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Armand Colin

Scènes des différences: Où la philosophie et la poétique, indissociables, font événement


d'écriture
Author(s): JACQUES DERRIDA and MIREILLE CALLE-GRUBER
Source: Littérature, No. 142, LA DIFFÉRENCE SEXUELLE EN TOUS GENRES (JUIN 2006), pp.
16-29
Published by: Armand Colin
Stable URL: http://www.jstor.org/stable/41705119 .
Accessed: 14/06/2014 20:17

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■ JACQUES DERRIDA
PARIS NOUVELLE
lll-SORBONNE
MIREILLECALLE-GRUBER,UNIVERSITÉ

Scènes des différences

Où la philosophie et la poétique,
indissociables, font événement
d'écriture1

Mireille Calle-Gruber - Relisant aujourd'hui vos premiers


livres,L'écritureet la différence , De la grammatologie 2, on reste
impressionné par la lucidité avec laquelle,déjà, les enjeux sont désignés,
et combiences livresprésagent de la cohérencede votreœuvre.En effet,
lorsqu'enpleinepériodestructuraliste vous faitesentendre la voix diffé-
rentielledu texte,lorsquevous vous déclarezdu côté des forcesénergé-
tiques et de la «danse» de l'écriture,lorsque vous mettezen garde
contrel'oubli de la métaphore et ses déplacements, cettevoix ouvredes
sillonsque vous ne cesserezplus de travailler en touspointset en toute
occasion.L'inquiétudesur la langueet dans la langueque vous faites
lever,montrenotamment que nos clichésde penséesontdes clichéslan-
gagiers,que nous n'avons pas le corpspourjouer-interpréter les possi-
bles du texte.En prenantles motspar les racines,par l'entre-deux des
langues, en faisant advenir l'événement dans la langue, vous avez faitde
l'écritureune formidable résistance3 - au sens physique,électrique, du
terme- , où passerà l'épreuvetoutesles languesde bois: la politique,
la philosophique, celle de la critiquelittéraire, celle de l'esthétique.Je
diraisvolontiersque, dans la dynamiquequ'impulsevotreempreinte,
l'écrituredevientun artde performer la langue,de donnertoutelatitude
à la performativité de la langue. Accepteriez-vous de formulerainsi
l'ensemblede votredémarche?et pourriez- vous esquisserles élémentsà
l'œuvrequi constituent cetteperformance de l'écriture?
Jacques Derrida - Si je peux réagiren lecteurétranger à ce que
j'ai écritautrefois, et observer,après des décennies, les textes anciens
que vous avez évoqués,je dirai que je suis, moi aussi, frappépar une
certaineinsistance, la
par continuité, le retour des motifs. J'espèreque ce
estparu
1. Cetentretien danslesCahiers del'École desSciences
Philosophiques etReligieuses
(CESPR)desFacultés Universitaires Saint-Louis, n°20, 1996.Repris
Bruxelles, avec
l'aimable deMarie-Françoise
autorisation Thoua (CESPR).
16 2. Jacques L'écriture
Derrida, etladifférence,
Pans, deMinuit,
Editions 1967 ; Delagramma-
tologie Minuit,
,Paris, 1967.
LITTÉRATURE 3. Aumoment oùcetentretien a lieu,JacquesUernda vientdepuDiierResistances, raris,
-JUIN
N°142 2006 Galilée,1996.

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DESDIFFÉRENCES
SCÈNES ■

n'est pas toutsimplement monotone.Quelque chose, pour ainsi dire,


restesurplace; le mouvement est un mouvement de transformation dans
l'insistance.Et parmiles motifsd'insistance,il y a en effetcelui que
vous avez souligné:celui de la force.Au momentoù, dans la configura-
tionde l'époque qui étaitditestructuraliste, les motifsde la formalité, de
la relationnalité et de la configuration des systèmesdominaient, le rappel
de quelque chose que je nommaisalors la «force» se formulait néan-
moinsavec une certaineinquiétude;car - je le disais déjà et j'ai eu
l'occasion d'y revenirdepuis- , ce motifde la forceme paraîtégale-
mentinquiétant.Je ne voulais pas simplement fairel'apologie de la
force:c'est pourquoije parlais,dès cetteépoque,et dans une tradition
assez nietzschéenne, davantagede différence de forcesque de la force
elle-même.J'ai toujourseu peur,pourdes raisonsévidentes,d'une phi-
losophiede la forceou de la puissancequi ne fûtpas d'abord,comme
chez Nietzsche,philosophied'un différentiel des forces.Jeparlaisdonc
de ce qui, d'une certainemanière,a la forced'interrompre la force
et
aussi; qui, sans se laisser arraisonner, paralyser, figer façonanhis-
de
toriquepar la forme ou les structures, peut, non moins,défierla force.
Quelquefois,la faiblessedésarméeest plus forteque la force:j'essayais
déjà de penserla forcelà où elle n'est pas simplement forte.Mais dans
cetteinsistance- je n'ose pas dire «continuité»car le mot est trop
homogénéiste - , dans cetteinsistance, je croisque vous avez raisonde
releverl'expériencedu frayaged'écrituredans la langue.Au fond,ce à
quoi je me livraisdès ce moment-là, c'étaità ce qui, dans l'écriture-
-
le frayage,la tracecommelangue , produitdes événements, et par
suite une histoire.Le savoir structural, lequel me paraîtpar ailleurs
nécessaire(je n'ai jamais été simplement anti-structuraliste: l'attitude
structurelle et le momentstructuraliste ontété à mes yeuxdes moments
féconds, je n'ai jamais vouludénigrer ni contester cela), la simpleposture
structurale donc,manque cette force de frayage la langueet ce que
de
vous appelez les événementsd'écriture.Au fond,c'est cela, toujours,
qui m'a le plus intéressé.D'où, naturellement, le recoursà des œuvres
de typelittéraire, ou poétique,dansles moments les plusdécisifsde mon
travail.
Quantà ce que vous avez appelé «performatif», c'est, en effet,ce
qui, peu à peu,et souventsous ce nom-là,s'est imposéà moi pourdési-
gnerdes actes,des œuvres,des inventions d'écrituredans la languequi
fontchangerles choses; qui instituent; qui inaugurent. Jediraique, mal-
gré des questions et des réserves que cela a m'
pu inspirerçà et là, la
distinction entrele constatif et le performatif venuede la théorieausti-
nienneest une des choses les plus fécondesdu siècle. Je crois que la 17
mise à jour formaliséede ce qu'on appellela structure performative du
LITTÉRATURE
discours,de l'énonciation, est ce qui a le plus transformé le champphi- N°142 -JUIN
2006

