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LA GUERRE D’ALGÉRIE DU GÉNÉRAL SALAN


L A G U E R R E D ' A L G É R I E LA GUERRE D 'ALGÉRIE
DU GÉNÉRAL SALAN DU GÉNÉRAL SALAN
Jacques VALETTE
Commandant supérieur interarmées et commandant de la Xe région militaire en Jacques VALETTE
Algérie, de décembre 1956 à décembre 1958, le général Salan a comparé ses

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responsabilités aux charges d’un commandant de groupe d’armées en temps de
guerre.
Sa stratégie consista à donner aux unités les moyens de lutter contre les maquis et à
soutenir la lutte contre le terrorisme. Il adapta son armée à la guerre subversive et
réorganisa le service de renseignement, pour détruire l’infrastructure clandestine du
FLN, l’organisation politico-administrative (OPA). Il fut poussé par le gouvernement et
surtout par le ministre résidant, Lacoste, qui comptait sur l’Armée pour réussir les
réformes politiques en Algérie.
Un autre objectif majeur fut la construction de barrages aux deux frontières
territoriales, pour empêcher l’entrée dans le pays des convois terrestres d’armées de
combattants instruits en Tunisie ou au Maroc. Salan fut assez persuasif pour obtenir
des ministres les crédits nécessaires et le soutien moral indispensable. Les résultats
en furent indéniablement positifs.
Il intégra dans sa stratégie la défense du Sud algérien contre l’Armée de libération
marocaine à l’ouest et l’ALN à l’est. Protéger les prospecteurs pétroliers et les chantiers
d’extraction s’ajouta à toutes ses responsabilités. Il dut faire établir des plans de
défense du pipeline et du chemin de fer amenant les hydrocarbures à la mer. Il fournit
même les moyens de protéger la Mauritanie et l’Afrique occidentale espagnole.
La nature même de son commandement l’amena à exercer des responsabilités
politiques, dont le destin de la France allait être marqué. En détruisant des camps de
l’ALN en territoire tunisien, en faisant bombarder un centre de regroupement de
fellagah à Sakiet, il cristallisa une crise franco-tunisienne, latente depuis des mois.
En mai 1958, en assumant les pleins pouvoirs civils et militaires que lui remettait le
gouvernement, il fut l’artisan principal du retour au pouvoir du général De Gaulle, vu

Jacques VALETTE
comme le garant de cette stratégie réaliste.

Jacques Valette est agrégé de l’Université, docteur ès-Lettres et professeur honoraire des Universités. Spécialiste
de l’histoire de la colonisation et de la décolonisation, il est l’auteur de La guerre d’Algérie des Messalistes
(L’Harmattan, 2001), de Le 13 mai du général Salan (L’Esprit du livre éditions, 2008) et de nombreux articles
sur le contre-maquis pendant la guerre d’Algérie (Guerres mondiales et conflits contemporains, PUF).

Prix 18 €
ISBN : 978-2-915960-38-9

www.espritdulivre-editions.com
Collection Histoire
9 782915 960389
& Mémoires combattantes

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LA GUERRE D’ALGÉRIE
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Maquette : Cyril Hude


pao@cyrilhude. fr

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3 a), d’une part, que les « copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste
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Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc
une contrefaçon, sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété
intellectuelle.

© L’esprit du livre éditions, 2008


22, rue Jacques-Rivière
92 330 Sceaux

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JACQUES VALETTE
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LA GUERRE D’ALGÉRIE
DU GÉNÉRAL SALAN

Ouvrage publié par l’association


des Amis de Raoul Salan
www.salan.ass.fr
info@salan.ass.fr

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INTRODUCTION

Le 1er décembre 1956, le général Salan prend le commandement des


unités des trois armes en Algérie, comme commandant supérieur interar-
mées et commandant la Xe région militaire. Le 26 novembre, il avait été
promu au grade de général d’armée.
Il recevait l’un des commandements les plus importants du moment, et
par la masse des effectifs sous ses ordres, qui dépassait le volume habituel
d’une région militaire, et par le style de la guerre d’Algérie. Les théoriciens
militaires distinguaient trois sortes de combats : la guerre de position, la
guerre offensive et, depuis la dernière guerre, la guerre de partisans. En
Algérie, le commandement avait dû s’adapter à un type nouveau de guerre,
qu’on appela « guerre subversive » ou « guerre révolutionnaire » par réfé-
rence à l’expérience vietnamienne.
Elle n’était pas qu’une guerre de partisans ou une action de contre-terro-
riste. Maquis et terroristes étaient soutenus par une infrastructure clandestine,
assurant argent, ravitaillement, renouvellement des combattants, et surtout
propagande. L’objectif n’était pas, ici, de reconquérir un territoire mais de
reconquérir une population en grande partie attentiste. L’action militaire ne
pouvait être indépendante d’une autre action, relevant de l’autorité politique,
action économico-sociale, instruction, médecine gratuite, habitat, etc. Comme
l’Armée était partout, elle fut intégrée à toutes les actions de cette politique.
Ainsi, d’une mission de maintien de l’ordre, pour reprendre la phraséologie
officielle, le commandement en chef fut amené à tenir un rôle politique. En
mai 1958, pour gagner cette guerre complexe, Salan dut mener une action
contre les projets de négociations avec le FLN et la volonté américaine d’em-
pêcher l’Armée de protéger la frontière tunisienne contre la présence d’élé-
ments adverses. Il dut, par le support des comités de salut public, accepter
une vaste opération d’action psychologique en Algérie.

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Une telle guerre ne pouvait qu’être longue et coûteuse pour la France.


Le commandant en chef savait qu’il ne la gagnerait qu’avec une contribu-
tion considérable de la métropole, en hommes, en argent, en soutien moral,
et même en soutien au plan international. Dès l’été 1958, le général Salan
comprit que le nouveau gouvernement, présidé par le général De Gaulle,
ne partageait pas ses analyses. Ses priorités étaient ailleurs, ou plutôt sa
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priorité était d’en finir avec cette guerre qui l’empêchait de tenir le rôle
international dont il avait l’ambition.
Cette étude, établie à partir des archives du général Salan, montre com-
ment la complexité du problème militaire s’imposa, comment il répondit
aux exigences sans cesse nouvelles de cette guerre, et, à la fin, comment il
ne fut pas suivi sur le problème des effectifs nécessaires.

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CHAPITRE I
LA CONCEPTION DE LA GUERRE

Les responsables militaires avaient compris que cette guerre ne ressem-


blait à aucune autre. Ils durent définir de nouveaux modèles stratégiques,
en tenant compte des limites que les lois imposaient à leur action autant
que des limites de leurs moyens militaires. Le général Salan, fort de son
expérience indochinoise, éclairé par les analyses de ses prédécesseurs, finit
par imposer une conception, dont les effets furent vite sensibles.

LES IDÉES AVANT SALAN

En 1954, le premier choc avait été supporté par le général de la


X région militaire, le général Cherrière. Il avait compris que les « grandes
e

opérations », difficiles à monter, imposaient des efforts « épuisants » et sté-


riles. Il en avait conclu que les ratissages et les bouclages de routes n’étaient
pas les bonnes réponses 1.
En février 1956, le général de Linarès, au cours de son inspection en
Afrique du Nord, avait mieux vu les choses. Il avait recueilli les plaintes
des officiers : « On nous demande de pacifier le pays, nous n’avons aucun pou-
voir… À la moindre action énergique, nous sommes désavoués. Comment vou-
lez-vous que, devant la démonstration continuelle de notre faiblesse, les gens se
rallient à nous ? Nous nous ridiculisons. » L’instrument militaire était ina-
dapté : « C’est de la folie criminelle que de jeter des hommes de toute prove-
nance, peu ou mal instruits, a fortiori pas entraînés, avec des cadres médiocres
et non homogènes, dans une ambiance opérationnelle. » Il avait alors avancé
deux propositions :

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• créer des « unités d’intervention » de quelques centaines d’hommes,


très mobiles car disposant de blindés et de cavalerie, pour harceler l’en-
nemi et ramasser du renseignement exploitable ;
• remettre au commandement « des responsabilités administratives », « un
certain nombre de pouvoirs normalement détenus, en temps de paix, par les
autorités civiles ». La guerre le justifiait : « Ce qui importe c’est qu’une seule
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autorité responsable dispose de tous les moyens légaux pour mener une action de
bout en bout… et que les exécutants n’aient plus à redouter d’entraves dans
l’exercice de la manœuvre. » 2
En juillet 1956, le remplaçant du général Cherrière, le général Lorillot,
avait reçu des instructions du chef du gouvernement, Bourgès-Maunoury,
et du ministre de la Guerre, le général Koenig. On y reconnaissait qu’en
Algérie, « des divisions entières ne peuvent arriver à bout de quelques centaines
de rebelles ». La force diffuse en était cette pression exercée par l’OPA sur
les musulmans : interdiction de fumer, de travailler pour un Français, de
faire de la musique dans les cafés maures. Rien n’était opposé à cette « action
de commando » des « rebelles », commettant sabotages, destruction de
récoltes et embuscades. Aussi, sous la formule de « conduite à tenir », le
gouvernement autorisait de nouvelles méthodes :
• Il annonçait des moyens pour donner rapidité et efficacité aux unités :
envoi d’hélicoptères, bombardement des bandes, allégement des paque-
tages individuels.
• Il autorisait des formes de combat brutales : « Tout rebelle faisant usage
d’une arme ou portant une arme à la main, en état d’accomplir une exaction »
serait abattu sur le champ… « les ravitailleurs, complices et tous autres mem-
bres des bandes, qui auraient échappé aux tirs et seraient capturés, sont à remet-
tre à l’autorité administrative qui fixera leur sort. » On précisait même que
« le feu doit être ouvert sur tout suspect qui tente de s’enfuir », ce qui allait se
traduire par des excès connus.
• Détruire l’infrastructure politico-administrative devenait une cible,
pour développer la lutte « contre l’action des meneurs sur les masses ».
La prééminence du pouvoir civil était maintenue. Il indiquait « le but
et la conception générale », mais la police gardait son autonomie. Ce texte
donnait carte blanche à l’Armée : « La mission du commandement est de
rechercher le succès sur les bandes rebelles par tous les moyens » et, on y insis-
tait, par « les mêmes méthodes que les rebelles. » 3
Le général Lorillot ne put tirer tous les effets de ce document. Peu de
commandants d’unités avaient la capacité d’organiser des « détachements

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CHAPITRE I : LA CONCEPTION DE LA GUERRE

mobiles » aptes à « intervenir à l’intérieur d’un réseau à larges mailles ».


Contrôler les routes était encore le fait de « détachements mixtes, blindés et
postes » peu spécialisés. La libération d’une classe du contingent, en rédui-
sant ses effectifs, rendait inopérante toute velléité, seul le « nombre permet-
tant cette stratégie » 4. En octobre 1956, il était pessimiste, car, écrivait-il
alors, « je n’ai pas vu en octobre les résultats que j’espérais ; j’espérais mieux en
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novembre ». Comme Salan plus tard, il insiste sur la pauvreté de ses moyens
humains pour « lutter contre le terrorisme urbain », pour « déjouer les embus-
cades », pour surveiller les frontières. Comme « réserve générale » il ne dis-
pose que d’une unité de parachutistes 5.
En novembre, à moins d’un mois de son départ, il touche l’inanité de
ces instructions venues de Paris au cours d’une réunion de commande-
ment. Tous les officiers présents notent l’absence de contacts entre les admi-
nistrateurs civils et les chefs militaires locaux. Le colonel Le Pulloch, qui
commande un secteur, en signalant l’arrestation de quelques chefs de cel-
lule politique – entendons l’OPA –, de collecteurs de fonds et de propagan-
distes, avoue sa paralysie : protéger les points sensibles immobilise cinq
bataillons sur les quinze qui ont été levés avec les disponibles rappelés.
Quant à recenser la population, « mechta par mechta, tente par tente », c’est
une œuvre impensable 6.

LES DÉCISIONS DU GÉNÉRAL SALAN

Dans ses Mémoires, le général Salan note que, sous la pression du minis-
tre Max Lejeune, venu le trouver à Alger, il dut s’occuper, en priorité, du
problème des frontières. Elles étaient traversées par le ravitaillement en
armes des maquis à partir de la Tunisie et du Maroc. Il s’y rendit en inspec-
tion avec le ministre : dans les semaines qui suivirent, cette question
domina sa stratégie, du côté marocain. En février 1957, il envoie une
« unité d’intervention » dans la division d’Oran. Il rédige un ordre d’opéra-
tion dans le Djebel Amour, dans le Sud-Ouest de l’Algérie, pour y liqui-
der « un début de maquis », qui risquait de devenir « un nouvel Aurès ». Cela
demande plusieurs bataillons d’infanterie et des moyens aériens 7.
Comme ses prédécesseurs, il insiste sur le manque d’effectifs. En avril
puis en mai 1957, il prévient Max Lejeune : l’échec du terrorisme à Alger
est une victoire qui ne doit pas cacher que « l’adversaire n’est pas détruit tota-
lement », qu’il est capable d’une « action généralisée et de longue haleine ». Il

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faut envisager une « élimination progressive des forces organisées des rebelles ».
Le « potentiel militaire » doit être préservé en renonçant à réduire le service
militaire qui allait être ramené à dix-huit mois. C’est précisément ce temps
qui est nécessaire pour former, avec les appelés, des « troupes entraînées et
aguerries ». Toute autre décision gouvernementale, accélérant le « rythme des
libérations », causerait « une diminution sensible de la valeur qualitative des
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effectifs » 8.
À la fin de juin 1957, il signe une « directive générale ». Il y reprend les
analyses précédentes : barrages aux frontières, renforcement des unités opé-
rationnelles, multiplication des troupes mobiles « organiquement constituées
et entraînées de façon permanente », impossibilité de fixer une échéance à
cette guerre. Deux éléments sont particulièrement dégagés :
• L’action psychologique est, nettement, définie comme une arme « au
bénéfice du rétablissement réel de l’ordre ».
• Il annonce que la constitution d’une « force d’intervention », les réserves
générales, est « à la base de mes préoccupations ». Il demande « une compa-
gnie d’intervention dans chaque secteur ou sous-secteur » et des « groupements
d’intervention dans chaque secteur ». Il attend des renforts du Maroc et de
Tunisie. Surtout, il va disposer d’une « réserve permanente » avec la 11e divi-
sions d’infanterie (11e DI) repliée de Tunisie, et avec deux divisions de
parachutistes (DP), la 10e et la 25e DP.
Il ne doutait pas d’obtenir l’accord du ministre, car « toutes ces mesures
sont déjà en œuvre depuis sa prise de commandement » 9.

Le général Ely, chef d’État-Major général, vint à Alger vérifier la faisa-


bilité du projet. Il obtint que Salan précisât certains points dans un rapport
au ministre. Il y insistait sur la nature de l’Armée de libération nationale
(ALN), présentée comme une « infrastructure politique et logistique puis-
sante et tentaculaire, animant des bandes dont la qualité majeure est la flui-
dité ». Cela donne à la guerre des traits originaux, qui n’ont pas tous été mis
en valeur depuis 1954 :
• cette armée dispose de bandes qu’il faut attaquer en « permanence » car
elles sont « diluées, dispersées, secrètes ». Des « moyens importants dans tous les
domaines » sont indispensables pour détecter leurs « activités souterraines et
diverses » ;
• la tactique est d’abord la « recherche du renseignement sur les bandes, et
l’infrastructure et l’état d’esprit des populations ». Elle relève « de cadres spé-
cialisés dans le renseignement, l’action psychologique et l’action avec les repré-

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CHAPITRE I : LA CONCEPTION DE LA GUERRE

sentants de l’administration civile », et cela partout « où s’appliquent les efforts


successifs du commandement » ;
• la destruction des bandes et de l’infrastructure revient à des « unités
d’intervention », soit un « minimum de troupes de secteur, quelques unités
d’intervention aidées par la gendarmerie et la police ».
Il proclame que l’objectif est « le ralliement des populations », après
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anéantissement des bandes et de l’infrastructure. L’action psychologique


sera soutenue par une « infrastructure nouvelle », conduite par des « commis-
saires politiques bien préparés, en attendant une administration nouvelle », par
des « unités supplétives valorisées ». Ce sont les progrès de cette pacification
qui autoriseront l’allégement du dispositif militaire.
Salan n’oublie pas les points sensibles : les frontières, la protection des
recherches pétrolières au Sahara, « l’assainissement des villes » du terrorisme,
la liquidation des maquis. Ces actions seront menées par les généraux « avec
les moyens propres » à leur commandement 10.

Le général Salan veut sortir les unités de l’attitude défensive imposée par
le quadrillage, pour défendre les agglomérations et les fermes isolées. Il lui
faut des unités d’intervention, pour agir dans un cadre difficile et monta-
gneux : vallée de la Soummam en Kabylie, Monts du Hodna, région de
Sétif, axe de l’évacuation des hydrocarbures en zone saharienne. Or, il ne
dispose que de trois divisions pour cela. Dans la partie orientale du pays,
il ne peut encore dégager que deux groupements d’intervention, soit qua-
tre bataillons, et dans le Corps d’armée d’Oran un groupement à un
bataillon soutenu par un régiment de blindés 11.
Il décide d’y remédier en imposant une conception du combat moins
lourde que celle « d’un certain nombre de combats récents ». Il met fin aux
« unités de marche », unités hétérogènes n’ayant pas l’habitude de combat-
tre ensemble sous les ordres d’un chef connu. Tout doit rendre plus de
mobilité aux unités engagées :
• il est gagné à l’emploi d’hélicoptères, mettant rapidement en place les
unités, déversant « des troupes au cœur du dispositif rebelle », pendant que « les
éléments de bouclage gagnent à pied leurs emplacements de combat » ;
• il conseille l’activité nocturne, pour la « destruction des bandes », la
« démolition de l’infrastructure politico-administrative », et cela par des
embuscades systématiques. Il parle de concentrer les moyens « sur une aire
d’action de dimensions réduites », en tendant « des rideaux successifs d’embus-
cades sur un axe de déploiement connu des rebelles ou supposé ».

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LA GUERRE D’ALGÉRIE DU GÉNÉRAL SALAN

Il demande que l’on soit prêt à engager le combat « à chaque instant, dès
que le lieu de stationnement ou de bivouac est quitté », à rendre sûrs les dépla-
cements par des « appuis feu », de bonnes transmissions, des « contacts radio
sans ambiguïté » avec les unités voisines 12.

Au milieu de l’été 1957, le général Salan est en train de remodeler cette


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armée d’Algérie. Il estime qu’il est en train de regagner les populations.


Dans un rapport il signale les « marques de confiance », les « effets de rappro-
chement sensibles partout où l’organisation rebelle a été chassée ou du moins
réduite au silence ». Dans l’ALN, il a été noté des « signes tangibles de lassi-
tude, de détachement, de désobéissance ou même de résistance au FLN ».
En juin-juillet 1957, il juge que « tout prouve l’échec de l’adversaire ».
On vient de mettre « près de mille chefs ou membres du FLN hors d’état de
nuire », les « moissons sont sous protection de l’Armée ». Rien n’est gagné,
puisque la reforme communale est freinée par les exactions, « les djemaas
ne peuvent subsister qu’autant qu’elles demeurent clandestines » en Kabylie.
Mais il y oppose d’autres signes positifs.
En juillet, il a été enrôlé neuf mille trois cents harkis, et leur participa-
tion aux combats a été efficace. Les séances de propagande ont été suivies,
affiches et projections cinématographiques ont attiré du monde, des décla-
rations de ralliés ont été publiées.
Cette action psychologique a été soutenue par une action sociale : des
chantiers ont été ouverts employant douze mille hommes à des travaux de
route, soit un quart de plus que le mois précédent. L’assistance médicale
gratuite a attiré du monde, le nombre des consultations a été « accru de
quarante mille ». Les populations apprécient « de plus en plus l’action des
médecins militaires et des équipes médico-sociales itinérantes ».
Les écoles sont pleines, malgré la consigne de grève scolaire du FLN, les
impôts rentrent normalement, des « résistances commencent à se manifester
dans le commerce contre les prélèvements du FLN ». Seuls la reforme électo-
rale « marque le pas » 13.

LA RELANCE MILITAIRE

En quelques mois, dès la fin de la première bataille contre le terrorisme


dans Alger, le général Salan avait donné un dynamisme nouveau à la guerre.
L’état du FLN et de son armée lui permettait de préparer un grand coup :

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CHAPITRE I : LA CONCEPTION DE LA GUERRE

« Rien ne peut donc, dans les jours à venir, nous faire perdre l’initiative des
opérations… Je compte accentuer fortement la pression et développer la reprise
en mains des populations dans quelques semaines », assurait-il en mars. Il
explique au ministre qu’il prépare « une véritable offensive générale en sur-
face, partout, par la création d’un climat favorable et l’octroi à mes subordon-
nés de moyens adaptés à leur mission ». En juillet 1957, il aura amélioré la
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position française. Aussi, il serait inutile d’envisager une négociation poli-


tique avec le FLN : « Toute attitude, susceptible de mettre en doute notre réso-
lution d’obtenir le rétablissement de l’ordre avant de promouvoir un ordre
nouveau, serait à la fois prématurée et extrêmement dangereuse. » 14
Cette offensive, Salan ne put la lancer au début d’avril. La libération
d’une classe du contingent, contre son avis, avait diminué « dans d’inadmis-
sibles proportions ses potentiels militaires ». Les « heures de vol » des hélicop-
tères et des avions étaient réduites brutalement. Le moral des cadres était
atteint par une « entreprise de démoralisation de l’Armée, dans quelques jour-
naux parisiens ». Ils mettaient en doute la légalité des opérations militaires.
Enfin, il s’indignait des efforts attribués à des magistrats d’Alger « pour
anéantir nos possibilités de lutte contre le terrorisme et la rébellion intérieure ».
Les gens du FLN espéraient « trouver une protection dans les lois et le cadre
du temps de paix ». Alors qu’ils étaient « en plein désarroi à cause de l’échec
de la grève générale et de la réduction des cellules FLN et communistes d’Alger »,
ils pouvaient relancer leur propagande, car « soutenus par nous-mêmes », et
« nos sacrifices risquent d’être vains » 15.
Cette interprétation de la guerre est partagée par bien des responsables
parisiens. En avril 1957, le général Ely reconnaît que les conditions ne sont
plus « celles des conflits antérieurs », car l’Armée est « responsable dans des
domaines qui n’étaient plus les siens », elle exerce « des responsabilités qui dépas-
sent largement celles auxquelles elle était traditionnellement entraînée ». Il
condamne aussi les « manœuvres insidieuses » de quelques journaux, car
cette guerre est autant politique que psychologique 16.
En juin, deux membres du gouvernement, André Morice et Robert
Lacoste, encouragent le général Salan. André Morice lui annonce : « La
détermination de M. Lacoste est également la mienne, pas d’autre solution que
l’Algérie française… Il faut qu’il soit entendu que nous formons bloc. » Trois
problèmes sont en suspens.
La construction des barrages frontaliers doit continuer. On doit « évi-
ter que les armes arrivent en Algérie ». Le barrage marocain, qui n’a pas
encore donné des « résultats complets », sera prolongé vers le sud.

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LA GUERRE D’ALGÉRIE DU GÉNÉRAL SALAN

Salan demande que l’on combine « l’action de l’aviation, des unités légères
motorisées et les hélicoptères ». André Morice ne peut rien promettre. Le gou-
vernement hésite encore à trancher, du côté tunisien, il attend de connaître
la réaction du gouvernement de Bourguiba. Il sait qu’il faut, en renforçant
le dispositif, fermer complètement cette frontière, au plus tard le 30 septem-
bre « comme prévu ». Il s’engage à fournir des radars au sol, capables de déce-
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ler les passages la nuit : « Je vais voir à Paris ce que je peux mettre à votre
disposition, ce que vous apportera le concours de la science moderne. »
Mais le ministre repousse toute demande de maintien de la classe libé-
rable, par ces mots : « Nous ne sommes pas d’accord. » Il retourne même la
question contre Salan : « Est-ce que notre affaire est un problème d’effectifs ?
Je crois que c’est un problème d’efficacité, dans lequel les effectifs représentent un
facteur. Nous voulons vous donner les moyens maximums… à vous de définir
quels sont ces moyens. À vous de tirer le maximum de vos effectifs. » Il lui sug-
gère de faire une mobilisation partielle locale : « La population n’est pas étroi-
tement mêlée à la lutte en Algérie. » Quant aux appelés, « nous ne pouvons vous
donner l’assurance du service à trente mois ».
On découvre ainsi la contradiction interne à cette guerre. Le ministre
exclut tout dégagement, comme le fera le gouvernement jusqu’en 1962 :
« Un gouvernement qui abandonnerait l’Algérie serait balayé par l’opinion
publique française. » Mais il refuse le supplément que Salan demande aux
deux cent cinquante-deux mille hommes déjà engagés, « pour mettre der-
rière les obstacles de la frontière » 17.

Le gouvernement était mécontent du commandement de Salan.


André Morice lui avait recommandé de « faire un effort maximum pour
avoir une position favorable avant l’hiver ». Le général Ely, en lui fixant
une « ligne d’action » pour les trois mois à venir, avait insisté : « En face
de l’effort adverse, il ne s’agit pas de tenir des garnisons, mais de durer et
de remporter la décision », en prenant l’initiative. Les effectifs ne seraient
pas augmentés, car le gouvernement qui « a fait un effort » compte « que
vous mesureriez toutes les conséquences sur le plan national ». À l’automne,
la « situation sera aggravée par la lassitude ». Il confirme que l’arrivée
d’unités du Maroc et de Tunisie permettra de reconstituer des réserves.
Combattre l’emprise du FLN sur les populations demande une autre
approche 18.
• L’autorité militaire exerce seule la responsabilité du maintien de l’or-
dre, mais en laissant la police agir contre l’infrastructure de l’OPA. La paci-

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CHAPITRE I : LA CONCEPTION DE LA GUERRE

fication relève des fonctionnaires civils mis « à la disposition des autorités


militaires ». La lutte contre les bandes relève des unités.
• Ely insiste sur l’action psychologique, pour « convaincre la population
musulmane de la volonté française de garder le pays et de sa loyauté à appor-
ter une solution généreuse ». Il s’en tient à une conception timide de la pro-
pagande, éloignée de la volonté de faire participer la population à la lutte.
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On comprend cette prudence. Ely savait qu’était en préparation « une


force d’intervention pour d’éventuelles missions extérieures à l’Algérie », il pen-
sait sans doute à ce raid sur la Tunisie, dont nous reparlerons 19.

Les pressions sur Salan ne cessent pas. En juin, André Morice lui rappelle
qu’il doit être guidé par la « volonté de reprendre l’initiative dans tous les
domaines », pour faire taire « la critique de n’obtenir que peu de résultats ». Le
pays « ne peut comprendre une sorte d’installation locale dans la situation
actuelle ». Le « but de la guerre est la destruction du système de forces adverses,
qui permettra d’édifier la communauté franco-musulmane, que nous voulons
bâtir ». Il conclut ainsi : « À la détermination du gouvernement doit correspon-
dre un changement de style dans l’exécution… De la fermeté de l’action mili-
taire dépend la générosité de la solution politique. » 20 Quelques jours plus
tard, Lacoste y revient : « Il appartient au commandement militaire de mener
par les moyens qui sont les siens cette mission de destruction. » Il conseille de sup-
pléer le manque d’effectifs en augmentant l’enrôlement des musulmans 21.
Au début d’août 1957, André Morice, à l’issue d’une inspection dans
le Constantinois, se montre sévère.
• Il reproche à Salan d’avoir mal posé le problème des effectifs. Il vient
de voir des « rassemblements d’individus » en guise d’unités constituées. Ces
unités faites « de bric et de broc » sont incapables d’exploiter le renseigne-
ment, elles sont « prises par les tâches quotidiennes », l’instruction y est
médiocre. Quelques chefs manquent « d’énergie et de caractère », par « paresse
intellectuelle » hésitent encore sur leur priorité, « rallier la population musul-
mane sans pourchasser et détruire l’appareil militaire adverse », ce qui est « ras-
sembler du sable au bord d’un torrent ».
• Le manque d’esprit offensif l’a scandalisé. Un chef de secteur « accepte
la présence d’un grand chef rebelle » et ne cherche pas « à le détruire », il juge
comme transit normal « le passage de bandes ». Les unités fragmentées par
leur implantation sont « de véritables contacts avec la population musul-
mane ». Les renseignements sont mal exploités : « Le 2e bureau a des possi-
bilités d’action énormes, il évalue à échéance donnée la forme et la densité de

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LA GUERRE D’ALGÉRIE DU GÉNÉRAL SALAN

la menace. C’est au commandement que revient l’initiative des mesures éner-


giques » 22.
À la fin de l’été 1957, les critiques sont nombreuses. Ely expose à Salan
l’urgence d’une « action militaire renforcée » obtenant « des résultats décisifs
avant le début de la période d’hiver ». Le ministre Chaban-Delmas veut que
Salan expose « un plan d’action au prochain comité de guerre ». Les objectifs
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en seront : le renforcement du barrage tunisien, la destruction des bandes


sur la frontière, le nettoyage de l’Atlas saharien, la destruction de l’infra-
structure. Il appelle cela un « projet d’offensive générale » 23.

Le général Salan, aux prises avec les réalités, ne restait pas inactif. Il
imposait à ses subordonnés de « porter le rythme de leur action opérationnelle
au maximum » 24. Il revenait sans cesse sur les effets de sa conception de la
guerre 25 :
« Vous vous attacherez à décapiter la rébellion à l’intérieur et spécialement
dans les villes, en mettant hors d’état de nuire chefs, commissaires politiques et
responsables d’autorité. […].
Il importe, en effet, au moment où les barrages frontières atteignent leur
plein rendement, que nous fassions le vide à l’intérieur. Isolée de l’aide exté-
rieure dont les préparatifs se précisent, décapitée dans son infrastructure, la
rébellion verra son emprise sur les populations lui échapper. L’œuvre construc-
tive de longue haleine dont nous devons, dans le même temps, continuer de
jeter les bases, et dont les étapes sont tracées, pourra alors trouver son plein épa-
nouissement. »
L’Armée était efficace. Du 2 au 23 septembre 1957, Salan avait ordonné
douze opérations intéressant toutes les régions. Il avait mis en mouvement
quinze « groupements d’intervention », soit « vingt-sept bataillons, vingt-trois
escadrons, dix-huit groupes d’artillerie, de l’aviation ». Le bilan était honora-
ble : le FLN avait perdu deux cent quarante-quatre tués, du matériel (deux
mortiers, trois cent quarante-quatre fusils de guerre, deux cent quatre-
vingt-cinq pistolets, deux mitrailleuses, quatorze fusils-mitrailleurs, du ravi-
taillement). Dans une dizaine de villes, l’infrastructure avait été démantelée,
l’exemple le plus frappant ayant été la capture de Yacef Saadi à Alger. Salan
pouvait, justement, écrire que « dans tous les domaines », il avait maintenu
la pression 26.
Pourtant la victoire semblait encore lointaine, car trop de freins ralen-
tissaient cette action.

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CHAPITRE I : LA CONCEPTION DE LA GUERRE

NOTES
1 Général de Linarès, 9 février 1956.
2 Général de Linarès, Inspection au Maroc, 23 février 1956.
3 Bourgès-Maunoury et Koenig, Instruction 1er juillet 1956. Ils reprennent les termes

d’une instruction du général Lorillot, Instruction divisionnaire n° 11 du 19 juin


1956, intitulée « Attitude vis-à-vis des rebelles ».
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4 Général Lorillot au secrétaire d’État aux Forces armées « Terre », 21 octobre 1956.

5 Général Lorillot, Directive générale d’opérations, 25 octobre 1956.

6 Réunion de commandement à Oran, 5 novembre 1956.

7 Salan, Mémoires, T III, p. 63, Presses de la Cité, 1979. Pour le général commandant

la division militaire d’Oran, 17 février 1957. Salan, « Note pour la conduite des opé-
rations d’assainissement dans le Djebel Amour », 19 février 1957.
8 Salan au ministre, 11 mai 1957.

9 Salan, Directive générale, 26 juin 1957. Il attend l’approbation qui est donnée le

8 juillet 1957, le texte étant diffusé le 17 juillet 1957.


10 Salan au chef d’état-major des forces armées, 22 juillet 1957.

11 Salan, Instruction personnelle pour le général commandement le CA de Constan-

tine, 1er août 1957. Salan, Instructions pour le général commandement le CA


d’Oran, 7 juillet 1957.
12 Salan, Directive n° 3 pour l’instruction et le combat, 8 août 1957.

13 Fiches « Évolution de la pacification » et « Synthèse des comptes rendus des trois

corps d’armée et du Bureau psychologique », juin-juillet 1957, 19 août 1957.


14 Salan au ministre de la Défense nationale, 5 mars 1957.

15 Salan, 17 avril 1957.

16 Ely, « Note sur le problème du commandement », 19 avril 1957 (à propos du rap-

pel du général Pâris de La Bollardière).


17 Conférence des ministres, 22 juin 1957.

18 Général Ely, Directive générale pour le général commandant supérieur interarmées

et de la Xe RM à Alger, 26 juin 1957.


19 Ely à Salan, 26 septembre 1957.

20 André Morice à Salan, 28 juin 1957.

21 Ministre résidant, Directive pour M. le général d’armée, commandant interarmées,

commandant la Xe RM, 6 juillet 1957.


22 État-major des forces armées, Remarques faites à l’occasion de l’inspection du minis-

tre de la Défense nationale dans le Constantinois et concernant les lignes directrices


de l’action militaire en Algérie, 5 août 1957.
23 État-major des forces armées, 23 septembre 1957.

24 Salan à Ely, 26 septembre 1957.

25 Salan, Directive générale n° 7, mai 1957.

26 Salan, Message à Ely, 25 septembre 1957.

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CHAPITRE II
LE PROBLÈME DES EFFECTIFS

En novembre 1954, l’Armée avait reçu la mission de rétablir l’ordre en


Algérie. Cela n’entrait pas dans ses missions propres. En deux ans, la situa-
tion s’était dégradée et à son arrivée, à la fin de novembre 1956, le général
Salan découvrit une situation confuse, un manque de moyens adaptés à ce
genre de guerre, et surtout la pauvreté en effectifs, qui allait peser tout au
long de son temps de commandement.

