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« Celui qui désespère des


archives, l’agenda, le radar littéraire… événements est un lâche,
sur www.revuedesdeuxmondes.fr mais celui qui espère en la
condition humaine est un fou. »
Albert Camus
septembre 2019
septembre 2019
REVUE MENSUELLE FONDÉE EN 1829
Président d’honneur : Marc Ladreit de Lacharrière,
membre de l’Institut

Dossier | L’Algérie et nous


Passion, fascination, crimes,
mensonges...
Gilles Kepel. Les différents scénarios du « printemps algérien » Valérie Toranian
« Accueillons cette lueur présage de bonheur » Sébastien Lapaque
La Casa del Mouradia Ryad Girod

L’ALGÉRIE
Le mystère de Gaulle Éric Roussel
Les intellectuels français sur l’Algérie Pierre Vermeren
Jean-François Kahn. Les médias français et la décennie noire Valérie Toranian
Camus, écrivain algérien ? Robert Kopp

ET NOUS
L’Algérie ou la terre brûlante de Camus Virginie Lupo
L’Algérie de Gide. Tourisme sexuel, naissance à la « vraie vie » Robert Kopp
et anticolonialisme
Économie algérienne : les séquelles d’un gâchis Annick Steta
Par Gilles Kepel, Ryad Girod,
Littérature Jean-François Kahn, Éric Roussel,
L’inadapté Clara Dupont-Monod Sébastien Lapaque, Pierre

L’ALGÉRIE ET NOUS
Planter des tomates en attendant la Pentecôte : un programme Marin de Viry Vermeren, Robert Kopp,
politique
Virginie Lupo, Annick Steta
Sartre meneur de revue entre deux mondes Olivier Cariguel

Études, reportages, réflexions LITTÉRATURE


Ivan Illitch, impitoyable procureur de la modernité Jean-Michel Djian L’inadapté, par
Alexandra David-Néel, une âme en peine. Portrait de
l’orientaliste en femme (presque) ordinaire
Marion Dapsance Clara Dupont-Monod
Gandhi et la Monoamine Oxydase A Kyrill Nikitine
MARIN DE VIRY
Critiques Les nouvelles
typologies politiques
Les revues en revue

Notes de lecture

Albert
CAMUS
L 17841 - 3805 - F: 18,00 € - RD
SEPTEMBRE 2019

DOM : 19.9 € - BEL/LUX : 19 € - CH 27 FS - CAN : 9.99 $ca


D : 19.9 € - ESP/PORT CONT : 19 € - MAR : 210 DH

Le rêve brisé
Sommaire | septembre 2019
Éditorial
4 | L’Algérie et nous
› Valérie Toranian

Dossier | L’Algérie et nous


8 | Gilles Kepel. Les différents scénarios du « printemps algérien »
› Valérie Toranian
19 | « Accueillons cette lueur présage de bonheur »
› Sébastien Lapaque
28 | La Casa del Mouradia
› Ryad Girod
36 | Le mystère de Gaulle
› Éric Roussel
45 | Les intellectuels français sur l’Algérie
› Pierre Vermeren
56 | Jean-François Kahn. Les médias français et la décennie noire.
› Valérie Toranian
67 | Camus, écrivain algérien ?
› Robert Kopp
75 | L’Algérie ou la terre brûlante de Camus
› Virginie Lupo
82 | L’Algérie de Gide. Tourisme sexuel, naissance à la « vraie vie »
et anticolonialisme
› Robert Kopp
92 | Économie algérienne : les séquelles d’un gâchis
› Annick Steta

Littérature
100 | L’inadapté
› Clara Dupont-Monod
107 | Planter des tomates en attendant la Pentecôte :
un programme politique
› Marin de Viry
113 | Sartre meneur de revue entre deux mondes
› Olivier Cariguel

2 SEPTEMBRE 2019
Études, reportages, réflexions
118 | Ivan Illitch, impitoyable procureur de la modernité
› Jean-Michel Djian
125 | Alexandra David-Néel, une âme en peine.
Portrait de l’orientaliste en femme (presque) ordinaire
› Marion Dapsance
132 | Gandhi et la Monoamine Oxydase A
› Kyrill Nikitine

Critiques
138 | Livres – L’abécédaire de Voltaire
› Michel Delon
140 | Livres – Nodier avait une fille
› Stéphane Guégan
143 | Livres – La critique est pleinement littéraire
› Patrick Kéchichian
145 | Livres – Le paradis subjectif de Christiane Rancé
› Robert Redecker
148 | Livres – La réalité biographique d’Ernst Kantorowicz
› Eryck de Rubercy
151 | Cinéma – Corps
› Richard Millet
153 | Expositions – Lee Ufan, un art du retrait
› Bertrand Raison
156 | Disques – Une « cheffe » pour un compositeur maudit
› Jean-Luc Macia

Les revues en revue

Notes de lecture

SEPTEMBRE 2019 3
Éditorial
L’Algérie et nous

E
ntre l’Algérie et la France, toute une histoire. Une histoire
écrite dans le sang. Dans le déni et le mensonge aussi. Une
histoire qui a divisé les intellectuels français. Une histoire
dont un nouveau chapitre est en train de s’écrire depuis
février 2019, avec l’éclosion du printemps algérien. Au regard
de son passé colonisateur ou des liens complexes qui lient les Français
et les Algériens, notre pays est-il le moins bien placé pour appréhender
ce qui se joue en ce moment de l’autre côté de la Méditerranée ?
Vu de France, écrit Sébastien Lapaque, il est généralement impos-
sible de saisir ce qui s’est passé en Algérie depuis la guerre d’indépen-
dance. « Nationalisations, arabisation, militarisation, privatisations,
islamisation : on n’y comprend rien. » Jusqu’à ce printemps algérien,
qui pourtant est « peut-être la seule révolution nationale algérienne qui
ne soit pas une illusion depuis l’été 1962 ». Ryad Girod, auteur algé-
rien de langue française (1), est issu de la « génération d’octobre », du
nom des manifestations d’octobre 1988 qui aboutirent à une nouvelle
constitution, puis à la victoire du Front islamique du salut (FIS) aux
législatives de 1991 et enfin à une guerre civile de dix ans. Il évoque
les débuts du mouvement, la révolte contre le « cinquième mandat »
et les foules entonnant ce chant des stades devenu emblématique de la
révolution, La Casa del Mouradia.

4 SEPTEMBRE 2019
Traumatisée par la décennie noire et sanglante des années quatre-
vingt-dix qui avait livré l’Algérie à la férocité des groupes terroristes
islamistes, la rue algérienne, pour le moment, ne semble pas prête à
laisser la radicalisation religieuse prendre le dessus. Alors que parado-
xalement la société n’a jamais été aussi islamisée qu’aujourd’hui.
Gilles Kepel rappelle qu’Abdelaziz Bouteflika, revenu de son exil
pour assurer la pacification de la société après la décennie noire, avait
mis en œuvre la concorde civile. « Cette dernière va consister à donner
des gages aux islamistes. En somme, il s’agit d’introduire ceux-ci dans le
système de corruption engendré par la redistribution de la rente pétro-
lière ! » Le grand spécialiste de l’islam et du monde arabe s’interroge
sur l’issue de ce printemps algérien. « Y aura-t-il, après une éventuelle
séquence islamiste, une transition à la tunisienne, c’est-à-dire la mise en
place d’institutions démocratiques ? […] Ou un scénario à l’égyptienne
avec une reprise en main par un pouvoir militaire fort », après une nou-
velle purge de dirigeants ayant servi, comme souvent dans l’histoire
algérienne, de victimes expiatoires ?
En France, dans les médias, la prudence est de mise. Le souvenir
des aveuglements et des dénis d’une grande partie de la presse durant
la décennie noire est-il encore frais dans les mémoires ? Jean-François
Kahn, l’un des plus lucides, était à l’époque patron de L’Événement du
jeudi. Il se souvient « surtout des médias de gauche » qui considéraient,
à chaque fois que se produisaient des massacres épouvantables, qu’ils
étaient l’œuvre non pas des islamistes… mais de l’armée qui infiltrait
les islamistes. On aurait mieux fait, déplore-t-il, « de défendre le com-
bat acharné des journalistes, des intellectuels et des femmes, morts par
dizaines ».
Chez les intellectuels français, l’Algérie fut l’objet de controverses
violentes. Pierre Vermeren évoque l’opposition centrale incarnée par
Albert Camus et Jean-Paul Sartre. À travers cette fameuse formule
camusienne que Sartre, « fort de son ascendant sur la gauche marxiste
et anticolonialiste voue aux gémonies : “En ce moment on lance des
bombes dans les tramways d’Alger. Ma mère peut se trouver dans un
de ces tramways. Si c’est cela la justice, je préfère ma mère” (cou-
ramment transformée en : “entre la justice et ma mère, je choisis ma

SEPTEMBRE 2019 5
mère”). « Face à cette pensée trop humaine, poursuit Pierre Vermeren,
la violence paroxystique de Sartre se lit dans la préface des Damnés
de la terre de Frantz Fanon publié en 1961 : “en le premier temps de
la révolte, il faut tuer : abattre un Européen, c’est faire d’une pierre
deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé :
restent un homme mort et un homme libre”. »
Pour l’historien, les deux groupes d’intellectuels qui dominent le
paysage français jusqu’aux années quatre-vingt-dix, « les intellectuels
catholiques avec leurs réseaux, et les marxistes, très présents à l’univer-
sité, offrent une loyauté totale envers le régime et le peuple algériens.
[...] Le dialogue interreligieux et le respect de l’islam que les théolo-
giens français ont imposé à Vatican II est né en Algérie ».
Camus, le plus français des Algériens, le plus algérien des Français,
restera une exception. L’écrivain, de son vivant, n’a jamais renoncé à
l’utopie d’une Algérie dans laquelle les deux communautés auraient
fraternisé dans le partage d’une culture commune, ayant absorbé tout
l’héritage antique, écrit Robert Kopp. Le contraire de l’arabisation et
de l’islamisation forcées engagées par le FLN après sa victoire.
Entre terrorisme et répression, la troisième voie qu’il appelait de ses
vœux, était un rêve.
Entre dictature et islamisme, cette troisième voie est aujourd’hui le
rêve d’une jeunesse algérienne qui ne veut plus être gouvernée par une
« poupée sénile » et des dirigeants corrompus, ni qu’on lui confisque
ses idéaux démocratiques au nom d’une guerre anti-islamiste.
Saura-t-elle rompre avec la « malédiction » du monde arabo-­
musulman, condamné à sombrer de dictatures en révolutions ­islamistes
obscurantistes, avec le peuple en éternelle victime ? Une troisième voie
est-elle possible ?
Albert Camus écrivait : « La mesure n’est pas le contraire de la
révolte. C’est la révolte qui est la mesure, qui l’ordonne, la défend et la
recrée à travers l’histoire et ses désordres. »
Valérie Toranian

1. Dernier ouvrage paru : Les Yeux de Mansour, POL, 2019.

6 SEPTEMBRE 2019
dossier
ALGÉRIE

Gilles Kepel. Les différents


8 | 56 | Jean-François Kahn.
scénarios du « printemps Les médias français et la
algérien » décennie noire
› Valérie Toranian › Valérie Toranian

19 | « Accueillons cette lueur 67 | Camus, écrivain algérien ?


présage de bonheur » › Robert Kopp
› Sébastien Lapaque
75 | L’Algérie ou la terre
28 | La Casa del Mouradia brûlante de Camus
› Ryad Girod › Virginie Lupo

36 | Le mystère de Gaulle 82 | L’Algérie de Gide.


› Éric Roussel Tourisme sexuel,
naissance à la « vraie vie »
45 | Les intellectuels français sur et anticolonialisme
l’Algérie › Robert Kopp
Pierre Vermeren
92 | Économie algérienne : les
séquelles d’un gâchis
› Annick Steta
Gilles Kepel
LES DIFFÉRENTS
SCÉNARIOS DU
« PRINTEMPS ALGÉRIEN »
› propos recueillis par Valérie Toranian

Quatre ans après Terreur dans l’Hexagone, Prix de la Revue des Deux
Mondes 2015, Gilles Kepel publie Sortir du chaos, son bilan de quarante
années de crise en Méditerranée et au Moyen-Orient. Dans cet entretien,
il évoque le « printemps algérien  », le système mis en place par les
clans bénéficiaires de la manne pétrolière, les conséquences d’une
déstabilisation potentielle du pays et le rôle et l’influence des puissances
présentes dans la région. La révolution algérienne peut-elle déboucher,
comme en Tunisie, sur la mise en place d’institutions véritablement
démocratiques ? Gilles Kepel remet en perspective le mouvement avec les
précédents « printemps arabes ».

« Revue des Deux Mondes – Dans Sortir du chaos (Galli-


mard, 2018), vous abordez la complexité de la situation
du monde méditerranéen et du Moyen-Orient. Que vous
inspire la situation en Algérie ?

Gilles Kepel La mère d’une élève est venue d’Alger pour témoigner
dans l’un de mes cours à l’École normale supérieure au mois de juin.
Cette avocate fait partie des « Marcheurs du vendredi ». Selon elle, ce
qui ferait plier le pouvoir, c’est-à-dire « la mafia qui s’est emparée du

8 SEPTEMBRE 2019
l’algérie et nous

pays depuis 1962 » – « Les pays ont une mafia, disait-elle, chez nous
la mafia a un pays » –, ce serait la force d’un mouvement pacifique et
massif. Je lui ai répondu qu’il faudrait que ce mouvement passe à l’acte
à un moment ou à un autre – une mobilisation pacifique et hebdoma-
daire finit par s’épuiser faute de résultats. Elle m’a rétorqué qu’en Algé-
rie, le mouvement continuerait car il avait
Gilles Kepel est politologue,
appris du passé. Aujourd’hui, les manifes- professeur à Sciences Po. Derniers
tations s’inscrivent en effet dans le souve- ouvrages publiés : La Fracture
nir de celles de 1988 à Alger : elles avaient (France Culture-Gallimard, 2016) et
Sortir du chaos (Gallimard, 2018).
commencé comme en 1978 à Téhéran, et
comme avec les « printemps arabes » en 2011, par une mobilisation
des classes moyennes et de la jeunesse éduquée ; les plus déshérités se
sont ensuite joints, après une sorte d’état de grâce qui a duré plus ou
moins longtemps (par exemple, le sit-in de la place Tahrir en Égypte,
plusieurs mois, ou l’occupation de la place de l’Université au Yémen
qui a duré plus d’une année, une sorte de Woodstock avec des vil-
lages de tentes – j’ai vécu ces épisodes que j’ai racontés dans mon
livre ­Passion arabe (1)). Tout finit dans la violence lorsque les islamistes
interviennent, à la fois de leur propre chef ou poussés discrètement
par les militaires qui les utilisent comme des agents provocateurs.

Revue des Deux Mondes – Vous pensez à la décennie noire, à la guerre


civile contre les islamistes des années quatre-vingt-dix ?

Gilles Kepel Ce qui s’est passé durant cette période anticipe ce


qui se produira en Syrie entre 2011 et aujourd’hui : est déjà mis en
œuvre le manuel anti-insurrectionnel du renseignement soviétique,
qui consiste à encourager des extrêmes afin de casser la capacité de
la rébellion à entraîner les modérés. Les services russes, forts de leur
expérience et de leurs erreurs en Afghanistan, conseillaient les auto-
rités algériennes : le Groupe islamiste armé (GIA) a fait exploser la
mouvance islamiste, créé un front contre l’Armée islamique du salut
(AIS), ce qui aboutira à des exactions monstrueuses, avec les massacres
de civils de Raïs et Bentalha en 1997. Les auteurs de ces massacres

SEPTEMBRE 2019 9
l’algérie et nous

n’ont pas eu beaucoup besoin d’être manipulés ; revenant d’Afgha-


nistan, ils avaient déjà le logiciel idéologique jihadiste ; mais le travail
leur a très probablement été facilité. Divisant le mouvement islamiste,
puis dénonçant les atrocités commises, l’état-major finit par rafler la
mise. C’est à peu près ce qui s’est passé en Syrie : Daesh, venu d’Irak
et arrivant en Syrie, y rencontre tous les ultras qui ont été libérés des
geôles de Bachar al-Assad dès l’automne 2011 – y compris ceux que
les Américains leur avaient livrés dans le cadre des « renditions » lors
de la « Guerre contre la Terreur ». Jusqu’en 2013-2014, on ne relève
quasiment aucun combat entre ceux-là et les armées de Bachar al-
Assad qui, ayant pourtant la maîtrise des cieux, ne bombardent pas
les puits de pétrole passés sous le contrôle de Daesh. On retrouve le
même schéma : susciter l’implication de groupes ultraviolents, le GIA
ou Daesh, afin de diviser et de casser la rébellion plus globale, aliéner
les opposants les plus modérés au régime, et faire rafler la mise par le
pouvoir en place.
À partir du moment où des massacres sont commis, une partie
de la population qui avait basculé dans la rébellion revient vers l’ar-
mée, considérant qu’elle est le moindre mal. Bachar al-Assad a joué
cette stratégie. Dans la situation algérienne actuelle, on commence
seulement à voir les islamistes poindre : le prétexte a été fourni par
la mort le 17 juin, lors d’une comparution au tribunal en Égypte, de
l’ex-président des Frères musulmans, Mohamed Morsi. Des slogans
violemment hostiles au maréchal Sissi (assimilé à l’état-major algérien)
ont été scandés le vendredi 21 dans les quartiers populaires par des
manifestants qui faisaient le signe de ralliement des Frères.
Ce qui avait provoqué la colère populaire à l’origine, ce fut le pas-
sage du quinquennat au septennat, mis en place par le clan Bouteflika
pour repousser l’élection présidentielle prévue initialement en avril de
cette année. Lors d’un voyage en Algérie en décembre, un ministre
en avait avisé la délégation française dans laquelle je me trouvais – la
plupart des membres avaient cru à une plaisanterie…
Cela me fait aussi penser à ce qui s’est passé en Égypte : en
décembre 2010, peu avant l’élection présidentielle, Moubarak fait
savoir qu’il se représentera en 2011 ou bien qu’il poussera son fils à sa

10 SEPTEMBRE 2019
les différents scénarios du « printemps algérien »

place. Or, l’Égypte est un système « mamelouk » : les prétoriens choi-


sissent l’un d’entre eux comme primus inter pares, et lorsque celui-ci
meurt, ses enfants sont écartés (autrefois on les étranglait ou les aveu-
glait…) et le pouvoir est remis en jeu à l’intérieur du groupe des pairs
militaires en fonction du rapport de force interne. Le fils de Mouba-
rak, Gamal, n’appartenait pas au corps ; créer une dynastie héréditaire
aurait cassé les équilibres du régime.
De la même façon, en Algérie, l’armée a choisi Houari Boume-
diene après Ben Bella qui ne lui faisait pas allégeance en 1965. Puis
Chadli Ben Djedid en 1979 à la mort de son prédécesseur. Ce der-
nier s’appuie en 1989 sur les islamistes, à l’occasion du soulèvement
populaire, pour avoir plus de pouvoir face à ses rivaux militaires : ils
le débarquent en janvier 1992, au risque assumé de la guerre civile
advenue par la suite, puis nomment Liamine Zeroual en 1995. Au
terme du processus, c’est Bouteflika, crédible politiquement comme
« neutre » après son long exil depuis 1979, qui est rappelé et chargé de
mettre en œuvre ce qu’on appelle la « concorde civile ». Cette pacifi-
cation de la société après la décennie noire va consister à donner des
gages aux islamistes. En somme, il s’agit d’introduire ceux-ci dans le
système de corruption engendré par la redistribution de la rente pétro-
lière ! Il s’est reproduit jusqu’en 2019 avec l’idée, semblable à celle que
l’on retrouve dans les pétromonarchies, qu’un monarque incapable ne
pose pas de problème tant qu’il constitue une clef de voûte entre les
clans qui se partagent les prébendes. En Arabie saoudite, le roi Fahd
est resté au pouvoir six ans dans un état comateux jusqu’à ce que le
clan du futur roi Abdallah acquière suffisamment de pouvoir pour
que les autres princes ne puissent s’opposer à ce qu’il « débranche » le
monarque alité.
En Algérie, le système a fonctionné en raison d’un relatif équilibre :
le frère de Bouteflika assurait ses fonctions avec le soutien de la sécu-
rité militaire face à l’armée de terre – c’est elle qui a le plus de pouvoir,
puisqu’elle contrôle les frontières dangereuses avec le Maroc, la Libye
et désormais le Sahel en pleine effervescence jihadiste. Quand la colère
populaire s’est manifestée à la perspective que Bouteflika reste au pou-
voir pour encore deux ans au mépris des propres règles établies par le

SEPTEMBRE 2019 11
l’algérie et nous

régime, il y a eu une rupture dans le consensus des groupes au pouvoir.


Le clan présidentiel est apparu désormais affaibli par la pression de
rue. Pour sauver le système dans son ensemble, Ahmed Gaïd Salah,
le chef d’état-major, a fait « porter le chapeau » à Saïd et aux hommes
d’affaires de son entourage, aux Kabyles ainsi qu’à la sécurité militaire,
le fameux général « Toufik » (Mohamed Mediène) – lui-même kabyle,
opportunément accusé de comploter avec la France – ça paye toujours
à Alger… ; il a fait arrêter des affairistes, d’anciens Premiers ministres,
de hauts responsables désignés comme fusibles et livrés à l’opprobre
populaire en boucs émissaires.
Comparons à l’Égypte : le fils Moubarak est mis en avant par son
père ; des manifestations commencent sur le modèle tunisien et des
sit-in s’organisent place Tahrir ; autant la police et les services de ren-
seignements, liés directement à Moubarak, empêchent les manifes-
tants d’entrer sur la place par les grandes avenues, autant les petites
rues derrière sont laissées libres par l’armée qui veut se débarrasser de
Moubarak. Des provocateurs mettent le feu au siège du Parti national
démocrate régnant : alors seulement l’armée intervient pour envoyer
ses chars au motif de protéger le Musée égyptien attenant ; mais la
manifestation n’est pas réprimée militairement. Moubarak est donc
chassé après 18 jours d’occupation de la place, ce qui est annoncé
par Omar Souleiman, le chef du renseignement qui meurt peu après
d’une « maladie rare »… Se met en place un Conseil suprême des
forces armées, qui, avec le slogan « Le peuple et l’armée sont une seule
main », utilise le peuple pour légitimer le nouveau pouvoir.
C’est le moment où la troupe a été envoyée disperser et réprimer
les manifestations des démocrates et des « révolutionnaires » dans
la violence ; les salafistes et les Frères musulmans ont commencé à
gagner du terrain sur les classes moyennes laïcisées et globalisées qui
tenaient le pavé. En juillet 2011, un gigantesque rassemblement sala-
fiste s’est organisé là où, quelques jours auparavant, des hommes et des
femmes dévoilées défilaient main dans la main. Entre-temps, le pré-
dicateur Youssef al-Qaradâwî, revenu du Qatar, est arrivé et a trans-
formé la place Tahrir en une mosquée à ciel ouvert contrôlée par les
Frères musulmans. Ces derniers montent donc en puissance au fur et

12 SEPTEMBRE 2019
les différents scénarios du « printemps algérien »

à mesure, ainsi que les salafistes, que l’armée soutient discrètement


contre eux. Pour l’instant, même si on ne voit pas les islamistes tenir
un rôle de premier rang en Algérie, leur présence dans le pays est très
forte ; il n’est pas impossible qu’un scénario égyptien se reproduise
avec telle ou telle variante locale.

Revue des Deux Mondes – Le pays n’a par ailleurs jamais été aussi
islamisé. Une dynamique religieuse, encouragée par la « concorde
civile », s’y est installée...

Gilles Kepel Absolument, c’est l’occasion pour le pouvoir de cogé-


rer le pays, comme en Égypte où l’armée s’occupait du pétrole, des
relations avec Israël et les États-Unis, etc., mais où le maintien de la
paix sociale (l’État socialiste égyptien s’étant effondré comme l’État
socialiste algérien) a été confié aux Frères musulmans. En échange du
contrôle qu’on leur accordait sur les associations caritatives, les dis-
pensaires, les mosquées avaient interdiction de se lancer en politique.
C’est un peu la « concorde civile » algérienne : la société, travaillée par
les islamistes, n’a jamais été aussi religieuse. S’afficher comme non-
religieux est devenu un motif de discrédit public. La question est de
savoir quand ces groupes salafistes et autres, largement soutenus et aux
ramifications profondes, verront l’opportunité de prendre le pas sur
les clans au pouvoir qui auront été affaiblis par un quelconque conflit ;
s’ils seront ou non capables de transformer les classes moyennes qui
manifestent aujourd’hui en rebelles islamistes contre le régime. Nous
sommes dans une situation d’attente, de statu quo.
Pour continuer la comparaison égyptienne, en décembre 2011,
Gamal al-Ghitani, le grand écrivain égyptien décédé, m’a fait inviter
à dîner au Caire chez le patron de la Défense antiaérienne (DCA),
considéré comme l’intellectuel du Conseil des forces armées. Il m’a
dit : « On va laisser gagner les Frères. Ils sont tellement mauvais
qu’après en avoir fait l’expérience, le pays va revenir à nous. » C’est
exactement ce qui s’est passé. Pourtant, même avec mes quarante ans
d’Égypte, je ne l’avais pas pris au sérieux !

SEPTEMBRE 2019 13
l’algérie et nous

Revue des Deux Mondes – En Algérie, l’armée peut-elle tourner la


situation à son avantage ?

Gilles Kepel En Algérie, le système militaire, encore très fort et


riche grâce à sa mainmise sur la rente pétrolière, a utilisé les manifes-
tations pour purger un groupe de dirigeants qui a servi, comme sou-
vent, de victime expiatoire. Y aura-t-il, après une éventuelle séquence
islamiste, une transition à la tunisienne, c’est-à-dire la mise en place
d’institutions démocratiques ? Ou un scénario à la libyenne, soit une
fragmentation du pays autour de clans territoriaux qui se partagent la
rente ? Ou encore un scénario à l’égyptienne, avec une reprise en main
par un pouvoir militaire fort ?
En Tunisie, la transition a été rendue possible par deux choses : la
présence d’une importante classe moyenne bilingue, très attachée aux
institutions démocratiques dont elle a été privée sous Ben Ali, et une
décision d’Ennahdha, le parti islamiste, qui a pris conscience qu’il ne
pourrait pas contrôler le pays s’il était en conflit explicite avec la classe
moyenne laïcisée. Cette classe a été réduite à la portion congrue en
Algérie, débordée par une explosion démographique qui a fait de ce
pays l’otage d’une jeunesse déshéritée et maillée par les islamistes.

Revue des Deux Mondes – Y a-t-il eu, de la part du régime algérien,


après l’indépendance, une volonté de faire prospérer un illettrisme
relatif afin d’arabiser et d’islamiser la société ?

Gilles Kepel En tout cas, une stratégie de « défrancisation » pour


éviter la contamination par des idéaux démocratiques et laïques. L’ara-
bisation de masse, menée par des enseignants égyptiens, fréquemment
des islamistes de tout poil dont Nasser s’était ainsi débarrassé, a été
le vecteur de la « frérisation » et de la salafisation de la jeunesse. Une
autre différence majeure avec la Tunisie est l’absence d’institutions,
civiles ou assimilées, crédibles et puissantes : en Tunisie, l’Union
générale tunisienne du travail (UGTT), l’Union tunisienne de l’in-
dustrie, du commerce et de l’artisanat (UTICA, qui est l’équivalent

14 SEPTEMBRE 2019
les différents scénarios du « printemps algérien »

du Medef ), l’Ordre des avocats, etc., ont permis la pérennisation du


pouvoir démocratique. En Algérie, la transition démocratique sera
d’autant plus difficile qu’elle n’a pas de relais institutionnel à ce stade.
La perspective d’une guerre civile bis est-elle envisageable ? Cela reste
un traumatisme très fort pour les quadragénaires et au-delà ; mais
les jeunes d’aujourd’hui n’ont pas vécu la décennie noire de 1990 et
entretiennent vis-à-vis de Bouteflika – dont l’accès à la présidence
avait symboliquement mis un terme à celle-ci – un profond ressenti-
ment car ils souffrent d’une humiliation nationale à être représentés
par un dirigeant sénile et médicalement assisté. À mon sens, la stra-
tégie du pouvoir, s’il se heurte à une société civile résiliente qui refuse
une violence similaire à celle de la guerre civile, sera de favoriser une
cohabitation militaro-salafiste sur le modèle égyptien.
Entre 1992 et 1997, des pans entiers du territoire avaient échappé
au contrôle de l’État ; actuellement, l’armée surveille assez bien celui-ci
pour qu’un tel scénario soit peu probable. L’armée elle-même a changé
et s’est islamisée. En 1990, on testait la fidélité des officiers supérieurs
face aux islamistes en vérifiant s’ils buvaient du vin, ce qui n’est plus
concevable en 2019. Plus aucun responsable militaire ni politique
n’oserait boire… en tout cas en public ! En 1998, mes interlocuteurs
trinquaient avec moi dans les dîners officiels : impensable aujourd’hui !

Revue des Deux Mondes – Comment réagissent les voisins de


l’Algérie ?

Gilles Kepel Les plus inquiets sont les Tunisiens, pris entre le mar-
teau libyen et l’enclume algérienne. Ils bénéficiaient des effets seconds
de la rente pétrolière libyenne, et le chaos qui y prévaut a impacté
négativement le Sud tunisien paupérisé plus encore de ce fait. Quant
à la frontière algérienne, très peu contrôlée, elle a été le lieu d’infiltra-
tion de nombreux jihadistes : la perspective que, outre la Libye, l’Algé-
rie connaisse une déstabilisation est extrêmement préoccupante pour
la Tunisie, qui prépare des élections législatives et présidentielle pour
la fin 2019. Un scénario voit l’élection de l’actuel Premier ministre,

SEPTEMBRE 2019 15
l’algérie et nous

Youssef Chahed, comme président, avec une chambre dominée


par Ennahdha. Un autre la victoire d’un milliardaire populiste qui
dénonce ces arrangements…
La situation est autre au Maroc, où coexistent la pauvreté et une
économie dynamique, mais qui ne parvient pas à créer suffisamment
d’emplois. Il s’y trouve une classe moyenne entrepreneuriale, mais elle
est politiquement sans voix. Une éventuelle déstabilisation en Algérie
et la perspective d’une « aventure » militaire au Maroc pour souder la
société algérienne préoccupent beaucoup les élites de Rabat.
Quant au Sahel, le moins qu’on puisse dire est que la situation au
Mali n’est pas bonne : les forces françaises font leur travail contre Al-
Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi), mais le suivi des armées locales
est relativement décevant.
Bouteflika avait accepté de laisser passer des avions français au-
dessus du territoire algérien pour lutter contre Aqmi, ce à quoi l’État-
major, dont le général Gaïd Saleh, qui n’a jamais caché son hostilité à
la France, s’était opposé : la déstabilisation de l’Algérie est aujourd’hui
propice à une djihadisation de la zone sahélienne, dans un contexte
où Daesh et autres, ayant perdu leurs bastions en Syrie et en Irak,
s’efforcent de se relocaliser là où ils peuvent.

Revue des Deux Mondes – La Russie et les États-Unis surveillent-ils


la situation en Algérie ?

Gilles Kepel Le régime militaire algérien est l’allié des Russes (tout
leur arsenal est russe) ; ceux-ci ont aussi une certaine aura dans la
région, ils ont sauvé le régime de Damas, et donc la Syrie, d’une insur-
rection soutenue au début par l’Occident. Le régime algérien comp-
tera donc sur la Russie, qui a d’ailleurs formé une grande partie de son
état-major, pour le soutenir en cas de déstabilisation.
Les États-Unis, qui n’ont pas d’autre enjeu que celui de leurs
compagnies pétrolières, sont également à même de soutenir le régime
en place – et particulièrement la présidence Trump. Obama, lui,
considérait les soulèvements de 2011, y compris dans leurs retom-

16 SEPTEMBRE 2019
les différents scénarios du « printemps algérien »

bées islamistes, comme l’expression d’un désir de liberté des classes


moyennes contre le pouvoir militaire, ce à quoi il ne voyait aucune
objection.
Sur le long terme, le pétrole est dans une situation en dents de
scie. Il ne permet plus aux modèles rentiers qui en vivaient de s’assurer
une réelle pérennité ; c’est pourquoi, en Arabie saoudite, Mohamed
ben Salman essaie de changer le mode de gouvernance saoudien. Le
Soudan et le Venezuela étaient des pays rentiers ; ils se retrouvent dans
une situation que l’Algérie et les autres modèles similaires veulent à
tout prix éviter ; la rente permet le maintien des oligarchies ; en étant
redistribuée, elle garantit la paix sociale, mais elle ne laisse aucune
capacité d’initiative aux classes moyennes ; elle ne veut pas des entre-
preneurs, puisqu’un développement économique menacerait lesdites
oligarchies. La question algérienne est aussi à envisager dans cette ten-
dance plus globale.

Revue des Deux Mondes – Et la Chine ?

Gilles Kepel La Chine est un important prêteur à l’Algérie. Les


salaires sont si bas que peu de gens ont intérêt à travailler « pour
de vrai » et la plupart cherchent à accéder à la rente (ceux qui ne le
peuvent émigrent) : pour construire par exemple l’immense mosquée
de Bouteflika, les routes, etc., on a recours à la main-d’œuvre chinoise
payée à Pékin grâce à la rente pétrolière. La Chine, pour être rem-
boursée, a donc intérêt à ce que le modèle algérien reste pérenne et sa
situation politique stable.

Revue des Deux Mondes – Qu’en est-il de la question migratoire ? Les


Algériens sont toujours très nombreux à vouloir quitter leur pays…

Gilles Kepel Aujourd’hui, on remarque une diversification des


destinations chez les Algériens qui veulent quitter leur pays, même
si la France demeure une destination privilégiée puisqu’elle comporte
suffisamment d’enclaves maghrébines dans les quartiers populaires

SEPTEMBRE 2019 17
l’algérie et nous

pour garantir une vie « à l’algérienne ». Néanmoins, les élites euro-
péennes et notamment françaises sont en partie tétanisées par un
« scénario catastrophe » dans lequel une hypothétique déstabilisation
de l’Algérie­entraînerait une nouvelle crise migratoire. Bien sûr, cela
les rend « compréhensives » envers toute solution qui privilégie la sta-
bilité sur la démocratie…
Une reprise du flux migratoire algérien issu d’une déstabilisation
du pays, sur le modèle libyen, et qui serait mécaniquement accompa-
gné d’un flux migratoire de transit venu d’Afrique subsaharienne, est
perçue en Europe comme un danger – qui se traduirait rapidement
par une hausse des voix pour l’extrême droite. D’ores et déjà, les ports
d’Algérie de l’Ouest ont repris des trafics fructueux de clandestins qui
vont, pour l’instant, en Espagne du Sud… ce qui a fait les succès du
parti d’extrême droite Vox en Andalousie…
1. Gilles Kepel, Passion arabe, Gallimard, 2013.

18 SEPTEMBRE 2019
« ACCUEILLONS CETTE
LUEUR PRÉSAGE DE
BONHEUR »
› Sébastien Lapaque

V u de France, il est généralement impossible de


comprendre ce qui s’est passé en Algérie durant
l’été 1962, au lendemain de l’indépendance,
quand le pays s’est brutalement « vidé de son uto-
pie », comme l’a écrit Assia Djebar (1) ; impos-
sible d’imaginer quels complots se sont noués en juin 1965, lorsque
Ahmed Ben Bella a été renversé par un coup d’État militaire ; impos-
sible de connaître le déroulement exact des événements de la décen-
nie noire, entre décembre 1991 et février 2002 ; impossible de savoir
si le général Mohamed Lamine Mediène, dit Toufik, a jamais exercé
le pouvoir occulte qu’on lui prêtait ; impossible de percer le mystère
de l’assassinat en direct à la télévision du président Mohamed Bou-
diaf, le 16 janvier 1992 à Annaba ; impossible de comprendre les sou-
daines manifestations dans toutes les villes du pays à partir du mois
de février 2019 – et la révolution qu’elles ont entraînée, peut-être la
seule révolution nationale et populaire algérienne qui ne soit pas une
illusion depuis l’été 1962.

SEPTEMBRE 2019 19
l’algérie et nous

Nationalisations, arabisation, militarisation, privatisations, isla-


misation : vu de France, on n’y comprend rien. C’est la raison pour
laquelle l’histoire de l’Algérie contemporaine est une école d’humi-
lité. « Nous avons vécu 130 ans ensemble, cela crée des liens », me
confiait un jour Amar à L’Île de Beauté, un café d’Alger-Centre
aujourd’hui disparu, comme la plupart des lieux de boisson de cette
ville de 3,5 millions d’habitants dont les édiles semblent attachés à
réserver les joies de la convivialité aux habitants d’Oran. Cela crée
certes des liens. Mais aux Français de passage en Algérie, cela donne
parfois l’impression de tout savoir. Pour tout savoir, il faudrait déjà
parler l’arabe. Et même la langue amazighe, pour entendre ce qui se
murmure dans les profondeurs du pays, du côté de Yakouren, petite
commune de la wilaya de Tizi Ouzou, ou à Batna, dans les Aurès.
Car si l’Algérie est un pays souvent difficile à embrasser, son peuple
bavard est, parmi tous ceux du rivage méditerranéen, l’un des plus
merveilleux à entendre.
La découverte de l’Algérie, ce pays de 42 millions d’habitants grand
comme quatre fois la France, exige une grande disponibilité d’âme et
beaucoup de patience. Avouons-le sans détour : les Français ne pos-
sèdent pas toujours ces vertus. Deux heures et quart de vol seulement
séparent l’aéroport d’Orly de l’aéroport Houari-Boumediene d’Alger.
Lorsqu’ils posent le pied sur le sol d’Afrique, certains Français ont un
peu trop facilement l’impression d’être de retour à la maison. Et quand
on lit Paris Alger, une histoire passionnelle, la Sébastien Lapaque est romancier,
stupéfiante enquête qu’ont publiée Chris- essayiste et critique au Figaro
tophe Dubois et Marie-Christine Tabet en littéraire. Il collabore également au
Monde diplomatique. Son recueil
2015 (2), on se rend compte qu’à propos du Mythologie française (Actes Sud,
gaz, du pétrole ou de l’équipement public, 2002) a été récompensé du prix
beaucoup de responsables politiques et de Goncourt de la nouvelle. Dernier
ouvrage publié : Théorie de la bulle
chefs d’entreprise français ont eu des com- carrée (Actes Sud, 2019).
portements relevant du néocolonialisme. › slapaque@gmail.com
Des scandales éclaboussent présentement le patronat algérien. Des
hommes d’affaires et des dirigeants d’entreprise richissimes dorment
depuis plusieurs mois en prison. Ne rions pas trop haut. Les investiga-
tions en cours pourraient remonter jusqu’à la France.

20 SEPTEMBRE 2019
« accueillons cette lueur présage du bonheur »

Insuffisamment curieux, confusément informés par l’intermé-


diaire des réseaux sociaux, ne comprenant rien à la géopolitique de
l’époque, le cœur parfois chargé de colère, de tristesse ou de ressenti-
ment lorsqu’ils sont nés de l’autre côté de la Méditerranée, les Français
s’en tiennent souvent à des images éculées ou à des préjugés grossiers
à propos de l’Algérie. Ancien rédacteur en chef d’El Watan Week-end
à Alger et auteur de 1994, le meilleur roman qu’ait suscité la décen-
nie noire selon moi, Adlène Meddi le reconnaît volontiers mais ne
rejette pas la responsabilité sur le seul manque de curiosité des Fran-
çais. « D’abord il faut signaler que les médias français ou étrangers
en général obtiennent difficilement le visa ; ensuite il est difficile de
comprendre ce qui se passe si on ne revient pas un peu en arrière pour
s’apercevoir que mouvements sociaux et colère populaire grandissaient
petit à petit à travers le pays et à travers divers segments de la société.
Ces dynamiques imperceptibles pour l’observateur étranger, et même
algérien souvent, sont difficile à saisir en l’absence d’un suivi média-
tique, qui est impossible par ailleurs, aucun média ne pouvant couvrir
tout le temps un sujet ou un pays. »
Aujourd’hui, comprendre l’Algérie, c’est d’abord l’entendre.
Entendre l’immense rumeur montée de la fameuse « rue » algérienne
qui a chanté, crié et pleuré, semaine après semaine, à Alger, Constan-
tine, Oran, mais aussi à Kherrata, Tizi Ouzou, Tiaret, Mascara, Ghar-
daïa, Sidi Bel Abbes et Tlemcen, pour retrouver une dignité perdue
– et peut-être même jamais conquise. Égaré dans la foule immense,
c’est à une chanson de Matoub Lounès, le chanteur assassiné le 25 juin
1998 à Thala Bounane, en Kabylie, que songeait l’ami français de l’Al-
gérie, de passage « au bled », les oreilles aux aguets.

« Ni les droits de l’homme


Ni les droits de l’homme sous toutes les formes
Ni aucune opposition
N’ont pris part à mon malheur
Sauf le peuple comme un seul homme
N’a osé défier la peur
Ce parti ou celui-là ?

SEPTEMBRE 2019 21
l’algérie et nous

Je ne me gênerai pas
À les torpiller haut et bas, sans relâche, mais sans mépris
Pour que toutes les geôles s’effondrent
Pour que tous les bourreaux sombrent dans la triste nuit des ombres
Retirons nos bâillons
Redorons nos blasons
Accueillons cette lueur présage de bonheur
Toutes et tous pour une Algérie meilleure
Et pour une démocratie majeure. »

Inutile de faire de la sociologie, de s’égarer dans des considérations


historiques ou de s’encombrer de statistiques économiques. Les Algé-
riens ont dit : « Non ». Non à un cinquième mandat du président de la
République Abdelaziz Bouteflika. Non au hagra, à l’humiliation par le
système, au mépris des puissants, à la misère et à l’injustice. Non à l’arro-
gance des militaires, à la morgue des bureaucrates, à l’impunité des oli-
garques et des dignitaires du régime qui vivaient comme des princes dans
des consortiums trop bien climatisés du côté de la station balnéaire d’El
Djamila, anciennement La Madrague, à l’ouest d’Alger. Jeudi 13 juin, il
fallait entendre la liesse, dans le quartier d’El-­Harrach, de l’autre côté de
la ville, lorsque le fourgon pénitentiaire dans lequel était enfermé Abdel-
malek Sellal, Premier ministre de 2012 à 2017, a passé les portes de la
plus grande prison du pays. Le plaisir à El Djamila et la punition à El-
Harrach ; les voluptés où le soleil se couche, l’accablement où il se lève :
tout un symbole. Et Abdelmalek Sellal n’était pas le seul à regretter les
nuits bleues de La Madrague, jeudi 13 juin. Ce jour, l’administration
pénitentiaire enregistrait la mise sous écrou de l’ancien ministre Amara
Benyounès et du général Ali Ghediri. Un politicien et un militaire : l’in-
carnation d’une oligarchie que le peuple algérien veut voir disparaître.
« Les généraux à la caserne ! », criait un jeune homme devant la prison
d’El-Harrach. « Éducation, éducation, éducation ! », lui répondait un
autre, une manière de faire savoir que ses concitoyens ont été trop long-
temps confinés dans l’ignorance. « Les gens mélangent tout !, m’a soufflé
un journaliste algérien présent sur place. Ali Ghediri n’est pas un général
mafieux. Il a été arrêté car il est opposé au chef de l’armée. »

22 SEPTEMBRE 2019
« accueillons cette lueur présage du bonheur »

Enfin un commencement de justice, une « lueur présage de bon-


heur », comme chante Matoub Lounès ? Avec Sofiane, Selma, Adlène,
Kamel, Hamid, Karim, Arezki, Amar, Nassim, Mohamed, Facim,
Akmin, Tayeb, Saïd, Mokrane, Neguib, Amrane, Belkacem, Samir
et tous mes amis algériens, je veux le croire. Mais je laisse les Algé-
riens me parler de leur pays. J’apprends à les écouter. Ils sont écri-
vains, éditeurs, taxieurs, professeurs, épiciers, cafetiers, entrepreneurs,
libraires ou marchands de journaux. Ce sont eux qui m’ont raconté
l’histoire de leur nation. Jour après jour, ils m’ont appris à découvrir
et à aimer ses grandeurs et ses fragilités, ses contrariétés, ses passions
et ses paradoxes.
J’ai posé le pied en Algérie pour la première fois le jeudi
12 novembre 2009. Immédiatement, j’ai été ébloui par ce pays brû-
lant et déchirant, par la cordialité de ses habitants. D’humeur plutôt
vagabonde, je m’intéressais à Albert Camus, à la trace qu’avait laissée
l’auteur de L’Exil et le Royaume dans son pays natal, à Alger, Béjaïa,
Constantine et Oran, un demi-siècle après sa mort sur une route de
Bourgogne.
Une chose m’a frappé, lors de ce premier voyage, c’est de décou-
vrir à quel point les Algériens formaient une nation politique. Je
les croyais sous le joug, je les découvrais frondeurs. Dix ans plus
tard, face au Hirak, au « mouvement » qui a fait tomber les puis-
sants, cet émerveillement n’a pas passé. Vu de France – encore une
fois –, on a du mal à qualifier le système politique algérien tel qu’il
a fonctionné presque vingt ans (1999-2019) sous la houlette du
président Abdelaziz Bouteflika. Les ressources naturelles étaient
confisquées, les opposants étaient méprisés, insultés, la jeunesse était
brimée, mais toute parole libre n’était pas écrasée. Écrivains, jour-
nalistes et éditeurs jouissaient d’une liberté qui empêche de parler
de « dictature ». Ce qui étonnait immédiatement l’observateur ou le
voyageur de passages quelques jours en Algérie, c’était de constater
à quel point la presse écrite –  La Liberté, El Watan ou Le Quoti-
dien d’Oran – y était critique et insolente. Beaucoup plus critique
et insolente qu’en France – ce qui n’est certes pas difficile… Encore
une fois, c’est Adlène Meddi qui m’a aidé à éclairer ces paradoxes

SEPTEMBRE 2019 23
l’algérie et nous

sans nombre. « Le système algérien est une improvisation : un jeu


constant entre le formalisme institutionnel et la gestion informelle
de la chose publique. Du coup, nombre de paradoxes et de scories
naissent de cette schizophrénie. »
Écouter et apprendre à écouter : le concept de schizophrénie est
une clef majeure pour sentir l’Algérie contemporaine. Le malheur des
Français est de vivre à l’intérieur d’un pays divisé ; celui des Algériens
d’être divisés à l’intérieur d’eux-mêmes. Moutons et mutins, bavards
et muets, impies et bigots, tristes et joyeux, révoltés et résignés. Une
réalité atroce et difficile à vivre. Dans ses chroniques, Kamel Daoud a
souvent insisté sur l’état de schizophrénie dans lequel vivaient le pays,
son peuple et son État (3).
Le 4 mai 2019, en apprenant l’arrestation de Saïd Bouteflika,
le frère du président de la République et même celle de Mohamed
Lamine Mediène, le mystérieux « général Toufik » censé diriger le pays
en coulisses, j’ai immédiatement repensé à cette idée de schizophré-
nie. L’Algérie n’est pas une dictature : c’est un étrange pays qui est à
la fois libre et dans les fers. C’est une non-démocratie qui a donné
une leçon de démocratie au monde entier en poursuivant ses diri-
geants pour corruption et dilapidation des deniers publics. À la prison
militaire de Blida, Saïd Bouteflika et le général Toufik ont sans doute
eu droit à quelques égards. Leurs conditions de détention ont proba-
blement été un peu moins pénibles que celles des anciens Premiers
ministres Ahmed Ouyahia et Abdelmalek Sellal à El-Harrach, insultés
et conspués par les autres prisonniers. Quelle humiliation, pourtant.
Et quel choc dans un pays que l’on croyait disposé à tolérer toutes
les injustices, les petites et les grandes. Quelle onde de révolte, quelle
faim de liberté ! « Il faut que ça continue ! Tout le gang doit dégager
et rendre des comptes au peuple algérien ! Après les frères Bouteflika,
c’est à Bensalah et Bedoui de dégager. »
À la mi-juin, en discutant avec les manifestants à Alger, il était
impossible de dire quel allait être le sort d’Abdelkader Bensalah, pré-
sident de la chambre haute du Parlement et chef de l’État par intérim
depuis le 9 avril 2019. Il avait certes fait tomber les têtes de deux
anciens Premiers ministres et de deux généraux. Il avait fait arrêter

24 SEPTEMBRE 2019
« accueillons cette lueur présage du bonheur »

de puissants oligarques tels que Ali Haddad, Rédha Kouninef, Issad


Rebrab et Mahieddine Tahkout, coupables de corruption, de détour-
nement de fonciers et de concessions dans le domaine du pétrole, de
l’automobile, des télécommunications et des travaux publics. Mais
le peuple algérien continuait de lui en vouloir, comme au Premier
ministre Noureddine Bedoui, à la tête d’un gouvernement plombé par
tous ses ministres cités en justice.
« Je crois que nous avons énormément avancé, on revient de si loin.
La chose la plus importante que les Algériens pensent avoir réalisée est
le fait que le régime ne fera plus n’importe quoi, que le facteur “peuple”
est aujourd’hui inscrit dans l’ADN du système », m’a confié Adlène
Meddi, observateur toujours subtil des creux et des pans d’ombre
dans lesquels se déploie l’histoire de son pays. Faut-il sans cesse en
revenir à l’histoire profonde ? Faut-il songer aux rendez-vous manqués
des lendemains de l’indépendance. « La crise de l’été 1962 a été la
source de tous nos maux, l’indépendance a commencé par un coup
d’État », jurait Aït Ahmed, héros de la guerre de Libération, mort à
Lausanne, en exil, le 23 décembre 2015. Assia Djebar a souvent pleuré
cette « Algérie de sang, de ruisseaux de sang, de corps décapités et
mutilés, de regards d’enfants stupéfaits », ce pays qui paraît trop sou-
vent prisonnier d’une malédiction venue des profondeurs du temps.
Comme si l’Algérie meilleure et la démocratie majeure chantées par
Matoub Lounès avaient sans cesse été empêchées de naître. Adlène
Meddi s’en attriste aujourd’hui. « Je crois que tous les systèmes naissent
d’un coup de force, a fortiori quand l’histoire les malmène comme ce fut
le cas pour le mouvement national algérien. Le souci est que la construc-
tion de l’État depuis 1958 s’est passée durant une guerre protéiforme :
contre la France, entre élites algériennes, entre Français, un millefeuille
de guerres civiles. Au milieu de toutes ces tensions, le formalisme insti-
tutionnel, ressembler à un État selon la rationalité occidentale coûte que
coûte, reste la constante depuis la fin de la guerre de libération. Ça n’a
pas changé depuis… »
Un mot de poète semble envelopper la jeunesse algérienne
contemporaine, celle des manifestations qui ont provoqué le départ
du président Abdelaziz Bouteflika, que certains disaient mourant,

SEPTEMBRE 2019 25
l’algérie et nous

et les tremblements de terre afférents : « Je ne sais plus aimer que la


rage au cœur ! » Il est de la poétesse algérienne Anna Gréki. Insti-
tutrice à Bône – l’ancienne Hippone de saint Augustin –, militante
au sein du Parti communiste, cette pied-noir féministe et laïque a
fait le « choix de l’Algérie » (5). Ce qui lui a valu d’être arrêtée par
l’armée française en 1958, torturée et internée à la prison de Barbe-
rousse où elle a passé une année avant d’être expulsée à Tunis. De
retour dans la capitale algérienne en 1962, devenue professeur au
lycée Abdelkader – l’ancien lycée Bugeaud d’Albert Camus à Bab El
Oued – cette femme à l’écriture vibrante a été écrasée par le cycle
atroce des guerres fratricides dans le pays pour lequel elle avait tant
souffert. L’auteure de Algérie, capitale Alger est morte en 1966 à l’âge
de 34 ans, en partie tuée par le chagrin.
« Je ne sais plus aimer que la rage au cœur ! » Dawassou ! Le pays est-
il poursuivi par une malédiction ? Après celui des coups d’État, court-
il le risque d’une partition dont rêveraient certains indépendantistes
du mouvement kabyle ? « Je ne le crois pas, répond Adlène Meddi.
Bien que je trouve nécessaire que ce débat soit présent dans l’espace
public pour l’arracher au discours de chantage que pratique le régime
depuis des décennies. Les Algériens sont, à mon sens, viscéralement
“jacobins” finalement. » On l’a en effet observé sur de nombreuses
images : le drapeau de Tamazgha, signe de la fierté berbère, flottait
au côté du drapeau national, symbole de l’unité du pays. Le pouvoir
ne pourra plus accuser les offensés et les humiliés qu’il a produits par
millions dans tout le pays de faire le jeu des séparatistes, des islamistes
ou du colonialisme.
On a assisté à de belles choses, à Alger, tout au long du singulier hiver
2019. À des événements qui m’ont infiniment touché. Ainsi le soutien
apporté aux manifestants par le collectif Ouled el-Bahdja, un club de
supporteurs de l’Union sportive de la médina d’Alger (USMA). Et La
Casa del Mouradia, l’hymne rebelle des ultras de l’USMA, chanté en
darija, devenu celui des révoltés (6). « Les supporters sont devenus les
boucliers des manifestants. Aussi bien physiquement que symbolique-
ment. Ça me rappelle la mobilisation des Altrass, les Ultras égyptiens,
en 2011 », a jubilé Adlène Meddi.

