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S OMMAIRE

Édito p3

Courrier des lecteurs p4

Platon et le Mythe p1 3
Pierre François Olivéros
Le Mythe Descartes, Dieu et le Bigjimosaure p1 6
Cyril Salliot
Mites p21
Benjamin Racine
Chtulhu, le mythe post-mortem p24
Adrien Lebrun
Conan, un mythe de l'homme moderne p28
Mathieu Gutierrez
James Cameron, prophète... p31
Gérard Salambien
Édito par Rémi Nazin, rédacteur en chef
Alors, on y est enfin, après beaucoup de travail, de patience et de nuits
d'inquiétude, un nouveau numéro de la Flèche. Le lecteur assidu remarquera
certainement que ce numéro est le plus abouti que nous ayons publié et devrait
nous servir de référence à l'avenir. Il va sans dire qu'à la rédaction nous
préférerions vous offrir plus de numéros de ce magazine, toutefois nous sommes
tenus aux aléas de tous magazines associatifs. Nous manquons de rédacteurs, et il
nous faut attendre à chaque fois d'obtenir assez d'articles avant d'envoyer à
l'impression, pour que vous ayez suffisament de contenu. Je réitère donc mon
appel à chacun de nos lecteurs (qui sont de plus en plus nombreux à ce que l'on
me dit) en leur disant que la Flèche du Parthe leur est ouverte Dans ce soucis,
notre rédaction a lancé un webzine nommé le bouzin (http://le-bouzin.fr.cr), qui se
veut un complément à ce magazine et un laboratoire d'idées qui se soustrait à
notre plus grand problème qui est celui des problématiques, toujours dans une
atmosphère ludique mais néanmoins pertinente.
Alors, dans ce numéro, lui même appelé à devenir un mythe, vous trouverez de la
polémique, des grecs, de l'analyse, et comme disait le poête "On retrouvera dans
ces pages des masturbateurs, des babouins, des fumeurs de haschisch, des
cannibales, des sportifs, des policiers, des surveillants généraux, d'anciens nazis,
des présidents de la république". Mais à titre personnel, j'espère surtout que vous
y trouverez votre plaisir, de même que nous y avons trouvé le notre en le
fabriquant.

http://le-bouzin.fr.cr

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Courrier des lecteurs

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Réponse de la rédaction
Cher lecteur,
Il est toujours difficile dans ce genre de cas de distinguer ce que l'on va dire du fond et de
la forme, je préfère personnellement laisser le fond à l'auteur le plus principalement
incriminé. La question de forme principale que me pose votre courrier a surtout tenu à
savoir si réponse ou non il devait y avoir.
D'aucuns nous ont simplement conseillé et je reprends leurs termes de "laisser pisser",
mais j'ai tenu à émettre une réponse, car à la Flèche du Parthe nous faisons feu de tout
bois.
Premièrement, je tiens à vous notifier, et cela m'a mis dans une colère noire, que l'envoi
d'une lettre de plainte à Madame Bocéréan relève à la fois d'une tentative de pression
que je serais tenté de qualifier de fascisme éditorial, n'ayons pas peur des mots, et d'un
geste d'une inutilité crasse. Sachez bien que ce magazine se veut avant tout libre et
indépendant et que tout appel à une quelconque hiérarchie n'aura que pour effet de nous
faire bien rire, je ne dis pas par là que j'ai cure de l'avis de Madame la directrice de mon
UFR de tutelle, que je respecte par ailleurs, mais ce n'est pas à elle de définir nos choix
éditoriaux, de les restreindre ou encore de décider qui aura le droit de s'exprimer au sein
de ce magazine. Ce n'est pas le département de philosophie qui propose ce magazine
"par les jeunes et pour les jeunes", comme vous semblez le croire du haut de votre
condescendance doctorale, le fait que vous utilisiez le papier à lettre de votre institut de
recherche pour faire de la propagande au nom de votre association de mangeurs de
salade sera juste noté et porté à votre discrédit.
Secondement, en tenant compte du fait que vous ayez envoyé ce courrier à une tierce
personne, je considère qu'il tombe de fait dans la catégorie des documents publiques et
le publie ici afin que nos lecteurs puissent se faire une idée de l'idéologie sous-jacente et
de vos arguments que je qualifierais de faibles au possible et qui nécessitent quelques
mises au point de rigueur:
a. argument d'autorité des grands philosophes du passé; inepte car on conviendra qu'il y
ait eu des philosophes nazis et que cela ne suffit pas à légitimer le nazisme (note
additionnelle, remplacer nazi par toute idéologie que vous voudrez cela fonctionne tout
de même) De plus l'existence de philosophes végétariens ne suffit pas à considérer ce
mode de vie d'une autre manière que ce qu'il est, s'ils y trouvaient leur compte c'est très
bien pour eux mais cela ne va pas plus loin.
b. argument d'autorité des sportifs (vaste blague): revoyez vos sources mon ami, on sait
premièrement que les sportifs d'europe de l'Est de même que les cyclistes ne sont pas
des groupes de population dont l'eau claire est le principal carburant. De même, on sait
que Carl Lewis a admis s'être dopé et que la musculature de Weissmuller était dûe à un
régime spécifique à base de bicarbonate dont je ne connais guère les modalités de
prescription mais dont je doute qu'il le tenait des brioches qu'il mangeait.
c. argument Gandhi: opposable par l'argument Hitler. Il va sans dire que son végétarisme
relevait de la prescription religieuse ce qui relativise quelque peu la chose. La rédaction
tient également à signaler que Gandhi à été assassiné par un fanatique nationaliste
hindou qui était lui aussi végétarien.
Sur ce, je laisse la parole à Benjamin Racine, l'auteur le plus incriminé dans cette affaire.