LES PROBLÈMES

À la fin de 1956, l’ordre n’était pas rétabli, malgré quelques succès réels.
Les rapports d’inspection du général de Linarès sont instructifs.
En février 1955, il visite deux régions montagneuses, la Kabylie et
l’Aurès, où les premiers maquis étaient apparus. Il découvre des unités
gênées par leur manque d’encadrement. À l’inverse, il note « l’adapta-
tion naturelle des unités nord-africaines », et le rôle de tout « officier ayant
une teinture des affaires indigènes plus ou moins poussée ». Il juge valables
les « tirailleurs, les goums, les supplétifs », qu’il met au même niveau que
les « formations spéciales issues du Service action » ou les « commandos de
guérilla et de contre-guérilla ». Mais jamais les unités « en provenance de
la métropole » n’atteindraient « le niveau d’efficacité des bataillons nord-
africains ». Quand aux unités de parachutistes, elles fournissent « la
meilleure et la plus sûre des réserves du gouvernement », disponible immé-
diatement.
Il relève le malaise des cadres. Tous s’inquiètent pour leur famille,
quittée « dans des conditions de précipitation », ou à peine revenus d’In-

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LA GUERRE D’ALGÉRIE DU GÉNÉRAL SALAN

dochine y « ayant fait un ou deux séjours ». Beaucoup jugent inutile leur


présence en Algérie. Il dessine alors un tableau des débuts de la guerre
en Algérie 1 :
« • Un bataillon, venant de métropole, mis au service du pouvoir civil, pour
remplir, dans de longs et fastidieux bouclages ou au cours de randonnées mono-
tones, les besognes mineures d’un rétablissement de l’ordre, dont ils ne voient pas
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la nécessité ;
• Officiers et sous-officiers ont l’expérience de l’Indochine. Ils savent combien
vaines sont les seules opérations militaires, si elles ne sont pas préparées en vue
d’un rétablissement de l’ordre administratif et social, d’où l’impression d’efforts
inutiles et la gratuité des appels à la confiance dans les hautes instances respon-
sables. »

En juin 1955, le général de Linarès signale la baisse de rendement des


unités parachutistes du groupement Ducournau dans l’Aurès : fatigue,
nombreux malades, épidémie de fièvre ayant touché deux cents hommes,
dysenterie bacillaire, cas de tuberculose. Une compagnie, déduction faite
de tous les immobilisés, peut ne compter que soixante-dix à quatre-vingt-
dix hommes valides. Il propose de mettre ces unités au repos, d’en consti-
tuer une simple réserve générale « à jeter en premier échelon là où c’est
nécessaire ». Il cite un autre exemple, le 5e régiment de tirailleurs algériens
(5e RTA), revenu des Aurès sans avoir pu se reposer pendant un mois et
demi. Il craint des incidents et demande, pour « affermir le loyalisme des
tirailleurs », une revalorisation des soldes et une stabilité des cadres 2.

En 1956, peu avant l’arrivée de Salan, le général de Linarès inspecte, en


Oranie et au Maroc, soixante et une unités. Il interroge huit cents officiers,
mille sept cents sous-officiers, « en cantonnement, en bivouac, en opération,
en manœuvre ou poste, perdus isolés ». Il lance alors « un cri d’alarme pour la
sauvegarde du moral de l’Armée, de la valeur et de l’efficacité de ses unités et
de ses cadres ». Il parle de « forces armées mal employées, freinées, qui se ridi-
culisent et se démoralisent ».
Les troupes marocaines « ne peuvent être utilisées contre des musulmans »,
les troupes algériennes « sensibilisées » sont douteuses. Les troupes métro-
politaines « ont une bonne volonté remarquable », mais elles « sont de valeur
inégale ». Leur « moral est sérieusement atteint », car certains « jugent illusoire
le combat ». Les postes marocains, disséminés dans le Rif, « ne servent à
rien », car les « dissidents gagnent en arrière de ces postes qu’ils enflamment.

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CHAPITRE II : LE PROBLÈME DES EFFECTIFS

Cela peut mener des désastres militaires. […] Quant au bataillon de parachu-
tistes de Marrakech il manque d’avions sur place ».
Sa conclusion est sévère : « L’impossibilité pour l’Armée de remplir sa mis-
sion de chasse aux rebelles et de participer utilement au rétablissement de la
confiance. Elle n’a pas les moyens de surclasser un adversaire plus léger, plus
rapide et agissant dans des terrains difficiles, qu’il connaît parfaitement. » Les
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populations « se confondent avec les rebelles », elles les abritent et empêchent


tout contrôle réel 3.

À la fin de 1956, le général Challe, chef d’état-major des forces armées,


tente de proposer une répartition des responsabilités. L’implantation d’une
grande unité sur une subdivision territoriale ne devrait pas « bouleverser pour
des raisons de hiérarchie un commandement déjà rôdé aux méthodes de pacifi-
cation et opérationnelles locales ». Il parle de renoncer aux grandes opérations,
pour leurs « pitoyables résultats », révélateurs de « notre impossibilité à s’adap-
ter à la tactique des rebelles ». Il n’envisage désormais que des opérations de
bataillons, en vue d’une action déterminée. Quant aux unités de musul-
mans, elles n’auront plus la mission de liquider l’infrastructure politico-mili-
taire du FLN, mais seulement de « participer à chasser les rebelles. » 4

LE PROBLÈME DES EFFECTIFS

C’est le problème le plus grave.


Lacoste, dans une réunion à Oran en novembre 1956, le reconnut :
« Vous avez demandé des troupes… moi aussi… On ne nous en a pas don-
nées ; même quand il y avait le maximum de troupes, leur nombre était quand
même inférieur à ce que nous avions demandé. Aujourd’hui, il est encore plus
réduit que le chiffre que nous indiquons… peu de chances que nous puissions
avoir de nouvelles troupes, faire avec ce que nous avons. » 5
À cette réunion, les généraux ne firent que dénoncer les réductions d’ef-
fectifs imposées. Déjà, en juillet 1956, le général Lorillot avait signalé que
la libération des rappelés, entre le 1er octobre 1956 et le 1er janvier 1957,
allait lui enlever quatre-vingt mille hommes sur les quatre cent quarante
mille dont il estimait avoir besoin. En novembre 1956, le colonel de Car-
mejane, commandant la zone opérationnelle de Tlemcen (ZOT), rappelait
que la libération de la classe 53/C et le renvoi des rappelés avaient fait dis-
paraître un bataillon. Il avait ajouté que « si on continue à courir les fellaghas

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LA GUERRE D’ALGÉRIE DU GÉNÉRAL SALAN

dans tous les coins, nous ne pourrons plus faire d’opérations aussi importantes
qu’il y a deux mois ». Le sous-préfet de Marnia, pour protéger les trains, ne
disposera plus que de quatre hommes, après la démobilisation des autres
dans deux mois. Un général se plaint d’avoir à contrôler soixante mille kilo-
mètres carrés avec une dizaine de bataillons. Le général Pedron doit défen-
dre toute l’Oranie avec une seule division mobile.
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Le sous-préfet de Mascara avait le mot de la fin : « L’Armée n’a pas accom-


pli la mission qu’on pouvait attendre d’elle », les soldats « ne sont pas assez
nombreux » et les « opérations d’envergure sont devenues impossibles. » 6

À son arrivée, le général Salan constata qu’il disposait de quatre cent


dix mille hommes, soit seize divisions, presque toute l’Armée française,
pour un territoire très vaste, sans rapport avec les normes d’implantation
occidentales. Il ne pourrait obtenir plus, étant exclu pour des raisons poli-
tiques un nouveau rappel de disponibles ou la prolongation du maintien
sous les drapeaux 7. Il tenta de récupérer des combattants sans succès : « Je
poursuis depuis plusieurs mois cette politique d’accroissement des effectifs opé-
rationnels, les possibilités de récupération restent assez réduites et nécessitent
une prospection très détaillée des effectifs sous mes ordres. » 8 De Paris, Ely
freina, voulant « éviter de désorganiser les échelons tactiques par la dissolution
de bataillons » 9. Mais en janvier 1958, il dut dissoudre vingt-cinq
bataillons, par manque d’officiers 10.
Commença alors une lente déflation des effectifs, contraire à la concep-
tion de la guerre de Salan :
• En septembre 1956, le ministre décide de ramener les effectifs à trois
cent quarante-deux mille hommes, soit une diminution de vingt-huit mille 11 ;
• Le 16 août 1957, Ely impose à Salan de dissoudre vingt-trois bataillons,
alors que le mois précédent il avait prévu un renforcement de vingt-huit mille
hommes sur trois mois. Salan ne cesse d’invoquer les charges tactiques nou-
velles : « Étoffer le dispositif de la frontière tunisienne comme de l’Atlas saharien
et plus particulièrement dans les Ksour ; simultanément d’entreprendre, à un
rythme accéléré, la construction des barrages frontières face à la Tunisie et au Maroc
oriental, enfin de réorganiser et d’équilibrer un système de forces mobiles perma-
nentes à mon échelon comme à celui des grandes unités. » Alors qu’il est prêt d’at-
teindre « le tournant décisif qui doit précéder l’effondrement de la rébellion armée
en Algérie », il demande à « disposer des moyens que j’estime nécessaires pour obte-
nir la décision » 12. En réponse, le ministre, André Morice, annonce la libéra-
tion de deux classes entre octobre et décembre 1957.

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CHAPITRE II : LE PROBLÈME DES EFFECTIFS

La projection sur les douze mois suivants est inquiétante :

Personnel instruit 13
1er septembre 1957 372 000
1er octobre 1957 399 000 (+ 28 200)
1er novembre 1957 384 000 (+ 1 900)
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1er décembre 1957 368 000 *


1er octobre 1958 343 000 **
* Libération de la 55/2/A et de la 55/2/B ** Libération de la 55/2/C

À l’état-major d’Alger on ne voyait de solution que dans une réduction


de l’effectif théorique de dix-sept bataillons, parachutistes et légionnaires
étant épargnés, ou la dissolution d’une compagnie par régiment, portant
sur les unités de « valeur médiocre ». Salan tenta de compenser en faisant des
hommes des services – train, génie, transmissions – des combattants enga-
gés dans les opérations. Mais Paris refusa de réviser cette politique de défla-
tion. « On ne met pas en avant, note Salan, la question financière mais
seulement les promesses faites par le ministre. » 14
Des expédients ne pouvaient répondre aux besoins. En août 1957, Salan
rappelle au ministre son besoin en unités de réserve générale et en groupe-
ments d’intervention : « L’ensemble des forces d’Algérie est à base de mobi-
lité… Si une bonne partie d’entre elles agit et fait la chasse aux bandes dans le
cadre limité d’un sous-secteur, d’autres, tels les groupes d’intervention, dispen-
sés de toute mission à caractère territorial, sont uniquement destinées à mener
des actions immédiates dans le cadre plus vaste de la zone opérationnelle. » Il
suggère alors de créer des « réserves de commandement de zone » pour agir
sans délai sur tout élément adverse signalé 15.

En octobre, il propose d’employer des « forces auxiliaires », de suppri-


mer les sursis des Français « de souche » vivant en Algérie. Cette demande
n’eut pas de suite. Quant au bilan des forces auxiliaires, il était mince : dix
mille musulmans dans les unités régulières, douze mille dans les harkas,
trois cent soixante-six dans les unités territoriales (UT).

Au début de janvier 1958, il tente de lier le problème à la lutte contre


l’infrastructure du FLN. « La pacification ne se décrète pas, elle se constate, elle
résulte d’un certain climat » né de la destruction des bandes et de l’infrastruc-
ture, et aussi de la mise en place « d’une infrastructure analogue mais favo-

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LA GUERRE D’ALGÉRIE DU GÉNÉRAL SALAN

rable à notre cause ». Il faut rechercher des propagandistes et de futurs élus


à « injecter dans les douars et quartiers », tout en les protégeant, en les contrô-
lant pour « les amener, à la faveur des résultats obtenus et selon leur importance,
à des développements d’autodéfense » 16.

Dès janvier 1957, Ely avait proposé de ramener en Algérie les unités que
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l’indépendance du Maroc et de la Tunisie privait de liberté d’action. Une


division de renfort, la 11e division d’infanterie (11e DI) ne servait à rien en
Tunisie, malgré sa mission de « couverture avancée ». Des unités n’en furent
transférées qu’à l’été 1957 (le 23e régiment d’infanterie et le 18e dragons).
Salan demanda aussi des unités du Maroc pour protéger le sud de la zone
de Tlemcen des passages d’hommes et d’armes 17. Enfin divers expédients
apparaissent dans les rapports. Salan fit retarder la libération de soldats gui-
néens qui devaient être rendus à leur pays devenu indépendant, il leur
confirma la « possibilité de servir sous contrat » 18. Il fit accélérer la naturali-
sation de cent quatre-vingt-dix Vietnamiens, qui allaient devoir quitter
l’Armée française 19. Des personnels de l’armée de l’air furent transférés
d’autorité dans l’armée de terre 20.

En octobre 1958, alors que les disponibilités du contingent allaient


souffrir du phénomène des classes creuses, Salan hésitait à enrôler mas-
sivement des musulmans algériens. Il ne jugeait « pas souhaitable d’aug-
menter brutalement le nombre des appelés FSNA (Français de souche
nord-africaine) », un pourcentage de dix pour cent lui paraissait suffisant.
Il se méfiait surtout des citadins, « plus évolués », mais marqués « par la
propagande du FLN ». Il préférait ouvrir une campagne d’engagement,
visant à recruter trois pour cent des effectifs totaux et d’engagés d’ori-
gine rurale 21.
Il en voyait les effets politiques, l’intégration des musulmans « par la vie
en commun et l’instruction ». Il demandait qu’on attire « le plus grand nom-
bre possible de jeunes […], tout candidat à l’engagement devant être accepté
quelle que soit la situation d’effectifs de l’unité au titre de laquelle le contrat est
sollicité ». Ces appelés et ces engagés seront instruits dans les corps de
troupe, puisque le manque de ressources budgétaires interdisait la création
de nouveaux centres d’instruction 22. Après le 13 mai, Salan relance son
projet dans le contexte politique créé à ce moment 23 :
« L’intégration du personnel FSNA doit aboutir à supprimer toute discri-
mination de quelque nature qu’elle soit. Ces personnels peuvent être employés

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CHAPITRE II : LE PROBLÈME DES EFFECTIFS

dans diverses spécialités et dans tous les emplois, sans autre considération que
leur aptitude et leur manière de servir.
Les mesures de sécurité systématiques et discriminatoires concernant l’arme-
ment sont rapportées. Désormais les prescriptions réglementaires concernant le
choix des tireurs (aptitude physique) et les instructions relatives aux précau-
tions contre les vols et pertes d’armes seront seules appliquées uniformément à
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tout le personnel. […] tout le personnel sera traité sur un pied de scrupuleuse
égalité… la confiance sans arrière-pensée ne viendra que progressivement… »
En octobre 1958, le général Salan demande un large emploi des enga-
gés musulmans, pour des raisons pratiques et pour mieux les compromet-
tre 24 :
« L’évolution favorable du climat politique permet, à l’heure actuelle, d’ac-
cepter des risques supplémentaires en confiant aux harkas des actions relative-
ment indépendantes… (pour) permettre un allégement des tâches incombant
aux unités régulières, en même temps que la valorisation des harkas cantonnées
jusqu’alors dans des rôles subalternes susceptibles d’émousser à la longue leur
combativité. »
Il souhaite leur confier « des missions fixées aux unités de contre-guérilla »,
sous forme « d’actions indépendantes contre les bandes ».

LE PROBLÈME DES EFFECTIFS EN 1958

Le général Salan n’obtint jamais satisfaction, mais il dissimula toujours


ces difficultés en public. Au début de 1958, il faisait même croire que tout
était réglé : « J’ai pu obtenir que nos effectifs, actuellement relevés à dix pour
cent au-dessus des effectifs théoriques, ne soient pas ramenés par étapes au niveau
de ceux-ci le 13 décembre 1957. Nous disposons ainsi dans le cadre stable de
moyens puissants, instruits, bien rôdés. » 25
Toutefois, il confie que le gouvernement va relâcher son effort, alors
qu’il est « indispensable que, dans les derniers mois de l’année, un plein effort
opérationnel de nos effectifs soit obtenu ». Les opérations « demandant plus de
trois bataillons » ne devront être lancées qu’à « coup sûr » car elles mobili-
sent toujours « le maximum de moyens ». On fera donc « l’impasse sur le
quadrillage » qui demande trop d’hommes pour ne mener que des « actions
de renseignement et de reconnaissance par de petites bandes d’unités et des opé-
rations de nuit ». Salan envisage même de lever des unités de marche dans
les centres d’instruction « en cas d’événements graves » 26.

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LA GUERRE D’ALGÉRIE DU GÉNÉRAL SALAN

Il voyait dans la pratique de libérer le contingent au bout de vingt-qua-


tre mois de service et tous les deux mois une cause d’affaiblissement. La libé-
ration en janvier 1958 de la classe 56/1 allait faire tomber les « effectifs instruits
au-dessous du niveau budgétaire consenti » de trois cent quarante-deux mille
hommes. Cette pratique paralyse les unités « trois semaines avant le terme des
vingt-quatre mois de service, à cause des délais de transport des libérables du lieu
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de stationnement des unités aux ports d’embarquement ». Il demandait au minis-


tre de prendre en considération les réalités de la guerre, « l’intensification de
l’action rebelle aux frontières m’impose le renforcement de mon dispositif, parti-
culièrement à la frontière de l’est, et où se réalise la mise en place des unités des-
tinées à maintenir la sécurité au Sahara et sur l’axe du pétrole » 27.
Le gouvernement ne céda pas. Le ministre, par exemple, proposa d’em-
ployer huit ou neuf mille recrues à l’instruction en Algérie, ce que Salan
refusa, à cause des « dépenses considérables », du manque « d’instructeurs sup-
plémentaires » et d’équipement adaptés 28. Même les unités de parachu-
tistes étaient frappées par cette déflation. Un régiment de mille quatre cent
quarante parachutistes ne peut en mettre au combat que mille deux cents
environ. Une réduction des effectifs, même compensée par du personnel
non breveté, n’améliorerait pas sa valeur militaire. Il fallait « un régime par-
ticulier d’entretien des effectifs » 29.

En décembre 1957, Salan avait illustré le problème par l’exemple du


sous-secteur de M’Sila 30.
Les unités affectées comptent théoriquement huit cent soixante-trois
hommes, mais cent quarante-trois sont absents (détachés, en stage, à l’hô-
pital ou en permission libérable). Une troisième unité de neuf cent
soixante-trois hommes assure le quadrillage par ses trente-six postes, dont
vingt-deux sont dits statiques (gares, SAS, chantiers de construction, soit
cent vingt hommes), et quatorze sont « opérationnels », car en mesure de
« faire sortir un élément de quinze à quarante hommes ».
Les opérations manquent toujours d’ampleur. Une opération à l’éche-
lon du quartier peut mobiliser au plus trois cent trente hommes, soit qua-
rante-cinq pour cent des postes opérationnels, mais ils ne doivent pas
s’éloigner à plus de quinze kilomètres du poste, où un personnel réduit est
laissé. Pour lancer une petite opération à l’échelon du sous-secteur, un ren-
fort de parachutistes de cinq cent quarante-cinq hommes est nécessaire.
Pour une opération dépassant vingt-quatre heures, le sous-secteur ne four-
nit que cent cinquante hommes.

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CHAPITRE II : LE PROBLÈME DES EFFECTIFS

Aussi, les résultats obtenus sont faibles, « avec deux ou trois compagnies
supplémentaires, on aurait pu détruire entièrement les bandes rebelles ». En six
mois, les « rebelles » n’ont perdu que quatre-vingt-dix-huit tués, vingt-sept
prisonniers et cent soixante-dix « suspects notoires arrêtés ».

L’armée d’Algérie manquait de cadres. En juin 1958, par exemple, le


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général Salan ne peut plus accepter le détachement d’officiers « nécessaires


à l’exécution de tâches non spécifiquement militaires », comme commander
un secteur administratif spécialisé (SAS). La politique d’intégration est
menacée, explique-t-il en juin 1958 : « Or l’évolution de la situation en Algé-
rie, l’établissement d’un climat favorable au sein de la population musulmane
et de conditions propices au déroulement normal des consultations électorales
prochaines exigent… une activité redoublée. » Ainsi « un nombre croissant de
jeunes officiers » allait être absorbé par la « prise en charge de la jeunesse sans
travail par les équipes de jeunes bâtisseurs. Pourquoi ne pas maintenir sous les
drapeaux les sous-lieutenants de réserve qui allaient être libérés avec leur
classe ? » 31
Il multiplie les suggestions. Les cadres de carrière se fatiguent, durant
les « deux années de commandement, sans fléchissement », et l’avenir en serait
compromis « en provoquant des effondrements qui ne sauraient mettre en
cause le courage, l’allant et les aptitudes à faire campagne, de ceux qui en
seraient victimes » 32. Pour effectuer des commandements importants, en
prévision du référendum constitutionnel d’octobre 1958, il réclame un
renforcement de quinze officiers supérieurs de la marine. Ils exerceraient
« des fonctions importantes » aux divers échelons du commandement civil 33.
Il propose que l’on retarde le départ des trois cent dix-neuf officiers de la
promotion de Saint-Cyr « Amilakvari » pour les écoles de stage de spécia-
lisation. Un « nombre appréciable » de lieutenants « commande des compa-
gnies par suite de la pénurie de capitaines », le sous-encadrement de
l’infanterie en serait accentué 34. Cette pénurie frappe même tous « les per-
sonnels de carrière », qui « n’ont pu bénéficier de toutes leurs permissions au
cours de leur séjour en Afrique du Nord » 35.

Au cours de l’été 1958, Salan tente de peser de son autorité de délégué


général pour détourner le gouvernement de libérer une nouvelle classe en
décembre. Ses effectifs tomberaient alors de 394 000 à 371 000 hommes.
L’armée d’Algérie serait désorganisée, sans profit pour les autres servitudes
militaires, présence dans les troupes de l’OTAN en Allemagne et protection

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LA GUERRE D’ALGÉRIE DU GÉNÉRAL SALAN

de bases au Maroc et en Tunisie (Bizerte) 36. Il intervient auprès d’Ely dans


l’établissement du budget pour 1959 37 :
« J’ai fixé un volume global des effectifs instruits, qui me sont nécessaires…
Je pense que ce serait une erreur de lancer prématurément dans la presse ou de
laisser se répandre dans l’opinion des bruits reflétant les intentions gouvernemen-
tales d’un retour au service militaire de vingt-quatre mois.
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Le FLN restera, en définitive, le seul bénéficiaire d’une politique qui sera


présentée par lui aux yeux du Monde musulman comme matérialisant des
intentions de repli. »
Le gouvernement avait décidé de ne plus imposer de maintenir une
classe plus de deux ans, pour des raisons budgétaires. Salan ne put qu’en-
registrer les libérations successives de la classe 1956, après des durées de
service de plus en plus courtes :
• Au 15 novembre 1958, classe 56/2/A : vingt-six mois et demi de service.
• Au 15 décembre 1958, classe 56/2/B : vingt-cinq mois et demi de service.
• Au 20 janvier 1959, classe 56/2/C : vingt-quatre mois et demi de service.
Entre le 1er novembre 1958 et le 1er février 1959, l’Armée allait perdre
soixante-dix mille hommes, soixante-quinze bataillons devraient être dis-
sous. Seule une durée plus longue permettrait de maintenir le niveau à trois
cent soixante-dix mille hommes instruits, seul compatible avec les réalités
de la guerre 38.

Toute la conception de la guerre définie par Salan était donc remise en


cause, alors que le potentiel des bandes était affaibli, faute d’un ravitaille-
ment régulier en munitions et en armes. La destruction de l’OPA, se
reconstituant en permanence, était à poursuivre sans relâche. Sur toute la
frontière, la « cobelligérance » de la Tunisie et du Maroc imposait de main-
tenir une capacité d’interception. Tout allégement des unités serait pré-
senté comme « la marque de la lassitude de la France, en dépit des déclarations
formelles exprimées depuis le 13 mai ».
Salan multiplie les interventions. Au général De Gaulle, président du
Conseil, il écrit que la rébellion ne se développera qu’à « la faveur de notre
absence », ajoutant : « J’ai l’honneur de vous demander un nouvel examen de
ce problème. » 39 Il écrit au général Ely et au général Zeller 40 :
« Nous avons mis six mois en 1958 pour rétablir en Algérie la situation
favorable réalisée en septembre 1957 et ébranlée, malgré ma demande instante,
par le retour au service de vingt-quatre mois, aveuglement maintenu par les
gouvernements successifs.

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CHAPITRE II : LE PROBLÈME DES EFFECTIFS

Nous allons assister, si le chef du gouvernement maintient sa position, au


même processus de désagrégation.
Les déclarations formelles des hautes autorités politiques et militaires depuis
le 13 mai ne peuvent, à mon avis, être mises en cause par une décision qui
déclencherait dans la masse musulmane un sentiment irrévocable de méfiance
sur la fermeté et la clarté de nos intentions. »
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Le général Zeller, après une inspection sur place en octobre, présente un


rapport concluant dans le même sens que Salan. Pour éviter de perturber
la marche des opérations, il fallait maintenir le service à vingt-sept mois, et
ainsi les effectifs à trois cent soixante-quinze mille hommes. On ne devait
pas empêcher Salan d’arriver « à d’importants résultats » avant juillet 1959,
et ne pas lui opposer l’ouverture de l’Armée aux engagés musulmans.
Quant au quadrillage statique, il « prouve la volonté d’une présence durable
de l’Armée française », qui aidera à « l’industrialisation, à la formation et à
l’emploi de la main-d’œuvre » 41.
Enfin, Salan tentait de valoriser un autre argument : la « politique musul-
mane de l’armée de terre en Algérie ». Au-delà du renforcement de ses effec-
tifs, il insistait sur le rôle social de cette politique : « Contribuer à la
formation professionnelle des jeunes qui n’ont pas été appelés au service » et
dégager une élite en accélérant la formation de cadres musulmans, qui avait
déjà débuté. Les meilleurs sous-officiers francophones étaient destinés à
suivre les cours des écoles militaires de la métropole. Ils seraient ainsi amal-
gamés avec des Français de souche 42. La déflation imposée en serait ralen-
tie : Salan estimait pouvoir rapidement intégrer dans son corps de bataille
cinquante-deux mille musulmans dont vingt-huit mille sept cents servant
sous contrat et vingt-quatre mille cent appelés, et en engager sous contrat
quatorze mille trois cents supplémentaires. En cas de dissolution des uni-
tés, le surplus des FSNA serait à intégrer en Allemagne et en métropole.

Le général Salan ne put convaincre le général De Gaulle. Ce dernier


participa à une réunion, à Alger, le 7 décembre 1958. Salan exposa la néces-
sité de rétablir un service de vingt-sept mois, avec les arguments que nous
venons de résumer. Le ministre, Guillaumat, s’y opposa : ses crédits impo-
saient une dégressivité, pour atteindre vingt-quatre mois en juin 1959. De
Gaulle trancha : il prenait note « pour examiner quand pourront être atteints
simultanément d’une part le maintien d’un certain équilibre des forces en Algé-
rie et le débouché le plus rapide possible sur les vingt-quatre mois de service ».

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LA GUERRE D’ALGÉRIE DU GÉNÉRAL SALAN

Selon Guillaumat, le budget de l’Algérie était capable de financer le main-


tien du service à la durée fixée par le général Salan 43.

Le problème militaire n’intéressait pas De Gaulle, car selon une note


manuscrite, il déclara que ces opérations militaires ne servaient à rien. Le
dégagement était dans l’air.
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CHAPITRE II : LE PROBLÈME DES EFFECTIFS

NOTES
1 Général de Linarès, Rapport, 5 mars 1955.
2 Général de Linarès, Inspection, juin 1957.
3 Général de Linarès, Inspection, mars 1956.

4 Général Challe, Directive, 20 août 1956. Il envoie le décret sur les pouvoirs du com-

mandant supérieur interarmées en Algérie au commandant de la Xe RM. Ministre de


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la Défense nationale et des Forces armées, au ministre de l’Algérie, 13 juin 1956


(signé par Bourgès-Maunoury).
5 Réunion de commandement, Oran, 5 novembre 1956.

6 Général Lorillot au secrétaire d’État aux Forces armées « Terre », 16 juillet 1956 ;

Comité de commandement, Oran, 5 novembre 1956.


7 Fiche : « L’articulation du commandement en Algérie », sd, ns.

8 Salan, Directive générale, 26 juin 1957, transmise le 17 juillet 1956.

9 Salan, Note personnelle pour le général commandant la division militaire, 24 février

1956. Salan avait dû accepter la dissolution de la 5e compagnie de certaines unités.


10 EMFA à Salan, 16 août 1957

11 Salan à ministre de la Défense nationale, 19 août 1957.

12 Salan à Ely, 1er juin 1957 (lettre non envoyée).

13 Général CSIA et Xe RM, 1er bureau, Évolution des effectifs « guerre » en Xe RM au

cours du 3e trimestre 1957, 13 septembre 1957.


14 Major général de l’armée de terre à Salan, 26 septembre 1957.

15 Salan au ministre de la Défense nationale, 15 juin 1957.

16 Général commandant supérieur interarmées, Note, ms, 4 octobre 1958.

17 Salan au ministre de la Défense nationale, 20 janvier 1957 ; autre lettre datée du

15 août 1957.
18 Salan, 30 mars 1957.

19 Salan au secrétaire d’État aux Forces armées « Terre », 16 février 1958.

20 Salan au secrétaire d’État aux Forces armées « Terre », 5 avril 1958.

21 Salan au ministre de la Défense nationale, 20 janvier 1957 ; autre lettre datée du

15 août 1957.
22 Salan au ministre des Armées, 7 octobre 1958.

23 Salan, « Instruction sur l’intégration et l’emploi des Français de souche nord-afri-

caine », 7 juillet 1958.


24 Salan, Note au général commandant le corps d’armée (Alger, Oran et Constantine)

et au commandant militaire de la Saoura et des Oasis, 29 octobre 1958.


25 Salan, Message, sd (début 1958).

26 Général commandant supérieur interarmées, Note, 18 avril 1958.

27 Salan au secrétaire d’État aux Forces armées « Terre », 25 janvier 1958.

28 Salan au ministre de la Défense nationale, 7 février 1958.

29 Salan au secrétaire d’État aux Forces armées « Terre », 9 mars 1958.

30 Rapport sur le sous-secteur de M’Sila, décembre 1957.

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LA GUERRE D’ALGÉRIE DU GÉNÉRAL SALAN

31 Salan au ministre des Armées, 27 juin 1958.


32 Salan à ministre des Armées, 5 octobre 1958.
33 Salan au ministre des Armées et à l’EMG, 18 juillet 1958.

34 Salan au secrétaire d’État aux Forces armées « Terre », 4 avril 1958.

35 Salan au secrétaire d’État aux Forces armées « Terre », 3 mars 1958.

36 Salan, « Conséquence des hypothèses sur l’effectif budgétaire », 1er août 1958.

37 Salan, « Conséquence des hypothèses sur l’effectif budgétaire », 1er août 1958.
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38 Salan à Ely, 4 août 1958.

39 Salan au général De Gaulle, 22 septembre 1958.

40 Salan aux généraux Ely et Zeller, 24 septembre 1958.

41 Général Zeller, chef d’état-major de l’Armée, 5 octobre 1958.

42 Salan au général De Gaulle, Fiche, 8 novembre 1958.

43 Réunion de travail du 9 novembre 1959 à Alger.

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CHAPITRE III
LES RÉALITÉS DE LA GUERRE

Maintenir les effectifs à un niveau important répondait à une volonté


de s’adapter aux réalités de la guerre en Algérie.
À son arrivée, à l’automne 1956, le général Salan découvrit le pourris-
sement de la situation. Le terrorisme en ville et dans les campagnes, la gué-
rilla par petites bandes, la prise en main des populations par une
infrastructure clandestine avaient créé un contexte particulier.

LA SITUATION

À l’automne 1956, les chefs militaires sentaient leur impuissance. Dans


les montagnes, Kabylie et Aurès, où les premiers maquis étaient nés, des
bandes se manifestaient par des engagements meurtriers. Le phénomène
débordait dans la zone présaharienne. Dans le Nord-Constantinois, en
zone montagneuse, les noms de Condé-Smendou ou d’El-Milia étaient
associés à des engagements sanglants, de même dans la région de Philippe-
ville. En Kabylie, attentats et sabotages s’ajoutaient aux harcèlements, et
dans la vallée de la Soummam, la route entre Alger et Bougie était devenue
une des plus dangereuses du pays 1.
Dans l’ouest de l’Algérie, la situation évoluait dans le mauvais sens. Les
responsables militaires et civils de la région, réunis le 5 novembre 1956 par
le prédécesseur de Salan, le général Lorillot, ne le cachèrent pas 2.
Tous estimaient que l’insécurité générale rendait attentiste la popula-
tion. Le FLN avait fait assassiner les notables, comme le caïd de Sebou
et la famille entière d’un président de djemaa. Il avait fait incendier vingt-

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LA GUERRE D’ALGÉRIE DU GÉNÉRAL SALAN

huit fermes de Français et détruire trente-deux meules et quatre cent qua-


tre-vingts têtes de bétail. Cela avait provoqué le départ vers une ville
proche des propriétaires et de leurs parents, qui ne revenaient que dans
la journée. Le soir, seul veillait un gardien musulman. Le préfet observait
avec regret qu’il aurait suffi que cent cinquante fermes soient défendues
la nuit et « le travail de pacification serait accéléré ». Les « agresseurs sont en
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petit nombre, ils viennent des localités environnantes, ils décrochent dès les
premiers coups de feu ».
Les chefs militaires avaient le tort de grossir les effectifs des bandes peu
importantes, « par une espèce d’intoxication », au point d’envoyer une com-
pagnie opérer contre cinquante rebelles, pour n’en dénicher finalement que
dix ! Tous s’accordent sur le danger des « cellules », de l’infrastructure, qui
« prolifèrent après le départ des bandes », à qui elles fournissent des relais et
des guides. C’est le cas à Marnia, où une OPA soutient une dizaine de
bandes, malgré les coups portés : de mai à novembre 1956, quatre mille
personnes ont été « mises hors d’état de nuire » (?), alors qu’à Tlemcen vingt
cellules ont été démantelées, et une cinquantaine d’autres dans la région de
Mascara. Il se produit encore un attentat par jour.

