Vous êtes sur la page 1sur 4

Directeur de la publication : Edwy Plenel

www.mediapart.fr
1

personne : les cinq premiers candidats à se présenter


sont tous d’anciens officiers des pasdarans (gardiens
Iran: la fin des sanctions n’est pas pour
de la révolution). Dès lors, nombre d’Iraniens sont
demain convaincus que leur avenir dépendra, plus que dans
PAR JEAN-PIERRE PERRIN
ARTICLE PUBLIÉ LE VENDREDI 13 NOVEMBRE 2020 n’importe quel autre pays, excepté les États-Unis, du
choix d’un nouveau président américain.
La population iranienne, accablée par les sanctions
décidées par Donald Trump, et le président Rohani Le pouvoir iranien, lui, a toujours feint de n’avoir
espèrent voir s’engager des discussions avec la aucune préférence entre les deux candidats. C’était
prochaine administration américaine. Rien n’indique déjà le cas lors du précédent scrutin. L’influent
encore que le guide Ali Khamenei y soit prêt. Mais quotidien Kayhan, derrière lequel se rassemblent tous
déjà, les factions radicales s’inquiètent. les courants radicaux et qui est, en même temps, très
proche du guide suprême Ali Khamenei, avait titré sur
toute sa première page : « La victoire d’un fou sur une
menteuse. »
Et le leader iranien avait eu cette réaction, lorsque la
victoire du candidat républicain avait été annoncée :
« À la différence de ceux qui célèbrent la présidence
de Donald Trump ou de ceux qui s’en désolent, nous
A Téhéran le 9 novembre 2020. © Fatemeh Bahrami/ANADOLU AGENCY/AFP
ne célébrerons ni ne déplorerons le résultat de ces
Avant le scrutin du 3 novembre, le groupe de musique élections car il n’y a aucune différence entre eux et
iranien DasandazBand a composé une chanson mi- nous ne sommes pas inquiets. »
rap mi traditionnelle, que l’on peut voir en vidéo, Depuis, Donald Trump a déchiré le Joint
pour intimer les électeurs américains à se rendre aux Comprehensive Plan of Action (JCPoA – l’acronyme
urnes. Un rythme qui castagne et des paroles en persan de l’accord de Vienne sur le nucléaire, signé le 14
drôles, et même joyeuses, pour aborder un sujet des juillet 2015), le 8 mai 2018, imposé de nouvelles
plus graves : l’avenir de l’Iran : « Hey, Joseph, Laura, sanctions – la première vague a commencé le 6 août
Thomas, ton vote nous affecte plus que tu ne le crois. 2018 –, assassiné le général Kasem Soleimani, le 3
Si celui-ci gagne, le prix du dollar va baisser, si c’est janvier 2020, et, enfin, sanctionné le système bancaire
celui-là, le prix d’une voiture va doubler. Hey, Peter, iranien en frappant 18 banques, le 8 octobre dernier.
Alice, même pour acheter un téléphone mobile, on
dépend de toi. » Pour quel bilan ? « S’il a échoué à faire tomber le
régime, à le faire renoncer à son programme nucléaire
Pas de nom, ni de consigne de vote – le régime n’aurait et à ramener la République islamique à la table
pas apprécié – mais, dans la chanson, perce l’espoir de négociations, comme il l’espérait, Donald Trump
qu’une forte participation profitera à Joe Biden. a, en revanche, réussi à asphyxier économiquement
Tout le paradoxe de l’Iran est dans cette chanson, l’Iran. Et sa politique de sanctions a eu un effet
devenue virale : dans un pays où l’anti-américanisme négatif sur la nature de la contestation interne : les
est une valeur sacrée, derrière laquelle se retrouvent revendications pour davantage de démocratie sont
toutes les tendances du régime islamique, la campagne devenues des révoltes du pain », résume le chercheur
pour l’élection américaine a été suivie, jour après jour,
par des millions d’Iraniens.
Et elle l’a été bien davantage que ne le sera la
présidentielle iranienne, qui se déroulera en juin
prochain, et qui, pour le moment, n’enthousiasme

