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édito

Le pari
de Romorantin
Par Nicolas Domenach

uisque les manifestations parisiennes sou d’ailleurs et qui sont en quête de pouvoir
tournent systématiquement à l’aigre, il suf- d’achat, mais aussi de projets plus grands qu’eux-
fit de changer non pas de peuple, mais de ca- mêmes… Une utopie incarnée !
pitale. Vive Romorantin ! Ce n’est pas une galé- Il est là le trésor : la cité idéale qui tarabuste les
jade mais un rêve de François Ier, et de sa mère plus grands rêveurs et bâtisseurs depuis l’Anti-
d’abord, Louise de Savoie, qui embauchèrent pour quité, sans que jamais d’ailleurs ils aient pu en ac-
ce déménagement Léonard de Vinci. Sa mort et coucher. Après Platon et Aristote, François Ier et
l’édification du château de Chambord empê- Léonard avaient commencé des travaux d’aména-
chèrent de mener à bien ce projet, tombé dans l’ou- gement et de terrassement. Sur ces ruines, Emma-
bli. Mais les plans existent d’une « cité idéale » nuel Macron le monarque républicain pourrait
qu’Emmanuel Macron pourrait très à propos faire convoquer la nation et renouer, comme il s’y est
revivre. Quelle meilleure façon de célébrer le employé partiellement jusqu’ici, avec le fil doré,
500e anniversaire de la mort du « Génie » que la sanglant aussi, de notre histoire en majesté.
France a ravi à l’Italie ? Avanti ! La mobilisation des hautes figures du passé pour
Revivifier ce songe, et cette cité solognote de renforcer l’union nationale, la diplomatie des
près de 20 000 âmes, voilà qui serait plus ambi- vieilles pierres à Amboise ou à Versailles, la restau-
tieux que de rebâtir Notre-Dame. Le défi serait ration de Chambord ou de Villers-Cotterêts, c’est
plus majestueux et plus démocratique : plutôt que aussi celle de l’image du président qui a bien be-
de déménager exceptionnellement le Conseil des soin des reflets d’or de la galerie des Glaces. Mais
ministres deux jours accessoires en région, le pou-
voir quitterait le nombril du pays pour la Sologne Le défi serait majestueux
des forêts, des sangliers et des hommes. Ce serait et démocratique.
un hommage à la province que de planter les pé-
nates présidentielles à Romorantin. Une épopée réinventer « la Rome idéale » en Loir-et-Cher, voilà
moderne qui s’inspirerait de l’ancien, sans que les qui aurait une autre et souveraine allure. Plus que
greffiers du passé ne puissent cette fois couiner en le récit d’un quinquennat, il écrirait le roman de
exigeant une reconstruction à l’identique. Romorantin, le roman national… Dans ce désir
Les architectes pourraient déchaîner leur ima- de se sublimer, dans cette volonté de s’arracher, on
gination. Et l’on a vu que nous ne manquions pas comprendrait mieux ce qu’est « l’art d’être fran-
de mécènes argentés désireux d’inscrire dans une çais »… Et le « Micro-Macron » dépasserait tous
pierre à l’épreuve du temps leur trop fugace re- ces présidents qui auraient aimé déménager l’Ély-
nommée. Les richards ne sont pas des « Prosper sée sans jamais y parvenir : De Gaulle songeait au
youpla boum » qui claquent à tous vents ou, à l’in- château de Vincennes, Giscard d’Estaing à l’École
verse, qui poursuivent sans fin une accumulation militaire, à l’instar de Sarkozy… Mais aucun
à la Picsou ; ils sont avides de dépassement et d’en- n’avait même osé envisagé Romorantin. Voilà qui
racinement. Comme les quidams qui n’ont pas le serait enfin disruptif ! L

Juin 2019 • N° 18 • Le Nouveau Magazine Littéraire 3


sommaire


Le Nouveau Magazine littéraire • N° 18 • Juin 2019

3 
Édito par Nicolas Domenach nos livres
6 Bien commun 50 Du corps à l’ouvrage
8 Sursauts entretien avec
Paul B. Preciado
les idées
10 Viktor Orbán, la statue fiction
de l’illibéralité  54 Alain Damasio 
par Aurélie Marcireau par Marie Fouquet
13 Black bloc backstage  56 Mary Dorsan 
par Jacques Braunstein, par Camille Thomine
avec Camille Cabanes 57 Lauren Groff
16 Famille Reimann, secret par Marc Weitzmann
financepar Éric Vuillard

10
58 David Mitchell
18 Léonard de Vinci, par Alexis Brocas
le bel excentrique 59 Philippe Renonçay
par Patrice Bollon par Pierre-Édouard Peillon
l e portrait non-fiction
22 David Lodge, retour à 64 Ernst Kantorowicz 
Rummidge par Marie-
par François Bazin
Dominique Lelièvre
66 Lawrence Ferlinghetti 
en couverture par Gabriela Trujillo
Dans la tête des Chinois 67 Robert Walser 
28 Volonté de puissance par Alain Dreyfus
par Aurélie Marcireau 68 Alain Viala
30 La démocratie aux par Alexandre Gefen
oubliettes, e ntretien avec 70 Romain Bertrand
François Bougon par Maxime Rovere
33 Idéaux écornés
26 les récits
SERGE DE SAZO/RAPHO - RITA MERCEDES POUR LE NML - ILIYA PITALEV/SPUTNIK/AFP - LASZLO BALOGH/GETTY IMAGES/VIA AFP

par Pierre Haski


72 L’ultime stèle de Victor
35 « J’ai peur pour ces jeunes » Segalen p
 ar Serge Sangez
entretien avec Ma Jian
75 Brigitte Fontaine, Rimbaud
38 Le parti pris des choses Warrior p
 ar Marie Fouquet
par Patrice Bollon
78 Toscan du Plantier et
40 Transition écologique Cahuzac, paters et aveux 
par Patrice Bollon par Nicolas Domenach
42 Littérature, la culture du
compromispar Angel Pino dossier
et Isabelle Rabut Boris Vian, l’idole des jeunes
44 Liu Cixin, une éthique 82 On a craché sur son œuvre
pragmatique par Claire Julliard
par Alexis Brocas 86 Lee n’y allait pas mollo 

75
45 Liao Yiwu, sentinelle par Fabrice Colin
éternellepar Kerenn Elkaïm 87 Chronologie
47 Chinémascope  89 Un coffre à jouets du futur
par Eugenio Renzi par Serge Lehman
90 Messages personnels
Illustrations de couverture : Boris Vian : illustration Antoine
par Martin Winckler,
Moreau Dusault pour Le NML – Chine : photo Cheng Gang/
Featurechina/ROPI-REA
Geneviève Brisac, Patrice
© ADAGP-Paris 2019 pour les œuvres de ses membres Pluyette, Coline Pierré
reproduites à l’intérieur de ce numéro.
94 Attention romans piégés
Ce numéro comporte 2 encarts : 
1 encart abonnement Le Magazine Littéraire sur les par Jacques Duchateau
exemplaires kiosque France. 1 encart abonnement Edigroup
sur les exemplaires kiosque Suisse et Belgique. 97 Les mystères Sullivan
par François Darnaudet

idées, débats,
récits...
Ont également collaboré à ce numéro :

80
Fabrice d’Almeida, Simon Bentolila, Gérald Bronner,
Alexandre Gefen, Franz-Olivier Giesbert,
Sylvain Giovagnoli, Manon Houtart, Bernard Quiriny,
www.nouveau-magazine-litteraire.com Marylin Maeso, Patricia Reznikov,
Maxime Rovere, Juliette Savard.

Juin 2019 • N° 18 • Le Nouveau Magazine Littéraire 5


bien commun
L'avis des
animaux Auto-discipline

u
de Franz-Olivier Giesbert Un ouvrage-bilan sur le scandale du diesel, qui catalogue aussi

l
les solutions de mobilité pour l’avenir.
e rire est le propre de l’homme,
disait Rabelais, inspiré par ne ONG américaine,
Aristote. Fadaise ! Il est aussi le l’International Council
propre d’une grande partie de la on Clean Transporta-
gent animale, des chiens, des chevaux, tion (ICCT), a établi en
des oiseaux, et notamment des rats, 2014 que les émissions de véhicules
l’une des espèces les plus attachantes de tourisme diesel, et notamment
qui soient. Au début de ce siècle, des ceux de Volkswagen, se révélaient lar-
chercheurs de l’université Humboldt gement supérieures en conditions

ALAIN PITTON/NURPHOTO/AFP
ont découvert que les rats émettent, réelles de circulation à celles consta-
quand on les chatouille, ce qu’ils tées lors des tests d’homologation. »
adorent, des vocalises d’une fréquence Karima Delli, députée européenne
de 50 kHz. Après quoi, ils ont localisé Les Verts, s’est battue pour monter
leur centre cérébral du guili-guili. une commission d’enquête au parle-
Comme les enfants ou les chats, ment de Strasbourg au sujet des émis-
les rats en général et les ratons sions des voitures produites par Volk- Le vélo, solution du futur ?
en particulier adorent se battre en swagen, mais également par Peugeot
émettant de petits cris ultrasoniques, et Renault. Elle s’est heurtée à de allemande, « douze millions de per-
que nos oreilles ne nous permettent nombreuses résistances, telle celles de sonnes sont salariées du secteur auto-
pas d’entendre. Ils courent, ils Ségolène Royal, alors ministre de mobile en Europe. On estime déjà à
mordillent, ils chahutent. De ce point l’Environnement : « Madame Delli, 30 % la baisse des effectifs liée au pas-
de vue, les rats n’ont pas grand-chose vous êtes française, vous devriez dé- sage du thermique à l’électrique dans
à nous apprendre. C’est dans fendre l’industrie française ! », lui lan- les toutes prochaines années ». Le livre
le domaine de l’empathie qu’ils cera-t-elle cinglante. La députée le envisage les solutions de mobilité
deviennent sidérants, exemplaires. ­raconte aujourd’hui dans Dieselgate. pour l’avenir : la voiture électrique,
S’il y avait un pape des animaux, il les (Actes Sud), coécrit avec l’écrivain et hybride ou à hydrogène, ainsi que
aurait tous canonisés. Il y a plusieurs metteur en scène Xavier Maurel. l’auto-partage, mais aussi le vélo (+ de
années, des chercheurs de l’université On y apprend notamment que 50 % des déplacements dans cer-
de Chicago ont montré qu’ils pouvaient « VW a annoncé le 6 décembre 2018 taines villes scandinaves), la marche
être beaucoup plus altruistes que nous. que son dernier modèle thermique à pied, les transports en commun…
Au centre d’une cage, un rat est sortirait des chaînes en 2026 ». Mais Mais rien sur les trottinettes.
enfermé dans un tube en plexiglas qui que, toujours selon la marque  Jacques Braunstein
ne peut être ouvert que de l’extérieur.
Placé à côté de lui pendant quelques
ILLUSTRATION ANTOINE MOREAU-DUSAULT POUR LE NOUVEAU MAGAZINE LITTÉRAIRE

jours, un congénère apprend


rapidement le mécanisme qui permet
de libérer le captif. Le jour de
l’expérience, une autre boîte contenant
Du patrimoine en boîte
du chocolat est introduite dans la cage,
et il apparaît que le rat libre a tendance Les bouquinistes des bords de Seine pour-
à aller d’abord libérer son collègue raient figurer au patrimoine culturel mondial
avant de récupérer le chocolat qu’ils de l’Unesco dès 2022. Leur candidature reçoit
FRANCOIS GUILLOT/AFP

partageront. Si la même expérience notre soutien enthousiaste : ce serait un bon


était effectuée avec des cobayes moyen de bloquer la dérive colifichets-gadgets
humains, nul besoin d’être grand clerc et de maintenir cette tradition (depuis le
pour imaginer que le résultat ne serait xvie siècle) de l’ouvre-boîte magique pour livres
pas le même. Gageons qu’il comblerait d’occasion. Un bon exemple de bien commun
d’aise tous les Cioran ou misanthropes Bouquiniste du bord de Seine. sous nos yeux depuis si longtemps qu’on ne le

ronchons d’aujourd’hui. « Il n’y a que voit plus comme tel. Le hasard vous permet de pêcher des prises plus savou-
les pauvres qui partagent », écrivait reuses que celles du fleuve en contrebas. Parfois vous pouvez même ferrer
Léon Bloy. Eh bien, les rats aussi… L du « gros », de l’original, venu des grands fonds de l’histoire ! N. D.

6 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 18 • Juin 2019


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Juin 2019 • N° 18 • Le Nouveau Magazine Littéraire 7


sursauts

L’étoffe des réseaux BRONCA

n
Geoffroy de
De l’Antiquité à nos jours, l’histoire des pouvoirs parallèles. Lagasnerie (photo),
sociologue proche
d’Édouard Louis et de
Didier Éribon, coauteur
iall Ferguson du récent Combat
est un libéral Adama (Stock), s’en
bon teint et prend à Juan Branco
un homme sur son blog de
de réseaux puisque, après Médiapart. Il estime
que Crépuscule (Au
des études à Oxford, il est diable Vauvert/
PORNCHAI KITTIWONGSAKUL/AFP

devenu professeur à Har- Massot), l’essai


vard et à Standford tout en du jeune avocat proche
étant journaliste, membre de La France insoumise
du groupe de Bilderberg, qui caracole en tête
des ventes, est « un
régulièrement invité à petit pamphlet fasciste
Davos. Auteur de livres sur et malsain » aux
les banques Rothschild ou Des employés de Lehman Brothers à Bangkok, en 2008.
« pulsions
sur Henry Kissinger, il a pu homophobes »
vérifier le rôle des réseaux entre l’historiographie clas- l’affrontement des puis- reprenant la rhétorique
des années 1930 en
dans l’histoire, bien avant sique, qui tend à sous-esti- sances. Mais, quand le opposant des « élites
que quiconque ait l’idée de mer le rôle des réseaux, et schéma des alliances est de- corrompues […]
faire communiquer des or- les théoriciens du complot, venu symétrique avec, d’un et dégénérées »
dinateurs entre eux. qui exagèrent généralement côté, la France, la Grande- à un « peuple sain ».
Dans La Place et la Tour, leur rôle ». Bretagne et la Russie et, de Qu’est-ce que ce
serait si Branco et
il propose de raconter Du réseau des Médicis à l’autre, l’Allemagne, l’Au- Lagasnerie n’étaient
« l’histoire de l’interaction celui de la banque Lehman triche-Hongrie et l’Italie, il pas du même camp ?
entre les hiérarchies et les Brothers et des échanges n’était plus assez fort pour
réseaux, de l’Antiquité à des philosophes des Lu- enrayer la dynamique de la
nos jours ». Usant souvent mières aux interactions des guerre. Jacques Braunstein
d’exemples inattendus Gafam, Niall Ferguson éta-

EDOUARD RICHARD/HANS LUCAS/VIA AFP


(comme celui des Illumi- blit des schémas très éclai-
nati, réseau actif vingt-cinq rants à la logique quasi
ans mais encore invoqué à ­géométrique. Ainsi, avant LA PLACE
ET LA TOUR,
tort et à travers deux cent la Première Guerre mon- Niall Ferguson, 
cinquante ans plus tard), diale, le réseau des têtes éd. Odile Jacob,
l’ouvrage « s’efforce de couronnées européennes, 560 p., 35 €.
trouver une voie moyenne tous cousins, équilibrait

En toute propriété
Avocat et homme d’af- que l’essai d’Ismaël Emelien Comme lorsqu’il affirme
faires proche d’Emmanuel et David Amiel (Le progrès que la privatisation de nom-
Macron, Mathieu Laine ne tombe pas du ciel), ce plai- breux ­services publics les
publie Il faut sauver le monde doyer est un traité de ma- rendrait plus efficaces. « La
libre (Plon). Il y dresse l’in- cronisme nourri de la lec- liberté est l’avenir de la soli-
JULIETTE VALTIENDRAS/ED. PLON

ventaire des progrès qu’ont ture de « Raymond Aron, darité », écrit-il. Nous qui
permis « l’État de droit, la Albert Camus, Stefan Zweig pensions que deux planches
démocratie, les libertés fon- et, aujourd’hui, Mario Var- étaient soit libres soit soli-
damentales, […] l’écono- gas Llosa et Kamel Daoud ». daires. Mais peut-être n’est-
mie fondée sur le respect du Mais les pistes propo- on pas assez intelligents
droit naturel de propriété ». sées ne manqueront pas de pour être aussi libéraux que
Plus radical et argumenté ­p rovoquer des remous. Mathieu Laine. J. B.

8 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 18 • Juin 2019


quelle histoire ! Vous ne
de Fabrice d’Almeida
devinerez
jamais
avec qui
Eschatologie féministe vous

u
allez
déjeuner
aujourd’hui.
ne femme, Jacline
Mouraud, est à l’origine À LIRE
du mouvement des gilets
jaunes, de son LES FEMMES ET LA
surgissement médiatique. Une femme RÉVOLUTION, 1770-1830,
encore, Alaa Salah, est l’icône Christine Le Bozec, 
de la révolution soudanaise. C’est éd. Passés composés,
220 p., 19 €.
encore une femme, Melissa Ziad,
qui a été la figure de la contestation
algérienne. Qui aujourd’hui nierait leur prouesses des grandes anticipatrices.
place dans le mouvement de l’histoire ? Car l’égalité est pour elle un projet
Et pourtant, tout dans l’ouvrage en éternel devenir, un sens de l’histoire,
de Christine Le Bozec, Les Femmes
et la Révolution, 1770-1830, semble
tourné vers un jour lointain
où s’accomplira la parousie dans
LA GRANDE
minorer les progrès des femmes l’uniformité. Dès lors, il faut brûler TABLE.
durant cette période. Bien sûr, celui-ci les pages de l’histoire écrites par ces
évoque la marche vers Versailles, héroïnes qui ont levé la tête pour
dépasser leur statut. Ces gloires ne
Olivia
Pas de place pour reflétaient pas la totalité ni la majorité
Gesbert
la jubilation devant des citoyennes, et leurs qualités
personnelles deviennent la preuve par
les prouesses des
émancipatrices.
l’absurde de la soumission des autres.
Ainsi pour Pauline Léon, une
DU LUNDI
révolutionnaire de haut vol, fondatrice AU VENDREDI
les 5 et 6 octobre 1789 et le rôle en 1793 du club des citoyennes
de personnalités comme Charlotte révolutionnaires et républicaines. 12H-13H30
Corday. Mais la démonstration L’historienne ne peut s’empêcher de
En
veut prouver que la place des femmes pointer les limites de cette organisation
ILLUSTRATION ANTOINE MOREAU-DUSAULT POUR LE NOUVEAU MAGAZINE LITTÉRAIRE

partenariat
dans le mouvement a été au mieux insuffisamment féministe. Et de avec
tolérée, le plus souvent dénigrée. conclure qu’en 1799 « la femme était
Curieuse écriture qui finit par toujours avant tout une mère tenant un
considérer les succès féminins comme foyer ». En somme, les gouvernements
de simples écarts à la moyenne révolutionnaires, comme les autres,
d’un rouleau compresseur masculin. étaient limités par les « mentalités »
Quel retournement ! Dans les années de leur temps. Si l’on appliquait cette
1970, la réussite d’une femme était matrice à nos jours, il faudrait regarder
considérée comme un progrès pour les égéries actuelles comme des arbres
toutes. Les conquérantes étaient solitaires dans un paysage désolé ;
l’avant-garde de transformations qui se lamenter de la lenteur des mentalités
ont fini par déboucher sur une égalité pour évoluer ; ignorer le changement
© Radio France / Ch. Abramowitz

dans les faits, avant qu’elle ne devienne de situation de ces personnes mêmes…
lisible en droit, en 1944. Mais, Ces héroïnes valent plus que l’attente
chez Christine Le Bozec et dans le d’un succès collectif. Elles l’annoncent. L’esprit
renouveau féministe ardent, il n’y a pas Saluons-les, elles sont les soutières
de place pour la jubilation devant les du changement. L d’ouver-
ture.
les idées Politique · Économie · Société

Viktor Orbán

La statue
de l’illibéralité
Politique habile et complexe, opportuniste jusqu’au cynisme, le chef
d’État hongrois s’affirme comme le leader d’une Europe centrale
gagnée par une conception autocratique de la démocratie.
Par Aurélie Marcireau

i
l serait « l’homme le plus entretien avec lui en avril lors de sa il demande à l’armée russe de quitter
dangereux de l’Union euro- tournée européenne contre le popu- le pays. Aujourd’hui, le même pour-
péenne » ! Premier ministre lisme, Bernard-Henri Lévy, pourtant suit le milliardaire Georges Soros
d’un « petit pays », comme peu avare en certitudes, achève son ar- d’une haine à connotation antisémite.
il le répète, Viktor Orbán ticle en s’interrogeant sur les réelles Le libéral épris de démocratie s’est
incarne plus encore que convictions du leader hongrois d’un mué en héraut de l’illibéralisme par
Matteo Salvini ces nouvelles forces « je ne sais pas » déconcertant. pragmatisme, opportunisme, guidé
­populistes et anti-Bruxelles qui in- par un instinct politique sûr.
quiètent. Cet « assoiffé de pouvoir » AU NOM DE LA JEUNESSE Cet art de tirer le meilleur de
doublé d’un « génie politique », dixit Dans la tête de Viktor Orbán détaille chaque situation est l’une de ses
Chloé Ridel, experte à la Fondation l’itinéraire particulier de ce fils de fa- forces. Ainsi, en 1993, à la mort du
Jean-Jaurès, l’ancien président François mille modeste désormais très fortuné. leader conservateur József Antall, il
LASZLO BALOGH/GETTY IMAGES/VIA AFP

Hollande l’a côtoyé lors de sommets La journaliste Amélie Poinssot ra- comprend qu’il y a là un espace poli-
européens. Il lui reconnaît un grand conte l’étudiant qui parfait son édu- tique. Son parti, le Fidesz, change
talent pour jouer sur les zones grises et cation politique grâce à une bourse de alors de ligne. L’homme, tout sauf bi-
jongler avec les ambiguïtés : « Il plie la Fondation Soros. L’orateur coura- got, se met à défendre église, famille
mais ne rompt jamais. » L’homme au geux qui se fait connaître de son pays et nation. Un revirement payant : il
visage sans finesse, à la silhouette pa- en 1989, place des Héros, lors d’une arrive au pouvoir en 1998. Son échec
taude, aux idées si aisément criti- commémoration du soulèvement de à le conserver, quatre ans plus tard, va
quables, est complexe. À l’issue d’un 1956. À 26 ans, au nom de la jeunesse, profondément le marquer. Dans
10 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 18 • Juin 2019
Viktor Orbán lors
du dernier meeting
du Fidesz pour
la campagne
des législatives
(6 avril 2018).

Juin 2019 • N° 18 • Le Nouveau Magazine Littéraire 11


les idées

l’opposition il construit les condi- par le traumatisme du découpage de


tions, non seulement de sa victoire, À LIRE 1920. Les minorités hongroises issues
mais de son maintien au pouvoir. « En du traité de Trianon, Orbán les soigne
bon disciple de Carl Schmitt [philo- d’ailleurs particulièrement en leur ac-
L’ENQUÊTE
sophe allemand auteur de La Notion HONGROISE,
cordant le droit de vote. « Préserver la
de politique en 1932], Viktor Orbán Bernard Guetta,  population magyare, pour lui, c’est
considère que la politique consiste, éd. Flammarion, préserver une population blanche,
avant tout, à identifier l’ennemi », 192 p., 20 €. chrétienne et homogène », écrit Amé-
e xplique Giuliano da Empoli,
­ lie Poinssot. Enfin, s’ajoute ce que le
l’ex-conseiller politique de Matteo politologue Ivan Krastev appelle la fin
Renzi, dans son livre Les Ingénieurs du de la « culture de l’imitation ».
chaos. En 2009, l’ennemi est l’Europe. DANS LA TÊTE Déçus, les ex-pays de l’Est ne pensent
DE VIKTOR ORBÁN,
Anti-élite, anti-Bruxelles, il va matra- Amélie Poinssot,  plus que leur destin est forcément la
quer son discours avec succès. éd. Actes Sud, convergence vers l’Ouest. Dans un dis-
En 2014, confronté à des difficultés 180 p., 19,50 €. cours de 2017, Viktor Orbán assurait :
intérieures, Viktor Orbán désigne un « Il y a vingt-sept ans, ici, en Europe
nouveau bouc émissaire : le migrant. centrale, nous pensions que l’Europe
Un an plus tard, il s’oppose à la gestion était notre avenir ; à présent nous sen-
par l’Union de la crise migratoire et tons que nous représentons l’avenir de
s’impose comme chef de file des pays peut être Premier ministre à vie de la l’Europe. » Pour Bernard Guetta, le
d’Europe centrale. « Là où il a com- Hongrie en mettant progressivement président hongrois « se voit prendre les
mencé à intervenir plus directement la main sur les médias, en affaiblissant commandes de l’Union dans six ans.
[lors des conseils européens], c’est sur les facteurs de pluralisme, en élimi- Refondée par la Hongrie et l’Europe
la question des réfugiés. Il a constitué nant la gauche, en jouant sur le natio- centrale, l’Europe de M. Orbán sera
avec les pays de Visegrád un groupe de nalisme. Il avance comme ça, pas après celle des nations pleinement souve-
pression sur le thème : Laissez-nous pas. Il ne veut pas constituer un groupe raines et chrétiennes […] auxquelles
tranquilles, ne nous obligez à rien ! », d’extrême droite, il veut peser sur la rien ni personne, ni rapport de force,
se rappelle François Hollande. Ces po- droite. » Malgré ni majorité, ni
sitionnements lui réussissent. Depuis tensions et sus­ Son Europe Cour de justice
2010, il est réélu sans interruption. pension, le parti de
Viktor Orbán adosse sa pratique du V iktor Orbá n
est une civilisation européenne, saurait imposer
ne

pouvoir au concept de « démocratie il- reste membre du avant d’être un quoi que ce soit ».
libérale ». « Il a mis au point un nou- PPE (Parti popu- projet politique. François Hollande
veau modèle de ce que certains érudits laire européen, qui estime que sont
hongrois décrivent comme une “demi-­ regroupe les partis de droite conserva- prêtés à Orbán des desseins qu’il n’a
démocratie en déclin” ou une “auto- teurs), ce qui lui confère, de facto, un pas : « Il sait qu’il est à la tête d’un pays
cratie douce”, fusionnant capitalisme brevet démocratique. qui a une grande histoire, même si son
de copinage et rhétorique de droite », De l’intérieur il brocarde Bruxelles, poids économique et démographique
résume le journaliste d’origine hon- le mariage gay, une société multicultu- est limité. Il veut jouer un rôle d’in-
groise Paul Lendvai, auteur d’une bio- relle ouverte aux migrants, sans valeurs fluence dans toute la région, mais il
graphie de référence. ni spiritualité. Il prospère sur ce rejet connaît ses limites. Il provoque sans
dans son pays et au-delà, dans ce rompre. » Qui voit juste dans le jeu
UN BREVET DÉMOCRATIQUE groupe de Visegrád dont il est le mo- d’Orbán ? Est-il le modeste qui ex-
Bernard Guetta, ex-chroniqueur à teur. Le cynisme de départ cédant plique à BHL : « La Hongrie est un pe-
France Inter, candidat LREM aux eu- peut-être la place à des convictions. tit pays. Et elle n’a ni l’ambition ni les
ropéennes, décrit dans L’Enquête hon- Bernard Guetta, glacé, s’émeut : « C’est moyens de prendre ce leadership. »
groise : « Il n’y a pas de chemises noires l’esprit des Lumières que rejette Est-il celui qui fondera une nouvelle
dans les rues de Budapest, il n’y a pas Orbán ! » Son Europe est une civilisa- « Mitteleuropa » ultraconservatrice ?
de prisonniers politiques en Hongrie, tion avant d’être un projet politique, Une certitude : il va continuer à jouer
pas un seul. Mais la pensée réaction- souligne Chloé Ridel. Et la clé est, avec les limites et les nerfs des euro-
naire est si forte. » Viktor Orbán est comme souvent, historique. Son aura philes, étendard illibéral dressé. Ber-
redoutable, car stratège. « Ce n’est pas s’explique par la crainte des Hongrois nard Guetta constate d’ailleurs, quit-
un dirigeant qui menace ou qui crée de disparaître : la natalité en berne de tant le pays : « J’y ai constamment été
un conflit direct, analyse François Hol- ce pays peu peuplé et doté d’une langue mal à l’aise car je n’ai jamais cessé de
lande, il crée une situation en trouvant rare crée une réelle angoisse. Un senti- m’y dire que la Hongrie concentrait
des alliés et en se faisant accepter par ment accentué par le souvenir des tout ce qui rend aujourd’hui le monde
les autres comme un moindre mal. Il jougs étrangers (russe, ottoman…) et tellement inquiétant. »  L

12 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 18 • Juin 2019


Nébuleuse

Black bloc, backstage


Ils s’attaquent au sens propre au capitalisme et à l’État autoritaire,
ils ont rejoint les gilets jaunes et accentué leur portée médiatique.
Tentative de définition d’une mouvance aux contours flous.
Par Jacques Braunstein, avec Camille Cabanes
SAMUEL BOIVIN/NURPHOTO/VIA AFP

FAIRE CYGNE

l
Le char qui a défilé en tête de cortège
mercredi 1er mai dernier, ensuite saisi
par la police, a suscité une vague d’in­
’époque ? Pok pok pok, c’est « C’est à partir du rejet de la police que terprétations drôle et absurde. Ce se­
le son que ça fait quand tu j’ai pu avoir une réflexion politique plus rait une illustration de la théorie du
prends un coup de matraque ; large. » Son cas se révèle emblématique cygne noir, développée par Nassim
c’est aussi le son des boucliers du phénomène black bloc, qui mêle sa ­Nicholas Taleb dans Le Cygne noir
quand tu balances du verre traditionnelle couleur noire au jaune (2007), selon laquelle l’animal an­
dessus. » Dans son premier des gilets qui défilent partout en France nonce un événement imprévisible qui
engendrerait des conséquences consi­
long métrage L’Époque (sorti le 17 avril), tous les samedis depuis cinq mois.
dérables. C’est en tout cas ce qui ex­
Matthieu Bareyre filme la jeunesse pa- Dès les premières manifestations, ils plique le choix du logo du site Thinker­
risienne, la nuit, des lendemains de l’at- ont été repérés dans les actions les plus View, qui a félicité l’œuvre des
tentat contre Charlie Hebdo à l’élection « violentes » : vitrines cassées, banques étudiants des Beaux-Arts de Paris. À
présidentielle, en passant par Nuit de- brûlées, magasins pillés, barricades… moins qu’il ne s’agisse du Black Swan ?
bout et l’affaire Théo. Les images et les Semblant renouer avec la guérilla ur- On peut aussi y voir « les oiseaux de
mots de ce documentaire résonnent baine des révolutions du xixe siècle et la tempête qui s’annonce », extraits
parfaitement avec l’actualité des der- des années 1960-1970, le black bloc est d’un poème de Voltairine de Cleyre
niers mois ; on y croise des activistes, un phénomène qui inquiète autant – féministe et anarchiste américaine
des militants, des manifestants de dif- qu’il fascine. « En fin d’action, les black du xixe siècle –, parfois repris sur des
férentes obédiences, mais aussi des ar- soldiers se dispersent, changent de vête- banderoles-boucliers en cortèges de
tistes ou de simples fêtards, des jeunes ments, retirent leurs masques et tête. La tempête qui s’annonce étant
la révolution. Libre à chacun, surtout,
de banlieue, et des black blocs. L’une s’éloignent incognito en se mêlant à la
d’y voir ce qui l’inspire. C. C.
d’entre eux se confie, visage caché : foule », explique Éric Delbecque,
Juin 2019 • N° 18 • Le Nouveau Magazine Littéraire 13
les idées

expert en sécurité intérieure, dans


son livre Les Ingouvernables (2019). Pa-
radoxe au tribunal : lesdits « casseurs »
interpellés qui comparaissent devant
la justice se révèlent des quidams, no-
vices mêlés au mouvement, et beau-
coup moins souvent des membres du
black bloc, bien entraînés et rarement
arrêtés. Jacques Baud, colonel de l’ar-
mée suisse spécialiste du terrorisme,
dans La Guerre asymétrique ou la Dé-
faite du vainqueur (2003), explique :
« Contrairement à une opinion large-
ment répandue – et aux affirmations
de certains services de renseigne-
ments –, le black bloc n’est ni une
structure, ni une organisation, ni un
réseau, ni une idéologie. Il représente
LEWIS JOLY/SIPA

une fonctionnalité au sein d’une ma-


nifestation, associée à une stratégie
d’action de nature asymétrique. » 
Le 1er mai 2018, le McDonald’s de la gare d’Austerlitz, à Paris, est saccagé.
GROUPES D’ACTIONS
Dans Les Nouveaux Anarchistes (2019), Le terme de « black bloc » provien- Francis Dupuis-Déri. L’ampleur des
Francis Dupuis-Déri, professeur de drait de la Stasi est-allemande qui sur- mobilisations contre l’austérité vers
sciences politiques et d’études fémi- nommait ainsi les groupes d’anar- 2010 a mené des anarchistes d’Athènes
nistes à l’université du Québec à Mon- chistes ou d’autonomes, cagoulés et à déclarer, au sujet des émeutes anar-
tréal, explique : « [La] tactique [du vêtus de noir. Leurs premières mani- chistes : “Nous sommes une image du
black bloc] consiste à former un festations ont eu lieu de l’autre côté du futur.” » Reprenant à leur compte un
contingent dont les participantes et mur, à Berlin-Ouest, en décembre « communisme sans chef, prôné par
participants, tout en noir et le visage 1980, à la suite de l’évacuation des Rosa Luxembourg », ils revendiquent
couvert d’un masque ou d’une cagoule, universités et des squats par la police. l’héritage « du mouvement hippie, la
défilent souvent calmement au sein On les voit ensuite réapparaître aux contre-culture punk et les idées des “au-
d’une plus grande manifestation, mais États-Unis en 1991 à l’occasion de la tonomes”, le tiers-mondisme », mâtiné
lancent parfois des frappes contre des première guerre du Golfe. Puis en de combat écologiste et de « situation-
cibles représentant le capitalisme (vi- 1999, lors d’une rencontre de l’Orga- nisme », détaille Éric Delbecque, qui
trines de McDonald’s, Nike, emploie pour les définir le
Gap, et banques, agences d’in- terme de « hippunks », autant
térim, etc.) et les médias privés Devant l’évidence de marqué par la pop culture que
ou publics, ou se confrontent la catastrophe il y a […] ceux par l’histoire du mouvement
aux policiers à coups de bâtons qui s’organisent. révolutionnaire. On pense
et de cailloux, voire de cock- bien sûre à V for Vendetta (la
tails Molotov. » Ces manifestants s’ins- nisation mondiale du commerce. bande dessinée d’Alan Moore adaptée
crivent dans un système d’organisation Cette « bataille de Seattle » a d’ailleurs au cinéma avec Natalie Portman en
plus large, que détaille Francis Du- donné lieu à un film auquel ont par- 2006), qui mettait en scène un justicier
puis-Déri : « Des groupes se spécialise- ticipé des stars comme Woody Har- masqué s’opposant à un État policier
ront dans les actions offensives, d’autres relson ou Charlize Theron. Après le dans un Londres futuriste. Son masque
dans les actions défensives, d’autres G8 de Gênes, en 2001, qui donne lui est devenu le sigle des Anonymous sur
­encore agiront comme infirmiers vo- aussi lieu à de violents affrontements, la Toile. Et, bien sûr, le noir, le masque,
lontaires, scouts, musiciens, porte-­ la France les découvre lors du G8 l’opposition à l’autorité évoquent le bon
drapeaux ou porte-bannières. Ceux et d’Évian de 2003. vieux Zorro de notre enfance, quoi
celles ne voulant pas s’exposer dans la « Le “nouvel anarchisme” continue à qu’on pense des méthodes et des objec-
rue pourront former des groupes qui se développer par vagues, de la contre- tifs poursuivis par le black bloc.
organiseront le transport et l’héberge- culture de 1968 au mouvement punk La convergence de ces militants avec
ment, assureront le suivi légal, entre- des années 1980, puis avec les zapatistes le mouvement des gilets jaunes, pré-
ront en contact avec les médias officiels dans les années 1990 et les altermon- senté au début comme une jacquerie
ou alternatifs […]. » dialistes après Seattle en 1999, poursuit anti-impôts, n’allait donc pas de soi.
14 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 18 • Juin 2019
Mais sont-ils vraiment des « kid- il y a ceux qui s’indignent et ceux qui
nappeurs de manifestation », comme prennent acte, ceux qui dénoncent et À LIRE
les présente le criminologue Alain ceux qui s’organisent. Nous sommes du
Bauer ? Non, selon le journaliste David côté de ceux qui s’organisent. » Le récit
Dufresne, qui recense les cas vérifiés de de Nicolas Fensch, Radicalisation ex- LES NOUVEAUX
violences policières sur son fil Twitter press. Du gaullisme au black bloc (Diver- ANARCHISTES,
« Allô Place Beauvau » (pour lequel il a gences, 2018), est un témoignage poi- Francis Dupuis-Déri,
remporté le grand prix 2019 du jury des gnant. Pris dans l’affaire de la voiture éd. Textuel, 160 p., 15,90 €.
Assises internationales du journalisme de police brûlée le 18 mai 2016 pour
de Tours) : « Les gilets jaunes peuvent laquelle il a été en prison, ce jeune in-
applaudir des “black blocs”, com- formaticien est devenu membre du cor-
prendre que casser est une expression tège de tête après avoir accompagné sa LES INGOUVERNABLES,
politique », constate-t-il dans le quin- mère en manifestation et observé la vio- Éric Delbecque,
éd. Grasset, 352 p., 14,99 €.
zomadaire Society. Ajoutant avec un lence policière. « Le contexte que je dé-
certain humour : « Chaque année, la couvre quelques jours avant dans les
France célèbre une manifestation non manifestations sur la loi travail, c’est des
autorisée : la prise de la Bastille. » crânes en sang, des arcades sourcilières
ouvertes, des gens dans le coma, blocs français seraient de 1 200 à 2 000.
INSPIRATIONS LITTÉRAIRES quelques-uns perdent l’usage de leurs Et, au-delà des fantasmes, ils constitue-
Il n’existe pas à proprement parler de yeux, ou meurent, étouffent et croient raient plus un danger pour le mobilier
bible des black blocs. Mais certaines mourir parce que leurs poumons se urbain que pour la République. Mais
lectures permettent de mieux se repré- bloquent à cause des gaz, les coups de ils n’en sont pas moins le symptôme
senter leur univers intellectuel. À matraques qui pleuvent sur n’importe d’une dégradation du dialogue social
commencer par celle, fondatrice, de qui, les nasses, et j’en passe », affirme-t-il dans notre pays. Ils sont même « l’avant-
l’anarchiste américain Hakim Bey, dans un entretien accordé au site d’in- garde d’une négation du progrès », se-
théoricien des zones autonomes tem- formation Lundimatin. Animé par des lon Éric Delbecque. « Ils témoignent
poraires (TAZ en anglais) inspirées des écrivains et intellectuels souvent ano- d’un malaise profond que l’on ne doit
utopies pirates et revendiquées dans les nymes (mais Serge Quadruppani, pas ignorer, ajoute-t-il : le capitalisme
ZAD comme à Notre-Dame-des- Alain Damasio ou encore Frédéric Lor- de l’ère numérique, l’oligarchisme et le
Landes. Mais aussi Edward Abbey, don y signent aussi sous leur nom), ce “système technicien” minent la démo-
l’auteur du Gang de la clef à mo- site connaît un succès croissant. Ses au- cratie et exigent une vigoureuse ré-
lette (paru aux États-Unis en 1975), ro- teurs y défendent d’une plume pleine forme sociale. » Ce qu’exprimait déjà le
man qui peut passer pour un guide de de verve les actions radicales que les slogan de 68 inspiré par Guy Debord :
l’écoterrorisme. Ou le fameux Comité autres médias réprouvent. « Ne nous attardons pas au spectacle de
invisible et ses livres, L’Insurrection qui D’après Le Figaro, qui cite les services la contestation, mais passons à la
vient (2007) et À nos amis (2014), der- de renseignement territoriaux, les black contestation du spectacle. »  L
rière lesquels il y aurait les inculpés de
Tarnac (parmi eux, Julien Coupat), ju-
gés pour terrorisme, surveillés pendant
près de dix ans, et mis hors de cause à
la suite de leur procès. N’est-il pas ques- LES TALENTS D’ACHILLE
tion dans À nos amis de « destitution Achille étudie la sociologie à l’université de Rennes. Les réunions de
de l’économie » et de « son nihilisme l’Unef l’ennuient, comme ses études. C’est dans ce contexte d’élans
marchand » par « l’action nocturne et épuisés qu’Achille rencontre Yann, un « autonome » qu’il ne lâchera
cagoulée » ? L’éditeur du Comité invi- plus. Tous deux ouvrent un squat dans une école désaffectée – un de
sible, Éric Hazan, constate dans La Dy- ces établissements pour enfants d’immigrés qui ne tiennent pas plus
namique de la révolte (2015) : « Toutes de vingt ans. L’endroit parfait à occuper, pour y vivre et faire vivre des
les révolutions ont commencé par une soirées, des rencontres… Achille découvre les ZAD, les actions directes,
émeute, même si toutes les émeutes ne l’organisation autonome ; il voyage, casse sa première vitrine, et
d’autres suivront. « Il ne s’agit plus d’attaquer les grandes firmes sur des tracts tout
mènent pas à des révolutions. » 
en mangeant chez McDo. » Le vol, l’éloignement avec la famille, les pseudonymes,
Il y a quelques années, circulait un la débrouille deviennent son quotidien. Lui-même enfant des années 1990, nourri
petit livre anonyme, glissé sous le man- aux Kinder et aux Minikeums, l’auteur développe une autofiction où il raconte, avec
teau, L’Appel, qui invitait à l’action di- une affection doublée d’une dérision inquiète, ce milieu et cette génération à qui les
recte pour sortir du capitalisme en n’ou- modèles traditionnels ne conviennent plus ou auxquels ils n’ont tout simplement pas
bliant pas de rompre avec les institutions accès. Et finalement peu importe… car la vie est ailleurs. C. C.
et une grande partie de la « gauche » : LA COMMUNALE , Marc Faysse, é d. du Commun, 126 p., 10 €.
« Devant l’évidence de la catastrophe,
Juin 2019 • N° 18 • Le Nouveau Magazine Littéraire 15
les idées

Après les aveux de la famille Reimann

Secret finance
Une dynastie industrielle allemande a reconnu avoir autrefois soutenu
Hitler. L’opacité des affaires n’en demeure pas moins la règle aujourd’hui.

o
Par Éric Vuillard

n lit un peu partout familles d’Allemagne. Nous achetons


que la famille Rei- une boîte de cachets contre le mal de
mann serait l’une gorge, des dividendes leur reviennent,
des plus secrètes nous lavons notre linge, des dividendes
­d ynasties indus- leur reviennent, nous nous maquillons,
trielles, un modèle des dividendes leur reviennent, nous
de discrétion. Cette qualité universel- prenons un café, des dividendes leur re-
lement célébrée depuis les romans de viennent, quoi que nous fassions, des
Jane Austen, où elle s’adresse aux dividendes leur reviennent. Et cepen-
jeunes filles, jusqu’aux conseils chucho- dant, jusqu’à la semaine dernière, nous
tés des communicants à leurs clients ne savions même pas leur nom, il n’exis-
fortunés, illustre en réalité tout le pro- tait aucune photo d’eux, on ignorait
blème. La littérature, l’histoire, la so- tout de la famille Reimann, et nous
ciologie, le journalisme, enfin, tout ce n’aurions sans doute jamais rien su, si
qui est susceptible d’enquêter, de tra- cette aimable famille, la deuxième for-
hir, de divulguer, de raconter, de per- tune d’Allemagne, n’avait soudain dé-
cer le secret sous lequel la vie indus- cidé, le 24 mars de cette année, de pas-
trielle et financière déploie son activité, ser aux aveux. On nous révéla soudain
DR

est mis dans l’incapacité complète de Albert Reimann père, membre du parti nazi. qu’Albert Reimann, le patriarche, avait
le faire. La littérature est impuissante financé l’arrivée de Hitler au pouvoir,
à raconter du dedans la vie tumul- rubrique des ac tualités, des péripéties que l’entreprise avait recouru à de la
tueuse, technique, des affaires, les écri- pénibles, mais en somme banales de la main-d’œuvre déportée : et l’on apprit
vains ne peuvent pas la connaître. Ils gestion des affaires humaines, ne par- ainsi à connaître les Reimann en même
connaissent bien les fins de mois diffi- vient pas à faire céder de manière dé- temps que leurs crimes.
ciles, mais pour ce qui est du comité cisive cette légendaire discrétion. Le plus troublant, c’est qu’il ait fallu
de direction d’une entreprise, du attendre soixante-quatorze ans pour
conseil d’administration d’une hol- MŒURS DÉFAILLANTES l’apprendre. On peut dire que la discré-
ding, de l’existence terrestre de ses Pourtant, on trouve déjà dans Victor tion des Reimann est en effet exem-
cadres dirigeants, autrement dit pour Hugo cette prescription merveilleuse : plaire, mais pas seulement la leur. Au-
ce qui concerne l’essentiel de l’activité « Il serait temps que l’histoire entrât delà des complicités, des complaisances
dominant aujourd’hui la vie réelle du dans la voie des aveux. » De ces aveux, inouïes que cela implique nécessaire-
monde, l’écrivain est impuissant à le où en sommes-nous cent cinquante ans ment, ce qui importe, c’est qu’au fond,
décrire. Idem du chercheur, du jour- plus tard ? Nous venons d’apprendre, si un tel secret et une telle impunité ont
naliste d’investigation même, qui, à ces jours-ci, que les parfums Calvin pu être préservés, c’est que le système
l’exclusion de quelques révélations Klein, les préservatifs Durex et les légal tout entier qui encadre les entre-
spectaculaires, aussitôt inscrites sous la chaussures Bally, mais aussi Calgon, prises, les holdings, le monde écono-
Woolite, Nurofen, Strepsil, Clearasil, mique au sens large, les mœurs qui y
L’écrivain Éric Vuillard a publié
L’Ordre du jour (Actes-Sud, Goncourt 2017),
Harpic, Dr Pepper, Prêt à manger, ont cours, est absolument défaillant,
où il raconte les liens entre les grands Maison du Café, Rimmel, appar- ou, autrement dit, parfaitement adapté
industriels allemands et le régime nazi. tiennent tous à une des plus riches à leur domination sans partage.
16 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 18 • Juin 2019
HERITAGE-IMAGES/THE PRINT COLLECTOR/AKG-IMAGES
Adolf Hitler visite les industries de la Rhénanie et de la Westphalie, Allemagne, 1936.

