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Théorie du

double aspect

Autoportrait subjectif du physicien Ernst


Mach, où la frontière entre « monde
extérieur » et « monde intérieur » est
délibérément brouillée.
En philosophie, la théorie du
double aspect est une
conception épistémologique ou
métaphysique s'appuyant sur
l'idée que la conscience (ou
l'« esprit ») et la matière sont
deux aspects complémentaires
et irréductibles l'un à l'autre de
la même réalité fondamentale.
Celle-ci y est présentée le plus
souvent comme un domaine
ontologique sous-jacent se
manifestant à parts égales
sous les deux aspects, liés
ensemble indissociablement,
de la subjectivité (ou
« intériorité ») et de l'objectivité
(ou « extériorité »). Ainsi,
chaque individu pensant peut
se connaître sous deux
aspects : l'un « interne » et
l'autre « externe », l'un
psychologique et subjectif,
l'autre physique et objectif.
Leurs voies d'accès reposent
respectivement sur
l'introspection et sur
l'observation scientifique (par
exemple l'observation du
fonctionnement cérébro-
moteur).

Certaines versions de la théorie


du double aspect sont
qualifiées de « monisme à
double aspect » car elles
soutiennent la thèse d'une
réalité unique qui ne peut être
appréhendée de manière
directe, mais qui se manifeste
néanmoins de façon indirecte
sous deux aspects. Durant la
seconde moitié du XIXe siècle,
sous l'influence des doctrines
de Spinoza, Leibniz et
Schopenhauer, la théorie du
double aspect finit par associer
parallélisme
psychophysiologique et
panpsychisme. Elle est alors
soutenue en Allemagne par
Gustav Fechner et Wilhelm
Wundt, en Angleterre par
Alexander Bain, en France par
Hippolyte Taine, qui tous sont
des précurseurs de la
psychologie expérimentale[1].

Conceptions
philosophiques

Spinoza Modifier
Baruch Spinoza, premier penseur
moderne du monisme.

Dans les années qui suivent le


milieu du XVIIe siècle, très
marquées par le renouveau
cartésien, le monisme de
Baruch Spinoza présente une
théorie des attributs selon
laquelle une unique substance
possède une infinité d'attributs
parmi lesquels seuls l'esprit et
la matière nous sont connus.
C'est donc relativement à la
connaissance humaine que la
doctrine de Spinoza
s'apparente à une théorie du
double aspect. Tandis que
Descartes admettait l'existence
de trois substances – l'esprit
(la « pensée »), le corps
(l'« étendue ») et leur union
indivisible – Spinoza affirme
l'existence d'une substance
unique dont les attributs, en
nombre infini, sont des
manifestations complètes.
L'esprit et la matière ne sont
pas des substances
différentes, comme dans le
dualisme cartésien, mais des
attributs de la substance reliés
par une « unité d’essence »[2].
La doctrine de Spinoza
constitue en ce sens un
monisme ontologique associé
à un dualisme épistémologique
où l'esprit et le corps sont
conçus comme deux modalités
d'apparition de « la même
chose » [3].
Leibniz Modifier

La métaphore géométrique du
« parallélisme » entre l'esprit et
le corps présente dans les
théories du double aspect est
de Leibniz et apparaît pour la
première fois en 1702 dans ses
Considérations sur la doctrine
d'un esprit universel :

« J'ai établi un parallélisme


parfait entre ce qui se passe
dans l'âme et ce qui arrive
dans la matière, ayant
montré que l'âme avec ses
fonctions est quelque chose
de distinct de la matière,
mais que cependant elle est
toujours accompagnée des
organes de la matière […] et
que cela est réciproque et le
sera toujours. »

Chez Leibniz, comme avant lui


chez Spinoza, le parallélisme
est général et il découle de son
panpsychisme : « Il y a un
monde d'âmes […] dans la
moindre partie de la
matière »[4].

Dans la version leibnizienne du


parallélisme, c'est Dieu qui, à
l'origine, a réglé l'accord entre
d'un côté la série des « causes
efficientes » qui modifient les
corps et de l'autre la série des
« causes finales » qui modifient
les états de l'âme. Ce modèle
de l'« harmonie préétablie » ou
de la concomitance entre le
corps et l'esprit constitue une
version classique et
théologique du parallélisme
psychophysique et influence
les tenants de la théorie du
double aspect de culture
allemande (Fechner et Wundt
en particulier) à partir du milieu
du XIXe siècle.

Schopenhauer Modifier

Arthur Schopenhauer, photographié en


1852.