Des maquis s’organisent, près de Marnia et dans les Monts de Tlemcen.


Des postes ont été harcelés. Dans la région de Sidi-Bel-Abbès, « des bandes
relativement importantes » passent sans peine, parcourent d’importantes dis-
tances en une journée. Vers le sud, dans la région d’Aflou et dans l’Atlas
saharien, « des essaims de trois cents à quatre cents hommes se manifestent »,
« ils préparent le recrutement », ramassent des armes de chasse, et se livrent
au terrorisme. L’arrondissement de Relizane est devenu le dernier « touché
par la vague d’exactions rebelles, qui a grandi depuis septembre ». Des bandes
de « trente à quarante hommes » ont jeté le désarroi, leur mobilité et leurs
déplacements nocturnes les ont protégées.

Tous signalent l’insuffisance des moyens militaires. Des renforts arri-


vent aux « rebelles » par la frontière marocaine. Le sous-préfet de Tlemcen
insiste sur la discrétion de ces passages, « plus de grosses bandes, plus de gros
convois », mais « deux ou trois hommes, dans un sens ou dans l’autre, en des
points très différents, à peu près toutes les nuits ». Certes « toutes les nuits on
tire des coups de fusil », mais « nous ne pouvons pas faire plus étant donné le
chiffre des effectifs ». Le général Le Pulloch signale que par le sud, de « grosses
bandes arrivent du Maroc », des « caravanes de chameaux et de camions » sui-

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CHAPITRE III : LES RÉALITÉS DE LA GUERRE

vent « les pistes des hauts plateaux ». Par la même voie sont amenées des
mines, dont les dégâts sont considérables.

Le général Pedron, commandant la 4e division d’infanterie de marine


(4e DIM) montre qu’alléger la présence militaire a permis « le pourrisse-
ment de ces dernières semaines ». Sa division, appelée dans un secteur, a été
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absente trois semaines, une bande en a profité pour essayer des méthodes
nouvelles : un accrochage extrêmement « violent » à Cassaigne a été mené
par « des éléments extrêmement combatifs ». Autour de Mascara, « en tous les
points les rebelles ont passé ou passent, ne stationnent pas longtemps, mais ils ont
semé la terreur partout, dans la population musulmane, et l’insécurité dans la
population européenne ». En un raid sur Palikao, ils ont tué six personnes et
incendié quinze fermes. Bref, reconnaît un sous-préfet, « aucun endroit n’est
à l’abri d’une action rebelle décidée ».
L’objectif de ces actions semble évident. En paralysant l’activité écono-
mique, le FLN veut vider les campagnes des Européens. Certes, il semble
conseiller aux paysans musulmans de payer l’impôt, de faire la moisson et
de vendanger, même de demander des semences pour la prochaine cam-
pagne. Mais il paralyse toute évolution politique. « Il serait illusoire, dit un
sous-préfet, de s’imaginer que dans la situation actuelle, nous puissions mettre
en avant soit des individus, soit des conseils, comme une instruction dernière
nous l’avait demandé. » Construire une organisation administrative nou-
velle, capable « de faire face à l’organisation mise en place par les rebelles aux
Maroc » demandera de « longs mois ». Il est donc facile d’expliquer « l’inef-
ficacité des efforts de pacification ». La lecture du compte rendu révèle que
chacun tenait prêt un exemple concret.

À Mascara, la majorité de la population est « lasse du terrorisme », elle


est fidèle mais elle se montre attentiste par prudence. À Tiaret, de grandes
familles traditionnelles, atteintes par la « suppression du caïdat et des com-
munes mixtes ont perdu confiance », croient que l’« on veut les laisser tomber »,
elles « prennent des assurances sur l’avenir ». Quant à la masse, elle attend que
la France se « manifeste par des actions fermes ».

Un cas extrême est cité, celui de la commune des Ammi Moussala.


Aucun Européen n’y est resté, gardes forestiers et gardes champêtres en ont
été retirés ; des deux SAS, l’une a été évacuée, l’autre n’existe plus. « Les
douars sont sous le contrôle des rebelles […], les gendarmes ne peuvent plus aller

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là-bas sans escorte militaire. » Les institutions locales ont fait naufrage : trois
conseillers généraux ont démissionné, ainsi que quatre présidents de dje-
maa. Il est « impossible de trouver des hommes honnêtes » pour renouer « le
contact avec la population ». Les gens n’osent plus manifester leur fidélité,
ils s’interrogent sur « la politique que le gouvernement français instaure dans
ce pays ». Les anciens élus pensent n’avoir « aucun intérêt à continuer notre
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action ». Dans les villes, la bourgeoisie musulmane « se demande sérieuse-


ment : quel est notre avenir ? »
Dans le Djebel Nador, les fellahs sont visités toutes les nuits. Les rebelles
« leur arrachent le sommeil, la nourriture et leur donnent des lettres de l’Armée
de la Libération ». Là même où les Européens sont nombreux, les fellaghas
n’hésitent pas. Le 10 juin, le village de Cassaigne a été attaqué par une cen-
taine d’hommes en armes. Aflou a été la cible d’un groupe venu éprouver
le système de défense, et même un capitaine de l’ALN a osé se montrer en
uniforme dans les rues.

UNE GUERRE AU SERVICE D’UNE POLITIQUE

Le général Salan devait s’adapter à une guerre nouvelle. Dès novem-


bre 1956, le ministre résidant, Robert Lacoste, avait changé la nature des
combats. Il l’avait exposé au gouvernement.

Le FLN manifeste une recrudescence d’activité, pour profiter de l’aide


diplomatique et militaire des deux autres États, Maroc et Tunisie. À l’ap-
proche de la session de l’ONU, ses dirigeants attendent beaucoup de l’exa-
men d’une motion sur l’Algérie. Or, le ministre ne peut accepter que l’effort
militaire français retombe. Lui aussi s’indigne de la libération des disponi-
bles, de ce déficit ainsi créé dans les effectifs, de la « diminution active de nos
troupes dans certains secteurs » qui en résulte. Des campagnes de presse en
profitent pour remettre « en cause notre détermination » et encourager « la
rébellion ». Cela explique qu’il reprenne les mêmes arguments que Salan sur
la protection des intérêts vitaux en Algérie, la nécessité de « prélèvements à
faire dans les pays voisins » ou l’exercice du droit de suite 3.

Lacoste recherche des « résultats d’envergure » non pour proclamer la


victoire militaire, mais pour créer « la condition préalable et essentielle à une
solution des problèmes politiques ». Aussi, Salan à peine nommé, il lui pres-

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CHAPITRE III : LES RÉALITÉS DE LA GUERRE

crit d’accélérer le rythme des opérations, d’obtenir des résultats dans les
« délais aussi brefs que possibles ». Il savait que le gouvernement ne pourrait
soutenir longtemps son effort militaire 4.

Le général Salan accepte sans réticence un tel programme, énoncé par


le chef du gouvernement, Guy Mollet, et par le ministre, Lacoste : faire de
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l’Algérie, liée à la France, la « clef de voûte » d’une « communauté d’intérêts


culturels, économiques, stratégiques, politiques et du Sahara ». Le pétrole saha-
rien sera le support d’une association avec les deux autres États nord-afri-
cains, et l’Europe du Marché commun stimulera son développement.
L’indépendance voulue par le FLN serait celle d’un État replié, d’un « ave-
nir fait de chômage, de misère et finalement de haine ».

En avril 1957, Salan décide de mettre l’Armée d’Algérie au service de


cette politique. Dans une directive il explique à ses subordonnés qu’ils sont
au service d’une « grande cause, la reconquête politique et sociale de la popu-
lation » et que « l’action de la force restera le dernier recours ». Cela doit être
accompagné d’une adaptation à la « profonde évolution tactique qui est révé-
lée par les dernières opérations », la puissance de feu de l’adversaire 5.

Ainsi, le combat doit être conçu sur un double plan : celui d’une action
psychologique pour gagner les gens et les rendre imperméables à l’OPA du
FLN, et celui d’une action opérationnelle originale, à laquelle les unités,
conçues pour une guerre en Europe, n’étaient pas préparées 6.

Salan préconise de généraliser les opérations sur renseignement, pour


bénéficier des « avantages de la surprise ». L’adversaire se protège en refu-
sant le combat. « Il veut faire durer en disparaissant de nos yeux », il compte
user par « l’attaque systématique de nos voies de communication », il croit
démoraliser en détruisant « notre matériel » et en freinant « le jeu de nos
moyens ».
Ce plan est à déjouer par « les possibilités de mouvement de nos troupes et l’ap-
titude manœuvrière des unités d’intervention ». Il conseille de pouvoir « saisir l’ad-
versaire à l’improviste », de guetter ses « initiatives diverses », d’être en mesure
de « faire face à d’importantes interruptions de communication et de soutien ».

La solution politique en Algérie suppose la satisfaction de conditions


militaires préalables. Dès avril 1957, il estime possible une action généra-

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LA GUERRE D’ALGÉRIE DU GÉNÉRAL SALAN

lisée et de longue haleine, visant non à détruire totalement mais à éliminer


progressivement les forces ennemies. Il affirme avoir reçu au cours de plu-
sieurs entretiens « l’assurance » de conserver « intégralement » ses moyens
jusqu’à la fin de l’année. La valeur des unités est « au maximum grâce à la
prolongation du service à trente mois », les cadres et la troupe « sont aguerris »
par un « long et douloureux apprentissage » imposé par ce type de guerre.
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Seule l’action continue et « généralisée de nos forces » viendra à bout de l’ad-


versaire qui a « l’espoir de durer ». Cela justifie son exigence de maintenir le
contingent en l’état jusqu’en juillet 1958 7.
En décembre 1957, Salan devait reconnaître combien les résultats
étaient décevants. Il parle de « l’issue malheureuse de certains engagements ».
Face à un adversaire qui avait augmenté sa puissance de feu et amélioré
l’entraînement de ses combattants, les erreurs ont été nombreuses. L’em-
ploi de l’artillerie a été maladroit faute d’adjoint spécialisé auprès des com-
mandants de zone. L’appui de l’aviation n’a pas été demandé à temps. On
a manqué d’hélicoptères pour transporter mortiers, canons sans recul et
munitions en terrain montagneux. Les blindés n’ont pas reçu un itinéraire
d’approche convenable. Outre ce mauvais emploi des moyens techniques,
Salan signale deux erreurs tactiques :
• Les bouclages sont mal conçus. « Les unités sont placées en bouchons sur
les itinéraires présumés de repli des HLL (hors-la-loi) encerclés. Bousculé, sub-
mergé, dispersé après des pertes sévères, l’adversaire est réduit à forcer le barrage.
Il faut donc utiliser et aménager sommairement le terrain, établir un système
de feux cohérents. »
• Les opérations de déception ne sont pas utilisées. Il demande que
l’adversaire soit attiré par de faux renseignements qui font sortir de leurs
caches ses éléments légers. On doit arrêter « la chasse le cas échéant » pour
le piéger. Cela ne dispense pas de prendre « des dispositions élémentaires de
sécurité » 8.

Le général en arrive à énoncer une doctrine opérationnelle complexe car


inspirée des réalités du terrain.
Détruire l’adversaire n’a qu’un objectif en Algérie, ce qu’il rappelle au
général commandement le Corps d’Armée de Constantine. Il a raison d’ac-
centuer « le rythme opératoire » des unités, mais en n’oubliant pas le prin-
cipe de la répartition en surface : la « nécessité de protéger certaines
installations utiles pour le pays et le maintien en de la sécurité de populations
ayant donné des gages manifeste d’opposition au FLN » 9.

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CHAPITRE III : LES RÉALITÉS DE LA GUERRE

Des renseignements « directement exploitables » peuvent manquer. On


ne doit pas hésiter à faire des « coups de main puissants », mobilisant « plu-
sieurs bataillons pour rechercher le contact » ou encore des actions nocturnes
de commandos. Ainsi on impose « une insécurité permanente aux éléments
rebelles », ce qui est la finalité même de la guérilla.
Dans le cas contraire, on a le choix du moment, des groupements d’in-
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tervention fixeront l’adversaire, des hélicoptères amèneront ensuite les


réserves mobiles. C’est la formule dont s’inspirera Bigeard avec ses parachu-
tistes.
La fouille, après encerclement des lieux, un village par exemple, sera
confiée à des « équipes de renseignement », à des « moyens de gendarmerie et
de police ». Bref, Salan rappelle qu’on ne peut dresser « de barème préétabli
pour déterminer les moyens nécessaires » 10.
À la fin de mars 1958, Salan ne pouvait annoncer un rétablissement de la
situation. Les rapports des préfets et la presse métropolitaine doutaient de
l’avenir. Les effectifs avaient été maintenus à trois cent soixante-douze mille
hommes, ce que le général avait réclamé. Mais comme les pertes en février
avaient été plus élevées, on en avait conclu en France que le volume des bandes
avait encore augmenté. Salan dut s’en défendre auprès de Lacoste. 11

Il n’a refusé aucune des missions : isolement par les barrages frontaliers,
destruction de bandes en Algérie même, protection « des personnes et des
biens » pour aider « le développement de l’économie algérienne », « évacuation
du pétrole du Sahara », action « pour faciliter l’application rapide des réformes
prévues ». Il avait dû établir des « priorités qui échappent à l’appréciation d’in-
formations partielles », flèche visant la presse.

Le barrage tunisien immobilise seize bataillons des meilleurs régiments


de parachutistes et de la Légion. Dans l’intérieur du pays, il a conduit une
« guerre en surface mal interprétée : lutte contre l’infrastructure », destruction
« dans des opérations de police limitées de l’élément FLN chargé d’entretenir
l’insécurité et d’exercer une contrainte sur les populations autochtones », pro-
tection de « certains installations vitales ». Toutes les unités sont donc « ani-
mées d’un esprit offensif ».
Il continuera en rappelant que « la situation actuelle est, plus que jamais,
une rigoureuse économie d’effectifs et de formation », en demandant de « don-
ner un effectif maximum aux unités combattantes », « d’augmenter la mobili-
sation des unités », de ne pas réduire « le potentiel opérationnel » 12.

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LA GUERRE D’ALGÉRIE DU GÉNÉRAL SALAN

À Paris, des responsables politiques parlaient de rappeler le général


Salan. Le ministre, Chaban-Delmas, le souhaitait, ayant rapporté « une
impression défavorable » de son inspection en mars 1958. Le général Ely, au
contraire, le défendit avec énergie 13 :
« La dernière inspection que j’ai faite en Algérie, à la suite précisément des
craintes que vous aviez exprimées, m’a permis de constater chez le général Salan
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une vue d’ensemble des problèmes à son niveau et que son souci est de consti-
tuer des réserves pour la bataille des frontières et la lutte contre les bandes.
Mais la vérité est que, dans la lutte menée en Algérie, les véritables difficul-
tés dépassent de beaucoup le cadre du commandement militaire et les questions
de personnes. Il s’agit d’une guerre totale, où les problèmes militaires et les pro-
blèmes civils, administratifs, économiques et sociaux sont étroitement liés.
Une telle guerre exige une unité d’action qu’il est toujours difficile de réa-
liser mais c’est cependant par ce jeu simultané et constamment harmonisé des
hiérarchies civiles et militaires en Afrique du Nord que le succès peut être
atteint. »
Il reproche alors au gouvernement son ignorance affectée de certaines
réalités du contexte, « beaucoup de facteurs de cette lutte sont extérieurs à l’Al-
gérie », comme « le fléchissement de la presse » et « les fluctuations de l’opinion
internationale ». Il « s’agit de faire la guerre sur le front intérieur et sur celui
des Nations unies comme celui de l’Algérie ». Il termine ainsi :
« En outre, s’il est évident qu’il faut aller aussi loin que possible dans l’amé-
lioration et le rendement de la force militaire d’Algérie, il convient que le minis-
tre de la Défense nationale et le haut commandement s’attaquent aux slogans
par trop faciles tels que ceux-ci : “une armée qui ne s’adapte pas”. De telles for-
mules sont injustes et d’autant plus inexactes que l’Armée, sur laquelle pèsent
des charges si vastes et si nouvelles, fait un effort immense. »
En concluant sur « la profonde amertume » de l’Armée, il suggère d’at-
tendre la fin de l’année 1958 pour rappeler Salan, qui aura alors accompli
ses deux ans de commandement.

LE MORAL DE L’ARMÉE D’ALGÉRIE

Une des obligations du commandement est de soutenir le moral de son


armée en campagne. La chose était compliquée par la spécificité de la guerre
(terrorisme et guérilla) et par les campagnes hostiles menées en métropole
contre l’action du général Salan.

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CHAPITRE III : LES RÉALITÉS DE LA GUERRE

En janvier 1957, Salan reçoit les rapports sur le moral, établis par les
chefs de corps. Tous affirment qu’il est bon, mais non sans réserves.
La situation matérielle des cadres est mauvaise, car les soldes et indem-
nités sont jugées insuffisantes pour couvrir les besoins d’une famille restée
en France et d’un militaire de carrière en Algérie. On s’insurge « contre le
caractère bizarre des indemnités à caractère exceptionnel » couvrant la sépara-
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tion familiale et le risque, au point que les célibataires sont exclus de la


prime de risque.
Salan demande que soient simplifiées les conditions à remplir pour le
risque, la « séparation familiale » et le déplacement, afin d’éviter les contes-
tations.
Il veut empêcher de grossir l’effet produit par la récente recrudescence
du terrorisme urbain. Elle a frappé les « esprits pusillanimes », qui estiment
que « nous manquons de moyens » ou bien que « nous craignons de les
employer ». Le sentiment est très répandu que la justice est trop libérale. La
position de certains Français « de souche », « ultras » contre la politique gou-
vernementale, heurte les officiers. Elle leur fait croire que « le fossé des musul-
mans de souche est décidément trop large pour être un jour comblé ». S’y ajoute,
dans les unités de parachutistes, « le désappointement de ceux de retour
d’Égypte ». Bref, si le moral ne fléchit pas, il risque de devenir insensible à
la politique officielle, celle pour laquelle se battent ces hommes 14.

Les campagnes de la presse de gauche, en France, sont mal vécues. En jan-


vier 1957, Chaban-Delmas alerte Salan sur les « insinuations » de quelques
journaux, mettant en doute « le loyalisme de l’armée ». Il ajoute que « la disci-
pline des cadres et de la troupe », soumis aux « dures opérations sans relâche ne
mérite pas un tel affront ». On venait d’éventer un « complot du général Faure »,
et Salan estimait que cette légèreté « ne devrait pas être exploitée pour atteindre
ou compromettre injustement ses chefs et ses pairs ». Il ordonna de « mettre tout
en œuvre pour que rien ne subsiste dans l’opinion qui puisse amenuiser la recon-
naissance que la population doit à son armée et la confiance qu’elle mérite » 15.

Le refus de la dramatisation médiatique apparaît au travers de nom-


breux exemples.
La lutte contre le terrorisme urbain à Alger avait changé avec l’appel à
la 10e DP, à mesure que ses unités revenaient d’Égypte, en janvier 1957.
Salan explique à un collaborateur de Lacoste que « le moral des officiers d’Al-
gérie est extrêmement sensibilisé sur les événements actuels, spécialement dans

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LA GUERRE D’ALGÉRIE DU GÉNÉRAL SALAN

les centres urbains, et à Alger en particulier ». Il parle de « sentiment d’exaspé-


ration », de « manque de confiance dans la ténacité et la volonté du gouverne-
ment ». L’Assemblée générale de l’ONU va bientôt s’ouvrir, mais « l’attitude
de la France devant cette instance internationale sera un élément déterminant
pour la confiance des cadres envers le haut commandement et le gouverne-
ment ». Aussi approuve-t-il la décision de Lacoste de remettre au général
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Massu les pouvoirs de police à Alger 16 :


« Votre décision d’hier de confier le commandement d’Alger à l’autorité mili-
taire a été extrêmement bien jugée et considérée par les cadres comme une marque
de confiance envers l’Armée après la regrettable publicité donnée à l’affaire Faure. »
Par un communiqué, Lacoste lui-même ira dans ce sens, en citant
« l’importance des résultats obtenus par la 10e DP et par toutes les unités sur
l’ensemble du territoire algérien ». Condamnant une « odieuse campagne », il
leur rendait un « hommage sincère et affectueux », dû à « la confiance qu’elles
m’inspirent… dans le cadre strict de la légalité », ajoutant que « ceux qui ten-
tent de semer le trouble… n’ont droit qu’à notre mépris ».
À la fin mars 1957, Salan relançait Lacoste, sur le « prix que j’attache à
ce qu’il soit affirmé devant l’opinion publique que l’offensive Action de la
10e DP dans Alger et ses environs a été conduite en respectant l’esprit et la let-
tre de la loi… sur les pouvoirs spéciaux » 17.

En avril 1957, Salan réagit à la campagne de dénonciation de la tor-


ture en Algérie. Dans une réunion de commandement avec le ministre
Lacoste, l’Igame et le commandant du Corps d’Armée d’Algérie, il parle
de la « campagne systématique de dénigrement », qui tente de « jeter le trou-
ble dans l’esprit des cadres », ajoutant : « Il importe d’y mettre fin. » 18 Dans
un message aux forces armées, il y revient : « On la dénonce sans aucune
lumière sur le fond des affaires. » L’Armée « assume des responsabilités qui
ne sont pas les siennes car la police et la justice ont été impuissantes devant
la violence érigée en système », et « la grande majorité des crimes resterait
impunie ». Les adversaires, en atteignant l’honneur de l’Armée, « ont le
souci d’exploitation politique. C’est une injustice pour les efforts et les sacri-
fices de l’Armée ». Il met en cause le régime lui-même : « Par suite de la
défaillance des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire, elle porte sur ses
épaules tout le poids du conflit algérien » 19.
Salan en arrive à donner une interprétation nationale à l’action poli-
tico-militaire de cette Armée. Elle lutte contre une « entreprise de subversion
totale, qui mine les fondements spirituels, moraux et matériels de la société

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CHAPITRE III : LES RÉALITÉS DE LA GUERRE

qu’elle attaque. Tous les moyens sont bons pour arriver au but visé, le tueur est
un rouage essentiel du système » 20. Il ne fait que poursuivre une « guerre
révolutionnaire imposée par les rebelles » 21.
Une semaine avant le 13 mai 1958, alors qu’aucun gouvernement n’a
encore remplacé celui de Félix Gaillard, démissionnaire, Lacoste alerte Paris
sur les effets de cette carence dans le milieu militaire 22 : « Je tiens enfin à
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signaler l’atmosphère d’inquiétude qui se développe actuellement sur tout le ter-


ritoire de l’Algérie. Il est plus que jamais nécessaire que notre politique soit clai-
rement définie, afin de dissiper l’équivoque qui pèse sur les intentions de la
France. » Ce malaise nourrira le comportement des militaires et des civils.

La société militaire algérienne semble avoir été imperméable à certains


comportements nouveaux. Salan avait fait diffuser des instructions pour la
contre-guérilla. Il fit enquêter sur le nombre de leurs lecteurs. Le résultat
fut décevant parmi les stagiaires d’instruction pour la contre-guérilla :

Nombre de lecteurs
Directive du ministre résidant 12 % des cadres
Déclaration d’intention de G. Mollet,
le 9 octobre 1956 6 % des cadres
Le guide de la pacification 7 % des cadres
L’instruction TTA 123 15 % des cadres

Parmi les officiers supérieurs exerçant un commandement, quatre-


vingts à quatre-vingt-cinq pour cent ignorent plus des deux tiers des direc-
tives et notes de base, mises en diffusion générale, comme la note
« Orientation à donner à l’application des forces sur le plan opérationnel
et politico-psychologique ».
Salan a risqué une explication : la diffusion des notes et directives n’avait
pas été largement assurée par tous les échelons du commandement, et cela
d’autant qu’officiers et sous-officiers « ne lisent pas les documents » ce qui est
« une faute grave que je ne tolérerai pas plus longtemps » 23.
La position de Salan était fragile devant la presse qu’il accusait de défor-
mer les faits. Toute annonce d’attentats, toute répression pouvaient être
retournées contre Salan et contre ses hommes. Ainsi, en juin 1957, début
de la seconde bataille d’Alger, Massu s’en inquiète : « Il craint, écrit Salan,
que des explosions toujours possibles d’une nouvelle bombe soient géné-
ratrices de troubles graves. » 24 En octobre 1956, déjà, il s’était étonné d’un

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LA GUERRE D’ALGÉRIE DU GÉNÉRAL SALAN

article du Monde, parlant alors de « la nocivité d’une certaine presse possédant


une large audience et qui se complaît dans de nouvelles ou reportages toujours
insidieux et tendancieux ». L’auteur « montre les opérations militaires comme
des massacres sans discernement », et les « côtés humains et généreux de la paci-
fication sont laissés dans l’ombre ». Il est nécessaire que soit publiée « une
mise au point à l’échelon le plus élevé » 25. Un an plus tard, en novem-
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bre 1957, il reçoit une lettre du bâtonnier des avocats de Paris, attaquant
un officier supérieur. En s’interrogeant sur « les intentions » de son auteur,
il juge « désagréable » qu’il évoque « l’existence d’une sorte d’état d’indisci-
pline de l’Armée à l’égard du gouvernement » 26. En décembre 1957, il
approuve le général commandant le Corps d’armée d’Alger, de « s’élever
contre la campagne menée en France en faveur de Djemila Bouhired. Cette
campagne de presse dont l’Armée fait systématiquement l’objet suggère une réac-
tion vigoureuse sous peine d’exposer gravement le moral de nos soldats » 27.

Le général Salan a commandé dans une situation paradoxale : il devait


gagner une guerre pour soutenir une politique de longue haleine, mais avec
des moyens réduits et souvent inadaptés, alors que son adversaire profitait
de l’aide de divers pays étrangers et employait terrorisme et guérilla. Dès la
fin de décembre 1956, il rendit compte au gouvernement de sa stratégie :
il gérerait la « réduction du volume des forces, qui lui était imposée en alléguant
la densité du quadrillage statique ».
Inspiré par l’exemple indochinois, il rendit leur « mobilité tactique » à
des unités dites de « groupements tactiques permanents » capables de « détruire
l’appareil militaire » adverse, c’est-à-dire de casser les bandes et de désorga-
niser l’OPA. Ce fut la spécialisation des « unités de réserve générale », para-
chutistes, légionnaires, commandos.

À l’idéologie de l’indépendance et du rejet de la France, il fut amené,


par les responsables politiques, à opposer une action psychologique valo-
risant la mission de l’Armée et lui reconnaissant un rôle salvateur qui n’était
pas admis par tous les Français. Il fut facile aux partis de gauche de retour-
ner cela contre le gouvernement et la guerre d’Algérie, comme il fut facile
aux agents d’influence liés au FLN ou à la Tunisie de faire campagne contre
les procédés violents de la guerre du côté français.
Salan, en croyant exercer des responsabilités normales de son comman-
dement allait ouvrir la voie à une interprétation de la guerre, qui n’est pas
encore morte.

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CHAPITRE III : LES RÉALITÉS DE LA GUERRE

NOTES
1 D’après un rapport cité par Philippe Bourdrel, Le livre noir de la guerre d’Algérie,
Plon, 2003, p. 288.
2 Compte rendu du Comité de coordination, Oran, 5 novembre 1956.

3 Lacoste au ministre de la Défense nationale, 29 novembre 1956.

4 Lacoste à Salan, 18 novembre 1956, cité dans une lettre de Salan au secrétaire d’État
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aux Forces armées « Terre », 29 décembre 1956.


5 Salan, Note pour les chefs de corps et services, 26 janvier 1957.

6 Salan au secrétaire d’État aux Forces armées « Terre », 29 décembre 1956.

7 « Plan d’action », sd, ns, (Salan).

8 Salan, Directive pour les services, 10 avril 1957.

9 Salan au ministre, 5 mars 1958, lettre diffusée le 11 mars 1958.

10 Salan, Directive sur l’instruction n° 1, 28 février 1957.

11 Salan au ministre de l’Algérie, 20 mars 1958.

12 Salan, Note de service, 11 mars 1958.

13 Général Ely au ministre de la Défense nationale, 18 mars 1956.

14 Salan au ministre résidant, 8 janvier 1957.

15 Salan au ministre de la Défense nationale et au secrétaire d’État aux Forces armées

« Terre », 8 janvier 1957.


16 Ministre résidant, cabinet, Conseil technique chargé de la coordination des combats

civils et militaires au ministre résidant à Paris, 8 janvier 1957.


17 Salan au ministre résidant à Paris, 28 mars 1957.

18 Salan au secrétaire d’État aux Forces armées « Terre », avril 1957.

19 Salan, Message aux Forces armées, avril 1957.

20 Ibid.

21 Salan, op. cit., note 2.

22 Ministre résidant au président Gaillard, 6 mai 1958. Il venait d’apprendre que la mis-

sion des « Bons Offices » proposait la neutralisation de la frontière tunisienne du côté


français.
23 Salan aux généraux de corps d’armée Alger, Oran, Constantine, Territoires du Sud,

sd (fin juillet 1958).


24 Salan au ministre résidant, 14 juin 1957. Le 3 juin 1957 des bombes cachées dans

le socle de quelques lampadaires avaient explosé dans Alger.


25 Salan au ministre résidant, 2 octobre 1956.

26 Salan au ministre résidant, 5 novembre 1957.

27 Salan au ministre de la Défense nationale, 6 décembre 1957. Il est indigné par la

campagne en faveur de Djemila Bouhired, condamnée à mort par le tribunal mili-


taire (TM) d’Alger pour sa participation à des attentats. Salan vise en particulier un
livre de G. Arnaud.

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CHAPITRE IV
LE RENSEIGNEMENT,
ARME PRIORITAIRE

Le général Salan a développé d’abord le schéma classique : déceler


dans chaque région le refuge des bandes pour détruire leur logistique,
manipuler un réseau d’informateurs, trouver dans les regroupements de
mechtas « un ou deux agents de bonne volonté pour signaler » le retour des
bandes. L’objectif était de les détruire « avant qu’elles aient repris leur acti-
vité » 1. L’ampleur prise par cette guerre imposa une réorganisation
importante du renseignement.

LA BASE DE L’ORGANISATION DU RENSEIGNEMENT

Avant même la nomination de Salan, l’Armée avait reçu une organisa-


tion de contre-espionnage opérationnel, le « RAP » (renseignement, action,
protection). Elle l’avait déjà expérimentée à partir de 1949 en France, puis
en Indochine, elle était devenue officielle en décembre 1954. En Algérie,
elle était organisée au niveau du commandant de la Xe région militaire.
En août 1956, le général Lorillot avait obtenu qu’elle fût rattachée à ses
fonctions de commandant interarmes, pensant améliorer le rendement du
service. Un titre de couverture lui avait été donné : Centre de coordination
interarmées (CCI). Ses agents, très vite, cessèrent de dissocier renseigne-
ment opérationnel et détection des membres de l’organisation politico-
militaire du FLN. Ce sont eux qui firent comprendre au commandant en
chef que la guerre serait gagnée en détachant la population musulmane du
FLN.

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LA GUERRE D’ALGÉRIE DU GÉNÉRAL SALAN

Le général Salan eut à arrêter les premières mesures pour mettre en place
ce service. En juin 1957 il en rendait compte au ministre de la Défense
nationale 2.
Le RAP a été créé par décision ministérielle du 11 mars 1957, à titre
expérimental. Des difficultés d’emploi sont vite apparues, car il était diffi-
cile d’envoyer en Algérie des officiers et des sous-officiers soumis à des règles
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budgétaires, difficiles à tourner. Le RAP n’avait pas été institué que dans
l’armée de terre et rien n’avait été prévu pour sa protection. Les lois et règle-
ments du temps de paix étaient en vigueur en Algérie, ils gênaient l’action
de ses agents.

Salan voulait un RAP interarmées, disposant du personnel indispensa-


ble. Sa protection par le service de « Sécurité de la Défense nationale et des
forces armées » était inadaptée. Bref, on attendait un règlement officiel
d’emploi.
Il fit couvrir le pays par un « service de protection » dit service P. La
centrale était à Alger, un poste « P » était à Constantine, et les principales
villes avaient reçu neuf postes dits DOP (dispositif de protection opération-
nelle) : Alger, Médéa, Orléansville, Constantine, Tébessa, Bône, Batna,
Sétif et Tlemcen.
D’autres furent créés quand il fut possible de disposer du personnel
nécessaire. Jamais le tableau d’effectifs ne fut rempli entièrement. Il man-
qua toujours vingt pour cent des officiers et des sous-officiers, douze pour
cent des PFAT (personnel féminin de l’armée de terre) et cinq pour cent
des interprètes 3.

Lacoste avait accepté les DOP, en leur fixant un objectif, « la destruction


des bandes, tutrices de l’infrastructure rebelle » 4. Il reconnaissait en juillet
leur réelle efficacité :
À proximité de la frontière tunisienne, les agents participaient à la
construction du barrage. Les incidents y étaient peu importants : dépla-
cement sur le barrage de « quelques centaines de mètres de barbelés posés à
terre ». Dans la région de Bône, ils n’avaient pu empêcher un harcèle-
ment de nuit d’un poste, sans résultat, ou des incendies détruisant des
récoltes.
Dans les villes, ils avaient été actifs contre le terrorisme à Bône,
Constantine, Philippeville et Guelma. À Souk el-Milia ils soutenaient un
« travail de reconquête quotidienne », car dans les campagnes les bandes

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CHAPITRE IV : LE RENSEIGNEMENT, ARME PRIORITAIRE

s’étaient dispersées depuis juin, refusant le contact en ne prenant « aucune


initiative importante ».
Dans l’ouest de l’Algérie, les maquis étaient moins nombreux. Salan en
faisait un terrain d’expérience des méthodes préconisées par Lacoste, c’est-
à-dire remplacer les actions militaires par des opérations psychologiques,
doser pacification et guerre. Des unités, venant du Maroc, renforçaient le
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dispositif de protection des récoltes, l’action des DOP faisant que les fel-
laghas trouvaient moins d’audience.
Mais la guerre restait vive dans l’Atlas saharien. À Laghouat, un atten-
tat spectaculaire avait visé la centrale électrique. Plus au sud, les grandes
chaleurs n’avaient pas empêché d’intercepter des convois et d’anéantir de
petits groupes hostiles.