26 SEPTEMBRE 2019
« accueillons cette lueur présage du bonheur »

La rue, le stade, le football, la chanson populaire, les jolis mots


de tous les jours, l’héritage du chaâbi, la fierté retrouvée des enfants
d’Alger, Ouled el-Bahdja, beaux, joyeux, attachants, formidables
d’imagination et de spontanéité. Il paraît même que certains mani-
festants défilaient avec leur chardonneret élégant dans sa cage. Les
maknines avec nous !… Qui croyait cette silmiya, cette révolution du
sourire possible ? Retirons nos bâillons, redorons nos blasons, accueil-
lons cette lueur présage de bonheur… Contre une langue arabe et
une langue française usées par les mensonges du pouvoir, contre des
maîtres terrés dans leurs maisons luxueuses ou jetés en prison par la
colère du peuple, la jeunesse d’Algérie s’est emparée du darija – l’arabe
dialectal – comme d’une arme pour chanter l’humiliation, la colère,
l’espoir, la vérité et signifier au système et aux oligarques : « Nous ne
parlons pas la même langue que vous. »
1. Assia Djebar, Le Blanc de l’Algérie, Le Livre de Poche, 2002.
2. Christophe Dubois et Marie-Christine Tabet, Paris Alger, une histoire passionnelle, Stock, 2015.
3. Adlène Meddi, 1994, Rivages, 2018.
4. Kamel Daoud, Mes indépendances : Chroniques 2010-2016, Actes Sud, 2017.
5. Cf. Pierre et Claudine Chualet, Le Choix de l’Algérie, Barzakh, Alger, 2012.
6. Ouled El Bahdja, La Casa del Mouradia, https://www.youtube.com/watch?v=kHZviPhZQxs.

SEPTEMBRE 2019 27
LA CASA DEL MOURADIA
› Ryad Girod

Le romancier Ryad Girod nous livre une vision littéraire des premiers jours
du « printemps algérien ».

Mercredi 20 février 2019


Je m’appelle Abdelghani Mhaleb, j’ai 45 ans et je suis sous-­directeur
du département contentieux à la société nationale de l’électricité et du
gaz, la Sonelgaz. J’ai décidé de consigner ce qu’on peut appeler mes
opinions en m’envoyant des mails. Je suis quelqu’un de prudent et
de plutôt peureux et, je l’avoue, je suspecte mon directeur de penser
que je suis une sorte de perturbateur, d’agitateur, depuis que je lui ai
dit que j’irai peut-être à la manifestation du 22. « Ah ouais, vous à la
manif ? » m’avait-il répondu en me lançant un regard plein de doute.
J’ai répété encore une fois « Peut-être » mais il était déjà reparti vers
son bureau. Je me suis morfondu dans le mien en me demandant
pourquoi j’avais sorti ça, qu’est-ce qui m’avait pris de faire le fanfaron,
et s’il ne valait pas mieux retourner le voir pour m’excuser et lui dire
que je ne comptais absolument pas aller manifester. Mais mon direc-
teur est malin et il aurait pris ça pour du pur mensonge et, en quelque
sorte, comme l’aveu de mon engagement dans les rangs des manifes-
tants. J’étais piégé ! Je vais donc assister à la manif et en faire une sorte

28 SEPTEMBRE 2019
l’algérie et nous

de compte rendu, rapporter les débordements, dénoncer les fauteurs


de troubles. Ces notes seront la preuve de ma bonne foi. Je suis un
fonctionnaire dévoué et scrupuleusement soucieux de respecter son
devoir de réserve.

Vendredi 22 février 2019


Ryad Girod est romancier et
Du monde. Il y avait beaucoup de professeur de mathématiques. Il vit
monde. Beaucoup de jeunes des quartiers à Alger. Dernier ouvrage publié :
populaires qui entonnaient des chants de Les Yeux de Mansour (POL, 2019).
› ryadgirod@gmail.com
stade. Je n’ai pas réussi à saisir toutes les
paroles. « Je suis en train de consommer tout doucement… nous en
avons marre de cette vie-là… la poupée est morte… » Mais pas que des
supporters de foot, il y avait aussi des adultes et des jeunes gens plus
aisés qui filmaient avec leurs portables tout en défilant. Très peu de
femmes. Presque pas. Des pancartes et des slogans : « Pas de cinquième
mandat, Bouteflika ! Silmiya ! Silmiya ! Pacifique ! Pacifique ! » Mais je
ne suis pas resté bien longtemps, j’ai cru apercevoir, sur le trottoir
d’en face, mon directeur. Tout comme moi, il regardait défiler le flot
de manifestants. Semblait les dévisager un à un, comme s’il cherchait
à débusquer les employés du département. Je n’ai pas eu le courage
d’aller vérifier si c’était bien lui. J’ai eu peur et je me suis sauvé par les
petites ruelles qui mènent au boulevard Mohammed-V. En remontant
le boulevard, j’ai croisé, à plusieurs reprises, des groupes de supporters
qui allaient grossir les rangs. Dispersion policière vers 18 heures. J’ai le
sentiment que ce n’est clairement pas une émeute sociale, une révolte
de la faim, mais un mouvement bien plus fort qui appelle au retrait
de Bouteflika. Ce mouvement tire sa puissance de quelque chose que
je n’identifie pas très bien mais qui me paraît impérieux. Bien plus
qu’une histoire de salaire ou de coût de la vie ou de choix politique.

Mardi 26 février 2019


Les étudiants envahissent les rues d’Alger-Centre. Je suis au bureau
et j’entends leurs cris, le klaxon des voitures et le bourdonnement
des hélicoptères. C’est irrésistible, je sors avec quelques collègues sur
le balcon. On distingue clairement leur revendication : « Pas de cin-

SEPTEMBRE 2019 29
l’algérie et nous

quième mandat, Bouteflika ! » Et toujours ce chant des supporters de


foot : « La première fois, on va dire que c’est passé, ils nous ont eus
avec la décennie noire… La deuxième fois, l’histoire s’est révélée, La
Casa del Mouradia… » repris comme d’une seule voix, avec ferveur,
par des étudiants. Le patron nous rejoint. Silencieux. Suspicieux.
Nous n’osons pas rester et retournons tous à nos bureaux. Impossible
de travailler. Nous bouillonnons. Je parcours, sur mon ordinateur, des
réseaux sociaux en feu : appels à manifester, vidéos en direct, reven-
dications diverses, un 5 barré comme une signalisation routière… Je
m’arrête sur la vidéo de la cérémonie de l’appel « officiel » à la candi-
dature de Bouteflika. Un tas d’insultes en commentaires. Le samedi
9 février, le Front de libération nationale (FLN) organise un imposant
meeting à la Coupole, un centre sportif qui accueille habituellement
des compétitions de handball ou de basketball. Des milliers de sym-
pathisants ou adhérents s’agglutinent devant une estrade sur laquelle
sont présents l’ancien Premier ministre, le secrétaire général du FLN, le
garde du corps et chef du protocole de Bouteflika, mais pas l’intéressé
lui-même (« la poupée est morte »). Il y a, à sa place, un tableau qui le
représente. Une peinture de piètre facture que Sellal (1) et Bouchareb
(2) portent à bout de bras sous l’œil vigilant du garde du corps. La
Coupole bouillonne ! Une voix féminine dans les haut-parleurs loue la
bienveillance, la grandeur et la magnificence du président, du père de
la nation, et annonce que c’est un honneur pour tous les membres du
comité du FLN d’offrir un tableau à son Excellence… Et des membres
du comité central s’avancent en portant un autre tableau, une toile
représentant un paysage de merde pour que le portrait de Bouteflika
le voie… Les deux tableaux se font face sans broncher, Sellal et Bou-
chareb sont tout sourire, la foule est en délire, le garde du corps est sur
le qui-vive ! Cohue, bousculades, tout le monde veut immortaliser ce
moment inoubliable ! Les portables sont brandis, les flashs scintillent.
Le garde du corps demande d’évacuer le président, enfin le portrait
qui le représente, trop de personnes sur l’estrade. Mais, trop tard, elle
finit par céder, des gens sont à terre, Sellal et Bouchareb et le garde
du corps et le tableau ont réussi à fuir juste à temps… Quel spectacle
pathétique ! Ridicule ! Comment peut-on humilier les adhérents d’un

30 SEPTEMBRE 2019
la casa del mouradia

parti à ce point ? Comment peut-on s’humilier soi-même à ce point ?


Enfin, l’appel à la candidature de Bouteflika a été annoncé et tout
le monde était heureux. Le cinquième mandat était lancé… « Et la
cinquième fois est en train de suivre, c’est arrangé entre eux »… et les
images retransmises sur toutes les télés. Comment peut-on humilier
tout un peuple à ce point ?

Jeudi 28 février 2019


Je relis les dernières lignes de l’article écrit en novembre par le cou-
rageux Mustapha Benfodil (3) pour le quotidien El Watan :

« On aura tout vu. Abdelaziz Bouteflika n’aura fait


que nous infliger humiliation sur humiliation. Si par
extraordinaire il lit ce papier, si un bout de sa conscience
fonctionne encore, nous lui adressons solennellement ce
message : Monsieur le président, si vous n’avez cure de
votre propre image, de votre dignité, au moins faites-le
pour l’Algérie. »

Je revois les images du meeting à la Coupole. Un tableau offert à


un tableau ! Mon Dieu comment est-ce possible ? Et je comprends que
cette puissance qui fait sortir les jeunes dans la rue, par milliers, c’est
l’humiliation. L’humiliation ! Voilà ce qui porte cette foule. Ou plutôt la
volonté de réparer l’humiliation, toutes les humiliations qu’elle a subies.
Moi-même humilié sans en avoir conscience. Demain je sortirai !

Vendredi 1er mars 2019


Je suis sorti. Nous étions encore plus nombreux que vendredi der-
nier. Une marée humaine qui coulait le long de la rue Didouche-Mou-
rad jusqu’à la Grande Poste d’Alger pour ensuite emprunter l’avenue
Pasteur, passer sous le tunnel des facs, faire céder le cordon des forces
antiémeutes puis remonter le raide boulevard Mohammed-V jusqu’au
Telemly. Une marée humaine qui affichait des 5 barrés, non au cin-
quième mandat, et qui hurlait un mélange de slogans et de chants de
stade : « Vous avez mangé le pays, bande de voleurs ! La troisième fois, le

SEPTEMBRE 2019 31
l’algérie et nous

pays a maigri à cause des intérêts personnels… C’est l’aube et je n’ai tou-
jours pas trouvé le sommeil… Qui en est la cause et qui blâmer ? » J’ai
remonté Mohammed-V la gorge nouée et les larmes aux yeux. J’ai voulu
chanter mais je n’ai pas réussi à ouvrir la bouche. Je ne connaissais pas
bien les paroles des chansons et, pour tout dire, je me voyais comme un
intrus parmi cette foule. Pourtant je me sentais déjà quelqu’un d’autre.
La rage des manifestants, l’indignation qu’avaient suscitée les images de
la Coupole, les couilles de Benfodil, m’avaient donné le courage de me
révolter mais je n’étais pas encore libéré de la trouille qui me trouait le
ventre depuis de trop nombreuses années. Malgré l’effervescence, j’ai cru
encore une fois apercevoir mon chef qui avançait dans le cortège, tête
baissée mais parmi la foule. J’ai quitté à ce moment-là la manifestation.

Samedi 2 mars 2019


J’essaie de comprendre ce qui a déclenché ce mouvement, cette
révolte. Je traîne sur les réseaux sociaux, je visionne des vidéos sur
YouTube. J’apprends les paroles de la chanson La Casa del Mouradia
et je tombe sur les obsèques d’un ancien Premier ministre. À l’enter-
rement de Rédha Malek (4), éclats de rire entre Saïd Bouteflika (5),
Ali Haddad (6) et Sidi Saïd (7). À gorges déployées, sans aucune rete-
nue, ni égards pour les proches éplorés, ni respect pour le défunt.
Ni, d’ailleurs, pour tous les morts qui reposaient dans le silence du
cimetière. Silence rompu par les franches rigolades de cette bande de
voyous, les claquements dans les mains de ces délinquants, le crépite-
ment des appareils photo, les vannes à l’intention des journalistes…
pour ensuite se retrouver tous les trois, côte à côte, faisant mine de
prier devant la dépouille de l’ancien chef de gouvernement, tout en
lançant des regards assassins à destination du Premier ministre de cet
été 2017, le mettant à mort dans ce cimetière, en direct live, face aux
caméras de toutes les télés nationales pour révéler au peuple ce dont
ils sont capables. Révéler la monstruosité et l’humiliation dont ils sont
capables avant de repartir comme des ados turbulents qui se prennent
pour des caïds. Les parrains de La Casa del Mouradia. Malfrats mal
fagotés, sans charisme ni envergure, qui montent ensemble dans une
luxueuse berline allemande, stationnée à l’intérieur du cimetière :

32 SEPTEMBRE 2019
la casa del mouradia

« Allez viens, je te raccompagne ! » En nous laissant sans voix, devant


nos écrans de télé, humiliés. Quelques jours plus tard, on apprenait
la démission du Premier ministre. Humiliés et terrifiés. L’été suivant,
cette bande de voyous nous a ramenés au temps du choléra. Des
siècles en arrière ! L’été 2018, pendant que le chef de l’État allait faire
ses contrôles de santé à Genève, nous, son peuple, entassions des packs
d’eau minérale dans nos chambres et passions nos journées à laver et
relaver nos légumes dans la crainte d’une mort atroce. Humiliés et
terrifiés et révoltés. Il n’y a pas d’amours au temps du choléra, il n’y a
que des guerres qui se préparent.

Dimanche 3 mars 2019


Bouteflika écrit une lettre au peuple. Elle est lue au journal télé-
visé de 20 heures. Il promet qu’après la présidentielle du 18 avril il
convoquera une sorte de conférence nationale pour réfléchir, élaborer et
adopter des réformes politiques et institutionnelles afin d’organiser une
présidentielle anticipée à laquelle il promet, encore une fois, de ne pas
participer… La réponse du peuple ne s’est pas fait attendre. Des jeunes
sont sortis immédiatement dans presque toutes les villes du pays. Ils
crient à l’arnaque. Aux manœuvres et aux fausses promesses. Dénoncent
la ruse des mafieux. Tout le monde sur la Toile craint des saccages, des
violences, des meurtres dans le noir de la nuit. Mais il n’en est rien. Aux
cris de Silmiya ! Silmiya ! le peuple défile comme en plein jour.

Vendredi 8 mars 2019


Encore une marée humaine ! Autant d’hommes que de femmes.
C’est aussi la journée des droits de la femme. On avait l’impression
que toute l’Algérie était dehors. Il se disait que c’était pareil dans les
autres villes, que tout le pays battait le pavé. Des femmes, encore des
femmes, partout, dans les cortèges, sur les balcons, agitant des dra-
peaux et remplissant la rue de youyous. Des femmes avec leurs plus
beaux sourires. Une révolution des sourires ! Je n’avais jamais vu ça
et je n’aurais jamais imaginé une telle solidarité, un tel amour les uns
pour les autres. Plus qu’une marée : un océan ! Le soir, sur les réseaux
sociaux, sur les télés françaises, les chiffres tombaient, de plus en

SEPTEMBRE 2019 33
l’algérie et nous

plus impressionnants, assommants : des centaines de milliers, des


millions, cinq millions, dix millions, quinze millions ! Tout un pays,
en somme.

Mardi 12 mars 2019


Nouvelle lettre du président. 20 heures, comme d’habitude. Le Pre-
mier ministre est limogé et remplacé par son ministre de l’Intérieur. Une
plaisanterie ! Comme d’habitude, la réponse ne s’est pas fait attendre : les
gens sont encore une fois sortis dans les rues, manifester leur méconten-
tement. À Alger, un jeune s’invite dans le direct d’une télévision arabe
qui rend compte de ces manifestations nocturnes. Il interrompt la pré-
sentatrice qui explique que les Algériens sont satisfaits par cette annonce
du chef de l’État. Il la reprend en précisant qu’ils ne sont satisfaits de
rien du tout. Que ce système est en train de nous berner, qu’ils sont
en train d’enlever un pion pour le remplacer par un autre pion, et que
nous, ce qu’on veut, c’est qu’ils dégagent tous. Qu’ils s’enlèvent tous,
criait-il : Yetnehaw ga3 ! (qu’ils partent tous).

Vendredi 15 mars 2019


Un monde encore plus impressionnant que vendredi dernier. Les
chiffres circulaient déjà parmi nous : quinze millions, dix-huit mil-
lions, vingt millions… d’Algériens en délire et en sourire dans les rues
de toutes les villes du pays. Au milieu de cette foule remuant comme
une mer, mon patron m’a mis la main sur l’épaule et a crié pour que
je l’entende : « Vous êtes là, vous aussi ? » Lui aussi est un humilié. De
jeunes supporters de foot nous entouraient en nous bousculant mais
nous avons laissé faire, par peur mais aussi parce que nous savions
tout ce que nous leur devions : ils étaient à l’origine de ce mouvement,
sans eux rien n’aurait été possible. Et puis je ne percevais presque plus
rien, ni les coups ni les bruits, les phrases se ruaient dans ma tête
noyée au creux de cette mer déchaînée. La conviction que plus rien ne
serait plus jamais comme avant s’installait en moi et un bonheur nou-
veau m’emportait. J’étais ivre ! Maintenant que nous sommes dehors,
nous ne pouvons pas retourner chez nous ! Maintenant, ce sont eux ou
nous ! S’ils n’ont pas eu peur de millions de personnes dans les rues,

34 SEPTEMBRE 2019
la casa del mouradia

qu’est-ce qui les empêcherait de nous chasser de nos maisons pour


nous jeter dans les champs ou les forêts ? De nous jeter tout nus sur des
plages désertes, qu’est-ce qui les empêcherait de s’emparer de tous nos
biens et de nous livrer à la mer ? Maintenant que nous sommes sortis,
par millions, nous devons rester dehors, par millions, jusqu’à ce qu’ils
partent tous ! Yetnehaw Ga3 ! Maintenant, c’est eux ou nous ! Nous
sortirons chaque vendredi de chaque semaine jusqu’à ce qu’ils s’en
aillent tous. Jusqu’à la fin des temps s’il le faut ! Voilà notre nouvelle
religion. Yetnehaw Ga3 ! Mon patron a passé son bras sous le mien,
nous nous sommes serrés l’un contre l’autre et mis à chanter comme
un seul homme au milieu d’une foule en délire :

« C’est l’aube et je n’ai toujours pas trouvé le sommeil


Je suis en train de consommer tout doucement
Qui en est la cause et qui blâmer ?
Nous en avons marre de cette vie-là

La première fois, on va dire que c’est passé, ils nous ont


eus avec la décennie noire
La deuxième fois, l’histoire s’est révélée, La Casa del
Mouradia
La troisième fois, le pays a maigri à cause des intérêts
personnels
La quatrième fois, la poupée est morte mais la série
continue
Et la cinquième fois est en train de suivre, c’est arrangé
entre eux
Le passé est archivé. La voix de la liberté. »
1. Abdelmalek Sellal, Premier ministre 2012-2017, directeur de campagne du candidat Bouteflika.
2. Mouad Bouchareb, secrétaire général du FLN.
3. Mustapha Benfodil, « Bouteflika, de grâce restez chez vous ! », El Watan, 5 novembre 2018, repris dans
Courrier international, https://www.courrierinternational.com/article/algerie-­bouteflika-de-grace-restez-
chez-vous.
4. Rédha Malek, Premier ministre 1993-1994.
5. Saïd Bouteflika, frère d’Abdelaziz Bouteflika, conseiller du président et véritable décideur depuis 2013.
6. Ali Haddad, homme d’affaires, président du Forum des chefs d’entreprises (équivalent du Medef ).
7. Sidi Saïd, secrétaire général, depuis 1997, de l’UGTA, premier et principal syndicat des travailleurs
algériens.

SEPTEMBRE 2019 35
LE MYSTÈRE DE GAULLE
› Éric Roussel

P resque un demi-siècle après la mort du général de


Gaulle, les grandes lignes de son action sont aisément
déchiffrables. Sa politique algérienne fait exception.
On comprend mal pourquoi, après avoir voulu et
obtenu une victoire sur le terrain, il négocia brusque-
ment avec le Front de libération nationale (FLN) qu’il s’était long-
temps refusé à voir comme un interlocuteur valable. Le mystère se
dissipe tout de même un peu si l’on prend en considération la per-
sonnalité du Général, son itinéraire, ses idées en matière coloniale,
souvent exprimées de manière implicite.
Avant 1914, il existe deux écoles au sein de l’armée française : celle
qui, avec Lyautey, se passionne pour l’Empire, et celle qui demeure
l’œil fixé sur la ligne bleue des Vosges. De Gaulle se rattache à cette
dernière catégorie. Dans ses Lettres, notes et carnets où éclate un patrio-
tisme intransigeant, les allusions aux territoires alors sous tutelle fran-
çaise sont très rares. Le jeune officier admire Lyautey pour les concep-
tions qu’il a exposées dans sa célèbre publication : Le Rôle social de
l’officier. La conquête du Maroc, en revanche, ne semble pas le faire

36 SEPTEMBRE 2019
l’algérie et nous

rêver. Toute l’attention de Charles de Gaulle pendant ses années de


formation se porte vers les frontières de l’Est.
Ce que l’on sait de ses réflexions pendant son séjour au Liban, de
1929 à 1931, atteste cet état d’esprit. De Gaulle, d’abord, ne paraît
pas sensible à la poésie de l’Orient, comme ont pu l’être certains de ses
écrivains de prédilection, Chateaubriand ou Barrès. Il se révèle surtout
convaincu du caractère fragile et très provisoire de la tutelle exercée
par la France sur le pays du cèdre.

« Le Levant, écrit-il en juin 1930, est un carrefour où


tout passe… Mon impression est que nous n’y pénétrons
guère et que les gens nous sont aussi étrangers (et réci-
proquement) qu’ils le furent jamais. Il est vrai que, pour
agir, nous avons adopté le pire système dans ce pays, à
savoir inciter les gens à se lever d’eux-mêmes, quitte à les
encourager, alors qu’on n’a jamais rien réalisé ici sans la
contrainte. Pour moi, notre destin sera d’en arriver là ou
bien de partir d’ici. (1) »

Comme son camarade, le futur général Georges Catroux, bon


connaisseur de l’Orient, de Gaulle est convaincu du caractère inéluc-
table de l’émancipation du Liban.
Lorsqu’il arrive en Algérie en juin 1943, il n’a pas changé d’avis
quant au sort plus ou moins lointain de ce pays où la France s’est
imposée par la force. Dans l’immédiat, il entend certes rétablir
l’autorité : l’Empire lui a donné une base territoriale. Face à Vichy
et aux Alliés, il n’y a pas d’autre issue. En Éric Roussel est membre de l’Institut.
Indochine, un peu plus tard, le Général Il est notamment l’auteur de Charles
agira dans le même sens. Cependant, des de Gaulle (Gallimard 2002, Tempus/
Perrin 2007). Dernier ouvrage publié :
indices attestent qu’il ne croit guère à la Valéry Giscard d’Estaing (Éditions de
pérennité de la présence française. À un l’Observatoire, 2018).
jeune officier, Olivier de La Baume, qui, à cette époque, s’inquiète
devant lui de l’attitude de certains colons vis-à-vis des musulmans,
il répond : « De toute façon, ce système ne peut durer longtemps. »
Cela ne l’empêchera pas, en 1945, de couvrir de son autorité la san-

SEPTEMBRE 2019 37
l’algérie et nous

glante répression des émeutes de Sétif. Toujours l’idée, appliquée


également au Levant pendant la guerre, qu’avant toute éventuelle
négociation il faut se placer en situation de force.
Ce schéma, de Gaulle s’y conforme dès que les circonstances le
placent au printemps 1958 en position d’apporter une issue au conflit
algérien. De 1946 à 1958, il n’est pas sorti de l’ambiguïté, laissant ses
partisans défendre un certain immobilisme, confiant à d’autres sa pen-
sée profonde : l’Algérie, tôt ou tard, sera maîtresse de son destin. Tout
le problème est de savoir à quelle échéance se produira l’événement et
qui sera l’interlocuteur de la France.
Lorsqu’il revient au pouvoir, le Général n’a pas en tête un calendrier
précis. Il sait qu’il faudra aller vers l’indépendance, il souhaite que l’Algé-
rie reste liée, d’une manière ou d’une autre, à la France ; il entend surtout
sauvegarder les droits de cette dernière. Et dans son esprit, il s’agit moins
de préserver la situation des colons, qu’il n’aime guère, que de garder les
ressources du Sahara et la possibilité d’y poursuivre des essais nucléaires.
Partant, il ne peut être question pour lui de négocier avec le FLN. Il le
dit à deux interlocuteurs étrangers : le prince Moulay Hassan du Maroc
qui deviendra Hassan II et le président italien Giovanni Gronchi. À ce
dernier, de Gaulle confie assez clairement ses intentions :

« La France ne veut pas du tout, comme on le prétend,


maintenir sa domination sur l’Algérie. Ce que sera le sort
futur de l’Algérie, je n’en sais rien. Lorsqu’on me parle
d’intégration ou d’indépendance, je hausse les épaules.
Ce qu’il faut, c’est que l’Algérie puisse choisir en connais-
sance de cause. Il faut donc la développer politiquement,
culturellement, socialement. Il faut qu’elle puisse savoir
ce qu’elle veut. À cet égard, la direction est prise. L’éga-
lité des droits existe. Les musulmans ont commencé à
s’exprimer. Ferhat Abbas et sa bande, en continuant la
guerre, empêchent l’Algérie de choisir librement son des-
tin. D’ailleurs, les dirigeants FLN ne sont pas et ne seront
jamais le gouvernement de l’Algérie car ils sont avant tout
la guerre civile entre musulmans. (2) »

38 SEPTEMBRE 2019
le mystère de gaulle

Le Général, par ailleurs, est bien conscient de l’évolution de la


démographie en Algérie : dans la perspective de l’intégration, la popu-
lation musulmane aurait toutes les chances de croître ce qui poserait
des problèmes dont il ne se dissimule pas la difficulté.
De Gaulle veut donc se donner le temps de la réflexion, ménager la
transition. Son espoir est de voir émerger une autre Algérie, plus déve-
loppée, susceptible de garder des liens avec la France. Pour cela, il faut
à la fois éradiquer la rébellion et encourager l’essor économique des
quatre départements algériens. D’où le plan Challe, destiné à annihi-
ler le FLN, et le Plan de Constantine, mis en œuvre dès l’arrivée du
Général aux affaires et dont le but est de favoriser le développement.
Sans le dire jamais ouvertement, de Gaulle veut croire que son retour
aura pour effet de faire surgir du côté algérien un autre interlocuteur
que le FLN. C’est cette perspective qui dicte sa conduite. Le pro-
blème est qu’il est contraint de dissimuler ses objectifs tandis que rien
n’indique l’émergence d’une autre force que celle des rebelles de la
Toussaint 1954.
Pendant les événements de mai 1958 qui provoqueront son rappel,
de Gaulle a paru donner des gages aux Français d’Algérie et à l’armée.
En proclamant « Je vous ai compris », il paraissait aller au-devant de
leurs attentes. Aux militaires, certains de très haut rang, il tenait un
langage identique. Salan, commandant en chef en Algérie, reçut
l’assurance écrite que l’on ne lâcherait rien au FLN. En mars 1960,
lors d’un voyage de l’autre côté de la Méditerranée, connu sous le nom
de « tournée des popotes », le Général tiendra un langage très dur vis-
à-vis du FLN, visiblement destiné à réconforter les officiers :

« On ne pourra rien faire si on ne l’a pas emporté d’abord


sur le terrain d’une manière indiscutable. Ce sera très
long. Le drapeau français flottera encore longtemps,
soyez-en certains, à Alger. L’indépendance serait à la fois
une catastrophe, une sottise, une monstruosité. Ce sont
les Algériens qui décideront. Je crois qu’ils diront : “Une
Algérie algérienne, liée à la France”. (3) »

SEPTEMBRE 2019 39
l’algérie et nous

Bien que rien ne bouge du côté algérien, de Gaulle veut croire


qu’il aura un jour en face de lui un partenaire avec lequel il pourra
parler sérieusement. Au printemps 1960 se produit malgré tout un
événement vite interprété à l’Élysée comme un signal positif. Si Salah,
chef de la Wilaya IV du FLN, a été favorablement impressionné par
l’attitude du nouveau président français, sa fermeté vis-à-vis des pieds-
noirs lui a paru de bon augure. Avec deux de ses adjoints, il a décidé
donc d’engager les négociations avec la France. Edmond Michelet,
grand résistant et présentement garde des Sceaux, sert d’intermédiaire.
L’affaire est suivie à la présidence de la République par le nouveau
secrétaire général pour les affaires algériennes, Bernard Tricot. De la
fin du mois de mars au début de juin, quatre entretiens préparatoires
avec Si Salah ont lieu. Les contacts semblent si prometteurs que le
Général décide de recevoir le chef FLN à Paris.
Bien entendu, le secret le plus absolu doit être observé. Les Algé-
riens voyagent jusqu’à Paris dans des conditions rocambolesques. De
Gaulle les reçoit dans son bureau tandis qu’un aide de camp, dissimulé
derrière un rideau, se tient prêt à faire feu avec une mitraillette. À leur
entrée, les visiteurs n’ont droit qu’à un salut discret. Le Général ne leur
serre pas la main. La conversation n’aboutit à aucun résultat concret.
Le chef de l’État renouvelle sa proposition : les Algériens pourront
décider librement de leur avenir. En revanche, il refuse de donner suite
au souhait de Si Salah d’aller rendre visite à Ben Bella, toujours détenu
depuis son arrestation en 1956. Si Salah ressort malgré tout du bureau
présidentiel impressionné : de Gaulle, au moment de prendre congé,
lui a dit son regret de ne pouvoir lui serrer la main et son espoir d’être
bientôt en mesure d’annoncer un cessez-le-feu.

La ligne du Général étant devenue indéchiffrable,


les extrémistes se déchaînent

De fait, quatre jours plus tard, le 14 juin, le président de la Répu-


blique, dans un discours à la nation, s’adresse de manière directe aux
dirigeants du FLN. Son offre, pour la première fois, est sans détour :

40 SEPTEMBRE 2019
le mystère de gaulle

il s’agit de trouver une fin honorable aux combats, de régler la desti-


nation des armes, d’assurer le sort des combattants. Comme on pou-
vait s’y attendre, la proposition, qui marque une rupture, provoque
la colère des partisans de l’Algérie française et suscite une réaction
positive du côté algérien. Dès le 18 juin, le gouvernement provisoire
de la République algérienne (GPRA) fait savoir qu’il accepte de négo-
cier sur les bases énoncées par de Gaulle. Le 25, une délégation algé-
rienne, conduite par l’avocat Ahmed Boumendjel, arrive à Paris. Mais,
immédiatement emmenés à la préfecture de Melun où les pourparlers
doivent avoir lieu, les émissaires se retrouvent quasiment prisonniers.
On leur refuse de voir Ben Bella. Du coup, la rencontre tourne au
fiasco. Les représentants du GPRA n’acceptent pas, comme le veulent
les Français, qu’un cessez-le-feu soit le préalable obligatoire à toute
discussion. En définitive, les Algériens paraissent avoir plutôt marqué
un point en démontrant publiquement que le Général ne leur propo-
sait pas un vrai dialogue.
De Gaulle, en vérité, déconcerte tout le monde à ce moment-là. En
annonçant le droit à l’autodétermination des Algériens tout en poursui-
vant les combats, en luttant contre le terrorisme et en recherchant une
hypothétique troisième force en Algérie, il brouille totalement les cartes.
Comme le souligne Pierre Viansson-Ponté, l’éditorialiste du Monde, le
chef de l’État n’a plus de politique algérienne. Même ses fidèles sont
décontenancés. Louis Terrenoire, à l’époque ministre de l’Information,
note : « Le Général m’apparaît alors comme un pêcheur qui a réussi à
ferrer un gros poisson et qui le laisse se fatiguer avant de retenir sa ligne.
Mais il arrive que le poisson, d’un coup de reins, casse la ligne. (4) »
La ligne du Général étant devenue indéchiffrable, les extrémistes
se déchaînent. C’est le moment où Salan, via l’Espagne, entre donc en
quasi clandestinité. En sens inverse, les partisans de l’indépendance
algérienne sont très déçus et la pratique persistante de la torture en
Algérie renforce encore leur désillusion. De Gaulle, apparemment, n’a
pas pris une position définitive. La rencontre avec Si Salah lui a sans
doute donné l’impression que les « rebelles » algériens ne formaient
pas un bloc monolithique et qu’une partie d’entre eux pouvaient se
métamorphoser en interlocuteurs possibles. Mais la rencontre de

SEPTEMBRE 2019 41
l’algérie et nous

Melun paraît l’avoir convaincu du contraire. Le FLN, il doit mainte-


nant l’admettre, s’impose. Dès lors, il lui apparaît inutile de tergiver-
ser. Le fardeau algérien handicape la France sur le plan international,
l’exposant même aux attaques des États-Unis à l’ONU. De ce fait, il
est impossible de mettre en œuvre la grande politique étrangère dont
rêve le fondateur de la Ve République. Pour ce dernier, une évidence
s’impose : il faut trancher le nœud gordien, même s’il doit en résul-
ter des souffrances et des injustices. Richelieu, beaucoup plus que
Louis XIV ou Napoléon, est le vrai inspirateur de De Gaulle. Comme
le Cardinal, ennemi implacable des féodalités, le Général place au
sommet la grandeur de l’État auquel il faut parfois tout sacrifier.
Le 4 novembre, de Gaulle sort donc de son silence. Et de l’ambi-
guïté. Alors que rien n’indiquait jusque-là son souhait de renouer un
dialogue avec le GPRA, il évoque la perspective d’une « Algérie algé-
rienne ». L’expression a été ajoutée au dernier moment dans le texte
de l’allocution et à l’insu du Premier ministre, Michel Debré, très atta-
ché à l’Algérie française. Un prochain référendum doit avoir lieu pour
décider du sort des territoires conquis jadis par le maréchal Bugeaud.
Ces annonces, immédiatement, mettent le feu aux poudres. À Alger,
le secrétaire général de l’administration en Algérie, André Jacomet,
donne sur-le-champ sa démission.
Les Français, malgré tout, veulent dans l’ensemble tourner la page
en Algérie. Le Général en a la preuve le 8 janvier 1961 à l’issue du
référendum : le oui triomphe avec 75,26 % des suffrages exprimés. En
France métropolitaine, l’adhésion à la politique prônée par de Gaulle
est massive. La gauche, communistes compris, n’a pas ménagé son
appui. Les Européens d’Algérie ont voté, en revanche, très majoritaire-
ment en faveur du non. Depuis mai 1958, ils ont l’impression d’avoir
été dupés, trompés. Jusque-là relativement contenue, leur colère va
exploser.
De Gaulle désormais veut aller vite. Une évidence s’est imposée à
lui : les « rebelles », qu’hier encore il fustigeait, sont les seuls interlocu-
teurs possibles. Dès le 20 février, des pourparlers officieux s’ouvrent en
Suisse avec le GPRA : du côté français, Georges Pompidou représente
le chef de l’État dont il reste l’homme de confiance, après avoir été

42 SEPTEMBRE 2019
le mystère de gaulle

son directeur de cabinet en 1958. Les discussions se révèlent ardues,


notamment parce que le chef de l’État n’a pas renoncé à garder le
Sahara où ont lieu les expérimentations atomiques françaises et dont
les ressources pétrolières constituent un atout précieux. Les négocia-
tions reprennent le 5 mars à Neuchâtel et, bien que Georges Pom-
pidou ait pris sur lui d’assurer que la question du Sahara pourra être
posée après l’indépendance, les Algériens n’acceptent, eux, aucune
concession.
Même si ces contacts sont restés en principe confidentiels, l’évo-
lution spectaculaire de la position du Général nourrit la colère des
Européens d’Algérie et des militaires. En avril, quatre généraux parmi
les plus prestigieux, Challe, Salan, Jouhaud et Zeller, tentent un coup
d’État. De Gaulle fustige « ce quarteron de généraux en retraite », fait
arrêter et juger les coupables, met en œuvre l’article 16 de la Constitu-
tion qui lui donne pour un temps de larges pouvoirs. Plus que jamais,
il est décidé à se débarrasser du problème algérien. La négociation
cependant piétine. Le Général souhaite toujours que la rupture com-
plète avec la France soit évitée mais il constate, pour s’en désoler, que
les Algériens semblent fermés à tout dialogue :

« Ils me font penser, dit-il à Louis Terrenoire, à ces


tableaux de primitifs où l’on voit les diables entraîner
les réprouvés vers l’enfer. Or les damnés ne font pas grise
mine aux diables mais font le poing aux anges. Eh bien,
que le diable les emporte. (5) »

Vis-à-vis des Français d’Algérie, sa colère n’est pas moins vive.

« La France ne doit rien à des gens qui travaillent contre


son intérêt […], déclare-t-il en conseil des ministres. Les
neuf millions d’Algériens musulmans, qui seront vingt
millions dans quelques années, n’accepteront pas de
vivre dans les mêmes conditions qu’avant avec le million
d’imbéciles que sont les Européens d’Algérie. (6) »

SEPTEMBRE 2019 43
l’algérie et nous

Comme souvent, de Gaulle se montre provocateur. En vérité, à


ce moment-là, la terreur répandue par des desperados de l’Organisa-
tion de l’armée secrète (OAS) l’exaspère et l’indigne. Raison de plus
à ses yeux pour aller vers la paix coûte que coûte. Après une reprise
des négociations, sous l’autorité de Louis Joxe du côté français, un
accord est enfin conclu à Évian le 18 mars 1962. Théoriquement, les
Algériens devront choisir entre le maintien des départements français,
l’indépendance sans liens avec la France ou l’indépendance dans la
coopération – solution qui a la préférence de De Gaulle. Mais chacun
sait que les dés sont jetés : l’Algérie s’affranchira de toute tutelle et fera
peu de cas des Européens. Le 8 avril, les Français, par référendum,
approuvent les accords d’Évian par 90,70 % des suffrages exprimés.
Fort de ce soutien populaire qui ne lui a pas manqué tout au long
de la tragédie algérienne, de Gaulle a tranché avec une résolution
extrême. Jusqu’au bout, il a tenté d’éviter la mainmise du FLN sur
l’Algérie. Jusqu’au bout, il a essayé de maintenir la domination fran-
çaise sur le Sahara. Mais lorsqu’il s’est aperçu qu’il n’atteindrait pas
ces deux objectifs, il a voulu en finir au plus vite sans se laisser arrêter
par la compassion à l’égard des Français d’Algérie. Ainsi concevait-
il sa mission d’homme d’État. Quant à ses sentiments profonds, il
les a rarement laissé deviner. Il est évident que, pour un homme de
sa formation et de sa génération, l’épreuve était douloureuse. Voir la
France réduite à la métropole ne pouvait le réjouir, même si l’Empire
ne l’avait jamais fait rêver. « Seuls les imbéciles refusent d’être malheu-
reux », confiera-t-il à l’historien Charles Morazé.
1. Charles de Gaulle, Lettre au colonel Meyer du 30 juin 1930, Lettres, notes et carnets, mai 1969-novembre
1970, Plon, 1988, p. 250.
2. Entretiens et messages, volume 8, entretien de Gaulle-Gronchi, 24 juin 1959, Archives du ministère des
Affaires étrangères, secrétariat général.
3. Éric Roussel, De Gaulle, tome II, Tempus-Perrin, 2007, p. 326.
4. Les confidences du Général à Louis Terrenoire sont extraites de l’ouvrage récemment publié : De Gaulle
en conseil des ministres. Journal et notes de Louis Terrenoire, porte-parole du gouvernement, février 1960-
avril 1962, écrit et présenté par Hélène Boivin, préface d’Éric Roussel (éditions Eurocibles, 2019).
5. Idem.
6. Idem.

44 SEPTEMBRE 2019
LES INTELLECTUELS
FRANÇAIS SUR L’ALGÉRIE
› Pierre Vermeren

L a guerre d’Algérie fut un tournant majeur de la vie


politique et intellectuelle française. Pour la première
fois dans l’histoire de l’Algérie coloniale, la plupart des
intellectuels français se positionnent pour ou contre
la colonisation et la guerre d’Algérie. Les controverses
sont aussi passionnées que violentes. Qu’en est-il après 1962,
quand de Gaulle orchestre l’amnésie puis l’amnistie des « événe-
ments d’Algérie », finalement reconnus comme « guerre » par le
Parlement en 1999 ? L’Algérie retombe Pierre Vermeren est historien,
dans le silence. Certes, des controverses professeur à l’université Paris 1-
se poursuivent, notamment sur la tor- Panthéon-Sorbonne. Dernier ouvrage
publié : La France qui déclasse.
ture en Algérie, mais le sujet est fran- Les gilets jaunes, une jacquerie au
çais. Qu’en est-il de l’Algérie et des XXI siècle (Tallandier, 2019).
e

› pierre.vermeren@univ-paris1.fr
Algériens ? Ce pays bénéficie de sou-
tiens indéfectibles dans certains secteurs de l’opinion, notamment
parmi les intellectuels marxistes et catholiques qui dominent le
champ intellectuel. Dans d’autres, il n’est plus question d’en par-

SEPTEMBRE 2019 45
l’algérie et nous

ler, et un report d’affection porte de nombreux connaisseurs de ce


pays vers le Maroc, et dans une moindre mesure vers la Tunisie. Il
faut attendre le « printemps algérien » des années 1989-1991, et
surtout la guerre civile algérienne après 1992, pour que l’Algérie
redevienne, de manière tout aussi passionnée, l’objet de contro-
verses intellectuelles.