Le système philosophique
d'Arthur Schopenhauer est
parfaitement résumé dans le
titre de son principal ouvrage :
Le monde comme volonté et
comme représentation (Die Welt
als Wille und Vorstellung)[5],[N 1].
Pour Schopenhauer, la réalité
se manifeste de deux manières
bien distinctes, mais en lien
l'une avec l'autre. Il y a d'abord
la représentation objective
(Vorstellung) qui nous fait
percevoir le monde comme
image ou construction
mentales, dans notre esprit[5].
Lorsqu'une chose se donne à
voir, ce qui est présent à l'esprit
du sujet qui la voit n'est pas la
chose en elle-même (chose en
soi) mais sa représentation
formée par ses impressions
visuelles et son intellect.
D'autres types de sensations
entrent bien entendu en jeu, par
exemple les senteurs et les
sensations tactiles lorsque
nous cueillons une rose. Ce qui
est connu de cette manière
n'est alors qu'une « idée » ou
une « représentation » des
choses engendrée par notre
organisme, et en particulier par
notre cerveau.
L'autre façon pour la réalité de
se manifester, complètement
différente de la précédente, est
l'expérience consciente de nos
volitions, celles que nous
éprouvons « de l'intérieur » et
que nous pouvons connaître
par la voie introspective[6]. Ces
volitions – qui renvoient toutes
à un désir d'évitement de la
souffrance – constituent la
partie émergée d'un principe
volitionnel fondamental que
Schopenhauer nomme la
« Volonté » (Wille). La Volonté
constitue l'essence véritable de
l'être humain, sa nature
profonde. Or, puisque la nature
humaine n'est pas
fondamentalement différente
de celle des autres entités du
monde, la Volonté anime de
l'intérieur tout ce qui existe, y
compris les êtres inorganiques,
comme un principe universel[6].
Ce principe est une réalité
« obscure », un fondement
« abyssal » insaisissable en
tant que tel ; il ne peut être
compris par la raison (Grund)
car il est lui-même sans raison,
sans fondement (Grundlos)[7].
Néanmoins, la Volonté peut se
manifester comme
« phénomène », d'abord sous
l'aspect intime de nos volitions
conscientes, puis sous l'aspect
extérieur de la représentation,
forme « objectivée » de la
Volonté.

Fechner Modifier

Le psychologue et philosophe
Gustav Fechner est le
fondateur au milieu du
XIXe siècle d'une nouvelle
discipline scientifique qui
inaugure la psychologie
expérimentale et qu'il nomme
« psychophysique ». Le projet
principal de la psychophysique
est d'instaurer une mesure
quantitative des sensations
afin de pouvoir les corréler
numériquement avec
l'excitation physique
correspondante. Fechner
justifie sur le plan
philosophique cette corrélation
par une théorie dans laquelle
l'organisme matériel et l'esprit
qui l'accompagne sont
envisagés comme les deux
faces d'une même réalité.

Principe du double aspect Modifier

Gustav Theodor Fechner en 1883.

Toute la conception
fechnerienne du problème
corps-esprit repose sur un
unique principe : la différence
entre corps et esprit provient de
l'existence de deux types de
perspective sur un même
individu, le point de vue externe
et le point de vue interne[8] :

« Le corps et l'esprit, ou bien


le matériel et le spirituel, ou
bien le physique et le
psychique ne sont pas
différents selon leur
fondement ou leur essence,
mais seulement en raison de
la différence du point de vue
selon lequel on les conçoit
ou les observe. »[9]
Lorsqu'un être individuel se
sent ou se perçoit lui-même de
l'intérieur, il s'apparaît à lui-
même comme une âme douée
de conscience de soi ; lorsqu'il
est aperçu de l'extérieur par un
autre individu, cette perception
a lieu depuis un point de vue
tout à fait différent du premier,
et apparaît alors comme corps
matériel. Esprit et corps sont
ainsi les deux faces, interne et
externe, du même être[10]. Le
corps est d'abord ce que je vois
dans l'extériorité par mes sens,
et l'esprit, ce que je perçois
comme étant moi-même par
une intuition interne. Mais ces
deux points de vue sont
mutuellement exclusifs :
l'aspect interne et l'aspect
externe d'un même individu ne
peuvent être accessibles au
même observateur. Un sujet
conscient a accès à sa propre
intériorité, mais il n'a pas
l'expérience directe du
fonctionnement physico-
chimique de son système
nerveux ; il a accès à
l'extériorité des autres vivants
(et, au moins en théorie, à leur
activité cérébrale) mais non à
leur intériorité consciente.
Quand l'un des deux aspects
est présent, l'autre demeure
occulté et inaccessible[8]:

« Ce qui apparaît à soi-même


– d'un point de vue interne –
comme spirituel ou
psychique, ne peut apparaître
à quelqu'un qui se tient en
face – placé à un point de
vue extérieur – que sous une
autre forme, qui est
précisément l'expression
matérielle et corporelle de la
même chose. La différence
entre les manifestations
provient de la différence
entre les points de vue
d'observation respectifs. »[9]

Ainsi, le corps et l'esprit


peuvent être considérés
comme deux types de
« manifestations »
(Erscheitnungen) d'une même
substance, mais non comme
deux types de substance :

« Dans la mesure où le même


être a deux faces – une face
spirituelle ou psychique,
quand il s'apparaît à lui-
même, et une face matérielle
et corporelle, quand il
apparaît à un autre sous une
forme différente de la
première – on ne peut dire
que le corps et l'esprit sont
réunis l'un à l'autre en tant
que deux substances
fondamentalement
différentes. »[9]

La distinction entre la matière


et l'esprit est donc pour
Fechner la conséquence de la
structure double de l'expérience
qu'il est possible d'avoir d'une
entité donnée. L'esprit est
l'expérience structurée comme
auto-manifestation
(Selbsterscheinung,
« manifestation-de-soi-à-soi-
même ») tandis que le corps
est l'expérience structurée
comme manifestation à autrui
(« hétéro-manifestation »)[11].
Par ailleurs, il n'y a pas de
« chose en soi » au sens
kantien de ce qui existerait
indépendamment des
phénomènes : la substance
d'un être n'est rien en dehors de
son double mode
d'apparition[12].

Analogie des deux horloges Modifier

Fechner reprend l'analogie


donnée par Leibniz dans le
deuxième et le troisième
Éclaircissement sur le système
nouveau de la Nature pour y
illustrer sa propre conception
de la relation entre l'esprit et le
cerveau[13] :

« L'esprit et le corps évoluent


en parallèle l'un par rapport à
l'autre ; à un changement
dans l'un correspond un
changement dans l'autre.
Pourquoi ? Leibniz dit : on
peut avoir sur ce point
différentes opinions. Deux
horloges fixées sur le même
support ajustent
mutuellement leur
mouvement grâce à cet
arrimage commun ; c'est la
thèse dualiste couramment
adoptée concernant les
rapports de l'âme et du
corps. Ou bien encore il se
peut que quelqu'un pousse
les aiguilles des deux
horloges de telle façon
qu'elles se meuvent toujours
en harmonie l'une avec
l'autre ; c'est la thèse de
l'occasionnalisme, d'après
lequel Dieu crée les
changements mentaux
correspondant aux
changements corporels, et
réciproquement, maintenant
ainsi entre les uns et les
autres une harmonie
constante. Ou bien encore,
les horloges peuvent être
synchronisées de façon si
parfaite au moment de leur
mise en route, que d'elles
mêmes elles marquent
toujours exactement la
même heure, sans qu'il soit
besoin de les accorder : c’est
la doctrine de l'harmonie
préétablie entre l'esprit et le
corps. »[14].

Or, poursuit Fechner :

« Leibniz a omis un point de


vue – qui est peut-être le plus
simple possible. Il se pourrait
également que les deux
horloges marquent la même
heure, et en vérité ne
divergent jamais, parce
qu'elles ne sont pas en fait
deux horloges distinctes.
Dans ces conditions on fait
l'économie du support
commun, de l'ajustement
mutuel permanent, de
l'artificialité du montage
initial. Ce qui apparaît à
l'observateur extérieur sous
la forme d'une horloge
organique, pourvue d'un
moteur et d'un mouvement
fait de rouages et de leviers
organiques, ou plutôt sous la
forme de la partie la plus
importante et la plus
essentielle d'une telle
machine, apparaît de
l'intérieur à l'horloge elle-
même d'une manière bien
différente, à savoir comme
son propre esprit, animé de
mouvements tels que les
sentiments, les désirs et les
pensées. »[15].

C'est cette dernière


interprétation qui correspond à
la théorie fechnérienne du
double aspect.
Nagel Modifier

Thomas Nagel en 1978.

Dans un célèbre article de 1974


intitulé « Quel effet cela fait-il
d'être une chauve-souris ? »
("What is it like to be a bat?"), le
philosophe Thomas Nagel
s'attaque à l'orthodoxie
dominante en philosophie de
l'esprit à l'époque de sa
rédaction : le physicalisme. Il
s'agit d'une thèse
réductionniste concernant les
relations entre conscience et
activité cérébrale qui préconise
la réduction psychophysique,
c'est-à-dire l'identification des
états mentaux à des processus
physiques (neurobiologiques
en l'occurrence). A l'inverse du
physicalisme, Nagel insiste sur
le caractère proprement
subjectif et irréductible de
l'expérience phénoménale, et il
oppose de façon radicale deux
voies d'accès à la réalité
psychique :

1. le point de vue objectif et


impersonnel de la science
qui décrit l'activité
cérébrale en lien avec le
comportement
2. le point de vue subjectif
qui est celui du sujet de
l'expérience vécue.