L’influence des DOP était encore inégale. En août 1957, le chef du


« central opérationnel du renseignement » (CRO) notait même une « régres-
sion des résultats obtenus par les forces de l’ordre entre le 13 et le 17 juillet ».
Les défilés du 14 Juillet avaient éloigné des milliers de soldats : quatre mille
cinq cents à Alger, deux mille deux cents à Oran, deux mille six cents à
Constantine, et même trois mille parachutistes avaient été envoyés défiler
à Paris. Le terrorisme en avait été intensifié, les exactions avaient redoublé
entre le 14 et le 16 juillet. Mais la semaine suivante les opérations avaient
repris, et les pertes infligées à l’adversaire comptaient parmi « les meilleures
depuis décembre 1955 » : sept cent neuf tués, seize blessés, cent quarante-
trois prisonniers et un lot impressionnant d’armement. Rien ne prouvait
donc que l’ALN reprenait l’initiative.
Le chef du CRO insistait sur un fait : son service centralisait les rensei-
gnements, il n’était pas une doublure de l’état-major de Salan. Enfin, il
signalait que certains chefs d’unités, appréciant peu la présence des hommes
du RAP, avaient élevé de « vives critiques des méthodes employées dans certaines
zones opérationnelles » 5.

En janvier 1957, Salan avait accepté la création à Alger du dispositif de


protection urbaine (DPU), au moment de la grève insurrectionnelle. Le
préfet d’Alger en légalisa l’institution le 9 février 1957, après étude avec
les autorités militaires. Le commandement en avait été remis par Salan au
colonel Trinquier. En Indochine, il avait monté un service secret, le grou-
pement des maquis d’Indochine (GMI), voulu et soutenu par le comman-
dant en chef. En octobre 1957, le DPU comptait six mille membres,

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LA GUERRE D’ALGÉRIE DU GÉNÉRAL SALAN

encadrant l’ensemble de la population d’Alger. Ils participaient au main-


tien de l’ordre à la suite des attentats, menaient une propagande de bouche
à oreille, faisaient des recherches qui permirent l’arrestation d’un millier
d’individus dangereux et même de repérer, en mai 1957, la relance du ter-
rorisme. Ces hommes, tous volontaires, étaient mal jugés par les policiers
civils 6.
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LA RÉORGANISATION DU RENSEIGNEMENT

Le système RAP fut remodelé à plusieurs reprises.


En juin 1957, le ministre, Lacoste, signa une première réorganisation.
Afin d’assurer la « rapidité de transmission », il imposait une structure aux
messages. La décision révèle les préoccupations de Salan à ce moment
quant aux objectifs :
« – Les chefs rebelles appartenant au commandement extérieur ou com-
mandant une zone (Kabylie, Nord-Constantinois, Est-Constantinois etc.) ;
– Les réunions de chefs rebelles ;
– Les incidents graves par leur aspect matériel ou moral ;
– Les ingérences étrangères et l’aide provenant de l’extérieur ;
– Les ordres d’opération rebelles (ne pas confondre avec les rumeurs laissant
prévoir une action) ;
– Les déplacements de bandes rebelles à l’extérieur de leur zone normale et
la concentration des bandes ;
– Le survol du territoire. »
La recherche ne portait donc que sur des renseignements tactiques,
exploitables. Une organisation « centralisée » améliorerait le rendement.
Dans chaque département, un état-major mixte exercerait « une fonction de
concentration des différents organes participant au renseignement ainsi que la
centralisation de l’exploitation des informations ». Il était prévu « des centres
de liaison et d’exploitation dans le cadre des états-majors mixtes » 7.

En septembre 1957, un officier du SDECE, le colonel Simonneau,


nommé à la tête du RAP, réorganise encore le service 8. Il y introduit des
officiers spécialisés, remplaçant un « excédent d’officiers » peu qualifiés « tech-
niquement ». Ainsi, il fait partir des officiers venant de la marine ou de
l’aviation, ne répondant pas « aux conditions requises ». La pénurie de per-
sonnel n’en fut pas atténuée.

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CHAPITRE IV : LE RENSEIGNEMENT, ARME PRIORITAIRE

Effectifs du RAP au 25 septembre 1957


Théorique Réalisé Différence
Officiers 180 172 – 13
Sous-officiers 280 342 – 46
Interprètes 248 53 – 195
PFAT 102 81 – 21
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Presque tous les officiers avaient besoin d’une formation spécialisée, un


seul stage put être organisé. Le colonel fut obligé d’installer ses équipes en
zones opérationnelles dès le 1er octobre, avec promesse de recevoir du per-
sonnel en complément. Il doutait de leur rendement et de leur aptitude à
recruter des informateurs.
Pendant des semaines, ce service fut décevant. Des sections spécialisées
avaient été tournées vers l’Est algérien et la frontière tunisienne ainsi que vers
les confins sahariens. Des antennes du Service action du SDECE étaient ins-
tallées à Constantine. Mais les compagnies d’écoute ne disposaient que d’un
matériel fatigué. Les interprètes d’arabe manquaient, malgré l’ouverture de
cours d’arabe. Le recrutement local était ralenti par les longues enquêtes du ser-
vice de la sécurité de la Défense nationale et des forces armées. Enfin, en ville,
les moyens de protection contre l’OPA étaient plus poussés qu’en campagne.
Les crédits manquaient, seuls cent millions de francs avaient été versés sur un
crédit promis de trois cents millions.
Le général Salan, avec l’aide du SDECE, put arriver à quelques pro-
grès. Le service eut les moyens de diffuser trois mille bulletins entre le
1er juin et le 9 novembre 1957. Il recevait les informations des agents du
SDECE installés dans les deux États nord-africains. Un officier du SDECE,
le commandant Barazer de Kannurien, était détaché comme conseiller
technique auprès du CCI d’Alger 9.

Le développement du RAP imposa d’adopter une structure hiérarchi-


sée, avec au sommet un « échelon de commandement », des moyens tech-
niques de recherche et un groupement opérationnel. Salan détacha à Oran
un « détachement d’études » et à Casablanca un « élément opérationnel CLI ».
Le 11e choc fournit des renforts. Salan maintint la spécialisation des sec-
tions. Celle de « renseignement » traitait des « ensembles militaires », bandes
et convois venant de l’extérieur. Celle dite de protection (P), de l’organisa-
tion clandestine du FLN et de l’ALN. Elles exploitaient des sources diffé-
rentes, les prisonniers pour la première, des agents immatriculés pour la

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LA GUERRE D’ALGÉRIE DU GÉNÉRAL SALAN

seconde. Ces sections, pour éviter les fuites, n’avaient pas de contact avec
les 2e bureaux militaires, au contraire des DOP 10.

Le général Salan peinait à intégrer cette organisation du renseignement


dans le fonctionnement de son état-major. En mars 1957, le colonel
Simonneau constatait que le système fonctionnait bien, et qu’il était effi-
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cace pour l’interception des convois d’armes venant de Tunisie. Salan crai-
gnait de mettre un échelon intermédiaire entre le 2e bureau et son
état-major 11, aussi écartait-il toutes les demandes de renforcement en per-
sonnel du colonel Simonneau 12. En avril 1957, il transforma les postes de
la section « P » en antennes du DOP, installées dans les corps d’armée ter-
ritoriaux et dans les territoires du Sud. Le système fonctionna très mal.
Dans les zones opérationnelles, la transmission des renseignements fut tou-
jours irrégulière et plus ou moins rapide 13.

BILAN EN 1958

Malgré les difficultés à organiser un tel service, Salan, en août 1958,


estimait qu’il obtenait des résultats favorables, « variables selon les différentes
branches » 14.
Le Service technique du décryptement, écrit-il au ministre, est « le seul
service de renseignement rentable dans le commandement dont je dispose ». Il
l’avait rattaché directement aux commandants des théâtres d’opérations,
bénéficiaires ainsi des informations des agents. Cette efficacité résultait de
l’intégration d’un « ensemble de services spéciaux ».

Le service « P » était apprécié des commandants de zones et de secteurs en


raison de ses bons résultats. Il partageait les sources du service de renseigne-
ment en zone d’opérations, surtout il pénétrait l’organisation rebelle. Il dispo-
sait d’antennes pour chercher des renseignements sur l’organisation clandestine
du FLN, par des agents (sous le nom de sections de renseignement ou OPS).
Ces renseignements provenaient en majorité des interrogatoires de prison-
niers et de nombreux documents saisis. Les 2e bureaux et les officiers de ren-
seignement (OR) avaient fini par se décharger sur lui, à cause de leur manque
de personnel. Le service « P » n’avait pas reçu de mission répressive, il ne dis-
posait pas de commandos spécialisés. Il fut amené à s’en charger, toujours à
cause de la pénurie en personnel des services de police.

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CHAPITRE IV : LE RENSEIGNEMENT, ARME PRIORITAIRE

Le Service de renseignement opérationnel (SRO) fonctionnait dès


1956, avant la naissance du RAP. Son champ était le renseignement sur
l’organisation militaire : PC importants, convois, logistique. Il les trans-
mettait à ses correspondants de zone ou de secteur, chargé d’exécuter les
missions. Le rendement était satisfaisant en 1958.
En 1958, Salan en tira un organisme fonctionnant à son échelon, tourné
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vers les organisations extérieures à l’Algérie : camp de l’ALN du Nador au


Maroc oriental, base de Tabarka en Tunisie, bandes hostiles du Rio de Oro et
du Ghât qui commençaient à faire des descentes en Sahara français. Ce ser-
vice étudiait les « grands commandements du FLN », les centres d’instruction,
l’organisation des réserves. Son travail était de synthétiser toute la documen-
tation réunie par les 2e bureaux, les OR, l’aviation, la gendarmerie, le service
« P ». Toute l’organisation militaire de l’ALN finit par être connue.
En principe, le Service action n’avait pas de compétence à l’intérieur du ter-
ritoire national, et donc en Algérie. Il n’avait que le droit de mener des actions
contre les organisations extérieures. Salan l’utilisa surtout pour des opérations
clandestines au-delà des frontières. Il dut avouer que « son rendement est fai-
ble » faute de recruter facilement des agents autochtones. Mais le Service action
métropolitain opérait aussi en pays étranger, les opérations « Homo » tuèrent
plusieurs trafiquants d’armes qui fournissaient l’ALN.

En août 1958, Salan put, enfin, rationaliser la structure de ce service.


Il se donna un unique conseiller technique et d’un bataillon de recherche
ainsi articulé 15 :
• un commandement « de l’arme et de direction », avec un état-major ;
• un groupement technique (groupe radio, groupe fil) ;
• une demi-brigade de recherches, en quatre bataillons (un par corps
d’armée et un pour les territoires du Sud). Chaque commandant de zone
disposait ainsi d’une compagnie de recherche ;
• un groupement « Action », d’une centaine d’hommes fournis par la
11e demi-brigade de parachutistes de choc (11e DBPC) et d’une harka.
La campagne de la presse parisienne sur les tortures touchait le RAP
que Salan dut défendre auprès du ministre. Il lui rappela que seul ce ser-
vice fournissait une connaissance approfondie de l’adversaire. Le service
« P » avait pénétré l’organisation de l’ALN. Il avait été amené à se doter
d’un organisme répressif pour suppléer « à l’insuffisance des services de
police » 16. Dans cette guerre pour reprendre en main la population, il était
l’arme indispensable 17. Des « résultats substantiels » ont été obtenus dans la

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LA GUERRE D’ALGÉRIE DU GÉNÉRAL SALAN

destruction de l’OPA, véritable « amélioration du point de vue de la pacifi-


cation ». Cela justifie donc les crédits demandés : « Parce que la menace per-
siste, il importe qu’un service de renseignement soit développé en profondeur,
atteignant les plus petites cellules ethniques, il doit permettre de déceler tout
foyer élémentaire d’agitation, dès sa première manifestation. » Ainsi « la des-
truction devient facile, rapide et peu coûteuse en moyens ».
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Le meilleur moyen, le plus simple, est comme à Alger en 1957, un


recensement hiérarchisé selon ce schéma :
• recensement donnant un numéro minéralogique à chaque habitant ;
• recensement par maison avec désignation d’un chef de maison ;
• recensement par groupe de maisons avec un chef ;
• recensement par îlot, avec un autre chef.

Il multiplie les recoupements : définition de circonscriptions, remise de


cartes d’identité, recensement des hôteliers. Il donne un grand rôle au chef
de plusieurs îlots : exécution des consignes, diffusion des thèmes de propa-
gande, rôle d’intermédiaire entre les autorités et la population. Ainsi tout
le monde est encadré en vue de la lutte « contre la subversion », un réseau
d’agents fait connaître les variations d’opinion.
Cette opération était compliquée et ambitieuse. Elle s’appuyait sur les
anciens combattants, sur l’encadrement des jeunes, sur une action auprès
des femmes. Ainsi, la lutte, par les besoins du renseignement, débouchait
sur une esquisse de politique sociale musulmane 18.

Le général Salan ne cesse d’insister sur les opérations de renseignement


vues comme « la condition de la réussite de toute activité en guerre subversive ».
Les opérations doivent être « dotées de moyens d’investigation » étoffés. Il
insiste sur « l’intérêt d’une connaissance approfondie de l’adversaire et par
conséquent sa destruction immédiate ». Il faut savoir « si les adversaires se dis-
simulent plus ou moins, […] dans des endroits inaccessibles » ou s’ils « se dis-
séminent par deux ou trois HLL dans les douars ».
Tout le monde doit y être attentif : DOP, officiers des Affaires musul-
manes (AMM), interprètes, gendarmes, inspecteurs de la PJ, « anthropomé-
trie de l’identité judiciaire » et « les moyens de renseignement du secteur ». Les
DOP deviennent les « dégrossisseurs » faisant une « synthèse de renseigne-
ments bruts » envoyés au 2e bureau, car leurs équipes d’interrogatoire de
prisonniers sont utiles 19.

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CHAPITRE IV : LE RENSEIGNEMENT, ARME PRIORITAIRE

NOTES
1 Plan d’action, ns, sd.
2 Salan au ministre de la Défense nationale, « Rapport sur l’organisation et le fonction-
nement du RAP », 4 juin 1957.
3 Commandant supérieur interarmées, « Fiche sur la situation actuelle et prévision

concernant le service DOP », ns, sd.


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4 Observations du général commandant supérieur interarmées, commandant la Xe RM

sur les appréciations du colonel chef du CRO dans son Bulletin de renseignements
n° 370 ; CRO/Cab, 30 juillet 1957.
5 Salan au ministre de l’Algérie, 1er août 1958.

6 Rapport du lieutenant-colonel Trinquier au sujet du fonctionnement du dispositif de

protection urbaine, 21 octobre 1957


7 Ministre résidant en Algérie aux préfets, au général commandant les territoires du

Sud, au général commandant la Xe RM, au général commandant la 10e gendarme-


rie, au directeur de la Sûreté nationale Alger, au directeur des services de la Surveil-
lance du Territoire, 23 juin 1957.
8 Colonel Simonneau, chef du Centre de coordination interarmées, 26 septembre

1957.
9 Commandement supérieur interarmées, « Fiche pour M. le général d’armée, com-

mandant supérieur interarmées, commandant la Xe RM », 10 novembre 1957.


10 Salan, « Note pour le colonel chef du RAP », 26 juin 1958.

11 Salan (signé Jacquin) au ministre de la Défense nationale, 26 mars 1957.

12 Salan, Note de service, « Réorganisation du CCI », 18 avril 1957.

13 Ibid.

14 Salan au ministre des Forces armées, « Organisation et fonctionnement du RAP »,

21 août 1958.
15 Ibid.

16 Salan, Note, 21 janvier 1958.

17 Ibid.

18 « Instruction pour le contrôle de la population musulmane d’Algérie », sd.

19 Commandement supérieur interarmées, EM, 2e bureau, « Instruction sur le mon-

tage et l’exécution d’opérations de renseignement », 2 avril 1958.

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CHAPITRE V
UNE ARME NOUVELLE :
LA GUERRE PSYCHOLOGIQUE

Le général Salan conduisait une guerre à double visage. Pour détruire


maquis et cellules terroristes, il disposait de moyens militaires plus ou moins
bien adaptés, comme ses prédécesseurs. Pour détruire la « structure politico-
administrative », les moyens policiers ne suffisaient pas. Il fallait empêcher
que la population se mît plus ou moins spontanément au service des bandes
du FLN.
Un rapport du maire de Palestro, en Kabylie, en février 1955, éclaire
cette réalité. Il signale que « de jeunes fanatiques se sont signalés en prenant
le maquis », que les « attentats terroristes se multiplient ». Dans les communes
environnantes, les habitants ont cédé aux pressions « de nombreux émis-
saires venus d’Alger et de Dra el-Mizan » de « prendre part au mouvement ter-
roriste » 1. Cette situation était générale en Algérie.

Comment obtenir que les hommes ne suivent plus ces agents de l’ad-
versaire, qu’ils refusent leur cotisation au collecteur, leur ravitaillement à la
bande en transit, un hébergement aux fellaghas ?

LA CONCEPTION DE LA GUERRE PSYCHOLOGIQUE

En 1957, le général Salan signe une longue directive sur la méthode


« qui doit conduire à la pacification » 2.
L’objectif est de considérer comme pacifiée une région où « un climat
de confiance aura été rétabli par la création dans la population d’un état d’es-

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LA GUERRE D’ALGÉRIE DU GÉNÉRAL SALAN

prit nouveau favorable à notre cause ». En mettant en place « une infrastruc-


ture appropriée » toute trace de la « propagande adverse » aura été effacée.
C’est la « reprise du contact humain » qui, par des moyens psychologiques
nouveaux, « substituera une idéologie correspondant aux buts de la France ».

L’expérience de l’Indochine est sensible. Salan parle, pour définir cette


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infrastructure dévouée « à notre cause », de « véritables commissaires poli-


tiques formés dans des centres spéciaux », recrutés dans la population et l’en-
cadrant. Ils seront protégés par une autodéfense clandestine, mobile,
semblable aux bandes de l’ALN.
Cette opération secrète sera exécutée en quatre temps. Elle commencera
par une phase de renseignement sur les bandes, menée par des gens du
2e bureau, par les autorités et par l’officier itinérant. On analysera l’état d’es-
prit des habitants. Ensuite, les unités du secteur auront à liquider l’infrastruc-
ture du FLN, les « grands suspects » et les « responsables rebelles » étant visés en
premier. Alors seulement seront réintroduits « discrètement » dans leurs douars
les commissaires politiques sélectionnés. Ils y recruteront les membres des
nouvelles communes, des « cellules », noyaux de bandes futures « armées par
nos soins ». Dans la dernière phase dite de consolidation, le préfet désignera une
délégation spéciale, donnant un caractère officiel à la nouvelle infrastructure.
Ainsi sera posée « l’ossature d’un réseau de sécurité et d’autodéfense ».

Salan suivait ainsi sa conception d’une guerre à buts politiques. Il asso-


ciait son action aux réformes annoncées par Lacoste. Trois jours après cette
directive, il fit annoncer une « opération pilote » : dix-neuf officiers itinérants
avaient été choisis, dont un tiers étaient envoyés dans les zones à l’ouest
d’Alger, un autre tiers dans la zone opérationnelle du Nord-Algérois. Le
reste encadrerait les unités de contre-guérilla et la formation des futurs
commissaires politiques. Leur mission était d’agir sur les cadres et sur la
troupe, en leur faisant connaître les méthodes de prise de contact avec les
populations, tout en collaborant avec les autorités civiles. Salan imposa de
recruter parmi les officiers, qui avaient été faits prisonniers du Viet-minh,
parce que « connaissant à fond par expérience personnelle les techniques de
l’action psychologique sur les individus et les masses » 3.
Il précise la mission de ces officiers itinérants 4 :
« Commenter et développer les directives du ministre résidant en Algérie
aux unités dans leur action sur la population et en liaison étroite avec les pou-
voirs civils.

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CHAPITRE V : UNE ARME NOUVELLE : LA GUERRE PSYCHOLOGIQUE

Convaincre les cadres et la troupe de l’importance des actions de guerre psy-


chologique et de les familiariser avec les méthodes d’établissement et du main-
tien du contact entre la population et l’Armée. »
Ces officiers deviennent donc les agents d’un double pouvoir, le pou-
voir politique et le commandement. Ils reçoivent un « ordre de mission per-
manent » du ministre résidant, ils sont rattachés « au cabinet du ministre »,
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ils reçoivent « les directives du ministère ». Ils sont aussi rattachés « au Bureau
d’action psychologique de la Xe RM », leurs instructions viennent du général
Salan. Ils pourront même « recevoir des missions particulières des autorités
civiles et militaires », pour développer l’action psychologique.

Telle est cette structure, montée de toutes pièces, avec le consentement


du ministre Lacoste. Ce dernier a accepté, il était décidé à « combattre avec
vigueur l’offensive de propagande qui est dirigée contre nous », car « l’action
militaire n’est rien sans une action sur l’opinion ».

L’ACTION DE ROBERT LACOSTE

Le ministre a été associé à cette conception de la guerre qu’il n’a cessé


d’appuyer. En avril 1957, par une directive sur le « rôle de l’Armée dans la
guerre psychologique », il veut que « tous les militaires soient conscients de l’ac-
tion que le gouvernement entend mener en Algérie ». Il lui donne ainsi un
caractère officiel.

Il autorise la mise en condition de la troupe, par des films sur les réali-
sations françaises, par des « causeries », par le journal Le Bled destiné aux
militaires. Il faut leur « faire comprendre le sens de l’entreprise de pacifica-
tion », chacun fournissant « outre l’action militaire une action psychologique »,
et cela « par des contacts humains ».
Il interdit les « maladresses inutiles », les « réflexes de représailles » dressant
« l’opinion internationale et les grandes puissances », les réponses aux provo-
cations. Sont à éviter « les blessures d’amour-propre », les « marques de mépris,
brutalités inutiles, termes offensants, l’irrespect des coutumes locales ».
Il reprend même l’idée du rôle majeur de l’Armée, supérieur à celui des
autorités civiles en Algérie. Elle est « un des éléments de contact les plus favo-
rables entre le gouvernement et la population », elle « est là pour les protéger,
combattre l’isolement des deux communautés, saisir toutes les occasions de la vie

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LA GUERRE D’ALGÉRIE DU GÉNÉRAL SALAN

courante pour rendre des services à la population ». Il lui reconnaît même


« une puissance d’action considérable sur les Français de la métropole », par la
« correspondance des soldats ». Les carnets de bord de chaque section et com-
pagnie qui rapportent les expériences des soldats pourraient, recopiés en
plusieurs exemplaires, alimenter une campagne d’opinion en France 5.
Lacoste reprend même une autre idée militaire : utiliser comme relais
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de cette politique les anciens militaires et les anciens combattants musul-


mans. Il veut que les services leur marquent « la sollicitude des pouvoirs
publics et des différentes autorités ». Son directeur de cabinet reçoit la prési-
dence des « Amitiés africaines », une œuvre d’assistance pour étudier « toutes
mesures et moyens propres à améliorer la condition des anciens militaires et
anciens combattants musulmans ». Il demande à Salan de désigner pour y
collaborer « votre représentant personnel, le chef de votre bureau psychologique,
le chef de votre service social des forces armées » ainsi que des représentants « des
généraux de corps d’armée », des représentants des préfets, de l’Office des
Anciens combattants. Bref, il entend en faire l’œuvre de tous les grands
responsables d’Algérie. Tous sont mis au service de l’action psychologique.

En juillet 1957, le ministre de la Défense, André Morice, intervient.


L’action psychologique sera coordonnée à l’échelon du ministre de l’Algé-
rie. Pour étudier les mesures d’avenir, Lacoste accepte le principe d’un
comité de conception, mais « à étudier ultérieurement ». Il se contente de
faire préparer pour l’ONU un document sur les atrocités du FLN, avec
des photographies terribles. Il répondra aux accusations lancées par le délé-
gué du FLN contre les troupes françaises. Ce fascicule fut largement dis-
tribué en Algérie et à l’étranger 6.

Dans le cadre de cette politique, les services sociaux militaires avaient


demandé la création d’un centre d’entraînement des moniteurs de la jeu-
nesse d’Algérie. À la fin de novembre 1957, Salan prévoyait d’utiliser
comme cadres cinq cents appelés, répartis entre les trois corps d’armée.
Cette mission avait été prévue, en accord avec le ministère de l’Algérie, « au
printemps dernier ». Les difficultés apparurent très tôt, révélant combien la
politique d’action psychologique serait délicate à conduire.
Les états-majors et le ministère étaient en désaccord sur l’emploi de ces
moniteurs. On opposa même qu’il serait « impossible de les proposer pour l’avan-
cement à cause des lacunes de leur instruction militaire » ! Salan demandait qu’ils
perçoivent une « indemnité journalière » versée par le cabinet de Lacoste.

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CHAPITRE V : UNE ARME NOUVELLE : LA GUERRE PSYCHOLOGIQUE

Certains sous-préfets tentèrent de freiner l’achat du matériel nécessaire


au démarrage des centres. Quant à la direction des Affaires politiques, elle
refusa de s’intéresser aux moniteurs, s’ils n’étaient pas mis de façon exclu-
sive à la disposition des officiers SAS. Or, beaucoup de SAS n’en récla-
maient pas, en raison de « leurs installations de fortune » ou du manque de
« véhicules nécessaires pour les transporter ».
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Salan ne trouva pas de bonne solution. Il maintient le principe que les


moniteurs seraient installés dans les postes militaires par la double autorité
du sous-préfet et du commandement du sous-secteur. Comme ces moni-
teurs étaient des militaires, ils resteraient soumis à la discipline et aux ins-
tructions du commandement.

LES RÉSULTATS

En mai 1957, Salan présenta à Lacoste un premier bilan.


Il avait monté une opération pilote dans l’Orléansvillois et il jugeait
que les conditions de son exécution « pourraient être étendues à d’autres
zones ».
Dans l’Atlas blidéen, il allait exploiter « les effets favorables » du « net-
toyage d’Alger », la liquidation du terrorisme. Il allait même, dès maintenant,
pour ce mois, « faire traiter » d’autres régions proches de cette ville : la
Mitidja, les arrondissements de Médéa et d’Aumale, le « saillant du dépar-
tement de Tizi-Ouzou », à l’ouest de Palestro.
Dans la deuxième quinzaine de mai, les arrondissements de Mostaga-
nem et de Relizane, puis en juin, l’arrondissement de Sétif seraient visés.
Cette action psychologique est associée à une vaste offensive dans le
premier semestre de 1957. Certes la tâche paraissait considérable, récla-
mant des moyens « extrêmement importants », mais cela serait profitable à
court terme : « J’estime nécessaire, cependant, étant donné le rythme suivant
lequel la situation évolue dans l’organisation, d’accepter mes propositions. Nous
aurions ainsi, au moment où s’ouvrira la prochaine session de l’ONU, une vaste
zone sinon totalement pacifiée, tout au moins dans laquelle la situation nous
sera nettement favorable. »
Cela justifie qu’il demande à Lacoste de « mettre au point dans les meil-
leurs délais » les « moyens financiers et de personnel indispensables » à fournir
aux autorités locales intéressées » 7.

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LA GUERRE D’ALGÉRIE DU GÉNÉRAL SALAN

En septembre 1957, Salan insiste pour que soient employés des musul-
mans « ayant subi des stages d’action psychologique ». Ils ont suivi des stages dont
l’objectif était de « constituer des responsables politico-militaires de leur douar ou
de leur fraction de douar », et de « monter une infrastructure politico-militaire de
type ALN, clandestine ou non ». Il en attendait un progrès de la pacification. Un
« noyau armé » suffirait « pour assurer la protection de cette infrastructure et par-
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ticiper à l’élimination de l’infrastructure adverse », soutenu par un petit réseau


de renseignement. En éduquant la population, on pourrait « l’entraîner dans
la lutte contre les rebelles » et préparer « les futures étapes et une évolution des
mœurs indispensable à la construction de l’Algérie nouvelle ». L’officier itinérant,
à la fois responsable politique et officier « psychologique du secteur », manipu-
lerait tout le monde : les responsables politiques dans les douars, adjoints mili-
taires, guetteurs, adjoint renseignement 8.

À Paris, l’expérience n’a pas été ignorée. À la fin de septembre 1957,


l’état-major des forces armées a fait parvenir à Salan une fiche sur un comité
de défense, tenu le 23 août 1957.
Son objet était d’examiner un projet ministériel d’organisation du RAP
selon une hiérarchie à trois niveaux : ministre résidant et ministre de la Défense
nationale, comité mixte d’action psychologique, dépendant du Secrétariat
permanent de la Défense nationale et comité de conception constitué de spé-
cialistes des milieux musulmans et de techniciens de la propagande.
Ainsi, l’action psychologique était liée au renseignement, car elle pou-
vait toucher tous les milieux musulmans. Lacoste conservait la direction de
l’organisme directeur, et ainsi celle des bureaux psychologiques de région
et du corps d’armée.
Le partage des moyens était établi : au ministère des « organes d’exécu-
tion », comme les journaux en arabe, les tracts, les affiches, les tournées des
camions-cinéma. Aux services militaires les « compagnies des hauts pla-
teaux », les officiers itinérants, les émissions radio en arabe ou en kabyle, les
opérations psychologiques liées aux opérations militaires.
Un « comité mixte d’action psychologique » coordonnerait toutes ces
actions. Ses membres relèveraient du ministère et du commandement.
Quant au comité de coordination, il continuerait d’observer l’évolution
des milieux musulmans par des organismes spécialisés 9.

Toute cette machinerie apparaît très compliquée. En septembre, Salan


fit dresser une fiche documentaire pour que ses intentions soient bien com-

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CHAPITRE V : UNE ARME NOUVELLE : LA GUERRE PSYCHOLOGIQUE

prises. Il y rappelait le schéma d’ensemble : un « comité mixte d’action psy-


chologique » de trois personnes représentant chacune le ministre de l’Algé-
rie, le ministre de la Défense nationale et Salan lui-même. Pour l’assister,
un comité de conception. Il y insistait sur trois éléments qui étaient mal
compris :
• À l’extérieur de l’Algérie, l’action psychologique ne relevait que de
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ministères spécialisés (Défense, présidence du Conseil, Affaires étrangères).


• À l’intérieur de l’Algérie, l’action sur les populations européennes ne
relevait que du ministère, celle visant la population musulmane était diri-
gée en commun par le ministère de l’Algérie et par celui de la Défense
nationale, c’est-à-dire par les services de Salan.
• Quant aux moyens, ils étaient fournis par des comités « à l’échelle des
igamies et des préfets ou du 5e bureau de l’Armée ». Ces moyens étaient variés :
« officiers psychologues », « trente-cinq officiers itinérants », compagnie de
haut-parleurs, tracts, le journal Le Bled.

Cela coûtait cher. Au 1er janvier 1957, cent milliards de francs avaient
déjà été engagés pour le matériel. La formation des agents était coûteuse :
cadres politiques et militaires au centre d’Arzew de l’Armée, cadres politico-
sportifs à Issoire. Il fallait aussi soutenir des « équipes médico-sociales », des
« équipes psychologiques des centres d’hébergement », le « centre de formation
professionnelle de la jeunesse » 10.

En décembre 1957, Salan tente de récupérer des prisonniers « n’ayant


pas participé à des exactions de caractère odieux », internés dans des centres
relevant de l’Armée. Il demande qu’on organise « une action psychologique,
qui permettra à certains d’entre eux de se réhabiliter en prenant les armes au
service de la France, soit dans l’Armée soit dans les harkis » 11.
Il y avait urgence, car une mission de la Croix-Rouge internationale
commençait à visiter les centres d’hébergement militaires. Elle avait vu les
centres de triage et de transit des secteurs de Cherchell, Aïn Taya et Bordj
Menaïel 12. Ces centres étaient jugés inutiles. En août 1957, le comité mixte
d’action psychologique avait noté que « nulle part les conditions d’une action
psychologique n’étaient réalisées. Le personnel n’est pas de taille à se mesurer
avec les meneurs rebelles qui, à l’intérieur des camps, possèdent intégralement
l’autorité ». Les détenus affectent une « bonne conduite apparente », mais ils
reprendront leur action contre la France après leur libération. Chaque cen-
tre était qualifié de « faculté des cadres de la future rébellion ».

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LA GUERRE D’ALGÉRIE DU GÉNÉRAL SALAN

À la suite d’une inspection des centres du département d’Oran, un offi-


cier, le lieutenant-colonel Le Magny, avait conclu à la « nécessité d’une remise
en ordre rapide des centres d’hébergement », au « démantèlement de l’autorité
de fait détenue par les assignés à l’intérieur des camps ». Il insistait sur le « déve-
loppement d’une action psychologique, solidement appuyée dans chaque centre
par un chef, disposant de tous les moyens de commandement (ressources morales,
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instruments de propagande, personnel de complément) » 13.

À mesure que le général Salan adaptait l’armée d’Algérie aux réalités de


cette guerre, était apparu un problème grave, la délégation de pouvoir civil
à l’Armée. En juillet 1957, Lacoste avait tenté d’arbitrer entre autorités
civiles et autorités militaires. Salan l’avait suivi en signant une circulaire
commune avec le secrétaire général du ministère 14.
Seule l’autorité civile avait le pouvoir d’assigner à résidence, en définis-
sant la « situation juridique des individus appréhendés ». Mais ce pouvoir
n’était pas celui de « mettre une entrave à l’action de la police et de l’Armée ».
L’autorité militaire avait la faculté de pratiquer des perquisitions à condi-
tion de les légaliser en remplissant a posteriori « les documents réglemen-
taires et (de) les retourner à l’autorité civile ».
Les autorités d’Alger voulaient « faciliter l’action de la police et de l’Ar-
mée ». On conseilla même aux préfets, pour éviter les petits conflits, « de se
dessaisir des pouvoirs d’assignation à résidence et de perquisition » qui leur
avaient été laissés. L’objectif était de freiner la reconstitution de l’infrastruc-
ture clandestine du FLN par la libération précoce d’agents de l’OPA. Il fal-
lait « prévoir les conditions dans lesquelles le dit individu, soit embrigadé, soit
surveillé soit, si nécessaire, l’objet d’une mesure administrative le rendant inof-
fensif ».