La guerre d’Algérie : Camus contre Sartre

La guerre d’Algérie est l’occasion d’un des plus grands moments


de clivage de la scène intellectuelle française. En réalité, les années
les plus violemment polémiques sont les dernières (1960-1963). La
montée de l’opposition politique au conflit en France se cristallise
en 1960, avec la perspective de l’indépendance, l’entrée en scène
des communistes, et les violences politiques croissantes, qui obligent
les intellectuels à prendre position. Certes, dès 1955-1956, des reli-
gieux et intellectuels catholiques, ainsi que des militants des droits
de l’homme, ont protesté contre l’usage de la torture par l’armée
française, mais la contagion est lente.
Des années de guerre, on retient toutefois l’opposition centrale
incarnée par les deux plus grandes figures de la scène intellectuelle
et littéraire française de ce temps, Albert Camus et Jean-Paul Sartre.
Le premier, qui est Algérois, s’est élevé de longue date contre la
« clochardisation » des paysans algériens, réclamant de profonds
changements dès avant la guerre. Mais on relève cette phrase, que
Sartre, fort de son ascendant sur la gauche marxiste et anticolonia-
liste, voue aux gémonies : « En ce moment, on lance des bombes
dans les tramways d’Alger. Ma mère peut se trouver dans un de ces
tramways. Si c’est cela la justice, je préfère ma mère » (couram-
ment transformée en : « Entre la justice et ma mère, je choisis ma
mère »). Face à cette pensée trop humaine, la violence paroxystique
de Sartre se lit dans la préface de l’ouvrage du psychiatre antillais
Frantz Fanon, publié en 1961 :

46 SEPTEMBRE 2019
les intellectuels français sur l’algérie

« [Car] en le premier temps de la révolte, il faut tuer :


abattre un Européen, c’est faire d’une pierre deux
coups, supprimer en même temps un oppresseur et un
opprimé : restent un homme mort et un homme libre ;
le survivant, pour la première fois, sent un sol national
sous la plante de ses pieds. (1) »

La guerre intellectuelle est aussi impitoyable que la guerre par


balles et par égorgement.

La guerre d’Algérie recompose le paysage politique


et intellectuel français

En 1960, les jeunes activistes structurent deux forces politiques nou-


velles dans la gauche française, en rupture avec l’esprit de Guy ­Mollet :
la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO) et le Parti com-
muniste français (PCF). La première est liée à la naissance du Parti
socialiste unifié (PSU) en avril, qui devait nourrir le terreau intellectuel,
politique et syndical des décennies suivantes, à travers la « deuxième
gauche ». La seconde se niche au sein de l’Union nationale des étu-
diants de France (Unef), union alors transpartisane demeurée à l’écart
des controverses sur l’Algérie : de jeunes militants catholiques de gauche,
les « mino(ritaire)s » la font basculer en faveur de « l’autodétermination
en Algérie ». Puis ils prennent en main la manifestation intersyndicale
du 13 octobre 1960 qui infléchit clairement la position des syndicats.
Dans l’intervalle, le 6 septembre 1960, a surgi le Manifeste des 121
– « Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algé-
rie »  –, publié en France dans Vérité-Liberté, sous le patronage de
l’écrivain Maurice Blanchot (2). Cet appel fédère plusieurs compo-
santes des gauches intellectuelles hostiles à la guerre d’Algérie. L’uni-
versalisation de la cause algérienne est proclamée sans fard : « La cause
du peuple algérien, qui contribue de façon décisive à ruiner le système
colonial, est la cause de tous les hommes libres. » Tous les métiers,
générations et tendances se croisent  : l’historienne communiste

SEPTEMBRE 2019 47
l’algérie et nous

membre de la Ligue des droits de l’homme Madeleine Rebérioux, les


cinéastes Alain Resnais et François Truffaut, les historiens Jean-Pierre
Vernant et Pierre Vidal-Naquet, les résistants Vercors et Jean-François
Revel, le catholique André Mandouze, les écrivains Nathalie Sarraute,
Françoise Sagan et Simone de Beauvoir, Jean-Paul Sartre, le philo-
sophe François Châtelet, etc. Presque tout le personnel intellectuel
ultérieurement légitimé à s’exprimer dans l’espace public jusqu’à la fin
du siècle est là.
Et déjà pointe la repentance post-coloniale, ici formulée dans son
épure : « On ne réclamait plus seulement le droit du peuple à ne plus
être opprimé, mais le droit du peuple à ne plus opprimer lui-même. »
Le peuple français, qui fut le concepteur du droit à la lutte contre
l’oppression, voit retourner à son encontre les armes qu’il a forgées.
Que la colonisation ait été décidée et conduite au profit des seules
élites politiques et économiques françaises depuis le XIXe siècle ne
change rien à l’affaire. Le peuple français est un oppresseur.

L’assistance et la révérence envers la révolution


et le régime algérien

La révolution algérienne et son régime républicain, socialiste et


dictatorial, imposent en France une allégeance sans faille des élites
intellectuelles, si l’on excepte les anciens milieux Algérie française. La
légitimité du régime et sa libre conduite des affaires intérieures ne sont
presque jamais critiquées ni remises en cause, même quand des actes
criminels sont commis. Il s’agit en tout état de cause d’aider la jeune
République confondue avec son peuple.
Dès l’été 1962, des milliers de jeunes Français se mettent au ser-
vice du peuple et de la révolution d’Algérie. Catholiques, marxistes,
tiers-mondistes, etc. deviennent les « pieds-rouges ». Nombre de ces
jeunes intellectuels sont par la suite appelés à de brillantes carrières.
Mais lorsqu’ils découvrent sur le terrain la réalité de ce régime qu’ils
dérangent plus qu’ils ne l’aident, ils rentrent silencieusement en France
dès le milieu des années 1960 (3). Leurs paroles ne seront connues que

48 SEPTEMBRE 2019
les intellectuels français sur l’algérie

des décennies plus tard. L’Algérie n’en attire pas moins des dizaines de
milliers de coopérants et de conseillers. Certains pèsent plus lourd que
d’autres.
Dans un numéro spécial de la revue Tiers-Monde de 1962, « L’Al-
gérie de demain  », le professeur d’économie au Collège de France
François Perroux adresse un appel fraternel aux Algériens :

« Puissions-nous contribuer à mûrir une paix profonde et


sincère, à construire les institutions originales d’un déve-
loppement réciproque et à former des hommes capables
de comprendre les devoirs pressants et les chances heu-
reuses de leur siècle. (4) »

Le concepteur des « pôles de croissance » influence fortement son


héritier, Gérard Destanne de Bernis, professeur à Tunis, qui forge le
concept d’« industrie industrialisante », que Boumediene applique
scrupuleusement après 1974. Mort en décembre 1978, ce dernier
n’eut pas le temps d’assister aux conséquences désastreuses de cette
utopie économique.
Pour mesurer le poids de l’allégeance intellectuelle, évoquons un
incident peu connu. Six ans après le « printemps berbère » d’avril 1980,
en plein contre-choc pétrolier qui ruine l’Algérie, en décembre 1986,
le professeur de berbère Salem Chaker, au nom de ses camarades qui
sont en pleine lutte dans le pays, tente de faire accréditer la Ligue
algérienne des droits de l’homme (LADDH, 1985) auprès de la Fédé-
ration internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH) en
congrès à Valladolid. Il contacte pour ce faire le président de la Ligue
française pour la défense des droits de l’homme et du citoyen (LFDH)
Yves Jouffa, qui fut un soutien inconditionnel du Front de libération
nationale (FLN) en guerre. Refusant d’intercéder, celui-ci lui déclare :
« Ces gens que j’ai défendus dans leur combat pour la libération de
l’Algérie ne peuvent pas être devenus les fascistes et les tortionnaires
que vous décrivez ! » Les Tunisiens de la Ligue tunisienne des droits
de l’homme (LTDH), meilleurs connaisseurs des agissements dictato-
riaux de leurs régimes, obtiennent l’affiliation réclamée.

SEPTEMBRE 2019 49
l’algérie et nous

Le soutien indéfectible des intellectuels catholiques


et marxistes à l’Algérie

Les deux groupes d’intellectuels qui dominent le paysage fran-


çais des années soixante aux années quatre-vingt-dix, les intellectuels
catholiques avec leurs réseaux, et les marxistes, très présents à l’univer-
sité, offrent une loyauté totale envers le régime et le peuple algériens,
même si la connaissance de ce peuple leur est de plus en plus distante.
Les journaux et revues catholiques (La Croix, Témoignage chrétien,
Esprit, Études…), les ordres religieux (jésuites, cisterciens…), les évêques
et le clergé, les intellectuels catholiques (Jean-Marie Domenach, Paul
Thibaud, André Mandouze…) apportent un soutien indéfectible au
peuple algérien, dont le régime est regardé comme une émanation révo-
lutionnaire et libératrice. La théologie de la libération n’est pas loin. Les
religieux français comme le père Peyriguère (au Maroc), qui ont décrété
la « France coloniale en état de péché mortel », ont continué de s’inté-
resser à l’Algérie, mais dans une perspective proche de la repentance.
Le dialogue interreligieux et le respect de l’islam que les théologiens
français ont imposés à Vatican II sont nés en Algérie.
Sur l’autre rive, le soutien à la révolution et au régime algériens est
encore bien plus affirmé : il en va de la solidarité révolutionnaire avec
un parti frère pour les communistes, et avec les militants révolution-
naires pour les trotskistes. En dépit des brutalités du régime contre
des militants révolutionnaires et l’interdiction du Parti communiste
algérien (PCA), le FLN cultive l’amitié et la reconnaissance envers
ses anciens soutiens. La place du militant indépendantiste Maurice
Audin trône au centre d’Alger (5). L’historien Pierre Vidal-Naquet est
bien plus préoccupé d’établir la responsabilité de la torture au sein de
la République française pendant la guerre d’Algérie qu’à analyser les
violences du régime algérien (6). En France, le PCF, L’Humanité et les
journaux communistes travaillent indéfectiblement avec journalistes
et médias algériens d’État. L’université de Vincennes (Paris 8), créée
après mai 1968, est construite par des dizaines d’universitaires issus
ou passés par l’Algérie, où ils sont nés (Hélène Cixous), où ils ont
enseigné sous la France (Jean-François Lyotard, Yves Lacoste), où ils

50 SEPTEMBRE 2019
les intellectuels français sur l’algérie

ont été militaires appelés (Pierre Bourdieu) ou coopérants (René Gal-


lissot, Monique Gadant). Certes, un soutien incontestable est apporté
aux victimes du régime, qu’il s’agisse des berbéristes, puisqu’un
groupe d’études berbères presque unique y est créé, ou de l’intellectuel
Mohammed Harbi en exil, qui trouve refuge à Paris 8. Mais aucune
critique de la révolution algérienne n’est audible, certains intellectuels
comme René Gallissot allant jusqu’à dénier très tardivement l’exis-
tence même des massacres de harkis à l’indépendance.

La critique des marges en soutien aux dissidents d’Algérie

Dans ce contexte intellectuel et idéologique, il est très difficile de


concevoir une critique des événements opaques, et même des crimes
les plus durs du régime algérien (action répressive de la Sécurité mili-
taire, coups d’État de juillet 1962 et juin 1965, assassinat et exil des
opposants, etc.). Seuls quelques intellectuels juifs algériens peuvent
s’y risquer, à la fois parce qu’ils sont algériens d’origine – indigènes
devenus citoyens français –, et parce que, en tant que juifs, ils sont
à la confluence des deux tragédies modernes de la société française,
Vichy et la guerre d’Algérie. Il n’est ainsi pas fortuit que Jean Daniel
Bensaïd, dit Jean Daniel, qui a refondé, avec l’aile gauche de L’Express
quittée en 1963, France-Observateur, témoin et commentateur privilé-
gié de l’histoire de l’Algérie indépendante, distille quelques vérités sur
la nature du régime algérien. En 1965, commentant le coup d’État de
Boumediene contre Ben Bella, il écrit :

« Un incident qui m’est personnellement arrivé fait


craindre l’installation d’une police politique employant
les méthodes habituelles de “l’interrogatoire poussé”. J’ai
été pris pour un autre journaliste, conduit les yeux ban-
dés en voiture dans une villa “aménagée”, et le spectacle
de cette villa m’a conduit à me féliciter de ce que mes
hôtes se soient aimablement rendu compte de leur erreur
“avant” plutôt qu’“après”. Grâce à l’admirable Germaine

SEPTEMBRE 2019 51
l’algérie et nous

Tillion, la Constitution algérienne est la seule au monde


qui condamne expressément la torture : ni sous Ben
Bella ni, je le crains, après Ben Bella, cette clause de la
Constitution n’est appliquée.
Le danger de la dictature militaire ne peut être surmonté
que dans la mesure où les ralliements seront moins
inconditionnels, et où certaines exigences seront mieux
formulées maintenant et non plus tard. (7) »

En dehors de ces quelques remarques liminaires, aucune critique


n’est portée en France sur ce militaire « doté d’un bon sens paysan »
(Mohammed Harbi), déterminé et bien décidé à prendre sa revanche
sur l’ancienne puissance coloniale dont il ruine les intérêts (les accords
d’Évian, la vigne, le pétrole, la langue française, etc.). La seule biogra-
phie publiée en France (en 1976) par le journaliste Jean-Pierre Séréni
et Ania Francos, l’épouse d’un ancien directeur général de la Sûreté
nationale algérienne, est une hagiographie (8). Dans ces conditions, le
soutien apporté par les intellectuels français aux opposants du régime
algérien est très timide. Pierre Bourdieu, qui a travaillé à la contre-
insurrection en Kabylie durant son service militaire, ne critique jamais
le régime, mais aide discrètement Mouloud Mammeri chassé d’Algé-
rie à mettre un pied à l’École des hautes études en sciences sociales
(EHESS) en 1982 (Bourdieu est alors professeur au Collège de France).
Mais c’est dans un silence quelque peu lugubre que sort en France
en 1984 l’ouvrage de Ferhat Abbas, L’Indépendance confisquée, publié
à la veille de sa mort (9). Le premier président du gouvernement pro-
visoire de la République algérienne (GPRA) et le premier président de
l’Assemblée nationale algérienne, exilé en France, nourrit une grande
rancœur envers l’armée des frontières de Boumediene qui a capturé
l’État algérien au détriment de ceux qui ont combattu le colonialisme
les armes à la main (les maquis) et par la diplomatie (le GPRA), tous
exclus du pouvoir à l’été 1962. Les brèves critiques publiées dans les
revues académiques sont assassines, y compris de la part de l’histo-
rien Charles-Robert Ageron, pourtant marginalisé par les historiens
marxistes dominant alors le champ de ces études. Même Jean Lacou-

52 SEPTEMBRE 2019
les intellectuels français sur l’algérie

ture, qui fut le premier biographe de Ferhat Abbas en 1961 (10), n’a
jamais pu se montrer critique vis-à-vis de la révolution et du régime
algériens, auxquels il a consacré parmi ses livres les moins critiques.

L’émergence des jeunes intellectuels d’origine juive


algérienne

Au tournant des années quatre-vingt, une nouvelle catégorie de


jeunes intellectuels émerge sur la scène publique française. Souvent
nés en Algérie, puis scolarisés et intellectuellement formés en France,
ces juifs algériens parviennent sur le devant de la scène publique.
D’autres se livrent à des activités politiques, souvent classées à l’ex-
trême gauche – généralement trotskistes puis socialistes –, mais aussi
au titre du personnel politique sélectionné par l’ENA. À cette époque,
les jeunes pieds-noirs d’origine européenne ne fréquentent pas encore
la scène publique et politique, sauf à cacher leur ascendance. Quant à
la « deuxième génération » de musulmans en France qui peuvent faire
des études supérieures au terme d’une scolarité locale, elle n’en est qu’à
ses balbutiements.
La jeune génération antitotalitaire porte ainsi la figure de Bernard-
Henri Lévy, qui n’est pas très allant sur les questions algériennes. Son
combat antitotalitaire cible principalement les pays communistes, et
ses rapports avec le Maghreb sont désormais focalisés sur le Maroc,
où il réside régulièrement. Il faut attendre 1998 pour qu’il se rende
en Algérie sous escorte militaire pour déplorer les exactions des isla-
mistes, et apporter sa caution au régime.
Une autre figure émerge sur la scène publique, à travers son premier
livre consacré à Messali Hadj (11) : Benjamin Stora. Après une longue car-
rière politique à l’Organisation de la coopération islamique (OCI, mouve-
ment trotskiste), il poursuit ses études d’histoire à l’université. Celui-ci est
soucieux de réhabiliter la figure occultée du créateur du nationalisme poli-
tique algérien, Messali Hadj, qui n’a jamais masqué ses amitiés trotskistes,
notamment à l’époque de la lutte acharnée du FLN contre le Mouvement
national algérien (MNA) et l’Union syndicale des travailleurs algériens

SEPTEMBRE 2019 53
l’algérie et nous

(USTA). Cette guerre civile algéro-algérienne dans la guerre d’Algérie a


causé plus de 10 000 morts algériens. L’historien creuse le sillon du natio-
nalisme algérien, et devient, au début des années quatre-vingt-dix, quand
pointe la guerre civile en Algérie, l’historien référent en France pour parler
et écrire sur ce qui se déroule dans ce pays. La publication de son princi-
pal ouvrage, La Gangrène et l’Oubli, en 1991, établit un parallèle dans la
manière dont l’histoire de l’Algérie et de sa guerre d’indépendance ont été
occultées en France, tandis qu’elle faisait l’objet d’une histoire officielle en
Algérie aux mains de l’armée et de son État.
La guerre civile décennale érige Benjamin Stora en médiateur
intellectuel et médiatique entre les deux pays, notamment grâce aux
médias et éditeurs français, mais de plus en plus avec le soutien de
l’État algérien, qui réhabilite Messali Hadj, étant très soucieux de ras-
sembler autour de lui toutes les familles du nationalisme et de l’indé-
pendantisme algérien contre la menace jugée mortelle des islamistes
du Front islamique du salut (FIS).

Vers les premières remises en cause

« Le colonialisme fut le péché majeur de l’Occident. Toutefois, dans


le rapport de la vitalité et de la pluralité des cultures, je ne vois pas
qu’avec sa disparition on ait fait un grand bond en avant », affirme
Claude Lévi-Strauss dans De près et de loin en 1988. Cette pensée icono-
claste, qui ne se rapporte pas à l’Algérie, survient au moment où les yeux
commencent à se dessiller sur les États du tiers-monde, et leur double
échec démocratique et relatif au développement. En octobre 1988 à
Alger, pour la première fois, l’armée tire sur la jeunesse algéroise pour
écraser une émeute, faisant de 500 à 1 000 morts. C’est la fin du parti
unique en Algérie, puis l’amorce d’un processus de transition démocra-
tique qui sombre à partir de 1992 dans une véritable guerre civile livrée
aux islamistes. Cela pousse à des remises en cause douloureuses.
Pierre Vidal-Naquet écrit en janvier 1995 dans Esprit : « C’est seu-
lement après 1988, après l’octobre algérien, qu’on a commencé à réa-
liser ce qui se passait et à saisir le rôle de l’islam. » Cette phrase est

54 SEPTEMBRE 2019
les intellectuels français sur l’algérie

emblématique de l’aveuglement des élites intellectuelles françaises qui


n’ont jamais voulu questionner les fondements religieux et islamiques
très puissants de ce régime, en dépit de son affichage révolutionnaire
et socialiste. Car c’est bien ce régime qui a « réislamisé » le peuple
algérien à la manière des Frères musulmans, et provoqué la dérive
incontrôlable vers la salafisation qui débouche sur la guerre civile et
ses suites. Au lieu de quoi, en pleine guerre civile algérienne (1992-
2002), allait se rejouer à Paris une nouvelle guerre civile froide au sein
des milieux politiques et intellectuels, qui semble rouvrir les lignes de
faille de la guerre d’Algérie, cette fois entre le régime et ses nombreux
soutiens (allant du Parti communiste à Charles Pasqua), en opposition
à toute une nébuleuse franco-algérienne qui se range de fait dans le
camp islamiste par haine du régime des généraux (12).
Dans un contexte radicalement nouveau, le philosophe Paul Thi-
baud, ancien directeur d’Esprit, déclare à l’occasion du cinquantenaire
de la révolution algérienne, en 2012, qu’il n’y a jamais eu de « révolution
algérienne » (selon la terminologie officielle de l’Algérie), seulement une
guerre, car « le terme révolution sous-entend une participation active du
peuple », chose qui n’a pas été le cas, puisqu’il « n’y a pas eu de manifes-
tations de masse. La seule, celle à Alger en 1960, était autorisée par le
pouvoir gaulliste ». Une autocritique jusqu’alors impensable, avivée un
an plus tôt par la survenue des « printemps arabes »…
1. Préface de Jean-Paul Sartre au livre de Frantz Fanon, Les Damnés de la terre, Éditions Maspéro, 1961.
2. François Maspero, Le Droit à l’insoumission, le dossier des 121, François Maspero, 1961.
3. Catherine Simon, Algérie, les années pieds-rouges. Des rêves de l’indépendance au désenchantement
(1962-1969), La Découverte-Cahiers libres, 2009.
4. François Perroux (dir.), « L’Algérie de demain », Revue Tiers-Monde, IEDES Éditeur, Presses universi-
taires de France, 1962.
5. Pierre Vidal-Naquet, L’Affaire Audin, 1957-1978, Minuit, 1989 (édition augmentée).
6. Pierre Vidal-Naquet, La Torture dans la République : essai d’histoire et de politique contemporaine
(1954-1962), Minuit, 1972.
7. Jean Daniel raconte le coup d’État de Boumediene en 1965, Le Nouvel Observateur, n° 32, 24 juin 1965.
8. Ania Francos et Jean-Pierre Séréni, Un Algérien nommé Boumediène, Stock, coll. « Les Grands Lea-
ders », 1976. Voir à ce sujet l’article de Bekhti Ould Abdallah, « La seconde mort de Boumediene », Tout
sur l’Algérie (TSA), 27 décembre 2018, https://www.tsa-algerie.com/la-seconde-mort-de-boumediene.
9. Ferhat Abbas, L’Indépendance confisquée, Flammarion, 1984.
10. Jean Lacouture, Cinq hommes et la France, Seuil, 1961.
11. Benjamin Stora, Messali Hadj : pionnier du nationalisme algérien, Le Sycomore, 1982 (réédité dans
d’autres maisons).
12. Alain Chenal, « La France rattrapée par le drame algérien », Politique étrangère, volume 60, n° 2, été
1995, p. 415-425.

SEPTEMBRE 2019 55
Jean-François Kahn
LES MÉDIAS FRANÇAIS ET
LA DÉCENNIE NOIRE
› propos recueillis par Valérie Toranian

À l’époque directeur de L’Événement du jeudi, Jean-François Kahn revient


sur le traitement par les médias français de la décennie noire qui opposa
durant les années quatre-vingt-dix le pouvoir algérien et les groupes
islamistes. Beaucoup de journalistes de gauche refusaient l’idée que,
face au mal (les dirigeants algériens), il pouvait y avoir pire que le mal (le
terrorisme islamiste). Le radicalisme islamiste avait été longtemps sous-
estimé, l’aveuglement et le déni faisaient le plus souvent loi.

« Revue des Deux Mondes – Vous connaissez bien l’Algérie


où vous vous êtes rendu à de nombreuses reprises comme
journaliste. À quelles périodes ?

Jean-François Kahn Je me suis rendu en Algérie, pour la première


fois, à la fin de l’année 1961 pour la suite du putsch des généraux.
Puis j’y suis retourné après les accords d’Évian et j’ai ensuite couvert la
période du terrorisme OAS, puis celle de l’indépendance, de la guerre
civile entre Algériens, des premiers pas de l’Algérie d’Ahmed Ben Bella
et celle du putsch qui a porté Houari Boumediene au pouvoir.

56 SEPTEMBRE 2019
l’algérie et nous

Revue des Deux Mondes – Durant la décennie noire (les années


quatre-vingt-dix), alors que l’Algérie subissait crimes et atrocités
commis par les groupes terroristes islamistes, principalement le
Groupe islamique armé (GIA), peu nombreux étaient les journalistes
comme vous qui dénonçaient clairement ce qui se passait dans tout le
pays algérien. Comment l’expliquez-vous ?

Jean-François Kahn C’est vrai qu’on a longtemps sous-estimé le


danger de l’islamisme, et en particulier de l’islamisme radical en Algérie.
L’Occident en général et la France en particulier avaient, pendant très
longtemps, considéré que le danger principal était le nationalisme arabe
(en particulier le nassérisme) dont les retombées étaient, justement, les
nationalismes algérien, marocain, etc.
C’est ainsi qu’au Yémen, après le coup d’État républicain nassé-
rien, on a presque ouvertement soutenu la révolte islamiste. En Afgha-
nistan, et cela a peut-être été le début même de l’ambiguïté et de la
confusion, l’ensemble des médias soutenait les rebelles afghans contre
le gouvernement communiste et contre les Soviétiques qui s’étaient
engagés en faveur du gouvernement com-
Jean-François Kahn est journaliste et
muniste afghan. Or, très vite, il est apparu essayiste. Il a fondé L’Événement
qu’au sein des rebelles il y avait peu de du jeudi et Marianne. Dernier ouvrage
tendances « démocratiques », encore publié : M la maudite (Tallandier,
2018).
moins laïques, mais plutôt des tendances
modérées, disons démocratico-islamistes, et puis des tendances dures,
des tendances islamistes radicales. Et on ne faisait pas la différence : les
rebelles étaient tous bons, ils étaient formidables, on était avec eux les
yeux fermés.
Je me souviens que j’ai publié un article de Bernard Kouchner, dans
L’Événement du jeudi, qui là, pour le coup, a été assez lucide, et qui
disait « attention, il se passe quelque chose de très grave, c’est que les
Américains soutiennent, par cynisme et réalisme, les groupes rebelles
les plus efficaces. Or, il se trouve que les rebelles les plus efficaces sont
les rebelles les plus radicalement islamistes ». En l’occurrence, c’étaient
surtout les brigades internationales, soutenues par la CIA, et que diri-
geait Ben Laden. Les Américains soutenaient Ben Laden ! Or, quand

SEPTEMBRE 2019 57
l’algérie et nous

on a publié l’interview, aussitôt plusieurs islamologues universitaires


– les mêmes qui d’ailleurs, aujourd’hui, ont des positions très ambi-
guës sur l’islamisme – nous ont écrit pour hurler « non, non, tous les
rebelles sont bons ! » et donc pour protester contre l’article de Kouch-
ner. L’idée que face au pire il peut y avoir pire que le pire – que, face à
l’armée soviétique et au gouvernement communiste afghan, il peut y
avoir des tueurs fanatiques, ceux qui vont devenir les talibans – n’était
pas du tout acceptée.

Revue des Deux Mondes – Quelles étaient les raisons de cet


aveuglement ?

Jean-François Kahn Je crois que la première raison c’est que, à


gauche, il y a l’idée manichéenne (et qu’on retrouve aussi beaucoup
encore dans certains journaux de gauche, on l’a retrouvée notamment
à propos de la Syrie ou de la Libye) que, face au mal, au mal absolu
(et par exemple, en Syrie, Bachar al-Assad est à la fois un tyran et
une crapule, donc c’est le mal), il ne peut y avoir que le bien. Face au
diable, des anges. L’idée que face au mal il peut y avoir pire que le mal
ou un mal pire n’est absolument pas prise en compte. On le voit avec
la Syrie où, jusqu’au bout, contre toute raison, contre toute réalité, on
a soutenu que les rebelles étaient des rebelles « modérés », voire des
rebelles démocrates, ce qui, très vite, ne fut plus vrai (c’est l’Arabie
saoudite qui les armait) ; de la même façon, en Algérie, on refusait de
voir que face à un gouvernement non démocratique, un gouverne-
ment dominé par l’armée, il pouvait y avoir un mal pire que le mal :
donc face à un gouvernement non démocratique et basé sur l’armée, il
ne pouvait y avoir que le bien.
L’autre raison, plus large, c’est que, à l’extrême gauche surtout, on
pense que face à tout ce qui est militaire, à ce qui représente l’ordre
établi, le rebelle est forcément le bon. Or, face à l’ordre établi le rebelle
peut être, là aussi, pire que le pouvoir. Le rebelle peut être, en effet, un
islamisme radical qui deviendra Daesh. Mais ce n’était pas non plus
accepté. Le rebelle ne peut être que bon !

58 SEPTEMBRE 2019
jean-françois kahn. les médias français et la décennie noire

Cela a beaucoup joué et d’autant plus que ceux qui ont défendu
l’idée que ce n’étaient pas des islamistes qui tuaient en Algérie, mais
l’armée ou les gens du pouvoir, étaient presque tous d’obédience trots-
kiste et, souvent, avaient travaillé en Algérie dans les années 63-64 (on
les appelait les « pieds-rouges »).

Revue des Deux Mondes – La question du « qui tue qui » revenait


sans cesse : certaines sources affirmaient que le GIA était infiltré par
l’armée ou que des unités spéciales de l’armée commettaient des
massacres dont elles rendaient responsables les islamistes. Qu’en
pensez-vous ?

Jean-François Kahn En effet, dans les médias français, surtout


dans les médias de gauche ou certains médias audiovisuels (le jour-
nal le plus radical en la matière étant Libération à cause d’une jour-
naliste très engagée dans ce domaine), on considérait qu’à chaque
fois qu’il y avait des massacres épouvantables, horribles (le GIA
s’est livré à des carnages incroyables où les femmes étaient coupées
en morceaux, les bébés avaient la tête fracassée contre les murs, la
population de certains villages était exterminée…), ils étaient dûs
non pas aux islamistes mais à l’armée : c’est l’armée qui se déguise,
ce sont des soldats qui mettent de fausses barbes, c’est l’armée qui
infiltre les islamistes, etc. C’était très difficile d’aller contre. Si on
enquêtait, si on recoupait les informations, si on allait voir sur
place, on s’apercevait que ça n’était pas vrai. C’étaient vraiment les
islamistes qui tuaient. D’ailleurs, chose extraordinaire, ils le recon-
naissaient, ils l’avouaient, ils disaient « c’est nous qui tuons ! » Et là,
ces mêmes médias disaient « non, non, ils le disent, mais ça n’est
pas eux ! » En gros, ce sont des « bons gars ». Au point que, quand
des délégations de villageois algériens sont venues en France (j’en ai
reçu) pour expliquer qu’il y avait eu un massacre dans leur village
et qu’ils savaient bien que c’étaient les islamistes, qu’ils savaient qui
ils étaient, ces journaux refusaient de les recevoir. C’était un déni
absolument incroyable.

SEPTEMBRE 2019 59
l’algérie et nous

En ce qui concerne la presse de droite, ça a été plus compliqué,


c’est d’ailleurs l’Algérie, globalement, qu’elle rejette, mais elle n’a pas
basculé dans ce déni-là.

Revue des Deux Mondes – Le fait que les islamistes du Front isla-
mique du salut (FIS) aient gagné les élections législatives en 1991 et
que ce scrutin n’ait pas été reconnu par le pouvoir algérien, c’est-à-
dire les clans des caciques du Front de libération nationale (FLN), n’a-
t-il pas joué un rôle important dans cette tolérance, voire ce soutien
des médias aux islamistes ?

Jean-François Kahn Oui, en effet, le fait que les islamistes du FIS


aient gagné les élections législatives et que le scrutin ait été cassé par le
pouvoir, plus exactement qu’on ait annulé le deuxième tour, a consi-
dérablement contribué à cette vague de terrorisme en Algérie. Il y a eu
trois raisons : tout d’abord le retour des djihadistes d’Afghanistan ; puis
l’opposition à un pouvoir militaire jugé oppresseur et la corruption ; mais
il y en a une troisième. Dans votre question vous dites « ce scrutin n’ait
pas été reconnu par le pouvoir algérien, c’est-à-dire les clans des caciques
du FLN ». Mais non, justement, ce qui est une situation absolument
étrange, c’est qu’après les grandes révoltes populaires, le peuple algérien
étant sorti dans la rue massivement, mains nues, il y a eu des centaines
de morts, le régime avait été ébranlé et on avait basculé dans une autre
situation où le FLN, de fait, avait perdu le pouvoir. Quand il y eut des
élections, le Premier ministre Sid Ahmed Ghozali a expliqué qu’il fallait
voter contre le FLN. Ou, plus exactement, qu’il fallait voter à la fois
contre les islamistes et contre le FLN. Mais la faute commise, énorme,
est qu’il n’a pas dit pour qui il fallait voter. Et les Algériens ont l’habitude
que le pouvoir dise ce qu’il faut faire, surtout dans l’Algérie profonde, et
tout à coup on leur disait contre qui il fallait voter mais pas pour qui ! On
leur disait de voter pour les « indépendants » ou les « anciens moudjahi-
din ». Cela a abouti à la victoire au premier tour du FIS et l’annulation
du second tour des élections. Évidemment l’annulation a contribué à
accélérer et à radicaliser la vague de terrorisme islamiste.

60 SEPTEMBRE 2019
jean-françois kahn. les médias français et la décennie noire

Revue des Deux Mondes – Comment s’est comporté le pouvoir fran-


çais durant cette décennie ?

Jean-François Kahn La vérité c’est que je ne m’en souviens pas


vraiment. Mon impression était qu’il soutenait le gouvernement algé-
rien, mais sans excès. Quand le gouvernement était de gauche, il était
influencé par le leader du Front des forces socialistes (FFS), le parti
d’opposition démocratique en Algérie, Hocine Aït Ahmed (qui n’était
pas en Algérie, mais qui vivait en Suisse), membre de l’Internationale
socialiste. Or, bien qu’opposé aux islamistes, par haine du pouvoir et
de l’armée, il avait quelques indulgences à leur égard. D’ailleurs, il
contribua à défendre l’idée selon laquelle ce n’étaient pas les islamistes
qui tuaient. C’était dans son intérêt puisqu’il était dans l’opposition.

Revue des Deux Mondes – À l’époque, vous étiez à L’Événement


du jeudi, certains vous traitaient d’« éradicateur », terme péjoratif
employé pour désigner l’armée algérienne qui poursuivait les groupes
terroristes en Algérie et accusée elle aussi de commettre des sévices.
Que répondiez-vous ?

Jean-François Kahn En effet, ceux qui disaient qu’il fallait lutter


contre l’islamisme, qu’il fallait s’opposer à eux, étaient, pour l’essen-
tiel, les démocrates algériens… et les militaires objectivement alliés. Ce
n’était pas le FLN. On l’a oublié, mais le FLN, à cette époque, parce
qu’il était d’opposition, participa à une réunion en Suisse pour préconi-
ser qu’on s’entende avec les islamistes. Cette réunion rassemblait, avec
les gens d’Aït Ahmed, le FLN et certains représentants des islamistes. Ils
ont même accepté l’idée que, si l’on arrivait à un compromis, il fallait
accepter de rétablir la charia. Ce sont les démocrates laïcs algériens qui
ont dit que c’était inacceptable, qu’il n’était pas possible d’accepter la
charia. Et ce sont ceux-là, bizarrement, qu’on a traités « d’éradicateurs ».
Pire que cela : vous aviez un certain nombre de personnes issues de l’ex-
trême gauche (surtout du Parti communiste algérien) qui ont mis sur
pied, dans des villages, des groupes appelés les « patriotes », des milices

SEPTEMBRE 2019 61
l’algérie et nous

d’autodéfense pour empêcher les massacres. Et ce sont ceux-là qu’on a


traités, et même la presse française de gauche – comble du comble ! –
d’éradicateurs. C’étaient eux les fauteurs de guerre, et non les islamistes
qui venaient tuer des vieillards et des enfants. On en était arrivé là.
L’Événement­du jeudi était l’un des rares journaux à dire que
c’étaient bien les islamistes qui tuaient. On ne nous invitait pas à la
télévision ou à la radio, ça n’était pas la position dominante, mais je
ne crois pas qu’on nous traitait d’éradicateurs.

Revue des Deux Mondes – En 2015, la société française a été vio-


lemment touchée par le terrorisme islamiste (attentat contre Char-
lie Hebdo le 5 janvier, attentats du 13 novembre…). De nouveau on a
assisté à une forme de « déni », d’incapacité à reconnaître le danger
islamiste en tant que tel dans les médias. Pourtant le 11 septembre
avait eu lieu. La menace était concrète. Comment l’expliquez-vous ?

Jean-François Kahn Je ne crois pas qu’il y ait eu à l’époque un véri-


table déni. Le déni eut lieu avant. Lors de la campagne du « qui tue
qui » (ce ne sont pas les islamistes qui tuaient en Algérie), on a utilisé
un certain nombre de grands témoins. Des personnages sont apparus
avec ce discours : « Je suis un militaire algérien, un officier algérien
et oui, c’est vrai, j’ai déserté et je peux vous dire que, en effet, c’est
l’armée qui tue et ce ne sont pas les islamistes. » D’où les gros titres
dans certains journaux… Or, quand il y a eu les attentats islamistes à
Londres, on a retrouvé, lors de perquisitions dans un certain nombre
d’officines islamistes, des documents qui prouvaient qu’ils étaient tous
des faux témoins, des militants islamistes qui se faisaient passer pour
des militaires algériens déserteurs. Parmi les journaux français qui
ont développé l’idée que « ce n’étaient pas les islamistes qui tuaient »,
aucun n’a fait état de ces révélations. Alors là, oui, il y a eu un déni.
En revanche, quand il y a eu les attentats en France, il n’y a pas eu
déni. Mais, ce qui est vrai, c’est qu’on a vu se développer, en particu-
lier chez ces mêmes islamologues, souvent universitaires, qui avaient
minimisé le poids des islamistes dans la rébellion afghane, non pas un

62 SEPTEMBRE 2019
jean-françois kahn. les médias français et la décennie noire

refus de reconnaître le terrorisme islamiste, mais une volonté de mini-


miser le danger que représentait l’islamisme et de mettre, en paral-
lèle, un danger égal, sinon plus dangereux, que représenterait ce qu’ils
appellent « l’islamophobie ». Ce courant-là, son aile extrême, a donné
les « Indigènes de la République » pour qui l’ennemi, en vérité, c’est la
République française, et qui est à l’origine de l’islamo-gauchisme qui
peu à peu s’est implanté à l’université.

Revue des Deux Mondes – Au moment de la guerre d’indépendance,


la presse était-elle plutôt favorable aux Algériens et au FLN ?

Jean-François Kahn Au moment de la guerre d’Algérie, la


« grande » presse, qui était majoritairement de droite, était anti-FLN
et Algérie française. J’étais, à ce moment-là, dans un journal où, per-
sonnellement, j’expliquais que j’étais pour une négociation débou-
chant sur l’indépendance de l’Algérie, mais ce journal, Paris-Presse,
était Algérie française.
En 1961, le journal a reçu la consigne, quand le général de Gaulle
a « tourné » et entamé des négociations avec le FLN qui ont débou-
ché sur les accords d’Évian, de « tourner » lui aussi et de rompre avec
cette ligne ambiguë qui aurait pu devenir pro-OAS. C’est pourquoi,
dans la mesure où tous les journalistes qui couvraient l’Algérie étaient
Algérie française, quand ils ne manifestaient pas d’indulgence pour
l’OAS, la direction du journal s’est souvenu qu’il y avait un petit
jeune, ancien prof, qui n’a jamais caché qu’il était contre la guerre
d’Algérie, pour des négociations, pour l’indépendance. Et c’est ainsi
qu’ils m’ont demandé de prendre la relève et d’aller en Algérie pour
couvrir la suite des événements. Normalement je m’occupais d’abord
d’économie et ensuite de politique étrangère. Pour la petite histoire,
il y avait un autre journaliste au service politique qui était d’extrême
droite (Algérie française, pro-OAS) ; on lui a proposé, pour l’écar-
ter, de créer une rubrique « gastronomique »… Pour lui c’était un
déshonneur – il y avait très peu de rubriques « gastronomie-restau-
rants » à l’époque –, il lui a été répondu « c’est cela ou la porte ». Il

SEPTEMBRE 2019 63
l’algérie et nous

a donc créé la rubrique « gastronomie », il s’appelait Henri Gault…


L’homme des guides Gault et Millau, est devenu millionnaire grâce
à cela !
J’ajoute qu’un jour on cherchait un journaliste sportif qui n’était
pas à son poste. On apprend, finalement, qu’avec un commando
OAS il s’était introduit dans un hôpital, en France, pour assassi-
ner un dénommé Le Tac, un gaulliste qui faisait partie des groupes
anti-OAS…
Bref, la presse de droite est restée par la suite très hostile à l’Algérie
et au FLN. Quant à la presse de gauche, c’était plus compliqué, parce
qu’elle était pour la négociation, pour l’indépendance, mais elle se
méfiait (et elle n’avait pas tort !) un peu du FLN. Il y avait chez elle
une tendance très forte pro-Mouvement national algérien (MNA), le
parti concurrent du FLN qui, très longtemps, avait milité aux côtés de
l’extrême gauche.
En revanche, la presse communiste, très majoritaire à gauche, sou-
tenait le FLN pour la raison que le Parti communiste algérien s’était
fondu dans le FLN.

Revue des Deux Mondes – Peut-on dire que la presse française soit
travaillée, à l’instar de certains intellectuels, par une « culpabilité »
occidentale et coloniale (même inconsciente) qui nourrit un courant
islamo-gauchiste ?

Jean-François Kahn Je pense que certains – les mêmes, quasiment,


qui cultivèrent une vague culpabilité indirecte à l’égard du vichysme
parce qu’ils subodoraient que leurs parents avaient été vichystes – se
disaient : « mes parents ont justifié la torture et les exécutions som-
maires » (surtout si leurs parents avaient été en Algérie). Oui, il y a eu
ce type de complexe. Mais ça ne me semble pas fondamental.
D’une façon générale, il y a une opposition forte en France,
non pas à l’Algérie, encore que… mais à ce qu’est devenue l’Algérie
aujourd’hui qui continue à être considérée comme une dictature mili-
taire alors qu’elle l’a été et qu’elle ne l’est plus. C’est ou c’était un pays

64 SEPTEMBRE 2019
jean-françois kahn. les médias français et la décennie noire

corrompu aux mains d’une mafia, mais ce n’était plus tout à fait une
dictature militaire, même si ça peut le redevenir d’ailleurs demain.
La gauche et la droite ont cela de commun qu’elles ont, pour des
raisons totalement différentes, une vue négative de l’Algérie. Les uns
parce qu’ils n’ont pas digéré l’indépendance et les autres parce qu’ils
considèrent que la révolution a été trahie (de toute façon, ils consi-
dèrent toujours que « la révolution a été trahie » – ce qui, la plupart
du temps est vrai !). Dans les années soixante-dix/quatre-vingt, on
aurait pu associer l’Algérie, alors influente, à notre politique moyen-­
orientale : on a raté l’occasion.

Revue des Deux Mondes – Que vous inspire le « printemps algérien » ?

Jean-François Kahn Le «  printemps algérien  » ne m’a pas tota-


lement étonné. Là aussi, il y a une conception fausse de l’Algérie.
D’abord il y a déjà eu un « printemps algérien », comme je vous l’ai
dit. Avant même tous les « printemps arabes », c’est en Algérie qu’il y
a eu la plus grande et la plus sanglante révolte en 1988. Un temps le
pouvoir FLN avait été abattu et le pluralisme instauré.
Mais l’Algérie est un pays absolument extraordinaire, je ne sais pas
s’il y en a un autre comme cela, où tout le monde est d’opposition. Il
est inconcevable de ne pas être d’opposition. Même les ministres sont
d’opposition… Ne pas être d’opposition, c’est ringard. Cela traduit
aussi, bien sûr, l’ampleur du rejet, l’ampleur du mécontentement, le
dégoût généré par la dilapidation de la rente pétrolière. À quoi s’ajoute
que c’est un pays qui est passé de 10 millions à 42 millions d’habitants
depuis l’indépendance, ce qui est inimaginable. Or, sur le plan social,
sur le plan de l’emploi et du logement, ça n’a pas suivi. Il y a une jeu-
nesse au chômage et complètement à l’abandon, en particulier dans
les périphéries urbaines.
S’il n’y a pas encore, aujourd’hui, une poussée islamiste, c’est parce
que le souvenir de la guerre civile horrifie les Algériens. Ils sont angois-
sés à l’idée de revivre ça. On ne le dira jamais assez, mais ils ont été
héroïques. Ils se sont battus pour nous. Plutôt que de dire « ce ne

SEPTEMBRE 2019 65
l’algérie et nous

sont pas les islamistes qui tuent », on aurait eu mieux fait de défendre
le combat acharné des journalistes (qui sont morts par dizaines), des
intellectuels (morts par dizaines, eux aussi), le combat des femmes voi-
lées qui souvent ont enlevé leur voile pour montrer qu’elles résistaient
aux islamistes : ils se battaient pour nous, ce sont eux qu’on aurait dû
soutenir.
Aujourd’hui, toute cette Algérie est dans la rue. Le problème, c’est
qu’un pays où tout le monde est dans l’opposition est un pays où,
paradoxalement et en conséquence, il n’y a pas d’opposition. Puisque
tout le monde est dans l’opposition, comment distinguer et promou-
voir une opposition ? L’opposition devrait prendre le pouvoir. Mais
quelle opposition ? Les Algériens sont tellement dans l’opposition
qu’aussitôt que quelqu’un se manifeste comme une alternative, ils le
rejettent. Et même dans les défilés à Alger, celui qui se met en avant,
ils le rejettent en disant « dehors ! ». C’est là, le problème.
En fait, si on traduit ce qu’ils réclament, c’est presque une grande
autogestion de l’Algérie. C’est formidable, c’est merveilleux, mais en
même temps difficilement réalisable.
J’ajoute, et c’est un des aspects du drame algérien, que le camp de
la démocratie s’est confondu avec le berbérisme kabyle, ce qui l’affai-
blit dans les régions à dominante arabe.
Cependant, si on ne trouve pas d’alternative, il y a double risque :
que les islamistes (peut-être pas sous la forme radicale mais sous la
forme du conservatisme islamiste) s’imposent, mais surtout que l’ar-
mée revienne en force au pouvoir, en tant qu’élément d’ordre, comme
en Égypte. Et c’est un peu ce qui est en train d’arriver.

