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“ Sacramentum et exem plum ”

chez saint A ugustin

En étudiant les sermons de saint Léon, on est frappé par les procédés
antithétiques que l’on y rencontre partout1. Or, parmi ces antithèses
qui caractérisent tellement la prédication léonienne il y en a une qui
est particulièrement suggestive, celle de sacramentum et exemplum.
Il n’est donc pas surprenant que divers auteurs s’en soient occupés2.
Dom De Soos, dans son étude Le Mystère liturgique d’après saint Léon
le Grand, nous donne même une liste complète des paragraphes dans
lesquels Léon présente l’œuvre rédemptrice du Christ, en opposant le
sacramentum, comme source de la grâce divine, à Yexemplum, comme
modèle de la vie chrétienne3.
Source de grâce et modèle de vie juste, telle est, en effet, en peu de
mots, la signification de cette antithèse. Cela résulte clairement d’un
passage comme celui-ci :
« A b o m u ip o te n ti e n im m e d ic o d u p le x m iseris re m e d iu m p ra e p a r a tu m e st,
c u ju s a liu d e s t in sa c ra m e n to , a liu d in ex em p lo , u t p e r u n u m c o n f é r a n t e d iv in a ,
p e r a liu d e x ig a n tu r h u m a n a . Q u ia s ic u t D eu s iu s tific a tio n is e s t a u c to r, it a
h o m o d e v o tio n is e s t d e b ito r »4.

1. V o irp .e. L éon , Tract. 63, 1-4 (CChL 138A, 382-385). A ce su jet, J . LEcrERCQ,
In tro d u ctio n : S. Léon le Grand, Sermons = SChr 22 bis (Paris, 1964), 53.
2. Voir Y. D otai., Sacram entum et m ysterium chez saint Léon le Grand, thèse,
Lille, 1959. H . Geor GI, Die K irche als A bbild Christi nach Léo dem Grossen (thèse,
W ürzburg, 1961), 94-101. J.-P . J ossua, L e salut. Incarnation ou mystère pascal.
Chez les Pères de l’É glise de saint Irénée à saint Léon le Grand (Paris, 1968), 302-310.
3. M. B. DE Soos, L e mystère liturgique d ’après saint Léon le Grand (M unster,
1958), 78-98. V oir aussi les tab les, 143-147. Voir égalem ent, Y. D otai., op. oit.,
102-111.
4. L é o n , Tract. 67, 5 (CChL 138A, 411). Voir Tract. 63, 4 (CChL 138A, 384 s):
<< P p d e S alv ato r noster P ilius D ei universis in se credentibus e t sacram entum
BASILE STUDER

En traduction libre, le tout-puissant médecin nous a préparé un


double remède : le sacrement par lequel il nous confère des choses divines,
l’exemple par lequel il exige de nous des choses humaines. Car, si Dieu
est l’auteur de notre justification, l’homme lui doit sa dévotion.
Malgré son importance, il ne semble pas qu’on ait déjà fait une recherche
suffisante sur les sources de ce thème léonien5. Il est pourtant indispensable
de se rendre compte de son origine, si l’on veut saisir toute sa portée.
De fait, il n’est pas simplement question d’établir que Déon ait repris
cette antithèse d’un de ses prédécesseurs, d’Augustin, son grand maître,
par exemple. Il s’agit plutôt de circonscrire l’horizon dans lequel il
faut placer la pensée léonienne, exprimée comme toujours par un langage
à la fois si concis et chargé de contenu. En d’autres termes, on cherchera
à comprendre cet homme traditionnel à travers la tradition chrétienne et
romaine.
D’autre part, supposé que nous ayons affaire cette fois-ci aussi avec
un thème qui provienne de la théologie d’Augustin, source inépuisable
pour les prédicateurs et les théologiens du cinquième siècle, il devrait
être intéressant d’étudier notre antithèse de sacramentum et exemplum
chez Augustin lui-même, en partant d’un de ses disciples les plus assidus.
En effet, ce thème qui saute aux yeux à tout lecteur des sermons de
Déon nous conduit peut-être à découvrir chez Augustin une idée qui
ne s’impose pas tellement à quelqu’un qui ne s’occupe que d’œuvres
augustiniennes. En même temps, un auteur quasi contemporain peut
nous servir de guide dans l’interprétation de la pensée de l’évêque
d’Hippone. Il nous ouvrira peut-être des pistes de recherches qui sans lui
nous seraient fermées. Sa manière de condenser ou même de simplifier
les idées de son maître pourra nous rendre plus facile l’accès aux consi­
dérations souvent si complexes de celui-ci et nous permettre d’aller
plus directement au centre de ses problèmes6.
En tout cas, j’ai été moi-même porté à entreprendre une recherche
sur les sources de l’antithèse léonienne de sacramentum et exemplum,
et cette recherche m’a aidé à trouver et à comprendre mieux, je crois,
up thème, ou si l’on veut bien, un mode de penser, qui est fondamental

condidit e t exem plum , u t u n u m ad p reh en d eren t renascendo, alteru m sequerentur


im itando. » Tract. 25, 6 (CCkL 138, 123 s) : « H aec D om ini nostri opera, dilectissimi,
n o n solum Sacram ento nobis u tilia su n t, sed etiam im itationis exemplo, si in discipli­
nan t ip sa rem edia tra n sfe ra n tu r, quodque im pensum est m ysteriis, p ro sit e t moribus,
u t m em inerim us nobis in h u m ilita te e t m ansuetudine R edem ptoris n o stri esse
vivendum ... »
5. Voir Y. D tjvai,, op. oit., 5x2.
6. On a annoncé la th è se de W . GEEREINGS, Christus exemplum. Untersuchungen
über Christologie und C hristusverkündigung bei A u g u stin . V oir Z K T h 93 (1971)
47le. Ce trav ail exposera certain em en t en to u te son am pleur ce su je t cen tral de la
théologie augustinienne. Mais c ’est précisém ent l’approche spéciale de m a recherche
qui m e perm et de p résen ter cet exposé sur Sacramentum et exemplum chez Augustin,
to u t en ignorant les ré su ltats de la th èse de Geerlings.
SACRAM EN TU M E T E X E M P L U M 8g

dans la sotériologie de saint Augustin, un thème qui nous éclaire aussi


sur des procédés littéraires et exégétiques qu’il doit en particuher à
la rhétorique latine, et finalement un thème qui nous permet peut-être
de préciser la chronologie de ses œuvres et spécialement l’évolution de
sa doctrine sur la grâce.

I. des textes d ’Augustin

A. Les textes dans le «De Trinitate ».


C’est sans doute dans le quatrième livre du De Trinitate qu’Augustin a
fait l’usage le plus systématique de l’antithèse de sacramentum et exem-
plum. Ce livre, on le sait, se distingue par une double orientation. D’une
part, il précise la nature de l’incarnation, cas suprême de toutes les théo­
phanies, comme mission temporelle du Fils éternel7. D’autre part,
comme il résulte du prologue du livre, il s’y agit plus spécialement
de mettre en évidence l’incarnation comme fondement de la connaissance
de la Trinité89. Dans les deux perspectives l’intérêt est foncièrement
sotériologique.
Or, cette préoccupation sotériologique apparaît le plus nettement
dans l’exposé sur « notre double mort et notre double vie en Jésus-
Christ »10. Comme l’homme, y lisons-nous, est soumis à la double mort,
celle de l’âme et celle du corps, il fallait un double remède, et contre le
péché (impietas), et contre ses suites (corruptibilitas), par conséquent,
une ouverture à un double passage à la vie11. De Christ pourtant a répondu
à cette double exigence par son unique mort et son unique résurrection12.

7. Voir A. S chinduer , Wort und A nalogie in A u g u stin s Trinitätslehre (Tübingen,


1965), 142-147 et A. T rapé , S. Agostino, L a Trinità. In tro d u zio n e (Roma, 1973),
x n m -xuv.
8. Voir A. T rapE, op. cit., 179, qu i se réfère à Augustin , T rin. 4, 2, 4 : « Per
l’incarnazione siano cap aci d ’attin g e re la v erità. »
9. Voir B. Ba iia EUX, L a sotériologie de saint A ugustin dans le De Trinitate :
M êlSR el 23 (1966) 149-173, q u i analyse en p articu lier les livres 4 e t 13 d an s lesquels
on tro u v e les th èses m ajeures de la sotériologie augustinienne. Voir, en outre,
A. T rapä , op. cit., x x ii : su r la signification sotériologique des missions divines,
e t x u n ss : analyse d u livre 4. D e mêm e, T h. Cameuot, L e Christ, sacrement de
D ieu : Mélanges offerts au P. H . de Lubac, I (Paris, 1963), 355-363, e t T h. B. CUARKE,
St. A ugustine and cosmic redemption ■. TheolStud 19 (1958) 133-164.
10. Augustin , T rin. 4, 3, 5-6 (B A u g 15, 346-356). Voir le titr e de la trad u ctio n
française : B A u g 15, 347.
11. A ugustin , T rin. 4, 3, 5 (B A u g 15, 348) : « U triq u e au tem rei n ostrae, id
est, et anim ae e t corpori, m edicina e t resurrectione opus erat, u t in m elius ren o v aretu r
quod e ra t in d eteriu s co m m u ta tu m . Mors autem anim ae im p ietas est, e t mors
corporis, corruptibilitas, p e r quam fit et anim ae a corpore abscessus. »
12. Augustin , T rin. 4, 3, 6 (B A u g 15, 350) : « H nic ergo duplae m o rti nostrae
S alv ato r noster im p en d it sim plam suam : e t ad faciendam u tra m q u e resuscîtationem
in sacram ento e t exem plo praep o su it e t proposuit u nam suam . » V oir aussi la
go BASILE ST UDER

Sa mort et sa résurrection, en effet, constituent le sacrement de l’homme


intérieur et l’exemple de l’homme extérieur13.
Cela veut dire que dans la mort corporelle du Christ tout innocent le
vieil homme a été crucifié, si bien que l’impiété a été exécutée. Dans
la résurrection du Christ, par contre, qui lui-même n’avait pas besoin
d’être renouvelé à la justice, notre vie nouvelle a commencé, à savoir la
vie dans laquelle nous ne cherchons plus les choses charnelles, mais nous
nous attachons aux choses d’en haut. Voilà le sacramentum interioris
hominis, sacrement exprimé par le dernier cri du crucifié : «Deus, Deus
meus, quare me reliquisti », ainsi que par les paroles adressées par le
Christ ressuscité à Marie Madeleine : « Noli me tangere, nondum enim
ascendi ad Patrem meum » (Jean 26, 17)14. D’autre part, la mort du
Christ nous montre qu’il ne faut pas craindre la mort corporelle, voire
« ceux qui tuent le corps mais ne peuvent tuer l’âme » (Mt 10, 28), et
cela d’autant moins que la résurrection du Seigneur, démontrée aux
apôtres dans l’évidente et totale intégrité de son corps (Le 24, 39 ; Jean
20, 28), nous garantit la résurrection de notre corps. Voilà Vexemplum
exterioris hominis15.
Toutes ces réflexions sont d’ailleurs fondées sur l’idée que l’unique
médiateur a été capable de réaliser d’avance par un passage de la mort
à la vie le double passage de l’homme pécheur16. Comme il n’avait pas

conclusion, T rin. 4, 3, 6 (B A u g 15, 354 ss) : « U na ergo m ors n o stri S alvatoris duabus
m ortibus nostris sa lu ti fuit. B t u n a eins resurrectio du as nobis resurrectiones
praestitit, cum corpus eius in u tra q u e re, id est, et in m o rte e t in resurrectione,
e t sacram ento in terioris hom inis nostri, e t exemplo exterioris, m edicinali quadam
convenientia m in istratu m est. »
13. Augustin , Trin. 4, 3, 6 (B A u g 15, 350) : <1 Neque enim fu it peccator au tim p iu s,
u t ei ta n q u a m sp iritu m o rtu o in in terio re hom ine renovari opus esset, et ta n q u am
resipiscendo ad v itam iu stitia e revocari : sed in d u tu s carne m ortali, et sola moriens,
sola resurgens, ea sola nobis ad u tru m q n e concinuit, cum in ea fieret interioris
hom inis sacram entum , exterioris exem plum . »
14. Augustin , T rin. 4, 3, 6 (B A u g 15, 352) : « In te rio ris enim hom inis nostri
sacram ento d a ta est ilia vox, p ertin en s ad m ortem anim ae n o strae significandam ,
non solum in Psalm o, verum etiam in cru ce: ‘D eus meus, ... ’ (Ps 21, 2 ; M t 27, 46)
... Crucifixio quippe in terio ris hom inis poenitentiae dolores in telliguntur... per
quam m o rtem m ors im p ietatis p erim itu r... R esurrectio vero corporis D omini
ad sacram entum in terioris resurrectionis nostrae pertin ere o stenditur, ubi post-
quam resu rrex it, ait m ulieri : ‘Noli m e ta n g e re ...’ (Jean 20, 17; Col 3, 1 s) ... Hoc
est enim C hristu m non tangere, nisi cum ascenderet ad P atrem , non de Christo
sapere carn aliter. »
15. Augustin , Trin. 4, 3, 6 (B A u g 15, 354) : « Iam vero ad exem plum m ortis
exterioris hom inis n o stri D om inicae carnis m ors pertin et, q uia p er ta lem passionem
m axim e h o rta tu s est servos suos, u t n o n tim e a n t eos qui corpus occidunt, anim am
autem n o n p o ssu n t occidere (M t 10, 28)... B t ad exem plum resurrectionis exterioris
hom inis n o stri pertin ere in v e n itu r resurrectio corporis D om ini... P ro p te r hoc
exem plum fu tu ra e no strae resurrectionis in corpore, quod praecessit in Domino,
dicit apostolus : ‘ In itiu m C hristus... ' (1 Cor 15, 23)... »
16. A n o te r que d a n s le co n tex te il s ’ag it du sym bolism e des nom bres 1 et 2.
Voir Augustin , Trin. 4, 7, 11 (B A u g 15, 366 ss) ; D 'unique m é d iateu r qui reconduit
le m ultiple à l ’unité. A ce propos, B. B aitueux , art, cité, 150-155. Q u an t à l’idée
SA C R A M E N T U M E T E X E M P L U M 91

besoin d’être renouvelé dans l’homme intérieur et d’être rappelé à la


vie de la justice, le Sauveur, en effet, n’est mort et ressuscité que dans sa
chair mortelle. Ainsi s’est-il mis à l’unisson avec nous (nobis ad utrumque
concinuit) pour la mort et la résurrection, en se faisant par elles sacrement
pour l’homme intérieur et exemple pour l’homme extérieur*15*17. C’est préci­
sément par cette identification de sa chair mortelle avec nous qui n’étions
pas seulement voués à la mort corporelle, mais aussi morts dans notre
esprit que le médiateur unique, comme nous lisons plus tard, a ramené
à l’unité les hommes égarés dans la multitude18.
ha preuve e contrario nous a été donnée par le fait que le diable, média­
teur de la mort, n’était pas capable de participer à notre mort corporelle,
et donc à notre résurrection non plus. Il pouvait ajouter sa mort spirituelle
à notre mort double ; mais il ne pouvait faire de sa résurrection ni un
sacrement de notre renouvellement, ni un exemple du réveil à venir
à la fin du monde19. Contrairement au médiateur de la vie, le diable
ne pouvait pas nous suivre jusqu’à la mort de la chair pour y insérer le
remède nécessaire à notre conversion20 et pour en faire un sacrifice
entièrement libre, susceptible de devenir la base de la victoire exemplaire
sur toute puissance de mort21, he Christ, lui, en effet, s’est même offert

du passage ou de la conversion, en particulier, vo ir Augustin , T rin. 4, 3, 5 (B A u g


15, 348) : « ... u t in m elius re n o v a re tu r quod e ra t in deterius d em u ta tu m ». Voir
B. Baitueux , art. cit., 169-173 : su r le sacrem en t de la conversion.
17. A ugustin , T rin. 4, 3, 6 (B A u g 15, 350) cité n. 13. Voir aussi Trin. 4, 3, 6
(B A ug 15, 356) fin de la c ita tio n d an s la n. 12.
18. A ugustin , T rin. 4, 7, n (B A u g 15, 368). « ... u t... am arem us sine peccato
nrortuum in carne pro nobis u n u m , et in resu scitatu m credentes, e t cum illo per
fidem sp iritu résurgentes, iu stificarem ur in uno iu sto fa c ti unum ... ».
19. Augustin , T rin. 4, 13, 17 (B A u g 15, 380) : « Ille ita q u e deceptor (m ediator
m ortis)... q uia nec p articip atio n em m ortis no strae h ab ere p o tu it, nec resurrectionem
suae, sim plam quidem sn am m o rtem ad duplam n o stra m p o tu it afferre : sim plam
vero resurrectionem , in q u a e t sacram entum esset renovationis n o strae e t eius
quae in fine fu tu ra est evigilationis exem plum , n o n u tiq u e p o tu it. » P o u r ce qui
regarde l ’expression à.'evigilationis exemplum, v o it ep. 140, 32, 76 (C SE L 44,224s)
où A ugustin explique com m ent la résurrection e st une evigilatio, en se référan t et
à I Thés 4, 12 ; 1 Cor 15, 6 ; M t 25, 1 ss, et à ViRGlUE, E n. 6, 278.
20. A ugustin , T rin. 4, 12, 15 (B A u g 15, 376 ss) : « Quo ergo nos m ediator m ortis
tran sm isit, e t ipse non v en it, id e st, ad m ortem carnis, ib i nobis D om inus D eus
noster m edicinam em en d atio n is inseruit, quam ille n o n m eruit, occulta e t nim is
arcan a ordinatione divinae altaeq u e iu stitiae... V itae m ed iato r ostendens, q uam non
sit m ors tim enda, quae p e r h u m a n am conditionem iam evadi non potest, sed potius
im pietas, quae per fidem caveri p o te st, o ccurrit n obis ad finem quo venim us, sed
non q u a venim us. »
21. A ugustin , T rin. 4, 13, 17 (B A u g 15, 382) : « N am qui posset non m ori si
nollet, procul dubio q u ia v o lu it m o rtu u s est ; e t ideo p rin cip atu s e t p o te states
exem plavit, fiducialiter triu m p h a n s eas in sem etipso (Col 2, 15). M orte su a quippe
uno verissim o sacrificio p ro nobis oblato, q uidquid culparum e ra t u n d e nos p rin ­
cip atu s et p o te states ad lu e n d a supplicia iure d etin eb an t, pu rg av it, abolevit, ex-
s tin x it; e t su a resurrectione in novam v itam nos praedestinatos vocavit, vocatos
iustificavit, iustificatos glorificavit (Rom 8, 30). » A propos d e là version de exemplar e
dans la citatio n de Col 2, 15, vo ir ci-dessous, n. 44.
92 BASILE STUDER

aux tentations du diable (Mt 4, 1), pour être ainsi notre médiateur dans
la domination de ses tentations, par son assistance sans doute (adiuto-
rium), mais aussi par son exemple (exemplum)'2‘%.
Ces réflexions sur l’unique et vrai médiateur de la vie apparaissent
dans une lumière encore plus vive, si nous prenons en considération
d’autres textes du même livre quatre. Ainsi, en parlant des trois périodes
de l’Mstoire du salut, Augustin caractérise-t-il celle de la grâce comme le
temps dans lequel nous avons reçu le sacramentum renovationis, de sorte
qu’à la fin des temps, renouvelés en entier par la résurrection, nous
serons guéris de toutes les maladies aussi bien du corps que de l’âme22234.
De même, en interprétant par son arithmologie symbolique le triiuum
mortis, il rappelle le sacrement dont il a parlé plus-haut, c’est-à-dire
manifestement le sacrement du renouvellement. De fait, dit-il, le corps
du Seigneur, mort et ressuscité, a représenté la figure de notre esprit
(spiritus nostri figuram) et l’exemple de notre corps (corporis gerebat
exemplum)2,1. En outre, il souligne que tous les phénomènes sacrés et
mystiques dont nos ancêtres furent témoins, étaient les symboles (simi-
Utudines) du sacrifice du Dieu-Homme. Selon lui, de fait, beaucoup
de choses devaient saluer l’Unique et, quant à nous, il nous fallait aller à la
rencontre de l’Unique, et étant spirituellements morts et voués à la
mort corporelle, il nous fallait aimer l’Unique, mort pour nous, et être
justifiés par l’Unique pour être une seule chose dans l’Unique, pour
avoir l’espoir de la résurrection et pour être réconciliés avec Dieu25.
Ajoutons encore un texte du huitième livre dans lequel Augustin affirme
que Dieu s’est fait homme pour nous donner un exemple d’humilité
et pour nous faire reconnaître son amour à notre égard, en précisant
que la mort de ce Dieu-Homme est le suprême remède (medicamentum)
pour guérir notre orgueil et le sublime sacrement pour dénouer le lien
du péché26. Dans tous ces textes nous retrouvons donc l’idée du salut

22. Augustin , Trin. 4, 13, 17 (B A u g 15, 380) : « Oui se ipse quoque te n tan d u m
praebuit, u t ad su p eran d as etiam te n ta tio n e s eius m ediator esset, nou solum per
adiutorium , verum etiam p er exem plum . »
23. Augustin , T n n . 4, 4, 7 (B A u g 15, 358) : « ... sub g ra tia in quo tem pore
renovationis accepim us, u t in fine tem poris etiam resurrectionis carnis om ni ex
p a rte renovati, ab un iv ersa non solum anim ae verum etiam corporis infirm itate
sanem ur. » A com parer avec ep. 55, 3, 5 (C S E L 34 /2, 174 s) (a. 400).
24. A ugustin , T rin. 4, 6, 10 (B A u g 15, 366) : « ... nox to ta cum die to to et nocte
to ta , neque hoc sine illo sacram ento quod su p ra mem oravi. N on absurde quippe
spiritum diei com p aram u s ; corpus au tem nocti. D om inicum enim corpus in m orte
ac resurrectione, e t sp iritu s n o stri figuram , e t corporis g ereb at exem plum . » A
n o ter que figura est u n synonym e de sacramentum.,
25. Augustin , Trin. 4, 7, 11 (B A u g 15, 366 ss).
26. Augustin , T rin. 8, 5, 7 (B A u g 16, 42) : « H oc enim nobis p rodest credere...
hu m ilitatem q ua n a tu s est D eus ex fem ina et a m ortalibus p er ta n ta s contum elias
p erductus ad m ortem , sum m um esse m edicam entum quo superbiae n o strae san aretu r
tum or, e t altum sacram en tu m quo peccati vinculum solveretur. » A noter que
B. Baiuteux, art. cit., 168, tra d u it, n o n sans raison, « sum m um medicamentum »
p a r « exem ple salu ta ire ».
SAC R A M E N T U M E T E X E M P L U M 93

double et en partie aussi les deux termes de sacramentum et exemplum,


à savoir l’un ou l’autre ou tous les deux à la fois, appliqués à la mort
et à la résurrection du Christ.
B. D'autres textes d'Augustin.
La manière dont Augustin, dans le De Trinitate, résume ses considéra­
tions sotériologiques par l’antithèse de sacramentum et exemplum est
sans doute très significative. Il est d’autant plus surprenant qu’il n’ait
pas souvent utilisé ce binôme dans d’autres ouvrages. En comparaison
avec Léon le Grand, il y a même recouru relativement peu.
De fait, nous rencontrons deux textes dans le De Civitate Dei. Dans
le premier, qui appartient au livre dix, achevé en 417, et qui fait partie
d’une polémique anti-porphyrienne, Augustin oppose la naissance vir­
ginale à la résurrection du Christ27. La première, y dit-il, n’a été pour
nous qu’un sacrement, tandis que dans la seconde le Christ a montré
(demonstravit) aussi un exemple pour ceux qui ressusciteront au dernier
jour28. L’autre passage, qui se trouve dans le livre dix-huit, et qui est
donc postérieur de quelques années (a. 421), est moins explicite. Tout
de même, en parlant des humbles origines de l’Église, Augustin y rappelle
que le Christ, selon le plan de sa passion (dispositum passionis), a utilisé
la malice de Judas pour donner à son Église un exemple de patience
dans le support des méchants, et il ajoute que le Seigneur a montré
(1ostendens) dans sa passion ce que nous devrions supporter pour la vérité,
et en sa résurrection ce qu’il faudrait espérer pour l’éternité, outre la
profondeur du sacrement du sang répandu pour la rémission des péchés29.
Bien qu’Augustin, dans ce texte, n’applique pas rigoureusement notre
antithèse, on y reconnaît l’exemple de la patience et le modèle de la
résurrection pour l’homme extérieur ainsi que le sacrement de la justi­
fication pour l’homme intérieur30.
Il n’existe pas, à ma connaissance, d’autres endroits dans lesquels
les deux termes de sacramentum et à'exemplum apparaîtraient appliqués

27. V oir, au su je t du con tex te an ti-prophyrien, J . J. O'M eara , A ugustine and


neo-platonism : R chA ug I (1958) 91-111, en particulier, n i , où so n t m is en parallèles
T rin. 4, 15 e t Civ. D ei, 10, 27.
28. Augustin , Civ. Dei, 10, 32 (B A u g 34, 554) : « ... exceptis ipsius S alvatoris pro-
priis singularibusque m iraculis, m axim e n a tiv ita tis e t resurrectionis, quorum
in uno m a tern ae v irg in itatis ta n tu m m o d o sacram entum , in altero autem etiam
eorum qui in fine resu rre c tu ri su n t, d em o n strav it exem plum . »
29. A ugustin , Civ. Dei, 18, 49 (B A u g 36, 662) : « ... e t suae passionis im pleret dis­
positum , ecclesiae suae to leran d o ru m m alorum p ra e b e re t exem plum ... passione
ostendens quid sustinere p ro v eritate, resurrectione quid sperare in aetern itate
debeam us, ex cep ta altitu d in e sacram enti, qua sanguis eius in rem issionem fusus est
peccatorum . »
30. Voir encore A ugustin , Civ. D ei, 9, 21 (B A u g 36, 406) à propos de la te n ­
ta tio n de Jésu s : « ... u t hom inem , quem gerebat, ad n o strae im itatio n is tem p eraret
exem plum . »
94 BASILE STUDER

en antithèse ou du moins en parallèle à la mort et à la résurrection du


Christ. Par contre, il ne manque pas de textes, et, en particulier de
textes qui remontent aux années 400, qui contiennent l’un ou l’autre
élément des considérations sotériologiques centrées sur le sacrement
et l’exemple du Christ, mort et ressuscité, que nous avons rencontrées
dans le De Trinüate.
D’abord, il convient de rappeler que le thème antithétique du renou­
vellement de l’homme intérieur et de la résurrection de l’homme extérieur
est fondamental dans la théologie de saint Augustin31. Parmi les passages
qui le développent, celui du livre XXIV Contra Faustum, écrit vers 400,
me semble être le plus significatif. Augustin y souligne que l’homme
en entier, aussi bien dans sa partie intérieure que dans sa partie extérieure,
a vieilli à cause du péché et a été condamné à la peine de la mortalité.
Puis, il ajoute que maintenant (nunc) l’homme se renouvelle selon l’homme
intérieur, en dépouillant l’injustice, c’est-à-dire le vieil homme, et en
revêtant la justice, c’est-à-dire l’homme nouveau, mais qu’à la fin
(tune), à la résurrection du corps spirituel, l’homme extérieur recevra
lui aussi la dignité de l’état céleste de sorte que toute la créature sera
recréée par celui qui l’a créée323.
A ce thème fondamental se rattache l’explication assez importante
qu’Augustin donne de Romains 4, 25 : « Jésus, notre Seigneur, livré
pour nos fautes et ressuscité pour notre justification »3S. Sans reprendre
nécessairement l’antithèse de l’homme intérieur et extérieur, cette
explication considère elle aussi la Pâque (transitas) du Seigneur comme
base de la justification qui se réalise dans le baptême et qui sera consom­
mée dans la résurrection du corps34.