Selon Nagel, il existe pour


chaque espèce d’êtres vivants
et conscients une façon
spécifique de vivre l’expérience
du monde qui équivaut à « ce
que cela fait » (« what it is
like ») d’être un membre de
l’espèce en question.
Contrairement au point de vue
scientifique et objectif sur le
monde, qui est impersonnel et
intersubjectif, cette perspective
n’est pas accessible aux
membres d’une autre espèce.
Par exemple, nous ne pouvons
pas savoir quelle est
l’expérience vécue d’une
chauve-souris lorsqu'elle
perçoit ses propres signaux
d'écholocation, y compris dans
le cas où nous saurions tout de
la réalité physique ou
neurophysiologique du
phénomène. Les expériences
vécues constituent donc une
perspective particulière sur le
monde qui ne semble pas
pouvoir s'intégrer dans une
description physique et
impersonnelle des choses, et
seule une forme de
parallélisme peut être établie
entre ces deux types de
perspective.

D'après Isabelle Dupéron, la


position de Thomas Nagel telle
qu'elle est exposée dans ses
Questions mortelles[16]est
assez proche de celle de
Gustav Fechner. Elle inclut
également une forme de
panpsychisme qui, à l'inverse
cependant du panpsychisme de
Fechner, voit l'origine de la
conscience non pas dans
l'esprit de l'univers, mais dans
les constituants élémentaires
de la matière, pourvus eux-
mêmes d'un intérieur
psychique[17].
Chalmers Modifier

Une théorie du double aspect physique


et « phénoménal » de l'information (au
sens de Shannon) a été proposée par
David Chalmers dans les années 1990.

En 1996, David Chalmers


propose dans un ouvrage de
philosophie de l'esprit paru en
1996 et intitulé L'Esprit
conscient[18] un programme de
recherche spécifique pour la
résolution de ce qu'il nomme le
« problème difficile de la
conscience ». Partant de la
théorie mathématique de
l'information développée par
Claude Shannon, il y avance
l'idée d'une double réalisation
de l'information, avec[19] :

1. la réalisation physique, qui


correspond à la façon la
plus commune de
concevoir l'information
contenue dans le monde
2. la réalisation
« phénoménologique », qui
intervient dans notre
expérience vécue du
monde.

Cette double « exécution » de


l'information pourrait bien
correspondre à une dualité
située à un niveau plus profond
de réalité, où résiderait la
connexion fondamentale entre
les processus physiques et
l'expérience consciente[20]. Par
son caractère fondamental et
« nomologique » (faisant
intervenir des lois
psychophysiques), une telle
dualité pourrait être envisagée
comme une règle primitive que
Chalmers appelle « principe du
double aspect »[21]. Selon ce
principe, l'information a deux
aspects : un aspect physique et
un aspect « phénoménal »
(subjectif). Chaque fois qu'il y a
un état phénoménal, il réalise
un état informationnel,
également réalisé dans le
système cognitif cérébral.
Réciproquement, lorsqu'un état
informationnel est
physiquement réalisé, il est
aussi « phénoménalement »
réalisé (sous certaines
conditions).

A lui seul, ce principe ne suffit


pas à constituer une théorie
psychophysique complète. Il en
est plutôt une sorte de
« matrice qui offre un cadre de
base dans lequel des lois
précises pourront être
formulées »[22]. Il laisse
notamment ouverte la question
de l'ontologie de l'information,
c'est-à-dire de ce qu'est
précisément l'information qui
se réalise. Chalmers propose
néanmoins une « ontologie du
double aspect »[23] qu'il
rapproche du panpsychisme :

« La physique requiert des


états informationnels, mais
se soucie uniquement de
leurs relations, non de leur
nature intrinsèque ; la
phénoménologie requiert des
états informationnels, mais
se soucie uniquement de leur
nature intrinsèque. Cette
conception [l'ontologie du
double aspect] postule un
unique ensemble
fondamental d'espaces
informationnels unifiant les
deux. Nous pourrions dire
que les aspects internes de
ces états sont phénoménaux
et que leurs aspects externes
sont physiques. Sous forme
de slogans : l'expérience est
l'information vue de
l'intérieur ; la physique est
l'information vue de
l'extérieur. »[23]

Physique théorique et
métaphysique

Principe de
complémentarité
Modifier

Au sens technique, la notion de


complémentarité signifie
qu'une proposition et son
complément se rapportent à
deux aspects d'une situation
qui sont incompatibles entre
eux, mais qui sont nécessaires
ensemble pour décrire la
situation de façon exhaustive.
Définis comme
complémentaires, le physique
et le mental sont interprétés
dans cette perspective comme
deux aspects mutuellement
exclusifs d'une même réalité.

