Vous êtes sur la page 1sur 6

Le temps de l'Afrique noire

GRANDES INTERVIEWS

J. J. Rawlings. Il y a quinze ans,


révolté par la corruption ambiante, il avait pris
le pouvoir par les armes. Son pays est aujour-
d'hui un bon élève de l'ajustement structurel.
Entretien avec un révolutionnaire atypique.

Comment
j'ai sauvé
le Ghana.
Propos recueillis, à Accra, par
écossais et de mère ghanéenne se ghanéen est la cible d'attaques conver-
ADAMA GAYE retrouvait, presque malgré lui, à la tête gentes. On lui reproche, entre autres, sa
de l'Etat. gestion, le rôle politique joué par son

I
l n'est jamais à court de mimiques, Dès le mois de septembre, il cédait le épouse. Nana Agyeman Rawlings, ou
d'éclats de rire, de silences expres- pouvoir au conservateur Hilla Limann, encore le train de vie de ses collabora-
sifs et, surtout, de formules chocs. mais, devant la persistance des teurs...
Jerry John Rawlings, J.J. pour ses « magouilles », tentait, et réussissait, en

P
compatriotes, est un régal pour tout décembre 1981, un nouveau putsch. A our ce qui le concerne, Jerry
journaliste que rebute la langue de bois l'époque, il se présentait volontiers Rawlings est loin de vivre dans
si souvent pratiquée par les dirigeants comme un « révolutionnaire ». un décor fastueux. Ses apparte-
africains. C'est l'un des rares que les Pourtant, dès 1982, il n ' a pas hésité à ments privés, à la présidence, sont fort
faiseurs d'images qui parcourent le nouer une idylle, que certains ont jugé modestes. Situés au dernier étage d ' u n e
continent ne sont pas parvenus à domp- contre nature, avec la Banque mondiale vieille bâtisse récemment repeinte en
ter. Le temps non plus n ' a pas eu prise et le Fonds monétaire international : blanc, on y accède par un étroit escalier.
sur lui. Physiquement, il est resté son pays a été le premier à jouer la Cet ancien fort, construit au XVI e siècle
presque le même, malgré un collier de carte de l'ajustement structurel. et agrandi au fil des ans, est un conden-
barbe légèrement blanchi et quelques J.J. s'est-il embourgeoisé, c o m m e sé du passé colonial du pays.
kilos superflus : il était plus mince l'affirment ses détracteurs ? Depuis Des Danois, des Hollandais, des
lorsque, le 15 mai 1979, il fit irruption l'instauration, en 1992, de la Portugais et des Britanniques, tous atti-
sur la scène politique ghanéenne, à la IVe République, qui a permis la création rés par le commerce de l'or, de l'ivoire,
tête d ' u n e mutinerie. Quelques jours
de plusieurs partis politiques et la libé- de l'huile de palme et des esclaves, ont
plus tard, le 4 juin, ce métis de père
ralisation de la presse, le chef de l'Etat en effet contribué à sa construction. Les

34 J E U N E A F R I Q U E N° 1883 - D U 5 A U 11 FÉVRIER 1997


JERRY JOHN RAWLINGS

G h a n é e n s l'appellent le Castle. le gieuses universités étrangères. »