Le secret des affaires, la concentration ouvre enfin toutes ses archives. Qu’elle de la littérature. Si la littérature désire
des pouvoirs économiques entre nous explique plutôt, documents à l’ap- faire la lumière sur le monde où l’on
quelques mains, tout cela, à l’évidence, pui, par quelle malencontreuse chaîne vit, force nous est de constater que la
est contraire à une conception démo- de décisions la holding financière gé- structure du pouvoir économique, ses
cratique de la vie. Montesquieu déjà rant ses actifs s’est retrouvée domiciliée moyens, le secret qui le protège, l’en
s’en inquiétait : comment un pouvoir au Luxembourg, ce serait davantage à empêchent. Il nous faut donc orienter
trop puissant, entre les mains de très l’ordre du jour. nos recherches là où l’on dispose d’in-
peu de monde, pourrait-il être sérieu- Que des activités aussi criminelles formations sûres. Le passé est mieux
sement contrôlé ? Nous savons tous que et universellement condamnées aient pourvu que le présent ; c’est une loi
c’est impossible, que tout pouvoir a pris, dans une démocratie moderne, universellement établie que les
pour règle d’abuser de ses préroga- hommes morts protègent moins
tives. Les seules limites ne peuvent Le plus troublant, bien leurs intérêts que les vivants.
venir que de l’extérieur. Nous le sa-
vons tous, et pourtant nous tolé- c’est qu’il a fallu attendre Ainsi, le fait d’écrire sur l’histoire
n’est pas lié à un prétendu défaut
rons que le pouvoir économique soixante-quatorze ans d’imagination qui frapperait su-
s’accroisse sans cesse, sans qu’au- pour l’apprendre. bitement toute une génération,
cun contre-pouvoir ne vienne ef- comme le prétendent des critiques
ficacement le limiter. Nous tolérons plus de soixante-dix ans pour parve- ingénus. Ce n’est pas l’imagination de
même que l’on fasse là-dessus un rela- nir jusqu’à nous est un indice extrê- Tolstoï que l’on célèbre depuis cent
tif silence, qu’un phénomène aussi gé- mement inquiétant. On prétend que ans, mais la qualité de ses observa-
néral, et déterminant pour tous, soit le la vie des affaires répugne à la publi- tions, son ironie décapante, la façon
plus souvent décrit d’une manière eu- cité, que cela lui nuirait, contredirait dont la société russe, dont l’aristocra-
phémisée. Lorsqu’on ouvrira un jour ses intérêts, entraverait sa croissance. tie russe, à travers ses livres, passe aux
les archives des grandes entreprises, les Le problème serait si profond ? L’entre- aveux. Et c’est d’ailleurs faire preuve
boudoirs des holdings, on mettra sans prise, sa vie réelle, pragmatique, répu- d’une imagination plus vive, métho-
doute du temps à déchiffrer leur latin, gnerait donc à ce point à un usage dé- dique, de se tourner vers les connais-
leurs scolastiques opaques, astucieuses. mocratique de l’information ? sances expédientes, là où elles se
Ce que l’on découvrira défiera l’imagi- « Il serait temps que l’histoire entrât trouvent, et de chercher les documents
nation. Que la famille Reimann, si elle dans la voie des aveux », écrivait là où ils existent, afin d’atteindre la vé-
espère véritablement notre confiance, Hugo ; cette formule est la vocation rité que le présent nous cache.  L

Juin 2019 • N° 18 • Le Nouveau Magazine Littéraire 17


les idées

Léonard de Vinci

Le bel excentrique
Face à une créativité aussi multiforme que celle du peintre dont on fête
le 500e anniversaire de la mort, nous n’avons à la bouche que le mot
« génie », qui occulte ses passions fantaisistes et mondaines.

n
Par Patrice Bollon

on c ontent pour connaître son apogée sous le ro-


d’être l’auteur mantisme. Au temps de Vinci, les
du tableau le
plus célèbre du
LA TECHNIQUE œuvres n’étaient pas signées. Elles ré-
pondaient à des commandes de mé-
monde, Léo- DU SFUMATO cènes, qui attendaient d’elles, non pas
nard de Vinci Avant la Renaissance, on représentait la manifestation d’une originalité, mais
(1452-1519) a extrapolé des pans en- les personnages de profil par un tracé le respect d’une tradition. Les artistes
tiers de l’univers contemporain. Issus clair de leurs traits. Vinci y substitua étaient des artisans, et leurs réalisations
de ses dissections de cadavres prati- les vues de trois quarts où les lignes étaient collectives : les œuvres éma-
quées en catimini (l’Église y voyait des visages sont évoquées via des dé- naient d’« ateliers » dirigés par des
alors d’intolérables profanations), ses gradés subtils d’ombre et de lumière. maîtres qui laissaient leurs élèves exé-
croquis anatomiques extrêmement dé- Ce procédé du sfumato (de fumo, « fu- cuter une partie de leurs travaux. Et les
taillés anticipent de trois à quatre mée  », et sfumare, «  estomper  ») thèmes relevaient d’un répertoire éta-
siècles les découvertes de la médecine donne à ses tableaux leur caractère bli, que chacun illustrait en s’inspirant
« pris sur le vif » et énigmatique.
moderne. En hydraulique, il fut le pre- des interprétations de ses devanciers et
mier à envisager de relier à la mer, via UV
RE en n’y ajoutant qu’une excellence sur tel
LO
des canaux, des villes situées à l’inté- DU ou tel plan mineur. Ces particularités
E

rieur des terres, comme Florence, et étaient reconnues comme telles, mais

MU
IS-

d’assécher les marais Pontins au sud- ne faisaient pas l’objet d’une célébration
ALA

est de Rome qui infectaient la région personnelle. L’idée de génie n’avait donc
I/RMN-GRAND P

et ne furent assainis qu’en 1930, sous aucune pertinence.


Mussolini. En urbanisme, son projet Léonard de Vinci se définissait
de cité idéale imaginé pour François avant tout comme un ingénieur et,
WSK

Ier à Romorantin (à 70 km d’Amboise) très accessoirement, comme un


DO
AN

préfigure les tracés au cordeau de nos peintre. Ainsi que l’explique l’Améri-
EW
L

villes nouvelles. Et il y a toutes ces fa- cain Walter Isaacson dans sa monu-

R
HE
buleuses esquisses de machines indus- mentale biographie, il y a même tout
trielles, de guerre ou volantes, qui Saint Jean-Baptiste, de Léonard de Vinci.
lieu de penser que bien de ses proto-
constellent ses Carnets. Certains y ont coles étaient des études préparatoires
vu des projections, qui, du travail à la en vue de la confection de dispositifs
chaîne, qui, de la mitrailleuse, du pa- serions exclus. Rappelons d’abord qu’il théâtraux d­ estinés aux spectacles qu’il
rachute, de l’hélicoptère, ou encore de s’agit là d’un anachronisme. L’idée de organisait pour les cours qui l’avaient
l’avion à réaction. génie ne faisait pas partie du voca­ engagé à cet effet, celles de Laurent de
Devant une telle inventivité univer- bulaire de l’époque de Vinci. À la Re- Médicis à Florence, de Ludovic Sforza
selle, nous n’avons pour pauvre expli- naissance, les créateurs d’œuvres d’art à Milan, de Lucrèce Borgia à Rome
cation que celle de son « génie », comme n’avaient pas le statut d’« artistes » au et, enfin, de François Ier à Amboise.
s’il avait été touché par une grâce sur- sens individuel du terme. Cette notion Ses machines n’avaient pas l’effectivité
naturelle dont nous, les « non-élus », n’est apparue qu’aux xviie-xviiie siècles, qu’on leur prête. Elles visaient au
18 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 18 • Juin 2019
DE L’ANATOMIE
EN PEINTURE
Vinci a beaucoup pratiqué les dissec-
tions de cadavres d’hommes et d’ani-
maux. Il en a tiré des croquis d’une
qualité à la fois scientifique et esthé-
tique. Il cherchait là des connais-
sances mais aussi le moyen de par-
faire le rendu du mouvement de ses
personnages. Il pensait, à juste titre,
que leurs attitudes et l’expression de
leurs sentiments avaient une base
physiologique.

INTERFOTO/LA COLLECTION
Étude d’anatomie (1512-1513).
COSTA/LEEMAGE

C’était un autodidacte, qui, jamais, ne


maîtrisa le latin et le grec et n’avait
qu’une connaissance parcellaire des
Représentation de Léonard de Vinci dans son atelier. Eau-forte de Domenico Cunego (1782). mathématiques. Ce défaut devait
constituer paradoxalement, pour lui,
divertissement, et Vinci s’amusait du terme, forgé a posteriori, de Renais- un élément moteur. Car, sa grande
beaucoup à les concevoir. C’était un sance –, ce penchant envers les qualité, c’était sa curiosité insatiable.
homme à la mode, et une manière hommes était toléré, sinon que Vinci Tous les phénomènes de la nature le
d’excentrique. D’une rare beauté, il dut subir à Florence une enquête requéraient, et il les analysait de visu
s’habillait avec des tuniques roses et déplaisante pour « sodomie en réu- en inventant à chaque fois ses mé-
courtes qui met- nion ». Parce qu’elle thodes propres pour combler ses la-
taient en valeur ses Il se définissait impliquait le fils cunes de savoir. Ses percées dans le do-
épau les et ses d’une grande fa- maine du calcul des aires utilisaient
jambes d’athlète. avant tout comme mille, l’affaire fut ainsi la géométrie et non l’algèbre,
Selon toute vrai- un ingénieur. classée. Mais Vinci mais elles n’en furent pas moins révo-
semblance, il était en tira le sentiment lutionnaires. Et il fonctionnait selon
gay, suivi en permanence par une co- d’une certaine marginalité. Celle-ci une méthode de pensée singulière. Il
horte d’éphèbes, dont l’effronté Salaï, fut un aiguillon pour sa création, mais voyait toutes les choses participer
un de ces ragazzi à la Pasolini qui lui il y en eut d’autres plus conséquents. d’une cohérence. Il croyait en l’unité
mentait et le volait, mais à qui il par- Fils illégitime d’un notaire du vil- du monde. Ses observations scienti-
donnait tout parce qu’il était son pré- lage de Vinci, en Toscane, et d’une fiques rejaillissaient sur ses innova-
féré et sans doute aussi son amant en paysanne, il n’eut pas le droit, pour tions artistiques, et vice-versa. Ses
titre. En une époque où l’on rêvait de cette raison, de fréquenter les écoles études anatomiques lui servirent ainsi
renouer avec l’Antiquité – c’est le sens du milieu bourgeois de son père. à perfectionner l’aspect « vivant » de
Juin 2019 • N° 18 • Le Nouveau Magazine Littéraire 19
les idées

ses tableaux ; ses recherches en


optique, à en affiner les perspectives et
sa technique picturale du sfumato,
toute en ombres et en lumières.
UN MAÎTRE DE LA PERSPECTIVE
La perspective a constitué la nouveauté de la Renaissance. Vinci en fut un des maîtres.
Dans sa fresque murale La Cène, qui orne le réfectoire du couvent dominicain de Santa
UN LOSER MONDAIN Maria delle Grazie, à Milan, il a rusé avec elle, en introduisant des « défauts vrais », si bien
Vinci était, en bref, un « transdiscipli- que, de quelque endroit qu’on se place, la perspective en semble naturelle. Du grand art.
naire » avant la lettre. Si l’on en croit
Schopenhauer, peut-être s’agit-il là de
la vraie marque desdits génies, qui,
parce qu’ils sont désintéressés, sou-
lèvent des questions que les autres, ob-
nubilés par la réussite matérielle, ne
songent pas à poser : « Le talent, écrit
ainsi l’auteur du Monde comme volonté
ELECTA/LEEMAGE

et représentation, est pareil à un archer


qui touche une cible que les autres ne
peuvent atteindre, le génie pareil à ce-
lui qui en touche une que les autres ne La Cène, Léonard de Vinci (1495-1497).
sont pas même capables de voir. » Ein­
stein n’agissait pas autrement. Loin pratiques et fantaisistes, qui raison- publier et au sujet desquels il prenait
d’une intuition tombée du ciel, son naient par la logique, tout en prati- des notes quotidiennes dans ses Car-
invention du principe de la relativité quant l’analogie, en transposant les nets. Ces réflexions (7 200 pages) en
dériva de sources hétérogènes que, résultats de leurs spéculations d’un font aussi un penseur de première im-
seul, il eut l’idée, par passion d’une domaine à un autre. portance. Il les écrivait de manière
connaissance pure, de recouper : une Vinci était également connu pour ses « spéculaire », de sorte qu’on ne puisse
réflexion littéraire sur les idées de problèmes de retard dans la remise de les déchiffrer qu’à l’aide d’un miroir.
temps et d’espace, reprise à l’historien ses commandes. Paniqué à l’idée de fi- Elles formaient son espace d’expéri-
et philosophe des sciences autrichien nir quoi que ce soit, il procrastinait mentation exclusif, qu’il ne montrait à
Ernst Mach (1838-1916), associée à sans fin. L’ébauche et le concept avaient, personne et dont il n’a jamais cherché
ses tâches prosaïques au bureau des pour lui, une plus forte puissance à tirer profit. On ne les a connues
brevets de Berne, où il fut, un mo- d’évocation que l’achevé. Son œuvre qu’après sa mort, et certaines ne furent
ment, chargé de synchroniser à picturale compte ainsi moins de vingt découvertes qu’au début du xxe siècle.
quelques centièmes de seconde près tableaux, dont certains, comme La Jo- En une époque comme la nôtre, où
selon leur localisation les horloges des conde, le suivirent dans tous ses dépla- la valeur se mesure à la réussite concrète
gares suisses, afin de fluidifier la cir- cements durant des décennies. Et il n’a et aux espèces sonnantes qui l’accom-
culation des trains. Vinci comme terminé aucun des essais, notamment pagnent, un pareil dédain des enjeux
Einstein étaient des esprits à la fois sur la peinture, qu’il avait prévu de matériels ferait passer Vinci pour une
sorte de loser mondain. Son exemple
nous en apprend beaucoup sur la so-
ciété actuelle : si elle se trouve en panne
d’un renouveau, celui-ci ne saurait pas-
UN HOMMAGE MULTIDISCIPLINAIRE ser que par une révolution mentale ve-
La célébration du 500e anniversaire de la mort de Vinci est nant briser ce culte du faux succès im-
éclatée en plusieurs manifestations en Italie et en France. Mi- médiat qui nous entraîne sur la pente
lan expose ses dessins originaux et une sélection de machines d’une perte d’âme et d’une répétition
boucQ réalisées à partir d’eux. En France, avant la grande exposition stérile. Avec, au bout, le néant.  L

LéOnard prévue au Louvre en octobre, la région du Val-de-Loire, où
dE vincI
décOdé Vinci passa les trois dernières années de sa vie, propose un
–dU 11 mai aU transpositions contemporaines de son œuvre, comme à Chau-
6 OctObre
2019 mont-sur-Loire par le Chinois Gao Xingjian, on y verra pour la À LIRE

ExposItion au mUséE
De la franc-MaçOnneriE
16 rue cadeT pariS ix
première fois en France, au château du Clos Lucé, sa dernière
demeure, la tapisserie qu’il avait réalisée pour François Ier à LÉONARD DE VINCI.
partir de La Cène. Le musée de la Franc-Maçonnerie à Paris LA BIOGRAPHIE,
Walter Isaacson,
présente par ailleurs une exposition du dessinateur de bande dessinée François Boucq,
traduit de l’anglais (États-Unis)
du 11 mai au 6 octobre, intitulée « Léonard décodé. La cathédrale derrière le tableau » par Anne-Sophie De Clercq
(illustration). P. B. et Jérémie Gerlier,
éd. Quanto, 592 p., 29 €.

20 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 18 • Juin 2019


remédions !
de Marylin Maeso
Ecoutez
entre
les
Chœurs de pierre lignes.
q uelques heures à peine après
l’incendie qui a partiellement
ravagé Notre-Dame, des
centaines de millions d’euros
avaient déjà été récoltés pour aider
le phénix gothique à renaître de
périssable et manipulable. Nos épaules
sont trop étroites pour porter
simultanément toute la misère du
monde. Et notre goût pour le
spectaculaire, trop prononcé pour que
nous pensions à ceux qui souffrent en
ses cendres. Mais, au milieu de la silence tandis que violence et vacarme
procession des messages attristés, un monopolisent jalousement nos écrans.
autre son de cloche s’est fait entendre. Souvenons-nous de La Peste : LA COMPAGNIE
Des tweets évoquant les mosquées « La presse, si bavarde dans l’affaire
centenaires du Turkestan oriental des rats, ne parlait plus de rien. C’est DES AUTEURS.
progressivement détruites par le que les rats meurent dans la rue et
gouvernement chinois qui persécute
les Ouïghours, des dessins montrant
les hommes dans leur chambre.
Et les journaux ne s’occupaient que de
Matthieu
des gilets jaunes mettant le feu à un la rue. » La rue est le lieu du commun. Garrigou-
rond-point, et un SDF brandissant une Des regards qui se rencontrent,
photo de la cathédrale ardente pour qui reconnaissent et qui renvoient la
Lagrange
qu’on daigne regarder sa détresse marque de l’humanité en partage. Le
dans les yeux, ont soulevé le soupçon
d’une pitié à géométrie variable. Qui
SDF est à la rue, mais il n’est pas dans
la rue. Il est trop souvent invisible, et
DU LUNDI
sont ces cœurs de pierre, qui pleurent parfois même traité en encombrant. AU JEUDI
sur des bâtisses mais qui ignorent En écrivant Notre-Dame de Paris, Hugo
les malheurs des pauvres, du monde a arraché la cathédrale à l’abandon 15H-16H
hospitalier, des migrants, des espèces et au pillage. Il lui a redonné vie en lui
en voie d’extinction, et de toutes façonnant un visage humain : celui
ces victimes de l’ombre ? d’une mémoire collective à préserver. En
partenariat
La concurrence victimaire est stérile. Fragile est ce visage que le temps avec
On ne gagne rien à se jeter peut défaire, et qu’une idéologie
mutuellement nos pertes à la figure. déshumanisante peut ôter à tous,
ILLUSTRATION ANTOINE MOREAU-DUSAULT POUR LE NOUVEAU MAGAZINE LITTÉRAIRE

Mais ce mémento nous renseigne sur la à tout. Ce que notre indifférence tue,
nature de notre empathie. Comme tout notre attention peut le sauver.
ce qui nous constitue, elle est faillible, Loin des yeux, loin du care. L
KENZO TRIBOUILLARD/AFP

© Radio France / Ch. Abramowitz

L’esprit
d’ouver-
Notre-Dame de Paris, le misérable et les touristes.
ture.
le portrait

David Lodge

Retour à Rummidge
À 84 ans, l’auteur de best-sellers sur le milieu universitaire n’a rien
perdu de son talent ni de sa mélancolie. Visite accompagnée
sur ses lieux de travail, académiques et personnels.
Par Marie-Dominique Lelièvre

g rand, maigre, un peu


voûté, David Lodge
avance à grands pas
sous la bruine. La
perspective d’un re-
tour à la fac le rend
joyeux (pour le reste, il est plutôt mé-
lancolique) : « Je n’étais pas venu ici de-
puis quelque temps. Ça me fait plaisir. »
à 1987. En face, l’horloge de l’univer-
sité qu’on entend sonner dans ses ro-
mans. Fondé par Joseph Chamberlain
au début du xxe siècle, le campus s’étale
sur une incroyable étendue de terres et
propose, outre une collection de bâti-
ments d’architecture variée dans un
paysage manucuré, un hôpital univer-
sitaire, des terrains de sport, des mu-
fois qu’il y revient, David Lodge dé-
couvre du nouveau. Le recteur du mo-
ment, disciple des pharaons, reconfi-
gure le campus à l’américaine.
Notre guide se dirige vers la nouvelle
bibliothèque, édifice high-tech en alu-
minium doré qui a coûté la peau des
fesses (80 millions de livres, à crédit, of
course) et dont il cherche l’invisible en-
Sa femme Mary et moi le suivons, cha- sées, et un jardin botanique. À chaque trée en longeant la façade vitrée d’une
cun sous un large parapluie. Visiter cafétéria dernier cri où des étudiants
l’université de Birmingham guidé par snackent derrière des écrans. À l’inté-
l’écrivain, c’est le rêve de tout fan de À LIRE rieur, on se croirait dans un aéroport
sa trilogie universitaire. À main international. À l’arrivée de l’écrivain,
gauche, une construction brutaliste en LA CHANCE les vantaux de verre des portillons élec-
béton que Mary décrète horrible mais DE L’ÉCRIVAIN,  troniques pivotent miraculeusement
qui a de la gueule. Juste après, le fa- David Lodge, tandis qu’un sourire éclaire le visage des
traduit de l’anglais par
meux bâtiment en briques rouges abri- Maurice et Yvonne Couturier, bibliothécaires. Ses romans satiriques
tant le département d’anglais où l’écri- éd. Rivages, 600 p., 24 €. sur le campus de Rummidge (un jeu de
vain a enseigné la littérature de 1960 mots sur Birmingham), traduits dans
22 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 18 • Juin 2019
David Lodge devant sa maison d’Edgbaston (Birmingham), en novembre 2011.

le monde entier, le désignent dans ce le hall. « Excellent, non ? », s’exclame Mémoires (1976-1991) que Rivages pu-
rôle de bon génie du lieu. Son portrait l’octogénaire svelte, blonde, souple blie ces jours-ci. Nous nous engouf-
peint à l’huile par un artiste British comme un roseau. « Taï-chi, pilate, pis- frons dans un luxueux ascenseur en
(James Lloyd) et une citation d’un de cine », explique-t-elle. Et diététique inox brossé pour en ressortir aussitôt,
ses romans, gravée sur le béton brut, light, comme j’ai pu le constater lors de dépités : la machine refuse de s’élever,
sont les ex-voto du hall : « Lire c’est notre déjeuner durant lequel son en- il faut la programmer avant de monter.
s’abandonner à un déplacement sans fin thousiasme autoritaire tranchait avec la Dans les étages, David Lodge est fas-
ÉRIC GARAULT/PASCO

de curiosité et de désir d’une phrase à mélancolie de son époux. ciné par la quantité d’écrans en accès
l’autre. » Une phrase du professeur « Au fil des années, les femmes se libre dissimulant des étudiants, tandis
Morris Zapp dans Un tout petit monde. sont affirmées », écrit-il dans La Chance que, sur les rayonnages, les livres ne
Mary Lodge la lit, sa voix résonne dans de l’ écrivain, le second tome de ses semblent intéresser personne. Au
Juin 2019 • N° 18 • Le Nouveau Magazine Littéraire 23
le portrait

dernier étage, vue panoramique souffrir économiquement pour que la une lampe d’architecte. On dirait le
sur le campus. « Je ne savais pas qu’il y Grande-Bretagne reste britannique. J’ai poste de contrôle d’un ingénieur nu-
avait autant de voitures à garer », note- 84 ans, je ne suis pas très concerné par cléaire. En face, la baie vitrée ouvre sur
t-il en contemplant le parking qui ce qui s’annonce. Mais les per­spectives un mur de briques rouges, vestige d’une
s’étale sous nos yeux.  sont sombres. »  chapelle victorienne.
Comment David Lodge pourrait-il David Lodge fait partie de cette gé-
HOME SWEET HOME être favorable au Brexit ? Ses lecteurs nération de romanciers britanniques
Ce matin, lorsque je suis arrivée chez sont partout en Europe. Dans son bu- choyés et respectés des années 1980.
lui, David Lodge était seul, Mary était reau, ses œuvres dans leurs multiples Un exemple de cet âge d’or, l’euphori-
à son cours de taï-chi. Lumineuse et traductions occupent une quinzaine sante sélection du Booker Prize 1984 :
ouverte sur un jardin entretenu par sa de mètres. « En termes de longévité, David Lodge pour Un tout petit monde,
femme, sa maison est située à Edg- David Lodge est une sorte de Woody J. G. Ballard pour Empire du Soleil, Ju-
baston, à dix minutes à pied de l’uni- Allen de la littérature, ici en tout cas », lian Barnes pour Le Perroquet de Flau-
versité. Un quartier résidentiel semé de m’avait prévenue Nathalie Zberro, son bert, Anita Desai pour Un héritage
parcs, de splendides bâtisses et de ma- éditrice chez Rivages. Les chiffres exorbitant, Anita Brookner avec Hôtel
noirs. Cette maison, il l’a achetée grâce laissent rêveur : 780 000 exemplaires du lac… Tous par la suite des best-sel-
à ses premiers succès. Dessinée par un vendus pour la trilogie de Rummidge, lers internationaux. L’ambiance du prix
architecte, avec un toit très pointu, elle 280 000 pour Pensées secrètes, 300 000 est électrisante : les bookmakers
est dissimulée aux regards par un écran pour Thérapie sur le seul marché fran- prennent des paris, les journaux dé-
d’arbres et de haies touffues. Tandis çais. « Vous voulez d’autres chiffres ? », bordent d’articles, le public s’arrache
qu’il me préparait un café, je lui ai de- m’avait-elle demandé. Non, merci. les livres. (En France, au même mo-
mandé s’il faisait toujours du yoga. « C’est un immense avantage d’écrire ment, le Goncourt est attribué à Mar-
« C’est catastrophique. Un vrai dé- en anglais », commente-t-il, modeste. guerite Duras pour L’Amant. Ses
sastre. Tous les gens sensés sont effon- Son sens de la comédie, son humour, challengers sont Bernard-Henri Lévy
drés », m’a-t-il répondu. Il me tournait sa mélancolie rendent les livres de Da- et Bertrand Poirot-Delpech, un cri-
le dos. On se serait cru dans une scène vid Lodge attachants. Dans La Vie en tique que nul ne lit plus. La crise, en
de La Vie en sourdine, son roman très sourdine, par exemple, il réussit à par- somme.) En 1984, Ballard est en pole
comique sur la surdité qui l’a frappé il ler du vieillissement d’une manière si position, suivi par David Lodge. Pas
y a quarante ans. Je lui parlais yoga, il déchirante qu’on en rit. Un exemple, de bol, c’est Anita Brookner qui l’em-
me répondait Brexit. « Tous les intel- au petit déjeuner, le narrateur avale ses porte. Dans la dernière ligne droite,
lectuels, les artistes, les hommes d’af- corn-flakes équipé de son appareil qui l’un des membres du jury a fait pen-
faires, et tous mes amis sont désespé- amplifie les sons : « C’est comme en- cher la balance en lisant à voix haute
rés. Tous veulent rester dans l’Union. » tendre des dinosaures croquer des os un passage d’une critique élogieuse du
Afin de rester européen, son fils a même en son dolby. » précédent livre de Brookner, publiée
pris un passeport irlandais : il est main- Une grande partie de sa vie s’est dé- dans The Sunday Times deux ans plus
tenant binational. roulée dans ce bureau tapissé de livres, tôt. « C’est moi qui l’avais signée », dit
« À la base, la crainte d’un afflux installé dans une extension de la mai- en souriant David Lodge.
d’immigrants, dit-il. L’ouverture des son. Derrière sa table de travail, deux
frontières en Allemagne a accru l’in- rayonnages abritent encore les ouvrages
PROFESSEUR À MI-TEMPS
quiétude. Les Anglais savent que les À cette époque, le prix fait vendre le
consultés pour la rédaction d’une bio-
gens viennent en Grande-Bretagne, où graphie de H. G. Wells qu’il a pris un
livre victorieux, mais dope aussi les
il y a du travail. Dans les provinces, les grand plaisir à écrire. David Lodge m’a
autres lauréats. Cette même année
Anglais se sentent enva- 1984, Martin Amis pu-
his. Ils craignent de voir Je lui parle yoga, il me blie Money, money, re-
changer leur culture. » crute Andrew Wylie dit
Contrairement aux Fran- répond Brexit, comme dans son livre le Chacal comme agent,
çais, les Britanniques très personnel sur la surdité. lequel lui décroche une
tiennent des statistiques avance record d’un de-
ethniques. Ainsi, les habitants de Bir- installé dans un confortable fauteuil mi-million de livres pour son prochain
mingham, seconde ville du pays, savent Herman Miller. Ce monsieur de 84 ans roman. « Dans les années 1980, avec
que la moitié de la population est com- en paraît dix de moins. Juché sur un un bon agent, un écrivain pouvait rem-
posée d’Asian or Asian British, de Black fauteuil pivotant d’où il me surplombe porter d’énormes avances. » Rachetant
or Black British, et que les White y se- de façon à mieux entendre mes ques- de vénérables maisons d’édition, de
ront bientôt en minorité. Selon l’écri- tions ou à lire sur mes lèvres, il tourne gros bonnets de la finance procèdent
vain, le multiculturalisme effraie le dos à sa table de travail de marque al- alors à des transferts dignes de clubs de
nombre de ses concitoyens, ce qui ex- lemande. Celui-ci abrite un ordinateur, foot. Jusque-là, David Lodge enseigne
plique leur vote. « Ils sont prêts à une imprimante laser, un téléphone, la littérature britannique à mi-temps,
24 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 18 • Juin 2019
Barthes et Lacan et, grâce à David
Lodge, se familiarisaient avec la vie
d’un univers inconnu et rebutant.
« Ses romans offrent quelque chose de
très intelligent et drôle qui a plu au pu-
blic, alors que le roman français tra-
versait une période creuse », décrypte
Maurice Couturier. 
Rivages publie d’abord le bien
nommé Jeu de société. Dès le deuxième
chapitre, le lecteur nage dans le liquide
sémiotique comme une grenouille dans
une piscine sécurisée. « La semi-quoi ?
– La sémiotique. L’étude des signes »,

MARIUS/ANDIA.FR
répond un des personnages. En guise
de travaux pratiques, l’auteur propose
une désopilante analyse d’une publicité
Séance de dédicace à Rouen en 2008 pour la sortie en France de La Vie en sourdine. de la marque de cigarette Silk Cut.
Dans un éclat de rire, il initie le lecteur
les universités offrant des facilités aux deux livres séduisants, comme sans ef- aux charmes de la métaphore et de la
enseignants écrivains. « Être payé pour fort… Comme dans le cas de Sagan, métonymie, lui ouvrant les portes inti-
ce qu’on aime faire : dans mon cas, lire, on se demande si elle sera capable de midantes de la critique littéraire. De-
discuter de littérature, et écrire des- progresser. Réussir jeune, dans ce mé- puis, Rivages sort un Lodge par an. Les
sus. » Il décide alors de devenir écrivain tier, n’est pas toujours un avantage. »  premiers romans traitaient des pro-
à plein temps. blèmes posés par la pratique religieuse
« Le Booker Prize a perdu cette ex- LA SEMI-QUOI ? LA SÉMIOTIQUE dans la société britannique, en parti­
traordinaire influence. Il s’est ouvert C’est en 1989 que Gilles Barbedette le culier concernant la sexualité.
aux écrivains américains, ce qui est une repère et commence à l’éditer en Issu d’une famille modeste de catho-
grossière erreur », dit-il. La plus grande France, encouragé par Maurice Cou- liques pratiquants, Lodge avait lu Ber-
influence de la littérature américaine turier, écrivain, traducteur et spécialiste nanos, Péguy ou Mauriac. Ses premiers
sur la vie littéraire britannique a été, se- de Nabokov. Jusque-là, les Français romans catholiques ont été traduits en
lon lui, l’exportation massive des cours avaient dédaigné Lodge. « Son agent français. « David Lodge a assis la réus-
de creative writing. « Aucune université avait fait tout ce qui était possible, no- site de Rivages Poche », note Nathalie
anglaise n’en est dépourvue au- tamment auprès de Gallimard, qui a Zberro. Un enthousiasme qui ne se dé-
jourd’hui, et cela se répand lentement dû s’en mordre les doigts », note Mau- ment pas. Lors de la publication de Né
sur le continent. L’idée qu’il existe un rice Couturier, devenu, avec sa femme au bon moment, 1935-1975, le premier
apprentissage pour devenir écrivain Yvonne, le traducteur de tous les livres tome de ses Mémoires, une signature
nous était inconnue. Comme il est très de Lodge (et son ami). est organisée à la librairie Le Divan. À
difficile de vivre de l’écriture, les étu- Le genre très anglo-saxon des cam- la surprise de l’éditrice, une centaine de
diants diplômés se transforment à leur pus novels, centrés sur la vie des profs personnes font la queue devant sa table,
tour en professeur de creative writing. dans leur microcosme, les éditeurs pa- y compris de très jeunes lecteurs. « Da-
Des écrivains ne pouvant survivre avec risiens ne l’imaginent pas comme un vid Lodge touche un large public, des
leurs livres gagnent leur pain en appre- produit d’importation délectable. gens lettrés comme le grand public qui
nant à écrire à des gens qui ne pourront L’idée de David Lodge – faire voyager veut se divertir. »
gagner le leur en écrivant… » des universitaires autour du monde de L’écrivain britannique a pris depuis
La suppression du prix unique du colloque en colloque, avec moult aven- longtemps ses distances à l’égard de la
livre a bouleversé l’édition britannique tures sexuelles –, ils voient mal com- religion. « Mon catholicisme était in-
et a appauvri les auteurs. Généreux et ment la vendre en France. « Depuis tellectuel. Je continue à aller à la messe,
curieux de ses cadets, David Lodge lit Shakespeare, les auteurs anglais et Mary est une Irlandaise pratiquante,
leur production avec intérêt. « La der- même américains mélangent sérieux mais je ne crois plus en la doctrine ca-
nière sensation littéraire ici est Sally et comique, voire tragique. Les livres tholique. Je ne crois plus en la vie après
Rooney, qui me rappelle un peu Fran- de David offrent une réflexion pleine la mort. Ni que les vertueux seront ré-
çoise Sagan. Elle a rencontré une récep- d’humour sur la vie universitaire et sur compensés, et les méchants punis. » Il
tion fantastique à chacun de ses livres. la critique littéraire postmoderniste. fait une pause. Un écureuil roux tra-
Elle a la sensibilité de ces jeunes gens En 1989, on était en plein structura- verse la pelouse. « L’idée qui me tracasse
qui s’emparent de vous avec une his- lisme, ou plutôt poststructuralisme. » le plus est de penser que la mort de
toire pleine d’émotions. Elle a écrit Les Français connaissaient Foucault, ­Hitler et la mienne se valent. » L

Juin 2019 • N° 18 • Le Nouveau Magazine Littéraire 25


en couverture 

DANS
LA TÊTE DES
Un homme face à un char. La photo iconique
de l’écrasement, il y a trente ans, de la contestation
sur la place Tiananmen à Pékin est mondialement connue.
Sauf par les jeunes Chinois. Depuis ces journées sanglantes,
le Parti communiste n’a eu de cesse de se réarmer idéologiquement
en jouant sur la fierté d’une histoire millénaire, les blessures d’orgueil
du début du xxe siècle et la réconciliation de Confucius et de Mao.
La société chinoise vit aujourd’hui guidée par Xi Jinping
et son « rêve chinois » de puissance retrouvée. Que nous disent
la pensée, la littérature, le cinéma chinois ?

Dossier coordonné par Aurélie Marcireau

26 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 18 • Juin 2019


ILLUSTRATION SYLVIE SERPRIX POUR LE NOUVEAU MAGAZINE LITTÉRAIRE
CHINOIS
en couverture 

Volonté de puissance

Santé,
bonheur !
Les rêves d’hégémonie mondiale en 2049 de Xi Jinping
se doublent à l’intérieur d’un contrôle social et

s
d’une répression sans limites. L’édifice est-il si solide ?
Par Aurélie Marcireau

i je devais raconter la Dans la tête de Xi Jinping (Solin/Actes


« Chine d’aujourd’hui Sud, 2017), illustre cette vision. En
sous tous ses aspects, 2017, lors d’une visite dans la cité inter-
je n’en finirais pas et dite, Xi Jinping explique au président
mon récit serait en- américain : « Nous avons trois mille
core plus long que ans d’histoire écrite. » Trump rappelle
Les Mille et Une Nuits », écrit le roman- alors que la plus vieille culture est
cier Yu Hua dans La Chine en dix mots égyptienne. Réponse du leader
(Actes Sud, 2010). Plutôt que de racon- chinois : « Certes, elle est plus an-
ter, nous cherchons, dans ces pages, à cienne, mais l’unique civilisation qui se
entrer dans la pensée, dans l’imagi- poursuit sans interruption est la
naire des Chinois, et notamment de Xi Chine. » 2049 sera donc la célébration Xi Jinping portant un
Jinping. Et si Les Mille et Une Nuits de cette civilisation unique et du Parti
sont un long songe, le « rêve chinois » communiste chinois. côté des démocraties libérales, suivant
du président n’a rien d’une chimère Commerce, course aux brevets, à le sens de l’histoire. Il n’en fut rien.
mais tout d’une volonté adossée à une l’intelligence artificielle, volonté de Cette répression violente, que raconte
idéologie forte. Une quête de puissance modifier la gouvernance mondiale : la l’écrivain dissident Liao Yiwu dans Des
économique, diplomatique, mais aussi recherche d’hégémonie est globale, balles et de l’opium (Globe, 2019), n’est
culturelle, démultipliée à l’horizon mais le bras armé de cette conquête pas la défaite du régime mais « une pré-
2049. Alors que les Euro- figuration de la Chine d’aujourd’hui,
péens s’émeuvent du sort Une propagande et nous n’avons pas su le voir », selon
du port du Pirée passé la thèse de François Bougon dans La
sous pavillon chinois, que entre nostalgie et orgueil Chine sous contrôle, 1989-2019 (Seuil,
l’Afrique semble emmail- national, sous le patronage 2019). La fin des années 1980 marque
lotée dans les fameuses de Confucius et Mao. aussi la chute de l’URSS, qui reste le
nouvelles routes de la Soie contre-exemple absolu. Les commu-
et que le voisinage du pays s’inquiète – reconquête dans l’esprit chinois – est nistes russes ont cédé sur le terrain
de ses manœuvres militaires, Xi idéologique. Et c’est en 1989 que le ré- idéologique, Xi Jinping en tire la leçon
Jinping, président de la République po- armement idéologique du PC com- qu’il ne faut rien concéder.
pulaire de Chine, regarde loin devant. mence. Place Tiananmen, il y a trente
Pour le centenaire de la révolution, il ans. Les Occidentaux ont vu dans la UNE JEUNESSE SANS CURIOSITÉ
veut son pays leader mondial, et sans répression du mouvement étudiant en Il a un profil particulier, ce président
aucun reniement. Une anecdote ra­ faveur de plus de libertés le dernier sou- sans limite de mandat qui gouverne
contée par François Bougon, auteur de bresaut d’un régime qui se rangerait du un territoire grand comme l’Europe.

28 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 18 • Juin 2019


REPÈRES
1953. Naissance de Xi Jinping
dans la province du Shaanxi.
1969. Exil dans les « terres jaunes ».
1974. Adhésion au Parti
communiste chinois.
1975. Retour à Pékin. Intègre
l’université scientifique de Tsinghua.
1987. Épouse la chanteuse
Peng Liyuan.
2002. Nommé au Comité
central du Parti.
2007. Entre au Comité permanent
du bureau politique du Parti.
2008. Élu vice-président de la
République populaire de Chine.
2012. Xi Jinping est nommé

NICOLAS ASFOURI - POOL/GETTY IMAGES


secrétaire général du Parti
communiste chinois lors du 
XIIIe Congrès du Comité central.
Il lance l’idée du « rêve chinois ».
2013. Xi Jinping devient
président de la République.
2018. Vote de l’abrogation de la
limitation des mandats présidentiels.
toast le 26 avril 2019, lors du Forum de coopération internationale à Pékin.

Xi Jinping est le fils d’un héros de la George Orwell dans 1984 : « Qui Dans China Dream (Flammarion,
révolution devenu paria, humilié, commande le passé commande l’ave- 2019), l’écrivain brocarde cette vo-
quand il tombe en disgrâce. Le jeune nir ; qui commande le présent com- lonté étatique de contrôler les mé-
homme, instruit, doit partir en réédu- mande le passé. » Pour ne pas se moires. Si le passé glorieux est vanté,
cation en zone rurale pendant la Ré- perdre dans le tourbillon consumé- le repli de la Chine au xixe siècle est
volution culturelle. Il maîtrise la riste et la vitalité économique, le so- également largement utilisé. « Traités
culture classique, Mao et Marx. Il fera cialisme à la chinoise va trouver de inégaux » imposés par les Européens,
sa carrière au sein du PC, épaulé par nouvelles bases : une propagande qui guerre de l’opium… Les plus jeunes
son épouse, star de la chanson, Peng mêle nostalgie et orgueil national sous connaissent mieux ce « siècle de l’hu-
Liyuan. « Il a une carrure d’empe- le patronage de Confucius et de Mao. miliation » que l’histoire de Tia-
reur », dit de lui le sinologue Jean-Luc Loin de renier le passé communiste, nanmen, note Ma Jian. La rhétorique
Domenach. « L’empire se conquiert à les autorités vont l’ancrer dans le récit nationaliste y prend racine et permet
cheval mais ne peut se gouverner à de cette « civilisation millénaire ». de repousser violemment le modèle
cheval, c’est-à-dire par la seule force. Les manipulations sont possibles : occidental et ses libertés et valeurs à
[…] Il faut une pensée commune qui la génération maoïste n’a connu que vocation universelle.
unisse la population ! », écrit le spécia- la critique de Confucius ; celle qui est À ce modèle aujourd’hui vacillant,
liste de la littérature chinoise Jacques née dans les années 1970-1980 est remis en cause par d’autres leaders
Pimpaneau dans Le Tour de Chine en plutôt ignorante de l’histoire récente mondiaux, Xi Jinping oppose la solu-
80 ans (L’Insomniaque, 2017). Alors, comme lointaine. Quant à la jeunesse tion chinoise dont la face sombre re-
pour bâtir cette pensée, Xi Jinping a actuelle décrite par l’écrivain Ma Jian pose notamment sur un système de
fait sienne la fameuse phrase de (lire p. 37-39), elle est « sans curiosité ». contrôle social fort (le crédit social),

Juin 2019 • N° 18 • Le Nouveau Magazine Littéraire 29


en couverture 

des camps de prisonniers poli-


tiques, et des minorités maltraitées. Entretien avec François Bougon

La démocratie
Mais l’édifice est-il si solide ? Ou in-
dexé à l’indice de croissance ? La
classe moyenne chinoise supporte
tant qu’elle peut s’étourdir dans l’hy-

aux oubliettes
perconsommation, galvanisée par
un pouvoir qui met en avant les hé-
ros et martyrs du passé. Car la
culture est en première ligne pour
servir le rêve du président : « Renfor-
cer notre propre conscience et notre
propre confiance culturelles permet-
tra de renforcer notre confiance dans Tiananmen n’a pas été un accident mais
notre système, notre théorie et notre l’événement fondateur d’un nouvel autoritarisme
chemin. (1) » mariant capitalisme et valeurs traditionnelles,
face à un Occident trop sûr de lui.
LA RENCONTRE ENTRE
DEUX ÉPOQUES
Nous avons sans doute à apprendre
de la pensée chinoise, et notamment jeunesse […] n’a pas d’avenir. » Les
de sa littérature. Au fil des pages des Américains ont été plus prudents, se
Quinze causeries en Chine (Galli- gardant bien d’insulter l’avenir.
mard, 2019), J. M. G. Le Clézio s’en- Mais la théorie de la « fin de l’his-
thousiasme pour « un monument à HERMANCE TRIAY/ÉD. DU SEUIL toire » de Francis Fukuyama a nourri
la fois gigantesque et magnifique qui une certaine arrogance : nous avions
constitue un des trésors de l’huma- triomphé du camp communiste, qui
nité. La littérature chinoise va jouer représentait un contre-modèle, et
un rôle dans le futur », prophétise-­ dans ce contexte Tiananmen n’était
t-il. Ces écrivains, à l’instar de Liu qu’un contretemps. Cela ne s’est pas
Cixin pour la science-fiction, nous passé ainsi. Après avoir tiré sur son
éclairent sur un pays que nous avons Journaliste au Monde, ancien propre peuple, le régime commu-
tant de mal à cerner. Ce qui est nor- correspondant de l’AFP à Pékin, François niste chinois a dû se forger une nou-
mal, à lire Yu Hua, qui écrit ainsi à Bougon est l’auteur de Dans la tête velle légitimité, s’éloignant d’un cer-
de Xi Jinping ( Solin/Actes Sud, 2017)
propos de son livre Brothers (Actes et de L
 a Chine sous contrôle (Seuil, 2019).
tain marxisme pour aller vers un
Sud, 2008) : « Ce roman est né de la autoritarisme mariant le capitalisme
rencontre entre deux époques. La et les valeurs traditionnelles chi­
première partie de l’histoire se dé- Dans La Chine sous contrôle, vous noises. En ce sens, Xi Jinping est
roule pendant la Révolution cultu- expliquez que Tiananmen marque l’aboutissement de ce réarmement
relle : une époque de fanatisme, de le début de l’offensive idéologique, idéologique face à un Occident trop
répression morale et de tragédies du réarmement idéologique sûr de lui.
[…]. La seconde partie se passe au- du Parti communiste. A-t-on minoré Qu’est-ce qui, dans son histoire,
jourd’hui : une époque de subver- les conséquences de Tiananmen ? explique que Xi Jinping ait été le plus à
sion de la morale, de légèreté et de François Bougon. – À l’époque, les même de mener cette reprise en main ?
permissivité. Seul un Occidental qui Occidentaux ont jugé cet événement Il y a certainement un facteur per-
aurait vécu quatre cents ans aurait à l’aune de leurs principes, ceux des sonnel. Il arrive au pouvoir à un mo-
pu vivre deux époques aussi dissem- droits de l’homme. Ils ont condamné ment particulier où certains, au sein
blables, quand il n’aura fallu aux la répression sanglante au cœur de la du Parti communiste, jugent que le
Chinois que quarante ans pour les capitale chinoise, persuadés que numéro un précédent, l’apparatchik
connaître toutes les deux. […] L’ex- l’histoire leur donnerait raison. Au Hu Jintao, a été trop mou, à la fois
périence n’a pas d’équivalent. » Celle moment où la France célébrait les face aux revendications croissantes
qui s’annonce non plus. L deux cents ans de la Révolution de la société civile et face aux dérives
française, François Mitterrand de certains cadres, jugés corrompus.
(1) D
 ans la tête Xi Jinping,François Bougon, condamne : « Un régime qui, pour Xi Jinping apparaît légitime, car il
éd. Solin/Actes Sud, 2017. survivre, en est réduit à tirer sur la est le pur produit du sérail : il est fils

30 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 18 • Juin 2019


FOCUS MAGAZINE/SIPA
Le massacre de Tiananmen à Pékin, le 4 juin 1989, mit un terme au « printemps chinois ».

d’un révolutionnaire de la première de fierté nationaliste. Comment de Shanghai membre du parti, en est
heure et se revendique aussi, de par se construit cette nouvelle idéologie ? l’une des figures. Il s’installe à Pékin,
son passage par la campagne durant Pour comprendre cette nouvelle appelé par un autre Shanghaïen, Jiang
la Révolution culturelle (1966-1976), idéologie, il faut remonter juste avant Zemin, et devient l’idéologue du ré-
« fils du peuple ». Il a également ac- le mouvement de Tiananmen. À la fin gime. Il plaide pour un gouvernement
compli une carrière méritante, ayant de 1988 et 1989, une controverse agite fort, centralisé, seul à même de per-
gravi les échelons du pouvoir à la fois les intellectuels chinois. Certains mettre à la Chine de faire face aux
dans des provinces pauvres de l’inté- États-Unis. Il est obsédé par le déclin
rieur et dans celles, riches, des côtes. Xi Jinping a réduit de la Chine à partir du xixe siècle et pré-
Enfin, après avoir été vu comme un pare la « revanche ». Mais aujourd’hui,
possible réformateur, il témoigne de au silence toutes les contrairement au néoautoritarisme de
sa volonté de ne pas céder, réduisant voix critiques. la fin des années 1980, l’horizon n’est
au silence toutes les voix critiques, plus démocratique. Les valeurs univer-
avocats ou journalistes. En cela, il est plaident pour un système néoautori- selles sont même désignées comme in-
le fidèle héritier de ceux qui ont choisi taire : seul un homme fort est capable compatibles avec la « civilisation »
en 1989 la voie de la répression. de mener la Chine dans cette période chinoise, dont le Parti est le meilleur
Xi Jinping rompt avec le « profil bas » de transition entre communisme et ca- défenseur désormais grâce au dévelop-
de ses prédécesseurs et met en scène pitalisme. Mais, à l’époque, l’horizon pement économique.
la valorisation d’un « alliage de maoïsme reste la démocratie. Après la répression Quelle est la part de « trauma »
des années 1950, d’une exaltation du 4 juin 1989, on retrouvera une par- par rapport à la chute de l’URSS ?
du confucianisme, du taoïsme, tie d’entre eux parmi les soutiens du ré- En quoi explique-t-elle ce qui
du bouddhisme » associé à un discours gime. Wang Huning, un universitaire se passe aujourd’hui en Chine ?  