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■ LADIFFÉRENCE ENTOUSGENRES
SEXUELLE

losophique,celui de la critiquelittéraire, de la linguistique, de l'analyse


de la langue.D'une certainemanière,donc,oui c'est le performatif dans
la languequi m'intéresse. Ce qu'on a pu appeleraussi,de façonclassique,
une poéticitéde la langue.De l'idiome.Assez tôt,j'ai essayéd'articuler
ensemblele pointde vue grammatologique et le pointde vue pragmatique,
c'est-à-direde dégagerl'intérêtpource qui, dans la tracede l'adresseà
l'autre,n'étaitpas seulementdiscursifou langagier,mais geste,intona-
tion,etc. Et j'ai formél'expressionde «pragmatologique» pouressayer
de souderensembleune pensée de l'écriturede typegrammatologique,
disonsplutôtun pointde vue grammatique - car je ne crois pas non
plus à la grammatologie commesciencede l'écriture- , et un pointde
vue pragmatique.
Toutefois,commela théoriedes actesde langagetellequ'elle s'est
établie- et avec elle la théoriedu performatif - m'a parue souvent
problématique dans certaines de ses formulations, et commela philoso-
du
phie performatif continuait d'impliquer une sorte de confiancedans
la présence,la présentation des événements de langage,j'ai finipar me
méfieraussi de cettenotiondontje ne me servaisque de façonstratégi-
que, pourpouvoirme fairecomprendre. Jene voudraispas que la réfé-
renceà cettenotionde performatif devienneaussi une languede bois,
ainsique vous le disiez,et qu'on s'y fie trop.Il y a quelque chose dans
cettepensée du performatif qui me paraîtnécessaire;mais à partirdu
momentoù on croitque le performatif estune nouvelleformede présen-
tationde soi de l'événementde la langue,qui faitce qu'il ditprésente-
ment,sans écart,sansdifférence, je m'en méfie.
Par rapportà la doxa ou à la doctrinedu performatif, j'ai donc des
réserves.Au fond,je croisque s'il y a une fidélitédans ce que je fais,
elle est double.Il y a, d'une part,la fidélitéà ce motifde la forcede
l'événementdans la langue;mais aussi,d'autrepart,la fidélitéà ce qui
arrive, nous arrivelà où nous sommesdes héritiersdans la langue.
J'essaie de penserla langue dans laquelle j'écris et, aussi bien, les
œuvressingulières des autrestellesqu'elles se produisent dans une lan-
gue, de façonfidèle; c'est-à-dire en essayant de me rendre à ce qui est
arrivélà avantmoi - la
toutcomme langue est avant moi,l'œuvrede
l'autreest avantmoi - et de contresigner ces événements. La contre-
signatureest elle-mêmeun performatif, un autre performatif: c'est un
performatif de la grâcerendueà la langueou à l'œuvre de l'autre. La
grâcerenduesupposantqu'on s'y prenneles mains,qu'on écrive à son
tourautrechose. Cela m'a toujoursbeaucoupplus intéresséque toutes
les théoriesphilosophiques, mêmedéconstructionnistes, auxquellesj'ai
18 pu me livrer.Finalement, la constante, ce seraità peu prèscela.
M. C.-G. - Ce que vous ditesde cetteforceinquiètede ce qui
LITTÉRATURE
-JUIN
N°142 2006 arrive,est-ceque ce n'est pas cela mêmequi advientlorsquel'écriture

