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CONTRIBUTION ▼ À LA RÉFLEXION

“Logique bureaucratique”
et “logique professionnelle”
Contribution à la réflexion sur les
conditions d’exercice du métier.
Marie Noëlle SERENO

« La métis est bien une forme d’intelligence et tique » qui s’appuie sur une réglementation assez
de pensée, un mode du connaître ; elle implique stricte (exemple du CSE qui se prononce sur la
un ensemble complexe mais très cohérent d’atti- couleur des jaquettes des livrets scolaires pour
tudes mentales, de comportements intellectuels le baccalauréat – cf. article de Ph. Tournier) avec
qui combinent le flair, la sagacité, la prévision, la les cahiers des charges et les horaires d’ensei-
souplesse d’esprit, la feinte, la débrouillardise, l’at- gnement définis comme n’importe quel poste de
tention vigilante, le sens de l’opportunité, des habi- travail dans l’industrie de sorte à pouvoir être
letés diverses, une expérience longuement acquise ; occupé par des personnes interchangeables.
elle s’applique à des réalités fugaces, mouvantes, Une autre approche existe chez les cadres
déconcertantes, ambiguës, qui ne se prêtent ni à d’un certain niveau (médecins dans les hôpitaux,
la mesure précise, ni au calcul exact ni au raison- chercheurs de haut niveau, médias) qui jouissent
nement rigoureux. » d’une marge de manœuvre pour organiser leur
Marcel Detienne et J.-P. Vernant, « Les ruses travail et pour décider en permanence des régu-
de l’intelligence. La métis chez les Grecs », lations nécessaires, c’est ce qu’on peut appe-
Flammarion – 1974 ler la « logique professionnelle ». Elle limite le
travail prescrit non par un respect inconditionnel
La poursuite de la réflexion autour du Protocole de l’autonomie de chacun mais en considérant
d’accord se centre sur le domaine appelé : « les que les bonnes solutions émergent au cours des
conditions d’exercice du métier » comme le souli- opérations de travail quotidiennes, en fonction
gnait déjà J.J. Romero dans son intervention du jeudi de la complexité des situations singulières plu-
16 novembre 2000 lors de la signature du Protocole. tôt que des processus standard.
Il a relié cette question à la place de la lettre de mis- Le principe de l’égalité de traitement des élèves
sion qui permettra aux personnels de direction « de explique le choix de la logique bureaucratique qui
jouer leur rôle dans la déconcentration et dans la a d’ailleurs permis de faire face à la massification
décentralisation ». Mais celles-ci présupposent l’élar- de l’enseignement en augmentant les postes de
gissement de l’autonomie conçue comme un espace travail et les unités.
de liberté incitant chacun à apporter des réponses Dans ce contexte d’une organisation du tra-
adaptées au contexte, à la culture et à l’environne- vail fondée sur des règlements et des standards
ment de chaque établissement. fixes, l’évaluation des acteurs ne peut se fonder
C’est la reconnaissance de l’établissement sco- que sur la manière dont ils obéissent aux règles.
laire comme nœud stratégique des politiques édu- C’est ce qui est apparu lors de la réunion orga-
catives, avancée essentielle du protocole même si nisée par le Recteur de l’Académie de Nice sur
elle n’apparaît parfois qu’en filigrane. la mise en place de la lettre de mission et de
Et pourtant c’est cet aspect même du proto- l’évaluation : « la manière de servir » des chefs
cole et la question de la lettre de mission asso- d’établissement a été considérée comme un cri-
ciée à l’évaluation qui inquiètent les collègues et tère de base de l’évaluation.
entraînent de nombreuses réticences. Or si nous analysons la définition des missions
Une analyse approfondie du contexte des éta- des personnels de direction c’est plutôt un élargis-
blissements scolaires pourrait peut-être contribuer sement de la « logique professionnelle » qui appa-
à mieux comprendre les aspirations des person- raît : le chef d’établissement est censé rechercher
nels de direction et à poursuivre l’action du syndi- et adopter la meilleure solution praticable au regard
cat autour de ces points fondamentaux. de l’expérience accumulée et des savoirs et tech-
nologies disponibles : « conduire une politique péda-
gogique et éducative d’établissement au service de
“Logique bureaucratique” la réussite des élèves en y associant l’ensemble des
membres de la communauté éducative. »
et “logique professionnelle” La mise en œuvre de ces missions ne peut pas
se concevoir dans un système où les acteurs sont
Actuellement le fonctionnement de nos éta- réduits à appliquer un empilement parfois contra-
blissements répond à une « logique bureaucra- dictoire de mesures, de règlements, de dispositifs.