31. Voir A. SoMGNAC, L ’homme inférieur ; A u g u stin : D S p ir 7 (1969) 655-658.


L ’auteur signale bien les deux sources de cette théologie, la néoplatonicienne et
la paulinienne.
32. A ugustin , Contra Faustum , 24, 2 (C S E L 25, 723) : « Ergo to tu s ille homo, id
est, e t interiore et exteriore sui p arte, in v e te ra v it p ro p te r peccatum e t poenae mor-
ta lita tis addictu s est ; re n o v a tu r autem nunc secundum interiorem hom inem , ubi
secundum sui creatoris im aginem reform atur, exuens se iniustitiam , hoc est, veterem
hom inem , e t induens iu stitiam , hoc est, n ovum hom inem . T une autem , cum resurget
corpus spiritale, quod sem in atu r anim ale, etiam ex terio r percipiet caelestis habitu-
dinis d ignitatem , u t to tu m , quod creatu m est, recreetur, e t to tu m , quod factum
est, reficiatur, illo recréan te, q u i creav it, e t reficiente, qui fecit. » V oir en outre
D iv. quaest. 83, 51, 1-3 (B A u g 10, 132-136) ; Vera Rel. 39, 72 (B A u g 8, 130) ; et
encore E nchiridion 13, 42 (B A u g 9, 182).
33. Voir, au sujet de l’exégèse de ce verset, P. P uaTz, B er Rômerhrief in der
Gnadenlehre A u g u stin s (Würzburg, 1937), 200 ss, avec l’indication de plusieurs
textes.
34. Voir, entre autres, A ugustin , Sermo 169, 10, 12 (M L 38, 922) (a. 416) : « M a­
gnum est quidem q u id praecessit in exem plo e t d é d it nobis qu id sperarem us :
sed non hoc est solum illi qu i de iu s titia lo q u e b a tu r non sua, sed ilia quae ex Deo
est, et ib i nom inavit v irtu te m resurrectionis C hristi (Phil 3, 10) : agnosce ibi iusti-
ficationem tu a m » (suivent des explications u ltérieures de Rom 4, 25 e t P hil 3, 10).
Sermo 231, 2 (SChr 116, 248) : <1 Ergo crucifixus est, u t in cruce o sten d eret veteris
SAC R A M E N T U M E T E X E M P L E M 95

Plus important est le fait que, selon la fameuse lettre 55, écrite en
400 à Januarius, la sacramentalité de la fête de Pâques, c’est-à-dire,
le fait qu’on célèbre cette fête non seulement in memoria, mais in sacra-
mento concerne la Pâque, le transilus, de l’homme intérieur et extérieur*35.
Certes, Augustin n’y parle ni du sacramentum, ni de Vexemplum de la
passion glorieuse du Christ. Il utilise plutôt le terme de sacramentum
pour désigner avec lui la liturgie pascale, le baptême, l’Eucharistie
aussi bien que certaines conditions de la célébration, comme le mois,
le sabbat, le dimanche, etc.3637. Ee mot d'exemplum, lui, n’apparaît,
même pas. Toutefois ces considérations sur la fête de Pâques comme
sacramentum novae vitae, comme sacrement du passage de la mort à la
vie, ressemblent beaucoup à ce que nous avons rencontré dans le De
Trinitatezi. De fait, à Pâques, selon saint Augustin, on célèbre Yinnovatio
vitae, le renouvellement de l’homme intérieur, qui commence dans le
baptême, c’est-à-dire dans la participation à la mort et à la résurrection
du Christ38. En même temps on attend avec patience le renouvelle­
ment de l’homme extérieur, la résurrection qui a été démontrée en
celle du Christ39. En ce sens, Augustin déclare lui-même d’une manière

hom inis nostri occasum , et resu rrex it u t in su a v ita ostenderet no strae v itae novi-
ta tem . » Au su je t de la signification sacram entelle e t exem plaire de la P âque d u
Seigneur pour la P âqu e des chrétiens, voir les observations trè s p ertin en tes de
S. P oqu E, A u gustin d ’H ippone, Sermons pour la Pâque (SChr 116, 1966), 13-16 :
Le sacrem ent d u passage.
35. A ugustin , E p . 55, 1, 2 (C S E L 34/2, 170) : « S acram en tu m est autem in
aliqua celebratione, cum rei gestae com m em oratio ita fit, u t aliquid etiam signi-
ficari intelligatur, quod san cte accipiendum est, eo ita q u e m odo agim us pascha,
u t non solum in m em oriam revocem us, id est, q u o d m o rtu u s C hristus e t resurrexit,
sed etiam cetera, quae circa eum a d te sta n tu r, a d sacram en to ru m significationem
non om ittam us. » Ce que cette significatio sacramentorum v e u t dire, A ugustin
l ’explique plus loin, en p a rla n t d u renouveau de la vie q u i est sym bolisé p a r la
d a te de Pâques : ep. 55, 3, 5 (C S E L 34/2, 174). A propos de c e tte le ttre e t de sa
portée sacram entaire, voir C. Mayer , Die Zeichen in der geistigen Entw icklung
und in der Theologie A ug u stin s, XI. D ie antimanichäische Epoche (W ürzburg, 1974),
398-415. Voir, en outre, A. R oth, Pascha und H in ü b er gang durch Glaube, H offnung
und Liebe (A u g u stin u s, B rief 55 an Januarius) '.Mélanges Chr. M ohrm ann (U trecht-
A nvers, 1973), 96-107.
36. Voir C. Ma y e r , D ie Zeichen..., II , 402 s, qui, en résu m a n t les paragraphes
de la le ttre, indique les applications diverses d u te rm e de sacramentum.
37. A com parer, en p articulier, AUGUSTIN, T rin . 4, 4, 7 (B A u g 15, 358), avec
ep. 55. 3. 5 (C S E L 34 /2, 174 s), su r le tem ps de la grâce dans lequel se fa it le ren o u ­
veau de la vie. D e m êm e, Trin. 4, 6, 10 (B A u g 15, 362 ss) e t ep. 55, 14, 24-26
(C SE L 34/2, 195-200) su r le T riduum sacrum avec son sym bolism e d e nombres.
38. Voir A ugustin , E p . 55, 3, 5 (C S E L 34/2, 174), et 55, 2, 3 (C S E L 34/2, 171) :
« H ic tra n situ s a nobis modo ag itu r p er fidem , q u ae nobis est in rem issionem pecca-
torum , in spe vitae aetern ae diligentibus d eum e t proxim um ... » (avec to u t le
contexte).
39. A ugustin , E p . 55, 2, 3 (C SE L 34/2, 173) : « H oc ig itu r u n iv e rsa ecclesia, quae
in peregrinatione m o rta lita tis in v e n ta est, e x sp e c ta t in fine saeculi, quod in dom ini
n o stri Iesu C hristi corpore p raem o n stratu m est, q u i est ‘ p rim ogenitus a m ortuis ’,
quia e t corpus eius, cui c a p u t est ipse, n o n nisi ecclesia est. »
96 BASILE STUDER

concise : « In eam nobis ex hac vita fit transitas, quem Dominas noster
Iesus Christas sua passione praemonstrare ac consecrare dignatas est »40.
Ces idées sur la celebratio sacramenti se retrouvent, d’ailleurs, en partie
dans la lettre 98 qu’Augustin a adressée en 408 à Bonifacius41 ainsi que
dans certains sermons pascals4243.
En outre sont à considérer des passages dans lesquels se rencontre
l’un ou l’autre terme de l’antithèse de sacramentum et exemplum. Ainsi
Augustin rappelle-t-il assez souvent l’exemplum resurrectionis^. A
ce propos l’exégèse de Col 2, 15 qu’il présente dans le Contra Faustum
est particulièrement significative. En partant de la version : « exuens
se carnem principaius et potestates exemplavit », il déclare que les puis­
sances diaboliques ont été dominées par la mortalité du Christ. Celui-ci
les a stigmatisées comme exemple (exemptasse), en donnant en lui-
même l’exemple de la victoire qui sera complète à la résurrection
finale44.
Dans une perspective plutôt moralisante, Augustin propose toute
la vie de Jésus et en particulier certains mystères, tels que la tentation
ou la passion, comme modèle de vie chrétienne45. Ainsi affirme-t-il que

40. Augustin , Ep, 55, 9, 17 (C S E L 34 /2, 187). A n o te r les d eu x m ots de praemons­


trare e t consecrare qui n ’exprim ent rien d ’a u tre que exemplum et sacramentum. Voir
aussi le praemonstratum d an s ep. 55, 2, 3 (C S E L 34/2, 173) (n. 39).
41. Augustin , E p. 98, 9 (C SE L 3 4 /2 , 530) : sur la ressem blance q u i existe
propter sacramenti celebrationem e n tre les jours auxquels les faits historiques du
C hrist se so n t passés e t les jours des fêtes liturgiques.
42. Voir, p.e., A ugustin , Sermo W ilm art 4, 2-3 (M A 684) : « E st enim et nobis,
huius saeculi nocte tra n sa c ta , resurrectio carnis ad regnum , cuius in capite nostro
praecessit exem plum ... ta m en hoc celebrando ita p ra e te rita recordam ur, u t aliquid
etiam , quod ex fide vivendo agimus, hoc eadem vigilia figurem us. » Voir d ’autres
tex tes chez S. POQUE, A u g u stin d'H ippone, Sermons pour la Pâque (SChr 116)
13-54, spécialem ent 14 s.
43. Voir Augustin , Sermo Guelf. 21 (M A 507) : « Ideo enim resu rrex it, u t nobis
exem plum resurrectionis ostenderet, e t ideo ascendit, u t nos desuper protegeret. »
Sermo M orin, 17 (M A 659) : « ... e t credentes m irati sum us, apparuisse dom inum
a resurrectione m ortuorum , praebuisse se d o cum entum m o ritu ris e t exem plum resur­
rectionis ». Sermo Denis 24, 1 (M A 142) : « ... nec m ortem carnis suae, q uam prop­
te r exem plum dem onstrandae resu rrectio n is acceperat, v o lu it esse infructuo-
sam . »
44. Augustin , Contra Faustum , 16, 29 (C S E L 25, 475) : « u nde d ic itu r : exuens se
carnem prin cip atu s e t p o te sta te s exem p lav it (Col 2, 15). P e r hanc enim m o rta lita te m
nobis individae diabolicae p o te states d o m in ab an tu r : quas exem plasse dictus est,
quia in se ipso capito nostro p ra e b u it exem plum , quod in to to eius corpore, id est
ecclesia, ex diaboli p o te state liberanda, in ultim a resurrectione conplebitur. » Cette
version de Col 2, 15, avec des explications sem blables, se retro u v e dans Vep. 149, 26
(C SEL 44, 372 s), e t en particulier, dans T rin . 4, 13, 17 (B A ug 15, 382) voir ci-dessus,
n. 21.
45. Voir A ugustin , Tract. lo . 15, 2 (B A u g 71, 758) où le principe de l ’exem ­
plarité d u C hrist est affirm é d 'u n e m anière trè s générale : « ... q u ia in om ni re quam
gessit u t hom o hom inibus in se c re d itu ris p raeb eb at exem plum . » Voir, en outre,
Vera Pel. 16, 30-32 (B A u g 8, 62-66) ; L ib . A rb. 3, 10, 30 (B A u g 6, 382 ss) ; Div.
Quaest. 83, 44 (B A u g 10, 116 ss). Au s u je t de l ’exem plarité d u C hrist en général,
SA C RAM EN T U M E T E X E M P L E M 97

la causa patiendi du Chef n’était que celle de donner l’exemple au Corps46.


Ou il dit d’une manière générale que la mort à la croix, l’ensevelissement,
la résurrection au troisième jour et l’ascension à la droite du Père ne sont
pas seulement des mystères (mystice dicta), mais des faits (gesta) auxquels
toute la vie chrétienne doit être configurée47. Pour lui, en effet, toute
la vie temporelle de la Sagesse incarnée n’était rien d’autre qu’un
exemplum redeundi48.
Parmi ces textes qui évoquent d’une manière ou d’une autre l’exemple
du Christ à suivre dans la vie de la foi, nous intéressent particulièrement
ceux; qui concernent en même temps le baptême, comme sacramentum
novae vitae, ou aussi d’une manière plus générale les sacrements de
l’Ancien et du Nouveau Testament. Ainsi dans une des questions exé-
gétiques, traitées entre 391-395, Augustin parle-t-il à la fois de Vexemplum
vincendi du Christ et du sacrement du baptême49. De même, dans un
sermon de l’année 416, en se référant à Phü 3, 10, il concède qu’il convient
de reconnaître la puissance de la résurrection du Christ en tant qu’exemple
de notre résurrection, mais il ajoute tout de suite qu’il faut y voir notre
justification, fondée sur la communicatio passionum Christi dans le
baptême50. D’autre part, dans un texte du Contra Faustum (a. 400),
il est question des sacrements préfiguratifs de l’Ancien Testament aussi
bien que des sacrements chrétiens du baptême et de l’Eucharistie, mais

voir C Mayer , D ie Zeichen in der geistigen E n tw icklung und in der Theologie des
jungen A ugustinus (W ürzburg, 1969), 311-331, e t D ie Zeichen..., II, 254-261. A ugus­
tin présente le C hrist a v a n t to u t com me exemplum hum ilitatis. Voir, p.e., sermo 304, 3,
3 (M L 38, 1396) : « H abem us ta le h u m ilitatis exem plum , superbiae m edicam entum »
(avecle contexte). De m êm e, sermo 52, 1, 1 (M L 38, 354) ; Tract. Io. 29, 8 (CChL 36,
288). Voir aussi sermo 142 (M L 38, 778-784). E n considérant l’in c arn atio n comme
hum iliation, A ugustin parle, d ’ailleurs, dans u n sens encore plus spécial, de commen-
datio hum ilitatis, com me p.e. dan s Tract. Io. 25, 16 (CChL 36, 257). A u s u je t de
to u te c e tte thém atique, voir O. S chaffner , Christliche Demut. Des hl. A ugu stin u s
Lehre von der H um ilitas (W ürzburg, 1959), 83-135 : « C hristus L ehrer u n d Vorbild
der H u m ilitas in W o rt u n d T a t ».
46. Augustin , E n. Ps. 34, 2, 1 (CChL 38, 311) : « N on enim te n ta tio n e s c a p u t
hic p ertu lit, et corpus n o n perfert ; a u t vero fu it cau sa p atien d i capiti, nisi u t corpori
p raeberet exem plum . »
47. Augustin , Enchiridion, 14, 53 (B A u g 9, 198) ; « Q uidquid ig itu r gestu m est
in cruce C hristi, in sepu ltu ra, in resurrectione te rtio die, in ascensioae in coelum,
in sede ad d exteram P atris, ita gestum est, u t his reb u s non m ystice ta n tu m dictis,
sed etiam gestis config u raretu r v ita Christiana quae geritur. »
48. A ugustin , Cons, evang. 1, 35, 53 (C SE L 43, 59) : « ... u t eadetn ip sa Dei
S apientia ad u n ita te m personae suae hom ine adsum pto, ... fieret e t deorsum homi-
nibus exem plum redeundi, q u i su rsu m est angelis exem plum m anendi. » Voir
C. Mayer , D ie Zeichen..., II , 289, avec les autres te x te s cités.
49. A ugustin , Quaest. div. 83, 61, 2 (B A ug 10, 192 ss) (a. 391 /s) : « N am e t rex
noster est D om inus Iesu s C hristus, q u i nobis p u g n a n d i e t vincendi d em o n strav it
exem plum ... Ita q u e ipso duce ab oneribus et la b o rib u s h uius peregrinationis nostrae
ta n q u a m ab aegypto liberam ur, e t persequentias nos peccata Sacram ento b ap tism atis
nobis evad en tib u s o b ru u n tu r. » Voir, en outre. Contra F austum , 19, 7 (C SE L 251,
507), cf. n. 118.
50. A ugustin , Sermo 169, 10, 12-13, 16 (M L 38, 921-924) ; cf. n ,3 4 . ,

7
98 BASILE STUDER

en même temps aussi de la vie étemelle qui a été promise par la résurrec­
tion du Christ et de son exemple dans lequel a été accompli tout ce qui
est promis aux fidèles pour le jugement61. D’ailleurs on notera également
un texte du Contra Felicem (a. 398) dans lequel Augustin résume le
mystère pascal par le terme d’exemplum, c’est-à-dire l’exemple de la
passion pour la pénitence et l’exemple de la résurrection pour l’espérance
de la résurrection, l’exemple donc donné pour montrer dans la chair
les deux vies5152.
De même en certains endroits, moins nombreux en vérité, Augustin
voit dans la passion et dans la résurrection du Christ un sacrement ou
un mystère ou du moins la base du sacmmentum renovationis. A cet égard
il faut citer en premier lieu un sermon d’un mardi de Pâques (après 400).
Dans ce sermon Augustin identifie tout simplement la résurrection
du Seigneur avec la vie nouvelle de ceux qui croient en lui, en ajoutant
que c’est là le « sacramentum passionis et resurrectionis eius, quoi valde
nosse et agere debetis »53. Ensuite il relève que le Christ n’est pas mort
ni ressuscité sine causa54. Enfin il en conclut : « Il a donc été crucifié
pour manifester sur la croix la mort du vieil homme qui était en nous,
il est ressuscité pour manifester dans sa vie le renouveau de notre vie »S556.
De même Augustin, suivant la lettre aux Romains, déclare dans le Contra
Maximinum que le Christ est mort au péché pour signifier par ce mystère
ceux qui, par le baptême dans sa mort, meurent au péché et vivent pour
Dieu66. Ou bien il souligne que le maudit, dont parle Vépître aux Galates,

51. Augustin , Contra Faustum , 19, 14 (C S E L 25/11, 512) : « ... e t quod fidelibus
p ro m ittitu r in iudicio, iam conpletum est in exem plo per eum, qui legem e t prophetas
n o n venit solvere, sed adinplere. » Voir, à ce propos, C. M a y er , D ie Zeichen...,
I l , 397-
52. Augustin , Contra Felicem, 2, n (B A u g 17, 728) (a. 398) : « ... suscipere
dignatus est carnem m ortalem de virgine M aria, in q u a nobis e t passionis et resurrec­
tionis p raeberet exem plum ; passionis a d firm an d am p aen iten tiam , resurrectionis
ad excitandam spem , u t d u as v ita s nobis o ste n d e re t in carne... » A n o te r la connexion
e n tre passion e t pénitence, com me dan s T rin . 4, 3, 5 (B A u g 15, 352) (n. 14).
53. Augustin , Sermo 231, 2 (SChr 116, 246) : « R esurrectio au tem D om ini nostri
Iesu C hristi nova v ita e st credentium in Iesum . E t hoc est sacram entum passionis
e t resurrectionis eius, quod valde nosse e t agere debetis. »
54. Augustin , Sermo 231, 2 (SChr 116, 246) : « N on enim sine causa v ita venit ad
m ortem , non sine causa tons vitae, u n d e b ib itu r, u t v iv a tu r, b ib it hic calicem
qui ei non d ebeb atu r, »
55. Augustin , Sermo 231, 2 (SChr 116, 248) : « Ergo crucifixus est, u t in cruce
ostenderet veteris hom inis n o stri occasum e t resurrexit, u t in su a v ita ostenderet
n o strae vitae nov itatem . » A n o te r que, m êm e si le m ot à'exem plum ne se trouve
pas, il y en a l ’idée, exprim ée p a r ostendere. Voir Spirit. L it. 6, 10 (C SE L 60, 162) :
« N em pe satis elucet m y sterio dom inicae m ortis e t resurrectionis fig u ratu m vitae
nostrae veteris occasum e t ex o rtu m novae d em onstratam que in iq u ita tis abolitionem
renovationem que iu stitiae... » (explication de Rom 6, 3-11).
56. Augustin , Contra M a xim in u m , 1, 2 (M L 42, 745) : « P eccato enim m ortuus
est semel, q uia sim ilitu d in i carnis p eccati m o rtu u s est, quando m oriendo exutus
est carne, u t per hoc m y steriu m signlficaret, eos q u i in m orte ipsius b ap tizan tu r, mori
peccato, u t v iv a n t deo (Rom 6, 10) ».
SAC R A M E N T U M E T E X E M P L U M 99

est, au sens spirituel, un sacramentum libertatis, en développant l’idée


que notre vieil homme était in figura sur la croix57. La même idée de
la sacramentalité de la passion et de la résurrection se retrouve dans
un passage de l’Enchiridion dans lequel Augustin, suivant également
la lettre aux Romains, ne présente pas seulement le baptême comme
similitudo de la mort du Christ, mais souligne aussi, comme nous l’avons
déjà vu, que tous les faits pascals ont été l’expression de ce que doit
être la vie chrétienne58.
Il existe aussi un écrit du début de la controverse pélagienne, le Le
gratia Novi Testamenti qui contient les deux thèmes de notre antithèse,
celui du sacramentum, novae vitae et celui de Yexemplum resurrectionis,
sans qu’ils soient mis en antithèse ou en parallèles dans le même contexte
immédiat59. D’une part, en effet, Augustin y présente la résurrection
du Christ comme exemplum dans un sens double : comme demonstratio de
ce que nous avons à espérer pour notre chair, et comme exhortatio à mépri­
ser le bonheur temporel en vue de l’éternel60. D’autre part, un peu plus
loin, en parlant de notre transfiguratio, c’est-à-dire de notre passage
de la vieille à la nouvelle vie qui se réalise par la grâce du Nouveau
Testament, Augustin affirme que le Christ a signifié cette chose par le

57. A ugustin , Expos. Gai. 22 (M L 35, 2119 ss) (a. 394/5) : « Quae sen ten tia
sp iritu aliter intellegentibus sacram en tu m est lib ertatis, ca rn aliter autem sentientibus,
si iudaei su n t, iugum est serv itu tis ; si p agani a u t haeretici, v elam entum est caeci-
ta tis ... non enim et vêtu s hom o n o ste r sim ul crucifigeretur, sicu t idem apostolus
alibi dicit, nisi in ilia m orte D om ini p eccati n o stri fig u ra p enderet, u t ev acu aretu r
corpus peccati, u t u ltra non serviam us peccato (Rom 6, 6). In cuius p eccati et
m ortis figura, etiam Moyses in erem o super lignum e x a lta v it serpentem (N um
21, 9) ... Ita q u e serpens a d signifieationem ipsius m o rtis convenienter in ligno
ex altatu s est, in ilia enim figura m ors D om ini p e n d eb at in ligno... e t ta m e n m ortem
carnis D om ini praefigurans serpens p e n d eb at in ligno, cui Sacram ento ipse D om inus
a tte sta tu s est... nunc au tem ta m q u a m aenea p erm an et crucis fides, u t cum alii
m oriantur, alii nascan tu r, ipsam ta m e n sublim em perm anere inveniant, quam
intuendo san en tu r. » A n o te r com m ent A ugustin, dan s ce con tex te exégétique,
utilise soit figura, soit sacramentum, p o u r indiquer les ra p p o rts en tre l’ex altatio n
du serpent, la m o rt du C hrist et la m o rt d u vieil hom m e.
58. A ugustin , Enchiridion, 14, 52 (B A u g 9, 194) : « ... deinde sacri baptism atis
in cruce C hristi g rande m y steriu m com m endavit (Paulus) eo modo, u t intelligam us
nihil aliud esse in C hristo bap tism u m , nisi m ortis C hristi sim ilitudinem , nihil autem
aliud m ortem C hristi crucifixi, nisi rem issionis p eccati sim ilitudinem : u t quem ad-
m odum in illo v era m ors fa c ta est, sic in nobis v e ra rem issio peccatorum , e t quem ad-
m odum in illo v era resurrectio, ita in nobis v era iu stificatio. » Voir aussi, 13, 42
(B A u g 9, 182).
59. Comme A ugustin l ’indique lui-m êm e, c et écrit qui est conservé p arm i les
le ttre s : ep. 140 (C SE L 44, 155-234), m ais q u i co n stitu e effectivem ent u n tra ité
De gratia N ovi Testamenti, a été p ublié au d é b u t de la controverse pélagienne.
Voir Retract. 2, 36 (B A u g 12, 514, avec la note, p. 585).
60. Augustin , E p . 140, 9, 25 (C S E L 44, 175) : « D enique resurrectionem suam ,
q uam non sicu t n ostram in longum d ifferri o p o rteb at, u t in exem plo carnis eius dis-
cerem us, quid in n o stra carne sperare deberem us, n o lu it alienis dem onstrare, sed
suis... u t ig itu r exem plo suae carnis e x h o rta re tu r fideles suos tem poralem pro aeterna
felicitate contem nere, usque ad m o rtem p e rtu lit persequentes... »
IOO BASILE STUDER

sacrement de sa passion et de sa résurrection. En cela le Christ aurait


changé la chair, en la faisant passer de la mortalité à l’immortalité,
mais non de la vieillesse à la nouveauté, puisque, jamais impie, il ne serait
pas passé à la piété61. Ee Christ, comme nous le lisons plus loin dans
une explication du Psaume 21, s’est plutôt identifié avec la cause des
faibles [in se transtulit causam infirmorum)6263.
Enfin, quelques sermons méritent d’être mentionnés pour notre propos.
Ee premier, un sermon pour le lundi de Pâques, dont nous ignorons la
date, ne contient pas seulement les deux termes de l’antithèse à la fois,
mais se rapproche aussi sensiblement du texte principal du De Tnnitate02.
De fait, Augustin, pour souligner que tous les péchés peuvent être remis
par le baptême, rappelle comme exemplum magnumque documentum
que même les juifs qui avaient tué le Christ ont obtenu le pardon de
Dieu6465.Ensuite il invite ses auditeurs à considérer aussi la résurrection.
Car, dit-il, comme la passion a signifié notre vieüle vie, ainsi la résurrection
constitue le sacramentum novae vitae6B. Même plus, par la résurrection
de son corps, le Christ a montré comment il faut vivre spiritueËement
et espérer de parvenir finalement à l’mcorruptibiHté de la chair66. Nous
retrouvons donc ici les deux thèmes du renouvellement intérieur et
de la résurrection espérée, signifiés respectivement par la mort et la
résurrection du Christ.

61. A ugustin , E p. 140, 12, 30 (C S E L 44, 181) : « De te rra caelum h ab ito , hoc est
hine illo em igravi ; et is ta n o stra in ilium tran sfig u ratio est, qui p er g ra tia m te sta-
m en ti novi m utam us v ita m tran se u n te s de vetere ad novam . N am ille h an c rem
Sacram ento suae passionis resurrectionisque significans carnem m u ta v it de m ortali-
ta te in in m ortalitatem , v ita m vero non m u ta v it de v e tu sta te in n o v itatem , qui
n u n q u am fu it in im pietate, u n d e tra n s ire t ad p ietatem . i>
62. A ugustin , E p. 140, 15, 36 (C SE L 44, 186) : « ... sed profecto a u t infirm orum
suorum in se tra n stu lit causam . »
63. Au sujet de ces sermons pascals, voir toujours S. PoQUB, A u g u stin d'Hippone,
Sermons pour la Pâque : SC hr 116, 13-115.
64. Augustin , Serm. Guelf. 9, 2 (M A 468) con tex te : explication de A ct 2, 37 s :
« Ideo, carissimi, d u b itare nem o debet, in lavacro regenerationis om nino prorsus e t
nim ia e t m axim a dim itti om nino p eccata : est enim exem plum m agnum que docum en­
tu m . N ullum gravius peccatum , q u am occidere C hristum : quando et hoc est dimis-
sum , quid in credente b a p tizato rem an eb it adm issum ? »
65. Augustin , Sermo Guelf. 9, 3 (M A 468 s) : « Sed resurrectionem C hristi consi-
derem us, carissimi, quoniam sicu t eius passio significavit no stram veterem vitam ,
sic eius resurrectio sacram en tu m est n o v ae v itae » (suit Rom 6, 4).
66. Augustin , Sermo Guelf. 9, 4 (M A 470) : « Quod au tem C hristus o sten d it resur-
rectione corporis sui, bene vivendo in c ip ite sp iritualiter agere. Illud vero ipsum, id
est, ipsam proprietatem , ipsam v eritatem , ipsam carnis in c om m utabilitatem
m odo n o lite sperare : m erces fidei est, fin ito die re d d itu r merces. » N ous trouvons
donc d an s ce te x te tro is des q u a tre élém ents d u De Trinitate : 1) le sacrem ent de la
m o rt d u vieil hom m e e t d u ren o u v eau de la vie, c ’est-à-dire le bap têm e ; 2) l ’in v ita­
tio n à un e vie spirituelle ; 3) l ’annonce de la résurrection corporelle. I l m anque
l ’exem ple d u m épris de la m o rt corporelle. D ’a u tre p a rt, il y a aussi la m êm e te r­
m inologie : exemplum, significare, sacramentum, ostendere.
SA C R A M E N T U M E T E X E M P L U M loi

Pareillement, un sermon de carême reprend plusieurs fois les deux


termes de sacramenium et exemplum61. Il déclare que le Christ s’est fait
chair, « ut nobis et vivendi et moriendi et resurgendi praeberet exem-
plum 'i6768. Il parle du sacramenium resurrectionis Christi par lequel le
chrétien est circoncis pour être libéré de la vie vieille et charnelle69.
Il évoque également Vexemplum humilitatis et devotionis, par lequel le
Christ a reçu les sacrements qui annonçaient à l’avance sa propre venue,
pour nous montrer avec quelle religion il faut recevoir les sacrements
qui annoncent sa venue déjà réalisée70. Finalement il est question des
jeûnes et de la tentation de Jésus, magisterium et exemplum pour nous71.
Enfin, il convient de citer encore une fois YEnarratio sur le Psaume
34 dans laquelle Augustin ne rappelle pas seulement Vexemplum patiendi
par lequel le Chef a exhorté son Corps de ne pas craindre la mort, mais
aussi le fait que le ressuscité a démontré Vexemplum vitae aeternae et
qu’il s’est montré in magno sacramento à ses disciples pour signifier
par sa résurrection la nouvelle vie72.
Pour conclure, même si Augustin a relativement peu réuni les termes
de sacramenium et d’exemplum en antithèse ou parallèles, comme il
l’a fait dans le De Trinitate, il faut reconnaître deux choses. D’une part,
le thème double de la renovatio vitae et de la resurrectio carnis qu’on
rencontre dans le quatrième livre du De Trinitate apparaît comme fonda­
mental dans la théologie et dans la prédication d’Augustin. D’autre
part, ce double passage à la vie a été signifié et démontré dans la Pâque
du Seigneur, sacrement et exemple de notre Pâque.

