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LE VERSANT BRÉSILIEN DE L'ATLANTIQUE-SUD : 1550-1850

Luiz Felipe de Alencastro

Éditions de l'EHESS | « Annales. Histoire, Sciences Sociales »

2006/2 61e année | pages 339 à 382


ISSN 0395-2649
ISBN 9782200920982
Article disponible en ligne à l'adresse :
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Le versant brésilien
de l’Atlantique-Sud : 1550-1850

Luiz Felipe de Alencastro

L’historiographie du Brésil colonial a toujours placé une question au centre de ses


préoccupations. Tour à tour, l’élevage du bétail dans la vallée du São Francisco,
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les relations entre maîtres et esclaves, les structures de dépendance générées par
le capitalisme marchand, les privilèges bureaucratiques ou les enjeux de l’économie
de l’or au XVIIIe siècle, servirent de fil conducteur pour étudier la domination
portugaise1. Laquelle s’interrompt sur le plan économique en 1808, avec la fin du
monopole métropolitain, et trouve son terme en 1822, avec l’indépendance du Brésil.
Les recherches plus récentes sur la traite négrière, l’asservissement des
Indiens, les migrations internes et internationales permettent d’élaborer un axe
interprétatif d’une portée plus large : les transformations du travail dans le contexte
colonial et national jusqu’au milieu du XXe siècle. Seule colonie européenne du

Cet article fut en grande partie écrit à la John Carter Brown Library (Providence, Rhode
Island), où j’ai été reçu en 2004 comme Andrew W. Mellon Senior Research Fellow.
1 - L’importance de l’élevage de bétail fut mise en relief par JOÃO CAPISTRANO DE
ABREU, Capitulos de historia colonial, Belo Horizonte, Itatiaia, [1907] 2000 ; les rapports
esclavagistes dans les moulins à sucre sont étudiés par GILBERTO FREYRE, Maîtres et
esclaves, Paris, Gallimard, [1933] 1997 ; CAIO PRADO JR analysa l’impact du capitalisme
marchand sur la société coloniale dans Formação do Brasil contemporâneo, São Paulo,
Livraria Martins Editora, 1942 ; RAYMUNDO FAORO se pencha sur les privilèges bureau-
cratiques avec Os donos do poder, Pôrto Alegre, Editôra Globo, 1958 ; CELSO FURTADO
étudia, entre autres, l’articulation du marché intérieur, fondé sur « l’économie de l’or »,
au marché international dans La formation économique du Brésil, Paris, Publisud, [1959]
1998. 339

Annales HSS, mars-avril 2006, n°2, pp. 339-382.

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LUIZ FELIPE DE ALENCASTRO

Nouveau Monde qui ne se soit pas fragmentée au moment de son indépendance,


le Brésil possède une historiographie fortement régionalisée, comme si l’histoire
coloniale du pays se confondait avec l’histoire du territoire colonial brésilien. Or,
l’étude de la question du travail invite à se tourner aussi vers l’Afrique et à situer la
matrice spatiale coloniale dans l’Atlantique-Sud. Dès lors, une autre périodisation
s’impose : c’est en 1850, avec la fin de la traite des Africains, que se situe la véritable
rupture de l’ordre colonial.

L’émergence du système sud-atlantique


Cinquante ans après l’arrivée des Portugais en 1500 s’amorce la traite des Noirs et
débute la colonisation luso-africaine en Amérique du Sud. Dès la fin du XVIe siècle,
les échanges entre la métropole et l’Amérique portugaise se complètent par un
couloir de navigation reliant, à hauteur du tropique du Capricorne, les zones de
production esclavagistes sud-américaines aux zones négrières de l’Afrique centrale.
C’est le fonds de l’affaire : l’espace esclavagiste transatlantique délimite l’horizon
de l’histoire brésilienne pour trois siècles. Plutôt que d’égrener le récit de chacune
des capitaineries sud-américaines, il paraît ainsi préférable de retracer l’évolution des
marchés négriers africains, lesquels, aux côtés de la métropole, façonnent le Brésil.
Concentré au départ en Sénégambie et dans le golfe de Guinée, le trafic
portugais s’est réorienté vers l’Angola, dont le littoral, longé par le courant de
Benguela, restait plus à l’abri des corsaires et des autres concurrents européens. À
la suite de l’alliance avec le royaume du Congo, l’emprise de Lisbonne sur l’Afrique
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s’affirme pendant l’Union des deux couronnes (1580-1640). Comme on le sait, tous
les contrats d’asiento (privilèges d’importation d’esclaves) espagnol mis en vente à
Madrid entre 1595 et 1638 ont été acquis par des négociants portugais, parfois à la
tête de groupes d’investisseurs 2. Désormais, la traite négrière disposait de struc-
tures à même d’attirer le grand capital marchand européen. Et c’est en Angola que
l’impact de l’asiento se fit le plus fortement sentir.
Cumulant les fonctions de titulaire de l’asiento et de gouverneur de l’Angola
(1602-1603), João Rodrigues Coutinho déclenche – depuis Luanda, la capitale
angolaise – des guerres dans le but de créer des marchés négriers. Ayant soumis
des chefs tribaux (sobas), les autorités coloniales organisent des foires aux esclaves
dans l’intérieur. À cette fin, les Portugais s’allient à des jagas, hordes guerrières
pluriethniques qui participaient à la chasse de captifs. Directement ou par le
biais d’intermédiaires, les détenteurs de l’asiento s’associent aux gouverneurs de
l’Angola. À considérer le schéma tricontinental du commerce des Noirs, c’est dans
la partie africaine que subsistent le plus de zones d’ombre. Mais l’Angola apparaît
comme l’enclave négrière où l’on peut le mieux saisir les réalités difficiles à aperce-
voir ailleurs en Afrique.

2 - ENRIQUETA VILA VILAR, Hispano-America y el comercio de esclavos: Los asientos portu-


340 gueses, Séville, Escuela de Estudios Hispano-Americanos de Sevilla, 1977.

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UNE ÉCONOMIE ESCLAVAGISTE

Parallèlement à la mise en place de circuits maritimes et de pratiques spécia-


lisées dans les opérations négrières à large échelle, on assiste à la consolidation
de la présence portugaise en Afrique centrale. Quatre des cinq forts de la côte et
de l’intérieur, constituant autant de points d’articulation entre les routes atlantiques
et le commerce continental africain, furent construits ou consolidés en Angola
au cours de la période des asientos portugais. Dans les premières décennies du
e
XVII siècle, Luanda devint une importante base d’embarquement de captifs, pré-
figurant une évolution qui en fit le plus grand port négrier de l’histoire de la traite 3.
À la même époque, à la suite des offensives hollandaises, puis anglaises en
Asie, des capitaux marchands portugais quittent le Pacifique pour l’Atlantique.
Dans la stratégie impériale lusitanienne, l’Atlantique-Sud prend le dessus sur
l’océan Indien et l’Asie, et c’est à la faveur de la traite des Noirs que Lisbonne
définit son long destin de puissance coloniale.
Il s’avère que la trame des intérêts tissés pendant la période de l’asiento portu-
gais apparaît dans les différentes sphères du pouvoir. João Rodrigues Coutinho
était l’associé de son frère, Gonçalo Vaz Coutinho, lequel a détenu à son tour
l’asiento jusqu’en 1609. Un des fils de ce dernier, Francisco de Sousa Coutinho,
chef de la diplomatie portugaise après la Restauration (1640), œuvra avec détermi-
nation, aux Provinces-Unies et dans les cours européennes, à rétablir la souverai-
neté de Lisbonne sur l’Angola et le Brésil 4. Ce faisant, des descendants des frères
Coutinho sont restés actifs dans l’Atlantique-Sud.
Après l’accession des Bragances au trône de Lisbonne, éclate la guerre entre
les deux capitales ibériques. Les Portugais évincés des ports hispano-américains,
leurs circuits de traite préalablement rattachés à l’asiento furent réorientés vers le
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Brésil, seul marché ouvert à leurs activités. Il s’agit là d’un fait majeur hérité de
la domination des Habsbourg dans l’Atlantique lusitanien. Quand bien même les
colons auraient pu établir un commerce régulier de captifs amérindiens, les planta-
tions de l’Amérique portugaise ont fini par s’intégrer à l’engrenage négrier déve-
loppé pendant les asientos. Dorénavant, et jusqu’au milieu du XIXe siècle, l’Angola
resta la chasse gardée de l’économie brésilienne.
Ainsi présenté, cet enchaînement de faits fleure bon un certain déterminisme
historique. Pourtant, à la suite de l’expérience déjà accumulée aux Canaries, à
Madère, à São Tomé et, avec les Espagnols, à Hispañola, la décision de la Couronne
d’introduire la culture de la canne à sucre dans l’Amérique portugaise répondait à
un but précis : relier la région aux réseaux marchands opérant dans la métropole
et dans les ports africains 5. Ce choix eut des conséquences durables, mais qui ne

3 - JOSÉ C. CURTO, « Luso-Brazilian alcohol and the legal slave trade at Benguela and
its Hinterland, 1617-1830 », in H. BONIN et M. CAHEN, Négoce blanc en Afrique noire,
Abbeville, Publications de la Société française d’histoire d’outre-mer, 2003, pp. 351-
369, ici p. 351, n. 2.
4 - EVALDO CABRAL DE MELO, O negócio do Brasil: Portugal, os Paı́ses Baixos e o Nordeste,
1641-1669, Rio de Janeiro, Topbooks, 1998, p. 78.
5 - L’association entre la canne à sucre et les avantages de l’esclavage africain est établie,
entre autres, dans les ordres royaux de 1562, destinés à l’île de Madère. Quoique l’on 341

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LUIZ FELIPE DE ALENCASTRO

sont pas en tous points égales à celles observées aux îles citées ci-dessus. Effective-
ment, la singularité de l’Amérique portugaise tient aux relations directes avec les
ports africains, à côté du commerce triangulaire centré à Lisbonne. Comment se
nouaient ces échanges ?
Soutenues par les exportations de produits sud-américains, tels les cauris, la
farine de manioc, le tafia (jeribita) et le tabac, ces permutations se prolongent
jusqu’au milieu du XIXe siècle. Pareillement, le commerce triangulaire portugais
ne fonctionnait pas à sens unique. Des bateaux lisboètes pouvaient transporter au
Brésil des marchandises européennes ou asiatiques, en particulier des tissus de
l’Inde, qui étaient ensuite réexportées vers les ports africains. En sens inverse, les
négriers achetaient en Angola de l’ivoire ou de la cire d’abeille, rapportés dans
les ports brésiliens pour être réexpédiés à Lisbonne. Il reste que le commerce
bilatéral Brésil-Afrique est à l’origine, entre les marchands métropolitains et les
marchands coloniaux, d’une contradiction spécifique à l’histoire de l’Atlantique
portugais.
L’évolution de l’Angola tranche en effet avec celle des factoreries portugaises
et européennes situées ailleurs en Afrique. À la différence de ces dernières, canton-
nées aux ports, l’Angola fut le seul théâtre d’une occupation de l’arrière-pays,
donnant lieu à l’implantation d’institutions ibériques. Au XVIIe siècle, les chambres
municipales de Luanda et de Maçangano (située à 150 km au S.-O. de Luanda)
géraient les rapports avec la métropole, d’un côté, et, de l’autre, les communautés
natives, les colons, les marchands et le clergé. Ce dernier est rattaché au diocèse
du Congo et d’Angola, dont les évêques résidèrent entre 1596 et 1621 au siège
épiscopal de Mbanza Congo ou São Salvador do Congo (à 200 km du littoral) – le
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premier à avoir été établi dans l’hinterland du continent noir –, et ensuite à Luanda.
Des voies fluviales et des chemins reliaient les factoreries de l’intérieur aux ports
maritimes.
La région comptait entre mille et cinq mille habitants portugais et luso-
brésiliens au XVIIe siècle, le chiffre évoluant en fonction du nombre de soldats
sur le terrain. En fin de compte, cette possession représente, jusqu’au milieu du
e
XIX siècle, la plus importante zone de peuplement européen en Afrique. Alliés
aux Portugais, des guerriers jagas, des Mubiré – peuplade Vili, du Congo, actifs
dans le commerce à longue distance –, des pombeiros (marchands itinérants natifs)
étendaient les activités mercantiles européennes bien au-delà des zones por-
tuaires 6. À la différence des autres régions d’Afrique noire d’avant le XIXe siècle,

y utilisât des travailleurs blancs, la Couronne encouragea la traite négrière et la substitu-


tion d’esclaves africains à des journaliers européens, afin d’augmenter la production
sucrière et les recettes royales (Alvarás, 16 octobre 1562 et 30 octobre 1562) : ANTÔNIO
BRÁSIO, Monumenta missionária Africana, 2e série, Lisbonne, Agência Geral do Ultramar,
1958-1992, vol. 2, pp. 491-498. Voir aussi BARBARA L. SOLOW, « Capitalism and slavery
in the exceeding long run », Journal of interdisciplinary history, 17, 4, 1987, pp. 711-737.
6 - JOSEPH C. MILLER, Way of death: Merchant capitalism and the Angolan slave trade, 1730-
342 1830, Madison, The University of Wisconsin Press, 1988, pp. 199-200.

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UNE ÉCONOMIE ESCLAVAGISTE

l’importance de la présence des colons européens en Angola (les « Angolistas » 7)


est loin d’être négligeable 8.

La guerre de Trente Ans dans l’Atlantique-Sud


L’extension des fronts de la guerre de Trente Ans aux rives de l’Atlantique-Sud
révèle la complémentarité créée entre le Brésil et l’Angola. On sait que la West-
Indische Compagnie (WIC) s’empara en 1630 d’une partie des régions sucrières
de l’Amérique portugaise. Après avoir remis en marche les moulins à sucre saisis
aux colons, la direction de la WIC au Pernambouc comprit tout le bénéfice
qu’elle pouvait tirer d’une prise des ports portugais en Afrique. La factorerie
d’Elmina, dans le golfe de Guinée, fut enlevée par les Hollandais dès 1637. À
l’insu de la direction de la WIC à Amsterdam, qui escomptait attaquer Bahia,
capitale de l’Amérique portugaise, le gouvernement hollandais de Pernambouc
lança une expédition militaire contre l’Angola, en 1641.
Sept ans plus tard, les Portugais et les colons du Brésil contre-attaquent à
partir de Rio de Janeiro, traversant à leur tour l’océan pour reconquérir l’Angola.
Quels ont été les mobiles d’une opération aussi surprenante qu’inédite dans l’his-
toire coloniale ? Commandant de l’expédition, Salvador de Sá, le puissant gouver-
neur de Rio de Janeiro, dont le père et le grand-père avaient aussi gouverné cette
capitainerie, voulait reprendre l’Angola pour deux raisons. Il s’agissait avant tout
pour lui d’obtenir des Noirs pour les exporter à Buenos Aires, afin de relancer la
contrebande entre La Plata et Rio de Janeiro. Accessoirement, les expéditionnaires
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cherchaient à fournir des Africains aux planteurs de la baie de Guanabara. En
réalité, la demande de Noirs dans cette région sucrière était encore modeste et
pouvait être comblée par l’asservissement des Indiens. Connaissant bien l’Atlantique-
Sud, Salvador de Sá avait compris que la route de Rio de Janeiro à Luanda était
le meilleur moyen pour atteindre Buenos Aires et accéder à l’argent des mines
du Potosı́ 9.

7 - Le mot « Angolista » pour désigner les colons d’Angola fut suggéré par José Mathias
Delgado, reprenant une expression courante au XIXe siècle : voir son commentaire dans
ANTÓNIO DE OLIVEIRA CADORNEGA, História geral das guerras angolanas (1680), édité par
José Matias Delgado, Lisbonne, Agência Geral do Ultramar, 1972, vol. 1, pp. 322-324.
8 - Ibid. Publié seulement en 1940 au Portugal, le manuscrit du livre avait cependant
circulé en Europe. Voir CHARLES R. BOXER, « A “História” de Cadornega no Museu
Britânico », Boletim cultural, 1, 1960, pp. 73-80 ; BEATRIX HEINTZE, « Antônio de Oliveira
de Cadornegas Geschichtswerk – Eine außergewöhnliche Quelle des 17. Jahrhunders »,
in B. HEINTZE, Studien zur Geschichte Angolas im 16. und 17. Jahrhundert: Ein Lesebuch,
Cologne, Rüdiger Köppe, 1996, pp. 48-58.
9 - Cependant, au contraire de ce qu’a écrit Charles Boxer, l’aggravation du conflit
hispano-portugais empêcha la reprise de la traite entre Luanda et Buenos Aires après
1648, frustrant les projets de Salvador de Sá (CHARLES R. BOXER, Salvador de Sá and
the struggle for Brazil and Angola, 1602-1686, Londres, University of London, 1952). 343

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LUIZ FELIPE DE ALENCASTRO

Initiée au cours des deux dernières décennies du XVIe siècle, la traite entre
La Plata et Rio de Janeiro se maintient de manière intermittente jusqu’au début
du XIXe siècle. Ainsi, Buenos Aires – aux côtés de Rio de Janeiro, Bahia, Recife,
Ouidah et Luanda – constitue l’un des pôles du système sud-atlantique. Tant et
si bien que la WIC et la Couronne portugaise envisagèrent, chacune à leur tour,
de prendre Buenos Aires aux Espagnols afin de mieux contrôler le commerce entre
Luanda et Potosı́. Ce dessein peruleiro (nom donné aux Portugais participant au
commerce du Haut-Pérou) des gens de Rio de Janeiro est à l’origine de Colônia
do Sacramento, cette factorerie interlope du Rı́o de La Plata, fondée en 1680 par
une expédition luso-brésilienne, menée depuis la baie de Guanabara.