votre dévoué, Rémi Nazin,


rédacteur en chef

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Nous autres étudiants en philosophie sommes des monstres d'égocentrisme, n'ayant pas
peur de braver la vindicte populaire pour défendre de notre sang l'étendard de nos
intuitions pétries d'intelligence dialectique. Nous sommes des démons farceurs que rien
ne peut arrêter lorsqu'il s'agit de péter plus que son fondement. Car après tout c'est ça
être philosophe : dire des anneries de façon péremptoire sous le couvert de la rhétorique
et d'un langage parfumé à la science et à l'argumentation.
En tout cas, c'est ce qu'apparement nous autres à la flèche du Parthe – moi le premier –
nous sommes, à en juger de la « pauvreté intellectuelle et d'esprit » de notre fanzine. Et je
suis d'accord pour dire que nous sommes des imposteurs – moi le premier. Mais de là à
nous insulter, nous calomnier, et même nous « dénoncer » à notre hiérarchie supérieur,
c'est carrément pas cool du tout, comme on dit dans le jargon.
Surtout quand on en vient aux insultes avant même de parler du texte en lui-même. Car,
quand on a un minimum de culture philosophique, on n'est pas sans savoir que
l'argument ad personam ne peut être que l'ultime stratagème, le dernier des arguments à
utiliser lors d'une controverse 1 . Mais peut-être est-ce trop demander à un professeur de
cristallographie. Après tout, on ne peut pas passer son temps à étudier les pouvoirs
magiques des cristaux et en plus avoir une culture philosophique...
Quand on commence par attaquer sur la forme, c'est qu'on n'a vraiment rien à dire sur le
fond. C'est idiot, c'est petit, c'est vilain et ça donne un mauvais grain de peau.
Sur le fond donc – et pas le fond de veau apparemment. Effectivement je parle des
campagnes d'obésité comme étant le jeu de « stratégies de pouvoirs ». Effectivement c'est
une expression bien barbare mais c'est un véritable concept philosophique pensé par
Foucault – non pas le présentateur télé, le philosophe chauve – qui est loin d'être un
simple tour de passe-passe rhétorique, mais bel et bien une véritable analyse de nos
sociétés. Je vous invite alors à la lecture de Surveiller et Punir et de l'excellent La volonté
de savoir – tome 1 de l'histoire de la sexualité – pour vous familiariser avec cette
philosophie.
Par ailleurs, les tomes 2 et 3 de cette histoire de la sexualité s'intitulent respectivement
L'usage des plaisirs et Le souci de soi. C'est précisément dans ce sens que je dirigeais mon
article. Car la faiblesse épistémologique de votre argumentation, monsieur le mage, n'a
d'égal que votre incompréhension totale de mon article. Car si effectivement je parlais de
normes – en faisant appel au très sérieux Georges Canguilhem, qui était médecin,
épistémologue et historien des sciences – c'était bien pour essayer de montrer que la
santé n'est qu'une fiction. Car peut-être n'êtes-vous pas au courant, mais toute notre
connaissance n'est qu'une création fictionnel, une simplification de notre expérience, si
bien que l'homme en parfaite santé n'est pas encore né. De même, toute notre moral n'est
qu'une création, une idéalisation opportune au service de nos instincts.
Mais de toute façon là n'est pas le problème, comme j'essayais de le dire, mon article
portait sur l'éthique plus qu'autre chose. Ce que je voulais dire, c'est que de toute
manière, tout discours portant sur la santé humaine n'est en réalité qu'un discours moral
et éthique, car il présuppose une idée que l'on se fait de la santé – et des pratiques que
cela inclus – idée qui n'a rien d'absolu en soi en tant que la connaissance n'est qu'une
création opportune. Vous même vous l'admettez car le seul véritable argument que vous
m'opposez est celui du « cout social », du « budget de la sécurité social » et des
conséquences que le surpoids a sur le monde du travail.