Les conflits de compétence étaient inévitables. Ils étaient apparus entre


le procureur général d’Alger et le chef de la 10e DP, qui exerçait les pouvoirs
de police dans Alger. Salan rappelait à ses grands subordonnés qu’ils
devaient tout faire pour concilier « une exigence » de leur mission et « une
obligation des magistrats et de la police judiciaire ».
Après le 13 mai, le conflit sera encore plus vif entre les généraux et cer-
tains préfets soucieux de maintenir la prééminence du pouvoir civil.

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CHAPITRE V : UNE ARME NOUVELLE : LA GUERRE PSYCHOLOGIQUE

NOTES
1 Cité par Philippe Boudrel, Le livre noir de la guerre d’Algérie, Plon, 2003, p. 53.
2 Salan, Directive n° 6 au sujet de l’action des Forces de maintien de l’ordre en Algé-
rie, 5 mars 1957.
3 Salan, Note pour le général commandant la Division militaire d’Alger, 8 mars 1957.

Il reprenait les idées développées à l’École de guerre par le commandant Dandillon.


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4 Salan, Aux généraux de division militaire (Alger, Oran, Constantine, Territoires du

Sud), 12 mars 1957.


5 Lacoste à Salan, 16 avril 1957.

6 Comité de commandement, Constantine, 26 juillet 1957.

7 Salan à ministre de l’Algérie, 9 novembre 1957.

8 Salan, Directive au sujet de l’emploi des Français musulmans ayant subi le stage d’ac-

tion psychologique, 8 septembre 1957.


9 EM des Forces Armées, 2e division, Fiche n° 4, 30 septembre 1957.

10 Fiche sur l’organisation de l’action psychologique, 28 juillet 1957.

11 Salan, Fiche au sujet des rebelles faits prisonniers les armes à la main, 12 décembre

1957.
12 Salan au général commandant le Corps d’Armée d’Alger, 7 décembre 1957.

13 Salan au ministre, 5 août 1957. Il lui communique le rapport du lieutenant-colonel

Le Magny, du Comité mixte d’action psychologique, désigné par le préfet d’Oran.


14 Salan, Note personnelle, 30 août 1957.

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CHAPITRE VI
JUSTICE, EXACTIONS
ET MORAL DE L’ARMÉE

L’action de l’Armée en Algérie a fixé très tôt une campagne de presse


hostile, basée sur la dénonciation d’exactions, d’atteintes aux droits de
l’Homme et faussant même l’exercice d’une justice sereine. Y répondre
relevait du gouvernement et surtout du commandant en chef. Le général
Salan n’y a pas manqué.

LE PROBLÈME DE LA JUSTICE

Le terrorisme par sa violence et ses traumatismes a faussé la justice, l’em-


pêchant de rester respectueuse des formes.
Ce problème, Salan l’expose à Lacoste dans un message, après l’atten-
tat du Casino de la Corniche d’Alger, le 9 juin 1957, dimanche de la
Pentecôte. Il avait touché quatre-vingts victimes et tué neuf personnes.
Salan, sachant que cela avait soulevé « l’émotion de la population civile
tant européenne que musulmane », redoutait « la possibilité d’explosion de
colère publique au cours des obsèques des victimes ». Il demande des
« mesures immédiates et spectaculaires dans le domaine répression terro-
risme ». Il rappelle un précédent, cet « effet fâcheux » produit par l’an-
nonce de grâces présidentielles à huit condamnés à mort le 6 juin, alors
que l’on enterrait les victimes de l’attentat dit « des lampadaires » à Alger.
Il ajoute :
« […] en accord avec autorités civiles et militaires d’Alger demande urgente
soit faite auprès président de la République pour obtenir exécution sentences

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LA GUERRE D’ALGÉRIE DU GÉNÉRAL SALAN

pour nombre substantiel condamnés à mort actuellement détenus prison Alger


et tout particulièrement ceux jugés 19 mars 1957 affaires bombes stade d’El-
Biar et municipal du 10 février 1957. »
Il insiste pour recevoir une réponse avant l’enterrement prévu le
11 juin 1. Le lendemain, il envoie un message au ministre de la Défense
nationale. Les Algérois, qui ont suivi le cortège funèbre des victimes, « ont
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exprimé pleinement sentiment exacerbé population contre grâces prononcées et


lenteurs exécution sentence contre auteurs attentats antérieurs jugés avec célé-
rité ». Il « insiste à nouveau » pour que soit prise une « décision urgente » 2.
Il montre au ministre Lacoste, alors à Paris pour le Conseil des minis-
tres, les risques politiques de l’inaction en cette matière. Il y discerne des
techniques « essentiellement de facture communiste » 3.
« Profitant de l’angoisse et du trouble des esprits, à la suite attentats par
bombe et sur le principe : nous réclamons justice puisque les exécutions de nos
tueurs ne sont pas ordonnées », les meneurs ont exploité à fond la sensibilité
de la population d’Alger.
« […] je les situe à Bab el-Oued, quartier mélangé d’Espagnols et d’Italiens,
venus s’y réfugier à la suite de la défaite des Rouges en Espagne et en Italie.
Dispersés dans un ensemble de jeunes voyous, ils les ont dirigés vers le sac des
boutiques musulmanes et vers des attentats spectaculaires, qui pourraient don-
ner matière à de gros titres dans les journaux anglo-saxons.
Le but est simple : montrer à l’ONU que nous ne sommes pas capables de
maintenir l’ordre surtout venant après l’affaire de Melouza. D’où internatio-
nalisation du problème algérien avec en conclusion l’indépendance réalisant
ainsi la victoire de l’URSS.
Il devient capital de faire échec d’urgence à cette affaire remarquablement
menée, et dans ce but seule une police déjà instruite des problèmes commu-
nistes, je dis bien seule une police adaptée à la méthode communiste, peut nous
permettre de faire barrage. »

Les attentats ne cessent pas et Salan estime que l’Armée doit mener son
action psychologique du côté des Européens qui souffrent 4.
« J’ai estimé que l’Armée devait manifester avec force qu’elle se tenait près
de tous nos compatriotes pour apporter son soutien moral, rassurer et surtout
faire effort par tous les moyens pour éliminer les terroristes. »
Les rares communistes encore à Alger n’étaient pas mêlés à ces attentats.
Seul l’un d’eux, un médecin, avait fourni de la nitroglycérine, trompé par
l’assurance que cet explosif ne servirait pas à de telles actions en ville. Mais

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CHAPITRE VI : JUSTICE, EXACTIONS ET MORAL DE L’ARMÉE

terrorisme et pressions politiques amenèrent le gouvernement à élargir les


pouvoirs judiciaires de l’Armée en Algérie.
Cela explique la décision du gouvernement. En mars 1957, le ministre
de la Défense nationale avait cédé sur les « revendications de procédure exer-
cée par l’autorité militaire en Algérie ». Les procureurs généraux pouvaient
déférer « aux juridictions militaires les inculpés susceptibles d’être envoyés pour
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délits divers devant un tribunal correctionnel ». Le prétexte en était l’encom-


brement des tribunaux et le « surpeuplement des lieux de détention ». Le
ministre proposait maintenant de transmettre aux juridictions militaires
toutes les affaires de maintien de l’ordre, des procédures les plus légères à
celles ne relevant que d’une cour d’assises. Il faudrait augmenter le nom-
bre de juges, ce qui ne serait pas facile, et on transformerait en « lieu de
dentition » des casernes désaffectées. Mais, concession à Salan, il fallait veil-
ler « à ce qu’il n’y ait aucun retard dans l’instruction et la répression » 5.

Cette mesure fut rejetée par le procureur général d’Alger, qui n’hésita
pas à ouvrir un conflit, en faisant pression sur le personnel de la police
judiciaire. Son devoir est de contrôler les arrestations, or les procès-ver-
baux qu’il reçoit montrent l’irrégularité formelle de ces actions : les
enquêtes sont longues et anciennes, effectuées « en des lieux contrôlés par
l’autorité militaire où les dites personnes sont retenues ». Il ne reçoit jamais
les dénonciations de crimes et délits enregistrées par la police, il dénonce
les « arrestations illégales et arbitraires », ce qui frappe de nullité les actes
dressés. Bref il exige de connaître les « crimes et délits signalés par l’auto-
rité militaire, l’identité des auteurs, le lieu et la cause de la détention de ce
dernier » 6.

Il s’ensuit un échange de notes et d’observations sur le fonctionnement


de la justice militaire. Tout y passe : compétence en matière de terrorisme,
traduction des débats, lenteur des jugements par des tribunaux débordés,
interprétation divergente de la loi sur les pouvoirs spéciaux 7. Des amélio-
rations possibles sont proposées. Le directeur de la « justice militaire »
ordonne même six inspections en un an, sans qu’il en dégage des observa-
tions significatives 8. Une mission d’information constate que les « tribu-
naux militaires se saisissent de la presque totalité des faits », assimilant à un
flagrant délit la « participation à une action contre des tiers », attentats certes
mais aussi « porteurs d’armes et d’explosifs et de munitions » ou
d’« habillements militaires » 9.

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LA GUERRE D’ALGÉRIE DU GÉNÉRAL SALAN

Le général Salan, selon sa conception de la guerre, avait accepté la


notion d’internement, « qui consiste à mettre tous les suspects hors de circuit
de la vie normale ». Ces derniers relevaient de deux types de centres :
• Les centres d’hébergement, où on était placé par arrêté préfectoral.
Ils relevaient donc des autorités civiles. L’Armée y était présente par des
officiers d’action psychologique désignés par le ministre de l’Algérie et par
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des moniteurs fournis pas l’Armée.


• Les centres de transit, véritables camps militaires, ouverts selon les
besoins, pour y conserver les suspects arrêtés en cours d’opérations, et pour les
interroger et les trier. La garde en était remise à des unités opérationnelles. La
lenteur et l’inefficacité des procédures judiciaires expliquaient, selon Salan, la
longueur des séjours. Mais de tels centres n’avaient aucune base légale, leur
financement n’« était pas prévu dans le budget officiel ». Les services du minis-
tère de l’Algérie couvraient financièrement leur fonctionnement 10.

Rien n’est encore réglé, Lacoste doit envoyer de nouvelles instructions


aux Igames : il « délègue aux préfets des mesures exceptionnelles tendant au
rétablissement de l’ordre ». Il leur appartient donc de « régulariser gardes à vue
et assignations à résidence, en vingt-quatre heures, au besoin par une libération.
Ils ont à prendre des mesures d’assignation, en recevant la liste des suspects et en
subdéléguant leurs pouvoirs à l’autorité militaire ». Sauf faits exceptionnels,
le séjour dans un camp contrôlé par les militaires ne peut excéder un mois.
Une enquête préliminaire ou officieuse doit commencer dans les centres
d’interrogatoire, commun à l’Armée et à la police 11.

Salan dut rappeler aux officiers les subtilités de la procédure à respecter


sous peine d’une annulation de leurs rapports. Tous « les individus pris les
armes à la main au cours d’un engagement avec les forces de l’ordre » seraient
directement traduits devant les tribunaux permanents des forces armées.
Mais tous les procès-verbaux d’interrogatoire seraient signés par les incul-
pés, les enquêteurs et l’interprète, ils préciseraient la date de l’engagement,
l’unité y ayant participé, les blessés et les dommages. Tous les témoins à
charge comparaitraient à la barre. Cela, écrit-il, permettrait de rendre une
« décision exemplaire attendue en toute équité » 12.

Cette organisation fonctionna, certes, mais en soulevant critiques et


campagnes de presse, pour la dévaloriser. Avec la torture, ce fut un point
faible de la guerre en Algérie.

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CHAPITRE VI : JUSTICE, EXACTIONS ET MORAL DE L’ARMÉE

LES EXACTIONS FRANÇAISES

Ce problème général a été évoqué très tôt, dans des articles publiés géné-
ralement par la presse de gauche à Paris. Elle n’a pas laissé indifférent le
général Salan. Dans chaque cas, il ordonne une enquête.
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En décembre 1957, le journal Libération publia une lettre de deux nota-


bles musulmans. Ils accusaient un caporal d’avoir, à la mitraillette, assassiné
deux personnes et blessé trois autres. L’enquête militaire tenta d’atténuer ce
drame : ce caporal était « rescapé d’une embuscade, qui, à la vue des cadavres
mutilés de ses camarades » avait perdu « le contrôle momentané de lui-même ».
Il appartenait à une unité qui avait courageusement participé à des opéra-
tions et qui « ne méritait pas de telles accusations ».
Il en est de même pour d’autres accusations. Les soldats avaient fait un
usage de leurs armes contre les assaillants au cours d’une embuscade à Ber-
rouaghia, dans une opération de contrôle à Cherchell ils avaient tiré sur des
suspects « refusant de répondre aux sommations et cherchant à s’enfuir ». Certes
deux frères avaient été tués, mais leur famille, les B. S., était « notoirement
antifrançaise ». Elle comptait un chef rebelle, un commissaire politique, un
militant communiste et un intime du chef HLL Bou Hamrane. Enfin
l’exécution de sept jeunes musulmans le 8 novembre 1957, près de Tiaret,
affirmée par un bachagha, n’était pas confirmée 13.
D’autres dénonciations suivent, dont les services militaires dénoncent
le caractère mensonger. Un bachagha signale, par exemple, que le 8 novem-
bre 1956, sept jeunes filles auraient été exécutées. Les enquêteurs ne retrou-
vent ni compte rendu, ni procès-verbal de gendarmerie, mais seulement
quelques lignes dans un BRQ (bulletin quotidien de renseignements) : à la
date indiquée, ce sont quinze « rebelles » qui ont été tués dans un engage-
ment avec des unités d’infanterie. Mais les lieux – à sept kilomètres de
Tablat – ne correspondent pas, le nom des victimes reste inconnu, de même
que le lieu de leur inhumation. Le 24 novembre 1956, quatorze musul-
mans avaient trouvé la mort au cours d’une embuscade, et ajoutait le bacha-
gha, de l’opération qui avait suivi :
« (Ce n’étaient) nullement des gens pris au hasard dans les mechtas, à proxi-
mité des lieux de combat, mais bien d’ouvriers de chantiers de déboisement,
qui, transportés en camion sur les lieux de leur travail, avaient fait, dès l’ou-
verture du feu par les rebelles, cause commune avec ces derniers, certains de ces
ouvriers avaient dissimulé des armes sous leurs vêtements et ouvrirent le feu

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LA GUERRE D’ALGÉRIE DU GÉNÉRAL SALAN

dans le dos des militaires chargés de les protéger. Les autres s’emparent des armes
de nos tués et de nos blessés et tous rejoignirent les rangs des rebelles… Ils ont
été abattus au cours du combat et de la poursuite qui a suivi après l’arrivée des
renforts vers 10 heures le 24 novembre. »
Les pertes avaient été de huit tués français et de quatorze tués du côté
adverse. Salan parle des « manœuvres » qui, « en dénaturant [les] faits, décon-
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sidèrent l’Armée et creusent le fossé entre les deux communautés » 14.

Les dénonciations provoquent toujours une enquête, mais, selon Salan,


l’imprécision des rapports empêche une « exploitation ultérieure », ou bien
les rapports sont trop sommaires, même pour les « exactions graves ». Il
tente d’imposer une structure du rapport d’enquête : témoins, procès-ver-
bal de gendarmerie, rapport du médecin, plans et photographies. Cela per-
mettra de réagir contre les inexactitudes et les grossissements des faits par
la presse. Il est catégorique : engager des poursuites judiciaires, poursuivre
en diffamation chaque fois que c’est possible et sans attendre 15. Il n’hésite
pas à sanctionner dès qu’il a fait vérifier les accusations.
En avril 1957, deux sous-officiers sont accusés du meurtre et de défaut
d’assistance à personne en danger par un autre bachagha de la région d’Au-
male, par deux fonctionnaires musulmans. Le rapport est significatif du
contexte de cette unité 16 :
« En complet état d’ébriété, ont repris la tête du convoi léger de leur unité,
retour d’une cérémonie mortuaire. Ils ont entrepris de leur propre autorité
contrôle circulation et vérification identité sur la route d’Aumale à Beni Soman.
Deux automobilistes… ayant été appréhendés, se jugeant menacés, ont tenté de
se mettre à l’abri. Ils ont été abattus ainsi qu’un jeune berger par le maréchal
des logis-chef X.
Sitôt culpabilité gradés cause établie, général commandant CA Alger a signé,
le 16 avril, ordre d’informer à leur encontre sous le chef d’inculpation précité.
(…) ces assassinats n’ont pas soulevé dans la région l’émotion que l’on pou-
vait craindre. Personnalités en cause jouissent d’une très mauvaise réputation
dans la région. »

Les plaintes se font plus nombreuses, faisant que Salan peut noter la
« recrudescence que j’ai constatée dans le comportement d’individualités de l’Ar-
mée à l’égard des populations musulmanes ». Des sous-officiers et des hommes
de troupe commettent de « véritables crimes sur musulmans désarmés,
hommes, enfants », des « meurtres sans motif », des « viols », des « vols de

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CHAPITRE VI : JUSTICE, EXACTIONS ET MORAL DE L’ARMÉE

sommes d’argent sur des gens qui ne sont pas suspects ». Ces crimes sont com-
mis « par des tarés, qui l’étaient avant d’être à l’Armée, et sous l’empire de la
boisson », ils sont « repris par une presse hostile à l’Armée » dont ils entachent
l’honneur. Enfin, ils « compromettent notre mission de pacification ». Il
demande des interventions, un « châtiment dans un délai extrêmement bref »,
avec « traduction directe » devant un juge militaire. Il conclut à l’intention
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des officiers généraux : « Nous n’admettons pas ces pratiques. » 17

Il se méfie des accusations sans fondements solides. En septembre 1957,


une accusation d’exécution sans jugement de deux musulmans lui est rap-
portée. Aucun témoin direct ne s’est manifesté, on ne dispose que de « fortes
présomptions », sur une affaire vieille d’un an, « arrivée dans une région trou-
blée, sur des faits rapportés de façon vague et imprécise, dont les témoins sont
tous en métropole ». Le mieux est donc de classer le dossier 18.
Le général Salan peut intervenir dans le cas de plaintes visant des mili-
taires d’unités régulières. Il fut impuissant devant l’action des DOP, en
charge de la destruction de l’OPA. En septembre 1957, un magistrat mili-
taire signale à la gendarmerie de Blida la disparition d’un musulman. Ce
dernier avait été relaxé par le tribunal correctionnel de Blida, « élargi » le
même jour. Mais il avait été arrêté par des militaires et depuis il avait dis-
paru. En juin 1957, Le Monde rapporte la disparition du président des
scouts musulmans d’Alger, arrêté en juin. Salan ne peut qu’interroger les
renseignements généraux : « A-t-il été arrêté ? Me communiquer tous rensei-
gnements sur situation actuelle. » 19
Il n’hésite pas à sévir contre un officier, s’il est clairement responsable.
Le 27 juin 1957, dans la région de Mouzaïaville, vingt et un prisonniers
sont retrouvés asphyxiés dans une cave viticole. Les jours précédents, une
embuscade avait surpris une unité, lui infligeant des pertes, une « lutte sévère
s’était engagée et un PC rebelle découvert dans une ferme de la région ».
Comme la nuit tombait, les prisonniers n’avaient pas été conduits au cen-
tre de triage et de transit du secteur. Le lendemain, tous avaient été
asphyxiés, ce que le médecin civil constata. « Le 30 juin, le général com-
mandant le CA d’Alger signa un ordre d’informer. » 20 Après enquête, le dos-
sier fut transmis au tribunal militaire, où l’instruction est poursuivie, des
« inculpations nominatives [devant] être prochainement délivrées ». Salan
approuva le général de CA d’Alger d’avoir pris des sanctions disciplinaires :
un sergent appelé, un soldat de 2e classe étaient responsables, pour avoir
« partiellement obturé l’orifice d’arrivée d’air ». Le motif des arrêts de rigueur

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LA GUERRE D’ALGÉRIE DU GÉNÉRAL SALAN

infligés au capitaine X sont, eux aussi, significatifs de cette guerre : « Com-


mandant l’escadron, n’a pas pris toutes les mesures nécessaires pour que des sus-
pects, ayant apporté aide aux rebelles (collecte de fonds, ravitaillement,
hébergement, etc.) qu’il avait arrêtés, soient placés dans des conditions normales
d’hébergement. » 21
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LA CAMPAGNE DE LA « MAUVAISE CONSCIENCE »

À Alger, on eut l’impression d’une campagne systématique contre l’ef-


fort français dans cette guerre. En avril 1957, le ministre Lacoste l’écrivait :
« Au moment où une vaste campagne de calomnies se développe contre nos
méthodes d’action en Algérie, il est indispensable de mettre l’accent sur celles cou-
ramment utilisées par l’adversaire. » Il citait « une minorité française agissant
de la métropole ou d’Alger » visant à « discréditer notre administration et notre
armée » 22. En novembre 1957, Salan reprenait cette analyse dans une note
au ministre : « Il n’est pas douteux que le FLN tente actuellement et sans mesure
de faire illusion quant à ses possibilités et les résultats qu’il obtient en Algérie. » 23
Il voit « un gros effort de propagande » dans son « choix de tribunes pour
lancer des bulletins de victoire souvent imaginaires et exagérées ». La presse
française « presque en totalité facilite une telle entreprise en reprenant les rodo-
montades perpétuelles ». Elle se fait une arme du FLN dans la guerre subver-
sive adverse.

Le procureur général d’Alger, Reliquet, avait ouvert un conflit avec les


autorités militaires. Ce magistrat, lié à Edmond Michelet, le ministre de la
Justice, n’admettait pas que la justice civile fût dépouillée de ses responsa-
bilités institutionnelles. Il voulait ordonner des enquêtes sur chaque plainte
reçue, disparition inexpliquée ou exécution sans jugement 24. Le général
Salan, qui n’était pas concerné directement, cette affaire relevant du minis-
tre résidant, en eut quelques échos.
Salan ne communiquait pas directement avec le chef du Parquet, les
affaires passant par le « magistrat militaire de 1re classe [Gardon] ». En octo-
bre 1957, Gardon lui adresse « une série de documents originaux, faisant par-
tie d’un lot d’archives de la zone 1 de la wilaya » et « récupérée par nos troupes
le 4 août 1957 au cours d’une opération dans le Bouzegza ». Elles concernaient
« un certain nombre d’exécutions sommaires dans la région Menerville-Pales-
tro » 25. On attendait la visite de la « Commission de sauvegarde des droits et

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CHAPITRE VI : JUSTICE, EXACTIONS ET MORAL DE L’ARMÉE

libertés individuelles » instituée par le gouvernement pour enquêter sur les


exactions attribuées aux Français. Le double en photocopie de ces docu-
ments lui était destiné, afin de rétablir la vérité : ces « plaintes concernant
l’enlèvement suivi de la disparition de Français musulmans », imputés aux
forces françaises, révélaient que c’étaient les « rebelles » qui procédaient « à
de nombreuses exécutions sommaires ». Gardon, concluant qu’il ne pouvait
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exclure que « de nombreuses personnes disparues aient subi le même sort », en


tirait cette leçon : « Accueillir avec une extrême prudence les plaintes », se « gar-
der d’en conclure systématiquement à la responsabilité des personnels mis en
cause. » 26
À l’état-major de Salan, on recherchait une parade, en faisant voter une
loi légitimant certains actes propres à cette forme de guerre. Gardon en fit
une étude. L’argument principal était simple, « un état de fatigue extrême »
ou « l’exaspération provoquée par l’ardeur d’un engagement » pouvait
« conduire à une perte de contrôle et à l’accomplissement d’actes, jugés à distance
par des esprits dispos et dans le calme d’une situation normale » pour « des
excès monstrueux ». Tout devait être effacé par « le désir, noble entre tous,
même s’il est fâcheusement exprimé, d’œuvre à la pacification du territoire ». Il
était impensable « d’en demander le moindre compte à des hommes qui n’in-
terviennent pas à titre individuel » mais comme « instruments de la puissance
publique ». Contre les campagnes « d’une certaine presse », l’important était
« d’exalter le moral de l’Armée » 27.

Les incidents se multipliaient avec le procureur général. En novembre


1957, cette lettre de Gardon au ministre de la Défense nationale en donne
un exemple. Au tribunal permanent des forces armées d’Alger, des inci-
dents avaient opposé des membres du ministère public au président Per-
rin. Gardon n’y voyait qu’un effet de leur surmenage respectif, parlant du
« rythme de travail extrêmement élevé, de nature à aiguiser la sensibilité et à
provoquer un certain énervement », d’où « certaines frictions et certaines mala-
dresses qu’une situation plus calme n’eût pas fait éclore ». Au Parquet militaire,
la « seule idée » d’entrer « en rapport avec le président Perrin provoque plus
qu’un malaise, une véritable répugnance provoquée par l’accueil plutôt rude et
dépourvu d’aménité » 28.

Il est inutile de multiplier les exemples. Pour Salan et pour les officiers
engagés dans le combat, ces campagnes étaient une forme d’aide psycholo-
gique à l’adversaire, qui devait être châtiée. À Paris, ces campagnes étaient

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LA GUERRE D’ALGÉRIE DU GÉNÉRAL SALAN

jugées comme des risques pour la cohésion de la majorité gouvernementale à


l’Assemblée nationale. Les tensions étaient devenues si vives, que le ministre
de la Défense nationale, Chaban-Delmas, dut envoyer ses instructions aux
commissaires du gouvernement auprès du tribunal permanent des forces
armées d’Alger. Leur mission était double et de même importance : « La
recherche et la poursuite d’exactions commises par les militaires ou des agents de la
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force publique », et la poursuite de toute « campagne systématique contre le but


et les méthodes de cette action de pacification. » Il exigeait que soit poursuivie
toute exaction, soulignant « une fois de plus l’importance qu’avec le gouvernement
de la République tout entier j’attache à l’observation de la stricte discipline » 29.

En mars 1957, le général Salan fait enquêter sur le récit d’un journaliste,
rappelé en Algérie, Jean-Jacques Servan-Schreiber, fondateur et directeur de
l’hebdomadaire L’Express. Il en avait ramené un texte, publié d’abord dans
son journal, puis sous forme de livre, Lieutenant en Algérie. Il y rapportait
le massacre d’ouvriers musulmans pour venger la mort d’un paisible facteur
européen, dans un village près de Palestro. La personnalité médiatique de
l’auteur avait donné un grand retentissement à cette affaire.
Sa conclusion est que cet auteur « n’a pas rendu compte directement des faits
qu’il rapporte, car il n’en a souvent pas été le témoin oculaire ». Il ne les a connus
qu’au travers de « ses fonctions de chef d’état-major du 1er bataillon de la 53e demi-
brigade ». Ainsi, il avait cité le rapport d’un chef de bataillon, rapport trouvé
dans un rapport secret du colonel Argoud dont il avait pu se procurer un
exemplaire. Cela lui avait permis de « généraliser à l’ensemble des troupes d’Al-
gérie ce qu’il a vu et connu d’un secteur très particulier, duquel opérait la demi-
brigade de fusiliers de l’air, unité spéciale tant par son origine que par la valeur de
son encadrement, essentiellement constitué de réservistes rappelés » 30.

Une autre affaire fut largement médiatisée, le rappel du général Pâris de


la Bollardière. Ce dernier fut présenté comme la victime de ses convictions,
il aurait protesté contre la torture. En mars 1957, il fit même parvenir à Ser-
van-Schreiber une belle lettre : « Sous le prétexte fallacieux de l’efficacité
immédiate » étaient menacées « les valeurs morales qui, seules, ont fait jusqu’à
maintenant la grandeur de notre civilisation et de notre armée. » 31 La réalité
semble différente.
Cet officier avait reçu, en juillet 1956, le commandement du secteur Est
de l’Atlas blidéen. En janvier 1957, Salan y nota la mauvaise tenue des uni-
tés. « La tenue des détachements que j’ai rencontrés comme celle des isolés qui

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CHAPITRE VI : JUSTICE, EXACTIONS ET MORAL DE L’ARMÉE

remplissaient bars et cafés laissait à désirer. Il ne m’est pas apparu d’autre part,
que le poste du barrage ait une claire notion de sa mission. » 32 Le général Pâris
de la Bollardière se retrancha derrière « une organisation nouvelle du com-
mandement, ayant des répercussions importantes sur l’exercice des responsabi-
lités qui m’étaient jusqu’alors confiées ». Il n’admettait pas d’être placé sous
les ordres du général Massu, avec qui il était « en désaccord complet » sur « la
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situation tactique et générale du secteur Est Atlas blidéen ». Il se dit « en dés-


accord absolu avec mon chef sur la façon de voir et sur la méthode préconisée ».
Il en tire les conséquences 33 :
« Il m’est donc impossible de continuer honnêtement d’exercer mon com-
mandement dans ces conditions.
J’ai donc l’honneur de vous demander d’être immédiatement relevé de mes
responsabilités et remis à la disposition du commandement en France. »
Le général Massu précise bien qu’il ne s’agit que d’un problème de com-
mandement, son subordonné montrant « la plus totale indiscipline intellec-
tuelle », car « il réprouve ouvertement les directives du commandement ». Un
malaise est né, amoindrissant l’action des unités. Pour le général Allard,
commandant la division d’Alger, il est urgent de « mettre de l’ordre dans
l’organisation du commandement » 34. Il a évité de se présenter aux réunions
de l’état-major mixte départemental, il refusait de « subordonner l’action
pacifiante au préalable policier », entretenant ainsi la rébellion, au point que
le ministre, Max Lejeune, ne cachait pas « sa totale réprobation des méthodes
du général La Bollardière » 35.

Toutes les enquêtes suscitées par Salan confirment que ce rappel n’est
pas causé par les scrupules moraux. Le général Allard précise bien, après
l’avoir reçu, qu’il a refusé « d’être coiffé par deux généraux », Massu comman-
dant la zone Nord et Huet, adjoint opérationnel de Massu. Avant cette
restructuration, il ne dépendait directement que du général commandant
la division militaire d’Alger. Il manquait de dynamisme tactique, selon le
mot du ministre Lejeune : « Il était dommage de voir les militaires faire le
métier des civils alors qu’ils seraient mieux employés à pourchasser les bandes
rebelles dans les djebels. » Il avait monté un « bureau mixte important », de
onze officiers, pour exécuter des « missions civiles normalement dévolues à
l’autorité civile représentée par le sous-préfet » 36.

Enfin, cet officier général évitait de rendre « compte de sa propre autorité


d’exécutions commises dans son secteur ». En novembre, il avait rendu compte

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LA GUERRE D’ALGÉRIE DU GÉNÉRAL SALAN

verbalement au général commandement la division d’Alger d’exactions


commises par des troupes opérant « à la limite de son secteur ». Une autre
fois, il tenta de couvrir l’exécution d’individus abattus « du fait de la guerre »,
disait-il, en laissant entendre « que les plaintes étaient fausses et exagérées ».
Ces conclusions ne furent pas admises à l’échelon supérieur et une plainte
fut déposée en justice 37.
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Le général Salan fit l’expérience de la guerre psychologique, devenue


une des responsabilités normales d’un commandant en chef.
Cette guerre, marquée par la violence terrible de l’adversaire, appelait
une forme de violence non moins dure des Français. Cette violence était
engendrée par deux facteurs : l’ambigüité de la guerre, présentée comme
lutte contre une rébellion et assimilant attentats et embuscades à des actes
relevant du code pénal ou du code militaire. L’autre facteur était la néces-
sité d’obtenir vite des renseignements tactiques sur l’ennemi qui, officiel-
lement, n’avait pas droit à ce qualificatif.
Les ambigüités nées de cette situation équivoque furent exploitées par
la presse parisienne de gauche, qui fit un raccord facile avec les méthodes
de l’occupant allemand de la dernière guerre. La propagande favorable au
FLN exploita ce filon pour briser ou affaiblir l’esprit de résistance français.
Le commandant en chef ne pouvait négliger cette réalité, que les mili-
taires de carrière vivaient mal, sur laquelle les appelés du contingent finis-
saient par s’interroger. Tel fut le drame moral de cette Armée, par ailleurs
courageuse et tenace.

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CHAPITRE VI : JUSTICE, EXACTIONS ET MORAL DE L’ARMÉE

NOTES
1 Salan au ministre résidant, 10 juin 1957.
2 Salan à DEFNAT, Cabinet, 11 juin 1957.
3 Salan au ministre résidant, 12 juin 1957.

4 Salan au secrétaire d’État aux Forces armées « Terre », 19 juillet 1957.

5 Ministre Défense nationale au ministre résidant, 15 mars 1957.


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6 Procureur République Alger à MM. les officiers de PJ de l’arrondissement d’Alger,

10 avril 1957.
7 Fiche : « Fonctionnement de la justice militaire en Algérie, dans le cadre des pouvoirs

spéciaux », 3 avril 1957.


8 « Fonctionnement de la justice militaire en Algérie », 2 avril 1957.

9 Note verbale au sujet du fonctionnement de la justice en Algérie par le colonel de

Gigoud pour le général commandement la Xe RM et M. Biancon, chargé de mission


au gouvernement général.
10 Le problème des internés, 3 avril 1957.

11 Ministre résidant à MM. les Igames, 11 avril 1957.

12 Salan au colonel commandant les territoires du Sud à Ghardaïa, 29 septembre 1957.

13 Salan au ministre Défense nationale et Forces armées, 21 février 1957.

14 Général Allard, commandant la Division militaire d’Alger, à Salan, 18 février 1957.

15 Salan, Note de service, 29 avril 1957.

16 Salan à MINDEFNAT, Paris, 17 avril 1957.

17 Salan à MM. les généraux de CA (Alger, Oran, Constantine, TSTS), 27 avril 1957.

18 Salan, 22 septembre 1957.

19 Salan au directeur des RG Alger, 11 octobre 1957.

20 Salan à DEFNAT, 30 juin 1957.

21 Commandant supérieur interarmées Xe RM, Cabinet du général, Fiche relative à

l’affaire de Mouzaïaville, nuit 26-27 juin 1957, 1er août 1957.