Château. Situé dans le quartier résiden- En survêtement, le Jerry R a w l i n g s qui
tiel d ' O s u , à A c c r a , en bordure de nous reçoit ce jeudi 16 j a n v i e r est au
l ' o c é a n Atlantique, il est désormais le mieux de sa forme. M ê m e s'il lui faut,
siège des services présidentiels. Cinq de temps à autre, appliquer un glaçon
soldats montent la garde à l'entrée des sur ses yeux pour c o m b a t t r e la fatigue.
appartements du c h e f de l ' E t a t . C ' e s t un h o m m e heureux. L e
Quelques objets trahissent les goûts du 7 d é c e m b r e 1 9 9 6 , les électeurs lui ont
maître des lieux : des vélos de course, c o n f i é , avec 5 7 , 6 % des suffrages expri-
un punching-ball... L e salon est simple. més, un second mandat présidentiel de
Pas de lambris dorés. D e u x fauteuils quatre ans. Son parti, le C o n g r è s natio-
noirs en cuir sont disposés autour d ' u n e nal d é m o c r a t i q u e ( N D C ) . a raflé
petite table où trônent trois téléphones 133 des 2 0 0 sièges à pourvoir à
et, en désordre, des livres ainsi que de ' A s s e m b l é e nationale.
nombreux j o u r n a u x . Un poste de télévi-
sion pour les nouvelles. Sur les murs, n ce début de 1 9 9 7 , le G h a n a a
outre un tableau, des photos de l ' é p o u -
se du président et de leurs quatre
enfants - trois filles et un garçon. « S a
fille aînée entre à l'université cette
E de n o m b r e u s e s raisons d'être à la
fête. A partir du 6 mars, il
c é l è b r e le quarantième anniversaire de
son indépendance, obtenue de haute
année, et. bien q u ' e l l e ait reçu quatre lutte, en 1 9 5 7 , par K w a m e Nkrumah.
offres de bourse étrangère, les oppo- L ' a n c i e n n e G o l d Coast ouvrait ainsi la
sants exigent q u ' e l l e fasse ses études voie à la décolonisation de l ' A f r i q u e
au pays, c o n f i e un m e m b r e de noire. C e rôle de pionnier, l ' é q u i p e au
son entourage. Pourtant, la pouvoir entend le marquer avec d ' a u -
plupart des dirigeants tant plus d ' é c l a t cette année que le
de l'opposition ont, contexte politico-économique s'y
eux, inscrit leurs prête.
enfants dans
L ' é c o n o m i e nationale s ' e s t pro-
de presti-
gressivement redressée : le taux
de c r o i s s a n c e est aujourd'hui
de 5 % . Finies les pénuries
alimentaires et les files d ' a t -
tente devant les stations d ' e s -
s e n c e . G r â c e au c a c a o et à l'or,
les deux principales richesses
du pays, les rentrées de devises
sont en augmentation, et la mon-
naie nationale, le c e d i , s ' e s t à peu
près stabilisée. L e s investissements
extérieurs affluent.
Pourtant, les dirigeants de l ' o p p o -
sition contestent la réalité du redresse-
ment é c o n o m i q u e . John Kufuor, le
rival malheureux de R a w l i n g s à la pré-
sidentielle, souligne ainsi qu'après
quinze ans d ' a j u s t e m e n t structurel le
salaire moyen mensuel reste inférieur à
5 0 0 dollars. L e taux de c h ô m a g e est
é l e v é , l'inflation avoisine les 5 0 % et la
dette extérieure représente près de 8 0 %
du produit national brut ( P N B ) . L e s
Jerry
électeurs ne l'ont pas suivi. L e s popula-
Rawlings :
tions rurales ont voté en majorité pour
« Le peuple
Rawlings, sans doute parce qu'il a placé
avait été trahi.
le développement des c a m p a g n e s au
L'armée est
premier rang de ses priorités. D a n s les
intervenue
villes, où l'opposition recrute le gros de
pour moraliser
ses troupes, seules quelques voix s ' é l è -
la gestion
vent encore pour remettre en question
des affaires
les progrès enregistrés par la d é m o c r a -
publiques. » '

35
Le temps de l'Afrique noire

GRANDES INTERVIEWS
tie constitutionnelle. En même temps la montée en puissance du Ghana : Henri Konan Bédié et le Sénégalais
que le président de la République, les l'état de grâce que connaît actuellement Abdou Diouf, derrière la candidature
dernières élections ont permis de mettre sa diplomatie. L'élection, à la fin de d'Annan. J.J. s'est assagi. Il n'hésite
en place un Parlement pluraliste, ce qui décembre, de Kofi Annan, un fils du pas à corriger les textes dans lesquels
devrait permettre d'engager un vrai pays, au poste de secrétaire général de ses collaborateurs tentent de le mettre
débat politique. Il y a quatre ans, l'op- l'ONU, en est l'illustration. en vedette. « Il faut, leur dit-il, recon-
position, mécontente du déroulement du naître les mérites des autres. »