L’intervention luso-brésilienne en Afrique centrale


Privée du pôle africain du système sud-atlantique après son expulsion de l’Angola,
assiégée au Pernambouc, affaiblie par la défaite des Provinces-Unies lors de la
première guerre anglo-hollandaise, la WIC rendit les armes à Recife en 1654. Ces
faits sont exemplaires à plus d’un titre. D’emblée, Portugais et Hollandais perçurent
le système esclavagiste sud-atlantique comme un seul front, confirmant l’unité
stratégique des enclaves sud-américaines et africaines. Mais les opérations militaires
en Afrique présentent un autre intérêt. Elmina, où les Portugais s’employaient
surtout à acquérir l’or africain qui était directement expédié en métropole, resta
aux mains des Hollandais. En revanche, l’Angola fut repris par Lisbonne, grâce au
soutien des colons sud-américains, parties prenantes du commerce des Africains.
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Salvador de Sá devint lui-même gouverneur de l’Angola en 1648. Par la suite,
d’autres gouverneurs issus du Brésil ou liés à des intérêts luso-brésiliens lui succé-
dèrent. On qualifierait sans doute mieux les colons enracinés en Amérique portu-
gaise en les appelant Brası́licos, comme on le faisait déjà au XVIIe siècle 10, pour dire
qu’ils étaient forts d’une identité régionale (les Paulistes, les Pernamboucains)
distincte des métropolitains (les reinóis), sans les constituer pour autant en commu-
nauté supra-régionale ou proto-nationale, comme le prétendra plus tard l’historio-
graphie brésilienne. Multipliant les interventions transatlantiques, sans équivalents
parmi les autres colons américains, les Brası́licos apparaissent comme des acteurs
à part entière dans les rivalités qui s’affrontaient en Afrique centrale. Contrariant
les colons établis – les Angolistas – et la Couronne elle-même, ils affirmèrent leurs
propres intérêts dans le territoire africain. Brası́licos, Angolistas sont autant d’agents
qui participèrent à la formation du système sud-atlantique.
Les trois gouverneurs brası́licos de l’Angola – Salvador de Sá (1648-1652),
João Fernandes Vieira (1658-1661) et André Vidal de Negreiros (1661-1666) – ainsi
que les officiers qui les accompagnaient possédaient des propriétés esclavagistes
à Rio de Janeiro, à Pernambouc ou à Paraı́ba, d’où ils veillaient à l’évolution de

10 - FRANCISCO DE BRITO FREYRE, Nova Lusitânia – História da guerra brası́lica, Recife,


344 Governo de Pernambuco, Secretaria de Educação e Cultura, [1675] 1977, p. 399.

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UNE ÉCONOMIE ESCLAVAGISTE

l’Angola. Ils savaient que le marché négrier régional était aux mains des marchands
angolistas et de leurs pombeiros natifs, courtiers entre le port et les foires de l’inté-
rieur (le sertão). Une fois installés à Luanda, pour contourner ces intermédiaires,
ces gouverneurs lançaient des razzias (guerras do sertão) contre les natifs rebelles
ou réputés tels, pour en faire des captifs qui étaient ensuite déportés vers leurs
propriétés brésiliennes. Or ces raids désorganisaient les réseaux des pombeiros et
les foires du sertão, déstabilisant la traite régulière terrestre au grand dam des
Angolistas. C’est pourquoi, dans une requête envoyée à la Cour en 1660, ces derniers
protestaient contre ces guerres qui finissaient par « entraver le commerce commun »
de toute la région 11.
D’autres raisons expliquent l’opposition de la cour de Lisbonne aux inter-
ventions brası́licas. Au milieu d’une période trouble, les raids lancés par les gouver-
neurs mobilisaient des troupes vers des terres hostiles et insalubres de l’intérieur,
laissant le port de Luanda à la merci d’un assaut maritime. De fait, la trêve armée
entre le Portugal et les Provinces-Unies s’accompagnait de tensions. On craignait
donc à Lisbonne que les Hollandais, encore présents dans l’estuaire du Congo, ne
lancent une contre-attaque à Luanda. De même, en paix avec la France (traité des
Pyrénées, 1659), mais toujours en guerre avec le Portugal, l’Espagne était à même
d’investir les territoires lusitaniens. Sans accès aux marchés africains, Madrid
– s’appuyant sur des capucins espagnols établis au royaume du Congo – pouvait
envoyer une expédition navale en direction de l’Angola. Au cours des années
1650 et 1660, Luanda fut à plusieurs reprises informée d’une menace hollandaise
ou espagnole.
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Dans le même temps, des miliciens mulâtres venus du Pernambouc jouèrent
un rôle majeur à la bataille d’Ambouïla (1665), qui disloqua le royaume du Congo.
Préparée par le gouverneur d’Angola André Vidal de Negreiros, ancien comman-
dant des forces brası́licas victorieuses contre les Hollandais au Pernambouc et grand
propriétaire de moulins à sucre à Paraı́ba, Ambouïla est la plus importante bataille
coloniale de l’Afrique noire à l’époque moderne. Là aussi, on retrouve la participation
des colons du Brésil. À la différence d’autres gouverneurs d’Angola, généralement
venus de Lisbonne ou de l’Asie portugaise avec une connaissance administrative
ou concrète des hiérarchies indigènes, les Brası́licos restaient étrangers à l’idée de
souveraineté native. Nourris par l’expérience sud-américaine d’asservissement des
communautés indiennes et des guerres contre les quilombos (villages de Marrons),
ces gouverneurs considéraient le royaume du Congo, dont l’indépendance avait
pourtant été confirmée par Rome et par Lisbonne, comme un repaire d’esclaves
en fuite, comme un quasi-quilombo. En dépit des réserves des Angolistas et de la
Cour, le colonialisme brası́lico dérivé a offert, à terme, des assises plus solides à
l’occupation portugaise. On ne dénombre pas moins de dix expéditions brası́licas
organisées entre le milieu du XVIIe et le milieu du XVIIIe siècle pour venir en

11 - Lisbonne, Arquivo Histórico Ultramarino [AHU], Angola, Caisse 8, Document no 8 :


« Consultas de Conselho Ultramarino, outubro de 1665 ». 345

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LUIZ FELIPE DE ALENCASTRO

aide aux Angolistas ; et il y eut au moins une intervention de troupes brası́licas au


Mozambique à la fin du XVIIe siècle 12.
Rompus à la guerre en milieu tropical, partiellement immunisés aux maladies
de la région – cause de lourdes pertes parmi les soldats venus de la métropole –,
les Brası́licos faisaient preuve d’une meilleure adaptation aux théâtres des opéra-
tions en Afrique. Combattant avec des fusils à rouet et, plus tard, à percussion,
plus appropriés aux embuscades et à l’humidité tropicale (au lieu des fusils à mèche
dont se servaient les troupes européennes), s’alimentant de farine de manioc et
de viande séchée, marchant en sandales ou pieds nus, ce « nouveau modèle d’armée
coloniale » aggrave le pillage négrier. De surcroît, entre le Brésil et l’Angola transi-
taient des fonctionnaires royaux, des missionnaires, des marchands et des aventu-
riers qui contribuaient à étendre la domination portugaise en Afrique centrale.
Notons qu’entre 1648 et 1810 plusieurs évêques et une douzaine de gouver-
neurs d’Angola occupèrent des postes similaires dans l’Amérique portugaise, avant
ou après avoir assumé leurs fonctions à Luanda 13. Des études sur les carrières des
gouverneurs au tournant du XVIIe siècle dévoilent l’activité d’officiers royaux unis par
des liens d’affaires et de parenté dans l’organisation des échanges dans l’Atlantique-
Sud 14. Par la suite, les postes de gouverneur ont été réservés aux membres de
l’aristocratie métropolitaine, mais d’autres fonctions en Angola ont continué à être
assurées par des colons venus du Brésil 15. Dans le dernier quart du XVIIIe siècle, le
déclin de l’extraction de l’or au Minas Gerais poussa aventuriers et petits commer-
çants vers l’autre rive de l’océan 16.
Pour mieux cerner les changements intervenus après la guerre de Trente
Ans, que Charles Boxer dénommait la « première guerre mondiale », tournons-
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nous non pas vers Lisbonne, mais vers Rome. La nouvelle carte des diocèses, tracée
par Innocent XI (1676-1689), prend non seulement en compte la géopolitique, mais
aussi les circuits d’échange et leur facilité, ou difficulté. C’est ainsi que Salvador
de Bahia, érigé au rang d’archevêché en 1676, a autorité sur les diocèses d’Olinda
et de Rio de Janeiro, créés cette année-là, ainsi que sur ceux de Luanda et de São
Tomé (qui englobait les terres portuaires du golfe de Guinée), alors que le siège
de São Luı́s (Maranhão) était suffragant de la métropole lisboète. Jusqu’en 1845,

12 - ROQUINALDO AMARAL FERREIRA, Transforming Atlantic slaving: Trade, warfare and


territorial control in Angola, 1650-1800, Ph. D., University of California, Los Angeles,
2003, pp. 183-236.
13 - ANNE W. PARDO, A comparative study of the Portuguese colonies of Angola and
Brasil and their Interdependence from 1648 until 1825, Ph. D., Boston University, 1977.
14 - MARIA DE FÁTIMA SILVA GOUVEA, GABRIEL ALMEIDA FRAZÃO et MARILIA NOGUEIRA
DOS SANTOS, « Redes de poder e conhecimento na governação do Império Português
1688-1735 », Topoï, 5, 8, 2004, pp. 96-137.
15 - Voir l’importante étude de MAFALDA SOARES DA CUNHA et NUNO G. F. MONTEIRO,
« Governadores e capitães-mores do império atlântico português nos séculos XVII e
XVIII », in N. G. F. MONTEIRO, P. CARDIM et M. S. DA CUNHA, Optima pars: Elites Ibero-
Americanas do Antigo Regime, Lisbonne, Imprensa de Ciências Sociais, 2005, pp. 191-242.
16 - Voir ELIAS ALEXANDRE DA SILVA CORRÊA, História de Angola (1782), Lisbonne, Edi-
346 torial Atica, 1937, 2 vol., en particulier vol. I, pp. 39-42.

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UNE ÉCONOMIE ESCLAVAGISTE

la cartographie épiscopale entérine et consolide l’espace sud-atlantique, où le Brésil


prend corps.
S’il est vrai que l’esclavage africain s’affirme comme forme de travail domi-
nante dans l’Amérique portugaise, il est non moins certain que l’asservissement
des Indiens continue à avoir un rôle décisif dans des régions non intégrées au
marché atlantique, comme c’était le cas à São Paulo au XVIIe et en Amazonie jus-
qu’au dernier quart du XVIIIe siècle.

Expansion et déclin du travail servile amérindien


En marge de la connexion africaine de Rio de Janeiro, les colons de São Paulo
accroissent les cultures vivrières, notamment celle du blé, et d’autres activités
fondées sur l’asservissement des Amérindiens 17. Ceux-ci étaient encore employés
au portage de marchandises et de personnes à travers le chemin escarpé séparant le
port maritime de Santos du plateau de São Paulo. Une question préalable s’impose :
quelles étaient les dimensions du marché frumentaire en Amérique portugaise ?
Partiellement isolé de Lisbonne et des capitaineries du Nord, le gouverne-
ment de Bahia était ravitaillé par les colons du Sud dès la phase maritime de la
guerre luso-hollandaise (1621-1630). Les exportations de produits alimentaires de
São Paulo vers le Nord augmentèrent avec le mouvement de troupes et le débar-
quement à Bahia de soldats ibériques venus combattre les Hollandais. Les pro-
blèmes de ravitaillement s’aggravèrent après 1640, quand le conflit luso-espagnol
priva les ports brésiliens des denrées et de la viande séchée exportées de La Plata.
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C’est dans ce contexte de rupture des importations de producteurs africains et
de produits alimentaires que sont lancées les grandes expéditions « bandeirantes »
paulistes de capture d’Amérindiens, notamment dans les missions jésuites du
Guayrá. En quête d’esclaves, les colons de l’Amérique portugaise traversent l’océan
vers l’Afrique mais entrent aussi dans les territoires espagnols, vers le Paraguay.
Les Indiens capturés au Sud ne sont pas vendus aux planteurs du Nord-Est.
Ils restent en captivité à São Paulo et, à un moindre degré, à Rio de Janeiro, utilisés
qu’ils étaient dans le transport de marchandises, dans la construction et l’entretien
des infrastructures et ouvrages de défense et, surtout, dans la production d’aliments
qui suppléent la pénurie des denrées européennes, porteñas et brésiliennes dans
les ports du Nord-Est 18.
Tout porte à croire que le nombre d’Indiens capturés et mis en captivité
entre 1625 et 1650 égala celui des Africains introduits au Brésil portugais et hollan-
dais pendant la même période. Globalement, le nombre des Africains déportés
vers les Amériques, les îles atlantiques et la péninsule Ibérique est inférieur à cent

17 - Voir, à ce propos, JOHN M. MONTEIRO, Negros da terra: Índios e bandeirantes nas origens
de São Paulo, São Paulo, Companhia das Letras, 1994.
18 - LUIZ FELIPE DE ALENCASTRO, O trato dos viventes: Formação do Brasil no Atlântico
Sul, séculos XVI e XVII, São Paulo, Companhia das Letras, 2000. 347

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LUIZ FELIPE DE ALENCASTRO

cinquante mille au cours de ce quart de siècle 19. Par comparaison, les expéditions
des bandeirantes des années 1627-1640, concentrées au Sud, et ayant entraîné la
capture d’environ cent mille Indiens, apparaissent comme l’une des opérations
esclavagistes les plus prédatrices de l’époque moderne. Plusieurs indices confir-
ment que les grandes incursions des Paulistes se déroulèrent dans une conjoncture
où la rupture de la traite atlantique a fait doubler le prix des esclaves africains dans
l’Amérique portugaise. Hausse qui, d’ailleurs, a motivé les deux seules expéditions
négrières du XVIIe siècle entre le Mozambique et le Brésil, en 1643 et 1644, pour
compenser la perte des ports d’Elmina et de Luanda 20.
À ce propos, les opérations négrières des colons de Rio de Janeiro, de Bahia
et de Pernambouc, insérées dans les circuits atlantiques, tranchent avec les entre-
prises continentales des Paulistes, fondées sur l’asservissement d’Indiens et la
production de denrées pour le marché interrégional. Expérimentés dans les incur-
sions terrestres, les Paulistes mobilisaient des esclaves guerriers (servos de guerra),
généralement des Indiens Temiminó, pour former des colonnes mobiles de cen-
taines de combattants 21.
La divergence d’intérêts entre les colons de Rio de Janeiro et ceux de São
Paulo connut sa démonstration la plus saisissante en 1648. Alors que Salvador de
Sá rassemblait des miliciens de la baie de Guanabara, de Bahia et de Pernambouc
pour son expédition transatlantique, les Paulistes faisaient bande à part. Pis encore,
depuis 1640, date de la proclamation de l’encyclique du pape Urbain VIII contre
l’esclavage des Indiens, ils étaient entrés en rébellion contre la Couronne, jusqu’en
1654. Ayant expulsé les jésuites de leur ville, les Paulistes se refusaient à obéir
aux ordres royaux les obligeant à réadmettre les missionnaires et à leur rendre les
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biens et les villages indiens soumis à leur juridiction. Au mois d’avril 1648, alors
que la flotte de Salvador de Sá s’apprêtait à lever l’ancre de la Guanabara pour livrer
bataille en Angola, le chef bandeirante Rapôso Tavares et ses hommes quittaient São
Paulo, entamant leur long périple en quête d’esclaves indiens. Pendant plus de
trois ans, ils traversent forêts et savanes du Centre-Ouest, descendent les fleuves
Mamoré, Madeira et l’Amazone, jusqu’à Belém, accomplissant un parcours de près
de dix mille kilomètres 22. Peu remarquée, la concomitance de ces deux expéditions
antagoniques met en lumière les problèmes politiques engendrés par l’esclavage

19 - HERBERT S. KLEIN, The Atlantic slave trade: New approaches to the Americas, Cambridge,
Cambridge University Press, 1999, pp. 210-211, avec la revision statistique de DAVID
ELTIS, STEPHEN D. BEHRENDT et DAVID RICHARDSON, « A participação dos paı́ses da
Europa e das Américas no tráfico transatlântico de escravos: novas evidências », Afro-
Ásia, 24, 2000, pp. 9-50, ici p. 28.
20 - Il n’y a pas de traite régulière entre le Mozambique et le Brésil avant la fin du
e
XVIII siècle.
21 - La colonne de bandeirantes qui secondait Rapôso Tavares dans l’expédition de 1648
en direction de l’Amazonie comptait à elle seule quatre-vingts Paulistes et huit cents
Indiens. Voir JAIME CORTESÃO, Rapôso Tavares e a formação territorial do Brasil, Lisbonne,
Portugalia, vol. 2, 1966, pp. 175-176 ; J. M. MONTEIRO, Negros da terra..., op. cit., pp. 62-63.
348 22 - J. CORTESÃO, Rapôso Tavares..., op. cit.

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UNE ÉCONOMIE ESCLAVAGISTE

des Amérindiens. Évoluant à l’extérieur des réseaux marchands atlantiques, les


circuits de capture d’Indiens échappaient au contrôle de la Couronne.
La situation des Paulistes devint plus incertaine dans la seconde moitié du
e
XVII siècle. La retraite hollandaise de l’Angola et du Pernambouc entraîna la reprise
des importations d’Africains et de denrées européennes, enlevant les marchés
régionaux aux produits de São Paulo. Progressivement, la culture de blé disparut
de la campagne et de la mémoire des Paulistes 23.
Des colons quittèrent la région. À côté de ceux qui partaient vers la vallée
du São Francisco pour s’adonner à l’élevage du bétail, d’autres groupes paulistes
s’enrôlèrent comme mercenaires à la solde d’autorités et d’éleveurs aux prises avec
des Indiens du Nord-Est. Au cours d’une de ces incursions, le chef bandeirante
Domingos Jorge Velho et ses quatre cents hommes, à la demande du gouverneur
du Pernambouc, attaquèrent à plusieurs reprises Palmares, qu’ils détruisirent en
1694. Débute alors un contentieux entre les Paulistes et les propriétaires de la
région au sujet des terres environnantes, promises aux premiers en récompense de
leur victoire. Soulignant les garanties royales qui lui avaient été données au sujet
de ces terres, Velho ajoutait : « Sinon, pour quelle raison les suppliants [Paulistes]
auraient-ils abandonné les terres incomparablement plus vastes et meilleures – si
l’on exclut leur éloignement des places maritimes – qui leur appartenaient sans
opposition, pour venir en conquérir d’autres 24 ? » Question essentielle qui illustre
une évidence : la terre n’avait de valeur que si elle se trouvait dans une région
accessible.
Plaidant leur dossier, les Paulistes expliquent que les terres de Palmares
étaient meilleures parce qu’elles se situaient à proximité, non pas d’un simple port,
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mais d’une « place maritime », c’est-à-dire d’un port relié au marché atlantique.
Leur requête revient sur ce point en parlant de la pénurie des terres à São Paulo :
« L’intention desdits Paulistes est de faire venir beaucoup d’autres colons [mora-
dores], leurs compatriotes, qui souhaitent essaimer, car à São Paulo il n’y a plus
[d’endroit] où ils puissent cultiver et planter. » À en croire les bandeirantes, en plein
e
XVII siècle, il n’y avait plus de terres vacantes. Que dire d’un tel paradoxe ? Tout
bonnement, les Paulistes possédaient à São Paulo des captifs indiens et des terres
rendues inexploitables par le déclin de l’activité du port de Santos, par celui de la
demande intérieure de denrées alimentaires ou par l’isolement de leurs propriétés.
On touche là l’une des idées force des circuits marchands de l’analyse braude-
lienne : « bouclage impossible, affaire impossible » 25.