22 Ministre Algérie, Cabinet, Instruction particulière concernant la recherche de per-

sonnes enlevées ou capturées par la rébellion, 7 janvier 1957.


23 Salan à ministre Algérie, 5 novembre 1957.

24 L’ensemble du problème a été étudié par F. Theneau, Une drôle de justice, Paris, 2004.

25 Gardon, magistrat militaire, au procureur général Alger, 27 octobre 1957.

26 Gardon au président Commission de sauvegarde, 27 octobre 1957.

27 Commandant supérieur interarmées Xe RM, Cabinet du général, Transmission :

Projet de décret et exposé des motifs. « Étude du colonel Gardon en vue de légiti-
mer certains actes accomplis pour la cause de la pacification en Algérie », sd.
28 Gardon au ministre Défense nationale, 4 novembre 1957.

29 Chaban-Delmas à Salan, 20 février 1958.

30 Salan au ministre de la Défense nationale, 28 mars 1957.

31 Lettre de Pâris de La Bollardière à J.-J. Servan-Schreiber, dans L’Express, 28 mars

1957.

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LA GUERRE D’ALGÉRIE DU GÉNÉRAL SALAN

32 Salan, « Note confidentielle pour le général commandant le secteur de l’Atlas bli-


déen », 8 janvier 1957. Salan avait traversé les villages du Fondouk et de l’Alma et
vu le barrage du Hamiz.
33 Général Pâris de La Bollardière à Salan, 17 mars 1957.

34 Général Allard, commandant la Division militaire d’Alger, à Salan, 8 mars 1957.

35 Général Massu à Salan, 8 mars 1957.

36 Général Allard, Rapport, 28 mars 1957.


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37 Salan au secrétaire d’État aux Forces armées, 2 avril 1957. La demi-brigade de l’air

était une unité de rappelés, où indiscipline et laisser-aller avaient dominé, jusqu’à sa


reprise en mains par un officier énergique, le commandant Pouget.

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CHAPITRE VII
ARMÉE ET POLITIQUE NOUVELLE

Le général Salan prit son commandement au moment où le ministre de


l’Algérie, Lacoste, annonçait le début d’une politique nouvelle. Sa réussite
dépendait des succès de l’Armée en Algérie.
C’était un projet politique, auquel le général Salan adhéra pleinement.
Il dépassait la simple retouche institutionnelle de 1956 : une loi, le 16 mars
1956, avait étendu le régime des pouvoirs spéciaux. Deux décrets, le 28 juin
1956, avaient divisé le territoire en douze départements et trente-sept
arrondissements. Les vieilles communes mixtes, propres aux régions à
majorité musulmane, étaient supprimées, remplacées par des communes de
« plein exercice ».

LA POLITIQUE DE ROBERT LACOSTE

Robert Lacoste n’avait cessé d’en expliquer les principes dans ses décla-
rations publiques. Peu de temps avant l’arrivée de Salan, dans la « réunion
de commandement » du 5 novembre 1956, il avait exposé la volonté du
gouvernement de « réaliser des réformes » dont la reforme communale serait
la clef de voûte. Il connaissait les réticences des hauts fonctionnaires et des
notables européens, affirmant « que c’est impossible, que c’est beaucoup trop
tôt ». Des élus démissionnaient même « les uns après les autres » pour blo-
quer l’application en empêchant que « personne de valable ne se découvre ».
Il voulait « ouvrir la voie à la coopération », car « si vous ne le faites pas, nous
perdrons la partie quoi qu’il arrive ». Quant aux fonctionnaires, « qui repré-
sentent la France dans le pays », ils ont le devoir de témoigner de « la volonté

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LA GUERRE D’ALGÉRIE DU GÉNÉRAL SALAN

d’évoluer », et non de se comporter « d’une façon inactuelle ». Il insistait sur


deux risques 1 :
• On devait se préparer à « faire face à l’éventualité d’une reconversion
politique du FLN ». Pour atteindre à « la maîtrise politique de l’Algérie », il
pourrait récupérer le triptyque de Guy Mollet : cessez-le-feu, élections,
négociations. Le FLN n’est pas « maître politiquement de l’Algérie […], la
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partie est perdue sur le plan militaire ». Le terrorisme, au contraire, servirait


son dessein :
« Les fellaghas agissent par la terreur dans les profondeurs du pays… Nous
les voyons s’implanter dans le pays, recueillir chaque jour une plus large audience
dans la population sans emploi, commerçants, professions libérales… cela nous
impose une action ferme, réfléchie… »

• La création de communes et de départements n’a pas été exploitée


par les responsables français. Ils n’ont pas démontré que « c’est du nouveau
qui va être institué », comme « on leur a tellement menti », il faut leur don-
ner l’impression « que quelque chose va changer », et « nous aurons un mou-
vement d’enthousiasme qui peut nous surprendre » et qui « nous permettrait de
déceler et de faire sortir des personnalités, que nous attendons avec impatience
et qui ne veulent pas se révéler jusqu’à présent ».

Lacoste envisage donc un changement complet appuyé par un enthou-


siasme général. Cela annonce le mouvement de l’intégration qui suivit le
13 mai 1958.
L’objectif était, évidemment, de rallier la population musulmane, en lui
offrant de participer à la vie administrative de ses communautés. À la fin
décembre 1957, Salan le rappelait : « Les musulmans tablent sur notre lassitude,
l’incertitude dans laquelle se trouvent les milieux français, sur les tendances plus ou
moins avouées d’abandon de certaines équipes usant d’une certaine presse, sur notre
frayeur de l’ONU. Ils pensent ainsi que le temps travaille sûrement pour eux et qu’à
la condition d’entretenir l’hostilité haineuse séparant les deux communautés, ils
obtiendront de la France ce qu’ils voudront. » 2

La première action en ce sens était, pour Lacoste, la reforme des collec-


tivités territoriales. Des instructions de Lacoste avaient répété « l’impor-
tance que le gouvernement attachait à la mise en place des délégations spéciales,
notamment dans les anciennes communes de plein exercice », délégations
devant « servir de préface aux institutions de la loi-cadre » 3. À un mois du

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CHAPITRE VII : ARMÉE ET POLITIQUE NOUVELLE

13 mai 1957, il répétait : « La municipalisation constitue bien un des aspects


fondamentaux de notre action politique dans le cadre de la guerre subversive. »
L’avenir de l’Algérie nouvelle s’esquissait, au travers du bilan qu’il dres-
sait 4 :
« Des informations qui me parviennent, je constate que les nouvelles com-
munes acquièrent peu à peu une vie réelle et que, là où la sécurité est suffisante
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et réalise par conséquent les conditions de la coexistence pacifique, des déléga-


tions spéciales composées des représentants des populations se multiplient en se
substituant notamment aux délégués spéciaux civils et militaires. Ceux-ci ont
effectivement rempli leur rôle en préparant leur relève afin que les nouvelles
élites prennent en mains la gestion de leurs propres affaires. L’établissement d’un
budget, auquel j’ai affecté une importante subvention de démarrage, une mai-
rie même provisoire, un personnel même improvisé, des actes concrets et précis
dans le domaine de l’action communale, sur les plans administratif, écono-
mique et social illustrent les réalités d’une réforme qui suscite, dans les masses
populaires, une résonance croissante. »

Ces organismes étaient en place « dans la plupart des communes nouvelle-


ment créées », Lacoste voulait leur faire confier « des tâches concrètes sous la forme
de l’exécution des petits travaux d’équipement communal » 5. Le 19 avril 1958,
alors que des rumeurs couraient sur d’éventuelles négociations avec les diri-
geants extérieurs du FLN, sous la pression des « Bons offices », Lacoste n’hé-
sitait pas à parler de la « bataille des communes » qui allait s’étendre à « la
constitution de nouvelles institutions, prévues par la loi-cadre », en concluant
ainsi : « Je vous demande… une fois de plus de tout sacrifier pour que dans les
semaines et les mois qui viennent, les résultats acquis en Algérie, tant sur le plan
politique que militaire, rendent impensable toute autre solution que celle voulue
par le Parlement et conforme aux intérêts vitaux de la Patrie. » 6

Le général Salan n’avait aucun titre à porter un jugement sur cette poli-
tique. Au contraire, il ne cessa de l’appuyer auprès de ses subordonnés.
Lacoste a reconnu que la collaboration d’officiers au niveau local avait per-
mis la généralisation des délégations spéciales. L’Armée était la seule à
garantir la sécurité dans les régions de l’intérieur. Mais, à mesure que se
précisait le contenu de la loi-cadre, Salan, consulté, ne put que rappeler
que « l’Algérie fait partie intégrante de la France […] qu’elle participe à l’exer-
cice de la souveraineté française » 7 ; ses habitants « possèdent la nationalité
française » 8. Il fait diffuser des observations sur le projet en septembre, s’in-

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LA GUERRE D’ALGÉRIE DU GÉNÉRAL SALAN

quiétant de ces départements fédérés 9. Il accepte un projet, amendé, garan-


tissant la souveraineté française 10 mais il est réservé devant l’idée de dépar-
tements réunis en territoires dotés d’un pouvoir exécutif et d’un pouvoir
législatif, conseil des communes et assemblée territoriale. La cohérence était
assurée, à Alger, par un ministre « dépositaire des pouvoirs de la République ».
Lacoste poursuivait ainsi sa stratégie de créer, après le rapprochement de la
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réforme communale, « des courants politiques actifs ». Il souhaitait le « maxi-


mum de candidatures émanant de personnalités musulmanes » et une parti-
cipation « musulmane substantielle » 11. Encore une fois, Salan retransmit ces
instructions aux trois généraux de corps d’armée, en insistant sur leur por-
tée politique 12.

GUERRE SUBVERSIVE ET POLITIQUE

Le ministre Lacoste, comme le général Salan, savait que cette politique


ne pouvait que relancer le terrorisme du FLN. En mai 1957, le premier
signale que « des renseignements précis et concordants » ont révélé que l’OPA
avait reçu comme instruction de préparer la population « à affronter, au
profit des séparatistes, d’éventuelles élections ». Cette politique allait se heur-
ter « à une opinion acquise à la cause des nationalistes et durement dirigée ».
Salan avait à prévoir une action militaire parallèle à la « mise en route de la
réforme communale », en faisant éclairer « les populations sur les véritables
intentions de la France ». Le test serait, de la part des populations, leur par-
ticipation effective aux organismes provisoires de gestion des nouvelles
communes 13.

Pour l’équipe Lacoste, l’objectif premier est de dégager de petites élites


locales francophiles. En juillet 1957, il y revient : la reforme communale,
par la « désignation publique » des représentants d’un douar ou d’une ville
« auprès des pouvoirs publics », sera un facteur de pacification. Ces « éléments
représentatifs valables » ne seront pas vus comme « la rupture brutale d’un
équilibre traditionnel », de jeunes musulmans seront même envoyés dans des
écoles professionnelles en France, dans des colonies de vacances.
Mais le concours de l’Armée est nécessaire pour la « destruction des
bandes rebelles en campagne », pour un recensement permettant un « contrôle
et une orientation psychologique » des habitants. L’Armée devient le moyen
polyvalent de cette politique : elle permettra des élections, rassurera les

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CHAPITRE VII : ARMÉE ET POLITIQUE NOUVELLE

gens, organisera leur coopération à l’autodéfense. Elle créera des emplois,


privant par la distribution de salaires, le FLN d’un « réservoir possible ».

Le général Salan n’hésite point. Le 13 juin 1957, dans une réunion des
principaux responsables civils et militaires, il annonça que l’ensemble du
dispositif militaire « serait en place pour le 30 juillet ». Avant l’hiver, il aurait
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obtenu « des résultats en déployant une activité intense ». Il n’hésiterait pas à


muter les officiers inaptes à cette action.
Lacoste précisa alors son projet. Il adapterait la marche des réformes
« aux progrès de la pacification », et les nouvelles institutions seraient établies
« selon l’extension des zones pacifiées ». Toujours fidèle à son plan de former
de nouvelles élites, il annonça une déconcentration de l’exercice du pou-
voir : les départements recevraient « une autonomie accrue » dans « le
domaine administratif et budgétaire ». Le gouvernement général serait réduit
à une « élaboration des grandes directives générales » 14.

Lacoste ne pouvait compter que sur l’Armée. Salan allait dégager les
conséquences pratiques de cette politique.
Il y trouve l’occasion de reprendre son projet de remettre à l’autorité
militaire les attributions de l’autorité civile. En mai 1957, il propose de
créer un « commandement civil et militaire » pour un officier supérieur, dans
la région d’Aflou. Il propose à Lacoste le colonel Monaglia qui exercerait
son commandement dans les mêmes « conditions que les colonels destinés
aux arrondissements des départements de Médéa et d’Orléansville ». La com-
pétence de Monaglia serait limitée à la commune d’Aflou, elle serait éten-
due après la réforme communale 15. Quelques jours plus tard, il fait
accepter la formule pour quatre autres arrondissements : Djidjelli (général
Sauvagnac), Bou Saada (colonel Valleti), Boghari (colonel Ruellan), Paul-
Cazelle (colonel Tabouis) 16. Salan entre même dans le détail : choix des
fonctionnaires civils indispensables, aménagement des bureaux et des loge-
ments du personnel, état-major 17.

En septembre 1957, Salan propose la création de « blocs administratifs


opérationnels » (BAO). On manquait de personnel subalterne pour faire
vivre cette réforme : agents municipaux, fonctionnaires de sous-préfecture,
agents d’exécution dans les services publics. La pénurie était réelle, on esti-
mait le besoin à une centaine de personnes pour six à sept communes englo-
bant quarante-cinq mille habitants environ. Pour un arrondissement, on

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prévoyait trois cent vingt personnes. Il suffirait donc de créer des groupes
intégrant tous les types d’agents nécessaires, de les prêter à des groupes de
communes, pour lancer le nouvel appareil administratif. La lutte contre l’in-
frastructure du FLN en serait renforcée, la « désintoxication » psychologique
aussi, la France obtiendrait « le maximum d’efficacité et de cohésion » 18.
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Le général Salan, pour tourner les réticences des autorités civiles, avait
besoin du soutien du général Ely. Il lui demanda de faire déclarer, par arrêté,
l’Algérie « zone des Armées », de faire décider un rappel partiel des réserves
et surtout de « généraliser l’application des délégations de pouvoirs spéciaux et
de maintien de l’ordre » aux autorités militaires. On pourrait même procla-
mer l’état de siège 19.

Le gouvernement venait de constituer un « comité de guerre ». Le géné-


ral Salan tente de profiter de la réunion de ce comité, à Constantine, le
26 juillet 1957, pour y évoquer la « mise en œuvre simultanée et coordonnée
des moyens civils et militaires » 20. Le ministre de la Défense, André Morice,
accepte cette unité d’action entre civils et militaires, les préfets Igames res-
tant responsables de la coordination. Il évoque l’extension de la délégation,
pour un trimestre, à quatre départements (Médéa, Sétif, Grande Kabylie,
Mostaganem). Les préfets d’Algérie réussissent, selon Lacoste, à freiner. Ils
obtiennent même à imposer des restrictions dans le commandement de la
police ou dans la durée de la délégation 21. Salan n’avait pas gagné les pré-
fets, il s’en souviendra après le 13 mai 1957.

L’administration civile semble avoir multiplié les obstacles. Quelques


exemples peuvent être donnés.
L’Armée avait ouvert cinq cent quarante écoles en zone d’insécurité « où
les instituteurs militaires enseignent faute de maîtres de l’Éducation natio-
nale » 22. Les inspecteurs d’académie leur appliquaient le régime des écoles
privées et refusaient d’en couvrir les élèves 23. Les rectorats ne rembour-
saient pas les frais de cantine. Ils étaient à la charge des unités. Un bataillon
avait déboursé 1 145 000 francs « pour le premier mois de l’œuvre scolaire ».
Cette situation ne pouvait durer 24. À Oran, le général Réthoré, comman-
dant le corps d’armée, allait même donner « l’ordre de fermer les cantines sco-
laires ». Il s’indignait de « la procédure compliquée et routinière des comités de
l’enseignement » 25. À Alger, le général Allard, commandant le corps d’armée,
dégageait la responsabilité de l’Armée en cas d’accident scolaire 26.

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CHAPITRE VII : ARMÉE ET POLITIQUE NOUVELLE

Les administrations répugnaient à détacher leurs fonctionnaires. En


mars 1958, le général Salan peine à obtenir, par l’intermédiaire du minis-
tre de la Défense, six ingénieurs des services de l’hydraulique agricole 27. Il
multiplie les courriers pour faire remplacer les militaires détachés dans les
SAS, où ils remplissaient des tâches de bureaucratie, par des civils relevant
du ministère de l’Algérie 28.
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La lutte contre la guerre subversive du FLN et les décisions politiques


sont imbriquées. Les résultats, malgré les difficultés évoquées, ne sont pas
négligeables. En avril 1958, un mois avant les événements du Forum,
Robert Lacoste avait réussi à mettre des délégations spéciales dans presque
toutes les communes. Nombreux furent les Algériens acceptant d’y entrer,
nombreuses furent les victimes du terrorisme 29.

Mise en place des délégations spéciales


Territoires Nombre de communes Délégations en place
Oran 185 185
Mostaganem 325 228
Alger 178 168
Tizi-Ouzou 292 137
Constantine 506 298
Total 1 485 1 016

Assassinats de délégués musulmans par le FLN


Mars 1958 1re quinzaine de mai 1958
Tués 15 32
Blessés 3 4
Enlevés 29 22
Total 47 58
Soit 10 % des délégués !

L’ÉCHEC DE LA LOI-CADRE

En novembre 1957, le gouvernement présente au Parlement deux textes


reformant les institutions en Algérie : collège unique, autonomie territoriale
pour reconnaître la diversité des peuplements, avec une assemblée, un
conseil de gouvernement, un conseil territorial des communautés. Le

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LA GUERRE D’ALGÉRIE DU GÉNÉRAL SALAN

conseil donne un avis sur les décisions de l’assemblée. Le ministre tranche


en cas de conflit. Trois innovations fixèrent les discussions :
• l’existence d’un organe fédéral marquant la « personnalité algé-
rienne », par une assemblée et un conseil exécutif, et par un conseil des
communautés ;
• une période transitoire, permettant certains assouplissements
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comme la substitution de la désignation à l’élection pour les organismes


territoriaux ;
• la division en territoires fédérés entre eux et reliés par un conseil ter-
ritorial des communautés.

La loi-cadre, votée le 31 janvier 1958, intégrait diverses réformes :


• une réforme antérieure, la division de l’Algérie en douze départements,
les territoires dotés d’un conseil exécutif et d’une assemblée territoriale
législative ;
• la souveraineté de la France : un haut-commissaire par territoire repré-
sentant la République, à Alger un ministre de l’Algérie, un conseil exécu-
tif et une assemblée algérienne ;
• le principe ancien de l’assimilation : des membres élus par les terri-
toires aux assemblées métropolitaines et un collège électoral unique pour
les représentants des territoires et des assemblées territoriales.
La République française devenait le pouvoir fédérateur, arbitrant les
conflits entre les communautés. Mais communes, territoires et organes au
niveau de l’Algérie obtenaient l’autonomie de gestion 30.

Ce texte allait soulever l’opposition des milieux européens, contraire-


ment aux attentes de Lacoste et de Salan.
Dès février 1957, Lacoste s’en était inquiété auprès des préfets, qui
n’avaient enregistré que des avis favorables. Lambert, préfet d’Oran, avait
évoqué « quelques inquiétudes chez les Européens », mais la « Fédération
des maires d’Oranie » avait admis le collège unique. Papon, préfet Igame
de Constantine, avait assuré que la population européenne était « prête à
apporter son concours » ; son raidissement était causé par « la rétractation
de notre dispositif » et par une solidarité avec ceux « qui sont atteints par
l’évacuation des fermes et des postes ». Barrret, préfet Igame d’Alger, savait
que « la loi était admise par les Européens ». Quant aux élites musulmanes,
elles « attendaient le choc psychologique de la mise en application de la loi-
cadre ».

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CHAPITRE VII : ARMÉE ET POLITIQUE NOUVELLE

D’autres préfets étaient plus nuancés. À Sétif, les Européens n’avaient


« jamais fait de gros obstacles ». À Bône, la loi était « inconnue », laissant
« tout le monde sceptique ». À Tizi-Ouzou, les Européens, minoritaires en
Kabylie, ne représentaient pas un danger. Seul le préfet d’Orléansville, Che-
vrier, avait osé évoquer une « population européenne divisée entre les hostiles
à la loi-cadre, les partisans et la masse de la population qui ne croit pas à la loi-
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cadre, découragée mais résignée » 31.

En septembre 1957, le projet à peine publié, avaient afflué à Paris télé-


grammes d’organisations diverses et protestations ; une contre-proposition
avait été déposée. Lacoste signale alors aux préfets « une émotion qui saisi-
rait les milieux politiques ou professionnels ». Il leur présente même un argu-
mentaire de défense : il n’entame pas une « évolution sécessionniste », la
constitution d’un « État étranger ». La République conserve « la totalité des
pouvoirs politiques et la souveraineté nationale », la liberté de gestion des ter-
ritoires sera limitée aux intérêts locaux, à « l’expression des particularismes
locaux ». Le Parlement conservera la maîtrise de l’évolution de ce régime.
Quant au collège unique, il est la « conséquence de l’égalité de tous les
citoyens » 32.
Félix Gaillard, dans son discours d’investiture, le 6 novembre 1957, ne
put que défendre le projet de Lacoste, en insistant sur les aspects militaires
de la guerre. Sa conclusion fut que la loi établissait un « lien indissoluble
entre la France et l’Algérie » 33. En février 1958, Lacoste reprit la même argu-
mentation, en transmettant aux préfets le projet de loi sur les élections
départementales, territoriales et régionales 34.

L’hostilité des milieux européens ne retomba point. Dès l’été 1957,


des groupes dits « activistes » étaient apparus, car toute représentation
parlementaire en Algérie avait été suspendue à la fin de 1955. En juil-
let 1957, le président du Comité d’entente des Anciens combattants d’Al-
ger interrogea le colonel Trinquier : quels étaient les objectifs de cette loi,
« les avantages que cela représentera pour le maintien de l’Algérie fran-
çaise » 35 ? Le 30 juillet, le général Massu, après consultation de son supé-
rieur, le général Allard, lui fit tenir une réponse ambiguë : le projet, en
alertant « les esprits d’une large fraction de la population », avait engendré
un courant qui allait « facilement toucher l’ensemble de la population de la
ville », cela devenant « entre les mains du commandement un excellent
moyen de propagande » 36.

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LA GUERRE D’ALGÉRIE DU GÉNÉRAL SALAN

Le général Salan ne partageait pas cet optimisme, il avait compris que


le mouvement serait profond. Il en avait prévenu Lacoste. À la fin de l’été,
il avait bien fallu noter une « grosse effervescence parmi la population euro-
péenne sur l’ensemble du territoire », que des manifestations traduiraient
« dans tous les grands centres d’Algérie, le 18 septembre ». Lacoste, refusant tout
désordre, avait interdit « les manifestations publiques et la grève générale » et
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menacé de sanctions les fonctionnaires récalcitrants. La discussion avait été


longue.

Les collaborateurs de Lacoste étaient inquiets. Maisonneuve, le direc-


teur du cabinet, poussait à la manière forte l’interdiction de toute manifes-
tation et « si les manifestants passent outre, il faut leur botter les fesses ». Le
secrétaire général, Chaussade, redoutait la présence « d’éléments troubles »,
provoquant « des exactions » (comme tirer des coups de revolver, ou des pil-
lages). Maisonneuve redoutait que poujadistes et « jeunes » n’en fassent
trop, aussi l’occasion s’offrait de mater les étudiants. Il « se propose de convo-
quer le président des étudiants, M. Gauthereau, pour lui dire ce qu’il pense de
cette situation alors que tant de jeunes se battent ».
Les généraux présents hésitent, au contraire. Le général Allard affirme
« qu’il peut y avoir choc entre la troupe et les manifestants », qu’il serait alors
amené à « mettre en place des moyens supplémentaires ». Salan propose une
compagnie de parachutistes et « quelques éléments blindés » 37.

Salan était soucieux de ne pas distraire de la guerre contre le FLN des


unités à Alger. Aussi, devant les seuls chefs militaires, il leur expliqua ses
intentions : « La solution de l’interdiction des manifestations est la meilleure.
Cela évitera de grosses masses, car beaucoup de gens ne viendront pas du fait de
cette interdiction officielle. » Il leur précise les limites de cette action : « Évi-
ter des chocs avec des Européens, que les boutiques soient occupées », mais aussi
que « la protection des musulmans dans leurs biens et leurs personnes soit par-
faitement assurée. » On devine son désir louable de ne pas revoir les « raton-
nades » de décembre 1956 à Alger ou le pillage des épiceries algériennes au
début de la grève de janvier 1957. Ses subordonnés, Allard et Massu, par-
tagent son avis : « En examinant Ligue de l’enseignement problème des ren-
forts éventuels », ils excluent les unités territoriales (UT) constituées
d’Européens réservistes. Ils réclament, par contre, une grande partie des
unités de réserve générale, soit quatre régiments de parachutistes et quatre
escadrons de blindés.

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CHAPITRE VII : ARMÉE ET POLITIQUE NOUVELLE

Ainsi, le général Salan fut amené à faire réprimer par l’Armée la mani-
festation des Européens d’Alger, annoncée pour le 18 septembre 1957.
Lacoste avait été très ferme : « Tous les moyens dont vous disposerez seront mis
en œuvre… Toute effusion de sang devra être évitée… Protection des personnes
et des biens des Français musulmans doit être assurée au maximum. » 38 Salan
était décidé : « Toutes mesures concernant agglomération algéroise ont été prises,
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répondit-il. Maximum de moyens sont prévus… Mesures identiques prescrites


aux généraux Corps d’Armée Oran et Constantine, compte tenu des moyens. » 39
La tension était moins sensible ailleurs. À Constantine, « aucun incident à
signaler », mais « toutes dispositions ont été prises en accord avec les autorités
civiles, pour faire respecter instructions ministre résidant ». À Oran, le géné-
ral Réthoré insistait sur la « gêne apportée au plan opérationnel entraînant,
en particulier, report opérations prévues » 40.

À Alger, la manifestation du 18 septembre 1957 semble comme la pré-


figuration du 13 mai 1958. Elle avait pour but « d’une part la chute du gou-
vernement et en conséquence le rejet de la loi-cadre ». Elle était conduite par
un « comité insurrectionnel, ex-comité de liaison, et recevant des ordres d’un
comité métropolitain ». Le comité était « entre les mains des poujadistes dont
le représentant en France aurait été Le Pen, député ». Quant au comité métro-
politain, il était « dirigé par un général ayant été dernièrement en Afrique du
Nord », sans doute le général Cherrière. Un tel comité était distinct de deux
autres, purement locaux : le « comité d’entente des Anciens combattants » et
le « comité des étudiants » 41.
Il y aurait même eu un plan. « L’action devait être violente dans la nuit
du 17 au 18, le comité insurrectionnel ayant distribué des armes aux étudiants
(individuelles ou fusils-mitrailleurs). Des assurances avaient été prises auprès
d’un colonel parachutiste, l’armement des Anciens combattants venait des uni-
tés territoriales. » Devaient être touchées l’Algérie puis la métropole.
Toute cette analyse semble peu sérieuse. Une pression très forte de Mai-
sonneuve sur un membre du comité des Anciens combattants, Cosso, suf-
fit à tout arrêter. Il fut « mis en demeure de re prendre par écrit l’engagement
que la journée du 18 serait calme et que les Anciens combattants renonceraient
à toute manifestation ». Son arrestation aurait suivi son refus. La même
menace visa les « membres influents des Anciens combattants et des étudiants ».
Ainsi, la politique visant à affaiblir l’emprise du FLN sur les musulmans
aboutissait à une rupture entre les leaders spontanés de la communauté euro-
péenne et un ministre qui se présentait comme son actif défenseur.

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LA GUERRE D’ALGÉRIE DU GÉNÉRAL SALAN

Lacoste fut tenu responsable « de ce déploiement de forces insolite », que


des journalistes jugèrent « ahurissantes » ou bien une erreur psychologique.
« De nombreux Français de souche, connus pour leurs opinions modérées et
leur caractère paisible, n’ont pas hésité à taxer de provocation ce déploiement de
forces. » On opposa Lacoste et Salan. Le premier était montré comme « un
politicien uniquement préoccupé de satisfaire la clientèle de son parti ». Il fai-
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sait « des discours de commande, des déclarations hypocrites pour endormir


l’opinion ». Le projet de loi-cadre n’était qu’une « émanation de la doctrine
de son seul parti et de sa conception personnelle ». Au contraire, « l’Armée et
ses chefs conservent leur prestige et la confiance de la population, en particulier
des Français de souche » 42. Ce jugement était renforcé par un propos du
colonel Trinquier, chef de la protection urbaine d’Alger à l’état-major d’Al-
ger-Sahel. Il disait son hostilité à la loi-cadre, son souhait que l’évolution
des Algériens leur permette « l’accession progressive au statut civil français »,
son refus de la hâte manifestée par Lacoste : « Toute solution proposée avant
d’avoir rétabli la paix doit être interprétée comme l’annonce d’une solution
d’abandon futur. » 43
La réalité, la guerre subversive, était incompatible avec toute stratégie
politique à court terme.

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CHAPITRE VII : ARMÉE ET POLITIQUE NOUVELLE

NOTES
1 Réunion de commandement, Oran, 3 novembre 1956.
2 Salan, Note personnelle au sujet de la situation présente en Algérie, 31 décembre 1956.
3 Ministre résidant à Igame Algérie et président du Conseil, 11 avril 1958.

4 Cabinet du ministre résidant, 16 avril 1958.

5 R. Lacoste à Igame, préfet Alger, 16 février 1957.


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6 Lacoste, « Délégations spéciales », 19 avril 1958.

7 Salan, « Note sur les options nécessaires à l’élaboration de la loi-cadre ».

8 Une note SSDN, 16 septembre 1957, parle de « bluff à l’usage des Américains ».

9 cf. note 1 supra.

10 Ibid.

11 Ibid.

12 Salan, 19 avril 1957.

13 Lacoste au général commandant supérieur interarmées, préfets et sous-préfets,

20 avril 1957.
14 Ministre résidant en Algérie à M. le général commandant supérieur interarmées,

aux Igames et préfets, généraux de CA, 10 janvier 1957.


15 Salan au ministre résidant, 11 mai 1957.

16 Salan au ministre résidant, 20 mai 1957.

17 Salan au ministre résidant, 25 mai 1957.

18 Commandant supérieur interarmées, 5e bureau, Fiche : « Bloc administratif opéra-

tionnel », 3 septembre 1957.


19 Salan à Ely, sd (juillet 1957).

20 Salan, Note personnelle et confidentielle pour les généraux commandant de CA de

Constantine, Alger, Oran, TSTS, 19 juillet 1957.


21 Comité de commandement, Constantine, 26 juillet 1957.

22 Salan au ministre de l’Algérie, 21 mars 1958.

23 Président de la Mutuelle d’accident scolaire, 8 février 1958.

24 Général de Winter, commandant la 29e DI, à Salan, 24 février 1958.

25 Général Réthoré, 8 mars 1958.

26 Général Allard, 14 mars 1958.

27 Salan au ministre de la Défense nationale, 27 mars 1958.

28 Salan au ministre de l’Algérie, 27 mars 1958.

29 CSIA, 2e bureau, « Délégations spéciales », 16 avril 1958.

30 Sous-chef d’EM, « Opération », Xe RM, EM, Note sur les grandes lignes du projet

de loi-cadre fixant le statut de l’Algérie, 3 octobre 1957.


31 Réunion administrative, 31 février 1957.

32 Ministre résidant à Igame et préfets, 17 septembre 1957.

33 Ministre Algérie aux Igames et préfets, 4 février 1957.

34 Ibid.

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LA GUERRE D’ALGÉRIE DU GÉNÉRAL SALAN

35 Cosso, président du Comité d’entente des Anciens combattants et cadres de réserve


au colonel Trinquier, 14 juillet 1957.
36 Général Massu, 30 juillet 1957.

37 Réunion à l’état-major de la Xe RM, 1er juin 1957.

38 Lieutenant-colonel Juille, directeur du cabinet du général commandant le CA d’Al-

ger, 17 septembre 1957.


39 Général commandant le CA de Constantine, 18 septembre 1957.
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40 Général commandant CA d’Oran, 18 septembre 1957.

41 Fiche de renseignements (des RG), 18 septembre 1957.

42 Renseignements particuliers sur certaines réunions à l’occasion de la journée du

18 septembre 1957, 20 septembre 1957.


43 Lieutenant-colonel Trinquier, 12 septembre 1957.

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CHAPITRE VIII
LE GÉNÉRAL SALAN
ET L’OFFRE FRANÇAISE
DE CESSEZ-LE-FEU

Guy Mollet, devenu président du Conseil après les élections de 1956,


avait avancé sa solution à la guerre d’Algérie : le triptyque cessez-le-feu,
élections, négociations. De tels objectifs de guerre ne pouvaient que peser
sur l’action stratégique du commandement. Salan eut la mission de prépa-
rer des conditions admissibles d’un tel arrêt des combats.