1/4
Directeur de la publication : Edwy Plenel
www.mediapart.fr
2

Clément Therme, spécialiste de l’Iran et chercheur au faisait valoir le candidat Biden dans un article publié
Centre de recherches internationales (CERI-Sciences dans l’édition de février-mars de la revue Foreign
Po Paris). Affairs.
« Le récent assassinat de Qasem Soleimani (…) a
éliminé un dangereux acteur mais il a aussi aggravé
le risque d’une escalade de la violence dans la région
et a incité Téhéran à repousser les limites imposées
par l’accord sur le nucléaire. Téhéran doit revenir à
un strict respect de l’accord. S’il le fait, je reviendrai
à l’accord et je renouerai avec l’action diplomatique
A Téhéran le 9 novembre 2020. © Fatemeh Bahrami/ANADOLU AGENCY/AFP
avec nos alliés afin de le renforcer et à l’étendre, tout
Ancien ambassadeur de France en Iran, François en repoussant encore davantage les autres activités
Nicoullaud ajoute : « L’Iran a finement joué en déstabilisatrices de l’Iran », ajoutait-il.
demeurant au sein du JCPoA, tout en mettant en « Il s’agirait donc, commente François Nicoullaud,
place une série d’infractions calculées à l’accord, d’améliorer le texte avec les autres parties ayant signé
sur lesquelles il s’est dit prêt à revenir si les l’accord en renforçant ses dispositions protectrices
choses s’arrangeaient. Ces infractions, en somme à l’égard des tentations de prolifération de Téhéran.
modérées, l’ont néanmoins rapproché de la capacité L’Iran devra en outre libérer les Américains
à se doter, s’il en prenait la décision, de l’arme injustement détenus, progresser en matière de droits
nucléaire. Et durant cette période, les cinq autres de l’Homme, et reculer dans ses “entreprises de
pays signataires de l’accord (France, Russie, Grande- déstabilisation” de la région. Biden enfin souligne
Bretagne, Allemagne et Chine) ont plutôt été du qu’il continuera d’user de sanctions ciblées pour
côté de l’Iran, mettant en lumière la solitude de contrer les violations des droits de l’Homme, le
Washington. » développement du programme balistique et le soutien
C’est donc une nouvelle étape dans les relations au terrorisme. »
irano-américaines qui commenceraen janvier avec Joe Si l’on excepte les ultra-radicaux, dont certains
Biden, lequel a régulièrement fait savoir que les États- occupent de hautes responsabilités dans l’appareil
Unis souhaitaient réintégrer l’accord sur le nucléaire, sécuritaire et le pouvoir judiciaire, on peut donc
et donc rompre avec la stratégie de la « pression imaginer que le nizem (système) a accueilli la victoire
maximale » de l’administration Trump. de Joe Biden avec soulagement. Le président Hassan
Mais ce changement de cap n’ira pas sans que Rohani a d’ailleurs très vite fait part de son optimisme
Washington exige au préalable que Téhéran suive quant à un changement d’attitude de Washington
scrupuleusement les termes de l’accord et fasse des envers l’Iran, tout en soulignant que les États-Unis
compromis sur certains dossiers. « Je n’ai aucune « devaient réparer leurs erreurs passées et revenir au
illusion sur le régime iranien, qui a un comportement respect de leurs engagements internationaux ».
déstabilisateur au Moyen-Orient, qui a brutalement Et, déjà, dans la capitale iranienne, bruissent des
réprimé les contestataires en Iran et détient d’une rumeurs de négociations secrètes entre les deux
façon injuste des ressortissants américains. Mais il pays, comme celles qui s’étaient déroulées au seuil
y a une manière intelligente de contrer la menace des années 2000, dans le sultanat d’Oman, sous
que l’Iran pose à nos intérêts et une autre qui est l’administration Obama et qui avaient permis l’accord
autodestructrice, c’est celle que Trump a choisie », sur le nucléaire de 2015.