23 - Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, une nouvelle tentative pour développer la
culture du blé, entreprise par des colons Açoriens dans le Rio Grande do Sul, échoua
également, face à la concurrence des blés métropolitain et étranger après 1808 (FERNANDO
HENRIQUE CARDOSO, Capitalismo e escravidão no Brasil meridional, São Paulo, Difusão
Européia do Livro, 1962, pp. 49-69).
24 - ERNESTO ENNES, Os palmares: Subsı́dios para a sua história, São Paulo, Companhia
Editora Nacional, 1938, pp. 66-69, 79-80, 123 et 135.
25 - « Si, dans telles ou telles circonstances, un circuit marchand ne parvient pas à se
boucler, de quelque façon que ce soit, il est évidemment condamné à disparaître »
(FERNAND BRAUDEL, Civilisation matérielle, économie et capitalisme, XV e-XVIII e siècles, t. 2,
Les jeux de l’échange, Paris, Armand Colin, 1979, p. 121). 349

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LUIZ FELIPE DE ALENCASTRO

On pourrait objecter que d’autres Paulistes ont pu s’établir dans le sertão,


à l’écart du littoral. Ce qui est vrai, mais reste limité à l’élevage du bétail. Les
compatriotes (patrı́cios) de Jorge Velho voulaient, eux, « cultiver et planter » au
Nord-Est, où les seules cultures rentables étaient le tabac ou la canne à sucre. Mais
pour transformer la production de leurs terres et de leurs Indiens en marchandises,
ils devaient passer par l’intermédiaire des commerçants des places maritimes. Or
ceux-ci, acheteurs de la production régionale, contrôlaient aussi la vente des pro-
duits importés d’Europe et des esclaves d’Afrique. En dernier ressort, c’est par
l’offre marchande que la traite négrière et l’esclavage des Noirs se diffusèrent dans
l’espace colonial. La boucle est ainsi bouclée. Désormais, l’enclave pauliste allait
être greffée sur les réseaux marchands métropolitains.
C’est le processus que nous avons nommé ailleurs la « colonisation des
colons 26 » : la Couronne apprit à faire couler les fleuves brésiliens vers la mer métro-
politaine ; les colons comprirent que l’apprentissage de la colonisation devait coïncider
avec l’apprentissage du marché métropolitain. C’est à ce prix que se comprennent
et se complètent domination coloniale et exploitation coloniale. À ce stade, le
manque de terres et de bras a peu à voir avec la géographie sud-américaine et
la démographie amérindienne : il s’agit de variables connexes qui s’inscrivent
dans l’ensemble plus vaste formé par l’esclavagisme colonial. Divers rapports des
conseils métropolitains constatent, dès le milieu du XVIIe siècle, la prééminence de
la traite angolaise, le déclin des populations amérindiennes et le fait qu’elles ne
sont plus une alternative au travail servile africain. Pour Lisbonne, l’exploitation
du territoire brésilien devenait l’affaire des Portugais et des Africains 27. Est-il
besoin de rappeler que le négoce négrier s’était mué en une importante source de
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revenus pour les marchands et la Couronne, et que, sans accès à l’asiento espagnol,
les négriers portugais devaient désormais chercher des débouchés esclavagistes au
Brésil ? En tout cas, il n’est pas inutile d’observer que trois des quatre conseillers
signataires du rapport, en 1656, sur le déclin amérindien et les avantages des Angolais
avaient des liens avec le négoce négrier.

L’élevage et le repeuplement
Au milieu du XVIIe siècle, le développement de l’élevage atteint au Brésil une
dimension inédite dans l’Empire portugais. Comme on le sait, l’élevage accroissait
l’offre alimentaire dans les plantations du littoral, permettant une concentration
accrue d’esclaves dans l’agriculture d’exportation. Intitulée Brasilia qua parte paret
Belgis, une carte représentant en 1647 le territoire hollandais en Amérique du Sud

26 - L. F. DE ALENCASTRO, O trato dos viventes..., op. cit., pp. 22-23.


27 - Lisbonne, Arquivo nacional da Torre do Tombo, Manuscritos da Livraria, liv. 1146,
p. 63, « Representação do Conselho da Fazenda sobre as necessidades urgentes em que
estava o Reino apontando os remédios, 23 de maio de 1656 » ; A. BRÁSIO, Monumenta
missionária Africana, 1re série, Lisbonne, Agência Geral do Ultramar, 1953-1988, vol. 12,
350 « Consulta de 12 fevereiro de 1656 », pp. 7-9.

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UNE ÉCONOMIE ESCLAVAGISTE

signale déjà l’avancée du bétail dans la vallée du São Francisco. C’est la raison
pour laquelle la région constitue l’un des enjeux des négociations luso-hollandaises
menées à l’arrière-plan des traités de Westphalie.
Agrandissant le territoire occupé, y compris au Sud, où se répandaient les
troupeaux des missions jésuites, l’essor du cheptel bovin change la société colo-
niale. À partir des années 1680, l’élevage a été partiellement tiré par le marché
atlantique avec le démarrage des exportations de tabac, dont les rouleaux étaient
emballés dans du cuir, lequel représentait 15 % du prix du produit exporté 28.
Il faut signaler que l’élevage extensif créait des rapports de production peu
propices au système esclavagiste. La faible présence du capital marchand, la nature
du procès de production et l’absence de contrôle direct du propriétaire réduisent
l’emprise esclavagiste au sein de ces ranchs, bien que l’on y registre la présence
de captifs noirs, indiens ou métis, vachers payés en nature ou à la tâche pour faire
paître et conduire les troupeaux aux foires 29. Qu’il soit libre ou non, le vacher du
sertão du São Francisco – appelé « curraleiro » – a peu de choses en commun avec
les captifs ou les cultivateurs libres encadrés par les maîtres de moulin du littoral.
Activité subsidiaire à l’agriculture d’exportation, l’élevage étend les zones mar-
chandes, chasse les Indiens de leurs terres et étend la domination dans l’hinterland.
Nous sommes ici dans une logique de repeuplement colonial : les natifs sont
expulsés ou éliminés tandis que leur territoire est repeuplé par des colons et des
captifs noirs et métis 30. Rompant l’isolement de l’Estado do Grão-Pará e Maranhão
(l’Amazonie portugaise), les raids contre les Indiens et la progression des bovins
ouvrent des chemins vers le Nord-Est et les capitaineries du Nord, isolées par
des courants maritimes adverses. Dans sa Crônica sur l’Amazonie (1698), le père
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Bettendorff signale un événement saisissant intervenu au cours de l’année 1696 :
l’arrivée à Belém (à l’embouchure de l’Amazone), « d’hommes du Brésil » 31 : des
éleveurs venus à cheval de Bahia, à travers les vastes savanes de l’arrière-pays,
solliciter le gouverneur du Pará pour obtenir des pâturages pour leur bétail.
Dans l’outre-mer portugais, le repeuplement colonial au Brésil marquait déjà
une différence. Comparant les rares données disponibles pour le XVIIe siècle, on
peut écrire qu’en Inde, la population d’origine portugaise déclinait et était infé-
rieure à deux mille individus ; qu’en Angola elle stagnait, se situant entre trois et
cinq mille colons ; alors qu’au Brésil cette population avait doublé, pour atteindre
cent mille personnes vers 1700 32.

28 - JEAN-BAPTISTE NARDI, O fumo brasileiro no perı́odo colonial: Lavoura, comércio e admi-


nistração, São Paulo, Editora Brasiliense, 1996, pp. 92 et 109.
29 - ANDRÉ JOÃO ANTONIL, Cultura e opulência do Brasil, São Paulo, Editora da Universi-
dade de São Paulo, [1711] 1982, pp. 199-201.
30 - Je reprends l’analyse du repeuplement colonial aux Canaries et aux Antilles discuté
par ANTHONY M. STEVENS-ARROYO, « The inter-Atlantic paradigm: The failure of
Spanish medieval colonization of the Canary and Caribbean Islands », Comparative stu-
dies in society and history, 35, 3, 1993, pp. 515-543.
31 - J. F. BETTENDORF, Crônica dos padres..., op. cit., p. 607.
32 - MARIA LUÍZA MARCÍLIO, « The population of colonial Brazil », in L. BETHELL, The
Cambridge history of Latin America, New York, Cambridge University Press, 1984-1995, 351

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LUIZ FELIPE DE ALENCASTRO

Le commerce bilatéral Brésil-Afrique


Des marchandises sud-américaines sous-tendent pour leur part les activités luso-
brésiliennes du golfe de Guinée et de l’Afrique centrale. Plusieurs indices mon-
trent que les exportations de cauris (zimbos) des plages de Bahia – ignorées de
beaucoup de chercheurs – ont eu une importance considérable. Monnaies cou-
rantes en Angola et au Congo, ces zimbos bahianais stimulèrent les circuits sud-
atlantiques du XVIe au XVIIIe siècle 33. Par ailleurs, confrontés aux difficultés de
stockage des denrées européennes en milieu tropical, colons, marins, militaires et
marchands apprécièrent les qualités de conservation de la farine de manioc, de la
patate douce, de l’arachide et du maïs cultivés par les Amérindiens. Introduits dans
des ports de l’Afrique occidentale, à Luanda et à Mpinda (à l’embouchure du
Congo), ces plantes ont ensuite été cultivées dans les fermes des jésuites de Bengo,
à proximité de Luanda. Dans cette zone bien irriguée, les missionnaires – secondés
par de nombreux esclaves – plantaient encore des fruits d’origine sud-américaine,
tels l’ananas, la papaye, la goyave, le cerisier de Cayenne (pitanga) et l’araçà, une
myrtacée. Possédant parfois des qualités nutritives et curatives, ces denrées et ces
fruits furent aussi cultivés le long des chemins, facilitant l’extension de la traite
terrestre et l’entretien des captifs, avant et pendant la traversée atlantique 34.
Connue depuis l’époque précolombienne par les peuples Tupi-Guarani sous
le nom de ouï-antan (« farine de guerre »), la farine de manioc fut exportée du Brésil
vers l’Afrique jusqu’au XIXe siècle. Parallèlement, on assista à l’essor de la production
angolaise de cette denrée, dont le montant, vers 1630, a pu représenter le tiers de
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la valeur des Noirs exportés de Luanda 35. Peu à peu, le manioc devint une compo-
sante essentielle de la « diète esclavagiste » sur les deux rives de l’Atlantique-Sud
et dans une partie des Antilles 36.

vol. 2, pp. 37-63 ; ADRIANO PARREIRA, Economia e sociedade em Angola na época da Rainha
Jinga, século XVII, Lisbonne, Editorial Estampa, 1990, p. 98 ; TEOTÓNIO R. DE SOUZA,
Goa medieval: A cidade e o interior no século XVII, Lisbonne, Editorial Estampa, 1994,
pp. 110-120 ; SANJAY SUBRAHMANYAM, The Portuguese empire in Asia, 1500-1700: A political
and economic history, New York, Longman, 1993, pp. 261-269.
33 - VICENTE DO SALVADOR, História do Brasil, 1500-1627, São Paulo, Editora da Univer-
sidade de São Paulo, [ca 1627] 1982, p. 110. L’étude la plus complète sur le sujet ne
mentionne pas le cas du zimbo bahianais : JAN HOGENDORN et MARION JOHNSON, The
shell money of the slave trade, New York, Cambridge University Press, 1986.
34 - OLFERT DAPPER, Description de l’Afrique, Amsterdam, Boom & Van Someren, 1686,
p. 368. À la suite d’améliorations dans le transport maritime, la mortalité des esclaves
transportés par tous les négriers européens diminue au cours du XVIIIe siècle (OLIVIER
PÉTRÉ-GRENOUILLEAU, Les traites négrières, Paris, Gallimard, 2004, pp. 127-145).
35 - L. F. DE ALENCASTRO, O trato dos viventes..., op. cit., pp. 254-255.
36 - Dans son article 22, le Code noir (1685) de Colbert en fait la référence alimentaire
pour les captifs antillais : « Seront tenus les maîtres de faire fournir, par chacune semaine,
à leurs esclaves [...], pour leur nourriture, deux pots et demi, mesure de Paris, de farine
de manioc [...] », Recueils de règlements, édits, déclarations et arrêts, avec le Code noir, Paris,
352 Les Libraires Associés, 1745, vol. 2, pp. 81-101, ici p. 89.

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UNE ÉCONOMIE ESCLAVAGISTE

Les exportations de tabac de Bahia permettent à la traite portugaise de


reprendre pied dans le golfe de Guinée, malgré la perte d’Elmina et la concurrence
d’autres marchands européens dans la région. Ces échanges bilatéraux d’esclaves
contre du tabac se maintiennent jusqu’au milieu du XIXe siècle, non sans créer des
conflits entre marchands coloniaux et marchands métropolitains. C’est encore dans
les dernières décennies du XVIIe siècle que s’amorcent les exportations brésiliennes
vers l’Angola de la jeribita (ou cachaça), eau-de-vie extraite de la canne à sucre.
Faisant concurrence au vin et à l’eau-de-vie (aguardente) portugais sur le marché
angolais, des mesures ont été prises à Luanda, sous la pression des exportateurs
métropolitains, contre l’importation de cette boisson brésilienne. Quelques années
plus tard, en 1690, ces interdictions furent levées, grâce à une collusion d’intérêts
entre planteurs de canne à sucre, fabricants de jeribita, marchands et négriers du
Brésil et de l’Angola. Exemple du dynamisme des échanges intercoloniaux, les
produits brésiliens prenaient le dessus sur ceux de métropole en Angola. Le tout,
bien entendu, dans l’intérêt des négriers et du système sud-atlantique 37. Exportée
vers l’Afrique, la jeribita joua alors un rôle anticyclique durant la crise économique
de la fin du XVIIe siècle. Cette marchandise soutint les échanges afro-brésiliens et
réduisit le prix des esclaves acquis par les planteurs de l’Amérique portugaise. De
ce point de vue, l’entrée de la jeribita dans les circuits atlantiques fit d’elle l’une des
premières boissons distillées à être exportées sur une large échelle. Elle contribua à
ancrer un peu plus la traite angolaise au marché brésilien. Après l’indépendance
du Brésil (1822), les Angolistas protestèrent contre de nouveaux tarifs portugais
qui, bien logiquement, taxaient la jeribita au même niveau que les eaux-de-vie
étrangères. D’après eux, le maintien de ces tarifs entraînerait « la destruction
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presque totale du commerce de l’Angola » 38.

La justification de la traite par les jésuites


On sait que la corrélation entre l’affranchissement des Amérindiens et l’esclavage
des Noirs fut plaidée auprès des colons américains et de la métropole par d’impor-
tants missionnaires ibériques 39. Ceux-ci estimaient que l’introduction d’Africains

37 - FRÉDÉRIC MAURO, Le Portugal et l’Atlantique au XVII e siècle, Paris, SEVPEN, 1960,


pp. 512-526 ; STUART B. SCHWARTZ, Segredos internos: Engenhos e escravos na sociedade
colonial, São Paulo, Companhia das Letras, 1988, p. 152 ; VITORINO MAGALHÃES
GODINHO, Introdução à história econômica, Lisbonne, Livros Horizonte, 1970, pp. 173-174.
38 - MANUEL DOS ANJOS DA SILVA REBELO, Relações entre Angola e Brasil, 1808-1830,
Lisbonne, Agência Geral do Ultramar, 1970, pp. 437-440.
39 - Pour le dominicain espagnol Bartolomé de Las Casas, se reporter à MARCEL BATAILLON,
Études sur Bartolomé de Las Casas, Paris, Centre de recherches de l’Institut d’études
hispaniques, 1966, pp. 91-94 ; pour le jésuite portugais António Vieira, voir ANTONIO
JOSÉ SARAIVA, « Le père Antonio Vieira S. J. et la liberté des Indiens », TILAS [Travaux
de l’Institut d’études ibériques et latino-américaines], III, 1963, pp. 483-516, et ID., « Le Père
Antonio Vieira, S. J. et la question de l’esclavage des Noirs au XVIIe siècle », Annales
ESC, 22-6, 1967, pp. 1289-1309. 353

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LUIZ FELIPE DE ALENCASTRO

allégerait les pressions sur la main-d’œuvre corvéable des communautés amér-


indiennes. L’esclavage africain devint ainsi la contre-partie nécessaire à la catéchi-
sation et à la liberté des Indiens. À ce propos, rappelons brièvement le point de
vue des jésuites portugais sur le commerce des Noirs.
Arrivés au Congo en 1548 et en Angola en 1560, ils prêtent main forte au
gouverneur Paulo Dias Novais durant la conquête de la région. Supérieur de l’ordre
à Luanda, le père Balthazar Barreira – considéré à son époque comme le plus grand
expert des affaires africaines – soutint la légitimité du commerce des Noirs, et en
particulier de la traite de l’Angola, dans sa correspondance avec des lettrés de
Salamanque, Evora et Coïmbre qui soulevaient des doutes en la matière 40. Peu
après, son successeur à Luanda, le père Luı́s Brandão, répondant à l’enquête du
père Alonso Sandoval sur l’esclavage africain, présente une défense péremptoire
de la traite négrière en Angola 41.
Par le jeu des legs des colons et de leur tutelle sur des communautés villa-
geoises, les jésuites de l’Angola, à l’instar de ceux du Brésil, devinrent eux-mêmes
propriétaires de centaines d’esclaves, notamment dans leurs fermes de Bengo.
Exemptés du paiement des taxes d’exportation, ils faisaient la traite des Angolais
vers leurs moulins à sucre et leur collège de Bahia, où ils possédaient également
beaucoup d’esclaves. Impliqués dans le circuit négrier, engagés dans le travail
missionnaire et dans la vie matérielle des deux pôles du système esclavagiste sud-
atlantique, les jésuites portugais étaient – plus que tout ordre religieux – directe-
ment concernés par le commerce des Noirs. Des colons, des autorités, mais aussi
des capucins italiens présents en Angola, les interpellaient à ce sujet.
Dans ce contexte, le jésuite António Vieira (1608-1697) franchit un pas décisif
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en énonçant une audacieuse justification de la traite atlantique. Dans ses sermons
adressés à Bahia aux Noirs de la confrérie de Notre-Dame du Rosaire, Vieira
explique le « grand miracle » accompli par leur sainte protectrice : le transfert des
Africains vers le Brésil les enlevait à une mort certaine dans le paganisme pour
favoriser le salut de leur âme en terre chrétienne. Pour mieux appréhender l’argu-
ment, ajoutons qu’au fil des ans les jésuites manifestèrent de moins en moins
d’enthousiasme pour leurs missions angolaises. D’après eux, l’adversité du climat
et du milieu épidémiologique, ainsi que la résistance des natifs bloquaient l’évan-
gélisation dans cette partie du globe. Pour le salut des Africains, il fallait les extraire
de l’Afrique, fussent-ils en esclavage : la captivité présente de leur corps assurait
la liberté future de leur âme. C’est très exactement ce que dit le père Vieira
dans ses prédications bahianaises : « La captivité de la première transmigration
(transmigração) est ordonnée par Sa miséricorde [de N.-D. du Rosaire] pour la

40 - A. BRÁSIO, Monumenta..., op. cit., 1re série, vol. 3, « Informação acerca dos escravos
de Angola » (1582-1583), pp. 227-231.
41 - Ibid., vol. 15, « Carta do padre Luı́s Brandão, Luanda, 21 de agôsto de 1611 »,
pp. 442-443. Il existe une édition récente du traité d’Alonso de Sandoval, De instauranda
Aethiopum salute (1627), édité par ENRIQUETA VILA VILAR, Un tratado sobre la esclavitud,
354 Madrid, Alianza Editorial, 1987, p. 154.