LA NOTION DE CESSEZ-LE-FEU EN ALGÉRIE

Le gouvernement attachait du prix à ce dossier. Guy Mollet a multiplié


les déclarations pour en préciser le contenu.
Il l’évoque, dès son premier discours devant l’Assemblée nationale, le
9 mars 1956, consacré à la guerre. Il use de termes voilés – « Il faut que les armes
se taisent » – et promet des « élections libres et loyales… dans les trois mois qui
suivront ». Trois mois plus tard, le 2 juin, il confirme sa position, il souhaite
favoriser les contacts et promet « à ceux qui demandent le cessez-le-feu » qu’ils
ne seront l’objet d’aucune poursuite. Le 3 octobre, il renouvelle son offre mais
« sans condition politique préalable », ce qui permettait bien des interprétations.
Le 30 octobre, par un nouvel appel, il garantit « la sauvegarde des personnes et
des biens ». Ces propos correspondent aux approches secrètes de personnalités
de la SFIO, autorisées par Mollet, vers des envoyés du FLN.
Ces approches sont arrêtées après l’arrestation de Ben Bella et de
quelques membres dirigeants du FLN en octobre 1956. Guy Mollet n’est

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LA GUERRE D’ALGÉRIE DU GÉNÉRAL SALAN

pas suivi par Lacoste. Ainsi peut être expliqué le ton de son télégramme à
ce ministre, le 26 novembre 1956 : il y parle de « reddition », qui « doit être
un acte volontaire », de « remise des armes », de « témoignages non équivoques
de sincérité » de l’adversaire. En janvier 1957, il évoque un cessez-le-feu
inconditionnel. En même temps, il fait nuancer ces mots par les interven-
tions de Christian Pineau, ministre des Affaires étrangères, devant l’Assem-
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blée générale de l’ONU : celui-ci se dit « prêt à prendre les contacts nécessaires
avec ceux qui se battent, pour faire cesser les combats », en vue d’un « cessez-
le-feu sans condition », ne signifiant pas « une reddition inconditionnelle des
rebelles », et sans « aucun préalable politique ». Après ce discours du 4 février
1957, Pineau, le 13 février, y insiste dans un entretien avec un lieutenant :
« Le gouvernement s’était prononcé à maintes reprises en faveur d’un cessez-le-
feu sans condition pour quiconque. »

À cette offre, le gouvernement avait lié la promesse d’élections. Dès le


28 février 1956, à la radio, Guy Mollet s’y était engagé : « Il faut que les
armes se taisent et que des élections libres et loyales soient alors organisées dans
les trois mois qui suivent. » Il l’avait répété dans son discours du 9 mars
1956, puis le 2 juin 1956, précisant qu’elles se feraient avec un « collège
unique ». Le 9 janvier 1957, dans une déclaration d’intentions devant le
Parlement, il avait ajouté que « l’organisation de ces élections pourra figurer
dans l’accord de cessez-le-feu », et qu’elles permettraient « de dégager des inter-
locuteurs valables ».
Pineau, à l’ONU, fut chargé de préciser le plan français. Le 4 février
1957, il évoqua un cessez-le-feu « sans condition » qui permettrait « des élec-
tions libres en présence d’observateurs des nations vraiment démocratiques », ce
qui excluait les pays socialistes. Ce serait l’occasion d’une « discussion sur
l’avenir avec des représentants élus des musulmans et des Européens », et d’une
« solution politique négociée ». Il expliqua alors la finalité de la politique de
Lacoste, évoquée plus haut. La France, « libérée de ses doutes », pourrait pré-
parer l’avenir : des « conseils municipaux dans les nouvelles communes d’Al-
gérie », la « formation de cadres dont l’Algérie a de plus en plus besoin »,
l’élection « en collège unique de représentants à l’Assemblée nationale » inter-
locuteurs du gouvernement français « pour discuter le régime futur de l’Al-
gérie ».

Ce projet souleva une réelle émotion dans l’opinion française et chez les
militants de la SFIO. Guy Mollet ne cessa de s’en justifier. Dans une inter-

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CHAPITRE VIII : LE GÉNÉRAL SALAN ET L’OFFRE FRANÇAISE DE CESSEZ-LE-FEU

view à la télévision, il rappela ses engagements depuis 1956 : « Pas de red-


dition sans condition », élections « libres » permettant au gouvernement de
discuter « avec des représentants élus », ajoutant même : « Nous sommes prêts
à rencontrer les chefs rebelles pour discuter les conditions du cessez-le-feu. »
« Nous refusons de discuter les conditions politiques. » Il fit rédiger un long
commentaire qui fut communiqué à la presse. Il tentait d’y apaiser les réti-
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cences des Européens d’Algérie et de certains milieux militaires : la France


n’abandonnera pas l’Algérie, la France se plaint de l’aide militaire apportée
par l’état-major égyptien aux « rebelles ». Son programme politique était
« d’assurer la coexistence des deux collectivités, française et musulmane, sans
que l’une puisse opprimer l’autre », ce qui n’avait rien d’original. Il promet-
tait des réformes économiques et sociales dans la suite des plans de moder-
nisation antérieurs.
Ce texte visait les partisans acharnés de la négociation avec le FLN. Il
leur a été rappelé une réalité : « Malgré des contacts répétés, le cessez-le-feu n’est
pas intervenu, parce qu’il a été délibérément refusé. Les chefs rebelles continuent
d’exiger un règlement politique général préalable à un cessez-le-feu. Ce qu’ils
exigent de nous, c’est une capitulation, ils entendent nous imposer unilatérale-
ment leurs convictions. » À tous les partisans du FLN, il rappelait que la
complexité ethnique de l’Algérie est la « clef de voûte d’un ensemble franco-
africain ». Négocier lui semble donc impossible, car il ne voit « pas de mou-
vements qui puissent à l’heure actuelle prétendre contrôler tous les rebelles
algériens » 1.

L’INTERPRÉTATION MILITAIRE DU PROJET


DE CESSEZ-LE-FEU

Guy Mollet n’avait pas consulté le général Salan ni pour lancer son
appel au FLN, ni pour préparer son discours public. Le projet lancé, Salan
eut à présenter « immédiatement au ministre résidant les modalités d’un arrêt
des hostilités, présentant toutes les garanties ».
Le général n’avait pas compétence pour discuter la position du gouver-
nement, un cessez-le-feu « inconditionnel » selon le mot du président du
Conseil, confirmé par Pineau devant l’ONU, un « cessez-le-feu sans condi-
tion afin de permettre les élections » 2. Mais il se refusait à préjuger de la solu-
tion politique, insistant sur l’importance pour l’avenir des modalités d’une
interruption des combats 3.

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LA GUERRE D’ALGÉRIE DU GÉNÉRAL SALAN

L’important est de préciser les conditions techniques de cette affaire.


Les combattants adverses conserveront-ils leurs armes ou seront-ils inter-
nés ? Armes, munitions, postes de radio, moyens de propagande doivent
être remis. « Cette clause est nécessaire pour ne pas permettre aux rebelles, à tout
moment, de reprendre le combat sur tout ou partie du territoire algérien. » Il
concède que les officiers conservent leurs armes personnelles s’ils « provo-
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quent d’importants ralliements ». Quant aux autres, ils rendront leurs armes,
mais « à des officiers français d’un rang élevé » et « au cours de cérémonies revê-
tant une certaine solennité ».
La démarche ne concernera que « les combattants de l’intérieur » et non
ceux stationnés en Tunisie ou au Maroc, ainsi que « les prisonniers du gou-
vernement français », Ben Bella et ses compagnons. Les combattants seront
réunis en des lieux précis, pris en charge par l’Armée ; ce ne seront pas des
« zones de regroupement pour rebelles ayant accepté le cessez-le-feu », pour évi-
ter l’image « d’une armée régulière attendant la fin des négociations derrière
une ligne d’armistice ».
Ces hommes ne sont que des rebelles, en droit, et non des francs-tireurs.
Ils ne relèvent pas d’un gouvernement reconnu. Aussi, avant toute discus-
sion, ils devront « accepter définitivement la citoyenneté française, sans que
jamais dans l’avenir puisse être mise en doute l’intégration de l’Algérie à la
France ». La totalité d’entre eux pourront bénéficier d’une « amnistie très
large », sauf ceux justiciables d’actes relevant du droit commun, comme
les assassinats de femmes et d’enfants.

« Toute reprise du terrorisme urbain sera susceptible de rendre caduc l’ac-


cord sur le cessez-le-feu. »
Peu de jours après la déclaration de Guy Mollet, le 22 février 1957,
Salan fit diffuser une note sur les « mesures à prendre à la suite de l’applica-
tion du cessez-le-feu ». Elle est marquée de l’esprit de la politique nouvelle,
définie par Lacoste 4.
Aux « Français de souche », il est prescrit de changer leur attitude à
l’égard des « autochtones ». Ils seront soumis à « une véritable campagne de
considération des Français musulmans ». L’auteur y reprend l’explication
générale de la guerre : « Ce n’est pas la misère qui a poussé certains agita-
teurs à déclencher la rébellion, mais essentiellement l’impression qu’ils avaient
d’être plus ou moins méprisés des Français de souche. » Aux Français-musul-
mans, on offre une « application de la seule législation française par la mise
en place d’une armature administrative et de toutes les délégations commu-

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CHAPITRE VIII : LE GÉNÉRAL SALAN ET L’OFFRE FRANÇAISE DE CESSEZ-LE-FEU

nales ». Chaque rebelle qui aura accepté le cessez-le-feu deviendra « un


citoyen électeur et éligible », recevant une carte d’identité. Quant aux « chefs
rebelles », on tentera de « les rallier » et « peut-être d’en faire des alliés ». Les
« rebelles réfugies en Tunisie et au Maroc » seront reçus « dans des secteurs
frontaliers ». Enfin, une « action psychologique de désintoxication », des
aides, du travail assuré, l’élimination du chômage « jusqu’aux élections »
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devraient contribuer aux ralliements.

Mais le général se méfie de tout laxisme. Il se méfie de l’opposition des


milieux français, aussi parle-t-il de dissoudre « certains partis », de menacer
les gens compromis « de mesures judiciaires et de mesures administratives les
poursuivant normalement ». Il impose une « surveillance particulière sur les
harkis et goumiers et tous ceux qui pourront croire le moment venu de tirer
profit de leur loyalisme ». Il faudra régler le sort des « rebelles déjà arrêtés et
en cours de jugement », celui des « internés administratifs » et la « gestion des
fonds recueillis par les rebelles ».
Salan conclut que l’opération est devenue possible, car le FLN est affai-
bli par les pertes dans sa trésorerie, par l’échec de la grève générale et par le
débat à l’ONU, au point qu’on a enregistré « un certain pessimisme au sein
des bandes ». Il faut en profiter. « Il paraît souhaitable d’obtenir leurs propo-
sitions », il ajoute même : « Nous devrions faire durer les pourparlers, si tou-
tefois ceux-ci ont déjà été officieusement engagés, et intensifier nos opérations
victorieuses de manière à amener les HLL aux conditions les plus favorables
pour la France. »

Le général Salan accepte donc le principe du cessez-le-feu mais l’inter-


prète comme le moyen suprême de mettre fin à la guerre subversive et non
comme une étape vers l’indépendance. En mars 1957, le ministre Lacoste,
à son tour, envoie des instructions durcissant même l’analyse du général.
En effet, il y traite des « demandes de ralliement ou offres de reddition
conduites dans l’esprit des déclarations du président du Conseil » 5.
Il s’agit bien de « reddition », que pourra recevoir « toute autorité régu-
lière, officier SAS, commandant de sous-quartier, commissaire de police, chef
de brigade de gendarmerie ».
On n’acceptera qu’un « acte volontaire comportant un témoignage non
équivoque de sincérité » : la « remise d’armes, de munitions, de matériel, […]
la « fourniture de renseignements exploitables », et même « la participation à
des opérations contre les HLL ».

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LA GUERRE D’ALGÉRIE DU GÉNÉRAL SALAN

Il impose « une enquête pour établir la non-participation de l’intéressé à


des actes de terrorisme contre la population ou contre des militaires désarmés ».
On accordera « des circonstances atténuantes en fonction de la bonne volonté
et du repentir ». Les « déserteurs musulmans » resteront sous la menace de
« sanctions disciplinaires ». Mais on garantira « la sauvegarde de la personne
et de ses biens de l’ancien HLL et de sa famille ».
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Ainsi, l’offre de cessez-le-feu de Guy Mollet était réduite à une offre


d’aman, de pardon, avec désarmement général de l’adversaire. Aux diri-
geants du FLN, qui visaient l’indépendance, on offrait l’intégration et la
citoyenneté française. On ne leur promettait même pas l’amnistie totale.

L’ÉCHEC DU CESSEZ-LE-FEU

Le FLN n’a pas accepté l’offre de Guy Mollet. À Tunis fut organisée
une conférence de presse spectaculaire, devant cent journalistes. Étaient
présents tous les leaders les plus connus : Ouamrane (qui dirigeait le cen-
tre de Tunis), Lamine Debaghine (président de la délégation extérieure), le
commandant Benoura, Mazhoud, Mahsas Ahmed, Aït Ahmed, Rachid,
secrétaire national de l’UGTT (Union générale des travailleurs tunisiens).
Bourguiba avait recommandé d’accepter et même de renoncer à une décla-
ration préalable sur l’indépendance. Il n’en fut rien. Lamine Debaghine
s’en chargea 6.
L’objectif majeur de la guerre était maintenu : « Les élections sont un pro-
blème intérieur, c’est à nous seuls Algériens de décider, elles ne sont pas un pro-
blème regardant le gouvernement français… nous voulons que l’on reconnaisse
d’abord notre indépendance. » Si le gouvernement français accepte ce préa-
lable, sera constitué « immédiatement un gouvernement provisoire algérien ».
C’est lui qui entrera « en négociations… sur la base d’une souveraineté
mutuelle », et qui étudiera « les problèmes de transition ».
Ainsi, les leaders extérieurs esquivaient la manœuvre française de sépa-
rer les combattants de l’intérieur et eux-mêmes.

Deux concessions légères étaient faites, de caractère politique, elles se


retrouveront dans les accords de 1962. Le maintien « de liens d’amitié »
avec la France, une forme de coopération, et un statut pour les habitants
européens. « S’ils demeurent français, leurs intérêts seront respectés comme sont

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CHAPITRE VIII : LE GÉNÉRAL SALAN ET L’OFFRE FRANÇAISE DE CESSEZ-LE-FEU

respectés les intérêts de tous les étrangers vivant en Algérie. » C’était donc le
refus de la double citoyenneté, disposition qui sera aussi imposée en 1962.
Le postulat est clair : « L’Algérie, c’est le FLN. Celui-ci peut prouver que
le peuple algérien est derrière lui, et qu’il contrôle entièrement l’Armée de libé-
ration nationale. »
Ferhat Abbas enchaîna par une profession de foi idéologique, très éloi-
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gnée de l’objet du cessez-le-feu : « Je vous demande de faire comprendre que


nous ne sommes pas contre la France ; mais contre le système colonial… nous
luttons contre un régime d’oppression raciste. »

À Paris, le général Ely tente, en décembre 1957, de cerner le problème


et de dégager des données « qui conditionnent la recherche d’une solution ».
Il a compris que « l’aspect militaire est étroitement fonction des données poli-
tiques ».
Il écarte un « cessez-le-feu de type indochinois 1947 ou 1954 », qui arrête
les hostilités, les adversaires gardant leurs armes, tout en se maintenant sur
place ou en se regorgeant. « Ce serait l’assurance de perdre l’Algérie dans un
délai très court, […] le renversement d’une situation militaire devenue favo-
rable comme en Tunisie en 1955. » Il couvre donc Salan qui avait posé des
conditions militaires strictes : « Il faut la remise immédiate par les rebelles
des armes et dépôts, que les combattants rejoignent leurs foyers, certains étant
poursuivis pour crimes de droit commun. »
Il sait que la réussite est conditionnée par la disparition de l’infrastruc-
ture clandestine. Aussi ses membres « seront invités à sortir de la clandesti-
nité et ils seront soumis au même régime que les combattants faisant partie des
bandes : renvoi dans les foyers, avec une surveillance discrète ou des poursuites
en cas de crimes de droit commun ». L’Armée ne désarmera pas : « Le dispo-
sitif de lutte contre le FLN sera maintenu en activité. »
Les introductions d’armes par le Maroc ou la Tunisie cesseront par un
« renforcement de la fermeture des frontières ». Mais il suggère d’y associer les
deux pays voisins, qui accepteront de désarmer « le FLN stationné sur leur
sol », de définir des « points de livraison » des armes saisies et d’y procéder
très vite, de « ne laisser, pour effectuer cette livraison, que le créneau de temps
minimum nécessaire à sa réalisation » 7.

Évoquer le cessez-le-feu semble n’avoir été, pour Guy Mollet, que


comme un propos très général, très vague, destiné à la satisfaction des
groupes politiques de sa majorité. On ne le réclamait avec autant de

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LA GUERRE D’ALGÉRIE DU GÉNÉRAL SALAN

constance dans les congrès de la SFIO que dans celui de l’UDSR de Fran-
çois Mitterrand. À Paris, les cercles politiques raisonnaient rarement en
fonction de la réalité algérienne, l’existence d’une guerre subversive à fina-
lité politique. Le général Salan avait signalé les conditions militaires indis-
pensables au succès de l’opération. En décembre 1957, il signa une « Note
sur les conditions indispensables d’un cessez-le-feu en Algérie » 8.
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Aux déclarations sur l’indépendance, le gouvernement devait opposer


la finalité politique de son action : « Les rebelles devront accepter définitive-
ment la citoyenneté française, sans que jamais dans l’avenir puisse être mise en
doute l’intégration de l’Algérie à la France. » À la volonté d’être reconnu
comme le seul gouvernement provisoire de l’Algérie, disposant d’une armée
cessant momentanément son combat, le gouvernement français devait
opposer sa volonté de désarmement des « rebelles », contraints de « remet-
tre la totalité de leurs armes et leur matériel de guerre », ne se regroupant pas
dans des zones définies. À l’exigence des leaders algériens réunis à Tunis de
piloter les négociations serait opposée la volonté française de ne traiter
qu’avec « les seuls rebelles combattants de l’intérieur à l’exclusion des individus
résidant hors du territoire algérien ».
Personne, du côté français, n’a torpillé la possibilité d’arrêter dès 1957
ou 1958 une guerre cruelle. Par sa nature, elle ne pouvait l’être selon les
règles antérieures. En 1958, le général De Gaulle, avec son offre de paix des
braves, retrouvera cette contradiction.

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CHAPITRE VIII : LE GÉNÉRAL SALAN ET L’OFFRE FRANÇAISE DE CESSEZ-LE-FEU

NOTES
1 Liste établie d’après la presse. Sur les contacts secrets, Denis Lefebvre, Guy Mollet, Le
mal aimé, Plon, 1992, p. 203 (qui utilise les papiers Mollet), Jacques Valette, La
France et l’Afrique française du Nord, Paris, SEDES, 1994, p. 340-341 et p. 446.
2 Sur le rôle de l’ONU, Charles-Robert Ageron, « Les forces internationales et la déco-

lonisation de l’Afrique française du Nord », in Les Relations Internationales et le pro-


blème de la guerre au XXe siècle, École française de Rome, 1986, p. 195 sqq.
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3 Général commandant supérieur interarmées et Xe RM, 2e bureau, Fiche relative à un

cessez-le-feu, 22 février 1957.


4 Ibid.

5 Ministre résidant, Directive particulière concernant la reddition, les ralliements,

15 mars 1957.
6 AFP, 22 mars 1957, « La conférence de presse du FLN ».

7 Ely, EM des forces armées, « Au sujet du cessez-le-feu en Algérie », 9 décembre 1957.

8 Général commandant supérieur interarmées et Xe RM, EM, « Conditions indispen-

sables à un cessez-le-feu en Algérie », 17 décembre 1957 (signé par Salan).

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CHAPITRE IX
LA BATAILLE DU BARRAGE TUNISIEN

En 1956, la Tunisie était devenue la base arrière du FLN. L’objectif


prioritaire pour le commandement français était d’empêcher le passage,
par la frontière tunisienne, des armes et des recrues instruites dans les
camps tunisiens. Leur flux seul permettait de survivre aux wilayas algé-
riennes.

LA SITUATION À L’ARRIVÉE DU GÉNÉRAL SALAN

L’indépendance de leur pays reconnue, les autorités tunisiennes se sont


montrées hostiles à la présence militaire française. Elles n’ont pas freiné
l’implantation des camps, de groupes de soutien au FLN. Au printemps
1956, il disposait d’une « véritable représentation » à Tunis, à laquelle le
chef du gouvernement, Bourguiba, imposa même un chef, Ouamrane, le
16 février 1957 1. Il prenait ainsi en mains la protection de cette aide à la
« rébellion ». Il avait obtenu, par l’ambassadeur de France à Tunis, que les
dernières unités stationnées dans son pays renoncent à toute action, ne se
déplacent plus, ne couvrent plus l’Algérie 2.
Le phénomène avait été signalé par le général Lorillot. Il prit une
ampleur inquiétante dans le dernier trimestre de 1956. Le général Salan
notait en avril 1957 que « réorganisé et centralisé à Tunis sous la férule
d’Ouamrane, le courant de distribution se répand dans cette ville vers les
bases de la rocade : Souk el-Arba, le Kef, Tadjerouine, Kasserine, Thelepte,
qui sont approvisionnées à la demande ». Le passage des recrues existait
encore, mais l’important était le transport des armes : la pratique « de

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LA GUERRE D’ALGÉRIE DU GÉNÉRAL SALAN

bandes de trente à cinquante hommes portant plusieurs armes a remplacé


celle des caravanes fortement accompagnées ». Il parlait même de « cobelli-
gérance tunisienne » 3.

Les services français avaient suivi avec inquiétude l’arrivée des armes à
la frontière, d’où elles devaient être ventilées dans les wilayas. En
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mars 1956, avaient été livrées deux mille armes, prises aux rebelles yousse-
fistes, des opposants à Bourguiba, par des unités françaises dans des com-
bats du côté de Mareth, dans l’extrême Sud tunisien. Entre août et
septembre 1957, on estima que seize mille cinq cents armes étaient arrivées
de Libye et d’Égypte, apportées au plus près de la frontière par des voitures
de la garde nationale tunisienne. Après le repli, sur ordre de Paris, des uni-
tés françaises en juillet 1957, de véritables compagnies de transport furent
constituées : des hommes, entraînés, passaient en portant trois ou quatre
armes chacun par des itinéraires repérés, et revenaient ensuite en Tunisie.
Ces bases logistiques, protégées par leur localisation en territoire étranger,
étaient devenues des « bases de départ offensives ». En novembre 1957, deve-
nant centres d’instruction, elles recevaient du matériel à livrer mais aussi des
recrues, levées en Tunisie et en Algérie, à instruire.

Le recoupement des informations permit d’estimer qu’entre novem-


bre 1957 et le 15 février 1958, quinze mille armes étaient passées, dont
dix mille entre le 1er janvier et le 15 février 1958. La complicité du gouver-
nement tunisien allait permettre d’armer trente-quatre mille rebelles, soit
« trois divisions classiques ». D’autres renseignements recoupés annonçaient
la prochaine livraison de cinquante mille armes, dont dix mille fusils
mitrailleurs stockés en Égypte et en Syrie 4.
Des bandes armées stationnaient près de la frontière. Jusqu’en juil-
let 1957, elles ne forment que de petits groupes, installés dans les mech-
tas et perdus dans la population. Leurs bases sont les casernes de la garde
nationale. Leurs effectifs n’ont jamais dépassé deux mille Algériens ainsi
camouflés. Après juillet 1957, tout changea. Les futurs combattants sont
amenés nombreux vers les bases de transport et les camps d’instruction.
Et ce sont des unités encadrées et équipées qui partent vers l’Algérie.
Entre novembre 1957 et février 1958, dix mille hommes au moins
auraient ainsi été réunis.
La frontière devient un lieu de harcèlement. Des bandes algériennes
reçoivent une mission spécifique : harceler les unités françaises, les piéger

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CHAPITRE IX : LA BATAILLE DU BARRAGE TUNISIEN

dans des embuscades, comme celle de Sakiet du 11 janvier 1958 5. Surtout


de nombreux incidents sont causés par les Tunisiens, quelques mitrailleuses
tirant depuis la Tunisie sur un avion volant en territoire algérien : quinze
tirs du 18 au 30 septembre 1957, dont huit avec impact. Parfois, l’incident
était plus grave : le 30 janvier 1958, un avion touché s’écrasa à trois kilo-
mètres de Souk Ahras. Le 30 août 1957 6, on crut même à une prochaine
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attaque du village du Kouif, à partir d’une base tunisienne 7. Le 8 février


1958, en autorisant le bombardement de Sakiet, Salan avait décidé de
détruire un camp de regroupement du FLN : quatre cents hommes au
moins étaient cachés dans les bâtiments d’une ancienne mine, protégée par
la DCA de l’Armée tunisienne 8.

À Paris, les milieux gouvernementaux redoutaient qu’un incident ne


servît de déclencheur à une crise franco-tunisienne. En juillet 1957, le
ministre de la Défense nationale exigea de recevoir des renseignements sur
chacun de ces incidents, pour les communiquer aux Affaires étrangères 9.
Mais en août 1956, il avait autorisé l’exercice du droit de suite conformé-
ment au droit international 10. Salan le transmit aux unités, en demandant
des opérations « menées à coup sûr, en force, sur des objectifs certains et abou-
tissant à des succès marquants » 11.
Aussi, tous les observateurs officiels sont inquiets. Le ministre, Lacoste,
évoquant « le concours quasi officiel de la Tunisie », demande au gouverne-
ment d’utiliser sa promesse d’aide financière pour obtenir une « neutralité
minimum de la Tunisie », et l’autorisation pour les troupes en Tunisie de
reprendre leurs activités. « Sans cette couverture éloignée, pas de défense pos-
sible de nos frontières. » 12
Le chef d’état-major des Armées, Ely, inspecte la frontière. Il constate
une infrastructure logistique « de plus en plus grande aux abords de la fron-
tière », les saisies de matériels perfectionnés, armes lourdes et systèmes de
transmission radio. Il s’attend à des « échéances redoutables au printemps
prochain ». Il souhaite que le commandement invente un dispositif adapté
à cette lutte « sur une frontière de quatre cent cinquante kilomètres dans des
zones difficilement pénétrables » et sans voies de communication. Comme
il est impossible de détruire cela « dans l’œuf », l’aide extérieure doit être
anéantie en Algérie, par l’emploi d’unités spécialisées. Il conclut au ren-
forcement en cadres et en matériel. « J’ai trouvé le général Salan déjà
orienté en ce sens, et je l’ai chargé d’étudier en détail les mesures qu’implique
cet effort urgent. » 13

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LA GUERRE D’ALGÉRIE DU GÉNÉRAL SALAN

Salan, en avril 1957, rend compte des mesures envisagées en fonction


des renseignements venant de Tunis. Il demande une décision sur un pro-
jet de barrage aménagé : « Mettre à ma disposition les crédits qui nous permet-
traient de poursuivre la valorisation défensive des travaux d’organisation,
actuellement suspendus. » 14
Le général Salan n’est pas à l’origine de l’idée d’un barrage continu,
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aménagé, protégé par des champs de mines, mais son prédécesseur, le géné-
ral Lorillot. Le gouvernement avait longtemps hésité à engager les crédits
nécessaires, pour ne pas alourdir le coût de la guerre en Algérie. Or, en
quelques semaines, à Paris, on accepta de financer cette arme nouvelle.

Au début de mai 1957, le ministre, Lacoste, fait pression sur le chef du


gouvernement, Guy Mollet. Il obtient des crédits pour les travaux « civils
et militaires » qu’il avait fait commencer, et pour construire des « tours d’ac-
cès et de manœuvres » 15.
À la fin juin 1957, André Morice, ministre de la Défense nationale,
réunit à Constantine un conseil de guerre, avec plusieurs généraux, dont
Ely. Après avoir inspecté un tronçon du barrage existant, il débloque des
crédits pour que tout soit achevé au 30 septembre 1957. Il insiste sur l’em-
ploi de « procédés modernes » définis par un « groupe d’étude et de valorisa-
tion de la protection de la frontière », des spécialistes de l’électronique, de la
chimie et du génie 16.

En juillet 1957, Salan rend compte que le barrage est « en cours de réa-
lisation », il protégera la voie ferrée Bône–Tébessa, et la voie minière
Ouenza–Bône. Il envisage des « barrages successifs », pour tirer un « rideau
de fer aux infiltrations provenant de Tunisie » 17.
Jusqu’à la décision d’André Morice, le barrage n’était pas continu.
Des passages avaient été repérés et des unités d’infanterie de la
11e division avaient assuré la couverture. Les axes les plus fréquentés par
les convois algériens étaient coupés de barrages partiels, et les axes de
déplacement vers les wilayas ravitaillées étaient surveillés. Les archives
conservent la trace de nombreux accrochages, d’embuscades, témoins
d’une bataille engagée depuis des mois. Le général Ely conseillait d’amé-
nager le terrain en récupérant « ce qui subsiste du réseau de renseignements
de Tunisie », en établissant des zones interdites et des couloirs de circula-
tion, en menant des « opérations locales de jour et de nuit », en tendant des
barbelés et des champs de mines. Il savait combien il est difficile de lut-

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CHAPITRE IX : LA BATAILLE DU BARRAGE TUNISIEN

ter « sur un front de quatre cent cinquante kilomètres dans des zones diffici-
lement pénétrables », alors que c’est en Algérie que doit être anéantie cette
« aide extérieure ». Renforcer les cadres et le matériel et utiliser des uni-
tés spécialisées devenait urgent. Mais il n’allait pas plus loin.

La décision d’investir des sommes considérables dans ce barrage fut


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prise, faute d’une autre solution. Dès février 1957, le préfet de Constan-
tine évoque, devant la « diminution de notre potentiel », le risque poli-
tique : « La population est navrée de se voir de nouveau exposée, après avoir
eu l’espoir d’être définitivement protégée. » Selon les sources militaires,
près des trois quarts de l’armement venant de Tunisie passe en Algé-
rie 18. En avril, Salan multiplie les interventions pour que l’on tienne
compte de la nouvelle réalité du combat : centralisation de l’aide logis-
tique autour d’une base FLN à Tunis, rapprochement de la frontière de
bases relais, emploi de petites bandes pour traverser au lieu de convois
repérables 19. Il réussit à faire admettre par Ely le principe du grand bar-
rage continu, faute de disposer de renforts indispensables pour mettre
un dispositif continu d’unités le long de cette frontière. Il lui demande
de : « Mettre à ma disposition les crédits qui nous permettraient de poursui-
vre la valorisation défensive des travaux d’organisation, actuellement suspen-
dus. » 20

À la mi-juin 1957, la chose est acquise. Salan note : « Le but militaire


en Algérie, pour être atteint, la frontière de l’est, sur quatre cent cinquante
kilomètres en terrain difficile, peut être verrouillée avec une efficacité abso-
lue, en y consacrant des moyens importants ; le système statique d’interception
a un peu échoué. » 21 Le général Ely lui confirme que « la fermeture de la
frontière évolue, par la mise à votre disposition de techniciens pour établir les
plans du barrage continu ». Tout le dispositif tactique, en Algérie, sera à
réévaluer en fonction de cette arme nouvelle. Le FLN y adaptera sans
doute sa structure militaire 22. En juillet 1957, Lacoste approuve cette
décision « pour conserver la maîtrise absolue de cette zone frontière » entre
Bône et Tébessa 23. En août 1957, le général Ely voit un système d’armes
dans la conjugaison de trois éléments : le barrage tactique isolant les com-
battants du FLN, la constitution de réserves « non incrustées », disponi-
bles pour des interventions sur tout le barrage, et le « renforcement
considérable du système RAP », c’est-à-dire le renseignement contre « l’im-
plantation politico-militaire adverse » 24.

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LA GUERRE D’ALGÉRIE DU GÉNÉRAL SALAN

LA CONCEPTION DU BARRAGE

La conception du barrage a évolué.


En août 1957, Salan n’envisage qu’un obstacle technique, « un double
réseau de barbelés, mines et pièges… renforcé par une double haie électrique sous
tension de cinq cents volts », long de trois cent cinquante kilomètres et large de
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douze. L’électricité « serait fournie » par des postes équipés par une section 25.
En septembre 1957, Ely accorde en complément « huit batteries de tir
accolées à huit sections de radar, prévues pour le mois d’octobre ». Salan fait
même étudier « un barrage supplémentaire le long de la frontière de La Calle
à Bou Chebka » 26.

À la fin de septembre 1957, Salan expose enfin l’ensemble complexe


proposé par son état-major pour la « défense des frontières » 27 :
« Elle nécessite :
– un système de surveillance comprenant des zones interdites, des obstacles
défensifs et un maillage de postes de contrôle ;
– une organisation du renseignement terrestre et aérien ;
– des réserves mobiles, éventuellement aérotransportables, disposant d’une
infrastructure logistique ;
– des forces d’intervention susceptibles d’être mises en service rapidement en
cas d’action directe venant des territoires voisins. »
Il compte sur la technique :
« Des réseaux d’obstacles continus, électriques, pièges et mines ont été mis en
place rapidement en dépit des difficultés réelles que la vigueur du commande-
ment et le zèle des troupes ont permis de surmonter. »

Ce « barrage » devait être précédé d’une zone de douze kilomètres le


long de la frontière. La population en aurait été ramenée à l’ouest du bar-
rage et parfois « regroupée dans certains centres de colonisation conservés à l’in-
térieur de cette zone à évacuer à l’ouest du barrage ». Elle servait de « support
aux filières FLN ». Elle serait donc intégrée dans « l’encagement des centres
miniers et centres de colonisation européenne ».

Le coût de ce regroupement prit rapidement une dimension excessive.


En février 1958, le général Vanuxem, qui, en sa qualité de commandant de
la zone Est-Constantinois, était responsable du barrage, présenta une pre-
mière estimation :

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CHAPITRE IX : LA BATAILLE DU BARRAGE TUNISIEN

Population Coût par personne Coût total Secours


25 000 Hab 10 000 F 1 250 000 000 F 60 000 000 F

Les améliorations postérieures étaient estimées à cent vingt-


cinq millions de francs.
Salan, au contraire, en utilisant des données précises fournies par la pré-
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fecture de Constantine, arrivait à une autre estimation : l’évacuation de la


population reviendrait à dix milliards de francs nécessaires à la réalisation
de la zone interdite :

Population Coût par personne Déplacement Recasement


40 000 Hab 10 000 F 400 000 F 40 000 F

La vie matérielle, soit trois mille francs par personne et par jour, revien-
drait à 8 760 000 000 francs, soit au total dix milliards par an.
Le transport des personnes demandait des moyens, soit un camion pour
dix personnes, quatre cents vacations de grande amplitude et quatre mille
de petite amplitude, ainsi seraient occupés dix mille camions par jour. Les
centres de regroupement avaient à être organisés : les habitants recevraient
un minimum de terres cultivables, et les centres seraient à relier par une
route où la circulation serait contrôlée.

Enfin, la bande de terre « brûlée » appelait aussi des aménagements.