Juin 2019 • N° 18 • Le Nouveau Magazine Littéraire 31


en couverture 

C’est le grand cauchemar des Révolution culturelle, et celle de puissance de la Chine, son retour au
élites chinoises depuis la chute du Deng Xiaoping. Pas question, aver- premier plan sur la scène internatio-
camp soviétique : connaître le même tit-il, d’utiliser le premier pour criti- nale. Est également rappelée en per-
sort que le pays qui était, dans les an- quer le développement économique manence l’humiliation subie par le
nées 1950, présenté comme le « grand de ces trente dernières années marqué pays au xix e siècle, la responsabilité
frère ». D’où l’accent mis par Xi Jinping non seulement par un enrichissement des anciennes puissances coloniales,
sur le renforcement du Parti commu- d’une partie de la population mais un élément important pour le natio-
niste sur le plan idéologique. C’est un aussi par la montée des inégalités. Pas nalisme qui caractérise ce régime.
élément fort de la légitimité du régime question non plus de se servir de Lorsqu’on évoque la Chine, on parle
que met en avant le président. La Deng pour vouer aux gémonies le fon- beaucoup d’économie, mais on
Chine, expliquent les hiérarques de Pé- dateur du régime… L’histoire du oublie souvent le soft power. Q
 uelle
kin, n’a pas connu comme la Russie la Parti est un tout, on ne peut la décou- est sa part dans cette politique ?  
descente aux enfers économique, l’em- per à ses yeux. Il intègre également la Xi Jinping a abandonné la politique
prise des mafias et des oligarques… période impériale, mais aussi le confu- de « profil bas » qui avait été adoptée
Que le Parti se revendique comme cianisme que Mao combattait avec par Deng Xiaoping à la fin des années
« l’héritier des cinq mille ans d’histoire » force, jugeant que cette pensée expli- 1970. La Chine juge que les pays oc-
est un changement par rapport aux quait l’arriération de la Chine. Bref, cidentaux et leurs médias monopo-
décennies précédentes. Que met-il en on est dans une reconstruction totale lisent le « droit à la parole » sur la scène
lumière dans cette histoire revisitée ? au service d’un discours magnifiant la internationale, et elle revendique sa
Xi Jinping met en avant place. À cette fin, elle dé-
un roman national qui re- Deng Xiaoping (à droite) lors du congrès du Parti communiste (1987). pense énormément
pose tout d’abord sur l’his- d’argent dans ses médias à
toire du Parti communiste l’étranger, par exemple en
dans son ensemble. Il re- Afrique ou aux États-Unis
met au goût du jour les hé- avec une chaîne en anglais.
ros et les victimes des dé- Le régime mise également

TORREGANO/BOCCON-GIBOD/LASKI/JIN/SIPA
buts du régime, dans les sur les instituts Confucius
années 1950, des figures pour mettre en valeur la
qui avaient été reléguées culture dite traditionnelle.
dans une société tournée Cependant, jusqu’à pré-
vers l’argent et la réussite. Il sent, cette politique de soft
réconcilie également la pé- power n’est guère efficace.
riode maoïste avec ses Les rares films chinois qui
zones d’ombre, comme le ont du succès proviennent
Grand Bond en avant et la d ’auteurs comme Jia
Zhangke, qui ne sont pas
des auteurs grand public et dépeignent
souvent la face sombre du développe-
ment chinois, bien loin de la propa-
gande que souhaiterait diffuser Pékin.
Sous Xi Jinping, les artistes sont ap-
pelés à produire des œuvres positives
qui respectent les valeurs socialistes.
Une sorte de retour à l’art officiel.
Quel est le rêve chinois de Xi Jinping ?
Son rêve chinois, sous l’égide du
Parti communiste, est de permettre au
pays de devenir la première puissance
économique mondiale en 2049, à l’oc-
casion du centième anniversaire de la
fondation de la République populaire.
FRED DUFOUR/AFP

Et de réaliser le rêve des intellectuels


de la fin du xix e siècle d’une Chine
forte et puissante.
Hôtesses d’accueil posant devant la place Tiananmen, le 5 mars 2018.  Propos recueillis par Aurélie Marcireau 

32 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 18 • Juin 2019


C’était il y a moins de deux décennies,
et on peut mesurer la vitesse de trans-
formation de la Chine à l’évocation de
cette époque, quasi préhistorique, cor-
respondant à l’adhésion de Pékin à
l’Organisation mondiale du commerce
(OMC) en 2001, et à l’accélération de
la croissance économique. Aujourd’hui,
la classe moyenne représente quelque
450 millions de personnes et pourrait
progresser à plus de 700 millions au
milieu de la prochaine décennie ; essen-
tiellement des urbains, disposant d’un
meilleur niveau d’éducation et d’un
pouvoir d’achat dont leurs parents, et

ANONYMOUS/AP/SIPA
surtout leurs grands-parents, n’auraient
jamais pu rêver. On est loin du marke-
ting primitif de ma vendeuse de chaus-
sures de sport…
Liu Xiabo, prix Nobel de la paix 2010, militant de la démocratie persécuté jusqu’à sa mort, en 2017.

LA « PHILOSOPHIE DU PORC »

Idéologie Il y avait un paradoxe au début de cette


longue marche vers la classe moyenne :

Prospérité,
les analystes étrangers y voyaient le
signe sûr que la Chine allait s’ouvrir et
se démocratiser sous l’impulsion de
cette nouvelle couche urbaine qui ne

j’écris ton nom


manquerait pas de réclamer une démo-
cratie nécessairement désirable ; tandis
que le Parti communiste chinois voyait
dans cette transformation sociale la clé
de la stabilité politique et faisait, sans le
dire, de la classe moyenne la nouvelle
Les idéaux écornés des démocraties occidentales base sociale du Parti, là où Mao met-
ne font pas rêver les classes moyennes, plus occupées tait (théoriquement) la paysannerie, le
à se distraire et à consommer sous la houlette du Parti. prolétariat et l’armée au poste de com-
Par Pierre Haski mandement. Les deux ne pouvaient pas
avoir raison en même temps. Vingt ans

a
plus tard, c’est le Parti qui l’a emporté,
surtout sous la direction de son « nou-
veau Mao », Xi Jinping, au pouvoir de-
puis 2012 et pour un nombre de man-
u début des années 2000, Chine d’une marque de chaussures de dats illimité depuis qu’il a fait sauter la
la classe moyenne chinoise sport m’avait alors donné sa définition : limite des deux fois cinq ans instaurée
était un objet indéfinis- ce sont les 20 ou 30 millions de par Deng Xiaoping dans les années
sable qui faisait fantasmer Chinois, m’avait-elle expliqué, à qui il 1980. C’est Deng – surnommé le « Pe-
tout le monde, sociologues comme reste un peu d’argent à la fin du mois, tit Timonier » du fait de sa taille et
responsables marketing, politologues une fois réglées toutes les charges indis- parce qu’il prenait la suite du « Grand
étrangers et cadres du Parti commu- pensables. « Mon travail, ajoutait-elle, Timonier » qu’était Mao – qui est à
niste chinois… La représentante en est de les convaincre qu’ils doivent l’origine du contrat social actuel.
consacrer cet argent à acheter de nou- Après le choc de Tiananmen, le
velles chaussures de sport plutôt qu’un « printemps de Pékin » écrasé dans le
Journaliste, Pierre Haski est l’ancien
correspondant de Libération à Pékin.
téléviseur ou un costume. Et seule- sang dans la nuit du 3 au 4 juin 1989,
Il vient de publier Liu Xiabo, l’homme ment alors je leur dirai que ma marque il y a trente ans cette année, Deng re-
qui a défié Pékin (Arte/Hikari). est la meilleure ! » lança les réformes économiques avec

Juin 2019 • N° 18 • Le Nouveau Magazine Littéraire 33


en couverture 

son slogan « Enrichissez-vous ».


La contrepartie du feu vert à l’argent
roi était d’accepter le monopole du
pouvoir du Parti.
Le dissident chinois Liu Xiaobo, prix
Nobel de la paix 2010, mort en prison

YANG DONG - IMAGINECHINA/AFP


en 2017, a consacré un texte célèbre à
ce qu’il appelait « la philosophie du
porc » : « Deng Xiaoping a acheté la
mémoire des masses avec ses promesses
d’“aisance relative”, et non seulement
d’innombrables tragédies historiques
ont été oubliées, mais même les cas ré- La prospérité des vingt dernières années a permis l’accession d’une classe moyenne à la consommation.
cents les plus atroces ont été affadis au
point de disparaître presque complète- l’offre du pouvoir de s’« enrichir ». Tous société en apparence « harmonieuse »
ment. Dans cette atmosphère d’abru- confient que leur vie s’est améliorée et et – c’est nouveau – divertissante.
tissement et d’amnésie de toute la na- ne regrettent rien. C’est encore plus Certes, les sujets d’angoisse existen-
tion, les élites ont créé une “philosophie vrai chez les jeunes d’aujourd’hui. tielle sont nombreux dans cette Chine
du porc” […]. En un mot, elle explique Ceux qui sont nés dans les an- en ralentissement économique, hyper-
comment faire pour que les porcs s’en- nées 1990, et plus encore dans les an- compétitive, dans laquelle les bonnes
dorment quand ils sont rassasiés, et nées 2000, n’ont pas besoin d’être places sont chères et très disputées. Les
mangent quand ils se réveillent ; elle les convertis à la « philosophie du porc », distorsions de la croissance ont été ful-
maintient au mieux au stade des be- ils sont nés dedans ; ils n’ont pas connu gurantes ces deux dernières décennies,
soins primaires, alimentaires et sexuels, les sanglants errements du passé pas toujours bien maîtrisées, comme la
sans leur laisser le droit à de plus chinois, y compris récent, qui sont lar- dégradation de l’environnement, la
grandes ambitions (1). » gement effacés de l’histoire officielle et bulle immobilière qui a enrichi la gé-
difficiles, voire impossibles à trouver nération précédente mais rend le sujet
UNE PLACE AU SOLEIL sur Internet. Leur acceptation sociale explosif pour la suivante si elle n’a pas
Si Liu Xiaobo et quelques-uns de ses de l’ordre post-1989 est naturelle, faci- de parents enrichis, ou encore la peur
camarades ont refusé de renoncer à litée par la prospérité relative des vingt du déclassement pour ceux qui
leur idéal de liberté et d’épouser cette dernières années. viennent à peine d’accéder à l’échelon
« philosophie du porc », payant leur re- Avoir 20 ans dans une grande ville supérieur de l’ascenseur social chinois.
fus au prix fort, ils sont nombreux, chinoise, c’est vivre dans une société de Autant de sujets anxiogènes pour les
parmi la « génération 89 », à avoir ac- membres de la classe « moyenne » de
cepté le « deal ». Le sinologue et socio- Comment faire Chine, coincée entre l’élite du Parti et
logue français Jean-Louis Rocca a réa- la nouvelle grande bourgeoisie hyper-
lisé une étude sur cette génération née pour que les porcs riche et, de l’autre côté, le reste de la
dans la Chine de Mao, qui était étu- s’endorment quand population qui pousse pour avoir sa
diante en 1989 (2). Elle est aujourd’hui ils sont rassasiés, place au soleil de la « nouvelle Chine ».
aux commandes – c’est celle de Xi Ce contexte renforce les égoïsmes so-
Jinping… – ou en fin de parcours ; et et mangent quand ciaux, le faible sentiment d’un sort col-
parmi ceux qui se sont confiés au cher- ils se réveillent. lectif qui n’existe que par un battage
cheur français, plusieurs reconnaissent nationaliste permanent, alimenté par
avoir participé au printemps de Pékin ; consommation érigée en religion d’État les succès chinois sur la scène interna-
mais, après son échec, ils ont saisi pour suppléer les exportations qui tionale et même… sur la Lune ; le na-
étaient jusqu’à récemment le principal tionalisme, simple patriotisme pour
moteur de la croissance ; mais aussi beaucoup mais sentiment de supério-
À LIRE dans une société de l’entertainment, le rité pour beaucoup d’autres, qui vient
divertissement à haute dose. Car, remplacer une ferveur idéologique
contrairement à une idée reçue, le to- n’existant plus que par les campagnes
LIU XIAOBO L’HOMME talitarisme chinois du xxie siècle n’est du Parti, comme un vieux disque rayé
QUI A DÉFIÉ PÉKIN,
Pierre Haski, 
pas uniquement celui de la surveillance que plus personne n’écoute. Le Parti
éd. Arte/Hikari, technologisée à outrance, avec caméras est important parce qu’il est la voie
220 p., 19 €. de surveillance, re­connaissance faciale, royale vers la prospérité pour ses près
crédit social, etc. ; c’est aussi celui d’une de cent millions de membres, pas pour

34 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 18 • Juin 2019


connaître le nirvana du « socialisme
aux caractéristiques chinoises », selon Entretien avec Ma Jian
« J’ai peur pour
la formule consacrée.
La classe moyenne ne demande
donc pas la démocratie, contraire-
ment à ce qu’imaginaient ou espé-

ces jeunes »
raient les Occidentaux lorsqu’ils ont
aidé la Chine dans ses réformes éco-
nomiques. D’abord parce que le mo-
dèle démocratique occidental est
écorné : le touriste chinois qui visite
Paris n’en repart pas avec l’idée que
c’est la société idéale dans laquelle il Pour cette figure de la littérature chinoise en exil,
aimerait vivre ; il est ravi de sa visite la jeunesse de son pays croit qu’une nation se mesure
chez Louis Vuitton et au Louvre, à son PIB et non à sa culture et à ses libertés.
mais est bien content de retourner
dans sa ville plus propre, plus sûre,
plus stable. En revanche, il protestera
si le gouvernement veut construire
une raffinerie de pétrole près de chez
lui, le phénomène « NIMBY » (Not superpuissance économique. Il en ré-
in my backyard, pas près de chez moi) sulte une génération qui croit que la
bien connu, qui s’est développé au valeur d’une vie humaine se mesure
sein de la classe moyenne chinoise. à l’argent accumulé et dépensé.
La méritocratie chinoise autoritaire La politique de l’enfant unique a
semble acceptable aux yeux de ceux bien sûr eu un impact profond. La
qui ont « quelque chose à perdre » et fratrie aide à tempérer l’ego et nour-
rit la compassion. Pendant trente-
JOËL SAGET/AFP

redoutent l’instabilité, voire la jalou-


sie de ceux qui n’ont pas encore. Des cinq ans, les enfants chinois ont
rivalités qui servent les intérêts du grandi en croyant que le monde
Parti et son discours sur la stabilité tournait autour d’eux. Plus impor-
sociale. Cette méritocratie n’est tou- Romancier, poète, peintre, photographe,
tant encore, ils ont grandi dans une
tefois légitime que si elle respecte le Ma Jian est notamment l’auteur de Beijing société où on leur a dit qu’il était
contrat social de Deng Xiaoping, si Coma ( 2008) et cette année de China normal qu’un gouvernement décide
elle garantit la prospérité, la stabilité Dream,tous deux traduits chez du nombre d’enfants par femme.
Flammarion. Ses livres sont interdits
et le rayonnement de la Chine. La en Chine. Il vit à Londres.
Une société qui leur a dit également
corruption, le népotisme ou une que la réaction raisonnable d’un gou-
panne du modèle de développement vernement face à des jeunes qui ré-
économique constituent autant de Comment définiriez-vous la jeunesse clamaient pacifiquement liberté et
coups de canifs à ce contrat virtuel et chinoise actuelle ? Celle issue démocratie consistait à les écraser
le menaceraient. Les empereurs ap- de la politique de l’enfant unique ? avec tanks et armes à feu. Si les
pelaient ça le « mandat du Ciel » ; de- Ma Jian. – C’est une « génération jeunes sont obligés de considérer ces
venu aujourd’hui le mandat du Parti, ­ épenses » : de riches prisonniers
d crimes moraux comme normaux,
mais fondé sur un relatif consensus. aveugles à leurs chaînes. Ils ont ­e xcusables, rationnels, comment
Pour Xi Jinping aussi, le cauchemar grandi dans un régime totalitaire qui peuvent-ils décider eux-mêmes de ce
serait la perte de confiance de la les a privés d’un récit juste du passé, qui est juste ou faux ?
classe moyenne ; comme un vulgaire du droit d’exprimer des points de Quelle différence avec la génération
démocrate. L vue différents ou de contester l’auto- de Tiananmen ?
rité. Ils sont nés des chaînes aux Dans les années 1980, quand la
(1) L
 a Philosophie du porc, et autres essais,  pieds, mais ils y sont tellement habi- Chine s’ouvrait au monde, les jeunes
Liu Xiaobo, traduit du chinois par Jean-Philippe tués qu’ils ne les sentent plus s’enfon- s’emparaient de chaque parcelle de li-
Béja, éd. Bleu de Chine/Gallimard, 2011. cer dans leur peau. Depuis le mas- berté qui leur était offerte avec délice
(2) « Le récit d’une génération : la trajectoire
de Chinois nés avec la Chine socialiste »,
sacre de Tiananmen, le seul objectif en exigeant davantage. À travers des
Jean-Louis Rocca, Les Études du Cerin° 238, qui leur a été fixé est de s’enrichir et œuvres de littérature étrangère qui
décembre 2018. d’aider la Chine à devenir une sont alors devenues disponibles, nous

Juin 2019 • N° 18 • Le Nouveau Magazine Littéraire 35


CHEN YICHUAN - IMAGINECHINA/AFP
en couverture 

L’acteur et chanteur LuHan, le Justin Bieber chinois.

avons remis en question tout ce qui La génération actuelle a-t-elle acteur et chanteur sino-canadien. Ils
nous avait été dit. Nous pouvions les mêmes aspirations, notamment considèrent Xi Jinping avec affection
constater que les démocraties occiden- à l’heure du « crédit social » ? et l’appellent « papa Xi » et son épouse
tales n’étaient pas les lieux d’oppression Il y a peu de demandes de libertés « maman Peng ». Ils acceptent la ligne
infernaux que les communistes chinois politiques, celles pour lesquelles la gé- du Parti selon laquelle des dissidents
avaient le devoir de libérer, mais bien nération 89 s’est battue. Les jeunes tels que le regretté Liu Xiaobo sont
des pays qui, malgré leurs défauts, of- sont trop occupés à acheter des vête- des fauteurs de troubles sans impor-
fraient aux individus les plus hauts ni- ments de marque, des voitures. Ils tance, des traîtres à la mère patrie.
veaux de liberté intellectuelle et poli- sont aveugles à l’aspect orwellien du Qu’attendent-ils de l’Occident ?
tique. Nous étions curieux, avides de système de crédit social. Ceux qui res- Dans les années 1980, chaque jeune
connaissances. Nous avions compris pectent les règles et obtiennent un rêvait d’étudier à l’étranger. Ils vou-
que le sens de la vie ne résidait pas dans score élevé y voient une commodité. laient apprendre de l’Occident, com-
ce que nous possédions, mais dans les Bien sûr, il y a des exceptions. Tout le prendre ses institutions politiques et ses
libertés pour lesquelles valeurs libérales, afin de pouvoir reve-
nous nous battions, les Les jeunes sont aveugles nir en Chine et aider à construire une
livres que nous avions lus, nation plus démocratique. Les jeunes
les pensées que nous avions à l’aspect orwellien du d’aujourd’hui vont étudier à l’Ouest
exprimées. Après le mas- système de crédit social. pour acquérir une expertise qui, es-
sacre de Tiananmen, le pèrent-ils, aidera la Chine à conquérir
gouvernement a envoyé tous les jeunes monde n’a pas été réceptif au lavage l’Occident. C’est une mentalité très
qui réclamaient pacifiquement la dé- de cerveau. Les cinq féministes [arrê- différente. Les étudiants chinois en
mocratie et la liberté dans des camps tées en 2015 pour avoir distribué des France et aux États-Unis s’intéressent
militaires pour y être endoctrinés. De- tracts], par exemple, qui ont mené peu à leur pays d’accueil. Ils continuent
puis, les écoles et les universités chinoises campagne courageusement pour de s’informer via des médias sociaux et
ont gavé les jeunes avec la propagande l’égalité des sexes, ont prouvé que cer- des sites d’information chinois. Ils
du Parti, afin qu’ils n’osent plus jamais tains jeunes étaient encore capables veulent en apprendre davantage sur la
désirer ou même contempler l’expres- d’idéalisme, de courage et de pensée science et la technologie de l’Occident,
sion d’une pensée indépendante. indépendante. mais pas sur ses valeurs et libertés.
Dans Beijing Coma, v  ous décriviez Qui sont les héros de cette génération ? Quid de leur spiritualité ?
une génération 89 excédée On me dit que ce sont LuHan, le Le bouddhisme tibétain est devenu
par les limites et le contrôle. Justin Bieber chinois, et Kris Wu, un à la mode parmi les jeunes urbains. Ils

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Votre dernier livre est un cauchemar
éveillé. Est-ce ce que vous redoutez
pour ces jeunes gens dans le futur ?  
J’ai peur pour ces jeunes et pour la
société qu’ils vont créer. Ils croient que
la Chine est sur la bonne voie, que la
liberté d’expression et la démocratie
ne sont pas essentielles à une vie qui
ait du sens. Pour eux, la valeur d’une
nation se mesure au PIB plutôt qu’au
niveau de liberté ou à la richesse de sa
culture. Aujourd’hui, en Chine, plus
d’un million de citoyens ouïghours
ont été détenus dans des « camps de
rééducation » en raison de leur ethnie
et religion. Ce sont les camps de
concentration du xxie siècle : une abo-

ILIYA PITALEV/SPUTNIK/AFP
mination morale. Peu de jeunes le
savent, et ceux qui savent disent que
les Ouïghours « méritent » d’être en-
fermés. Cette société est en effet un
« cauchemar vivant ». Les jeunes
Jeunes urbains à Pékin. « De riches prisonniers aveugles à leurs chaînes… » Chinois ignorent les camps de prison-
niers tant qu’ils continuent à vivre
visitent les monastères, achètent les Tiananmen. Plus terrifiant que leur leur « rêve chinois ». Ils ne se rendent
perles en bois, mais l’intérêt semble su- manque de connaissances est leur pas compte qu’ils vivent eux-mêmes
perficiel. Ils n’ont apparemment au- manque de curiosité. Le désir de savoir, dans une prison beaucoup plus grande
cune empathie concernant les injus- de comprendre – l’aspect le plus pré- et que leurs pieds et leurs esprits sont
tices subies par le peuple tibétain. Il y cieux de l’esprit humain – a été éteint toujours enchaînés.
a eu aussi une montée du christia- chez cette génération.  Propos recueillis par Aurélie Marcireau
nisme. Mais, dans l’ensemble, les
jeunes Chinois se méfient de la reli-
gion. Tout vide spirituel est amplement
comblé par la quête d’une nouvelle voi-
ture ou d’un nouveau sac à main.
NON, VOUS NE RÊVEZ PAS
Concernant leur histoire, en savent-ils « Les tyrans chinois ne se sont jamais contentés de contrôler la vie
plus que votre génération ? de gens : ils ont toujours cherché à entrer dans leur cerveau pour les
remodeler de l’intérieur. D’ailleurs, l’expression “lavage de cerveau”
Ils savent beaucoup de choses sur les
a été inventée par les communistes chinois. » China Dream est un livre
« cent ans d’humiliation » subis par les terrifiant et fantastique. Fantastique à tous égards tant l’absurde et
Chinois aux mains de l’Occident – les le comique se mêlent facilement. Partant du rêve chinois de Xi Jinping,
guerres de l’opium, l’incendie du pa- Ma Jian entraîne son lecteur dans une société cauchemardesque où
lais d’Été, etc. Mais ils connaissent les rêves sont contrôlés et où les souvenirs doivent être effacés. Mal-
moins que nous les horreurs du « mou- heur aux prisonniers du passé, à ceux qui ne s’affranchissent pas de leurs mémoires.
vement antidroitiste », le Grand Bond Le livre est, selon l’auteur, bourré d’absurdités réelles ou inventées. Le bureau du
en avant, la Révolution culturelle. Le rêve chinois existe-t-il ? Et la soupe du rêve chinois ?
mouvement Tiananmen fait partie de Né d’une colère, ce roman raconte une chute. Mao Daode est le directeur du « bu-
leur histoire, mais ils n’en perçoivent reau du rêve chinois », un haut fonctionnaire à la vie plutôt agréable. Mais le direc-
que ce que le Parti leur a dit (une « ré- teur est menacé par des souvenirs qui l’assaillent, mettent en danger sa carrière,
bellion contre-révolutionnaire » qui de- sa vie, ses maîtresses. Il veut tout effacer. Est-ce possible ? Le héros se débat entre
son envie de se conformer aux attentes du régime et de poursuivre sa vie sans tra-
vait être réprimée pour assurer la crois-
cas et son désir de laisser vivre en lui ses souvenirs pourtant douloureux. Peut-on
sance économique de la Chine). La troquer ses rêves individuels pour un songe collectif ? Quand réalité et onirisme se
plupart d’entre eux n’auront jamais vu mêlent pour dessiner une féroce critique du régime actuel qui, selon Ma Jian, im-
les photographies emblématiques du pose une amnésie à sa population. A. M.
« Tank Man » ou celles de la foule d’un
CHINA DREAM, Ma Jian, é d. Flammarion, 220 p., 18 €.
million de personnes occupant la place

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en couverture 

Influences

Le parti pris des choses


Sans verbe « être » et sans phrases, immanente et sans transcendance, la pensée
canonique chinoise, encore vivace malgré l’occidentalisation contemporaine, pourrait
agir par contraste comme une féconde remise en cause de notre vision du monde.
Par Patrice Bollon

d
ans leur entreprise
d’évangélisation de la
Chine, au xviie siècle,
les jésuites crurent, un
moment, la partie ga-
g né e. L’empereu r
Kangxi (1662-1722) venait de leur of-
frir un panneau, destiné à orner l’en-
trée de leur église à Pékin et sur lequel
il avait tracé de sa main les deux carac-
tères jing tian, « respect au Ciel ». Loin
de préfigurer une conversion prochaine
de la Chine au catholicisme – l’in-
fluence de notre religion y resta à jamais
XINHUA/GAMMA-RAPHO

marginale –, ce présent n’était de la part


du souverain qu’un geste de magnani-
mité envers des étrangers dont il appré-
ciait la science et les services diploma-
tiques qu’ils lui rendaient. L’erreur des Les élèves chinois étudient les textes classiques, tel Confucius, dès l’école primaire.
jésuites fut, malgré leur familiarité avec
l’empire du Milieu, d’avoir confondu Trois cents ans et quelques plus tard, de médecine indigène. Et on peut sou-
(ou voulu confondre) le « Ciel » chinois les termes du débat ont changé. Depuis tenir que le succès extraordinaire de la
avec le leur. Celui-ci n’a rien à voir avec le début du xxe siècle, les Chinois se Chine actuelle tient à cette culture
l’idée chrétienne d’un « sur-monde » si- sont profondément occidentalisés. Par- « double », occidentale mais fidèle à
tué au-dessus de la Terre et au-delà du delà l’idéologie, le marxisme maoïste certains principes inscrits dans ses
monde des mortels et les dominant tous en a été, bien avant le tournant libéral-­ textes « canoniques », le Yi Jing, le
deux. Dans la pensée traditionnelle capitaliste de Deng Xiaoping, un des « Classique des mutations » (2000-750
chinoise, le Ciel n’exprime que le prin- principaux vecteurs. Et, comme le av. J.-C.), le Li Jing, celui des rites, les
cipe auquel toutes les choses, visibles ou montre le classement de Shanghai, les Entretiens de Confucius (551-479 av.
non, et tous les êtres, sans exception, universités chinoises n’ont plus grand- J.-C.), etc., toujours étudiés à l’école.
sont soumis. Il ne traduit donc pas la chose à envier aux établissements occi-
révérence à une puissance divine, à un dentaux dans la maîtrise de nos outils INSTRUMENT DE DIVINATION
Dieu transcendant créateur, mais la re- intellectuels. En même temps, la pré- Si la Chine conserve nombre de ses
connaissance de l’existence d’une har- gnance dans les attitudes des Chinois traits ancestraux, cela vient aussi de sa
monie « immanente » au réel – ce que d’une culture trois fois millénaire langue. En dépit des réformes qui lui
le grand sinologue Jacques Gernet continue à s’exercer. Dans les hôpitaux ont été apportées par les modernisa-
(1921-2018) a résumé par la formule coexistent ainsi souvent deux services, teurs, elle reste foncièrement différente
d’une « raison des choses » (1). l’un de médecine occidentale, l’autre des nôtres. Le verbe « être » n’y existe

38 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 18 • Juin 2019


distinction, formulée en premier lieu
par Platon et Aristote, entre le concept
d’« essence » (ou de « substance ») et
celui d’« attribut », ainsi que, plus
avant, sous l’influence de Descartes,
ceux de « sujet » et d’« objet ». Or au-
cune de ces catégories ne se retrouvent
dans la pensée originelle chinoise.
Celle-ci est régie par des partis pris aux
antipodes de ceux de notre pensée et
des modes de raisonnement eux aussi
différents, le nôtre étant « discursif »,
partant d’hypothèses pour les déployer
rationnellement, celui des Chinois
étant « combinatoire », traçant des pa-
rallèles ou des homologies entre les
univers qui composent le monde. Et
on ne voit pas ce qui permettrait d’af-
firmer que l’une de ces deux approches
serait supérieure à l’autre ni, encore
moins, l’exclurait : il s’agit là de deux
« formules » métaphysiques.
La question se pose de savoir quelle
place occupe la pensée chinoise par
rapport à la nôtre. Est-elle seulement
« autre », un traitement différent d’un
réel (physique ou humain) identique,
ou bien constitue-t-elle, ainsi que le
prétend le sinologue et philosophe
François Jullien (2), un « ailleurs » to-
tal de notre pensée ? Ce point a gé-
RUE DES ARCHIVES/RDA

néré, dans les années 2000, une polé-


mique au sein de la sinologie française.
En dépit de son apparence abstraite,
cette querelle, qui avait pour objet
Kangxi, empereur de 1662 à 1722, eut des contacts avec les jésuites en mission en Chine. l’idée dérangeante de relativisme et
qui s’est, depuis, apaisée, est très
pas. Il n’y a pas à proprement parler en Comment imaginer que des caracté- concrète. Elle reconduit la question
elle de syntaxe. Selon leur ordre d’ap- ristiques aussi singulières n’impriment soulevée par les jésuites au xviie siècle
parition dans les séquences de mots (il pas encore leur marque sur une pen- de savoir comment rendre compte,
n’y a pas de « phrases » car pas non plus sée qui a vécu, en outre, jusqu’au
de ponctuation), des termes immuables xx e siècle sans contact avec la nôtre ? Il Quelle place
jouent le rôle tantôt de substantifs, tan- reste certes des Occidentaux pour voir
tôt d’adjectifs, de verbes ou d’adverbes. dans notre « Raison » un nec plus ul- occupe la pensée
Il s’agit donc d’un idiome qui laisse une tra humain, unique et impératif. Ce chinoise par rapport
large place à l’allusion. Et l’écrit n’y est n’est pas ce que suggère une appréhen- à la nôtre ?
pas, comme chez nous, la transposi- sion, même limitée, de la pensée
tion phonétique de la langue parlée. chinoise. La présence centrale, dans sans s’égarer, d’un univers mental
Ainsi que l’explique Léon Vandermeer- nos langues, de la notion d’« être » a aussi étranger au nôtre et ce qu’il peut
sch dans Ce que la Chine nous apprend, engagé notre philosophie sur une voie nous apprendre. Et, d’abord, sur
il demeure, malgré là aussi les réformes particulière, au point qu’en a surgi une nous-mêmes. En prenant pour guide
pour le rapprocher du parler, un uni- discipline, l’« ontologie » ; et la sépara- de son travail le motto « lire Confucius
vers quasi à part, lié à sa nature origi- tion entre les fonctions de sujet et de pour comprendre Platon », François
naire d’instrument de divination dé- complément dans nos langues peut Jullien a pu soutenir que la confron-
dié à la pensée spéculative. être vue comme la source de notre tation entre les deux univers mentaux

Juin 2019 • N° 18 • Le Nouveau Magazine Littéraire 39


en couverture 

Transition écologique
DE L’IMPORTANCE DE LA PHILOSOPHIE
DANS LE BUSINESS VERT
D’antiques conceptions des liens de l’homme avec la « nature » ont sans doute facilité
la percée actuelle de la Chine dans le domaine des industries « propres ».

Il y a deux ou trois ans, les industriels efficacité à faire vaciller les certitudes ce que les Romains ont traduit par
occidentaux se sont réveillés devant libérales des meilleurs spécialistes le terme, sans lien étymologique avec
un véritable cauchemar : sans crier gare, de la « stratégie de l’entreprise » qui lui, de natura, comme un espace
la Chine, dont beaucoup croyaient sévissent dans nos business schools. objectal prêt à toutes nos interventions
qu’elle ne saurait jamais fabriquer que Cette percée pourrait aussi avoir des et, bien sûr aussi, déprédations.
des chaussettes à bas prix, est devenue raisons en quelque sorte
le leader mondial de plusieurs industries « philosophiques ». La chose est difficile UN IMPÉRATIF D’« HARMONIE »
« vertes » ou « intelligentes ». à assurer, ses modalités encore plus. Tout autre est l’architecture de la
Elle domine le marché des éoliennes, Mais il reste qu’il y a bien, au sein de pensée chinoise. Le Ciel et la Terre n’y
des panneaux solaires, et fournit à elle la pensée canonique chinoise, des sont pas, dans sa cosmogonie, opposés.
seule près des trois quarts des batteries éléments qui semblent faciliter ce que Ce sont des domaines différents mais
pour voitures électriques – un nous appelons la transition énergétique régis par de mêmes mécanismes
monopole qui met en crise les firmes ou écologique. Cela tient à des et soumis à un même impératif
automobiles américaines, allemandes conceptions de la Terre, du Ciel et d’« harmonie ». Au point, d’ailleurs,
et (un peu moins) françaises. de leurs rapports avec les hommes, de se demander si on peut parler
Cette percée s’explique bien sûr par la là aussi, très éloignées des nôtres. Nous, au sens strict d’une « nature » chinoise.
politique extrêmement volontariste, Occidentaux, avons opposé la Terre Il s’agirait plutôt d’univers consanguins
dotée de budgets qui se chiffrent en comme objet aux hommes comme que relient des corrélations
centaines de milliards d’euros, mise sujets. De là est venue notre idée, non ou, mieux, des homologies. Dans
en place par le régime de Pékin, le pas grecque cette fois mais latine, d’une son grand ouvrage Par-delà nature
programme « Made in China 2025 ». Où « nature » conçue comme une matière et culture, l’anthropologue Philippe
la conduite « autoritaire » de l’économie inanimée et non humaine, voire Descola a cru pouvoir résumer l’affaire
par un PCC (qui n’est en réalité que anti-humaine, que nous pouvons, en opposant ce qu’il appelle notre
la version contemporaine de la grande devons même, dominer. Les Grecs doctrine « naturaliste » à l’« ontologie
bureaucratie de l’« Empire céleste »), parlaient de phusis (d’où est venue analogique » des Chinois – le terme
dénoncée par lesdits démocrates notre « physique ») comme d’un d’ontologie étant dans ce cas
de l’Ouest, montre, par parenthèse, une principe de croissance des choses, contestable, puisque la langue chinoise
n’a pas de verbe « être ». Cela ne
La Chine est à la pointe du développement de l’énergie éolienne. signifie évidemment pas que les Chinois
respectent par destination cette
Terre-Ciel si proche des humains
– ce sont aussi de grands pollueurs.
Mais il est incontestable que ce fonds
de pensée leur a donné un avantage
mental dans la conduite de la transition
écologique. Il fait paraître aussi, par
comparaison, notre attitude face à la
nature comme « barbare » – et ce n’est
LIU JIAO-IMAGINECHINA/AFP

pas Trump qui va changer la donne –,


vieux reproche des Chinois envers des
Occidentaux qu’ils ont longtemps
méprisés tout en rêvant de les surpasser
dans la maîtrise technique du monde.
Ce à quoi ils parviennent. P. B.

40 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 18 • Juin 2019


au niveau des particules élémentaires
restent incompréhensibles si on les
aborde avec un principe de « tiers ex-
clu », celui, complémentaire de l’idée
de non-contradiction, qu’il ne peut y
avoir de position intermédiaire entre
les statuts d’être ou de non-être des
entités physiques ?
Il y a bien sûr un gouffre entre ces
interrogations – qui touchent égale-
ment, comme le montre Léon Van-

IMAGO/LEEMAGE
dermeersch, les enjeux de société (sur
l’importance, déniée chez nous, des
rites dans la vie sociale) et d’existence
« Le yin se muant insensiblement en yang. »
(du fait que, contrairement à nous, les
Chinois n’ont jamais opposé les uni-
était la meilleure façon de mettre vers matériel et spirituel, ce qui en-
au jour, par contraste, ce que Heide- À LIRE traîne une perception moins angois-
gger appelait notre « impensé », soit ce sante de la mort) – et les réponses
CE QUE LA CHINE
à partir de quoi nous pensons sans NOUS APPREND.
qu’on peut en tirer. Et il faudrait se
pouvoir le penser puisqu’il fait partie SUR LE LANGAGE, LA garder de ces transpositions naïves
intégrante de notre pensée : les pré- SOCIÉTÉ, L’EXISTENCE, qu’en font certains manuels de « dé-
supposés les plus enfouis de notre Léon Vandermeersch, veloppement personnel », jonglant
é d. Gallimard, 174 p., 19,50 €.
pensée. Or cette analyse est indispen- avec les notions de yin et de yang. Pour
sable, si on croit que nous pouvons que de cette confrontation civilisation-
changer certains pans de notre méta- d’un mouvement de flux et de reflux nelle sorte un vrai effet d’invention et
physique, ce qui s’est régulièrement entre lesquels agissent des transforma- de ressourcement, cela exige une com-
produit au long de notre histoire. tions incessantes, le yin se muant in- préhension fine de la langue et de la
sensiblement en yang, le mouvement pensée chinoises par rapport aux
UNE SCIENCE PLUS EN AVANCE en repos, le plein en vide, et vice-versa.
C’est ici qu’intervient ce qu’on peut su- Elle n’a, en bref, pas fonctionné sur le Une chose peut
bodorer des singularités de la pensée principe fondamental de notre logique
chinoise. Le champ des interrogations d ’or ig i ne g rec que, c elu i de simultanément être
qui en découlent est illimité et reste en « non-contradiction » – soit l’idée, qui et ne pas être.
grande part en friche. Il n’est ainsi pas va de soi pour nous, qu’une chose ne
exclu que la percée de la Chine dans le peut simultanément être et ne pas être, nôtres. C’est un travail intellectuel
domaine des industries « propres » ait qu’une proposition est soit vraie, soit considérable, où les contresens ne sont
à voir avec sa conception ancestrale des fausse, jamais les deux à la fois. Cela jamais exclus, mais sans doute une des
rapports avec ce que nous appelons la n’a pas empêché la science chinoise grandes tâches à venir de notre philo-
« nature » (lire ci-contre). Mais cela d’être, jusqu’au xv e siècle, plus en sophie. Les Chinois sont sortis au
concerne bien d’autres points. Ainsi de avance que la nôtre. Puis les choses se xxe siècle de leur long sommeil histo-
notre logique. Nous la posons, sans sont inversées, en raison notamment rique en s’occidentalisant. En ce dé-
question, universelle. Il nous semble de l’adoption, par Galilée, du postulat but de millénaire marqué par l’accès
même que les peuples qui ne la pos- a priori extravagant que la nature peut programmé de la Chine au rang de
sèdent pas sont, par force, « non scien- être modélisée mathématiquement, ce superpuissance mondiale et par une
tifiques ». Or la Chine, pendant long- qui suppose l’action d’un « Grand Ar- indéniable « fatigue » de notre pensée,
temps, l’a ignorée. Jusqu’au xxe siècle chitecte de l’Univers ». Ce parti pris nous, Occidentaux, n’aurions-­nous
elle n’a pas conçu le monde comme un déiste, la Chine, nous l’avons vu, l’a ex- donc pas intérêt à nous « siniser »
système d’objets clairement différen- clu. Mais, si sa conception tradition- – pour un peu du moins ? L
ciés, ne pouvant qu’exister ou ne pas nelle explique en partie son décrochage
exister, qu’être mobiles ou à l’arrêt, technologique à partir du xvie siècle, (1) La Raison des choses. Essai sur la
pleins ou vides, etc. Elle se l’est repré- elle pourrait aussi être une piste de re- philosophie de Wang Fuzhi (1619-1692),
Jacques Gernet, éd. Gallimard, 2005.
senté comme formé non pas, comme nouveau scientifique. Ne sait-on pas (2) La Pensée chinoise dans le miroir
nous, d’opposés absolus mais complé- ainsi, depuis l’avènement de la théorie de la philosophie, François Jullien,
mentaires, affectés en permanence quantique, que bien des phénomènes éd. Opus/Seuil, 2007.

Juin 2019 • N° 18 • Le Nouveau Magazine Littéraire 41


en couverture 

Marché littéraire

La culture
du compromis
Pour être publiés et bénéficier de postes bien rémunérés, les écrivains en vue doivent

e
savoir s’autocensurer sur certains sujets. Sauf à payer leur engagement par l’exil.
Par Angel Pino et Isabelle Rabut

n 2012, lors du mieux les contrôler (sans parler des de rayonner à l’étranger, d’où les égards
70e anniversaire des époques où ils furent physiquement qu’on leur témoigne, fussent-ils un brin
« Causeries de menacés). Actuellement, la plupart des critiques à l’égard du régime. Cette at-
Yan’an », les éditions écrivains en vue, tels Mo Yan, Yan titude conciliante a pour contrepartie
Zuojia chubanshe Lianke, Wang Anyi ou Bi Feiyu, bé- le maintien de la censure sur certains
ont publié un livre néficient de postes honorifiques, mais sujets, dont le spectre est certes plus
mémorial où cent écrivains, parmi les- ­réduit qu’autrefois, et
quels Mo Yan, Chi Li, Jia Pingwa, Su Entre les écrivains et les dont le plus sensible
Tong, Han Shaogong, Wang Meng, concerne les événe-
Chen Zhongshi, Feng Jicai, et bien sûr dirigeants : un pacte de ments du 4 juin 1989
Tie Ning, la présidente de l’Associa- non-agression, qui ne va pas (voir, en encadré ci-
tion des écrivains, ont recopié à tour sans concessions. contre, le cas de Gao Er-
de rôle une partie du texte des célèbres tai). Aucun des grands
« Interventions de Mao Zedong », qui ­rémunérés, dans des universités. La lit­ romans qui évoquent le passé proche
consacraient pour les décennies à ve- térature n’est plus seulement un instru- comme Beaux seins belles fesses de Mo
nir la dépendance des intellectuels à ment de propagande, elle est aussi, plus Yan ou Brothers de Yu Hua ne les men-
l’égard du Parti communiste, lequel subtilement, un moyen pour la Chine tionne explicitement. Pour autant, on
était alors encore loin de dominer toute
la Chine. Comment ont-ils pu se prê-
ter à l’exercice ? Cette attitude à bien
des égards incompréhensible est symp-
tomatique du modus vivendi qui s’est
établi entre les écrivains et les diri-
geants de l’État : un pacte de non-­
agression, qui ne va pas sans conces-
sions de la part des premiers.
Depuis sa fondation, la République
populaire de Chine a entretenu avec
STRINGER - IMAGINECHINA/AFP

les intellectuels des rapports contradic-


toires qui perdurent, les flattant pour
Professeur à l’université Bordeaux-
Montaigne, Angel Pino est responsable
du département d’études chinoises.
Isabelle Rabut dirige le département Chine
de l’Inalco, où elle enseigne. Mo Yan (à g.), prix Nobel de la littérature en 2012, est intronisé par l’université de Shantou, en juin 2017.