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SCÈNES
DESDIFFÉRENCES

faitla place au frayagedes voix? Constitue, c'est-à-dire, un lieu de rup-


tureet de jonctionà la fois?Jepenseà un livrecommeLa Cartepostale4
qui se trouveà l'enseignede Socrateet Platon:par quoi l'écriturec'est
toujoursau moinsdeux. Et c'est, par suite,la situationdu plus grand
risque.La pluralitédes voix qui travaillevotretextedispose alors des
jeux de distanceauxquelsvous êtes extrêmement attentif: télé-scription,
télé-gramme, télé-phone...Elle permetde mettreen scène,à l'infini,la
questionde la destination, de l'un et l'autre,de l'un à l'autre,brefde
l'altérité.
J. D. - Il me semblequ'en général,et en toutcas pourmoi, le
pouvoir-écrire est aussi une expériencede l'impuissance,c'est-à-direde
l'impossibilité, en écrivant, de toutrassembler dans une monologiqueou
un monolinguisme. Or, cettepuissanceimpuissante c'est l'expériencede
la pluralitédes voix: la voix de l'autre- d'abord en moi - , et des
voix qui se disputent la parole,qui se donnentla parole.Qui, se la don-
nanten moi, se disputent aussi. C'est ainsi que je m'aperçoisque, très
souvent,quandje commenceà écrireun texteet que je suis paralysé,
incapablede trouverle ton juste - le ton c'est aussi une affairede
pragmatique: ce n'estpas une questionde langagemais de ce qu'on fait
avec la languedu gestedansla parole- , je m'aperçoisque je n'arriveà
laisserle passage à l'écriturequ'au momentoù j'accepte qu'il y ait plu-
sieursvoix,que le textesoit un polylogue.Je sais alors que là, je vais
pouvoirnon seulementparleren mon nom ou au nom d'une instance
uniqueet monologique, maisque je vais pouvoirchangerde tonet laisser
la parolechangerde place. D'où, sous une formequelquefoismarquée
commetelle,l'apparitionde plus en plus fréquente de textesà plusieurs
voix,avec des tiretsindiquantque l'on passe de l'une à l'autre.Cela est
pour moi la possibilitéde donnerla parole,de donnerla voix à des
paroleset à des tonsmultiples.Le plus difficile, lorsquej'écris, ce n'est
pas le bien
savoir, la
que question soit importante, si j'ai quelque chose
à dire:au fond,importemoinsle contenude ce que je pourraisdireque
le ton,la posture,la pose, l'attitudeà trouver.C'est-à-direYadresse,
toujours.Ce qui règlele tonce n'est pas d'abordsoi-même,c'est celui
ou celle à qui on s'adresse.Il s'agit donc à' accorderce tonà l'autre;le
ton vientde l'autre.Dans la Cartepostale, cela est thématiséà partir
d'une notionhölderlinienne : Wechselder Töne, le changement de ton.
il
Toujours s'agit de savoir comment donnerun ton,stabiliser ou changer
un ton.Il y a dans chaque discoursplusieursvoix, un enchevêtrement,
une tressede voix. Lorsquej'écris, j'ai l'impressionque je tressedes
voix,que je laisse parler, à tous les sens du terme.Laisser la paroleà
l'autre; mais aussi laisser parlerainsi que le fait un analyste.Mais, 19
4. Jacques La Carte
Derrida, postale,DeSocrate
à Freud etau-delà
,Paris,Aubier-Flamma- LITTÉRATURE
rion,1980. -JUIN
N°142 2006

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SEXUELLE

n'est-cepas, c'est aussi laisserparlerquelqu'unou une voix qu'on aime


à entendre parler.
C'est ainsi que j'ai le sentiment, quand j'écris, d'une trèsgrave
responsabilité et... d'irresponsabilité. Quand j'écris, j'ai l'impression
qu'il s'agit pourmoi de me libérerde je ne sais combiend'inhibitions
pourlaisserparlerdes voix multiples, pourleverdes interdits, laisserse
dire.Laisserécrireet laissersigner: ce qui est plus d'un ou plus d'une.
Il n'y a d'événement qu'à cettecondition-là.
M. C.-G. - C' est cela qui est fascinant dans votreécriture où se
lisentle risqueet l'invention:vous avez, bien sûr,extrêmement à dire
mais peut-être, aussi,avez-vousà direà l'extrême,à touteextrémité. Si
bien que toutsembleadvenircommepar la grâce d'un don; par une
venuede l'écriturequi est un cadeau. Jepense,par exemple,au syntag-
me «Il y a là cendre» qui, dans l'événementd'un accent,un accent
accident,donne le ton,comme vous disiez, et porteun livre: Feu la
cendre.Jevous cite,dans les premières lignesde ce texte:«Il y a plus
de quinze ans, une phrasem'est venue,comme malgrémoi, revenue
plutôt,singulière, singulièrement brève,presquemuette.»5Vous rappelez
également, dans en
Circonfession particulier6, qu'il s'agit de «trouverla
veine» - dans les diverssens,que vous déployez,de l'expression.En
somme,toutsemblese passercommesi, à partird'un petitnoyaude
langue, donné par chance, quelque chose se développe, prend de
l'ampleur,peutdevenirtrèsgrave,et en toutcas extrêmement disant.
J. D. - D'où le doublesentiment de responsabilité et d'irrespon-
sabilité.Responsabilité parce que, toutà coup, on se trouvechargéde
quelque chose qu'on n'a pas produit,qui m'a été donné.Cela peutêtre
un motde la languefrançaise, ou un syntagme, ou une phrasequi, sou-
dain, s'est imposée à moi et dont j'hérited'une certainemanière.Irres-
ponsabilitéparcequ'elle ne vient pas de moi. Responsabilité parceque
j'en ai la garde.Et aussi la jubilation.Laquelle tientà ce que j'ai à faire
fructifier l'héritage,en quelque sorte,à l'exploiter,à l'explorer,mais
commela chose de l'autre.Peut-être que je ne jouiraispas si les mots
étaientles miens.Jejouis dansla mesureoù c'est la parolede l'autre-
c'est l'autredontvientla parole,dontvientle legs,le don. La jubilation
est la miennemais elle est la miennecommela chose de l'autre.Je ne
conçoispas de jubilationautrement.
Toutesles gratifications ditesnarcissiquesque l'on peutéprouverà
écrireme paraissentau fondtrèssecondaires, mêmesi elles sontréelles,
au regardde la jouissanceou de la jubilationqui a lieu, au moinschez
l' autre-supposé.C'est-à-dire chez celuiou celle dontvient,dansla langue,
20
5. Jacques Feula cendre
Derrida, Desfemmes,
,Paris, 1987.
LITTÉRATURE6. JacquesDerrida, ,inGeoffrey
Circonfession /Jacques
Bennington Derrida,JacquesDerrida
,
N°142 2006 Paris,
-JUIN LeSeuil,1991.