S
scrutin présidentiel du 3 novembre i chacun reconnaît les mérites du Bon élève de l'ajustement structurel
1992, avait boudé les législatives... La successeur de Boutros Boutros- et promoteur d'une démocratie à qui
justice et la presse ont gagné en vitalité. Ghali, rares sont ceux qui savent l'on peut reprocher sa coloration kaki
Les juges assument davantage leurs res- l'action efficace menée, pendant la mais dont les progrès sont réels, le
ponsabilités : ils n'ont pas hésité à campagne électorale onusienne, par le Ghana revient de loin. Il n'est pourtant
ouvrir des enquêtes contre plusieurs calme Dr Obed Assamoah, ministre des pas définitivement sorti du tunnel,
collaborateurs du président, soupçonnés Affaires étrangères, et par son adjoint, Rawlings en est le premier conscient.
de fraude. Le monopole du secteur le très compétent Dr Mohamed Ibn Les défis qu'il va devoir affronter : la
public dans l'audiovisuel a pris fin et de Chambas, que ses compatriotes ont réduction du chômage dans les villes, la
nombreux journaux ont été créés. d'ailleurs désigné, dans un sondage, poursuite du développement rural, la
Dynamiques et bien informés - dans la « meilleur ministre de l'année 1996 ». lutte contre l'inflation et, surtout, contre
tradition de la presse anglophone - , ils Le président Rawlings n'a pas non plus la pauvreté, que les bons résultats
ne répugnent hélas pas toujours aux ménagé ses efforts pour mobiliser ses macro-économiques n'ont pas fait dis-
attaques personnelles. Autre symbole de pairs africains, notamment l'Ivoirien paraître. • A.G.

« Nous avons parfois dû prendre des mesures


douloureuses, mais que de progrès accomplis ! »

J
EUNE AFRIQUE : Vous avez pris le pouvoir par les plusieurs de vos proches collaborateurs, notamment votre
armes à deux reprises, en 1979 et 1981. Depuis 1992, conseiller pour les affaires gouvernementales, Paul-Victor
vous le détenez par la grâce des urnes. Seriez-vous Obeng ?
devenu un pilier de l'establishment ? Il y a trop de spéculations concernant RV. Obeng. Il a
été très blessé par les attaques qui ont été portées contre lui.
JERRY JOHN RAWLINGS : Je ne sais quoi vous Je pense que l'enquête l'a réhabilité, et je tiens à saluer ses
dire ! [Rires] Le fusil et le bulletin de vote se complètent. mérites. C'est un homme très brillant, capable de faire à lui *
seul le travail de trois ou quatre personnes. Qu'on ne compte
Qu 'entendez-vous par là ? pas sur moi pour gaspiller un talent pareil.
Nous ne sommes pas intervenus militairement, en 1979
et en 1981, par goût du pouvoir. C'est la détérioration du cli- Le combat contre la corruption va-t-il continuer ?
mat socio-économique qui a conduit les militaires, au Ghana C'est une nécessité. La révolte de 1979 n'avait aucune
et ailleurs, à s'impliquer dans le jeu politique. Et ces inter- base idéologique. Elle était une réaction contre la corruption
ventions, je le regrette, continueront tant que les gouverne- qui sévissait dans le pays. Il est indispensable de consolider
ments ne parviendront pas à moraliser la gestion des affaires les structures qui ont été mises en place pour la combattre.
publiques. Il doivent être les premiers à respecter les lois. Faute de quoi, le pays pourrait connaître une nouvelle dérive.
Comme on le dit en Afrique : le poisson pourrit d'abord par
la tête ! Selon certains, vos succès économiques auraient été
obtenus par la contrainte...
L'intégrité est donc un critère déterminant de la bonne C'est faux. Rien n'a été imposé au peuple ghanéen.
gestion d'un pays.
Absolument. Si nous avons pu rester au pouvoir si long- Que répondez-vous à ceux qui vous accusent de péren-
temps, ce n'est pas parce que nous avions, au départ, instau- niser le pouvoir militaire ?
ré un régime militaire et que nous avions la force pour nous. Je rejette ces accusations. Avant la restauration de la
Tout autre gouvernement peut en faire autant, à condition démocratie constitutionnelle, en 1992, le Ghana était gouver-
qu'il ne détruise pas le tissu social et qu'il garantisse un cli- né démocratiquement. Le régime militaire était le produit
mat propice au développement de l'économie. Les critères d'une révolte de notre peuple. Or, comme l'a dit un jour le
de mérite et de compétence sont également très importants. président John Kennedy, si vous tentez de vous opposer à
une révolution pacifique, vous vous retrouverez bientôt avec
Qu 'en est-il des soupçons de corruption qui pèsent sur une révolution violente sur les bras. C'est ce qui s'est passé

36 J E U N E A F R I Q U E N° 1883 - DU 5 AU 11 FÉVRIER 1997


»
JERRY JOHN R AW L IN G S

au Ghana. Et n'oubliez pas qu'au départ notre révolte n'était aimé voir les choses avancer plus vite au Ghana, avec plus
pas un coup d'Etat ! de créativité et d'innovation.