67. A ugustin , Sermo 210 (M L 38, 1047-1054) (date ignorée). Voir S. P oqub ,
op. oit., SChr 116, 352 s.
68. A ugustin , Sermo 210, 1, 2 (M L 38, 1048) : « D om inus Iesus C hristus qui
hum atto corpore assum pto ad hoc u tiq u e hom inibus homo factus a p p a ru it, u t
nobis e t vivendi et m oriendi e t resurgendi p raeb eret exem plum ... »
69. A ugustin , Sermo 210, 2, 3 (M L 38, 1048) : « ... m elius est sacram en tu m re su r­
rectionis C hristi quo ad expoliandam carnalem ac veterem v ita m circum ciditur
christianus. »
70. A ugustin , Sermo 210, 2, 3 (M L 38, 1048 s) : « P e rtin u it enim ad p raeb en d u m
nobis hum ilitatis e t devotionis exem plum , u t ilia etiam sacram en ta veniens suscipere
dignaretur, quibus v e n tu ru s ipse p ra e n u n tia b a tu r, u t hinc o sten d eret q u a n ta
religione nos o p o rtet haec suscipere sacram en ta, quibus iam venisse n u n tia tu r. »
71. A ugustin , Sermo 210, 2, 3 (M L 38, 1049) : « ... u t ch ristian u s m agisterii eius
in stru ctu s non possit a te n ta tio n e superari... I n illo ergo dom inico exem plo illius
causa ieiunii, non Io rd an is tin ctio , nec diaboli te n ta tio fu it. »
72. Augustin , E n . Ps. 34, 2, 1 (CChL 38, 311) : « N on enim te n ta tio n e s hic p e rtu lit
e t corpus non perfert, a u t vero fu it causa p atie n d i capiti, nisi u t corpori p raeb eret
exem plum . » E n. Ps. 34, 2, 3 (CChL 38, 314) : « ... si non resurgeret, exem plum v itae
aeternae nobis non d e m o n stra re t... » E n. Ps. 34, 2, 11 (CChL 38, 319) : « ... e t hoc
op o rteb at, u t resurgens suis se ostenderet, e t non illis, in m agno sacram ento, quia
resurrectio ipsius v ita m novam significabat, v ita autem nova am icis n o ta est, non
inim icis... ». Voir aussi sermo D enis 4, 1 (M A 21) ; F id. symb. 4, 6 (C SE L 41, 9).
102 BASILE ST UDER

II. i /ARRIÈRE-PLAN U ÎT é R A IR Ë ET EXÉGÉTTQUE

Augustin aimait beaucoup les antithèses : il ne les pratiquait pas


seulement avec une fréquence frappante, on dirait même exagérée,
mais il se rendait aussi compte en des réflexions théoriques de l’impor­
tance de cette forme stylistique73. Il ne serait donc que naturel de consi­
dérer le binôme de sacramentum et exemplum comme une antithèse.
Nous-mêmes, jusqu’ici, nous nous sommes tout simplement exprimé de
cette façon.
Toutefois, étant donné qu’Augustin applique les deux termes avec
une signification quasi égale, la question se pose de savoir si le binôme
constitue de soi une antithèse, ou si les deux termes ne s’opposent que
selon le contexte, dans lequel Augustin les utilise quelquefois. Cette
question n’est pas banale. En cherchant à comprendre comment chez
Augustin les deux termes veulent être tous les deux des indications ou
des signes, et comment ils sont pourtant susceptibles d’être appliqués
en antithèse, nous arriverons par un biais littéraire à saisir beaucoup
mieux la signification de sacramentum et exemplum. Cette manière de
poser la question sera d’ailleurs encore plus instructive, si en même
temps nous prenons en considération les attaches que les deux termes,
tels qu’ils sont utilisés par Augustin, ont avec les traditions exégétiques,
en particulier latines.
A. Le sens de Vantithèse.
Il ne fait aucun doute qu’Augustin, en opposant dans le De Trinitate le
sacramentum interioris hominis à l’exemplum exterioris hominis, distingue
de quelque façon sacrement et exemple. Toutefois il est également
évident que, dans les textes en question, les deux termes de sacrement
et d’exemple ont une signification analogique. Tous les deux, en effet,
évoquent à la fois un fait et une exigence. Te sacrement de l’homme
intérieur se réfère au fait que dans le baptême l’homme meurt au péché
et rappelle en même temps l’obligation de mener une vie nouvelle.
Pareillement l’exemple de l’homme extérieur invite à surmonter la
crainte de la mort corporelle et annonce en même temps la résurrection
du corps. Sacrement et exemple sont donc, tous les deux, des signes
qui démontrent et obligent.
On peut voir aussi dans quelle mesure il est juste de voir dans les
deux termes des expressions qui signifient plus ou moins la même chose,

73. A u s u je t d e c e tte caractéristiq u e sty listiq u e, voir P . K es SUN g , A ugustin


und Q uintilian : A ug. M ag. 2 (Paris, 1954), 202, avec les références à De Ord. I, 18
(B A u g 4, 330) e t Civ. D ei i l , 18 (B A u g 35, 86) e t respectivem ent à Qu in OTj e n ,
ïn stit. 9, 3, 81, e t CicÄRON, Orat. 50, 166. É n outre, E . R . Cu r Tiu s , Europäische
Literatur und lateinisches Mittelalter (Bern, 19542), 84. P o u r ce qui regarde A ugustin
lui-m ême, voir, ou tre les d eu x te x te s cités, Doct. Christ. 4, 20, 44 (B A u g 11, 502),
ainsi que les explications dan s B A u g 35, 482 s, avec les études indiquées,
SACRAM EN TU M E T E X E M P L E M 103

en constatant qu’Augustin alterne parfois leur usage, en parlant une


fois de sacramentum passionis et resurrectionis, une autre fois d,exemplum
passionis et resurrectionis'14. Une autre confirmation s’en trouve dans le fait
qu’il les met en parallèles avec le mot de praeceptum, en évoquant les
praecepta, exempta, sacramenta de l’Ancien Testament7 47576.
Ue fait décisif à cet égard est pourtant qu’Augustin utilise et sacra­
mentum et exemplum plus ou moins au sens de signe76. Ainsi applique-t-il
les deux mots avec les verbes de demonstrare, ostendere ou commendare,
qui expriment l’idée d’indication, de référence, de signe au sens large
du mot77. Notons toutefois qu’il réserve significare ou jigurare plu­

74. Voir Augustin , Contra Felicem, 2, 11 (B A u g 17, 728) : « exem plum passionis e t
resurrectionis ». Sermo 231, 2 (SC kr 116, 246) : « sacram en tu m passionis e t resurrec-
tionis ».
75. Voir Augustin , Sermo D enis 20, 1 (M A 112) : « I n h ac ergo schola, fratres,
cotidie discim us : aliud discim us in praeceptis, aliud in exemplis, aliud ia sacra-
m entis. » E n outre, Perf. Iu st. 20, 43 (B A u g 21, 214) : « et hoc nobiscum agit g ra tia
D ei per Iesum C hristum D om inum n o stru m n o n solum praeceptis, sacram entis,
exemplis, sed etiam sp iritu sancto... » Voir à ce su je t, H.-M. F ôret , Sacramentum-
Res dans la langue théologique de saint A ugustin : R v S P h T h 29 (1940), 223 s.
76. Q uant à sacramentum, il est bien connu q u ’A ugustin lui-m êm e le défin it
com m e signum sacrum , ou, to u t sim plem ent, com m e quelque chose qu i signifie.
Ainsi, p a r exem ple, dan s les te x te s cités p a r B A u g 11, 564 s : Civ. Dei, 10, 5 ; ep.
138, 7 ; ep. 98, 9 ; Contra Faustum , 19, 16 ; sermo 77, 7. Voir H.-M . FÄRET, art. cit.
222 s, qui rem arque que sacramentum au sens exégétique v e u t dire signe. P o u r
ce qu i concerne exemplum, A ugustin ne le p résen te pas explicitem ent com m e signe.
On notera, cependant, q u ’il l ’utilise p lus d ’une fois avec documentum : sermo Guelf.
9, 2 (M A 468) : « exem plum m agnum que d o cum entum » ; ep. 55, 18, 34 (C SE L
34/2, 208 s) (variante) : « docu m en ta et exem pla e t p raecepta » ; Tract. Io. 3, 3
(B A u g 71, 214) ; sermo Guelf. 17 (M A 659). Cela indique que p o u r lu i exemplum
a su rto u t un caractère didactique, au sens de Varron, L in g . 6, 62 (cité p a r le T h L L
5/2, 1328) : « d o cu m en ta quae exem pla docendi causa d ic u n tu r ». A ugustin, en
effet, applique le m ot à ’exem plum avec docere : T rin . 8, 7, 10 (B A u g 16, 58) : « I t a
enim e t m ori pro fratrib u s u tilite r p a ra ti esse poterim us, quod nos exem plo suo
dom inus Iesus C hristus docuit », ou avec discere : Conf. 10, 43, 68 (B A u g 14, 264) :
« V erax autem m ediato r quem sécréta tu a m isericordia dem onstrasti hom inibus et
m isisti, u t eius exemplo etiam ipsam discerent h u m ilitatem ». Au sens d ’u n enseigne­
m ent n ettem en t m oral, A ugustin, d ’ailleurs, p e u t dire aussi, com me en Civ. Dei,
5, 18 (B A ug 33, 728) : « ... nobis proposita necessariae com m onitionis exem pla ».
Mais il ne fa it pas de d o u te que cette signification à'exem plum ou d ’autres usages
im pliquent le sens de signe, p ris au sens large d u m ot.
77. P o u r ce qui concerne l ’usage avec demonstrare, voir A ugustin , Civ. Dei,
10, 32 (B A u g 34, 534) cité n. 28 ; sermo 75, 6, 7 (M L 38, 477) : « cum dem o n straret
h u m ilitatis exem plum » ; Quaest. div. 83, 61, 2 (B A u g 10, 192) ; Civ. D ei, 10, 6
(B A u g 34, 448) : « Quod e tia m sacram en to altaris fidelibus noto fré q u e n tâ t ecclesia,
ubi ei d em onstratur, quod in ea re, q uam offert, ipsa offeratur. » V oir aussi En.
Ps. 26, 2, 2 (CChL 38, 155) : « ... u t in re gaudeam us quae sacram ento praem ons-
tr a tu r » ; E p. 55, 3, 5 (C SE L 3 4 /2, 174) : « m anifestatio sacram enti p riu s occulti » ;
Spir. H t. 6, 10 (C SE L 60, 162) cité n. 55 : « m ysterio... figuratum ... dem o n stratam ... »
Q uant au x te x tes dan s lesquels sacramentum ou exemplum s ’appliq u en t avec ostendere,
voir A ugustin , E p . 140, 26, 64 (C SE L 44, 211) : « I n hoc m ysterio figura crucis
o sten d itu r » ; Civ. Dei, 18, 49 (B A u g 36, 662) cité n. 29 ; sermo Guelf. 21 (M A 507)
cité n, 43 ; C, Felicem, 2, 11 (B A u g 17, 728) cité n. 52. A propos de commendare,
104 BASILE STUDER

tôt à sacramentum, en faisant voir par là que pour lui sacramentum


a davantage le sens de signe, à savoir, d’une chose qui réfère à autre
chose*7879.
En outre, Augustin suppose et pour sacramentum, et pour exem­
plum une simüitudo. S’il n’y avait pas de ressemblance entre ce qui
signifie et ce qui est signifié, souligne-t-il plus d’une fois, il ne serait
pas question de sacramentum7B. Il est moins explicite, c’est vrai, à propos
d'exemplum. Mais il ne fait pas de doute que selon lui, exemplum évoque
l’idée de ressemblance, entre une chose du passé et une chose future,
ou entre celui qui imite un modèle et celui-ci80.
De même, la double orientation, celle de l’indication d’un fait et
celle d’une exigence, que nous avons trouvée dans l’usage que Augustin
fait de sacramentum et exemplum dans le De Trinitate, caractérise toujours
l’application de ces deux termes. Ils s’appliquent, quand il s’agit de

voir sermo 77, 1 (M L 38, 483) : « C hananaea ista millier... p ra e b e t nobis h um ilitatis
exem plum e t p ie ta tis viam : ab h u m ilita te in alto surgere osten d it... u t hum ilitas
com m endaretur... »; C. F austum , 19, 7 (C S E L 25/1, 507) cité n, 118 ; Enchiridion
14, 52 (B A ug 9, 154) cité n. 58.
78. T andis q u ’A ugustin utilise assez so u v en t sacramentum avec significare ou
figurare, com me p.e., ep. 55, 1, 2 (C S E L 34 j%, 170) cité n. 35 ; Expos. Gai. 22 (M L 35,
2119 ss) cité n. 57 ; ep. 140, 12, 30 (C S E L 44, 181) cité n. 61, il ne ra tta c h e qu’indi-
rectem ent exemplum à significare. A insi d an s le sermo W ilm art 4 (M A 684) : « E rit
enim et nobis, h u iu s saeculi nocte tra n sa c ta , resurrectionis carnis ad regnum , cuius
in capite nostro praecessit exem plum ... D e tenebris ergo lum en clarescere significavit
dom inus, nocte nascendo, nocte etiam resurgendo. » De même, sermo 218, 1 (M L 38,
1084) cité ci-dessous, n. 129 ; Quaest. div. 83, 43 (B A u g 10, 1x6) : « (Christus) venit
u t exem plum vivendi d em o n straret hom inibus, (Spiritus) u t d onum ipsum quo
bene vivendo perveniret, significaret, a p p a ru it ». Voir aussi ep. 11 (C S E L 34/1,
126 s). Ce fait q u 'A u g u stin ne parle guère à ’exemplum qui significat sem ble indiquer
que pour lui exemplum n ’est pas une res q u i est signum d ’une a u tre res, m ais p lu tô t
une res qui se rép ète ou se rep ro d u it plus o u moins parfaitem en t secundum proprieta-
tem dans une a u tre res. V oir à ce propos sermo Guelf. 9, 4 (M A 470) cité n. 66.
Q uant à sacramentum, en effet, A ugustin p e u t dire, comme en Civ. D ei, 10, 26
(B A u g 34, 518) : « Quod enim non nisi u n i vero D eo deberi sciu n t (beati), cui e t ipsi
adhaerendo beati su n t, procul dubio n eq u e p e r ulla significantem figuram , neque
p er ipsam rem, quae sacram entis significatur, sibi exhiberi volunt. » P o u r Vexemplum,
p ar contre, il d it sim plem ent q u ’il a précédé ou q u ’il a été suivi.
79. Voir le te x te fondam ental, AUGUSTIN, ep. 98, 9 (C S E L 34/2, 531) : « Si enim
sacram entum q u aru n d am sim ilitudinem rerum quarum sacram en ta su n t non
h aberent, om nino sac ra m e n ta n o n essent. E x t a c autem sim ilitudine plerum que
iatn ipsarum reru m n o m in a accipiunt. » E n outre, ep. 55, 6, 11 e t 55, 7, 12 (CSEL
34/1, 181 e t 183) avec les explications de C. May ER, Die Zeichen..., II , 405 s. Voir
encore Enchiridion, 14, 52 (B A u g 9, 194) cité n. 58.
80. D ’après la rh éto riq u e latine, Y exem plum constitue u n cas spécial de la simi-
litudo, et reçoit sa force dém onstrative précisém ent de la ressem blance de deux
ou plusieurs faits. Voir à ce su je t H . E ausb ERG, Handbuch der literarischen Rhetorih
(M ünchen, i960), I, 232. A ugustin lui-m êm e ne sem ble pas avoir explicité cette
connexion entre exem plum e t similitudo. Mais il est clair q u ’il la suppose, quand
il m e t en ra p p o rt la résurrection d u C hrist e t no tre résurrection (voir les tex tes
avec exemplum resurrectionis: n. 43, etc.), o u q uan d il présente les gesta de Jésus
com me exem ples à im iter p a r les chrétiens (voir n. 45).
SACRAM EN TU M E T E X E M P L U M 105

rappeler quelques faits ou d’avertir de conséquences qui sont à en tirer81.


Enfin, comme nous le verrons mieux dans la suite, sacramentum
et exemplum reprennent tous deux la fonction de figures rhétoriques
qui servent à rendre le discours attractif et utile82.
Il existe encore une autre ressemblance entre les mots de sacramentum
et à'exemplum tels qu’ils sont employés par Augustin. Conformément
à sa sotériologie de la felix culpa, il ne les utilise pas avec la simple signi­
fication de signum, mais aussi dans le sens de remède. Ces sacrements
et l’exemple du Christ sont donc pour lui médicamenta83. Cela veut
dire que le Christ, mort et ressuscité pour nous, s’est montré comme le
médecin céleste qui, dans sa propre chair, a renouvelé l’homme corrompu
par la maladie du péché et de la mort8485.Ca passion et la résurrection du
Seigneur n’indiquent et n’exigent donc pas un simple passage, mais
un passage d’un état mauvais à un état meilleur, une renovatio ad melius,
la guérison de Vimpietas et de la corruption. D’ailleurs c’est précisément
cette signification de medicamentum qui nous avertit d’avance de ne
pas prendre en un sens faible le sacramentum et exemplum du Christ.
Il ne s’agit pas, comme nous le verrons encore, de simples présages
ou de simples modèles, mais plutôt d’une base constitutive et d’une
garantie sûre de notre vie en Dieu.

81. P o u r ce qui concerne sacramentum, voir, p.e., Augustin , sermo 88 (M L 38, 539-
553) (a - 4° ° ca.), où il est question des « sacram en ta te m p o ralia C hristi » qu i nous
révèlent les choses éternelles e t nous in v ite n t à les chercher. Voir à ce su je t C. Mayer ,
D ie Zeichen..., II , 257-259. Q uant à Vexemplum, le sens in d icatif se tro u v e a v a n t
to u t sous la form e de l ’exemplum resurrectionis, ta n d is que le sens m oral ap p a­
ra ît le plus n e tte m e n t dan s l ’expression à ’exemplum hum ilitatis. Voir Augustin ,
ep. 140, 9, 25 (C S E L 44, 175) (cité n. 60). B n outre, sermo D enis 24, 1 (M A 142) :
« p ro p ter exem plum dem onstrandae resurrectionis » ; T rin. 8, 7, 10 (B A u g 16, 58)
cité n. 76 ; Conf. 10, 43, 68 (B A u g 14, 264) cité n. 76 ; Civ. Dei, 5, 18 (B A u g 33, 728)
cité n. 76. V oir B. F ranz, Lotus Christus. Studien über Christus und die Kirche bei
A ugustinus (thèse, Bonn, 1956), 106-109, qui m ontre com m ent exemplum im plique
soit le fa it qui précède (praecedere), soit l'im ita tio n m orale (sequi).
82. Voir, ci-dessous, l’exposé su r les procédés de l ’exégèse latine.
83. Voir, o u tre le te x te fo n d am en tal d u De Trinitate 4, 3, 6 (B A u g 15, 356) : «... e t
in m orte e t in resurrectione, e t sacram ento interioris hom inis nostri, e t exem plo
exterioris, m edicinali q u ad am con v en ien tia m in istratu m est », T rin. 8, 5, 7 (B A ug
16, 42) : « ... sum m um esse m ed icam en tu m quo superbiae n o strae sa n a re tu r tum or,
e t altum sacram en tu m quo p eccati vinculum solveretur. » D e m êm e sermo Guelf.
9, 2 s (M A 468 s), où il est question de sacramentum e t exemplum dan s u n con tex te
qui développe l ’im age d u Christ-m édecin. A n o te r en p articu lier : « Illi occidebant
m edicum , m edicus de suo sanguine facieb at occisoribus m edicam entum ... »
84. A u su je t d u Christus-medicus chez A ugustin, il existe, comme on sait, une
litté ra tu re assez vaste. Voir les in d icatio n s bibliographiques chez C. MayER, Die
Zeichen..., I I , 251167. A ajo u ter, P. C. J . B ijkënboom , H et Christus-M edicusmotief
in de preken van S in t A u g u stin u s, Assen, i960. Voir aussi, B A u g 71, 854 s, note
compl. 15 : « Be C hrist m édecin ».
85. Voir Augustin , Trin. 4, 3, 5 (B A u g 15, 348) : « U triq u e a u tem rei nostrae, id
est, et anim ae e t corpori, m edicina e t resurrectione opus erat, u t in melius renovaretur.
quod e ra t in deterius co m m u ta tu m . Mors au tem anim ae im p ietas est ; et mors
corporis, corruptibilitas, p er q u am f it e t anim ae a corpore abscessus... ».
io6 BASILE STUDER

Il est donc évident qù’Augustin entend par les deux ternies des signes
qui évoquent des faits et rappellent des exigences. Mais s’il les utilise
pour exprimer les deux aspects de l’action salvifique du Christ, ou,
comme dans un des textes du De CivitateDei, pour opposer deux mystères
de Jésus l’un à l’autre, la résurrection à la naissance virginale, il doit y
avoir aussi une certaine distinction des deux mots. Quelle est cette
distinction ?
Est-ce que les deux termes, tout en ayant la signification commune
de signum, ont aussi une caractéristique spécifique ? Dira-t-on que
sacramentum est plus apte à indiquer des réalités intérieures, la vie spiri­
tuelle de l’homme converti, tandis que exemplum correspond mieux aux
réalités extérieures, à la vie éternelle du corps, garantie par la résurrection
du Christ ? Quelle que soit la réponse exacte à cette question, il convient
de prendre d’abord en considération le fait que l’usage respectif des
deux termes avait été fixé par la tradition chrétienne.
D’une part, en effet, on s’aperçoit tout de suite que l’idée de la mort
et de la résurrection de l’homme intérieur est liée au sacrement du bap­
tême et en un sens plus général à toute la sacramentalité de Pâques,
fête de l’initiation chrétienne. Cela veut dire que, quand Augustin parle
du renouvellement de l’homme intérieur, il pense en même temps au sacra­
mentum fidei, au rite qui consacre la foi par laquelle nous sommes jus­
tifiés86. Il se réfère aussi au sacramentum regenerationis ou au sacramentum
novae vitae qui précisément constitue le début de la nouvelle vie de
l’homme intérieur87. Il tient également présent le sacramentum remissionis
peccatorum, par lequel on entre dans l’Église qui d’après le symbole
de la foi est la communio sacramentorum88. Plus exactement, quand
Augustin rattache le renouveau de l’homme intérieur au sacrement
du baptême, administré d’ailleurs à la fête de la passion et de la résurrec­
tion du Christ, il aime le faire en s’appuyant plus ou moins explicitement
sur la doctrine de l’Apôtre, selon laquelle le baptême est « homoioma »

86. V oir T h. CAMEEOT, « Sacramentum, fid ei » : A u g . M ag. 2 {Paris, 1954), 891-896.


D e même, B A u g 15, 582 : « Sacram entum , c'est-à-dire une réalité histo riq u e accom­
plie une fois pou r to u tes, m ais qu i e st le signe (et la cause) d ’une a u tre réalité qui
doit s’accom plir au long des te m p s en chaque chrétien, dan s e t p a r le mystère litu r­
gique (sacrement). »
87. V oir Augustin , C. F austum , 12, 19 (C S E L 2 5 /1 , 348) : « sacram entum
regenerationis no strae ». E n . Ps. 34, 2, 11 (CChL 38, 319) : « ... et hoc oportebat,
u t resurgens suis se ostenderet, e t non illis, in m agno sacram ento, q u ia resurrectio
ipsius v ita m novam significabat, v ita au tem n ova am icis n o ta est, non inimicis... ».
Spir. L it, 6, 10 (C S E L 60, 162) cité n. 55. Sermo Denis, 8, 1 (M A 35) : « sacram entum
vitae novae ». Sermo 210, 2, 3 (M L 38, 1048) : « lle liu s est sacram en tu m resurrec-
tionis C hristi quo ad exspoliandam carnalem ac veterem v ita m circum ciditur
christianus. »
88. Voir C. BlCHENSEER, D as Sym bolum Apostolicum beim heiligen Augustinus
(St. O ttilien, i960), 377-387 ; 399-424, ainsi que A.-M. L a B onnardière , Pénitence
et réconciliation des pénitents d ’après s. A u g u stin : R E tA n g 13 (1967), 31-53, 249-283,
14 (1968) 181-204.
SACRAM EN T U M E T E X EM P L U M 107

de la mort et de la résurrection du Christ (Rom 6, 5)89. Il était donc


tout indiqué de rester dans le cadre de la sacramentalité et d’exprimer
par sacramentum le rapport qui existe entre la mort et la résurrection
du Christ et le passage de l’homme intérieur à la vie, c’est-à-dire, de
parler du sacramentum interioris hominis.
C’est d’ailleurs en ce sens aussi qu’Augustin exige que le prêtre soit
sacramentum et exemplum, non seulement ministre des sacrements, mais
aussi modèle de vie90. De même il met en garde contre certains fidèles
dans lesquels les sacramenta Christi subissent des injures et qui donnent
aux autres des male vivendi exempta91. Certes, dans ces deux cas, Augustin
n’oppose pas la vie intérieure à la vie extérieure, mais la sacramentalité
à la moralité. Toutefois, c’est précisément cette façon de mettre en anti­
thèse sacramentum et exemplum qui nous fournit une autre raison de
distinguer les deux termes. Sacramentum évoque beaucoup plus que
exemplum une sphère religieuse92. C’est un signe sacré9394, une chose
qu’il faut accipere sancte91, une chose qui engage à une vie religieuse95.
Quand on voulait donc rapprocher la Pâque du Seigneur de la Pâque des
chrétiens, fondée sur un rite sacré et célébrée chaque année par une
sollemnitas, il était tout naturel de parler du sacramentum interioris
hominis.