42 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 18 • Juin 2019


ne saurait établir un parallèle sérieux
entre ces auteurs restés au pays et des
écrivains exilés comme Ma Jian, qui
eux abordent la question, tant les LA LONGUE MARCHE DE GAO
conditions sont différentes. Pour les Gao Ertai, né en 1935, compte parmi la foule des
premiers, en effet, le risque n’est pas victimes de la campagne antidroitière de 1957. Son
seulement d’être inquiétés : il est crime fut d’avoir publié un article sur le beau qu’on
jugea imprégné de subjectivisme. Le séjour qu’on
d’abord de ne pas être publiés.
lui impose en conséquence au camp de rééducation
Si certains livres paraissent avant de Jiabiangou, au Gansu, n’aura été que le début
d’être interdits, il arrive plus fréquem- d’une suite de persécutions dont l’épisode ultime
ment encore que l’auteur, après avoir sera son emprisonnement, pour quatre mois, après
lancé un coup de sonde auprès d’édi- Tiananmen. Les péripéties des éditions chinoises de
teurs potentiels, renonce à faire publier Gao Ertai, auteur d’En quête d’une son autobiographie, dont la version française vient
terre à soi (Actes Sud, 2019).
son livre en Chine. C’est ce qui s’est de paraître aux éditions Actes Sud sous le titre En
produit pour La Chine en dix mots de quête d’une terre à soi,illustrent le travail de la censure en Chine.
Yu Hua, qui n’aurait pu paraître sans L’édition originale, publiée là-bas en 2004, ne contenait que les deux premières
être expurgée de certains chapitres parties. Dix ans plus tard, une nouvelle édition incluait la troisième partie, à l’ex-
(dont le premier, évoquant directement ception de deux chapitres, dont « Cent jours derrière les barreaux » relatant l’em-
le 4 Juin). L’auteur s’y refusant, l’ou- prisonnement de Gao en 1989. En dehors de ces amputations, les omissions ou les
modifications de détail abondent. Toutes les attaques directes contre Mao ont dis-
vrage fut disponible en traduction
paru, ainsi que les expressions présentant le régime chinois comme une tyrannie
­française, avant de l’être en chinois ou une dictature. Quant aux mots « fuite » ou « exil », ils ont été effacés ou rem-
mais à Taiwan. Et ce dans une totale placés par des mots plus neutres : Gao serait simplement « parti à l’étranger », et
hypocrisie, puisqu’il est parfaitement le récit de son exfiltration a été supprimé.  A. P. et I. R.
loisible de se référer sans détours à cet
DR

ouvrage en Chine sans encourir les


foudres de la Sécurité publique. le blog de Murong Xuecun, pourfen- Deux tendances témoignent de cette
deur des abus de la justice chinoise, a conscience sociale : d’une part, le nou-
DEMEURER FIDÈLE été fermé en 2012. Cette contrainte de veau roman historique, qui revisite le
À LA MISSION SOCIALE la censure signifie-t-elle que les produc- xx e siècle en y injectant des passions
La possibilité de s’exprimer à l’étran- tions paraissant sur le sol chinois sont individuelles et en corrigeant la vision
ger (Hong Kong, Taiwan, médias dépourvues de tout esprit critique ? As- officielle de la saga communiste (voir
étrangers comme The New York surément non : en dehors même des par exemple Le Jeu du plus fin, de Li
Times) permet aux auteurs les plus en- œuvres qu’ils publient à l’étranger, les Er, ou Au pays du Cerf blanc, de Chen
gagés de dérouler leur carrière sur écrivains parviennent à s’exprimer sur Zhongshi) ; de l’autre, la diceng
deux plans. Internet a aussi ouvert un certains thèmes sensibles, et ainsi à de- wenxue (littérature des classes subal-
espace à des voix contestataires, meurer fidèles à la mission sociale dont ternes), qui dénonce les problèmes so-
comme celle de Han Han. Toutefois beaucoup se pensent encore investis. ciaux actuels tels que la pauvreté ou le
sort des campagnards, tendance dont
on peut retrouver un écho dans le ro-
man le plus récent de Yu Hua, Le Sep-
tième Jour. Un dernier phénomène
mérite d’être signalé : comme en Oc-
cident, ce qu’on pourrait appeler la lit-
XINHUA/LI FANGYU/AFP - LEONARDO CENDAMO/LEEMAGE

térature pure perd du terrain au pro-


fit de genres plus populaires, comme
la science-fiction (Le Problème à trois
corps, de Liu Cixin, lire p. 44), mais
surtout de la littérature sur Internet,
avec ses genres spécifiques comme les
chuanyue xiaoshuo, des webnovels qui
font voyager les lecteurs « à travers le
temps et l’espace ». De sorte que la lit-
térature traduite en France reflète de
moins en moins ce qui est lu en Chine
Tie Ning (à g.), présidente de l’association des écrivains. L’écrivain Yu Hua en 2018. par la masse des lecteurs. L

Juin 2019 • N° 18 • Le Nouveau Magazine Littéraire 43


en couverture 

Liu Cixin
UNE ÉTHIQUE PRAGMATIQUE
Les extraterrestres ne font pas de cadeaux : l’univers de la SF selon l’écrivain chinois
démontre froidement que tout élan du cœur peut coûter la vie.

La scène se déroule dans un vaisseau l’humanité. En fait, c’est le contraire :


spatial fuyant une sorte de ballon dans ce roman, le cynisme
de football extraterrestre qui vient de est représenté par un Occidental. Les
massacrer toute la flotte humaine autres envisagent pragmatiquement
dans un grand Trafalgar cosmique. quelles solutions s’offriraient
Un commandant se rend compte qu’il à une humanité confrontée à des
n’aura jamais assez de carburant pour envahisseurs bien plus évolués,
poursuivre sa route. Seule solution : solutions qui impliquent souvent de
canonner les autres vaisseaux en fuite recourir au meurtre. Liu Cixin en
et se servir sur leurs épaves. « Une vient à établir une vision paranoïaque

DR/ACTES SUD
nouvelle civilisation est en train de – vue d’un œil occidental – mais
naître, une nouvelle morale est en indubitablement réaliste de l’univers.
train de s’établir », songe-t-il… avant Liu Cixin, auteur d’une trilogie à succès. À la fin du tome II, nous apprenons
de disparaître avec son vaisseau, que l’univers doit se concevoir comme
parce que les commandants des grand intérêt pour mesurer l’écart une « forêt sombre », où chaque
autres appareils ont eu la même idée entre notre imaginaire et l’imaginaire espèce intelligente est semblable à
que lui. Notre commandant aura eu le chinois. Comme l’expliquait l’auteur un chasseur embusqué et où le
tort de perdre du temps à considérer à nos confrères d’Usbek & Rica, premier qui se dévoile ne peut s’en
la question d’un point de vue éthique : « la science-fiction occidentale est prendre qu’à lui-même s’il se fait tirer
marquée par le christianisme, dessus. « Une nouvelle morale est
Dans ce roman, ce qui n’est évidemment pas le cas en train de naître » ; et, selon elle,
en Chine […]. Le clonage ou la vie la survie de l’espèce humaine justifie
le cynisme artificielle, en termes d’impact sur la tous les moyens. L Alexis Brocas
est représenté par société ou d’interrogations éthiques,
un Occidental. sont des thèmes largement moins
sensibles en Chine ». En effet, quand
« Il avait hésité au moment de prendre la science-fiction occidentale À LIRE
la dernière décision […]. C’était cette se demande si les robots ont des
LE PROBLÈME
ultime tendresse qui l’avait tué. » rêves et les clones des droits, Liu Cixin À TROIS CORPS,
Bienvenue dans le monde de l’écrivain examine, données scientifiques Liu Cixin,
de SF chinois Liu Cixin et dans à l’appui, comment envoyer un être traduit du chinois
sa trilogie romanesque inaugurée par humain dans l’espace lointain, sur par Gwennaël Gaffric,
éd. Babel, 512 p., 9,70 €.
Le Problème à trois corps, où un appareil où chaque gramme est
le moindre défaut de pragmatisme, compté. Réponse : en réduisant ledit
la moindre « tendresse » mal humain à l’essentiel, c’est-à-dire à son
LA FORÊT SOMBRE, 
placée peut vous coûter la vie. cerveau. Passons sur les réactions  iu Cixin,
L
Sa trilogie est un best-seller : en de terreur collective déclenchées par t raduit du chinois
Chine, elle s’est écoulée à plus de la nouvelle de l’invasion extraterrestre, par Gwennaël Gaffric,
éd. Actes Sud,
7 millions d’exemplaires. Amazon régulièrement décrites en termes 656 p., 23,80 €.
ambitionne de la convertir en série à d’enfantillages. Passons sur cette
gros budget et d’en faire le prochain description très esthétique d’un navire
Trône de fer. Cette saga, dont nous découpé en tranches par des LA MORT IMMORTELLE,
vous avons vanté les mérites dans ces « nanofilaments » avec son équipage  iu Cixin,
L
t raduit du chinois
pages, raconte comment l’humanité (dans le tome premier). À les lire,
par Gwennaël Gaffric,
se prépare à une invasion on pourrait croire que Liu Cixin est un éd. Actes Sud,
extraterrestre prévue dans quatre misanthrope cynique, ricanant 816 p., 28 €.
cents ans. Et sa lecture se révèle d’un des malheurs qu’il envisage pour

44 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 18 • Juin 2019


DAVID RICE/CAMERAPRESS/GAMMA
Manifestation sur la place Tiananmen, au début de l’année 1989.

Répression
Sentinelle éternelle
Liao Yiwu, qui vit à présent en exil, a dénoncé l’horreur de Tiananmen
dans ses écrits. Le poète en a payé le prix en prison. Il a recueilli
dans son dernier livre les témoignages des rescapés du 4 juin 1989.
Par Kerenn Elkaïm

l
iao Yiwu a l’étincelle d’un re- d’un thé appelé Parfum de résistance. pour la nouvelle génération. « La ré-
belle. La prison, la torture et le Ce gardien de la mémoire publie Des pression qui s’est abattue le 4 juin
rejet n’ont pas eu raison de sa vi- balles et de l’opium, un texte puissant 1989 sur le peuple chinois désireux de
vacité, de son humour et de sa sur les survivants de Tiananmen. « Ils justice et de liberté s’est poursuivie
volonté de dénoncer une Chine oppri- expliquent la vérité et la vie de l’inté- sans relâche jusqu’à ce jour. »
mée. Nous le rencontrons, à Paris, rieur. » La sienne se révèle inouïe. Liao
chez sa traductrice et complice enga- Yiwu semble renfermé, mais son vi- Votre père était professeur de lettres.
gée, Marie Holzman. On y cause au- sage s’illumine quand sa petite fille Lors de la Révolution culturelle,
tour d’un poêle à l’odeur citronnée et surgit. Ses livres sont un flambeau il a été envoyé en centre de rééducation.

Juin 2019 • N° 18 • Le Nouveau Magazine Littéraire 45


en couverture 

Est-ce lui qui vous a transmis Vulgaire, le président Xi Jinping est


le goût de la poésie ? une brute analphabète. La censure en À LIRE
Liao Yiwu. – Petit, j’ai failli mourir Chine est telle que la moindre allu-
pendant la grande famine de 1959. sion à Tiananmen vaut trois ans de DES BALLES
ET DE L’OPIUM,
J’ai marché et parlé tardivement ; mon prison. Néanmoins, les écrivains Liao Yiwu,
père y a remédié en m’obligeant à ap- doivent faire preuve de courage et ef- traduit du chinois
prendre des poèmes classiques par fectuer leur examen de conscience. par Marie Holzman,
cœur. Je me revois, posé des heures Pourquoi cet événement marque-t-il éd. Globe, 304 p., 22 €.
durant sur une commode. Il ne cédait un tournant ?
pas à mes pleurs. À l’adolescence, je Parce que, juste avant, on avait connu
me suis rebellé en préférant les mo- une ère prônant l’ouverture d’esprit. Les LE GRAND MASSACRE
dernes et les beatniks. Mon père n’a Chinois pensaient évoluer vers une dé- DU 4 JUIN,
jamais lu mes poèmes, ils contenaient mocratie. Le mur de Berlin et l’Union traduit du chinois et
introduit par Hervé Denès,
« trop de mots ». Ce n’est qu’en prison soviétique s’étaient effondrés, alors on éd. L’Insomniaque, 96 p., 8 €.
que j’ai saisi l’influence de la langue se situait du bon côté de l’histoire. En
traditionnelle dans mes écrits. L’en- tirant sur un mouvement d’étudiants,
traînement paternel avait porté ses la dictature a brisé l’utopie chinoise. Les
fruits. Dans la littérature chinoise, il dirigeants occidentaux y ont contribué. cesse les pieds. Elle y a perçu un mes-
y a peu de récits sur l’intériorité des Au lieu d’imposer un embargo, ils sage : « Fuis, puisque je n’ai pas pu
gens. Un critique allemand a noté que signent des contrats avec nos dictateurs. m’éteindre dans un pays libre. » On
j’avais un œil qui pleure et l’autre qui Chaque fois que l’image de la Chine peut croire qu’il marchait vers le para-
sourit. Cela définit bien mon style. semble tolérante, elle referme ses portes. dis, mais j’y vois plutôt une réaction
Les mots sont-ils une arme susceptible Lors des JO de 2008, l’écrivain Liu neurologique. Tiananmen a commencé
de menacer les dictatures ? par des balles bru-
Mon poème Le Grand Massacre ra- Mon destin chaotique et tales et a fini par des
vivait la fureur d’un crime. Je me sen-
tais possédé en exprimant la frénésie étrange relève de la chance. Je drogues sophisti-
quées. Lucide, mon
des assassins de Tiananmen avec tant ne suis pas mort de la famine, meilleur ami voulait
de violence. Les âmes s’échappent des mais je suis resté lent. être soigné « de-
corps. Prémonitoire, je disais que les hors », mais il est
femmes qui survivraient enfanteraient Xiaobo a été arrêté (lire p. 33). Il incar- mort « dedans », en prison. Il faut que
des avortons sans conscience. Cela ca- nait le dernier témoin du massacre de l’Occident se réveille !
ractérise, hélas ! la jeune génération Tiananmen. Sa veuve m’a signalé Le père d’une victime clame que,
chinoise, obsédée par l’argent. qu’avant de mourir il bougeait sans « parfois, nos espérances sont folles ».
Qu’espérez-vous des Occidentaux
et des Chinois aujourd’hui ?
Être un opposant politique, c’est
vouloir opposer la beauté à la laideur.
LA MÉMOIRE DES INVISIBLES Sans la première, il n’y a ni justesse ni
justice. Quand j’observe les princi-
Liao Yiwu se voulait un semeur de liberté,
il s’est mué en lanceur d’alerte. Son pays
paux dirigeants mondiaux, je suis
a tenté de museler les acteurs et les té- frappé par leur apparence uniforme et
moins de Tiananmen. Combien ont dis- austère. Comment peuvent-ils faire
paru ou survécu ? La prison les a brisés, preuve d’audace ? Pourquoi fer-
l’après en a fait des parias. ment-ils les yeux sur la Chine ? Mes
L’écrivain chinois, à l’instar de Svetlana livres visent à responsabiliser les gens.
Alexievitch, a recueilli les paroles inter- Si j’interroge de pauvres gars oubliés
PHILIPPE MATSAS/LEEXTRA VIA LEEMAGE

dites de ces anonymes et de son meilleur sur les massacres, la censure ou les tor-
ami, le Nobel Liu Xiaobo, mort en déten- tures infligées dans ce pays, je par-
tion. Des balles et de l’opiumrend hom- viendrai peut-être à susciter des réac-
Liao Yiwu, écrivain en exil. mage aux « vrais héros, demeurés dans
tions. Eux au moins sont authentiques.
les oubliettes de l’histoire ». Tel se veut
aussi l’objectif d’un livre-mémorial sur les victimes, Le Grand Massacre du 4 Juin,
Mais j’avoue être pessimiste… Les
réalisé grâce aux mères de Tiananmen. On dénombre 1 000 à 1 500 morts officiels, jeunes Chinois sont aveuglés par
mais qui sont-ils ? Les nommer constitue un danger, les oublier serait pire.  K. E. l’opium financier. Ils ont oublié l’his-
toire célèbre de cet homme, sur le

46 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 18 • Juin 2019


point d’être exécuté, qui s’adresse à
son bourreau en lui racontant une
blague. Le courage se situe là, dans

LEGENDARY EAST/UNIVERSAL PICTURES/COLLECTION CHRISTOPHEL


la force d’imaginer une plaisanterie
avant de mourir ou de braver un
tank place Tiananmen.
L’un des témoins soutient que
« c’est facile de mourir, c’est vivre
qui est difficile ». Êtes-vous
un éternel survivant ?
Mon destin chaotique et étrange
relève de la chance. Je ne suis pas
mort lors de la famine, mais je suis
resté lent. (Rires) Le soir de Tian­
anmen, j’étais avec mon fidèle tra­
ducteur anglais, Michael Day, qui
m’a encouragé à allumer la radio. La Grande Muraille, de Zhang Yimou (2016).
Nous avons tout suivi en direct, y
compris les tirs. Ému, j’ai composé
Le Grand Massacre. En prison, j’ai
subi des tortures. On m’a menotté Sur les écrans
Chinémascope
les mains dans le dos. Comment
manger ou faire ses besoins ? À force
d’être traité comme un chien, j’avais
l’esprit éteint. Je me suis jeté contre
un mur pour m’exploser le crâne,
mais ça a foiré. Mes compagnons De films de genre rusés en francs-tireurs tenaces,
d’infortune étaient hilares, car je ne
parvenais ni à mourir ni à vivre. Li­ un continent divers et vivace du cinéma.
béré, on a connu la misère, le rejet Par Eugenio Renzi
social ou l’impuissance sexuelle. En

p
prison, on voit et on subit l’insup­
portable. L’écriture et la musique
(flûte) ont évacué ce poison. Toute
la Chine paraît polluée : l’eau, la our parler du cinéma qu’incarnent des cinéastes comme
terre, les aliments et les âmes. On a chinois contemporain, Coppola, Lucas, Spielberg. Ce dernier
perdu le sens de la justice, de la vé­ faut-il recourir encore à se plaignait récemment de l’addiction
rité ou des valeurs civiques. la notion de « généra­ de Hollywood aux superproductions.
Vous vivez à Berlin, une ville déchirée tion » ? Ou bien cette catégorie Et cette tendance semble affecter les
qui s’est reconstruite. L’exil ­n’est-elle plus qu’une subtilité byzan­ studios chinois : Zhang Yimou et
est-il un arrachement ou une chance ? tine ? La « cinquième », la plus connue, Chen Kaige, depuis quelques années,
Je suis un écrivain qui peut enfin est celle des cinéastes « perdus », car engouffrent leurs talents dans une
vivre de sa plume, écrire ce qu’il d’abord acquis à Taiwan ou à Hol­ course au film d’action le plus colos­
veut. Quel privilège ! Entouré de ma lywood, et « retrouvés » par la Répu­ sal ; cette surenchère, en plus de don­
famille, je me sens apaisé. Je ne me blique populaire. En font partie, entre ner des œuvres moyennes, commence
suis pas reconstruit à la berlinoise. autres, Tian Zhuangzhuang, ainsi à lasser le public. En 2016, le block­
Ne parlant ni allemand ni anglais, que les toujours très actifs Zhang Yi­ buster La Grande Muraille, de Zhang
je suis condamné à vie à l’exil, mais mou et Chen Kaige. Ce groupe a per­ Yimou, coproduit avec Hollywood,
j’ai des amis, dont l’écrivaine Herta mis à l’industrie nationale de r­ enaître, avait tout, de son côté, pour réussir :
Müller. Quand j’ai écrit Le Grand imposant un modèle d’auteur si­ beaucoup d’action, peu d’intrigue, un
Massacre, j’avais plein d’espoir. Il milaire à celui du Nouvel Hollywood symbole patriotique, un casting stel­
reste celui d’être traduit et diffusé, laire et mixte (Matt Damon, Jing
Ancien rédacteur aux Cahiers du cinéma,
clandestinement, en Chine. Je dois Eugenio Renzi a cosigné avec Emmanuel
Tian). Son échec aura été une décep­
poursuivre ma voie en restant un Burdeau Alors, la Chine (Les prairies tion d’autant plus cuisante que le mar­
homme honorable.  L ordinaires), consacré à Wang Bing. ché du film chinois se porte très bien.

Juin 2019 • N° 18 • Le Nouveau Magazine Littéraire 47


en couverture 

Deuxième sonnette d’alarme en temps, et notamment la période entre impressionnants. La clé de ces réussites
2018 : Asura de Peng Zhang, monstre 2000 et aujourd’hui, que Jia Zhang-ke est le mélange des genres et une bonne
chiffré à 113 millions de dollars (le plus traverse, enjambe, anticipe, comme si dose d’auto-ironie, dans laquelle excelle
cher jamais produit en Chine), est re- ces vingt dernières années contenaient le très beau Million Dollar Crocodile
tiré après trois jours d’exploitation. déjà un siècle d’histoire. (Lin Lisheng, 2012). Aucun de ces ci-
Ce cinéma d’auteur concerne davan- néastes ne revendique l’appartenance à
UNE BONNE DOSE D’AUTO-IRONIE tage le public des festivals internatio- une quelconque génération, et tous re-
La sixième génération se porte-t-elle naux que les millions de spectateurs qui fusent le titre infamant d’intellectuel.
mieux ? Sur le papier, en font partie les se ruent dans les multiplexes chinois. Pourtant, pour peu qu’on s’intéresse
cinéastes qui ont tourné leur premier Ces spectateurs, qui alimentent un aux valeurs et aux idées qui traversent
film dans les années 1990, comme Lou marché de 10 milliards de dollars, ne la Chine urbanisée, il faut bien ad-
Ye, Yinan Diao, Shang Ming. Et, bien sont pas très sensibles aux noms des mettre que ces films ne manquent ni
sûr, Jia Zhang-ke. Alors que les aînés ­réalisateurs et s’orientent surtout à par- d’intelligence ni de précision. On pense
de la cinquième foncent dans le kung-fu tir des genres cinématographiques : fan- notamment aux mélos comme l’ex-
patriotique, les jeunes de la sixième se tasy, historico-patriotique, romantique. traordinaire Longing for the Rain (2013)
tournent vers l’Europe, produisant un D’où la naissance, à côté des principaux de la réalisatrice, anciennement docu-
cinéma (à ses débuts) indépendant, de studios – en crise de croissance –, d’une mentariste, Yang Lina. Ou bien encore
contenu réaliste, tâchant ainsi de me- industrie d’exploitation fort dyna- aux comédies roses de Pang Ho-
surer l’évolution culturelle et sociale du mique. Du côté du fantastique, les cheung, Women who Flirt (2014) ou le
pays. Dans le lot, Jia Zhang-ke jouit films de Stephen Chow et de Cheang plus récent Love off the Cuff (2017).
d’une aura particulière. En 2006 il em- Plus que de générations, il faudrait
porte le lion d’or de la Mostra de Ve- Des films grand alors parler d’orbites s’éloignant pro-
nise avec Still Life, volet fictionnel d’un gressivement vers la périphérie du sys-
diptyque que complète le documentaire public riches tème. Au-delà de l’univers observable
Dong, les deux tournés dans la vallée d’intelligence et dans les salles chinoises se trouve une
du Yang-Tsé peu avant sa disparition de précision. planète solitaire : Wang Bing. Dès son
au profit du barrage des Trois-Gorges. apparition, en 2003, avec À l’ouest des
Et il impose à l’attention mondiale un Pou-soi en sont un exemple. Le pre- rails, et muni d’une caméra Panasonic
triple manifeste : des possibilités at- mier, connu pour avoir popularisé en DV, Wang Bing a fait système à part,
teintes par le numérique, de l’existence Chine la parodie des films de kung-fu, isolé de l’industrie, de la culture, de
d’une Chine que la modernisation for- est l’auteur de Journey to the West l’État chinois. Et pourtant capable de
cée engloutit, et enfin de la capacité du (2013), précédant le film de Cheang produire une image totale de cet im-
cinéma chinois à en être le témoin. Les Pou-soi, The Monkey King (2014) mense pays, qu’il aura arpenté, en dix-
films suivants, A Touch of Sin, Au-delà – tous deux adaptés du même classique huit ans d’activité infatigable, dans l’es-
des montagnes et Les Éternels, mettent de la littérature chinoise et parmi les pace (du Hebei au Yunnan jusqu’au
en scène des récits de corruption, d’en- plus grands succès de ces derniers Yang-Tsé) et dans le temps. Récem-
richissements rapides, d’exploitation temps, dont les diverses suites mobi- ment, les exploitants français ont réussi
humaine. L’objet principal reste le lisent des budgets de plus en plus à programmer Les Âmes mortes, un ou-
vrage monumental consacré à la répres-
sion antidroitière auquel Wang Bing
XSTREAM PICTURES/SHANGHAI FILM STUDIOS/COLLECTION CHRISTOPHEL

travaillait depuis 2003 et qui, par sa


taille et par sa signification, n’a pas
d’égal dans le cinéma chinois.
Cette courte astronomie du « si-
néma » serait incomplète si elle ne men-
tionnait son trou noir. C’est-à-dire le
marché lui-même, lequel, avec sa masse
gigantesque, modifie la trajectoire des
studios qui tournent autour de lui.
C’est ainsi qu’une bonne partie des
films hollywoodiens, y compris ceux
qui ne sont pas directement coproduits
avec la Chine, s’adaptent à grande vi-
tesse aux exigences du public chinois et
Still Life, de Jia Zhang-ke, récompensé par le lion d’or à Venise en 2006. à celles des censeurs d’État. L

48 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 18 • Juin 2019


D’APRÈS LE ROMAN DE
ROBERTO SAVIANO
L´AUTEUR DE GOMORRA

NAPLES, DE NOS JOURS, L’ASCENSION DES BABY-GANGS

UN FILM DE

CLAUDIO GIOVANNESI

LE 5 JUIN AU CINÉMA
nos livres Le cahier critique du NML : fiction et non-fiction

Paul B. Preciado

Du corps à l’ouvrage
Femme devenue homme, le philosophe a tenu dans Libération, de 2013 à 2018, le
journal de sa transition mais aussi celui d’une époque. Ces textes sont réunis en recueil.
Rencontre avec un apôtre d’une sexualité sans définition, sans norme ni assignation.
Propos recueillis par Marie Fouquet

p hilosophe, activiste et
commissaire d’expo-
sition, l’auteur de
Testo Junky (Grasset)
et de Pornotopie (Cli-
mats) rassemble ses
chroniques envoyées à Libération entre
2013 et 2018 dans Un appartement à
défense de « l’enfant queer », ou la
« Lettre d’un homme trans à l’ancien
régime sexuel » dans laquelle il décrit la
sexualité comme le « théâtre politique
dans lequel le désir, non l’anatomie,
écrit le scénario » et où il invite les re-
présentants de cet ancien régime à
« [nous laisser baiser] avec notre propre
comme autant d’étoiles, constellation
d’une révolution multiple. Rencontre,
juste avant la Biennale de Venise, où
Paul B. Preciado est curateur au pa-
villon taïwanais.

Ces chroniques ont-elles été rédigées


pour la presse ou s’agit-il d’une forme de
Uranus. Le recueil couvre la période politique du désir, sans homme et sans journal que vous auriez tenu malgré tout ?
s’étendant de La Manif pour tous à l’af- femme, sans pénis et sans vagin, sans Paul B. Preciado. Mon écriture était soit
faire Weinstein, alors que, nouvelle- hache et sans fusil ». expérimentale et activiste, soit acadé-
ment recruté par la Documenta à « Tes articles une fois rassemblés mique et universitaire. Libé m’a proposé
Athènes, il parcourait l’Europe et tra- dessinent un skyline cohérent », écrit en 2013 de réagir aux manifs contre le
versait, dans le même temps, une tran- Virginie Despentes, son ancienne mariage pour tous et l’adoption pour
sition personnelle : une transformation compagne, qui a préfacé Un apparte- les homos. Pour la première fois, on
sous testostérone où il est passé de Bea- ment sur Uranus. De petits manifestes sentait que ni l’espace universitaire ni
triz à Paul B. Un voyage entre mille l’espace activiste n’allaient suffire pour
strates, où les actualités ponctuent le prendre la parole. Au même moment,
microquotidien. On y lit ses considéra- À LIRE j’ai accepté d’être commissaire d’expo-
tions sur la « nécropolitique à la fran- sition à la Documenta d’Athènes, ce qui
çaise » (« J’imaginais la France comme me forçait à beaucoup me déplacer.
le lieu dans lequel l’imbécillité qui UN APPARTEMENT J’avais moins de temps pour l’écriture
mène au fascisme serait désagrégée par SUR URANUS, et déjà passé énormément de temps à
la force des institutions démocratiques Paul B. Preciado, l’université. J’étais vorace, mais j’avais
éd. Grasset, 336 p., 21,50 €.
[…] j’avais oublié son histoire colo- l’impression que je ne pouvais plus ap-
niale »), une sublime tribune sur la prendre dans cet espace-là.
50 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 18 • Juin 2019
comprendre quelque chose : et rien, je
n’avais rien du tout, je ne comprenais
pas. J’étais dans un processus de recy­
clage de mes outils conceptuels, de dé­
patriarcalisation de la philosophie.
De piratage ?
Oui, on pourrait le dire. Et pourtant
je ne renie pas ces références. La philo­
sophie poststructurale est aussi impor­
tante que le Nouveau Roman, pour
moi. Mais, sans le féminisme, on ne
peut comprendre ni l’un ni l’autre. À ce
moment-là, il n’y avait pas de parole ra­
dicalement féministe dans le débat pu­
blic en France – excepté Nathalie Sar­
raute ou Monique Wittig. C’est
pourtant une évidence de lier les pen­
sées féministe et anticoloniale. Sartre
était un lecteur de Frantz Fanon, mais
on ne peut pas dire qu’il était un lec­
teur anticolonial. Alors qu’aujour­
d’hui on ne pourrait pas faire sans
l’anticolonialisme.
Comment vous est venu ce concept
de « pirate du genre » ?
Ça ne vient pas que de moi. C’est en
rapport avec l’artiste pour laquelle je
travaille pour la Biennale de Venise, qui
s’appelle Shu Lea Cheang. C’est une ar­
tiste taïwanaise que j’ai ren­contrée à
New York. C’était une des premières à
LÉA CRESPI/ÉD. GRASSET

établir une connexion entre deux mi­


lieux qui ne se mélangeaient pas en­
core : les hackeurs – nerds, masculi­
nistes – et les féministes – alors à l’ouest
sur les technologies. En France Natha­
Paul B. Preciado : « Les machines sont nos enfants. » lie Magnan avait traduit le Manifeste
cyborg de Donna Haraway et avait
Pour quelles raisons ? Vous vous appuyez toujours commencé à explorer le dépassement
Il n’était pas assez politisé et souvent sur les grandes figures théoriques, à du code binaire, à établir un rapport
en retard. Les sociologues arrivaient dix propos desquelles vous pouvez faire entre technologie du genre et techno­
ou vingt ans après un phénomène pour œuvre de vulgarisation. logie informatique, dans le sens du code
l’étudier. J’ai eu envie de partir dans Oui, mais je déplace ces références. biotechnologique. C’est comme cela
cette histoire de voyage – la chronique Quand je cite Derrida, c’est pour l’em­ que j’ai commencé à parler des genres
devenait alors adaptée. J’avais l’impres­ mener ailleurs, si bien qu’à la fin un copy­left, à ne pas mettre un « copy­
sion d’être un astronaute qui, de temps derridien ne s’y retrouvera pas. Idem right », car c’est ce que l’on fait sur le
en temps, donnait des nouvelles. Une pour Freud ou Marx. Ce n’est pas de la corps des gens, on y met des copyrights
sorte de journal extime, politique. Mais vulgarisation dans le sens où moi- mas­culin/féminin et, à partir de là, le
aussi très personnel, car c’était la pé­ même je ne sais pas où je vais. Pour vul­ reste du code des productions de genres
riode où j’ai changé les doses de testo­ gariser, il faudrait déjà avoir une théo­ et de la sexualité ne t’appartient plus.
stérone. J’étais rentré dans une transi­ rie et la transmettre. Quand je me suis Finalement vous parlez davantage
tion plus vertigineuse de mon corps et retrouvé en Pologne ou en Turquie, de corps que de genre.
de sa reconnaissance sociale. J’étais le j’avais l’impression de ne plus rien sa­ J’ai toujours été plus intéressé par le
spectateur de ce qui arrivait autour de voir. À Kiev, où les gens étaient en train corps que par le genre. Le genre est une
moi dans le monde, mais aussi specta­ de se déterminer pour ou contre la notion flottante, une idéologie. Ce qui
teur de ce qui m’arrivait. D’où la néces­ ­Russie, je regardais dans mes outils et m’intéresse, c’est de penser les corps vi­
sité d’inventer un langage. me demandais ce que j’avais pour vants comme seuls espaces à partir
Juin 2019 • N° 18 • Le Nouveau Magazine Littéraire 51
nos livres

desquels on peut fonder une poli- est une institution, une machine so-
tique. Et ainsi dépasser les politiques ciale. Sauf qu’on a l’impression que
d’identité. Ce qui m’intéresse, c’est la REPÈRES c’est totalement naturel. C’est la per-
transversalité des rapports de normali- fection machinique.
sation qui vont parcourir la société. Il La technologie impose donc une norme
y a des corps qui sont reconnus en tant qui érige l’hétérosexualité et le patriarcat
que sujets politiques, et d’autres qui comme des comportements naturels ?
sont sanctionnés et qui cherchent à dé- Il faut revenir aux techniques de

ALAMY/PHOTO12
fendre leur statut de sujets politiques. normalisation du corps. Il y a eu, dans
Mais sinon ces normes sont transver- l’histoire, des organes privilégiés en
sales, s’opèrent également sur l’hétéro- tant qu’organes de socialisation et des
sexualité et sur l’homosexualité. 1970. Naissance à Burgos, Espagne. organes non autorisés, comme l’anus.
N’y a-t-il pas alors un paradoxe à vouloir 1990. Études à New York. C’est un organe intéressant, il pose
être reconnu comme un homme ? beaucoup de problèmes historique-
Je me définis comme un sujet para- 2000. Manifeste contra-sexuel. ment. C’est quand même le trou noir
doxal. La féministe américaine Joan 2008. Testo Junky. de l’anatomie ! C’est un organe antica-
Scott disait, en parlant des femmes au 2011. Pornotopie (sa thèse). pitaliste par définition. Il est dans la
xixe siècle, qu’elles étaient des sujets pa- négativité, dans l’antiproduction, etc.
radoxaux. Elles sont d’une part des ci- 2016. Changement d’état civil. De la criminalisation d’un ensemble
toyennes reconnues en tant que sujets de pratiques sexuelles, non reproduc-
politiques, mais d’autre part elles sont La philosophie est une branche de la tives, on va passer à l’invention d’une
un organe, l’utérus, qui continue à être littérature. J’ai appris à lire avec Der- identité. Au xviie siècle, les sodomites
régulé par l’État. Donc une partie de rida [son professeur à New York], qui ne sont pas une espèce. Il y a des corps
ce corps n’a pas accédé à la reconnais- m’a appris l’horizontalité. Comme lui, qui ont des pratiques criminelles, non
sance politique. Si vous êtes un corps j’ai commencé à tout lire en même autorisées, hérétiques ou antipatrio-
non blanc dans une société comme la temps et au même niveau : science-­ tiques, mais pas de catégories : les ho-
nôtre, vous êtes un sujet paradoxal. La fiction, féminisme, philosophie, mosexuels, les hétérosexuels. On ne
citoyenneté totale correspond à la maths, biologie. C’est comme cela peut pas dire qu’il y avait de l’homo-
norme la plus totale. C’est une position qu’on établit des passerelles. Tout de- phobie aux xviie et xviiie siècles. 
que je ne peux pas me permettre. J’ai- vient à la fois plus intéressant et plus Vous prônez une école
merais bien, comme le dit Virginie difficile. Car on ne s’oppose pas seu- microrévolutionnaire. À quoi
[Despentes], avoir un genre utopique. lement au langage religieux ou my- ressemblerait-elle ?
Mais je ne peux pas. En même temps thologique, mais aussi au langage Quand je travaillais au MacBa [mu-
ma position est aussi un privilège. Je scientifique. Du coup, la science-fic- sée d’Art contemporain de Barcelone],
me retrouve à avoir un passeport euro- tion, la pensée spéculative, deviennent j’avais mis en place avec des collègues
péen, et j’ai réussi à être « reconnu » en des méthodologies capables d’imagi- une école qu’on appelait programme
tant qu’homme. Accéder à la masculi- ner autre chose. C’est ce que j’essaie d’études indépendant, antifasciste, fé-
nité dans cette société, c’est accéder à de faire. À 4 ans, je comptais faire ma ministe, anticolonial, antipatriarcal, et
un ensemble de privilèges. vie avec un singe vu dans une anima- en même temps local et planétaire, in-
Vous sentez une différence ? lerie. J’étais convaincu que je ne serais ternational, multilangue aussi, et je
Constamment. D’autant plus que la ni un homme ni une femme. Mais il continue de penser à ça ; je suis en dia-
mémoire de l’oppression est très forte. est apparu que j’étais né dans un uni- logue avec des universités. J’aimerais
J’ai été éduqué en tant que fille et nor- vers où tout cela était impossible. refaire une école, pour tout le monde,
malisé en tant que corps féminin. Puis C’est là que je deviens plus foucaldien tous les âges. Nous sommes dans un
en tant que lesbienne. Je ne suis pas tout que derridien. changement de paradigmes tellement
le temps en train de me dire que je suis Que penser de ce qui se développe, fort qu’à peu près tout ce qu’on a ap-
un trans. D’ailleurs j’ai beaucoup de comme les intelligences artificielles, pris est obsolète. Et en même temps
mal à regarder la société et à voir des les robots, les machines ? une école éthique, où on va apprendre
hommes et des femmes. Parce que je Je suis convaincu que les machines les grammaires de résistance avec les-
me suis désidentifié et déshabitué. sont nos enfants, et peut-être les seuls quelles on peut penser le changement
Il y a un paradoxe dès le titre du livre : qui vont rester à long terme. Il faut de paradigmes qui arrive. Je pense que
Uranus est une planète lointaine, comprendre quel type d’enfant on a ni le communisme ni le libéralisme,
alors que vos chroniques évoquent mis au monde, mais ça ne veut pas dire deux théories de la superproduction,
le présent le plus brûlant… que je suis dans une idéalisation de la ne servent à grand-chose, et du coup
Oui, et à ce titre la science-fiction machine. Les machines les plus inté- c’est plutôt les traditions de résistances
est très importante pour moi. C’est ressantes sont parfois totalement rena- politiques et micropolitiques qui vont
l’autre côté de la philosophie. turalisées. Le mariage, par exemple, nous sauver dans cette transition. L
52 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 18 • Juin 2019
fiction
   ( Chef-d’œuvre     Grand livre   ;  Bon livre  ;;  À voir ;;;  Dispensable

Philippe Djian
la chronique
littérature Patron, vous nous
remettrez la même chose

a
d’Alexis Brocas
Personnages déjantés, situations imprévisibles :
lors que la série télévisée Les Inéquitables sont conformes aux paradigmes
Game of Thrones touche à de l’écrivain rock. Et on en redemande.
sa fin – tandis que la série
littéraire qui l’a inspirée
reste coincée en rase campagne –, Peu ou prou, et plu-
on nous ressort les comparaisons entre tôt prou que peu, les
l’Américain G. R. R. Martin (père personnages de Phi-
du Trône) et l’auteur du Seigneur des lippe Djian ont un
anneaux, J. R. R. Tolkien (père de background peu re-
la fantasy). Et c’est toujours la même commandable, sur le-
antienne : Tolkien, avec son camp
du bien et son camp du mal, souffrirait
    quel il est inutile d’in-
sister. D’autant que
d’un grave déficit en réalisme. Quand l’auteur n’y insiste pas non plus. Ceux

FRANCESCA MANTOVANI/GALLIMARD
Le Trône de fer, avec ses intrigues qui gravitent dans Les Inéquitables ne
machiavéliques et ses personnages à font pas exception à la règle inaugu-
la moralité changeante, satisferait rée avec Zone érogène puis dans la
notre besoin de crédibilité. Pour moi, bonne trentaine de romans qui sui-
cette comparaison repose sur un virent (à concurrence métronomique
contresens. Tolkien n’a jamais essayé de un par an), de l’écrivain le plus ins-
de produire une œuvre « réaliste ». titutionnellement marginal du pay-
Ce digne philologue, profondément sage littéraire français. Philippe Djian.
croyant, voulait, entre autres, créer Comment, justement, le situer dans
une mythologie préchrétienne. De là ce paysage ? Il y a deux écoles. La pre- qui obligent à tourner frénétiquement
le bien, le mal, et le salut du monde mière lui reproche de tirer toujours les les pages pour atteindre non le nir-
ILLUSTRATION ANTOINE MOREAU-DUSAULT POUR LE NOUVEAU MAGAZINE LITTÉRAIRE

comme enjeu. Ce faisant, il a inventé mêmes ficelles, mettant en place une vana mais l’épilogue.
un genre… qui condamnait ses sempiternelle panoplie d’indécis car- Tout est raccord au canevas habi-
continuateurs à reproduire le même burant aux substances addictives, tuel dans Les Inéquitables. Fidèle à
combat manichéen. Jusqu’à ce que flanqués de bimbos peu farouches, son tropisme balnéaire, le romancier
Martin refertilise cette littérature tout ce petit monde mis au service y ajoute un soupçon d’inceste, et
médiévale fantastique en y injectant d’une intrigue aux rebondissements surtout, des situations érotiques où
du réalisme. Les opposer n’a pas grand imprévisibles, glissant vers un pire les amputés n’y vont pas de main
intérêt. Tolkien est, indubitablement, toujours certain. Le tout en phrases morte. Djian écrit-il toujours le
un grand écrivain, inventeur d’une courtes, pauvres en ornements et pro- même livre ? Possible. Mais, comme
nouvelle forme de littérature et d’une lixes en ellipses. Bref, les tenants de il serait idiot de reprocher à Mo-
mythologie qui appartient aujourd’hui cette école lui reprochent de se tenir diano sa fameuse « petite musique »,
à l’imaginaire collectif. Et Martin est, aux antipodes du divin Marcel. La se- il serait stupide de reprocher la
indubitablement, un créateur conde souligne plutôt les qualités de sienne à Philippe Djian, qui tire en
d’une fécondité exceptionnelle, dont ses défauts : des personnages stéréo- virtuose ses accords saturés dans la
les livres alternent entre l’excellence typés, certes, mais qui prennent au fil trashitude rock. Alain Dreyfus
et le franchement bâclé. Mais l’un des pages une réelle épaisseur ; des si- LES INÉQUITABLES, Philippe Djian,
a ouvert le chemin, et l’autre a suivi. LL’écrivain e ntretient tuations balisées, certes encore, mais éd. Gallimard, 166 p., 17 €.