1 . Schopenhauer, L'art d'avoir toujours raison,


Circé/poche, p. 59

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Comme quoi, mon clin d'oeil à l'explication marxiste que je faisais dans mon article a
devancé votre argument. Vous ne voulez pas des gens en bonne santé, vous voulez des
travailleurs gentils, ordonnés, normalisés, bien sages, qui vont à l'usine sans faire de crises
cardiaques parce que cela coûte de l'argent de faire venir une ambulance.
Je le dis et le répète : les discours sur la santé veulent des français qui ont la même taille,
le même poids, le même IMC – qui est une farce monumentale cela dit en passant, etc...
Or ce monde qui rend tous les individus égaux, et donc uniformisés, je dois le dire,
monsieur, ce monde que vous me proposez là est laid et monstrueux, car il ne correspond
en rien à la spontanéité diversificatrice du vivant, ni même tout simplement à la réalité du
vivant. Il faudrait que vous sortiez de votre monde minéral pour voir ceci, mais il est un
principe conducteur repris de la thermodynamique que l'on appel le principe d'entropie.
Ce principe fait partie de la vie. Tout ce qui vit meurt, en même temps que tout ce qui vit
croît, se transforme, se consume, se reproduit, se dégénère etc... Vous allez mourir un
jour, ainsi que tout le monde sur terre et rien n'y changera. De là, sachant qu'une mort est
imminente, qu'allez-vous faire de votre vie? Passer l'intégralité de vos jours à regarder des
cristaux au mircroscope et insulter des étudiants en philosophie? Ou alors sortir,
découvrir le monde extérieur, rencontrer des gens, faire des expériences qui vous font
vous sentir en vie?
Aucun critère ne peut objectivement décider de laquelle de ces deux vies est la meilleur.
Je pense que l'on peut être gros et avoir une vie passionante. Je pense que l'on peut être
handicapé et être plus productif qu'un chercheur bien portant. Votre discours, monsieur,
est une insulte à nous autres les infirmes et les malades. Votre condécendence puante
n'est pas demandé. Vous n'avez pas le droit d'obliger le monde à vivre à votre façon.
Surtout quand on sait que des gros ou des infirmes feront beaucoup plus que vous ne
ferez jamais en une vie 23 .
Mon message était porté effectivement sur l'usage des plaisirs et le souci de soi, que
quitte à vivre pour mourir, je préfère expérimenter un maximum de choses, quitte à
tomber malade, plutôt que de rester prostré dans mon coin à faire la tronche. Je crois
donc que vous devriez prendre des leçons de
modestie, vous le bien-pensant, avant de prendre le clavier pour imposer au monde votre
mode de vie.
Car est-ce que je dis quelque chose sur le végétarisme? Non, car de toute façon, je sais
très bien, grâce à mon professeur en pyromancie et avocat de combat Leonard J. Crabs,
que le feu bat toujours l'élément des plantes. De plus, on ne peut pas être végétarien et
bon chrétien en même temps. Pensez-y, en tant que catholique, nous devons croire en la
transsubstanciation, si bien que lorsque nous mangeons l'ostie, nous mangeons le corps
du Christ, et donc de la viande. De là, aurez-vous la force de dire aux chrétiens qu'ils se
trompent de régime alimentaire? Je ne pense pas, mais ça, c'est sans doute parce que
vous avez besoin de protéïnes.
Je me dois de conclure cette farce. Car voyez-vous, bien que vous ne soyez pas de mon
avis, je vous trouve quelque chose de sympathique et je n'ai absolument aucune
animosité envers vous – être en colère c'est mauvais pour le teint. Et puis j'ai mieux à faire
que de m'emporter sur de telles bagatelles. Car il y a une chose qui semble vous manquer
cruellement, c'est d'humour.
2. Robert Wyatt, ex-batteur de Soft Machine,
paraplégique et artiste de génie.
3. Eric Moore, batteur d'Infectious Grooves,
que l'on pourrait qualifier d'obèse, et pourtant
un joueur hors de paire.
http://www.youtube.com/watch?v=IWIxGVn4G
OQ&feature=related