89. Voir A ugustin , C. M a xim in u m , 1, 3 (M L 42, 745) cité n. 56, avec to u t le


contexte ; Fragm . (ex Bedab , A d E p h 4) (M L 39, 1724) explication de Rom 6 : « P er
hoc sacram entum agnoscam us nos e t peccato m o rtu o s esse cum C hristo, e t iu stitiae
vivere in Christo. » Q u an t à l’h istoire de l’exégèse de ce passage, voir K . H . SCHEEKEB,
Paulus, Lehrer der Väter. D ie altkirchliche A uslegung von Röm er i - n (Düsseldorf,
1956), 201 s e t 207 s, qui, cependant, ne parle p as d ’A ugustin.
90. Voir A ugustin , Conf. 13, 21, 30 (B A u g 14, 478) : « O p eren tu r ergo iam in
te rra m inistri tu i, non sicu t in aquis in fid elitatis an n u n tian d o e t loquendo per
m iracula e t sacram en ta e t voces m ysticas... sed operentur etiam sicut in arida
discreta a gurgitibus abyssi e t sin t form a fidelibus vivendo coram eis e t excitando
ad im itationem . »
91. Voir Augustin , sermo 223, 1 (M L 38, 1092) : « S u n t fideles, in quibus sacra­
m e n ta C hristi p a tia n tu r in iu riam : q u i sic viv u n t, u t e t ipsi p erean t, e t alteros p e r­
d ant. P e reu n t quippe ipsi m ale vivendo 1 p e rd u n t vero alios, m ale vivendi exem pla
praebendo. » Voir aussi sermo D enis 8, 2 (M A 36) ; sermo 224, 4, 4 (M L 38, 1095) :
« ... sed illius sacram en tu m m a n e a t in vobis, q u i de ligno descendere noluit, sed
voluit de sepulchro resurgere. »
92. Voir à ce propos, Chr. Mohrmann, Sacramentum dans les plus anciens textes
chrétiens : H a rvT h R 47 (1954) 141-152 = Études sur le latin des chrétiens, I (Roma,
1958) 233-244, spécialem ent, 237. D e même, M. P onTET, Vexégèse de saint A u g u stin
prédicateur (Paris, 1945), 261. Q u an t à A ugustin lui-m êm e, voir ep. 138, 7 (C SE L
44, 131) : « N im is autem longum est convenienter d isputare de v a rie ta te signorum ,
quae cum ad res divinas p e rtin e n t sacram en ta appellantur... », ep. 55, 7, 13 (C SEL.
34/2, 183) : « ... sed ad rem sacrate significandam sim ilitudines a p ta s religiosissima
devotione suscipim us. » Trin. 3, 4, 10 (B A u g 15, 290) su r le sacrem ent eucharistique.
93. Voir A ugustin , Civ. D ei, 10, 5 (B A u g 34, 440) : « S acram entum , id est,
signum sacrum », et les a u tre s te x te s cités d an s B A u g n , 564 ss (voir n. 76).
94. Voir Augustin , ep. 55, 1, 2 (C SE L 34/2, 170) (n. 35).
95. Voir les tex tes cités dan s la note 91. A ce su je t, voir Chr. Mohrmann, loc. cit.
(n. 92).
io8 BASILE ST UDER

D’autre part, la tradition chrétienne connaissait des expressions comme


exemplum patientiae et exemplum humüitatis9697. Ainsi pour Cyprien,
le Christ avait été tout simplement exemplum patientiae et humilitatis^1.
D’expression de exemplum resurrectionis, surtout, était depuis longtemps
en usage98. Augustin lui-même reprend ce langage non seulement dans
les textes qui concernent directement notre argument, mais aussi dans
de nombreux autres textes99.
Il était d’autant plus aisé de se conformer à ce langage traditionnel
que le mot d'exemplum avait dans la latinité une double signification :
celle de demonstratio et celle à’exhortatio100. Ou si l’on veut, exemplum
s’appliquait, quand on entendait donner une preuve qu’une chose est
ou devrait être possible, ou quand on voulait signaler des modèles d’action.
Ainsi pour Quintilien, l’exemplum est une démonstration, plus exactement
une preuve qui s’appuie sur des ressemblances entre deux faits, donc
une preuve d’induction101 ou, dans un sens plutôt juridique, un précé­
dent102. D’autre part, il est bien connu qu’exemplum s’utilisait souvent
avec une nuance moralisante, dans l’expression exempla maiorum par
exemple103.
Or, c’est en premier lieu au sens de demonstratio qu’Augustin présente
la résurrection du Christ comme exemplum de notre résurrection. «In

96. Voir T h L L 5 /2 , 1326-1350. E n outre, M. S pann BUT, Tertullien et les pre­


miers moralistes africains (Gembloux /P aris, 1969), 36-40, 67 s, 94-102, où se tro u v e n t
bien des te x te s de T ertullien e t de C yprien su r la patience d u C hrist.
97. Cyprien , ep. 3, 2 (C S E L 3 /2, 471) : « quae om nia ab eo ideo fa c ta su n t hum i-
liter adque p atien ter, u t nos h u m ilitatis ac p atien tiae haberem us exem plum . »
Voir T ertuiaien , Patient. 14 (CChL 1, 315). A ce su jet, voir H . PÉTRÉ, L ’exemple
chez Tertullien, thèse, D ijon, 1940.
98. Voir T ertuiaien , Resur. 53 (ed. E vans 156) ! « ... in E azaro praecipuo resu r­
rectionis exem plum ... ». Resur. 48 (ed, E vans 136) : « sub exem plo dom inicae resurrec­
tionis » (avec to u t le contexte co n cern an t 1 Cor 15, 12-18). Voir aussi B apt. 5 (ed.
E vans 14) : « exem plum fu tu ri ».
99. Voir, p. e., A ugustin , Cat. rud. 7, 11 (B A u g 11, 44) : « quae m edicina in
exemplo p atien tia e Dei... » Tract. Io. 3, 3 (B A u g 71, 214) : « n a m crux non ad poten-
tiae docum entum , sed ad exem plum p atie n tia e suscepta est. » E n. Ps. 88, 1, 11
(CChL 39, 1228) : « D a to ta n to h u m ilita tis exemplo, d id iceru n t hom ines dam nare
superbiam suam , im itari h u m ilitatem D ei » (avec to u t le contexte). Sym b. 3, 9
(CChL 46, 19) : « exem plum p atie n tia e dem o n strasti in cruce ». Voir d ’autres tex tes
dans les notes 43 e t 81.
100. Voir A. E u m pe , E xem plum : R A C 6 (1966), 1230 : su r le b u t de l’usage rh éto ­
rique des exempla. D e même, T h L L 5 jz, 1326 s : p résen tatio n de l ’article : exemplum.
101. Quin Tie ie n , In stil. 5, 11, 6 : « ... exem plum , id est rei gestae a u t u t gestae
utilis ad persuadendum id quod in ten d eris com m em oratio. » Voir le com m entaire
de cette définition chez H . E ausber G, Handbuch der literarischen Rhetorik, I, 227-
235. Voir aussi Q u in t iu e n , In stit. 5, 11, 16 s, et Cicéron , Invent. 1, 55 (33).
102. V oir A. E umpe , E xem plum : R A C 6 (1966), 1235, où il est question de Y exem­
plum selon le d ro it rom ain. D e même, T h L L 5 jz, 1337 ss. A n o te r T er TUIAIBn ,
A n im a 57, 12 (CChL 2, 867) : « in resurrectione exem plis... p raeiu d icatu m est. »
103. Voir A. E um pe , E xem plum : R A C 6 (1966) 1235 : su r exemplum m aiorum .
D e même, J. D oignon , H ilaire de Poitiers avant l’exil (Paris, 1971), 289 ss.
SAC R A M E N T U M E T E X E M PL U M log

capite praecessit exemplum »104. C’est pourquoi il faut espérer que notre
résurrection suivra105. D’autre part, comme le mot à.'exemplum comporte
aussi une nuance morale, il n’avait pas de difficulté à évoquer l’exemple
du Christ, quand il s’agissait de mettre en relief les conséquences morales
qui sont à tirer en vue de la vie éternelle, garantie par la résurrection
du Seigneur. Il ne parle donc pas seulement de la résurrection du Christ
comme preuve ou même comme précédent de notre résurrection. Mais
il rappelle également la passion de Jésus comme modèle de la vraie
attitude devant la mort corporelle.
C’est dans un sens semblable qu’Augustin présente le Christ aussi
comme voie à la vie éternelle106. Pour lui, en effet, le Verbe incarné
est précisément via en tant qu’il a démontré la possibilité de passer à la
vie éternelle et en tant qu’il s’est fait modèle unique de vie, via humiUtatis
par laquelle il faut suivre Jésus jusqu’au bout, même jusqu’à la mort
pour les frères107. Ce rapprochement de Vexemplum et de la via confirme
du reste que le terme à'exemplum a un sens très fort. C’est un modèle qui
garantit l’imitation. Cela veut dire que le chrétien est à même de suivre
le Christ, parce que le Christ l’a précédé108.
Pour conclure, même si les deux termes de sacramentum et à?exemplum,
exprimant tous deux l’idée de signe, ont une signification semblable,
le premier s’appliquait plus aisément à la Pâque de l’homme intérieur,
fondée sur un rite sacré, tandis que le second convenait davantage à
la Pâque de l’homme extérieur, démontrée par le précédent du Seigneur.
On dira aussi que dans le premier cas sacramentum s’imposait, parce que
le Christ ne pouvait mourir au péché que in sacramento, tandis que dans le
second exemplum était plus indiqué, parce que le Seigneur est ressuscité
in re ou secundum proprietatem. Mais cela est encore à approfondir.

104. A ugustin , sermo W ilmart, 4, 2 (M A 684) : « E s t enim et nobis, h um s saeculi


nocte tran sacta, resurrectio carnis ad regnum , cuius in capite nostro praecessit
exem plum . »
105. Voir A ugustin , sermo 169, 10, 12 (M L 38, 922) : « M agnum est quidem quia
praecessit in exem plo e t d éd it nobis quid sperarem us... », sermo Denis, 5, 1 (M A 23) :
« H abem us in m orte e t resurrectione eius opus in d ictu m , praem ium prom issum :
opus in d ictu m passio, praem ium prom issum resurrectio. »
106. V oir M. Combau, L e Christ, chemin et terme de l’ascension spirituelle d ’après
saint A u g u stin : R chSR 40 (1952), 80-89. De m êm e, E . F ranz, Totus Christus,
106-109 ; C. Mayer , D ie Zeichen..., II, 249-261 : « D as V erweisungsschem a via-
p a tria . »
107. Voir A ugustin , T rin. 7, 3, 5 (B A u g 15, 522) : « Nos au tem n iten te s im itam u r
m anentem , e t sequim ur sta n te m , e t in ipso am b u lan tes ten d im u s ad ipsum , quia
factu s est nobis via tem poralis p er hum ilitatem , q u ae m ansio nobis a e tern a est per
d iv in itatem . » E n outre, Cat. rud. 22, 40 (B A u g 11, 118) : « ...quia h u m ilitatem
o sten d eb at viam miseris... » (avec to u t le contexte). A n o te r que hum ilüas désigne
à la fois l’hu m ilité de Jésu s q u i s ’oppose à la superbia et l ’hum anité, assum ée p a r
hum ilité dans l’incarn atio n .
108. Voir K . H . Dü TCKE, « Auctoritas » bei A u g u stin (S tu ttg a rt, 1968), 72-76,
126 s.
no BASIL E STUDER

B. Des procédés d'exégèse latine.


j^Comme j’ai essayé de le montrer ailleurs, l’antithèse de sacramentum et
exemplum telle qu’elle apparaît dans les sermons de Léon le Grand ne
s’explique pleinement que par ses attaches à la rhétorique latine109.
De fait, quand cet auteur commente les faits (res gesiae) racontés par les
évangiles, lus dans la liturgie, il cherche à découvrir leur sens plus profond,
cela veut dire, leur sacramentalité et leur exemplarité. Selon lui, derrière
l’ordre des faits référés (ordo rerum) il y a un ordre des dispositions
éternelles, des raisons et des causes divines, la ratio sacramenti. En
même temps, ces faits-là se montrent utiles à la vie, ouvrent une route,
comportent un exemplum110.
En se mouvant dans cette double voie d’interprétation qui n’est
rien d’autre que l’exégèse latine de textes historiques, Déon conclut
aisément sa pensée par la constatation que le Christ, sa croix ou sa
passion se sont avérés sacramentum et exemplum, source de grâce et
modèle de vie111.
Est-ce que ce contexte rhétorique a été décisif aussi pour l’usage
qu’Augustin fait dans le De Trinitate de cette antithèse ? Étant donné que
Déon est peu original dans ses procédés théologiques et qu’il dépend même
souvent d’Augustin, on l’admettrait d’avance. A première vue cependant
les textes du De Trinitate ne se présentent pas comme exégétiques.
On n’y voit pas de commentaires de textes bibliques.
Toutefois il ne faut pas oublier que l’exégèse d’Augustin porte en grande

109. Voir B. S tud BR, D ie E in flü sse der Exegese A ugustins a u f die Predigten Leos
des Grossen : Forma F uturi. Stu d i in onore del Cardinale M . Pellegrino (Torino,
1975 ), 915 - 930 .
n o . Voir L éon , Tract. 62, 5 (CChL 138A, 381) : « U nde omnis ordo rerum gesta-
rum , quam plenissim e evangelica n a rra tio percucurrit, ita fidelium est accipiendus
auditu, u t salva fide actionum quae tem p o ris dom inicae passionis im pletae sunt,
intelligam us non solum rem issionem peccato ru m in C hristo conpletam , sed etiam
form am iu stita e esse propositam . » Voir en ou tre Tract. 63,1 (CChL 138 A, 382 s) ;
67, 1-2 (CChL 138 A, 407 s) ; 59, 1 (CChL 138 A, 349). Cf. à ce propos m on art.
cité, 920 s.
i n . Voir LÔon, Tract. 71, 1 (CChL 138 A, 441 s) : « C rux enim Christi, quae
salvandis est im pensa m ortalibus, e t sacram en tu m est et exem plum , sacram entum ,
quo v irtu s im p letu r divina, exem plum , quo devotio in e ita tu r h u m a n a, quoniam
cap tiv itatis iugo erutis, etiam hoc p ra e s ta t redem ptio, u t earn sequi p ossit im itatio. »
R em arquer la suite d u te x te , où Béon oppose à cette doctrine chrétienne la sagesse
m ondaine, laquelle « ita in suis g lo ria tu r erroribus, u t quem sibi ducem quisque
delegerit, eius opiniones e t m ores atq u e om nia in s titu ta se c te tu r ». Voir, en outre,
tract. 25, 6 (CChL 138, 123 s) ; tract. 37, 1 (CChL 138, 200) e t les a u tre s tex tes avec
sacramentum et exemplum, indiqués p a r M.-B. DE Soos, Le mystère liturgique...,
78-98.
SA C R A M E N T U M E T E X E M P L U M XII

partie sur les faits112. Pour lui, «facta sunt quasi verba visibilia »113.
Ils appartiennent aussi au discours de Dieu et ont donc eux aussi besoin
d’être interprétés. Plus exactement, quand il s’agit de textes histo­
riques ou considérés comme historiques, Augustin n’est pas tellement
intéressé aux paroles qui expriment les faits, mais aux faits eux-mêmes.
Selon lui, la narratio ou la lecture des textes, nous rend présents les
faits du passé, et en les mettant devant nos yeux, nous invite à com­
prendre leur vraie signification114. Cela vaut en premier lieu pour les
textes narratifs du Nouveau Testament, mais aussi pour les textes
historiques de l’Ancien Testament, même pour les premiers chapitres de
la Genèse115.
En ce sens, d’ailleurs, peu importe que nous ayons à faire à des récits
bibliques, des formules symboliques ou des commémorations liturgiques.
Il est toujours question de facta ou de res gestae, qu’ils soient racontés
par la Bible, confessés par le symbole baptismal ou célébrés dans les
solennités cultuelles, et ce sont ces faits, non les paroles qui les expriment,
qui en premier lieu doivent être interprétés116.
En considérant cette orientation historique de l’exégèse augusti-

112. A propos de l ’exégèse augustinienne, voir en p articu lier la bibliographie


critique de I,. P . P izzoeaTO, Studi su tt’esegesi agostiniana : R StorLetR el 4 (1968)
338-357 e t 503-548. P arm i les étu d es présentées p a r cet au teu r, voir av a n t to u t,
M. Comeau, S. A u gustin , exégète du quatrième évangile, Paris, 1930, e t M. P ontet ,
L'exégèse de saint A u g u stin prédicateur, Paris, 1945. M algré le g ran d nom bre d ’études
concernant l ’exégèse d ’A ugustin, on ne d ira p o u rta n t pas que l'in te rp ré ta tio n
des faits historiques, et, en particulier, des faits évangéliques a it été suffisam m ent
approfondie. U ne recherche dans c e tte direction d e v ra it bien considérer la connexion
de cette sorte d ’exégèse avec la rh éto riq u e latine. A ce propos re n d ro n t service :
H .-I. Marrou, S. A u g u stin et la fin de la culture antique, Paris, 19584 ; H . E auSbebg ,
Handbuch der Uterarischen Rhetorik, M ünchen, i960 ; A. Dumpe , E xem plum : R A C 6
(1966), 1229-1257.
113. Voir Augustin , sermo 77, 5, 7 (M L 38, 486) : « F a c tu m quidem est et, ita u t
n a rra tu r, im p letu m : sed ta m e n etiam ipsa, quae a D om ino fa c ta sunt, aliquid signi-
ficantia erant, q u asi verba, si dici p o te st, visibilia e t aliquid significantia. » E n outre,
sermo 124, 1 (M L 38, 687) au su je t des m iracles : « P rocul d u b io enim non fru stra
fiebant ilia m iracula, et aliquid nobis pro a e tern a salu te fig u ra b a n t. »
114. Voir, p.e., A ugustin , sermo 99, 1 (M L 38, 595) ; « E vangelium enim cum lege-
retu r, atten tissim e audistis, e t res gesta n a rra ta a tq u e v e rsa ta est an te oculos
cordis vestri. » E n outre, sermo 78, 1 (M L 38, 490) ; sermo 136, 1-2 (M L 38, 750 s) ;
sermo 125, 1 (M L 38, 688 s) ; Tract, lo . 30, 1 (CChL 36, 289) ; E n . Ps. 21, 2, 2 (CChL
38. 123).
115. Au sujet de l’exégèse des faits racontés par la Genèse, voir l’exposé excellent
de P. A gaS ssE dans l’introduction à AUGUSTIN, L a Genèse au sens littéral en douze
livres (B A u g 48, Paris, 1972), 32-50 : D’exégèse « ad litteram ».
116. E n général, on a to u jo u rs relevé q u ’A ugustin donne une grande im portance
à la régula fidei p o u r l ’in te rp ré ta tio n de la Bible. Voir, à ce propos, C. Mayer ,
D ie Zeichen..., II , 298-301, avec les précisions u ltérieu res chez H . J . SlBBEN, D ie
« res » der B ibel : R E tA u g 21 (1975), 74-76. T outefois on n ’a guère considéré les
ressem blances qui ex isten t e n tre l ’exégèse de la Bible et l’in te rp ré ta tio n des m ystères
célébrés d an s la liturgie. A cet égard, une étude approfondie de la lettre 55 (C SEL
34/2, 169-213) se ra it capitale.
1X2 BASILE STUDER

nienne, il n’y a pas de difficulté à admettre des procédés exégétiques


même dans un exposé apparemment si théologique que Vexcursus sur le
sacrement de l’homme intérieur et l’exemple de l’homme extérieur.
Cela d’autant moins que les textes qui se rapprochent le plus du quatrième
livre du De Trinitate s’avèrent davantage comme exégétiques ou consti­
tuent même des interprétations strictement exégétiques de textes
bibliques. Ainsi les textes cités du Contra Faustum s’insèrent-ils dans un
contexte foncièrement exégétique dans lequel il s’agit en premier lieu de
relever le sens chrétien de l’Ancien Testament ou d’expliquer des questions
difficiles, des lettres pauliniennes par exemple117. A ce propos, c’est
d’une manière très typique qu’Augustin oppose non seulement le dépouille­
ment de la génération de la chair, figurée dans la circoncision, à celui
qu’accomplit la résurrection du Christ, mais aussi le baptême comme
sacramentum novae vitae à la résurrection du corps dont il est le signe
(commendatio) et dont la résurrection du Christ a été l’exemple118. De
même le De gratia Novi Testamenti a un caractère nettement exégétique.
Dans les deux passages que nous avons relevés, en particulier, il s’agit
d’une exégèse du Psaume 21, reprise d’ailleurs en partie par le De Trini­
tate119. Très significatif est aussi le sermon sur le Carême que nous avons
cité, puisqu’il y est question de la valeur de la circoncision, de la célébra­
tion de la Pâque et des jeûnes que Jésus, lui aussi, a observés120. Enfin il

x i7. A propos de la portée exégétique des écrits anti-m anichéens en général,


voir A ugustin , Retract. 2, 7 (B A u g 12, 462) : « C ontra F a u stu m M anichaeum blasphe-
m an tem Legem et pro p h etas e t eorum D eum e t incarnationem Christi, S cripturas
autem N ovi T estam enti, quibus convincitur, falsatas esse dicentem , scripsi grande
opus, verbis eius propositis reddens responsiones m eas. »
118. A ugustin , C. Faustum , 19, 7 (C S E L 2 5 / i , 507) : « ... ideo iam non circum cidi-
tu r christianus, quia id, quod eadem circum cisione p ro p h etab atu r, iam C hristus
inplevit. expoliatio enim carnalis generationis, quae in illo facto figurabatur, ia m
C hristi resurrectione adin p leta est, e t quod in n o stra resurreetione fu tu ru m est,
Sacram ento baptism ! com m endatur. n a m neque penitus auferri d eb u it novae v itae
sacram entum , quia re s tâ t adhuc in nobis fu tu ra resurrectio m ortuorum . et in
melius ta m en idem succedente b ap tism o d eb u it conm utari, q uia iam factum est,
quod n u n q u am factu m erat, u t fu tu ra e v ita e aeternae in resurrectione C hristi nobis
p raeb eretu r exem plum . » P our la période des écrits anti-m anichéens, on p o u rrait
se référer aussi à Quaest. div. 83, 61, 1 (B A u g 10, 192-198) où, dans une explication
du P s 109 (Jésus-Christ, roi et prêtre), n ous trouvons aussi, o u tre une série d ’autres
term es exégétiques, sacramentum e t exemplum.
119. Voir Augustin , ep. 140, 6, 15 (C S E L 44, 166) et 12, 30 (C S E L 44, 181).
A com parer avec Trin. 4, 3, 6 (B A u g 15, 352). On n o te ra q u ’A ugustin a écrit cette
le ttre ou ce tra ité , pour répondre à cin q questions, d o n t q u a tre so n t de caractère
p roprem ent exégétique ; elles concernent P s 21, 2, M t 27, 46 ou M c 15, 35 ; E p h 3, 18 ;
M t 23, 2 ; M t 8, 12 e t 22, 13, L 'exégèse d u Ps 21, en particulier, prend une grande
place : de 6, 1 (C SE L 44, 165) presque ju sq u ’à la fin de la le ttre : 36, 82 (C SEL
44, 231).
120. A ugustin , sermo 210 (M L 38, 1047-1054). Il ne s ’ag it pas d ’u n com m entaire
proprem ent dit. lia is la question d u jeûne im plique la questio n de la différence
entre le baptêm e de J ean e t celui d u C hrist, l ’explication d u nom bre q uarante, etc.
Ce serm on représente, d ’ailleurs, u n b o n exem ple pour la connexion entre l’exégèse
des te x tes bibliques et l'exégèse des célébrations liturgiques.
SAC R A M E N T U M E T E X E M P L U M 113

convient de noter que le texte principal du De Civitate Dei, bien qu’il ne


constitue pas de commentaire biblique, fait partie d’un exposé dans lequel
Augustin oppose à la voie universelle de Porphyre VHistoria qui a fait
autorité dans le monde entier, c’est-à-dire l’histoire d’Israël et de Jésus-
Christ121.
Une fois établi le caractère exégétique de l’antithèse de sacramentum
et exemplum, on se demandera, à quel type d’exégèse il faut rattacher
cette manière de présenter les faits du Christ comme sacrement et exemple
pour les chrétiens. Il va de soi que ce procédé exégétique représente un
cas particulier de la typologie que nous rencontrons dans la tradition
chrétienne. Comme, dès le début, en s’appuyant en particulier sur l’Apôtre,
on avait vu dans les événements ou dans les personnages de l’Ancien
Testament des préfigurations : typoi, figurae, allegoriae du Christ et l’Église,
on comprend ici les faits historiques de la vie de Jésus comme des annonces,
des indications ou des précédents de faits chrétiens : sacrements, vie
morale, résurrection. Ua terminologie utilisée avec notre binôme, à elle
seule, suffit comme preuve122.
Il ne fait pas non plus de doute que cette manière d’interpréter des faits
historiques comme signes — soit indicatifs soit impératifs — ne peut être
séparée de la vision platonicienne du monde qu’Augustin partage avec
l’exégèse alexandrine et qui considère l’interprétation allégorique comme
recherche de valeurs invisibles et comme ascension spirituelle (exercitatio
mentis)123. Cela est particulièrement manifeste dans les textes augus-

121. Augustin , Civ. Dei, 10, 32 (B A u g 34, 552-556) : « H aec est ig itu r universalis
anim ae liberandae via, q u am san cti angeli sa n ctiq u e prophetae... significaverunt
e t eloquiis quibus m anifestis, plerisque m ysticis p raed ix eru n t : praesens a u te m in
carne ipse M ediator et b e a ti eius apostoli iam te sta m e n ti novi g ra tia m rév élan tes
apertius in d icaru n t... (suit le te x te avec sacramentum et exemplum : n. 28). H aec
via to tu m hom inem m u n d a t e t in m o rta lita ti m o rtalem ex om nibus quibus c o n sta t
p a rtib u s p raep arat... quid hac histo ria vel in lu striu s inveniri potest, quae universum
orbem ta n to apice au c to rita tis o b tin u it, vel fidelius, in qua ita n a rra tu r p ra e te rita ,
u t fu tu ra etiam praedican tu r, quorum m u lta videm us im pleta, ex quibus ea quae
re s ta n t sine dubio sperem us im plenda ? » On n o te ra l ’an tith è se de inlustrius e t
fidelius qui correspond au double b u t de la narratio historiae, au movere (delectare) e t
docere. L a m êm e chose v a u t p o u r Civ. Dei, 18, 49 (B A u g 36, 662) (n. 29). De fait, il
su ffit de com parer ce te x te avec sermo 77, 1-2 (M L 38, 483 s), p o u r s’en convaincre.
D ans les deux te x te s n ous retro u v o n s le m êm e s u je t : la trah iso n de Ju d as, selon
les dispositions divines, e t le m êm e vocabulaire exégétique.
122. Voir à ce su jet, M. PONTET, L'exégèse de saint A u g u stin prédicateur, 257-303 :
« L es sacrem ents de l’É c ritu re ». E n outre, H.-M . F éret , Sacramentum-Res
dans la langue théologique de saint A u g u stin : R vS P h T h 29 (1940), 218-243,
en particulier, 229 ss e t Ch. COUTURIER, « Sacram entum » et « M ysterium » dans
l ’œuvre de saint A u g u stin : Études A ugustiniennes (Paris, 1953), 161-332, spécialem ent
263 ss, avec les te x te s su r figura e t attegoria. D e même, C. MayER, D ie Zeichen...,
I, 331-337 : figura dans la rh éto riq u e e t dan s la tra d itio n chrétienne.
123. Voir H .-I. Marrou, S a in t A u g u stin et la fin de la culture antique, 486-488,
e t aussi 303-306.