Juin 2019 • N° 18 • Le Nouveau Magazine Littéraire 53


fiction

Alain Damasio Comme les bagues communicantes,


qui permettent de filmer, de re­connaître

Pour être heureux des voix, d’être identifié… Tout est


centralisé et facilite l’existence tout en
la plaçant sous un contrôle absolu, tra-

vivons furtifs
çable dans les moindres détails, et au
service des grandes marques pour qui
il est alors aisé d’adapter les offres aux
personnalités de chacun. Le concept de
l’humanité augmentée est ici complè-
Par l’auteur de La Horde du Contrevent, un roman tement réalisé. Aussi Alain Damasio
à peine dystopique sur une société sous contrôle développe-t-il le MOA (« My Own As-
truffé de bonnes recettes pour passer sous les radars. sistant »), un assistant virtuel ultraper-
sonnalisé qui « offre un miroir empa-
Par Marie Fouquet thique et purement esclave de nos
désirs ». Là, on reconnaît aisément le
prototype d’assistants vocaux tels que
« Le furtif ne tue ja- lorsque leur fille, Tishka, a disparu. Siri, Alexa ou encore Cortana.
mais : il fait vivre. Il mé- Lorca, persuadé que sa fille est toujours
tamorphose, oui, mais il en vie et qu’elle a peut-être fui avec ces RÉSISTANTS DES ZAG
est toujours pour créer fameux furtifs, décide d’intégrer l’ar- Contrairement aux dystopies tradi-
quelque chose de vi- mée chargée de les chasser pour avoir tionnelles, Les Furtifs ne se contentent
vant. » Dans son nou- une chance de retrouver sa fille. pas d’effrayer en explorant les dimen-
    veau roman, l’écrivain L’auteur affine ici son art de la narra- sions les plus pernicieuses et alié-
culte de la science-fiction tion multiple, qu’il signifie par des jeux nantes de la société de contrôle, mais
française Alain Damasio imagine une typographiques (chaque personnage est proposent des lignes de fuite respi-
mystérieuse espèce vivante qui échap- annoncé par un motif associé). Il prend rables et stimulantes. Des alternatives.
perait aux radars d’une société ultra- pour point de départ une situation in- « Le rôle de la science-fiction est
contrôlée : les furtifs. Des êtres carac- dividuelle, loin de celles, d’emblée col- d’alerter, de pousser les tendances les
térisés par une identité sonore propre à lectives, de La Horde du Contrevent plus mortifères, morbides et inquié-
chacun : le « frisson ». Il est impossible (2004) et de La Zone du dehors (1999). tantes, pour créer un effet de choc.
de savoir comment « fonctionne » ou C’est dans ce changement de perspec- Mais j’essaie de faire en sorte que la
« vit » cette espèce, car, à peine vue par tive que résident la nouveauté et la puis- balance positive, utopique et créative
l’homme, elle se fige et se transforme sance de celui-ci, dont la portée traverse soit plus forte que le côté dystopique,
en une masse solide, empêchant toute les strates du particulier à l’universel, de qui devient alors un bruit de fond. »
dissection, et donc toute analyse. Son l’individualité à la communauté et de Les êtres encore libres – les « sans-­
point de repère se trouve dans les fré- bagues » ou autres « migrants de l’inté-
quences, car, dans cet univers, les Le rôle de rieur », qui ont refusé ou n’avaient pas
images figent et tuent. « Le son offre la science-fiction est les moyens de s’offrir une bague –,
une liberté que l’optique ne permet considérés comme des ennemis du
plus, selon l’écrivain. Il porte beaucoup d’alerter. peuple, sont arrêtés par des miliciens,
plus l’imaginaire. » Un album avec des l’exemple à la théorie. Un roman de la qui leur refusent par exemple d’exercer
musiciens (dont le guitariste Yan Pé- maturité ? « C’est un livre que je n’au- un enseignement libre, quand bien
chin) accompagne d’ailleurs le livre, et rais pas pu faire si je n’avais pas eu d’en- même ils se trouvent dans des « zones
Alain Damasio, notamment très fants. Il est directement inspiré de ce autonomes ». Car, face aux prototypes
proche du musicien Rone (à écouter : que j’ai vécu ces onze dernières années. toujours plus précis et « performants »,
« Bora Vocal »), entretient avec la mu- C’est ce qui donne la trame narrative. se dressent des humains, des activistes
sique un lien privilégié. « La musique La difficulté se trouve entre les strates : – des sans-bagues notamment issus de
est révolutionnaire, c’est déjà dans De- c’est d’opérer quelque chose qui soit à la « mouvance anarchitecte » qui
leuze à propos de la ritournelle. » la fois réaliste et fantastique avec des en- « partent du principe que la ville doit
Nous sommes en 2041, dans une jeux politiques. Une anticipation à être redonnée, réofferte […] aux sans-
France presque entièrement privatisée. court terme, mais très réaliste. » abris, aux migrants, à tous ceux qui ne
Les villes ont été mises en vente sur le L’intrigue s’inscrit dans une dystopie peuvent même pas se payer le forfait
« marché des villes libérées », volées à de l’immédiat. L’auteur s’appuie sur ce standard [forfait qui permet de cir­culer
leurs habitants. La capitale appartient qu’il appelle des « prototypes » de dis- dans les zones centrales, réservées,
à LVMH, Cannes à Warner, Orange à positifs de contrôle qui existent déjà et donc, aux plus riches] », des résistants
Orange. Lorca et Sahar se sont séparés dont il exagère à peine les traits. en somme, qui se retrouvent sur des
54 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 18 • Juin 2019
Sarah Chiche
Éros et Thanatos
Une tempête jette sur les routes
des réfugiés, une idylle torride fait
exploser le puzzle familial.
Guérit-on jamais
de ses propres fictions ?
Et suffit-il, pour s’en dé-
prendre, de les précipi-
ter dans un récit ? La
question méritait bien
    une expérience narra-
tive, ici à mi-chemin de
la conjuration et de l’autoanalyse. Le
livre s’ouvre en 2010, alors qu’un anti­
cyclone jette sur les routes des hordes
affamées de réfugiés. De la cata­
strophe, il sera peu question. Bientôt,
un autre souffle torride aura pris le re-
lais de la dévastation lorsque Sarah,
psychologue mariée et mère d’une pe-
tite fille (un double fidèle à l’original,
donc), rencontre Richard K, violon-
celliste autrichien génial, de plus de
trente ans son aîné. De messages éro-
tiques en rendez-vous volcaniques, la
relation s’embrase, soulevant et téles-
copant tout sur son passage : passé et
présent, éros et thanatos, souvenirs in-
CYRILLE CHOUPAS

times et traumatismes collectifs.


À mesure que se recompose le
« monstrueux puzzle » d’une famille
Alain Damasio a reçu le grand prix de l’imaginaire en 2006 pour son second roman. marquée par la démence, les spectres
de l’histoire surgissent. Le grand-père
îles, sur des toits et dans des environ- aussi les manifestations sauvages, les rescapé des camps croise l’ethnie
nements inspirés des ZAD et des constructions sur les ronds-points Dioula, massacrée en 2000 ; la mère,
communautés de militants, comme et les cabanes, celles-là mêmes qui violente et subversive, rencontre les
celle de Tarnac. Dans les « ZAG » l’ont fasciné lorsqu’il en a découvert 70 273 malades psychiatriques exter-
(zones autogouvernées), les person- la ­première fois à Notre-Dame-des- minés par les nazis, et l’adolescente
nages développent des moyens pour Landes : « C’était magique ! » suicidaire des années 1980 les météo-
éviter d’être surveillés (les téléphones Selon lui, « nous sommes les en- rologues dépressifs d’aujourd’hui.
portables dans le frigo), pour sortir du fants d’un individualisme féroce. Le De l’anticyclone il n’est plus ques-
rapport capitaliste à l’échange (le prix lien est vraiment une conquête, c’est tion, mais l’écriture exaltée de Sarah
libre, pratiqué dans les zones auto- notre nouvel eldorado ». Le lien, c’est Chiche se charge d’en perpétuer la
nomes, mais aussi parmi certains ras- aussi le cœur de la pensée deleu- ­secousse. Une écriture insatiable qui
semblements de gilets jaunes), l’orga- zienne, qui inspire Alain Damasio embrasse tous les styles, se jette dans
nisation horizontale, les fumigènes, plus encore que les autres figures du toutes les confidences et dégorge sur
l’occupation… À cet égard, l’écrivain post-structuralisme. « Il y a cette plusieurs pages son tourbillon de
trouve les gilets jaunes beaucoup plus phrase de Deleuze que j’adore : “On phrases bernhardiennes, comme
inventifs que certains militants croi- rentre dans un livre comme dans une pour tenir tête à la violence du
sés au cours de ces dernières années : armurerie”, les gens empoignent les monde et revendiquer une forme sa-
« Personne n’avait eu l’idée d’occuper armes dont ils ont besoin. » L lutaire de ­folie.  Camille Thomine
un rond-point. Les gilets jaunes, c’est LES FURTIFS, Alain Damasio, LES ENTÉNÉBRÉS, Sarah Chiche,
une bouffée d’air frais ! » Il évoque éd. La Volte, 688 p., 25 €. éd. du Seuil, 366 p., 14,99 €.

Juin 2019 • N° 18 • Le Nouveau Magazine Littéraire 55


fiction

Philippe Vilain Mary Dorsan Emmanuel Régniez


La disparition Les ébréchés Amours émoussés
Sur les traces de son amant évanoui Elle note, observe, s’ interroge, Un couple fusionnel parfait
dans la nature, Julie considère elle accompagne et tente de soigner mis en danger par l’autre. Amour,
sa vie, avant, après, et s’ habitue. ces patients perdus sur leurs planètes. mensonge et jalousie.
Dire de Philippe Vi- Que répondre à un Emmanuel Ré-
lain qu’il est le roman- patient persuadé que la gniez a fait forte im-
cier du couple est un cli- pluie lui en veut, que le pression voici trois ans
ché, mais tant pis : la vent le décoiffe sciem- avec Notre château, un
plupart de ses romans ne ment ou que les mouches premier roman en
sont-ils pas des variations le persécutent ? Comment forme de conte go-
 sur le sentiment amou-  l’aider à déchiffrer le réel     t h ique, i mprég né
reux entre des person- quand celui-ci s’obstine à d’horreur enfantine,
nages issus de classes différentes dans dérailler ? Comment « modérer sans où soufflait l’esprit de l’illustrateur
Pas son genre, quand l’un des parte- l’anéantir » le désir éperdu de « norma- Edward Gorey. Pour son deuxième
naires est mourant dans La Fille à la lité » des malades ? Et comment soigner roman, il explore une nouvelle figure
voiture rouge, ou quand il a disparu, ceux qui ont tué ? Dans le centre de jour de duo : Notre château mettait en
dans ce Matin d’ hiver ? On retrouve où elle exerce depuis trois mois, une soi- scène un frère et une sœur, Madame
ses personnages typiques d’intellos, gnante aux yeux verts – en tout point Jules tourne autour d’une femme et de
en l’occurrence Julie, prof de lettres à semblable à celle des précédents livres son mari. Un couple fusionnel, par-
la fac, tombée amoureuse de Dan, un de Mary Dorsan – accoste de nouvelles fait, inouï : elle l’aime, il l’aime, les an-
sociologue américain installé en planètes : celle de Dimitri, pour qui nées n’ont pas émoussé leur passion,
France. Ils emménagent à Paris, se chaque déglutition frôle le calvaire, ni surtout leur désir sexuel. Ils vivent
marient, ont un bébé. Souvent Dan celle de Luna, convaincue d’incarner l’un pour l’autre comme dans une
séjourne aux États-Unis pour ses re- l’astre nocturne, ou celle de Darius, qui bulle. « Un couple est une Société Se-
cherches en immersion dans les quar- s’endort chaussures aux pieds, au cas où crète, dit Madame Jules. Pour vivre
tiers dangereux de grandes villes. Or, la nuit le porterait à courir… heureux vivons cachés, pour vivre ca-
un jour, il décolle et s’évanouit dans Au fil des jours, des rituels et des chés vivons heureux. » Seulement, ce
la nature. Julie, sans nouvelles, voit sa doutes, un monde se raconte. Un soir, ils sont conviés à une fête. Impos-
vie basculer… monde où l’extrémité de certaines si- sible de se dérober. Or, pendant que
On retrouve dans ce roman – tiré, tuations achoppe aux coupes budgé- Monsieur Jules bavarde, un inconnu
dit l’auteur, d’une histoire vraie – les taires et aux ravages de l’uniformisa- aborde Madame Jules et lui tient cer-
qualités des précédents : la minutie de tion, où la culpabilité et l’exténuation tains propos scandaleux. Madame
la description des sentiments, la sim- des soignants se heurtent à l’infatigable Jules ne s’en rend pas compte tout de
plicité apparente de la langue, la irresponsabilité des patients, et où la suite, mais une brèche vient de s’ou-
forme épurée d’un texte bref et tendu. notion de relation se reconfigure à vrir dans son château mental.
Le livre atteint sa plus grande inten- chaque instant. L’autrice, qui signe ici Ce petit roman sur l’amour, le men-
sité dans la seconde partie, sorte d’en- son troisième livre sur le milieu psy- songe à soi-même et la jalousie fonc-
quête où Julie s’improvise détective et, chiatrique, ne s’en cache pas : l’écriture tionne sur le même principe que le
avec son beau-père, remonte la piste sert à « combler la brèche » et à arrimer précédent roman de l’auteur : une
de Dan aux États-Unis. Son expé­ au papier ce quotidien d’épreuves et de écriture à la première personne, toute
dition dans un coin malfamé de marginalité. Mais ses livres forment en répétitions calculées et allitéra-
Houston, racontée comme une incur- aussi une formidable terre d’accueil tions, qui nous enferme dans le crâne
sion à la lisière de l’enfer, est le som- pour les modes d’expression troublés et de la narratrice et qui donne au texte
met du texte, avant que l’accoutu- poétiques de ceux dont elle s’occupe une allure de quasi-monologue théâ-
mance éloigne l’héroïne de cette – langues uniques et étrangères de ce- tral. Il n’y a pas cette fois-ci de révéla-
brisure intime qui, dit-elle cependant, lui qui étire chaque fin de mots comme tion machiavélique à la fin, mais une
restera « l’événement de sa vie ». « Une pour retarder son angoisse, de celle qui sorte de morale grinçante, au goût
vie », au fond, aurait fait un bon titre : décline en boucle son identité… Une amer et froid. En résulte une superbe
la vie avant, la vie après, et au milieu manière de prendre soin de ce qui, loin petite pièce de littérature, pleine d’ef-
la brisure, d’autant plus douloureuse des regards et des consciences, cherche fets très réussis, un peu déparée par
qu’inexpliquée.  Bernard Quiriny à exister. Camille Thomine quelques vilaines coquilles.  B. Q.
UN MATIN D’HIVER, Philippe Vilain,  RENCONTRER DARIUS, Mary Dorsan, MADAME JULES, Emmanuel Régniez,
éd. Grasset, 142 p., 15 €. éd. P.O.L, 250 p., 18,90 €. éd. du Tripode, 132 p., 15 €.

56 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 18 • Juin 2019


Jean-Luc Cattacin la chronique littérature
Mémoire sans tain de Marc Weitzmann
L’écrivain entretient

c
Elle a tout oublié, mais
le psychiatre se souvient d’elle
et la guide sur les traces de son passé.
Après avoir exploré e sont les femmes qui font
l’émerveillement de la la littérature américaine
petite enfance et les expé- en ce moment. L’une des
rimentations de l’adoles- premières, Lauren Groff,
cence dans À travers ciel vaut mieux que l’éloge de Barack
puis Iles flottantes, voici Obama qui a contribué à la rendre

PATRICE NORMAND/ÉD. DE L’OLIVIER


    que Jean-Luc Cattacin célèbre. C’était en 2015, pour la sortie
accoste l’âge d’homme. des Furies. Retenu pour le National
En apparence, du moins. Car, si son Book Awards, ce troisième roman doit
narrateur entre dans la quarantaine, moins son succès au sujet – la
c’est bien aux ruses et intermittences du chronique d’un mariage apparemment
passé que ce psychiatre consacre le plus réussi – qu’à la manière de le raconter :
clair de son temps. À l’instant où Léna en deux parties correspondant au
passe la porte de son cabinet, le voilà point de vue de chacun des époux. Lauren Groff, écrivaine plébiscitée
depuis son roman Les Furies.
ramené vingt ans en arrière, dans les Le roman fit sensation, surtout pour
rires enfumés d’une fête étudiante. cette technique qui parut novatrice vides et fantômes », que l’on
Qu’est-ce qui, dans l’apparition de cette mais devait beaucoup à Henry James retrouvera en France dans la dernière
patiente amnésique, a résonné si fort en et avant à Rashômon. Les deux parties nouvelle, « Yport », où elle est venue
lui ? Comment la guider dans la nuit étaient si différentes qu’on pouvait résider pour un projet d’écriture
abyssale de ses souvenirs ? Quels té- presque les lire indépendamment. sur Maupassant, qu’elle admire, mais
moins évaporés, quels clichés menteurs Dans sa totalité, cependant, le livre que, découvrant sa misogynie et
convoquer à son secours ? Et si nous ne ne faisait pas tant le constat des son antisémitisme, elle finit par haïr.
faisions que fabriquer les vestiges que subjectivités qui s’affrontent qu’il ne « Yport » offre un exemple parfait
nous croyons retrouver ? Et pourquoi dressait le constat de l’aveuglement de l’esthétique de Lauren Groff dans
vouloir garder trace de notre histoire ? masculin. Ce constat banal a fait ce recueil, où, comme chez Conrad,
Comme l’adolescent d’Iles flottantes oublier ce qui faisait l’originalité le paysage renvoie l’héroïne à
se passionnait pour les étranges sym- du roman : sa furie, justement. ce qu’elle est. L’écrivaine vit en Floride,
boles du rongo-rongo, langue intradui- La Mathilde de la seconde partie ce « paradis des choses dangereuses »,
sible de Pâques, le médecin d’Éclipses se révélait d’une cruauté inattendue et l’État, sa faune, sa flore sauvages
tourbillonne autour du mystère de la – une petite fille de Catherine et ses ouragans font plus que servir
mémoire, terra incognita parmi les plus Earnshaw, l’héroïne des Hauts de de cadre aux récits. Ils en fournissent
insondables et fascinantes qui soient. Hurlevent, égarée chez les bobos la chair et la fureur secrète. Il faut lire
ILLUSTRATION ANTOINE MOREAU-DUSAULT POUR LE NOUVEAU MAGAZINE LITTÉRAIRE

Aux séances thérapeutiques avec Léna de la Nouvelle-Angleterre, tandis que « L’œil du cyclone », l’histoire d’une
répondent ses propres efforts pour Lauren Groff faisait entendre dans femme enfermée chez elle alors que la
nourrir à rebours le journal qu’il n’a pas ses dialogues un sens du sarcasme et tempête approche, et à qui l’ouragan
tenu. Et aux fragments de ses publica- une rage assez impitoyables. Après un va apporter les spectres des hommes
tions scientifiques, les citations d’écri- premier roman salué par Stephen King qu’elle a connus ; ou « Histoires
vains qu’il ne cesse d’accumuler sur le en 2008 (Les Monstres de Templeton) de serpents », bref récit dans lequel
sujet, de Montaigne à Dickinson en et un deuxième, sous-estimé à tort, la narratrice médite sur la faune
passant par Proust. Filant une méta- l’autopsie d’une commune hippie vénéneuse de la Floride : « Les nuits
phore marine chère à sa plume, l’auteur des années 1960 aux années Reagan où je ne parviens pas à dormir, quand
confirme son talent descriptif, son hu- (Arcadia), Les Furies laissaient mes nerfs me propulsent du chevet
mour, mais aussi sa tendresse pour les entrevoir une poétique intime de la d’un de mes fils vers l’autre, puis dans
énigmes insolubles, nous rappelant que violence. C’est cette veine que creuse mon lit, puis sur le canapé, je sens
l’essentiel tient moins à leurs résolutions Floride, un recueil de nouvelles reliées dans mes veines ce nouveau venin
qu’au champ infini des questions par le fil rouge d’une autobiographie qui pénètre le monde. » L
qu’elles soulèvent.  C. T. intérieure. « Je ne sais pas comment
FLORIDE, Lauren Groff, 
ÉCLIPSES, Jean-Luc Cattacin, j’ai pu devenir une femme qui hurle », traduit de l’anglais (États-Unis) par Carine
 d. Phébus, 234 p., 18 €.
é commence la narratrice d’« Espaces Chichereau, éd. de l’Olivier, 304 p., 22,50 €.

Juin 2019 • N° 18 • Le Nouveau Magazine Littéraire 57


fiction

Éric Faye David Mitchell


Rien ne va plus Les mangeurs d’âmes
Les détails du quotidien se
dérèglent et ouvrent des gouffres Pour conjurer la mort, il suffit parfois d’ingérer des
dans le cours des choses. esprits innocents. Au risque de tomber sur un os.
En littérature fan- Un thriller fantastique par un maître britannique en
tastique, les idées les matière d’histoires à dormir debout.
plus simples sont sou-
vent les meilleures.
Beaucoup de nouvelles Comme ceux de
fantastiques à travers les Stephen King, les ro-
    âges ne sont d’ailleurs mans du Britannique
que des variations au- David Mitchell sont la
tour d’un même petit groupe d’idées, preuve qu’avec un bon
telles que les doubles, les miroirs far- style, de beaux person-
ceurs, les lieux impossibles ou les appa-     nages, on peut faire

PAKO MERA/OPALE/LEEMAGE
ritions, etc., infatigablement reprises, avaler à un lecteur
appropriées et actualisées par les prati- toutes sortes d’histoires à dormir de-
ciens du genre. Le même schéma nar- bout et recevoir en prime ses remer-
ratif s’applique ainsi chaque fois, un ciements. Réduit à son intrigue, Slade
schéma qu’Éric Faye résume ici en par- House ressemble à une série Z pour
lant de « trappe ouverte dans le cours adolescents portés sur le spiritisme :
des choses » : ce qui était banal devient un frère et une sœur dotés de pou- David Mitchell.
suspect, le flux normal de l’existence se voirs psychiques repoussent la mort
dérègle, des détails du quotidien de- en dévorant les âmes d’innocents. travers ceux de Gordon, chargé d’en-
viennent des menaces potentielles. Les Pour les attirer, ils ont créé une mai- quêter sur la disparition de Nathan
ombres que chacun de nous projette son illusoire, sise dans une ruelle qui et de sa mère – un macho content de
sur le sol, par exemple : sont-elles si in- apparaît tous les neuf ans. Le livre se lui, ce qui le rend facile à leurrer. Puis
nocentes qu’elles en ont l’air ? structure sur les visites de ceux qui nous entrons dans la tête de Sally,
Fort de sa longue expérience de nou- en franchissent le seuil. Mais cer- une étudiante complexée, qui décode
velliste, Éric Faye maîtrise à la per­ taines âmes ne sont pas si faciles à in- les hiérarchies inhérentes à sa bande
fection ce jeu de l’esprit typique du gérer, et il arrive que nos cannibales de jeunes gens passionnés de surna-
fantastique qui consiste à tordre légè- mystiques tombent sur un os. turel. Cinq fois l’histoire recom-
rement le réel, puis à dériver vers l’ab- David Mitchell nous avait déjà mence, et quatre fois la magie opère :
surde avec le plus grand sérieux. Ses raconté une histoire d’immortels David Mitchell parvient à étendre
­sujets font mouche : des hommes ap- qui prenaient le monde pour champ notre crédulité aux mésaventures fan-
paraissent dans la chambre à coucher de bataille – le livre tastiques de ses
d’une veuve, une inconnue s’affiche à s’appelait L’Âme Un macho narrateurs. La cin-
la surface des miroirs, un village dis- des horloges. Slade quième visite sera
paraît de la carte, etc. Confiant dans House procède de content de lui, ce décrite sur un
l’efficacité de ses points de départ, l’au- la même manière, qui le rend facile mode différent.
teur déroule ses excellents récits sans exploite la même à leurrer. Peu importe. On
effets de manche, avec une bonhomie matière ésotérique aura compris que la
tranquille et une légère ironie. On un peu kitsch, et jouit de la même maison et ses deux mangeurs d’âmes
pense à Marcel Aymé, ainsi qu’à La qualité : il est impossible à lâcher. sont une métaphore de toutes les dé-
Moustache d’Emmanuel Carrère Cela tient au talent avec lequel sont vorations, de tous les cas de sujétions
(« Dérèglement climatique »)… Deux forgés ses narrateurs et aux voix que ordinaires. La façon dont la mère de
écrivains qui n’apparaissent pourtant leur donne le romancier. Nathan se comporte avec lui, l’atti-
pas dans « Anamorphose », brillant Nous découvrons la maison à tra- tude de Gordon envers les femmes
nouvel exercice de style, composé de vers les yeux de Nathan, 12 ans, trau- en fournissent de parfaits exemples.
198 citations enchaînées.  B. Q. matisé et précoce – et il est boulever-  Alexis Brocas

NOUVEAUX ÉLÉMENTS
sant de voir le piège de Slade House SLADE HOUSE, David Mitchell,
SUR LA FIN DE NARCISSE, Éric Faye, se refermer sur lui. Nous poursuivons traduit de l’anglais par Manuel Berri,
éd. José Corti, 222 p., 19 €. notre visite, neuf ans plus tard, à éd. de l’Olivier, 264 p., 22 € (à paraître le 6 juin).

58 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 18 • Juin 2019


Jamey Bradbury Cristina Sánchez-Andrade Philippe Renonçay
Qui a vu l’ours ? Du temps à tuer Empaillage
En Alaska, une ado sauvage L’ équipée d’un duo de vieillardes Un photographe et un taxidermiste
est victime d’une agression qui savent s’y prendre au cœur d’un polar entre art,
dont elle occulte le souvenir. pour éliminer les gêneurs. amour et mort.
Nombreux, dans les Deux octogénaires, Les enquêtes et les
romans publiés par les doña Olvido et sa ser- histoires d’amour ont
éditions Gallmeister, vante Bruna, font vrom- en commun de viser
sont les personnages as- bir une vieille Coccinelle une sorte d’unité par-
pirant à retourner à la sur les routes de Galice, faite : dans les polars, le
nature – à s’y fondre, à une mouette sur le toit, détective exclut pro-
    s’y oublier. À cet égard,  un paquet suspect – un     gressivement les fausses
le bien titré Sauvage cadavre ? – sur le siège ar- pistes pour faire émer-
n’aurait pu trouver meilleur foyer. rière. Bruna, affublée d’une robe de ger la solution de l’énigme ; la passion
Tracy Petrikoff, son héroïne, vit en mariée maculée de boue, subit les em- amoureuse, elle, limoge les amants ou
Alaska avec son petit frère et son veuf bardées d’Olvido et ses crises de nerf. amantes potentielles et se laisse aiman-
de père (la mère est morte il y a peu, La scène est cocasse et donne le ton du ter par une seule personne. Pour Phi-
renversée par une voiture). À 17 ans, roman. À la façon de sœurs qui lippe Renonçay, ce n’est pas une raison
elle est l’adolescence incarnée : diffé- s’adorent et s’exaspèrent, elles se remé- pour cesser de détailler ces deux objets.
rente, solitaire, torturée. Son altérité, morent l’atmosphère déconcertante de Dans Les Portraits de Laura Bloom, le
elle la porte comme une seconde peau. la maison familiale, où Bruna avait été discret romancier (c’est son sixième
« J’ai toujours su lire dans les pensées engagée comme nourrice. Cette grande titre en un peu moins de trente ans)
des chiens », clame-t-elle en ouverture. bâtisse, abritant plusieurs générations, observe deux personnages ; leurs pro-
Virée du lycée, elle passe son temps rappelle l’univers étrange d’Isabel fessions respectives – l’un est photo-
dans la forêt, à poser des pièges et à Allende dans La Maison aux esprits. graphe, l’autre taxidermiste – les
courir les bois. Un jour, un homme Quelqu’un sous les paupières effleure poussent à essayer de retenir la vie qui
l’attaque, « une espèce de gros ours au aussi le réalisme magique : les poupées fuit. Conçu comme un miroir brisé, le
torse puissant, avec une barbe drue et y chassent les esprits, la couturière est récit disperse les morceaux de deux his-
grisonnante ». Elle tire son couteau. La accusée de jeter des sorts, la petite toires d’amour tragiques, fait un cro-
suite ? Elle ne se la rappelle pas. L’ombre chatte s’attire les foudres des habitants chet par la guerre d’Algérie, laisse pla-
de son agresseur, dont elle craint le re- tous plus déments les uns que les autres. ner l’ombre d’une obscure conspiration
tour, commence à la hanter.  Les évènements rocambolesques qui historique tirant le roman vers le polar
Arrive Jesse Godwin, un vagabond animent le foyer tendent à esquisser le et développe quelques belles réflexions
du même âge, qui cherche du boulot. contexte anxiogène de la guerre civile sur le rôle de l’art et la mort.
L’attirance est immédiate. Mais le gar- espagnole, de façon oblique, par le tru- Fait peu banal et assez révélateur de
çon, sent-elle, lui cache quelque chose. chement d’un humour noir et sauvage. la démarche romanesque de Philippe
Est-il lié à son agresseur ? En Tracy Sur leur passage, Olvido et Bruna em- Renonçay : ses quatre personnages
– qui doit participer à une course de poisonnent, assomment, noient, en- principaux n’apparaissent que sous
chiens de traîneau – les voix et les terrent les êtres qui entravent leur che- leurs noms complets, Hubert Leutze,
mystères du passé se bousculent, atti- min, laissant les morts s’amasser Emmanuel Lorne, Laura Bloom et
sés par un brûlant sentiment de culpa- derrière elles, dans un passé lointain. ­Arturs Duca. Où ailleurs que sur les
bilité. Bientôt, c’est l’identité même, Cet aspect macabre, rendu drôle et lou- documents officiels notre état civil
la nature de la jeune fille qui pose foque sous la plume de Cristina s’étale-t-il en entier ? Sur les tombes.
question. « Ne jamais faire saigner un Sánchez-­Andrade, rappelle les barba- Car Les Portraits de Laura Bloom sont
humain », lui recommandait sa mère. ries de la dictature sans avoir à les citer. surtout un magnifique roman sur le
Dans le silence des grands espaces, Les quelques incohérences dans l’évo- deuil et les faux-semblants de la mé-
« Trace » revient aux origines. Et, sous lution des personnages – ainsi que le moire : « Le souvenir ne suffit pas, on
un soleil froid, quelque part entre style parfois un peu plat – sont enfouies ne peut pas s’en satisfaire, il n’est
L’Appel de la forêt et Crime et châti- sous les reliefs de l’intrigue et l’extrava- qu’une autre forme de l’oubli, juste
ment, l’histoire soudain prend feu. gance de ce duo insolite. Manon Houtart plus indolent, plus sournois. »
 Fabrice Colin  Pierre-Édouard Peillon
QUELQU’UN SOUS LES PAUPIÈRES,
SAUVAGE, Jamey Bradbury, traduit  ristina Sánchez-Andrade, 
C LES PORTRAITS DE LAURA BLOOM,
de l’anglais (États-Unis) par Jacques Mailhos, traduit de l’espagnol par Edmond Raillard,  hilippe Renonçay, 
P
éd. Gallmeister, 320 p., 22,60 €. éd. Jacqueline Chambon, 304 p., 22,50 €. éd. Buchet-Chastel, 208 p., 15 €.

Juin 2019 • N° 18 • Le Nouveau Magazine Littéraire 59


fiction

Bernard Quiriny Romain Ternaux,


Johann Zarca
Quand la réalité déraille
L’auteur s’emploie avec un grand sérieux à laisser ses personnages
Point à la ligne
se dépêtrer de situations littéralement impossibles. Où la poudre efface l’angoisse
de la page blanche.
La réalité est un Le fantastique n’est pas toujours invo- Acariâtre et intolé-
tissu de texture déli- qué : parfois, la réalité déraille toute rante, Anna Jocelin,
cate : saisissez-vous seule, surtout quand des écrivains professeur de français au
d’un brin, et une déchi- entrent en jeu. Certains écrivent des collège, ne supporte pas
rure s’ouvre dans la- dédicaces cinglantes : « À Madame grand monde, ni ses
quelle l’imaginaire peut Sidonie Brandebourg, cette Mort d’un élèves, ni ses collègues,
    prendre ses quartiers. jeune homme, pour qu’elle m’accuse à  ni ses voisins, pas plus
C ol laborateu r du nouveau de plagiat ». Et ainsi se que les retraités, les sans-
NML, Bernard Quiriny est un spé- construit une réalité parallèle, un abri, les fumeurs, et à peine son grand-
cialiste de ces détricotages. Dans son monde dont la folie souriante sert de père, à qui elle rend rarement visite.
dernier recueil, un « vendeur de cartes miroir à la nôtre. Un monde où les so- Seules bulles de joie de son quotidien :
anciennes » se voit confronté à un vil- sies abondent, où la mort devient ra- croiser le beau prof d’anglais et nour-
lage d’immortels, un maître d’école tionnelle, où les maladies se succèdent rir l’envie de devenir écrivaine.
doit se débrouiller face à une bande quotidiennement dans le corps d’un En cette fin d’année scolaire, notre
d’enfants tous identiques, un homme individu. Borgesien, Bernard Qui- narratrice croise Carine, vieille copine
épouse plusieurs versions de la même riny ? Sans doute, mais tendant vers le musicienne qui boit et se drogue, et se
femme… Tout l’art de l’auteur est de burlesque et y ajoutant de discrets rap- laisse convaincre de trinquer avec elle,
parvenir à mener ses hypothèses fan- pels à la modernité. Comme dans une fois, puis deux, puis trois… Et le
tastiques jusqu’au bout sans céder au cette nouvelle où il démontre que le lendemain de nouveau, avec, diluée
rire, mais en gardant ce ton pondéré « vivre-ensemble » devient possible dans un verre, une dose de MDMA,
qui suscite celui du lecteur. quand on ne se croise jamais.  A. B. molécule de l’ecstasy provoquant dés­
VIES CONJUGALES, Bernard Quiriny, é d. Rivages, 220 p., 18,50 €. inhibition, sentiment d’empathie et
bien-être. Dans le corps d’Anna, la
substance entraîne une métamor-
phose et marque le début d’une nou-
Ryan Gattis velle vie toute tracée… par des lignes
de cocaïne. Grâce à la poudre blanche,
À contre-emploi la jeune femme boucle en une se-
maine l’écriture de L’Histoire de Pépé
Un ex-drogué et un caïd, tous deux en rupture de ban, pour une plongée Gontran, récit à la gloire des seniors,
documentée dans les quartiers glauques de Los Angeles. dont la publication et le succès auront
d’incroyables répercussions.
On avait découvert Ryan Gattis en 2015 avec l’excellent S  ix jours, Pour apprécier ce roman fou de li-
 ui racontait les émeutes de Los Angeles. On le retrouve avec E
q  n lieu berté narrative, mieux vaut se laisser
sûr, roman noir irrigué par le même réalisme âpre, sis lui aussi à Los An- aller, profiter pleinement de l’expé-
geles, et porté par deux narrateurs : Ricky Ghost, un ancien drogué qui rience jusqu’à ressentir le plaisir d’écri-
travaille désormais pour les forces de l’ordre ; et Glasses, lieutenant d’un ture qui a dû être celui de Romain Ter-
gang de quartier tentaculaire. Leurs destins se croisent quand Ghost, naux et Johann Zarca (prix de Flore
condamné par le cancer, décide de se servir dans les coffres qu’il perce
2017 avec Paname Underground), dont
  pour la police afin de rembourser les dettes immobilières d’inconnus les univers sont ici parfaitement mêlés.
ruinés par la crise, et de rédimer ainsi ses anciens crimes. Au même mo-
ment, Glasses tente de voler son gang pour s’offrir une nouvelle vie avec sa famille.
On a beau la sentir venir à chaque
Le roman bénéficie d’un côté documentaire fascinant, notamment sur les mœurs de page, la catastrophe n’arrive jamais.
ces gangs de rues cloisonnés comme des services secrets. On visite le fameux quartier Bien menée, drôle, un brin rocambo-
déshérité de Skid Row. On découvre des bandits et des policiers cultivant le même lesque, cette histoire au rythme sans
machiavélisme, appliquant les mêmes procédures paranoïaques. Et qu’importe si l’in- mesure est celle d’une ascension réus-
trigue principale jure un peu par son romanesque. L’écriture est si tendue, l’environ- sie, absurde, provocante et jouissive,
nement si bien rendu, qu’on suit volontiers le héros dans sa course à la rédemption. Et surtout pour nous. Juliette Savard
l’on est récompensé par une fin magistrale, de celles qui ne s’oublient jamais.  A. B.
SUCCESS STORY, Romain Ternaux et
EN LIEU SÛR, Ryan Gattis, traduit de l’anglais (États-Unis) par Nadège T. Dulot, éd. Fayard, 348 p., 23 €. Johann Zarca, é d. Goutte d’Or, 312 p., 17 €. 

60 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 18 • Juin 2019


NOTRE
DAME
Une anthologie de textes d’écrivains
Le patrimoine littéraire
défend le patrimoine architectural
À
retrouver
en
librairie
Sont réunis dans cet ouvrage inédit :

Guillaume Apollinaire, Louis Aragon, Honoré de Balzac, Paul Claudel, Louise Colet, Gustave
Flaubert, Anatole France, Théophile Gautier, Patrick Grainville, Julien Green, Victor Hugo,
Joris-Karl Huysmans, Jules Michelet, Montesquieu, Gérard de Nerval, Charles Péguy, Jacques
Prévert, Marcel Proust, François Rabelais, Alexis Ragougneau, Antoine de Saint-Exupéry,
George Sand, Sylvain Tesson, Paul Verlaine, François Villon et Émile Zola.

Bénéfices reversés en totalité à


rebatirnotredamedeparis.fr
Édition en partenariat avec le ministère de la Culture
sursauts
Événement éditions
La lecture, c’est Issy La fin des Temps
modernes
La BD, les blessures de l’âme, l’audace et le sublime seront  C’est la fin d’une
époque qui voyait

p
au cœur de la 5e édition du Festival du livre. Sartre assassiner Camus
par la plume interposée
de Francis Jeanson
our cette 5e édi- et qui s’émouvait du
tion, le Festival caractère subversif
du livre d’Issy- du Deuxième Sexe de
les-Moulineaux, Simone de Beauvoir.
La revue philosophique
organisé avec la librairie et littéraire Les Temps
Chantelivre, innove avec un

VILLE D’ISSY-LES-MOULINEAUX
modernes n’est plus
espace bande dessinée. L’oc- – son éditeur, Gallimard,
casion pour Glénat de célé- a annoncé sa fermeture.
brer ses 50 ans en invitant Fondée en 1945 par
dix de ses auteurs, parmi les- Sartre, Beauvoir,
quels Clotilde Bruneau Aron et Merleau-Ponty,
entre autres, elle s’était
(pour les collections « Ils ont engagée dans les
Le festival sera ouvert du 28 mai au 18 juin.
fait l’histoire » ou « La Sa- grandes causes de son
gesse des mythes ») et le bé- Plus de 50 auteurs seront « La littérature est un sport temps – décolonisation,
déiste Xavier Dorison. Pour présents, avec notamment de combat ? » réunira Gé- luttes sociales – sans
marquer cet anniversaire, deux moments forts : la rard Mordillat (Ces femmes- jamais céder sur
l’hôtel de ville accueillera rencontre « L’écriture, l’au- là), Chloé Delaume (Mes la qualité littéraire.
La revue, initialement
une exposition des planches dace et le sublime », pen- bien chères sœurs) et Lola
mensuelle, puis qui ne
d’un ouvrage où les auteurs dant laquelle Sarah Chiche Lafon (Une fièvre impossible publiait pas plus de cinq
évoquent au crayon leur (Les Enténébrés), Jean- à négocier). Enfin, seront or- numéros par an, n’aura
premier souvenir dans cette Claude Grumberg (La Plus ganisés pour les enfants des pas survécu au décès
maison d’édition. Précieuse des marchandises. ateliers de construction de son dernier directeur,
Ce salon s’adresse à tous Un conte) et Martin Hirsch Kapla, des ­animations lu- Claude Lanzmann.
les amateurs de littérature (Comment j’ai tué son père) diques, des ateliers de bri- Gallimard réfléchirait à
poursuivre l’aventure en
et témoigne de la richesse évoqueront leurs blessures colage autour du livre, des publiant trois numéros
de création en invitant de comme source de vie et lectures de contes… thématiques annuels.
nombreux jeunes auteurs. d’inspiration. La rencontre  Simon Bentolila  Alexis Brocas

Prix littéraires
La plume de ma tente
Quel est le point com- édifiant, c­ elui-ci compren- gamme de parfums… Faut-
mun entre les membres du drait une « histoire ronde- il y voir une préfiguration la
jury Goncourt et les milliers ment menée », plus de sus- diversification des rôles de
de Français qui s’adonneront pense que de descriptions, et l’écrivain, qui devra se faire
cet été aux joies du cam- de l’exotisme… Le lauréat animateur de vacances et
ping ? Réponse : tous décer- verra son œuvre mise à produit dérivé ? L’avenir de
DOMINIQUE BERRETTY/GAMMA-RAPHO

neront cette année des prix l’honneur dans les campings la littérature passe-t-il par le
littéraires. Une entreprise de l’entreprise. marketing ? Rappelons
spécialisée dans le camping Dans le même genre, une qu’autrefois il existait des
haut de gamme a en effet enseigne française spéciali- mécènes qui finançaient des
lancé son « prix littéraire des sée dans les produits « natu- artistes et n’attendaient en
campings » pour élire « le rels » organise un concours retour que la gloire d’avoir
bon livre de ­vacances ». de poésie pour accompa- permis à l’œuvre de voir le
D’après le communiqué, gner le lancement d’une jour…  A.  B.

62 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 18 • Juin 2019


la chronique
cinéma
d’Hervé Aubron

U
L’écrivain entretient

FOUAD MAGHRANE/AFP
n pneu mu de pulsions
meurtrières (Rubber), une
cassette VHS retrouvée
dans les entrailles d’un
La cathédrale Notre-Dame en feu, le 15 avril 2019. sanglier (Réalité), un interrogatoire de
police qui vire au théâtre de l’absurde
(Au poste !)… Quentin Dupieux cultive

Homélies-mélo comme cinéaste un terrain singulier,


entre netteté du trait et nonsense, art
brut et vintage chic, Daft Punk et
Avec Notre-Dame, c’est tout un imaginaire qui s’est effondré.
Buñuel. Non sans prêter le flanc aux
Mais pas celui des écrivains. Florilège. soupçons du clip étiré, de l’exercice
de style. Ses mises en abyme
systématiques pouvaient finir par
 La cathédrale Notre-Dame  Ah ! Il eût fallu être réduire ses films à des boîtes, certes à
n’est pas un symbole, comme je Roland Barthes pour double fond, mais vides aussi. Sa
l’ai entendu pendant toute cette recenser le feu d’artifice nouvelle réalisation, Le Daim, redonne
nuit terrible où j’ai pleuré toutes de mythologies jaillies du vigueur et nécessité à l’ensemble de
les larmes de mon cœur. Ni brasier de la cathédrale !  ses visions. Il y a encore un film dans le
seulement un patrimoine. Notre- Nancy Huston, Le Monde du 20 avril.
film, mais ce n’est plus une pirouette,
Dame est une présence, un corps plutôt le mensonge d’un demeuré qui
sublime. Une patrie intérieure.  Vingt siècles de peuple et vingt
siècles de rois revivaient dans la vire à l’horreur. Un homme en rupture
Patrick Grainville, Le Figaro du 17 avril.
lueur des flammes, dans l’étreinte générale (Jean Dujardin), venu acheter
 Ce qu’il y a de beau dans de ces deux jeunes gens qui un blouson « 100 % daim » d’occasion
les symboles (et peut-être n’avaient pas 20 ans et dont je au fin fond d’une station de ski déserte,
leur limite), c’est qu’ils sont n’oublierai jamais le visage ravagé y reste et tourne en rond, en une sorte
ignifugés. par les larmes.  d’autoérotisme vestimentaire, tout
Alessandro Piperno, Le Monde du 20 avril. François Sureau, La Croix du 16 avril. entier dédié à son déguisement de
trappeur pelé, sa « tuerie », son « style
C’est alors que le peuple  Les Parisiens, ça n’existe de malade » – métaphores qui finissent
français a eu une révélation : c’est pas, sauf ce matin de gueule par se concrétiser. Pour justifier
ce monument-là, et absolument de bois où leur ville est son surplace compulsif et vaguement
pas un autre, qui incarne percée d’un grand trou au draguer une barmaid désabusée
notre âme commune, chargée milieu, un vide de fumée qui (Adèle Haenel), l’homme se prétend
ILLUSTRATION ANTOINE MOREAU-DUSAULT POUR LE NOUVEAU MAGAZINE LITTÉRAIRE

de spiritualité et d’histoire. leur fait l’air drôle, emprunté, cinéaste en repérages. Cela serait sans
Ce monument est fait de pierres et les blesse tant qu’ils grande conséquence si l’aventurier de
vivantes. oublient de se presser. bazar ne parlait et bientôt ne donnait
François Cheng, « La Grande Librairie » Nicolas Mathieu, sur Facebook, le 16 avril. la parole à son vêtement fétiche.
du 17 avril.
La blague déconnante devient sketch
C’est avec plaisir que j’aurais
 Moi, c’est le petit coq cosmique et renouvelle la figure du
répondu à votre demande d’écrire serial killer, sur le fil entre burlesque et
que je pleure, celui qu’on autour de la “Dorade méprisante”,
devinait à 93 mètres morbidité – grâce auquel Dujardin
du “Temporaire dedans”, retrouve son génie premier de
d’altitude, sur la flèche qui
s’est effondrée. […]
ou plutôt non, ce serait un texte l’imbécillité, devenue inquiétante. L
Ce petit coq était mon sur le “Matador dépensier”,
repère non pas seulement mais hormis ces quelques
visuel ou géographique […] anagrammes de Notre-Dame
LE DAIM,
mais aussi et d’abord de Paris, je ne vais pas pouvoir un film de Quentin Dupieux,
mental, émotionnel, une trouver le temps d’écrire quelque avec Jean Dujardin, Adèle Haenel…
sorte de doudou urbain.  chose digne de ce nom. Durée : 1 h 17. En salle le 19 juin.

Camille Laurens, Libération du 20 avril. Grégoire Bouillier (au NML).

Juin 2019 • N° 18 • Le Nouveau Magazine Littéraire 63


non-fiction
(Chef-d’œuvre Grand livre ;Bon livre ;;À voir ;;;Dispensable

HISTOIRE
Ernst Kantorowicz

Les deux corps


de l’historien
On cite souvent à tort l’érudit allemand :
deux biographies redonnent chair à ses paradoxes.
Par François Bazin

Ernst Kantorowicz affaire de faux sens, et ceux-là, en l’es- Ernst


Kantorowicz
partage avec Marc Bloch pèce, ont une dimension magistrale. en 1935.
le curieux privilège de Dignitas non moritur, rappelait Kanto-
pouvoir être cité à tout rowicz. Il se serait amusé que, en ce qui
instant dans ces débats le concerne, une manière d’ignorance
sans fin qu’organisent les le soit tout autant.