Aperçu historique Modifier

C'est le philosophe américain


William James qui forge à la fin
du XIXe siècle la notion de
complémentarité dans un
ouvrage didactique de
psychologie[24],[25]. Elle est
alors reprise par certains
psychologues pour rendre
compte notamment de la
perception bistale de stimuli
ambigus (scènes visuelles ou
auditives donnant à lieu à deux
interprétations différentes)[25].
Niels Bohr transpose cette
notion en physique à partir de
1927, année de la conférence
de Côme où il présente sa
première formulation de la
physique quantique. Le concept
de « complémentarité » doit
remplacer selon lui celui de
« dualité onde-corpuscule », et
s'étendre au-delà de la
physique. Dans le même esprit,
le physicien Wolfgang Pauli,
initiateur lui aussi de la
physique quantique, affirme
dans un article de 1950
consacré à la
complémentarité[26] que « la
question de la complémentarité
dans la physique s'étend
naturellement, au-delà du
champ étroit de la physique, à
des domaines analogues de la
connaissance humaine »[27].
Puis, en collaboration avec son
psychiatre Carl Gustav Jung,
avec lequel il co-écrit
Naturerklärung und Psyche
(« L'interprétation de la nature
et de la psyché ») en 1952, il
élabore une théorie spéculative
nommée aujourd'hui
« conjecture de Pauli-Jung »
d'après laquelle il existe un
double mode d'apparition,
mental et matériel, d'une
unique réalité qui se manifeste
en termes d'aspects
complémentaires[28].

Conjecture de Pauli-Jung Modifier


Wolfgang Pauli en 1945.

Le physicien Wolfgang Pauli et


le psychiatre Carl Gustav Jung
ont commencé à réfléchir sur
les relations esprit-matière peu
avant leur première rencontre
en 1932, mais c'est seulement
à partir de 1946 que leurs
échanges épistolaires les
conduisent à concevoir
ensemble une version du
monisme à double aspect
appuyée sur la physique
quantique et la psychologie des
profondeurs. Elle est nommée,
depuis les travaux d'Harald
Atmanspacher dans les années
2000, « conjecture de Pauli-
Jung »[29]. La nouveauté
probablement la plus
importante de cette conjecture
est une caractérisation du
double aspect de la réalité en
termes d'aspects
complémentaires,
caractérisation d'abord
envisagée par Pauli dans un
article de 1952[30] : « il serait
des plus satisfaisants que la
physique et la psyché puissent
être conçues comme des
aspects complémentaires
d'une même réalité »[31]. Par la
suite, dans sa volumineuse
correspondance avec Jung,
Pauli définit le nature
épistémique (ou informative) et
contextuelle de ce double
aspect. Les distinctions entre le
physique et le mental sont
générées d'après lui par des
« coupures épistémiques » au
sein du domaine de réalité
sous-jacent, lui-même sans
division ni distinction[32].

La caractéristique la plus
originale de la conjecture Pauli-
Jung est le parallèle qu'elle fait
entre les caractéristiques
holistiques du monde
quantique et celles de
l'inconscient archétypal.
D'après Jung et Pauli, le rôle
que joue en physique la mesure
quantique en tant que lien entre
les réalités holistique (à
l'échelle quantique) et locale
correspond en psychologie à la
prise de conscience par
l'individu des « objets mentaux
locaux »[33] émanant de
contenus holistiques
inconscients (les archétypes).
En ce sens, ils postulent
ensemble l'existence d'une
transition parallèle (physique et
psychologique) entre la
dimension holistique et
ontologique de la réalité sous-
jacente et celle locale et
épistémologique de la
conscience[34]. C'est à l'intérieur
de cette seconde dimension
qu'apparaîtrait le double aspect
complémentaire de ce qui ne
serait au fond qu'une seule et
même réalité.