8
114 BASILE STUDER

tiniens qui opposent res et signa, immutabilia et mutabilia, aeterna et


temporaliani:.
Toutefois il convient aussi et peut-être même plus de regarder de
près en quel sens la formule de sacramentum et exemplum et le mode de
son usage sont fondés sur la formation rhétorique d’Augustin124125. En cela,
on n’oubliera naturellement pas que les traditions antérieures, la tradi­
tion commune de l’exégèse typologique et celle de l’exégèse alexandrine,
se rattachaient plus ou moins à l’herméneutique pratiquée dans les
écoles de l’antiquité gréco-romaine.
Considérons d’abord les deux termes du binôme. Pour le mot àlexem­
plum, il est clair que l’usage qu’Augustin en fait se fonde sur sa formation
grammatico-rhétorique. De fait, il est bien connu que les exempta ont
joué un rôle très important dans la formation scolaire de l’antiquité126.
Chez les latins, en particulier, qui tenaient tellement au mos maiorum,
et qui en plus étaient habitués à faire dériver le droit de précédents,
Vexemplum était un concept-clef127. Il n’est donc pas surprenant qu’Augus­
tin de son côté y recourt habituellement. Marrou a vu dans ce recours
continuel même une des caractéristiques de sa formation rhétorique128.
Certes, Augustin lui-même n’a pas tellement explicité son opinion sur
l’exemplum comme figure de rhétorique. Tout de même, en rappelant
Vutilitas des exempta, il nous indique nettement, en quel contexte il
faut placer son usage d’exemplum129. Cela apparaît encore plus clairement
dans le fait qu’Augustin ne manque pas de parler des exempla de la
schola christiana. Dans cette école dont Dieu est le maître, dit-il, il faut

124. Voir C. Mayer, Die Zeichen..., II , 105-148 : su r l ’arrière-plan ontologique


d u concept augustinien de signum .
125. Des deux volum es de C. M a y er , D ie Zeichen in der geistigen E ntw icklung
und in der Theologie A ugustins, W ü rzb u rg , 1969 et 1974, sont sans d oute très
utiles pour une étude de l'exégèse augustinienne. Mais, to u t en relev an t bien
l ’arrière-plan néoplatonicien ainsi que les aspects de l ’histo ire d u salut, l ’au teu r
néglige tro p les aspects rhétoriques d u co n cep t de signe. A cet égard il est significatif
q u ’il ne prend guère en considération le te rm e d 'exem plum , ou q u ’il n ’approfondit
m êm e pas l'usag e exégétique de in sacramento.
126. Voir A. Dumps , E xem plum : R A C 6 {1966) 1229-1257. E n particulier,
H . PÉTRÂ, L'exem plum chez Tertuüien, th èse, D ijon, 1940, e t H . K ornhaupt,
E xem plum , thèse, G öttingen, 1936. Voir aussi, E . R. CuRTros, Europäische Literatur
und lateinisches Mittelalter, 69 ss, e t H . Dausb ERG, H andbuch der literarischen Rhe­
torik, I, 227-235.
127. Voir, o u tre l’article cité de A. Du m p e , F . G. Ma ie r , A u g u stin und das antike
R om (S tu ttg a rt, 1955). 78 s.
128. H .-I. Marrou, op. cit., 116. 132-135, et aussi 409 s.
129. Voir, p.e., Augustin , sermo 218, 1 (M L 38, 1084) : « Cuius sanguine delicta
n o stra d eleta su n t, solem niter le g itu r passio, solem niter celebratur, u t annua devo-
tione m em oria n o stra la etiu s in n o v e tu r, e t ipsa freq u en tatio n e populorum fides
n o stra clarius illu stre tu r. B x ig it ergo a n obis solem nitas, u t de passione D om ini
vobis serm onem , qualem d o n a t ipse, red d am u s. E t quidem ad salutem nostram
e t v itae h uius transigendae u tilita te m , in h is quae passus est ab inim icis D ominus
noster, exem plum p atien tiae nobis p raeb ere dignatus est... ».
SAC R A M E N T U M E T E X E M P L U M 115

apprendre sous forme soit de préceptes, soit d’exemples, soit de sacre­


ments ; « Sunt ista médicamenta vulnerum nostrorum et fomenta studio-
rum nostrorum »130.
On a, d’ailleurs, déjà noté que la double orientation de Vexemplum,
sa signification soit démonstrative, soit exhortative, telle que nous
l’avons rencontrée surtout dans le De Trinitate, correspond foncièrement
à l’usage de ce mot dans la latinité profane et en particulier aux traditions
rhétoriques131. Mais relevons deux autres attaches à celles-ci.
D’une part, d’après la rhétorique latine, Vexemplum est une comme-
moratio d’un fait en vue d’une démonstration132. Cela veut dire que

130. Augustin , sermo Denis, 20, 1 (M A 112) : « In h ac ergo schola, fratres, eotidie
discim us : aliud discim us in praeceptis, aliud in exem plis, alind in sacram entis.
S u n t is ta m édicam enta v ulnerum nostrorum e t fom enta stu d io ru m n o stro ru m . »
S u it une parap h rase de P s 38. Voir aussi Praed. sanct. 8, 13 (B A u g 24, 504) : « V alde
rem o ta est a sensibus carnis haee schola, in qua P a te r a u d itu r e t docet, u t v e n ia tu r
ad Filium . » Il s ’agit d ’une explication de Jean 6. On n o te ra cep en d an t l ’insistance
su r l ’intelligence spirituelle. E n ou tre, sermo 74, 1 (M L 38, 472) : « D ebem us enim
non fru stra in tra re scholam, sed nosse in q u a significatione sc rip tu raru m v erb a
teneam us : ne cum aliquid de scrip tu ris sonuerit, quod in alio saeculari sensu intelligi
solet, a b erret auditor, et cogitando quod consuevit, non intelligat, quod audivit. »
D ans le contexte, A ugustin oppose les scribes juifs au x vrais in terp rètes de la
Bible.
131. Q uant à A ugustin, voir encore ep. 140, 9, 25 (C SEL 44, 175) (n. 60), où
il est question de Y exemplum carnis Christi q u i nous dém ontre (demonstrare) ce
que nous avons à espérer pour n o tre chair, et q u i nous exhorte (exhortaretur) à
m épriser les choses tem porelles en vue de la félicité éternelle. E n outre, ep. 137, 3, 12
(C SE L 44, 112 s) : « ... m axim e vero suae in c arn atio n is exem plo id sa lu b rite r per-
suasit, u t... scirent hom ines ta m proxim um esse deum p ie ta ti hom inum ... » Civ.
D ei 5, 18 (B A ug 33, 728), où il est d it au su je t des v ertu s des rom ains : « e t nobis
p roposita necessariae com m onitionis exem pla. » P o u r ce qui concerne les tra d itio n s
non-chrétiennes, voir A. E umpE, E xem plum : R A C 6 (1966) 1230, avec des exem ples
soit au sens explicatif (illustratif), so it au sens m oral. Q uant au sens démonstratif,
voir en particulier Quin Tiei BN, In stit. 5, 11, 6 : « P otentissim um a u te m est in te r ea
quae su n t h uius generis quod proprie vocam us exem plum , id est rei gestae a u t u t
gestae utilis ad persuadendum id quod inten d eris com m em oratio. » Voir H . E aus -
BBRG, H andbuch der literarischen Rhetorik, I, 227-235, qui m o n tre q u ’il s’ag it d ’une
preuve inductive. Q uan t au sens moral, voir Quin TIMEN, In stit. 12, 4, 1-2 : « In
prim is vero abundare d eb e t o ra to r exem plorum copia cum v eteru m tu rn etiam
novorum ... N am ilia quidem p rio ra au te testim o n io ru m a u t etiam iu d icato ru m
o b tin e n t locum , sed haec quoque a u t v e tu sta tis fide tu t a su n t a u t ab hom inibus
m agnis praeceptorum loco fic ta c red u n tu r. » Cela e st d it dans u n c o n tex te m oral.
Voir 12, 3, xi ; « V erum ea quae de m oribus excolendis stu d io q u e iuris praecipim us... »
A ce sujet, J . D oiGnon , H ilaire de Poitiers avant l’exil, 289 s, avec les te x te s de
T ertu llien e t de Cicéron. A ce propos, on n o te ra aussi les antithèses, fréquentes
chez les auteurs latins, de doctrina et exemplum, m agisterium et exemplum, praeceptum
et exemplum, verba et facta, etc., q u i m e tte n t, d ’ailleurs, trè s so u v en t en relief q u ’u n
enseignem ent sans exem ple n ’est rien e t donc q u ’u n m a ître d o it m o n trer p a r sa
p ropre vie ce q u ’il enseigne p a r sa parole. C’est précisém ent dans ce sens que E ac -
Tance, D ivin. Instit. 4, 13, 1-5 : (C SE L 19, 316 s e t ailleurs), e t d ’après lui, A ugustin,
dans ses écrits antérieurs, com m e p.e. XJtil. credendi 15, 33 (B A u g 8, 286-290)
ex pliquent le sens de l ’in c a rn a tio n d u Verbe, sagesse éternelle.
132. Voir H. E ausberg, H andbuch der literarischen Rhetorik, I, 227-235 (§§ 412-
426), qui com m ente la définition à ' exemplum p a r Quintieibn , In stit. 5, xi, 6 :
ii 6 BASILE ST UDER

la narratio des gesta est en premier lieu un rappel. On les raconte pour
qu’ils soient présents à la mémoire et qu’ensuite seulement ils soient
expliqués en vue de la causa en question ou de l’imitation à laquelle
on voudrait inviter133. Tout cela vaut spécialement pour la répétition
de la narratio13*. Or, c’est dans ce sens qu’Augustin, comme nous l’avons
déjà vu, conçoit la narratio des faits évangéliques135 ; c’est dans le même
sens surtout qu’il comprend le but de la célébration répétée d’une fête
liturgique dans laquelle, en particulier au moyen des lectures bibliques,
les gesta du Christ, comme sa mort, sont représentés136.
D’autre part, selon les mêmes rhéteurs latins, Vexemplum est lié à
Vhistoria, à la différence de la similitudo qui se réfère à la natura. Son
usage suppose partant la foi dans les faits transmis, c’est-à-dire qu’il
s’appuie sur Yauctoritas de la tradition137138. En effet, il n’est pas trop
difficile de montrer que précisément ces idées de historia, fides, auctoritas
se retrouvent chez Augustin avec exemplum133. Ainsi dans le De consensu
evangelistarum met-il en relief que la Sagesse de Dieu s’est incarnée
pour donner aux hommes Vexemplum redeundi, c’est-à-dire pour rendre
possible à l’homme d’être purifié par la foi dans les choses temporelles139.
Dans le De vera religione, il ne fait pas seulement entendre que ces choses

« ... exem plum , id est, rei gestae a u t u t g estae utilis ad persu ad en d u m id quod
in te n d e d s com m em oratio. »
133. Voir H . B ausberg, op. cit., 399-402, su r le topos é! evidentia, avec la citation
de Quin Tiu e n , In stit. 4, 2, 123 : « credibile re ru m im ago, quae v elu t in rem praesen-
te m perducere audientes v id e tu r. »
134. Voir Quintim en , In stit. 10, 1, 19 : « ... ita lectio non cruda, sed m u lta itera-
tione m ollita e t v elu t confecta, m em oriae im itatio n iq u e tra d a tu r. » A ce sujet,
B. R. CurTIUS, Europäische Literatur und lateinisches Mittelalter, 436.
135. Voir les te x te s cités d an s la n o te 1x4 e t 129.
136. Ainsi, p.e., Augustin , E n. Ps. 21, 2, 1 (CChL 38, 121) : « ... sed tarnen
anniversaria recordatio quasi rep rae se n ta t quod olim factu m est, e t sic nos facit
m overi ta m q u am videam us in cruce p en d en tem Dom inum , non tarnen irridentes, sed
credentes. » Voir, à ce su jet, J . Gaieeard , Noël, memoria ou mystère : L a M aison-
D ieu, n. 59 (1959), 37-59. On notera, d 'ailleurs, u n e certaine analogie avec la lecture
religieuse des classiques chez les païens contem porains, telle q u ’o n la rencontre
chez Macrobe, Saturn. I, 24, 13, cité p a r B. R. Cur Tius , op. cit., 441.
137. Voir, outre H . B au sberg , op. cit., I, 232 e t 228 s, K. H . BtiTCKE, « Auctoritas »
bei A u gustin, 72-78.
138. U n très bel exemple se trouve chez AUGUSTIN, Civ. Dei, 10, 32 (B A u g 34,
552-556) (n. 121), où il est à la fois question de sacramentum et exemplum, historia,
auctoritas ainsi que de fidelius et ad fidem faciendam (un peu après le texte cité).
139. A ugustin , Cons. evang. 1, 35, 53 (C S E L 43, 59) (a. 399/400) : « ... consultum
est divina providentia m ortalibus, q u o ru m tem poralis v ita in rebus orientibus et
occidentibus occupata te n e b a tu r, u t eadem ip sa Dei sap ien tia ad u n ita te m personae
suae hom ine adsum pto, in quo te m p o raliter nasceretur, viveret, m oreretur, resur-
geret, congrua salu ti n o strae dicendo e t faciendo, p atiendo e t sustinendo, fieret
e t deorsum hom inibus exem plum redeundi, qui sursum est angelis exem plum
m anendi... Ac per hoc, cum rebus a etern is contem plantium v eritas perfru atu r,
reb u s au tem ortis fides cred en tiu m d e b eb atu r, p u rg a tu r hom o p e r reru m tem pora-
liu m fidem, u t aete rn a ru m pereipiat v e rita te m . » Voir, à propos de ce texte,
C. Ma y e r , D ie Zeichen..., I I , 288 s, avec les étu d es qui y so n t citées.
SA C R A M E N T U M E T E X E M P L U M ii7
temporelles sont l’histoire, mais aussi que cette histoire, qui nourrit
l’homme d’exemples, s’appuie sur l’autorité de ceux qui nous les trans­
mettent140.
ha question est naturellement différente pour sacmmentum. On sait,
en effet, que l’évolution sémantique de ce terme constitue une histoire
foncièrement chrétienne141. En outre, comme nous l’avons vu, dans
le cas de notre antithèse, le mot se rattache en particulier au rite sacré
du baptême142143. Pourtant, on ne peut ne pas voir que pour Augustin
sacramentum, au sens exégétique, est synonyme non seulement de myste-
rium, mais aussi et avant tout de figuraliZ. A cet égard on retiendra
surtout la synonymie des formules in sacramentel, in mysterio, in figura
qui toutes les trois, signifiant : « sous forme d’une signification plus
profonde », ou mieux : « sur le plan de la prophétie », s’opposent à secun-
dum proprietatem : « selon le sens propre des faits racontés »144.
140. Augustin , Ver. Rel. 25, 46-26, 49 (B A u g 8, 86-92) : « ... Q uid a u te m a g a tu r
cum genere hum ano, per h istoriam com m endare v o la it e t p er proplietiam .
T em poralium au tem rerum fidem , sive p ra e te rita ru m , sive fu tu ra ru m , m aguis
credendo q uam intelligendo valet... N unc enim ag itu r de divinis e t invisibilibus
rebus ; n am ipsi ra tio n i purgatioris anim ae, quae ad perspicuam v e rita te m pervenit,
nullo modo au cto ritas h u m a n a p raep o n itu r... Is te d ic itu r no vus hom o... habens...
quasdam spirituales aetates suas. P rim am in uberib u s u tilis histo ria, quae n u tr it
exem plis... » Voir aussi, 50, 99 (B A u g 8, 168 ss) : su r les questions que p o sen t la
fides historiae et la fides intelligentiae, l’interpretatio auctoritatis, les allegoriae historiae,
facti, sermonis et sacramenti.
141. Voir, C. Maybr, D ie Zeichen..., I, 284-311 : su r sacramentum a v a n t A ugustin,
chez T ertullien, Cyprien, Ambroise, etc., e t su r la ré in te rp ré ta tio n philosophique de
ce concept chez A ugustin lui-même. On y tro u v e aussi indiquée la litté ra tu re su r le
sujet, com me les études de F éret , Couturier , K ouping, Mohrmann et d ’autres.
142. Voir, ci-dessus, n. 86 e t 87. Se référer, en outre, à Augustin , ep. 55 (C S E L
34/2, 169-213) écrit consacré à la sa cram en talité de la fête de Pâques, y com pris
d u baptêm e.
142. Il convient aussi de rappeler que sacramentum é ta it beaucoup p lus apte
à rendre le sens ritu el que le sens p u rem en t théologique ou exégétique de pt)<ytf|Pt°v -
Voir, à ce su jet, Ch. Mohrmann, Sacramentum dans les p lus anciens textes chrétiens :
H arvT hR 47 (1954), I 52 = Études I, 244.
143. Voir C. Mayer , D ie Zeichen..., I, 336 s, q u i considère sacramentum au sens
exégétique com me christianisation d u te rm e classique de figura. A n o te r aussi,
J . D oignon, H ilaire de Poitiers avant l ’exil, 291 ss : sacramentum com me expression
p o u r « figure prophétique ». On re tie n d ra cependant que sacramentum au sens
exégétique est m oins fréq u en t que figura. Voir, H.-M. FâRET, art. cit. : R v S P h T h 29
(1940), 229. D ’a u tre p art, il est aussi in té re ssa n t que le tûeoç d an s 1 Cor xo, 6, ren d u
dans la V ulgate p ar in figura, est tr a d u it aussi p a r exempla. Voir T h L L 5 /2, 1342 s,
avec d ’autres exem ples. P o u r ce q u i concerne A ugustin lui-m ême, u n passage de la
lettre 55, 11, 21 (C S E L 34 /2, 191 s) est trè s significatif, dan s lequel il est question de
la delectatio de l ’allégorie. E n effet, on y tro u v e mis en parallèle : « quae figurate
nobis insinuantur » —- « si nuda sine ullis sacramentorum sim ilitudinibus ponerentur »
— « spiritualia, quae illis sim ilitudinibus figurantur. » Voir d ’au tres te x te s qui
ra tta c h e n t figura ou figurate à sacramentum respectivem ent à m ysterium , chez
C. Mayer , D ie Zeichen..., I, 349-360, e t I I , 451-470, en particulier, 459 s e t 457.
144. Voir, p.e., A ugustin , Sermo 288, 4 (M L 38, 1306) : « Personam gereb at Io an -
nis vocis in sacram ento : n am non ipse solus vox erat... H a ru m om nium (vocum)
sacram entum ille g estab at, h a ru m om nium persona sa c ra ta e t m y stiça d ie q n u s erat.
n8 BASILE STUDER

En d’autres termes, dans le sacramentum au sens exégétique il s’agit


d’une sorte d'allegoria1^ . Comme toute allégorie sacramentum exprime
donc le sens métaphorique d’un fait, sens qui suppose une similitudo
entre le fait historique et le fait ultérieurement envisagé*140*145146; et comme
toute allégorie le sacramentum sert lui aussi à la delectatio ou à la commo-
tiou 6. Or, il est manifeste que toutes ces caractéristiques de sacramentum-

Xdeo proprie dictus est vox, ta m q u a m vocum signaculum a tq u e m ysterium . »


E n . Ps. 26, 2, 2 (CChL 38, 155) : « U ngim ur enim modo in saeram ento, e t Sacram ento
ipso p raefig u ratu r quiddam qnod fu tu ri sum us. E t illius nescio quid fu tu ru m ineffa-
bile desiderare debem us, e t in saeram ento gem ere, u t in ea re gaudeam us quae Sacra­
m ento praem o n stratu r, » (Dans le co n tex te il est égalem ent question de personnes
préfiguratives). Expos. Gai. 22 (M L 35, 2x19 s) cité n. 57. Mor. Ecoles. 1, 19, 36
(B A u g 1, 192) : « V ult a u tem intelligi A d am qui peccavit veterem hom inem : ilium
autem quern suscepit in saeram en to D ei Eilius ad nos liberandos novum . » E p.
140, 2, 5 (C S E L 44, 158) : « ... in occulto au tem illis om nibus rebus n o v u m te sta-
m entum figurate p ra e n u n tia b a tu r... n a m e t quando tem poralem felicitatem agebant,
aeternam veram e t praeferen d am in telleg eb an t et ista m m in istra b a n t in m ysterio,
u t illam consequerentur in praem io... v eru m etiam tem poralium quae prophetice
g u b ern ab an t. » E p . 140, 20, 49 (C S E L 44, 196) : « quia Iacob ipse e t Isra h e l unus
hom o e ra t habens duo nom ina, n o n in p arv o saeram ento... » E p. 140, 26, 211
(C SE L 44, 211) : « In hoc m ysterio figura crucis o stenditur. »
144a. V oir A u g u stin , E n . P s. 103, 1, 1 (CChL 40, 1473) : « Psalm us ig itu r lectu s
est, proprie to tu s figuris reru m m y steriisque co ntexitur... » 103, 1, 13 (CChL 40,
i486) : « ... quid sit enim allegoria, non ib i fo rte didicissent homines, nisi in scripturis
Dei. E rgo quod dicim us allegoriam fig u ram esse, sacram entum figuratum , allegoria
est. » T o u te cette enarratio, pleine d ’expressions exégétiques, est à reten ir. Mais
on y tro u v e aussi sacramentum a u sens ritu el. N otons en o u tre D iv. Quaest. 83, 65, 1
(B A ug xo, 228 ss), où A ugustin, à propos de la résurrection de Lazare, distingue
e n tre le fa it (secundum evangelicam historiam), qui est à croire, et la signification
plus profonde (in allegoria significare aliquid). De même, sermo 77, 5, 7 (M L 38, 486) :
« P actu s quidem est, e t ita u t n a rra tu r, im p letu s : sed ta m en etiam ipsa, quae a
D om ino fa c ta sun t, aliquid significantia e ra n t, quasi verba, si dici potest, visibilia e t
aliquid significantia. » E n. Ps. 34, 2, 5 (CChL 38, 3x5) : « ... e t quidem cilicium eius
non agnoscim us in evangelio secundum litte ra m . Nec ieiunium eius tem pore passionis
secundum litte ra m ; adeoque ea exposuim us in allegoria et sim ilitudine dicta, u t
potuim us. »
145. Voir à ce sujet, su rto u t, A ug u stin , E p . 55, 5, 11-7, 13 (C SE L 3 4 /2, 181-185),
où il est question des créatu res d o n t « sim ilitudo ad divina mysteria figuranda ducitur »,
d o n t « sacramentorum figurae ad informationes mysticas assumuntur, e t cela soit
pour la prédication : « ex his rebus ad m ysteria verbi Dei sim ilitudinum signa sum un-
tur », soit p o u r les célébrations liturgiques : « ad rem sacrate signîficandam sim ilitu-
dines optas religiosissima dévotions suscipim us ». D ans le m êm e sens, Doctr. Christ. 2,
16, 24 (B A u g xi, 274 ss). Certes, to u t cela est d it d u sym bolism e des choses. Mais
nous retrouvons la même perspective dans ep. 98, 9 (C SE L 34/2, 530), où il s ’agit de
la question de savoir, en quel sens on p e u t identifier la fête de la P assion avec
le jour historique de la m o rt de Jésus. A ugustin n ’y insiste pas seulem ent sur la
similitudo, m ais il prononce aussi le principe général : « Si enim sac ra m e n ta quan-
dam sim ilitudinem earu m reru m q u aru m sacram en ta su n t, non h a b eren t, omnino
sacram en ta non essent. E x h ac au tem sim ilitudine plerum que etiam ip saru m rerum
nom ina accipiunt. » S u it l ’applicatio n d u principe au sacrem ent d u corps et d u
sang d u C hrist ainsi q u ’au sacrem en t de la foi. Voir C. Ma y er , D ie Zeichen...,
II , 405 s. D e m êm e les te x te s des classiques cités dans T h L L 5 /2, 1330 : exemplum-
similitudo.
146. V oir Augustin , ep. 55, xx, 21 (C S E L 34/2, 191 s) e t le com m entaire qu’en
donne Ç. M a y er , D ie Zeichen..., II , 362 (avec d ’autres textes, repris d u C. Faustum).
SACRAM EN TU M E T E X E M P L U M 119

allegoria telles qu’Augustin les formule proviennent de la rhétorique


latine147. C’est précisément en ce sens qu’Augustin lui-même, en vue
de la sacramentalité, soit de la Bible, soit de la création, considère la
doctrine sur le salut comme « quaedam eloquentia, movendo affectui
discentium accommodata, a visibilibus ad invisibilia, a corporalibus ad
spiritualia, a temporalibus ad aeterna »148.
Dans cette conception de la sacramentalité il nous faut sans doute
prendre en considération l’arrière-plan philosophique selon lequel les
choses visibles sont des signes des choses invisibles. Mais il ne faut pas
oublier non plus que l’idée de Vexercitatio mentis, le dépassement des
choses sensibles par une recherche de leur sens spirituel, n’est nullement
absente de la rhétorique. Au contraire, bien que plus ou moins influencés
par la philosophie, des rhéteurs ou des hommes de lettres, comme Cicéron,
Varron et Macrobe et ses amis considéraient l’étude des lettres comme
voie de purification de l’âme en vue de la félicité éterneËe149. Parti­
culièrement fameux est le cas de Martianus Capella qui, vers 400 ou peu
après, en décrivant dans une sorte d’allégorie les noces de Mercure
et de la Philologie, c’est-à-dire en présentant sous la figure de celle-ci
l’ascension purificatrice de l’âme jusqu’à la divinité suprême, met en relief
la valeur spirituelle de la culture littéraire150.

147. Voir H . IvAUSBERG, H andbuch der literarischen Rhetorik, I, 285-291. Voir,


en particulier, Cicéron , Oral. 3, 39, 157 : « Sim ilitudinis est ad verbum unum
co n tra c ta brevitas, quod v erb u m in alieno loco ta m q u a m in suo positum , si agnosci-
tu r, delectat ; si sim ile nihil h ab et, rep u d iatu r. »
148. Augusïin , ep. 55, 7, 13 (C SE L 34/ 2, 184 s) : « Si quae figurae sim ilitudinum
non ta n tu m de caelo e t sideribus, sed etiam de cre a tu ra inferiore d u c u n tu r ad dispen-
sationem sacram entorum , eloquentia q u aed am est doctrinae sa lu ta ris m ovendo
affectui dicentium accom m odata a visibilibus ad invisibilia, a corporalibus ad sp iri­
tu a lia , a tem poralibus ad aeterna. » Voir C. Mayer , Die Zeichen..., I I , 405 s.
149. Voir H . F uchs, E nhyklios Paideia : R A C 5 (1962), 365-398, spécialem ent
384-389, et du même, B ildung : R A C 2 (1954), 346-362, spécialem ent 348. P arm i
les te x tes cités p a r cet au teu r, on retien d ra en particulier Cicéron , Hortensius,
frag. 23 : « u t ii qui conbibi p u rp u ra m v olunt, sufficiunt prius la n am m edicam entis
quibusdam , sic litteris ta lib u sq u e doctrinis an te excoli animos e t ad sap ien tiam conci-
piendam inbui e t p ra ep a ra ri decet » (dit, d ’après P laton, su r l ’usage des sciences en
vue de la philosophie). E n outre, Cicéron , Consol., fragm . 15 (Dactance, D ivin.
Instit. 3, 19, 6, C S E L 19, 241) : « nec enim om nibus iidem illi sapientes a rb itrâ t!
su n t eundem cursum in caelum patere. n am vitiis e t sceleribus contam inatos deprim i
in ten ebras atque in caeno iacere docuerunt, castos autem (anim os), puros, integros,
incorruptos, bonis etiam studiis atq u e a rtib u s expolitos leni quo d am et facili la p su
ad deos, id est, ad n a tu ra m su i sim ilem pervolare. » D e même u n te x te de Macrobe
est trè s in téressan t qui défend l’usage d ’étu d ier les le ttres même a u x fêtes sacrées :
Saturn. 1, 7, 7 s : « ... convenim us diem to tu m doctis fabulis v e lu t ex sym bola
conferendis d atu ri. n am si p e r sacra sollem nia rivos deducere religio n u lla prohibebit,
cu r non religionis honor p u te tu r dicare sacris diebus sacrum stu d iu m litte ra ru m ? »
Ce te x te est d ’a u ta n t plus considérable q u 'il ne présente pas seulem ent l'é tu d e
des le ttres com me quelque chose de religieux, m ais q u ’il p arle en p articu lier de
l ’in terp rétatio n allégorique des textes.
150. Voir P. CouRCEEEE, Les lettres grecques en Occident. De Macrobe à Çassiodore
(Paris, 1948), 198-205.
120 BASILE STUDER

Ce n’est pas tout, La. manière elle-même d’introduire les deux termes
de sacramentum et exemplum dans l’interprétation de faits historiques
s’insère dans la tradition rhétorique. A ce propos il est très significatif
de voir comment Augustin commence par rappeler les faits, et pose
ensuite la question de savoir pourquoi ces faits se sont réalisés. De fait,
comme l’explication d'exemplum nous l’a déjà montré, Augustin aime à
fonder ses réflexions sur des faits historiques qu’il présente aux regards
de ses auditeurs151. Quant à la question du pourquoi, il faut assurément
distinguer les faits de l’Ancien Testament et ceux du Nouveau Testament.
En ce qui concerne l’Ancien Testament les res gestae ont eu lieu et par
conséquent se racontent avant tout en vue du Christ et de l’Église, ou
plus exactement en vue de l’amour de Dieu et du prochain152. Quant
aux récits de la vie de Jésus, la question se pose plutôt sur le plan du
« cur deus homo ». En d’autres termes, une fois que les faits sont rendus
présents à nos yeux, nous nous demandons en quel sens ils ont contribué
à notre salut et en quel sens ils ont été modèle de notre vie.
Ainsi Augustin, dans la lettre à Honoratus, ne se demande-t-il pas
pourquoi le crucifié a dit : « Mon Dieu, tu m’as abandonné » ; il y voit
plutôt une invitation à chercher la raison de son abandon. Et il explique
qu’il a dû y avoir une raison pour le fait que Dieu n’a pas sauvé le Christ,
comme il avait sauvé tant de justes de l’Ancien Testament. Ta raison
en était de nous donner l’exemple pour mépriser les choses terrestres en
vue des choses célestes. D’ailleurs, le Christ aurait eu le pouvoir d’échapper
à cette heure-là. Mais il l’a acceptée, en personnifiant la faiblesse des
hommes153154.
Sans doute la question du quare a été imposée par le texte lui-même
à propos duquel le destinataire de la lettre, du reste, avait posé sa quaes-
tio15i. Mais il est néanmoins intéressant de remarquer comment Augustin,
dans le passage auquel je me suis référé et en tout son exposé sur le
Psaume 21, recourt continuellement à la terminologie de l’exégèse latine :
ex persona, vocem transfigurare, quam ob causam, in se transferre causam155156*,
et parle également de Valtitudo secreti et de la profunditas mysterii158.