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la signature, l'œuvrequ'on rencontre. L'œuvre n'est pas forcément un


livre.Cela peutêtreune phrase,une phrasedonnée.Cela peutêtreaussi
le lecteur-supposé: le lecteurqui va se trouver, alors,en situationde qui
m'a donné cettephrase.C'est donc au lecteur,voire au lecteur«en
moi», queje vais donnercela, faireplaisir.C'est direque la jouissancea
toujourslieu de l'autrecôté: ça ne veutpas direqu'elle est perduepour
autant.
M. C.-G. - Dans ce cas de la phrasedonnée,ou de la venuedu
syntagme, c'est finalement commesi, à un certainmoment,le rythme,
ou la poéticité, prenait pas surla pensée?
le
J. D. - Si je voulais risquerdes propositions qui non seulement
seraientprovocantesmais feraienttropplaisir aux ennemis,je dirais
qu'au fondla philosophie,la théorie,etc. ça ne m'intéressepas beau-
coup. Ce qui m'importe, c'est en effetce que vous venezde nommer:le
rythme, le ton, le geste,le «performatif», les événements.Quant au
«contenu»,si tantest qu'il y en ait un qui puisseêtredétaché- ce que
je ne croispas - , êtredétachéet isolé de cet acte d'écriture de langage,
ce «contenu»,m'intéressebien sûr,intensément, très secondairement.
C'est commesi la philosophieavait été,je diraisd'abord,un prétexte
dans un premiertempspourfairedes phrases,pourfairela scènequi se
faitavec des phrases.Mais ensuite,je diraisque ce n'est pas seulement
un prétexte: je croisque la philosophie- les textesphilosophiques:la
philosophie elle-même n'existepas, elle existedans les textes- m'a
intéressécommeune possibilitéextrêmement riched'écriture.Il y a un
trésor,une matricephilosophique, au sens strict,dans la tradition occi-
dentale,qui donnebeaucoupje ne diraipas seulementà pensermais à
écrire,à travaillerla languedans la scène que je viens de décrire:de
rapportà l'autre,de gratification, de grâce.Le corpusphilosophiquea
donc été pourmoi,toutcommela langue,toutcommela littérature, un
lieu à épuiser,où puiserjusqu'à épuisement. C'est pourcela que j'ai à la
fois l'attitudede quelqu'un qui dit: la philosophieest épuisée, c'est
épuisé,et l'attitudede celui pourqui cela restetoujoursviergeet neuf.
C'est l'impression que j'ai lorsquej'ouvre Platonà nouveau- ce que je
faisaussi souventque possible.Jesais que les gensontbeaucoupde mal
à pensercela et à le recevoirde moi,ceux qui onttendanceà considérer
que je suis quelqu'unqui tournela page de la philosophie, qui dit«c'est
fini».Mais non,au contraire, touten faisantle travailde déconstruction,
ditde «déconstruction», lequel concerneune certaineclôturedu philoso-
phique ou du métaphysique, je ne cesse de considérer les textesphiloso-
phiques comme et
toujoursvierges toujours ouverts,accueillantspour
une nouvelleexpérience.C'est dans cettemesure-làque j'aime aussi 21
enseigner. Enseigner donne souvent, à cause des de
questions rythme, de
LITTÉRATURE
mise en scène,plus de possibilitéset de ressourcesdans l'explication N°142 -JUIN
2006

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avec les textesque les ouvragespubliés,ou que la paroleécrite.C'est


cela que j'aime dans l'enseignement: rouvrird'un coup,pourmoi-même
d'abord- c'est ce que j'ai faitaujourd'huipourmoncourssurl'hospi-
talité- , rouvrir d'un autrepointde vue des textesque je croyaiscon-
naître.Ainsidu Sophistede Platon,du Politiquede Platon:il y a là une
positionde l'étranger qui, dansle Sophiste, pose la questiondu parricide
de Parménide;ou bien qui pose la questionde savoirqui est l'homme
politique.Eh bien,ces textesque je lis depuis40 ans et plus,je peux les
relireautrement pourla premièrefois de ma vie à partirde la question
de l'étrangeret de l'hospitalité.Si bien que Platon,voilà que je com-
menceà le lire! Je commenceà le lire à partirde questionsque je ne
peux posersous leurformeélaboréeque grâceà une longuetrajectoire
déconstructive - en l'occurrence,sur ce qu'est le droit,la politique,
l'hospitalité.Et à partirde ces questionssurcodéeset surformalisées,
voilà que je peux avoir,soudain,un rapporttoutà faitmatinalà de très
vieuxtextes.
M. C.-G. - Celui qui sait retraverser les textesd'un regardneuf
et les interroger sans fin,est commel'analysted'EdgarPoe: «L'homme
vraimentimaginatifn'est jamais autre chose qu'un analyste».Cette
phrase,que vous-mêmerappelezdans Passions, me paraîtdésignerfort
adéquatement l'écoute inventivedontvous nous faites,à nous lecteurs,
véritablement un cadeau. Il me sembletoutefois que le rapportà la poé-
ticitévous conduità des cheminements un peu différents, lesquelssans
douteforment croisées,selon qu'il s'agit de la lecture-écriture portant
sur un corpusphilosophiqueou de la lecture-écriture ayanttraità des
œuvreslittéraires. Dans ce derniercas, vous marquezune distinction qui
m'a toujoursparu importante: celle qui, dites-vous,devraitêtrefaite
entre«littérature» et «Belles Lettres».Vous souligneztoutparticulière-
mentque la littérature «a le droitde toutdire», «le droitillimitéde
poser toutes les questions,de suspectertous les dogmatismes».Et
encore: «Pas de démocratiesans littérature, pas de littérature sans
démocratie.»7 Vous semblezdoncfairede la littérature le lieu parexcel-
lencedu questionnement de la pensée,de sa miseà l'épreuve?
J. D. - Il faudraitmultiplierles distinctions. D'un côté,si je dis
que ce qui m'intéresseen premierlieu dans un texteditphilosophique,
c'est la poéticité,les lecteursvontabuserde cetteproposition. On me
reprochesouvent,à tort,de confondre philosophie, littérature,poésie,et
d'effacer, en quelque sorte,la spécificité philosophique du textephiloso-
phique. Ce n'est pas mon propos.Je crois qu'une certainespécificité
philosophiquedoitêtremaintenue, et je m'y efforce.Mais d'autrepart,
22 ce que, avec les grandstextescanoniquesde la philosophie,on appelle
philosophie, c'est une certainepoéticité.J'entends parlà ce qui, dansces
LITTÉRATURE
-JUIN
N°142 2006 7. JacquesDerrida, Passions, 1993,
Galilée,
Paris, p.65.