Pauli et Jung définissent


conformément à cette idée un
projet de justification du
monisme à double aspect, non
pas à partir des conceptions
philosophiques du passé, mais
en s'appuyant sur les deux
nouvelles sciences que sont
alors la physique quantique et
la psychologie de l'inconscient.
D'après William Seager, ce sont
notamment les données
fournies par la physique
quantique qui font de cette
théorie spéculative une source
valable d'inspiration pour une
réactualisation de la théorie du
double aspect :

« La genèse de la théorie à


double aspect de Pauli
provient avant tout de sa
compréhension de certaines
intuitions apportées par la
théorie quantique, plutôt que
d'une étude de l'histoire de la
philosophie. Je pense
effectivement que l'approche
quantique de Pauli conforte,
par un argument nouveau et
très intéressant, la théorie du
double aspect de la relation-
matière, qui lui donne un
intérêt philosophique
réel. »[35]
Autres développements
contemporains Modifier

Dans un article paru en


1948[36], peu avant les
premières publications
communes de Pauli et Jung, le
logicien et mathématicien
suisse Paul Bernays expose lui
aussi les enjeux philosophiques
du concept physique de
complémentarité, influençant
les récents développements
sur la question. Il établit
l'existence de deux formes
distinctes de complémentarité
en physique quantique[37] :

1. la complémentarité
fondée sur la non-
commutativité (ou non-
permutabilité) des
mesures réalisées sur les
états quantiques,
entraînant toutes sortes
de caractéristiques
quantiques typiques telles
que les états de
superpositions, les
probabilités quantiques,
l'indétermination, les
relations d'incertitude, la
violation des inégalités de
Bell
2. la complémentarité dite
« de Bohr », par laquelle
deux descriptions
s'excluent mutuellement,
tout en étant toutes les
deux nécessaires à la
description exhaustive
d'une situation.

La caractéristique essentielle
de la première forme de
complémentarité est que l'ordre
dans lequel sont réalisées deux
mesures quantiques peut faire
une différence, ce qui engendre
alors une asymétrie des
observations qui ne peut pas
s'expliquer par la causalité
physique. C'est le cas chaque
fois que la mesure x réalisée en
premier sur un état quantique
modifie le résultat de la mesure
y réalisée en second sur un
autre état quantique par
rapport à ce qui se serait
produit si la mesure y avait été
réalisée en premier, de sorte
que x y≠y x (où désigne
une opération commutative
quelconque)[38]. La seconde
forme de complémentarité a
quant à elle une plus large
portée philosophique
puisqu'elle étend son champ
d'application à la
compréhension de la relation
entre le physique et le mental.
Elle implique que seul l'un ou
l'autre des aspects, le physique
et le mental, soit accessible
dans un contexte empirique
donné, bien que les deux soient
nécessaires pour obtenir une
description complète de la
même réalité[39].

Aujourd'hui, il existerait au
moins deux orientations qui
pourraient conduire à de
véritables progrès dans la
théorisation du principe de
complémentarité esprit-
matière[25]. La première est
représentée par le travail du
chimiste suisse Hans
Primas[40] qui interprète la
relation entre le mental et le
physique en termes de
registres temporels
complémentaires avec un
temps mental historique –
incluant le présent, le passé et
le futur – et un temps physique,
simple paramètre pour la
dynamique[N 2]. La seconde
orientation est celle prise dans
les années 1990 par le
psychologue britannique Max
Velmans qui a, pour la première
fois dans une approche
psychologique, introduit
explicitement la notion de
complémentarité des deux
aspects[41]. A partir des années
2000, il reprend la conjecture
de Pauli-Jung dans le cadre de
ce qu'il nomme le « monisme
réflexif ». Pour Velmans, la
relation entre le contenu
expérientiel de l'état mental
d'une personne donnée et les
informations qu'un observateur
externe collecte sur l'activité
cérébrale correspondante de
cette même personne doit être
considérée comme
complémentaire au sens défini
par le monisme à double
aspect (théorie du double
aspect avec un arrière-plan
métaphysique moniste)[39].

Théorie de l'ordre
implicite
Modifier

David Bohm dans les années 1980.


A partir des années 1970, le
physicien David Bohm propose
sa propre théorie du double
aspect. Ses concepts d'ordre
explicite (ou déployé) et d'ordre
implicite (ou implié) lui
permettent de concevoir une
forme de monisme compatible
avec l'idée d'un double aspect
de la réalité. Alors que la notion
d'ordre explicite caractérise une
réalité accessible
empiriquement, et donc
explicable avec nos concepts
empiriques habituels, la notion
d'ordre implicite se réfère à un
domaine ontologique caché.
C'est au niveau de l'ordre
explicite manifeste que Bohm
considère la distinction esprit-
matière, tandis que cette
distinction s'estompe dans les
profondeurs de l'ordre
implicite :