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UNE ÉCONOMIE ESCLAVAGISTE

liberté de la seconde ». Autrement dit, la déportation vers le Brésil est présentée


comme une anticipation de la migration des âmes vers le Ciel...
La thèse exposée par Vieira – la traite négrière peut sauver des âmes du
paganisme – n’était pas nouvelle42. Elle avait été formulée au tout début du commerce
des Noirs par le pape Nicolas V 43, et diffusée au Brésil et au Portugal, où le père
Vieira publia ses sermons quelques années plus tard 44. Et l’auteur du Peregrino da
América (1728), livre de morale chrétienne qui connut cinq éditions au XVIIIe siècle
et constitue l’un des « best-sellers » de la période coloniale, contribua à diffuser
les idées de Vieira sur le rôle évangélisateur de la traite des Noirs 45.
La légitimation religieuse de la traite rejoignait la légalisation civile de celle-
ci, découlant de la fiscalisation de l’esclave par la Couronne. De fait, le prélèvement
de taxes sur chaque déporté, sanctionné par le sceau de la Couronne imprimé au
fer rouge sur le corps des Africains, octroyait – dès le départ de Luanda – la
reconnaissance royale de la légalité de la propriété de l’esclave. Dans cette perspec-
tive transatlantique, le débat sur la légitimité de l’esclavage au Brésil devint un
exercice secondaire, et, dans l’enseignement des docteurs de Coimbre et dans
les décisions des autorités coloniales, la démonstration en était faite 46 : pourquoi
remettre en cause le droit de posséder des esclaves en Amérique si ce droit a déjà
été entériné, par le prince et par l’Église, dès l’achat du captif par le négrier en
Angola ?

L’or et la division interrégionale du travail


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Au tournant du XVIIe siècle s’amorce l’exploitation de l’or brésilien, source de pro-
fondes transformations dans l’Atlantique portugais. Peu à peu, la multiplication
des sites de prospection dans l’hinterland dessine un vaste polygone minier, dont
le centre se situe à Minas Gerais et les angles au Mato Grosso, à Goiás et à Bahia.
S’ouvre alors une étape nouvelle de l’histoire sud-atlantique.

42 - Cette thèse est aussi soutenue par le jésuite Luis de Molina : voir ANTÓNIO MANUEL
HESPANHA, « Luı́s de Molina e a escravização dos Negros », Análise social, XXV, 157,
1999, pp. 937-990 ; et aussi, DOMINGOS MAURÍCIO, « A Universidade de Évora e a escra-
vatura », Didaskalia, 7, 1977, pp. 153-200.
43 - Voir la bulle Romanus Pontifex (1455), in A BRÁSIO, Monumenta..., op. cit., 2e série,
vol. 1, pp. 277-286 ; CHARLES-MARTIAL DE WITTE, « Les bulles pontificales et l’expan-
sion portugaise au XVe siècle », Revue d’histoire ecclésiastique, 53, 1958, pp. 443-471, ici
p. 455.
44 - P. ANTÓNIO VIEIRA, « Sermão XIV », et « Sermão XXVII do Rosário », in ID., Sermões,
Porto, Lello e Irmão, 1993, vol. 4, pp. 733-769 et pp. 1202-1241.
45 - NUNO MARQUES PEREIRA, Compêndio narrativo do peregrino da América (1728), Rio
de Janeiro, Academia Brasileira de Letras, 1988, vol. 1, pp. 149-150.
46 - D. ANTÓNIO DE CASTRO XAVIER MONTEIRO, « Como se ensinava o direito das gentes
na Universidade de Coimbra no século XVI », Anais (Lisbonne, Academia Portuguesa da
História), 1993, pp. 9-36, ici p. 26 ; et ANONYME, « Opinião de um frande capuxinho
sobre a escravidão no Brasil em 1794 », Revista do Instituto histórico e geográfico Brasileiro,
40, 2, 1897, pp. 155-157. 355

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LUIZ FELIPE DE ALENCASTRO

Au départ, la Couronne voulut restreindre les échanges avec l’intérieur, afin


de mieux enserrer les régions minières dans les réseaux métropolitains, d’autant
plus que le renversement d’alliances effectué par Lisbonne lors de la guerre de
Succession d’Espagne rendait l’Amérique portugaise vulnérable aux attaques et,
en particulier, aux incursions navales françaises 47. Suivant cette politique d’endi-
guement des mines d’or, l’ouverture du « Caminho Novo » (1701), reliant Minas
Gerais à Rio de Janeiro, fut complétée par le bouclage des chemins entre Minas et
les capitaineries de Bahia et Espı́rito Santo. La découverte de l’or à Goiás (1725)
poussa aussi la Cour à limiter l’accès de la région à un seul itinéraire, excluant les
liaisons avec le Nord, le Maranhão. Enfin, l’ouverture de nouveaux chemins vers
les mines fut prohibée en 1733. Ces mesures faisaient suite aux lois qui, dès 1720,
freinaient l’émigration de métropolitains vers la colonie.
Mais l’essaimage de colons dans les zones minières se poursuivit, entraînant
un nouveau tour de vis métropolitain. L’embargo fut mis sur la collecte d’or à Rio
de Janeiro, à Bahia et au Maranhão, tandis que la prospection de diamants à Minas
Gerais était placée sous le contrôle direct de la Couronne. Cas unique de la période
coloniale, un impôt semestriel de capitation – prélevé sur les commerçants, les
artisans, sur chaque esclave et chaque orpailleur libre – s’appliqua aux régions
minières entre 1735 et 1750 48. Les activités susceptibles de soustraire des capitaux
et des Noirs aux mines d’or furent proscrites. En l’occurrence, la Couronne interdit,
dès 1714, la construction de moulins à sucre et la fabrication de cachaça à Minas
Gerais. Partiellement appliquée, cette législation n’en contribua pas moins à
concentrer les forces productives dans la branche d’activité dominante de chaque
capitainerie. Dans ces conditions, le maillage administratif et fiscal faisait percer
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les spécialisations économiques régionales autour du polygone minier.
Avec les négociations aboutissant au traité de Madrid (1750), on assiste à une
inversion complète des directives royales : à la politique d’endiguement succède un
dirigisme ayant en vue l’expansion territoriale. Auparavant interdites, les liaisons
fluviales à travers les 5 000 km séparant le Mato Grosso du port de Belém (à
l’embouchure de l’Amazone) sont ainsi autorisées en 1748. Pour stimuler les tran-
sactions entre les deux régions à travers les fleuves Guaporé, Madeira et Amazone,
la Couronne accorde aux commerçants de Belém le monopole de la vente du sel
au Mato Grosso. De même, les Africains importés au Mato Grosso par les voies
fluviales du nord, et non par les chemins usuels du sud-est menant à São Paulo
ou à Rio de Janeiro, seraient exemptés d’impôts (1752). En 1770, un décret déter-
mina que tout le commerce du Mato Grosso devrait se faire uniquement par les
fleuves menant au port de Belém 49. La Couronne prenait dorénavant appui sur la

47 - NUNO GONÇALO MONTEIRO, « Portugal, a guerra de Sucessão de Espanha e Methuen:


Algumas considerações gerais », Coïmbre, Congresso de Associação portuguesa de histó-
ria econômica e social, 2003, pp. 1-16.
48 - CLÁUDIA DAMASCENO FONSECA, Des terres aux villes de l’or. Pouvoirs et territoires
urbains au Minas Gerais, Paris, Centre culturel Calouste Gulbenkian, 2003, pp. 220-230.
49 - COLIN M. MACLACHLAN, « The Indian labor structure in the Portuguese Amazon,
1700-1800 », in D. ALDEN, Colonial roots of modern Brazil, Berkeley, University of California
356 Press, 1973, pp. 199-230.

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UNE ÉCONOMIE ESCLAVAGISTE

dynamique des régions minières pour redéployer les colons et les voies de trans-
port, en vue d’une meilleure occupation du territoire gagné à l’Espagne.
Plus caractéristiques de l’articulation des économies régionales au réseau
minier, les activités du Sud de la colonie illustrent la portée de la nouvelle politique
territoriale. Mis à part le bétail provenant des fazendas (grandes propriétés) de la
vallée du São Francisco, le Minas Gerais recevait, via São Paulo, des chevaux et
surtout des mulets des plaines sudistes, et ce dès les années 1730, dont l’usage
grandissant faisait évoluer les circuits de transport et le peuplement. Des directives
sur le commerce mulassier furent édictées par Luiz Antônio de Souza, le Morgado
(Majorat) de Matheus, gouverneur de São Paulo de 1765 à 1775, dont la juridiction
s’étendait surtout dans le sud de l’Amérique portugaise 50. Ayant interdit l’élevage
de mulets au Mato Grosso, Goiás et à Minas Gerais, Souza réserva cette activité
aux fermiers des prairies du Sud, qui conduisaient les troupeaux jusqu’aux foires
de São Paulo et à Minas Gerais, par des chemins jalonnés de postes de perception
(registros) royale du droit de péage (entrada) sur les « bêtes venant du Sud » 51.
Du coup, la Couronne tira parti de la déterritorialisation de la reproduction
des mulets pour obtenir trois avantages : la complémentarité des économies régio-
nales, l’augmentation des revenus des marchands et du fisc royal, et la consolidation
de la frontière méridionale, seul point de contact entre Portugais et Espagnols.
Suivie par les successeurs de Souza, cette politique de complémentarité écono-
mique et régionale marqua le marché mulassier jusqu’au milieu du XIXe siècle 52.
Le schéma établi à propos du commerce de mulets aide à comprendre les
bénéfices procurés par la déterritorialisation de la reproduction des esclaves dans
l’Atlantique. Effectivement, en acquérant des Noirs, les colons du Brésil déve-
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loppaient une économie complémentaire à celle des possessions portugaises en
Afrique, accroissaient les profits des négociants et du Trésor royal et affermissaient
la présence portugaise dans les terres américaines et africaines. Toujours dans la
perspective transatlantique, il a été observé que la diversification des activités en
Amérique portugaise fut soutenue par l’accès à de nouveaux ports du golfe de
Guinée et par des arrivages accrus de la traite angolaise. Le commerce des Africains
devint indispensable pour assurer la mise en valeur de l’ensemble des régions
brésiliennes. Débarqués en plus grand nombre, dirigés vers les secteurs d’activité
traditionnels et nouveaux, les Africains labouraient les plantations du littoral en
même temps qu’ils mettaient en valeur les mines et les zones annexes de l’arrière-
pays.
L’intensification de la traite a réduit les écarts de productivité intra-sectoriels
(existant entre les différentes régions du littoral consacrées à l’agriculture d’expor-
tation) et les écarts de rentabilité intersectoriels (entre mines et agriculture). Autre-
ment dit, le flux continu d’Africains amortit – au bénéfice des régions et des

50 - HELOISA L. BELLOTTO, Autoridade e conflito no Brasil colonial: O govêrno do Morgado


de Mateus em São Paulo, 1765-1775, São Paulo, Conselho Estadual de Artes e Ciências
Humanas, 1979.
51 - Documentos interessantes para a historia e costumes de São Paulo, São Paulo, Arquivo do
Estado de São Paulo, vol. XVI, 1895, p. 45.
52 - Ibid., vol. XIV, 1893, pp. 264 et 287 ; vol. XIX, 1898, p. 414. 357

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LUIZ FELIPE DE ALENCASTRO

activités moins dynamiques – l’effet concurrentiel des transferts de Noirs et de


capitaux vers les zones minières.
Cherchant à occuper le territoire gagné à l’Espagne à la suite du traité de
Madrid (1750), qui redessina les frontières des empires portugais et espagnol, la
Couronne encourageait une division interrégionale du travail autour des zones
aurifères. Des postes d’encadrement militaire et de perception fiscale furent ins-
tallés le long des voies de communication. De Viamão (proche de Porto Alegre),
au sud, à Alcobaça (Pará), tout au nord, de Cuiabá (Mato Grosso), dans l’extrême
ouest, à Paraty (Rio de Janeiro), sur la côte atlantique, pas moins de cent trente-
huit registros constellaient le circuit continental d’échanges formés autour des mines
d’or et de diamants au XVIIIe siècle.

Les réformes du marquis de Pombal


Accélérant les échanges atlantiques, l’or brésilien exposait la vulnérabilité poli-
tique et économique métropolitaine. D’ailleurs, on le savait bien en Europe : le
Portugal « puissance précaire et qui n’a de la souveraineté que l’indépendance »,
exploitait l’or du Brésil « pour le compte des Anglais dont il n’est que le facteur »,
affirmait le marquis de Mirabeau. Voltaire dit à peu près la même chose : « C’est
pour l’Angleterre, en effet, que les Portugais ont travaillé en Amérique » 53. Ces
réflexions datent de 1756, quand la production de l’or brésilien battait son plein.
Ni l’une ni l’autre n’auraient été désavouées par le marquis de Pombal, tout-
puissant ministre à Lisbonne dans les années 1755-1777. C’est, en effet, à partir
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de ce constat que Pombal fut amené à formuler – et c’est une nouveauté en
Europe – un projet de développement national dans une situation de dépen-
dance à l’égard d’une autre puissance. Initiative qui conduit à la réorganisation du
commerce portugais avec l’Angleterre et à l’ébauche d’une politique industrielle
en métropole 54.
Dans l’Atlantique-Sud, Lisbonne devait relever un tout autre défi. Dopé par
l’or, le commerce des Noirs entraînait un déséquilibre des échanges atlantiques,
au détriment des métropolitains et au bénéfice des négriers du Brésil. C’est donc
dans le domaine de l’organisation du travail que sont prises les mesures les plus
emblématiques. Sous l’impulsion de la Couronne, deux compagnies de commerce,
la « Companhia Geral do Grão Pará e Maranhão » (CGGPM) et la « Companhia
Geral de Pernambuco e Paraı́ba » (CGPP), sont fondées à Lisbonne, respective-
ment en 1755 et 1759 pour, entre autres, fournir des Africains au nord et au nord-

53 - MIRABEAU marquis de, L’ami des hommes ou Traité de la population, Avignon, [s. éd.],
1756, p. 329 ; VOLTAIRE, Essai sur les mœurs et l’esprit des nations, Chicoutimi, Université
du Québec, [1756] 2002, p. 117.
54 - KENNETH R. MAXWELL, « Pombal and the nationalization of the Luso-Brazilian eco-
nomy », The Hispanic American historical review, 48, 4, 1968, pp. 608-631 ; JORGE PEDREIRA,
« A indústria », in P. LAINS et A. F. DA SILVA, História econômica de Portugal, 1700-2000,
358 3 vol., Lisbonne, Imprensa de Ciências Sociais, 2005, vol. I, pp. 178-208.

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UNE ÉCONOMIE ESCLAVAGISTE

est de l’Amérique portugaise. Dotée du gouvernement du Cap-Vert et de la Guinée-


Bissau, la CGGPM devait stimuler, avec l’apport d’esclaves de Bissau, l’agriculture
commerciale sur le littoral amazonien. La dimension transatlantique de ses attribu-
tions démontre l’insuffisance des analyses qui restreignent l’histoire coloniale du
Brésil au territoire colonial brésilien.
Allant au-delà des transactions commerciales, la CGGPM s’appuya sur l’es-
clavage africain pour amorcer le passage de l’Amazonie d’une économie de cueil-
lette forestière à une économie de plantation. À son initiative débutent la culture
du riz blanc et la plantation régulière du cacao et du coton, jusqu’alors surtout
cueillis dans la forêt. Aussi, développant l’élevage de bétail et accordant des prêts
à la Couronne, la CGGPM facilita-t-elle le peuplement et la construction des forts
frontaliers en Amazonie et en Guinée-Bissau 55. Par ce biais, la couronne portugaise
a pu consolider ses territoires sur le flanc de l’Empire espagnol en Amérique Sud
et en Sénégambie, où la présence française se faisait de plus en plus pressante 56.
De son côté, la CGPP achetait des Noirs dans le golfe de Guinée et en
Angola pour les vendre au Pernambouc, à Paraı́ba et dans les régions environnantes.
Outre la mise en place de moyens visant à réorienter la navigation vers des ports
africains mieux contrôlés par Lisbonne, la compagnie favorisait la participation de
marchands métropolitains dans une branche accaparée jusque-là par les Brası́licos.
Du reste, l’analyse des actionnaires de la compagnie montre que la majorité d’entre
eux résidait au Portugal, confirmant que l’opération visait à réduire l’emprise des
Bahianais sur la traite atlantique 57. Toutefois, ces derniers parvinrent à s’opposer
à l’inclusion de la capitainerie de Bahia dans le territoire couvert par la compagnie.
La Couronne place cependant Pernambouc, Paraı́ba et leurs capitaineries annexes
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– régions dominées jusqu’alors par les marchands bahianais – sous le monopole de
la CGPP. Par conséquent, au cours des années 1760-1770, tout le territoire au nord
du fleuve São Francisco, c’est-à-dire la plus grande partie du Nord-Est et des
contrées permettant l’accès aux mines, avec l’Amazonie, tombait sous le contrôle
des deux compagnies 58.

55 - MANUEL NUNES DIAS, « Estratégia Pombalina de urbanização do espaço amazô-


nico », in M. ANTUNES et alii, Como interpretar Pombal? No bicentenaăirio da sua morte,
Lisbonne, Edições Broteăiria, 1983, pp. 299-365 ; JOSÉ MENDES DA CUNHA SARAIVA, A
fortaleza de Bissau e a Companhia do Grão Pará e Maranhão, Lisbonne, Arquivo Histó-
rico, 1947.
56 - Près de 25 000 Africains seront vendus au Maranhão (42,2 %) et au Pará (56,1 %)
par la CGGPM entre 1756 et 1788. Leur origine était Bissao et Cacheo (66,6 %) et Angola
(28,5 %) : ANTÔNIO CARREIRA, « As Companhias Pombalinas de navegação, comércio e
tráfico de escravos entre a Costa africana e o Nordeste brasileiro », Boletim cultural da
Guiné Portuguesa, 23-91/92, 1968, pp. 301-454.
57 - JOSÉ RIBEIRO JUNIÓR, Colonização e monopólio no nordeste brasileiro: A Companhia
Geral de Pernambuco e Paraı́ba, 1759-1780, São Paulo, Hucitec, 1976, pp. 92-101.
58 - De 1761 à 1786, environ 49 000 Africains sont amenés par la CGPP à Pernambouc
(96,5 %) et à Rio de Janeiro (3,5 %) : 87,7 % des déportés provenaient de l’Angola et
12,3 % de la côte de Mina (A. CARREIRA, « As companhias Pombalinas... », 24-93, 1969,
p. 79). 359

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LUIZ FELIPE DE ALENCASTRO

Mise à l’écart des marchés du polygone minier, la traite négrière de Bahia


connut un recentrage au profit des planteurs de canne à sucre et de tabac, qui
purent ainsi capter la majorité de l’offre régionale d’Africains. En fin de compte,
malgré l’offensive commerciale métropolitaine, les marchands bahianais se sont
tirés d’affaire. Par une augmentation des gains marginaux, obtenue grâce à une
diminution du poids des rouleaux de tabac exportés vers l’Afrique, ils ont pu
compenser les pertes dues au moindre accès aux marchés des mines d’or 59. De
fait, lorsqu’il soulignait l’emprise de l’Angleterre sur le Portugal, le marquis de
Mirabeau se référait aux rapports de force opérant sur le versant nord du système
atlantique. La protestation du roi Agonglo pointe vers la situation qui prévalait sur
le versant sud. On peut, dès lors, retracer les réactions en chaîne générées par
les échanges asymétriques qui sous-tendent l’Empire portugais au XVIIIe siècle :
l’Angleterre ponctionne le Portugal, qui ponctionne les colons du Brésil, et eux-
mêmes les aristocraties africaines, et celles-ci, enfin, leurs communautés villageoises60.
Pour autant, la coopération portugaise et luso-brésilienne dans l’Atlantique-
Sud trouvait ses limites. Après la cessation d’activité des deux compagnies (la
CGGPM en 1778, la CGPP en 1780), le commerce de Noirs continua à échapper
aux circuits métropolitains. Un point de non-retour avait été atteint dans le golfe
de Guinée, où la domination des négriers bahianais et pernamboucains (qui expor-
taient aussi du tabac) était un fait accompli. Telles sont les conclusions du ministre
d’outre-mer portugais, dans un mémorandum adressé en 1779 au gouverneur de
Bahia 61.
Plus au sud des côtes africaines, la rivalité entre négriers métropolitains et
coloniaux eut d’autres conséquences. Pour contourner la concurrence lisboète à
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Luanda, le commerce brésilien, et en particulier celui de Rio de Janeiro, accrut la
traite négrière à partir du port de Benguela 62. Au lendemain de l’indépendance
brésilienne, en 1822, le gouvernement de l’Angola avertit Lisbonne des mouve-
ments anti-métropolitains existant à Luanda, et surtout à Benguela : « L’opinion
publique est dirigée par quelques hommes riches dont les intérêts sont étroitement
liés au commerce d’esclaves de Rio de Janeiro et Pernambouc 63. » En définitive,
il n’y eut qu’une partie de l’Amérique du Sud portugaise à avoir été transformée
par l’intervention des compagnies pombaliennes : l’Amazonie. Il est vrai que

59 - « Dois embaixadores africanos mandados à Bahia pelo rei Dagomé », Revista do


Instituto histórico e geográfico brasileiro, 59, 1896, pp. 413-416, ici p. 413 sqq. ; les ambassa-
deurs du roi du Dahomey, Agonglo, se plaignaient en 1795 de cette réduction.
60 - C’est ce qu’un historien a dénommé « le commerce quadrangulaire », SANDRO
SIDERI, Trade and power: Informal colonialism in Anglo-Portuguese relations, Rotterdam,
Rotterdam University Press, 1970.
61 - Voir PIERRE VERGER, Flux et reflux de la traite des nègres entre le golfe de Bénin et Bahia
de Todos os Santos, du XVII e au XIX e siècle, Paris, Mouton, 1968, p. 232.
62 - JOSÉ C. CURTO, « Luso-Brazilian alcohol... », art. cit. ; JOSEPH C. MILLER, « Legal
Portuguese slaving from Angola. Some preliminary indications of volume and direction,
1760-1830 », Revue française d’histoire d’outre-mer, LXII-226/227, 1975, pp. 135-176.
63 - Lisbonne, AHU, Angola, Caisse 142, Document 57, « Junta do Governo de Angola,
360 19 de junho de 1823 ».

