covid-19
au Burkina Faso. Forge Afrique,

sont incertaines, les conséquences économiques


Policy Brief. En ligne : https://static.
blog4ever.com/2016/06/819965/

pourraient être dramatiques, car elles sont liées à des


Policy-Brief_FORGE-Afrique_Impact-
COVID-19--1-_8647116.pdf

éléments de contexte spécifiques : fragilité économique,


PNUD-Tunisie et ministère du
Développement, de l’Investissement

voire politique, importance de la part de population vivant


et de la Coopération internationale,
2020. Impact économique du
Covid-19 en Tunisie, analyse
sous le seuil de pau­vreté, taux de sous-emploi important, en termes de vulnérabilité des
ménages et des micro et très petites
moyens de financements limités… entreprises.
Purchasing Managers’ Index (PMI),
2020. https://tradingeconomics.com/
country-list/manufacturing-pmi
United Nations Economic
Commission For Africa (UNECA),
2020. Covid-19 Lockdown Exit
Strategies for Africa. En ligne :
https://www.uneca.org/sites/default/
files/PublicationFiles/ecarprt_
covidexitstrategis_eng_9may.pdf
United Nations Industrial
Development Organization
(UNIDO), 2020. Covid-19 effects in
sub-Saharan Africa and what local
industry and governments can do.
En ligne : https://www.unido.org/
news/covid-19-effects-sub-saharan-
africa-and-what-local-industry-and-
governments-can-do
Banque mondiale, 2020. Africa’s
Pulse. Assessing the Economic
Impact of Covid-19 and Policy
Responses in Sub-Saharan Africa,
Vol. 21, Washington. En ligne :
https://olc.worldbank.org/system/
files/Exec%20Summary%20-%20
COVID-19%20IN%20AFRICA%20
IMPACT%20AND%20POLICY%20
RESPONSES.pdf

41
A N A LY S E

La diversification des chaînes


d’approvisionnement entraînée
par la Covid-19 profitera-t-elle
à l’Afrique ?
Franziska Hollmann, Directrice Entreprises pour l’Afrique, DEG

Face à la forte croissance de sa population, l’Afrique pourrait bien ne pas avoir d’autre choix que de
développer rapidement sa base industrielle. Ce processus a été stimulé par la volonté des entreprises
européennes de rapprocher leurs chaînes d’approvisionnement des producteurs – une leçon tirée
notamment de la pandémie de Covid-19. Les pays africains les mieux intégrés dans les marchés mondiaux
pourraient en bénéficier, de même que les pays disposant d’une main d’œuvre abondante et d’un coût
du travail comparativement plus faible.

L’
UN ARTICLE DE Assemblée générale des trielle. Cependant, l’industrialisation va sou-
FRANZISKA Nations unies a déclaré vent de pair avec une utilisation accélérée des
HOLLMANN
la période 2016-2025 ressources naturelles et énergétiques, avec la
Directrice Entreprises pour
l’Afrique, DEG « Troisième décennie du pollution et la prolifération des déchets. La révo-
Franziska Hollmann travaille développement industriel lution industrielle du XIXe siècle en Europe et
depuis 20 ans pour DEG
(Deutsche Investitions-und
de l’Afrique ». L’industrialisation et l’innova- le « miracle économique » chinois des trente
Entwicklungsgesellschaft, membre du tion sont aussi spécifiquement citées dans les dernières années ont joué un rôle majeur dans le
Groupe KfW) et cumule plus de 13 ans
d’expérience dans le financement
Objectifs de développement durable (ODD) développement de ces régions. Mais on sait aussi
structuré de projets agro-industriels, inclus dans le Programme de développement qu’ils ont déclenché puis accéléré le réchauffe-
forestiers ou alimentaires. Elle a
développé le département de durable à l’horizon 2030 de l’ONU (ODD n° 9 : ment climatique. Il serait donc dans l’intérêt de
crédit aux entreprises de DEG pour Infrastructure, industrialisation et innovation)1. tous les investisseurs actifs en Afrique et dans
l’Afrique et l’Amérique latine, avec
un portefeuille de financements de d’autres marchés émergents de pouvoir opter
700 millions d’euros. Depuis le début Face à la forte croissance de sa population, pour des technologies à la fois écologiques et
de l’année 2018, elle concentre l’Afrique pourrait ne pas avoir d’autre choix modernes.
spécifiquement son action sur les
entreprises africaines. En sa qualité que de développer rapidement sa base indus-
de directrice du département
Corporate pour la région Afrique,
elle s’investit dans le soutien à la
croissance du secteur privé sur le
continent africain.