« A chaque niveau de


complexité, il y aura un "pôle
mental" et un "pôle physique"
[...] Mais la réalité plus
profonde est quelque chose
au-delà de l'esprit ou de la
matière, qui sont seulement
des aspects servant de
termes pour l'analyse. »[42]

Basil Hiley, collaborateur de


Bohm dès les années 1970,
développe ce point de vue en
utilisant les instruments
formels de représentation (au
sens mathématique) des
structures algébriques. Il
élabore ainsi un projet de
description mathématique de la
structure implicite de la réalité.
Précisant l'idée générale
exposée dans un livre co-écrit
avec Bohm mais publié un an
après sa mort en 1993, The
Undivided Universe (« L'Univers
indivis »)[43], Hiley s'appuie sur
une algèbre pré-espace et pré-
temps pour tenter d'expliquer la
génération de l'espace-temps
en termes de représentations
de cette algèbre.

Adoptant une approche plus


proprement métaphysique, le
philosophe finlandais Paavo
Pylkkänen avance dans les
années 1990 l'idée que les
ordres implicite et explicite le
sont toujours par rapport à un
ordre de niveau respectivement
« supérieur » ou « inférieur »[44],
ce qui implique l'idée du
caractère relatif et apparent de
la dualité esprit-matière.
Suivant une perspective
également métaphysique, le
physicien français Bernard
d'Espagnat argumente dans
ses ouvrages les plus récents
en faveur d'une théorie du
double aspect où le « Réel » est
interprété comme une réalité
primordiale précédant la
« scission matière-esprit ».
Cette réalité est dite « voilée »
au sens où elle est inaccessible
à nos sens et échappe
nécessairement à nos
concepts communs[44].

Théorie du double
aspect et monisme
neutre
Le monisme neutre est la
conception initialement
défendue par Ernst Mach,
William James et Bertrand
Russell, selon laquelle
l'opposition traditionnelle entre
esprit et matière est réductible
à une simple différence
d'organisation d'éléments
considérés comme « neutres »
au sens où ils ne sont ni
mentaux ni physiques. Pour les
monistes neutres, esprit et
matière sont les mêmes
phénomènes impliqués dans
deux types distincts de
configurations : des
configurations particulières de
phénomènes sous-tendent le
mental, tandis que d'autres
configurations spécifiques de
phénomènes sous-tendent la
matière[32]. Il existe
d'importants points communs
mais aussi des différences
majeures entre la théorie du
double aspect et le monisme
neutre[2]. Dans le monisme
neutre, l'esprit et la matière
sont identifiables à un même
domaine neutre composé des
seuls phénomènes, alors que
dans la théorie du double
aspect, l'esprit et la matière
sont deux aspects irréductibles
de la réalité qui résistent
comme tels à toute
identification.

Par ailleurs, la théorie du


double aspect implique
l'impossibilité de saisir
directement la réalité, lorsque
celle-ci du moins est
interprétée comme un domaine
ontologique sous-jacent aux
phénomènes[32]. Par
conséquent, les théoriciens du
double aspect ont tendance à
développer des conceptions
métaphysiques du domaine
sous-jacent justifiant une vision
moniste de la réalité qui
contraste avec leur conception
dualiste des phénomènes. A
l'inverse, les monistes neutres
se réfèrent exclusivement à des
modes de perception
empiriques ou
phénoménologiques
considérés comme communs,
élémentaires et de même
nature. Ainsi, Ernst Mach et
Bertrand Russell identifient
l'ensemble du domaine neutre à
des « données sensorielles »,
tandis que Richard Avenarius et
William James s'appuient sur la
notion d'« expérience pure ». Ils
excluent donc tout
développement métaphysique.

Notes
1. Selon Ugo Batini, il faut
toutefois prendre garde à
ne pas être trompé par le
titre même de l'ouvrage, qui
semble poser une
équivalence entre volonté
et représentation, alors que
Schopenhauer ne cesse
d'affirmer la préséance
« ontochronologique »
(préséance dans l'être et
dans le temps) du premier
principe sur le second. Le
monde tire en effet sa
substance de la volonté, et
la représentation « n'est
qu'une saisie seconde et
partielle de ce qu'est le
monde, une tentative de
capturer l'éclat de l'être qui
pulse dans nos affects
originaires » (Batini 2016,
p. 112-113).
2. Un article de T. Filk A. von
Müller paru en 2007,
« Quantum Physics and
Consciousness: The Quest
for a Common Conceptual
Foundation », indique
d'autres possibilités, en
plus du temps, pour décrire
formellement une
complémentarité entre
l'esprit et la matière.