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textes,doitnécessairement faireœuvreen passantpar une languenatu-


ce
relle, qui soude le philosophème, le contenude pensée,à une langue
naturelle,que ce soit le grec,l'allemand,le latin,le français.Ce qui fait
et
événement, que par commodité j'appelle «poétique»,c'est cela. Platon,
finalement, c'est une mise en œuvre de la languegrecqueau momentle
plus spécifiquement philosophique.Là où chaque concept- eidos,
-
ousia, etc. estun conceptappartenant à cettelanguenaturelle, le grec,
et où Platonfaitdes phrases,qui sontaussides critiquesde la sophistique
et de la rhétorique. Il faitdes phrasesqui sontdes événements, où le
philosophique et le poétique,en toutcas l'énonciation, la miseen scène,
la rhétorique sontindissociables.Ce sontces événements-là qui m'inté-
ressent.Disant cela, je prendsle mot de «poétique» au sens le plus
large: événementde langage,institution de ces événementsdans une
langue naturelle, rhétorique non formalisable, nonformalisée.
Maintenant, si on essaie de serrerle conceptde poétique,de poésie
et de littérature,il fautdistinguer. Ce que je viensde dire,ce que j'ai dit
de Platon,ne concernepas la littérature chez Platon.J'essaiedonc,d'autre
part,dans cettehistoiregénérale,de distinguer un momentoù ce que
nous appelonslittérature au sens étroit,ne se réduitni à la poéticiténi à
l'épique ni aux Belles Lettres.Cettelittérature commeinstitution, qui est
une créationrelativement moderne, a été possibleà partirdu MoyenÂge,
puisaux XVe,XVIesiècles,dansun certainespaceculturel où l'imprimerie,
le droitd'auteur,la conditiondu sujet signataireconstituent un champ
socio-politique originalqui n'existait pas dans la Grèce ou la Rome anti-
que, et où la question de la démocratie s'est posée autrement.
C'est de cettelittérature au sens étroitdu termeque je me suis
risquéà direqu'elle étaitabsolue: qu'elle supposait,en principe, le droit
de toutdire sous la formede la fiction.Où, précisément, le signataire
n'est pas seulementle sujet-citoyen mais quelqu'un à qui doit être
reconnu,au nomde la littérature, le droitde diren'importequoi. Et où
ce droit,commedroit,je ne parle pas du fait,supposela démocratie,
supposeque l'on ait le droitde publiern'importequoi. Cela ne veutpas
direque ce droitest respecté:il n'a été,en fait,jamais respecté,même
dans les régimesditsdémocratiques. Mais il n'empêcheque ce droit,en
droit,a été posé: le droitde libreexpressionet de librepublication. Dès
lors,la littérature commechose écrite,commeproductionécritelibre,
occupe une place dans l'Histoire,une place relativement limitéeet
récente.À ce moment-là, cettelittérature européenne moderne est liée
dans sa destinéenon seulementau projetdémocratique - toujoursina-
déquatà lui-même,toujoursinsuffisamment développé- , mais aussi à
une exigencephilosophiquede liberté,d'autonomie,d'indépendance qui 23
est,finalement, l'exigence des Lumières telle que Kant l'a formulée. À
LITTÉRATURE
savoir,le droitpourle philosophede ne plus dépendrede l'État,droit N°142 -JUIN
2006

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qui doit lui êtrereconnupar l'État. Il s'agit donc du droitde ne plus


dépendre de l'Étatdansce qu'il dit.Jeme réfèrelà au conflit des Facultés
de Kant:il parlede l'Université de son tempset ditque, certes,la faculté
de philosophieest inférieure aux facultésde droit,médecine,théologie
- lesquellessontsupérieures parce qu'elles sontplus près du pouvoir
d'État - , mais que ce qui la distinguedes facultéssupérieures, c'est
qu'elle a le droit de tout dire dans l'Université. J'ai écritlà-dessus,et
de
j'aurais beaucoup questions poser à à Kant. Cela ne veut donc pas
direque je souscrisà toutce qu'il dit: cependant, il pose là l'exigence
d'un discoursphilosophiquequi a le droitinconditionnel de direce qui
lui paraîtdevoirêtredit.Disons: le devoird'êtreconforme au vrai,selon
Kant... C'est cettedoublerequête,d'une partl'exigencephilosophique
d'avoirla libertéinconditionnelle de diretoutce qui doitêtredit,d'autre
partl'exigencelittéraire de diretoutce que l'on veutsans aucuneespèce
de censure,une émancipation à l'égardde la censure,c'est cela qui me
paraîtréunirdans l'histoirele projetlittéraire et le projetphilosophique.
Je ne les confondspas; mais ils partagent, je crois,dans la modernité,
cetterequête.Cela ne veutpas direque cetterequêtesoitsatisfaite;elle
n'estjamais satisfaite. Mais il y a là une Idée, ou plutôt,pourne pas
trop formuler cela dans une languekantienne, une exigence,une urgen-
ce, une injonctionimmédiate(ici, maintenant), qui s'annoncecomme
telle: c'est cela qui m'intéresse. Cetteexigencedonnelieu à des œuvres
littéraires,des romans,de la poésie, du récit,ou à des œuvresde type
philosophique.Ce qu'elles ont en commun,c'est qu'elles passentpar
des événements, des écrituresde langues.
M. C.-G. - Est-ceque cettedoubleexigencedu discoursphiloso-
phiqueet de l'œuvrelittéraire constituait le projetde Glas 8, livreque
vous avez publiéen 1974 et qui vientde reparaître? C'est un livreexi-
geantet difficile, non seulementà cause des désancragestextuelsqu'il
meten jeu en tissantHegel et Genet,mais parcequ'il opère,ainsi,des
déplacements inouïs:de rôles,de lieux,de genres,d'habitudesde lecture
et de pensée.Il questionnele statutmêmede texteet de livre.Depuis la
première publication, des livresontété écrits,par vous,pard'autres,des
problématiques d'écritures, de métissageset fray ages textuelsont été
misesen lumière.Pensez-vousque l'on soitaujourd'huimieuxà même
de faireune lecturede Glas, véritablement?
J. D. - Jel'espère,et depuisvingtans des chosesse sontpassées
qui permettraient une lecturede ce livre- lectureque j'attendaisdepuis
toujourset que, saufexception, je n'ai pas rencontrée. Je diraiaussi -
-
cela va paraîtreinsolent que ce livren'est pas lu. Pour des raisons
24 qui ne tiennent pas à ce que le livreseraithorsde la portéede tel ou tel
lecteur.C'est parce que des élémentsapparemment extrinsèquesont
LITTÉRATURE
-JUIN
N°142 2006 8. Jacques Glas,Paris,
Derrida, Galilée,1995[1974].