1 https://www.un.org/sustainabledevelopment/fr/infrastructure/ (consulté le 06/09/20)

42
A N A LY S E

RÉGLEMENTER, POUR DE MEILLEURS RÉSULTATS

Les institutions de financement du développe- beaucoup d’entrepreneurs africains privilégient


ment (IFD) sont tout à fait disposées à apporter les technologies les plus modernes – mais c’est
les financements adéquats pour l’investissement une décision difficile lorsque le surcoût de l’in-
dans des technologies « vertes » mais, sur ce vestissement en question peut aller jusqu’à 30 %.
point, deux facteurs agissent à contre-courant :
la dimension incitative et les coûts. En ce qui Comme toutes les IFD, DEG a d’autres raisons
concerne les incitations, la plupart du temps, de soutenir le choix d’une technologie moderne
les entreprises ne sont pas directement affec- et écologique. Le recours aux meilleures tech-
tées par les conséquences environnementales nologies disponibles permet en effet de réduire
positives ou négatives des technologies qu’elles de façon significative les risques environnemen-
utilisent : investir pour limiter ses émissions taux – y compris les évolutions réglementaires
de CO2 ne paie pas forcément. À moins que les pouvant imposer des normes plus strictes et des
gouvernements n’appliquent les réglementations améliorations technologiques ; les risques de
idoines, il n’y a pas d’incitation à produire à un réputation liés aux impacts sur les communautés
coût plus élevé. et aux exigences de qualité des acheteurs ; et
les risques de marché à long terme, les clients
Cela nous amène au second facteur, plus impor- se montrant de plus en plus regardants sur les
tant encore pour les investisseurs : les coûts. Les normes de production.
technologies modernes sont souvent nettement
plus onéreuses que la technologie standard – alors
que le budget, lui, est limité. Dans la comparaison Les institutions de financement du
des offres, le coût est donc un point crucial.
développe­ment (IFD) sont tout à fait
Pour autant, la vision à court terme du coût disposées à apporter les financements
d’investissement ne prend pas en compte les
effets vertueux à long terme des économies de adéquats pour l’investissement dans des
ressources ou d’énergie, ni la plus grande dura- technologies « vertes » mais, sur ce point,
bilité des machines et équipements, et donc la
deux facteurs agissent à contre-courant :
limitation des coûts de maintenance et renouvel-
lement. Sur le terrain, DEG a pu constater que la dimension incitative et les coûts.

EMPRUNTER ENSEMBLE UN CHEMIN PLUS VERTUEUX

Les IFD proposent plusieurs dispositifs pour pointe respectueuses de l’environnement – et


inciter les entrepreneurs à investir dans les ce, même pendant la crise du coronavirus.
meilleures technologies possibles. Parmi ces
mesures, le financement à long terme, l’accès L’accès aux « réseaux » fait référence à un vaste
à des réseaux, les prestations de conseil et d’ac- réseau de fabricants européens de matériel
compagnement ou le cofinancement. technologique, mais aussi à d’autres entrepre-
neurs de pays émergents susceptibles d’aider les
Un financement à long terme calibré sur-mesure investisseurs potentiels à comparer les solutions
en matière de risque (capital, dette mezzanine technologiques, échanger avec des spécialistes
ou crédit remboursable assorti d’un échéan- et tirer parti des expériences passées. Grâce à
cier adapté) garantit à l’investisseur une plus l’appui de ces réseaux, l’investisseur peut prendre
grande sécurité. Les IFD sont prêtes à financer ses décisions en connaissance de cause.
et accompagner les entrepreneurs qui veulent
et peuvent investir dans des technologies de

43
LA DIVERSIFICATION DES CHAÎNES
D’APPROVISIONNEMENT ENTRAÎNÉE PAR LA COVID-19
PROFITERA-T-ELLE À L’AFRIQUE ?

entreprises avec des experts, pour élaborer


Même si beaucoup d’économies des solutions sur mesure et aider le client à
traversent actuellement une profonde concevoir un projet de développement cohérent ;
identification d’améliorations potentielles de
récession, les risques liés au l’efficacité énergétique et de la consommation
réchauffement et aux bouleversements de ressources, avec notamment la conception
climatiques sont, à long terme, plus de projets d’énergie durable.