38 DIRECTION N° 87 AVRIL 2001


CONTRIBUTION ▼ À LA RÉFLEXION

Les axes prioritaires - une cohérence non plus assurée par une
chaîne de décisions verticales mais construite
Le rapport
Elle suppose au contraire peut-être plus une
par le fonctionnement de réseaux d’établis-
sement favorisant la coopération et la com-
Blanchet
DÉRÉGLEMENTATION (dans le sens premier de
ce mot) qu’une DÉCENTRALISATION. Elle se tra-
plémentarité plutôt que la concurrence. constate,
duirait par une clarification des finalités, des axes
prioritaires d’orientation et des règlements abso-
En quoi cette nouvelle logique peut-elle per-
mettre d’améliorer les conditions d’exercice du
avec nous, que
lument indispensables pour coordonner les divers
ordres d’enseignement, chaque établissement
métier ?
Le rapport Blanchet constate, avec nous, que
les difficultés
disposant d’une grande latitude de choix quant
aux façons d’atteindre les objectifs éducatifs défi-
les difficultés du métier sont en grande partie liées
à « l’étendue de la réglementation bureaucratique »
du métier sont
nis par la Nation.
La mise en place d’un système d’évaluation
à mettre en œuvre dans des établissements qui
sont tous des organisations complexes, contra-
en grande
et de suivi se justifie alors comme un moyen per-
mettant de contrôler la qualité et la cohérence
dictoires, parfois incohérentes car constitués par
un assemblage de souvenirs, d’engagements, de
partie liées à
des différents établissements. C’est dans ce
cadre que la lettre de mission et l’évaluation des
routines, d’assimilation de politiques scolaires suc-
cessives.
« l’étendue de la
personnels de direction prennent tout leur sens :
vérifier le respect du principe de base : « profils
L’engagement vers une organisation du travail
suffisamment souple et adaptative constitue bien
réglementation
différents, qualité égale » et éviter qu’un fonc-
tionnement à deux vitesses ne s’installe.
une réponse aux aspirations des personnels de
direction en leur donnant la possibilité de résoudre
bureaucratique »
les problèmes avec davantage de créativité et de
Mais une condition essentielle pour que cette responsabilité et de développer des solutions nou-
nouvelle logique fonctionne est le niveau élevé de velles dans la recherche de la qualité. L’engagement
formation scientifique des acteurs. Jusque là les Situés à l’interface du système, bien placés pour
personnels de direction ont souvent acquis leurs apporter des informations et proposer une analyse vers une
compétences pédagogiques « sur le tas ». La for- de la situation ou une stratégie, ils auront toute la
mation commencée par le Ministère à Poitiers peut légitimité pour décider, appuyés par la concertation organisation
être le point de départ de l’acquisition d’une base la plus large, prenant en considération les opinions
scientifique qui aide les personnels de direction des uns et des autres à travers les nouvelles struc- du travail
dans leur travail de recherche des stratégies de tures tels que le conseil pédagogique.
résolution les plus efficaces, de définition de prio- Leurs actions se concrétiseront dans la mise suffisamment
rités et d’anticipation des problèmes. Le rôle du en œuvre de contrats définis par le rapport
syndicat dans ce domaine trouve toute sa place Blanchet (2-4-1) comme « la jonction entre le géné- souple et
lors de ses actions de formation au niveau aca- ral et le particulier, les principes d’actions définies
démique et national. au niveau supérieur et la prise en compte des spé- adaptative
C’est également dans cette nouvelle approche cificités de l’établissement ».
que la définition du rôle des réseaux ou bassins constitue bien
acquièrt un sens plus complet : ils deviennent des C’est alors que les questions relatives aux
lieux d’information et de confrontation entre les « conditions d’exercice du métier » évoluent vers une réponse
différents établissements qui s’engagent alors la recherche d’une formation approfondie et vers
dans une démarche partenariale collective basée la nécessité d’adjoindre aux chefs d’établisse- aux aspirations
sur la résolution de problèmes authentiques et ments le personnel compétent pour les tâches
non sur l’échange des difficultés pour la mise en plus répétitives de gestion. des personnels
œuvre des politiques standard, toujours mal adap- De même, les relations avec la hiérarchie
tées aux spécificités des établissements. prennent une autre dimension : elles se caracté- de direction en
risent par le développement de groupes de tra-
Il ressort de cette analyse quatre grands axes vail comme il est préconisé, aussi, dans le rapport leur donnant la
de revendications qui découlent directement du Blanchet (2-4-2) : « Il serait normal et profitable,
contenu du protocole : dans l’optique d’une gestion modernisée du ser- possibilité
- élargir l’autonomie des établissements dans vice public et sans porter atteinte à l’ordre des
un cadre de droits et d’obligations définis par compétences, que des groupes de travail asso- de résoudre les
l’État : une « déréglementation » créant les ciant des chefs d’établissement aux recteurs et
conditions pour que les personnels de direc- IA. soient constitués autour des principaux pro- problèmes avec
tion élaborent des réponses adaptées en pre- blèmes qui se posent au système éducatif ou
nant en compte les acquis et les besoins dans le ressort des académies comme à propos davantage de
hétérogènes des élèves et en exploitant les du cadrage des politiques et des moyens à
compétences et les ressources locales. mettre en œuvre. La coopération qui permet de créativité et de
- une formation capable de développer les mutualiser les savoirs et les initiatives est plus
compétences requises pour mener à bien féconde que la subordination d’où résulte sou- responsabilité et
cette conception plus cohérente du métier : vent une action trop mécanisée. »
« savoir analyser, synthétiser, formaliser les de développer
éléments d’une politique, d’un projet », Ces groupes existent déjà dans de nombreuses
« savoir valoriser les actions, les réussites et académies. Il est nécessaire qu’ils reflètent davan- des solutions
les résultats d’équipes et d’individus ». tage la représentativité syndicale et qu’ils alimen-
- une évaluation externe destinée à assurer tent la réflexion du SNPDEN sur l’amélioration des nouvelles dans la
une qualité comparable entre les différents conditions d’exercice du métier. La contribution
établissements, davantage d’autonomie des académies pourrait alors trouver sa vraie place recherche de la
impliquant davantage de responsabilités et dans la construction de la politique du syndicat
de transparence, autour d’une démocratie syndicale renouvelée. qualité.
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