151. Voir ci-dessus, n. 114, 129, 136.


152. Voir H . J . S i Eb b n , D ie « res » der Bibel. De doctr. christ. I - I I I : R E tA u g 21
(1975), 72-9o, spécialem ent 79. V oir égalem ent les te x te s corresp o n d an ts du De
catechizandis rudibus q u ’on tro u v e facilem ent chez P. Siniscatco , Christum narrare
et dilectionem monere : A u g u stin ia n u m 14 {1974), 619 s. O u tre les te x te s de ces
deux écrits herm éneutiques d o n t on re p arlera ci-dessous, voir aussi C. Faustum ,
18, 7 (C S E L 23 / i , 496) : « ... in quibus duobus praeceptis to ta lex p en d et e t prophe-
ta e et quaecum que ib i vel rebus gestis vel sacram entorum celebrationibus vel locu-
tionum m odis fig u rate p ro p h e ta ta e su n t, in C hristo et ecclesia in p leri cognoscunt. »
153. A u g u st in , ep. 140, 6, 15 (C S E L 44, 166) avec to u t le contexte.
154. Voir A u g u st in , ep. 140, 1, 2 (C S E L 44, 156).
155. Voir Augustin , ep. 140, 6, 18 (C S E L 44, 168) ; 11, 28 (C S E L 44, 178 s).
156. A u g u st in , ep. 140, 8, 21 (C SE L 44, 171) : « Sed non est co ntem nenda altitu d o
secreti profunditasq u e m ysterii p raesertim in eis verbis, quae ta n to salvatori in
prophetiae praedicatione co ap ta n tu r. »
SACRAM EN TU M E T E X E M P L U M 121

Da question du quare, d’ailleurs, ne se réduit pas à l’abandon du


Christ, à savoir au premier verset du Psaume ai, comme il résulte d’une
autre explication du même Psaume. Dans le sermon sur ce Psaume,
en effet, Augustin déclare qu’il faut l’interpréter totalement en se deman­
dant ce que le Christ a souffert et pourquoi157. Cette portée générale du
quare est d’autant plus intéressante pour nous que l’exégèse de Psaume 21
fait aussi partie de l’exposé sur le sacramentum interioris hominis du De
Trinitate158.
Tout cet intérêt pour les personnes qui agissent ou dont il est question
(ex persona), pour les motifs d’action (quare, qua ex causa) ou l’utilité
des faits pour nous (utilitas) se retrouve en d’autres explications de
récits évangéliques, en particulier ceux qui concernent des miracles
ou la passion du Seigneur159. Toutefois il faut concéder que de tels
commentaires sont beaucoup moins nombreux que des exégèses de paroles
de Jésus160.
Enfin, Augustin lui-même, dans ses deux principaux écrits hermé­
neutiques, dans le De catechizandis rudibus et dans le De doctrina Chris-
tiana, nous confirme très nettement combien les deux termes de sacra­
mentum et d'exemplum et leur usage reflètent les procédés de l’exégèse
latine. De premier, en effet, adressé vers 400 au diacre Deogratias de
Carthage, met en relief la présentation de l’histoire du salut dans le
cadre de l’initiation à la foi chrétienne161. Cette narratio porte entièrement
sur Jésus-Christ, annoncé par l’Ancien Testament, venu dans le Nouveau
et manifesté dans l’Église. Toutefois elle ne se limite pas aux faits du
Christ, mais elle est plutôt entendue comme exhortation à la charité :
« Christum narrat et dilectionem monet »162. Or, comme Siniscalco l’a

157. A u g u st in , E n . Ps. 21, 2, 8 (CChL 38, 125) (a. 407) : « Quare, fra tre s mei,
q uare ? q u a m ercede ta n ta passus est ?... P rim um quaerem us quae passus sit,
deinde q uare : e t videam us quam sin t hostes C hristi, qui co n fiten tu r q uia ta n ta
passus est, e t to llu n t quare. H inc audiam us to tu m in isto psalm o, e t quae passus sit,
et quare. T enete is ta duo, q u id e t q uare. »
158. A u g u st in , T rin. 4, 3, 6 (B A u g 15, 352).
159. A ce propos il y a s u rto u t d eu x serm ons à reten ir : sermo 75 (M L 38, 474-479)
sur la tem p ête apaisée (M t 14, 24-33) (a v a n t 400). sermo 218 (M L 38, 1084-1087) :
sur la passion d u Seigneur (av an t 420). Voir en outre, sermo 89, 3-6 (M L 38, 555-558)
sur le figuier condam né ; sermo 130, 1 (M L 38, 725) m ultip licatio n des pains ; sermo
124, 1 (M L 38, 688 s) guérison.
160. V oir les titre s des serm ons q u i se tro u v e n t d an s la prem ière collection :
Sermones de scripturis Veteris et N ovi Testamenti (serm. 1-183) : M L 38, 23-994.
161. Au g u st in , De catechizandis rudibus (B A u g 11, 18-147). Voir à ce p ro ­
pos su rto u t P. S in i SCAUCO, C hristum narrare et dilectionem monere. Osservazioni
sulla n a rra tio del « De catechizandis rudibus » di S. Agostino : A u g u stin ia n u m 14
(1974), 605-623.
162. A u g u st in , Cat. rud. 4, 8 (B A u g 11, 34SS) : « O m nisque sc rip tu ra d iv in a quae
ante scrip ta est, ad p ra e n u n tia n d u m ad v en tu m D om ini scrip ta est ; e t quidquid
postea m a n d a tu m est litte ris e t d iv in a au c to rita te firm atu m , C hristum n a rra t et
dilectionem m onet. »
122 BASILE STUDER

magistralement montré, Augustin, pour préciser ce double but de la pré­


sentation de l’histoire du salut, s’est servi de catégories rhétoriques163.
Ainsi, à l’égard de la narratio rerum gestarum exige-t-il qu’elle ne se
fasse pas « sine suarum causarum redditione digesta », afin qu’on ne
croie pas sans raison ces faits-là164165. D’autre part, c’est précisément en
expliquant les causes et les raisons de chacun des faits et gestes racontés
que l’on recherche leur utilité, comme les grammairiens s’efforcent de
rapporter à quelque fin utile même les récits fictifs des poètes166. En d’au­
tres termes, la narratio historiae des grammairiens et rhéteurs qu’Augustin
transpose à la présentation de l’histoire du salut sert à faire connaître à
l’homme combien Dieu l’aime et à lui faire savoir qu’il doit aimer Dieu
et le prochain166 ; c’est-à-dire qu’il lui présente le Christ, Dieu-Homme,
qui « est à la fois une preuve (indicium) de l’amour divin à notre égard
et un exemple, parmi nous, de l’humilité humaine »167.
D’autre écrit, commencé plus tôt, mais achevé beaucoup plus tard,
le De dodrina Christiana est encore plus explicite168. De fait, d’après

163. Voir, en particulier, ce que P. Siniscaeco, art. cité, 609-614, d it su r le genre


litté ra ire de la narratio. Selon l ’au teu r, la narratio envisagée p a r A ugustin se
ra tta c h e à la troisièm e des n arra tio n s d o n t parle la Rhetorica ad H erennium 1, 8, 12,
à savoir au troisièm e « genus, rem o tu m a civilibus causis », q u i com prend to u te
la culture littéra ire e t spécialem ent Vhistoria.
164. A ugustin , Cat. rud. 6, 10 (B A u g 11, 42) : «... q u an to nos decet esse cautiores,
n e ilia quae v e ra n a rra m u s sine su a ru m causarum redditione digesta, a u t in an i
su av itate, a u t etiam perniciosa c u p id ita te c re d an tu r ? N on tarn en sic asseram us
lias causas, u t relicto n a rratio n is tra c tu , cor n o stru m e t lingua in nodos difficilioris
d isputationis e x c u rra t ; sed ipsa veritas ad h ib ita e rationis, quasi a u ru m sit gemma-
rum ordinem ligans, n o n tarnen o rn am en ti seriam u lla im m oderatione p erturbans. »
On n o tera bien, com m ent A ugustin, d ’après ce te x te , v o it la recherche d u sens
plus profond des faits historiques dans u n e considération de leur causa.
165. A ugustin , Cat. rud. 6, 10 (B A u g 11, 40) : « ... ita u t singularum rerum
atq u e gestorum quae n arram u s, causas rationesque red d an tu r, q u ib u s ea referam us
ad ilium finem dilectionis, unde neque agentis aliquid neque lo q u e n tis oculus aver-
tendus est. Si enim fictas p o etaru m fabulas, e t ad v o lu p tate m excogitatas anim orum
quorum cibus nugae su n t, ta m e n boni q u i h a b e n tu r atq u e a p p ellan tu r gram m atici
ad aliquam u tilita te m referre co n an tu r, quan q u am e t ipsam v an am et avidam
saginae saecularis, q u an to ... » (suite d an s la n o te précédente).
166. Augustin , Cat. rud. 4, 8 (B A u g 11, 34 ss). D an s ce te x te , après avoir souligné
que le C hrist est venu p o u r m a n ifester l’am o u r de D ieu et po u r conduire les hommes
à l ’am our de D ieu e t d u prochain, e t que p a rta n t to u te l ’É critu re, soit de l’AT,
soit du N T, parle d u C hrist e t in v ite à l'am o u r, A ugustin conclut : « H ac ergo dilec-
tione tib i ta n q u a m fine proposito, quo referas om nia quae dicis, qu id q u id narras
it a n arra, u t ille cui loqueris audiendo cred at, credendo speret, sperando amet. »
On n o te ra bien que, d 'a p rè s ce te x te , la narratio d u catéchiste suppose la narratio
de la Bible dont le sens le p lus profond e st de conduire à la co n tem p latio n de l'am our
de D ieu e t à l’acquisition de c et am our.
167. A ugustin , Cat. rud. 4, 8 (B A u g 11, 36) : « ... idem D om inus Iesu s Christus,
D eus homo, et divinae in nos dilectionis indicium est, e t h u m a n ae a p u d nos hum ilita-
tis exem plum , u t m ag n u s tu m o r n o ste r m aiore co n traria m edicina sanaretur, »
A reten ir le binôm e in d iciu m et exemplum.
168. V oir C. M ay br , D ie Zeichen..., IX, 88-96, et passim, avec les précisions
de H . J . S ib b e n , Die i.res » in der B ibel : R E tA u g 21 (1975), 72-90. Q uant aux
SAC R A M E N T U M E T E X E M P L E M 123

cet exposé sur les res, les signa, leur interprétation et leur présentation,
l’exégèse chrétienne est orientée vers la recherche des res fidei et res
charüatis. Le premier aspect de cette finalité correspond au fond au sacra-
mentum. Il s’agit, en effet, de trouver dans la Bible, c’est-à-dire, surtout
dans l’Ancien Testament, le Christ et l’Église, les choses à croire, les
moyens de purification, le sacramentum199. Te second aspect, par contre,
la recherche de l’amour de Dieu et du prochain, relève particulièrement de
Vexemplum, puisqu’il est question des choses utiles à la vie, des exigences
à réaliser, des modèles à suivre16917017.
A quel point cette conception de l’exégèse se tient dans la ligne des
traditions rhétoriques, on le voit nettement dans le texte suivant : « Bien
que par le récit historique on raconte aussi des institutions établies par les
hommes dans le passé, l’histoire elle-même ne doit pas être comptée parmi
les institutions humaines. Car les événements passés, ne pouvant
pas n’être pas accomplis, appartiennent à l’ordre des temps, dont Dieu
est le créateur et l’administrateur. Autre chose, en effet, est raconter
ce qui a été fait, et autre chose enseigner ce qui est à faire. L’histoire,
elle, raconte les faits fidèlement et utilement. Les livres des aruspices,
par contre, et tous les écrits semblables prétendent enseigner ce qu’il
faut faire ou observer, avec une audace de sermonneur, non avec la
bonne foi d’un guide »m .
De fait, ces antithèses de facta et facienda et de fideliter et utiliter,
par lesquelles Augustin caractérise Vhistoria, ne reflètent pas seulement
des schémas fondamentaux de sa théologie : le verum et le bonum, la
fides et les mores, ou si l’on veut, l’aspect intellectuel et l’aspect moral
dans la recherche de la sagesse172 ; mais elles rappellent également
des schémas de l’école antique. Elles correspondent, en effet, au but
double de la poésie, le delectare et le prodesse, tels que nous les trouvons
dans VArs Poetica d’Horace, et donc aux intentions principales d’inter­

études su r la signification d u De doctrina christiana, voir aussi I. OPEET, M aterialien


zur N achw irkung von A ug u stin s Schrift De doctrina christiana : Jb A n tC h r 17 (1974),
64.
169. Voir H. J. S ibben , art. cité, 74-76, q u i m o n tre que Doctr. christ. 1, 5, 5-21, 19,
concerne les choses à croire, en d év elo p p an t les articles d u sym bole b ap tism al ;
on préciserait volontiers : d u sacramentum fidei.
170. Voir H. J . S ib b e n , art. cité, 76-79, qui, dan s une analyse p ertin en te, dém ontre
qaeDoctr. christ. 1, 22, 20-34, 3^> p o u rra it être in titu lé « De c a rita te » ou «De praecep-
to c a rita tis D e ie tp ro x im i ». A reg ard er en particu lier Doctr. christ. 1, 24, 38 (B A u g xi,
226 ss), où A ugustin, en guise de conclusion, présente l ’in c arn a tio n d u C hrist comme
via ad patriam . C ependant, il a p arlé de cette voie, ou exem plarité, aussi dans
son exposé s u r les choses à croire : 1, 11, 11 (192) ; x, 14, 13 (196) ; 1, 17, 16 (200).
171. A ugustin , Doctr. christ. 2, 28, 44 (B A u g 11, 306). On a tra d u it cum a u sens
concessif. Voir, p o u r cet usage de cum chez A ugustin, A. Bbaise , D ictionnaire
Latin-F rançais des auteurs chrétiens, 234. A u su je t d u contenu de ce te x te , voir
P. Siniscaeco , art. cité, 621.
172. Voir H .-I. M arrou , S. A u g u stin et la fin de la culture antique, 174-186.
124 BASILE ST UDER

prétation173. D’autre part, c’est dans la recherche des facta à croire,


la contemplation de l’ordre des choses, et dans la recherche des facimda,
la reconnaissance des choses utiles qui résultent des faits, que, selon les
anciens, consiste le sens de l’historiographie, comme nous le voyons par
exemple chez Théodoret, pour lequel l’histoire est comme un tableau
du passé dont on se réjouit et dont on profite pour la vie174.
Il ne fait donc pas de doute qu’Augustin, dans le De Trinitate, en
parlant du sacramentum interioris hominis et de Yexemplum exterioris
hominis a fait un usage systématique de termes et de procédés qui lui
servaient ailleurs à expliquer la signification de faits évangéliques et
qu’en cela il s’est appuyé sur une méthode exégétique qui se rattache à des
procédés communs aux grammairiens et aux rhétoriciens de l’antiquité,
à des procédés spécialement appliqués à des textes historiques175. Ce
contexte exégétique est à bien considérer dans une évaluation théologique
des deux termes de sacramentum et d'exemplum et en particulier de
leur usage antithétique. Mais cela demande à être approfondi dans
le cadre théologique dans lequel l’antithèse de sacramentum et exemplum
pouvait prendre une signification spéciale, celui de la controverse
pélagienne.

III. U N THÈME ANTI-PÈ EA G IE N ?

Augustin oppose à Pélage et à ses adhérents sa doctrine sur la nécessité


absolue du baptême et la grâce intérieure, fruit de l’œuvre rédemptrice
du Christ176. Eu égard à cette prise de position, on peut se demander

173. Voir Ch, S chätjbein , Untersuchungen zu Methode u n d H erkunft der antio-


chenischen Exegese (Bonn, 1974), 163-165, qui cite H orace , A rs Poetica, 333 s :
« a u t prodesse v olunt a u t delectare poetae, a u t sim ul e t iu c u n d a e t idonea dicere
v itae », e t qui relève la p o rtée de cet adage antique p o u r l'exégèse de Théodore
de M opsueste, en développant les d eux élém ents de dxpéXsux e t yuxaym yia. On
y notera, en particulier, l’opinion de P lu ta rq u e (textes dan s la no te 31 de S chAu bein ) ,
selon laquelle l ’in te rp ré ta tio n d o it bien discerner les choses utiles e t pernicieuses
en vue de la bonne éducation des jeunes gens. Voir à ce propos, K . ZlEGEBR, Plutar-
chos : P W K 21 /x (1951), 805 ss. Se référer égalem ent à B. R. Cu r TixjS, Europäische
Literatur und lateinisches Mittelalter, 437 s, qui cite d an s le m êm e sens Diomède.
174. V oir P. MEInho ED, Geschichte der kirchlichen Historiographie, I (P reiburgi.B .,
1967), 123 s, qui se réfère à T h éodo ret , H ist. Eccl. prol. (GCS 19 (1911), 4 = M G
82, 881 A ).
175. Comme on l ’a d éjà d it, ce genre d ’exégèse de te x te s h istoriques du NT
dem an d erait des recherches approfondies. O utre les études nom breuses, mais
p o u rta n t insuffisantes su r l ’exégèse augustinienne (voir n. 112), re n d ra it de bons
services J. D oignon, H ilaire de Poitiers avant l’exil (Paris, 1972), qui présenbe beau­
coup de m atériel, concernant l’exégèse d u N T et sa connexion avec l’exégèse antique
e t avec la term inologie la tin e correspondante.
176. A u su jet de la controverse pélagienne, voir su rto u t les d eu x thèses récentes :
G. GrESHAk e , Gnade als konkrete Freiheit. E in e Untersuchung zu r Gnadenlehre
des Pelagius, Mainz, 1972, e t O. WERMBEiNGER, Rom und Pelagius. D ie theologische
S A C R A M E N T U M E T E X EM P L U M 1 2 5

si l’antithèse de sacramentum et exemplum n’a pas elle aussi une significa­


tion anti-pélagienne, à savoir, si Augustin, dans le De Trinitate, où
nous rencontrons pour la première fois ce binôme, n’a pas voulu inculquer
le renouveau intérieur de l’homme par la grâce baptismale contre une
réduction de la grâce à un exemple de Christ.
Cette question se pose d’autant plus que certains admettent une
révision du De Trinitate dans un sens anti-pélagien. Non seulement
la composition des derniers livres (XII B-XV) et les prooemia des pre­
miers livres, mais en partie aussi le texte définitif de ceux-ci refléteraient
les préoccupations anti-pélagiennes de saint Augustin177.
D’ailleurs, s’il était impossible de prouver la présence d’une polé­
mique anti-pélagienne dans l’exposé sur le sacramentum interioris hominis
et l’exemplum exterioris hominis, on pourrait toujours se demander
si le binôme de sacramentum et exemplum n’était pas ouvert à un usage
anti-pélagien et s’il n’a pas été effectivement utilisé en ce sens, soit
par Augustin, soit par ses disciples. On se trouverait alors devant le
fait intéressant qu’un procédé exégétique aurait influencé la formu­
lation de la doctrine dogmatique et que celle-ci devrait partant être
interprétée en fonction de celui-là.
A. Le texte principal du «De Trinitate » n'a pas de sens anti-pélagien.
Dans son article « Influence de la lutte anti-pélagienne sur le ‘ De Trini­
tate ’, ou Christocentrisme de S. Augustin », J. Plagnieux admet que
les prologues des quatre ou cinq premiers livres de cet ouvrage, ainsi
que la fin du douzième livre et les trois derniers livres ont été rédigés
vers 419. D’intérêt sotériologique, très vif à cette époque-là, aurait
imprimé une caractéristique toute particulière à ces parties-là178179.D’auteur
n’hésite même pas à affirmer dans la conclusion de son article que la
controverse pélagienne aurait retardé la publication du De Trinitate,
influencé nettement la composition à partir de la reprise du travail
et même conduit à modifier des parties déjà rédigées178. Tout cela,
selon lui, vaudrait tout spécialement pour le livre quatre qui comme
le livre treize d’ailleurs, comprendrait toute une sotériologie180.
A ce propos, Plagnieux relève dans le prologue du quatrième livre la

Position der römischen Bischöfe im pelagianischen Streit in den Jahren 411-432,


(1975). Voir, en outre, R. R orenz , Gnade und E rkenntnis bei A u g u stin u s : Z K G 75
(1964) 21-78.
177. Voir, en prem ier lieu, J . P ea Gn ie u x , Influence de la lutte antipélagienne
sur le «D e Trinitate » ou christocentrisme de saint A u g u stin : A ug. M ag. I I (Paris,
1954), 817-826. E n outre, A.-M. Ra B on n a rd ièr E, Recherche de chronologie augus-
tinienne, Paris, 1965, e t A. S chinde ER, Wort und A nalogie in A u g u stin s Trinitätslehre,
T übingen, 1965.
178. J. Pl,AGNlEUX, art. cité, 819.
179. J. P eagnieux , art. cité, 825 s.
180. J. P eagnieux , art. cité, 8x9-821.
126 BASILE STUDER

prière adressée à l’unique sauveur et illuminateur de l’homme, source


de la vraie science qui n’enfle pas181. Il note l’intérêt pour le Christ
crucifié dans l’ensemble du livre. Il fait état en particulier des appa­
ritions divines, qui, d’après le premier chapitre, avaient comme but
de nous convaincre de la grandeur de l’amour de Dieu, pour que ni le
désespoir ni l’orgueil ne nous empêchassent de nous élancer vers Dieu182.
En outre, l’auteur rappelle que le deuxième chapitre insiste sur la puri­
fication par le sang du juste et l’humilité de Dieu183, et que le treizième
chapitre développe le thème de la mort spirituelle et du renouveau
de l’homme intérieur184. Toutes ces observations le conduisent à admettre
des influences décisives de la lutte pélagienne pour l’introduction addi-
tionneËe du quatrième livre, laquelle engloberait en plus du prologue
(n. i) tout le chapitre premier, avec des ramifications jusqu’aux cha­
pitres trois et six et bien au-delà. « Ainsi », conclut-il, «la hantise du péla­
gianisme explique pour une large part ce qu’a d’étrange en un De Trinitate
ce livre IV qui, sauf les ultimes chapitres, n’est qu’un long excursus où
les thèmes les plus divers (simple et double, magie diabolique et sacrement
chrétien, temps et éternité) sont rattachés à l’Incarnation rédemptrice »185.
Pour A.-M. Da Bonnardière, il ne fait pas de doute que la prière dans le
prologue du quatrième livre a une résonance anti-pélagienne186. Mais
pour le reste, elle voudrait opérer un « discernement précis de ce qui
appartient à la période postérieure à 418, de ce qui revient à l’inter­
valle 411-418, enfin de ce qui était déjà acquis par Augustin dès avant 411
(et qu’il utilise à nouveau contre les Pélagiens) »187. Or, cette question
concerne en particulier notre antithèse de sacramentum et exemplum.
Certes, Plagnieux lui-même ne la prend pas en considération. Toutefois,
l’excursus sotériologique dont il parle est précisément centré sur le
sacrement de l’homme intérieur et l’exemple de l’homme extérieur. Il
semble donc que pour lui ce binôme appartienne, lui aussi, aux parties
revues du quatrième livre188. En tout cas, au sujet de cet exposé sur

181. Voir Augustin , Trin. 4, 1, 1 (B A u g 15, 338).


182. Voir A ugustin , Trin. 4, 1, 2 (B A u g 15, 340) : « Ac p rim u m nobis persuaden-
dum fuit, q u a n tu m non diligeret D eus, ne desperatione n o n auderem us erigi in
eum. Quales au tem dilexerit, ostendi o p o rte b a t, ne ta n q u a m de m eritis nostris
superbientes, m agis ab eo resilirem us et in n o stra fo rtitu d in e m agis deficeremus... ».
183. Voir Augustin , Trin. 4, 2, 4 (B A u g 15, 344).
184. Voir A ugustin , Trin. 4, 3, 5-6 (B A u g 15, 346-352).
185. J. PpAGNIEUX, art. cité, 821.
186. A.-M. L a B onnardière , op. oit., 173. Voir aussi A. S chindiær , op. cit.,
8, qui fa it rem o n ter les q u a tre prem iers livres du De Trinitate aux années 399-405,
mais qui ad m et p o u r le prologue d u 4 e liv re une d a te postérieure, 418-421, en to u t
cas après 416, e t cela précisém ent aussi en fonction d ’influences de la controverse
pélagienne.
187. A.-M. L a B onnardière , op. cit., 173L Voir aussi A. S chinduer, op. cit.,
142188, qui fa it des réserves su r la longueur exacte d u d é b u t interpolé d u quatrièm e
livre.
188. Voir J. P uaGNIEUX, art. cité, 821, avec la référence à T rin . 4, 3, 5 (B A u g 15,
346 ss) : « Nos certe... interior hom o. »
SACRAMENTUM ET EXEMPLUM 127

la sacramentalité et l’exemplarité du mystère pascal, il faut faire le


discernement dont il était question.
Or, dans le texte du De Trinitate lui-même rien ne nous oblige à admettre
que l’auteur ait voulu réfuter l’opinion d’un sauveur uniquement modèle
de vie. Au contraire, la double finalité et de sacramentum et d'exemplum
est précisément pour nous un motif d’exclure toute polémique de cette
sorte189. Une telle interprétation est d’autant moins nécessaire que
ce que Plagnieux considère comme excursus sotériologique peut avoir
très bien sa place dans l’ensemble du quatrième livre du De Trinitate.
De but de ce livre, en effet, est d’expliquer le sens des missions divines
qui culminent dans l’incarnation du Verbe, apparition suprême de
Dieu190. Même en mettant en relief l’incarnation comme voie de la foi,
cet exposé sotériologique se tient dans la ligne des parties qu’Augustin
a sûrement composées avant la controverse pélagienne191192.
Il est d’ailleurs à remarquer qu’Augustin, dans le quatrième livre
du De Trinitate utilise lui-même une antithèse semblable à celle de
sacramentum et exemplum, celle de adiutorium et exemplum, mais en
sens inverse, en insistant plutôt sur Yexemplum1921. C’est une raison
supplémentaire d’exclure une pointe anti-pélagienne de notre excursus193.
Ces observations sur le texte et son contexte immédiat trouvent une
première confirmation dans le fait que les deux aspects de l’exposé
sur la sacramentalité et l’exemplarité de la Pâque du Christ se ren­
contrent déjà longtemps avant la controverse pélagienne. Cela vaut
en premier lieu du Contra Faustum dans lequel, comme nous l’avons
vu, Augustin développe soit le thème du renouveau de l’homme inté­
rieur194, soit celui de la résurrection de l’homme extérieur195. Notons
du reste que pour Faustus lui-même la mort du Christ n’était qu’un
exemple, mais pas un sacrifice de réconciliation196.
Il faut, cependant, remonter encore plus haut. Ainsi, dans une des
Quaestiones diversae, Augustin anticipe le thème selon lequel la Sagesse
s’est incarnée pour donner sur la croix l’exemple du mépris de la mort197.