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découragéla lecture- une présentation et donc une structure que j'ai


calculée et que j'ai voulue telle: le format, la typographie, la mise en
page, l'enchevêtrement des régimestextuels,des formatsd'écriture,la
surcharge, tout cela a découragé.Même le lecteurque rien,d'autrepart,
ne devraitempêcherde lirece texte.Si bien que peu à peu, moi-même,
voyantque le livren'étaitpas lu,je l'ai commeoublié.
Quandje dis ce livren'est pas lu, je parlebien sûr d'un lectorat
collectif;carje sais qu'il y a des lecteurssinguliers qui ontlu ce livre.Il
y a des partiesqui sontlues, d'autresnon.C'est un livrequi ne se ras-
semblepas. A un certaindegré,il a été moinslu que d'autrestextes
peut-être aussi dérangeants, La Cartepostale, Circonfession. Mais je ne
suispas dansla meilleurepositionpourparlerde cela.
M. C.-G. - Revenonsà la signaturequi est une des questions
majeures,récurrente dans votreréflexion.L'écriture,certes,dans votre
scène, c'est d'abord la venuede l'héritagepourlequel se développeun
dispositif d'accueil dans la langueoù puisses'inscrirecettevenuemême.
Dès lors,l'écritureest aussi un faire-corps-avec. Jepenseprécisément à
des éléments, chacunsingulier, mais qui constituent ensembleun champ
des processusde la compréhension: la main de Heidegger,l'oreillede
les
Nietzsche, yeux de Tobie ou des peintresautoportraitistes...
J. D. - Il y a aussi une oreillede Heidegger.
M. C.-G. - ... la griffe de Ponge...
J. D. - ... il y a égalementbeaucoupde pieds dans La Véritéen
peinture , et des chaussures...
M. C.-G. - On pourrait,avec cettecollection,reconstituer un
corpsétrange et fabuleux du Il
lire-écrire. me semble que l'écritureréitère
ainsil'exigence,chaque foisspécifique,d'êtrel'intimegestequi permet
de faire-corps avec les objetsde pensée.
J. D. - Nous parlionsde l'autre,de l'autresignataire de l'œuvre:
ce que j'essaie de faire,à ma manière,sans oublier,si possible,le texte
écrit,c'est de retrouver le corps.Qui est le corpsde Heidegger?ou de
Nietzsche?C'est ce qui est en généralpassé sous silence.Et cettefaçon
de passersous silencele corps,est déjà le premiergestede qui écrit.On
écrit:on abandonnela traceau papier,à la publication, ce qui est une
manièrede retrancher le corps.Il s'agit donc de retrouver le corps- le
du
corps corpus, si l'on peut dire.Non pas pourle sauverou le rendreà
nouveauprésent, maispourle saluersans le sauver,le saluerlà où il n'y
a plus de salutpourlui. Car il n'est pas question,bien sûr,de retrouver
le corpsde Platonou de Heideggermais de voirdans le texte,ce qui est
dit du corps,ce qui restedu corps,ce qui symptomatise le corps ou
l'inconscient.Au fond,corps est ici le mot qui vientà la place de 25
à
l'irremplaçable: placela de ce ne
qui peutpas laisserla place. Le mot
LITTÉRATURE
«corps», que je n'utilisepas par oppositionà l'esprit,c'est ce qui dans N°142 -JUIN
2006

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la signature est inimitable , irremplaçable, singulier. Ne se laissepas rem-