Vous parlez de cette période comme de vos « années En quoi les élections présidentielle et législatives du
terribles ». Pourquoi ? 7 décembre 1996 constituent-elles une avancée de la démo-
Ce fut une période d'extrême tension. Il était difficile de cratie ?
contenir la colère du peuple. C'est pourquoi il m'arrive sou- Elles ont consolidé nos acquis démocratiques. C'est la
vent de dire qu'on peut tout faire à un individu sauf l'humi- première fois depuis l'indépendance qu'un gouvernement
lier ou le priver de sa dignité. Les gens n'aiment pas être ghanéen démocratiquement élu est allé au terme de son man-
dirigés par la terreur. Tôt ou tard, cela dat. C'est aussi la première fois que le
dégénère en haine. On déclenche forcé- peuple renouvelle le mandat d'un gou-
ment une réaction quand on opprime le « Les divisions vernement dans des élections plura-
peuple, qu'on le prive de ses droits. listes.
L'intervention de l'armée, le 4 juin politiciennes Enfin, les élections se sont dérou-
lées pacifiquement, avec une forte par-
1979, puis le 31 décembre 1981, n'était
rien d'autre qu'une réaction à des actes
antérieurs qui avaient créé un climat de
constituent ticipation. Elles ont été qualifiées de
libres et de loyales par des observateurs
révolte dans le pays. un frein au indépendants. Contrairement à ce qui
s'est passé lors des élections législa-
Etes-vous toujours un révolution-
naire ?
développement. » tives de 1992, l'opposition n'a pas
boudé le scrutin. Nous avons un parle-
[Sourire] Pourquoi pas ? Même ment pluraliste. En clair, le Ghana pro-
l'Amérique est constamment en état de révolution, mais de gresse sur la voie de la « gouvernance » démocratique.
manière pacifique.
Pendant la guerre froide, les deux puissances qui s'af- Ixi présence de votre principal adversaire, John
frontaient - les Etats-Unis et l'ex-Union soviétique - Kufuor, à votre cérémonie d'investiture, le 7 janvier,
avaient, certes, des philosophies économiques diamétrale- démontre-t-elle la maturité de la démocratie ghanéenne ?
ment opposées, mais elles sont, l'une et l'autre, parvenues à On peut, je présume, voir les choses ainsi. La reconnais-
envoyer des hommes dans l'espace. Ces deux pays avaient sance de sa défaite par l'opposition et la participation de son
en commun leur nationalisme et un idéal très fort. J'aurais chef à la cérémonie d'investiture sont de bons signaux adres-