66 SEPTEMBRE 2019
CAMUS, ÉCRIVAIN
ALGÉRIEN ?
› Robert Kopp

« Faudra-t-il un jour rapatrier les cendres d’Albert


Camus ? », s’est demandé il y a quelques années
Kamel Daoud. Et de répondre : « Pour le moment, il
est dit qu’il n’est pas algérien. Pourtant né en Algérie.
Avec des livres éclairés par les paysages algériens, la
terre d’ici, la lumière, le sel aussi et surtout. La raison est, dit-on, son
choix de ne pas prendre les armes, c’est-à-dire de ne pas être du bon
côté. Car, pour le moment, l’histoire algérienne est réduite à la mesure
de l’histoire du FLN. (1) » « Pour le moment… » Car la reconnais-
sance de Camus en Algérie n’est pas encore à l’ordre du jour. La rue
qui, à Mondovi, son lieu de naissance, avait été baptisée en 1960 par
son nom, a été débaptisée deux ans plus tard au profit de « Feddaoui-­
Messaoud, martyr combattant ». Et bien que l’espoir de Kamel Daoud
soit partagé par de nombreux écrivains, Boualem Sansal, Yasmina
Khadra, Maïssa Bey et beaucoup d’autres, issus de la génération qui
n’a plus connu la guerre, la rue en question n’est pas près de retrouver
le nom de Camus. Une petite plaque, toutefois, rappelle, mais depuis
peu, son souvenir. Et à Tipasa, une stèle lui est dédiée, où est ins-

SEPTEMBRE 2019 67
l’algérie et nous

crite cette phrase tirée de Noces à Tipasa : « Je comprends ici ce qu’on
appelle gloire : le droit d’aimer sans mesure. » Peu d’écrivains ont en
effet exprimé avec autant de conviction et de ferveur que Camus leur
attachement viscéral à la terre natale.
Il n’existe guère de texte – à commen- Robert Kopp est professeur à
cer par les premières proses de Noces, toutes l’université de Bâle. Dernières
publications : Album André Breton
empreintes d’érotisme cosmique, célébrant (Gallimard, coll. « Bibliothèque de
à la fois le « détachement » de soi-même et la Pléiade », 2008), Un siècle de
Goncourt (Gallimard, 2012), L’Œil de
la « présence au monde », comme dans « Le Baudelaire (avec Jérôme Farigoule et
Vent de Djemila », où s’enivrant de « cette alii, Paris-Musées, 2016).
odeur » qui, après la pluie, dans « L’Été à › robert.kopp@unibas.ch
Alger », « consacre les noces de l’homme et de la terre », jusqu’à l’ul-
time témoignage autobiographique dans Le Premier Homme – dans
lequel Camus ne fasse pas explicitement et charnellement référence à
la terre, à la lumière, aux parfums et aux saveurs de l’Algérie.
Prenant volontiers la parole en public, Camus s’est souvent désigné
comme « écrivain français d’Algérie » ou a usé de formules comme
« nous autres, écrivains algériens ». De même dans sa correspondance
où il revient souvent sur les liens indélébiles qui l’unissent au pays
dans lequel il a vécu presque exclusivement jusqu’à son départ pour
Paris, en mars 1940. Ainsi dans cette lettre qu’à 19 ans il a écrite à son
ami Claude de Fréminville :

« Quelle ville contient, à la fois, toutes ces richesses


offertes à longueur d’année, la mer, le soleil, le sable
chaud, les géraniums et [...] les bois d’oliviers et d’euca-
lyptus ? On touche le bonheur. [...] Je ne pourrai pas
vivre en dehors d’Alger. Jamais. Je voyagerai car je veux
connaître le monde mais, j’en ai la conviction, ailleurs,
je serais toujours en exil. (2) »

Né en 1913 de parents dont les familles étaient installées depuis


plusieurs générations en Algérie, Camus a grandi à Belcourt, quartier
pauvre dans la partie est d’Alger, aux confins des quartiers arabes. Il
n’a pas connu son père, mortellement blessé dès le début de la guerre

68 SEPTEMBRE 2019
camus, écrivain algérien ?

et dont le narrateur du Premier Homme ira chercher la tombe du côté


de Saint-Brieuc. C’est chez la grand-mère qu’avait trouvé refuge sa
mère, avec un de ses frères et ses deux garçons. Elle touchait une pen-
sion de veuve de guerre de 800 francs et de 300 francs pour chacun
des enfants. Une bonne gagnait alors environ 1 000 francs, logée et
nourrie, et un mineur touchait 5 000 et quelques francs. C’est dire
l’extrême pauvreté dans laquelle a grandi le futur écrivain, mais qu’il
ne ressentait pas vraiment comme telle, grâce à l’éclatante lumière
méditerranéenne.

« Né pauvre, dans un quartier ouvrier, je ne savais pour-


tant pas ce qu’était le vrai malheur avant de connaître
nos banlieues froides. Même l’extrême misère arabe ne
peut s’y comparer, sous la différence des ciels. (3) »

Ne sachant ni lire ni écrire, ne parlant guère, sa mère faisait des


ménages pour faire vivre la famille. Sa silhouette muette hante de
nombreux textes ; elle apparaît déjà dans les nouvelles qui constituent
L’Envers et l’Endroit et restera présente jusqu’au Premier Homme.

« Elle était infirme, pensait difficilement. Elle avait une


mère rude et dominatrice, qui aurait tout sacrifié à un
amour-propre de bête susceptible et qui longtemps
a dominé l’esprit faible de sa fille. Emancipée par le
mariage, celle-ci est docilement revenue, le mari mort.
Il était mort au champ d’honneur, comme on dit. Et en
bonne place, on peut voir dans un cadre doré la croix de
guerre et la médaille militaire. L’hôpital a encore envoyé
à la veuve un petit éclat d’obus retrouvé dans les chairs.
La veuve l’a gardé. Il y a longtemps qu’elle n’a plus de
chagrin. Elle a oublié son mari, mais parle encore du
père à ses enfants. (4) »

Évocation poignante par le dénuement même d’une langue réduite


à une extrême simplicité.

SEPTEMBRE 2019 69
l’algérie et nous

La famille du futur écrivain partageait la misère de la plupart


des Algériens et elle était semblable à celle des musulmans. Ceux-
ci, d’après le recensement de 1911 étaient 4 740 526, la population
d’origine européenne, elle, de 752 043. En 1960, la proportion était
de neuf millions contre un million, la population européenne étant
essentiellement concentrée dans les villes, ou elle représentait les deux
tiers ou les trois quarts des habitants. Depuis le début de la colonisa-
tion, les deux communautés vivaient chacune dans leur monde, côte
à côte, sans beaucoup se mélanger. Quant aux mouvements d’hostilité
des colonisés envers les colonisateurs, ils n’avaient jamais cessé. Mes-
sali Hadj, un des premiers à réclamer l’indépendance de l’Algérie dès
les années vingt, fondateur de l’Étoile nord-africaine, puis du Parti
du peuple algérien, et dont Camus partageait la plupart des idées, a
bien mis en évidence, dans ses Mémoires, cette distance infranchissable
entre « Algériens » et « Arabes » :

« Aucune Française n’aurait pu s’afficher avec un jeune


Arabe sans s’exposer à des ennuis. Presque tout s’incline
devant l’amour. Sauf le colonialisme. (5) »

Or, contrairement à Messali Hadj, Camus n’a jamais voulu renon-


cer à l’utopie d’une Algérie dans laquelle les deux communautés
auraient fraternisé dans le partage d’une culture commune, mais de
toute évidence d’origine française, donc universelle, d’autant qu’elle
avait absorbé tout l’héritage antique.
Car la formation de Camus, à commencer par sa scolarité, ressem-
blait à celle qu’il aurait suivie dans n’importe quelle autre partie de
la France, l’Algérie formant trois départements français. Grâce à un
instituteur attentif, un de ces hussards noirs de la République, tout
acquis aux vertus de l’école de Jules Ferry et de la méritocratie, le jeune
Camus a obtenu une bourse qui lui a permis de fréquenter le lycée et
de faire plus tard des études de philosophie. On sait quelle reconnais-
sance il a gardée à ce Louis Germain, à qui il a plus tard dédié son prix
Nobel de littérature. Sur les photos de classe de l’époque, on ne voit en
revanche que peu d’élèves arabes. Seules les équipes de football étaient

70 SEPTEMBRE 2019
camus, écrivain algérien ?

mixtes. Si de la Bible il n’était guère question dans une école laïque, le


Coran existait encore moins. Camus l’ignorera toute sa vie. Ainsi que
la littérature arabe, qu’elle fût ancienne ou moderne.
Élève brillant, Camus était destiné à devenir normalien, n’eût été
sa tuberculose, qui a plus d’une fois entravé ses études. Il dut donc se
rabattre sur une licence de philosophie à la jeune faculté d’Alger. Il y
retrouva Jean Grenier, son professeur de philosophie en terminale, qui
deviendra un de ses premiers lecteurs critiques et encourageants. C’est
lui qui dirigea son mémoire de licence, consacré à la « Métaphysique
chrétienne et néoplatonisme : Plotin et saint Augustin ». Camus y a
étudié un aspect de cette « culture méditerranéenne » dont il esquis-
sera les grands traits dans une conférence prononcée à la Maison de
la culture d’Alger, en février 1937. S’il y est question d’Athènes et de
Rome, de l’Italie et de l’Espagne, il n’est fait mention ni de Damas ni
du Caire, bien que l’Afrique du Nord soit célébrée comme « un des
seuls pays où l’Occident et l’Orient cohabitent » (6). Hostile aux reli-
gions sous toutes leurs formes, Camus ne comprendra jamais le rôle
de l’islam dans la résistance à la colonisation qu’il n’a pourtant jamais
hésité à condamner et à combattre.
Dès le début des années trente, il commence à publier des comptes
rendus de livres et d’expositions dans Sud et dans Alger étudiant. Avec
Claude de Fréminville, Max-Pol Fouchet, René-Jean Clot, Emmanuel
Roblès et d’autres, il s’emploie à fonder cette École d’Alger, réunissant
des créateurs de tous bords et dont Gabriel Audisio a formulé dès
1935 les ambitions dans un joli livre, Jeunesse de la Méditerranée. En
matière politique, les convictions étaient claires : il s’agissait de rendre
leur indépendance et leur dignité aux Arabes. Les désaccords portaient
sur le calendrier et les moyens accordés à cette émancipation.
Porté par les espoirs qu’avait suscités le Front populaire, Camus
pensait que ce serait le Parti communiste qui lui offrirait un cadre pro-
pice à son action. Encouragé par Jean Grenier, il y adhère à l’automne
de 1935. Ses tâches : recruter en milieu arabe et s’impliquer dans l’ac-
tion culturelle au service de l’idée communiste. Si grâce au Théâtre du
Travail, il remplit – non sans difficulté, vue la censure du parti – le
second volet du contrat, le premier restera lettre morte. Camus ne

SEPTEMBRE 2019 71
l’algérie et nous

parle pas l’arabe ; il n’a jamais essayé de l’apprendre. Et il n’arrive pas


à vaincre non plus la méfiance, voire l’hostilité musulmane envers un
parti professant l’athéisme.
Les déceptions ne tardent donc pas. Non seulement le projet Blum-
Viollette, qui devait garantir aux Arabes une meilleure représentation
à la Chambre et qu’avec d’autres intellectuels algériens Camus défend
ardemment, est enterré sans discussion, mais le Parti communiste
refuse de soutenir le Parti du peuple algérien, alors seul parti d’oppo-
sition, car, pour Moscou, l’anticolonialisme n’est plus une priorité.
C’est donc en dehors du Parti, dont il a été exclu au bout de deux ans,
que le jeune écrivain poursuit son combat, en dénonçant, dans Alger
républicain puis dans Le Soir républicain, les manquements à la démo-
cratie et à la justice sociale du Gouvernement général, l’affairisme du
maire d’Alger, Augustin Rozis, ancien Croix de Feu, franquiste, puis
pétainiste, ou la misère en Kabylie. Les articles sur la Kabylie seront
repris en mai 1958 dans Chroniques algériennes 1939-1958, troisième
et dernier volume des Actuelles. Se concentrant sur les problèmes éco-
nomiques, Camus y propose une série de réformes qui ressemblent
fortement à celle que prendra le Comité français de la libération natio-
nale présidé par le général de Gaulle à Alger en 1944. En revanche, il
ne dit pas un mot des problèmes politiques, ne parle pas du nationa-
lisme algérien musulman, qui a pourtant recruté ses premiers adeptes
en Kabylie, ni des rapports des Kabyles avec les Arabes, ni des relations
des uns et des autres avec les colonisateurs.
Les années précédant immédiatement la Seconde Guerre sont
aussi celles où Camus jette les bases des trois versants de son œuvre :
philosophique, romanesque, théâtrale. Il travaille tour à tour et sou-
vent simultanément au Mythe de Sisyphe, à Caligula, à L’Étranger. Il
monte pour le Théâtre du Travail, puis le Théâtre de l’Équipe Eschyle,
Ben Jonson, Courteline, Gorki, Vildrac, une adaptation du Temps du
mépris de Malraux, des Frères Karamasov de Dostoïevski. Il essaie de
faire vivre, avec ses amis Claude de Fréminville, puis Edmond Char-
lot, une revue, une maison d’édition, une librairie. Il rend compte,
dans « Le Salon de lecture » d’Alger républicain, des livres de Sartre, de
Paul Nizan, de Montherlant, de Jorge Amado, d’Ignazio Silone, d’An-

72 SEPTEMBRE 2019
camus, écrivain algérien ?

dré Chamson, de Bernanos, parmi beaucoup d’autres. Si la politique


n’est pas absente – à travers son engagement pour les Républicains
espagnols, par exemple –, elle s’exprime essentiellement de manière
indirecte, à travers la littérature.
C’est la guerre qui fait repasser la politique au premier plan, d’abord
dans la Résistance, puis au plus fort de la guerre d’Algérie. Contraire-
ment à ceux qui pensaient que les positions des colonisateurs et des
colonisés étaient irréconciliables et que le conflit ne pouvait être résolu
qu’en tranchant dans le vif, Camus n’a jamais renoncé au rêve d’une
cohabitation pacifique. Surtout, il n’a jamais voulu admettre que l’indé-
pendance de l’Algérie se payât au prix de l’expulsion de ce million de
Français qui, pour les neuf dixièmes, vivaient sur place depuis des géné-
rations et partageaient la pauvreté des Arabes, comme c’était le cas de
sa famille. Il ne pouvait imaginer non plus une arabisation de sa patrie.
C’est pourquoi, dès le mois de mai 1955, Camus redevient jour-
naliste à L’Express, où il espère soutenir la politique de Pierre Mendès
France. Jusqu’à son retrait, en février de l’année suivante, il publie
une douzaine d’articles sur l’Algérie. Non pas sous forme de repor-
tages, comme lorsqu’il a rendu compte de la misère en Kabylie, mais
sous forme d’analyses et d’esquisses de solutions. Celles-ci paraissent
aujourd’hui aussi courageuses qu’utopiques, tant la pratique d’une
troisième voie, refusant à la fois le terrorisme et la répression, était
devenue impraticable par l’intransigeance absolue des parties en pré-
sence. Ainsi, son appel à une conférence qui les réunirait toutes, pour
trouver une solution politique qui consacrerait à la fois « la diffé-
rence » de l’Algérie et son appartenance à une « Fédération française »
n’a guère trouvé d’écho (7). Pas plus que son appel pour une Trêve
civile, préparé avec d’anciens camarades de la Maison de la culture,
dont Charles Poncet. Il est même probable qu’à cette occasion, Camus
se soit fait piéger par le Front de libération nationale (FLN) (8).
Les Chroniques algériennes furent la dernière prise de position
publique de Camus au sujet du conflit. Elles furent diversement
accueillies, embarrassant les uns, révoltant d’autres, forçant le res-
pect de quelques-uns. Même un Raymond Aron ne pouvait taire ses
réticences :

SEPTEMBRE 2019 73
l’algérie et nous

« En dépit de sa volonté de justice, M. Albert Camus


n’arrive pas à s’élever au-dessus de l’attitude de coloni-
sateur de bonne volonté. À aucun moment il ne semble
comprendre l’essence de la revendication nationale et la
légitimité de cette revendication (ce qui n’implique pas
que le refus des Français d’Algérie soit illégitime). (9) »

Humaniste, républicain, agnostique, réfractaire à toutes les idéolo-


gies et à toutes les croyances, Camus ne pouvait concevoir une Algérie
arabe et musulmane. Sa culture s’y opposait, elle était toute française.
Sa véritable patrie était la langue française, comme il l’a noté dans un
de ses Carnets dès l’automne 1950 et répété bien de fois plus tard (10).
L’Algérie, telle qu’il la concevait, comme lieu de rencontre de diffé-
rentes cultures issues de traditions séculaires, respectueuses les unes
des autres, était un rêve d’écrivain, un mythe. Un lieu d’utopie, en
dehors de l’histoire. Or, c’est bien l’histoire qui nous a tous rattrapés.
1. Dans Le Quotidien d’Oran du 11 novembre 2013 ; article repris dans Mes indépendances, Actes Sud,
2017.
2. Cité d’après Olivier Todd, Albert Camus, une vie, Gallimard, 1996, coll. « Folio », 1999, p. 76.
3. Préface de 1958 à L’Envers et l’Endroit, Œuvres complètes, tome I, 1931-1944, Gallimard, coll. « Biblio-
thèque de la Pléiade », 2006, p. 33.
4. Albert Camus, « Les Voix du quartier pauvre », Œuvres complètes, tome I, op. cit., p. 76-77.
5. Messali Hadj, Mémoires 1898-1938, cité par Renaud de la Rochebrune et Benjamin Stora, La guerre
d’Algérie vue par les Algériens, I, Des origines à la bataille d’Alger, Gallimard, 2016, p. 23.
6. Albert Camus, Œuvres complètes, tome I, op. cit., p. 569.
7. L’Express, 23 juillet 1955, Œuvres complètes, tome III, 1949-1956, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la
Pléiade », 2008, p. 1031.
8. Voir Charles Poncet, Camus et l’impossible trêve civile, Gallimard, 2015, et notre article « Albert Camus :
les illusions perdues d’un militant », in Revue des Deux Mondes, avril 2017.
9. Raymond Aron, L’Algérie et la République, Plon, 1958, p. 108.
10. Albert Camus, Œuvres complètes, tome IV, 1957-1959, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade »,
2008, p. 1099.

74 SEPTEMBRE 2019
L’ALGÉRIE OU LA TERRE
BRÛLANTE DE CAMUS
› Virginie Lupo

« L’eau douce à Oran. Lumière d’Afrique :


avide flamboiement qui brûle le cœur. J’étais trop jeune. »
Albert Camus, Carnets (1)

J ean Grenier, le professeur du jeune Albert Camus, que celui-


ci appelait « son maître », écrit dans son témoignage intitulé
Albert Camus, Souvenirs que « pour parler d’Albert Camus,
il aurait fallu d’abord parler de l’Algérie – non pour “l’expli-
quer” par son pays – mais parce que des traits de son carac-
tère ne peuvent se comprendre que par là ». Il est vrai que l’on pourrait
en effet dire que pour Camus tout commence et tout finit par l’Algé-
rie, une Algérie qui fut pour lui à la fois terre de douceurs et terre de
souffrances…
Tout y commence car Camus naît à Mondovi, le 7 novembre
1913, lors d’une nuit mouvementée qu’il romance dans son roman
autobiographique inachevé, Le Premier Homme. Une naissance qui se
situe entre l’épopée et la réécriture de la naissance du Christ – Jacques
Cormery, le héros, n’a-t-il pas en effet les mêmes initiales, JC ?… Tout
finit par l’Algérie, puisque les dernières phrases écrites par Camus
se passent en Algérie : elles relatent à la fois son enfance mais elles

SEPTEMBRE 2019 75
l’algérie et nous

imaginent également une nouvelle Algérie où indigènes et Français


d’Algérie pourraient s’entraider. Après les polémiques douloureuses
de L’Homme révolté, les événements d’Algérie et les critiques sur sa
position face à la situation, les attaques lors de son attribution du prix
Nobel, Camus éprouve le besoin de retrouver l’essentiel. Et lorsqu’il
décide d’écrire ce qu’il appelle « son Guerre et Paix », c’est tout natu-
rellement qu’il revient vers ses racines, sa source, sa terre natale.
L’œuvre romanesque – les romans et les nouvelles – de Camus peut
être vue comme un chant d’amour adressé à l’Algérie. Une terre mar-
quée à la fois par un lien indéfectible mais également par un déchi-
rement qui ne trouva jamais de solution. En octobre 1955, Camus
écrit une lettre à un militant algérien, M. Aziz Kessous, et il com-
mence ainsi : « J’ai mal à l’Algérie, en ce moment, comme d’autres ont
mal aux poumons », formule d’autant plus forte sous la plume d’un
homme atteint de la tuberculose depuis sa Virginie Lupo est spécialiste du
jeunesse, et formule marquant combien théâtre de Camus. Elle enseigne la
sa terre s’inscrit de manière charnelle et littérature à Lyon. Dernier ouvrage
publié : Si loin, si proche. La quête
violente en son sein (2). Une terre dont du père dans « Le Premier Homme »
il disait déjà en 1932 ne jamais pouvoir d’Albert Camus (Sipayat, 2017).
partir. Écrivant à son camarade Claude de › virginie.lupo@ac-lyon.fr
Fréminville, il déclare : « Je ne pourrai pas vivre en dehors d’Alger.
Jamais. Je voyagerai car je veux connaître le monde mais, j’en ai la
conviction, ailleurs, je serais toujours en exil. » Le balancement entre
l’exil et le royaume trouvera son apogée dans le recueil de nouvelles
de 1954 qui s’ouvre sur « La Femme adultère », nouvelle dans laquelle
Janine s’ouvre au monde de manière charnelle, fêtant ainsi son accord
sensuel avec la nature.
Si un tel accord se rencontre à plusieurs endroits sous la plume
de Camus, c’est dans Noces qu’il apparaît d’abord. En effet, dès ses
premiers textes publiés par Edmond Charlot en 1939, Camus illustre
son lien avec sa terre natale : l’amour qu’il lui porte, sorte de vénéra-
tion « sans Dieu » – comme Tarrou souhaitant devenir « un saint sans
Dieu » –, possède une connotation extrêmement sensuelle. Les élé-
ments sont alors souvent personnifiés, glorifiés presque, afin d’appro-
cher à une communion entre l’homme et la nature :

76 SEPTEMBRE 2019
l’algérie ou la terre brûlante de camus

« Ici même, je sais que jamais je ne m’approcherai assez


du monde. Il me faut être nu et puis plonger dans la mer,
encore tout parfumé des essences de la terre, laver celles-
ci dans celle-là, et nouer sur ma peau l’étreinte pour
laquelle soupirent lèvres à lèvres depuis si longtemps la
terre et la mer. Entré dans l’eau, c’est le saisissement,
la montée d’une glu froide et opaque, puis le plongeon
dans le bourdonnement des oreilles, le nez coulant et la
bouche amère – la nage, les bras vernis d’eau sortis de
la mer pour se dorer dans le soleil et rabattus dans une
torsion de tous les muscles ; la course de l’eau sur mon
corps, cette possession tumultueuse de l’onde par mes
jambes – et l’absence d’horizon. (3) »

On le voit, le lien avec l’Algérie est bien un lien charnel, sen-


suel, qui passe nécessairement par le corps. On retrouve d’ailleurs
de nombreux passages de scènes de nage dans les romans de Camus,
que ce soit dans L’Étranger ou dans La Peste. Dans ce dernier, il s’agit
du récit d’une sorte de parenthèse enchantée pour Rieux et Tarrou,
qui vont partager ce qu’ils qualifient « d’heure de l’amitié », leur per-
mettant un véritable échange, une confession intime. Pour sceller
celle-ci, ils décident de « prendre un bain de mer » : tournant alors le
dos à la ville, à la peste qui fait rage, à leur combat quotidien, ils se
rendent sur la jetée. Là aussi la mer sera personnifiée :

« Elle sifflait doucement au pied des grands blocs de


la jetée et, comme ils les gravissaient, elle leur appa-
rut, épaisse comme du velours, souple et lisse comme
une bête. Ils s’installèrent sur les rochers tournés vers
le large. Les eaux se gonflaient et redescendaient lente-
ment. Cette respiration calme de la mer faisait naître
et disparaître des reflets huileux à la surface des eaux.
Devant eux, la nuit était sans limites. Rieux, qui sentait
sous ses doigts le visage grêlé des rochers, était plein
d’un étrange bonheur. Tourné vers Tarrou, il devina,

SEPTEMBRE 2019 77
l’algérie et nous

sur le visage calme et grave de son ami, ce même bon-


heur, qui n’oubliait rien, pas même l’assassinat. »

La personnification de la mer sera suivie de celle de la nature tout


entière, puis tous les éléments vont procurer sérénité et calme aux
deux hommes. Ceux-ci vont alors se fondre dans la nature, deux corps
unis par l’eau, communiant avec la nature, mais également l’un avec
l’autre.

« [Les deux amis nagent] dans le même rythme, [avancent]


avec la même cadence et la même vigueur, solitaires,
loin du monde, libérés enfin de la ville et la peste. Rieux
s’arrêta le premier et ils revinrent lentement, sauf à un
moment où ils entrèrent dans un courant glacé. Sans
rien dire, ils précipitèrent tous deux leur mouvement,
fouettés par cette surprise de la mer.
Habillés de nouveau, ils repartirent sans avoir prononcé
un mot. Mais ils avaient le même cœur et le souvenir de
cette nuit leur était doux. »

Cette fraternité toute pleine de pudeur s’appuie sur une entente


muette : aucun des deux hommes n’éprouve le besoin de parler. Cette
communion de Tarrou et de Rieux avec les éléments sonne comme un
véritable hymne à l’amitié, ce sentiment que Camus chérit tant qu’il
considère qu’il « exige une certaine aristocratie du cœur, qui n’est pas
si commune (4) ».
« Vénération sans Dieu » avons-nous écrit… pourtant, à Tipasa, les
dieux ne sont jamais bien loin. Et lorsque le chant d’amour qui ouvre
Noces à Tipasa est entonné, la nature est habitée et tous les sens sont
en alerte ; les lieux gorgés de soleil, de couleurs et d’odeurs enivrent
les voyageurs :

« Au printemps, Tipasa est habitée par les dieux et les


dieux parlent dans le soleil et l’odeur des absinthes, la
mer cuirassée d’argent, le ciel bleu écru, les ruines cou-

78 SEPTEMBRE 2019
l’algérie ou la terre brûlante de camus

vertes de fleurs et la lumière à gros bouillons dans les


amas de pierres. À certaines heures, la campagne est
noire de soleil. Les yeux tentent vainement de saisir
autre chose que des gouttes de lumière et de couleurs
qui tremblent au bord des cils. L’odeur volumineuse des
plantes aromatiques racle la gorge et suffoque dans la
chaleur énorme. […]
Nous entrons dans un monde jaune et bleu où nous
accueille le soupir odorant et âcre de la terre d’été en
Algérie. Partout, des bougainvillées rosat dépassent les
murs des villas ; dans les jardins, des hibiscus au rouge
encore pâle, une profusion de roses thé épaisses comme
de la crème et de délicates bordures de longs iris bleus. »

Terre de couleurs, l’Algérie est aussi incontestablement une terre


de lumière. Le soleil qui brille, qui fait scintiller les reflets de la mer
Méditerranée, qui dore la peau des jeunes gens allongés sur les plages,
est un élément clef de cette terre et sa présence offre une nouvelle
évocation de la Grèce antique. En effet, ces jeunes gens qui se sentent
« bien au soleil », Camus les compare à des athlètes grecs :

« On ne mesurera jamais assez haut l’importance de


cette coutume pour notre époque. Pour la première fois
depuis deux mille ans, le corps a été mis nu sur des plages.
[…] Aujourd’hui […], la course des jeunes gens sur les
plages de la Méditerranée rejoint les gestes magnifiques
des athlètes de Délos. Et à vivre ainsi près des corps et
par le corps, on s’aperçoit qu’il a ses nuances, sa vie et,
pour hasarder un non-sens, une psychologie, qui lui est
propre. (5) »

La lumière d’Algérie relie l’homme aux mythes grecs, à la première


lumière du monde : « La terre, au matin du monde, a dû surgir dans
une lumière semblable. (6) »

SEPTEMBRE 2019 79
l’algérie et nous

« Quand une fois on a eu la chance d’aimer fortement, la vie se


passe à chercher de nouveau cette ardeur et cette lumière. (7) » Camus
ne cesse donc de revenir en ces lieux qui l’ont vu naître, qui ont connu
sa jeunesse ainsi que celle du monde. Pourtant, ce retour à Tipasa se
teinte de reflets amers car la guerre a désormais gommé la jeunesse
innocente du monde et l’impossibilité de retrouver le royaume : c’est
désormais l’exil qui règne…
En effet, le narrateur, Camus, revient un mois de décembre à Alger,
qui reste pour lui résolument « la ville des étés ». Le retour se fait sous
la pluie. Il pleut sans arrêt, d’une pluie tellement incessante qu’elle finit
« par mouiller la mer elle-même ». Les visages croisés eux aussi reflètent
le temps passé, la jeunesse enfuie. Le narrateur hésite alors : a-t-il eu tort
de revenir ? Il s’interroge : « Certes c’est une grande folie, et presque tou-
jours châtiée, de revenir sur les lieux de sa jeunesse et de vouloir revivre
à quarante ans ce qu’on a aimé ou dont on a fortement joui à vingt. »
C’est qu’entre-temps la guerre est passée, elle a fait fuir la jeunesse, l’in-
nocence, et surtout, elle a posé des barbelés autour de cette nature autre-
fois si lumineuse et si libre. Le voyageur constate tristement :

« En ce lieu, en effet, il y a plus de vingt ans, j’ai passé des


matinées entières à errer parmi les ruines, à respirer les
absinthes, à me chauffer contre les pierres, à découvrir
les petites roses, vite effeuillées, qui survivent au prin-
temps. À midi seulement, à l’heure où les cigales elles-
mêmes se taisaient, assommées, je fuyais devant l’avide
flamboiement d’une lumière qui dévorait tout. La nuit,
parfois, je dormais les yeux ouverts sous un ciel ruisse-
lant d’étoiles. Je vivais, alors. (8) »

C’est son ouvrage posthume qui va permettre de retrouver


son royaume perdu, sa patrie. D’une part, parce que, en ces pages,
s’unissent Arabes et Européens, aidant une femme à mettre au monde
celui qui créera une œuvre incarnant justement sa patrie.
D’autre part, parce que la lumière évoquée dans Le Premier Homme
est à la fois la lumière de l’enfance mais aussi celle du monde. En effet,

80 SEPTEMBRE 2019
l’algérie ou la terre brûlante de camus

lorsque Jacques Cormery se rend sur la tombe de son père à Saint-


Brieuc, constatant ainsi douloureusement qu’il est devenu l’aîné de
son père, il prend l’avion pour rentrer à Alger et il constate ceci :

« La Méditerranée séparait en moi deux univers, l’un où


dans des espaces mesurés les souvenirs et les noms étaient
conservés, l’autre où le vent de sable effaçait les traces des
hommes sur de grands espaces. Lui avait essayé d’échap-
per à l’anonymat, à la vie pauvre, ignorante obstinée, il
n’avait pu vivre au niveau de cette patience aveugle, sans
phrases, sans autre projet que l’immédiat. Il avait couru
le monde, édifié, créé, brûlé les êtres, ses jours avaient été
remplis à craquer. Et pourtant il savait maintenant dans
le fond de son cœur que Saint-Brieuc et ce qu’il repré-
sentait ne lui avait jamais rien été, […] acceptant avec
une sorte d’étrange joie que la mort le ramène dans sa
vraie patrie […] sur un rivage heureux et sous la lumière
des premiers matins du monde [...] (9) »
1. Albert Camus, Carnets, in Œuvres complètes, tome IV, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade »,
2008, p. 1147.
2. Pour évoquer le pays de son père, et le sien, dans Le Premier Homme, Camus utilise d’ailleurs l’expres-
sion « sa patrie de chair ».
3. Albert Camus, Noces à Tipasa, in Œuvres complètes, tome I, Gallimard, coll. «  Bibliothèque de la
Pléiade », 2006, p. 107.
4. Erich Maria Remarque, « Les Camarades », in Albert Camus, Œuvres complètes, tome I, op. cit., p. 792.
5. Albert Camus, Œuvres complètes, tome I, op. cit., p. 119.
6. Albert Camus, « Retour à Tipasa », in L’Été, 1954.
8. Albert Camus, Œuvres complètes, tome III, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2008, p. 609.
9. Idem, p. 861.

SEPTEMBRE 2019 81
L’ALGÉRIE DE GIDE
Tourisme sexuel, naissance à la
« vraie vie » et anticolonialisme
› Robert Kopp

O n a souvent reproché à André Gide – si juste-


ment sévère pour les méfaits du colonialisme
dans Voyage au Congo et dans Le Retour du Tchad,
si courageux dans sa dénonciation des crimes du
stalinisme dans Retour de l’URSS – de ne pas
avoir été plus critique envers la colonisation française en Algérie et
de ne pas avoir tiré de ses nombreux séjours le grand livre auquel on
était en droit de s’attendre et auquel il a d’ailleurs lui-même pensé le
premier, s’excusant même auprès du lecteur de ne rapporter que des
Feuilles de route, éparpillées dans différentes revues avant d’être ras-
semblées, en 1906, dans Amyntas.

« Obsédé par le désir de ce pays – dit-il dans son préam-


bule – qui, chaque année, s’exaltait en moi vers l’automne,
et souhaitant enfin guérir – pro remedio animae, je projetai
d’écrire un livre sur l’Afrique. [...] Je décidai d’y repartir
une dernière fois, sous prétexte de préciser chaque parti-
cularité de saveur. Quand, pour la sixième fois, je m’em-
barquai pour l’Algérie, le livre que j’espérais en rapporter

82 SEPTEMBRE 2019
l’algérie et nous

était tout autre que celui que j’offre aujourd’hui. Les plus
graves questions économiques, ethnologiques, géogra-
phiques, devaient y être soulevées. Il est certain qu’elles
me passionnèrent. J’emportais des cahiers que je voulais
remplir de documents précis, de statistiques… (1) »

Or, si Gide n’a pas fait le grand livre sur l’Algérie dont il sentait
pourtant l’urgence, c’est que, dans la période de l’avant-Première-
Guerre, sa conscience politique, encore peu formée, passait après sa
conscience de soi. L’Algérie lui a d’abord permis de mieux se com-
prendre lui-même, condition indispensable à qui veut mieux com-
prendre les autres.
Ce ne sont pas moins de six séjours de plusieurs semaines, voire de
plusieurs mois, que Gide a effectués, entre 1893 et 1904, en Algérie
et en Tunisie. Ils l’ont conduit à Alger et à Blida, en Kabylie, à Bou-
Saâda, à Sétif, à Constantine et dans le Sud constantinois, et surtout,
maintes fois et longuement, à Biskra. Des séjours qui furent suivis
par plusieurs autres, dans les années vingt et trente, et enfin par son
exil pendant les dernières années de la Seconde Guerre mondiale.
Les souvenirs de ses périples ont nourri toute son œuvre, de Paludes
aux Faux-Monnayeurs, en passant par Robert Kopp est professeur à
Les Nourritures terrestres et L’Immoraliste, l’université de Bâle. Dernières
jusques aux pages, tardives mais capitales, publications : Album André Breton
(Gallimard, coll. « Bibliothèque de
de son récit autobiographique, Si le grain la Pléiade », 2008), Un siècle de
ne meurt. Ces dernières, ouvrant la deu- Goncourt (Gallimard, 2012), L’Œil de
Baudelaire (avec Jérôme Farigoule et
xième partie du volume, nomment enfin alii, Paris-Musées, 2016).
explicitement, et parfois avec crudité, ce › robert.kopp@unibas.ch
que les textes antérieurs ne faisaient que suggérer par des allusions
plus ou moins transparentes à ce qu’il faut bien considérer comme
un paradis perdu. Elles inscrivent en outre l’ensemble de la création
littéraire de Gide dans un projet existentiel, qui est l’intransigeant
accomplissement de soi.
Si, pendant plusieurs années, l’Afrique du Nord est le lieu où l’écri-
vain veut absolument retourner, si les paysages, la lumière, les habitants
du Maghreb sont parmi ceux qui hantent presque obsessionnellement

SEPTEMBRE 2019 83
l’algérie et nous

de nombreux textes, c’est que c’est sur cette terre-là et nulle part ail-
leurs que l’écrivain a acquis la conviction d’être devenu lui-même,
qu’il a eu la certitude d’avoir réussi à s’affranchir de son milieu de la
grande bourgeoisie parisienne, de son éducation protestante et puri-
taine, de la tradition littéraire symboliste et de son fétichisme du livre.
Toutes choses qui l’enfermaient dans des carcans impossibles à briser,
en dépit de l’acharnement qu’y mettait le jeune auteur. Ainsi, un mois
avant son embarquement, le 18 octobre 1893, avec son ami, le peintre
Paul Laurens, à Marseille, en direction de Tunis, il fait encore dans son
Journal le bilan suivant :

« Tous mes efforts ont été portés cette année sur cette
tâche difficile : me débarrasser enfin de tout ce qu’une
religion transmise avait mis autour de moi d’inutile, de
trop étroit et qui limitait trop ma nature ; sans rien répu-
dier pourtant de tout ce qui pouvait m’éduquer et me
fortifier encore. (2) »

Or ce même Journal, alors à peine commencé et tenu encore très


épisodiquement, ne contient aucune inscription immédiate concer-
nant ce premier voyage qui a, en revanche, durablement nourri Paludes
(1895), El Hadj (1896), Les Nourritures terrestres (1897), L’Immoraliste
(1902), Les Caves du Vatican (1914), Les Faux-Monnayeurs (1925) et
bien d’autres textes. Ainsi, Biskra, par exemple, figure un des ailleurs
rêvés récurrents du narrateur de Paludes :

« Je pars simplement pour partir ; la surprise même est


mon but – l’imprévu – comprenez-vous ? – l’imprévu !
[...] L’Afrique ! Connaissez-vous Biskra ? Songez au soleil
sur les sables ! et les palmiers ! Roland ! Roland ! les dro-
madaires ! – Songez que ce même soleil que nous entre-
voyons si misérable, entre les toits, derrière la poussière
et la ville, luit déjà, luit déjà là-bas, et que tout est par-
tout disponible ! (3) »

84 SEPTEMBRE 2019
gide. tourisme sexuel, naissance à la « vraie vie » et anticolonialisme

De même Blida, dans Les Nourritures terrestres : « Blida ! Fleur du


Sahel ! dans l’hiver sans grâce et fanée, au printemps tu m’as paru
belle. (4) » Des noms de lieux qui sont autant de symboles d’une nais-
sance à une nouvelle vie, la vraie, cette fois. Un procédé littéraire qui
flaire bon son lyrisme fin de siècle et auquel un Camus, adolescent,
à qui un oncle avait prêté Les Nourritures, n’était guère sensible au
premier contact :

« Ces invocations me parurent obscures. Je bronchai


devant l’hymne aux biens naturels. À Alger, à 16 ans,
j’étais saturé de ces richesses ; j’en souhaitais d’autres,
sans doute. Et puis, “Blida, petite rose…”, je connais-
sais, hélas, Blida ! Je rendis le livre à mon oncle et lui dis
qu’il m’avait, en effet, intéressé. (5) »

Ce n’est que plus tard qu’il éprouvera « l’ébranlement si souvent


décrit » des Nourritures.
On sait qu’en octobre 1893, après une traversée exaltante, Gide
et son ami Paul Laurens, nourris de la lecture des Mille et Une Nuits,
du Divan occidental-oriental de Goethe et des récits de voyage de Fro-
mentin, séjournaient d’abord à Tunis, avant de former le projet un
peu fou de gagner Biskra par le Sud, en passant par le Chott el-Jérid.
L’affection pulmonaire dont souffrait Gide les fit finalement choisir
une route plus confortable et plus sûre. Mais, à leur arrivée à Biskra, la
maladie de Gide s’aggrava sérieusement, au point que sa mère, accom-
pagnée de sa gouvernante, finit par le rejoindre pour le soigner. Ce qui
ne semblait pas vraiment hâter sa guérison, si l’on en croit une lettre
adressée à son cousin, le peintre Albert Démarest, en février 1894 :
« Pour moi qui commençais à vivre, je veux dire à m’ouvrir à la joie, il
m’a semblé que, sorti péniblement d’une cave, j’y retombais brusque-
ment du sixième étage. (6) » L’Algérie ne devait-elle pas le libérer enfin
de l’emprise étouffante d’une mère trop attentive ?
La crise de tuberculose avait d’ailleurs pris les allures d’une crise
existentielle, qui lui apprit en retour « le goût de la rareté de la vie ».
« Malgré la maladie, sinon à cause d’elle, je n’étais qu’accueil et que

SEPTEMBRE 2019 85
l’algérie et nous

joie. » Et Gide fait ainsi l’expérience du convalescent, décrit avec tant


d’acuité par Baudelaire dans le chapitre « Le Génie enfant » des Para-
dis artificiels, qui renaît à la vie, voit tout en nouveauté, comprend le
sens des choses et des êtres, si bien que le génie finit par être assimilé
à « l’enfance retrouvée à volonté ». À quoi fait écho Gide : « Il semble
qu’un organisme débile soit, pour l’accueil des sensations, plus poreux,
plus transparent, plus tendre, d’une réceptivité plus parfaite. (7) »
Réceptivité non seulement aux odeurs et aux couleurs, mais aussi
aux sensations d’un corps avide d’expériences nouvelles. C’est à Biskra
que Gide vit pour la première fois pleinement une sexualité libérée de
toute culpabilité, d’abord, croyant pouvoir lutter contre sa nature et en
suivant son ami Paul, auprès d’une prostituée, mais, très vite, en assu-
mant son homosexualité. Si, dans Amyntas, il n’hésite pas à évoquer « la
demeure d’une courtisane » où il allait « oublier l’heure chaque soir »,
ce n’est que des années plus tard qu’il fera l’aveu de sa pédophilie. Un
aveu que préparent d’ailleurs progressivement maints textes de fiction.
Comme beaucoup d’autres voyageurs, Gide, en Afrique du Nord,
s’affranchit des pesanteurs morales de l’Europe ; il a pratiqué un tou-
risme sexuel fort à la mode à la Belle Époque et dont beaucoup d’au-
teurs se sont fait l’écho. À travers la pédophilie, il recrée, sur cette terre
anciennement grecque et romaine, un univers d’avant le christianisme
et sa malédiction de la chair. C’est le mythe de l’Afrique latine, que
célébreront de nombreux écrivains algérianistes, de Louis Bertrand à
Louis Lecoq et de Jean Pomier à Emmanuel Roblès et à Camus. Cette
libération sexuelle qui lui permet d’accéder à une sérénité contempla-
tive qu’il n’a guère connue auparavant.
Ce qui fascine Gide, c’est que les repères sur les échelles du temps
et de l’espace se brouillent, s’effacent même.

« Là, parmi tant d’indistinctes blancheurs, parmi tant


d’ombres, ombre moi-même, ivre sans avoir bu, amou-
reux sans objet, j’ai marché, me laissant tantôt caresser
par la lune, tantôt par l’ombre, y cachant pleins de larmes
mes yeux, et plein de nuit, et souhaitant y disparaître. »

86 SEPTEMBRE 2019
gide. tourisme sexuel, naissance à la « vraie vie » et anticolonialisme

Si ces moments d’extase sont de courte durée et rares, ils n’en


impriment pas moins une marque indélébile dans la conscience de
celui qui les a vécus. Après son premier voyage, alors qu’il séjourne en
Suisse, Gide note dans son Journal, sous la date du 19 octobre 1894 :

« Assis sur un arbre abattu, j’ai recommencé de penser


aux jardins de Biskra. C’était l’heure où Sadek Bou-
backar venait s’asseoir près de mon feu sans rien dire
et fumait sa pipette de chanvre. Paul rentrait du travail,
escorté d’Athman et de Bachir : aurais-je la constance
d’attendre jusqu’au printemps ? (8) »

C’est dès le mois de janvier suivant que Gide repart en Algérie,


pour un séjour qu’il compte prolonger, mais que la brusque maladie et
la mort de sa mère, à la fin de mai, l’obligent à écourter. Il y retrouve
Oscar Wilde, qu’il avait connu dès 1891 à Paris et revu à Florence.
C’est Wilde qui l’initie aux mauvais lieux et aux mauvaises mœurs (9).
« Dear, vous voulez le petit musicien ? » La scène, rapportée dans Si le
grain ne meurt, a été souvent citée.

« La proposition qu’il venait de me faire était hardie ; ce


qui l’amusait tant, c’est qu’elle eût été si tôt acceptée. Il
s’amusait comme un enfant et comme un diable. Le grand
plaisir du débauché, c’est d’entraîner à la débauche. »

Le souvenir de cette nuit devait hanter Gide toute sa vie. Ce qu’il


en retient, ce n’est pas l’apaisement, mais l’insatisfaction d’un désir à
jamais assouvi.

« Je demeurai longtemps ensuite, après que Mohammed


m’eut quitté, dans un état de jubilation frémissante,
et bien qu’ayant déjà, près de lui, cinq fois atteint la
volupté, je ravivai nombre de fois encore mon extase et,
rentré dans ma chambre d’hôtel, en prolongeai jusqu’au
matin les échos. »

SEPTEMBRE 2019 87
l’algérie et nous

L’érotisme de Gide, comme l’a noté Roger Martin du Gard, en


1921, après une longue conversation avec l’impétrant, à l’époque
où son ami lui lisait Si le grain ne meurt, est un éternel jardin des
supplices :

« Gide a besoin d’arriver à un total épuisement de


sperme, et il n’y arrive qu’après cinq, six ou même huit
coups consécutifs. [...] C’est donc insatisfait qu’il quitte
le lieu où il vient de jouir. [...] Il est rare qu’il puisse
tirer plus de trois coups avec le même sujet. Lorsque les
circonstances le permettent, il s’offre alors un second
sujet, avec lequel il tire successivement le quatrième
et souvent le cinquième coup. Après quoi il se trouve
dans un état très spécial qui est l’impossibilité d’éprou-
ver pour ces deux partenaires un nouveau désir, joint à
un besoin impérieux d’éjaculer encore afin d’atteindre
le calme, par l’épuisement total du sperme. Et, presque
toujours, il n’atteint ce point final que chez lui, par la
masturbation. (10) »

Une pathologie – c’est le terme qu’utilise Martin du Gard – que


Gide met en rapport avec l’assimilation protestante de la jouissance avec
le péché et ses efforts, lorsqu’il était adolescent, de se masturber sans
provoquer d’éjaculation. Dans son esprit, c’est donc bien la religion qui
l’a rendu malade et c’est à l’Algérie qu’il a demandé sa guérison.
Peu avant sa mort, le 31 mai 1895, Mme Gide avait enfin vaincu ses
réserves et donné son consentement au mariage de Gide avec sa cou-
sine Madeleine Rondeaux. Les fiançailles eurent lieu dès le 17 juin et
le mariage le 7 octobre de la même année. Le voyage de noces condui-
sit les époux en Suisse, en Italie et, pour la troisième fois pour Gide,
en Afrique du Nord :

« Obsession d’Orient, du désert, de son ardeur et de son


vide, de l’ombre des jardins de palmes, des vêtements
blancs et larges – obsessions où les sens s’affolent, les

88 SEPTEMBRE 2019
gide. tourisme sexuel, naissance à la « vraie vie » et anticolonialisme

nerfs s’exaspèrent, et qui m’ont, au début de chaque


nuit, fait croire le sommeil impossible. (11) »

Mais Gide n’est pas dupe. À force de mettre ses pas dans ses pas, le
passé entre en concurrence avec le présent et menace celui-ci.