STEIN DPA/PICTURE ALLIANCE/LEEMAGE


 chaînes d’info en continu
lorsqu’il s’agit d’explorer la LIENS DE CAUSALITÉ
vraie nature d’Emmanuel Derrière la légèreté du propos, il y a
Macron comparée à celle pourtant, dans ces références croisées
de ses prédécesseurs. Il ar- façon BFM, quelque chose d’excitant
rive toujours un moment qui tient moins de leur apport histo-
où un journaliste, sou- riographique qu’aux rapprochements
 cieux d’élever le niveau qu’elles suggèrent. Kantorowicz et
des échanges ou bien Bloch étaient face à face, en 1916, du
d’étaler sa culture, sort de sa besace Les côté de Verdun, et ils le sont restés ne l’a jamais commenté, et sans doute
Deux Corps du roi, du premier (1957), jusqu’à ce que la mort les sépare. Tous cela valait-il mieux. Plus tard, Ernst
ou Les Rois thaumaturges, du second les deux juifs, l’un pur produit d’un Kantorowicz a reconnu sa dette à
(1924). Effet garanti ! Nos deux histo- nationalisme germanique revisité par l’égard de l’auteur des Rois thauma-
riens médiévistes, s’ils revenaient à la Stefan George et l’autre si français turges, mais de loin, tant il est vrai que
vie, seraient sans doute stupéfaits de ses propres recherches, devenues
l’usage ainsi fait de leurs œuvres – ou conformes aux règles du métier, por-
plutôt du seul titre de leurs chefs- La réputation taient désormais sur d’autres aspects
d’œuvre – lorsqu’il s’agit d’expliquer, est souvent affaire de « l’Antiquité tardive ».
ô surprise, ô miracle, que le monarque de faux sens. Dans la Vie d’ historien que Robert
républicain possède une vie publique E. Lerner vient de consacrer à Kanto-
et une vie privée et que ses pouvoirs dans son attachement à un rationa- rowicz, on découvre que les deux
­excèdent ceux que lui confère la seule lisme républicain étranger à cette fas- hommes se sont rencontrés une seule
Constitution. Comme si c’était là cination du mythe à laquelle aimait fois, à Oxford, en 1934, alors que l’Al-
l’unique apport de tant de recherches, céder l’auteur de la biographie de Fré- lemagne, et l’Europe avec elle, était en
de tant d’érudition et de tant de com- déric II de Hohenstaufen. Ce livre sé- train de basculer. Leur dialogue dura
préhension des mécanismes de minal, œuvre improbable et fasci- jusqu’au bout de la nuit autour d’une
construction de l’État au début de l’âge nante d’un dandy cambré de 31 ans, bouteille de whisky et d’une bonne ré-
moderne ! La réputation est souvent alors sans nul titre universitaire, Bloch serve de bordeaux. Kantorowicz a écrit
64 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 18 • Juin 2019
Sur Kantorowicz, le lecteur français de la Première Guerre, nationaliste
disposait déjà du livre d’Alain Boureau, flamboyant, ancien des corps francs à
Histoires d’un historien (1990), qui pour Berlin et à Munich, Kantorowicz n’a
comprendre – au sens vrai du terme – jamais cédé à la tentation nazie. Il était
demeure indépassable. L’auteur y poin- juif, dira-t-on… En même temps, le
tait le risque de reconstruction de toute biographe montre bien qu’il y avait
biographie, a fortiori quand il s’agit chez lui, dès l’origine, un refus aristo-
d’un intellectuel, lorsque la tentation cratique de la vulgarité hitlérienne et,
est d’établir, post mortem, des liens de plus profondément encore, une
causalité entre une vie et ses accidents conception de la mission de l’Alle-
et le déroulement d’une œuvre au magne qui le rapprochait de Frédéric
simple hasard de la recherche et de la II, au-delà des siècles, lorsqu’il confiait
curiosité. Robert E. Lerner échappe à à la fin de sa vie qu’il donnerait « toutes
ce travers. Il aligne les faits, rien ne lui les bruissantes forêts allemandes pour
échappe. Quand il raconte que Kanto- une seule île nue de la mer grecque ».
rowicz était un excellent cuisinier qui
adorait la truite au bleu, il donne la re- « IL VIT ET IL NE VIT PAS »
cette, en oubliant toutefois de rappeler Conservatisme, libéralisme. Ici aussi,
le temps de cuisson. Il n’y a aucune mo- Lerner offre toutes les pièces – corres-
querie – quoique… – dans cette der- pondance privée, propos publics – qui
nière remarque qui n’est là que pour si- permettent de suivre Kantorowicz
gnaler le vrai fumet d’une biographie dans le dernier épisode de sa vie. « À
de plus de 600 pages qui est exactement ma droite, il n’y a qu’un mur », disait-il
l’inverse du génie de Kantorowicz du temps de sa jeunesse, et rien n’at-
lorsque, à partir d’un rien, d’une phrase, teste, sur le plan des idées, qu’il ait
d’un détail, celui-ci bâtissait des monu- changé d’avis avec l’âge. C’est pourtant
ments inégalés, Les Deux Corps du roi le même homme qui a démissionné de
notamment, et que, par un simple « dé- Berkeley en refusant de signer les ser-
placement », dixit Alain Boureau, il im- ments d’allégeance que tentaient de lui
putait « la naissance de l’État moderne imposer les hérauts du maccarthysme.
européen à la notion de perpétuité et On a souvent écrit qu’il défendait ainsi
non plus à celle de transcendance ». une conception de l’université. Il y a du
Robert E. Lerner s’efface et laisse vrai dans cette explication, mais ce que
ainsi à son héros ce qui n’appartient montre Lerner est plus complexe. Kan-
qu’à lui et dont l’intérêt essentiel est torowicz estimait que, sur l’anticom-
d’être le récit d’une vie comme on n’en munisme, sa vie parlait pour lui. Il dé-
connaît peu. Cette manière de procé- testait Eisenhower, Nixon et
der ouvre la voie au rêve que le bio- l’impérialisme américain. Pour dé-
par la suite qu’il avait découvert à cette graphe offre au lecteur plutôt que de lui fendre ses collègues trop à gauche, il
occasion que les travaux de Bloch en imposer. Kantorowicz, raconte l’his- était le premier. On en vient à penser
étaient « éclairés d’un feu intérieur » torien, aimait la chair. À Berkeley, l’al- que son comportement frondeur était
qu’il ne pouvait « hélas lui emprunter ». lure des étudiants, filles ou garçons, lui autant le fait de son caractère de co-
Pourquoi ce « hélas » ? Lerner n’en dit donnait « des chatouillements au creux chon et de son humanisme foncier que
rien. On peut le regretter, mais on ne du ventre ». Quel rapport entre sa bi- d’on ne sait quel tropisme idéologique.
saurait le lui reprocher dès lors que l’on sexualité affichée et son appréhension Ainsi va Kantorowicz : « Il vit et il ne
admet que cette biographie n’est pas un des Deux Corps du roi ? À chacun de vit pas », selon la prophétie de la sibylle
essai d’interprétation, et encore moins l’imaginer. érythréenne qu’il aimait citer dans son
un digest de l’œuvre de son héros, mais Sur d’autres terrains que celui de la Frédéric II. Lerner est sans doute plus
le récit précis, documenté et à ce titre sexualité, qu’on peut juger, même si modeste. Avec lui, il a vécu et il revit.
passionnant de la vie d’un des plus cela se discute, important pour la com- On ne s’en plaindra pas. L
grands intellectuels du xxe siècle, fils préhension d’un homme, Lerner offre ERNST KANTOROWICZ,
d’une riche famille de brasseurs de Pos- toutes les pièces nécessaires à qui- UNE VIE D’HISTORIEN, Robert E. Lerner, 
nanie, enfant de Heidelberg et de ces conque veut se faire son idée. Germa- traduit de l’anglais (États-Unis)
par Jacques Dalarun,
cercles intellectuels, témoin de deux nité, judaïté. Là encore, c’est à partir éd. Gallimard, 634 p., 36 €.
grandes guerres exilé aux États-Unis en du récit appliqué d’une vie qu’on peut KANTOROWICZ, HISTOIRES
1938, professeur à Berkeley, puis à Prin- trouver non pas la solution, mais l’ex- D’UN HISTORIEN, Alain Bureau,
ceton jusqu’à sa mort en 1963. posé de la contradiction. Combattant éd. Les Belles Lettres, 128 p., 15 €.

Juin 2019 • N° 18 • Le Nouveau Magazine Littéraire 65


non-fiction 

de plusieurs utopies révolutionnaires


qui ont traversé le siècle avec beaucoup
moins de grâce que lui. Ferlinghetti
arpente les promesses de la guerre
froide : Cuba des premiers temps de la
révolution castriste, le Nicaragua
« libre » de 1984, mais aussi, depuis le
Transsibérien, la Russie échevelée de
1967, sans oublier, en compagnie de
Jean-Jacques Lebel, le Quartier latin
en ébullition de Mai 68.

DEPUIS LES MURS DE LA PRISON


S’il convoque Charles Baudelaire,
DALE SMITH/TOPFOTO/ROGER-VIOLLET

James Joyce, Samuel Beckett, Anto-


nin Artaud et Malcolm Lowry, il in-
terpelle aussi ses contemporains du
monde entier (ses comparses Kerouac
et Ginsberg, ainsi qu’Ezra Pound, Inge-
borg Bachmann, Andreï Voznes-
senski, Homero Aridjis, Ernesto
De gauche à droite : Michael McClure, Bob Dylan, Allen Ginsberg et Lawrence Ferlinghetti, en 1965.
Cardenal, Pablo Neruda) lors de ren-
contres poétiques au Chili, au Maroc
ou en Allemagne, sans oublier les nom-
CARNETS DE ROUTE breux voyages dans ses pays d’élection,
le Mexique, la France de sa famille ma-
Lawrence Ferlinghetti ternelle et l’Italie de son père.

Cent ans de sollicitude Domicilié dans l’immensité du


monde, Ferlinghetti tisse une néces-
saire vision subjective et généreuse des
États-Unis, lorsqu’il sillonne le pays
Fondateur de la librairie City Lights de San Francisco, le d’une côte à l’autre, écrivant depuis la
dernier survivant de la Beat Generation fête son premier fiévreuse bohème new-yorkaise, depuis
siècle par un pavé plein d’humour et de générosité. son royaume éphémère de Big Sur
(transfiguré par Kerouac), mais aussi
depuis les murs fétides de la prison de
« Ici comme ailleurs originale avait été établie en 2015 par Santa Rita, où il est enfermé, à 48 ans,
s’écoule l’insensé temps la biographe de Ferlinghetti, Giada pour avoir manifesté contre la guerre
Dada », écrivait, enthou- Diano, et l’éditeur de City Lights, du Vietnam et accepte de se plier à la
siaste, Lawrence Ferlin- Matthew Gleeson. La vie vagabonde, discipline carcérale afin d’obtenir un
ghetti à La Havane, en c’est bourlinguer stylo. Son écriture
décembre 1960. Insensée pendant cinquante inépuisable et vaga-
Le plus grand bonde est celle d’un
    aussi la durée sur laquelle ans, c’est un en-
s’étend son œuvre : le semble flamboyant baladin de la Beat gai savoir à travers
poète, éditeur et activiste pacifiste fête de notes, souvenirs, Generation. le paysage, em-
ses cent ans. Au cours de son siècle, il impressions, dessins, preinte d’humour et
semble n’avoir jamais cessé de voyager, ébauches, croquis, pensées fuyantes ; d’espoir, jusqu’à ces pages où, assis à
de Khabarovsk à Oaxaca, passant par c’est surtout le ferment de l’écriture fu- un café, il s’étonne de trouver beaux
Marrakech, Vienne et Pompéi, en rieusement vivante de Ferlinghetti, tous ceux qu’il croise. Lisant cet art
quête de son ascendance et de l’origine éclairant sa vision à la fois lucide et en- bourlingueur, on enjambe le siècle
de tout acte politique et poétique. chantée du monde. grâce à l’œil généreux du poète. Le der-
À l’occasion du centenaire de l’im- On redécouvre le fondateur de la nier flâneur du monde entier livre ici
mense poète américain, les éditions du mythique librairie et maison d’édi- l’étonnant hors-champ de son œuvre
Seuil publient La Vie vagabonde, une tion City Lights à San Francisco monumentale. Gabriela Trujillo
sélection de 600 pages de journaux de comme le plus grand baladin de la LA VIE VAGABONDE, Lawrence
voyage dans une traduction, fière et Beat Generation – polyglotte, voya- Ferlinghetti, t raduit de l’anglais (États-Unis)
élancée, de Nicolas Richard. L’édition geur curieux et compagnon de route par Nicolas Richard, éd. du Seuil, 600 p., 25 €.

66 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 18 • Juin 2019


FLORILÈGE BIOGRAPHIE HISTOIRE
Robert Walser Maria Santos-Sainz Amedeo Feniello
L’art de la fugue Camus encarté Le mal de Naples
Les fabuleuses improvisations Un riche essai sur la carrière La naissance de la Camorra
sur la musique d’un écrivains journalistique trop méconnue napolitaine remonterait
insaisissable. de l’auteur de L’Étranger. au xiie siècle.
La musique est une Qui se souvient que Il n’est pas banal
chose trop sérieuse pour Camus fut, à 24 ans, un qu’un essai courant du
la confier à des musico­ journaliste honnête tra­ xiie au xive siècle débute
logues. C’est la conclu­ vaillant dans une Algé­ par la relation d’un fait
sion à laquelle invite le re­ rie soumise à la bêtise divers survenu le 31 jan­
cueil composé par les d’une administration co­ vier 2005. Trois jeunes
    éditions Zoé, qui ont pré­     loniale quasi féodale ?     gens, menottés, sont traî­
levé dans leur fonds des Qui se rappelle ses édito­ nés devant le portail d’un
œuvres de Robert Walser (1878-1956), riaux à Combat et ses polémiques avec collège de Naples, agenouillés et abat­
celles qui, de près ou de loin , ont un Mauriac, son homologue du Figaro, tus d’une balle dans la tête. Les assas­
lien avec la musique. qu’il côtoya ensuite à L’Express ? sins n’ont jamais été retrouvés.
On connaît les écrits inclassables de Les articles de presse passent, la lit­ La relation de ce crime sordide n’a
l’écrivain suisse allemand, admiré térature reste, et l’écrivain a logique­ rien de gratuit pour le médiéviste Ame­
entre autres par Musil et Kafka, qui se ment éclipsé le journaliste. Le petit deo Feniello, qui le situe dans la conti­
suicida après un internement en asile ouvrage savant et passionnant de nuité d’un autre fait divers, advenu en
de plus de vingt ans en se couchant l’universitaire Maria Santos-Sainz 1343, qui, selon lui, signe l’acte de nais­
dans la neige à l’issue d’une marche permet de retrouver sa part man­ sance de la Camorra, la mafia napoli­
épuisante. Ces petites proses, qui quante. Le texte commence par ba­ taine. Ce jour-là, alors que la famine sé­
courent de 1899 à 1933 ont pour la layer les grandes périodes de sa car­ vissait sur la ville, un navire génois en
plupart déjà été publiées. Ce qui n’en­ rière : son année formatrice à Alger provenance de Sicile et chargé de cé­
lève rien à la pertinence du montage, républicain, où il exerça tous les mé­ réales est assailli par une galée royale
qui tient à la perfection sa ligne mélo­ tiers du journalisme ; son expérience dont se sont emparés les membres de
dique. Une ligne très parti­culière, à Combat, avant et après la Libéra­ familles nobles de la cité. Le capitaine
puisque, qu’il soit question d’un tion ; et la plus triste période de L’Ex- est égorgé séance tenante.
concert, d’une chanson entendue ou press, où il tâchait de faire entendre sa A priori, rien de commun entre un
d’une soirée à l’opéra, la musique n’y voix mesurée dans une époque où la coup de main causé par une révolte fru­
existe pas pour elle-même, mais guerre d’Algérie polarisait les opi­ mentaire et une exécution signée par le
comme tremplin pour l’imagination nions. Puis le texte plonge dans cha­ crime organisé . Au contraire, démontre
du scripteur. Celui-ci composait à son cune de ses périodes et règle au pas­ l’historien : au xiie siècle, l’intégration
écoute, avec un sens inné de l’impro­ sage quelques malentendus. de Naples au royaume normand de Si­
visation, ce qu’il nommait des « dra­ Pour Camus, la presse ne fut pas un cile s’est négociée au prix de larges
molets » et autres « fabulettes », d’une « accident » : sa camaraderie avec les concessions de souveraineté aux
écriture microscopique sur des feuillets typographes, l’éthique qu’il accolait grandes familles de la ville, qui ré­
épars, à présent connus sous le nom de au métier, attestent du contraire. Et il gnaient sur leurs propres territoires,
« microgrammes ». Ces proses enchan­ est poignant de le retrouver, jeune re­ chacun marqué par des codes d’hon­
tées, où l’auteur joue avec la narration porter à Alger républicain, se dressant neur et de solidarité propres. Si les dy­
au point de lui laisser tout pouvoir contre les injustices, parvenant même nasties qui se sont succédé au trône de
comme si, devenu personnage, il en à faire innocenter un fonctionnaire en Naples ont tenté d’y remédier, notam­
était le jouet, enchantent autant qu’elles lutte contre les spéculateurs. Tout ment au temps – fastueux pour la
fascinent. Les éditions Zoé publient Camus était déjà dans ces articles : ville  – des rois angevins, aucune n’est
par ailleurs Histoires d’images, où l’on l’exigence morale, le devoir d’honnê­ parvenue à éradiquer ces clans, porteurs
constatera de même que la peinture est teté, la clarté d’écriture, l’humanisme d’un système politique sauvage, qui
chose trop sérieuse pour être réservée sans concession, et l’aveuglement, marque encore la structure mentale
aux critiques d’art.  Alain Dreyfus aussi, devant la montée du nationa­ d’une ville incontrôlable.  A. D.
lisme algérien.  Alexis Brocas
CE QUE JE PEUX DIRE DE NAPLES 1343, AUX ORIGINES
MIEUX SUR LA MUSIQUE, Robert Walser, ALBERT CAMUS, JOURNALISTE, MÉDIÉVALES D’UN SYSTÈME CRIMINEL,
traduit de l’allemand (Suisse) par Marion Graf Maria Santos-Sainz,  Amedeo Feniello, traduit de l’italien
et al., éd. Zoé, 220 p., 21 €. éd. Apogée, 294 p., 20 €. par Jacques Dalarun, éd. du Seuil, 280 p., 24 €.

Juin 2019 • N° 18 • Le Nouveau Magazine Littéraire 67


non-fiction 

CINÉPHILIE HISTOIRE CULTURELLE


Stéphane Olivié Bisson Alain Viala
Mort de rire
Comme une lettre Après vous,
petite madame
d’outre-tombe de Max
Linder adressée à sa fille,
Max, la biographie de
Stéphane Olivié Bisson
hésite entre mélancolie et
jovialité. C’est que le Politesse ou sexisme ? De l’art ou du cochon ?
destin de la première La galanterie, remise en cause depuis le xixe siècle,
vedette du cinéma
 français relève des deux n’est pas une affaire totalement classée en France.
registres. Composée de
plus de cinq cents films gaguesques, son
œuvre est majoritairement perdue. On s’en souvient :
Grand pitre professionnel, ce « Nosferatu l’affaire Weinstein et la
du Sud-Ouest » traîna une humeur tribune signée entre
inconstante jusqu’à son suicide à 41 ans,
emportant avec lui sa jeune épouse dont
autres par Catherine
il était éperdument amoureux. Bien qu’il Deneuve sur la « li-
était l’inspirateur et ami de Chaplin, son berté d’importuner »
nom n’évoque plus grand-chose
aujourd’hui, hormis celui d’un cinéma     avaient opposé à un
supposé puritanisme
à Paris. Fidèle aux écarts de son
personnage, le biographe ponctue ses
politiquement correct anglo-saxon
amertumes d’un essaim de points un art de séduire national, épris de
d’exclamation guillerets et colore les faits respect et de courtoisie. Mais qu’en
d’une langue poétique. est-il de la galanterie à la française ?
 Pierre-Édouard Peillon se demande Alain Viala, sociologue
MAX, Stéphane Olivié Bisson, et historien de la littérature, en pour-
éd. Cambourakis, 112 p., 13,50 €.
suivant une enquête qu’il avait me-
née sur l’Ancien Régime (La France
TYPOGRAPHIE galante, 2008). La réponse nous fait
Éric Dussert et Christian Laucou parcourir toute l’histoire culturelle
moderne, de Nerval à Sollers, de Ma-
Sacrés caractères net aux plasticiens contemporains,
PHOTO JOSSE/LEEMAGE

Dédié « à la mémoire


pour approcher une notion com-
d’Umberto Eco », cet plexe, tantôt synonyme de belles ma-
ouvrage explore le livre nières, tantôt de libertinage.
dans une mise en abyme Si elle travaille les consciences
bâtie sur le mode du comme idéal social et esthétique, la
dictionnaire, avec « les « Le Baise-main », illustration pour
mots du livre » présentés
galanterie est un mythe contesté de- Le Figaro illustré (début du xx s.).
e

par ordre alphabétique, puis le xix  siècle : honnie par les ré-
e

 et dans une composition volutionnaires comme vestige de ce vieux modèle pourrait redevenir
avec de forts choix l’aristocratique, panthéonisée par le un code de flirt moderne permettant
graphiques. Le propos est autant donné second Empire et remise au goût du de « gérer l’asymétrie des sexes » (en
à lire qu’à voir. Telles les pages jaunes
au milieu de l’ouvrage, où l’on retrouve
jour par Verlaine témoigne l’intérêt
des exemples de polices, les mesures et Fauré, la galan- Honnie par les d’essayistes comme
typographiques, les formats de papier… terie est moquée uns, panthéonisée Mona Ozouf ou
De la brute description des composantes par Proust à une Claude Habib),
du livre (gouttière, rabat, jaquette) à son époque où elle de- par d’autres. « le spectre des
histoire formelle (codex, rouleau) en
passant par les grands personnages de
vient synonyme de grivoiserie, avant spectres galants » continue à mani-
l’impression, de la typographie ou de la de redevenir à la mode comme va- fester des « luttes symboliques » : la
reliure, les auteurs signent une « joyeuse leur nationale française. Elle subit en- manière dont il nous hante encore
collection de mots » sur l’objet complexe suite les assauts du féminisme, d’une méritait assurément ce profond essai.
et unique qu’est le livre. Marie Fouquet Gisèle Halimi appelant à son « élimi-  Alexandre Gefen

DU CORPS À L’OUVRAGE, 
nation » comme « approche domina- LA GALANTERIE.
Éric Dussert et Christian Laucou,  trice de l’homme » aux plus récentes UNE MYTHOLOGIE FRANÇAISE,
éd. La Table ronde, 288 p., 24 €. critiques postcoloniales. À l’heure où Alain Viala, é d. du Seuil, 400 p., 24 €.

68 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 18 • Juin 2019


CORRESPONDANCE BIOGRAPHIE PHILOSOPHIE
Monet/Clemenceau Dominique de Saint Pern Marielle Macé
Tigre ou chaton Autre dame Tous aux abris
Le redoutable politicien rentre La jeunesse surprenante d’une reine Un répertoire des constructions
ses griffes lorsqu’ il écrit au peintre de la République des lettres, inventives et radicales germant
des Nymphéas. Edmonde Charles-Roux. dans les marges urbaines.
C’est habituellement Elle passait pour un Face au saccage éco-
la grande affaire des cor- dragon snob, Edmonde. logique, la réponse que
respondances publiées : Du vinaigre semblait par- suggère Marielle Macé
exposer un match de ten- fois couler dans ses veines. est un élan créateur :
nis, un échange virtuose Méchante et péremptoire, imaginer de nouvelles
où les deux parties se ren- elle l’était peut-être. Bles- façons d ’habiter ce
    voient la balle des débats  sée aussi, comme le révèle     monde abîmé, « se nouer
esthétiques ou politiques. Dominique de Saint parce qu’on est déliés ail-
Celle entre Claude Monet et Georges Pern, qui la fait revivre avec talent. Une leurs », dans une attention toujours
Clemenceau dévoile davantage Edmonde de 18 ans, fille de François élargie à la diversité des formes de vie.
l’homme politique frappant face à un Charles-Roux, l’ambassadeur de France Nos cabanes s’inscrit d’ailleurs dans la
mur : la « passion de Clemenceau, ré- au Saint-Siège, amoureuse de Camillo continuité de son essai précédent, Si-
tif ostensiblement à tout risque de nar- Caetani, qu’elle s’apprête à épouser. dérer, considérer. Migrants en France,
cissisme, a fait disparaître presque Bientôt elle sera duchesse de Sermo- 2017, dans lequel, confrontée au
toutes les lettres qu’il a reçues de Mo- neta, princesse de Bassiano. Elle a été constat de vies délaissées, elle plaidait
net », note Jean-Noël Jeannenay. De ce éduquée et dressée pour tenir son rang. pour que la sidération face à la vulné-
fait, « Monet se lit en creux » et Cle- Mais, comme le dit la quatrième de rabilité laisse place à une vigilance re-
menceau offre quelques reliefs inatten- couverture, rien ne se passe comme nouvelée et active. Ici, elle invite à re-
dus. Oubliez le « Père la victoire », l’au- prévu. Soldate de la 5e DB derrière le pérer ce qu’il y a de commun entre les
toproclamé « premier flic de France » général de Lattre de Tassigny, elle fera cabanes qui s’érigent sur les ZAD et
ou encore « l’agressivité pure, gratuite, la campagne de France. Pas de duché, aux marges des villes, les abris d’ur-
incongrue – à l’état natif » de « cette mais la croix de guerre. Elle n’était pas gence ou de chantier, les cahutes des
personnalité aux arêtes tranchantes encore The Edmonde Charles-Roux, jardins ouvriers et les yourtes touris-
comme un rasoir », décrite par Julien rédactrice en chef de Vogue, auteur tiques : autant de gestes inventifs qui
Gracq dans Lettrines : ici « le Tigre » est d’Oublier Palerme, prix Goncourt expriment un désir de vivre malgré
un chaton miaulant d’admiration entre 1966, épouse de Gaston Deferre, maire tout – les destructions, pollutions et
les pattes du peintre. de Marseille et ponte du régime socia- expulsion.
Dévoilant son talent, Clemenceau liste, ni la tyrannique présidente de Escortée de ses alliés fétiches que
joue à malaxer les figures imposées de l’académie Goncourt.  sont les poètes, essayistes et artistes
l’épistolaire. « Je vous embrasse » se dé- Puisant avec grâce dans les archives (Henri Michaux, Francis Ponge,
cline en une centaine de variations af- d’Edmonde Charles-Roux, la bio- Jean-Christophe Bailly au premier
fectueuses et cocasses – un coup « sur graphe réussit un captivant portrait de plan), l’autrice nous transmet cette
vos lunettes », un autre sur « votre vieille fille de bonne famille que la tragédie vocation hautement littéraire de faire
barbe jaunie par la fumée du tabac ». n’épargne pas. Non seulement Camillo parler ce qui ne parle pas et de tendre
Ce plaisir d’écrire dévoile toute la ma- meurt au combat, mais la sœur d’Ed- de nouveau l’oreille vers ce que la
lice du politicien et contribue un peu monde Charles-Roux, maîtresse de terre, l’eau, les oiseaux ont à nous
plus à déraidir son éthos d’homme Ciano, le gendre de Mussolini, et mère dire. Dans cet entrelacs audacieux
d’État. D’ailleurs, Clemenceau évoque de son enfant, est bientôt prise dans la entre littérature et sciences sociales,
peu les affaires du pays et se concentre nasse. La plume de Dominique de elle nous murmure que l’arche dont
sur l’activité et la santé du peintre, ce Saint Pern est vive, empathique et gaie, nous avons besoin pour affronter le
« vénérable débris » qui voyait de moins en dépit de l’époque sombre que tra- déluge est sans doute faite, entre
en moins bien les couleurs dans les der- verse son héroïne. Spirituelle et fine, elle autres, de mots, d’histoires et de
nières années de sa vie. Les lettres, elles, agrandit sa galerie de portraits de per- jeunes pousses d’idées auxquelles il
restent particulièrement colorées sonnages épatants : Dorothy Parker, importe plus que jamais de donner
jusqu’au bout.  Pierre-Édouard Peillon Karen Blixen, Caresse et Harry une chance de germer.
CORRESPONDANCE, Claude Monet et
Crosby…  Marie-Dominique Lelièvre  Manon Houtart
Georges Clemenceau., é d. Musée de l’Orangerie EDMONDE, Dominique de Saint Pern,  NOS CABANES, Marielle Macé, 
et RMN-Grand Palais, 200 p., 19 €. éd. Stock, 410 p., 21,50 €. éd. Verdier, 128 p., 6,50 €.

Juin 2019 • N° 18 • Le Nouveau Magazine Littéraire 69


non-fiction 

On rit de plaisir devant les délires mys-


tiques de Hutchinson et de Rousseau,
face à la joie enfantine de Wallace bar-
botant dans les mangroves, ou suivant
le parcours tortueux de Tom Harris-
son, partagé entre l’observation des oi-
seaux et des hommes. Leurs plaisirs pa-
raissent simples ; mais ces rapports
ANN RONAN PICTURE LIBRARY/HERITAGE-IMAGES/ COLL. CHRISTOPHEL

physiques à des êtres précis ont accou-


ché des plus grandes découvertes. Wal-
lace explique ainsi que la théorie de
l’évolution est née, sous sa plume et
sous celle de Darwin, parce que
« Darwin et moi avions ce qu’il appelle
“la pure passion de la collecte” ». En-
suite, ces détails ont tissé une continuité
physique entre humains et non-­
humains, que tout un arsenal de mots
avait pour fonction d’exprimer – depuis
les textes de Gœthe, de Virginia Woolf
ou de Francis Ponge, en passant par la
nomenclature des couleurs d’Abraham
Voyage en Amazonie (1848-1852) des naturalistes britanniques A. R. Wallace et H. W. Bates. Gottlob Werner et Patrick Syme (1821).
On sortirait de cette promenade,
aussi désenchantée que délicieuse, avec
HISTOIRE
l’envie pressante de se faire un herbier,
Romain Bertrand si Romain Bertrand, dans une autre

Les mots nous manquent


publication (une livraison de la revue
Annales), ne donnait lui-même un bel
exemple de « cette folle idée d’une des-
cription qui ne retranche rien de ce
La destruction de la nature passe aussi par celle qu’elle décrit, qui fait la part égale au
de son lexique, appauvrissant ainsi notre imaginaire. gigantesque et à l’infinitésimal, à la
galaxie et au lichen ». Lorsqu’il décrit
le lien entre la « micro-­histoire » et
« l’histoire globale », Romain Bertrand
La nature dans la- appelle « le détail du monde », avec des suggère que le goût pour les détails de
quelle nos ancêtres ont conséquences écologiques monumen- la nature s’est peut-être déplacé vers les
vécu, jusqu’au tournant tales ; car, « si nous ne savons plus ai- nouvelles formes de l’histoire, par des
du xx e siècle, a disparu mer les êtres naturels, c’est que nous études désormais capables de prendre
de nos pensées et de nos ne savons pas les nommer ». en compte des sources mul­tiples et, au
rêves, bien avant de En plongeant dans l’histoire de lieu de se concentrer sur des événe-
 mourir devant nos yeux l’histoire naturelle, le détail du monde ments ou des individus, d’étudier le
écarquillés. Oui, le dé- refait donc le che- devenir humain
sastre écologique de la « sixième ex- min pas à pas. Un « amour en termes de si-
tinction », auquel nous assistons avec Retournant au tuations ou d’in-
une impuissance fausse, en réalité cri- xviiie siècle, Ro- cruel » de la collecte, teractions. Si, par
minelle, s’est d’abord produit sous la main Bertrand de l’observation. extraordinaire,
forme d’un effondrement imaginaire, montre à quel l’humanité survi-
mais aussi linguistique. Si les jeunes point ceux que nous appelons au- vait à l’agonie de « la nature », tout ne
descendent aujourd’hui dans la rue en jourd’hui les « scientifiques » furent serait peut-être pas complètement
défense de « la nature », c’est aussi animés d’une passion qui ne visait pas perdu. Car elle garde, semble-t-il, en-
parce que, par une érosion mentale qui « la nature » ; il s’agissait d’un « amour core assez de curiosité pour s’étudier
a duré plusieurs générations, ils ne cruel » de la collecte, de la différence, elle-même.  Maxime Rovere
peuvent plus en parler autrement que de l’observation, et même du rêve de LE DÉTAIL DU MONDE,
par des généralités. Ainsi a disparu ce reconstituer, par la connaissance, le Romain Bertrand, 
que l’historien Romain Bertrand vaste horizon des vivants de la Terre. éd. du Seuil, 288 p., 22 €.

70 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 18 • Juin 2019


EN PARTENARIAT AVEC
Réinventons
demain
10 RENCONTRES À PARIS Prochaines rencontres :
« Quel menu dans nos assiettes ? »

ET EN RÉGIONS EN 2019 Le 13 juin à 18h à Dijon

« Quelle mobilité urbaine ? »


Le 26 juin à 18h30 à Paris au Pavillon
de l’Arsenal

Entrée gratuite sur inscription : www.nouvelobs.com/2049 EN PARTENARIAT AVEC


les récits Nouvelles · Témoignages · Reportages

L’ultime stèle
de Victor Segalen
Il y a cent ans, le corps sans vie de l’auteur de René Leys et
des Immémoriaux est retrouvé dans une forêt bretonne. Retour sur
les dernières années désenchantées d’un auteur qui a su mêler
médecine, archéologie, ethnologie, fiction et poésie.
Par Serge Sanchez

l
e 23 mai 1919, on retrouvait ethnologue, sinologue, archéologue, santé. Il consacrait alors son temps à
le corps de Victor Segalen critique d’art, et par-dessus tout poète. un ouvrage sur la grande statuaire
sur une butte de la forêt bre- Les mondes maori et chinois avaient chinoise. En 1914, en effet, chargé
tonne du Huelgoat surplom- inspiré ces textes nourris de l’esprit de d’une mission archéologique officielle,
bant la rivière d’Argent. Ac- Rimbaud, et en particulier de la cé- il avait découvert la plus ancienne sta-
cident, suicide ? Cent ans lèbre injonction : « Je dis qu’il faut être tue monumentale chinoise et avait
après, la cause de la disparition de ce voyant, se faire voyant. » Cette quête identifié le site funéraire de l’empereur
« grand poète méconnu », ainsi que spirituelle amena Segalen au seuil de T’sin Che-houang, dont l’exhuma-
l’avait qualifié Norge, est encore su- l’inaccessible Lhassa, symbole terrestre tion, en 1974, occasionna la décou-
jette à controverses. de l’inconnaissable, notion fugace qui verte fabuleuse, et maintenant célé-
En cet immédiat après-guerre, Se- pourrait être exprimée par la fusion brissime, d’une armée composée de
galen n’avait publié que trois livres : entre la réalité et l’imaginaire. 7 000 soldats et cavaliers de terre cuite.
Les Immémoriaux, Stèles et Peintures, Revenu de son dernier voyage en
et en peu d’exemplaires. Ceux-ci ja-
lonnaient cependant le parcours ter-
restre de ce médecin de la marine
Chine en mars 1918, tourmenté par
un profond sentiment d’échec et des
difficultés d’ordre sentimental, Se-
D épressif chronique, il suivit à l’ho-
pital du Val-de-Grâce une forma-
tion de dermatologie et vénérologie qui
qui avait été à la fois musicologue, galen souffrait de graves problèmes de lui permit d’être nommé chef de service
72 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 18 • Juin 2019
VERS LE SURHUMAIN
En 1902, Victor Segalen (né à Brest en 1878) passe sa thèse de médecine, Les Cli-
Victor Segalen à Tahiti, en 1903. niciens ès lettres. Le ton est donné. La science et la littérature, comme l’aventure
terrestre et la recherche spirituelle, resteront pour lui à jamais inséparables. L’an-
née suivante, devenu médecin de la marine, il embarque pour Tahiti. Là, il assiste
au centre hospitalier maritime de Brest. à la disparition de la civilisation polynésienne. Dans Les Immémoriaux, conformé-
Cependant, à bout de forces, il fut hos- ment à ses idées sur l’exotisme, il se glisse dans la peau d’un récitant maori.
pitalisé sur place, puis, à Paris. Il passa L’« autre » est ici la porte de soi-même – idée qui prendra toute son ampleur lors-
ensuite deux mois de convalescence à qu’il découvrira la Chine.
Alger avec sa femme, Yvonne. En avril, Ses pérégrinations l’ayant amené à Djibouti, il enquête sur Rimbaud. Revenu en
il se reposait dans la solitude du Huel- France, il contacte Debussy, qui lui demande un livret sur le thème d’Orphée. En
goat. Au cœur des monts d’Arrée, juillet 1909, Segalen traverse avec un ami la Chine centrale. Des notes prises durant
proches de la mythique forêt de Brocé- ce périple naîtra Briques et tuiles. Revenu à Pékin, il rencontre Maurice Roy. Ce jeune
liande et cadre de la légende arthu- Français laisse entendre qu’il appartient à la police secrète chinoise et qu’il est
l’amant de l’impératrice : il servira de modèle au personnage qui donnera son titre
rienne, il retrouvait la vieille Bretagne
au récit René Leys. Si, dans Le Fils du Ciel, Segalen raconte l’histoire de l’avant-­
de son enfance. Espérant se libérer de dernier empereur, Kouang-Siu, mort en 1908, la Chine est aussi la source d’une ins-
l’emprise de l’opium, dont il fit usage piration poétique qui trouvera son expression majeure dans Stèles et Peintures.
dès l’année de son incorporation, puis En 1917 a lieu le dernier voyage. Malgré plusieurs tentatives, jamais Segalen n’attein-
en Océanie et en Chine, il consommait dra Lhassa. Le grand poème Thibet, dont l’inachèvement fait la beauté, reste un
ADOC-PHOTOS

de nombreux calmants, dont le Véro- hymne à l’appel irrépressible vers le surhumain, dans la droite ligne de ses stèles
nal. Ajoutons à cela qu’il entretenait personnelles – Gauguin, Nietzsche et Rimbaud.  S. S.
avec une amie d’enfance de sa femme,
Juin 2019 • N° 18 • Le Nouveau Magazine Littéraire 73
les récits

Hélène Hilpert, une relation pas- ne le voyait pas rentrer, on supposa


sionnée qui n’était pas exempte de ten- qu’il avait trouvé refuge dans une au-
sions malgré la compréhension berge des environs. Le jeudi matin, HOMMAGES
d’Yvonne. En butte à ces difficultés, il toujours sans nouvelles, on commença
ne parvenait pas à achever son grand réellement de s’inquiéter. Le matin du
poème de l’escalade ultime, Thibet. Il vendredi, on lança les recherches. Dans
sentait aussi qu’un nouveau départ lui la crainte d’une noyade, on vida l’étang
était refusé. proche, on explora le chaos de rochers
Son poste de chef de service lui fut par où s’engageait la rivière d’Argent.
retiré, tandis que ses démarches pour L’après-midi, sa femme, prévenue en
la création d’un Institut de sinologie à
Pékin semblaient ne jamais vouloir
aboutir. Son désarroi intérieur s’ac-
Je constate
compagnait de sortes de syncopes simplement
musculaires qui échappaient à tout que la vie s’éloigne
diagnostic. « Je n’ai aucune maladie de moi.
connue, reçue, décelable, écrit-il à Jean

ROGER-VIOLLET
Lartigue. Et cependant tout se passe urgence, arriva de Brest. Sans hésiter,
comme si j’étais gravement atteint. elle se dirigea vers un sentier emprunté
[…] Je constate simplement que la vie avec Victor une semaine auparavant et,
s’éloigne de moi. » la première, découvrit son corps. La Victor Segalen.
Le mercredi 21 mai, vers 11 heures, tête sur son manteau, vêtu de son uni-
Segalen quitta l’hôtel d’Angleterre, où forme de médecin de la marine, Se- « Segalen dans son dernier décor »,
du 30 mai au 2 juin. On célébrera
il résidait, pour partir en excursion galen reposait, l’air apaisé, les yeux
la mémoire du poète durant quatre
dans des lieux retirés de la forêt proche grands ouverts, lavés par la pluie. Son jours sur les lieux mêmes de sa
qu’il affectionnait. Un violent orage pied gauche, déchaussé, laissait appa- disparition, en présence de François
éclata vers 15 h 30. Le soir, comme on raître une blessure qu’il avait tenté de Cheng, Marie Dollé, Philippe Postel,
résorber en confectionnant un garrot Christian Doumet… Programme détaillé
de fortune à l’aide de son mouchoir. sur : francoiselivinec.com/
À LIRE Auprès de lui, un exemplaire de
Hamlet, dans lequel il avait glissé la
photographie d’Yvonne à une page leurre qui empêcherait de penser au
L’UN VERS L’AUTRE.
EN VOYAGE AVEC qu’ils avaient lue ensemble. suicide ? Avait-il absorbé une forte
VICTOR SEGALEN, dose de calmants pour en finir, ce qui
François Cheng,
rééd. Albin Michel,
192 p., 14,70 €.
O n en déduisit qu’il s’était blessé
sur une tige de chêne coupée en
biseau au ras du sol, comme en
expliquerait l’allure sereine de son vi-
sage ? La famille, étroitement catho-
lique, a-t-elle décidé de dissimuler la
laissent les forestiers qui entretiennent vérité afin de sauver les apparences ?
VICTOR SEGALEN les sous-bois. Extrêmement faible Une autopsie aurait pu lever le doute,
(1919-2019), déjà, il avait dû faire une syncope qui mais le poète fut inhumé à la hâte, dès
« ATTENTIF À CE QUI l’avait empêché de juguler efficace- le lendemain, dans le cimetière du
N’A PAS ÉTÉ DIT »,
Colette Camelin (dir.), ment la plaie. Ainsi avait-il succombé Huelgoat. Il avait 41 ans et laissait
éd. Hermann, 478 p., 32 €. à une hémorragie, comme en témoi- après lui une œuvre volumineuse à
gnait l’abondance de sang, une mare l’état de fragments.
selon les témoins, qu’on observa près Il est possible que Segalen ait « or-
MES PAS VONT AILLEURS, de lui. Telle fut la version officielle. donné » sa sépulture, comme l’Empe-
J ean-Luc Coatalem,  Mais beaucoup parmi les connais- reur d’« Édit funéraire », l’un des
éd. Le livre de poche, sances de Segalen, dont Claudel, pen- poèmes de Stèles. « Cette montagne
256 p., 7,40 €.
sèrent immédiatement au suicide. On hospitalière, le champ qu’elle entoure
avait du mal à croire qu’un médecin est heureux, écrit-il. Le vent et l’eau
aguerri n’ait pas réussi à vaincre une dans les veines de la terre et les plaines
blessure qui, pour être sérieuse, n’au- du vent sont propices ici. Ce tombeau
rait en aucun cas dû être mortelle. Se- agréable sera le mien. […]/Je suis sans
VICTOR SEGALEN, galen s’était-il installé paisiblement désir de retour, sans regrets, sans hâte
rééd. L’Herne, dans ce lieu choisi pour y mourir et sans haleine. Je n’étouffe pas. Je ne
288 p. 33 €. après s’être sectionné l’artère au ni- gémis point. Je règne avec douceur et
veau du tibia, le garrot n’étant qu’un mon palais noir est plaisant. » L

74 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 18 • Juin 2019


Rencontre avec Brigitte Fontaine

Rimbaud Warrior
Rien d’étonnant à ce que cette artiste exaltée considère comme un frère
l’auteur des Illuminations. Rencontre sur son île (Saint-Louis) avec une
romancière, poète et chanteuse qui ne mâche pas ses mots.
Par Marie Fouquet

l
ors d’une première rencontre avait répondu « Fuuuuck » à quelques-
en 2017 à l’occasion de la sor- unes de mes questions. Ou bien elle
tie de son roman L’Onyx rose
(Flammarion), j’avais de-
posait, tige et sourire aux lèvres, sans
répondre, attendait la question sui-
WHAT A MESS !
mandé à Brigitte Fon- vante, celle-ci ne lui avait pas plu.
taine : « Qui êtes-vous ? Une Fuck ! Il y a certaines choses que Bri-
musicienne ? Une auteur ? Une poète ? gitte Fontaine ne supporte pas. Elle
– Musicienne, non. Poète, oui. Ou n’est pas rancunière, enfin ça dépend
“poétesse” à la rigueur car ça existait avec qui et pourquoi. « C’est peut-être
au Moyen Âge. Mais auteur, non, écri- la seule justice, la vengeance. » Il faut
vaine, non. J’avais fait cette chanson : simplement savoir é­ viter certaines éti-
“Je suis un poète”, très très violente, “je quettes. Comme avant-garde : « Avant-
flashe sur les lueurs du liquide vais- gaaaarde ! Elle est bonne celle-là. On
selle”. “Poète, poésie…”, je n’aime pas me traite d’avant-garde. Il n’y a rien de
trop ces mots. La poésie est partout. Je plus démodé que l’avant-garde… et
suis quelqu’un qui écrit, point barre. » que la mode. Rien de plus démodé que