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Et oui, le ton de mon article était largement ironique, et même si je ne suis pas le plus
drôle des hommes, j'essaie d'être un minium fun, parce que c'est cool et que ça me fait
rire. Et surtout, pour reprendre ce farceur de Nietzsche – comme je le fais dans tout mes
articles, mais cette citation est vraiment passe-partout : « là où ne prévalent que rire et
gaieté, on pense à tort et à travers – tel est le préjugé de cette brute sérieuse à l'égard de
tout gai savoir. Eh bien! Montrons que c'est un préjugé! » 4
C'est pourquoi monsieur il ne me reste qu'à vous remercier, car vous nous avez donner
une bonne occasion de rire. Car comme on le sait - et ce conseil vous est adressé : rire
régulièrement prévient des problèmes cardiovasculaires futurs, il faut donc apprendre à
rire de tout pour avoir une bonne santé. Ergo ne pas vouloir rire de tout est stressant et
provoque des cancers et des problèmes cardiaques, ainsi qu'une mort prématurée par
combustion spontannée – surtout pour les végétariens qui sont composés en majorité
d'élément des plantes, ce n'est pas moi qui le dit, mais mon professeur de pyromancie et
avocat de combat Leonard J. Crabs. Bref, ceux qui ne veulent pas prendre les choses à la
rigolades sont suicidaires.
Alors, et ça vaut pour tout le monde : détendez-vous, la vie est belle.

4. GS, IV, § 327

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Platon et le mythe
Le mythe a plusieurs fonctions, non Ce qui faisait des Atlantes une civilisation à
seulement celle qui consiste à conter l'abri de plus importants fléaux qu'ont
l'histoire ou les origines d'un peuple et de connus les cités grecques, comme la famine
leur pays, ou même des choses, c'est-à-dire ou l'endettement et la faillite, leur donnant
à but étiologique ; mais aussi, le mythe est le un atout certain.
moyen par lequel un auteur décide
d'illustrer une idée, de façon à ce qu'elle soit Ensuite, la cité fut construite dans un souci
plus facilement comprise et imaginée par les de perfection architecturale et de
lecteurs ou auditeurs. proportionnalité. L'exemple le plus évident
reste les anneaux qui entouraient la cité:
Qu'en est-il donc pour le mythe de une forme géométrique qui était associée
l'Atlantide rédigé par Platon dans le Critias et aux dieux, et de ce fait étant représentative
le Timée : écrit-il pour donner une leçon de de la perfection. De même que Platon met
morale aux Athéniens, en leur exposant une en évidence la hiérarchie des métaux : sur
cité parfaite peuplée par une civilisation chaque anneau de terre était dressée une
parfaite ? Ou bien, l'Atlantide n'a-t-elle pas muraille recouverte d'un métal toujours
plutôt un but purement dialectique au sein plus précieux et rare que le précédent plus
du dialogue ? Enfin, Platon ne cherche-t-il on s'approchait du centre de l'île. 1
pas à faire passer une autre idée «cachée»,
telle que la sagesse barbare, idée que Au centre de l'île avait été érigé un temple
nombre d'Athéniens et de Grecs ne en l'honneur de Poséidon, fondateur de la
partageaient pas avec lui ? cité, et de Clitô, réunissant l'ensemble de ces
métaux ainsi que nombre de sculptures
Il semble avant tout essentiel de rappeler chryséléphantines, un lieu strictement
dans un premier temps la description que réservé aux dieux et aux cultes religieux.
fait Platon de la cité afin de justifier sa
perfection.
Tout d'abord, l'île elle-même est
extrêmement fertile et nourricière,
suffisamment pour deux récoltes par année
selon Platon ; de plus, les habitants
pouvaient jouir de sources d'eau chaude et
froide intarissables, ce qui répondait aux
besoins les plus fondamentaux leur
permettant d'évoluer aisément dans
l'abondance la plus totale. Ils bénéficiaient
également d'un sol riche en différents
minerais dont l'un était très rare,
l'orichalque, ce qui leur conférait une
richesse extrêmement importante.