« Des bouquets de sensations que j’ai rapportés de ce pre-


mier voyage là-bas, s’exhale encore une odeur si vive que
parfois, pour savourer l’instant présent, j’en suis gêné. Je
me défends pourtant de comparer ; mais je fais pire : six
fois je retourne là-bas, réclamant au présent le passé, exté-
nuant mon émotion, exigeant d’elle encore cette verdeur
qu’elle devait jadis à sa nouvelleté, et d’année en année
trouvant à mes désirs vieillis des récompenses toujours
moins vives… Rien ne vaut le premier contact. (12) »

Si l’Algérie, surtout au cours des premiers voyages, a révélé Gide


a lui-même et qu’elle soit pour cette raison parée de tous les prestiges
d’un pays de rêve, l’écrivain n’a pas échappé à l’usure et, surtout, il n’a
pas pu fermer les yeux sur la situation coloniale. Dès son deuxième
séjour, il écrit à sa mère : « Comme je souffre des Français. » Il a vu la
prolétarisation de l’Algérie moderne : « Dieux ! Qu’a-t-on fait d’Alger
la blanche ? De cet écroulement léger, neigeux… un dépotoir ! » Il a
senti la misère d’une population affamée :

« Ces trois petits enfants sur les marches de l’escalier qui


mène au port – ils se partagent, non pas un poisson : une
arête qu’ils auront trouvée Dieu sait où (qui donne aux
petits des oiseaux leur pâture). Il reste un peu de chair
encore, près de la tête ; c’est là qu’ils grattent ; chacun en
a gros comme un pois. (13) »

Il a compris l’humiliation d’un peuple qui essaie parfois de se


consoler en écoutant le récit d’un conteur évoquant les héros d’un
passé lointain :

SEPTEMBRE 2019 89
l’algérie et nous

« Là, tout un blanc peuple attentif est couché. [...] Par-


fois un rire secoue la foule, pareil à celui, j’imagine, qui
sur l’Olympe secouait la table des dieux [...]. Captifs,
déchus, les écouteurs trouvent un soûlas, un répit et
quelque aliment de splendeur au récit de leurs anciennes
prouesses… (14) »

Il est écœuré par le comportement des touristes qui observent,


hilares, la rupture du jeûne :

« Le carême a pris fin cette nuit. Le peuple exténué veut


rejeter ce matin sa tristesse ; mais il pleut. [...] Certains
s’en vont vers la mosquée voisine ; nous nous y rendons
avec eux. [...] Par trois fois, cette foule alignée, comme
sous un vent de prière, s’incline vers La Mecque, tou-
chant du front le sol. En face d’eux [...] des touristes pho-
tographes hommes et femmes [...] braquent leurs appa-
reils, rigolent et parodient la voix du saint. Ils adorent un
autre Dieu et se sentent très supérieurs. (15) »

On ne saurait contester à Gide son empathie. Aussi, lorsqu’il pro-


teste, dans son Journal du 4 janvier 1933, au moment de la publica-
tion de Voyage au Congo, contre les critiques qui lui reprochent de ne
pas s’être intéressé plus tôt aux hommes, de ne pas s’être arraché à son
narcissisme, absorbé qu’il était par la contemplation de lui-même, on
est enclin à lui pardonner d’avoir sacrifié le grand livre sur l’Algérie à
des préoccupation plus intimes :

« Si j’avais tenu journal, lors de mon premier voyage en


Algérie, comme j’ai fait quotidiennement au Congo,
sans doute eussé-je parlé de l’affaire des phosphates de
Gafsa, que je pouvais alors suivre de près, du retrait
progressif des pères blancs après la mort du cardinal
Lavigerie, et surtout de l’arrivée des tonneaux d’ab-
sinthe pour la réduction des indigènes, et de l’expro-

90 SEPTEMBRE 2019
gide. tourisme sexuel, naissance à la « vraie vie » et anticolonialisme

priation des Arabes par le procédé de la banque Caze-


nave selon une méthode monstrueuse que j’aurais sans
doute exposée… (16) »

Il n’empêche que les priorités pour Gide au tournant du siècle


n’étaient pas les mêmes que trente ans plus tard, au plus fort de son
engagement politique.
1. André Gide, Amyntas (1906), Gallimard, 1925, p. 87-88, ou p. 365 dans l’édition citée dans la note
suivante.
2. André Gide, Journal, I, 1887-1925, édition établie, présentée et annotée par Éric Marty, Gallimard, coll.
« Bibliothèque de la Pléiade », 1996, p. 172. La plupart des pages d’Amyntas relevant de l’écriture d’un
journal, elles ont ainsi été incorporées dans cette nouvelle édition, plus complète que celles que Gide a
publiées de son vivant. C’est à elle que se font nos renvois.
3. André Gide, Paludes, dans Romans et récits, édition publiée sous la direction de Pierre Masson, Galli-
mard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », tome I, 2009, p. 279.
4. Idem, p. 425.
5. Albert Camus, « Rencontres avec André Gide », publié d’abord dans le volume Hommage à André Gide
de la NRF, novembre 1951, repris dans Œuvres complètes, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade »,
tome III, édition publiée sous la direction de Raymond Gay-Crosier, 2008, p. 881.
6. André Gide, Correspondance avec sa mère (1880-1895), édition de Claude Martin, préface d’Henri Tho-
mas, p. 312.
7. André Gide, Journal, op. cit., p. 398.
8. André Gide, Journal, op. cit., p. 187.
9. Voir le très beau livre de Pierre Masson et de Jean-Pierre Prévost, André Gide-Oscar Wilde. Deux immo-
ralistes à la Belle Époque, Orizon, 2016.
10. Roger Martin du Gard, Journal II, 1919-1936, édition établie, présentée et annotée par Claude Sicard,
Gallimard, 1993, p. 232.
11. André Gide, Journal, op. cit., p. 211.
12. Idem, p. 398.
13. André Gide, Journal, op. cit., p. 381.
14. Idem, p. 411.
15. André Gide, Journal, op. cit., p. 413-414.
16. André Gide, Journal, II, 1926-1950, édition établie, présentée et annotée par Martine Sagaert, Galli-
mard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », tome II, 1997, p. 395.

SEPTEMBRE 2019 91
ÉCONOMIE
ALGÉRIENNE : LES
SÉQUELLES D’UN
GÂCHIS
› Annick Steta

E ngagé en février dernier, le mouvement de contesta-


tion populaire qui a contraint le président Abdelaziz
Bouteflika à renoncer à se porter candidat à un cin-
quième mandat a révélé la lassitude du peuple algérien.
Celui-ci ne supporte plus d’être l’otage d’une démo-
cratie de façade dans laquelle la réalité du pouvoir est détenue par un
petit nombre d’individus. Le rejet de ce que les Algériens appellent le
« système » s’est traduit par des manifestations hebdomadaires mas-
sives et pacifiques, qui ont rassemblé toutes les catégories sociales. Les
autorités peinent à répondre à une demande de changement qu’elles
ont longtemps réussi à étouffer. Alors que le peuple algérien attendait
que soit engagée une réforme des institutions, il a assisté à l’arrestation
de nombreux responsables politiques et hommes d’affaires, dont plu-
sieurs proches de l’ancien président Bouteflika. La plupart sont soup-

92 SEPTEMBRE 2019
l’algérie et nous

çonnés d’avoir mis à profit leurs liens avec les cercles du pouvoir pour
obtenir des avantages d’ordre économique. Ils font partie de ceux que
les manifestants accusent d’avoir pillé le pays, privant de la sorte la
population de richesses dont elle aurait pu bénéficier.
La corruption n’est toutefois que l’un des maux dont souffre l’éco-
nomie algérienne. Les politiques économiques mises en œuvre depuis
l’indépendance ont produit des résultats contrastés. L’Algérie, qui
compte actuellement 42 millions d’habitants – contre un peu moins
de 12 millions en 1962 –, est la troisième puissance économique de
la zone Moyen-Orient et Afrique du Nord. En avril 2019, le produit
intérieur brut (PIB) par habitant exprimé en dollars courants y attei-
gnait 4 230 dollars, contre 3 410 dollars au Maroc et 3 070 dollars en
Tunisie (1). Lors des deux dernières décennies, l’Algérie est parvenue
à réduire de 20 % le nombre de ses habi- Annick Steta est docteur en sciences
tants vivant sous le seuil de pauvreté, ce qui économiques.
constitue une performance remarquable. › asteta@hotmail.fr
Le pays a réalisé des progrès significatifs en matière de développement
humain : il appartenait en 2018 au trio de tête des pays africains clas-
sés en fonction de leur indice de développement humain (2). Mais
l’amélioration de la situation économique et sociale des Algériens ne
repose pas sur des bases solides : elle est presque entièrement due à la
redistribution de la rente pétrolière et gazière dont dispose le pays.
L’Algérie, qui détient 2 % des réserves mondiales prouvées d’hy-
drocarbures, a nationalisé ce secteur d’activité en 1971. Elle est le troi-
sième producteur de pétrole du continent africain, derrière le Nigeria
et l’Angola, et le premier producteur de gaz naturel. Les hydrocarbures
représentent 35 % du PIB, 75 % des recettes budgétaires de l’État et
95 % des recettes d’exportation. Depuis plusieurs décennies, cette
rente est utilisée pour obtenir une forme de stabilité sociale. Cette
politique a été mise en œuvre à la suite de la guerre civile qui opposa le
gouvernement algérien et diverses factions islamistes armées de 1991
au début des années deux mille. Élu président de la République en
avril 1999, Abdelaziz Bouteflika fit adopter quelques mois plus tard
une loi dite de « concorde civile » prévoyant l’amnistie de ceux qui
avaient été impliqués dans les réseaux de soutien aux groupes armés.

SEPTEMBRE 2019 93
l’algérie et nous

L’entrée en vigueur de cette loi constitua une première étape vers la fin
de la « décennie noire », qui avait coûté la vie à des dizaines de milliers
d’individus (3). Les autorités considérant que la crise économique qui
avait frappé le pays dans les années quatre-vingt avait été un des prin-
cipaux facteurs explicatifs de la montée en puissance des islamistes, et
donc du déclenchement de la guerre civile, elles décidèrent de redis-
tribuer à la population l’essentiel de la rente liée aux hydrocarbures.
Celle-ci permet notamment de financer les salaires des fonctionnaires,
les subventions accordées pour réduire le prix de l’énergie et des pro-
duits alimentaires de base, les aides attribuées aux agriculteurs, les
programmes de logements sociaux et les pensions versées aux anciens
combattants (4).
Les fonctionnaires constituent près de 30 % de la population
active, contre moins de 20 % en moyenne dans les pays de la zone
Moyen-Orient et Afrique du Nord. Près de 40 % des dépenses de l’État
algérien sont consacrés à leur rémunération. Afin de prévenir la conta-
gion à l’Algérie des révoltes qui éclatèrent à partir de décembre 2010
dans de nombreux pays du monde arabe, le président Bouteflika
n’hésita pas à augmenter les salaires des employés du secteur public.
Entre 2009 et 2012, les dépenses liées à la rémunération des fonction-
naires progressèrent de 25 % en moyenne annuelle en Algérie, contre
8 % en Tunisie et 6 % en Égypte. Au début des années deux mille dix,
les subventions aux produits de base, à l’exclusion du pétrole et du gaz,
représentaient quant à elles 6 % des dépenses de l’État, soit 2 % du
PIB. C’est nettement moins que les subventions destinées à réduire la
facture énergétique des consommateurs : elles constituaient à la même
époque 20 % des dépenses de l’État, soit 6,6 % du PIB. Le carburant
standard est ainsi vendu en Algérie à moins d’un quart du prix moyen
constaté sur les marchés internationaux. Environ 175 000 logements
à bas prix sont enfin construits annuellement dans le cadre de pro-
grammes financés par le budget de l’État, ce qui représente 90 % des
logements construits chaque année et exige un financement équiva-
lant à 3,2 % du PIB. Les autorités utilisent l’attribution de logements
sociaux comme un moyen de s’assurer la loyauté d’une partie impor-
tante de la population (5).

94 SEPTEMBRE 2019
économie algérienne : les séquelles d’un gâchis

La hausse des cours du pétrole observée à partir de 2003 donna


au régime algérien les moyens de telles largesses. Ainsi se tissa ce que
l’International Crisis Group appelle « le lien tacite entre la prospérité
économique et le processus de réconciliation nationale » (6). Mais la
donne changea avec la chute du prix du pétrole entamée en 2014. Le
prix annuel moyen du baril de pétrole brut passa de 105 dollars en
2013 à 96 dollars en 2014, 49 dollars en 2015 et 40 dollars en 2016.
Le gouvernement réagit à cette évolution en réduisant les dépenses
publiques, de 9 % en 2016 puis de 14 % en 2017, et en puisant dans
les réserves de change. Lesdites réserves sont passées de 200 milliards
de dollars en 2013 à 60 milliards en 2018. La baisse des prix des
hydrocarbures a eu pour conséquence un creusement du déficit bud-
gétaire, qui était voisin de 10 % du PIB en 2018. Le solde des paie-
ments courants accusait lui aussi un déficit proche de 10 % du PIB
l’an dernier. Déjà très élevés, ces « déficits jumeaux » (7) pourraient
encore s’aggraver en 2019. Si les dépenses publiques et les prix du
pétrole restaient à leur niveau actuel, les réserves de change de l’Algérie
seraient épuisées d’ici à 2024 (8).

L’épuisement de la rente des hydrocarbures

Les autorités n’ignorent pas que la rente des hydrocarbures s’ame-


nuise. Plusieurs facteurs se conjuguent pour expliquer ce phénomène.
En premier lieu, les réserves prouvées de pétrole et de gaz naturel
contenues dans le sous-sol algérien sont bien entamées. En l’absence
de découverte de nouveaux champs ou d’avancées techniques déter-
minantes, elles pourraient être réduites à néant d’ici une ou deux
générations (9). L’extraction de gaz de schiste, qui constituerait une
alternative aux hydrocarbures conventionnels, se heurte à la vive
opposition des habitants des régions concernées. L’insuffisance des
investissements réalisés lors des dernières décennies dans le secteur des
hydrocarbures se traduit par ailleurs par une assez faible productivité.
Alors qu’ils pourraient introduire en Algérie des techniques de pro-
duction permettant d’accroître les rendements de l’industrie pétrolière

SEPTEMBRE 2019 95
l’algérie et nous

et gazière, les investisseurs étrangers répugnent à s’engager au côté de


la Sonatrach, l’entreprise publique algérienne qui a le monopole de
la production et du transport des hydrocarbures. Les investissements
étrangers sont en effet régis par la règle du 51 %/49 %, conformément
à laquelle des partenaires étrangers ne peuvent détenir plus de 49 % du
capital d’une entreprise algérienne. Adoptée à la fin des années deux
mille, cette règle est de plus en plus contestée et pourrait être aban-
donnée dans certains secteurs d’activité – mais, dans l’immédiat, pas
dans le secteur des hydrocarbures. La consommation intérieure d’hy-
drocarbures croît enfin régulièrement, ce en raison de l’augmentation
de la population, de la hausse du nombre de véhicules automobiles et
de la modicité des prix des produits énergétiques. La proportion des
hydrocarbures susceptible d’être exportée tend donc à diminuer. Or ce
sont ces exportations qui procurent à l’Algérie les devises permettant
de payer ses importations, dont elle a un besoin crucial en raison de la
faible diversification de son économie. L’agriculture, qui occupe 11 %
de la population active, représente un peu moins de 10 % du PIB. Elle
permet de couvrir les trois quarts environ des besoins alimentaires de
la population. Quant à l’industrie manufacturière, elle est en recul :
elle ne contribue plus qu’à hauteur de 5 % au PIB, contre 10 % en
1996 et 15 % dans les années quatre-vingt (10).
Les tentatives de réformes destinées à accroître la diversification
de l’économie algérienne afin de réduire sa dépendance aux hydrocar-
bures ont jusqu’à présent échoué. Elles se sont heurtées à de puissants
obstacles. La petite élite qui pilotait l’économie algérienne avec la
bénédiction des autorités n’avait aucun intérêt à l’adoption de mesures
qui auraient eu pour conséquence de réduire la rente dont elle dis-
posait, voire de l’en priver. En mettant en place en 2015 des licences
d’importation, le gouvernement avait ainsi créé de toutes pièces un
système permettant à leurs bénéficiaires de s’enrichir aisément. C’était
pour lui un moyen de récompenser de fidèles soutiens du régime. Plus
largement, toute la population algérienne est captive de la situation
d’assistanat dans laquelle les autorités l’ont progressivement installée.
Lorsque les prix des biens de première nécessité sont faussés par le jeu
des subventions et que le secteur privé ne joue qu’un rôle marginal au

96 SEPTEMBRE 2019
économie algérienne : les séquelles d’un gâchis

sein d’une économie, les incitations à travailler et à entreprendre dispa-


raissent. Ce phénomène explique pour une large part l’état désastreux
du marché du travail algérien. Près de 12 % de la population active
est au chômage. Trois catégories de travailleurs sont particulièrement
touchées : ceux qui ont atteint un niveau d’instruction élevé, les jeunes
et les femmes. La pénurie d’emplois correspondant aux compétences
des diplômés de l’enseignement supérieur pousse ces derniers à cher-
cher à émigrer, en particulier vers des pays dont ils parlent la langue
–  dont la France, où vit une importante population d’origine algé-
rienne qui peut soutenir les nouveaux arrivants. Cette fuite des cer-
veaux est désastreuse pour l’Algérie : elle prive le pays d’individus qui
pourraient contribuer à son développement et qui, pour beaucoup,
ne reviendront pas. Le taux de chômage des jeunes atteint quant à lui
des sommets : il est actuellement de 29 %. Or près de la moitié des
habitants du pays ont moins de 25 ans. Pour absorber les jeunes gens
se présentant sur le marché du travail, l’économie algérienne devrait
croître chaque année de plus de 6 %. Avec des taux de croissance
de 1,7 % en 2017 et de moins de 2 % en 2018, elle en est loin. La
difficulté à trouver un emploi incite nombre d’individus à se retirer
du marché du travail. Le taux de participation à la population active
n’était que de 41 % en 2018. Pour les femmes, il était alors tombé
à 15 %. Une large partie de la population se réfugie dans le secteur
informel, qui représenterait près de la moitié du produit national brut
(PNB). Trois types d’activités dominent ce secteur : le commerce et
les services, la construction et les activités manufacturières. Si les pou-
voirs publics tolèrent son existence, c’est parce qu’il sert de soupape
de sécurité au secteur formel : ceux qui n’ont pas d’emploi déclaré
trouvent là des moyens de subsistance. Mais la pénurie d’emplois dans
le secteur formel et la persistance d’un vaste secteur informel privent
une grande partie de la population de couverture sociale, ce qui pose
des problèmes de santé publique et se traduira à terme par un taux
élevé de pauvreté chez les personnes âgées.
La période d’instabilité politique dans laquelle l’Algérie est entrée
en février est lourde de menaces pour l’économie nationale. Après
l’électrochoc provoqué par un mouvement de protestation que nul

SEPTEMBRE 2019 97
l’algérie et nous

n’avait vu venir, le gouvernement pourrait hésiter à engager une


libéralisation et une diversification de l’économie qui, dans un pre-
mier temps, feraient de nombreux perdants. Parce qu’elle s’est laissé
endormir par la rente des hydrocarbures, l’Algérie se trouve désormais
dans une impasse dont elle ne sortira pas sans consentir d’importants
efforts. Ce constat est d’autant plus douloureux que le pays dispose
de nombreux atouts : une population jeune, dont le niveau d’instruc-
tion a beaucoup progressé ; des richesses naturelles ne se résumant pas
aux hydrocarbures (« terres rares », uranium, phosphates…) ; des sur-
faces agricoles peu étendues mais fertiles. Pour utiliser pleinement ce
potentiel tout en échappant au piège de la rente pétrolière et gazière,
l’Algérie devra lors des prochaines années diversifier son économie en
menant notamment une politique de réindustrialisation. Les succès
obtenus depuis une dizaine d’années par l’industrie pharmaceutique
algérienne, qui s’est développée de façon spectaculaire, montre que
des politiques sectorielles bien conçues peuvent produire rapidement
d’excellents résultats. Le gouvernement devrait par ailleurs chercher à
réduire les dépenses de l’État en concentrant les aides publiques sur la
partie de la population qui en a le plus grand besoin. Délicate à mettre
en œuvre, cette évolution est devenue indispensable. Elle permettra de
sevrer progressivement les Algériens de la dépense publique, de revenir
à la réalité des prix et d’enrayer l’aggravation du déficit budgétaire. Ce
sont ces défis que devra prioritairement relever le prochain gouverne-
ment algérien s’il ne veut pas voir le pays sombrer dans une crise plus
grave encore.
1. Fonds monétaire international, World Economic Outlook, avril 2019.
2. L’indice de développement humain correspond à la moyenne géométrique de trois indices quantifiant
le niveau de vie, la longévité et le niveau d’instruction. Sa valeur est comprise entre 0 (exécrable) et 1
(excellent).
3. Selon les différentes estimations disponibles, le nombre de morts varie entre 60 000 et 200 000.
4. Lahcen Achy, « The Price of stability in Algeria », The Carnegie Papers, avril 2013, p. 13.
5. Ibid., p. 14-15.
6. International Crisis Group, « Surmonter la paralysie économique de l’Algérie », Rapport Moyen-Orient
et Afrique du Nord n° 192, 19 novembre 2018, p. 1.
7. L’expression « déficits jumeaux » désigne la situation d’un pays présentant simultanément un déficit
budgétaire et un déficit de la balance des paiements courants.
8. Simon Constable, « Economic disaster threatens Algeria as oil revenues sink », Forbes, 28 février 2019.
9. International Crisis Group, op. cit., p. 3.
10. El Mouhoub Mouhoud, « Algérie, économie politique d’une rupture annoncée », The Conversation,
1er mars 2019.

98 SEPTEMBRE 2019
LITTÉRATURE

100 | L’inadapté
› Clara Dupont-Monod

107 | Planter des tomates en


attendant la Pentecôte :
un programme politique
› Marin de Viry

113 | Sartre meneur de revue


entre deux mondes
› Olivier Cariguel
L’INADAPTÉ
› Clara Dupont-Monod

U n jour, dans une famille, est né un enfant inadapté.


Je choisis ce mot, « inadapté », parce qu’aucun autre
ne correspond mieux que lui à la réalité d’un corps
mou, d’un regard mobile et vide. « Abîmé » serait
faux, puisque cet enfant ne présentait pas de diffor-
mité ; « inachevé » également, puisqu’il l’était, achevé, mais pas dans
les normes. « Inadapté » suppose précisément qu’il existait hors du
cadre standard et fonctionnel (une main sert à saisir, des jambes à
avancer, ainsi de suite) mais qu’il se tenait, néanmoins, au bord de
nos vies, pas complètement intégré à elles mais y prenant part malgré
tout, telle l’ombre au coin d’un tableau, à la fois intruse et pourtant
volonté du peintre.
La famille ne discerna pas le problème immédiatement. Le bébé
était même très beau : joues rondes et lisses, teint pâle, cheveux bruns,
grands yeux noirs. Sa mère fut arrêtée plusieurs fois dans la rue par
des passants qui fondaient devant la poussette. Il sentait bon la fleur
d’oranger. Un bébé de publicité.

100 SEPTEMBRE 2019


littérature

Au bout de trois mois, chacun s’aperçut que ses yeux sombres ne se


posaient sur rien. Ils caressaient les objets, ne s’attardaient pas. Sa mère
passa une orange devant lui. Son regard l’ignora. Elle repassa encore
le fruit, plusieurs fois. Elle en conclut qu’il voyait mal ou pas du tout.
La famille comptait le père et la mère ainsi que deux autres enfants.
Le père expliqua aux aînés que cette cécité représentait un atout car
ils seraient les seuls, dans la cour de l’école, à savoir jouer aux cartes
en braille. Présentée ainsi, l’épreuve avait
Clara Dupont-Monod est journaliste
du charme. Les enfants prirent la nouvelle et écrivain. Elle a notamment publié
avec joie. Aveugle, voyant, quelle impor- Le roi disait que j’étais diable
tance ? Ils seraient les rois de la récré. Per- (Grasset, 2014) et La Révolte (Stock,
2018).
sonne ne comprit que, à cet instant-là, une
fracture se dessinait. Bientôt, il y aurait un « avant » et un « après ».
Bientôt, les parents parleraient de leurs derniers instants d’insou-
ciance, or l’insouciance, perverse notion, ne se savoure qu’une fois
éteinte, lorsqu’elle est devenue souvenir.
Le bébé ne tenait pas sa tête droite. Elle tombait comme celle d’un
nouveau-né. Cela n’augurait rien de bon, pensa le pédiatre. Il conseilla
un scanner du crâne sous la houlette d’un éminent spécialiste. C’est là,
debout dans une salle d’hôpital, chancelant sur des dalles de caoutchouc
bleu, que les parents attendirent le professeur. Sa voix fut douce pour
un verdict sans appel. Leur enfant grandirait, certes. Mais il resterait
aveugle, ne marcherait pas, serait privé de parole, et ses membres n’obéi-
raient à rien puisque le cerveau ne transmettait pas ce qu’il fallait. Ce
serait un nouveau-né pour toujours. Enfin, pas tout à fait. Le professeur
expliqua aux parents d’une voix encore plus maternante que l’espérance
de vie, pour ces enfants, ne dépassait pas trois ans.
Les parents furent catapultés dans cet « après ». Désormais, tout
ce qu’ils s’apprêtaient à vivre les ferait souffrir, et tout ce qu’ils avaient
vécu avant aussi, tant la nostalgie de l’insouciance peut rendre fou. Ils
se tenaient donc sur la fracture, compressés entre un temps révolu et un
avenir qui, l’un comme l’autre, appuyaient de leur poids de douleur.
Chacun composa avec sa réserve de courage. Les parents mou-
rurent un peu. Quelque part, dans les tréfonds de leur cœur d’adulte,
une lueur s’éteignit. Les deux autres enfants ne comprenaient pas tout,

SEPTEMBRE 2019 101


littérature

sauf qu’une force dévastatrice, qu’ils ne nommèrent pas encore cha-


grin, les avait propulsés dans un monde coupé du monde. Un lieu
où leur jeune sensibilité s’écorcherait sans que personne ne les aide.
Ils étaient seuls face aux débris de leur cocon. Il fallait s’adapter. Les
enfants avaient ce pragmatisme qui sauve la vie : drame ou non, il
s’agissait aussi de savoir à quelle heure on goûtait. Ailleurs, d’autres
petits naissaient qui, eux, pouvaient voir, tendre la main, tenir leur
tête, mais ce flux indifférent à leur sort n’était pas vécu comme une
injustice.
Intuitivement, l’aînée se tourna vers l’enfant inadapté qui, au fond,
présentait les avantages d’une poupée vivante. Les mois s’écoulèrent
et elle s’attacha profondément. Elle posait sa joue sur celle de l’enfant,
émerveillée par cette pâleur si douce, et restait ainsi, dans ce contact
immobile, peau contre peau. Progressivement, elle décoda ses pleurs.
Elle sut lequel témoignait d’un mal de ventre, d’une faim, d’un incon-
fort. Elle découvrit des choses censées être découvertes beaucoup plus
tard, comme changer une couche et donner une purée de légumes. Elle
comprit vite que l’ouïe, le seul sens qui fonctionnait, était un outil pro-
digieux. L’enfant ne percevait que les sons. Par conséquent, elle modula
sa voix et, peu à peu, il la reconnut. Car l’enfant souriait, babillait, pleu-
rait, s’exprimait en nourrisson qu’il resterait, tandis que son corps gran-
dissait. Ses yeux devinrent plus grands, ourlés de cils épais. L’aînée resta
de longs moments à tenter de suivre ces billes noires qui semblaient
danser lentement. On posait l’enfant sur le canapé, la tête calée sur un
coussin. Cela suffisait à le rendre heureux. Il écoutait. À son contact,
l’aînée apprit le temps lent, l’immobile plénitude des heures. Elle se
coula en lui, comme lui, pour accéder à une exceptionnelle acuité sensi-
tive (froissement au loin, infime rafraîchissement de l’air, mal de ventre
à venir, épaisseur d’un instant chargé d’angoisse ou rempli de joie). À
enfant hors norme, savoir hors norme, pensait-elle. Cet être n’appren-
drait jamais rien et, de fait, c’est lui qui apprenait aux autres.
La famille acheta un oiseau pour que l’enfant entende les piaille-
ments. On prit l’habitude d’allumer la radio. De parler fort. D’ouvrir
les fenêtres. De faire entrer des sons dans la maison afin que l’enfant
ne se sente pas seul.

102 SEPTEMBRE 2019


l’inadapté

Il passa ses trois ans. Il était plus lourd à porter – puisque sa crois-
sance se poursuivait. L’aînée s’attaqua au toucher. Elle ouvrait dou-
cement les petites mains toujours fermées en un réflexe de bébé, les
ouvrait pour les poser sur une matière. De l’école, elle rapporta de la
feutrine. Du square, une poignée d’herbe. Elle lui parlait toujours.
Le miracle avait souvent lieu : la bouche de l’enfant s’étirait en un
immense sourire, assorti d’un filet de voix ravi. C’était béat, un peu
niais, c’était une musique, jugeait l’aînée.
Un après-midi, elle l’emmena au parc. Sur la pelouse autorisée, elle
le souleva de sa poussette, l’allongea sur une couverture. Elle s’étendit
à ses côtés pour lui décrire à voix basse le paysage autour d’eux. Les cris
venant du bac à sable, les clapotis du lac, la lointaine musique d’un
manège les enveloppaient d’une ouate sonore. Une ombre recouvrit
soudain le visage de l’aînée, assortie d’une voix peinée : « Petite, pour-
quoi garder des petits singes ? Pour gagner plus d’argent ?... » C’était
l’intervention d’une mère de famille, animée de louables intentions
– en général, l’équipement des grands meurtriers. L’aînée ne se laissa
pas démonter. « Madame, c’est mon frère », asséna-t-elle. La mère de
famille repartit, extrêmement gênée. Sur le coup, l’aînée ne ressentit
ni chagrin, ni honte, ni colère. Elle n’envisageait pas la malveillance.
Cette dame était à côté de la plaque, voilà tout. Et l’enfant avait droit
à sa part de bien-être.
Un jour, la pouponnière qui gardait l’enfant dans la journée
informa les parents qu’elle n’était plus apte à s’en occuper. Le per-
sonnel ne disposait pas du matériel requis, encore moins de forma-
tion spécifique. Existait-il des organismes, des instituts, des maisons
spéciales ?, demandèrent les parents. Très peu. Leur pays voulait du
solide, du normé, du bon rouage. Alors les parents se tournèrent vers
d’autres solutions. Une place se libéra dans une maison isolée, très
loin. Une maison en forme de « L », posée sur un plateau de mon-
tagne, peuplée d’inadaptés choyés par des bonnes sœurs. Où vivaient-
elles ? Rentraient-elles le soir ? Étaient-elles originaires de la région ?
Savaient-elles qu’il était frileux mais que la laine le grattait, qu’il aimait
la purée de carottes et caresser l’herbe, qu’un claquement de porte le
faisait sursauter ? L’aînée n’obtint jamais de réponse. Elle refusa de dire

SEPTEMBRE 2019 103


littérature

au revoir à l’enfant. Elle resta dans la voiture et se concentra sur les


bruits, comme il le lui avait appris. Portière, coffre, sac que l’on tire
(avait-on mis dedans son pyjama violet en coton épais, son préféré ?),
pas, portail, silence, pas et portière à nouveau, moteur.
Elle laissa les yeux noirs sur un plateau de montagne et retourna à
sa vie, le cœur plein à ras bord. Des années plus tard, elle compren-
drait que ces bonnes sœurs, elles aussi, étaient arrivées à un niveau
inouï d’infralangage, capables d’entendre un discours sans mot ni
geste, de parler sans retour de paroles et surtout de comprendre un
amour inadapté. L’amour le plus fin, le plus mystérieux, le plus volatil,
reposant sur l’instinct, l’instinct aiguisé d’animal qui flaire, perçoit,
donne, reçoit sans parler ni voir, une sensibilité qui reconnaît les dif-
férents sens d’un gémissement et la splendeur d’un sourire irradiant
de pureté, capable de n’exister que pour lui-même, sans même l’idée
d’un retour, d’une possibilité d’échange, un sourire de gratitude envers
l’instant présent.
À toutes les vacances, la famille descendait vers le sud et faisait un
détour par les montagnes pour reprendre l’enfant. Les bonnes sœurs
le portaient, maintenaient bien sa tête, le posaient délicatement dans
le siège spécial à l’arrière de la voiture. L’aînée, transpercée de dou-
leur, ne lui accordait pas un regard. Arrivée à destination, elle ôtait ses
lunettes. Myope, elle ne risquait pas, ainsi, de le voir. Car le voir, cela
signifiait repartir de zéro. Cela enclenchait la remontée de tous ces
jours sans lui, sans la peau douce et le sourire. Le voir détruisait d’un
coup tout le travail de vaillance. Cela voulait dire se coucher à terre
et mourir.
Donc elle rangeait ses lunettes.
Mais elle plissait les yeux afin de le distinguer quand même. Elle
s’installait toujours, soi-disant pour lire, dans la même pièce que lui.
Le plus souvent, il s’agissait du salon, le corps de l’enfant réclamant
du confortable, et sa nuque, le soutien d’un coussin. Plus d’une fois,
sa mère surprit son aînée les yeux fendus, le visage crispé, tandis
que, à l’autre bout de la pièce, l’enfant allongé faisait danser ses
yeux sombres. C’était absurde. C’était ainsi. Face à l’épreuve, elle
s’adaptait.

104 SEPTEMBRE 2019


l’inadapté

Elle devint adolescente. Un été, la famille se trouvait dans le Sud,


au creux d’une vaste maison de pierre entourée de montagnes. L’aînée
avait bouclé son sac à dos. Elle devait partir rejoindre d’autres amis plus
loin dans la région. Elle se dirigeait vers la porte d’entrée lorsqu’elle fit
demi-tour. Ses pas la portèrent vers une chambre fraîche. Elle s’appro-
cha du lit à volutes de fer-blanc. L’enfant, comme à son habitude, était
allongé sur le dos, paisible. Il écoutait les sons de juillet par la fenêtre
ouverte. Elle se pencha. Elle lui parla comme avant. Il ne réagit pas. Il
ne reconnaissait plus sa voix. Depuis combien de temps ne lui avait-
elle pas parlé ? Elle embrassa ses parents et partit rejoindre ses amis.
Elle tint quatre jours. Au cinquième, à l’aube, elle fit du stop au bord
d’une route départementale. Dans l’après-midi, elle poussa la porte de
la cuisine, traversa le salon sous les yeux médusés de ses parents et fila
droit vers la chambre. À croire que rien n’avait bougé depuis quatre
jours : le lit, le voilage frappé de soleil devant la fenêtre ouverte. Elle se
pencha à nouveau sur le lit. Elle lui parla sans retenir sa crainte de se
savoir oubliée. Et il sourit, doucement, clignant de ses longs cils noirs,
et soupira d’aise. Elle annonça qu’elle finirait l’été ici.
Les mois passant lui apportèrent un peu de paix. Elle le savait à
l’abri. Elle se savait sur la route de sa vie future. Pour la première fois,
ces deux données ne se heurtaient pas. Il était loin mais il était là.
Cette certitude se transformait en muscle, en armature, en quelque
chose de fort et structurant. La perspective de voir l’enfant aux pro-
chaines vacances ne vrillait plus son cœur. Au contraire, elle se sen-
tait soulevée de joie, assez solide désormais pour garder ses lunettes
et profiter de lui. C’était un sentiment neuf et puissant. Car, enfin,
l’épreuve avait mué en force. Elle mesurait là son apport : inadapté
peut-être, mais qui d’autre avait le pouvoir d’endurcir autant ? Sa
seule existence était une expérience incomparable. Et même si elle
avait perdu l’habitude de se confier, de s’ouvrir, d’inviter des amis
chez elle, par crainte du regard des autres, elle avait reçu, en échange,
cet amour si particulier. Elle envisagea donc, pour la première fois,
de descendre de la voiture lorsque celle-ci s’arrêterait devant la
maison en « L ». Peut-être même irait-elle discuter un peu avec les
bonnes sœurs.

SEPTEMBRE 2019 105


littérature

Elle en était là de sa renaissance lorsqu’on lui apprit qu’il était


mort. Aussi doucement qu’il avait vécu, dirent les bonnes sœurs, avec
lesquelles l’aînée, de fait, ne discuta jamais. Son cœur a simplement
cessé de battre. Le corps attendait la famille dans une salle spéciale de
la maison en « L ». Il y eut les sons habituels, assortis de murmures
et de pas sur du carrelage. L’aînée ne comprit rien, agit en automate.
Avant de fermer le cercueil, elle se pencha néanmoins pour poser sa
joue contre la sienne. Elle était froide. Elle demanda si elle pouvait
emporter le pyjama violet en coton épais qu’il mettait souvent.
Il y eut foule à l’enterrement, alors que, bien sûr, l’enfant ne
connaissait personne. Généreusement, les gens vinrent pour les
parents. Au moment de la descente en terre, les gens reculèrent pour
laisser l’aînée seule devant le trou. Le cercueil descendit lentement,
elle pensa « pourvu qu’il n’ait pas froid ». Puis elle lui fit une promesse
que personne n’entendit : « J’écrirai des livres pour toi. Je laisserai des
traces. Voilà ce que tu m’as donné. »
Le professeur, celui qui avait énoncé le verdict et suivi l’enfant
durant dix ans, était présent. Il rappela que l’enfant avait donc vécu
beaucoup plus qu’il n’aurait dû. Il dit aussi que cette petite vie impré-
vue était bien la preuve que la médecine, parfois, ne pouvait pas tout
expliquer. Sans doute l’amour qu’il a reçu, glissa-t-il aux parents.

106 SEPTEMBRE 2019


PLANTER DES TOMATES
EN ATTENDANT LA
PENTECÔTE : UN
PROGRAMME POLITIQUE
› Marin de Viry

L e déluge biblique d’analyses sur la recomposition du


champ politique, après que le corps électoral se fut
exprimé aux dernières élections, a produit quelques
interprétations notables, dont une exprimée par
Jacques Julliard. Il a fait les comptes, et considère que
la gauche peut renaître sur des bases solides, si elle trouve l’union
entre les écologistes, les protestataires de gauche ramenés à une
culture de responsabilité, les égarés à « En Marche » revenus à leur
idéal de gauche trahi par le gouvernement, et les débris du courant
social-démocrate.
L’auteur de ces lignes, qui se déclare globalement incompétent
en politologie, ne croit pas une seconde en l’émergence de nou-
veaux pôles sur les ruines des anciens partis. Il ne croit pas non
plus d’ailleurs en la reconstruction de ces anciens partis. Il croit en
la destruction massive des déterminants qui structuraient le vote –
catégorie socioprofessionnelle, âge, région, niveau culturel, tradi-
tions familiales, etc. – et leur remplacement par un système mental
entièrement nouveau dans lequel les trois quarts des Français ont

SEPTEMBRE 2019 107


littérature

un comportement aléatoire ou pas de comportement du tout, et un


quart va voter avec une intention construite, sinon noble. En obser-
vant ses compatriotes de toutes conditions du matin jusqu’au soir
et en se livrant à une typologie rustique agrémentée d’un comptage
serré, il en conclut à l’existence de quatre segments : les désespé-
rés (59,99 %), les insuffisants (29,99 %), les avilis (9,99 %), et les
autres (0,03 %).

Le segment des désespérés : 59,99 % du corps électoral

Le métier du désespéré consiste à ne rien attendre. Ni de bon


ni de mauvais. Ni de l’histoire, ni des circonstances, ni des autres,
ni de lui-même, ni de la communauté, ni de la politique, ni de
sa famille. Le désespéré est suspendu à un long moment morne
qui s’appelle son existence et qui n’est traversé que de la douleur
(d’ailleurs tolérable, plutôt sourde et même parfois confortable) de
n’espérer rien d’elle et de redouter son issue. Il se débarrasse tous
les jours de son âme, de ce qui l’anime. Tout ce qui est à l’intérieur
de lui a les couleurs de l’ennui, et tout ce qui est à l’extérieur de lui
est privé de la faculté de le sortir de son ennui. Il ne regrette plus. Il
ne veut plus. Il ajuste son activité intellectuelle au minimum vital.
Le désespéré ne vote pas ou, par un reste Marin de Viry est critique littéraire,
d’habitude de la période où son désespoir enseignant en littérature à Sciences
était encore énergique, où son évolution Po. Dernier ouvrage publié : Un roi
immédiatement (Pierre Guillaume
vers l’apathie constante n’était pas encore de Roux, 2017).
achevée, il vote pour l’apparence de l’es- › marininparis@yahoo.fr
poir tout en sachant qu’elle est un mirage, qu’elle n’a pas de consis-
tance. Le désespéré pur reste sous la couette le jour du scrutin. Dans
son garage, la perche à selfie prend la poussière sur le coffret à per-
ceuse Black&Decker qu’il n’utilise plus, se souvenant à peine des
instants de joie qu’autrefois la fixation au mur de sa cuisine intégrée
IKEA lui avait procurés. Ni le narcissisme ni la consommation ne
constituent plus une source de motivation. Le désespéré novice, en
route vers le désespoir pur, glisse l’apparence de son mirage dans

108 SEPTEMBRE 2019


planter des tomates en attendant la pentecôte : un programme politique

l’urne ou va, dans un geste qui porte encore la trace d’une ancienne
révolte, taquiner le goujon le jour du scrutin, en contemplant l’eau
qui coule.
Lorsqu’il a voté, le désespéré a voté pour n’importe quoi, pour
n’importe qui, parce que, entre « je suis triste » et « voilà ce que je veux
pour mon peuple », il n’y a aucun facteur de cohérence.

Le segment des insuffisants : 29,99 % du corps électoral

Les insuffisants ont tiré leur vision du monde d’avoir assisté sur
Netflix, sidérés et ravis, à une tirade libérale-libertaire d’un personnage
de série – homme, femme, ou non binaire – au look and feel complè-
tement cool ; c’est une grande déclaration de cynisme romantique de
type « fuck you all, dans la vie je vais me faire du pognon et jouir sans
entraves » – le tout avec un loft à Manhattan pour décor, bien sûr. Ils
tirent en continu leurs opinions sur tous sujets de la majorité des opi-
nions sur les comptes Twitter qu’ils suivent. L’insuffisant a une com-
pétence de synthèse : de cinquante propos débiles, décousus et contra-
dictoires de 200 caractères de ses potes tweetos sur Socrate, il tire une
position philosophique. Les insuffisants ne s’aperçoivent pas que leur
morale est éventuellement en contradiction avec leurs opinions parce
qu’ils ne confondent pas Netflix avec Twitter – pour ça il faudrait
penser. Ils hurlent à l’urgence climatique quand il fait chaud, à l’accé-
lération de la transition énergétique quand il fait froid, à la baisse des
impôts quand ils en payent, à leur hausse quand ils n’en payent pas.
Sont contre l’immigration quand ils aperçoivent un Burkinabé gare de
l’Est, et pour l’accueil toutes vannes ouvertes quand ils voient sur BFM
un enfant débarquer à Lampedusa. Ne lèvent le nez de leur portable
que pour éructer l’expression d’une frustration socialement valorisée,
comme leur appartenance à une communauté prétendument victime
de quelque chose – les cadres du stress, les quinquagénaires blancs
d’une agression culturelle, les femmes des hommes, les imposés du
fisc, les non-imposés des riches, etc. L’insuffisant est court, en un mot.
Le narcissisme et l’immédiateté caractérisent l’insuffisant. L’insuffisant

SEPTEMBRE 2019 109


littérature

n’introduit pas de raisonnement entre le but et le présent. Il suffit à


l’insuffisant de désirer pour penser. Il lui suffit d’être frustré pour être
scandalisé. Il suffit qu’un démagogue parvenu s’empare de son désir
imbécile et de son faux sens de la justice en leur donnant un joli relief
noble, à l’aide de sophismes tentateurs auxquels l’insuffisant se laisse
toujours prendre, pour faire de lui un militant. Mais l’insuffisant est
un militant volatil. D’un côté, c’est un problème : qu’un sous-préfet
membre de son mouvement politique lui dise bonjour d’un air distrait
qui le vexe, et voilà l’insuffisant qui parle de trahison des élites, de
mépris de classe, de caste hors-sol, de gouvernance verrouillée, de dic-
tature rampante, de technocratie arrogante, en appelle aux mânes de
Saint-Just pour purifier tout ça au profit de son adorable désir sacré,
et part en courant vers le pôle politique prétendument opposé. De
l’autre, c’est une solution : il suffit en effet, pour un camp politique,
d’être meilleur que son concurrent politique sur l’aimantation de
l’insuffisant pour l’emporter. Intelligence artificielle, marketing tripal,
big data bien foutue, artillerie démagogique, connivence esthétique
appuyée, éléments de langage pile-poil de saison, trucs sexy divers :
bref, être le plus performant en « culture client » permet d’investir les
palais nationaux. Plus l’insuffisant est insuffisant, moins il est fidèle,
plus on peut le débaucher, mais plus les systèmes de conquête doivent
être puissants, ce qui rend les insuffisants encore plus insuffisants.
C’est quand l’insuffisant devient tout à fait nul et incapable de résister
à une stimulation externe de son narcissisme et de son désir de satis-
faction immédiate qu’il résiste aux dispositifs pour le convaincre, car il
oscille à grande vitesse d’un camp à l’autre. Il résiste aux traitements.
Il fait n’importe quoi. Il est hors de contrôle. Il se débranche des algo-
rithmes, comme l’astronaute de 2001, l’Odyssée de l’espace débranche
l’ordinateur qui a essayé de le tuer. L’insuffisant est alors devenu déses-
péré, il erre en dehors du contrôle des algorithmes. Il se met à faire
des trucs sans sens social, comme lire Musso et cultiver son potager
(voir ci-dessus, le segment des désespérés). Il faut conserver un stock
minimum d’insuffisants dans un état mental pas trop dégradé pour
représenter le spectacle de la démocratie, et faire voter au moins deux
tiers d’entre eux.

110 SEPTEMBRE 2019


planter des tomates en attendant la pentecôte : un programme politique

Le segment des avilis : 9,99 % du corps électoral

L’avili, loin de désespérer comme les désespérés, ou de flasher


sur n’importe quoi comme les insuffisants, est plein d’espoir et de
réflexion. C’est un stratège, il pense encore. Il a l’espoir de prospérer et
réfléchit sur les moyens d’y parvenir. Il est ambitieux. Il comprend le
monde moderne. Femme, l’avilie n’a pas l’air méprisable : elle peut très
bien avoir un petit top Comptoir des cotonniers et des idées correctes.
Homme, l’avili n’a pas non plus l’air louche. Il a des idées ouvertes,
pénétrées de respect pour ses contemporains, surtout ceux qui sont les
descendants de ceux qui ont souffert des exactions supposées de son
arrière-grand-père. Il est à l’aise avec les injonctions paradoxales du
business. Il est post cynique – tellement cynique qu’il a l’air sympa-
thique. Il est plastique, souriant, patient. Il s’en fout quand vous par-
lez mais il fait très bien semblant de vous trouver sympathique et d’un
avis important. L’avili vote, la plupart du temps. Il vote parce qu’il y a
un côté du manche. Il vote pour une société à son image, désirable, du
moins le croit-il, et performante, du moins le croit-il. L’avili maîtrise la
situation politique, car c’est lui qui détient les algorithmes qui feront
basculer les insuffisants et les désespérés qui votent. Il les fait voter. Il
est l’héritier de la catégorie reine qu’avait définie Robert Reich dans les
années quatre-vingt-dix : les manipulateurs de symboles. Quand on
manipule un symbole, ça veut dire qu’on en prend les deux faces, celle
qui est invisible et celle qui est visible, et qu’on les recompose pour les
rendre attractives dans des têtes faibles – celles des insuffisants et des
désespérés qui votent. Il y a beaucoup de symboles avec lesquels on
peut jouer : la république, la démocratie, la nation, la laïcité, le social,
la famille, etc. Ontologiquement publicitaires, les avilis ont privatisé
les symboles. Le lecteur, justement curieux, pourrait se demander
pourquoi l’auteur emploie le terme d’« avili ». C’est très simple : il n’y
a pas de place pour la recherche du bien commun, au-delà de son inté-
rêt personnel, dans sa vision du politique. Ce qui est vil, c’est de faire
primer son intérêt matériel. Le confort – comme objectif politique –
est vil, qu’il soit mental ou physique. Les avilis prônent la politique
de leur confort. Sans que toutefois la chose apparaisse à leurs conci-

SEPTEMBRE 2019 111


littérature

toyens comme un scandale invivable, car on peut être gaiement vil,


drôlement vil, brillamment vil, joliment vil, aimablement vil. Mais
on ne peut pas être noblement vil. C’est ballot, mais la contradiction
existe. J’appelle vil, par exemple, ceux qui soutiennent La République
en marche malgré leur opposition à la procréation médicalement assis-
tée généralisée. Qui font d’une question vraiment noble – l’origine des
enfants à naître – une question secondaire dès lors qu’est en jeu l’ordre
social qui sert leur confort.