2/4
Directeur de la publication : Edwy Plenel
www.mediapart.fr
3

«Si les États-Unis sont une priorité pour Le « si possible » sous-entend que le centre de gravité
l’Iran, l’Iran ne l’est pas pour les États-Unis» du régime pourrait ne pas être d’accord avec de telles
Ces négociations, une immense majorité d’Iraniens négociations, surtout s’il faut renégocier les termes du
les veulent, et les auraient voulues même en cas de JCPoA. Car la République islamique comporte deux
victoire de Trump. Selon un sondage du site en ligne entités politiques, avec des pouvoirs bien distincts.
Saham News, dont les résultats ont été publiés peu La première, c’est le cœur du nizem, soit le Guide
avant les élections américaines sur Telegram, 92 % suprême, son bureau, dirigé par son fils Mojtaba, le
des sondés y sont favorables, dont 88 % quel que haut commandement des pasdarans, de l’armée et des
soit le candidat. Ils n’étaient que 4 % seulement à organes sécuritaires, ainsi que le pouvoir judiciaire.
accepter d’y renoncer en cas de victoire du candidat Il leur revient de prendre les décisions qui engagent
républicain. l’avenir et la sécurité de l’Iran. C’est donc cette
Du côté du président Rohani, de son ministre entité, dont le fonctionnement est assez mystérieux,
des affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif, qui décidera de négocier ou pas avec les États-Unis.
et des courants réformateurs et conservateurs La seconde, c’est la façade officielle du régime,
pragmatiques – que l’on appelle en Iran, les représentée par le gouvernement : elle elle se contente
kargozaran (reconstructeurs) –, c’est également d’appliquer les décisions prises par la première et
manifeste. Mais ils ne peuvent pas plaider ouvertement d’en assumer les conséquences. Si l’on en croit
pour l’ouverture de négociations avec le Grand Satan le chercheur iranien Mohammad Hossein Ziya, un
tant celles-ci relèvent du tabou des tabous et de la seule chercheur en sciences sociales et politiques, dans une
décision du Guide suprême. contribution au think tank américain The Middle East
S’ils le faisaient, ils risqueraient d’être violemment Institute, Ali Khamenei a finalement « pris la décision
attaqués par les factions radicales et, s’il s’agit d’un des négociations avec l’Amérique et chargé Hassan
organe de presse, il pourrait se voir interdit de Rohani de s’en occuper ». Pas question bien sûr
publication. « Les problèmes du pays n’ont rien à voir qu’elles soient rendues publiques, ce qui permettra
avec les sanctions », a déjà menacé Kayhan, qui nie au Guide de poursuivre à l’envi ses diatribes anti-
toute différence entre démocrates et républicains et américaines.
pour qui les uns et les autres « affichent une unité On sent d’ailleurs déjà percer les inquiétudes des
stratégique » face à la république islamique courants radicaux hostiles à tout accommodement.
Proche des kargozaran, le quotidien Hamshrahri a « Même avec l’administration Biden, le
dû faire preuve d’une prudence extrême pour évoquer Majlis(Parlement) ne permettra pas au gouvernement
de possibles négociations. Il s’est gardé de saluer la de renégocier avec les Etats-Unis », a fait savoir un
victoire du candidat démocrate mais s’est félicité sur député conservateur, cité par un éditorialiste iranien
toute sa une de la défaite de Trump avec ce titre qui sur son compte Twitter. De son côté, le quotidien
en dit long : « Tamam Shod » (« C’est fini »). Il s’est Kayhan a repris de plus belle ses attaques contre
aussi permis ce commentaire : ce scrutin a été « un pas Hassan Rohani.
d’une partie du peuple des États-Unis – non pas de « L’animosité des États-Unis contre l’Iran n’a pas
ses politiques – vers l’amélioration des relations entre commencé avec Donald Trump pour se terminer avec
ce pays et le monde. » Evoquant à morts couverts de [Joe Biden] », écrivait, le 9 novembre, son éditorialiste
possibles discussions avec les États-Unis, il a demandé qui fustigeait également « les signes lancés de manière
que le gouvernement adopte « si possible, une réaction passive au gouvernement des démocrates », jugés
opportune ». comme allant « à l’encontre des intérêts » de la
République islamique.