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UNE ÉCONOMIE ESCLAVAGISTE

d’autres circonstances accéléraient les mutations, d’abord dans cette région,


puis dans tout le Brésil.

Les Lumières et la politique indienne


On peut mesurer la synchronie entre l’organisation du commerce négrier et la
politique amérindienne, en faisant observer que les trois édits royaux rédigés par
le marquis de Pombal – déclarant libres les Indiens de l’Amazonie, transférant aux
officiers de la Couronne le contrôle des villages indigènes tenus par des jésuites
et créant la compagnie à charte (CGGPM) pour introduire des Africains dans la
région – furent signés sans retard par le roi Jean V, les 6 et 7 juin 1755 64. Une
nouvelle fois, ressort le rôle du commerce des Africains en tant qu’outil de la
politique coloniale. Une fois encore, l’esclavage des Noirs apparaissait comme le
garant de la liberté des Indiens. Pour sortir l’Amazonie de l’isolement entretenu
par les missions jésuites, la Couronne devait connecter la région au marché africain,
afin de la relier ensuite aux circuits métropolitains.
Les jésuites ayant été mis à l’écart, puis l’ordre expulsé du royaume (1759),
le code royal édicté en 1758 – le Directório – fut l’instrument par lequel l’administra-
tion royale affirma la prééminence de la pensée laïque sur la pensée religieuse
dans le processus d’intégration sociale des Indiens 65. Appliqués à l’ensemble de
l’Amérique portugaise dès 1759, les quatre-vingt-quinze articles de ce code portent,
entre autres, sur l’administration des Indiens (transformation des aldeamentos en
villes jouissant de franchises municipales, reconnaissance de la chefferie indienne),
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sur l’organisation des villages (construction de maisons pour chaque ménage à la
place d’habitations collectives) et sur l’économie (accroissement de la culture du
manioc, du haricot, du maïs et de « toutes les denrées comestibles » ; expansion
des échanges « pour que les Indiens puissent se civiliser par les doux moyens du
commerce et de la communication »). Ce dernier point permet de saisir un des
objectifs centraux du Directório : le travail administré des Indiens devait servir
de complément au travail servile des Africains. D’où l’accent mis sur la culture de
« denrées comestibles », destinée à combler l’insuffisance chronique de l’offre en
produits alimentaires, causée par l’hypertrophie de la production esclavagiste tour-
née vers l’exportation.
La promotion des Indiens s’insérait dans la géopolitique impériale, offrant
des points d’ancrage aux territoires délimitées par le traité de Madrid. Il fallait

64 - ANTÓNIO DELGADO DA SILVA, Colleção da legislação portugueza desde a última compila-


ção das ordenações, Lisbonne, Typografia maigrense, 1825-1830, vol. 1, pp. 369-376.
65 - « Directório que se deve observar nas povoações dos Índios do Pará e Maranhão
enquanto sua Majestade não mandar o contrário », Lisbonne, 1758. Rédigé en 1757 par
Francisco Xavier de Mendonça Furtado, frère du marquis de Pombal et gouverneur de
l’Estado do Grão Pará e Maranhão, ce code est transformé en édit royal le 17 août 1758.
Pour une analyse récente, voir BARBARA A. SOMMER, Negociated settlements: Native
Amazonians and Portuguese policy in Para, Brazil, 1758-1798, Ph. D., University of New
Mexico, 2000, pp. 55-152. 361

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LUIZ FELIPE DE ALENCASTRO

garantir la liberté des tribus nomades du Sud, écrivait le marquis de Pombal au


général chargé d’établir les nouvelles frontières luso-espagnoles, afin « qu’elles
trouvent plus d’avantages à habiter dans les territoires du Portugal que dans ceux
de l’Espagne 66 ». La plupart de ces mesures sont certes restées lettre morte et la
mainmise des fonctionnaires royaux sur les aldeamentos indiens plaça les tribus dans
une nouvelle servitude. Employés dans la fabrication de pirogues et de barques,
forcés à servir de rameurs pour des marchands, des fonctionnaires et des religieux,
les Indiens de l’Amazonie ont été durement exploités 67. Même si le code gardait
des partisans au Portugal et au Brésil, le renversement du marquis de Pombal en
1777 a conduit à la révocation du Directório en 1794. Il n’en demeure pas moins
que ce code représente un tournant dans la politique coloniale.
Son intérêt majeur est de montrer – pour la première fois en Occident –
l’application des concepts de « civilisation » et de « civilité » 68 dans un corps de lois
portant sur des centaines de milliers de natifs, au cœur d’un territoire aux dimen-
sions continentales. Remettant à plat la législation royale et les pratiques mission-
naires relatives aux Indiens, le Directório et sa législation complémentaire puisent
leur inspiration aux sources même de l’idéologie rationaliste et universaliste des
Lumières. « Sa Majesté décida qu’à la suite de la découverte du Brésil aucune
autre matière était [devenue] aussi importante que la civilité des Indiens, et que
les difficultés retrouvées pour les rassembler en société découlaient de notre barba-
risme et non du leur », écrit, en 1771, le ministre d’Outre-mer 69.
Absent en tant que tel du texte du Directório, le mot « civilisation » apparaît
pour la première fois en portugais dans le « Plan pour la civilisation des Indiens
du Brésil [...] », rédigé en 1788 par un officier luso-brésilien 70. Cependant, nous
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savons que le livre du marquis de Mirabeau cité plus haut – dans lequel fut originai-
rement énoncé le concept de civilisation – a été commenté en 1758, à Bahia, dans
les réunions des conseillers royaux sur la mise en application du nouveau code
indien 71.

66 - Instructions envoyées, en 1751, à Gomes Freire de Andrada, MARCOS CARNEIRO DE


MENDONÇA, O marquês de Pombal e o Brasil, São Paulo, Companhia Editora Nacional,
1960, pp. 179-189.
67 - JOHN HEMMING, Red Gold: The conquest of the Brazilian Indians, 1500-1760, Cambridge,
Harvard University Press, 1978, pp. 458-460 ; ROBERTA M. DELSON, « Inland navigation
in colonial Brazil: Using canoes on the Amazon », International journal of maritime history,
VII, 1, 1995, pp. 1-28.
68 - Voir FERNAND BRAUDEL, « L’histoire des civilisations : le passé explique le présent »,
in ID., Écrits sur l’histoire, Paris, Flammarion, 1969, pp. 225-314 ; GEORGES BENREKASSA,
« Civilisation, civilité », in M. DELON, Dictionnaire européen des Lumières, Paris, PUF,
1997, pp. 219-224.
69 - Martinho de Mello e Castro au gouverneur de Goiás, 1771 ; JOSÉ MARTINS PEREIRA
DE ALENCASTRE, Anais da provı́ncia de Goiás (1863), Brası́lia, Editora Gráfica Ipiranga,
1979, p. 183.
70 - DOMINGOS ALVES BRANCO MONIZ BARRETO, « Plano sobre a civilização dos Indios do
Brazil e principalmente para a capitania da Bahia... » (1788), Revista do Instituto histórico e
geográfico brasileiro, 19, 1856, p. 33.
71 - ÉMILE BENVENISTE « Civilisation : contribution à l’histoire du mot », in É. BENVENISTE
362 et alii, Problèmes de linguistique générale, Paris, Gallimard, 1966, 2 vol., vol. I, pp. 336-345.

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UNE ÉCONOMIE ESCLAVAGISTE

L’affirmation des vertus laïques du pouvoir, du travail et de la civilisation,


l’encadrement des Indiens par des directeurs civils, leur rôle dans la défense des
frontières coloniales, le caractère supérieur du statut de leur village, l’articulation
entre la méthode pour « civiliser » et la recherche du travail socialement utile (on
devrait écrire colonialement utile), apparaissent comme autant d’éléments originaux.
Sous ce jour, le Directório se présente comme un document clé des doctrines colo-
niales porteuses de l’idéologie du progrès développée en Occident au long du
e
XIX siècle. C’est aussi pendant la période pombalienne, et autour du pôle minier,
que le Brésil assume un profil social plus défini. Pour la première fois depuis
l’arrivée des Européens, des colons venus des différentes capitaineries sont en
contact au cœur de l’Amérique portugaise et affluent vers les villes du Minas
Gerais. Peu à peu, les Brası́licos deviennent des Brasileiros. Désignant auparavant
le commerçant de bois brésil, ce dernier mot prend, au cours du XVIIIe siècle, sa
signification générique et actuelle, l’adjectif indiquant l’origine et le substantif se
référant aux naturels ou habitants du Brésil 72.

Les guerres napoléoniennes et l’indépendance du Brésil


À l’exemple des bouleversements provoqués outre-mer par la guerre de Trente
Ans, les conflits internationaux du tournant des XVIIIe et XIXe siècles modifièrent
la cartographie de l’Atlantique-Sud.
Chassée de Lisbonne par les troupes françaises, la cour portugaise est trans-
férée à Rio de Janeiro en 1808. À la différence du déclin de la production d’or et
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de diamants, l’agriculture commerciale était en plein essor depuis deux décennies.
À la canne à sucre, au tabac, au cuir (de plus en plus exporté du Sud) et d’autres
produits traditionnels, s’ajoutaient le cacao et le coton, et deux cultures nouvelle-
ment introduites dans le territoire : le riz blanc et le café 73. Parallèlement, on assiste
à des perturbations dans des zones agricoles concurrentes. Tour à tour, la Révolution
américaine, la révolution de Saint-Domingue, le blocus continental et les soulè-
vements en Amérique espagnole entraînent à la hausse le prix des produits tropi-
caux, favorisant les exportations brésiliennes. Décrétée à Rio de Janeiro en 1808,

En plus du commentaire sur Mirabeau, l’acte de la réunion de deux membres du Conseil


d’Outre-mer à Bahia contient une possible référence au Voltaire de l’Essai sur les mœurs
et l’esprit des nations (1756) : « De como viviam os ı́ndios de Nova Abrantes do Espı́rito
Santo, 22 de dezembro de 1758 », Anais do Arquivo público da Bahia, 26, 1938, pp. 6-38,
ici pp. 32-33.
72 - C’est en effet en 1706 que ce nom apparaît pour la première fois avec son sens
actuel. C. FURTADO, La formation économique du Brésil, op. cit., et ANTÔNIO CÂNDIDO,
Formação literária do Brasil, São Paulo, Martins, 1959, considèrent le cycle de l’or, au
e
XVIII siècle, comme le moment décisif de la formation nationale brésilienne, dans le
domaine économique (C. Furtado) et dans le domaine littéraire (A. Cândido).
73 - « Memória sôbre a introdução do arroz branco no Estado Grão-Pará », Revista do
Instituto histórico e geográfico brasileiro, 48, 1885, pp. 79-84. 363

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LUIZ FELIPE DE ALENCASTRO

l’ouverture du commerce à des pays tiers, et surtout à la Grande-Bretagne, accentue


cette évolution 74.
L’accession de Rio de Janeiro au statut de capitale de la monarchie (1808-
1821) conduit à la promotion du Brésil au rang de Royaume-Uni du Portugal,
Brésil et Algarve (1815) et, en 1822, après le retour de la cour à Lisbonne, à
l’indépendance. Organisé sous la forme d’un empire constitutionnel, le pays
devient la seule monarchie du Nouveau Monde (1822-1889). En même temps, la
transplantation de la bureaucratie métropolitaine dote la nouvelle capitale nationale
d’un pôle administratif apte à incorporer les régions de l’ancien vice-royaume por-
tugais. À juste titre, les transformations apportées par l’arrivée de la Cour et la
libéralisation des échanges avec l’étranger, en 1808, occupent une place de premier
plan dans l’historiographie brésilienne. Encore faudrait-il considérer l’impact pro-
duit au Brésil par un autre fait décisif intervenu en cette même année : la suppres-
sion de la traite négrière par l’Angleterre et les États-Unis. De fait, le retrait de
l’Angleterre, des États-Unis et d’autres nations jusqu’alors négrières laissait davan-
tage de ports africains entre les mains des trafiquants qui fournissaient le Brésil
et, dans une moindre proportion, Cuba.
Divers facteurs consolident les routes sud-atlantiques. Tout d’abord, la crois-
sance de l’agriculture est favorisée par l’élargissement des échanges avec l’Europe
et l’Afrique. Il faut noter que les exportations britanniques destinées au Brésil
incluaient des marchandises propres au commerce africain, stimulant à leur tour
l’achat d’esclaves. À cette époque, le Brésil capte aussi le trafic des Noirs du
Mozambique. Introduisant des marchandises anglaises et brésiliennes dans ce cir-
cuit, Rio de Janeiro disloque les échanges traditionnels entre les ports de commerce
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portugais au Mozambique, en Inde et dans l’océan Indien, détournant vers le
Brésil le trafic des Noirs est-africains. C’est ce que nous avons appelé ailleurs
d’« atlantisation du Mozambique ». Ratissant large, la traite brésilienne devient
majoritaire dans l’Atlantique de la première moitié du XIXe siècle 75.
Nous touchons-là un point essentiel. Si l’on compare la traite des Noirs vers
le Brésil à celle des autres parties des Amériques, on observe une constante : chaque
nouvelle période productive brésilienne entraîne une accélération des importations
d’Africains. Ce fut le cas entre 1575 et 1625, phase ascendante des exportations
de sucre ; dans les années 1701-1720, au démarrage de l’exploitation de l’or ; et
pendant la période 1780-1810, lors du nouvel essor agricole incluant la culture du
café. Inversement, les années de crise ou d’essoufflement de la production colo-
niale marquent un reflux du commerce des esclaves. On le perçoit au XVIIe siècle,
lors de l’invasion hollandaise (1625-1650), puis pendant les effets cumulés de la

74 - Pour une analyse de la période et le débat historiographique sur la « crise du système


colonial », voir The Hispanic American historical review, 80, 4, « Colonial Brazil: Founda-
tions, crises, and legacies », 2000, et notamment les articles de Jorge Pedreira et José
Jobson de A. Arruda.
75 - DAVID ELTIS, Economic growth and the ending of the Transatlantic slave trade, New
364 York, Oxford University Press, 1987, pp. 234-244.

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UNE ÉCONOMIE ESCLAVAGISTE

crise européenne et de la concurrence antillaise (1675-1700), et au XVIIIe siècle,


durant la phase déclinante de la production aurifère (1761-1780).
Soit autant de mouvements qui se dessinent clairement dans le graphique
ci-dessous. Peu de courbes statistiques synthétisent avec autant de netteté l’évolu-
tion de la production et du travail dans une région donnée, dans la longue durée.
Cela tient en partie aux caractéristiques propres du commerce des Noirs et à la
vente de produits d’exportation, lesquelles sont également présentes dans la plu-
part des sociétés esclavagistes américaines. Néanmoins, le fait que la courbe de
l’importation des Africains colle d’aussi près avec les fluctuations de l’économie
répond aussi à la fluidité des réseaux qui unissent les secteurs productifs brésiliens
aux zones négrières africaines.
C’est pourquoi il n’existe qu’un seul cycle économique pendant le Brésil
moderne : le cycle multiséculaire de la traite des Noirs. Tous les autres – ceux du
sucre, du tabac, de l’or, du café ou du coton – dérivent directement de la longue
durée négrière, qui perdura de 1550 à 1850.
Moyennes annuelles d’Africains débarqués aux Amériques
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Source : D’après H. S. KLEIN, The Atlantic slave trade..., op. cit., pp. 210-211, et L. F. DE
ALENCASTRO, O trato dos viventes..., op. cit., annexe 7, pour le XVIIe siècle.