placer. Alors que l'écriture consiste, tout le à
temps, remplacer. La ques-
tionest donccelle du remplacement de l'irremplaçable. se
Que passe-t-il
dans la substitution de ce qui résisteà la substitution? C'est cela que
voudraitdirel'insistancesurce qui ressemble,en effet,à des partiesdu
corps: la main,le pied,l'oreille,les yeux.La main,ce n'est pas seule-
mentla main,c'est aussi ce qui donne,prend,signe,salue,c'est ce qui
écrit.Sans vouloirreconstituer une sortede philosophiedu corpspropre,
-
à laquelleje ne croispas parceque le corpsne se réapproprie pas - ,
il s'agit au contraire ce
de chercherdans l'expropriation, que j'appelle
«l' exappropriation originaledu corps», ce qui se passe au lieu de la
signature. Commentun corpss'expose,s'exproprieen laissant(partir)sa
marque,à partirde sa marque.
M. C.-G. - Ces prisesqui vous permettent de retrouver, dans les
le
textes, corps de la vous aussi
signature, permettent d'y imprimer votre
Est-ce
contre-signature. que, du fait qu'elle relèvedu corps, même spectral,
touteécriture n'estpas quelqueparten partiebio-ou autobiographie?
J. D. - Pourformaliser trèsvite,je diraideuxchoses.D'une part,
je ne crois pas que l'autobiographie soitpossiblesi autobiographie veut
direréappropriation, dansl'écriture, de ce qui est soi. Il n'y a pas, autre-
mentdit,d'autobiographie pure.Mais, d'autrepart,il n'y a aucuntexte
qui ne soit pas de quelque façonautobiographique: toutfaitpartiede
l'autobiographie, tout fait aussi de l'autobiographie partie,une partie.
C'est ce que j'essaie de montrer à proposde l'autoportrait en peinture.
Tout, d'une certaine manière,peut être défini comme autoportrait.Je
crois donc que le systèmele plus philosophique, le plus spéculatif, le
plus abstrait, disons la Science de la de
logique Hegel, est un texte auto-
biographique. Mais c'est une autobiographie qui échoue,nécessairement,
à se réapproprier elle-même.Il y a donc les deux mouvements: toutest
autobiographique, rien n'est autobiographique. C'est dans cette oscilla-
tionque les choses se tiennent. C'est une des lisièresentrela philoso-
phie et la littérature. On a, effectivement, du mal à classerl'autobio-
graphie dans la littérature, et souvent on dit que l'autobiographie n'est
un
pas genrelittéraire, sauf si c'est une fiction.
M. C.-G. - Mais n'est-cepas toujoursun peu de la fiction?
J. D. - Oui, cela devientlittéraire dans la mesureoù c'est une
fiction.Ce n'estpas littéraire, mais c'est littéraire. Ce n'estpas philoso-
-
phique l'autobiographie de Kant ou de Hegel,ça n'intéresse personne
- mais si l'on arriveà dire,de façonchoquante,que la Critiquede la
raisonpure est un livreautobiographique, alorsil fautrelireautrement,
26 chercherautrement, sans renoncer au philosophème. Cherchercomment
la
lier rigoureusement Critique de la raison pure ou la Science de la
LITTÉRATURE
-
N°142JUIN
2006 logique à leur signataire pour les lire comme des livres de philosophieet

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des autobiographies en même temps.Dans Glas, c'est un peu ce que


j'essaie de faire, je mêle la théoriehégéliennede la religion,du

savoirabsolumais aussi de la famille,avec les histoiresde famille,avec
le romanfamilialde Hegel; etj'essaie de montrer quelle grilleles faitse
croiserinextricablement.
M. C.-G. - Il en va de toutela questiondu sujet,du retraitdu
sujet.
J. D. - Oui.
M. C.-G. - Et en particulier, dans la languedéjà, de l'inscription
de la différence sexuelle? Non plus, seulement,de 1'«écritureet la
différence»dont nous parlionsprécédemment, mais de ce qui, dans
l'écritureaffleurecommedifférence sexuelle,donneà lire la différence
sexuelle?Au sens où vous avez pu écrire:«On peutdireque toutrécit
fabuleuxraconte,meten scène,enseigneou donneà interpréter la diffé-
rencesexuelle.[...] Il n'y auraitpas de parole,de mot,de direqui ne
dise et ne soitet n'instaureou ne traduisequelque chose commela dif-
férencesexuelle»9.
J. D. - Fabuleux,c'est d'abord le langage,la parole.Tout lan-
gage,toutefableest marquéepar la différence sexuelle:cela,j'essaie de
le montrer en donnantpar exempleà voiren quoi la philosophieporte
souventla marquede la masculinité, est signéede signature d'hommes.
C'est-à-dire de signatures qui essaientde neutraliser la différence sexuelle
pour, selon un stratagèmeclassique, imposerla signaturemasculine.
Toutefable,donc,toutdiscours,touteparoleest sexuellement marquée,
et réciproquement, la différence sexuelleelle-mêmeest une interpréta-
tion.Si on ne veutpas la réduireà des caractèresbio-anthropologiques,
il fautsoulignerqu'elle est affaired'interprétation donc,d'une certaine
manière,d'avanceinvestiede fable,de fabuleux,de discursi vité,d'inter-
prétation, d'herméneutique. Les deux se co-impliquent ici: le fabuleuxet
la différence sexuelle.
M. C.-G. - Cela se passeraitdoncplutôtdu côté de la littérature,
voiremêmede la fiction ?
J. D. - Il faudrait là s'arrêterpourparlerlonguement du concept
de fiction, lequeln'estpas forcément littéraire.Il y a touteune dimension
de la littérature qui est fictionnelle : le récit,le roman.On ne dirapas, au
sens strictdu terme,que la poésie est une fiction.Et inversement, toute
fictionn'est pas littéraire. Il y a de la fictiondans «la vie» mais aussi
dans la philosophie.Non seulementon pourraitmontrer que toutdis-
coursphilosophiquesupposeune certainefictionalité, mais qu'il recourt
régulièrement à de la fiction.On montrerait que tousles philosophes,à
un momentdonné,ont faitde la fictionune pierrede touchede leur 27
9. Jacques
Derrida, «Fourmis»,inLecturesdeladifférencesexuelle,textes
réunisetprésentés LITTÉRATURE
parMaraNegrón, Paris,Desfemmes, 1994,p.72-73. -JUIN
N°142 2006

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discours:il y a un momentoù la fiction,où l'exemplefictifest une