graves pour l’humanité. Les programmes de soutien proposés par DEG


permettent aux entreprises de renforcer la péren-
Le conseil et l’accompagnement sont proposés nité de leur développement. Ils peuvent financer
par le service BSS (Business Support Services) de notamment la formation continue ou des centres
DEG, sous différentes formes et à différents stades de formation. Les transferts de technologies
du projet : élaboration d’un business plan ou et de compétences peuvent être cofinancés au
modélisation financière ; collecte d’informations moyen de fonds non remboursables, à travers
relatives aux technologies et équipements de le programme « develoPPP », cofinancé par le
pointe ; conseils sur les processus de produc- ministère fédéral allemand de la Coopération
tion récents, innovants et adaptés aux besoins économique et du Développement (Bundesmi-
spécifiques du client ; identification des gains nisterium für wirtschaftliche Zusammenarbeit
potentiels d’efficacité, sobriété en ressources und Entwicklung, BMZ).
et réduction des coûts ; mise en relation des

PERSPECTIVES SANITAIRES À LONG TERME

À l’aune de la crise sanitaire du coronavirus, la vail comparativement moins élevé. De même,


question qui se pose est la suivante : les sujets les producteurs africains et internationaux qui
qui précèdent sont-ils encore une priorité ? dépendaient de fournisseurs externes pour leurs
Les entrepreneurs ne devraient-ils pas plutôt achats de matières premières de produits de
se concentrer sur la santé de leurs salariés et première transformation vont désormais privi-
sur une gestion prudente et avisée de leur tré- légier un approvisionnement national – source
sorerie ? Dans l’immédiat, la réponse est incon- d’opportunité pour les producteurs locaux.
testablement oui.
Même si beaucoup d’économies traversent
Pourtant, pendant et après la pandémie, des actuellement une profonde récession, les risques
opportunités vont s’offrir aux entrepreneurs liés au réchauffement et aux bouleversements
africains. Pour prendre un exemple, l’un des climatiques sont, à long terme, plus graves
enseignements tirés de cette crise par les indus- pour l’humanité. Les technologies vertes et
triels européens est qu’ils doivent diversifier leurs les normes écologiques ou de qualité les plus
chaînes d’approvisionnement et identifier des exigeantes vont devenir, pour les producteurs,
fournisseurs plus proches des producteurs. Les une obligation vitale. En outre, le numérique
pays d’Afrique du Nord et d’Afrique subsaha- s’est considérablement développé à la faveur
rienne qui sont les mieux intégrés aux marchés de la crise sanitaire, créant des opportunités de
mondiaux pourraient ainsi bénéficier de cette « sauter les étapes », même pour des entreprises
situation, de même que les pays disposant d’une de taille modeste.
main d’œuvre abondante et d’un coût du tra-

44
LA DIVERSIFICATION DES CHAÎNES
D’APPROVISIONNEMENT ENTRAÎNÉE PAR LA COVID-19
PROFITERA-T-ELLE À L’AFRIQUE ?

REPÈRES
DEG

Étude de cas : un transfert de technologie via


Filiale du groupe KfW, DEG est une
institution allemande de financement

des méthodes de construction durable


du développement consacrée au
secteur privé, à l’instar de Proparco,
filiale de l’Agence française de
développement (AFD). Avec un
portefeuille de financements
L’emploi et les revenus sont des éléments décisifs lorsqu’il s’agit d’offrir aux gens des d’environ 9 milliards d’euros, répartis
perspectives d’avenir. C’est particulièrement vrai en Afrique, où les populations sont jeunes sur à peu près 80 pays, DEG est l’un
et en forte croissance, et les économies en phase d’expansion. des principaux bailleurs de fonds
pour le développement dans le
monde.
C’est en ce sens que l’initiative suivante peut être considérée comme exemplaire. Elle a été
lancée aux côtés de DEG par Knauf International GmbH, une entreprise familiale allemande
qui est aussi l’un des leaders mondiaux de la fabrication de matériaux et systèmes de
construction. L’entreprise a implanté dans six pays d’Afrique (Égypte, Algérie, Ghana, Nigéria,
Kenya, Tanzanie et Tunisie) un total de huit centres de formation à la construction de cloisons
sèches. L’enjeu était de pallier le manque d’expertise spécialisée et de main d’œuvre
qualifiée et formée dans le secteur du bâtiment, mais aussi de promouvoir des techniques de
construction écologiques et durables.

Si on la compare à la maçonnerie classique en briques, la construction de cloisons sèches


en placoplâtre est en effet considérée comme plus respectueuse de l’environnement et plus
sobre en ressources, puisqu’elle ne nécessite que très peu ou pas du tout d’eau. C’est un
avantage de taille dans des régions où l’eau manque régulièrement. En outre, la production
de briques cuites au four consomme beaucoup d’énergie et provoque d’importantes
émissions de gaz à effet de serre.