3/4
Directeur de la publication : Edwy Plenel
www.mediapart.fr
4

La plupart des chercheurs occidentaux sont donc Enfin, relève le même chercheur, « si les États-Unis
sceptiques quant à la possibilité de telles discussions, sont une priorité pour l’Iran, l’Iran ne l’est pas pour
secrètes ou pas. « Qui peut se mettre dans la tête les États-Unis. »
du Guide et savoir ce qu’il pense? », s’interroge Dès lors, il y n’a guère de chance qu’une levée
le chercheur Clément Therme, qui rappelle qu’Ali des sanctions américaines intervienne prochainement,
Khamenei a été échaudé par le retrait américain de surtout si le Sénat reste majoritairement républicain.
l’accord sur le nucléaire et qu’il a fait clairement savoir Comment, d’ailleurs, la nouvelle administration Biden
qu’il ne voulait plus de telles négociations. s’y prendra t’elle ? Est-ce qu’elle procédera à un
Il ajoute : « Il faut également prendre en comptela « détricotage » des sanctions ?Si c’est le cas, certaines
position de la République islamique tiraillée entre, perdureront, car on voit mal comment celles visant les
d’un côté, les impératifs de survie économique pasdarans, accusés de « terrorisme », pourraient être
du régime qui nécessitent une négociation avec levées.
Washington et, d’un autre côté, le facteur idéologique Ou est-ce que se mettra en place un accord limité
qui fait de l’anti-américanisme une question d’identité aux questions nucléaires et de court-terme entre
politique du régime. Il y aussi à Téhéran une crise Washington et Téhéran, à même de mieux coïncider
de confiance dans la possibilité de conclure un avec la réalité, hypothèse qui semble plus probable. ?
accord pour une longue durée avec une administration Pour le moment, aucun chercheur n’a de certitudes.
américaine. En effet, la participation de Washington Ce qui fait que les entreprises européennes, dont
dans le précédent accord n’a été que de trois années, l’économie iranienne a tant besoin, ne sont pas prêtes
de 2015 à 2018. » de retrouver le chemin de Téhéran.

Directeur de la publication : Edwy Plenel Rédaction et administration : 8 passage Brulon 75012 Paris
Direction éditoriale : Carine Fouteau et Stéphane Alliès Courriel : contact@mediapart.fr
Le journal MEDIAPART est édité par la Société Editrice de Mediapart (SAS). Téléphone : + 33 (0) 1 44 68 99 08
Durée de la société : quatre-vingt-dix-neuf ans à compter du 24 octobre 2007. Télécopie : + 33 (0) 1 44 68 01 90
Capital social : 24 864,88€. Propriétaire, éditeur, imprimeur : la Société Editrice de Mediapart, Société par actions
Immatriculée sous le numéro 500 631 932 RCS PARIS. Numéro de Commission paritaire des simplifiée au capital de 24 864,88€, immatriculée sous le numéro 500 631 932 RCS PARIS,
publications et agences de presse : 1214Y90071 et 1219Y90071. dont le siège social est situé au 8 passage Brulon, 75012 Paris.
Conseil d'administration : François Bonnet, Michel Broué, Laurent Mauduit, Edwy Plenel Abonnement : pour toute information, question ou conseil, le service abonné de Mediapart
(Président), Sébastien Sassolas, Marie-Hélène Smiéjan, François Vitrani. Actionnaires directs peut être contacté par courriel à l’adresse : serviceabonnement@mediapart.fr. ou par courrier
et indirects : Godefroy Beauvallet, François Bonnet, Laurent Mauduit, Edwy Plenel, Marie- à l'adresse : Service abonnés Mediapart, 4, rue Saint Hilaire 86000 Poitiers. Vous pouvez
Hélène Smiéjan ; Laurent Chemla, F. Vitrani ; Société Ecofinance, Société Doxa, Société des également adresser vos courriers à Société Editrice de Mediapart, 8 passage Brulon, 75012
Amis de Mediapart, Société des salariés de Mediapart. Paris.

4/4