J E U N E A F R I Q U E N° 1883 - D U 5 A U 11 FÉVRIER 1997 37


Le temps de l'Afrique noire
GRANDES INTERVIEWS
sés au peuple. Ils vont, je l'espère, contribuer à réduire C'est exact, le pays souhaite une injection de sang neuf,
l'hostilité systématique de ses militants à notre égard, hosti- qui nous permette d'atteindre plus vite les objectifs que nous
lité que nous n'étions d'ailleurs pas disposés à tolérer. Reste nous sommes fixés. Je suis moi-même sensible à ce besoin
à espérer que ces signaux ne soient pas seulement destinés à de changement. Les élections législatives ont partiellement
amuser la galerie. Les diverses forces politiques doivent réglé la question du renouvellement des hommes. De nou-
avoir un minimum d'objectifs communs. En d'autres termes, veaux députés ont été élus. Nous en avons, hélas, perdu
nous ne pouvons plus tolérer les divisions qui ont retardé le quelques-uns de très bons, qui ont été battus parce qu'ils
développement national. C'est un luxe à bannir. Car nous ne étaient trop occupés à assumer leurs activités parlementaires
disposons pas, comme les pays développés, d'amortisseurs ou, tout simplement, à se défendre contre les accusations
pour absorber les chocs provoqués par de telles divisions. absurdes portées par certains journaux. Il est vrai que la
Constitution réserve un quota de postes gouvernementaux à
Est-ce à dire que l'heure de la réconciliation nationale des personnalités non élues.
a sonné ?
Il faut utiliser cette notion avec prudence : elle est deve- Votre pays est considéré par les institutions financières
nue un fourre-tout. On ne peut pas oublier ce qui a déjà été internationales comme un bon élève de l'ajustement struc-
accompli : nous avons résolument mis en œuvre une poli- turel...
tique de réconciliation, mais il n'est pas possible d'effacer Quiconque a visité le Ghana il y a treize ans et y revient
d'un seul coup ce qui s'est passé dans ce pays avant 1979. Le aujourd'hui peut facilement se rendre compte des progrès
peuple avait été trahi. Or nous avons choisi de régler la ques- accomplis. La création de routes et de diverses infrastruc-
tion dans les casernes, en tures, le boom de l'im-
faisant surtout payer les mobilier, la multiplica-
généraux. De nombreux tion des marchés et des
autres responsables de boutiques, mais aussi
cette trahison ont été l'allure des hommes et
amnistiés. Ils auraient des femmes dans la rue,
connu un sort différent si tous décemment
nous avions laissé faire le habillés : tout cela est la
peuple. Ce sont les preuve tangible du che-
mêmes qui. dans l'oppo- min parcouru. Cela n ' a
sition, parlent aujourd'hui pu se faire du jour au len-
de réconciliation et ten- demain. Des mesures
tent de présenter cette douloureuses ont parfois
période de révolte comme dû être prises. Il reste
un cauchemar. J'espère beaucoup à faire, notam-
que ces champions de la ment pour que les
réconciliation apporteront pauvres tirent un plus
leur contribution franche grand bénéfice de la
et objective au dévelop- Au centre, avec les membres du Conseil de défense nationale croissance économique.
pement du pays. La provisoire, à Accra, en 1981 : « Ce n'était pas un coup d'Etat ! » Les grèves ouvrières de
réconciliation ne doit pas 1994 et 1995, qui
être un simple mot n'étaient pas dénuées
d'ordre et ne peut faire oublier les erreurs du passé. d'arrière-pensées politiques, ont provoqué une dangereuse
reprise de l'inflation. Par ailleurs, nous évoluons dans une
économie globale. Certains de nos produits sont plus chers
La réconciliation peut-elle se traduire par Ventrée de que les produits importés. Nous n'avons presque aucun
l'opposition au gouvernement ? contrôle sur les leviers de commande de l'économie interna-
Je n'y suis pas disposé, pour le moment. Il ne faut pas tionale. C'est pourquoi nous estimons nécessaire d'encoura-
oublier que les membres du Conseil de défense nationale pro- ger la consommation locale, mais aussi de nous tourner vers
visoire (PNDC), qui a dirigé le pays de 1981 à 1992, étaient le marché de la Communauté économique des Etats de
déjà issus de plusieurs formations, et que certains, c'était l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO).
mon cas, n'appartenaient à aucun parti. Mais nous partagions
un sens élevé de l'intégrité et du dévouement à la nation. Je précise quand même que, depuis la fin de 1995, l'in-
flation a été réduite de moitié. Nous espérons la ramener en
Votre tiédeur envers l'opposition s'explique-t-ellepai- dessous de 10 % d'ici à la fin de cette année. Notre mon-
la désertion de votre ancien vice-président, Kow Arkaah, naie, le cédi, qui s'échange librement, était aussi en chute
qui a rejoint le camp adverse à la veille des élections ? libre, mais sa dépréciation s'est ralentie. Nous misons égale-
[Silence] J'ai été très déçu par lui. Mais je ne veux pas ment sur la stabilisation des exportations. Je pense que nous
perdre de temps sur ce sujet. Cela n'en vaut pas la peine sommes à la veille d'une rapide accélération de la croissance
[rires ]. économique, soutenue par le secteur privé national et étran-
ger et par les investissements privés directs.
Tous les sondages indiquent que le pays souhaite voir
de nouveaux visages au gouvernement. Quelles sont les priorités de votre second mandat ?