1 . Dans l'ordre : cuivre, étain, orichalque et or

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Enfin, selon le mythe, les Atlantes seraient mythe du récit historique.
les descendants directs du dieu Poséidon et Il y a un second élément que nous pouvons
jouissaient d'une sagesse absolue, n'étant remarquer dans le récit de Platon, car, en
pas touchés par les passions humaines, effet, la cité d'Atlantide, la cité parfaite, est
désintéressés de la corruption et de la barbare. Différemment à Aristote qui
débauche. Toutefois, l'île fut tout de même considère les barbares comme étant
engloutie au plus profond du royaume de esclaves de leurs passions, Platon n'hésite
Poséidon, et ce en moins de vingt quatre pas à affirmer la sagesse barbare. Mais,
heures. Tout ce que nous dit Platon, c'est avant tout, les Atlantes sont-ils barbares ou
que les Atlantes, si sages et parfaits, avaient non ? À première vue, la civilisation Atlante
finalement sombré dans les passions n'a rien de barbare : ils ont des noms Grecs
humaines qu'ils avaient rejetées toute leur et qui a une signification Grecque, ils
vie. C'est d'ailleurs à cet instant précis, dans vénèrent un dieu et descendent d'un dieu
l'ouvrage, que Platon interrompt le qui est également vénéré en Grèce, et dont
discours, au moment même où Zeus Solon et Platon descendent également, et
proclamait son verdict ; car, s'agissant du leurs rites sont curieusement proches de
dieu des dieux, il ne pouvait se risquer à ceux que les Grecs pratiquaient. Il est donc
rapporter ses paroles sans l'offenser et difficile d'affirmer que ce sont des barbares,
subir par la suite son courroux. car, étymologiquement le barbare est celui
qui ne parle pas grec, qui n'appartient pas à
À l'évocation d'une telle cité une question la civilisation Grecque, et est moins civilisé
nous vient à l'esprit : ce mythe est-il un (Perse, Égyptien), voire pas du tout (Celtes,
véritable fait historique ou ce n'est qu'une et autres). Or non, les Atlantes sont bien
pure invention de Platon ? Cette question des barbares, et Critias avertit ses lecteurs à
faisait déjà rage à l'époque de Platon, et ce sujet, comme il le dit clairement : «vous
cela devait être voulu, car il était dans m'entendrez donner des noms grecs à des
l'objectif du philosophe de mettre en barbares» en justifiant que Solon, quand il
évidence cette difficulté que nous pouvons découvrit cette légende, retranscrivit les
avoir à attribuer à un texte un statut, un noms en Grec, écrits en Égyptien, en se fiant
genre et une fonction. Certains, tel à leur définition. De même que dans la
qu'Aristote, diront que ce mythe est né et a description qu'il fait de l'architecture,
disparu avec son auteur; d'autres, tels que notamment celle du temple, Critias affirme
les successeurs de Platon, soutiendront que que cette architecture avait quelque chose
ce mythe est basé sur des faits historiques de barbare avec un aspect bariolé dans les
irréfutables. Ce qui plonge les lecteurs dans couleurs utilisées.
une confusion total, c'est déjà la quantité
impressionnante de données et de détails C'est dans le Timée que Platon met en
dans la description de la cité. Ensuite, il fait évidence la sagesse barbare. Dès le début
remonter ce récit à Solon, qui était compté de l'oeuvre, lorsque Solon questionne le
parmi les Sept Sages de Grèce et aurait été prêtre égyptien sur les mythes, ce dernier
un des descendants de Poséidon, ce qui lui parle de mythes dont Solon n'avait
donne une certaine crédibilité au récit. Ce jamais entendu parler. La sagesse se
que fait Platon, c'est incorporer dans une île manifeste ici par le grand savoir intarissable
fabuleuse des éléments que tous du prêtre. Un contraste apparaît entre le
connaissaient, comme des outils, des prêtre qui semble tout savoir et Solon, ainsi
temples, des rites similaires, etc, c'est alors que les Grecs en général, qui ignorent tout
qu'il devient difficile de différencier le des mythes qui leur sont contés.