TU MINH TAN
Un récit aux allures de Mille et Une la mode… » Il faut enten dre sa voix
Nuits, l’épopée d’un toréador, compo- ­rauque, abîmée par le tabac, qui ral-
sée de courts chapitres, très vifs, pic- longe les syllabes et phonèmes comme Brigitte Fontaine.
turaux. « On dirait… des polaroïds ! pour insister sur le nonsense de cer-
Une suite de petits polaroïds… de taines expressions, pour jouer avec les 1956. Elle s’installe à Paris, devient
toutes les couleurs… qui dansent ! » mots et les sons. Brigitte Fontaine comédienne et joue notamment au
Elle était tout en noir, des lunettes de ­désarçonne, n’est jamais dans la Théâtre de la Huchette. 
soleil lui recouvraient la moitié du vi- complaisance. 1969. Rencontre Areski Belkacem,
sage, elle fumait des cigarettes, qu’elle devient chanteuse.
prenait l’une après l’autre, bien rangées
dans une petite boîte en bois marque-
tée, et buvait du café. Cet hiver-là elle
U n an plus tard, elle publie Paroles
d’Évangile, un recueil de poèmes.
« Ça s’appelle comme ça, parce que
2005. Se consacre de plus en plus
à la littérature (24 livres à ce jour).
tout est vrai dedans. » Je retourne la
voir chez elle, sur l’île Saint-Louis. le temps de ranger sa cuisine, où s’en-
À LIRE « Vous vous appelez comment déjà ? » tremêlaient des bouquins, des cous-
Et plus tard :« Je vous ai reconnue à sins et objets divers, mais rien qui ne
vos yeux », a-t-elle avoué. Elle avait s’apparente à un véritable « bordel ».
PAROLES D’ÉVANGILE,
 rigitte Fontaine, 
B
pourtant demandé à ce que je fasse La musique berçait cette fin d’après-
éd. du Tripode, l’interview les yeux bandés parce que, midi ensoleillée dans ce joli apparte-
80 p., 11 €. chez elle – île Saint-Louis, donc –, ment situé en fond de cour, en haut
c’était un « taudis ». Elle revenait d’un de petits escaliers étroits et creusés par
concert à Toulouse et n’avait pas eu le temps. Brigitte Fontaine portait des
Juin 2019 • N° 18 • Le Nouveau Magazine Littéraire 75
les récits

lunettes de vue et m’avait finale- Un sweat uni avec écrit “Rien” dessus, ne peut jamais atteindre d’ailleurs, je
ment épargné le bandeau. Comme la ou un revolver chargé. » suis une terroriste puisqu’il n’y a que
première fois, elle était en noir de la ça qui marche. Sauf là, en Algérie,
tête aux pieds. Une casquette, un cuir,
un leggin avec une jupe longue en ré-
sille, un collier de grosses chaînes ar-
L ’interview commence, je lui pro-
pose un jeu : elle me raconte une
histoire, ce qu’elle veut, en réaction à
bravo. Ce qu’ils [les médias ? les poli-
tiques ?] appellent le terrorisme, il est
possible que ce soit une vengeance.
gentées et des chaussures énormes, des une thématique trouvée dans son Comme c’est peut-être la seule justice,
spartiates compensées Hermès. « Mon livre. « Commençons par le “terro- la vengeance. Eh bien, c’est comme
booker, c’est-à-dire celui qui s’occupe risme”. Parce que, dans L’Onyx rose, il ça, on n’y peut rien. Je comprends,
de la pro­grammation des spectacles, y avait un chapitre intitulé “Apologie mais c’est tellement manipulé à droite
m’a fait un cadeau quand j’ai joué à du terrorisme” et que, à propos de Pa- à gauche, en dessous, en haut, que l’on
Paris la semaine dernière : un foulard roles d’Évangile, vous écrivez : “Ceci ne comprend rien, et d’ailleurs comme
Hermès, nom de dieu. Atroce ! C’est n’est pas un manifeste terroriste.” – Je on ne comprend rien à rien et bien
pour les madames du 16e. J’étais fu- suis une terroriste. Mais je suis aussi voilà, c’est comme une habitude. Les
rieuse et triste, et après on m’a dit “Tu très gentille. Ça n’empêche pas. Je djihadistes, soi-disant muslim, c’est
peux changer”, alors j’y suis allée avec pose des petites bombes par-ci par-là. des égarés complets, des fous absolus,
mon camarade régisseur et j’ai trouvé Mais pas en criant Allahou akbar. Je de pauvres gens. »
ça. » Je lui demande ce qu’elle aurait crie Allahou akbar, comme ça, pour le « On dit également des manifestants
préféré qu’on lui offre. Brigitte Fon- plaisir, mais pas au moment de poser qu’ils sont des terroristes en ce mo-
taine buvait son café à la paille. « Sur- des bombes. Je fais ça en douce pour ment, not a m ment le s black
tout pas de ­nougat. pouvoir me casser le plus vite possible. blocs… – Les back b… », elle hésite,
Comme je suis pour la liberté, qu’on « Comment vous dites ? – Black
blocs. – C’est des anars qui foutent la Le mot « féminisme » n’apparaît ja- Au moins tous les ans. Je connais par
merde… Moi je dis : vive la chien- mais dans ses livres. Pourtant elle cœur. Et puis Le Journal d’une femme
lit ! – Ils sont plutôt radicaux oui… » m’avait expliqué en décembre 2017 de chambre. Mais, pour le style, Les
Tiens, radicalisation ? « Il y a un truc que tout ce qu’elle avait fait c’était pour Liaisons dangereuses, c’est m ­ agnifique.
qui m’énerve au plus haut point, c’est les femmes. Que penser de l’affaire J’ai bien aimé Duras, quelques fois, la
que tout le monde dit que les djiha- Weinstein ? « Une épidémie soudaine pauvre pute, pauvre pute ! Je ne tiens
distes, les islamistes, se radicalisent, de harcèlement sexuel, comme s’il n’y pas compte de son personnage on s’en
mais c’est pas du tout ça la religion ! avait pas autre chose à s’occuper ! Les fout de son personnage, elle a fait
Ok, les religions, c’est du poison, mais femmes qui meurent tous les deux quelques trucs beaux et drôles, et même
quand même, la religion musulmane jours sous les coups de leurs mecs. Au au cinéma. Le Ravissement de Lol V.
n’est pas du tout comme ça ! Il ne s’agit lieu de féminiser tous les mots ou de Stein, Détruire dit-elle, et La Pluie d’été.
pas de racine mais de déviation, ils sont porter plainte parce qu’un mec a frôlé On ne croirait pas que c’est elle qui l’a
déviés de l’orbite, ils sont des égarés leur cul. C’est ridicule. Avant tout le écrite, parce que c’est drôle. Et on ne
complets, d’ailleurs on est tous des éga- monde, avant que le féminisme existe, peut pas dire que c’est le sens de l’hu-
rés, ok, mais eux, les pauvres, c’est des j’ai fait une chanson, un truc sur la cô- mour qui la caractérise. Mais en fait si. »
fous furieux, pas du tout radicalisés au telette, en référence à la côte d’Adam.
contraire car “radicalisé” c’est la racine
des choses. Jaurès, c’est un mec radi-
cal. Pierre Mendès France était très
Assez violent. Et d’autre part, je ne
parle pas de ça, je parle de mon désir
de contribuer à prouver que les femmes
A dultes ? « Les adultes sont les forces
de l’ordre. Les adultes, c’est les
mâles entre 27 ans et 67 ans ! Autre-
bien. Un jour, un mec d’extrême droite – d’ailleurs je n’emploie plus le mot ment, il y a les juniors qui n’ont pas de
à l’Assemblée nationale, pendant que “femme”, il est trop entaché de honte place, les femmes, bon… elles n’ont de
PMF parlait, lui a dit : “Ta gueule le et de mépris –, les meufs, sont des créa- place nulle part sauf dans la fosse com-
circoncis !”, alors il a répondu : “Votre trices qui ont été étouffées longtemps. mune ou dans les rivières. Moi je n’ai
femme est bien bavarde !” »  Mais il y en a qui ont réussi à exister jamais été adulte. J’en connais d’autres
en tant que créatrices, et je souhaite qui n’ont jamais été adultes. J’envie

L ’écriture ? « C’est vraiment ma
came. Ça devient de plus en plus
important. » Dans le premier texte de
qu’elles sachent elles-mêmes qu’elles
sont des créatrices et que les autres,
éventuellement les mecs, le sachent
beaucoup les musiciens. Ça c’est beau,
on n’échappe à tout je crois. À toute la
merde, à tout le sbeul [le bordel], le
Paroles d’Évangile elle déclare sa détes- aussi. Nom de Dieu ! J’insiste, sur le sbeul ! Je déteste le soleil. J’aime la pluie
tation de l’explication de texte. Cette fait que ce sont des femmes – ouais, et la nuit. Et la lumière artificielle,
détestation se dirige-t-elle aussi vers ouais, ouais, ouais – qui ont créé Les j’adore les bougies ! C’est une phobie le
l’école et l’enseignement ? « C’est des Mille et Une Nuits. » soleil. Ça me fait peur. Que la révolu-
barbares, des sauvages, ceux qui font Idéologie ? « Il n’y a plus d’idéologies. tion soit la bienvenue. Les gilets jaunes
des explications de textes et qui exigent C’était pourtant pas mal. Ce que j’aime ils sont bien braves. C’est la moindre
que l’on fasse des explications de textes beaucoup c’est la Commune de Paris, des choses de se révolter. »
quand on est petits. L’école ok, il en Rosa Luxembourg et le Front popu- État d’arrestation ? « On est tous en
faut, ok. Seulement, qu’ils ne nous ba- laire. » Des lectures fondatrices ? « Dos- état d’arrestation, et ils veulent tous
lancent pas leur stock à la gueule, nous mettre en état d’arrestation.
les enseignants. Qu’ils se Je suis une terroriste. Là, on est tous en état d’arresta-
contentent de nous apprendre tion, ils ont réussi… » Silence. «
des choses. L’école, c’était l’hor- Mais je suis très gentille. Faut pas se manger les ongles,
reur pour moi. Ça a surtout aidé Ça n’empêche pas. elle me lance. Y a qu’à fumer !
à me mettre en colère et à me dé- Non, c’est un poison épouvan-
ILLUSTRATION RITA MERCEDES POUR LE NOUVEAU MAGAZINE LITTÉRAIRE

voyer. Et en plus ça a réussi à me faire toïevski, Tchekhov, Laclos… Rimbaud, table. » Puis elle s’adresse à son attaché
dérailler, c’est eux les dérailleurs de que je considère comme un frère. » Bri- de presse : « Didon ! Est-ce que tu crois
trains, les saboteurs. Je trouvais ça gitte Fontaine avait consacré un que ça va comme ça pour demain, à la
complètement incompréhensible livre-hommage au poète en 2017, Chute télé ? » Elle se lève, poseuse, et enfile
qu’ils nous fassent expliquer ce que et ravissement. « Ce n’est pas un hom- une cape (noire) transparente à ca-
l’auteur a voulu dire. Eh bien elle, ou mage, non. Il ne faut pas lire les qua- puche par-dessus sa casquette. Elle se
il, a voulu dire ce qu’il ou elle a dit. Le trièmes de couverture, il n’y a que des regarde dans le miroir : « Je suis un
décorticage, la dissection des mots et mensonges. C’est une lettre à Rimbaud croisement entre Fifi Brindacier et Ta-
des états dans lesquels sont les écrivains et aux autres et à moi-même. Voilà. À tie Danielle. Je crois que c’est assez
ou les poètes au moment où ils ceux qui traversent l’enfer, la mort, et juste. Il y a également Jeanne d’Arc et
écrivent, non je vous en prie ! qui peut-être ressuscitent. […] J’ai beau- Thérèse d’Avila. J’ai lu un truc qui m’a
­Asseyez-vous prenez un petit café et coup lu entre mes 15 et mes 19 ans. bien plu d’elle : “Il faut aimer Satan
bien des choses chez vous ! (Mes pa- Maintenant beaucoup moins. Mais je parce que c’est un pauvre être sans
rents étaient instituteurs, hein.) » relis tous les ans Les Liaisons dangereuses. amour. ” Je trouve ça pas maaaal. » L
Juin 2019 • N° 18 • Le Nouveau Magazine Littéraire 77
les récits

Filiation

Paters et aveux
Deux figures de père racontées par leurs filles : Daniel Toscan du Plantier,
absent mais flamboyant, et Jérôme Cahuzac, l’idole déboulonnée.

s
Par Nicolas Domenach

i vous avez aimé « Tos-


can », vous adorerez
« Toscane », Ariane,
fille de Daniel Toscan
du Plantier, qui a écrit
un ouvrage délicieux
de charme, d’humour et d’amour.
Pourtant, ce n’était pas un papa poule
cet allumeur de foyers créatifs qui s’oc-
cupait plus d’engendrer des films,
parmi les plus grands (1), que d’élever
ses enfants. Il préférait les metteurs en
scène et les actrices, qu’il adorait faire…
grandir. À commencer par Marie-­
Christine Barrault, mère d’Ariane,
femme « d’une grande beauté à la vie
amoureuse romanesque ». Mais rien de
moins plaintif que ce livre « boulever-
sifiant », comme il aimait à dire, plein
d’admiration sans doute, mais mordant
délicatement ce père qui l’était si peu
au point de n’avoir quasi jamais regardé
un film avec sa rejetone : « Imaginez la
fille de Christophe Colomb confessant
que son père ne lui a jamais montré la
moindre carte maritime… »
On s’amuse à découvrir cet homme,
échappé du quaternaire, tant les gosses
COLLECTION GAUMONT

lui étaient apparemment indifférents,


relevant de l’élevage maternel. Il ne se
résolut qu’une fois à leur faire des pâtes
à l’eau… Sans eau ! Ce séducteur avait
la tête dans les étoiles. Les femmes Daniel Toscan du Plantier et sa fille, Ariane (1992).
donc, mais aussi les plus grands met-
teurs en scène qu’avec la Gaumont ce partager la fierté » paternelle. « Mon quand il l’emmena, fillette, voir Les Uns
semeur féconda : Rohmer, Chéreau, père ce héros de cinéma », qui lui lé- et les Autres et qu’elle dit à Claude Le-
Bergman, Téchiné, Bresson, Fellini, guera sa passion puisqu’elle embaucha louch que « c’était atrocement long ».
Pialat… Bingo ! Palme d’or ! « C’est Sa- à la Gaumont pour « baby-sitter » les Colère du père qui lui reprocha de « ne
tan [Sous le soleil de] qui me fit enfin acteurs. Ç’avait commencé rudement pas savoir mentir ». Réplique d’Ariane :
78 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 18 • Juin 2019
À LIRE
CAHUZAC, UN PÈRE ET PASSE
TOSCAN, PAPA ET MOI, Une descente aux enfers qui glace le
Ariane Toscan du Plantier,
éd. de La Martinière, cœur : Parias, le récit de Diane Gontier,
160 p., 17,90 €. la fille aînée de Jérôme Cahuzac, est poi-
gnant. La chute d’un héros devenu zéro,
double zéro même, pour avoir menti et
avoir possédé un compte en Suisse, lui

PHILIPPE LOPEZ/AFP
qui, ministre délégué au Budget, s’était
« Mais, si on lui ment, il fera toujours imposé en pourfendeur intraitable de la
aussi chiant ! » Depuis, elle a appris. La fraude fiscale. Le talent et le destin d’un
rousse pâle aux yeux de mer ne ment homme brisés net, entraînant dans sa dé-
pas, elle fait le show. Pas sur l’écran, en L’ancien ministre du Budget à la sortie gringolade et l’opprobre toute sa famille
coulisses et dans la vie, où elle joue du tribunal, le 8 décembre 2016. tant le nom devint maudit.
pour de bon, mais il fallait ce livret, ce Sans doute la guerre de couple ne fut-elle pas pour rien dans cette tragédie, mais
« livre vrai », pour dire à la fois la dou- on comprend avec cet écrit combien les enfants ont été dévastés. Leur père était si
leur et le bonheur d’avoir eu un créa- brillant, sûr de sa capacité à assumer le rêve familial de réussite un temps stoppé
teur présent-absent. Et de rappeler in par son échec à Polytechnique. Sans doute sa volonté de toute-puissance et ses
succès l’ont-ils jusqu’au bout égaré et avec lui ses proches, emportés dans ce nau-
fine cette réplique paternelle. Alors
frage, drossés sur les récifs d’une vindicte généralisée. Adieu vie de famille, travail,
qu’on lui demandait : « Si Dieu exis- amitiés, respect des voisinages et de son banquier. Diane, « comme une bête tra-
tait qu’aimeriez-vous après votre mort quée », en perdit l’appétit et l’admiration pour un père « invincible » qu’elle accueil-
l’entendre vous dire ? », il répondit : lit une nuit, rescapé « sur le canapé de son salon grelottant malgré la douceur du
« J’ai vu tes films et je te pardonne. » printemps sous une épaisse couche polaire ». Une fille ne peut s’en sortir en deve-
Toscane de conclure : « Eh bien moi nant la maman de son papa. Mais il y a l’écriture et, en pleine tourmente, la naissance
aussi j’ai vu tes films, papa. »  L de sa propre fille, Pénélope, « l’être le plus gai et le plus lumineux du monde comme
si elle avait été envoyée pour que nous ne perdions pas espoir ».  N. D.
(1) Parmi lesquels D
 on Giovanni, À nos amours, PARIAS, Diane Gontier, é d. Robert Laffont, 218 p., 18 €.
Cousin, cousine, Police.

Juin 2019 • N° 18 • Le Nouveau Magazine Littéraire 79


dossier

BORIS AN
DU GÉNIE EN TUBE
Centralien, musicien et critique de jazz, auteur
de tubes de la chanson (il inventa même l’expression),
il a excellé dans la littérature avec une prédilection pour les
mauvais genres, tels que le polar et la science-fiction. S’il n’a
pas rencontré de son vivant la reconnaissance de ses pairs,
son succès auprès d’un large public, soixante ans après sa
mort, transcende encore les générations : L’Écume des jours
demeure le grand classique des lecteurs adolescents.
Dossier coordonné par Fabrice Colin, avec Hervé Aubron

80 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 18 • Juin 2019


dossier Boris Vian

On a craché
sur son œuvre
Son art de provoquer le scandale, notamment sous le pseudonyme de Vernon

s
Sullivan, comme ses facilités en tous domaines lui ont valu la vindicte de la justice
mais aussi le bannissement du monde littéraire.
Par Claire Julliard

a personnalité et son paramilitaire le suit de ville en ville. Les Gallimard. Il fait signer un contrat à ce
œuvre sont un défi à la énergumènes le prennent pour un bol- jeune homme de 25 ans qui lui voue
pensée cartésienne ; les chevique et tente de l’empêcher de une grande admiration. Ils deviendront
activités qu’il multiplia chanter en scandant : « En Russie ! » amis. Queneau le défendra dans les
durant sa brève exis- Boris Vian, il est vrai, a l’art de pro- mauvais jours.
tence, un bras de fer voquer le scandale. Il impressionne les Boris a bien besoin de cet illustre par-
contre une mort qu’il devinait précoce. gens qu’il croise, il ne sait pas pourquoi. rainage. Car, dès l’année suivante, il
Dès lors, Boris Vian l’éclectique fut et Sa singularité étonne. Elle lui vient en commence à se faire mal voir. Il vient
demeure mal lu et mal compris – quand partie de son éducation antiautori- de terminer L’Écume des jours. Ce livre
il n’est pas simplement dédaigné par les taire aux Fauvettes, la propriété de Ville- superbe, magnétique, est accepté chez
littéraires. Certes, le personnage in- d’Avray où il est né en 1920. Un lieu Gallimard. Deux cent vingt-deux
trigue, il fascine. Mais son nom est en- protégé, à l’abri du monde, que Mi- pages écrites sous dictée, presque sans
taché d’approximations. La première chelle, sa future femme, qualifiera de ratures, dans un style inimitable. Que-
concerne son patronyme. Toute sa vie, « paradis communautaire ». Une cage neau enthousiaste y voit « le plus poi-
Boris l’éternel jeune homme au visage dorée, aussi, dont il s’évade par la mu- gnant des romans d’amour ». Il le juge
long et fin, au regard bleu magnétique, sique, en apprenant la trompette. Mais très en avance sur son temps. Sartre y
reste le garçon il garde de cette en- est caricaturé sous les traits de Jean-Sol
r êveur « à l’air
­ fance un caractère Partre. Boris parie sur son humour et
slave ». Or, en dépit On tente frondeur, réfrac- le lui fait lire. Le philosophe sourit,
d’une légende te- de l’empêcher de taire à tout esprit de flatté peut-être d’être croqué dans un
nace, il n’a aucune chanter. sérieux. Ce tempé- roman. Il décide d’en publier des
origine russe. Son rament libertaire
prénom, il le doit à l’amour de sa mère l’amènera à défier le microcosme litté- Boris Vian et sa femme Michelle
sur la plage, en 1949.
pour l’opéra en général, et pour Boris raire. Celui-ci lui rendra la monnaie de
Godounov en particulier. Le nom de sa pièce par une mise au ban. D’une
Vian, lui, est probablement d’origine certaine façon, et malgré la panthéoni-
piémontaise. L’un de ses aïeux, Séra- sation que représente la publication de
phin, est né dans les Alpes-Maritimes, son œuvre en Pléiade, il en subit
non loin de la frontière. Boris, à qui l’on toujours les conséquences de nos
prêtera tous les excès, est bien un jeune jours. L’œuvre de ce franc-tireur
homme français de bonne famille qui continue de dérouter. Écrit en
dissimule sa fragilité constitutionnelle 1945, son premier livre, Ver-
sous un masque d’airain mystérieux. coquin et le plancton, a
Celui-ci conforte le mythe de sa pré- quelque chose de grinçant.
tendue slavité. En 1955, l’auteur du Cependant, il plaît à Ray-
« Déserteur » entame une tournée en mond Queneau, écrivain
France. Éprouvante : un commando indépendant et impertinent
s’il en est. Le collectionneur
Journaliste et écrivain, Claire Julliard de « fous littéraires » est alors
est aussi biographe de Boris Vian. directeur de collection chez
82 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 18 • Juin 2019
GEORGES DUDOGNON/ADOC-PHOTOS
Boris Vian entre Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir au Procope à Paris, en 1950.

extraits dans sa revue Les Temps mo- Le jury du prix, dont le secrétaire est On se trouve ici au cœur des manœuvres
dernes et promet au débutant de lui ac- Jacques Lemarchand, est composé et manigances propres aux gende-
corder sa voix pour le prix de La Pléiade. d’écrivains de renom : Sartre, Camus, lettres. Hier comme aujourd’hui les
Cette illustre distinction est dotée de Éluard, Malraux, Paulhan, Queneau, procédés sont les mêmes. On flatte, on
100 000 francs, une fortune pour Blanchot, Grenier. Boris ne doute pas promet, on trahit. Seuls Sartre, Que-
l’époque. Boris est emballé. Non seu- que les soutiens dont on l’assure lui neau et Lemarchand ont tenu parole
lement le prix va l’introniser dans le vaudront la récompense attendue. et ont voté pour lui. Ulcéré, Boris n’en
monde des lettres, mais sa dotation lui revient pas. Il en veut particulièrement
permettra de vivre de sa plume. Il MANIGANCES DES GENDELETTRES à Arland ainsi qu’à Paulhan. Le pape
pourra enfin quitter les bureaux de L’Écume des jours est en concurrence de La NRF a fait mine de le chapeau-
l’Office du papier où, embauché en avec Terre du temps, un recueil de ter ; il est probable qu’il ait en réalité
qualité d’ingénieur, il s’ennuie. poèmes religieux de Jean Grosjean, peu prisé cette œuvre iconoclaste. Bo-
prêtre défroqué collaborateur de La ris Vian se rend chez Gallimard. Il de-
NRF. Boris attend le verdict, confiant. mande à rencontrer Gaston, clame haut
À LIRE Hélas ! le prix est décerné par huit voix et fort ce qu’il pense de Paulhan, ce
au prêtre… Et une à Henri Pichette, traître. Face à l’indignation du tru-
qui n’était pas en lice (une idée de Paul blion, le patron est embarrassé. Bon
BORIS VIAN, Éluard pour esquiver la querelle entre prince, il accepte une proposition
Claire Julliard, partisans et adversaires de Terre du conciliatrice de Queneau, celle d’ac-
AGIP/LEEMAGE

éd. Folio biographies, temps) : l’abbé a bénéficié d’une cam- corder autant de publicité à L’Écume
384 p., 8,40 €.
pagne menée par son ami Malraux, des jours qu’au recueil de Grosjean. Il
dont il préfacera les Antimémoires. fait même signer un nouveau contrat à
Juin 2019 • N° 18 • Le Nouveau Magazine Littéraire 83
dossier Boris Vian

Boris, le troisième en un an.


L’écrivain semble bien parti. L’affaire
Vernon Sullivan va pourtant lui por-
ter un coup fatal.
L’histoire débute comme une bonne
plaisanterie, au cours d’une discussion
avec son copain Jean d’Halluin, le pa-
tron des éditions du Scorpion, dont les
affaires stagnent. Ce qu’il faudrait pour
redresser la maison, c’est une grosse
vente. Jean connaît le goût de son ami
pour la littérature américaine. Il lui de-

RUE DES ARCHIVES


mande de lui dénicher un bon roman.
« Je vais te le faire, moi, ton best-sel-
ler ! », lance alors Boris. Voilà l’occasion
de jouer un bon tour à ceux qui l’ont Le jury du prix Tabou avec, de gauche à droite, le musicien Gus Viseur, M. Guyonnet, Raymond
snobé et d’effacer la déception du prix Queneau, Boris Vian, Michelle Vian et Alain Vian, le 31 décembre 1948, à Saint-Germain-des-Prés.
de La Pléiade. Ni Vercoquin ni L’Écume
ne sont encore publiés, mais Boris est – l’une de ses marottes. Vernon Sulli- Le livre est lancé. Certains critiques
impatient de quitter son travail. Boris van sonne bien. Pour le titre, il s’ins- s’interrogent aussitôt sur l’identité de
rédigera donc ledit polar durant les pire d’un roman peu connu de James l’auteur, mais la mystification fonc-
quinze jours qu’il s’apprête à passer à Hadley Chase, Faites danser le cadavre. tionne à merveille. Vian et son éditeur
Saint-Tropez avec sa femme Michèle et Pourquoi pas : J’ irai danser sur vos s’amusent du tapage autour de l’ou-
son fils Patrick. Il tient un sujet « explo- tombes ? Histoire vrage, dont les
sif » qui touche à la ségrégation aux de le corser encore, Les accusations ventes décollent.
États-Unis : les lois raciales scandalisent Michelle propose : La réaction indi-
le fan de Duke Ellington, d’Armstrong J’ irai cracher sur pleuvent contre gnée du très puri-
ou de Miles Davis. Son roman portera vos tombes. Parfait, l’auteur du livre. tain Comité d’ac-
sur l’un des 20 000 Noirs qui chaque c’est iconoclaste à tion sociale et
année franchissent la color line. Il s’agit souhait. Boris parachève le tout en ré- morale ajoute à son aura sulfureuse.
bien évidemment de métis dont le teint digeant une introduction en tant que Mais son président, Daniel Parker, qui
particulièrement clair permet d’accéder supposé traducteur. a déjà porté plainte contre Gallimard
au statut de Blanc. Comme convenu, Terminé le 20 août, le roman sort pour la publication de Henry Miller,
Boris Vian tourne son roman en trois mois plus tard sous une jaquette va s’ingénier à compliquer la vie de
quelques chapitres au style sec et effi- blanche façon Gallimard. Des bonnes Vian-Sullivan. Le 7 février, il demande
cace. Reste à choisir un pseudonyme feuilles sont publiées dans Franc-tireur. l’interdiction et la saisie de l’ouvrage et
assigne Jean d’Halluin à comparaître
Vue de Saint-Germain-des-Prés à Paris, dans les années 1950. devant un tribunal correctionnel. La
plainte concerne le caractère jugé por-
nographique du livre. Boris, de son
côté, est sommé de se rendre à la Mon-
daine en qualité de traducteur. Les dif-
ficultés s’accumulent. Telle la créature
de Frankenstein, Vernon commence à
engloutir son maître Vian. Pour
l’heure, ce dernier, pressé par son édi-
teur, signe un deuxième Sullivan, Les
morts ont tous la même peau, dans le-
quel le héros, un videur de boîte de
nuit, s’appelle Dan Parker…
Les esprits s’échauffent autour d’un
MICHEL SIMA/RUE DES ARCHIVES

procès « très parisien ». Les critiques


relisent le roman pour tenter de prou-
ver la paternité de Boris Vian. Ravi de
cette notoriété soudaine, celui-ci ne
mesure pas les conséquences de son
canular. Le 28 mars, les gazettes
84 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 18 • Juin 2019
annoncent à grand fracas un fait di- considérait comme sa maison. Il n’a créant un double dont l’ombre le pour-
vers glaçant. Un représentant de com- plus la cote, on lui refuse les manuscrits suivra jusqu’à sa mort. Il succombe à
merce, Edmond Rougé, a étranglé suivants, L’Herbe rouge, L’Ar- une crise cardiaque le 23 juin 1959 – à
Marie-Anne, sa compagne infidèle, rache-cœur… Il finit par les brader chez l’âge de 39 ans – devant une adapta-
dans un hôtel de Montparnasse. Sur Toutain, un petit éditeur. Ils y seront tion cinématographique ratée du livre.
un meuble, on retrouve un exemplaire vite pilonnés. Toutain dépose le bilan.
de J’irai cracher, ouvert sur la descrip- La notoriété parisienne de Boris va PULLULEMENT DE L’AUTOFICTION
tion d’un crime sadique. croissante. Cependant, elle est celle Désormais, Vian est un mythe, mais
d’un farceur. L’image du héraut de un auteur minoré. Sa mauvaise répu-
SON MAUVAIS GÉNIE LE FAIT VIVRE Saint-Germain-des-Prés, du journaliste tation tient pour l’essentiel à son ca-
Les accusations pleuvent contre l’auteur critique de jazz a éclipsé celle de l’écri- ractère inclassable. Son curriculum
du livre. Boris est inquiet. Plus prag- vain. Ses moindres faits et gestes font relève de l’inventaire à la Prévert. Un
matique, Jean d’Halluin réédite l’objet l’objet de commentaires. Pour l’opinion ingénieur-trompettiste-écrivain-tra-
du litige. Le 30 mars, l’assassin se pend publique, Boris Vian est un trompet- ducteur-scénariste-librettiste-journa-
dans la forêt de Saint-Germain. France- tiste en vogue, un chroniqueur ex- liste-compositeur-interprète, c’est
Soir titre en gros caractères : « Edmond centrique, un joyeux noctambule. Et beaucoup, c’est trop. On le soupçonne
Rougé n’ira pas “cracher sur la tombe” un auteur à scandale. C’est bien là le d’avoir tout expédié avec désinvolture.
de Marie-Anne Masson ». Tandis que Or il s’est jeté à corps perdu dans la
les ventes s’envolent, les reporters musique, dans la littérature, le théâtre,
traquent Boris. Le 4 mai, France-­ l’écriture de chansons ou de spec-
Dimanche titre à son tour : « Boris tacles. C’était un rapide, pas un
Vian, assassin par procuration ». bâcleur. Et force est de constater
Accusé de toutes parts, celui-ci que sa vie reste avant tout celle
se défend toujours d’être Sul- d’un écrivain.
livan. Il plaide en outre Son éviction du monde des

ARC
HIVE
­l’irresponsabilité de l’écri- lettres lui a laissé une plaie au

S COH
vain. Mais sa réputation est cœur. Il se confie plus tard
entachée. À l’Office du pa- dans un Journal à rebrousse-­
ÉRIE BORIS VIAN
pier, on lui signifie son li- poil. Il y revient notamment
cenciement. Daniel Parker sur sa vision de la littérature :
triomphe. L’écriva in « J’ai essayé de raconter aux
connaît un répit judiciaire gens des histoires qu’ils
pendant quelques temps n’avaient jamais lues. Conne-
grâce à une loi d’amnistie. rie pure, double connerie, ils
Les démêlés reprendront plus n’aiment que ce qu’ils connaissent
tard, au moment de la désas- déjà. » Parle-t-il du public ou des
treuse adaptation du livre au éditeurs ? Les deux, mon général. Le
théâtre. Pourquoi Boris, qui ne se premier n’aime que ce que les seconds
cache plus derrière Sullivan, en a-t-il lui vantent et lui vendent. Plus loin,
accepté le principe ? La plaisanterie a amer et comique, il résume son par-
« J’ai essayé de raconter aux gens des histoires
assez duré, il n’aime pas cette œuvre. qu’ils n’avaient jamais lues. » cours : « Bref, enfin, je n’ai pas raconté
Le problème, c’est que Vernon, son mes amours dans un premier roman,
mauvais génie, le fait vivre. Tout en lui problème. Il a commencé à irriter le mon éducation dans un second, ma
nuisant considérablement. monde littéraire par ses réactions in- chaude-pisse dans un troisième, ma vie
Chez Gallimard, en effet, le scandale tempestives après le prix de La Pléiade. militaire dans un quatrième ; j’ai parlé
a fourni des arguments à ses détrac- Puis il s’est grillé avec l’affaire Sullivan. que de trucs dont j’ignore véritable-
teurs. Le comité de lecture refuse L’Au- Ses vrais livres ne sont pas lus, cela le ment tout. C’est ça la vraie honnêteté
tomne à Pékin. Meurtri, Boris le fera désespère. La critique a fait un succès intellectuelle. On ne peut pas trahir
publier aux éditions du Scorpion, où il littéraire d’un pastiche. La mystifica- son sujet quand on n’a pas de sujet –
passe inaperçu. Plus tard, en 1956, tion a démontré combien l’opinion ou quand il n’est pas réel. » Réflexion
Alain Robbe-Grillet lui rendra justice était prévisible et manipulable. éclairée qui annonce le pullulement de
en republiant L’Automne chez Minuit Ce titre qu’il a fini par prendre en l’autofiction, passée de concept
où il a été nommé conseiller littéraire. grippe joue toujours contre lui, ainsi avant-gardiste à sous-genre triste et
Il considère l’ouvrage comme annon- que les trois autres Sullivan. Encore au- vide. Aurait-il été amusé ou furieux de
ciateur du Nouveau Roman. En atten- jourd’hui, ils brouillent l’image de voir les ego plaintifs des auteurs inon-
dant ce jour glorieux, Boris est mal­ Vian, le font passer pour un écrivain der le marché actuel du livre ? Amusé
heureux, rejeté de Gallimard, qu’il secondaire. Boris a joué avec le feu en et furieux, sans doute.  L

Juin 2019 • N° 18 • Le Nouveau Magazine Littéraire 85


dossier Boris Vian

Lee n’y allait


mégaphone –, criblé d’indices laissés
là à dessein. Vian, rappelons-le, n’est
censé être qu’un traducteur (d’hon-
nête facture, si l’on en croit les travaux

pas mollo qui lui seront confiés par la suite – des


titres de Raymond Chandler, notam-
ment, de Peter Cheyney, de Nelson
Algren). Il s’agit donc, en triturant la
langue maternelle, de suggérer l’adap-
Sexe, violence, politique : simili-polar américain, tation, le vil labeur. Si notre mystifi-
J’irai cracher sur vos tombes a fait tout son possible cateur possède une connaissance
pour agacer la censure et provoquer le scandale. ­appréciable des romans noirs de

c
l’époque, c’est surtout par le langage
Par Fabrice Colin qu’il s’illustre, multipliant, dès les pre-
miers chapitres, les emprunts directs
au parler local : drugstore, bobby-soxers
réée en 1883, la Ligue pour cet ouvrage : un pari, un canular et, (« Vous savez, les jeunes qui mettent
le relèvement de la moralité bien sûr, l’espoir d’une rentrée d’argent. des chaussettes rouges et un chandail
publique avait vu, à l’ap- Dans la mesure où ni Vercoquin et le à raie, et qui écrivent à Frank Sina-
proche de la Seconde plancton ni L’Écume des jours n’avaient tra »), shag, grapefruit, best-seller, flask,
Guerre mondiale, sa section lyonnaise encore été publiés, il ne pouvait s’agir, roadster – on jurerait que le traduc-
s’acoquiner avec des membres de la Ca- pour Boris Vian, de se venger de l’in- teur, désireux de conférer à son texte
goule ; un toilettage s’imposait. En succès de ses premiers romans. L’hu- un côté « couleur locale », s’était abs-
1946, place au Cartel d’action morale meur était plutôt tenu, chaque fois
et sociale, dirigé par le très zélé Daniel au dépit et au cy- qu’une difficulté
Parker, architecte de son état. Soucieux nisme. Le prix de
Est-ce que se présentait, de
de protéger les âmes sensibles (piquant La Pléiade venait nous le “ferons” tout recourir à de dou-
détail : on lui découvrira sur le tard une de lui échapper de de suite après ? teux équivalents.
passion pour les jeunes garçons), Par- façon assez incom- L es a mérica-
ker, s’appuyant sur la « loi du 29 juillet préhensible, le public réclamait du nismes, par ailleurs, sont légion. De
1939 relative à la famille française », sexe, de la violence et, allez savoir, un temps à autres (Vian le répète, il n’est
estime que le roman J’irai cracher sur brin de politique ? On allait lui en don- pas, ici, question de littérature), il en-
vos tombes, signé Vernon Sullivan, peut ner pour son argent. file les perles sur le collier à clichés :
inciter à la débauche. Difficile d’être J’ irai cracher sur vos tombes est un « cette fille savait danser », « ça n’est pas
plus à côté de la plaque. On a vu com- livre qui prétend s’avancer masqué fameux », « j’en avais salement besoin »,
ment, en apparence, était née l’idée de – une confidence hurlée dans un ou, à propos d’un tord-boyaux : « Je ne
connais que ça pour remettre un type
Coupure du magazine Point de vue en place. » À d’autres moments, il se
du 8 mai 1947. montre plus audacieux, s’essayant à un
supposé lyrisme yankee parfois vain,
souvent percutant : « Vous êtes esquin-
tant, avec vos façons de vainqueur de
rodéo », « tout à coup, ça rendait »,
« Est-ce que nous le ferons tout de suite
après » ? (« faire », en l’occurrence, vou-
lant dire baiser) ; ou : « Pratiquement,
je n’avais pas adressé de nouveau la pa-
role à Lou. » Les thèmes du livre sont
présentés comme essentiellement amé-
ricains : l’alcool, la violence, le racisme,
le jazz, le sexe – « une formule qui a fait
ses preuves », constate le préfacier. Ver-
non Sullivan est un type qui ne s’est
pas foulé mais qui ne mâche pas ses
mots. Du sang, du foutre, une race
« brimée et terrorisée » : nihil novi sub
sole, et n’oubliez pas le guide.
BNF

86 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 18 • Juin 2019


L’ÉCUME DES JOURS

MALI/GAMMA-RAPHO
Vian est l’animateur avec son frère.
L’Écume des jours est mise en vente en
avril. Le 26 juin, Vian est licencié de
ARCHIVES COHÉRIE BORIS VIAN

l’Office du papier. Désormais, il vivra,


Portrait d’Ursula Vian.
avec difficulté, de sa plume.
1948. Le 7 janvier, son ami Jacques neige, comédie musicale qui fut son
Loustalot se tue en tombant d’un plus grand succès de son vivant.
balcon. Le 16 avril, naissance de sa fille 1954. Mariage avec Ursula le 8 février.
Carole. Boris fonde le Club Saint- La guerre d’Indochine lui inspire
Yvonne Ravenez et ses enfants, en 1925.
Germain-des-Prés, qui recevra Duke la chanson « Le déserteur ».
1920. Boris Paul Vian, fils de Paul Vian Ellington, Charlie Parker, Miles Davis… 1955. Il fait un tour de chant qui
et d’Yvonne Ravenez, Le 24 novembre, Vian reconnaît comprend « Le déserteur » et enregistre
naît à Ville-d’Avray le 10 mars. avoir écrit J’irai cracher sur vos tombes. un album dont la diffusion est
1924. Enfance joyeuse. Les Vian 1949. Les relations avec Michelle contrecarrée par des injonctions à
possèdent en Normandie une belle se détériorent. Un arrêté Philips en raison du titre antimilitariste.
maison qui inspirera à Boris interdit J’irai cracher sur vos tombes. 1956. Il édite les rocks chantés par
celle de L’Arrache-cœur. Henri Salvador et Magali Noël.
1932. Premiers signes En juillet, un œdème pulmonaire lui
d’un rhumatisme cardiaque. impose de rester longtemps alité.
1939. Vian est reçu à l’École centrale. 1957. Le 1er janvier, il est nommé
KEYSTONE-FRANCE/GAMMA-RAPHO

1940. La famille se réfugie à Capbreton, directeur artistique de Philips. Il écrit


dans les Landes. Il y rencontre des chansons pour divers interprètes.
Michelle Léglise, sa future femme. 1958. Il devient directeur artistique
1941. Mariage le 3 juillet. du label Fontana. Il publie En avant
1942. Les trois frères Vian intègrent la zizique... et par ici les gros sous.
l’orchestre de Claude Abadie. Le 12 avril, Il écrit pour Le Canard enchaîné un texte
naissance de Patrick. Le 5 août, sur Brassens.
Boris Vian et Duke Ellington à Paris, en 1948.
Boris reçoit son diplôme d’ingénieur. 1959. Le 14 janvier, il démissionne de
Il commence la rédaction 1950. En avril représentation de Fontana. La société de production Sipro
de Trouble dans les andains. L’Équarrissage pour tous au Théâtre des est devenue propriétaire de l’adaptation
1944. Le 22 novembre, son père est Noctambules. La critique est hostile : cinématographique de J’irai cracher sur
assassiné par des rôdeurs. Elsa Triolet voue à Vian « une solide vos tombes, qui échappe à l’écrivain.
1945. Le 18 juillet, Boris signe avec antipathie pour l’ignominie de ses Il meurt lors de la première projection
Gallimard pour Vercocquin et crachats ». Le 13 mai, il est condamné à de cette adaptation reniée, le 23 juin,
le plancton, remanié sur les conseils 100 000 francs d’amende pour outrage au cinéma Le Marbeuf.
de Raymond Queneau. aux mœurs. Lors d’un cocktail chez D’après une chronologie
1946. Se lie à Sartre et Beauvoir : Les Gallimard, Boris Vian rencontre Ursula de Noël Arnaud
Temps modernes publient sa nouvelle Kübler, danseuse chez Roland Petit.
« Les fourmis ». De mars à mai, il écrit 1951. En avril, il quitte le domicile
L’Écume des jours. En août, J’irai cracher conjugal et subsiste en traduisant
sur vos tombes, sous le pseudo Vernon des livres de l’anglais. En décembre,
Sullivan, puis L’Automne à Pékin. il rejoint Ursula en Suisse.
1947. Le 7 février, le Parquet ouvre 1952. Le divorce avec Michelle est
une information contre J’irai cracher sur prononcé aux torts de Boris.
vos tombes. Ce même mois, Vian écrit 1953. Il loue un petit appartement avec
INA/VIA AFP

Les morts ont tous la même peau ; J’irai Ursula, cité Véron. Le 15 janvier,
cracher devient un best-seller. Le 11 avril publication de L’Arrache-cœur : aucun
est créé le cabaret Le Tabou, dont Boris succès. Il crée en août Le Chevalier de Boris Vian et Henri Salvador.

Juin 2019 • N° 18 • Le Nouveau Magazine Littéraire 87


dossier Boris Vian

J’ irai cracher sur vos tombes 12 ans ». Un type sort une coupure de quand j’avais 20 ans », ou « je suis passé
conte la triste histoire de Lee Ander- dix. « Viens m’aider à défaire mon à de vrais trucs adultes ». Certes, de ses
son, 26 ans, qui vient s’installer à pantalon », « Vous êtes trop gros […], longs doigts de magicien jazzy, l’auteur
Buckton, petite ville du Sud améri- ça me fait mal ». Sur la fin, Lee a déployé tout un vibrant décor dont
cain, pour venger la mort de son s’énerve, les choses tournent au vi- notre jeunesse s’est éprise. Mais le re-
frère. Lee, qui a du sang noir mais naigre. Il se bat contre la première foulé exprimé en ces pages, la colère et
une peau claire, reprend une librairie femme (« Elle gueulait comme un la frustration, affublées d’oripeaux sup-
et se lie à une bande de jeunes. Ainsi porc »), il en jouit (« tout partait dans posément amerloques, se révèlent à la
fait-il la connaissance de Lou et Jean mon slip ») et raconte l’aventure à sa mesure de cette foutraque délicatesse :
Asquith, deux sœurs issues de la sœur… avant de massacrer aussi cette aussi puissants que dévastateurs.
bourgeoisie blanche qu’il va séduire dernière (« je lui ai tiré deux balles Si un psychanalyste plongeait dans
avec le projet de les tuer, non sans dans le cou »). On épargnera le reste la grotte des impensés de Vian, il en
s’être à maintes reprises immiscé au lecteur effaré : ressortirait cou-
entre leurs cuisses. L’intrigue repose oui, oui, on parle Le roman se vert de déjections.
sur la couleur de la peau de Lee : son bien de l’auteur « Un auteur est le
apparence « innocente », i.e. blanche, de L’Écume des présente comme une type même de
lui permet de pénétrer littéralement jours, du chéri des attaque en règle. l’irresponsable »,
la bourgeoisie white-trash tout en fo- lycéennes dia- écrit l’intéressé.
mentant ses affreux plans. phanes, du funambule à l’univers si L’esquisse originelle du roman, cou-
délicieusement décalé. Les dernières chée sur une feuille de papier d’éco-
COMME UNE BRUTE pages sont rédigées à la troisième per- lier, est rédigée à la première per-
Sous sa défroque de clown tueur, sonne, comme si Sullivan n’en pou- sonne, et ça n’est sans doute pas un
Vian ne défie pas la censure : il l’ap- vait plus de lui-même – un boxeur hasard. « […] et puis je lui dis que j’ai
pelle de ses vœux, tel le serial killer dans les cordes, sonné par sa propre du sang noir et je la monte et je la fais
suppliant d’être arrêté. Et le roman se rage, contemplant le corps de son ad- monter par mon demi-frère, qui est
présente comme une attaque en règle versaire au tapis. Oups ! Est-ce que je tout noir, lui, et la police vient nous
typiquement vianesque contre à peu n’aurais pas tapé trop fort ? attaquer. » Portrait de l’auteur en pa-
près tout ce qui bouge. Dès les pre- Nombreux sont les auteurs français, ria, en exclu, en grimé, en auteur ja-
mières pages, le brave Sullivan cogne quand on leur demande ce que leur mais à sa place. Flingue à la main,
en poids mouche, excité, n’oubliant inspire Vian, à plaider non coupables : sourire aux lèvres et, oui, je sais : j’ai
personne. La littérature ? « Qu’est-ce « Oh, j’ai beaucoup aimé… mais le droit de garder le silence.  L
qui se vend le plus ? – Oh ! Romans.
Mauvais romans, mais ça ne nous re-
garde pas. » La religion ? « Je crois
qu’on ne peut pas rester lucide et
croire en Dieu, et il fallait que je sois AS DE LA TROMPINETTE
lucide. » La patrie ? « Elle était parfu- Vian ne fut pas simplement un auteur éclectique, il se dé-
mée avec un machin compliqué sûre- multiplia entre divers métiers. Dans cet échafaudage de
ment très cher ; probablement un par- mikados, le jazz est un pilier central. Passionné dès l’ado-
fum français. » Ailleurs, ça fornique lescence, Vian se met à jouer du cornet, sa « trompinette »,
à tout va (même si, précise non sans et entame une vie parallèle de jazzman. Contraint d’arrêter
rire le traducteur en préambule, « Sul- d’en jouer vers 1950, à cause d’une insuffisance aortique, il n’en
livan songe plus à suggérer par des délaisse pas pour autant la musique. Le trompettiste sera aussi
tournures et des constructions que directeur artistique adjoint pour le jazz et les variétés chez Philips
par l’utilisation du terme cru »), et ça et critique pour la revue Jazz Hot. Le chroniqueur est prolixe,
n’y va pas mollo. « Je la saisis par der- fervent, voire impitoyable. Il peut se le permettre, tant ils
sont rares, sur la place de Paris, à avoir son exper-
rière comme une brute. […] J’aurais
tise. Lors de la querelle entre les partisans du New
pris une guenon. » (La donzelle en Orleans à papa et ceux du be-bop, Vian se range
question est « lisse comme un abricot, du côté des modernes. La sainte trinité de Vian
nue comme une petite fille. ») À un se compose de Louis Armstrong, Dizzy
moment, encouragé par une copine, Gillespie et Duke Ellington – Dieu le père
Lee se tape une fille complètement pour l’écrivain : « le seul vrai
endormie. « Allez, allez-y, Lee. […] génie du jazz malgré l’abus
KEYSTONE-FRANCE

Quand elle sera réveillée, peut-être que font ces ânes de cri-
qu’elle ne marchera plus. » Au milieu tiques de ce terme rebattu ».
du bouquin, scène avec une gamine D’après Marc Lapprand
qui « devait avoir un peu plus de
88 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 18 • Juin 2019
allaient se prolonger jusqu’au milieu
des années 1950 et laisser une em-
preinte profonde sur le milieu naissant
de la SF française. Il existe une photo
rare de Vian prise à la librairie La Ba-
lance lors de l’exposition « Présence du
futur » en 1954 : on l’y voit se blottir
dans les bras d’un grand robot en fer-
blanc avec le sourire roublard d’un
amateur de cosplay.
« Et puis, ajoute Pierre Versins, il y a
les grands textes : L’Écume des jours,
L’Automne à Pékin, L’Herbe rouge et
L’Arrache-cœur. » Voir ces titres rangés
sous cette étiquette ne surprendra que
ceux qui méconnaissent l’histoire an-
cienne de la science-fiction en France.
ARCHIVES COHÉRIE BORIS VIAN.