Le segment des autres : 0,03 %

Ce n’est pas un sauveur qu’attend la politique française, c’est la


Pentecôte. Elle n’a pas d’esprit. Elle a perdu ce don en route. Elle ne
se relie pas à des principes : 0,03 % du corps électoral interroge les
partis politiques pour y trouver ce souffle, cette « pneuma », cette ins-
piration, cette idée qu’il n’y trouve pas. Et qu’il ne trouvera pas, tant
la question n’a pas de sens pour les désespérés, pas d’intérêt pour les
insuffisants, et est potentiellement dangereuse pour les avilis.
Écrivant cela, je sais bien qu’on m’objectera la divine surprise du
nouveau statut politique « structurant » du mouvement écologiste.
Réparer les bêtises de la génération précédente – qui se sera surtout
illustrée par la quantité fabuleuse de déchets qu’elle aura laissée der-
rière elle – est certes un acte d’humilité louable. Balayer, passer la ser-
pillière, replanter les bocages, protéger les enfants, très bien. Après
tout, c’est une activité réparatrice, donc conservatrice. Mes enfants
me disent que le nettoyage des plages fait l’unanimité, de l’extrême
gauche à l’extrême droite de la Sorbonne. L’arrêt du massacre contient-
il un message politique ? Peut-être. Est-ce qu’en arrêtant d’espérer et
en plantant des tomates bio, on va finir par voir arriver l’esprit en
politique ? Esprit qui ferait espérer les désespérés, qui éclairerait les
insuffisants, qui anoblirait les avilis ?
J’ai essayé le week-end dernier. J’attends la récolte.

112 SEPTEMBRE 2019


SARTRE
MENEUR DE REVUES
ENTRE DEUX MONDES
› Olivier Cariguel

Q uoi de commun entre Jean-Paul Sartre et la Revue des


Deux Mondes ? On se pince, on écarquille les yeux.
Un épisode biographique de jeunesse l’a associé à la
revue, bastion de modération et pilier du champ lit-
téraire pendant l’entre-deux-guerres sous le directorat
de René Doumic, secrétaire perpétuel de l’Académie française depuis
1923. Sartre, qui dévorait alors 300 livres par an, avait préféré un autre
monde pour proposer ses premiers écrits. Le conte L’Ange du morbide et
les fragments d’un roman, Jésus la charrette, professeur de province, signé
du pseudonyme Jacques Guillemin, parurent début 1923 dans La Revue
sans titre, une éphémère publication très difficile à consulter aujourd’hui.
Son ami Paul Nizan y avait donné la « Complainte du carabin qui dis-
séqua sa petite amie en fumant deux paquets de Maryland » et l’un
de ses abonnés enthousiastes était l’étudiant Pierre Mendès France. Cet
« organe de défense des jeunes » qui gagne à être connu avait plus d’at-
trait aux yeux de ces jeunes gens pleins d’énergie.
Malgré ce grand écart, le point de jonction entre la revue de Dou-
mic (ancien élève major de normale) et le normalien Sartre passe par
une figure marmoréenne de la tradition : Gustave Lanson. Cet auguste

SEPTEMBRE 2019 113


littérature

maître écrivit dans la Revue des Deux Mondes huit articles de 1920
à 1927, comme des « Réflexions d’un vieux critique sur la jeune lit-
térature » qui ont mal vieilli. Une péremption similaire a touché sa
célèbre Histoire de la littérature française parue en 1894, maintes fois
rééditée, remaniée, complétée. Elle faisait autorité dans les lycées et
facultés jusqu’au milieu des années cinquante avant d’être jetée aux
orties. La Revue des Deux Mondes avait Olivier Cariguel est historien, spécialiste
accueilli très favorablement son approche de l’édition et des revues littéraires du
des textes cautionnée par le quatrième XX  siècle à nos jours. Dernier ouvrage
e

édité : Maurice Garçon, Huysmans à


directeur de la revue Ferdinand Brune- Ligugé (Le Lérot, 2019).
tière (dûment remercié dans le liminaire › ocariguel@yahoo.fr
du livre) qui professait à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm.
Or, Gustave Lanson, adepte de Taine et consacré père de l’histoire lit-
téraire française, dirigeait ce bastion de la République. Dans les années
vingt, quelques étudiants fraîchement admis à l’ENS le prirent pour
tête de Turc.
Emmenés par Jean-Paul Sartre, reçu septième en août 1924, ils
menèrent la vie dure au malheureux Lanson lors de… revues paro-
diques annuelles organisées depuis la fin du XIXe siècle. Au « théâtre
des folies normaliennes », les élèves s’illustraient dans des revues com-
posées de chansons humoristiques, renforcées de calembours qui
visaient le directeur en exercice et l’encadrement. Le samedi 28 mars
1925, Sartre et ses camarades interprétèrent dans un amphithéâtre du
45, rue d’Ulm « La Revue des Deux Mondes ou le désastre de Lang-
Son », une « revue à grand spectacle » de leur invention, en trois actes
au décor tropical. Le thème ? La conquête par le directeur Lanson
(joué par Sartre) du Brésil, opprimé par un tyran et sa femme nom-
més Timeodanaos et Dona Ferentes, interprétés respectivement par
Aimé Perpillou, futur professeur de géographie à la Sorbonne, et
Daniel Lagache, futur professeur de psychologie pathologique à la
Sorbonne et l’un des pionniers de la psychanalyse en France. Georges
Canguilhem, plus tard médecin et philosophe, tenait le rôle du colo-
nel ­Pitzarre. Tradition de l’école, l’esprit potache et le canular prirent
un virage subversif qui s’accentua à partir de cette revue conduite
par un Sartre boute-en-train. Outre le calembour Lanson/Lang-Son

114 SEPTEMBRE 2019


sartre meneur de revues entre deux mondes

(lieu d’une retraite retentissante de l’armée française au Tonkin qui


entraîna la chute du ministère de Jules Ferry en 1885), les noms des
personnages sont codés, inspirés par le vers célèbre de L’Énéide « Timeo
Danaos et dona ferentes » (« je crains les Grecs même lorsqu’ils font des
cadeaux », allusion au cheval de Troie). Sur le programme de cette
soirée mémorable, la maquette de la page de titre laisse croire que « Le
Désastre de Lang-Son » est le titre d’une œuvre publiée par la Revue
des Deux Mondes à laquelle aucune allusion tant explicite qu’implicite
n’apparaît dans les chansons qui mitraillent le directeur.

« Nous partirons tous demain


Sifflotant de gais refrains
Bien contents de fuir enfin
Le Brésile [sic]
À Genève nous irons
Au tribunal des nations
ça s’ra rigolo puisqu’on Va juger Lanson
Va juger Lanson (1) »

La paternité de cette revue est sans doute collective, selon les


­spécialistes de l’œuvre de Sartre.
La presse rendit compte de la soirée, réservée à des initiés. L’Œuvre
du dimanche 29 mars 1925 passa une brève :

« Ce fut la satire coutumière [des] professeurs [des élèves]


et de M. Lanson, directeur de l’École. Mais il s’y joignait
cette année, avec un entrain et une gaieté inégalée, les
satires politiques pleines de bonne humeur et d’humour.
L’archicube [ancien élève] François Albert, ministre de
l’Instruction publique, fit surtout les frais de la fête. Il
était là lui-même au premier rang, à côté des archicubes
Herriot et Painlevé qui avaient tenu à venir passer au
milieu de leurs jeunes camarades cette soirée intime. On
leur fit fête et ils furent les premiers à rire et à applaudir
aux brocards affectueux qui leur étaient lancés. »

SEPTEMBRE 2019 115


littérature

Quant au numéro du Bulletin de la Société des amis de l’École nor-


male supérieure de juin 1925, de bon aloi, ménageant les sensibilités
des anciens et des modernes, il acquiesça : « Les ministres, oubliant
leurs soucis, riaient de bon cœur. » Tous ne s’accordèrent pas à aimer
le spectacle. Louis Néel, futur Prix Nobel de physique en 1970, avait
participé à la régie comme chef éclairagiste :

« De la revue elle-même, rédigée par les littéraires, je n’ai


gardé qu’un souvenir confus, sinon qu’elle était rosse,
d’assez mauvaise foi, nettement antimilitariste et bour-
rée de calembours vaseux. (2) »

L’année suivante, même accueil froid de sa part, visant Sartre dont


il n’apprécia pas la mainmise sur ce rite de l’ENS :

« Lanson, le directeur, incarné par Sartre, restait la tête


de Turc. Au second acte, il se dépouillait de ses vête-
ments pour ne garder que son caleçon et les insignes de
commandeur de la Légion d’honneur et dansait le ballet
du Faune et de la Nymphe, avec Mme Lanson, vêtue d’un
peignoir multicolore, en s’écriant : “Non je ne suis pas
nu, j’ai ma cravate au cou.” (3) »

Et de conclure : « Depuis ce jour, j’ai de la difficulté à prendre Sartre


au sérieux. » À chacun de juger la portée d’une œuvre à l’aune de ce fait
d’armes. C’est un beau sujet d’histoire littéraire pour le pauvre Lanson
qui dut démissionner après le scandale provoquée par la troisième revue
violemment antimilitariste animée deux ans plus tard par Sartre.
1. Le programme et le texte de la revue de 1925 nous ont été très aimablement communiqués par Madame
Lucie Fléjou, conservateur et responsable des ressources documentaires de la Bibliothèque Ulm-Jour-
dan Lettres et sciences humaines et sociales de l’École normale supérieure. Nous la remercions de ses
recherches.
2. Louis Néel, « Le bal et les célébrité » in Alain Peyrefitte (dir.), Rue d’Ulm, chroniques de la vie norma-
lienne, Fayard, 1994, p. 272.
3. Idem, p. 273.

116 SEPTEMBRE 2019


ÉTUDES, REPORTAGES,
RÉFLEXIONS

118 | Ivan Illitch, impitoyable


procureur de la modernité
› Jean-Michel Djian

125 | Alexandra David-Néel,


une âme en peine. Portrait
de l’orientaliste en femme
(presque) ordinaire
› Marion Dapsance

132 | Gandhi et la Monoamine


Oxydase A
› Kyrill Nikitine
IVAN ILLICH,
IMPITOYABLE PROCUREUR
DE LA MODERNITÉ
› Jean-Michel Djian

A vec la révolte des « gilets jaunes », réapparaît


Ivan Illich, penseur anticonformiste des années
soixante-dix. Est-ce la justesse des prédictions
politiques de ce primo écologiste qui fait mouche ?
Les déboires prévisibles d’une société capitaliste
« contre-productive » qu’il avait, dès les années cinquante, débusqués ?
Ou simplement le fait que son expérience d’homme de foi l’autori-
sait à dénoncer les ravages culturels d’un consumérisme toujours plus
débridé à l’endroit des démunis ? Toujours est-il que l’auteur de Libé-
rer l’avenir (publié au Seuil en 1971) ressuscite au bon moment, près
de vingt ans après avoir tiré sa révérence. C’était le 2 décembre 2002 à
Brême, là même où cet intellectuel nomade et polyglotte, né à Vienne
en 1926, aimait retrouver ses amis et l’université qui l’accueillait.
Mais c’est dans les années soixante à Cuernavaca au Mexique qu’il
dérangea les esprits bien-pensants des Trente Glorieuses ; qu’il y posa
ses valises de manuscrits latins pour penser un monde fraternel, lassé
d’avoir à ferrailler avec l’Église, dont il était pourtant l’une des figures
intellectuelles les plus charismatiques.

118 SEPTEMBRE 2019


études, reportages, réflexions

Celui que le futur pape Paul VI considérait comme « l’un des


esprits les plus éclairés du Vatican » était en effet un rebelle qui
s’ignorait. Possédé par la théologie et la philosophie mais aussi par
l’histoire, les langues et la cristallographie, Illich déserte la hiérarchie
ecclésiastique le jour même où l’Église refuse de dénoncer l’usage
de la bombe atomique et interdit la contraception. Sans défroquer,
il préfère se voir confier à 29 ans une paroisse dans le quartier por-
toricain de New York. Puis, à 30 ans, accepte la charge de vice-rec-
teur de l’université de Porto Rico pour y comprendre et enseigner
les mécanismes qui fondent la solidarité. Une révélation pour ce
croyant qui trouve là le moyen d’extraire de l’activité miséreuse de
cette communauté ignorée des États-Unis la substantifique moelle
de sa critique sociale, mais aussi de structurer dans des conversa-
tions organisées une pensée universelle sur l’éducation, la santé, les
transports, le travail et l’énergie. À l’écart des mouvements marxistes
et maoïstes qui dominent la pensée contestatrice de l’époque, Illich
creuse le sillon fécond d’une approche résolument humaniste et
pacifiste du monde industriel. Il opère alors en toute transparence
au Centre interculturel de documentation de Cuernavaca (Cidoc),
sorte d’université critique de la société industrielle où vont se presser
pendant dix ans le ban et l’arrière-ban de la nouvelle élite politique et
intellectuelle internationale (Hannah Arendt, le sous-commandant
Marcos, Dom Helder Câmara, André Gorz, Étienne Verne, Thierry
Paquot, Barbara Duden…). Grâce à son Jean-Michel Djian, ancien rédacteur
invraisemblable capacité à « partager » ses en chef du Monde de l’Éducation puis
recherches et ses réflexions avec le com- de France Culture Papiers et écrivain,
est l’auteur d’une biographie sur Ivan
mun des mortels, Illich développe à partir Illich en préparation aux Éditions du
de 1971 dans Une société sans école, Éner- Seuil.
gie et équité, La Convivialité et enfin Némésis médicale, un corpus de
savoir « pamphlétaire » qui démonte ingénument les rouages pervers
de l’économie de marché planétaire. Là est son savoir-faire, d’autres
diront son génie. Il n’en reste pas moins que la spéculation intellec-
tuelle qui irrigue les débats entre les participants de ses séminaires
profite à la crédibilité de ses thèses. Mieux, Illich revendique les ver-
tus de cette « convivialité » comme un des facteurs qualitatifs de sa

SEPTEMBRE 2019 119


études, reportages, réflexions

production.
S’appuyant sur les travaux de Jacques Maritain, Joseph Fitzpa-
trick, Herbert Marcuse, Jacques Ellul, Léopold Kohr, René Girard,
Jean Robert, Michel Foucault, Jean-Pierre Dupuy entre autres, le
fondateur de Cuernavaca se pose du matin au soir en procureur des
classes dirigeantes, n’hésitant pas à dénoncer, preuves à l’appui, les
technocrates qui « dépouillent les humains de leur autonomie ». En
démontrant que les plus pauvres sont les principales victimes d’une
mécanique infernale de production qui les dépossède dans leur chair
comme dans leur âme, Illich instille l’idée que les plus faibles sont
condamnés à la misère. Dans chaque être, explique-t-il, la « valeur
marchande » dite industrielle a remplacé la « valeur d’usage » qualifiée
de « vernaculaire » pour se fondre dans un imaginaire consumériste
addictif où « le citoyen est avant tout et partout un client ». Pressen-
tant le point de non-retour, le philosophe lance alors un avertissement
définitif : « au-delà de certains seuils, la production de services peut
se révéler encore plus destructrice pour la culture que la production
de biens matériels ne l’a été pour la nature ». Nous y sommes. Alors
qu’en 1968 le Club de Rome alertait timidement les gouvernements
de la planète sur l’urgence de devoir pondérer la production de biens
« au risque de rompre l’équilibre naturel », Illich enfonce le clou en
établissant déjà que l’hôpital rend malade ; que l’école désapprend,
que les transports ralentissent nos déplacements, que la standardisa-
tion de l’habitat anéantit littéralement la notion du « chez-soi ». Que
pour des raisons de profitabilité, le capitalisme est responsable d’avoir
imposé l’égalité des sexes (chacun peut produire autant que l’autre) au
détriment de celui du genre (chacun est complémentaire à l’autre), ce
qui ne manqua pas de provoquer immédiatement un tremblement de
terre féministe. Dans le même temps, l’ex-vice-recteur de l’université
de Porto Rico défait le modèle planétaire du « développement » tel
que les États-Unis et l’Europe l’ont mis en œuvre en Amérique du
Sud et en Afrique dans les années cinquante, considérant que ce néo-
colonialisme libéral et caritatif n’aide en rien les peuples et les cultures
indigènes à s’épanouir. Pire, il dénonce cette politique « malfaisante »
comme étant le prolongement séculier de l’évangélisation des peuples

120 SEPTEMBRE 2019


ivan illich, impitoyable procureur de la modernité

organisée antérieurement par l’Église et ses missionnaires. Washing-


ton et Rome s’entendent alors très vite pour écarter sur-le-champ des
cercles du pouvoir cet iconoclaste inclassable car son verbe clair et
argumenté commençait sérieusement à trouver des adeptes.
La méta-pensée illichéenne prendra pourtant très vite racine
dans les esprits les plus éclairés du XXe siècle (Indira Gandhi, Jerry
Brown, Edgar Morin, Jean-Marie Domenach, Serge Latouche, Gilles
Deleuze, Giorgio Agamben…). Elle va, dans sa forme la plus ouvragée
(au sens documentaire et intellectuel du mot), constituer pour partie
le creuset d’une écologie politique en devenir dont René Dumont,
puis Brice Lalonde seront en France les premières incarnations. Cette
réflexion critique résolument stratégique de la vision productiviste du
monde donnera alors du grain à moudre aux nombreux partisans de
la « décroissance » comme des militants de la solidarité sociale désem-
parés par la gestion comptable de l’extrême pauvreté induite par le
système. N’est-ce pas l’auteur de La Convivialité qui écrivait il y a
un demi-siècle que « là où règne la rareté, l’éthique est réduite à des
chiffres et à l’utilité. Qui manipule les formules mathématiques perd
le sens de la nuance et devient moralement sourd » ? Nous y sommes là
aussi. Et c’est en cela qu’Illich nous intéresse, plus encore aujourd’hui
qu’hier.

« Toute politique menée sans lucidité ni courage semble


devenue vaine »

La première question qui vient à l’esprit tient à la résonance de


cette recherche radicale et visionnaire opérée dans ses années semi-
sédentaires (1950-1970) à l’endroit des phénomènes de décomposi-
tion politique et sociale constatés en ce début de XXIe siècle.
La deuxième est de savoir pourquoi les facultés d’anticipation
d’Illich à cette période n’ont infusé qu’à la marge dans les combats
politiques dominants des années quatre-vingt, en particulier à gauche.
La troisième interrogation enfin tient au rapport fécond qu’il est
nécessaire d’opérer entre la nature des travaux d’Ivan d’Illich sur la

SEPTEMBRE 2019 121


études, reportages, réflexions

langue, l’amour, le corps, l’eau, le numérique, le regard, l’ascèse et


la mort, engagé dans sa période « silencieuse » et nomade (1980 et
2002), avec l’émergence brutale des collapsologues, déclinologues et
prophètes de malheur qui, dans les milieux populistes et communau-
taristes, ne cessent aujourd’hui de réduire la voilure de l’explication
du désastre planétaire à l’incapacité de satisfaire aux besoins des gens.
S’agissant de l’actualité anxiogène qui occupe les sociétés occi-
dentales, à savoir le chômage et la misère sociale, il suffit de lire tout
ou partie de l’œuvre abondante d’Illich (1) pour comprendre qu’il
en avait analysé dès les années soixante tous les symptômes : les pre-
miers contingents de « décrocheurs » d’un système scolaire obsédé par
la compétition et les diplômes étaient identifiables sous la forme de
petites cohortes chaque année plus nombreuses ; l’apparition des pre-
mières maladies nosocomiales traduisait à la même période le dérègle-
ment clinique annoncé du fonctionnement des hôpitaux ; la course
aux déploiements des infrastructures de transports devait inéluctable-
ment décourager toutes les potentialités énergétiques autonomes du
corps humain (marche et vélo) ; la bureaucratisation inexorable des
institutions de services publics devait provoquer lentement la déres-
ponsabilisation des usagers comme des agents ; l’aide massive au déve-
loppement des pays pauvres ne pouvait qu’amplifier la dépendance de
ces derniers sans permettre leur émancipation culturelle, économique
ou politique.
En un demi-siècle, aucun de ces fléaux n’a pu être éradiqué par
la volonté politique, sinon à la marge. Les prémonitions d’Illich
amènent tout droit à l’idée explicite dans son œuvre que la société
fabrique en creux une violence refoulée qui tôt ou tard devra s’expri-
mer. Celle des « gilets jaunes » en est une. Quand « la corruption du
meilleur engendre le pire », résume Illich, c’est tout le sacré qui vacille
et les hommes avec. Surtout quand les shows de ces institutions ont
désormais vocation à toucher des millions d’incrédules persuadés que
la technologie des images et du son autorise démocratiquement les
plus faibles à accéder à un monde meilleur. Pour avoir instrumen-
talisé aveuglément ce que le philosophe nomme la charité (et par là
même le Nouveau Testament), les puissants ont perdu le sens de la

122 SEPTEMBRE 2019


ivan illich, impitoyable procureur de la modernité

« proportion ». C’est-à-dire depuis que « le bâton a pu prolonger la


main » ; que les « instruments » et les « outils » sont devenus auto-
nomes, « toute politique menée sans lucidité ni courage semble deve-
nue vaine ». Comment après une telle sentence contredire l’homme de
foi qui, mieux que quiconque, en connaît un rayon sur la perversité
de l’Église ?

Pour un renaissance des pratiques ascétiques

Pourquoi la lucidité politique d’Illich, célébrée partout dans le


monde dans les années soixante-dix (en France à travers le Nouvel
Observateur ou la revue Esprit), s’est-elle fracassée sitôt la gauche arri-
vée au pouvoir en 1981 ? Comment fut-il possible que les grandes
figures des oppositions à la droite conservatrice d’alors (comme Michel
Rocard ou Edmond Maire) n’aient pas pris à leur compte un mou-
vement de fond illibéral qui ne demandait qu’à s’épanouir dans des
projets de gouvernements ou des mouvements syndicaux ? Si le Parti
socialiste unifié (PSU) et la Confédération française démocratique
du travail (CFDT) pouvaient constituer des bastions d’effervescence
sociale plus ouverts que ceux de la gauche néo-marxiste, force est de
constater que la promotion des idées illichéennes a été rapidement
répudiée pour vice de forme idéologique ou excès d’utopie. En réalité,
la religion de la croissance avait définitivement fait son nid et toutes
les tentatives d’en finir avec le chômage et l’injustice sociale ne pou-
vaient se résoudre qu’avec toujours plus d’industrie, de programmes
sociaux et de création de besoins. Le mythe des Trente Glorieuses
n’était pas vaincu, au contraire il s’agissait, à en croire l’altermondia-
liste Patrick Viveret, auteur de Attention Illich (2), « d’opérer une fuite
en avant consumériste pour tuer dans l’œuf toutes velléités de trans-
formation radicale de la société ». Certes la crise de 1968, puis celle
du pétrole en 1973 avaient démontré la capacité du pouvoir politique
à amortir les conséquences sociales et économiques de si grands bou-
leversements mais le chahut intellectuel, économique et idéologique
qui découla de ces désordres a aussi permis d’observer un phénomène

SEPTEMBRE 2019 123


études, reportages, réflexions

plus profond encore : l’attachement des Français au principe d’un État


fort et protecteur. Le « système » pouvait alors se refermer sur lui-
même et vaquer à ses occupations gestionnaires. L’élection de François
Mitterrand en mai 1981 confirme ce constat : les Français ont voulu
symboliquement « changer la vie » mais aucunement changer la leur.

La dernière période intellectuelle d’Ivan Illich, celle qui court entre


la publication controversée de Némésis médicale en 1975 et sa mort
en 2002, est injustement méconnue. Elle est pourtant féconde et
ne manque pas, elle aussi, de vision. Toutefois, celui qui désormais
va sillonner le globe pour prêcher la bonne parole en Californie, en
Inde ou au Japon, ne cherche plus vraiment à séduire et à convaincre,
mais plutôt à laisser infuser ses idées sur les vertus de l’humanisme, les
confronter à des cultures différentes, les aguerrir devant des « experts »
qu’il houspille régulièrement. Il va installer désormais ses propos dans
les racines de l’histoire. Ses recherches s’en trouvent scientifiquement
plus pertinentes comme le prouve La Perte des sens ou Le Miroir du passé
publiés en 2001. Surgit alors dans son récit un érudit du XIIe siècle
dénommé Hugues de Saint Victor, un « ami » qu’Illich lit en latin et
qu’il convoque pour interroger ses intuitions. Sa lecture méthodique
débouchera à la fin de sa vie sur un vibrant appel à la renaissance des
pratiques ascétiques, simplement « pour maintenir vivants nos sens,
dans les terres dévastées par le show, au milieu des informations écra-
santes, des conseils à perpétuité, du diagnostic intensif, de la gestion
thérapeutique, de l’invasion des conseillers, des soins terminaux, de la
vitesse qui coupe le souffle ». Des propos qui fleurent bon l’envie d’en
découdre une fois pour toutes avec l’aliénation, ce vice insondable
dont ce chrétien iconoclaste nous avait pourtant prévenus à temps de
ses méfaits.
1. Ivan Illich, Œuvres complètes, volume 1, Fayard, 2004, et volume 2, Fayard, 2005.
2. Patrick Viveret, Attention Illich, Cerf, 1976.

124 SEPTEMBRE 2019


ALEXANDRA DAVID-NÉEL,
UNE ÂME EN PEINE
Portrait de l’orientaliste en
femme (presque) ordinaire
› Marion Dapsance

O n ne peut comprendre Alexandra David-Néel


(1868-1969), cette immense aventurière spécia-
liste du Tibet, si l’on ignore qu’elle fut une femme
profondément malheureuse. La souffrance fut au
centre de sa vie, et elle explique de nombreuses
choses. Souvent présentée comme une héroïne surhumaine, voguant
de succès en succès, douée de tous les talents et d’une inaltérable force
de caractère, Alexandra David-Néel apparaît aussi, dans sa correspon-
dance, comme une personnalité fragile et incertaine, doutant d’elle-
même, ne s’aimant point, n’aimant personne. C’est ce vide intérieur
qui motiva ses voyages, non la recherche d’un quelconque Absolu
– auquel elle ne croyait plus depuis longtemps.
Parmi les dizaines de photographies que conservent les archives
de sa maison de Digne-les-Bains, une ou deux seulement nous la
montrent esquissant un sourire. En robe claire et chapeau de paille
garni de fleurs, la jeune Louise-Alexandrine David, alors chanteuse

SEPTEMBRE 2019 125


études, reportages, réflexions

lyrique, jette un regard espiègle au photographe. À l’arrière-plan, un


kakemono figure une geisha, témoignage de son goût pour l’Orient.
Tous les autres portraits nous la montrent soucieuse, triste et sévère.
Alexandra David-Néel n’était pas connue pour sa joie de vivre ou sa
tendresse. Non qu’elle fût dénuée de sen- Marion Dapsance est docteur en
sibilité – bien au contraire. Mais elle était anthropologie de l’École pratique des
dépressive, ce qui la rendit plutôt dure hautes études. Après avoir enseigné
deux ans à l’université Columbia (New
envers son entourage. Les lettres échan- York), elle est aujourd’hui chargée de
gées avec son mari, l’ingénieur Philippe cours à l’Institut catholique de Paris.
Vient de paraître : Alexandra David-
Néel, épousé en 1904 pour assurer sa Néel. L’invention d’un mythe (Fayard).
survie économique, témoignent de son › mdapsance@gmail.com
mal-être :

« Je ne suis pas bien portante, mon pauvre ami. [...] Ma


tête ne va pas mieux, je me fatigue à travailler, même
seulement à lire, avec une extrême rapidité. [...] Je suis
tourmentée d’une perpétuelle et maladive inquiétude.
Si je prends le train, je regrette de n’avoir pas choisi au
contraire l’omnibus pour me rendre à destination. Si je
me décide pour une promenade, je souffre de n’en pas
faire une autre. Après quelques instants passés dans un
endroit je veux être dans un autre et ainsi de suite. Joins
à cela de terribles maux d’estomac [...]. (1) »

Hélas, cette instabilité, qui explique en grande partie ses voyages,


n’arrangea pas les relations ambiguës qu’elle entretenait avec son mari.
Celui-ci, fatigué par les reproches et les soucis de sa femme, lui répon-
dit un jour :

« Constate d’abord une chose mon amie, c’est que j’ai eu


auprès de toi une vie impossible, malheureuse au-delà de
toutes limites, et que je serais le plus grand des imbéciles
si, parvenant de moi-même à changer, je continuais, je
m’obstinais à la continuer. (2) »

126 SEPTEMBRE 2019


alexandra david-néel, une âme en peine

De fait, Monsieur et Madame Néel vécurent séparément. La vie


commune avec Alexandra s’est d’ailleurs souvent soldée par une rup-
ture, ou un jugement sévère vis-à-vis de l’exploratrice. Ainsi en fut-il
de ses secrétaires, qui soulignèrent, par amertume ou par affection, à
quel point l’auteur était invivable – un « océan d’égoïsme, un Hima-
laya de despotisme », comme l’affirme Marie-Madeleine Peyronnet, sa
dernière assistante (3). Il est vrai que la vieille dame pouvait déconcer-
ter, comme en témoigne l’anecdote suivante, rapportée par une voi-
sine (4). Une jeune accouchée du quartier, venue remercier l’illustre
orientaliste de son cadeau de naissance, s’était vu accueillir de dos.
« De ses petits yeux gris et perçants », la vieille dame la regarda péné-
trer dans son bureau grâce au miroir posé devant elle et déclara sans
ambages : « Qu’allez-vous donc faire de cet enfant ? » La jeune femme,
décontenancée, s’enfuit en courant. Cette question était-elle ironique,
fallait-il la prendre au second ou au premier degré ? Difficile à dire,
quand on connaît l’opinion d’Alexandra David-Néel sur la vie.
Celle qu’un lama tibétain a appelée « lampe de sagesse » professait
en effet de sombres idées sur l’existence. Voici quelques extraits datant
de 1912-1915, alors qu’elle se trouvait en Inde et au Sikkim : « Au fait,
est-ce que la vie est autre chose que cela, une marche vers le bûcher ou la
tombe ?  » (5), « les êtres sont des épaves qui voguent au gré des vagues sur
une mer sans havre » (6), « la vie n’est qu’un jeu, une scène de théâtre »
(7), « la chambre de torture qui s’appelle le monde, la vie [...], triste et
haletante course qui s’achève dans l’abîme », « La vie, la “vie humaine”,
comme tu l’écris et que tu me reproches d’avoir gâchée, c’est cela, rien
d’autre. C’est la perpétuelle torture, le perpétuel serrement de cœur, elle
n’est pas à l’usage des délicats ni des penseurs » (8), « Après tout, folie ou
sagesse, enthousiasme ou décrépitude, tout est pareil, également vain,
également décevant et illusoire. Il ne faut s’affliger de rien, il ne faut rien
désirer, rien regretter. Où sont les hauts faits et les désespoirs tragiques
des héros de l’Hellade, les prouesses des paladins, l’héroïsme des saints et
des martyrs ? Le temps a tout emporté et la même comédie se poursuit
aujourd’hui avec des larmes, des rires, du sang, des grands mots, des
grands gestes… Théâtre de pauvres marionnettes ensorcelées qui s’éver-
tuent et s’épuisent quelques instants et puis sombrent » (9), etc.

SEPTEMBRE 2019 127


études, reportages, réflexions

Ces propos ne sont pas l’effet psychologique qu’aurait eu sur elle la


guerre de 1914. Dans un texte philosophique publié par les milieux
anarchistes de Bruxelles en 1900 (10), elle décrivait déjà la vie comme
la simple lutte pour la survie d’un « organisme » dépourvu de tout
libre arbitre, si ce n’est celui de reconnaître et d’approuver ses désirs
et ses « déterminismes ». Louise-Alexandrine David a semble-t-il vécu
une enfance malheureuse. Elle a perdu la foi en Dieu aux alentours
de 25 ans, adoptant l’athéisme au contact de positivistes et de francs-
maçons. Elle a ensuite abandonné tout espoir de trouver le bonheur
auprès des êtres humains, peut-être à la suite d’expériences sordides
dans le monde du théâtre (11). Son caractère exigeant y fut sans doute
aussi pour beaucoup. Ses carnets de jeunesse regorgent en effet de
reproches qu’elle s’adressait à elle-même, montrant à quel point elle
souhaitait se renforcer, intellectuellement, moralement et physique-
ment, par des sermons, des encouragements et des mortifications sup-
posément « stoïciennes ».

La fascination pour les « philosophes aryens »

Quoi qu’il en soit, ce n’est pas pour trouver « la vérité » ou sa propre
« voie spirituelle » qu’elle se rendit en Inde et en Extrême-Orient. À
40  ans passés, sa vision matérialiste du monde était définitivement
acquise et elle jugeait « puériles » toutes formes de religions. Elle cher-
chait plutôt à se faire un nom comme femme de lettres. Se sentant
peut-être indigne d’être aimée, elle souhaitait au moins être recon-
nue. Après une carrière manquée comme chanteuse, des échecs répétés
comme romancière et le peu de soutien pour ses recherches savantes
(il faut dire qu’elle n’avait aucun diplôme), elle souhaita, vers 1911, se
distinguer des « orientalistes de salon » en proposant aux éditeurs des
enquêtes de terrain concernant les « philosophies hindoues vivantes ».
Pour ce faire, elle devait « renouveler [s]on stock de connaissances »
(12) et, si possible, vivre des expériences hors du commun. Elle avait
déjà visité Ceylan, l’Inde et l’Indochine dans les années 1890, notam-
ment à l’occasion d’une tournée de chant, et décida d’y retourner.

128 SEPTEMBRE 2019


alexandra david-néel, une âme en peine

Contrairement à ce que l’on a souvent cru, ce n’est pas par « mys-


ticisme » ni par goût pour le bouddhisme qu’elle souhaita revoir
l’Asie. Selon elle, en effet, les peuples extrême-orientaux n’étaient que
des pseudo-bouddhistes, embourbés dans « le rite » et « la supersti-
tion »  (13). Elle n’attendait aucunement d’eux qu’ils lui enseignent
leurs croyances : au contraire souhaitait-elle, comme d’autres Occi-
dentaux de l’époque, leur réapprendre les bases de leur religion (14).
Elle venait d’écrire un livre important sur le sujet (Le Modernisme
bouddhiste et le Bouddhisme du Bouddha, 1911) et se sentait à même
de prêcher auprès des populations indigènes – ce qu’elle fit dès son
arrivée en Inde. Quand, l’année suivante, elle découvrit au Sikkim
l’impressionnante « dégénérescence » du bouddhisme local, incarnée
par celui qu’elle appela « le pontife de Lhassa », elle entreprit sans suc-
cès un vaste programme de réforme (15). Non, elle n’avait pas quitté la
France dans l’idée de devenir bouddhiste – elle pensait déjà l’être – et
encore moins pour se convertir au « catholicisme jaune » qu’était pour
elle le bouddhisme tibétain. Elle s’était rendue en Inde pour se docu-
menter et écrire sur les « philosophies hindoues vivantes », et particu-
lièrement sur le védanta, très en vogue à l’époque chez certaines élites
intellectuelles d’Europe et des États-Unis. Son but était éminemment
carriériste, ou plus exactement existentiel : trouver sa place en tant
qu’intellectuelle dans une société qui aurait préféré qu’elle soit femme
au foyer.
L’intérêt prononcé d’Alexandra David-Néel pour le bouddhisme,
le védanta et les autres « philosophies hindoues » s’explique par leur
exotisme, sans doute, mais aussi par certaines théories contemporaines
qu’elle avait adoptées. Ces théories, positivistes et évolutionnistes,
prétendaient, sur la base de recherches philologiques, qu’il existait
deux grands types de rapports au monde : l’un fondé sur le mythe,
l’imagination et l’affect, l’autre fondé sur la raison, la conformité à la
nature et la science (16). L’un avait donné naissance aux civilisations
« sémitiques », l’autre aux civilisations « aryennes ». Or, la culture
européenne, via le grec et le latin, descendait des Aryens. Or, l’« esprit
sémitique » avait produit un Dieu moralisateur, à l’origine d’une
tyrannie intellectuelle et sociale, que seul pouvait accepter l’imbécile

SEPTEMBRE 2019 129


études, reportages, réflexions

« troupeau ». Or, le traitement de la souffrance par les Aryens d’une


part et les Sémites de l’autre était, nous explique-t-elle, radicalement
opposé. Les uns agissaient de manière « rationnelle », dans le but d’éra-
diquer la souffrance en identifiant et en éliminant ses causes, les autres
se comportaient de façon « émotionnelle », en exaltant la souffrance
et en lui attribuant un rôle crucial dans le salut de l’homme. Que des
textes anciens venus de peuples lointains lui expliquent qu’elle n’avait
pas à accepter son sort sans broncher ne pouvait que l’intéresser.
Ces considérations ont été formalisées sur de longues pages dans
deux articles scientifiques publiés en 1900 et 1901 (17). On y trouve
des propos étonnants, tels que :

« C’est cet esprit [sémitique] qui règne souverainement


sur notre civilisation, à nous hommes de race aryenne en
qui la longue domination du christianisme, descendant
et héritier de l’esprit juif, a créé une mentalité sémitique
que la science est seule capable de modifier en nous rame-
nant par ses démonstrations irréfutables vers l’esprit de
notre race : vers ces doctrines si simples et si élevées dont
nos lointains ancêtres de la Bactriane eurent la lumineuse
aperception qu’ils nous ont léguée sous les poétiques sym-
boles de leur mythologie grandiose. (18) »

Ou encore :

« Je me permettrai de souhaiter que des études sérieuses et


une diffusion intelligente introduisent dans nos sociétés
l’esprit admirable de l’antiquité aryenne et qu’à l’influence
déprimante de l’esprit sémitique qui nous gouverne par
l’intermédiaire des idées judéo-­chrétiennes nous tentions
de substituer une influence plus vivifiante.(19) »

Avec le recul de plus d’un siècle, son rejet du judéo-christianisme


nous semble caricatural voire grossier, sa foi en la science matéria-
liste, censée fournir un remède à tous les maux humains, extrêmement

130 SEPTEMBRE 2019


alexandra david-néel, une âme en peine

naïve. Mais telle était l’ambiance de l’époque. Alexandra David-Néel


était une intellectuelle de son temps. Elle n’attendait rien de la religion
ni d’ailleurs de l’humanité, mais elle attendait tout de la science – et
de la science « aryenne », celle qui exaltait la force de l’intelligence et
de la volonté, non l’humble acceptation de la souffrance. Cinquante
ans exactement après sa mort, il est temps de s’intéresser à la personne
réelle et sensible que fut Alexandra David-Néel et d’abandonner le
personnage romanesque qu’elle s’est elle-même forgé pour exister
comme femme de tête dans un monde qui voulait, sinon sa soumis-
sion, du moins son obéissance aux modèles imposés.
1. Lettre inédite d’Alexandra David-Néel à son mari, 22 septembre 1906. Archives de la Maison Alexandra
David-Néel.
2. Lettre de Philippe Néel, septembre 1906, dans Alexandra David-Néel, Correspondance avec son mari,
Plon, 2000, p. 57-58.
3. Marie-Madeleine Peyronnet, Dix ans avec Alexandra David-Néel, Plon, 1973.
4. Entretiens personnels réalisés en 2017.
5. Alexandra David-Néel, Correspondance avec son mari, op. cit., p. 239.
6. Idem, p. 371.
7. Idem, p. 301.
8. Idem, p. 315.
9. Idem, p. 404.
10. Alexandra Myrial, Pour la vie, réflexion sur tous les faits de société, Bibliothèque des Temps Nouveaux,
1900, réédité dans Alexandra David-Néel, Féministe et libertaire, Écrits de jeunesse, Éditions Les nuits
rouges, 2013.
11. Voir sa description romanesque des « mœurs de théâtre » à la Belle Époque, Alexandra David-Néel, Le
Grand Art, Le Tripode, 2018 (inédit avant cette date, achevé en 1902).
12. Alexandra David-Néel, Correspondance avec son mari, op. cit., p. 84-85.
13. Voir notamment Alexandra David, « Notes sur le bouddhisme au Tonkin », archives de la Maison
Alexandra David-Néel.
14. Le réformateur « bouddhiste » le plus connu et le plus influent de la fin du XIXe siècle fut le colonel
et journaliste américain théosophe Henry Steel Olcott. Son œuvre réformatrice est décrite dans Stephen
Prothero, The White Buddhist: The Asian Odyssey of Henry Steel Olcott, Indiana University Press, 1996.
15. Voir les lettres écrites du Sikkim entre 1912 et 1916, dans Correspondance avec son mari, op. cit., p. 151
et sq.
16. Voir Maurice Olender, Les Langues du paradis. Aryens et Sémites : un couple providentiel, Gallimard-
Seuil, 1989.
17. « De l’importance des influences ambiantes au point de vue philosophique » et l’Alliance scientifique
universelle, tome XVI, 1900 et « De l’origine physique des mythes et de leur influence sur les institutions
sociales », L’Idée libre, 1901, p. 29-63.
18. « De l’origine physique des mythes et de leur influence sur les institutions sociales », op. cit., p. 54.
19. Idem, p. 284-285.

SEPTEMBRE 2019 131


GANDHI ET
LA MONOAMINE
OXYDASE A
› Kyrill Nikitine

I déaliste. Utopiste. Deux termes qui signifient la plupart du


temps l’incarcération de l’esprit ou la mise à l’écart de son
action dans la réalité. Une incarcération contre laquelle
Gandhi aura lutté toute sa vie. Aujourd’hui, c’est une science
bien éloignée du Mahatma, la neuro-psychopharmacologie,
qui donne raison à cette vision. L’espèce humaine peut-elle véritable-
ment instaurer un projet de paix perpétuelle et évacuer toute forme
de violence de son mode de vie ? Pour certains chercheurs, oui, ce rêve
fou est sur le point d’aboutir : notre culture de la paix a non seulement
produit un déclin historique de la violence mais elle bouleverse éga-
lement notre métabolisme, entraînant une modification biologique
jusque dans nos gènes.
À travers une des plus grandes synthèses sociohistoriques jamais
établies, le psychiatre anthropologue Steven Pinker a pu mettre à jour
les fruits du progrès accompli grâce à notre pratique du pacifisme. Aux

132 SEPTEMBRE 2019


études, reportages, réflexions

yeux du chercheur américain, les célèbres réflexions comme « Nous


vivons dans un monde violent » ou bien encore « Le XXe siècle a été le
plus sanglant de l’histoire » ne sont que la manifestation d’une « myo-
pie historique ». Notre perception de la violence n’est pas la réalité des
phénomènes violents :

« Ceux qui fondent leurs convictions quant à l’état du


monde sur la lecture de la presse ne peuvent que se
tromper. [...] Ce n’est qu’en dénombrant les incidents
violents, en les transposant sur une échelle qui reflète
leur fréquence et en examinant l’évolution de ce taux au
fil du temps qu’on peut se faire une idée objective des
tendances en matière de violence. (1) »

Selon le chercheur américain, « Plus une époque est proche du point


de vue qui est le nôtre, plus nous en distinguons les détails » (2). En
recoupant une foule de données, il nous invite donc à distinguer les
détails des siècles précédents pour mieux évaluer le nôtre. À commencer
par les structures sociales censées garantir la paix au sein de nos com-
munautés. Des études poussées comme le Polity Project de l’université
du Maryland (3) se sont ainsi lancées dans Kyrill Nikitine est écrivain et
le calcul du taux de démocratisation à tra- journaliste. Il a publié le Chant du
vers le monde depuis 1800. Sur une échelle derviche tourneur (2011).
› knikitine@yahoo.com
de valeurs partant de -10 pour l’autocratie
totale et montant jusqu’à +10 pour une démocratie dite « parfaite »,
les chercheurs ont défini une courbe historique avec un taux passant
de -7 en 1800 à +4,5 en 2015. Moins complexes et abstraits, d’autres
éléments composent ce déclin chiffré de la violence. Selon le Conflict
Catalog du Dr Peter Brecke (4), l’Europe occidentale est passée d’un peu
plus de deux conflits entre pays par an en 1400 à 0 en 2003. Dans un
autre registre, les progrès institutionnels devraient, selon Steven Pinker,
faire passer à 0 le nombre de condamnés à mort en 2026 (5)…
À l’exception des guerres mondiales et des génocides, même les
régions les plus dangereuses du monde ont vu leur taux d’homicides
baisser. Selon les données du Conseil économique et social des Nations

SEPTEMBRE 2019 133


études, reportages, réflexions

unies, le taux mondial d’homicides était d’environ six personnes pour


100 000 en 2011, il serait désormais descendu à cinq (6). Dans le cas
des sociétés étatiques de l’Europe occidentale, ce taux était d’environ
70 pour le XIVe siècle (7).
Mais, au-delà de la démocratisation, l’alphabétisation, la féminisa-
tion, l’humanisme, les révolutions du droit et les progrès techniques, c’est
aujourd’hui notre corps qui présente les symptômes d’une authentique
victoire de l’esprit. Au-delà du constat historique, l’Homo pacificus nous
amène à un changement biologique. Que s’est-il exactement passé ?
Une partie de notre cerveau appelée « amygdale » génère les mes-
sages d’impulsivité propres à engendrer les comportements agressifs.
Une autre partie, celle du cortex frontal, permet quant à elle de déve-
lopper les liens de socialisation, de là provient notre fameuse « subs-
tance grise ». Celle-ci possède la capacité d’inhiber ces pulsions et les
passages à l’acte qui en découlent. À l’origine des pulsions, une pro-
duction de neurotransmetteurs dont la sérotonine. Si le cerveau ne
les synthétise pas ou ne les évacue pas suffisamment, l’individu peut
être rapidement submergé et être sujet à l’agressivité. C’est ici qu’in-
terviennent les forces inhibitrices activées notamment par la protéine
Monoamine Oxydase A (MAO-A). Celle-ci a pour mission de rendre
inactifs les neurotransmetteurs facteurs d’impulsivité. Inversement, si
l’on bloque les neurones à sérotonine où se trouve la MAO-A, nous
obtenons une augmentation de l’agressivité. Ce lien a été totalement
établi chez certains mammifères et a été révélé chez l’homme par des
études en neuro-psychopharmacologie. Dans ce contexte, l’environ-
nement pacifié influe directement sur les structures de notre cerveau.
En effet, notre cortex frontal ne termine de se mettre en place qu’entre
20 et 25 ans. Plus nous favorisons les principes de socialisation et d’al-
térité, plus nous facilitons le développement du cortex et donc l’action
inhibitrice des enfants et des jeunes adultes sur leurs pulsions. D’ail-
leurs, toute personne ayant subi des maltraitances durant son enfance
présente un déficit de « substance grise » à l’âge adulte.
Pour le neuro-psychopharmacologue Michel Hamon, notre envi-
ronnement possède une force d’action jusque sur nos gènes. Notre
rapport à la violence n’est pas « fixé » dans notre ADN :

134 SEPTEMBRE 2019


gandhi et la monoamine oxydase a

« L’expression de nos gènes est sous le contrôle de fac-


teurs dits de “transcription” qui activent ou inhibent les
pulsions. Or, ces facteurs sont eux-mêmes dépendants
de l’activité électrique des neurones. Ainsi, selon les sti-
mulations environnantes, positives ou négatives, l’acti-
vité neuronale va s’adapter, entraînant des changements
dans la production de ces facteurs, et donc des gènes.
(8) »

Aucune trace de violence innée et inguérissable chez les mammi-


fères que nous sommes : notre métabolisme est entièrement dépen-
dant du modèle socioculturel qui le guide et le modélise. Notre pensée
veut, notre corps peut.
1. Steven Pinker, La Part d’ange en nous, traduit par Daniel Mirsky, Les Arènes, 2017.
2. Idem.
3. « Polity IV Annual Time-Series, 1800-2015 », Marshall, 2016.
4. Peter Brecke, Violent Conflicts 1400 A.D to the Present in Different Regions of the World, article pour
l’International Meeting of the Peace Science Society, 1999.
5. Steven Pinker, La Part d’ange en nous, op. cit.
6. « World Crime trends and emerging issues and responses in the field of crime prevention and crime
field », rapport de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (UNODC), 2014.
7. Manuel Eisner, « Long-term historical trends in violent crime », Crime and Justice, N° 30, 2003.
8. Michel Hamon, vice-président de la Fédération pour la recherche sur le cerveau, propos recueillis par
Kyrill Nikitine.