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En fait, Solon apparaît comme un enfant, chaque dieu. Un autre élément apparaît,
qui a encore beaucoup à apprendre, et surtout lorsque Platon décrit les rites et les
notamment auprès de ces prêtres barbares, magistratures. Nous avons tendance à
d'ailleurs ce prêtre lui fait remarquer sa l'oublier, mais pour les antiques, outre
jeunesse d'âme : «vous Grecs êtes toujours l'expérience et le savoir, un autre élément
des enfants». Toutefois le prêtre lui fait est important dans la définition de la
remarquer que cette ignorance est due à sagesse : la piété. Or, lorsque nous
l'oubli, involontaire, des mythes et de la apprenons de quelles façons ils honneurs
tradition orale au profit de la politique. leurs dieux, et plus particulièrement
Involontaire car, comme il l'explique, ceci Poséidon (statues à son effigie ; attributs de
est dû au passage du char d'Hélios, conduit Poséidon : chevaux, Néréides, dauphins ;
par son fils (Phaeton), qui détruisit tout sur temple couvert d'or ; sacrifices), nous ne
son passage. Le sage égyptien, sait non pouvons plus douter de leur grande piété.
seulement les mythes, mais il sait aussi les Qui plus est, le centre de l'île était interdit à
expliquer, et comme Platon le signale, «il toute présence humaine, si ce n'est la
sait la vérité». Et parmi ces mythes que réunion des rois qui avait lieu tous les cinq
Solon ignore, il se trouve que celui de et six ans, et les offrandes faites par les
l'Atlantide lui est également transmis. citoyens une fois par an. Les Atlantes
avaient également un sens de la justice très
Au fil des pages de l'oeuvre, Platon nous développé, notamment dans le respect des
dévoile toujours plus d'éléments lois. Le fait d'éveiller en eux l'esprit de leur
témoignant d'une sagesse chez les Atlantes. ancêtre divin était le moyen de rendre le
Le premier de ces éléments, est tout plus justement possible la justice, une
simplement leur ancêtre : en effet, ils justice divine. Enfin, Platon consacre une
descendent directement de Poséidon, ce longue description sur les moeurs et
qui leur confère un caractère divin et habitudes des Atlantes, dans laquelle il
surtout la sagesse naturelle que détient insiste fortement sur leur sagesse.

Pierre-François Olivéros
15
Le Mythe Descartes,
Dieu et le Big-jimosaure

Et sur son nom on a créé un mot  !


«  Cartésien  ». Et tous les français
d’un coup sont devenus des
bureaucrates étriqués vantant à tire larigot
l’esprits cartésien, montant tout ça en
épingle pour en faire un modèle de rigueur,
de rectitude, de prudence, d’intelligence, et,
On avance là pire que tout, d’efficacité. Un esprit
avec nos grandes cartésien, rien ne lui échappe, ce qui lui
certitudes, mais au fond, échappe, ça n’existe pas, il en parle pas, il
une certitude qu’on ne peut pas peut le regarder de loin, mais du coin de l’œil
expliquer, qu’on ne s’explique pas uniquement, avec grande méfiance  ; parce
même à soi, qu’est-ce donc  ? On peut qu’il y a danger  ! Les sentiments, les rêves, la
invoquer tous les saints du paradis et jurer nuit, la passion, les fous et les enfants  :
sur ses grands dieux, on ne peut jamais rien danger  ! Les volutes de fumée, les
faire pour que ça tienne deux secondes. contradictions, les anarchistes de tout poil et
Alors partant de là, à quoi bon les grandes les poètes  : danger  ! Alors on donne des
philosophies, les grands discours politiques, raisons, on classe, on range. On déclassifie
tout le fatras incohérent des découvertes pour écrémer ce qui doit entrer en ligne de
philosophiques  ? compte, et on ne garde que ce qui se calcule,
se gère, se comptabilise et se rationne. Les
Cherchez pas, non. A rien. Ou plutôt si, à travailleurs, pas les autres hommes. Encore
nous tenir la bride, bien haute, comme à des moins les femmes  ! Et pas les enfants, qu’on
chiens faisant le beau, léchant les mains qui jette avec l’eau du bain, de peur qu’ils
nous battent et nous dressent, à ruiner notre empêchent les roues de tourner avec leurs
intelligence, notre imagination, à s’aplatir jeux, leurs hochets et leur babille
devant des orthodoxies, des dogmes, à attendrissant, on ne veut pas être attendris  !
baisser la truffe et à couiner devant les Ah ça non  ! On veut être froids, durs,
autorités, toutes les autorités, les chantres rentables  : économiques  ! Concentrés  ! Que
de la vérité. des chiffres qu’on veut, du mesurable, deux
poids deux mesures, de la mathématique et
Regardez Descartes  ! Comme il est loin de des géomètres  ! Mais le Descartounet vous
l’image qu’on s’en fait quand on entre dans le croyez qu’il était comme ça  ? Droit dans ses
détail, qu’on le dépoussière à grands frais, bottes, comme un «  i  » d’importance  ? Non,
qu’on le Kärcherise comme une racaille, une c’était plus le «  i  » d’illusion, d’incertitude,
canaille, un sale petit con, ce grand mythe d’imbécile heureux, d’intellectuel boiteux,
fondateur, cette pierre angulaire, ce d’inconséquence, le «  i  » fou de l’histrion,
monument, qu’on le décrasse, on le voit sous «  i  » qui se retrouve dans les rires qu’il
un autre jour, il perd en superbe ce qu’il provoque, comique troupier mimant le
gagne en verdeur, et c’est plutôt raide de voir philosophe sans rien en connaître de l’art  !
que tout ça tient à rien à la fin.