38 J E U N E A F R I Q U E N° 1883 - D U 5 A U 11 FÉVRIER 1997


JERRY JOHN RAWLINGS

Nous voulons d'abord


renforcer la discipline
économique et améliorer
le climat social de maniè-
re à attirer les investisse-
ments. Cela nous permet-
tra aussi de lancer un pro-
jet baptisé Porte d'accès
sur l'Afrique de l'Ouest,
qui prévoit la création de
zones de libre-échange et
de ports francs, ainsi que
la libéralisation de l'espa-
ce aérien. Nous poursui-
vrons ensuite l'action
entreprise pour fournir à
l'ensemble du pays de
bonnes routes, de l'électri-
cité, de l'eau potable, des
télécommunications et des
services éducatifs et sani-
taires accessibles. Enfin,
nous nous efforcerons
d'accélérer le taux de a
croissance agricole pour 1
garantir la sécurité ali- |
mentaire, développer les
industries locales, diversi- En campagne électorale, en décembre 1996 : « Le Ghana progresse
fier et accroître les expor- sur la voie de la "gouvernance" démocratique. »
tations.

Avez-vous atteint les objectifs que vous vous étiez fixés Une importante délégation togolaise a pris part à la
lorsque vous occupiez le poste de président en exercice de cérémonie de votre investiture. Est-ce le signe d'une
la CEDE AO, de 1994 à 1995 ? normalisation des relations entre la Ghana et le Togo ?
Il faut du temps pour gagner le pari de l'intégration C'est dommage qu'une simple incompréhension ait failli
régionale. J'ai tenté, pendant cette présidence, de recentrer créer des tensions entre nos deux pays. Mais nous avons mis
l'institution sur ses principales missions. Des progrès consi- en place, ensemble, des mécanismes sécuritaires pour
dérables ont été accomplis pour faciliter la liberté de circula- contrôler ce qui se passe des deux côtés de la frontière. Nous
tion des biens et des personnes, la ratio- sommes de bonne foi, et je suis persua-
nalisation des tarifs et des monnaies et la dé qu'il en est de même des dirigeants
création d'un solide bloc économique « Renforcer togolais. Il arrive que des troubles écla-
régional. tent dans un pays dès lors que ceux qui
Mais nous avons aussi consacré la discipline veulent s'exprimer n'ont pas la possibi-
lité de le faire. Certains opposants peu-
beaucoup de temps à la crise du Liberia,
au point parfois de donner l'impression
que le maintien de la paix était l'objectif
économique vent être tentés de mener leurs activités
à partir des pays voisins. Cependant,
unique de la CEDEAO. D'autres pays
africains et certains bailleurs de fonds
et améliorer nos deux pays collaborent, depuis
quelque temps, pour faire face à ce
étrangers ont aussi apporté une contribu-
tion de poids. Mais bien que la situation
le climat social. » genre de situation.

au Liberia et dans d'autres Etats Comment avez-vous accueilli


membres de la Communauté reste préoccupante, l'élection de Kofi Annan à l'ONU ?
l'Organisation a pu revenir à sa mission originelle : înte- Nous sommes fiers, bien sûr, qu'un Ghanéen dirige
gration régionale. l'Organisation des Nations unies. C'est bon pour l'image de
Je comprends, par ailleurs, les raisons, largement condi- notre pays. Kofi Annan a une responsabilité internationale
tionnées par l'Histoire, qui ont incité les pays francophones que ses qualités et son expérience personnelles lui permet-
de la C E D E A O à créer d'autres institutions, même s'il est tront d'assumer pleinement. Il lui faudra gérer avec impar-
évident qu'elles risquent de faire doublon. Mais je suis per- tialité les nombreuses priorités de l'ONU. Celles qui concer-
suadé qu'au bout du compte nous parviendrons à nous nent l'Afrique et les autres régions en développement en
entendre pour que tous les projets en cours soient, à terme, proie à des crises et des conflits retiendront, je pense, toute
placés sous l'égide de la CEDEAO. son attention. •

JEUNE AFRIQUE N° 1883 - D U 5 A U 11 FÉVRIER 1997 39