Sur quatre cents à cinq cents kilomètres de long et deux kilomètres de large,
mines et pièges devaient être posés, densément (« au moins dix par kilomè-
tre carré »). Le personnel nécessaire serait fourni par dix bataillons du génie,
cinq mille « auxiliaires civils » sans compter le matériel, dont nous don-
nons les quantités à titre d’illustration : quinze bulldozers, quinze com-
presseurs, quinze lance-flammes, cinq mille outils individuels, cinq millions
de mines, huit mille tonnes de barbelés, soixante tonnes d’explosifs.
On estimait qu’un délai de quatre mois serait nécessaire pour achever
ce travail 28.

Ainsi, un an après le lancement d’un projet séduisant à l’esprit, le com-


mandement découvrait de façon concrète l’énormité des besoins matériels
du projet.
« […] renforcement des zones minées… le but étant de retarder le FLN
après la coupure de la haie électrifiée qui donne le déclenchement de l’alerte… »

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LA GUERRE D’ALGÉRIE DU GÉNÉRAL SALAN

Ely appuie tellement le projet, qu’il en propose le prolongement vers le


sud, en fortifiant « agglomérations et points d’eau frontaliers, pour leur per-
mettre de résister, la nuit, à l’attaque d’un bataillon » 29.
Le lendemain, Lacoste se dit prêt à ouvrir de nouveaux crédits pour
que le barrage soit « précédé vers l’est par un système défensif voisin de la fron-
tière, la bordant même éventuellement ». Il le voit « sous une forme continue,
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[…] coupé d’obstacles que l’adversaire n’hésiterait pas à affronter » en s’enga-


geant « contre ces éléments défensifs et ainsi serait rendue plus facile la manœu-
vre de nos troupes ». Il est urgent, ajoute-t-il, de protéger les mines de fer
d’Ouenza. Il assigne donc au barrage une mission de « surveillance plus effi-
cace permettant à notre défense de déclencher aux endroits plus précis et dans
les meilleurs délais d’impitoyables rencontres avec des éléments adverses cher-
chant à franchir la frontière, dans quelque sens que ce soit ». Il demande, enfin,
à Salan d’examiner le prolongement du barrage au sud de Tébessa, jusqu’à
Bir el-Ater 30. Cela autorise Salan à présenter de nouvelles demandes dont
un énorme crédit de 1 155 millions de francs.

Avec les jours, le projet paraît gigantesque. Un officier du génie en


dresse le tableau : évacuation des habitants entre « la rocade La Calle,
Lamy, Ouenza et la frontière, La Calle étant préservé ». Il demande six
mois pour ouvrir « une zone d’abattis piégés sur cinq kilomètres de profon-
deur » interdisant les « sentiers muletiers » en fonction « de l’armement des
rebelles, canons de 105 et obus à charges creuses, […] murs antibazooka et
abris à l’épreuve pour le personnel ». Des « haies électriques d’alerte » sont
à prévoir près de la frontière et la voie ferrée doit être spécialement pro-
tégée. Le but étant de canaliser « les mouvements rebelles sur nos propres
itinéraires ». À nouveau il égrène la liste de ses besoins de crédits nou-
veaux : deux cent cinquante millions de francs pour acheter le matériel
et payer les travaux, un renfort de deux bataillons du génie, de la main-
d’œuvre auxiliaire 31.

L’histoire du barrage oriental n’est donc pas simple. Dès ses débuts, les
chefs militaires avaient manqué d’enthousiasme. Le général Noiret, com-
mandant le Corps d’Armée de Constantine, l’avait jugé d’une efficacité
« discutable » 32, puis il avait freiné l’exécution des travaux 33. Un an plus
tard, le remplaçant de Noiret insiste sur les effets des intempéries, sur la fra-
gilité des haies électrifiées, sur le ravinement par les pluies des champs de
mines. Il conclut ainsi :

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CHAPITRE IX : LA BATAILLE DU BARRAGE TUNISIEN

« […] le barrage est une création continue… un outil dont l’entretien et la


maintenance sont gros consommateurs de moyens génie de toute nature… l’ex-
cellent état du réseau et la bonne visibilité des pistes ne sont pas atteints faute
de moyens génie… si les moyens nécessaires au barrage étaient réduits, celui-ci
évoluerait rapidement vers son délabrement… »
Le barrage représente une des premières formes techniques de la guerre.
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Sur quatre cents kilomètres, entre Bône et El-Ma El-Abiod, il est constitué
certes d’un réseau d’obstacles, mais il possède « une chaîne radar en super-
position » entre El-Abiod et le Chott Gharsa.
Le radar COTAL repère un homme isolé à quinze kilomètres ou bien
un véhicule et même un groupe de chars. En avril 1957, douze radars ont
été amenés et répartis entre les territoires du Sud (quatre à Colomb-
Béchar), en Oranie (quatre confiés au 403e RAA) et dans le Constantinois
(quatre remis au 1/421e RA). Salan précise que ces batteries sont destinées
« à assurer la surveillance au sol sur la frontière » 34.
C’est le radar qui fait le barrage dans le Sud, car il permet une « manœu-
vre aéroterrestre d’interception », autour des différents obstacles, il peut sui-
vre « un mouvement suspect sans difficulté », il est précis de cent mètres à dix
kilomètres. Il commande la riposte, car ses informations sont exploitées
par l’artillerie et par des unités d’intervention. « Le radar peut rester isolé à
la condition de fonctionner dix à douze heures par jour, soit en batterie de qua-
tre. Il n’a pas besoin d’être fixe, le commandement local fixant un point d’ob-
servation selon les besoins. » Il peut tout surveiller 35 :
« […] des rebelles allant se ravitailler de nuit dans des mechtas, il peut déce-
ler un sabotage sur un tronçon de route en enfilade ou encore détecter un convoi
rebelle sur une piste et cela jusqu’à quarante kilomètres. Enfin, il accompagne
le mouvement d’une troupe, en lui signalant les mouvements suspects et en com-
mandant le réglage des tirs d’artillerie. »

À l’usage, les difficultés d’emploi sont apparues. Le radar ne détecte qu’à


vue directe, il signale sous forme sonore tout objet en mouvement dont les
arbres agités par le vent. La détection doit être recoupée par un autre radar,
chaque poste étant équipé de deux appareils. Les batteries COTAL étaient
dotées de douze radars d’une portée de trois cent cinquante kilomètres. Or,
selon une note, des « trous permanents ou accidentels en cas de panne sont donc
à prévoir dans la couverture de la frontière de l’est ». Chaque commandant de
zone avait à décider des « trous » acceptables et des renforcements radar néces-
saires. Déjà, à l’état-major, on recherchait un modèle plus performant 36.

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LA GUERRE D’ALGÉRIE DU GÉNÉRAL SALAN

Nombreuses sont les notes revenant sur cette technique et ses mérites.
Mais, en septembre 1957, Salan dut faire préciser : « Rien ne vaut que par
la manœuvre. De jour, on alerte des éléments mobiles en opération dans le sec-
teur, de nuit, on pourra orienter les éléments amis placés en embuscade vers la
bande rebelle. » 37
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Le barrage est, aussi, un ensemble de mines antipersonnel pour « valo-


riser l’obstacle ». Dès mai 1957, Salan avait ordonné de commencer la pose
« des champs de mines y compris les mines APID (mines antipersonnel indé-
tectables) » 38. Sensible aux réticences de certains généraux, comme Noiret
et Gilles, il avait accepté une « séance d’études » pour « examiner personnel-
lement le problème sous tous ses aspects », et il avait maintenu son ordre 39. Le
plan de minage proposé par le génie avait été approuvé et conduit rapide-
ment 40. Salan avait ensuite fait renforcer le dispositif par des « mines bon-
dissantes US et des mines encriers APIA Mle 51 » 41. En janvier 1958, un
nouveau renforcement fut posé par des « champs de mine profonds à grande
densité aux points les plus fréquemment attaqués » 42.
Des projecteurs puissants furent débarqués à Bône. Ils couvraient une
bande de trente à cinquante kilomètres, puis, en mars 1958, d’autres appa-
reils d’une portée de dix à soixante kilomètres arrivèrent. Le plus souvent,
les postes employaient de petits appareils du génie, de trente à quarante-
cinq centimètres de diamètre, éclairant à un mètre. On estimait leur besoin
à cent vingt projecteurs.
Toutes ces installations consommaient de l’électricité : le barrage devait
être électrifié jusqu’à Bir El-Ster, selon le plan de Lacoste, ou muni d’une
haie électrique. L’armée de l’air fut obligée de fournir vingt chefs de postes
électromécaniciens. En août 1958, une compagnie du génie fut aussi déta-
chée à cette fin 43.

En une année, la pratique du commandement dut s’adapter à une


forme nouvelle du combat en Algérie : le jour, utiliser les « éléments
mobiles en opération dans le secteur », la nuit attendre les renseignements
fournis par les éléments en embuscade et assurer la coordination entre
radars et batteries. Plans de feu et repères de tir dans la zone vue du radar
sont rapportés sur la carte par le commandement local, qui seul est habi-
lité à faire ouvrir le feu. « Le commandement local doit être prêt à une
exploitation immédiate par le feu… (il est) le seul qui enregistre les rensei-
gnements du radar. » 44

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CHAPITRE IX : LA BATAILLE DU BARRAGE TUNISIEN

UN BARRAGE UTILE

Le barrage a rempli une double fonction.

• Une fonction stratégique


À Paris, milieux politiques et militaires ont attendu des résultats puis-
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sants de ce barrage. Ely parlait de « résultats décisifs avec le début de la période


d’hiver », en septembre 1957. Le ministre lui-même demandait un exposé
de Salan au prochain comité de guerre, montrant « l’isolement de la rébel-
lion » et la réalisation en cours « de la destruction des bandes frontalières »,
sans compter une intensification de « la destruction de l’infrastructure » 45.
Salan assurait, en réponse, que « le barrage atteindra au 30 septembre un
degré décisif qui n’était escompté que beaucoup plus tard » 46. En octobre, il
informe Ely que le barrage « proprement dit » est « pratiquement terminé »,
que les frontières sont isolées 47. Lacoste donne cette instruction verbale à
Salan qu’il « place maintenant uniquement en première urgence le plein-emploi
du barrage, l’interception des convois et la destruction du personnel tant de
transport que d’escorte ». Même l’évacuation du pétrole d’Hassi Messaoud
vers la côte n’est plus prioritaire 48.

Au début de 1958, Salan relie la liquidation de « la rébellion algérienne »


à une nouvelle stratégie, dont le barrage est le support : « La destruction des
convois » est conditionnée « par le renseignement, la mobilité et la vitesse dans
l’action, la mise en valeur d’un système d’activités nocturnes menées par des élé-
ments entraînés spécialement à cet effet et agissant en dehors des procédés nor-
maux de ceux de la patrouille de nuit habituelle. » La « destruction des convois
repérés » est aussi celle de « l’infrastructure d’acheminement (bases de transit,
agents et guides, dépôts clandestins, logistique élémentaire) » 49. « Assurer l’im-
perméabilité de la frontière franco-tunisienne » est l’objectif. Il annonce des
renforts : « Je réserverai donc à cette mission d’importance vitale autant d’uni-
tés et de moyens qu’il sera nécessaire, jusqu’à ce que grâce à leurs actions, l’étan-
chéité absolue de la frontière soit obtenue. » Cette bataille « doit être absolument
gagnée dans les jours à venir, […] cela conditionne notre action en Algérie » 50.

Récupérer des effectifs était un souci constant. Il n’est qu’alourdi par le


barrage Est. Aussi, le général impose « une rigoureuse économie des effectifs
et des formations ». Il fait alléger « les organes de commandement et de service »,
principalement les compagnies de QG. Il demande la réduction des postes

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LA GUERRE D’ALGÉRIE DU GÉNÉRAL SALAN

statiques : « La stabilité imposée par la pacification ne doit en aucun cas abou-


tir à une diminution du potentiel opérationnel. » 51
Ainsi, est redécouverte une vérité ancienne : les éléments techniques les
plus perfectionnés ne peuvent remplacer, dans une guerre, la présence
humaine. En janvier 1958, le général Salan a, enfin, mis au point l’utilisa-
tion stratégique du barrage 52 :
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« – autour du barrage, saisir le franchissement des rebelles au moment de


leur concentration, les détecter, les détruire sur le barrage. Cela impose la pour-
suite du renforcement technique ;
– intervenir avec de fortes réserves, unités paras et hélicoptères, sur les deux
dorsales et dans les zones de conjonction entre les bandes en transit et les éléments
rebelles locaux. Cela suppose la mise au point de guidage et de protection ;
– organiser une deuxième zone d’interception vers la transversale Philippe-
ville, Constantine, Batna. Cela permettrait d’intervenir avant la disparition de
la bande dans la zone peu accessible au nord de la presqu’île de Collo, et au sud
dans les Monts du Hodna. »
Cela impose une organisation en échelons : en avant du barrage « des élé-
ments de surveillance et d’intervention dans la zone de chasse », pour « renseigner
et tendre des embuscades sur les filières plus connues ». Sur le barrage, « les éléments
habituels du secteur renforcés » et en arrière « des groupes d’intervention dotés de
moyens de transport rapides et à proximité des zones de passage. C’est sur cette zone
qu’attendent les unités en renfort, parachutistes et infanterie de marine ». Enfin,
« à la hauteur de la transversale Constantine – Batna », des « éléments du Corps
d’Armée de Constantine et de la zone Sud du Constantinois ».

Cela suppose aussi une structure souple du commandement. Le géné-


ral commandant le Corps d’Armée de Constantine « se réserve la possibilité
de concentrer tout ou partie de ses moyens où la situation l’exige » 53, mais les
colonels des régiments de parachutistes reçoivent des responsabilités très
étendues : « Recherche du renseignement, conduite de la manœuvre en avant
du barrage, sur le barrage et derrière ses arrières immédiats. » 54
Cet impératif amène Salan à réorganiser le commandement « dans la
zone montagneuse du Nord-Constantinois » où agissent « d’importantes bandes
rebelles fortement armées », ce qui « risque de compromettre les résultats déjà
acquis dans l’Est algérien ». Il impose au Corps d’Armée de Constantine un
« effort civil et militaire » dans l’arrondissement de Djidjelli et dans les
anciennes communes mixtes de la région de Collo. Ainsi, l’Armée ne sera
pas gênée à l’arrivée de nouveaux renforts attendus 55.

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CHAPITRE IX : LA BATAILLE DU BARRAGE TUNISIEN

Durant toute l’année 1957, la situation est restée sérieuse. L’achève-


ment rapide du barrage a entraîné des effets tactiques en 1958, qui n’ont
pas toujours été mis en valeur.

• Une fonction tactique


En octobre 1957, l’efficacité prochaine du barrage avait été reconnue
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par les principaux responsables militaires réunis à Tébessa. Il créait « une


situation nouvelle », il risquait d’inciter les chefs FLN à chercher une parade,
« amener les armes par la mer, parachuter des armes en Algérie, les avions par-
tant d’aérodromes libyens » 56. Rien ne se produisit et le FLN continua d’at-
taquer « le réseau barbelé de front et à créer des brèches pour permettre le
franchissement des unités de transport ». Cela marque toute l’activité sur le
barrage durant le premier semestre de 1958.

Entre le 8 décembre 1957 et le 5 janvier 1958, on a relevé vingt-qua-


tre franchissements malgré des opérations « montées a priori ou sur rensei-
gnements ». Le « FLN franchit le barrage là où… il estime pouvoir le forcer le
plus facilement et le plus sûrement », le général Noiret et ses colonels doivent
lui imposer le combat : « Je suis convaincu, écrit Salan, que l’adversaire n’est
pas en mesure de traverser le barrage si pour cela il doit se battre. » 57 Aussi
envoie-t-il un régiment de parachutistes et le 1er REC, des hélicoptères et
des moyens aériens. Ceux-ci agiront « en liaison avec les unités avec lesquelles
ils constituent des complexes permanents » 58.

En mars 1958, la situation se détériore en de nombreux points de l’Al-


gérie. Sur la frontière orientale, Salan signale que l’aide tunisienne se déve-
loppe et que « l’intervention de facteurs nouveaux comme l’utilisation
d’aérodromes tunisiens rendent ainsi plus sensible l’allégement des moyens de
pacification dans les autres corps d’armée » 59. Le mois suivant, la situation a
été redressée par « l’activité opérationnelle » du général Noiret. « Le désarroi
de l’adversaire et ses réactions montrent à quel point cette manœuvre était indis-
pensable et payante. »
Le barrage n’est pas achevé vers le sud. Les unités emploient imparfai-
tement les méthodes préconisées : « Importance des appuis feu de l’aviation,
coopération de l’armée de terre et de l’armée de l’air dans la recherche du ren-
seignement, le jumelage d’unités légères et des paras avec des unités d’infante-
rie du type 107. » La chasse aux convois reste la priorité. On les cherchera
sur les « itinéraires connus empruntés par les convois, en particulier sur la

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chaîne du Hodna » et « sur les zones qui reçoivent des armes : Grande Kaby-
lie, Ouarsenis, zone de Constantine » 60.
Jusqu’en mai 1958, Salan ne cesse d’insister sur l’« extériorisation de la
situation », sur l’inquiétude des populations en Algérie. Selon les préfets, des
personnalités politiques « doutent de l’efficacité actuelle » de l’action militaire.
Les moyens sont toujours insuffisants, on a vu que telle était la plainte du
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général, mais le risque vient surtout de « la formation militaire reçue par les
hors-la-loi en Tunisie », sur l’urgence de réussir « l’isolement de la rébellion
intérieure par l’établissement et le renforcement continu des barrages fronta-
liers ». Cette « belligérance ouverte avec la Tunisie » immobilise sur le barrage
de l’Est de gros effectifs : cent un bataillons « dont les meilleurs renseigne-
ments parachutistes ou bataillons de Légion », trois bataillons du génie, trois
détachements d’intervention d’hélicoptères, des « moyens aériens impor-
tants » (cinq Broussard, T 6, avions de chasse lourds P 47, bombardiers
B 26).

Un projet d’intervention directe en Tunisie fut même étudié par les


états-majors de Salan, d’Ely et de Gambiez qui commandait en Tunisie.
L’objectif était complexe : protéger les Français contre de graves incidents
avec les militants de choc du Néo-Destour ou un « soulèvement général »,
et surtout détruire les bases diverses du FLN. Le général Gambiez estima
que l’opération dépasserait les moyens disponibles – il fallait au moins seize
bataillons et six escadrons de blindés – et qu’elle s’achèverait comme l’ex-
pédition de Suez. Il proposait « un petit nombre d’actions » menées « soit par
les services spéciaux, soit par les moyens militaires », avec l’appui de l’aviation,
si elle était à la hauteur des espoirs. Le projet fut abandonné, au début de
1958 61. En juin 1958, Salan, dans un mémoire au général De Gaulle,
notait : « La solution, qu’elle intervienne soit par la voie de la négociation
diplomatique, soit en dernier ressort par l’action militaire, ne peut être retar-
dée plus longtemps. » 62

Une donnée militaire avait échappé aux Français : le commandement


du FLN de Tunis ne comprit pas tout de suite que le barrage allait provo-
quer une sorte de blocus de la frontière tunisienne. « Rien de sérieux ne fut
fait pour s’opposer à sa construction. […] En quelques semaines, les passages,
d’abord dans le sens extérieur-intérieur, puis dans les deux sens, devinrent pra-
tiquement impossibles, du moins aux unités entières. Plusieurs milliers de
recrues furent bloquées… » 63

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CHAPITRE IX : LA BATAILLE DU BARRAGE TUNISIEN

À partir du 21 janvier 1958, les Algériens essayèrent d’ouvrir des


brèches, mais en vain.
Dans la nuit du 27 au 28 avril 1958, un convoi essaya de passer « sous
le barrage », au nord-est de Morsott, deux autres à cinq kilomètres d’Aïn
Semour. Mais dans la nuit du 28 au 29 avril, une opération répondit au
franchissement dans la région de Laverdure. Les pertes du FLN donnent
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la mesure du convoi : cent onze tués, dix-huit prisonniers, du matériel (une


mitrailleuse, deux fusils-mitrailleurs, dix pistolets-mitrailleurs, quatre-vingt-
quatre fusils). La même nuit, un « franchissement important au sud de Souk
Ahras » ayant été signalé, la bande fut retrouvée ; ses pertes traduisent la
vigueur du combat : deux cent seize tués rebelles, dix prisonniers seule-
ment, du matériel (huit mitrailleuses, douze pistolets mitrailleurs, un mor-
tier, cinquante-sept pistolets, cent trente-trois fusils). Les Français avaient
perdu quarante-quatre hommes, soixante-dix blessés, un hélicoptère et sept
avions avaient été touchés. Le 1er mai, la poursuite continuant, le FLN per-
dit encore soixante-huit hommes et toujours du matériel.

Les survivants parlent volontiers de « la bataille de Souk Ahras ». Le


commandement français en fut impressionné : « À Laverdure, cent rebelles
environ ont affronté le barrage entre le 27 avril et le 1er mai. Ils comprenaient
deux tiers de transitaires des wilayas 2 et 3, et un tiers de locaux de la base Est.
Deux cent cinquante transitaires de la wilaya 3 ont fait demi-tour. Les élé-
ments ayant franchi le barrage paraissent actuellement détruits à soixante-dix
pour cent. » Un autre effort était prévisible : « Dans les prochains jours, cinq
mille hommes pourraient effectuer de nouvelles tentatives de passage dans la
même région. » 64

Les effectifs adverses stationnés « du côté de Gafsa et de Tozeur », dans


l’extrême Sud tunisien, étaient estimés à six cents ou sept cents hommes.
On avait connaissance d’essais pour couper les barbelés avec des benga-
lores, pratiqués vers Tébessa, qui laissaient « supposer des tentatives au sud ».
Le colonel Trinquier, chef du 3e RPC, brisa une poussée adverse du côté de
Négrine. Prétextant des tirs de mitrailleuses depuis le territoire tunisien, il
avait fait bombarder par l’artillerie le camp de Mides. Quelques jours plus
tard, à la fin mars 1958, sur cent cinquante hommes, une cinquantaine
avaient survécu en se rendant. Le 9 avril, il avait détruit une autre katiba,
récupérant des armes neuves et des munitions. Il n’y eut plus de tentative
de passage dans le Sud 65.

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LA GUERRE D’ALGÉRIE DU GÉNÉRAL SALAN

La cadence des passages baissa très vite. Dans la semaine du 1er au


8 février 1958, cent quarante opérations, mobilisant cent soixante
bataillons, détruisirent un convoi d’armement et sept groupes. Après le
bombardement de Sakiet Sidi-Youssef et la destruction de cette base, les
camps furent repliés vers l’intérieur de la Tunisie. Salan le signala, « l’infra-
structure rebelle est désorganisée et la logistique perturbée par le déploiement des
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bases vers l’intérieur de la Tunisie », il en « résulta temporairement un ralen-


tissement des départs de matériel et d’effectifs vers l’Algérie ». Il ajoutait que le
« franchissement du barrage est tombé à un taux le plus bas connu jusqu’à ce
jour » : du 15 au 21 février, cent vingt armes seulement avaient pu passer,
sous forme de six convois ne portant « qu’une vingtaine d’armes » 66.

Le problème du barrage est sorti de la politique personnelle de Bour-


guiba qui a voulu « dominer le problème intérieur algérien » et empêcher
« de le résoudre par une solution militaire ». Ce projet politique était incon-
ciliable avec la politique définie par le gouvernement français en Algérie.
Même après le 13 mai 1958, cette réalité demeure : la Tunisie constitue
« les arrières de la rébellion, […] cent soixante-dix mille armes dont une par-
tie importante d’armes automatiques lourdes ont été acheminées en Tunisie,
entre janvier et juin 1958, et six mille ont passé la frontière » 67.
Le barrage est devenu un organisme complexe, ce que ne prévoyaient
pas ses initiateurs. Il est formé de l’association de moyens techniques consi-
dérables et de moyens humains. Certes, il est efficace, mais il ne forme
qu’une « défense semi-statique » accrochée à un « obstacle linéaire de quatre
cents kilomètres » de la Méditerranée à Tozeur. La « dispersion et la fluidité
des bandes » causent une « usure accélérée des personnels et du matériel, employé
dans des conditions climatiques sévères de jour comme de nuit » 68.
Aussi, Salan est lucide sur ce barrage : « Le rendement des forces est amoin-
dri », elles ne livrent qu’une « bataille à caractère sporadique », or elles sont
formées de « nos meilleures troupes », qui « font défaut à l’intérieur » 69.

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CHAPITRE IX : LA BATAILLE DU BARRAGE TUNISIEN

NOTES
1 CSTT, Secteur de Gafsa, 8 février 1958, Section des forces de terre, mer et air de
l’Afrique du Nord, Paris, 13 mars 1956, SHAT, 2H 343.
2 Lacoste à Guy Mollet, décembre 1956.

3 Salan au chef d’EM des Armées, 13 avril 1956, SHAT, 2H 345.

4 CSTT, EM, 3e B., Étude relative aux responsabilités du bombardement de Sakiet, sd,
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SHAT, 1K 540, carton 25 (Papiers Gambiez).


5 Le 11 janvier 1958, une compagnie du 23e RI avait été attirée dans un piège, en ter-

ritoire algérien. Les assaillants s’étaient ensuite repliés en Tunisie, d’où une mitrail-
leuse et un mortier avaient tiré sur les Français. Des camionnettes de la garde
nationale tunisienne avaient servi au transport des hommes de l’ALN. Les pertes
françaises furent de quinze tués, un blessé et quatre disparus.
6 Salan au ministre de la Défense nationale, 10 octobre 1957.

7 Salan au général commandant le CA de Constantine, 30 août 1957.

8 Général commandant supérieur interarmées au général chef d’EM, 8 février 1958.

J. Valette, « 1956 : le FLN porte la guerre d’Algérie en Tunisie », Guerres Mondiales


et Conflits Contemporains, n° 224, 2006, p. 65 sqq.
9 Salan aux chefs de secteurs et de sous-secteurs de la frontière, 10 juillet 1957.

10 Ministre de la Défense nationale à Salan, 4 juin 1957. DEFNAT, Paris, Note,

10 août 1956.
11 Salan au général CA Constantine, 15 août 1957.

12 Lacoste à Salan, décembre 1956.

13 Ely, Rapport, fin décembre 1956.

14 Salan à Ely, avril 1957.

15 Lacoste au président du Conseil, mai 1957.

16 André Morice au ministre résidant, juin 1957.

17 Salan, 7 juillet 1957.

18 Préfet de Constantine, Réunion avec Lacoste et Salan, février 1957.

19 Salan, avril 1957.

20 Ibid.

21 Salan, Note, mi-juin 1957.

22 Ely à Salan, 15 juin 1957.

23 Lacoste à Salan, juillet 1957.

24 Ely à Salan, 8 août 1957.

25 Salan au ministre Défense nationale et Forces armées, 17 août 1957.

26 Salan, EM, 3e B., Plan d’action répondant au message du général Ely du 23 sep-

tembre 1957.
27 Salan, 3e B., « Activités des forces du maintien de l’ordre depuis le 1er janvier 1957 ».

28 Salan au ministre de la Défense nationale et des Forces armées, 20 février 1958.

29 DEFN, EM, Fiche, 22 janvier 1958.

30 Lacoste à Salan, 21 janvier 1958.

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LA GUERRE D’ALGÉRIE DU GÉNÉRAL SALAN

31 Salan à Lacoste, 28 janvier 1958. Il demande trente draisines pour la surveillance


nocturne, le doublement des obstacles électrifiés aux points les plus fréquemment
attaqués, l’extension du barrage au sud. Le 8 février, dans une lettre au ministre de
la Défense nationale, il réclame une « vingtaine de locomotives ».
32 Général Noiret à Salan, 5 mai 1957.

33 Général Noiret à Salan, 11 mai 1957, qui lui envoie un projet. Le 23 mai 1957,

Salan lui ordonne que « la réalisation soit entreprise d’urgence ». Le 18 juin 1957, il
le relance, lui imposant pour la fin des travaux la date du 30 septembre 1957.
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34 Annexe à la note de Salan, en date du 2 avril 1957.

35 Ibid.

36 Salan, 3e B., Note sur l’organisation et l’exploitation du renseignement radar, 30 août

1957.
37 État-major Xe RM, 3e B., 28 septembre 1957.

38 Salan, Note, 9 août 1957.

39 « Réalisation », sd (septembre 1957).

40 Général Dulac, chef d’EM, CA Constantine, 9 août 1957.

41 Salan, EM, 2e et 3e B., Note de service, 1er juillet 1957. Les mines « encrier » (modèle

APID 51) de quarante grammes. Sont enterrées dans le réseau barbelé. Sinon, elles
sont à protéger par un grillage pour éviter des accidents aux patrouilles de surveil-
lance. Leur densité était de neuf cents au km². Elles sont à distinguer des mines bon-
dissantes, dont la charge se détache du corps d’amarrage et explose à hauteur
d’homme. Leur densité était de deux cents au km² (EMI, 2e et 3e B., SHAT, 1H
2039 D/2).
42 Salan à Lacoste, 28 janvier 1958.

43 Lacoste, Réunion du 19 mars 1958.

44 Salan, EM Xe RM, 3e B, « Note sur l’organisation et l’exploitation du renseigne-

ment-radar », 20 août 1957.


45 Ely à Salan, 23 septembre 1957.

46 Salan à Ely, Message télégraphique, sd.

47 Salan à Ely, 1er octobre 1957.

48 Salan, IPS (instructions personnelles et secrètes) pour le général commandant CA

Constantine, 22 décembre 1957.


49 Salan, IPS n° 1, 3 janvier 1958. Il insiste sur l’importance du renseignement de nuit

et sur la nécessité de transformer en « zones d’insécurité » les « axes des filières ».


50 Salan, IP n° 4, 9 mars 1958.

51 Salan, IP n° 4, 11 mars 1954.

52 Salan, Instruction pour le général CA de Constantine, 17 janvier 1958. Il a mis, en

groupement d’intervention, quatre régiments de parachutistes et le 152e RIM.


53 Salan, Instruction, cité note 1 supra.

54 Salan, EM Xe RM, 3e B, Note personnelle pour le général CA de Constantine,

20 janvier 1958.
55 Salan, EM Xe RM, 3e B., Décision, 7-8 mai 1958. Il annonce des renforts, le

22e RTA et le 13e RTA.


56 « Annexe à la journée du 1er octobre 1957 », Journal de marche du général Gambiez,

SHAT, 1 k 540, carton 25.

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CHAPITRE IX : LA BATAILLE DU BARRAGE TUNISIEN

57 Salan, Au général commandant le CA Constantine, 21 janvier 1958.


58 Salan, Note personnelle pour le général CA Constantine, 21 mars 1958.
59 Salan à Lacoste, 18 mars 1958.

60 Salan, Instruction particulière n° 5, 9 avril 1958.

61 Cette expédition de courte durée avait été envisagée pendant l’été 1957, puisque le

général Gambiez avait reçu l’ordre de passer par Alger pour gagner Tunis. Le 14 jan-
vier 1958, Ely, par une lettre manuscrite, avait autorisé Salan à la déclencher. En
mars, le ministre Chaban-Delmas fit venir en secret Gambiez à Paris pour l’en entre-
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tenir.
62 Salan, Mémoire sur la situation militaire, 4 juin 1958.

63 Meynier, Histoire intérieure du FLN, Fayard, 2002, p. 293.

64 L’attaque la plus violente lancée par l’ALN de Tunisie contre le barrage a commencé

le 6 mars 1958, elle a duré huit jours. L’ALN disposait d’armes automatiques, d’ar-
tillerie lourde ; cent vingt-deux sabotages du réseau furent relevés sans aucun fran-
chissement. La riposte de l’artillerie française avait été gênée par l’interdiction de
tirer sur le territoire tunisien. (SHAT, 1H 2833/1 et 2836/1 et le rapport du 3e
Bureau de l’AMI, 1H 1856/3).
65 Trinquier, Le coup d’État du 13 mai 1958, Paris, 1962, p. 73-83.

66 Ibid.

67 Salan, cité supra, note 1, p. 70.

68 Salan, Mémoire sur la situation militaire, juin 1958.

69 Ibid.

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CHAPITRE X
LA DÉFENSE
DE LA FRONTIÈRE MAROCAINE

Sur la frontière marocaine, une double menace est apparue après l’in-
dépendance u pays : le passage des armes et des combattants du FLN à
partir de quelques bases, et des ingérences marocaines quant au tracé de
cette frontière.

LA MENACE

Au cours de l’année 1956, étaient déjà signalés le soutien apporté aux


« rebelles » par les autorités et par la population et la présence de quelques
centres organisant ce soutien. Nombreux sont les rapports signalant les
« agissements d’organes de commandement du FLN », le refuge trouvé par
des « bandes qui ont opéré en Algérie », venues y recompléter « effectifs et
approvisionnements de toute nature », ou encore les soins reçus par les bles-
sés comme les collectes de fonds. Des Marocains avaient même été formés
pour encadrer « les commandos opérant en Oranie ». Les cas d’ingérence aug-
mentaient : deux en mars 1956, quarante-cinq en septembre. « Entre le
1er août et le 18 octobre 1956, trente bandes ou convois avaient été interceptés
ou refoulés. » L’auteur d’un rapport concluait même que « la bande frontière
située à l’ouest de Tlemcen » était « considérée comme une des plus sensibles de
l’Algérie » 1.

En 1957, on avait fini par analyser les fonctions remplies par le Maroc
au profit du FLN.

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LA GUERRE D’ALGÉRIE DU GÉNÉRAL SALAN

• Une fonction de refuge pour les groupes opérant en Algérie, et procé-


dant par des « coups de main et de va-et-vient rapides ». Au sud-ouest d’Oujda,
ils étaient accueillis par des postes de moghazeni, dépendant de l’amel de
cette ville. Chez les Beni Snassen, un véritable centre d’instruction accueil-
lait de nouveaux groupes dans les régions de Taourirt et de Berguent. Des
bandes, après avoir attaqué Port-Say le 17 octobre 1957, une ferme à dix
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kilomètres de Marnia le 21 octobre, une autre après avoir monté une embus-
cade au sud-ouest d’Oujda le 23 octobre, s’étaient repliées au Maroc