La Pax britanica et l’État négrier


Souvent, l’indépendance des nations latino-américaines est présentée comme un
mouvement de bascule qui pousse Liverpool à se substituer à Cadix et à Lisbonne
en tant que principal port de commerce des anciennes colonies ibériques 76. Ce

76 - TULIO HALPERIN DONGHI, Histoire contemporaine de l’Amérique latine, Paris, Payot,


[1970] 1972, pp. 83 et 95 ; DAVID BUSHNELL, « Independence compared: The Americas 365

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LUIZ FELIPE DE ALENCASTRO

n’est pas le cas au Brésil, puisque l’indépendance du pays ne modifia pas la matrice
spatiale coloniale. C’est bien Liverpool qui remplaça Lisbonne comme premier
port de commerce, mais, avant comme après 1808, et jusqu’en 1850, ce sont les
ports africains – au premier rang desquels l’Angola – qui continuèrent à occuper
la deuxième place dans les échanges extérieurs du pays.
Il reste que cette forme d’insertion internationale plaçait le nouvel État à
contre-courant de l’ordre juridique et marchand que l’Angleterre imposait sur les
mers. Scellé en 1810, quand la Couronne portugaise restait l’otage de la Royal
Navy, le traité d’alliance luso-anglais précisait que Lisbonne devait coopérer avec
Londres pour faire cesser le commerce des Africains. Un nouveau traité entre les
deux pays, signé en 1815 au Congrès de Vienne, réitéra cette politique qui aboutit
à l’interdiction définitive de la traite au Nord de l’équateur.
Portée par une approche territoriale de l’évolution politique, l’historiographie
brésilienne fait souvent l’impasse sur une question posée avec une grande acuité
à l’indépendance : comment les dirigeants parvinrent-ils à viabiliser le nouvel État
dans la sphère internationale ? Ou, plus précisément, comment l’État négrier s’est-
il inséré dans le concert des nations ?
À la déclaration d’indépendance du Brésil (septembre 1822), la reconnais-
sance diplomatique anglaise – cruciale pour le pays, puisqu’elle entraînerait la
reconnaissance portugaise – fut conditionnée par le respect de l’embargo sur le
trafic d’Africains. Dès février 1823, et au moins à cinq reprises, George Canning,
ministre des Affaires étrangères britanniques, fit des propositions en ce sens au
gouvernement de Rio de Janeiro. Celles-ci furent rejetées en vertu de l’argument
avancé par José Bonifácio Andrada, le principal ministre brésilien, selon lequel
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l’arrêt « précipité » de l’importation d’Africains mettrait en danger l’existence même
de l’État 77. Comme au XVIIe siècle, quand l’irruption des Hollandais affecta les
deux rives de l’Atlantique-Sud, l’intrusion de la Royal Navy suscita des réactions
convergentes au Brésil et en Afrique portugaise. Aussitôt connue, l’indépendance
du Brésil provoqua des troubles dans les enclaves africaines. Des factions pro-
brésiliennes surgirent dans les ports de traite, notamment, à la factorerie d’Ouidah,
dominée par le trafiquant Francisco Félix de Souza, le Chachá, mulâtre bahianais
très influent auprès de Ghézo, le roi du Dahomey ; mais également en Angola, et
en particulier à Benguela, où les autorités fidèles à Lisbonne dénoncèrent des
mouvements d’adhésion à l’empire brésilien, soutenus par Rio de Janeiro. Simul-
tanément, des débats au Parlement brésilien montrent que l’on y envisageait
l’« union » du pays avec l’Angola 78. Pour parer à ce risque, le Foreign Office inclut
dans le traité anglo-brésilien de 1826 sur l’interdiction de la traite une clause

North and South », in A. MCFARLANE et E. POSADA-CARBÓ, Independence and Revolution


in Spanish America: Perspectives and problems, Londres, University of London Press, 1999,
pp. 68-83.
77 - Arquivo diplomático da Independência, Brasilia, Ministério das Relações exteriores,
1972, vol. 1, passim.
78 - Discours de l’influent député de São Paulo, Nicolau Vergueiro (août 1823), Diário
da Assembléia Geral Constituinte e Legislativa do Império do Brasil (1823), Brasilia, Câmara
366 dos Deputados, 1973, vol. II, p. 677.

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UNE ÉCONOMIE ESCLAVAGISTE

obligeant le Brésil à renoncer à l’annexion de colonies portugaises. De surcroît,


Lisbonne signa avec Londres un pacte naval sauvegardant ses possessions en
Afrique. À Rio de Janeiro, l’envoyé britannique compléta l’annonce de ce pacte
par une mise en garde au gouvernement contre toute intervention en Afrique 79.
L’influence du Brésil dans les enclaves négrières ne cessa pas pour autant. En
1839, les autorités portugaises font encore état d’un fort « parti brésilien » présent
en Angola 80, alors qu’à la forteresse d’Ouidah le drapeau brésilien fut hissé jusqu’en
1844, date à laquelle un détachement portugais rétablit la souveraineté de Lisbonne.
Pour mieux évaluer la portée du contentieux anglo-brésilien, il conviendrait
de mettre en évidence la situation de deux autres sociétés esclavagistes. Tout
comme le Brésil, Cuba et le Sud des États-Unis ont adapté le système esclavagiste
aux transformations induites par la révolution industrielle et l’essor des échanges
atlantiques. Mais le Brésil est le seul État indépendant engagé dans le trafic des
Noirs et doté d’un système esclavagiste aux dimensions continentales. Rendu illé-
gal en 1831, par la législation édictée sous la pression anglaise, ce commerce perdura
jusqu’en 1850 et l’esclavage ne fut aboli qu’en 1888.
Au Brésil comme dans le Sud des États-Unis, le caractère local ou national
des normes et des lois aboutit à la refondation de l’esclavage dans le cadre du droit
positif moderne. Certes, cette refondation creusait les contradictions inhérentes à
l’institution, et notamment l’antagonisme entre droit à la liberté et droit de pro-
priété 81. Néanmoins, ces contradictions se manifestaient au cœur de l’État-nation
– où réside le pouvoir souverain qui fait le droit – et non point dans l’altérité
juridique et sociale séparant la sphère coloniale de la sphère métropolitaine. Alté-
rité qui s’affiche dans les lois de plusieurs pays européens, limitant l’esclavage aux
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seuls territoires coloniaux et réitérant la vertu émancipatrice du sol métropolitain 82.
D’évidence, l’affirmation de l’esclavage comme fondement de la souveraineté
nationale désigne, dans le Sud nord-américain et au Brésil, un champ historique
spécifique au XIXe siècle 83.

79 - « Cartas de João Loureiro ao Conselheiro Manuel José Maria da Costa e Sá 1826-
1842 », Revista do Instituto histórico e geográfico brasileiro, 86, 1913, p. 29.
80 - À propos de la réorganisation de la politique portugaise en Afrique après l’indépen-
dance du Brésil, voir VALENTIM ALEXANDRE, « The Portuguese Empire 1825-1850 », in
O. PÉTRÉ-GRENOUILLEAU (éd.), From slave trade to Empire: Europe and the colonisation
of Black Africa 1780s-1880s, Londres, Routledge, 2004, pp. 110-132.
81 - « American slavery and the conflict of laws », Columbia law review, 71, 1, 1971, pp. 74-
99. LOUISE WEINBERG, « Methodological interventions and the slavery cases; or night
thoughts of a legal realist », Maryland law review, 56, 1997, pp. 1316-1370.
82 - Sans empêcher, bien entendu, la prééminence du droit de propriété sur le droit à
la liberté qui, souvent, a permis aux maîtres antillais de garder leurs esclaves lorsqu’ils
résidaient en métropole ; voir ROGER BOTTE, « L’esclavage africain après l’abolition de
1848. Servitude et droit du sol », Annales HSS, 55-5, 2000, pp. 1009-1037.
83 - Analysant les aspects économiques et sociaux de la modernisation de l’esclavage au
e
XIX siècle (à Cuba, à Porto Rico, aux États-Unis et au Brésil), sans prêter attention à
l’imbrication de ce processus dans le State building aux États-Unis et au Brésil, la notion
de « second esclavage » – conçue par Dale Tomich et utilisée par d’autres spécialistes –
perd une grande partie de sa portée (DALE W. TOMICH, « The “second slavery”: Bonded 367

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LUIZ FELIPE DE ALENCASTRO

Mais l’esclavage brésilien s’étendait sur l’ensemble de son territoire et ne se


limitait pas à certains États, comme dans la Fédération américaine ; il concernait
tous les milieux sociaux et soudait l’opinion nationale autour du maintien de l’insti-
tution. D’une part, le pays échappait à la contradiction à l’œuvre aux États-Unis,
menant aux conflits juridiques puis à la guerre civile, qui opposait la législation
des États esclavagistes à celle des États anti-esclavagistes. Mais, d’autre part, le
maintien de la traite négrière aboutissait à l’externalisation des conflits, conférant
une dimension internationale au contentieux engendré par l’esclavage brésilien.
Par ailleurs, en raison de l’intensité du commerce d’Africains, la propriété
d’esclaves était diffusée dans toutes les couches de la société 84. Dans la province de
Rio de Janeiro, qui entourait la capitale du pays, le nombre des esclaves (293 554)
dépassait celui des libres (263 526). Sans se borner aux zones rurales, l’institution
avait toute sa place dans les villes. Certaines d’entre elles, à l’exemple de Recife
et de Salvador, ou de Campos et de Niterói, dans la province de Rio de Janeiro,
comptaient une proportion élevée de captifs. Mais c’était la capitale du pays, avec
une population de 266 000 habitants en 1849, dont 110 000 esclaves (41,3 %), qui
détenait la plus forte concentration urbaine de captifs enregistrée au Nouveau
Monde 85. Ce large consensus national sur la propriété esclavagiste nourrissait le
dessein africain de la monarchie sud-américaine. Or, c’est dans la sphère des rela-
tions internationales que se situait l’entrave la plus puissante au séparatisme de
certaines régions brésiliennes 86. Dans les provinces où prédominait l’esclavage

labor and the transformation of the nineteenth-century world economy », in F. O. RAMÍREZ


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(éd.), Rethinking the nineteenth-century: Movements and contradictions, New York, Greenwood
Press, 1988, pp. 103-117 ; ID., « World slavery and Caribbean capitalism: The Cuban
sugar industry, 1780-1868 », Theory and society, 20, 3, 1991, pp. 297-319 et les commen-
taires de Sidney Mintz aux pages 383-392 du même volume).
84 - Les propriétaires ayant de un à quatre esclaves représentaient 59,6 % des maîtres
à São Paulo (en 1829), 60,2 % à Minas Gerais (en 1833), mais seulement 50,1 % dans
le Sud des États-Unis (en 1850) et 53,4 % en Jamaïque (en 1832) : FRANCISCO VIDAL
LUNA et HERBERT S. KLEIN, Slavery and the economy of São Paulo, 17506-1850, Stanford,
Stanford University Press, 2003, p. 129. Voir aussi STUART B. SCHWARTZ, « Patterns of
slaveholding in the Americas: New evidence from Brazil », American historical review, 87,
1, 1982, pp. 55-86.
85 - La municipalité de Rio de Janeiro comprenait des paroisses rurales. Dans les
paroisses urbaines (206 000 habitants), le nombre d’esclaves atteignait 79 000 individus
(38 %) : MARY C. KARASCH, Slave life in Rio de Janeiro, 1808-1850, Princeton, Princeton
University Press, 1987, tableau 3.6, p. 62 ; Almanak Laemmert 1852, Rio de Janeiro,
Laemmert, Supplemento, pp. 95-96.
86 - L’Angleterre imposa des traités contre la traite des Noirs avec le Chili (janvier
1839), le Venezuela (mars 1839), l’Argentine (mai 1839), l’Uruguay (juin 1839), Haïti
(décembre 1839), la Bolivie (septembre 1840), le Mexique (février 1841), le Texas
(novembre 1841). Le Conseil d’État brésilien suivait de près ces initiatives anglaises :
« Consulta de 20.09.1845 », Atas do Conselho de Estado, Brası́lia, Senado Federal, 1978,
vol. 1, pp. 433-448. La presse de Rio de Janeiro, et en particulier le quotidien Jornal do
Commércio, prêtait une grande attention aux débats parlementaires et aux articles des
journaux britanniques – régulièrement traduits et reproduits – relatifs à la répression
368 de la traite et à la politique tarifaire vis-à-vis des produits brésiliens.

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UNE ÉCONOMIE ESCLAVAGISTE

– les régions riches du pays –, les oligarchies régionales tentées de se soustraire


au pouvoir central se seraient heurtées à l’embargo britannique sur le commerce
des esclaves.
Les deux rébellions les plus longues du Brésil éclatèrent dans le sertão du
Maranhão (la « Balaïada », 1839-1841) et dans le Rio Grande do Sul (la « Farroupilha »,
1835-1845), zones d’élevage où le commerce de Noirs ne jouait pas un rôle détermi-
nant. Nous retrouvons ici un phénomène observé au XVIIe siècle : les rébellions
régionales les plus graves eurent lieu dans des zones non connectées à la traite
négrière, au marché atlantique. On saisit le double rôle joué par le pouvoir central :
à l’intérieur, dans l’établissement de son autorité sur les provinces, et à l’extérieur,
dans l’insertion du pays dans le concert des nations. Affichant ses liens avec les
dynasties européennes et son statut de seule monarchie américaine – alliée de
la « politique européenne » contre la « politique américaine » (républicaine) –, la
stratégie de Pedro Ier (1822-1831), des régences (1831-1840) et de Pedro II (1840-
1889) consistait à tergiverser devant les pressions britanniques pour apparaître aux
oligarchies régionales comme leur mandataire privilégié auprès des autres monar-
chies européennes. Cet équilibre pervers assura le maintien de la couronne impé-
riale durant la première moitié du siècle. D’autant que la politique de temporisation
avec l’Angleterre comportait d’importants enjeux économiques. En fait, les négo-
ciations triangulaires entre Rio de Janeiro, Londres et Lisbonne – débouchant sur
la reconnaissance de l’indépendance (traité luso-brésilien de 1825), traité anglo-
brésilien d’interdiction de la traite (1826) et traité de commerce entre le Brésil et
l’Angleterre (1827) – se complétaient à plusieurs niveaux.
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Le libre-échangisme anglais et la traite négrière brésilienne
Quelles sont les raisons ayant conduit la traite brésilienne à s’arrêter d’un seul
coup en 1850, et non en 1831, quand elle fut déclarée illégale ? Pourquoi ne s’est-
elle pas poursuivie jusqu’en 1867, à l’exemple du trafic cubain ? La réponse à ces
questions est importante à divers titres : elle permet d’appréhender les transforma-
tions accomplies par la domination anglaise dans l’Atlantique-Sud ; elle oblige à
tenir compte de la politique intérieure brésilienne ; elle éclaire enfin la transition
du commerce des Noirs à l’immigration vers le Brésil en 1850 87.
Représentant ses propres intérêts et ceux de la Couronne portugaise, l’Angleterre
gardait la haute main sur les accords signés au lendemain de l’indépendance bré-
silienne. Conformément au traité de 1825, Lisbonne recevait la somme de 1,5 mil-
lion de livres sterling d’indemnisation au titre de la reconnaissance de l’Empire
du Brésil. Une somme couverte par un emprunt contracté par le gouvernement
de Rio de Janeiro auprès de la maison Rothschild, à Londres 88. Tout en pesant

87 - Les 6 400 Africains introduits au Brésil entre 1850 et 1856 représentent un effet
résiduel des grands flux interrompus en 1850.
88 - Plus exactement, le Brésil prenait à sa charge le remboursement de l’emprunt, d’un
montant équivalent, contracté en 1823 par le gouvernement portugais auprès de la 369

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LUIZ FELIPE DE ALENCASTRO

lourdement, et de façon durable, sur les finances du pays, cet emprunt se présentait
aussi comme un aval de la City au gouvernement monarchique et à l’unité nationale
brésilienne. Gagé sur les revenus des douanes centrales de Rio de Janeiro, le prêt
britannique présupposait que ceux-ci ne fussent pas amputés par d’éventuelles
sécessions régionales.
Afin de s’assurer, lors du traité anti-traite de 1826, un délai supplémentaire
pour faire cesser le trafic négrier, le gouvernement concéda des privilèges tarifaires
aux produits anglais dans le traité commercial de 1827 89. Par la suite, d’autres pays
obtinrent les mêmes tarifs. De telles concession tarifaires ont représenté une lourde
contrainte budgétaire, vu que Rio de Janeiro n’avait ni les moyens ni la volonté
politique de taxer les propriétaires ruraux ou d’augmenter les tarifs d’exportation
sur les produits agricoles.
À l’expiration de l’accord commercial, en 1844, le Brésil revit à la hausse les
taxes sur les importations et amorça des négociations avec ses partenaires commer-
ciaux 90. Toutefois, en Angleterre, la question tarifaire se greffait sur la campagne
abolitionniste, divisant l’opinion en deux camps. Dans le premier se retrouvaient
presque tous les abolitionnistes. Rejoignant les Tories protectionnistes et les repré-
sentants des planteurs antillais – leurs ennemis de la veille –, ils luttaient pour le
maintien de la surtaxe sur le sucre brésilien et cubain, issus du travail servile 91.
Dans le camp des anti-abolitionnistes, le mouvement Anti-Corn Laws poussait à
l’élimination des taxes sur le sucre étranger, sans s’embarrasser de la politique
abolitionniste prônée par le gouvernement. Ce faisant, le tout nouveau The Eco-
nomist, organe du libre-échangisme, flétrissait la politique « puérile et suicidaire »
de l’Angleterre au Brésil, signalant la pénétration américaine sur le marché brési-
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lien, ainsi que l’accord commercial que Rio de Janeiro s’apprêtait à signer avec le
Zollverein 92.
On connaît la suite. Partisan de la voie libre-échangiste, lord Russell fait
passer le Sugar Act, en 1846, éliminant la surtaxe sur le « slave-grown Sugar » et

même maison Rothschild ; voir CAROLINE SHAW, « Rothschilds and Brazil: An introduc-
tion to sources in The Rothschild Archive », Latin American research review, 40, 1, 2005,
pp. 165-185, et STEPHEN HABER et HERBERT S. KLEIN, « The economic consequences
of Brazilian independence », in S. HABER, How Latin America fell behind: Essays in economic
histories of Brazil and Mexico, 1800-1914, Stanford, Stanford University Press, 1997,
pp. 243-259.
89 - Dès 1833, lorsque s’aggrava le contentieux anglo-brésilien au sujet du commerce
des Africains, décrété illégal au Brésil en 1831, les conseillers d’État soulignent que la
réglementation sur le commerce des esclaves et la politique tarifaire restent associés
dans la négociation globale avec Londres (Atas do Conselho, 10 de outubro de 1833, op.
cit., vol. 2, pp. 293-296).
90 - Il s’agit des tarifs Alves Branco, fixés pour la première fois à un taux « ad valorem »,
dont le décret date du 12 août 1844, mais l’application, sujette à discussion avec les
pays intéressés, fut rapportée au budget 1845-1846 (Anais do Senado, Rio de Janeiro,
1845, livre 3, pp. 454-456).
91 - C. DUNCAN RICE, « “Humanity sold for sugar!” The British abolitionist response
to free trade in slave-grown sugar », The historical journal, 13, 3, 1970, pp. 402-418.
370 92 - The Economist, 19 avril 1845.