Les centres de formation Knauf proposent une combinaison d’enseignements pratiques et


théoriques autour de la construction à base de cloisons sèches. Les modules s’adressent à
des jeunes non qualifiés, mais aussi à des étudiants, artisans du bâtiment, architectes ou
formateurs. Le contenu de la formation varie selon le profil du groupe cible, et peut inclure
par exemple des bases de physique, chimie et ingénierie de structure, l’installation de
planchers et de plafonds, la protection phonique et anti-incendie, ou encore les normes
sanitaires et de sécurité industrielle.

Le premier centre Knauf a été ouvert en Algérie en 2008. Depuis, environ 8 000 participants
y ont été formés. Seghier Larbi est l’un d’entre eux. À l’issue de sa formation, il a fondé sa
propre entreprise de construction, où il emploie aujourd’hui vingt personnes. Avec le recul,
il se félicite du caractère complet et polyvalent de la formation qu’il a reçue, et qui lui a permis
de se lancer de façon indépendante, en le préparant aux défis qu’il allait devoir relever.

45
FOCUS

Renforcer la compétitivité
des exportations dans le secteur
du textile et de l’habillement pour
les pays en développement
Matthias Knappe, Senior Officer et directeur de programme, ITC

La confection de vêtements est devenue en soi une véritable activité marchande. Cependant, les opérations de
découpe et de couture ne sont pas, en tant que telles, commercialement viables. Les entreprises du secteur doivent
donc proposer des services complémentaires et diversifier leurs portefeuilles de clientèle – y compris en
développant, le cas échéant, leurs propres produits. Il faut donc qu’elles prennent en compte toutes les étapes de
la chaîne de valeur de leur secteur, en parvenant à apporter de la valeur ajoutée à chacune d’entre elles. Le GTEX
propose à cet effet une théorie du changement (la « courbe en sourire ») visant l’accroissement de la valeur ajoutée
et apporte un soutien à sa mise en œuvre dans les six pays où le programme GTEX concentre son action.

L
Avertissement : les opinions exprimées
e Programme mondial pour le modèles commerciaux exigée par les marques
dans cet article sont celles de son auteur et
ne reflètent pas nécessairement celles de
textile et l’habillement (GTEX) et les distributeurs. Car désormais, s’appuyer
l’ITC, des Nations unies ou de l’OMC. Les s’attaque aux défis sectoriels essentiellement sur la proximité géographique
formulations utilisées n’impliquent en rien
une quelconque prise de position de la part que rencontrent couramment et l’accès préférentiel à un marché ne suffit plus
l’ITC en ce qui concerne le statut juridique
d’un pays, territoire, ville ou région, ses de nombreux pays en dévelop- pour satisfaire des clients de plus en plus tour-
autorités ou le tracé de ses frontières, pas
plus qu’elles ne témoignent d’un soutien à
pement. Ces défis sont liés à l’évolution des nés vers une approche de coût complet, et qui
telle entreprise ou à tel produit.

Le Programme GTEX en question

Les différents projets portés par le Programme GTEX en sont à des stades divers de mise en
œuvre. Si la phase 3 a déjà débuté en Asie Centrale, les travaux ont été engagés début 2018
en Tunisie, fin 2018 au Maroc, mi-2019 en Jordanie et au mois d’octobre 2019 en Égypte. Les
projets, qui devaient au départ se terminer fin décembre 2021, seront vraisemblablement
prorogés – notamment en raison des perturbations entraînées par l’épidémie de Covid-19.
En fonction des opportunités, d’autres pays sont susceptibles d’intégrer le Programme –
comme ce fut le cas de Madagascar fin 2019 – mais avec des échéances distinctes.

Le programme GTEX-MENATEX est financé par le Secrétariat d’État à l’économie (SECO)


de la Confédération suisse et par l’Agence suédoise de développement et de coopération
internationale (Sida). Il est axé sur six pays prioritaires (Égypte, Maroc, Jordanie, Kirghizstan,
Tadjikistan et Tunisie). Le projet malgache a pour sa part été financé par le Département du
développement international du Royaume-Uni.