Sources

Références Modifier

1. Dupéron 2000, p. 122.


2. Atmanspacher 2014,
p. 106.
3. Éthique I, corollaire 2,
prop. 20.
4. G. W. Leibniz, Monadologie,
Vienne, 1714, § 66.
5. Skrbina 2005, p. 117.
6. Skrbina 2005, p. 118.
7. Batini 2016, p. 86.
8. Dupéron 2000, p. 20.
9. Fechner 1851, repris dans
Dupéron 2000, p. 20-21.
10. Dupéron 2000, p. 107.
11. Dupéron 2000, p. 21.
12. Dupéron 2000, p. 24.
13. Dupéron 2000, p. 29.
14. Fechner 1851, repris dans
Dupéron 2000, p. 29.
15. Fechner 1851, repris dans
Dupéron 2000, p. 29-30.
16. T. Nagel, Mortal Questions,
Cambridge, Cambridge
University Press, 1979, tr.
fr. P. Engel, Questions
mortelles, Paris, Presses
Universitaires de France,
1983, p. 210-212.
17. Dupéron 2000, p. 124.
18. Chalmers 2010.
19. Chalmers 2010, p. 394.
20. Chalmers 2010, p. 396.
21. Chalmers 2010, p. 395-398.
22. Chalmers 2010, p. 397.
23. Chalmers 2010, p. 420.
24. W. James, The Principles
of Psychology, Volume
One, New York, Holt, 1890.
25. Atmanspacher 2014,
p. 111.
26. W. Pauli, « Die
philosophische Bedeutung
der Idee der
Komplementarität » (« Le
sens philosophique de
l'idée de
complémentarité »),
Experientia, n° 6, Bâle,
Springer Verlag, 1950, p.
72-81.
27. Pauli 1950, repris dans
Atmanspacher 2014,
p. 111.
28. Atmanspacher 2014,
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29. Atmanspacher 2014,
p. 114.
30. W. Pauli, « Der Einfluss
archetypischer
Vorstellungen auf die
Bildung
naturwissenschaftlicher
Theorien bei Kepler », in C.
G. Jung & W. Pauli (éds.),
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Zurich, Rascher, 1952, p.
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31. Pauli 1952, p. 164.
32. Atmanspacher 2014,
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35. W. Seager, « A New Idea of
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Berlin, Springer, p. 83-97, p.
88, repris dans
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p. 110.
36. P. Bernays, « Über die
Ausdehnung des Begriffes
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die Philosophie » (« Sur
l'extension du concept de
complémentarité à la
philosophie »), Synthese,
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37. Atmanspacher 2014,
p. 111-112.
38. Atmanspacher 2014,
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39. Atmanspacher 2014,
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40. H. Primas, « Time-
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and Matter, n°1, Exeter,
Imprint Academic, p.
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41. M. Velamns,
« Consciousness from a
first person perspective »,
Behavioral and Brain
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University Press, 1991, p.
702-726.
42. Bohm 1990, repris dans
Atmanspacher 2014,
p. 108.
43. D. Bohm & B. J. Hiley, The
Undivided Universe: An
Ontological Interpretation
of Quantum Theory,
Londres, Routledge, 1993.
44. Atmanspacher 2014,
p. 109.

Bibliographie Modifier

Harald Atmanspacher, « Le


monisme à double aspect
selon Pauli et Young », Revue
de psychologie analytique,
Bordeaux, L'Esprit du temps,
no 3 « Psychanalyse
jungienne : cliniques et
théories », 2014, p. 105-133
(ISBN 9782847952957).
Ugo Batini, Schopenhauer :
Une philosophie de la
désillusion, Paris, Ellipses,
2016
(ISBN 9782340011649).
David Chalmers (trad. S.
Dunand), L'Esprit conscient : A
la recherche d'une théorie
fondamentale [« The
Conscious Mind: In Search of
a Fundamental Theory »],
Paris, Ithaque, 2010 (1re éd.
1996)
(ISBN 9782916120133).
Isabelle Dupéron, G.T.
Fechner : Le parallélisme
psychophysiologique, Paris,
Presses Universitaires de
France, 2000
(ISBN 2 13 050529 5).
((eenn)) David Skrbina,
Panpsychism in the West,
Cambridge
(Massachussets)/Londres,
MIT Press, 2005
(ISBN 9780262693516).

Articles connexes
Dualisme (philosophie de
l'esprit)
Monisme (philosophie
analytique)
Parallélisme (philosophie)
Harmonie préétablie
Identité psychophysique
Théorie de l'identité esprit-
cerveau
Dualité onde-corpuscule

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