SEPTEMBRE 2019 135


CRITIQUES

LIVRES CINÉMA
138 | L’abécédaire de Voltaire 151 | Corps
› Michel Delon › Richard Millet
140 | Nodier avait une fille E XPOSITIONS
› Stéphane Guégan
153 | Lee Ufan, un art du retrait
143 | La critique est pleinement › Bertrand Raison
littéraire
DISQUES
› Patrick Kéchichian
156 | Une « cheffe » pour un
145 | Le paradis subjectif de
compositeur maudit
Christiane Rancé
› Jean-Luc Macia
› Robert Redeker
148 | La réalité biographique
d’Ernst Kantorowicz
› Eryck de Rubercy
critiques

LIVR E S
L’abécédaire de Voltaire
› Michel Delon

D
ans un couvent de Vérone, on adore, dit-on, les reliques de
l’âne qui aurait servi de monture au Christ pour entrer dans
Jérusalem. Les organismes que Needham a cru voir appa-
raître spontanément dans la farine de blé sous son microscope n’exis-
teraient que dans l’imagination du savant anglais. Les deux anges qui,
selon Mahomet, ont été envoyés sur terre pour donner une morale aux
hommes auraient été enivrés par une belle terrienne et sérieusement
tancés par Dieu à leur retour au ciel. Tel est l’argument des articles
« Âne de Vérone », « Anguille » et « Arot et Marot » dans les Questions
sur l’Encyclopédie, dernier chantier du Patriarche de Ferney (1). On peut
continuer à feuilleter ces mille cinq cents pages et quelques d’un volume
« Bouquins » qui reprend les neuf tomes publiés entre 1770 et 1772.
On avance entre étonnement et amusement, irritation et admiration. À
près de 80 ans, le philosophe a été contacté par les éditeurs de l’Encyclo-
pédie pour diriger une version corrigée et complétée du grand-œuvre du
siècle. D’Alembert et Diderot, qui ont mené à bien la première édition,
ont renoncé à cette refonte. Leur aîné se passionne pour le projet et mul-
tiplie les additions aux articles publiés. Il avait donné une quarantaine
d’articles à la première édition (« Élégance », « Éloquence », « Esprit »,
etc.). Il en compose désormais dix fois plus qui ne servent pas à une
réédition, mais dont il fait une œuvre personnelle, déguisée en œuvre
collective, dont les signataires sont autant de doubles et d’avatars. La
signature « Mr de V.G.O.D.R. » désigne ainsi Voltaire, gentilhomme
ordinaire du Roi. D’Alembert ironise dans une lettre : « Vous faites donc
l’Encyclopédie à vous tout seul ? » Eh bien, oui ! Polygraphe, traducteur
de Newton avec Émilie du Châtelet et historien de l’Essai sur les mœurs,
partisan de la politique économique de Turgot et juriste pour défendre
Calas, Voltaire reste en deçà de notre séparation des cultures et de la spé-
cialisation moderne. D’Alembert lui-même ne s’est jamais enfermé dans
les mathématiques, ni Diderot contenté de philosopher. Le premier a

138 SEPTEMBRE 2019


critiques

écrit parmi d’autres l’article « Genève », qui consomme la rupture avec


Jean-Jacques Rousseau, et le second les articles « Bas », qui décrit les
machines à tisser, et « Économie politique ». Voltaire ne propose pas
une nouvelle encyclopédie, il offre ses notes de lecture, ses interroga-
tions d’incessant questionneur, de harceleur, de persifleur. Les collabo-
rateurs du Dictionnaire des sciences, des arts et des métiers fournissaient un
état du savoir, l’auteur des Questions sur l’Encyclopédie met en doute et
dérange cet ordre du savoir.
On retrouve bien sûr les thèmes obsessionnels du pourfendeur de
superstition et d’intolérance. Il s’attarde sur les croyances saugrenues,
sur les apparitions qui poussent saint Théodore à mettre le feu à un
temple païen et d’autres « cervelles allumées » à des actes aussi discu-
tables, il ironise sur les prétendues visions, fort intéressées, de pères cor-
deliers peu scrupuleux. Toutes les religions révélées sont visées et tous les
clergés qui prétendent contrôler la vie sociale, « soit en robe verte, soit
en turban, soit en robe noire ou en surplis, soit en manteau et en rabat ».
Symétriquement, l’athéisme et le matérialisme sont attaqués comme
scientifiquement douteux et socialement dangereux. Si Dieu n’existait
pas, il faudrait l’inventer. On découvre aussi un Voltaire passionnément
étymologiste qui ne résiste jamais à un bon mot. « Adultère » qui signi-
fie « altération » est un euphémisme, de même que l’expression de la
pénitente qui s’accuse d’avoir de l’estime pour tel homme et à laquelle le
confesseur demande : « Combien de fois vous a-t-il estimée ? » « Alpha-
bet » ne signifie qu’ABC ou, plus exactement A et B en grec, pourquoi
n’avons-nous pas un mot propre pour désigner la liste des lettres ? Il est
vrai qu’abécédaire a concurremment désigné un enseignant, un élève, un
recueil de psaumes classés selon leur première lettre et un manuel pour
apprendre à lire. Revenir à l’étymologie, c’est aborder le lexique d’un
point de vue historique et critique, c’est lutter contre l’abus des mots,
éviter les querelles nées de la polysémie d’un terme et exorciser la magie
de formules d’autant plus frappantes qu’elles sont vagues.
L’article « Tonnerre » dit les espoirs positifs d’un esprit qu’on ressent
souvent comme purement négatif. « Nous avons décomposé la foudre,
comme Newton a détissé la lumière. Nous avons reconnu que ces
foudres, portés autrefois par l’aigle de Jupiter, ne sont en effet que du feu

SEPTEMBRE 2019 139


critiques

sulfureux et très électrique. » La mythologie païenne remplace ici une


autre théologie, et le processus de laïcisation est bien affirmé. L’instal-
lation du paratonnerre est ensuite comparée à l’inoculation de la petite
vérole, ancêtre de la vaccination. Aucune fatalité ne pèse sur la condition
humaine qui est susceptible d’amélioration. Le long article « Juif » aide
aussi à répondre aux polémistes qui ressassent l’argumentaire des colla-
borateurs antisémites, tel Henri Labroue, auteur d’un Voltaire antijuif
en 1942 (2). L’abbé Guénée avait attaqué les approximations bibliques
de Voltaire dans une première Lettre du rabbin Aaron Mathathaï...
(1765), puis dans les Lettres de quelques Juifs portugais et allemands...
(1769). Voltaire répond qu’il faut d’abord être aux côtés des victimes
de l’Inquisition et de toutes les violences prétendument religieuses. Il
se présente volontiers comme sioniste avant la lettre, en répliquant au
pseudo-rabbin : « Je voudrais que vous fussiez tous dans Hershalaïm au
lieu des Turcs qui dévastent tout votre pays, et qui ont bâti cependant
une assez belle mosquée sur les fondements de votre temple, et sur la
plate-forme construite par votre Hérode. » Mais, ajoute-t-il, il faut que
quelques-uns restent en Europe, car « si vous êtes de très ridicules théo-
logiens (et nous aussi), vous êtes des commerçants très intelligents, ce
que nous ne sommes pas ». Les Français ne s’intéressent pas assez à l’éco-
nomie ! Voltaire conserve tout son pouvoir urticant.
1. Voltaire, Questions sur l’Encyclopédie, édition présentée et annotée par Nicholas Cronk, Christiane
Mervaud et Gillian Pink, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2019.
2. Voir Pierre-André Taguieff, « La haine des juifs au nom des Lumières : le cas Voltaire », Revue des Deux
Mondes, juin 2019.

LIVR E S
Nodier avait une fille
› Stéphane Guégan

E
n ce temps-là les gilets étaient rouges, les barbes en pointe, les
chevelures mérovingiennes ou Henri III, les révoltes moins
vaines… De la société, les romantiques de 1830 ne rejetaient
pas tout, seulement la part d’eux-mêmes qui tenait à leurs origines

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critiques

bourgeoises. L’art des tièdes, l’humanité moyenne, la morale ordi-


naire, l’oubli des vraies passions ou des vrais pauvres, la Jeune-France
s’en veut l’antithèse. « Notre rêve était de mettre la planète à l’envers »,
se souviendra Théophile Gautier, le chevelu au gilet cerise, précisé-
ment ! Accoutrés et virulents comme ils étaient, les enfants de Byron
et d’Hernani semaient l’effroi ou l’émoi sur leur passage. Il y avait dans
cette turbulence féconde de quoi intriguer Sainte-Beuve, le meilleur
baromètre des âmes et des lettres. Dans la Revue des Deux Mondes de
mai 1833, il jette sur cette agitation le regard amène, à peine gron-
deur, de l’aîné qui eut ses folies. Chaque génération poétique a besoin
de son petit chahut en manière de baptême : « Il s’est formé, depuis
deux ou trois ans, une société de jeunes peintres, sculpteurs et poètes,
dont plusieurs annoncent un mérite incontestable, mais qui comptent
beaucoup trop sur les avantages de l’association et de la camarade-
rie en fait d’art. » C’était pousser trop loin, selon lui, la logique de
cénacle : « Il en est résulté un contentement précoce, un mépris du
grand public, des formes étranges et maniérées qui ne sont pas com-
prises hors du cercle, une sorte d’argot maçonnique qui fait souvent
tort à leur pensée. » Que toute esthétique nouvelle singe la précédente
sans trop le dire et se caricature elle-même aux marges, la chose est
inévitable. Sainte-Beuve ne l’ignorait pas. Du reste, la nouvelle pha-
lange, vers 1830, se donna des pères, un peu comme les Hussards
de 1950 trouvèrent protection et compréhension sous l’aile de Paul
Morand et Jacques Chardonne.
Pour Théophile Gautier, Gérard de Nerval et Pétrus Borel, voire le
jeune Alfred de Musset, Victor Hugo reste incontournable, bien qu’il
ait commencé à pontifier. Mais on fuit Alfred de Vigny, Alphonse de
Lamartine et les gommeux de l’ancienne Muse française. À l’inverse,
Charles Nodier, 50 ans, connaît alors une seconde jeunesse, par trans-
fusion en quelque sorte. Tout en lui fascine les écrivains et artistes de
20 ans qui se pressent, à jour fixe, dans le salon de la bibliothèque
de l’Arsenal, foyer d’un romantisme alternatif, moins porté au pro-
gressisme spiritualiste qu’à l’affirmation d’une vision déniaisée des
temps modernes. Revenu de toutes les formes de despotisme, Nodier
avait fait ses armes sous la Terreur, combattu le néojacobinisme sous

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critiques

le Directoire, connu la prison sous l’Empire et adoubé la Restauration


dès 1814. Le futur Charles X fait de lui son bibliothécaire en 1824. À
l’Arsenal, au milieu des raretés, l’autre Charles berce le premier roman-
tisme, Hugo et les siens, avant de voir surgir les cadets, moins lisses.
Nodier, en fait d’énergie sombre, de fantastique, de violence théâtrale
et d’humour noir, voire de bibliomanie, est le maître atypique qu’il
leur faut, « hors du centre ». N’a-t-il pas théorisé, en 1830, le rôle
du merveilleux et de l’excès en art comme la « seule compensation
vraiment imaginative des misères inséparables de [la] vie sociale » ?
La monarchie libérale, Bourbons et Orléans, lui paraît garantir cet
équilibre entre l’ordre public et les permissivités individuelles. Très
entendu, le vieux barde, qui chuchotait pourtant ses contes à dormir
debout, avait plus d’un atout dans son sac. Sa fille unique, Marie,
apporta ainsi son éclat, musical et sensuel, aux réunions de l’Arsenal
et la « mêlée ardente », son mot, ne l’oubliera pas.
Elle-même vivra dans le souvenir de ce bouillonnement, de cet
essaim de jeunes gens préoccupés de ses charmes. Il manquait à la
connaissance des Nodier et de leur rôle décisif la publication des
lettres piquantes de Marie, c’est chose faite, le gros volume de Clas-
siques Garnier précédant, on s’en félicite, l’édition de ses œuvres
complètes (1). Car, née en 1811, Marie-Antoinette-Élisabeth, pré-
nom à clef voyante, fit plus que tenir la plume de son père adoré.
Malgré ses protestations de modestie, elle ne se résigna pas davan-
tage au statut d’épouse éteinte, celle d’un fonctionnaire auquel elle
donna quatre enfants… Son catalogue contient des mélodies, de
la poésie, des nouvelles jetées aux quatre vents de l’édition et de la
presse. Sa correspondance confirme qu’elle n’aura cessé d’écrire sans
jamais poser à l’auteure… Enfant, elle noircit du papier sous la dictée
de papa, souvent malade, et peu friand des servitudes. Mercure des
bonnes et mauvaises nouvelles, la tendre Marie annonce naissances et
décès, nominations et parutions, s’adresse à Victor Hugo et d’autres
aussi intimidants, avec facilité, précocité, esprit déjà. Entrée vite dans
la vraie vie, elle en sort trop vite. On comprend que son mariage, à
moins de 19 ans, avec Jules Mennessier, brise un élan et des espoirs.
Cette union, que Charles annonce à Lamartine avec une froideur ter-

142 SEPTEMBRE 2019


critiques

rible, réveille d’intimes pertes amoureuses. Dès lors, tout en restant


une merveilleuse chambre d’échos à l’actualité des arts, la correspon-
dance de Marie vibre souvent d’accents mélancoliques plus ou moins
surmontés. Adèle Hugo et Eugène Delacroix parlent de ses « noirs »
et de ses « tombes », que la mort de Nodier, en 1844, creuse un peu
plus. Il lui reste les anciens de l’Arsenal, la fiction, les enfants et cette
manière d’autoanalyse qu’est l’écriture épistolaire à ce niveau d’excel-
lence. Malgré le temps qui apaise tout, hors les blessures de cœur,
Marie résiste. Il faut lire avec quel mordant elle peint le Tout-Paris, les
joutes de l’Académie dont son père avait été, les marchands de bon-
heur, et notamment le milieu fouriériste, franc-comtois comme elle,
la révolution de 1848… Le romantisme a retrouvé l’une de ses voix
les plus attachantes.
1. Marie Mennessier-Nodier, Correspondance, tome I, Paris, l’Arsenal, Château-Chinon (1821-1848),
édition de Jacques Geoffroy, Classiques Garnier, 2019. Le livre de Vincent Laisney, L’Arsenal romantique,
Honoré Champion, 2002, reste d’une lecture indispensable.

LIVR E S
La critique est pleinement littéraire
› Patrick Kéchichian

L
es notions de reconnaissance et de filiation sont impor-
tantes en littérature. Mais bien davantage encore quand elles
regardent la critique. L’écrivain, même s’il se reconnaît des
pères, même s’il les cite et leur rend hommage, œuvre en son propre
nom ; il voudrait, plus ou moins secrètement, que l’œuvre qu’il signe
fût sans attache, qu’elle brille de son propre feu, pour sa propre gloire.
Le critique, lui, vient en second, ne vit que de cette attache et de la
transmission dont il est l’agent. Hors de ce qui précède et autorise son
travail, son œuvre propre n’aurait pas lieu d’être.
Peut-être ne l’a-t-on pas assez mesuré, mais la mort cette année, à
quelques semaines de distance, de Jean Starobinski (né en 1920) et
de Jean-Pierre Richard (né en 1922) prend une valeur symbolique
profonde. Elle met davantage en lumière un double itinéraire de pen-

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critiques

sée critique qui enrichit considérablement la littérature, de l’intérieur


pour ainsi dire. Selon deux itinéraires différents mais non contradic-
toires. Car la pensée critique, quand elle s’élève à ce niveau, quand elle
suscite des œuvres aussi riches, ne prend pas seulement la littérature
comme objet ou motif mais s’insère en elle, l’enrichit, non pas en ses
marges, mais en son être même. De cet enrichissement, témoigne le
riche numéro de la revue Europe (1) qui comporte deux ensembles
complémentaires : l’un sur Jean Starobinski (dirigé par Michel Delon),
le second sur Jean-Pierre Richard (dirigé par Jean-Claude Mathieu).
Je crois pertinent de souligner un trait qui me semble tout sauf
anecdotique… Il y avait chez les deux hommes, que j’ai eu la chance
de rencontrer, un même sourire, une égale et non complaisante bien-
veillance. Dès l’abord, c’était l’écoute qui primait, l’accueil. Et cette
manière d’être, cette morale immédiate, vivante, en acte, me semblent
devoir être directement rapportées à la vocation du critique. Pour Sta-
robinski, cité ici par l’un de ses grands lecteurs, Martin Rueff (2), le
« point de départ » du travail de l’essayiste est « le saisissement, l’intui-
tion où notre vie est impliquée ». Ailleurs, le même Starobinski parle
de sa volonté « d’accomplir un devoir d’écrivain ». Et d’ajouter, sans
élever la voix : « Je crois que la qualité poétique n’est pas incompa-
tible avec la réflexion critique, voire avec l’érudition. » Cette com-
patibilité donne à la lecture des œuvres des deux éminents critiques
une nécessité, en tout point équivalente à celle des grands auteurs du
patrimoine, et aussi des écrivains contemporains. À ces derniers, Jean-
Pierre Richard consacra d’ailleurs une grande partie de ses plus récents
travaux (3). « Continuer à montrer, montrer une deuxième fois ce
que [les œuvres] montrent, mais le faire un peu différemment, dans un
autre ordre, le re-montrer (?) – surtout pas le démontrer. » Telle est,
selon lui, moins la définition que le contour, la tonalité de ce travail
critique.
Pour comprendre le lien d’amitié intellectuelle qui unissait Jean
Starobinski et Jean-Pierre Richard, on se reportera à l’article docu-
menté et précis de Stéphanie Cudré-Mauroux, qui a en charge le fonds
Starobinski à la Bibliothèque nationale suisse. Fonds dans lequel sont
conservés les lettres et tous les ouvrages, dûment annotés, que Richard

144 SEPTEMBRE 2019


critiques

adressa à son compagnon genevois. Leur aîné et ami, Georges Pou-


let, auteur des Études sur le temps humain, et proche de l’École de
Genève, avait établi un parallèle entre les deux démarches critiques,
en se démarquant davantage de Starobinski. Ce dernier exprimera lui-
même des réserves sur la « pratique d’une critique d’identification »
défendue par Poulet qui parlait de la critique comme « redoublement
mimétique d’un acte de pensée ». Ce parallèle, et l’analyse des diffé-
rences entre ces deux « Dioscures », ces « faux jumeaux » des études lit-
téraires, n’est pas l’expression d’une érudition subtile : elle touche des
points sensibles et fondamentaux de plusieurs types d’approche. Dif-
férentes, elles ne s’excluent nullement. En 1954, lorsque Jean-Pierre
Richard publia sa grande étude sur Stendhal et Flaubert, Littérature et
sensation, Roland Barthes (cité par Jean-Claude Mathieu) parla d’un
« livre heureux, c’est-à-dire brillant, juste, chaleureux et utile ». Il évo-
qua « un commentaire qui dévoile plus qu’il ne transperce » et une
« critique que l’on pourrait appeler tactile [qui] implique la chaleur
d’une adhésion et d’une affection ». Tout lecteur a beaucoup à gagner
en s’inscrivant dans ce même mouvement de reconnaissance.
1. Europe, N° 1080, avril 2019.
2. Martin Rueff a notamment dirigé et présenté (avec une chronologie minutieuse et documentée)
un très riche ensemble de textes de Starobinski : La Beauté du monde, Gallimard, coll. « Quarto », 2016.
On se reportera également à un autre ensemble de textes de Starobinski, sur la critique,
dans Les Approches du sens, La Dogana, 2013.
3. Citons notamment : L’État des choses, Terrains de lecture et Essais de critique buissonnière, Gallimard,
1990, 1996 et 1999, Pêle-mêle et Les Jardins de la terre, Verdier, 2010 et 2014.

LIVR E S
Le paradis subjectif de Christiane Rancé
› Robert Redeker

L
e christianisme signe son originalité par le culte des saints. Ce
dernier articule un volet savant – la théologie, la philosophie,
certains de ces saints étant d’ailleurs, comme saint Augustin
ou saint Thomas d’Aquin, de grands philosophes – et un volet naïf
(sans rien de péjoratif dans ce mot) de piété populaire. Ils se hissent
au statut de références : des intellectuels s’appuient sur eux, étudient

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critiques

leurs vies ou leurs œuvres, les passent au crible de l’herméneutique,


quand des petites gens se contentent de les admirer, de leur adresser
d’humbles prières, de leur faire des demandes, comme à saint Antoine
de Padoue pour les objets perdus. La mémoire des saints, par ailleurs,
est intimement entretissée avec notre géographie humaine – les noms
de villes, de rues, les prénoms des gens, en attestent. Le Dictionnaire
amoureux des saints, de Christiane Rancé, déjà auteure de magnifiques
livres sur Simone Weil et Tolstoï, ouvre à son lecteur les portes d’un
univers trop peu visité par nos contemporains.
Qu’on ne se méprenne pas : cet ouvrage n’est, bien qu’il soit très
exactement informé, ni un livre de théologie ni un livre de philoso-
phie. C’est un livre d’amour – et chacun sait bien que l’amour est
une forme de connaissance, qu’aimer c’est connaître. Plus exactement,
l’on peut le prendre pour une longue et belle lettre d’amour adressée
à une foule de personnes qui vécurent entre les débuts de l’ère chré-
tienne et nous, qui, en même temps et malgré cette multiplicité, n’en
font qu’une. L’on rencontrera dans ce paradis des noms inattendus :
Gérard de Nerval, Pier Paolo Pasolini, Stéphane Mallarmé, Charles
Baudelaire, Jean-Sébastien Bach, Léon Bloy, Georges Bernanos, dont
l’auteure nous explique pourquoi ils peuvent figurer aux côtés de saint
François d’Assise ou de sainte Thérèse de Lisieux. Dans ce paradis
subjectif et amoureux dont elle détient les clefs, Christiane Rancé fait
entrer qui elle aime. De ce fait, ce livre se déploie aussi comme une
sorte de journal intime dans lequel, tout en évoquant la vie et les
pensées de vénérables hommes et femmes du passé, une âme, celle de
Christiane Rancé, cherche, par mille sentiers, sa propre vérité.
Pour sûr, la sainteté est un merveilleux livre d’images. La vie et
les paroles des saints font de ceux qui y sont attentifs des voyants
– Arthur Rimbaud, le poète qui se fit voyant, trouve sa place dans le
paradis de Christiane Rancé. Rimbaud qui, dans Enfance, affirme :
« Je suis le saint, en prière sur la terrasse, comme les bêtes pacifiques
paissent jusqu’à la mer de Palestine. » Tous les saints sont des voyants,
à la semblance de Rimbaud, et tous rendent voyants ceux qui les
regardent. Car leur vie, le récit de leur vie et leurs discours sont, même
quand ils ne semblent que des mots et des phrases, des images. Quelles

146 SEPTEMBRE 2019


critiques

images ? Pas les images industrielles et digitales dont le commerce


fleurit aujourd’hui, non. Des images d’un autre type : des images de
voyance. Non des images que l’on regarde, comme celles de la télévi-
sion et d’Internet, mais des images qui permettent de voir, qui nous
métamorphosent en voyants. Il faut se faire voyant pour être poète,
prétendit Rimbaud – cette voyance donne à comprendre la jonction
de la sainteté et de la poésie, la parenté des saints et des poètes. Disons
mieux encore : la sainteté est un livre où l’image et le merveilleux se
confondent pour, comme dans les tableaux de Cézanne, donner à voir
ce que le discours ne peut atteindre. Ainsi œuvrent les Fioretti de saint
François d’Assise. Ainsi agit l’histoire, ou la légende, du manteau de
saint Martin, doublure de cape qui donna les mots capet et capétien,
la signature de la dynastie royale de notre pays. Dans la sainteté, le
discours se résorbe dans l’image ; mieux : le discours y est peinture.
Qui sont-ils, ces saints et ces saintes qui illuminèrent de leur
spiritualité l’histoire ? qui allumèrent des phares dans la nuit ? Des
insoumis, des insolents, et des sentinelles d’avenir, clame haut et
fort Christiane Rancé. Insoumis au monde tel qu’il va, à l’empire
du mensonge et des faux-semblants, parfois à l’Église officielle (qui
livra Jeanne d’Arc au bûcher, qui se méfia d’un certain nombre de
ces anticonformistes dérangeants avant de les reconnaître). Des per-
sonnes exigeantes, toujours ; généreuses et intransigeantes, mariant en
leur intranquillité, comme saint Dominique, le feu de la générosité et
la glace de l’intransigeance. Pourquoi sentinelles ? Parce que, au-delà
de leur message théologique, leur présence dans l’histoire ne cesse de
rappeler aux hommes qu’ils ont une destinée différente de leur seule
existence animale et machinique, cybernétique, que la source de ce
qu’ils ont à être coule dans leur intériorité.
Nous sommes dans cette nuit du monde que Martin Heidegger
nomme « temps de détresse ». Détresse : voici le monde et l’homme
détressés, se détressant, décousus, se décousant, déchirés, se déchirant ;
défaits. Détresse : l’homme n’est plus tressé avec le monde, autant qu’il
ne l’est plus, également, avec lui-même. Ce dictionnaire différent de
tous les autres, cette longue et ardente lettre d’amour aux voyants,
cette géographie d’un paradis pour partie officiel et pour partie sub-

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critiques

jectif, autant qu’il incite à y voir plus clair en nous-mêmes, y voir plus
clair dans le monde, en recourant au souvenir de ces saints, incite,
toujours avec l’aide de ces images génératrices de voyance, à recoudre,
trouver les points de couture pour une réparation de l’homme et du
monde.
1. Christiane Rancé, Dictionnaire amoureux des saints, Plon, 2019.

LIVR E S
La réalité biographique d’Ernst
Kantorowicz
› Eryck de Rubercy

D
epuis quelques années, l’œuvre du grand historien alle-
mand Ernst Hartwig Kantorowicz (1895-1963) suscite
en France un écho exceptionnel : trois de ses livres ont été
traduits, dont son œuvre principale, L’Empereur Frédéric II, soixante
ans tout de même après sa parution en 1927 suivie, en 1931, d’un très
riche volume de notes et de compléments. S’y ajoute aujourd’hui une
remarquable biographie, écrite par Robert E. Lerner (1), qui montre
bien que ce ne sont pas seulement les travaux savants de ce médiéviste
qui intéressent le public mais sa vie elle-même. Et aucun doute que
son biographe n’en connaisse l’intimité.
Une intimité relative à ses préférences sexuelles qui lui ont fait avoir
et des amantes et des amants sans jamais se marier. D’abord renvoyé de
la 5e armée allemande en Turquie pour avoir eu une aventure avec la
maîtresse du général en chef, il a au début des années vingt une liaison
avec la femme d’un de ses meilleurs amis, puis, jusqu’en 1927, avec
un jeune aristocrate qui tombera bientôt du mauvais côté, du côté du
nazisme. Et de s’enticher de la demi-sœur de ce dernier avant de lui
préférer le professeur d’Oxford Maurice Bowra pour vivre par la suite
une longue liaison cachée avec une de ses propres cousines germaines
retrouvée aux États-Unis. Mais quelle qu’ait été la nature de ses mœurs

148 SEPTEMBRE 2019


critiques

qui relèvent finalement de l’anecdote, pas de quoi changer d’opinion


quant à la stature intellectuelle d’Ernst Kantorowicz dont on découvre
la personnalité fascinante – sa vie et son œuvre tissant une trame d’une
richesse, d’une complexité et d’une originalité prodigieuses.
Né à Posen (Poznań), capitale de la province prussienne de Posna-
nie, dans une famille juive aisée d’industriels distillateurs au sein de
laquelle la judéité n’avait été que peu conservée, Kantorowicz a 19 ans
en 1914 lorsqu’il est volontaire pour combattre au service du Kaiser.
Il subit le baptême du feu à Verdun. Sa période de combat s’y achève
quand il y est blessé en 1916. Après sa convalescence, il sert en Russie,
en Turquie, et de nouveau en France où, malade, il est envoyé dans
un hôpital militaire presque au moment où il est démobilisé en 1918.
Date à laquelle il rejoint sa ville natale prête à tomber entre les mains
des Polonais. S’il participe quelque peu à sa défense, c’est très vite
qu’il doit se replier sur Berlin où, contrairement à ce qui a toujours été
dit, il ne s’est pas battu contre les spartakistes au sein des corps francs
mais du côté des forces de l’ordre. En revanche, il demeure certain
que, quelques mois plus tard, il s’engagea pour combattre les rouges
à Munich, préparant ainsi, « même si ce fut indirectement et à mon
insu », comme il le reconnut plus tard avec regret, « la route menant
au national-socialisme et à sa prise de pouvoir ».
Mais c’est bien à Heidelberg que Kantorowicz allait suivre des
leçons d’économie, et cela, dans la perspective de faire carrière dans
l’entreprise familiale. Il s’en détourne néanmoins pour étudier l’islam
et obtenir son doctorat avant de se tourner soudain vers l’histoire
ancienne. C’est alors que sa rencontre en 1920 avec Stefan George,
le plus fameux poète d’Allemagne, eut une « influence déterminante
sur le cours de sa vie ». Il découvre en lui son « Maître » qui le fait se
lancer, hors de tout cadre universitaire, dans la rédaction d’un ouvrage
de grande envergure sur Frédéric II, « le plus important des empereurs
germaniques du Moyen Âge ».
« Ensorcelé » par son modèle, il accomplit, en 1924, un pèlerinage
frédéricien en Sicile. Et en admirant la « majesté » de l’octogone de
Castel del Monte, il sait que sa vie sera vouée à l’étude de la pensée
politique et religieuse médiévale. La parution de sa biographie de six

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critiques

cent trente-deux pages, écrite dans un style « éclatant », est un événe-


ment puisqu’elle rencontre un succès considérable non sans déclencher
une polémique sur la recherche et le récit historiques qui mettent en
lumière l’importance de la « vision iconique » dénigrée par les historiens
de métier mais défendue par Stefan George et son « école ». Il n’en reste
pas moins que, dans le contexte politique, ce livre est bientôt une arme
entre les mains de tous ceux se croyant appelés à régénérer l’Allemagne,
à commencer par les tenants de national-socialisme. D’où le fait qu’il
soit réimprimé en 1936 alors qu’il est rédigé par un juif.
En tout cas, après l’arrivée des nazis, Kantorowicz, devenu entre-
temps professeur titulaire à l’université de Francfort, sera le seul uni-
versitaire à s’exprimer publiquement contre eux pendant toute la durée
du IIIe Reich. Mais, interdit d’enseignement dès décembre 1933, il
quitte l’Allemagne pour l’Angleterre où il est accueilli temporaire-
ment à Oxford en 1934, puis, après quatre années de « vie tranquille,
confortable et féconde » en Allemagne, fuit aux États-Unis où, à l’au-
tomne 1939, il trouve un poste à Berkeley. Il y publie son deuxième
livre Laudes Regiae en 1946. Et puis, en pleine crise maccarthyste,
tandis que l’hystérie anticommuniste exige des universitaires un ser-
ment d’allégeance, il se distingue en refusant de s’y soumettre. Cette
position le contraint à quitter Berkeley en 1950 pour entrer à l’Ins-
titute for Advanced Study de Princeton. Plongé dans l’univers de la
théologie politique, il en sortira Les Deux Corps du roi, son troisième
et ultime ouvrage, en 1957, sans doute son véritable chef-d’œuvre.
Cette vie foisonnante, pleine de remous et de scènes romanesques,
est restituée de manière, répétons-le, admirable par son biographe
dont le travail est extrêmement fouillé et documenté. Mais revenons à
Stefan George à l’égard duquel Kantorowicz confiait, « il n’est pas de
jour où je ne sois conscient que tout ce que je m’efforce d’accomplir
découle d’une source unique et que cette source continue à bouillon-
ner, même à vingt ans de distance ». Quant à l’Allemagne, exprimant
son amertume, il dit un jour : « Ils peuvent mettre une tente sur le
pays entier et ouvrir le gaz. »
1. Robert E. Lerner, Ernst Kantorowicz, une vie d’historien, traduit de l’anglais par Jacques Dalarun,
Gallimard, coll. « Bibliothèque des histoires », 2019.

150 SEPTEMBRE 2019


critiques

CI NÉM A
Corps
› Richard Millet

L
e corps de Clint Eastwood mériterait une étude. Il résume
soixante années d’histoire américaine. Stylisé, décalé, violent
dans les westerns de Sergio Leone et dans les films où il incarne
l’inspecteur Harry Callahan, il devient, avec le temps, le corps mûrissant
de l’Amérique, dans Sur la route de Madison comme dans ses westerns
les plus noirs (Josey Wales hors-la-loi, Pale Rider, Impitoyable) et dans ses
derniers films, où, sans tout à fait quitter le registre de l’autodérision,
il se montre dans la complexité d’un vieillard égoïste, raciste, misan-
thrope, mais en fin de compte généreux : c’est le cas dans Gran Torino et
dans La Mule, son nouveau film. Moins un antihéros que l’autre version
de l’Amérique, parallèle aux mythes populaires de Rambo et de Rocky.
Earl Stone, quasi nonagénaire, est un horticulteur ruiné par ses
créanciers. Vétéran de Corée, passionné par son métier, il a délaissé sa
famille. Sa femme l’a quitté ; sa fille ne lui parle plus. Il se retrouve seul.
Au mariage de sa petite-fille, un Latino lui propose de gagner de l’argent
sans trop de peine. Le voilà devenu « mule » – un convoyeur de drogue
au service d’un cartel mexicain. Insoupçonnable à cause de son âge et de
son aspect frêle, il gagne rapidement de quoi racheter sa maison et aider
sa famille. Comme il est surveillé par la Drug Enforcement Administra-
tion (DEA), le réseau lui impose des règles qu’il ne suit pas, brouillant
même les cartes pour passer plusieurs jours auprès de son ex-épouse mou-
rante. Il sera arrêté par l’agent Bates (Bradley Cooper), à qui il donne des
conseils au sujet de l’éducation des enfants. Le corps du vieillard, dans sa
faiblesse, mais aussi dans ce qu’il lui reste de pulsions sexuelles, Eastwood
en montre la paradoxale liberté, voire la joie, car il est soumis au libre
arbitre qui amène Stone sur la voie du rachat, lorsqu’il reconnaît pleine-
ment sa culpabilité, retrouvant ainsi l’amour de sa fille.
S’il est un corps que l’on voit peu dans le cinéma américain,
c’est celui des Indiennes. Avec Wind River, de Taylor Sheridan, nous
sommes non plus dans la chaleur texane mais dans le terrible hiver

SEPTEMBRE 2019 151


critiques

du Wyoming, sur le territoire d’une réserve indienne, Wind River :


quelques caravanes posées dans une vallée déserte, non loin d’une
bourgade isolée où vit Lambert (Jeremy Renner), un garde forestier
dont le meurtre inexpliqué de sa fille, trois ans auparavant, a détruit le
couple qu’il formait avec une Indienne. C’est lui qui découvre, dans
la neige, le corps d’une jeune Indienne, Natalie, ancienne amie de sa
fille. La jeune fille a été violée, et il s’agit pour la police locale de prou-
ver que c’est un homicide. Le FBI dépêche sur place une jeune enquê-
trice inexpérimentée, Jane Banner (Elisabeth Olsen), qui lui demande
de l’aider, tant les conditions hivernales sont déroutantes : la neige, le
blizzard, les pumas, le froid jouent un rôle aussi important que les pro-
tagonistes de l’affaire – shérifs locaux, vigiles d’une compagnie pétro-
lière qui fore des puits dans la montagne, Indiens minés par la drogue
et qui attendent leur séjour en prison comme un rite de passage… Si
Lambert prend à cœur cette affaire, c’est bien sûr qu’elle lui rappelle le
meurtre de sa propre fille, peut-être par les mêmes hommes. L’extrême
violence de la fin obéit à la catharsis du western. C’est là une Amé-
rique sans Dieu, livrée aux éléments autant qu’aux pulsions primitives,
désespérée, et qu’il faut quitter à tout prix si l’on veut vivre sans ris-
quer de connaître le sort de tant de jeunes Indiennes dont le film nous
apprend que le corps n’entre pas dans les statistiques des disparitions
de femmes, aux États-Unis, un peu comme si elles n’existaient pas.
Certains westerns, heureusement, rappellent l’origine de ce silence,
de cet effacement, et tentent de donner une autre image des Indiens,
sans tomber dans la repentance politiquement correcte. C’est le cas
du remarquable Hostiles, de Scott Cooper. Nous sommes en 1892,
au Nouveau-Mexique. Le film s’ouvre sur un massacre : celui d’une
famille de fermiers, les Quaid, par des Comanches. Seule l’épouse,
Rosalee (Rosamund Pike), en réchappe. Elle est recueillie par le légen-
daire capitaine Joseph Blocker (Christian Bale) qui s’est illustré par
sa bravoure mais aussi par sa cruauté dans les guerres indiennes. Sa
dernière mission consiste, sur ordre du président des États-Unis, à
escorter dans son Montana natal le chef cheyenne Yellow Hawk (Wes
Studi), qui se meurt d’un cancer en prison. Yellow Hawk, qu’il a
autrefois combattu et qu’il hait, est accompagné de plusieurs membres

152 SEPTEMBRE 2019


critiques

de sa famille, dont des femmes et un enfant. Des solitudes arides du


Nouveau-Mexique jusqu’aux vertes hauteurs du Montana, le trajet
est une aventure militaire autant que spirituelle : Blocker comprend
peu à peu qu’on a changé d’époque, que la haine des Indiens doit
être sinon oubliée, du moins nuancée – le vieux chef cheyenne lui
faisant comprendre que les Comanches sont des serpents et qu’il vaut
mieux s’allier avec lui, Yellow Hawk, pour arriver au Montana. Tout
sépare les Blancs des Indiens. Le film est l’histoire d’un changement
de point de vue, d’une accession à la dignité, du devenir humain des
Indiens dans l’esprit de Blocker comme dans celui de Rosalee, la jeune
femme, qui a encore autant de raisons de les haïr. Les gestes de solida-
rité entre Indiens et Blancs sont d’une grande délicatesse, et dépourvus
de pathos. Tout a lieu sur un fond d’extrême violence, de deuil, de
mort, Yellow Hawk mourant comme Moïse au bord de la Terre pro-
mise, la dimension biblique habitant ce film bien plus que les normes
ethniques en vigueur à Hollywood. L’histoire d’amour qui naît entre
Blocker et Rosalee est, elle aussi, d’une extraordinaire pudeur. Les
héros ne sont pas fatigués : ils appartiennent déjà au passé. Et il s’agit
de vivre ensemble désormais. La suite, c’est Wind River qui en montre
l’échec, sous la loi des vainqueurs, l’épigraphe du film étant donnée
par D.H. Lawrence qui rappelle que l’« âme profonde de l’Amérique
est dure, isolée, stoïque et meurtrière. Elle ne s’est pas encore adoucie ».

E XPOS IT I O N S
Lee Ufan, un art du retrait
› Bertrand Raison

L’
exposition monographique (1) que le centre Pompidou-
Metz consacre au peintre et sculpteur coréen Lee Ufan,
né au sud de la péninsule en 1936, démontre, salle après
salle, la sobriété d’une démarche qui, depuis plus de cinquante ans,
s’éloigne délibérément de tout effet spectaculaire. Poursuivant sa car-
rière entre la Corée, le Japon et l’Europe, il sera, à la fin des années

SEPTEMBRE 2019 153


critiques

soixante, le théoricien reconnu et l’inspirateur du Mono-ha (l’école


des choses), mouvement artistique japonais dans le sillage duquel on
a tendance à l’assimiler. Les acteurs du Mono-ha, s’exprimant dans le
contexte d’une contestation étudiante opposée à la présence améri-
caine au Japon pendant la guerre du Vietnam comme au déferlement
de la consommation de masse, vont ouvrir les portes de leur atelier
pour explorer d’autres possibles. Ils s’intéresseront de près aux relations
qui existent entre les matériaux industriels et naturels en confrontant
l’acier à la terre, et le verre au bois, pour révéler les rapports qui se
tissent entre eux. Cette solution, pour spécifique qu’elle soit, s’exerce
parallèlement aux différentes pratiques similaires émergentes en Occi-
dent où, à la même époque, florissaient le minimalisme, l’arte povera
et le land art. On retrouve schématiquement sous ces appellations
le rejet de l’expression personnelle, l’affirmation d’une économie de
moyens et le refus de séparer la culture de la nature. Toutefois, Lee
Ufan se différencie de ses homologues américains et européens par le
fait qu’il ne s’obstine pas à montrer ce qui est seulement visible mais
tente de faire surgir ce qui ne l’est pas. Ou, dit autrement, loin de
présenter des objets autonomes, ses sculptures s’attachent plutôt aux
corrélations, à l’interdépendance des objets entre eux. Ces liens, pas
toujours évidents à première vue, se manifestent progressivement sous
l’œil de celui qui les regarde.
A contrario de la formule minimaliste désormais classique de Frank
Stella qui déclarait, un brin provocateur, que « ce que voyez est ce que
vous voyez », Lee Ufan préfère dire que « ce qu’il y a à voir est ce que
vous ne voyez pas ». Ce qui exige que nous renoncions provisoirement
à nos convoitises oculaires parce que justement rien ne se dévoile sur-le-
champ malgré l’extrême simplicité affichée de toutes ses propositions.
Approche déjà flagrante dans une œuvre des débuts composée par
trois pierres, chacune d’une hauteur de cinquante centimètres, posées
à même le sol, à distance les unes des autres, sur un mètre ruban en
caoutchouc qu’elles déforment et étirent. Cette création de 1969 que
Lee Ufan nomme Relatum, titre par lequel il désigne toutes ses sculp-
tures, réclame, pour être appréhendée, comme toutes les autres d’ail-
leurs, que nous la regardions par rapport à l’environnement dans lequel

154 SEPTEMBRE 2019


critiques

elle s’intègre et qu’elle modifie. La déformation du mètre ruban n’an-


nonçant plus que des mesures inexactes, nous sommes donc conviés à
procéder à d’autres évaluations : à considérer l’immobilité de la pierre
et l’élasticité du ruban, à apprécier la densité du minéral et la légèreté
du latex et à envisager leur agencement dans l’espace sans oublier notre
place dans ce vis-à-vis. Ainsi se mettre à l’école des choses, c’est suivre
le fil discret de toutes ces interactions qui se présentent sous la forme
d’un dépouillement radical car les éléments entrant dans chaque com-
position ne subissent qu’une intervention minimale. La pierre est juste
extraite de son milieu naturel et le mètre ruban, quoique détourné, cor-
respond à sa fonction initiale. Ainsi cette sculpture s’impose-t-elle par
sa seule disposition, en l’absence de toute transformation, elle n’est pas
à proprement sculptée, elle apparaît « pour accueillir le monde tel qu’il
est » (2), pour le faire survenir. En conséquence, le geste de Lee Ufan,
aussi minimal soit-il, consiste à ralentir nos modes de consommation
visuels afin de mieux appréhender le réseau des relations défini par le
Relatum. Parmi les acceptions du mot latin, on retiendra surtout la mise
en délibération qu’il suggère. Dans le sens où l’œuvre, en se privant de
toute accumulation, en se vidant de toute expressivité, favorise l’émer-
gence d’une appréciation plus méditative apte à suggérer le passage de la
vision à la conversation intérieure. Le parcours s’achève en effet sur une
chambre de méditation (Relatum-Room, 2017) dans laquelle une pierre
noire, sise au milieu de la blancheur d’une pièce étroite entièrement
couverte de papier de riz, des murs au sol, attend le visiteur. Cette ins-
tallation, outre d’inviter au recueillement, peut servir d’introduction à la
compréhension de la peinture de Lee Ufan qui répugne à envahir toute
la surface du tableau. Ses toiles sont aussi non peintes que ses sculptures
sont non sculptées. Pour preuve, Correspondance, ce quadriptyque de
1994, ne comporte que quelques touches d’huile et de pigment dans
un ensemble qui reste vierge de toute trace. Cette retenue volontaire
offre un dialogue incessant entre les espaces intacts et occupés tout en
démontrant par cet art du retrait l’importance capitale du vide.
1. « Lee Ufan. Habiter le temps », Centre Pompidou-Metz, jusqu’au 30 septembre 2019.
2. Lee Ufan, catalogue d’exposition du Musée d’art moderne de Saint-Etienne Métropole, 2005, p.12.