Car elle est née ici au confluent de trois


courants littéraires apparus dans le der-
nier tiers du xixe siècle : l’aventure géo-
graphico-technique vernienne ; le mer-
veilleux scientifique à la J.-H. Rosny
(ou H. G. Wells) ; et la ’pataphysique
Dans les bras d’un robot, à la librairie La Balance, lors de l’exposition « Présence du futur » (Paris, 1954).
d’Alfred Jarry, dont le Commentaire
pour servir à la construction pratique de

Un coffre à jouets la machine à explorer le temps fait office


de classique fondateur en 1899. Un
riche courant d’œuvres science-fictives

du futur
sont sorties de cette matrice tournée
vers l’humour, l’absurde et les jeux de
langage – on pense à Gaston de
Pawlowski, Raymond Roussel pour
l’avant-guerre, à Jacques Sternberg,
Fan de SF, traducteur de Van Vogt, Boris Vian a mis son Antoine Volodine pour l’après. Au-
humour et sa fantaisie au service d’un nouveau genre. jourd’hui encore, on devine son in-
fluence chez Alain Damasio (le « fémur
Par Serge Lehman d’enceinte » de La Horde du Contrevent

d
vaut bien le « pianocktail »).
Boris Vian ne fut pas seulement un
ans son Encyclopédie de la texte fondateur paru dans Les Temps fan de la première heure, promoteur
conjecture romanesque ration- modernes en octobre 1951, avant de re- hors pair de la science-fiction améri-
nelle francophone (2018), joindre le club des Savanturiers créé caine et traducteur d’une poignée de
Pierre Versins écrit que, par le même Pilotin, en compagnie de classiques mémorables ; il fut aussi un
« pour supputer la congruence [de Bo- Raymond Queneau, Pierre Kast et auteur de science-fiction « à la fran-
ris Vian avec la science-fiction], il n’est France Roche. À ce moment-là, Vian çaise ». C’est-à-dire un créateur de ma-
nullement besoin d’être grand clerc, ni chines poétiques, pas si éloigné, au
petit. Elle aveugle. La SF, Vian a fait fond, de Philip K. Dick. Le meilleur
dedans, autour, dessus, aux environs et
Un promoteur exemple d’un tel dispositif se trouve
par ailleurs ». C’est que Vian fut hors pair de la SF peut-être chez le cinéaste Michel
d’abord un fan – et même l’un des pre- américaine. Gondry et, paradoxalement, il ne s’agit
miers, puisqu’il découvrit la science-­ pas de son adaptation de L’Écume des
fiction américaine en version originale était déjà profondément engagé dans jours en 2013 mais d’un film sorti neuf
et fit beaucoup pour révéler son exis- la promotion du genre ; sur recomman- ans plus tôt, Eternal Sunshine of the
tence au public français. Avec Michel dation de Queneau, il traduisait Le Spotless Mind : aux lecteurs de Vian,
Pilotin, alias Stephen Spriel, autre ama- Monde des non-A, le classique d’A. E. cette histoire de machine à oublier les
teur précoce, il écrivit « Un nouveau Van Vogt, pour Gallimard. Critique, histoires d’amour malheureuses paraî-
genre littéraire : la science-fiction », édition, traduction : ces activités tra d’un goût quintessentiel. L

Juin 2019 • N° 18 • Le Nouveau Magazine Littéraire 89


dossier Boris Vian

RUE DES ARCHIVES


Messages personnels
Quatre écrivains contemporains et Boris Vian : souvenirs intimes.

Martin Winckler précise, entre le magazine Pogo et sa


collection de Bruno Brazil) en outre,
LOUIS MONIER/RDA/LEEMAGE

c’était un amateur de jazz, et quand je


lisais les recueils de chroniques j’étais
De Vian, je ne cesse de vert de le voir écrire des textes aussi
inspirés, aussi marrants, aussi vifs sur
découvrir des délires dont des musiciens qu’il avait vus, touchés
j’ignorais l’existence. de ses propres yeux, ouïs de ses doigts,

j
vus de ses grandes oreilles. […]
Pas étonnant que j’aie fait mine de
’ai souvent pensé (et dit) tous les affreux et tout plein de vraies l’oublier pendant aussi longtemps : en
que, jusqu’à tard dans nouvelles (qui c’était, ce mec, qui da- réalité, j’étais jaloux, je le snobais !
l’âge adulte, je ne lisais que mait si bien le pion aux Anglo-Saxons De Vian, j’ai appris – j’apprends en-
des écrivains anglo-saxons. sur les courtes distances ?) et des ro- core, le saligaud !, je ne cesse de décou-
Que je détestais les Fran- mans d’amour (j’ai pleuré en lisant vrir des délires dont j’ignorais l’exis-
çais. Mais, à la réflexion, L’Écume des jours) et des pièces de tence – que la littérature, grand
ce n’est pas vrai. J’en lisais un. Le plus théâtre dévastatrices (j’ai écarquillé les combat contre la connerie, peut aussi
américain de tous : il avait traduit des yeux en lisant L’Équarissage pour tous) être une grande partie de rigolade.
romans noirs (James Cain, Raymond et un Manuel de Saint-Germain-des- Ce genre de chose, c’est ce qu’on ap-
Chandler) et des romans de science-­ Prés qui a donné forme humaine et prend d’un frère aîné. Un frère qu’on
fiction (Van Vogt et son Monde des drolatique, quand je l’ai lu, à un quar- n’a pas connu, mais qui a laissé les sou-
non-A) qui m’avaient impressionné. tier et une époque que je n’avais ja- venirs vivants, inoubliables, de ses ac-
Il avait signé de faux romans amé- mais connus et qui m’avaient jusque-là complissements, de ses expériences et
ricains (je me souviens des émotions paru aussi mythiques et éthérés que de ses révoltes, et le mystère de sa faim
violentes qui m’ont envahi quand j’ai l’Olympe ou l’Atlantide. de vivre, de sa soif de dire, partout où
lu J’ irai cracher sur vos tombes et Les il est passé. Un aîné éternellement jeune
morts ont tous la même peau ; je me CE QU’ON APPREND sur les traces de qui on aime marcher.
souviens des fous rires qui me D’UN FRÈRE AÎNÉ Bon, j’ai encore du chemin à faire,
secouaient quand je lisais Et on tuera Et plein d’autres bouquins (dans sa mais, merde ! je voudrais pas crever
chambre sous les toits, mon frère ran- avant d’avoir goûté !  L
Romancier, essayiste et médecin,
auteur de La Maladie de Sachs (1998),
geait, si je me souviens bien, tous les
Martin Winckler vient de publier livres de Vian publiés dans les années Extrait d’un article paru dans Les Collections du
L’École des soignantes (P.O.L). 1970 par 10/18 sur une étagère bien Magazine littéraire, n° 6, nov. 2004-janv. 2005

90 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 18 • Juin 2019


Geneviève Brisac potache centralien et sa poésie à la
Queneau, à la Carroll, à la Prévert,
J-F PAGA/OPALE VIA LEEMAGE

sont des remparts qui prennent l’eau.


Colin donc se bat, L’Écume des jours
L’Écume des jours est est le récit d’une bataille, à ma gauche

ç
l’autobiographie prophétique la vie, à ma droite cette saloperie de
nénuphar.
de Boris Vian, mort si jeune. Comme Vian, Colin peste : il faut
qu’il travaille pour acheter les fleurs et
les médicaments. C’est horrible, dit-il,
a va tellement vite, L’Écume jeunesse, c’est tellement dangereux. La ça rabaisse l’homme au niveau de la
des jours, qu’on n’a pas le mort guette, on ne sait pas pourquoi. machine. Il apporte des brassées de li-
temps de tourner les pages, L’Écume des jours est l’autobiogra- las, des monceaux de pivoines, mais
on a le souffle coupé. phie prophétique de Boris Vian, mort cela ne suffit pas.
Colin n’a pas fini de faire sa toilette, si jeune, à 39 ans. La vie c’est comme une dent, chante
il répète son mantra : Je voudrais être Heureusement, pour penser à autre Boris Vian.
amoureux, je voudrais être amoureux, chose qu’au Néant, il y a Jean-Sol J’ai appris cette chanson par cœur
nous voudrions être amoureux, vous Partre qui fait ses conférences aux au moment où je terminais pour la
voudriez être amoureux, on a à peine titres exaltants, genre : La Lettre et le première fois, le cœur brisé, L’Écume
le temps de tourner la page, voici Néon, Paradoxe sur le dé- des jours, ce livre si drôle,
Chloé, dans une robe de lainage vert gueulis, ou Choix préalable si gai, si lumineux, avec sa
amande, une bouche rouge, des che- avant le haut-le-cœur. Il souris grise à moustaches
veux frisés et brillants, des yeux bleus. présente au public des noires, son pianocktail
La bouche de Colin lui fait comme échantillons de vomis distributeur magique de
un gratouillis de beignets brûlés. variés. boissons douces et de mu-
Amoureux. Jean-Sol Partre et sa du- siques fortes, et vice-versa.
Il lui dit : Vous êtes arrangée par chesse de Bovouard pour- Avec ses personnages
Duke Ellington. raient nous rassurer. Une ­é légants, ravissants,
C’est idiot et il a honte tout de suite. collection de manuscrits ensoleillés.
C’est l’amour qui fait ça. et des histoires de vomi, La vie c’est comme une
Ils se marient trois chapitres plus ça devrait empêcher le dent, longtemps on n’y a
loin, ça va vite, on est essoufflés. Le temps de filer. pa s pensé, on s’est
Christ regarde les mariés, il a l’air Mais le filet est percé. contenté de mâcher, et
content d’avoir été invité, on le com- Colin fait des remparts puis ça se gâte soudain, ça
IE BORIS VIAN

prend. C’est une très belle noce. La de fleurs, les fleurs c’est la vous fait mal et on y tient,
petite bande joyeuse, Chick, Alise, vie, et c’est la poésie, la et on la soigne, et les sou-
Iris, est au complet, et nous, essouf- beauté et la fragilité. cis, et pour que ça soit
ARCHIVES COHÉR

flés de joie. L’Écume des jours dé- vraiment fini, il faut vous
Ils partent en voyage de noces, for- borde de fleurs. Des roses l’arracher, la vie.
cément, à toute blinde, escortés par rouges et des orchidées Tout est là.
Nicolas. Nicolas est président du roses, des lis mauves et À l’enterrement de
Cercle philosophique des gens de mai- des glaïeuls blancs, de longues Chloé, Jésus se comporte comme un
son, il fait des parallèles astucieux branches de fleurs de pêchers, des salopard, Tu avais bien aimé mon ma-
entre l’engagement selon Jean-Sol hortensias, des camélias, des brassées riage pourtant, dit Colin, blessé.
Partre, l’engagement colonial et l’en- de jasmin, des œillets. Ben ouais, dit Jésus, mais c’était
gagement des gens de maison. Oui, Des fleurs pour Chloé. Pour garder mieux.
dans L’Écume des jours, sous chaque Chloé en vie, pour faire la nique à son J’avais de l’argent, dit Colin.
pavé de texte, il y a des tas de jeux de nénuphar empoisonné. Un dernier mot, pour la souris.
mots et de citations variées de jazz Car, sitôt mariée, ça va vite, trop Elle est là tout le temps. Ses mous-
pour ralentir notre course folle. vite pour elle, comme dans la vie de taches noires, son museau frémissant,
On danse le biglemoi, on danse le Boris Vian. ses petits yeux tendres en font un té-
boogie-woogie. Sitôt mariée, Chloé tousse, elle moin d’une délicatesse extrême.
On sent que ça va trop vite, qu’on tousse et elle se déglingue, elle pâlit, C’est à elle que revient le dernier
va verser dans un ravin. La vitesse, la elle faiblit, un nénuphar dans la poi- mot de cette histoire.
trine. Boris Vian, il connaît ça, les né- Jésus n’a pas de cœur, dit Vian. L’hu-
L’écrivaine Geneviève Brisac a également nuphars, depuis toujours. Sa trompi- manité, l’amour, la beauté, ça s’ap-
été éditrice chez L’École des loisirs. nette et ses chansons, ses blagues de prend chez les minuscules souris.  L
Juin 2019 • N° 18 • Le Nouveau Magazine Littéraire 91
dossier Boris Vian

Patrice Pluyette l’ensemble fait que tout ce qui peut leur


arriver est vraiment, malgré l’expé-
ULF ANDERSEN/AURIMAGES

rience acquise, impossible à prévoir, en-


core plus à imaginer. Il est inutile de
L’Automne à Pékin est tenter de le décrire, car on peut conce-
une petite machine à mots et voir n’importe quelle solution. »

e
Pluralité des sens, vertige des mots et
à fiction comme je les aime. des interprétations, c’est bien à cela que
Boris Vian voulait soumettre son lec-
teur dans L’Automne à Pékin, qui est un
n 1946, Boris Vian écrit suc- livre mécanique, de technicien, d’ingé-
cessivement L’Écume des nieur, une petite machine à mots et à
jours, J’ irai cracher sur vos fiction comme je les aime, issue de la
tombes et L’Automne à Pékin. pataphysique, du surréalisme et des
De ces trois premiers romans (mes pré- jeux de langage à la Queneau. On
férés) déjà bien représentatifs d’une pense à ses héritiers dans le Nouveau
œuvre et d’un univers très personnels, Roman, aussi. Ce livre m’a directement
c’est sur le dernier, L’Automne à Pékin, inspiré pour écrire La Traversée du Mo-
que je m’attarderai ici. Il me semble en zambique par temps calme, avec, dans
effet que c’est à travers lui que se dis- le même esprit que Vian et aux éditions
tingue le mieux l’un des aspects – à mes de Minuit, Les Absences du capitaine
COLLECTION KHARBINE-TAPABOR

yeux – les plus flagrants et typiques de Cook d’Éric Chevillard et L’Équipée


l’auteur, déjà visible dans les deux pré- malaise de Jean Echenoz. Mais il n’y a
cédents romans mais qui s’impose dans pas que du style dans ce livre, il y a
celui-là avec encore plus d’évidence : beaucoup d’humour, de tendresse, une
Boris Vian est un formaliste né, un sty- histoire attachante, car l’auteur nous
liste hors pair. Un styliste à l’origine de tient par la main. Nous retrouvons
l’ultramodernité du roman, comme aussi la poésie propre à Vian : « Tous
Flaubert ou d’autres auparavant avaient trois continuèrent à marcher en si-
été à l’origine de la modernité. lence. De temps à autre, ils écrasaient
J’ai toujours aimé les romanciers sty- Autoportrait de Boris Vian. des escargots, et le sable jaune volait
listes. Ils provoquent une satisfaction en l’air. Leurs ombres progressaient
rien qu’à poser les yeux sur leur texte, encyclopédie savante (Amadis Dudu, avec eux, verticales et minuscules. Ils
l’ajustement des mots, l’association des Athanagore Porphyrogénète, Ursus de pouvaient les percevoir en écartant les
graphies, l’agencement des syntagmes, Janpolent, Cornélius Conte), lieu in- jambes, mais, par un hasard curieux,
le mélange des registres, des genres. En venté (« désert d’Exopotamie »), néolo- celle de l’abbé était à la place de
jouant avec la langue, ils se jouent d’elle gisme (« désincrustir »), vocabulaire re- l’ombre de l’archéologue. »
et des ressorts romanesques comme cherché (« règle irréfragable »), rythme Roman à part et insaisissable, L’Au-
dans un laboratoire. On termine notre soutenu des dialogues en alternance tomne à Pékin, qui ne prend pas moins
lecture grandi, en ayant l’impression avec les descriptions, construction pit- sa place dans une œuvre cohérente, n’a
que quelque chose a évolué dans la pra- toresque du récit. Attardons-nous sur pas pris une ride. Trop en avance sur
tique littéraire, sans parler de l’histoire, la construction, ou plutôt sur la décon- son temps, reçu sans succès à sa sortie,
qui peut provoquer un effet tout aussi struction. C’est ce qui saute aux yeux le livre est encore aujourd’hui confon-
puissant sur soi. dès le début : chapitres invariablement dant de modernité. C’est que les bons
longs ou courts. (Certains d’une seule mots, comme les bons sons pour la mu-
VERTIGE DES INTERPRÉTATIONS ligne : « 2. Le baron Ursus de Janpolent sique ou les belles vues pour le cinéma,
Nulle question d’automne, et encore roulait en voiture vers le lieu du ne vieillissent jamais.  L
moins de Chine dans ce livre (plutôt Conseil. » Ou : « 5. Le baron Ursus de
d’un autobus fou et d’une voie de che- Janpolent le suivait à trois mètres. ») Le
min de fer à construire dans un désert découpage du livre ressemble à celui À LIRE
improbable). Le titre : premier pied de d’un concerto : premier, deuxième,
nez à ce qu’on attendrait d’un roman. troisième mouvement. Chaque mou-
L’AUTOMNE À PÉKIN,
La suite s’impose d’elle-même : nom vement se clôt par un « passage » où  oris Vian, 
B
des personnages tout droit sortis d’une l’auteur commente son texte et an- éd. Le Livre de poche,
nonce la suite, en laissant entendre une 270 p., 6,49 €.
Écrivain, Patrice Pluyette a publié La vallée infinité de possibilités et d’interpréta-
des Dix Mille Fumées (Le Seuil), en 2018. tions. Ainsi : « La complexité de
92 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 18 • Juin 2019
Coline Pierré souviens qu’à cet âge le problème que
l’avenir me posait n’était pas de trou-
ver ma voie, mais d’accepter de n’en
choisir qu’une et de renoncer à toutes
ZOÉ VICTORIA FISHER

Je ne lisais pas des livres les autres. Boris Vian nous montre
de Boris Vian, je lisais Boris Vian, qu’il est possible de vivre plusieurs vies

c
à la fois, que le monde n’est pas fini et
j’habitais Boris Vian. que l’on peut l’agrandir. Il nous ouvre
l’horizon. Sans doute parce que
l’ombre de sa maladie a nourri son ur-
omme beaucoup de gence de vivre, il dit à ses lecteurs
monde, j’ai englouti une qu’être adulte ce n’est pas s’assa-
bonne partie de la biblio- gir ou renoncer à une part de sa
graphie de Boris Vian liberté, qu’au contraire c’est la
entre 15 et 20 ans, avec gourmandise possibilité d’en faire usage de
– boulimie même. Je m’y sentais chez manière flamboyante, pour ne
moi parce que sa personnalité crépi- pas crever « Avant d’avoir goûté/
tait sur les pages comme un feu de La saveur de la mort ».
cheminée et débordait de sa littéra-
ture : je ne lisais pas des livres de Bo- RENONCEMENT
ris Vian, je lisais Boris Vian, j’habitais DES ADULTES
Boris Vian. C’était la première fois Il est temps que nous cessions de
que la littérature m’offrait une mai- penser que les choix littéraires
son. Une maison qui ressemblait à des adolescents sont de moindre
celle que j’avais envie de bâtir. Son envergure, et surtout que nous
œuvre a été fondamentale tant pour arrêtions de considérer avec
ma vie d’adulte que pour mon écri- morgue, tels des lecteurs de se-
RUE DES ARCHIVES
ture. Aujourd’hui, s’il est un chemin conde zone, celles et ceux qui
de traverse dont j’ai envie de pointer ont l’audace de forger leurs goûts
la direction aux adolescent·e·s que je littéraires hors des critères de res-
rencontre, c’est bien celui-ci. À la première de J’irai cracher sur vos tombes, en 1948. pectabilité, à travers le seul
prisme du plaisir et de l’émo-
LA ROCKSTAR VIAN provocateur pour mettre du désordre, tion. Je ne connais pas d’êtres humains
À un âge où l’on se cherche des icônes il est déserteur pour condamner la vio- plus intransigeants et radicaux que les
universelles, ce que représente Vian, lence, il est scandaleux pour dévoiler adolescents. Ils ne tolèrent ni l’ennui,
c’est rien moins qu’un modèle à la hau- notre médiocrité, il est pataphysicien ni la tiédeur, ni la compromission.
teur de nos ambitions : un adulte qui pour tordre le réel et lui redonner de la Sans doute, le fait que Boris Vian soit
n’a quitté ni l’urgence de l’adolescence chaleur, il déconstruit, entremêle, en- si lu par eux devrait être un indice,
ni la fantaisie de l’enfance. Un adulte tortille la littérature et l’existence. mettre celles et ceux qui le regardent
qui incarne, absolument, la liberté Dernièrement, je suis tombée sur un de haut sur la piste de ce à quoi ils ont
– dans son œuvre, dans la langue qu’il article qui posait la question de savoir renoncé. Dans Les Vies parallèles de Bo-
a inventée, dans son existence, dans sa si Vian était un écrivain majeur du xxe ris Vian, Noël Arnaud nous rappelle
musique, dans la fabuleuse efferves- siècle ou, je cite, « un simple auteur précisément ceci : « Boris Vian est
cence de son imagination, dans son pour adolescents ». Il n’est ni l’un ni mort jeune, et d’abord il a vécu jeune,
humour et son impertinence, dans sa l’autre : il est un immense écrivain il a chanté jeune, et la jeunesse – qui
capacité à s’emparer du monde et à le pour adolescents, et c’est le plus beau est aujourd’hui son public – ne s’y est
faire sien, à rester fidèle, toujours, à ses des compliments. S’il était publié au- pas trompée. Vos pères, mes chers
envies et à ses ambitions. jourd’hui, sans doute le serait-il dans amis, quand ils avaient votre âge,
Il y a de la rockstar en Boris Vian, des collections destinées aux jeunes étaient déjà bien vieux puisqu’ils n’ont
mais rien ne relève de la posture, tout adultes. Non parce que son écriture est pas compris Boris Vian. »
est mouvement : il ne cherche pas la mineure, mais parce qu’il possède cette C’est sans doute là que se trouve la
respectabilité, il s’assoit dessus pour radicalité et ce souffle romanesque ca- clé : ce qui devrait nous interroger, ce
mieux déployer sa liberté, il est ractéristiques de la littérature jeunesse, n’est pas que les adolescents aiment
parce que sa voix, irrévérencieuse et in- Boris Vian, mais que les adultes
Coline Pierré écrit pour les enfants, les
domptable, témoigne, par son éclat, de cessent de le lire. Il faut croire que,
adolescents, les adultes. Dernière parution : l’impétuosité inquiète qui constitue la dans l’éclat de sa liberté, se reflètent
Nos mains en l’air (Le Rouergue). matière même de l’adolescence. Je me leurs propres renoncements.  L

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dossier Boris Vian

Attention, romans piégés


Enlevés et pleins d’humour, les romans de Boris Vian se lisent vite. Trop vite parfois

a
pour qu’on perçoive leurs influences littéraires et surtout les méandres de l’univers
fantasmatique d’un homme hanté par la mort, mariant volontiers Éros et nécrophilie.
Par Jacques Duchateau

ux quatre grands ro-


mans de Boris Vian
– L’Écume des jours,
L’Automne à Pékin,
L’Herbe rouge, L’Ar-
rache-cœur – il fau-
drait sans doute en ajouter un cin-
quième qui les sous-tend : sa vie. La
mort, Boris Vian eut l’occasion de se
familiariser avec ses caprices, d’abord
par sa maladie cardiaque, très jeune,
ensuite lors des disparitions brutales,
inexpliquées de deux des hommes qui
l’ont le plus influencé – son père dis-
paru en 1944, et le Major [surnom de
Jacques Loustalot, ami intime] en
1948. Cette présence de la mort lui
donna un sens aigu de la précarité et
ne fit que renforcer son goût pour le
présent sous sa forme la plus irrémé-
diable : faut-il rappeler son amour du
jazz ou sa volonté de plier l’écriture à
l’improvisation en s’interdisant toute
correction. C’est aussi la quête de la
plus grande tension qui lui fit accepter
des tournées au cours desquelles il fal-
lait avaler 250 kilomètres par jour, plus
des estivants qui n’étaient peut-être pas
tout à fait disposés à écouter, en juillet
1955, « Le déserteur ». Ni le volonta-
risme ni le souci d’atteindre un but
RDA/RUE DES ARCHIVES

particulier n’expliquent, je pense, ce


comportement, mais plutôt une re-
cherche systématique de l’intensité ;
ainsi il changea plusieurs fois de cap au
cours de sa vie. Illustration de Roland Topor pour L’Écume des jours, éditions André Sauret, 1990.
Cette existence sans sommeil – au
plus cinq heures – soumit son corps à une pression constante : de la conduite autant de milieux qui furent absolu-
automobile à la gymnastique suédoise, ment nécessaires à Boris, fort capable,
Ce texte est paru dans Le Magazine sans oublier le bricolage ou la trom- au demeurant, de terminer sa nuit seul
littéraire n° 182 (mars 1982). pette, tout y passe, Autre caractéris- devant une page blanche sans doute
Membre fondateur de l’OuLiPo, homme
de radio, Jacques Duchateau (1924-2017)
tique essentielle, la vie en commun, le pour prolonger ce qui avait été vécu,
est notamment l’auteur de Boris Vian ou partage : les amis d’enfance, Saint-Ger- l’écriture devenant un complément,
les Facéties du destin (1969). main-des-Prés, le jazz, la chanson, voire un supplément de vie.
94 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 18 • Juin 2019
Le désir est aussi une manière d’expé- jours ou L’Automne à Pékin. L’intérêt des bébés taupes viennent se blottir
rimenter le corps. L’Herbe rouge et L’Ar- essentiel de cette scène telle que nous contre vous, et tout se termine par un
rache-cœur nous fournissent deux la propose L’Arrache-cœur est de mettre chaste sommeil partagé « dans le par-
exemples de scènes érotiques dont le en évidence les thèmes essentiels de fum des f leurs sanglantes […].
choix et l’agencement des péripéties ré- l’univers de Vian : le souvenir, le ca- L’arôme du corps se mêle aux par-
vèlent un art consommé de la manipu- davre, l’espace. Puisque la femme ne fums de la terre et de l’herbe ». Cette
lation des fantasmes. se souvient pas du plaisir que lui fait femme, nouvel avatar de l’inacces-
Dans L’Herbe rouge, nous voyons les éprouver le maréchal-ferrant, nous se- sible héroïne romantique, est un éter-
deux héros, Wolf et Lazuli, qui rions donc en face d’un désir qui serait nel féminin privé de sexe.
éprouvent des difficultés à accomplir la manifestation d’un pur instinct
l’acte sexuel avec leurs compagnes ré- qu’aucune trace, aucun souvenir, ne DES DIGRESSIONS À FRANCHIR
ciproques, se retrouver en compagnie vient altérer. Il est permis de constater Si le cadavre est guetté par la petite
de trois jeunes et jolies femmes endor- que le sable – qui se dépose au fond de boîte en bois – ce bois que Boris ai-
mies, couchées côte à côte : ils vont l’eau la plus pure – joue un rôle essen- mait tellement travailler – tout
laisser tranquille celle du milieu et ré- tiel dans les romans de Vian : Wolf, comme on met l’enfant derrière des
veiller, mais seulement jusqu’au pubis, dans L’Herbe rouge, aux prises avec un barreaux, c’est que l’un et l’autre se-
la partie supérieure restant in- passé dont il ne parvient pas à se dé- raient trop riches de potentialités dan-
consciente, les deux autres femmes barrasser, tue finalement le vieil gereuses. Le cadavre, moteur immo-
auxquelles ils feront l’amour en même homme, qui lui rappelle ses souvenirs bile, ce serait l’enfant réalisé, pour peu
temps, séparés simplement par la troi- les plus obsédants, en lui enfournant qu’on lui donne des ailes lui permet-
sième femme à l’immobilité cadavé- du sable dans la bouche. tant d’explorer tous les espaces, à la
rique, témoin virtuel, passif du plaisir Mais, sans souvenir, le désir ren- manière des anges : Angel étant l’un
extrême qu’ils éprouvent, sans la contre l’instinct de destruction au- des prénoms préférés de Boris.
moindre réserve cette fois. quel Boris Vian échapperait par la L’espace, Vian en a utilisé toutes les
magie du cadavre : il affirme que rien formes : ainsi on peut opposer le cercle
LA MAGIE DU CADAVRE n’est plus « parfait, achevé, tolérant, de L’Écume des jours – on se rencontre
Dans L’Arrache-cœur, le maréchal-­ aimable, stable ». Le cadavre serait la sur des places, des patinoires, l’hé-
ferrant, espèce de géant à la fois brutal pure substance que rien ne pourrait roïne porte le nom d’un disque cé-
et raffiné, fait l’amour à un androïde plus altérer, la vie, elle, étant porteuse lèbre – aux parallèles qui brusquement
qui est la réplique se rencontrent et pro-
exacte de la femme qu’il Cette femme, nouvel avatar de voquent l’effondre-
aime, et « la peau ment d’une voie de
souple, les hanches l’inaccessible héroïne romantique, est chemin de fer dans
flexibles, les articula- un éternel féminin privé de sexe. L’Automne à Pékin.
tions miraculeuses […] L’eau ou la terre, la
les reins d’acier de la statue plongeaient d’accident, d’éphémère. L’androïde mer, le désert, sont toujours présents,
le maréchal dans l’extase ». Pendant ce apparaît ainsi comme la femme et surtout l’air : la machine volante de
temps, le héros de ce roman – Jacque- idéale, féminité pure débarrassée L’Herbe rouge, les enfants qui volent
mort, psychanalyste et accoucheur de d’encombrantes fonctions, alors que de L’Arrache-cœur. Mais c’est sûrement
la femme – observe la scène à travers celle dont elle est la réplique a établi L’Automne à Pékin qui nous propose
un petit trou percé dans la cloison de une distinction totale entre le plaisir l’utilisation la plus radicalement sys-
la pièce voisine tandis qu’il est caressé et la vie qu’elle peut donner : elle a re- tématique de ces éléments : bien que
par la bonne du maréchal-ferrant, qui, jeté définitivement son mari et les moins harmonieusement construit
lassé du corps de celle-ci, la lui aban- hommes après la naissance de ses en- que L’Écume des jours et ne recélant
donne. Ajoutons que la femme modèle fants, elle va se consacrer à eux au pas des scènes aussi marquantes que
de l’androïde éprouve à distance, sans point, pour mieux les couver, de les L’Arrache-cœur ou L’Herbe rouge, L’Au-
être au courant de rien, ni même des enfermer dans des cages ; quant au tomne à Pékin est sûrement le livre le
sentiments du maréchal-ferrant, une plaisir, c’est uniquement la face ca- plus personnel, le plus représentatif de
jouissance telle qu’elle en oublie de s’oc- chée d’elle-même qui l’éprouvera. l’esprit, de la manière de Vian.
cuper de ses enfants, qui sont pourtant On peut se rappeler le goût de Vian L’Écume des jours est un roman par-
sa seule raison de vivre. pour les scènes d’amour chaste, no- fait, synthèse de différents courants lit-
Les éléments communs entre ces tamment dans L’Écume des jours, téraires, comme le fut en son temps Le
deux scènes exemplaires sont évidents : mais surtout peut-être dans L’Herbe Grand Meaulnes ; L’Herbe rouge four-
partage de la femme inconsciente par rouge avec le rôle joué par la nature mille de trouvailles originales, mais la
deux hommes. Schéma romanesque sous forme de violettes de la mort, partie explicite, la quête des souvenirs,
courant, et que l’on retrouve sous une d’asphodèles, de cerises que l’on dé- recouvre un peu trop, semble-t-il, le
forme plus simple dans L’Écume des vore bouche à bouche pendant que propos implicite, c’est-à-dire la grande
Juin 2019 • N° 18 • Le Nouveau Magazine Littéraire 95
dossier Boris Vian

subtilité des rapports entre les


deux femmes, Folavril et Lil ; quant à
L’Arrache-cœur, le décalage entre les
deux premières parties d’une très
grande invention et la troisième qui
ignore toutes les péripéties initiales sur-
prend désagréablement.
L’Automne à Pékin aussi présente des
anomalies, notamment les cent pre-
mières pages, au cours desquelles on
perd complètement de vue l’un des
personnages principaux, en l’occur-
rence l’abbé Petitjean, ce fameux abbé
que l’anticlérical Boris Vian pro-
mène dans ses romans en le
gratifiant d’un extravagant
comportement sympathique
que le célèbre Major n’aurait pas
désavoué. L’abbé Petitjean manie
aussi quelques idées générales, sur la
culpabilité par exemple : Angel étant
responsable de quelques morts, l’abbé
va lui démontrer que ce n’est pas une
raison pour épiloguer – sous-entendu Boris Vian, à Caen, en 1950.
comme on le fait aux Temps modernes.
La mort est un acte naturel qui frappe
ceux qui n’ont pas assez d’imagination d’opération résidant dans la pataphy- l’amalgame de ses propres lectures et
pour se trouver des désirs nouveaux. sique, qui « est une attitude intérieure, de celles de ses amis ; or, des amis, il
Dans chaque roman de Boris Vian, une discipline, une science et un art en avait beaucoup, et la curiosité d’es-
nous avons un couple de personnages permettant à chacun de vivre comme prit n’était pas leur point faible, par
– Nicolas/Colin : L’Écume ; Wolf/­ une exception et de n’illustrer d’autres exemple Jean Domarchi, caviste im-
lois que la sienne ». pénitent, fanatique de jazz et de ci-
Il est évident Cela dit, Boris Vian évite le para- néma, professeur agrégé : il lui expli-
que Boris Vian doxe qui fait du relatif un absolu, le qua Heidegger, Sartre, et il pourrait
scepticisme actif de l’abbé étant aussi bien être à l’origine de l’utilisation de
tenait aussi ingénieux que vivifiant. Si L’Automne Descartes – Regulae ix-x – pour le
à se colleter avec déroute tant, ce n’est pas tellement par
les idées. sa composition, mais parce que cet Illustration de Roland Topor pour L’Herbe rouge.
abbé, en accumulant des plaisanteries
Lazuli : L’Herbe ; Angel/Jacquemort : pas toujours drôles et d’un goût par-
L’Arrache-cœur ; Angel/Abbé : L’Au- fois douteux, nous masque, suprême
tomne – qui commente 1’action et pudeur, l’étrange et désespéré dia-
confère aux jeux des péripéties, parfois logue qu’il entretient avec Angel tout
débridées, leur cohérence. Il est donc au long du livre. Là encore, le non-dit
évident que Boris Vian tenait aussi à se est recouvert de digressions qu’il faut
colleter avec les idées, même si ce savoir franchir.
REPORTERS ASSOCIES/GAMMA - RDA/RUE DES ARCHIVES

n’était pas le domaine dans lequel il ex-


cellait le plus, et il le savait puisqu’il LA TRACE DES ÉCRIVAINS
emprunta la fiction pour le faire. L’Au- AMÉRICAINS
tomne est également celui de ses ro- On s’est souvent demandé comment
mans qui reflète le mieux cette ambi- Boris Vian pouvait affirmer ne pas
guïté par le biais des propos de l’abbé : avoir lu Kafka alors que dans L’Écume
le souci de mettre bout à bout quelques on trouve deux emprunts évidents à
concepts et l’impossibilité, voire l’inu- cet auteur dont on parlait beaucoup à
tilité, de cette entreprise chimérique la Libération. Cette énigme illustre
apparaissent constamment, la seule assez bien la méthode de travail chère
­logique pouvant présider à ce genre à Boris qui consistait à pratiquer
96 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 18 • Juin 2019
personnage de la couturière-brodeuse
de L’Arrache-cœur. Et puis Raymond
Queneau lui avait sans doute parlé de
la composition du Chiendent à partir
du même Descartes. Naturellement,
LE MYSTÈRE SULLIVAN
on ne trouve pas dans ses romans que La Pléiade évoque le brouillon d’un polar ; un chercheur affirme l’avoir
la trace des philosophes, mais d’abord lu achevé dans les années 1980, dans les archives de l’auteur.
celle des écrivains américains, de
Chandler à Faulkner, on l’a déjà sou- Par François Darnaudet
vent souligné, et ce à juste titre.

Q
UNE IDÉE DE PERMUTATION uand on a lu tout Vian, on étant jeune. Il n’y pense qu’à la fin et
POSSIBLE cherche encore à lire du découvre le pot aux roses lorsqu’il
Le piège avec les romans de Boris Vian. Et on se tourne vers s’aperçoit qu’il a disparu.” »
Vian, c’est qu’ils se laissent lire trop les textes inachevés. La Résumé d’O’Bluebridge : « Un gars
facilement, donc rapidement. On se- piste la plus prometteuse pour le chas- dans le train, Frank Bolton, 35 ans
rait tenté de croire à une certaine seur d’« inédachevés » se trouve dans […], un soldat. Il pense à Ellen Brew­
transparence des mots qui vous four- le premier volume du Boris Vian en ster, il pense à la guerre de Corée, il a
nirait du réel une vision seulement Pléiade, présenté par Marc Lapprand. une main gauche artificielle ; l’origi-
modifiée par des déformations sé- « Si Vian avait persévéré dans l’écri- nale, il l’avait laissée à la guerre… En
mantiques évidentes, ou le choix de ture romanesque, un cinquième Sul- arrivant à Black River, il apprend par
péripéties insolites. Mais il y a chez lui livan aurait pu être “Roman : série les journaux la mort d’Ellen, assassi-
une certaine opacité de la transpa- noire”, texte inachevé rédigé à la pre- née. Il va chez lui, trouve Sally, sa
rence – pour reprendre le mot de Bre- mière personne. » belle-sœur, veuve de son frère Mark,
ton du collage : considérations, ac- Jusqu’à la parution de La Pléiade, tué en 1946 à Nagasaki. Frank veut
tions, images sont juxtaposées avec personne n’avait entendu parler de ce retrouver l’assassin d’Ellen. »
efficacité. Il est possible que le cinéma cinquième Vernon Sullivan. Parmi les À ce stade, deux hypothèses : soit
ait influencé autant qu’on veut bien le romans inachevés de Boris, nous Marc Lapprand a raison et il s’agissait
dire le récit au xxe siècle, encore que connaissions le brouillon d’une suite d’un cinquième roman de la série des
Diderot se soit déjà posé pas mal de possible à L’Arrache-cœur, et nous Vernon Sullivan destiné à la publica-
questions sur les rapports du théâtre avons évoqué Les Casseurs de Co- tion aux éditions du Scorpion ; soit
et du roman, la place du narrateur, les lombes. À propos de « Roman : série Boris Vian, qui était alors traducteur
commentaires de l’action, les dia­ noire », nous avons cherché à en sa- de romans policiers pour la « Série
logues, etc., mais il est certain qu’après voir plus, et le hasard nous a récom- noire » de Duhamel (deux Raymond
la guerre la représentation du réel a été pensé en nous faisant croiser la route Chandler et un Peter Cheyney), avait
peu à peu profondément bouleversée. d’un ancien chercheur vianophile, ré- décidé de tenter sa chance en écrivant
Boris Vian fut toujours très sensible pondant sur Internet au nom lui-même un « Série noire ». Cette
aux modifications de son entourage d’O’Bluebridge. L’homme raconte dernière hypothèse serait renforcée
personnel ou non, et l’on pourrait, par que, dans les années 1980, le manus- par le titre même du manuscrit, ainsi
exemple, examiner de près l’influence crit était consultable à la Fondation que par la volonté attestée de Boris
de la technique de la bande dessinée Vian, cité Véron, à Paris. O’Blue- Vian d’être de nouveau publié chez
chez lui, avec cette manière de présen- bridge était étudiant. Il lit le texte in Gallimard après une longue série de
ter les éléments globalement, le refus extenso, un cahier de soixante pages, refus pour ses grands romans. Le
de l’analyse, et peut-être surtout le rôle et prend des notes : « Notes sur “Ro- mystère demeure, mais la Fondation
des intervalles : chaque péripétie pa- man : série noire”. Résumé de Boris Vian nous réserve peut-être une jolie
raît former un monde clos, ce qui sug- Vian en tout début du manuscrit : surprise pour les années à venir.  L
gère automatiquement une idée de “Un jeune type se lance sur la piste
permutation possible. lorsqu’il s’aperçoit qu’une après l’autre,
Boris, qui redoutait de voir sa vie toutes les filles qu’il a aimées tombent À LIRE
s’interrompre avant qu’elle ne soit sous les coups d’un assassin. Il […] fi-
achevée, se trouve gratifié d’un sup- nira par découvrir l’auteur des
plément d’existence : le succès fut im- meurtres, sa mère, qui aura trouvé BORIS VIAN,
mense dès la nouvelle parution de leurs noms dans le journal qu’il tenait LA VIE CONTRE, 
Marc Lapprand, 
L’Écume en 1963, succès qui surprit éd. Klincksieck, 230 p., 35 €.
tout le monde et devait faire de Vian
Romancier, François Darnaudet est aussi
l’écrivain français le plus célèbre de scénariste de bandes dessinées.
cette fin de siècle.  L

Juin 2019 • N° 18 • Le Nouveau Magazine Littéraire 97


démonologies
de Gérald Bronner

Mauvaise fortune

s
Les gestes des riches donateurs au lendemain de l’incendie de Notre-Dame
de Paris ont surtout renforcé la suspicion qui pèse sur les milliardaires.

’il est une chose qu’a est vrai. Mais le ressentiment à l’égard depuis 2010 et The Giving Pledge,
révélée la polémique des possédants va au-delà de la seule Warren Buffett et Bill Gates ont
autour des dons compulsion égalitariste, elle a quelque réussi à convaincre 134 milliardaires
pour la rénovation chose de métaphysique puisque Jésus américains de donner la moitié de
de Notre-Dame, dans l’Évangile selon Matthieu aver- leur fortune aux bonnes œuvres.
c’est la détestation tissait déjà : « Il est plus aisé pour un Peut-être verrait-on en France cette
d’une partie de la population pour les chameau de passer par le chas d’une philanthropie comme une volonté
riches. Alors que nous n’étions pas aiguille que pour un riche d’entrer d’entités privées de se substituer à la
sortis de cette émotion patrimoniale, dans le royaume de Dieu. » La pos- puissance de l’État et la condamne-
nous trouvions tout de même assez de session matérielle serait donc en soi rait-on ? Mais pas plus aux États-Unis
ressources pour nous indigner de ce une corruption, le dépouillement qu’en France la générosité ne parvient
que tant d’argent ne serve pas à sau- une vertu. tout à fait à effacer la suspicion qui
ver des âmes plutôt que des pierres. pèse sur la richesse. Et celle-ci n’est
Ce reproche se transforma immédia- Le fait de peut-être pas qu’un fantasme inspiré
tement en suspicion : le don de ces par le ressentiment. En effet, plu-
milliardaires était obscène car il ne posséder plus est sieurs études montrent que le fait de
pouvait être sincère. Sans avoir la corrélé à une forme posséder plus est corrélé à une forme
­naïveté de croire qu’il existe des gestes d’immoralité. d’immoralité. En conditions de labo-
gratuits, la spontanéité de cette ratoire, par exemple, le niveau de for-
­in­d ignation dit quelque chose de Il faut être audacieux pour imaginer tune est un bon prédicteur des pré-
l’état de détestation dans lequel sont qu’il est une forme de sainteté qui dispositions à la tricherie. Certains
tenus ceux qui possèdent plus que permet de remonter la pente de la dé- prétendent que c’est l’inverse : l’im-
les autres. fense égoïste de nos intérêts, mais du moralité vous donne plus de chances
Il est bien compréhensible que, moins c’est un baume pour tous ceux de devenir riche. Quoi qu’il en soit,
dans des systèmes sociaux où l’égalité qui n’ont pas eu la chance de gagner les fortunés sont condamnés à se te-
est une valeur cardinale, la richesse à la loterie de la vie. Le protestantisme nir plus haut que n’importe lequel
soit conçue par essence comme un a su contourner cet obstacle et faire d’entre nous, c’est le prix à payer pour
vice. Au-delà du mauvais goût qui de la réussite matérielle un signe ne pas être une figure du mal. L
pousse certains individus à consom- d’élection ; de là vient sans doute que
AJIPEBRIANA/FREEPIK

mer une entrecôte recouverte d’or, la les riches et leur philanthropie ont Sociologue, Gérald Bronner est membre
de l’Académie des technologies et
seule possession par quelques indivi- moins mauvaise presse aux États- de l’Académie nationale de médecine.
dus de magots hauts de dizaines de Unis. De là aussi peut-être que la gé- Dernier ouvrage paru :
milliards donne un peu la nausée il nérosité y est plus grande puisque, Déchéance de rationalité (Grasset).

98 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 18 • Juin 2019