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UNE ÉCONOMIE ESCLAVAGISTE

annonçant une égalisation tarifaire entre le sucre étranger et le sucre colonial


anglais, dès 1851. Au même moment, il était prévu l’élimination de la différence de
taxes entre le café colonial anglais et le café étranger. Relancées par les réductions
douanières anglaises, par la mauvaise récolte cubaine en 1845 et par le déplacement
des croiseurs de la Navy vers Buenos Aires, les introductions d’Africains connais-
sent un rebond au Brésil. Informés de ces informations, le gouvernement et les
abolitionnistes anglais voyaient se confirmer leurs pires prévisions : la baisse des
tarifs sur le sucre revigorait l’esclavagisme brésilien et cubain, et augmentait le
commerce d’Africains.
Mobilisant leurs réseaux, les trafiquants parvinrent à doubler le nombre
d’Africains débarqués au Brésil après 1846, principalement dans la région de Rio
de Janeiro. Comme à la fin des années 1820, les négriers adaptaient l’offre de Noirs
en fonction des tensions anglo-brésiliennes, poussant les propriétaires à faire des
achats anticipés avant la fin, supposée imminente, de la traite. Des rapports signa-
laient que les Brésiliens utilisaient des clippers, et au moins deux grands navires à
vapeur. Croisant dans l’estuaire du Congo, le commandant d’une flottille de la
Royal Navy précisait que ces deux vapeurs pouvaient charger « au moins dix mille
esclaves par an ». Alors qu’aucun bateau sous pavillon espagnol n’avait été signalé,
cent vingt bateaux négriers « sous couleur brésilienne ou sans nationalité » furent
saisis au cours de l’année 1847 93.
Quoi qu’il en soit, l’analyse qualitative montre une nette recrudescence des
transferts vers le Brésil. Comparés à ceux de la période 1841-1845, les navires
des années 1846-1850 étaient plus rapides, plus grands et transportaient plus de
Noirs. Au total, il y a une augmentation de 152 % du nombre d’Africains débarqués
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entre ces deux périodes 94. Dans la foulée, la traite brésilienne s’étendait au-delà
de ses secteurs habituels. Des embarcations sud-américaines furent signalées à
Sierra Leone, alors que la chute du prix des Africains à Rio de Janeiro, provoquée
par des arrivages massifs en 1848, amenait des trafiquants à mettre le cap vers le
Nord, pour faire des affaires à Cuba et à Porto Rico. De surcroît, des informations
venues du golfe de Guinée faisaient voir que l’extension de la traite des Noirs
entravait le commerce licite africain et, en particulier, les exportations d’huile de
palme vers l’Angleterre 95.
L’échec de la politique anglaise devenait patent sur les deux rives de l’océan :
les raids dans les ports africains s’avéraient inefficaces, en même temps que la
contrebande augmentait du côté brésilien, attirant des spéculateurs d’autres natio-
nalités. En somme, l’élargissement du libre-échangisme intensifiait le trafic atlan-
tique d’esclaves et gênait la pénétration marchande anglaise en Afrique. Pour le
gouvernement et les experts anglais, il devenait clair que les canons de la Royal

93 - British parliamentary papers: Slave trade (1847-1848), Shannon, Irish University Press,
1968, vol. 4, Reports from the selected committee on the slave trade, « 2nd report », pp. 169-170.
94 - D. ELTIS, Economic growth..., op. cit., pp. 234-244.
95 - British parliamentary..., op. cit., vol. 38, Correspondence with the British commissioners
on the slave trade, 1851, « Journal of Lieutenant Forbes, on his mission to Dahomey »,
pp. 329-347. 371

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LUIZ FELIPE DE ALENCASTRO

Navy devaient pointer, non pas vers la haute mer ou les ports africains, mais vers
Rio de Janeiro. Tout naturellement, l’élimination de l’embargo économique sur le
« slave-grown sugar » poussait au durcissement des pressions militaires 96.
Concentrée sur l’étude de la traite anglaise et nord-américaine, ou des rela-
tions entre les industriels anglais et les producteurs esclavagistes de coton du Sud
des États-Unis, l’historiographie n’a pas assez prêté attention à la contradiction
entre le libre-échangisme et le commerce des Noirs au milieu du XIXe siècle. Cette
inattention entraîne des malentendus qui s’étendent à l’histoire de l’art 97. Les
mouvements d’opinion et la presse britanniques aident à expliquer le durcissement
de Londres. D’ailleurs, la géopolitique mise en pratique dans la guerre de l’Opium
et le traité de Nankin (1842) préfigurait déjà la diplomatie de la canonnière et la
seconde expansion européenne.
La nouvelle offensive se déroula en trois temps. Le premier fut marqué par
le Palmerston Act (1839), fixant unilatéralement le droit de visite sur les navires
portugais. Dès lors, la Royal Navy pouvait sévir plus largement dans l’estuaire du
Congo et sur les côtes angolaises et mozambicaines, chasses gardées de la traite
destinée au Brésil. Visant directement Rio de Janeiro, l’étape suivante de l’offen-
sive fut commandée par Aberdeen, successeur de Palmerston au Foreign Office.
Après avoir soutenu que le traité anglo-brésilien de 1826 assimilait déjà la traite
illégale à la piraterie, Aberdeen fit voter une loi, dite Aberdeen Bill (1845), autori-
sant le droit de visite et de saisie des bateaux négriers battant pavillon brésilien 98.
Pourtant, à cette époque, d’autres conflits occupaient la politique européenne dans
l’Atlantique-Sud. En Argentine, le caudillo Rosas entravait le commerce anglais
et français, étendant son influence à l’Uruguay et au Paraguay. Il s’ensuivit un
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blocus anglo-français à Buenos Aires et un répit provisoire de la pression anglaise
sur Rio de Janeiro.

96 - Voir, à ce propos, FRANÇOIS CROUZET, « Puissance maritime et blocus », in C. BUCHET,


J. MEYER et J.-P. POUSSOU, La puissance maritime, Paris, Presses de l’Université de Paris-
Sorbonne, 2004, pp. 467-478.
97 - L’abolitionnisme anglais attirait aussi des écrivains et des peintres, qui représentent
les tragédies de la traite négrière. À ce titre, The slave ship (1840), de Turner, reste l’icône
de la puissance idéologique de la campagne anti-traite. Contrairement à l’interprétation
courante, rattachant la scène de ce tableau à une noyade d’Africains perpétrée aux
Antilles en 1781, par le capitaine d’un navire négrier (le Zong) basé à Liverpool, il a été
démontré que la peinture se réfère aux drames nés du regain de la traite cubaine et
brésilienne à la fin des années 1830. The slave ship fut exposé à Londres en 1840, pendant
la World Antilavery Convention, dont le succès en fit l’acte fondateur des congrès
internationaux de mobilisation politique. Le tableau s’appelait au départ Slavers throwing
overboard the dead and dying – typhon coming on. Voir JOHN MCCOUBREY, « Turner’s Slave
Ship: Abolition, Ruskin and reception », Word & Image, 14, 4, 1988, pp. 319-353, et
MARCUS WOOD, Blind memory: Visual representation of slavery in England and America,
1780-1865, New York, Routledge, 2000, pp. 41-74.
98 - LESLIE M. BETHELL, « Britain, Portugal and the suppression of the Brazilian slave
trade: The origins of lord Palmerston’s Act of 1839 », The English historical review, 80, 317,
1965, pp. 761-784 ; WILBURN D. JONES, « The origins and passage of lord Aberdeen’s
372 Act », The Hispanic American historical review, 42, 4, 1962, pp. 502-520.

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UNE ÉCONOMIE ESCLAVAGISTE

Accédant pour la troisième fois à la tête du Foreign Office (1846-1851),


Palmerston revient à la charge, ses convictions s’étant renforcées après les baisses
tarifaires de 1846, favorisant le sucre brésilien. Bien qu’une partie de l’historio-
graphie ait fait l’impasse sur les motivations économiques de l’abolitionnisme
anglais, celles-ci gardaient toute leur place dans la politique de Palmerston : pour
lui, sans l’interdiction de la traite, l’augmentation de la production sucrière brésilienne
porterait un coup sérieux aux colons des Antilles britanniques 99. À la différence
d’Aberdeen, qui limita l’action de la marine de guerre aux eaux internationales,
Palmerston autorisa des incursions sur le littoral brésilien. Le risque d’un conflit
armé entre les deux pays se précisa après le règlement du contentieux anglo-
argentin, en 1849, et le déplacement à Rio de Janeiro des bâtiments de guerre
anglais qui croisaient au large de Buenos Aires.
Assurément, ce sont les pressions anglaises qui, dès 1808, constituent le
facteur déterminant de la suppression du trafic des esclaves africains. Nonobstant,
l’arrêt en 1850 – intervenant d’un seul coup et de manière irréversible – répond
au désengagement des négriers à la suite de négociations avec les autorités brési-
liennes, et non à une efficacité accrue de la répression navale britannique ou au
démentalement des réseaux négriers au Brésil. D’ailleurs, pour le Comité londo-
nien de l’Anti-Slavery Society, la cessation définitive du trafic fut le résultat d’ini-
tiatives brésiliennes 100.

La seconde naissance de l’État brésilien


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L’assimilation, par le Bill Aberdeen, de la traite brésilienne à la piraterie rabaissait
l’Empire au rang des « nations barbaresques », donnant un tour concret à la menace
d’intervention britannique. Ce glissement catégoriel discréditait la caution civilisa-
trice que la monarchie des Bragances prétendait assurer au pays. La double attribu-
tion de la Couronne – pouvoir central dans l’espace national et mandataire des
oligarchies régionales auprès des cours européennes – se trouvait atteinte dans sa
consubstantialité politique.
Il n’en reste pas moins que le gouvernement de Rio de Janeiro ne se présen-
tait pas comme une simple émanation de la volonté des négriers et des planteurs.

99 - En témoigne une de ses réponses, en mars 1848, à la commission d’enquête des


Communes sur la traite négrière : « Au Brésil, la quantité de terres qui peuvent être
cultivées, s’il y a une offre illimité de travail, est incalculable. C’est une grosse erreur
de croire que la crainte de troubles de l’ordre social peut amener [les Brésiliens] à
réduire l’importation de Noirs [...] ; ces dangers [...] n’auraient pas d’effets qu’après avoir
atteint des proportions telles qu’ils aient été susceptibles d’émouvoir le gouvernement
brésilien. Entre-temps, notre production des Antilles aurait déjà subi le contrecoup de
l’énorme augmentation de la production brésilienne » (« First report from the selected
committee on the slave trade », 21 mars 1848, in British parliamentary..., op. cit., vol. 4,
p. 4).
100 - HOWARD TEMPERLEY, British anti-slavery, 1833-1870, Columbia, University of
South Carolina Press, 1972, p. 183. 373

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LUIZ FELIPE DE ALENCASTRO

Agissant surtout au niveau régional, ces derniers possédaient peu d’expérience


dans les affaires publiques, à une époque où la diplomatie conditionnait l’avenir
du pays. Quant à elle, l’administration impériale avait hérité de l’appareil d’État
métropolitain l’expertise diplomatique qui l’habilitait à évaluer les dangers de la
conjoncture internationale. Enfin, face au risque de blocus et d’hostilités avec
l’Angleterre – puissance hégémonique et principal marché du pays –, le gouverne-
ment gardait des atouts pour faire fléchir les négriers et leurs alliés.
La loi brésilienne de 1831 – interdisant pour la première fois la traite des
Noirs – créait des incertitudes, vu qu’elle stipulait que les Africains introduits après
cette date seraient considérés comme des individus libres. Il en résultait que le
droit de propriété des maîtres des 710 000 Africains importés après 1831 n’était
pas établi ni celui sur les descendants de ce contingent d’individus. De surcroît,
en vertu de l’article 179 du Code criminel, ils commettaient le crime de réduc-
tion en captivité de personnes libres. La non-observation de cette législation, déri-
vée du traité anglo-brésilien de 1826, pouvait donner un motif supplémentaire
à l’intervention britannique. En outre, lors des ventes, des hypothèques ou des
transmissions d’héritages, le droit de propriété sur ce contingent d’esclaves pouvait
être contesté, menaçant l’ensemble des propriétaires et laissant planer la menace
de révoltes parmi les esclaves. Toute la société brésilienne était concernée par le
problème. On saisit une nouvelle fois l’imbrication entre esclavagisme et droit :
l’esclave est une propriété privée dont la possession et la gestion demandent la
garantie réitérée de la puissance publique, le pouvoir des maîtres sur les esclaves
étant un élément constitutif du pacte social. De ce fait, quoique fondée sur la
contrainte, l’institution dépend d’une légitimité qui découle de la légalité. Aux
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maîtres peu sûrs de leur propriété, le gouvernement pouvait promettre une régula-
risation de leur patrimoine, dans le cadre de la nouvelle législation sur la traite. Ce
qu’il fit, de façon très officielle 101.
Plus généralement, des faits nouveaux commençaient à modifier l’attitude
de l’opinion à l’égard des négriers. Les achats anticipés d’Africains endettaient les
planteurs, entraînant la saisie des biens de certains d’entre eux par des créanciers
liés aux trafiquants 102. De leur côté, les négociants pratiquant le commerce licite de
cabotage subissaient des pertes croissantes occasionnées par les opérations navales
britanniques à proximité des ports.
Sur le plan social, la traite augmentait la proportion d’esclaves et d’Africains
à Rio de Janeiro, projetant le spectre d’une insurrection urbaine, plus vaste et
dangereuse que la « révolte des Malés », laquelle, au grand effroi de la population
blanche, souleva en 1835 des Noirs libres et esclaves de la ville de Bahia 103. Parfois
de façon voilée, les journaux de l’époque se faisaient l’écho des appréhensions

101 - « Discurso do conselheiro Eusébio de Queiroz Coutinho em 16 de julho de 1852 » :


AGOSTINHO MARQUES PERDIGÃO MALHEIRO, A escravidão no Brasil: Ensaio histórico, jurı́-
dico, social (1867), Petrópolis, Vozes, 1976, vol. 1, pp. 201-222.
102 - Voir le débat à la Chambre des députés du 23 janvier 1850, reproduit dans le Jornal
do Commércio du 28 janvier 1850.
374 103 - JOÃO JOSÉ REIS, Rebelião escrava no Brasil, São Paulo, Companhia das Letras, 2003.

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UNE ÉCONOMIE ESCLAVAGISTE

inspirées par les captifs urbains. D’autres événements vinrent aggraver ces craintes.
Au début de 1850, et pour la première fois, une épidémie de fièvre jaune frappa le
pays, et surtout la population d’origine européenne de la capitale et des principales
villes 104. De l’avis général, la maladie, devenue endémique à Rio de Janeiro, avait été
répandue par des Africains débarqués clandestinement dans la baie de la Guanabara.
La perspective de tels dangers sociaux et épidémiologiques alimentait la
campagne de ceux qui s’élevaient contre l’« africanisation » de la société – inquié-
tude exprimée dans les éditoriaux de la presse de Rio dès 1831 – et misaient sur
l’essor de l’immigration européenne pour civiliser le pays. Pour le gouvernement,
l’essentiel restait à faire : convaincre négriers, intermédiaires et planteurs de la
nécessité d’arrêter le commerce d’Africains.
C’est sous le gouvernement dirigé par Eusébio de Queiroz (1812-1868) que
la tâche a été accomplie. Il s’agit là d’une rupture fondatrice qui signifie une
seconde naissance de l’État. Descendant d’une famille portugaise de l’Angola, sa
terre natale, Queiroz entretenait des liens politiques et familiaux avec des hauts
fonctionnaires, des parlementaires, des planteurs et des négriers. Entre 1833 et
1844, il occupa le poste de chef de la police de Rio de Janeiro, exerçant son
autorité sur les capitales provinciales. À travers ses relations et dans l’exercice de ses
fonctions, il a pu mesurer l’étendue de la contrebande d’Africains. Par complicité ou
par réalisme politique, ou plutôt pour les deux motifs à la fois, il n’a pas réprimé
la traite illégale, largement pratiquée. Nommé ministre de la Justice en 1848, il
exerce, de facto, le poste de premier ministre au sein d’un gouvernement dont la
cohésion marquera l’histoire du pays. Dès lors, il change de bord et parvient à
arrêter définitivement la traite. Opéré par un homme enraciné dans la culture sud-
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atlantique, ce changement d’attitude à l’égard du commerce des Noirs montre la
transformation des rapports de force intervenue au sein de l’État.
Le tournant s’opéra en plusieurs étapes. Le gouvernement prépara d’abord
le terrain par des mesures ayant un effet immédiat, avec, au premier chef, l’amnistie
des trafiquants et des propriétaires de Noirs introduits après 1831. Ce faisant, le
gouvernement entérinait la captivité de centaines de milliers de Noirs qui, au
regard de la loi, étaient devenus des personnes libres après avoir foulé le sol brési-
lien 105. Plus symptomatique de la négociation globale en cours, le gouvernement
anglais a joué le jeu, évitant de s’opposer à cette décision inique, alors qu’il avait
les moyens juridiques et diplomatiques de le faire 106. À cela s’ajoute le préavis du

104 - LUIZ FELIPE DE ALENCASTRO, « Prolétaires et esclaves : immigrés portugais et cap-


tifs africains à Rio de Janeiro, 1850-1875 », Cahiers du CRIAR, 4, Publications de l’Univer-
sité de Rouen, 1984, pp. 119-156.
105 - JOAQUIM NABUCO, Um estadista do Império (1897-1899), Rio de Janeiro, Topbooks,
1997, vol. 1, p. 229, n. 6. Gageons que ce point précis ne manquera pas d’être évoqué
par les mouvements brésiliens revendiquant, actuellement, des réparations pour les
descendants des esclaves.
106 - RICHARD GRAHAM, « Os fundamentos da ruptura de relações diplomáticas entre o
Brasil e a Grã-Bretanha em 1863: A questão christie », Revista de historia, 49, 1962,
pp. 117-138, et 50, 1962, pp. 379-402 ; ROBERT CONRAD, « Neither slave nor free. The
emancipados of Brazil, 1818-1868 », The Hispanic American historical review, 53, 1, 1973,
pp. 50-70. 375

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LUIZ FELIPE DE ALENCASTRO

ministère brésilien adressé aux principaux trafiquants, leur enjoignant de retirer


capitaux, marchandises, navires et équipages du commerce d’Africains avant le
vote d’une loi plus rigoureuse 107.
D’autres initiatives s’inscrivaient dans les transformations de la géographie
économique du pays. À l’écart des cultures saisonnières de la canne à sucre, le café
se présentait comme une culture semi-permanente, en progression constante vers
l’intérieur des terres. L’éloignement des ports augmentaient les dépenses des plan-
teurs versés aux muletiers, chargés de l’acheminement des récoltes jusqu’aux ports
de la Guanabara 108. Pour les planteurs de café de l’arrière-pays de Rio de Janeiro,
l’achat ou la location de mulets devenait une variable économique aussi importante
que l’acquisition d’esclaves, en raison de l’augmentation des coûts de transport à
partir des années 1840. Dépassant les possibilités de financement et de gestion
des oligarchies régionales, le transport des récoltes se transformait en une affaire
d’État. Faut-il rappeler que Rio de Janeiro, destinée finale de la plupart des 560 000
Africains débarqués au Sud de Bahia entre 1831 et 1850, restait la principale zone
de contrebande négrière du pays 109 ?
Pour la première fois depuis l’indépendance, le commerce extérieur devenait
excédentaire entre 1845-1849, sous l’effet combiné des exportations de café et de
la hausse des tarifs d’importation intervenue en 1844. De sorte que le Parlement
put reprendre les discussions sur la construction d’une voie de chemin de fer
jusqu’à la frontière du café, dont l’éloignement se situait déjà à 150 km des ports
maritimes. Par une loi de 1852, le gouvernement impérial garantit un dividende
minimum aux actionnaires des compagnies de chemin fer. Solutionnant des pro-
blèmes de financement qui avaient fait échouer auparavant des projets similaires,
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l’apport de fonds publics rendit viable l’opération. Une compagnie ferroviaire
anglaise fut donc constituée à Rio de Janeiro et, en 1858, les trains commençaient
à transporter du café vers le port de la capitale 110. Pour convaincre les planteurs
de ses bonnes dispositions, le gouvernement leur accorda, dès 1853, une baisse de
25 % sur les tarifs d’exportation des produits agricoles.
Toutefois, les décisions les plus importantes ont trait à la législation relative
aux espaces appartenant au domaine public, c’est-à-dire, la « loi des terres ». Cru-
ciale pour l’avenir de la propriété rurale et de l’esclavagisme, cette législation fut
votée et promulguée en 1850, deux semaines après la nouvelle loi sur la répression
de la traite négrière. La coïncidence n’est pas fortuite : la réglementation sur la

107 - La loi en préparation établissait, notamment, que les crimes liés à la traite passe-
raient de la juridiction des jurys populaires, manipulés par les négriers, aux tribunaux
de la marine de guerre, encadrés par le gouvernement.
108 - LUIZ FELIPE DE ALENCASTRO, Le commerce des vivants : traite d’esclaves et Pax
Lusitana dans l’Atlantique Sud, XVIe siècle-XIXe siècle, Thèse de Doctorat en Histoire,
Université de Paris-X – Nanterre, 1986, pp. 522-527.
109 - D. ELTIS, Economic growth..., op. cit., pp. 234-244.
110 - WILLIAM R. SUMMERHILL, « Market intervention in a backward economy: Railroad
376 subsidy in Brazil, 1854-1913 », The economic history review, 51, 3, 1998, pp. 542-568.