46
FOCUS

souhaitent vendre à leurs consommateurs des intermédiaire des entreprises est souvent en UN ARTICLE DE
vêtements au prix du marché, sans réduction. grande partie constitué d’expatriés, car elles ont MATTHIAS KNAPPE
du mal à identifier les compétences locales pour Senior Officer et directeur
Et les défis sont effectivement nombreux. Dans de programme, ITC
ces postes. Les problématiques sociales et envi-
les pays en développement, la diversification ronnementales ne sont pas toujours suffisam-
Matthias Knappe a plus de 25 ans
d’expérience en commerce
commerciale est généralement peu importante, ment prises en compte. Enfin, dans le secteur, international et en développement,
la dépendance aux opérations de base (taille et les institutions sont souvent trop faibles pour
aussi bien auprès d’entreprises que
d’institutions ou de gouvernements.
couture) est forte, avec un niveau de service aider les entreprises à relever efficacement ces Il dirige aujourd’hui le programme du
Centre du commerce international
assez faible, une productivité insuffisante et différents défis – ce qui explique que le pro- (ITC) pour les fibres, les textiles et
des approches techniques inadaptées. Il n’y a, gramme GTEX intervient à la fois au niveau
l’habillement. Il travaille avec les
acteurs du secteur textile et de
en outre, que très peu d’intégration en amont : des entreprises et au niveau institutionnel. l’habillement partout dans le monde,
les matières premières (tissus et fournitures) pour renforcer la compétitivité de
leurs exportations. Il a conçu le
sont majoritairement importées. L’encadrement programme de l’ITC pour le textile
et l’habillement (Global Textile
and Clothing Programme) et lancé
l’Initiative pour le développement
THÉORIE DU CHANGEMENT du coton africain (African Cotton
Development Initiative). Il est
titulaire de deux masters, l’un en
La théorie du changement proposée par le Pro- d’identifier des opportunités de collaboration plus économie, l’autre en économie du
gramme peut être schématisée par une « courbe étroite au niveau régional, afin de répondre aux développement.

en sourire » (smiley curve, voir ci-dessous) ; elle problèmes de « chaînons manquants » dans cette
vise à accroître la valeur ajoutée dans la chaîne de chaîne de valeur. Les étapes les plus importantes
valeur mondiale du vêtement. La courbe montre dans la création de valeur concernent les services
de façon synthétique où et avec quelle offre de immatériels et les phases de préproduction (côté
services les entreprises vont pouvoir capter de gauche du « sourire ») et de postproduction
la valeur – et en créer davantage dans leurs (côté droit de la courbe).
opérations. Cette approche permet également

Théorie du changement GTEX


Capter la valeur ajoutée dans les chaînes de valeur de l’habillement

Mettre l’accent sur la production et la


productivité est nécessaire, y compris
en matière de développement
durable social et environnemental,
Recherche et mais cela peut aussi conduire
l’entreprise à manquer des Service après-vente et Réseau de vente
Degré de maturité et d’intégration

développement commerce de détail en propre


Valeur ajoutée économique

opportunités d’accroissement de la
valeur ajoutée.
on

Conception
égi

Collection maison

la r

Marketing et
rim

de
ètr

stratégie de marque
e

et
d’a

Développement
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n
ale pan Coupe, confection,
ur a d’ex
jout ètre garnitures
ée Périm

Services Production (y compris dév. dur. Services
social et environnemental)

Source : GTEX, 2020.

47
RENFORCER LA COMPÉTITIVITÉ DES EXPORTATIONS
DANS LE SECTEUR DU TEXTILE ET DE L’HABILLEMENT
POUR LES PAYS EN DÉVELOPPEMENT

REPÈRES Le simple assemblage des vêtements est devenu et la conformité des unités de production avec
GTEX une activité commerciale assimilable à une les normes sociales et environnementales sont
Le Programme mondial pour le textile
et l’habillement (GTEX), avec son
matière première. La « pente » de la « courbe nécessaires pour consolider l’actuelle clientèle,
chapitre Moyen-Orient et Afrique du en sourire » s’est, de ce fait, accentuée, reflétant elles ne suffisent pas non plus à assurer la crois-
Nord (MENATEX), a pour objectif la
promotion des exportations de textile un recul de la part des tâches d’assemblage dans sance. Il pourrait même s’avérer dangereux de se
et de vêtements du Kirghizstan et du l’apport de valeur. Pour beaucoup d’entreprises, reposer uniquement sur des avantages de coûts,
Tadjikistan, ainsi que de l’Égypte, de
la Jordanie, du Maroc et de la Tunisie. la réalisation d’opérations consistant à couper et nécessairement temporaires. Il faut donc aller
En renforçant leur compétitivité, le coudre ensemble des vêtements ne constitue donc au-delà de la production et proposer d’autres
GTEX entend faire progresser les
exportations du secteur et, de ce fait, plus un positionnement souhaitable, ni viable. Si services, tout en diversifiant les portefeuilles
l’emploi. la productivité, la rationalisation des processus de clients.