épreuvedu philosophique. Cela peutêtrele rêvecommechez Descartes.
Chez Husserl,il y a une technique,une méthodede la fictionalité: la
fictionest l'instrument méthodique de la phénoménologie. C'est théorisé
par Husserl.Celui-ci dit encore que l'analyse phénoménologique des
structures de la consciencepeut survivreà l'anéantissement même du
mondedans sa totalité.Cela veutdireque chaque foisque j'analyse les
structures eidétiquesde la consciencephénoménologique, je peux sup-
poserque monden'existepas. Ce n'estpas une fictionparmid'autres:
le
c'est la fictionde l'anéantissement totaldu monde.Et d'une certaine
manière, cette fiction est présupposéecommel'élémentmêmedu dis-
coursphilosophique.
Pour en revenirà la questionde la différence sexuelle,c'est le
discoursqui est lieu d'interprétation, pas le mot.Les motsn'ontpas de
sens. Comme le dit Austin:seules les phrasesont du sens. Mais dès
qu'une phrasea du sens,elle supposeun lieu d'énonciation, un rapportà
l'autre,un corpscommevous disiez toutà l'heure,et sexuellement mar-
qué. Cela impliqueune stratégiesexuelle,un desseinet un désir,une
marquesexuelle,en quelque sorte,commetouteadresseà l'autre.Mais
parce que cettedifférence sexuellen'est pas une donnéenaturellesim-
plementbiologique, elle supposeelle-mêmel'interprétation du langage,
elle supposeelle-mêmed'êtreinvestiepardes phrases.
M. C.-G. - Donc des misesen scène?
J. D. - Donc des mises en scène avec la possibilitétoujours
ouverte- et souventrecouverte - d'une instabilitésexuelle.Car dès
lorsque le genresexueln'estpas fixéde façonnaturelle, il y a nécessai-
rementune sortede labilité,d'instabilité, de possibilité.Un textepeut
avoirplusieurssexes: simultanément, successivement, les voix féminine
et masculinepeuventse tresserdansla mêmephrase.
M. C.-G. - Ce tressagede voix dans la différence sexuelle,vous
le faitesadmirablement lire dans votreanalysedu textede Blanchot,
notamment, et je vous remercied'en avoiresquissé ici les enjeuxthéo-
riques.
Jevoudrais,pourfinircet entretien, vous poserune question...qui
n'a pas de fin- et vous savez à quel pointelle importeen Amériquedu
Nord- , c'est la questionde la «déconstruction» et de sa postérité. Plu-
rielle,tousazimuts,cettedéconstruction dans la suitede ses avatarsest
devenuedéjà «déconstructionnisme» et semblefaireinstitution en cer-
tains lieux. Le titred'une récentepublicationde Colloque affiche
Déconstruction is/inAmerica.Commentvoyez-vouscet ensemblede
28 pratiquesdiverses?
J. D. - C'est une énormequestionen effet,et surce pointplus
LITTÉRATURE
N°142 2006 que surtoutautre,j'hésiteraisà simplifier
-JUIN et surtoutà conclure.Jecrois

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qu'il y a, d'abord,pluralité, etj'espère que les chosesne se laissentpas


assemblerni homogénéiser. Il y a de tout:des simplifications mais aussi
des fécondations, des transplantations, de nouvellesinventions. En Amé-
du
rique Nord, à la fois aux États-Unis et au on
Canada, peut voir paraî-
tresous le mot«déconstruction» aussi biendes chosesde la mode,de la
stéréotypie ou de l'applicationmécaniqueou technique(de prétendues
règlesqu'il suffirait d'appliquer)que des transformations extrêmement
génératives, généreuseset inventivesà partirde languesdifférentes, de
corpusdifférents.
Dans le domainede la littérature anglaiseet anglo-américaine, il
s'est passé des tas de choses qui me sontétrangères et qui m'arrivent
commedes choses nouvelles:qu'il s'agisse du romantisme anglais,de
Joyce, des œuvres américaines il
modernes, advient, au titre de la
déconstruction, des lectures- et des écritures - absolument inventives.
Dans des champsqui ne sontni philosophiques ni littéraires,par exem-
ple l'architecture,le droit,les langues,ontlieu aussi des événements très
neufs,engendréset nourrispar une cultureet une languequi n'étaient
pas, au départ,celles dans lesquellesla déconstruction qui m'importait a
trouvéson terrainle plus favorableen Europe et en France.Cela me
paraîttrèsintéressant, trèsricheet puissant.Dans tousces domaines,il y
a parfoisde l'imitation, parfoisde la réflexion, quelquefoisdu génie; et
cela a à voiraussi avec ce qu'on appelletropfacilement le «génie» de
la langue,ou plutôtavec le «génie» de ceux qui signent,car la langue
en elle-mêmen'a pas de géniepropre.Je diraidonc que la déconstruc-
tionest liée au géniedes héritiers de la langueet,au-delà,à l'avenir.Je
ne croispas qu'on puissel'arrêter.
J'ajouteraienfinla remarquesuivante.Dès le début,c'est-à-direil
y a 30 ans maintenant, on a dit,notamment aux États-Unis, parlantde la
déconstruction, qu'elle étaitmorte,«on thewane», épuisée,qu'on voyait
les signesde cela. Dès les premièresannéesc'étaitainsi,et ça a conti-
nué. Et je me suis souventdit: lorsque quelque chose ou quelqu'un
meurt,on annonce,on publieun avis de décès,mais on ne le répètepas
le lendemainou le surlendemain. Lorsqu'onannoncela mêmemorttous
les jours,toutesles semaines,tousles mois,c'est qu'il se passe quelque
chose d'autre.Et quelque chose donton déniela survie,la longévitéde
survie.Pour ma part,je crois que la déconstruction est mortedès le
début,qu'elle a affaireà la mort.C'est un de ses grandsthèmes:le
deuil,la mort.Elle étaitquelque chose commela mortdès le début:
mais une morttrèsparadoxale.On sait moinsque jamais ce que c'est
que la mort.Moins que jamais... Quant à cettemortqu'on annonce,
qu'on célèbre,qu'on espèredepuis30 ans,elle se répètetellement qu'on 29
se demandece qui se passe là. Dans l'ordredes modes,je n'ai jamais vu
LITTÉRATURE
-JUIN
de mortqui durâtsi longtemps ! N°142 2006

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