SEPTEMBRE 2019 155


critiques

D I SQ UE S
Une « cheffe » pour un compositeur
maudit
› Jean-Luc Macia

U
ne nouvelle place forte totalement masculine depuis des
siècles est en train de s’ouvrir résolument à la gent fémi-
nine : le monde des chefs d’orchestre. En France, Claire
Gibault avait discrètement (et avec quelles difficultés !) ouvert la voie
il y a trois décennies. Plus récemment, la cantatrice Nathalie Stutz-
mann a entrepris une fructueuse carrière de directrice d’orchestre, tout
comme, dans le domaine baroque, la brillante Emmanuelle Haïm.
Sur le plan international, la tendance est évidente : des personnalités
comme Simone Young, Jo’Ann Falletta, Marin Alsop, Susanna Mälkki
ont émergé ces dernières années, y compris à la tête de grandes for-
mations symphoniques ou dans les Opéras. Il nous a été permis d’ap-
plaudir récemment la jeune Dalia Stasevska, née à Kiev puis devenue
finlandaise, dirigeant brillamment à Toulon une production d’Eugène
Onéguine de Tchaïkovski. Toutes ces « cheffes » montrent, outre un
grand talent artistique, une autorité qui en impose à des orchestres
longtemps réputés misogynes. L’une d’entre elles semble avoir l’ave-
nir le plus prometteur et a déjà entrepris une belle carrière. Elle est
lituanienne et s’appelle Mirga Grazinyté-Tyla. À la surprise générale,
l’excellent City of Birmingham Symphony Orchestra, qui révéla le
génie de Simon Rattle, l’a choisie comme directrice musicale il y a
trois ans, tâche qu’elle assume avec succès, et elle vient de signer un
contrat d’exclusivité avec la fameuse firme Deutsche Grammophon,
une première pour une femme cheffe.
D’emblée, Mirga Grazinyté-Tyla démontre son originalité et ses
qualités musicales en publiant pour ce label un double album consa-
cré à un musicien sorti de l’oubli depuis quelques années, Mieczyslaw
Weinberg (1). Ce compositeur juif polonais, né en 1919, quitta son
pays à l’arrivée des nazis pour se réfugier, choix qu’il paya plus tard,

156 SEPTEMBRE 2019


critiques

en Union soviétique où il subit la répression antisémite qui le mar-


ginalisa dans les années cinquante et soixante, avant de mourir en
1996. Son œuvre est marquée par la hantise de la Shoah et on lui doit,
entre autres, de nombreuses symphonies et un magnifique opéra, La
Passagère, qui évoque Auschwitz. Pour son enregistrement, Grazinyté-
Tyla a choisi deux œuvres que tout oppose. La Deuxième Symphonie
qui date de 1946 est destinée à un orchestre à cordes. Elle dirige, dans
cette page néoclassique et empreinte de mélodies folkloriques, juives
entre autres, la Kremerata Baltica, formation créée par le célèbre vio-
loniste Gidon Kremer. La richesse mélodique de cette partition est
parfaitement exploitée avec des zooms astucieux sur plusieurs détails
originaux comme l’évocation de Schumann. Le second CD est occupé
par l’ample Symphonie n° 21, écrite en 1991 et surnommée « Kad-
dish », allusion à la liturgie des morts de la religion hébraïque. Dédiée
par Weinberg aux victimes du ghetto de Varsovie (parmi lesquels figu-
raient ses parents et sa sœur), il s’agit d’une partition de 55 minutes
à l’atmosphère poignante, constituée de six mouvements pour la plu-
part lents et sans pauses, avec un orchestre imposant mais souvent
sollicité à petit effectif. On y entend des effluves de la Ballade n° 1 de
Chopin (utilisée par Roman Polanski dans son film Le Pianiste), des
solos de violon (assurés par Gidon Kremer) et une diversité instru-
mentale qui n’est pas sans évoquer Mahler. Cette page foisonnante,
souvent lugubre, d’une tension implacable, est dirigée avec un sens de
la perspective sonore et une mise en scène instrumentale qui confir-
ment les dons de Grazinyté-Tyla. Celle-ci a réuni la Kremerata Baltica
avec son orchestre de Birmingham, ce qui donne une puissance colos-
sale aux tuttis des cordes. À noter qu’à plusieurs reprises Weinberg a
instillé des vocalises sans paroles pour soprano solo qui sont assurées
ici par la cheffe d’orchestre elle-même ! Preuve que nous tenons en elle
une personnalité majeure de la musique d’aujourd’hui.
Restons en Europe de l’Est mais avec des forces réduites puisqu’il
s’agit des deux quatuors de Leoš Janáček enregistrés par le Quatuor
Belcea (2). Cet ensemble multinational traduit avec une force expres-
sive rare la psychologie complexe de ces œuvres à programme. La
première, surnommée Sonate à Kreutzer, s’inspire de la nouvelle de

SEPTEMBRE 2019 157


critiques

Tolstoï, tandis que la seconde, titrée Lettres intimes, évoque l’amour


passionné que Janáček éprouva à la fin de sa vie pour une jeune
femme. Le travail des Belcea sur la texture sonore, la véhémence des
attaques et des accords, la rage rythmique et la douceur impalpable
des pianissimos dépeignent à la perfection ces deux mini-drames qui
ajoutent l’angoisse à la sensualité. C’est d’une beauté fascinante. Le
disque est complété par le quatuor de jeunesse écrit par le Hongrois
György Ligeti qui se souvient de Bartók et accumule des effets coups
de poing et un relief sonore où des glissements insensibles voisinent
avec des explosions rageuses. Le tout est dessiné avec une précision et
une volupté sans pareilles par les Belcea.
La mort encore : celle de Jésus. En 1785, la cathédrale de Cadix
commanda à Haydn une œuvre orchestrale fondée sur les sept der-
nières paroles du Christ en Croix (c’est d’ailleurs son titre). L’œuvre
connut un tel succès que le compositeur en écrivit une version pour
quatuor à cordes, en agréa une réduction pour piano et la transforma
quelques années plus tard en oratorio. Mais c’est la version originale
pour orchestre de chambre que Riccardo Minasi a enregistrée avec son
ensemble Resonanz (3). Si l’ouvrage débute par une introduction dra-
matique et s’achève par un tremblement de terre fracassant, entre les
deux, et ce pendant 50 minutes, se succèdent sept mouvements lents
liés chacun à une des paroles du Christ. Il n’est pas facile pour un chef
et ses musiciens de rendre passionnante cette succession de largos et
adagios, d’en extraire l’introspection mystique qui a permis à Haydn
de caractériser ces moments forts. Or Minasi et Resonanz réussissent
l’exploit de nous subjuguer par leur palette sonore irisée, par leur sens
infini des nuances et la subtilité des phrasés. Une ambiance mystique
impose des moments éthérés, d’autres tragiques et doloristes. Sans
doute la meilleure version de cette partition vraiment unique dans
l’histoire de la musique.
1. Mieczyslaw Weinberg, Symphonies n° 2 et 21 par Mirga Grazinyte-Tyla, 2 CD Deutsche Grammophon
483 6566.
2. Leoš Janáček, György Ligeti, Quatuors par le Belcea Quartet, CD Alpha 454.
3. Joseph Haydn, Les Sept dernières paroles du Christ en Croix par Riccardo Minasi, CD Harmonia Mundi
HMM 902633.

158 SEPTEMBRE 2019


LES REVUES
EN REVUE

1944
› Olivier Cariguel

Nunc
› Charles Ficat

Poétique
› Patrick Kéchichian

Communio
› Sébastien Lapaque
LES REVUES EN REVUE
Chaque mois les coups de cœur de la rédaction

1944 Nunc
« Normandie. Utah, la plage « Roberto Juarroz »
stratégique ! » N° 47, Éditions de Corlevour,
N° 2, Éditions Weyrich, 2019, printemps 2019, 164 p., 24 €
228 p., 20 €

La logistique est la mère de toutes les Sous l’impulsion de Réginald Gaillard,


batailles. Le deuxième numéro de 1944, la revue trimestrielle Nunc, fondée en
nouveau mook d’histoire militaire édité 2002, présente entre autres dans sa
en Belgique, passe au scanner les condi- nouvelle livraison un dossier spécial
tions du débarquement sur Utah Beach. consacré au poète argentin Roberto
Trois mille Français y participèrent au Juarroz (1925-1995), dont l’œuvre
sein de l’armada alliée. Illustrés de nom- porte comme seul titre « Poésie verti-
breuses photos et de cartes tactiques, cale ». Jouissant ces dernières décennies
les articles reviennent aussi sur la prise d’un fort engouement, ces poèmes fon-
de Cherbourg, port stratégique où les damentaux renvoient aussi bien à une
Allemands avaient coulé 67 bateaux, ascension qu’à une chute. Il importe
renversé des grues et miné les épaves. donc d’y revenir. La correspondance
L’approvisionnement allié prit du retard. échangée entre Juarroz et son deuxième
Mais un plan génial de port artificiel traducteur en langue française Roger
acheminé en pièces détachées par bateau Munier – le premier étant le Belge Fer-
fut approuvé par Churchill en 1942. nand Verhesen – permet d’entrer dans
Il permit, non sans mal, de compen- l’intimité de ces fragments « verticaux »
ser les pénuries de vivres, de matériel et qui touchent autant à la poésie qu’à la
de munitions. Pour l’historien Olivier plus haute métaphysique. Afin d’appri-
Wieviorka, la prise de Cherbourg fin voiser cette langue exigeante, on retrou-
juin 1944 n’eut pas l’effet escompté, vera avec plaisir un texte de Michel
ce n’est qu’au bout de quinze jours de Camus et d’autres contributions qui
remise en état que les premiers bateaux éclairent cette voix hors du commun.
purent décharger. Et la configuration Fidèle à ses principes fondateurs, Nunc
du bocage normand ralentit la progres- continue à défendre et à illustrer une
sion alliée. Un excellent guide historico-­ idée primordiale et spirituelle de la créa-
touristique. › Olivier Cariguel tion poétique. › Charles Ficat

160 SEPTEMBRE 2019


les revues en revue

Poétique Communio
« Gérard Genette » « La grâce du catéchisme »
N° 185, Seuil, 2019, 190 p., 19 € N° 262, mars-juin 2019, 188 p., 20 €

Disparu en mai 2018, Gérard Genette On lira l’étude de Jean-Luc Marion sur


avait fondé la revue Poétique, avec Tzve- la poésie de Paul Claudel et sa volonté
tan Todorov et Hélène Cixous en 1970. de « dire le monde dans sa vérité absolue
Le dernier numéro de cette publication à partir d’un autre moi que moi ». Pas-
semestrielle, toujours éditée par le Seuil sionnante également, la mise au point
et toujours domiciliée à l’ENS de la rue de Benoît XVI sur le dialogue entre juifs
d’Ulm, lui est légitimement (et entière- et chrétiens. L’an passé, des textes du
ment) consacré. On voit mal l’œuvre et pape émérite ont été rassemblés avec des
la pensée de Genette se prêter, même de réflexions de théologiens chrétiens et de
loin, à une synthèse ou à une totalisa- rabbins orthodoxes dans L’Alliance irré-
tion… Jusqu’à ses derniers livres (à par- vocable (Communio/Parole et Silence).
tir de Bardadrac, en 2006) le poéticien Ils ont suscité des réactions auxquelles
aima le désordre, non pour lui-même répond Joseph Ratzinger. Selon lui, la
mais dans le but de le penser et l’orga- « théorie de la substitution » n’a jamais
niser, à sa manière, avec sa rigueur, son existé en tant que telle. C’est jouer avec
humeur et son humour. Michel Charles, les mots. Car si l’idée de substitution
qui dirige aujourd’hui Poétique, analyse des chrétiens aux juifs dans le plan de
la nature et les particularités du discours Dieu n’a jamais été une « théorie »,
théorique, avec toutes ses échappées, de et encore moins un dogme, la notion
Genette. La circulation est intense en de « verus Israël », apparue chez Jus-
effet, diverse mais toujours consciente tin de Naplouse au IIe siècle, en fait
d’elle-même dans ce que l’auteur de une hypothèse ferme et assurée dans le
Figures nomme « l’espace sans fron- christianisme antique. Une hypothèse
tières de la lecture », terre d’élection des restée une tentation jusqu’aux mises au
« relations innombrables avec les autres point extrêmement claires du concile
œuvres ». › Patrick Kéchichian ­Vatican II. › Sébastien Lapaque

SEPTEMBRE 2019 161


NOTES DE
LECTURE

Les Petits de décembre Rien n’est vrai que le beau


Kaouther Adimi Oscar Wilde
› Sébastien Lapaque › Jean-Pierre Naugrette

Des écrivains imaginés Transperceneige. Extinctions


Cécile Villaumé Matz, Jean-Marc Rochette et José
› Sébastien Lapaque Villarubi
› Bertrand Raison
Un matin d’hiver
Philippe Vilain Déchéance de rationalité.
› Lucien d’Azay Les tribulations d’un homme de
progrès dans un monde devenu fou
Les Choses humaines Gérald Bronner
Karine Tuil › Thierry Tirbois
› Marie-Laure Delorme
Proust Prix Goncourt. Une émeute
Ordesa littéraire
Manuel Vilas Thierry Laget
› Marie-Laure Delorme › Olivier Cariguel

Anton Tchekhov une vie Hommes et engrenages


Donald Rayfield Ernesto Sabato
› Charles Ficat › Matthieu Giroux

Napoléon aux 100 visages Atlas historique des États-Unis


David Chanteranne Lauric Henneton et Pierre Gay
› Hadrien Desuin
Balzac, qui êtes-vous ?
Christian Galantaris
› Charles Ficat

Le Chagrin des origines


Laurence Nobécourt
› Isabelle Lortholary
notes de lecture

Les Petits de décembre, de raine ne rejoue pas seulement l’éternel


Kaouther Adimi, Seuil, 248 p., 18 € combat de David contre Goliath. Elle
raconte les humiliations quotidiennes
Récit imaginaire de l’insurrection dans une Algérie dont les citoyens ont
joyeuse d’une poignée d’enfants contre le sentiment d’être mineurs. Et quelle
l’accaparement d’un terrain vague par ironie : ce sont des enfants qui s’in-
deux généraux concussionnaires, le qua- surgent contre cette minorité attardée !
trième roman de Kaouther Adimi est Un demi-siècle de secrètes injustices
une préfiguration miniature de l’année défilent en toile de fond. Mais « les
2019 en Algérie. L’histoire se déroule au temps ont bien changé », constate un
début de 2016, à l’ouest d’Alger, à Dely directeur du service de renseignements.
Brahim, dans la cité du 11-Décembre Dans le roman de Kaouther Adimi, les
dont le nom perpétue une insurrec- généraux algériens prennent des pierres.
tion anticoloniale de l’année 1960 et Dans la réalité, certains d’entre eux dor-
donne son titre au roman. Longtemps ment désormais en prison. › Sébastien
après que le colon a disparu, le peuple Lapaque
algérien continue d’« endurer », comme
l’écrit William Faulkner au sujet des
esclaves noirs de ses romans, devenus Des écrivains imaginés,
des domestiques. Sous le regard d’Adila, de Cécile Villaumé, Le Dilettante,
« une ancienne moudjahida bien 218 p., 17,50 €
connue du quartier », Jamyl, Mahdi et
Inès, trois gamins de 11 ans, décident Plus fou, plus zébré, plus allègre que les
de tenir tête à deux généraux venus en dictionnaires égoïstes de Charles Dant-
repérage dans leur cité. Car le terrain zig, pavés à mettre de côté pour une
convoité par les officiers supérieurs n’est insurrection prochaine contre le milieu
pas tout à fait « vague » pour eux. C’est soi-disant littéraire, le premier livre de
leur domaine de jeu, un terrain de foot. Cécile Villaumé est beau comme la ren-
Et le football, au pays du chaâbi, des contre fortuite d’un professeur de lettres
youyous, du Mouloudia et des petits avec un fabricant d’armes à feu. Quinze
ailiers dribbleurs, c’est sacré. « Ils ont écrivains figurent au sommaire de ce
déjà toute cette saleté de ville ! Pourquoi manuel de lettres classiques chansti-
il faut qu’ils nous volent le seul truc qué par celle que Nicolas Malebranche
un peu chouette du coin ? » Rapide- nommait la « folle du logis » : l’imagi-
ment, la révolte tourne à l’affrontement. nation. Parmi eux, Marcel Proust, per-
Des coups sont échangés, les généraux sonnage secondaire d’une scène de la
défaits sont humiliés. Bergère légère, vie parisienne chez la comtesse de Gref-
Kaouther Adimi connaît ses brebis et fulhe, destinée à devenir la duchesse
conduit son troupeau d’un pas sûr à de Guermantes dans À la recherche du
l’abri des loups. Sa fable contempo- temps perdu  ; Louis Pergaud, tombé

164 SEPTEMBRE 2019


notes de lecture

dans les forêts de hêtres des Côtes de abordent des cas cliniques : l’adultère
Meuse quelques mois après Alain-Four- (La Femme infidèle), l’emprise du jeu
nier ; Conan Doyle, qui se révèle exas- (Une idée de l’enfer), etc. Un matin d’hi-
péré par Sherlock Holmes et a presque ver traite de la disparition, une pratique
envie de le tuer ; Marguerite Duras, courante au Japon, nous dit Vilain : on
« pythie-fétiche » des Lettres françaises y recense près de cent mille personnes,
qui joue les détectives dans la vallée de les johatsus (« évaporés »), qui « se
la Vologne, « avec son amant, de trente- volatilisent chaque année pour dettes,
huit ans plus jeune qu’elle et qui préfère licenciement, problèmes au travail ou
les hommes ». Sans oublier madame divorce, pour fuir un amour impossible,
Deshoulières. Pour son malheur, Antoi- par peur du jugement des autres : les
nette est la proie d’une universitaire motifs ne manquent pas ».
attachée à proposer une lecture sexuée Une universitaire française, dont on
des chefs-d’œuvre du passé. Le mot ignore le nom, épouse un sociologue
« chef-d’œuvre » est cependant exagéré. américain, Dan Peeters ; ils ont une
Josyane Taupin-Miflu « trouve la notion fille. Cinq ans plus tard, le mari en
[...] à la fois stigmatisante et inhibante ». question disparaît aux États-Unis ; elle
Elle a une revanche à prendre sur la vie, ne le reverra plus. Vilain prête sa belle
la Josyane. Pour se venger de ce qu’on lui voix blanche, sobre, pondérée et par-
a fait et de ce qu’on ne lui a pas fait, elle fois douloureuse à cette jeune femme,
lit les écrivains du passé comme un poli- et elle sonne juste ; du début à la fin
cier auditionnerait un suspect, vérifiant de ce livre troublant (hormis les deux
sans cesse qu’ils « mènent le bon com- derniers chapitres et quelques dialogues
bat » contre la réaction et le patriarcat. assez « téléphonés »), on est en empa-
C’est drôle, insolent, pétillant d’un bout thie avec la triste épouse abandonnée.
à l’autre, sans une once de snobisme ou Le récit est ponctué d’incidences dignes
de méchanceté. Cécile Villaumé épar- des moralistes désabusés du Grand
pillant façon puzzle les plus fameux cha- Siècle : « Quand je regarde un couple,
pitres de l’histoire littéraire, c’est un peu il m’arrive de saisir dans le regard d’un
Francis Bacon reprenant à sa manière le homme ou d’une femme, dans une
portrait du pape Innocent X par Veláz- façon de regarder, de parler, ce même
quez. › Sébastien Lapaque éloignement, qui n’est pas du rejet,
mais une tendre mollesse renoncée,
une grande anesthésie du désir. » Vilain
Un matin d’hiver, de Philippe Vilain, recourt même à la maxime : « Le silence
Grasset, 144 p., 15 € est la diplomatie du cœur, se taire est la
meilleure solution. » À plus forte raison
« Romancier du couple  », Philippe si l’autre est absent, oserait-on ajouter.
Vilain est un expert. Mi-récits, mi- Minée par l’inquiétude, les conjectures
études sociologiques, ses romans qui la privent de sommeil, puis par la

SEPTEMBRE 2019 165


notes de lecture

culpabilité, la jeune femme n’arrive pas aujourd’hui un garçon sensible et doué


à désespérer de retrouver son homme, de 21 ans. Claire a connu l’épreuve de
auquel elle s’adresse encore en vertu la maladie, à 38 ans. Elle sait que le
d’une espèce de télépathie du couple. temps est compté. Un jour d’octobre
Ce que Vilain fait le mieux passer, 2015, Claire quitte Jean. Elle est tom-
c’est l’angoisse sous-jacente, sourde, bée amoureuse d’un autre homme. Elle
délétère, qui émane d’une absence se met donc en couple avec un ancien
incompréhensible, irrésolue. L’épouse professeur de français dans une école
anonyme s’accroche à ce vide incor- juive des Hauts-de-Seine. Adam Wiz-
porel qui la ronge et la vieillit préma- man, actuellement chômeur, est père
turément. Pourtant, après avoir connu de deux filles : Mila et Noa. Le drame
toutes les phases du manque conjugal, éclate : Mila accuse Alexandre de
elle se ressaisit à la quarantaine, sa fille l’avoir violée, lors d’une fête à Paris.
étant devenue une adolescente épa- Les familles se déchirent. Un procès a
nouie. Pénélope sans nouvelles de son lieu.
Ulysse, alors que, comme on l’espère La romancière explore à la fois le subs-
aussi, le fringant Dan va peut-être rega- trat d’une époque et la nature humaine.
gner Ithaque, encore tout émoustillé Ce qui change et ce qui demeure. Les
par la sulfureuse Circé et par la volup- tueries de Toulouse de 2012, les tueries
tueuse Calypso, elle tombe sous le à Charlie Hebdo et à l’Hyper Cacher
charme d’un prétendant et se demande de 2015, les agressions sexuelles de
si, après une décennie d’absence, il n’y Cologne de 2016, les réseaux sociaux,
a pas prescription. les médias tout à la fois exsangues et
Si « incroyable » qu’elle soit, cette his- surpuissants, la maladie d’Alzheimer,
toire au fort « coefficient de fiction » est l’affaire Weinstein et le mouvement
vraie, nous dit l’auteur dans son avant- #MeToo. Nous vivons dans notre
propos ; il s’est contenté de l’« arranger » temps. Le grand thème des Choses
et de l’« ensecréter » pour en faire un humaines est le sexe. De la pulsion à la
roman. › Lucien d’Azay passion. Chacun des personnages est à
la fois aimable et détestable. L’une des
grandes réussites du roman réside dans
Les Choses humaines, de Karine le portrait du journaliste politique. Jean
Tuil, Gallimard, 352 p., 21 € Farel exerce depuis quarante ans. Son
égotisme, sa générosité, son âpreté. Il est
Un couple en vue. Les Farel. Jean est un fidèle et infidèle. Jean Farel reste auprès
journaliste politique de 70 ans, Claire de sa maîtresse, Françoise, alors qu’elle
est une essayiste féministe de 43 ans. Ils sombre dans la maladie.
ont vingt-sept ans de différence. Leur L’auteure de L’Insouciance raconte un
fils, Alexandre, poursuit ses études engrenage. Elle montre combien la
dans une université américaine. Il est peur s’est emparée des uns, des autres.

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notes de lecture

Un faux pas, un mot de travers et les vain cru, dérangeant, vital, alors tout
réseaux sociaux se déchaînent. On vit devient original et captivant avec lui.
dans l’indignation perpétuelle. Karine Manuel Vilas noue le collectif et l’in-
Tuil évite les différents pièges propres time. Il raconte un pays (l’Espagne),
à son sujet, en éclairant les ambiguïtés une famille (issue d’un milieu modeste),
de chacun. De l’amour de Françoise une époque (la Seat 600, la cigarette,
pour Jean : « Elle avait aimé avec pas- les costumes croisés). Ses parents se
sion un homme qui incarnait tout ce sont mariés en 1960. Manuel Vilas a
qu’elle détestait humainement. » La grandi dans la petite ville espagnole de
romancière relate le procès avec préci- Barbastro, où il est né en 1962. « Nous
sion. Deux vérités s’affrontent. Karine avons été pauvres, mais avec du style. »
Tuil s’est inspirée de l’affaire dite « de Le fils a rejoint l’armée, l’enseigne-
Stanford », aux États-Unis, en 2016. ment, l’écriture. Il a sombré dans l’al-
Existe-t-il une « zone grise », entre coolisme puis a arrêté de boire. Manuel
« oui » et « non », dans les relations Vilas donne à ses proches des noms de
entre hommes et femmes ? Les Choses grands compositeurs. Il appelle ses fils
humaines est une histoire de la vio- Brahms et Vivaldi. Il s’occupe d’eux,
lence. › Marie-Laure Delorme mais eux ne s’occupent pas de lui. Dans
la famille, on cultive une originalité :
Ordesa, de Manuel Vilas, traduit on ne se rend pas à l’enterrement des
par Isabelle Gugnon, Sous-Sol, gens qu’on aime. Dans Ordesa, il ne se
398 p., 23 € passe rien en dehors de la vie et de la
mort.
Tout est banal. Quand Manuel Vilas Son père était obsessionnel. Il garait
écrit Ordesa, il est âgé de 52 ans. Nous toujours sa voiture à l’ombre et souf-
sommes en 2015. Il est divorcé, père frait s’il n’y arrivait pas. Quand son père
de deux garçons indifférents, sans tra- s’est désintéressé de sa Seat 600, Manuel
vail, en dépression. Il a perdu ses deux Vilas a su alors qu’il allait mourir. Le
parents. Son amour pour son père et jour le plus triste de sa vie. Son père était
sa mère est toujours aussi immense. représentant de commerce. Il jouait aux
Ordesa est pour eux, à qui il pense cartes, regardait la télévision. Sa voiture,
tous les jours. Ils ont eu une vie parmi c’était lui. De son père, Manuel Vilas
beaucoup d’autres. Son père, né en dit : « Apparemment, nous étions faits
1930, a travaillé, fondé une famille, l’un pour l’autre : nous ne nous sommes
puis est mort en 2005. Sa mère, née jamais rien dit. » Au-delà de l’humour,
sans doute en 1932, s’est occupée de le silence bouleverse. Il est partout.
ses enfants puis elle est morte en 2014. Ordesa est extrêmement drôle et extrê-
Dans Ordesa, on trouve ces mots : « La mement sombre. Le fils a toujours eu
vérité est ce que la littérature a de plus peur, toute sa vie, de devenir fou. Ne pas
intéressant. » Manuel Vilas est un écri- réussir à rationaliser ses émotions et être

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notes de lecture

emporté par le désordre. Il est devenu d’interpréter les paroles des person-
écrivain, avec ses mots qui subliment le nages. Tchekhov ne fait qu’exposer sans
chaos. › Marie-Laure Delorme rien imposer. D’où cet engouement qui
perdure encore aujourd’hui à travers
le monde où ses grandes pièces sont
Anton Tchekhov une vie, de partout montées : La Mouette, Les Trois
Donald Rayfield, traduit par Agathe Sœurs, La Cerisaie. Tchekhov fut bien
Peltereau-Villeneuve et Nadine entouré. Parmi ses amis, il compte Bou-
Dubourvieux, Louison Éditions, nine, futur prix Nobel et auteur d’un
560 p., 30 € essai sur son aîné, Chaliapine, Gorki,
Rachmaninov. À côté d’un Dostoïevski
Longtemps attendue, la biographie de ou d’un Tolstoï, Tchekhov n’a certes
Tchekhov par Donald Rayfield paraît pas écrit de roman colossal. Son génie
enfin en langue française dans une est ailleurs : dans l’art de la nouvelle et
version mise à jour et complétée, riche le théâtre, mais aussi dans sa correspon-
de nombreuses illustrations et de plu- dance, largement utilisée ici. Dans ses
sieurs index. Si son théâtre est bien derniers instants, au médecin allemand
connu, ainsi que ses nouvelles, sa vie, en qui le suivait, il déclara : « Ich sterbe [je
revanche, reste largement ignorée. D’où meurs] », puis se tournant vers sa femme,
l’utilité de cette biographie qui resti- Olga Knipper : « Il y a longtemps que je
tue le continent tchékhovien dans son n’ai pas bu de champagne » – paroles
intégralité et qui fait autorité tant dans qui reflètent un art de vivre dans l’an-
le monde anglo-saxon qu’auprès des cienne Russie. › Charles Ficat
institutions russes, puisqu’elle en sera
bientôt à sa quatrième édition. Toute sa
vie Anton Tchekhov fut un fin observa- Napoléon aux 100 visages, de
teur du monde qui l’entourait. Encore David Chanteranne, Les Éditions du
faut-il saisir la réalité qui fut la sienne Cerf, 216 p., 29 €
afin de comprendre comment il sut la
recréer dans des récits aussi admirables Balzac, qui êtes-vous ?, de
que La Steppe, La Cigale ou La Salle 6. Christian Galantaris, préface de
Tous ses contes ont une origine directe Jean-Marie Rouart, Éditions Ipagine,
tirée de son expérience personnelle. On 332 p., 49,90 €
appréciera également les circonstances
détaillées dans lesquelles furent créées Voici deux ouvrages bien informés qui
les pièces de Tchekhov. Pour beaucoup, se répondent dans leur intention : ras-
dont Donald Rayfield lui-même, il est sembler une iconographie abondante
le « père fondateur du théâtre moderne sur une personnalité d’exception. Celle
dont le cœur n’est plus le comédien, concernant l’Empereur étant si nom-
mais l’auteur ». À chaque spectateur breuse, il a fallu choisir et se limiter à

168 OCTOBRE 2018


notes de lecture

une centaine de portraits en excluant les d’exercice m’engraisse démesurément et


sculptures et les gravures (ainsi Raffet). j’attends beaucoup, pour me maigrir,
David Chanteranne, dont les travaux des travaux du voyage. » À toujours res-
sur Napoléon sont bien connus des ter assis, il prend conscience de s’alour-
amateurs, en a sélectionné et commenté dir et se lamente. Une chose est sûre : le
parmi les plus célèbres (David, Dela- caractère de ce démiurge est à la hauteur
roche, Gros, Gérôme…), mais aussi des personnages de sa Comédie humaine.
parmi des collections moins connues tel › Charles Ficat
ce « Napoléon Bonaparte dans sa vingt-
neuvième année », peint à Vérone. On
retrouvera avec plaisir deux œuvres de Le Chagrin des origines, de
Jacques Onfray de Bréville, notamment Laurence Nobécourt, Albin Michel,
le célèbre « Jeune Napoléon en train 216 p., 17,90 €
d’étudier à l’école militaire de Brienne-
le-Château » : alors qu’il travaille la nuit Sous un prénom emprunté à l’enfance
à la chandelle dans la solitude de la salle et transformé en celui d’une fille de
de classe, l’ombre de l’adolescent Bona- joie (Lorette), Laurence Nobécourt a
parte se projette au mur sur une carte de écrit une quinzaine de romans, essais et
l’Europe. Le portrait de Thomas Philips récits, dont un premier très remarqué
ne manque pas non plus de profondeur La Démangeaison (Grasset, 1994). Puis
– lourd de sous-entendus psycholo- vinrent Lorette (Grasset, 2016), La Vie
giques, il dévoile un homme confronté spirituelle (Grasset, 2017), Vivant jar-
à ses propres failles. din (Le Cerf, 2018), et maintenant Le
De son côté, le libraire bibliophile Chagrin des origines, dont le beau titre
Christian Galantaris a cherché à recen- résume l’entreprise que l’écrivain s’est
ser l’intégralité des quelque deux cents fixée depuis son premier texte : par l’écri-
portraits de Balzac existant, exécutés au ture, tenter d’approcher au plus près de
XIXe siècle. Rien de ce qui concerne le la vérité et de soi-même (au plus près de
physique de Prométhée ne lui est étran- la vérité de soi-même). « Maintenant je
ger. Tout est passé au crible : bouche, la vois, mon histoire : c’est celle de toute
chevelure, cou, mains, menton, nez, vie, sublime et dérisoire, comme celle
yeux, etc. De chaque représentation  – de chacun, ordinaire. J’aime cet effort
tableau, dessin, caricature, buste… – il a qui fut mien d’en récupérer le récit,
traqué les moindres variantes. Même s’il livre après livre, sans bien savoir que je
était petit et volumineux, l’écrivain res- défaisais, une à une, les coutures d’une
sort dans toute sa puissance. Il se plaint tunique en laquelle m’avait enfermée la
de son embonpoint. En juin 1842, à légende sombre qui me fut répétée [...].
Mme Hanska, son grand amour qu’il Nous recueillons tous ce qui nous est
finira par épouser, il écrit : « Je travaille spécifiquement transmis pour le travail-
trop, je deviens trop cerveau, le défaut ler et l’alchimiser. À chacun d’accom-

169
notes de lecture

plir son grand œuvre avec les cartes qui Rien n’est vrai que le beau, d’Oscar
lui reviennent en main. Jusqu’ici, j’ai Wilde, Gallimard, « Quarto »,
passionnément aimé jouer la partie. Je 1248 p., 29 €
peux le dire aujourd’hui. » Et c’est peu
dire que la partie fut rude, nonobs- Le principe de la collection « Quarto »
tant le confort matériel d’une enfance de chez Gallimard est d’offrir une
très bourgeoise dans un appartement « Pléiade » abordable. Le parti édito-
de trois cent cinquante mètres carrés à rial retenu par Pascal Aquien, déjà res-
Paris. Un père d’extrême droite antisé- ponsable de La Pochothèque Wilde,
mite, une mère sans tendresse, quarante consiste à réunir ici les Contes, histoires
ans d’eczéma et vingt-cinq de mélan- et nouvelles, l’unique roman qu’est Le
colie ; avec l’alcool, le sexe, les insom- Portrait de Dorian Gray, un choix très
nies, les désirs de mort, les étages et les significatif de Lettres de Wilde (1868-
balustrades qu’elle a été tenté de sauter. 1900), qui comprend le terrible empri-
Laurence Nobécourt se souvient, non sonnement de l’auteur à la geôle de Rea-
pour se plaindre ou par rancœur, mais ding, et des Dossiers précieux, dont l’un
pour comprendre et démêler, saisir les consacré à Wilde et Paris, où le monde
affinités noires et approcher une vérité des lettres fut captivé par sa présence à
des origines : Dieu, la foi, l’incapacité à l’automne 1891. C’est ainsi qu’André
se mêler aux autres et en particulier au Gide, Pierre Louÿs, Stéphane Mallarmé,
milieu littéraire ; la solitude, vitale pour Marcel Proust, Marcel Schwob, Henri
écrire, et cette priorité donnée à l’écri- de Régnier, ou Teodor de Wyzewa
ture qui n’a pas été sans conséquences (qui travaillait aussi pour la Revue des
sur ses enfants ; le manque d’argent Deux Mondes) se mirent à fréquenter
permanent, la honte de soi d’avoir et apprécier le futur auteur de Salomé,
certains jours à choisir entre le lait et le une pièce qu’il écrivit en français. Wilde
pain pour nourrir les siens. Pour autant, commence à être traduit au Mercure de
qu’on ne se méprenne pas : Le Chagrin France par Henry Davray. C’est à Paris
des origines est un livre solaire et fer- qu’il devait décéder, criblé de dettes,
vent. À l’image de son auteure, portée le 30 novembre 1900, en déclarant,
par l’humour et l’amour, portée par la paraît-il, « Je meurs au-dessus de mes
compagnie des rencontres de chair (Eva moyens. »
la prostituée) ou de papier (Marguerite Parmi les contes, on relira avec bonheur
Duras, Milena Jesenská, Marina Tsve- ces bijoux d’ironie que sont Le Fantôme
taïeva, mais aussi Rainer Maria Rilke, des Canterville ou Le Crime de Lord
Leon Tolstoï, Georges Bataille, Fritz Arthur Savile (1887), sous-titré « Étude
Zorn, Friedrich Hölderlin, et d’autres sur le devoir », alors même qu’il s’agit
encore). On le referme en se sentant d’une suite d’assassinats ratés. Le Portrait
devoir à notre tour rendre hommage à de Mr. W.H., moins connu que celui de
la vie. › Isabelle Lortholary Dorian Gray, constitue une fascinante

170 SEPTEMBRE 2019


notes de lecture

enquête d’attribution littéraire à partir Transperceneige. Extinctions,


de la mystérieuse dédicace des Sonnets tome 1, acte 1, scénario de Matz
de Shakespeare. On pourra aborder et Jean-Marc Rochette,
Dorian Gray par le biais des Lettres. Le dessins de Jean-Marc Rochette,
roman fit l’objet d’un procès retentis- couleurs de José Villarrubia,
sant lors de sa parution en 1890 : « il est Casterman, 96 p., 18 €
l’objet d’attaques sur des bases ridicules,
mais je crois qu’en fin de compte on le Imaginer un train de mille et un wagons
reconnaîtra pour une véritable œuvre qui file sans jamais s’arrêter dans un
d’art imprégnée d’une puissante leçon monde détruit par un cataclysme
de morale », écrit l’auteur à Arthur Fish nucléaire. Il court les continents, enseve-
en juillet. C’est dans une lettre à Arthur lis sous un froid polaire, obligé de se plier
Conan Doyle, qui avait apprécié l’œuvre à cette course folle essentielle au renou-
à sa juste valeur, et l’avait défendue, que vellement des batteries de son moteur à
Wilde écrit : « Ma difficulté fut de gar- propulsion perpétuelle et à la production
der subordonnée à l’effet artistique et indispensable d’eau. La dystopie cara-
dramatique la morale inhérente à l’his- binée racontée par cette bande dessinée
toire et il me semble encore que cette réunit tous les ingrédients incontour-
morale est trop évidente. » Ou bien, nables de ce genre de récit. On y retrouve
dans une lettre à Edmond de Goncourt la lutte des classes entre un lumpenpro-
de décembre 1891 : « Le public anglais, létariat entassé dans les fourgons de l’ar-
comme d’ordinaire hypocrite, prude et rière et les dominants profitant du luxe
philistin, n’a pas su trouver l’art dans clinquant des voitures de tête. Dans ce
l’œuvre d’art : il y a cherché l’homme. » conte très orwellien, un clergé en rangers
Dès lors l’étau se resserre. « Londres est se met du côté d’un pouvoir fait pour
très dangereux : les justiciers sortent à durer éternellement grâce aux informa-
la nuit et vous arrêtent, le rugissement tions trafiquées destinées à légitimer cet
des créanciers à l’aube est effrayant… », infernal marathon de la survie. Bien sûr,
écrit-il en 1894 à Lord Alfred Douglas, la révolte gronde, et les bas-fonds vont
son jeune amant, un an avant le fameux tenter de s’emparer du conducteur de
procès qui le condamnera à deux ans de cette « sainte loco » dont personne ne
travaux forcés. Cette édition, très bien connaît l’identité. Publiée en 1982 dans
illustrée, reproduit une gravure mon- (À suivre), le plus épatant des magazines
trant un Wilde menotté, pendu par de BD de l’époque, aujourd’hui malheu-
les bras, exhibé sur le quai de la gare reusement disparu, cette fable apoca-
de Clapham telle une bête de foire. Le lyptique a failli tomber dans l’oubli. Or
dandy était devenu un freak cloué au Bong Joon-ho, le récent palmé d’or de
pilori. Le piège s’était refermé sur celui Cannes, amateur passionné des planches
qui concevait sa vie comme une œuvre du 9e art, en portant le Transperceneige
d’art. › Jean-Pierre Naugrette à l’écran en 2013 a transformé la saga

SEPTEMBRE 2019 171


notes de lecture

en block­buster. Conséquence collaté- Distingué pour ses travaux sur la « pen-


rale heureuse, le dessinateur Jean-Marc sée extrême », sollicité par l’État, il par-
Rochette, qui avait remisé ses crayons, ticipe gratuitement au centre de préven-
faute de lecteurs, a repris du service en tion de la radicalisation de Pontourny
ajoutant à la fois un quatrième album au –  à condition d’expérimenter indépen-
scénario original qui en comptait trois et damment un programme assujetti à une
un antépisode. Le premier tome de cette évaluation scientifique. Avec d’autres,
préface, qui sera suivi de deux autres il prend en charge un groupuscule de
volumes, explicite le contexte de l’aven- jeunes volontaires radicalisés.
ture. Face aux écolo-terroristes, cloîtrés «  L’empire des croyances est une cita-
dans leurs bunkers de la forêt amazo- delle presque imprenable en un temps
nienne, qui ont décidé d’éliminer l’hu- bref », dit l’auteur. Il faut huit fois plus
manité, cause de tous les maux de la pla- de temps pour se déradicaliser que pour
nète, un milliardaire chinois construit le adhérer au fondamentalisme. Des ate-
convoi ferroviaire de la dernière chance. liers réguliers permettront aux sujets de
Reste donc à savoir qui pourra obtenir substituer progressivement de l’esprit
son billet car si les volontaires sont nom- critique à la croyance rigide. Il travaille
breux, tout le monde n’embarquera pas. avec ces jeunes, qui ne sont pas fous,
Notre actualité donnant à cet apologue pour les exercer au pluralisme de la
une résonance étrange, on profitera sans pensée, afin de prévenir toute violence
modération des bulles comme du trait – ils sont poursuivis pour d’autres faits.
charbonneux de son auteur. › Bertrand Pourtant, dès l’origine, des menaces
Raison planent : populations rétives, élus locaux
craintifs, État ambivalent, victime de la
paralysie de toute bureaucratie qui finit
Déchéance de rationalité. par exister d’abord pour elle-même.
Les tribulations d’un homme Le centre à la mission inachevée ferme
de progrès dans un monde quelques mois plus tard.
devenu fou, de Gérald Bronner, Cependant, le retour de djihadistes en
Grasset, 272 p., 20 € France, des conjoints et des mineurs,
atteste de l’insuffisance de la prison et
Les attentats terroristes de 2015 en du contrôle judiciaire à prévenir la ten-
France sont historiquement meurtriers : tative ou la récidive terroriste. L’État
155 morts et 414 blessés. Gérald Bron- doit offrir une alternative. C’est pour-
ner relate l’action menée alors contre quoi il faut reprendre, intensifier cette
la radicalité islamiste. Professeur de expérience. L’actuel gouvernement y
sociologie à l’université Paris-Diderot, a songé, qui a de nouveau fait appel à
membre de l’Académie de médecine, il l’auteur de l’ouvrage, dont on espère la
s’engage dans le traitement expérimen- suite des tribulations dans un monde
tal de la radicalité. moins aliéné. › Thierry Tirbois

172 SEPTEMBRE 2019


notes de lecture

Proust Prix Goncourt. Une émeute il cesse d’écrire en 1919, découragé,


littéraire, de Thierry Laget, désenchanté, trop dévoué à sa carrière
Gallimard, 272 p., 19,50 e de lecteur. Interrogé sur ses propres
livres, il rétorque qu’il n’en aime aucun.
L’attribution du prix Goncourt à Mar- Quand on lui demande celui qui a eu
cel Proust pour À l’ombre des jeunes le plus de succès, il décoche : « le plus
filles en fleurs en 1919 provoqua une mauvais ». Quant au bougon Lucien
émeute littéraire. Fort de la consulta- Descaves, il a passé sa vie à bouder, à
tion d’archives inédites, Thierry Laget maugréer comme un vieux gosse sans
revient avec minutie sur cette affaire qu’on n’ait jamais pu savoir pourquoi.
centenaire. La campagne de presse, les Fâché avec ses camarades depuis 1917,
délibérations, ainsi que les réactions il déjeunait seul à une table, à l’écart des
des journalistes et du milieu éditorial autres jurés… Émile Bergerat, écrivain
forment un puzzle haletant. Pendant de gauche et gendre de Théophile Gau-
cinq ans l’Académie avait récom- tier, combattait le féminisme à coups de
pensé des livres de guerre patriotiques. formules au sexisme garanti. Un échan-
Roland Dorgelès, le concurrent mal- tillon : « L’ennemi, c’est le féminisme,
heureux de Proust avec Les Croix de soit la masculinisation du sexe faible,
bois publié chez Albin Michel, dut se qui doit rester faible, selon la loi de la
contenter du prix Femina. Quand le nature, et qui a sa tâche propre dans
prix est décerné, Proust dort. « Jamais, la besogne humaine. » Ce sont de tels
peut-être, on n’avait vu postulant au énergumènes, brouillés avec eux-mêmes
Goncourt attendre le résultat des déli- et avec leur époque, qui ont infléchi,
bérations sous l’édredon », signale avec même s’ils n’ont pas voté pour Proust,
humour Thierry Laget. le cours de l’histoire littéraire. › Olivier
Les dix membres de l’Académie sont Cariguel
passés à la trappe, hormis Léon Daudet,
le polémiste de L’Action française. Son
éditorial à la une du journal sur le « pro- Hommes et engrenages,
meneur des méandres de la pensée, de d’Ernesto Sabato, traduit par
la sensualité et du sentiment » était « à Thomas Bourdier, Éditions RN,
la place où généralement il y a “Mort 160 p., 19,90 e
aux juifs” ». Proust n’avait pas oublié
d’où venait l’un de ses plus fervents sou- L’antimodernisme est une attitude phi-
tiens. Thierry Laget dresse des portraits losophique que l’on retrouve souvent
très réussis des jurés. Les opposants à chez les écrivains et les poètes, en parti-
Proust méritent notre curiosité. Accor- culier au XIXe siècle. Il se fait plus rare
dons-leur quelques secondes de notre chez les scientifiques, qui sont moins
temps. Pour sa franchise désopilante, disposés à prendre du recul sur leur
Léon Hennique. Homme en retrait, discipline et à critiquer leur outil privi-

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notes de lecture

légié (la technique) ou leur but ultime fulgurantes sur l’histoire de l’art. Pour
(le progrès). Pourtant, le physicien de Sabato, « quand une époque se rap-
formation Ernesto Sabato tira la son- proche de sa crise, ce sont les artistes qui,
nette d’alarme avec talent en 1951 dans grâce à leur hypersensibilité, annoncent
Hommes et engrenages, essai violemment les temps à venir, les temps qui tels des
technocritique. À ses yeux, c’est dans la courants secrets et souterrains coulent
Renaissance qu’il faut chercher la source déjà sous l’époque ». › Matthieu Giroux
des maux qui ont fait du XXe siècle un
âge de ténèbres. En s’appuyant sur le
philosophe russe Nicolas Berdiaev, il Atlas historique des États-Unis,
dégage trois paradoxes propres au Quat- de Lauric Henneton et Pierre Gay,
trocento : « Ce fut un mouvement indi- éditions Autrement, 96 p., 24 €
vidualiste qui s’acheva par la massifica-
tion. Ce fut un mouvement naturaliste Ce nouvel Atlas historique des États-
qui s’acheva par la machine. Ce fut un Unis, très bien cartographié par Pierre
mouvement humaniste qui s’acheva par Gay, est précieux pour qui veut appré-
la déshumanisation. » C’est en particu- hender sérieusement la culture amé-
lier le développement de la ville, telle ricaine. Lauric Henneton, maître de
qu’elle apparaît à cette époque en Ita- conférences à l’université de Saint-
lie, qui a permis l’essor du capitalisme Quentin-en-Yvelines, synthétise les
et, par conséquent, le règne du calcul données sans risquer l’indigestion.
et de l’argent, le primat nouveau de la Classés chronologiquement, les cartes
quantité sur la qualité. Les écrivains et les textes se partagent harmonieuse-
qui ont dénoncé les dérives de l’idéolo- ment les deux pages dédiées à chacune
gie du progrès et du matérialisme sont des trente-huit questions thématiques.
nombreux – en France, les noms de Les mystères des rivalités entre colons et
Charles Baudelaire, de Charles Péguy Indiens, entre Washington et Madrid,
et de Georges Bernanos viennent spon- le Mexique et le Texas se dévoilent au
tanément à l’esprit – mais l’originalité lecteur. On comprend mieux pour-
de Sabato réside plus dans son érudi- quoi la formation des États fédérés a
tion littéraire que dans son érudition été plus lente mais aussi plus chaotique
historique et scientifique. Beau para- qu’on ne l’imagine en France, où l’on
doxe pour un physicien ! En effet, c’est redécoupe les limites administratives
lorsqu’il analyse la modernité à l’aune depuis la capitale et les préfectures.
des œuvres de Franz Kafka, de Fiodor Si la moitié de l’atlas est consacrée à la
Dostoïevski ou de Maxime Gorki que période qui précède la guerre de Séces-
son travail se révèle le plus intéressant. sion, les auteurs n’oublient pas l’Amé-
On découvre alors, derrière le contemp- rique contemporaine. Au fil des pages
teur de « la civilisation machiniste », un se dessine une dichotomie structurelle.
lettré hors norme, capable d’intuitions Colons contre indigènes, nord contre

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notes de lecture

sud, l’est vers l’ouest, les démocrates


contre les républicains, les plaines agri-
coles et industrielles contre les côtes,
le Congrès contre la présidence, les
centres-villes contre les banlieues…
Unie dans la diversité, e pluribus unum,
l’Amérique est une nation qui s’est
construite par le conflit, d’où le pro-
blème récurrent des armes à feu mais
aussi des émeutes raciales. Le phéno-
mène du gerrymandering ou « charcu-
tage électoral » est le symptôme d’une
démocratie américaine émiettée par ses
innombrables clivages. C’est aussi un
Empire continental et maritime qui
s’est distingué de l’Europe par la cen-
tralité de la Bible et de l’argent pour
fondre ses multiples composantes dans
un grand tout. Depuis quelques décen-
nies, ces deux piliers de la culture améri-
caine s’effritent. La réaction trumpienne
en est-elle le résultat, la cause ou le
remède ? Lauric Henneton se garde bien
d’y répondre. Il s’agit d’analyser, pas de
juger. › Hadrien Desuin

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