DÉVELOPPER LA COMPÉTITIVITÉ DES PME POUR GRAVIR LA CHAÎNE


DE VALEUR

Fort de ces constats, le programme G ­ TEX- d’entre elles dans le développement d’une offre
MENATEX apporte son soutien aux entreprises propre, afin d’accroître la valeur économique
de pays en développement pour leur permettre dans la phase de postproduction, d’abord dans
de renforcer leur capacité à capter plus de valeur leur pays d’origine, puis dans la région.
ajoutée tout au long de la chaîne de valeur. En
diversifiant leurs activités, les entreprises sont Au Tadjikistan – l’un des premiers pays où a
plus en mesure de passer des simples opérations débuté le Programme –, les entreprises bénéfi-
de coupe et d’assemblage à une offre complète, ciaires font état d’exportations supplémentaires
voire, dans certains cas, au développement de s’élevant à 18,6 millions de dollars depuis 2018,
leurs propres produits. soit 15 % de l’emploi du secteur, et une aug-
mentation salariale qui a atteint 10,5 % en 2019.
L’apport de valeur ajoutée par la prestation de
services débute au stade de la production : elle Le Programme encourage aussi la collaboration
passe par l’introduction de techniques de fabri- entre les entreprises, ce qui fait peu à peu évo-
cation optimisées et par la performance sociale luer les mentalités. En Tunisie, par exemple, les
et environnementale de l’entreprise. Au niveau entreprises du secteur ont créé deux consor-
de la préproduction, le Programme s’attache à tiums ; le premier regroupe les fabricants de
renforcer les compétences nécessaires aux achats lingerie pour leur permettre de mutualiser leurs
de tissus et d’ornements. Il propose aussi des achats de matières premières – ce qui s’est traduit
formations sur le développement de produits, par une baisse de 10 % du coût des intrants.
le design et la création. En postproduction, il se L’autre consortium a mis sur pied une collection
concentre sur l’acquisition d’expertise en marke- complète, en vue de sa présentation lors d’un
ting et en stratégie de marque, et des techniques prochain salon.
de développement commercial.
Le GTEX met aussi en avant une approche
Pour glisser progressivement vers la droite, le fondée sur le mentoring : des industriels bien
long de la « courbe en sourire », il faut une établis parrainent des entreprises de taille plus
connaissance approfondie du marché et du modeste. Les « parrains » profitent ainsi de
consommateur, une marque reconnue sur le nouvelles opportunités de sous-traitance et
segment de clientèle visé, et des points de vente bénéficient des mesures incitatives prévues par
physiques ou virtuels sur les marchés identifiés. le Programme pour la création de liens écono-
Sur les marchés d’exportation traditionnels, très miques avec leurs « poulains ». Cette approche
peu d’entreprises ont les compétences, les savoir- innovante, d’abord perçue comme difficile à
faire et les réseaux de distribution requis. C’est mettre en œuvre, a montré sa pertinence lors
pourquoi le Programme accompagne certaines de la crise liée à la Covid-19. Au Maroc et en

48
RENFORCER LA COMPÉTITIVITÉ DES EXPORTATIONS
DANS LE SECTEUR DU TEXTILE ET DE L’HABILLEMENT
POUR LES PAYS EN DÉVELOPPEMENT

Tunisie, certaines entreprises de plus grande ainsi pu encadrer des entreprises plus petites
taille, qui avaient accès aux équipements, aux pour la fabrication de masques répondant aux
matières et aux compétences nécessaires, ont normes sanitaires.