189. Voir, ci-dessus, (p. 102).


190. Voir A. SCHINDCER, op. cit., 142-147.
191. V oir A. T rapÉ, S. Agostino, L a T rinitâ, 179.
192. Augustin , T rin. 4, 14, 17 (B A u g 15, 380) : « Cui se ipse quoque te n ta n d u s
praebuit, u t ad sup eran d as etiam te n ta tio n e s eins m e d iato r esset, n o n solum per
ad iutorium , v eru m etiam per exem plum . »
193. C ette raison n 'e st que supplém entaire, p u isq u 'o n a d m et généralem ent que
les chapitres postérieurs d u 4 e livre o n t été rédigés a v a n t 412. Voir A. S chindeer ,
op. cit., 10.
194. V oir ci-dessus, n. 32.
195. Voir ci-dessus, nn. 32 e t 44.
196. Voir C. Mayer , Die Zeichen..., II, 219, qui se réfère à H.-C. P üEch , Erlösung
im M anichüism us, 274.
197. A ugustin , Quaest. div. 83, 25 (B A u g 10, 76) : « S apientia D ei hom inetn
ad exem plum , quo recte viverem us, suscepit. P e rtin e t au tem ad v ita m rectam ,
128 BASILE STUDER

De même, à propos d’une autre question, il parle en même temps de


Vexemplum vincendi et du sacrement du baptême198. Il y a même plus.
L’antithèse de sacrement et d’exemple elle-même s’annonce déjà dans
les écrits antérieurs. Dans la lettre n (a. 38g), en effet, Augustin oppose
l’exemple du Christ au don de l’Esprit-Saint199. D’autre part, dans un
sermon prononcé certainement peu après l’ordination épiscopale, il ne
souligne pas seulement que le Christ serait pour nous « exemplum verum
et adiutorium », mais il explicite les deux aspects, en se référant à la
Prima Pétri (2, 21) qui parle de l’imitation du Christ souffrant, et à
la parole de Jésus (Jean 15, 5) : « Sans moi, vous ne pouvez rien faire »20°.
Au sujet des écrits antérieurs il est sans doute juste de dire qu’en
général ils donnent beaucoup d’importance à l’exemplarité du Christ201.
De fait, dans les ouvrages publiés avant 400, comme dans le De vera reli-
gione, le De libero arbitrio, le De catechizandis rudibus, le De consensu
Evangelistarum ou le Contra Felicem Manichaeum, il n’est pas trop difficile
de repérer des passages qui semblent même inculquer unilatéralement le
rôle éducatif du Sauveur, son magistère et sa vie exemplaire202.
Toutefois il serait faux de vouloir minimiser le fait qu’Augustin,
dans la période antérieure et même dans le contexte des écrits mention­

ea q ua non su n t m etuenda, non m etuere. Mors au tem m etu en d a non est. O po rtu it
ergo idipsum illius hom inis quem D ei sap ien tiae suscepit m o rte m onstrari. » Voir
aussi la n ote compl. 23 : B A u g 10, 7x2 : « la c rain te de la m o rt », oit on souligne
le caractère philosophique de ce thèm e e t où on indique des te x te s parallèles.
198. A ugustin , Quaest. div. 83, 61, 2 (B A u g 10, 192-194) (a. 391 /s) : « Nam et rex
noster est Dominus Iesus Christus, qui nobis pugnandi et vincendi dem onstravit
exemplum... Itaque ipso duce ab oneribus et laboribus huius peregrinationis nostrae
tanquam ab aegypto liberamur, et persequentia nos peccata Sacramento baptism atis
nobis evadentibus obruuntur... ». En outre, Quaest. div. 83, 51 (B A u g xo, 132).
199. A u g u st in , ep. 11, 4 (C S E L 3 4 /1 , 28) : « D em onstranda ig itu r prius e ra t
quaedam norm a et régula disciplinae ; q u o d factu m est per illam suscepti hom inis
dispensationem quae proprie Filio trib u e n d a est, u t esset consequens et ipsius
P atris, id est, unius principii ex quo s u n t om nia, cognitio Pilio, e t quaedam interior
e t ineffabilis suav itas a tq u e dulcedo, in is ta cognitione perm anendi contem nendique
om nia m ortalia, quod donum e t m unus pro p rie S p iritu i sancto trib u itu r. » Voir à ce
sujet, O. du R oy , L'intelligence de la fo i en la Trinité selon saint A u g u stin (Paris,
1966), 391-401. Voir, dan s le m êm e sens, Quaest. div. 83, 43 (B A u g 10, 116) (a. 396) :
« Quia ille (Christus) venit, u t exem plum vivendi d em o n straret hom inibus, iste
(Spiritus), u t donum ipsum quo bene v ivendo perv en itu r, sig n ific a n t, apparuit. »
A com parer avec Perf. iust. 20, 43 (B A u g 21, 214) (a. 415 /6) : « ... e t hoc nobiscum
agit g ratia D ei p er Iesum C hristum D o m inum n o stru m non solum praeceptis,
sacram entis, exem plis, sed etiam S p iritu sancto... ».
200. A u g ust in , sermo xox, 5, 6 (M L 38, 608) (a. 396) : « A tte n d am u s D om i­
n u m no stru m exem plum verum e t ad iu to riu m . Probem us q uia ad iu to riu m : ‘ Sine
m e nihil potestis facere ’ (Jean 15, 5). P robem us quia exem plum : ' Christus p ro
nobis passus est P etru s dicit, ‘ nobis relinquens exem plum , u t sequam ur vestigia
eins ’ (x P t 2, 21). »
201. Voir G. Greshake , op. cit., 212 s. D e même, C. Mayer , Die Zeichen..., I. 316 s.
202 A ugustin , Ver. Rel. 16, 32 (B A u g 8, 66) ; L ib. arb. 3, 10, 30 (B A u g 6, 382-
384) ; Cat. rud. 7. 11 (B A u g 11, 44-46) ; Cons, evang. x, 35, 53 (M L 34, 1069) ;
C. Felicem M . 2, 11 (B A u g 17,728).
SACRAMENTUM ET EXEMPLUM 129

nés, n’omet pas de se référer, peut-être avec des formules traditionnelles


peu approfondies, à la valeur rédemptrice. Ainsi, dans une des Quaestiones
diversae déjà citée, ne parle-t-il pas seulement du Christ-Roi qui nous a
donné l’exemple de la victoire et sous lequel nous sommes libérés, grâce
au baptême, des péchés qui nous persécutent, mais évoque-t-il en même
temps le Christ-Prêtre qui s’est offert en holocauste pour nos péchés et
dont nous célébrons le sacrifice dans l’Eucharistie203. De même dans son
exégèse du « maudit qui est pendu à la croix » (Gai 3, 13), il met en relief
le sacramentum libertatis dans lequel notre vieil homme a été crucifié
avec le Christ204. Enfin, dans le De catechizandis rudibus où il exalte
sans doute la révélation de l’amour divin faite dans l’incarnation du
Verbe, Augustin rappelle que le Eils de Dieu se revêtit de l’humilité de
notre mortalité pour mourir « a peccatoribus et pro peccatoribus s205206.
On exagérera d’autant moins l’exemplarité du Christ, d’après ces
écrits antérieurs, qu’après 400, même dans des écrits anti-pélagiens, les
textes ne manquent pas qui soulignent avec insistance l’exemplarité
du Christ. Ainsi dans le De gratia Christi, comme nous l’avons déjà vu,
Augustin présente la résurrection du Seigneur comme exemple dans
le double sens de la demonstratio et de Vexhortatio208. De même dans
le De Civitate Dei, en expliquant la signification de la tentation de Jésus,
il déclare de manière concise : « ...ut hominem, quem gerebat, ad nostrae
imitationis temperaret exemplum »207 ; et dans un texte du De Trinitate,
il développe même beaucoup plus le thème du Christus-exemplum que dans
le texte semblable du De consensu Evangelistarum où il est question de
Yexemplum redeundiWB.
Combien il faut être prudent dans l’interprétation de textes qui semblent

203. A u g u st in , Quaest. div. 83, 61, 2 (B A u g 10, 192-194) (a. 391 /s) : voir n. 198'
avec ce qui su it : « ... qui se ipsum o b tu lit ho lo cau stu m pro peccatis nostris, et
eius sacrificii sim ilitudinem celebrandam in su ae passionis m em oriam commen-
d av it... Brgo quoniam re x noster p eccata n o stra suscepit, u t nobis p u gnandi e t
vincendi dem onstra re t exem plum ... »
204. Augustin , Expos. Gai. 22 (M L 35, 2119 ss) (a. 394/5) cité n. 57.
205. Au g u s t in , Cat. rud. 17, 28 (B A u g 11, 94) (a. 400 ca.) : « ... sic u t nos salvi
efficim ur, q u ia venit, u t diligeremus D eum , q u i sic nos dilexit, u t unicum Bilium
suum m itte re t, qui h u m ilita te n o strae m o rta lita tis in d u tu s, e t a peccatoribus e t
pro peccatoribus m oreretu r... » E n o u tre, Cat. rud. 19, 32 (B A u g 11, 100) ; Conf.
10, 43, 68 (B A u g 14, 264) ; Tract. Io. 3, 3 (B A u g 71, 214 ,avec la n o te 2154). A noter
égalem ent le th èm e de la croix, source des sacrem en ts o u de la grâce, thèm e qui
a p p a ra ît assez tô t (voir ci-dessous).
206. Augustin , E p. 140, 9, 25 (C SE L 44, 175) cité n. 60.
207. Augustin , Civ. Dei, 9, 21 (B A u g 34, 406) (a. 415 / 7).
208. A u g u st in , T rin . 7, 3, 5 (B A u g 15, 522) ; voir n. 107 e t ce qui su it : « ... u t
exem plum sursum videntibus D eum , exem plum deorsum m ira n tib u s hom inem ,
exem plum sanis ad perm anendum , exem plum infirm is ad convalescendum , exem-
plum m orituris ad non tim endum , exem plum m ortuis ad resurgendum esset... »
A com parer avec Cons. evang. 1, 35, 53 (C SE L 43, 59) cité n. 139. Voir aussi Tract.
Io. 15, 2 (B A u g 71, 758) : « ... quia in om ni re q u am gessit u t hom o hom inibus in se
credituris praeb eret exem plum ... »

0
130 BASILE STUDER

impliquer une polémique anti-pélagienne, nous le voyons en particulier


à propos d’un thème voisin de l’antithèse de sacramentum et exemplum,
à savoir le binôme de magisterium et adiutorium, ou des binômes semblables
comme auxilium et exemplum, adiutorium et exemplum ou doctor et adiu-
tor209. Bien sûr, on rencontre de telles antithèses dans des écrits qui
reflètent déjà la polémique anti-pélagienne, comme le De spiritu et
littera210, ou YEpistula ad Volusianum211. Dans le De gratia Christi
(a. 418), Augustin reproche même explicitement à Pelage de réduire
l’aide de la grâce (auxilium gratiae) à la loi et à la doctrine en vue d’une
juste compréhension de la révélation, et de voir dans la grâce du Christ
seulement un exemple ou une voie, mais non une aide212. Pourtant le
sermon qu’Augustin, comme il l’indique lui-même, avait prononcé
peu après son sacre, avait déjà nettement présenté le Christ comme
adiutorium et exemplum213. Il est, d’ailleurs, à noter que la tradition
latine connaissait déjà avant saint Augustin le binôme de praesidium
et exemplum, expression qui oppose elle aussi l’exemple au secours214.
Il résulte également et même plus des discussions entre Augustin
et les Pélagiens, telles que nous les rencontrons avant tout dans les
premiers écrits de la controverse, à quel point il est justifié d’exclure

209. Voir à ce sujet O. ScHEEE, D ie A nschauung A ug u stin s über Christi Person


und Werk. Unter Berücksichtigung ihrer verschiedenen Entw icklungsstufen u n d ihrer
dogmengeschichtlichen Stellung (Tübingen, 1901), 425-427.
210. A u g u st in , Spir. L it. 6, 9s (C S E L 60, 161s) (a. a i z ) : « D em onstranda enim
fu e ra t hom ini foeditas languoris eius... u t... vid eret non ta n tu m doctorem sibi
esse necessarium , verum e tia m ad iu to rem D eum a quo eius itin e ra d irig an tu r, ne
dom inetur ei om nis iniquitas, e t confugiendo ad opera divinae m isericordiae sane-
tu r... s u it u n e explication de Rom 5, 20-6, 11) ... N em pe satis elucet m ysterio Domi-
nicae m o rtis e t resurrectionis fig u ratu m v ita e no strae veteris occasum e t exortum
novae, dem onstratam q u e in iq u ita tis abolitionem renovationem que iu stitiae. »
211. A u g u st in , ep. 137, 3, 12 (C S E L 44, 112) (a. 412) : « ... v en it bom inibus m agis­
teriu m e t adiutorium , ad capessendam sem p itern am saiu tem » (avec to u t le contexte).
B n outre, E n . Ps. 40, 1 (CChL 38, 447) (a. 411/3) : « ... prior vicit, u t pugnantes
exemplo suo h o rta re tu r, e t m a iestate su a ad iu v aret, e t prom issione coronaret... »
E n . Ps. 56, 1 (CChL 39, 694) : auxilium -exem plum . — Sermo Guelf. 21 {M A 507) :
« Ideo enim resurrexit, u t nobis exem plum resurrectionis ostenderet, et ideo ascendit,
u t nos desuper protegeret... ». T rin. 8, 5, 7 (B A u g 16, 42) : medicamentum-sacra-
mentum.
212. A u g u st in , Grat. Christi, 41, 45 (C S E L 42, 159) : « ... ad iu to riu m au tem g ra­
tiae, quae proprie g ra tia n u n c u p a tu r, in C h risti esse a rb itra tu r exem plo, quod nihi-
lom inus ad doctrinam p ertin ere perspicitis... (avec to u t le contexte). Voir aussi,
35. 38 (C S E L 42, 154).
213. Augustin , sermo ro i, 5, 6 {M L 38, 608) cité n. 200. Q uant à la date du ser­
mon, voir sermo ro i, 4, 4 {M L 38, 608), avec l’explication de A. K unzeemann,
Die Chronologie der Sermones des hl. A u g u stin u s : M A 2 (1931), 492.
214. P o u r ce q u i concerne A ugustin lui-m êm e, voir C. Iu lia n u m , 5, 15, 58 {M L
44, 815 s) : « N on est m iru m q u o d solum exem plum ponis in Christo, qui praesidium
g ratiae quo plenus est, o ppugnas ». Q u a n t à la tra d itio n latine, voir T h L L 5 /2,
1343, 27 ss, où l'o n cite B r u tu s {Cicero ad B ru tu m 1, 4, 4 = ed. P u rser I, 4a, 2) :
« nihil... sen atu s cuiquam d are debet, quod m ale cogitantibus exem plo a u t praesidio
sit. »
SAC R A M E N T U M E T E X E M P L U M 131

une polémique anti-pélagienne de l’exposé sur le sacramentum interioris


hominis et Yexemfilum exterioris hominis dans le De Trinitate215. D’une
part, quand Augustin résume les erreurs pélagiennes, il n’accuse ni
Pélage lui-même ni ses adhérents d’avoir exagéré l’exemplarité de l’œuvre
du Christ par rapport à sa sacramentalité. De fait, selon lui, Pélage
reconnaît comme grâce du Christ soit la loi, soit la doctrine évangélique,
soit la rémission des péchés qu’obtiennent ceux qui se sont convertis216.
Il est vrai qu’il inclut aussi dans la doctrine évangélique de Pélage
l’exemple du Christ217. On dira même avec raison, comme nous le verrons
encore mieux, qu’Augustin dès le début de la controverse a tendance à
réduire les divergences entre Pélage et lui-même à l’antithèse du secours
de la grâce et du seul exemple du Christ218. Toutefois, dans ses textes
récapitulatifs, Augustin n’exprime jamais ce qui le sépare de son adver­
saire par l’antithèse de sacramentum et exemplum ; il n’y fait même pas
mention de l’exemple du Christ219. Da même chose vaut pour les textes
dans lesquels Augustin résume les opinions de Caelestius220 ou pré­
sente les erreurs à exclure, qu’elles aient été effectivement soutenues
ou non par Pélage et ses disciplies221.
D’autre part, les deux aspects de la doctrine augustinienne sur la
Pâque du chrétien ne sont pas absolument absents de la théologie de
Pélage. De fait, celui-ci donne beaucoup d’importance au renouveau
de l’homme intérieur, à savoir à la justification qui se fait dans le sacrement

215. Voir G. Grbshakb , Gnade als konkrete Freiheit, spécialem ent 101-125 :
la grâce du Christ.
216. Augustin , Gest. Pel. 35, 61 (B A u g 21, 564 ss) (vers ju illet 416) : « ... e t
in actibus nostris dei adiutorium denegaret, dicendo, u t non peccem us im pieam usque
iustitiam posse sufficere n a tu ra m h um anam , quae condita est cum libero arbitrio...
e t quod adiutorium legis m a n d ato ru m q u e su o ru m d éd it et quod ad se conversis
p e ccata p raeterita ignoscit. In his solis esse dei g ra tia m d ep u tan d am , n o n in adiuto-
rio nostrorum actuum singulorum ; posse enim hom inem esse sine peccato e t m a n ­
d a ta dei facile custodire, si velit. » Voir O. WBRmemnger , Rom u n d Pelagius, 98 s.
217. Voir Augustin , Grat. Christi, 35, 38 (M L 44, 738) cité n. 212. A ce propos,
G. Grbshakb , Gnade als konkrete Freiheit, 116 s : La. grâce comme exemple.
2x8. Voir G. Greshake , op. oit., 22oua : « D eshalb w ird die pelagische L ehre auf
die A lternative gebrach t : ‘ N on in v irtu tis auxilio, sed im itationis exem plo '(grat.
Christ. 1, 39, 43) ».
219. Voir, outre A ugustin , Gest. Pel. 35, 61 (B A u g 21, 564 ss) cité n. 216, Gest.
Pel. 31, 56 (B A u g 2 i, 554) : « quae (gratia C hristi) neque n a tu ra est cum libero arb i­
trio neque legis scientia neque ta n tu m rem issio peccatorum , sed ea quae in singulis
n o stri est actibus necessaria... ». N at. grat. 18, 20 (B A u g 21, 276) : « D iv in itu s ta m en
expiando esse p eccata com m issa e t p ro eis dom inum exorandum (Pelagius) fa te tu r »
(avec le contexte dans lequel A ugustin in te rp rè te la doctrine de Pélage su r la rém is­
sion des péchés d u passé). Ces observations su r l ’a ttitu d e d ’A ugustin vis-à-vis de
Pélage so n t d ’a u ta n t plus p ertin en tes que celui-là connaissait depuis 4x2 les com m en­
taires de celui-ci su r les le ttre s pauliniennes. V oir Augustin , Peccat. merit. remis.
3, 1, 3 (C SE L 60, 129).
220. Augustin , Gest. Pel. 35, 63 s (B A u g 21, 570 ss) : su r les ju stes de l ’AT —
su r l’Église sans ta ch e n i ride — su r la virg in ité com me conseil — su r l’hom m e
qui p e u t avoir à la fois to u s les charism es.
221. A ugustin , Gest. Pel. 35, 65 (B A u g 21, 572 ss).
132 BASILE SLUDER

du baptême222. Il souligne même que la rémission des péchés se rattache


à la Pâque du Christ223, et n’ignore pas non plus le crucifiement du vieil
homme dans le Christ22425.En même temps, Pélage développe le thème de
l’exemple de l’homme extérieur, en présentant la résurrection du Christ
comme exemple de notre résurrection et comme motif d’espérance226.
Enfin, chose assez surprenante, l’antithèse de sacramentum et exem­
plum elle-même n’est pas tout à fait absente de la théologie pélagienne.

222. Voir s u rto u t P éea g e , Expos. R om . 3, 24 (ed. S ou ter 32 s) : « ' Iu stificati


gratis per g ratiam ipsius ’. Sine legis operibus p er baptism um , quo om nibus non
m erentibus g ratia p eccata d o n av it. ‘ P er red em p tio n em quae est in C hristo Iesu ’.
Q ua nos redem it sanguine suo de m o rte, cui per peccatum v e n d iti fueram us...
q uam m ortem C hristus evicit, qui non peccavit. omnes enim rei eram us m ortis,
cui se ille indebite tra d id it, u t nos suo sanguine redim eret... ». Expos. Col. 1, 14
(ed. SOUTER 454) : « R edem ptis fide per b ap tism u m p eccata dim isit. » Voir, au su jet
de la sotériologie de Pélage, G. Gr e sh a k e , Gnade als konkrete Freiheit, 1 0 1 -in :
L a grâce rédem ptrice, com m uniquée d a n s la foi e t dan s le baptêm e. E n outre,
J . RIVIÈRE, Hétérodoxie des Pélagiens en fa it de rédemption : R H E 41 (1946), 5-43.
223. Voir, o u tre les te x tes d éjà cités, PÈEAGE, Expos. Rom. 9, 29 (ed. SOUTER 79) :
« Q uia non est passus paucos iustos perire cum m ultitu d in e im piorum . Sive : (nisi)
sem en A braham Christus fuisset missus ad po p u lu m liberandum . » E xpos. Rom. 1,16
(ed. SouTER 12) : « N ulla m aior v irtu s est q u am quae devicta m o rte hom ini perd itam
red d id it v itam » (avec to u t le contexte). V oir à propos de ces te x te s G. Gr Esh akë ,
op. cit., 102, ainsi que 74, où l ’au teu r, au s u je t de Vep. ad Demetriadem 3 (M L 30,
18C), rem arque :« Gnade bed eu tet... bei P elagius oft n ic h t irgendeine d er vielen
heilsgeschichtlichen H ilfen, die G o tt dem M enschen gew ährt, sondern jene Hilfe,
die in der H e ilsta t Christi grü n d et. »
224. P éeagë , Expos. Rom. 6, 4. 6 (ed. S outer 49 s) : « O sten d it nos p ro p ter
ea ita baptizari, u t p er m ysterium consepeliam ur Christo, crim inibus m orientes e t
renuntiantes pristin ae vitae, u t, quo m odo (pater) glorificatur in filii resurrectione,
ita et per n o strae conversationis n o v ita te m ab om nibus h o n o retu r, u t ne signa
quidem veteris hom inis agnoscantur in nobis... ‘ H oc scientes q u ia vetus homo
noster ’. Qui veterem hom inem te rren u m A d am im itando peccabat. ‘ S im ul confixus
e st cruci '. P e r bap tism u m te cum C hristo cruci fixum intellege, qui m em brum
de corpore eius effectus est. e t ille quidem in n o x iu m corpus ad p en d it, u t (tu) noxium
suspendas a vitiis, in quo m ysterio Moses serp en tem aereum in deserto suspendit...
H oc est, u t om nia v itia d estru a n tu r, q u ia u n u m vitium m em brum est peccati,
om nia corpus. C hristus enim, non ex p arte, sed integer est cruci fixus... » A com parer
avec A ugustin , Expos. Gal. 22 (M L 35, 2119 ss) cité n. 57.
D ans le m êm e sens, Pélage (?) p arle au ssi d u « sacram en tu m in baptism o passio-
nis » : De divina lege, 7 (M L 30, 116 CD). V oir G. Gr esh a k e , op. cit., 109.
225. PÈEAGE, Expos. Phil. 3, 21 (ed. SouTER 410) : « S icut m o n stra v it in m onte,
cum unum ex viventibus (et) u n u m ex m o rtu is elaritatis suae corpori configura(vi)t,
exem plum resurrectionis e t in m o rtu is e t in vivis ostendens. » Expos. Rom. 1, 4
(ed. SouTER 9) : « N on om nium resu rg en tiu m , sed ad C hristum pertinentium ,
in ipso C hristo resurrectionis form a p o rte n d itu r » (ce te x te dépend, selon SouTER I,
186, d ’Aug u st in , E p. ad Rom. inchoata E xpos.). — Expos. E ph. 2, 7 (ed. SouTER
353) : Vere abundans g ratia, quae n o n solum p eccata d o n av it, sed etiam cum
C hristo resuscitates in d e x te ra dei in caelestlbus collocavit. ' In b o n ita te super
nos in Christo (Iesu) ’. In exem plo vel corpore Christi. »— Expos. 1 Cor. 15, 13 : « ' Si
autem resurrection m o rtu o ru m n o n est, n eq u e C hristus re su rrex it ’. A lter(utr)um
ex altero p en d et ; a u t u tru m q u e negare a u t u tru m q u e necesse est confiteri, ceterum
rei non fu tu rae exem plum d are non d eb u it. » Voir G. Gr e sh a k e , op. cit., 118 s.
C et auteur, cependant, explique m al le te x te de l'Expos. Eph. 2, 7, en iden tifian t
exemplum ou corpus avec l’Eglise (p. 134 s).
SACRAM EN T U M E T E X E M P LU M 133

Nous la rencontrons, en effet, bien que ce ne soit pas ad verba, dans


le commentaire sur VÉpître aux Romains226.
Comme Augustin, en s’en prenant à l’opinion pélagienne de la mort
naturelle de l’homme, insiste ailleurs sur la convenance de la mort corpo­
relle même après la rémission des péchés, on attendrait du moins une
nuance polémique dans ce qu’il dit dans le De Trinitate sur la corruption
continuelle de l’homme extérieur22728.Mais on ne voit pas que cette expli­
cation de la mort corporelle, qui ne sera totalement surpassée que dans la
résurrection finale, soit diverse de celle qu’Augustin avait déjà donnée
dans le Contra Faustum22s.

B. Une réinterprétation postérieure dans le sens anti-pêlagien ?


Une fois établi le fait que l’antithèse du sacrement de l’homme intérieur
et de l’exemple de l’homme extérieur dans le livre 4 du De Trinitate n’a
pas de pointe anti-pélagienne, la question reste toujours ouverte de
savoir, si Augustin lui-même a réinterprété plus tard cette antithèse,
peut-être suivant un durcissement de ses positions théologiques,
provoqué par les nouvelles préoccupations pastorales, ou si, au moins,
ce binôme de sacramentum et exemplum se prête à un usage anti-pélagien.
Ba question d’une réinterprétation de la formule se pose en premier

226. PâUAGE, Expos. Rom. 5, 16 (ed. SouTER 47) : « « Quia non in v e n it A dam
m u ltam iu stitiam quam (suo exemplo) destrueret, C hristus au tem g ra tia su a m ul-
to ru m peccata dissolvit, e t A dam solam form ant fecit delicti, C hristus vero (et)
gratis p eccata rem isit e t iu stitia e d éd it exem plum ». De même, Expos. 1 Cor. 15, 57
(ed. SouTER 226) : « V ictoriam illius p eccati in quo lex p e r cam em n o stra v o lu n ta te
fu erat infirm ata, quam C hristus cruce e t exem plo d e stru x it. » Expos. Gai. 4, 19
(ed. SouTER 327) : « In illo vere C hristus fo rm atu r, qui v irtu te m fidei eius intellegit,
e t in quo omnis conversatio eius ex p rim itu r atq u e depingitur. » Voir en outre,
Expos. Col. 2, 15 (ed. SouTER 461), q u i parle de l 'exemplum vincendi d u C hrist,
ainsi que Expos. Gai. 4, 3 (ed. SOUTER, 324), qui exige des prêtres desquels on reço it
les sacrem ents qu’ils donnent aussi l ’exem ple (forma). Il est clair q u ’une év a lu a tio n
exacte de ces ressem blances de Pélage et d ’A ugustin d em an d erait une étu d e a p p ro ­
fondie des rap p o rts en tre les deux, signalés a v a n t to u t p a r A. SouTER, P elagius’s
Expositions of thirteen Epistles of St. Paul, I (Cambridge, 1922), 4.35-41.185-187.
227. Voir A ug u st in , ep. 157, 3. 19 (B A u g 21, 72) (a. 414) : la signification de la
m o rt après l ’avènem ent d u C hrist : « re lin q u atu r in térim ad ex ercitationem fidei
e t agonem praesentis luctam inis, in quo e t m a rty res certav eru n t, ab su m a tu r vero
e t ip sa in renovatione corporis, q u am resurrectio pollicetur. » D e même, N at. grat.
23, 25 s (B A u g 21, 291) : après avoir d it q u ’il a u ra it d éjà exposé dans ses livres
à M arcellinus (à savoir Peccat. merit. remis. 2,30, 49-34, 56) « la raison p o u r laquelle,
une fois la responsabilité dissipée p a r la grâce (soluto per gratiam peccati reatu),
la m o rt corporelle subsiste, bien q u ’elle so it venue du péché », A ugustin explique le
sens de la m o rt du C hrist qui é ta it sans péché. D ans ces tex tes ap p a ra ît donc claire­
m ent que la question de la m o rt « naturelle » co n stitu ait dès le d éb u t de la controverse
un su jet de polémique.
228. A com parer A u g u st in , T rin . 4, 3, 5 (B A u g 15, 348) avec C. F austum , 24, 2
(C SE L 25, 723) cité n. 32. N otons aussi que le term e te ch n iq u e solutus per gratiam
reatus ne se trouve pas dans le te x te d u De T rinitate en question.
134 BASILE STUDER

lieu au sujet des textes du De Civitate Dei229. Du point de vue de la


chronologie des livres en question on n’aurait naturellement pas de
difficulté à admettre une relecture en sens anti-pélagien230. Mais les
deux passages eux-mêmes ne nous fournissent pas d’indice d’une polé­
mique. Du reste, Plagnieux, tout en relevant les influences de la lutte
pélagienne sur certains ouvrages qui ne s’intéressent pas directement à
cette polémique en excepte le De Civitate Dei231.
Mais alors, peut-on dire au moins que l’antithèse de sacramentum
et exemplum était ouverte à une relecture anti-pélagienne ? Il est sûr
que, presque dès le début de la controverse, Augustin oppose sa doctrine
sur la nécessité de la grâce intérieure pour chaque acte salutaire à une
doctrine qui selon lui réduit la grâce du Christ à l’enseignement et à
l’exemple de Jésus. Cela, comme nous l’avons déjà vu, apparaît claire­
ment dans les textes qui reprennent dans un sens polémique l’anti­
thèse de adiutorium et exemplum232. Il y a cependant bien d’autres textes
dans lesquels Augustin reproche à Pélage ou à ses disciples d’avoir
exalté l’exemplarité du Christ aux dépens du secours de la grâce.
Ainsi se demande-t-il, dans le De natura et gratia (a. 421), en hésitant
un peu, si Pélage ne considérerait le nom du Christ comme nécessaire
pour le salut (voir Act 4, 12) qu’en vue d’un enseignement moral, mais
non du point de vue de l’aide de la grâce pour une bonne vie233. De même,
dans un sermon qui date de 416, Augustin, en se référant à Philippiens