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UNE ÉCONOMIE ESCLAVAGISTE

dévolution des terres était un préalable à la politique d’immigration et à la redéfini-


tion du marché du travail après l’arrêt du commerce des Noirs 111.

Immigration et nationalité

Dans le cadre des débats sur l’immigration, trois mobiles ont inspiré les initiatives
gouvernementales. Au départ, les autorités avaient introduit des colons pour conso-
lider des régions militairement vulnérables, comme dans le sud du pays, où des
familles açoriennes furent établies après le traité de frontières avec l’Espagne
(1750) 112. De même, des terres publiques furent distribuées à des colons européens
dans des zones menacées par des tribus indiennes ou par des villages de Marrons.
En second lieu, l’admission de travailleurs libres a répondu aux besoins des services
des ponts et chaussées. Dans une province comme celle de Rio de Janeiro, marquée
par un paysage vallonné et une pluviosité qui endommageait les chemins, de nou-
velles infrastructures de transport étaient indispensables. Les autorités réquisition-
naient pour cela les Indiens des aldeamentos (conformément au Directório), ainsi
que des esclaves et des outils appartenant aux planteurs. Mais ces mesures soule-
vaient des protestations et étaient difficiles à mettre en œuvre. Dès les années
1830, l’Assemblée provinciale de Rio de Janeiro mit à profit ses nouvelles préroga-
tives fiscales pour subventionner l’arrivée d’« engagés » portugais destinés aux tra-
vaux de voirie. À ce stade, l’immigration se présente encore comme un complément
nécessaire à l’essor des exploitations esclavagistes. Tout change dans une troisième
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étape, à la fin de la traite négrière, lorsque la politique d’immigration amorce
la substitution de l’esclavage par le travail libre. Pour les propriétaires ruraux,
l’immigration devient alors un enjeu de première importance. Mais la politique
brésilienne avait une plus grande portée qu’il ne paraît à première vue. Au Parle-
ment, dans les assemblées provinciales et dans la presse, deux points de vue bien
tranchés se dégagent.
Appuyés par les grands commerçants, les planteurs souhaitaient capter des
prolétaires de toutes les parties du monde et de toutes races, à condition qu’ils
soient canalisés vers les fazendas pour prendre la relève des esclaves manquants.
À l’inverse, soucieuses de la composition sociale et culturelle de la nation, l’admi-
nistration impériale, l’intelligentsia et une partie de la population urbaine cher-
chaient à faire de l’immigration un instrument de la « civilisation », autrement dit,
du blanchiment du pays. Ces positions dessinaient deux façons opposées d’envisa-
ger l’intervention de l’État dans la politique agraire et d’immigration.

111 - WARREN DEAN, « Latifundia and land policy in nineteenth-century Brazil », The
Hispanic American historical review, 51, 4, 1971, pp. 606-625 ; LÍGIA OSÓRIO SILVA, Terras
devolutas e latifúndio: Efeitos da lei de 1850, Campinas, Ed. Unicamp, 1996.
112 - JOSÉ DAMIÃO RODRIGUES, « Entre duas margens: A circulação atlântica dos Açoria-
nos nos séculos XVII e XVIII », Arquipélago, VI, 2002, pp. 225-245. 377

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LUIZ FELIPE DE ALENCASTRO

Si la nouvelle politique se limitait à substituer les Africains par des immigrés


dans les plantations (« immigration dirigée »), l’État devait agir dans deux direc-
tions. En amont du flux migratoire, des subventions officielles faciliteraient le
paiement des titres de transport des immigrants les plus pauvres, Européens, Asia-
tiques ou, éventuellement, Africains libres 113. Par ce biais, le pays pourrait espérer
accueillir un nombre important de migrants internationaux, et notamment ceux
qui étaient contraints à s’employer dans les fazendas dès leur arrivée aux ports
brésiliens. En aval, l’accès aux terres publiques serait réglementé de façon à éviter
que ces immigrants ne se détournent des plantations pour s’établir à leur compte
dans les campagnes.
En revanche, si l’on décidait d’attirer des colons (« immigration spontanée »)
pour recomposer la propriété, la production et la société rurale, les crédits budgé-
taires devraient avoir une autre destination. Des fonds seraient alloués à l’élabora-
tion d’un cadastre des terres publiques et à l’ouverture de routes reliant ces terres
aux marchés régionaux. Cartographiées, desservies, elles seraient vendues aux émi-
grants dans les consulats brésiliens en Europe. Auquel cas, les crédits officiels pour
le transport des immigrants n’auraient plus de raison d’être, puisque ces acheteurs
disposeraient de fonds propres pour le voyage. Devenus propriétaires au Brésil, ils
propageraient le modèle d’une agriculture familiale moderne qui romprait avec
la rusticité des campagnes et de la société 114. En revanche, les prolétaires et les
marginaux européens et, plus généralement, les Asiatiques et les Africains libres
n’auraient pas accès aux ports brésiliens. Afin de faciliter l’afflux de protestants
– des Suisses et des Allemands s’installaient déjà au Brésil –, le gouvernement
établirait des registres civils à la place des registres paroissiaux, tenus alors par les
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curés appointés par l’État. À terme, le catholicisme perdrait son statut de religion
officielle inscrit dans la Constitution. Le courant « civilisateur » escomptait ainsi
saisir cette opportunité pour procéder à une réforme agraire et à une réforme de
la société, en changeant la race des producteurs ruraux. On voit bien comment la
question du travail débouche sur la question nationale.
L’opposition entre ces deux voies de transition de l’esclavage au travail libre
éclate au grand jour dans les débats parlementaires comme dans la presse. Afin de
réglementer la loi des terres, le gouvernement prit un décret d’application en 1854
et mit en place cette même année la Direction générale des terres publiques
(DGTP), embryon du futur ministère de l’Agriculture, crée en 1862. À la tête de
la DGTP fut nommé Manoel Felizardo, figure emblématique du courant « civilisa-
teur » et opposant de la politique d’« immigration dirigée » qu’incarne le sénateur
Nicolau Vergueiro115, auquel Felizardo s’opposa en 1855, lors d’un débat parlementaire.

113 - JOSÉ P. XAVIER PINHEIRO, Importação de trabalhadores Chins, Rio de Janeiro, Typo-
graphia de J. I. da Silva, 1869.
114 - LUIZ PEIXÔTO DE LACERDA WERNECK, Idéais sobre a colonização, Rio de Janeiro,
Ed. Laemmert, 1855.
115 - Né au Portugal, formé au droit à Coimbre, Nicolau Vergueiro arrive au Brésil en
1803, puis se fait élire député à l’Assemblée constituante portugaise convoquée à
378 Lisbonne (1821). Favorable à l’indépendance brésilienne, il retourne en Amérique du

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UNE ÉCONOMIE ESCLAVAGISTE

Au moment où le Parlement discute les crédits budgétaires pour l’immigra-


tion, en 1855, les opinions du sénateur Vergueiro sont bien arrêtées. Tout comme
les planteurs qu’il représente, il veut des crédits publics pour financer le transport
au Brésil – et de nouveaux travailleurs ruraux pour ses propres fazendas. En ce sens,
la vente des terres dévolues à des immigrants souhaitant devenir des propriétaires
ruraux, mais « possédant à peine de l’argent pour acheter un lopin de terre », lui
paraissait être une mauvaise solution. Sans capitaux pour défricher et cultiver des
terres situées dans la forêt, à l’écart des routes et des marchés, ces immigrants,
ajoutait-il, ne pourraient rien y faire. « Seul un grand capitaliste capable de mobi-
liser beaucoup de gens » serait à même de mettre en valeur les terres vierges du
pays, concluait-il. Ses collègues du Sénat et les lecteurs de son discours – publié
peu après dans le principal journal de la capitale – savaient qu’en disant cela
il avait présent à l’esprit le travail effectué dans sa fazenda de café à São Paulo,
mise en valeur par des Suisses et des Allemands selon un système proche du
métayage 116.
La réponse de Manoel Felizardo est tout aussi instructive. Pour le titulaire
de la direction des terres publiques, les planteurs ne devaient pas compter sur les
crédits de l’État pour pallier le manque de travailleurs ruraux : « Les fazendas ont
toujours été approvisionnées en esclaves acquis sans la moindre aide pécuniaire
du gouvernement. » S’il est vrai que le commerce des Africains avait cessé, il était
tout aussi certain qu’existaient ailleurs des émigrants que les planteurs pouvaient
faire venir à leurs propres frais. Dès lors, poursuit-il : « Est-il juste que la nation
contribue à ce que dix, vingt, cent ou deux cents fazendeiros soient fournis de bras
aux frais du pays entier ? » Felizardo estimait que les crédits gouvernementaux
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devaient être réservés à l’« immigration spontanée », qui redessinerait le profil
social du pays. Au bout du compte, le gouvernement central n’a pas vraiment
tranché ce débat. Ce sont les gouvernements provinciaux, dont celui de São Paulo,
plus proches des idées de Vergveiro et des oligarchies agraires, qui faciliteront
l’arrivée de travailleurs ruraux.
En substance, l’étude de la rupture produite par la fin du commerce des
esclaves africains permet d’établir une nouvelle périodisation, dont les effets se
manifestent en amont et en aval de l’histoire brésilienne. En amont, on constate
que la matrice spatiale coloniale se définit dans l’Atlantique-Sud au XVIIe siècle, et
qu’en dépit de l’indépendance brésilienne elle se maintient jusqu’en 1850. En

Sud pour être élu à la Constituante de son nouveau pays (1823). Toutefois, en troquant
la Constituante de Lisbonne pour celle de Rio de Janeiro, Vergueiro ne choisit pas
seulement l’indépendance du Brésil : il opte aussi pour le maintien de la présence
brésilienne dans l’Atlantique-Sud. C’est lui qui préconise alors le projet négrier
d’« union » entre le Brésil et l’Angola, déjà mentionné. Plusieurs fois ministre et parle-
mentaire, grand propriétaire terrien, il fit la traite illégale d’Africains après 1831. Voyant
le vent tourner, il commença à transporter, à partir de 1843, des immigrants suisses,
allemands et portugais vers ses plantations de café à São Paulo.
116 - Sur les limites de cette expérience, voir THOMAS DAVATZ, Memórias de um colono
no Brasil (1850), Belo Horizonte, Itataia, 1980, et surtout la préface de Sérgio Buarque
de Holanda, pp. 15-46. 379

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LUIZ FELIPE DE ALENCASTRO

aval, les tractations internes aboutissant à la fin de la traite et aux lois agraires et
d’immigration montrent que le point maximal de la crise du système esclavagiste
et l’amorce de son dépassement se produit en 1850, et non en 1871, lors du vote
de loi sur le ventre libre. Bien qu’elle ne soit pas dominante dans l’historiographie
brésilienne, cette interprétation n’est pas nouvelle. Dans un ouvrage capital sur
Empire du Brésil, le leader abolitionniste et écrivain politique Joaquim Nabuco
expliquait à la fin du XIXe siècle : « Il fut plus facile d’abolir l’esclavage d’un seul
coup [en 1888] que de faire respecter la loi du 7 septembre [1831] », qui rendait
illégale la traite des Africains 117.
En élargissant l’approche, on observe que la contradiction entre le système
agricole et esclavagiste afro-brésilien, d’un côté, et le système industriel et libre-
échangiste britannique, de l’autre, paraît symétrique à celle qui opposait le Sud et
le Nord des États-Unis, à la veille de la guerre de Sécession. Mais en Amérique
du Nord le conflit porte sur le contrôle de l’État fédéral, alors que dans l’Atlantique-
Sud l’enjeu est la division internationale du travail, c’est-à-dire les échanges directs
entre le pôle industriel anglais et les périphéries sud-américaine et africaine.
Toujours dans une perspective générale, ces événements illustrent des chan-
gements structurels survenus dans l’Atlantique. De fait, la domination anglaise
imposa une transformation de l’espace colonial portugais dans l’Atlantique-Sud. On
touche là la ligne de partage qui sépare le colonialisme moderne et l’impérialisme
contemporain, la première et la seconde expansion européenne. Dans ce même
ordre d’idées, le cas brésilien pointe l’écart entre la première phase de l’expansion
victorienne outre-mer, caractérisée par l’affirmation d’intérêts commerciaux et des
traités favorables dans le cadre d’un « empire informel », et la seconde phase,
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comportant la conquête territoriale et la constitution d’un « empire formel » 118, et
l’attention des tenants de la doctrine de l’« interventionnisme humanitaire » 119.

Le débat sur le marché du travail et l’organisation agraire remettait à l’ordre du


jour une question récurrente depuis les reformes du marquis de Pombal : la civilisa-
tion des Indiens. Des débats eurent lieu à ce sujet à l’Assemblée constituante, en
1823. Connaissant bien l’Europe et la politique européenne, Andrada – le chef du

117 - JOAQUIM NABUCO, Um Estadista do Império..., op. cit., vol. I, p. 228.


118 - JOHN DARWIN, « Imperialism and the Victorians: The dynamics of territorial expan-
sion », The English historical review, 112, 447, 1997, pp. 614-642.
119 - MICHAEL BYERS, « Policing the high seas: The proliferation security initiative »,
The American journal of international law, 98, 3, 2004, pp. 526-545. CHAIM D. KAUFMANN
et ROBERT A. PAPE, « Explaining costly international moral action: Britain sixty-year
campaign against the Atlantic slave trade », International organization, 53, 4, 1999,
pp. 631-668. Comme d’autres auteurs, C. Kaufmann et R. Pape soulignent que les
dépenses de la répression de la traite négrière furent supérieures aux gains procurés à
l’Angleterre par le commerce des Noirs. Sans diminuer la portée de l’abolitionnisme,
on doit dissocier les deux questions : les secteurs sociaux ayant tiré bénéfice de la
traite négrière ne sont pas les mêmes que ceux qui, plus tard, choisirent de payer
380 pour la supprimer.

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UNE ÉCONOMIE ESCLAVAGISTE

gouvernement brésilien – avait pleine conscience du contentieux international créé


par le commerce des Noirs. Il proposa donc deux projets complémentaires : le
premier sur la « civilisation générale des Indiens », l’autre sur la fin de la traite
négrière et l’extinction progressive de l’esclavage 120. L’Assemblée étant dissoute
par Pedro Ier, les deux projets restèrent lettre morte.
Pourtant, son programme sur la civilisation des Indiens fera date. Dans la
filiation de la politique du marquis de Pombal, Andrada reprend les orientations
générales du Directório. À une différence près. Face aux pressions britanniques
contre la traite, il envisage le travail des Indiens non plus comme un complément
au travail esclave africain, à l’exemple du Directório, mais comme une alternative au
commerce des Noirs. Sa proposition pourrait paraître illusoire. Elle ne l’était point,
puisque l’on croyait que la population amérindienne restait assez dense. L’évêque
du Pará estimant à 500 000 le nombre d’Indiens soumis et insoumis de la seule
région amazonienne. En l’absence de statistiques fiables, ce témoignage faisait
référence. Andrada comptait, en outre, sur l’accroissement démographique de la
population libre et affranchie existant dans le pays.
Jusque dans les années 1850, l’idée de l’utilisation des Indiens dans l’agri-
culture commerciale fut discutée au Parlement et dans les autres sphères du pou-
voir brésilien. Malgré l’importance croissante de l’immigration, la civilisation ou la
« domestication » des Amérindiens s’intégraient à la politique générale d’organisa-
tion du marché du travail. Dans les débats budgétaires, les crédits pour la civilisation
des Indiens étaient toujours associés aux fonds destinés à l’immigration. Et c’est
tout naturellement que le ministère de l’Agriculture, créé en 1862, géra aussi les
affaires indiennes. La République, proclamée en 1889, a maintenu cet état de
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choses, associant la question indigène au marché du travail, à partir des orientations
devenues anachroniques des réformes du marquis de Pombal et d’Andrada.
Mais ce débat eut des conséquences d’une tout autre dimension. On aura
noté que la problématique née de la laïcisation de la politique indienne est ambiva-
lente. Si d’une part elle annonce le devenir de l’Indien, elle confère d’autre part
à l’État métropolitain et à ses agents la mission de civiliser les Indiens. Procé-
dant à la nationalisation de ce colonialisme éclairé, Andrada avait transféré à la
bureaucratie monarchique luso-brésilienne des tâches qui incombaient auparavant
au pouvoir lisboète. Dans la perspective de la formation de la nation, cette mission
prend encore une autre signification. Désormais, les dirigeants nationaux se voyaient
confier la civilisation des Indiens et, par extension, celle des catégories de la popu-
lation non insérées dans la société.
Il s’agit d’une démarche éminemment moderne, puisqu’elle associe l’incor-
poration au marché du travail avec l’affirmation de la personnalité juridique des
citoyens. Idéologie – car c’en est une – revigorée tout au long du XIXe siècle par la
dissociation entre la bureaucratie monarchique et la population composite qui forme

120 - JOSÉ BONIFÁCIO DE ANDRADA E SILVA, « Apontamentos para a civilização dos ı́ndios
bravos do Império do Brasil (1823) », Revista do Instituto histórico e geográfico brasileiro,
12, 1849 ; ID., Representação à Assembléia Geral Constituinte e Legislativa do Império do Brasil
sôbre a escravatura, Paris, F. Didot, 1825. 381

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LUIZ FELIPE DE ALENCASTRO

la nation brésilienne. Creusée par l’esclavage, puis par l’arrivée d’immigrants euro-
péens, levantins et asiatiques, ses disparités culturelles conduisent les classes diri-
geants à s’unir dans un « nationalisme d’État », dont le corollaire est la reconstruction
de la société : puisque l’organisation du travail dans les latifundia incorpore conti-
nuellement des étrangers, déstructurant le corps social, les hauts commis, les
lettrés, les intendants – l’intelligentsia étatique et paraétatique désignée au Brésil
sous le qualificatif de « bacharéis » – s’adjugent la mission historique de civiliser
la nation. C’est le « fardeau des bacharéis », support idéologique d’une pensé auto-
ritaire, en phase avec l’idée du « fardeau de l’homme blanc » qui légitimait la
seconde expansion coloniale européenne. À défaut de promouvoir les natifs, le
débat sur la civilisation des Indiens contribua à jeter les bases de l’autoritarisme
brésilien.

Luiz Felipe de Alencastro


Université de Paris-IV
© Éditions de l'EHESS | Téléchargé le 02/11/2020 sur www.cairn.info (IP: 189.120.74.20)

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