UNE AMÉLIORATION DE L’ÉCOSYSTÈME INSTITUTIONNEL DU SECTEUR

Dans chaque pays, le Programme ne peut tra- aux besoins du secteur, les universités locales
vailler en direct qu’avec un nombre limité d’en- mettent sur pied des centres de formations
treprises individuelles. Il œuvre donc également spécialisés dans l’habillement, qui dispensent
au renforcement des capacités des institutions des enseignements théoriques et techniques.
qui soutiennent le secteur du textile et de l’ha-
billement. Pour les pays de la région Moyen-Orient et
Afrique du Nord, le Programme favorise éga-
Il s’engage au côté de ces institutions dans l’éla- lement une coopération plus étroite sur le plan
boration d’une feuille de route visant à améliorer régional, dans la mesure où aucun des pays
les performances et à élargir leur offre de services concernés (sauf l’Égypte, au moins en partie)
aux entreprises. Les institutions universitaires ne dispose au niveau national d’une chaîne de
et la formation continue sont également asso- valeur intégrée. Cette collaboration constitue
ciées au secteur sur le long terme, par l’intermé- néanmoins un défi, car les acteurs du marché
diaire de partenariats renforcés. En Tunisie, par régional se perçoivent davantage comme des
exemple, un partenariat a été mis en place entre concurrents que comme des partenaires. Au
l’association professionnelle du textile (FTTH) niveau des entreprises, cependant, le Programme
et une école de commerce, l’ESSECT. Il permet a établi un certain nombre de liens prometteurs.
à des titulaires de masters et à des doctorants de Par exemple, une entreprise tunisienne a pu
collaborer avec des entreprises du secteur, avec implanter des unités de production en Égypte, ce
lesquelles ils partagent ensuite les résultats de qui lui permet d’exporter ses produits en fran-
leurs recherches et analyses universitaires. De chise de droits de douane vers le marché améri-
même, le Programme a facilité une collaboration cain ; des entreprises tunisiennes et marocaines
entre la FTTH et l’École nationale d’ingénieurs s’approvisionnent désormais en Égypte pour
de Monastir (ENIM) qui a permis de réorienter bénéficier du cumul régional et ainsi répondre
le diplôme d’« ingénieur en habillement », pour aux exigences des « règles d’origine » de l’Union
l’adapter à l’évolution des besoins industriels. européenne sur la double transformation.
Au Kirghizstan et au Tadjikistan, pour répondre

RÉPONSES ET AJUSTEMENTS FACE À L’ÉPIDÉMIE DE COVID-19

La pandémie, et les conséquences qu’elle a eues La crise oblige les entreprises, les marques et
sur l’offre comme sur la demande, impacte les détaillants à inventer de nouveaux processus
bien entendu le Programme. Si ses objectifs innovants et à développer des partenariats. Le
doivent être ajustés, l’approche d’ensemble reste Programme incite notamment les entreprises
néanmoins parfaitement valable : elle traite les à moderniser leurs modèles d’évaluation des
principales faiblesses du secteur du textile et coûts et de fixation des prix, afin de permettre
de l’habillement et vise à rendre les fabricants à leurs clients de vendre leurs vêtements sans
plus compétitifs et plus résistants à ces chocs. réduire fortement les prix.

49
ENSEIGNEMENTS DU NUMÉRO

Par Romain De Oliveira et Amélie Pierre Milon,


rédacteur en chef adjoint de SP&D et coordinatrice du numéro

Cette 34e édition de la revue Secteur Privé & Il nous semblait aussi important d’aborder la
Développement porte son regard sur les enjeux problématique des impacts de l’industrie sur
soulevés par le secteur industriel, en Afrique l’environnement et le climat. Le cofondateur de
et ailleurs, et sa compatibilité avec un dévelop- la PME Enertime, Gilles David, apporte sur le
pement durable. Ces enjeux sont nombreux et sujet quelques éléments de réponses (pages 16
les interrogations en la matière légitimes, que à 19). Selon lui, alors que le terrain semble
ce soit sur les questions de création d’emplois, fertile pour que des projets d’efficacité éner-
de respect des droits des travailleurs, de rési- gétique innovants voient le jour, des blocages
lience du développement économique, d’im- subsistent. La question du financement est bien
pacts sur l’environnement et le climat… Nous évidemment centrale – d’où l’importance des
avons ainsi voulu mettre en avant – sans viser subventions au secteur –, mais d’autres freins
à l’exhaustivité – quelques-unes des questions demeurent : un certain manque d’intérêt du
qui se posent aujourd’hui dans ce domaine en secteur sur la question de l’efficacité énergétique,
laissant experts, enseignants-chercheurs, chefs ou encore une forte concentration de l’activité
d’entreprises ou ONG s’emparer de ces sujets. industrielle qui ne favoriserait pas le changement.
Le constat n’est pas décourageant pour autant
Afin d’éclairer la réflexion, nous avons sou- et Gilles David de rappeler que ce changement
haité adopter une perspective historique en interviendra d’autant plus vite que « les pouvoirs
présentant le cas de l’Asie et le rôle qu’a pu publics, les organisations internationales, les entre-
jouer l’industrialisation dans son développement prises, les pays concernés, leurs populations et les
économique spectaculaire depuis les années 60. ONG travailleront ensemble à favoriser les projets
Bien que ce développement ne soit pas exempt d’efficacité énergétique ».
de critiques dans ses modalités, Jean-Raphaël
Chaponnière et Marc Lautier rappellent (pages 6 Aborder la place de l’industrie dans les pays
à 10) que le modèle asiatique est souvent cité en voie de développement nécessitait égale-
en exemple. Pour les deux chercheurs, plus que ment de s’arrêter sur la question de l’emploi
les politiques d’ouverture, ce sont les efforts en et plus particulièrement des conditions de
matière d’investissement industriel, notamment travail décentes. Le secteur textile est ainsi un
dans le manufacturier, qui ont permis un tel pourvoyeur d’emplois important et il offre des
développement économique dans la région. Ils perspectives positives quant à la formalisation
rappellent également qu’à ce jour, aucun pays du travail dans les pays émergents. Le Collectif
n’a connu une croissance forte et durable sans Éthique sur l’étiquette rappelle dans son article
passer par l’étape de l’industrialisation. (pages 20 à 23) que des dérives subsistent dans
le textile et présente des recommandations des-
tinées aux multinationales : droit de vigilance,
respect des conditions de travail des ouvriers,
transparence sur les fournisseurs. Cela afin que
le secteur contribue davantage à l’amélioration
du niveau de vie de ces travailleurs.