229. Voir A ugustin , Civ. Dei, 10, 32 (B A u g 34, 554) cité n. 28, et Civ. Dei, 18, 49
(B A u g 36, 662) cité n. 29.
230. D ’après l ’in tro d u ctio n de G. B a r d y dans la B A u g 33, 22-35, Ie livre 10
a été achevé en 417, ta n d is que le livre 18 rem o n te à 425.
231. J. P uagnibux, Influences... : A u g . M ag. I I , 817 s.
232. Voir les te x tes cités d an s les n. 210 ss.
233. Augustin , N at. grat. 40, 47 (B A u g 21, 332) (a. 412) : « Sed p u ta t fortasse
ideo necessarium esse C hristi nom en (Act 4, 12), u t p er eius evangelium discam us
quem adm odum vivere debeam us, non etiam u t eius adiuvem ur g ratia, quo bene
vivam us. » D ans la suite, polém ique contre la doctrine su r le libre a rb itre et su r
la loi naturelle qu i ré d u ira it à n é a n t la croix d u C hrist (1 Cor 1 , 1 7 : ’ n o n in sapien-
tia verbi, u t non ev acu etu r cru x C hristi ’). Voir en outre Peccat. merit, remis. 1, 15, 19
(C SE L 60, 19) (a. 412) : « porro si p ro p terea C hristus unus est in quo om nes iustifi-
centur, quia non sola eius im itatio iustos facit, sed per sp iritu m regenerans gratia... »
E p. 137, 3, 21 (B A u g 21, 78) (a. 414) : « Sed posuit Adam , co n tra quem non posuit
nisi C hristum , quia sicu t ille hom o delicto suo v itia v it p o steritatem suam , sic iste
deus hom o iu stitia su a sa lv a v it h e re d ita te m suam , ille traiciendo carnis inm unditiam ,
quod non p o te ra t im pius diabolus, ille donando sp iritu s gratiam , quod n o n p o te rat
A bel iu stu s (scil. ad quem iu sti om nes p ro p te r im itatio n em iu stita e pertinerent). »
Perf. iust. 20, 43 (B A u g 21, 214) (a. 414) : « et hoc nobiscum agit ' g ra tia D ei per
Iesum C hristum D om inum n o stru m ’ (Rom 7, 25) non solum praeceptis, sacram entis,
exem plis, sed etiam sp iritu sancto, per q uem la te n te r ' d iffunditur caritas in cordibus
nostris ’ (Rom 5, 5). V oir à propos de latenter e t de la citatio n de Rom 5, 5,
G. Greshake, Gnade als konkrete Freiheit, 218, qui souligne que, depuis le De
moribus Ecclesiae catholicae, Rom 5, 5 e st u n leitm otif de la pensée augustinienne,
en s'a p p u y a n t sur A.-M. L a B onnardiêre , Le verset paulinien Rom 5, 5 dans l'œuvre
de saint A ugustin : A u g . M ag. I I (Paris, 1954), 657-665.
SACRAM EN TU M E T E X E M P L U M 135
3, 10, souligne que Paul, dans ce passage, parle de la virtus resurrectionis
Christi. Da résurrection du Seigneur ne serait donc pas seulement un
précédent ni un simple motif d’espoir, mais la base de notre justification
qui provient de Dieu234. Deux ans plus tard, dans le De gratia Christi
Augustin déclare très nettement ce qui le sépare de Pelage : « Non in
virtutis auxilio, sed imitationis exemplo »235. Non moins claire est une
déclaration sur la signification de la croix du Christ que nous trouvons
dans le 98e Tractatus in Ioannem, prononcé probablement après 420236.
Un se référant à la première lettre aux Corinthiens, Augustin y affirme que
l’homme charnel ne comprend pas les choses de l’Esprit de Dieu (1 Cor
2, 14), ce que la croix du Christ confère comme grâce aux croyants. Il
est d’avis que dans la croix ne nous aurait été donné qu’un exemple
pour la lutte en faveur de la vérité jusqu’à la mort. Et pourtant de par
Dieu le crucifié est devenu pour nous sagesse, justice, sanctification et
rédemption (x Cor 1, 30s)237. La même opposition se retrouve encore
dans des écrits postérieurs, comme dans le Contra Iulianum238, ou dans
1'Opus imperfectum contra Iulianum239.
Cette polémique contre une grâce du Christ qui serait seulement
extérieure, se comprend aisément, même si on la considère peut-être
comme unilatérale240. D’une part, il ne fait pas de doute que Pélage
a mis en relief l’exemplarité du Christ, en invitant sous des aspects
divers à l’imitation du Christ241 et en insistant sur le fait que l’enseigne­
ment du Christ aura été efficace précisément grâce à l’exemple donné

234. Au g u st in , sermo 169, 10, 12 (M L 38, 922) (a. 416) ; voir n. 34.
235. A ug ustin , Grat. Christi, 1, 39, 43 (C S E L 42, 157) (a. 418). V oir aussi les
deux passages d u m êm e écrit cités dan s la n. 212.
236. Q uant à la chronologie de ce Tractatus, voir A .-H . L a B o n n a rd iè RE,
Recherches de chronologie augustinienne, 65-87.
237. A ugustin , Tract. Io. 98, 3 (CChL 36, 578) : « ... non percip it (homo carnalis)
quae su n t Spiritus D ei (x Cor 2, 14), id est, quid gratiae credentibus crux co n férât ;
e t p u te t hoc ilia cruce actum esse ta n tu m m o d o , u t nobis usq u e ad m o rtem pro
v eritate certan tib u s im itan d u m p ra e b e re tu r exem plum » (suit une parap h rase
de r Cor 1, 30 s : le C hrist qu i s ’est fa it p o u r nous sagesse, justice, sanctification et
rédem ption).
238. A u g u st in , C. Iu lia n u m , 5, 15, 58 (M L 44, 815 s) (a. 421) : « N on est m irum
quod soluni exem plum ponis in Christo, qu i praesidium g ratiae quo plenus est
oppugnas. »
239. A u g ust in , Op. im pf. c. lu i. 2, 108 (M L 45, 1187) (a. 429/30) : « Q uare ergo
dictum est : ‘ Iudicium ex uno in condem nationem , g ratia a u tem ex m ultis delictis
in iustificationem nisi q u ia hoc loco non est opposita v o lu n ta ti voluntas, a u t im i­
tation! im itatio, sed génération! regeneratio ? ». 2, 146 (M L 45, 1202). 2, 222 (M L
45, 1239) position de Julien . A ce su jet, R. L orenz , Gnade u n d E rkenntnis bei
A u g u stin : Z K G 75 (1964) 54 : la grâce com me grâce intérieure, c’est-à-dire, « ge­
schenkte, n ich t bloss zeigende G nade ».
240. Voir la critique de la position augustinienne chez G. Gr e sh a k e , Gnade als
konkrete Freiheit, 119-123. 219-223. L ’a u te u r m e sem ble cep en d an t aller tro p loin
dans sa critique. V oir m on com pte re n d u dan s F Z P h T h 21 (1974) 459-467.
241. Voir G. G r e s h a k e , op. cit,, 124 s ; l’im itatio n d u Christ, avec les te x te s cités.
136 BASILE ST UDER

par le Christ lui-même242. D’autre part, il est également vrai que la doc­
trine de Pelage sur la rédemption est plutôt rudimentaire, se réduisant
pour la plus grande partie à des formules traditionnelles peu approfondies
ou à des affirmations imposées par les textes bibliques à commenter243.
Toutefois, c’est une autre question de savoir si cette alternative, peut-
être exagérée, mais pourtant compréhensible : auxilium gratiae ou seule­
ment imüatio Christi, a été exprimée aussi par l’antithèse de sacramentum
et exemplum. On ne l’excluera pas d’emblée. De fait, vu la doctrine augus-
tinienne sur la grâce et en particulier les implications de l’usage qu’Augus­
tin a fait du terme de sacramentum, on admettrait même qu’une double
ligne ait pu conduire à une relecture anti-pélagienne de la formule de
sacramentum et exemplum. D’une part, si l’on envisageait l’origine plutôt
que les dons eux-mêmes, ne conviendrait-il pas de caractériser cette
source, divine et salutaire, par le terme de sacramentum qui sert ailleurs
à indiquer une sphère sacrée ou des moyens de salut244 ? D’autre part,
si on considère la croix comme origine des sacrements245 ou comme
source de la grâce divine246, ne convient-il pas de la désigner elle-même

242. Voir G. GrESHake , op. cit., 116 : la grâce com m e exem ple. A noter, en
particulier, PâEAGB, L ib . arb. frag. 3 (M L S 1, 1543) cité p a r GrESHake , 112100,
e t ep. ad Demetriadem, 8 (M L 30, 230) cité p a r GRESHAKE, 114.
243. Voir G. GrESHake , op. cit., 126 : « D as stellvertretende Sühneleiden Christi,
die V ersöhnung am K reuz, die opfernde H ingabe fü r uns, ja ü b erh au p t die H eilsbe­
d eutung des Todes C hristi — all das w ird bei Pelagius zw ar ö fte r erw ähnt, jedoch
ste ts n u r kurz, gelegentlich u n d form elhaft. » L ’au teu r illustre cette affirm ation
générale p a r les te x tes les plus significatifs.
244. Il ne fa it pas de d o u te que chez A ugustin sacramentum désigne so u v en t une
action ou u ne chose consécratrice et com m e telle un m oyen p o u r com m uniquer
la grâce ou le salut. Voir, p.e., E n. Ps. 73,2 (CChL 39, 1006) où A ugustin distingue les
sacrem ents de TAT e t d u N T com me sacramenta quae prom iserunt salvatorem e t
sacramenta quae dant salutem. V oir à ce su jet, H.-M. EE r e T, Sacramentum-res... :
R vS P h T h 29 {1940), 231-233 e t C. COUTURIER, « Sacramentum » et « m ysterium »
dans l ’œuvre de saint A u g u stin : Études A ugustiniennes, 173-188 : sacrem ent-rite.
I l fa u t cep en d an t concéder que l’idée de la com m unication de la grâce est moins
im p o rtan te que l ’idée d u sacrem ent-signe dans l’époque anti-m anichéenne. Voir
C. MayER, D ie Zeichen..., I I , 400. A n o te r p o u rta n t C. F austum 19, 16 (C SE L
25 /i , 512) cité p a r Mayer , 395, ainsi que les tex tes qui p rése n te n t les sacrem ents
comme medicina (Mayer , 400221).
245. Voir Augustin , sermo 218, 4 (M L 38, 1087) : « Quod la tu s lancea percussum
iu te rra sanguinem e t aq u am m a n av it, p rocul dubio sacram en ta sn n t quibus form a-
tu r Ecclesia. » E n ou tre C. M a xim in u m , 2, 3 (M L 42, 794 s) : explication de 1 Jean,
5,8 v ; C. Faustum , 12, 11 (C SE L 25 / i , 340) : sacrem ents au sens de m ystère biblique
révélés p a r l a croix ; C. F austum , 12, 8 (C SE L 25/1, 336) : « ... fit Christo m orienti
ecclesia de saeram ento sanguinis qu i de la te re m ortu i profluxit. »
246. V oir A ugustin , Tract. Io. 98, 3 (CChL 36, 578) cité n. 237. Voir en outre.
Tract. Io. 98, 2 (CChL 36, 577 ): « Cum enim C hristus p ro p terea sit crucifixus, u t
in rem issionem peccatorum sanguinem funderet, q u a eius u n ig en iti passione divina
g ratia com m endatur, u t nem o in hom m e glorietur... » E n . Ps. 77, 13 (CChL 39,
1078) : « Ad quem v elu t virga lignum passionis accessit, u t em an aret credentibus
g ratia » (explication de Jean 7, 37 ss). Enchiridion, 14, 52 (B A u g 9, 194) cité n. 58 :
la m o rt d u C hrist comme sim ilitudo de la rémission des péchés. E p. 140, 26, 64
(C SE L 44, 211 s) : les q u a tre dim ensions de la croix.
SA C R A M E N T U M E T EX E M P L U M I 37

comme sacrement ? Et tout cela ne se ferait-il pas encore plus aisément,


si l’on répartissait avec Augustin, selon une optique diphysite, la grâce
et l’exemple entre le Christ-Dieu et le Christ-homme247 ?
En tout cas Augustin lui-même ne paraît pas avoir fait ce passage
de termes comme adiutorium, cmxilium gratiae, donum à celui de sacra-
mentum. Par contre, Déon le Grand, comme nous l’avons vu au début,
parlant du double remède de Dieu tout-puissant, voit dans le sacmmentum
l’origine des dons divins, la justification, dont Dieu est l’auteur, et dans
Vexemplum l’exigence des choses humaines, la dévotion que l’homme
doit à Dieu248249.Il est vrai que dans ce texte la polémique anti-pélagienne
n’apparaît guère. Pourtant elle a laissé son empreinte dans le contexte,
comme nous le voyons par exemple dans le rappel de la superbia et de la
desidia2i9. En suivant la seconde ligne, cependant, Déon ne nous permet

247. Voir à ce su jet A u g u stin , Cat. rud. 4, 8 (B A u g 11, 36) : « ... e t divinae
in nos dilectionis indicium est e t hu m an ae a p u d nos h u m ilitatis exem plum , u t
m agnus tu m o r noster m aiore co n traria m edicina san aretu r. » Tract. Io. 19, 15
(CChL 36, 198) : « A nim as ergo suscitas Deus, p e r C hristum F ilium D ei : corpora
suscitas Deus, per eundem C hristum filium hom inis » (avec to u t le contexte). Il
est d ’ailleurs à reten ir que B actance av ait d éjà présenté en form e a n tith é tiq u e
le « Cur D eus hom o ? » B n re p ren an t des idées de Cicéron su r la religion e t la justice,
cet auteur, en effet, a m is en évidence que le Christ, p o u r être le v rai d o cteu r de la
religion, devait être D ieu, m ais que, sans être hom m e, il n ’a u ra it p as p u confirm er
son enseignem ent céleste p a r l ’exem ple de la justice ju sq u ’à la m ort. V oir B actance ,
D ivin. In stit. 4, 24-25 (C S E L 19, 371-377). Certes, chez B actance nous ne trouvons
pas encore l ’antithèse de a uxilium gratiae e t exemplum. Mais on ne p e u t ne pas voir
que le prem ier élém ent de son an tith èse concerne les choses divines à croire, s’ap ­
proche donc de ce q u ’on reçoit dans le sacramentum fidei. Ba doctrine de B actance
sur le sens de l’in carn atio n est d ’a u ta n t plus in téressan te po u r nous que Pélage
s’est référé à elle, e t q u ’A ugustin, ensuite, s’est v u obligé à critiq u er l’in te rp ré ta ­
tio n que Pélage av a it donnée à l ’explication de l’in c arn atio n p a r B actance. Voir
N at. grat. 6 r, 71 (B A u g 21, 382 ss, avec la cita tio n de Bactance , D ivin. In stit.
4, 24 (C SE L 19, 373) cité p a r Pélage e t repris p a r A ugustin. C’est d u reste précisém ent
l’arrière-plan cicéronien de B actance qui explique en grande p a rtie la position
de Pélage. Ce fa it fond am en tal a été tro p peu considéré p a r G reshake. Voir Gnade
als konkrete Freiheit, 117, où l’a u te u r se réfère à PÉUAGB, Expos. 1 Thés. 1, 5 (ed.
SouTER 418) : « N o tan d u m quod ilia efficax possit esse doctrina, quae iu stitiae
com m endatur exem plo », sans m entionner n i B actance n i Cicéron.
248. BÉON, Tract. 67, 5 (CChL 138 A, 411). P o u r saisir bien l ’o rien tatio n d ip h y site
de ce texte, il est d ’ailleurs utile de n o te r que Béon réserve l ’antithèse de sacramentum
et exemplum au Christ, ta n d is q u ’à propos des m a rty rs ou des évêques il parle
aussi de praesidium et exemplum. Voir Tract. 85, 4 (CChL 138A, 537) : « ... in sanctis
suis in quibus nobis e t praesidium co n stitu it et exem plum », e t ep. 41 (M L 54, 815 C) :
« ... an tistes cuius plurim i e t ad iu v e n tu r praesidio et in c ite n tu r exem plo. »
249. Voir BÉON, Tract. 67, 6 (CChL 138 A, 411) ; « P e r hanc ergo... salu tis nostrae
ineffabilem reparationem , nec superbiae, nec desidiae relin q u itu r locus... » A com pa­
rer avec A u g ust in , T rin . 4, 1, 2 (B A u g 15, 340) : « P ersuadendum ergo e ra t homini,
q u an tu m nos dilexerit D eus e t quales dilexerit ; q u an tu m ne desperarem us ; quales
ne superbirem us » (avec to u t le contexte). Voir en ou tre Béo n , Tract. 35, 3 (CChL
138, 192) : « ... ilia nobis cu rren d a est v ia quam ipse D om inus se esse te sta tu s est,
qui nobis nullis operum m eritis suffragantibus, et sacram ento consuluit ex exem plo...
(avec le contexte dans lequel Béon, selon R. D oute : SChr 22 bis, 260 s, rep ren d des
thèm es de la doctrine augustinienne su r la grâce).
138 BASILE STUDER

plus aucun doute sur le fait qu’il entend exprimer par l’antithèse de
sacramentum et exemplum la doctrine catholique sur la grâce. De fait, au
lieu de présenter la croix comme source de la grâce pour ceux qui croient
et comme exemple pour ceux qui luttent, comme Augustin le fait dans le
98e Tractatus in Ioannem, Déon souligne avec insistance que la croix
n’est pas seulement exemple, mais aussi sacrement250.
Combien il est juste de voir dans cette manière de Déon de reprendre le
thème de sacramentum et exemplum une prise de position plus ou moins
explicite contre la doctrine pélagienne sur la grâce, nous en trouvons
confirmation aussi dans quelques témoignages antérieurs de Jean
Cassien et de Prosper d’Aquitaine. De premier, en effet, écrit dans le
De Incarnatione que l’hérésie pélagienne aurait présenté le Christ plutôt
comme eruditor que comme redemptor, parce qu’il n’aurait pas donné aux
hommes la reiemptionem vitae, mais l'exemplum vivendi251253. D’autre
à son tour, suivant Augustin, affirme dans son explication du Psaume 115
que le Christ en nous donnant un exemple de souffrance nous a conféré
aussi le don, et qu’en sauvant la faiblesse elle-même des siens il a donné
aussi le prix pour rendre possible leur imitation262. Ailleurs, Prosper
explicite même la pensée de son maître par la formule de sacramentum
et exemplum, en parlant des martyrs dans lesquels « virtus capitis et
sacramento eminet et exemplo »263. Toutefois le thème n’y est ni approfondi
ni dirigé contre le pélagianisme254.
Pour conclure, même si le résultat de cette recherche sur une relecture
anti-pélagienne de l’antithèse de sacramentum et exemplum s’est avéré

250. L é o n , Tract. 72, 1 (CChL 138A, 441 s) : « Crux enim Christi, quae salvandis
est im pensa m ortalibus, e t sacram en tu m est et exem plum : sacram entum , quo
virtus im p letu r divina, exem plum , quo devotio in c ita tu r h u m a n a : quoniam cap-
tiv itatis iugo eru tis etiam hoc p ra e s ta t redem ptio, u t earn sequi possit im itatio. »
A com parer avec A u g u st in , Tract. 93, 3 (CChL 36, 578) cité n. 237.
251. JEAN Ca ssie n , Incarn. 6, 14 {M L 50, 171 B) : « ... Pelagianae im p ietatis
scelus quae solitarium hom inem de virgine n atu m asserens, eru d ito rem eum dix it
hum ani generis, m agis q uam redem ptorem fuisse ; quia non redem ptionem vitae
hom inibus, sed vivendi d ederit exem plum . »
Voir toutefois J u w e n d ’E ceanum , Sym bolum (ed. H ahn 294) : « u t universum
m undum a peccati et exem plo revocaret e t patien d o redim eret. » Cité p a r Au g ustin ,
Op. im pf. 2, 222 (M L 45, 1239).
252. P r o spe r d ’A q u it a in e , Expos. Ps. 115, 13 (M L 51, 331 C) : « e t dans exem ­
plum patiendi, c o n tu lit donum , redim ens ipsam infirm itatem suorum sanguine
suo, et dans p retiu m im itatio n is ipsorum , u t fieret. » A com parer avec Augustin ,
E n. Ps. 1x5, 5 (CChL 40, 1655). Voir de m êm e LÉON, Tract. 63, 1 (CChL 138 A,
382) : « ... dom inicae passionis... q u a om nes nos e t redem it e t d ocuit : u t u nde d atu m
est pretium , inde iu s titia sum eretur. »
253. P rosper d ’A quitaine , Expos. Ps. 132, 2 (M L 51, 382 A) : « in quibus
(martyribus et apostolis) virtus capitis et sacramento eminet et exemplo. » A compa­
rer avec A ugustin , E n. Ps. 132, 7 (CChL 40, 1932), où il est question d ’exemplum,
mais non de sacramentum.
254. Voir encore P rosper d ’A quitaine , Resp. ad capita vincent, i (M L 50, 178 s) :
« ... sed ita, u t quod p e r unicum exem plum gestum est pro universis, p er singulare
sacram entum celeb raretu r in singulis. »
SACRAM EN TU M E T E X E M P L E M 139

plutôt négatif, nous aurons néanmoins mieux saisi la portée de celle-ci.


On dira peut-être même que ce résultat a précisément confirmé le carac­
tère plutôt exégétique de ce binôme, moins ouvert à un usage purement
théologique.

CONCLUSION

Si, à la fin de notre recherche, nous voulons résumer ses résultats, il


convient de retourner d’abord à notre point de départ, à la question
de savoir quelle a été l’origine de l’antithèse léonienne de sacramentum et
exemplum. A ce propos nous n’hésiterons pas à affirmer que notre étude
a largement confirmé la dépendance de Déon à l’égard d’Augustin.
De fait, comme Augustin, Déon utilise lui aussi l’antithèse, quand il
parle de la passion et de la résurrection du Christ. De même il se place
lui aussi dans une perspective médicale, en présentant le sacramentum
et exemplum comme duplex remedium du médecin tout-puissant qui est
descendu du ciel. Cela veut dire que, chez lui aussi, le sacramentum
se réfère à la justice divine, communiquée en particulier dans le baptême,
tandis que l’exemplum concerne tout spécialement Vhumilitas et la
devotio du chrétien255.
D’autre part, notre exposé n’a pas moins confirmé combien il peut être
intéressant d’interpréter ainsi à partir de son influence, la théologie
augustinienne qui est certainement la source principale de la prédication
léonienne sur le sacrement et l’exemple du Christ, En effet, la manière
qu’a Déon de recourir à sacramentum et exemplum dans la présentation
des mystères de Jésus-Christ nous a bien éclairé sur les procédés littéraires
et exégétiques de son maître. En même temps sa façon habituelle de
réduire les positions théologiques complexes d’Augustin à une ligne
simple, à savoir concrètement au Christ, source de toute grâce et exemple
tout singulier de vie, nous a conduit à discerner exactement dans quelle
mesure Augustin a développé dans la controverse pélagienne les principes
fondamentaux de sa sotériologie. Ces deux aspects, cependant, sont
encore à préciser.
Commençons par l’aspect méthodologique. A cet égard il n’est certaine­
ment pas trop difficile de s’apercevoir que la manière dont Augustin
recourt au binôme de sacramentum et exemplum est orientée par un
contexte foncièrement exégétique. Mais la façon dont Déon utilise le
même binôme a attiré notre attention sur l’exégèse des faits historiques,

255. V oir en prem ier lieu L é o n , Tract. 67, 5 (CChL 138 A, 411) cité an d ébut.
E n outre, Tract. 63, 4 (CChL 138 A, 384 s) cité n. 4, o ù le sacram entum seréfère
à la régén ératio n p a r le bap têm e. Tract. 72, x (CChL 138 A, 441 s) cité n. 250, où
il est question de la croix com m e source de la virtus d iv in a e t com me modèle de la
devotio. Tract. 25, 6 (CChL 138, 123 s) cité n. 4, où so n t mis en parallèle avec in
vicramento : remedia e t mysteria, com m e base de la vie chrétienne, et avec in exemplo :
dssciplina e t mores.
140 BASILE STUDER

exégèse qui se rattache tout particulièrement aux méthodes herméneu­


tiques de la rhétorique latine. De fait, d’après cette tradition scolaire,
il s’agit de rendre présent à la mémoire les faits passés et de les interpré­
ter ensuite selon les personnages concernés, leurs causes et leurs raisons,
ainsi que selon leur actualité pour nous. Or toute cette exégèse de faits
nous aurait échappée dans la complexité de l’herméneutique augusti-
nienne. De plus, une fois placé dans les perspectives de ces traditions
rhétoriques indiquées par les sermons léoniens, nous avons plus aisément
saisi que les deux termes de sacramentum et A'exemplum utilisés dans
l’exégèse des faits du Christ ne sont au fond rien d’autre que des figures
rhétoriques, adaptées, bien sûr, au contexte chrétien. Ils ne servent,
en effet, qu’à exprimer combien ces faits-là s’insèrent dans le plan salvi-
fique de Dieu (ratio sacramenti), qui est à contempler avec les yeux de la
foi, et combien ils peuvent transformer notre vie (imitatio exempli).
Ces considérations ne permettraient sans doute jamais de négliger la
connexion de l’exégèse augustinienne ni avec la typologie de l’exégèse
la plus ancienne des chrétiens ni avec les spéculations plutôt philoso­
phiques de l’exégèse alexandrine. Mais elles devraient avoir démontré
combien il est dangereux de les négliger, quand il s’agit de saisir exacte­
ment la pensée théologique d’Augustin et même de ses adversaires péla-
giens qui suivaient plus ou moins les mêmes méthodes exégétiques256.
Quant à la compréhension du contenu théologique de l’antithèse
de sacramentum et exemplum, Déon nous a été également un guide précieux.
Certes, l’hypothèse d’une signification anti-pélagienne de cette formule
ne s’est pas vérifiée. Une telle signification devait être plutôt exclue
pour le quatrième livre du De Trinitate. Mais même dans les écrits propre­
ment anti-pélagiens, dans lesquels Augustin montre une certaine tendance
à formuler les divergences entre lui et ses adversaires par l’alternative
« non in virtutis auxilio, sed imitationis exemplo », nous ne rencontrons
jamais un tel usage257. De binôme de sacramentum et exemplum ne s’y
retrouve même pas.
Toutefois, outre le fait qu’un résultat négatif mérite aussi d’être signalé,
la recherche d’une éventuelle signification anti-pélagienne de sacramentum
et exemplum, telle qu’elle avait été inspirée par les sermons de Déon,
s’est avérée très utile, en tant qu’elle nous a servi à mettre en évidence
deux affirmations fondamentales de la sotériologie augustinienne.

256. A insi G. G r BSHAKE, Gnade als konkrete Freiheit, n ’a y a n t pas pris en considé­
ratio n les m éthodes exégétiques la tin e s donne une explication insuffisante de
Yexemplum chez A ugustin. Voir mon com pte ren d u dans F Z P h T lt 2x (1974), 465 ss.
De m êm e son explication de memoria chez Pélage (p. 123) est loin d 'ê tre juste
p uisqu’il ignore q u ’il s ’ag it d ’u n topos rhétorique. L a même critique p e u t être
adressée à C. Ma y er , D ie Zeichen... I et II, Certes, cet a u te u r e n tre dans la problé­
m atiq u e des rap p o rts de l ’exégèse augustinienne e t de la rh éto riq u e latine. Mais il
ne v a pas ju sq u ’au b o u t. C’est précisém ent la raison, po u r laquelle il ne regarde pas
de près l ’usage de Y exemplum.
257. A u g ust in , Grat. Christi, I, 39, 43 (C SEL, 42, 157).
SACRAM EN TU M E T EXEM P L U M 141

D’une part, en effet, nous avons vu que celle-ci est bipolaire, qu’elle
comprend le renouveau de l’homme intérieur, fondé sur le baptême
et vécu par une vie de foi et de charité, ainsi que la résurrection du corps
à espérer pour la fin du monde. D’autre part, nous avons mieux saisi
que ce passage de la mort à la vie a été signifié et démontré par la Pâque
du Seigneur. C’est d’ailleurs cette connexion entre la Pâque du chrétien
et la Pâque du Christ, exprimée précisément par sacramentum et exemplum,
qui nous a fait mieux connaître la signification qu’Augustin attribue à la
fête de Pâques, célébrée in sacramentoiæ, ainsi que les ressemblances qui
existent entre l’exégèse de la Bible et l’interprétation des fêtes litur-
giques258259.
D’approfondissement de ces deux principes de base nous rendra enfin
service, quand il s’agira d’évaluer la portée dogmatique de la sotériologie
d’Augustin. De fait, on discutera peut-être les raisons que celui-ci avance
en faveur du baptême des enfants, sa présentation du péché originel
transmis par génération ou sa manière de parler de la nécessité d’une
grâce efficace pour chaque acte salutaire. Mais la critique de ces positions
théologiques ne sera jamais telle qu’elle mette en question le fait que
le retour de l’homme tout entier à Dieu a été non seulement préfiguré,
mais constitué dans la Pâque du Christ.
Du reste nous avons aussi vu que la sotériologie de Pélage, à qui
Augustin a reproché de mettre en doute la grâce du Christ pour chaque
acte salutaire, n’est pas tellement loin de ce que nous considérons comme
les bases de la sotériologie augustinienne : le salut de l’homme tout
entier, fondé sur la mort et la résurrection du Christ, unique médiateur
entre Dieu et les hommes, ou la justification de l’homme par le Christ,
qui n’était pas seulement le modèle de la vie juste, mais l’unique source
de la justice de Dieu.
Basile SîUDER

258. C ette connexion e n tre la P âque des chrétiens et la P âq u e d u C hrist est


fondam entale pour une ju ste in te rp ré ta tio n de la lettre à J anuarius (ep. 55 : C SE L
43/2, 169-213. Ce fa it q u ’on célèbre Pâques non seulem ent in memoria, m ais aussi
in sacramento est, en effet, lié à l’in itiatio n chrétienne qui ne se fa it pas à Noël,
m ais seulem ent à Pâques. Cela n ’a été v u n i p a r J. Gaillard, Noël, memoria ou
mystère ? : L a M aison-D ieu, n. 59 (1959), n i p a r d ’autres, p a r contre très bien par
S. POQTJE, A u g u stin d ’H ippone, Sermons pour la Pâque : SChr 116, 13-16.
259. C ette problém atiq u e des ressem blances en tre l ’exégèse de la Bible e t l ’in te r­
p ré ta tio n des fêtes liturgiques m é rite ra it d 'ê tre approfondie p a r u n e recherche
spéciale. I l fa u d ra it m ontrer, com m ent dans les deux cas il s ’agit d ’une actualisation
d ’événem ents salutaires po u r nous.