50
ENSEIGNEMENTS

Les acteurs industriels peuvent aller plus loin fabrication de respirateurs artificiels (pages 24
pour plus de valeur ajoutée : l’article sur le pro- à 25). Une manière, d’une part, de participer à la
gramme GTEX (pages 46 à 49) montre ainsi que lutte contre la maladie mais aussi une opportunité
les industries de confection doivent travailler sur de diversification de sa stratégie. L’article de
une offre plus complète afin de peser face à leurs l’entreprise marocaine Dolidol (pages 30 à 31)
donneurs d’ordre. La théorie du changement met lui en avant un impact positif qu’ils vont faire
développée par GTEX propose notamment que fructifier : l’attachement des consommateurs aux
ces acteurs améliorent leur création de valeur produits fabriqués localement, le « Made in ».
en étoffant leurs services en amont et en aval
de la production. Dans ce contexte, Franziska Hollmann, directrice
du département Corporate de la DEG pour la
À l’heure où nous écrivons ces lignes, la pandémie région Afrique, rappelle (pages 42 à 45) que
de Covid-19 a déjà frappé de plein fouet toutes cette crise ne doit pas stopper la poursuite
les économies du globe. Aussi, il nous a semblé des investissements dans les meilleures tech-
essentiel d’intégrer cette nouvelle donne dans les nologies, malgré son coût additionnel. « Des
thématiques abordées. À ce stade, les données opportunités vont s’ouvrir aux entrepreneurs afri-
sont encore trop parcellaires pour avoir le recul cains », qui pourront être saisies si ces derniers
nécessaire à un diagnostic exhaustif de l’impact sont technologiquement prêts à répondre aux
de la crise sur l’industrie. Néanmoins, en se besoins des industriels européens, par exemple,
basant notamment sur l’indice des directeurs qui tirent de cette crise l’enseignement qu’ils
d’achat (Purchasing Managers’ Index, PMI) en doivent maintenant « diversifier leurs chaînes
Afrique, l’analyse des deux chercheurs Michaël d’approvisionnement et identifier des fournisseurs
Goujon et Édouard Mien (pages 36 à 41) laisse plus proches des producteurs ».
à penser que le secteur manufacturier affiche
une relative résilience comparé, notamment, aux S’adapter, innover et se réinventer face aux
secteurs des services ou des matières premières. crises. Cette pandémie offre peut-être au sec-
teur industriel l’opportunité de montrer qu’il
Cet épisode totalement disruptif a aussi été l’oc- a toutes les clés pour répondre aux enjeux de
casion de s’adapter. Le directeur de la Société son époque.
d’étude et de réalisations mécaniques de précision
(SERMP) nous explique ainsi qu’en plein cœur
de la crise, son entreprise s’est lancée dans la

51
3E TRIMESTRE 2020
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Secteur Privé & Développement (SP&D) est une revue trimestrielle destinée
à analyser les mécanismes par lesquels le secteur privé peut contribuer
au développement des pays en développement. SP&D confronte, à chaque
numéro, les idées d’auteurs aux horizons variés, provenant du secteur
privé, du monde de la recherche, d’institutions de développement ou
de la société civile. Un blog a été lancé dans la continuité de la revue
afin d’offrir un espace de réflexion et de débats continu sur
le secteur privé et sur le développement.

blog.secteur-prive-developpement.fr