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Le Descartes dans sa rigueur a écrit un livre première posée là par la providence divine
baroque, dont on ne peut justifier comme un gros derrière distendu vient te
l’ordonnancement, commençant sur une pondre un œuf dans les bras. Mais
blague  : l’évidence, ce n’est rien d’autre que le
préjugé du grand nombre et les erreurs
«  le bon sens est la chose du monde la stupides de nos héros. Regardez la donc,
mieux partagée  : car chacun pense en être son évidence, et jugez-en par vous-même  :
si bien pourvu que ceux même qui sont les
plus difficiles à contenter en toute autre «  L’idée d’un être parfait ne peut pas venir
chose n’ont point coutume d’en désirer plus de moi, qui suis imparfait, ni l’idée de l’infini
qu’ils en ont  ». à moi qui suis fini, ainsi, l’idée d’un être
infini et parfait ne peut pas être le fruit de
Que personne n’a comprise, et il a poussé le mon imagination, une création de mon
vice jusqu’à appeler ça «  le discours de la esprit, puisque l’effet doit être contenu dans
méthode  »  ! Evidemment  ! La méthode parle la cause  ; compte tenu que l’effet ne peut
sans méthode, comment le pourrait-elle … pas avoir d’attribut non présent dans la
Son discours ne peut être que désordonné, cause. Ainsi du fini ne peut pas venir l’infini,
incompris, car il y a du foutoir dans la mais c’est bien de l’infini que vient l’infini. Je
méthode  ! Comment s’en sortir avec ça  ! dois donc percevoir Dieu d’une certaine
Descartes est tout sauf Cartésien, rendez- manière, et c’est de cette perception qui me
vous compte  ! Il tuait, jouait, riait, faisait la vient l’idée d’un être infini et parfait.» C’est
cour aux dames, il tenait plus de l’italien ça qu’il vous dirait, foi de moi.
que de l’allemand le bonhomme, et il a été
dire que l’homme était un composé d’âme On croit rêver, non  ? Et l’effet
et de corps et que c’était là la vérité la plus papillon  alors  ? Et la célèbre phrase
certaine, et tous l’ont gobée, cette si d’Einstein, sur la bêtise infinie, elle vient
certaine vérité, et tous ont été crier bien de nous elle il en est certain, on le sait
sur tous les toits  : aussi et même qu’on peut le voir  ! Saint
«  j’ai une âme je suis Thomas aurait ri au nez de Descartes, mais
sauvé  ! Adieu la vie Einstein, il aurait partagé son jugement,
car j’ai un corps  !  » pour sûr. Et on voudrait encore croire après
Mais l’âme  ? Qu’en ça que les mots ne sont pas des prisons
savait-il comme les autres  ? Des chausse-trappes  ?
demanderait un Des brides, des ornières, de fieffés chiens
esprit cartésien, d’aveugles  ? Ce pauvre Descartounet s’y est
utile seulement laissé prendre, comme tous les
ici. Ha mais rien autres  ! Il est tombé dans le
mon cher piège des mots,
monsieur. Nib. s’est
Nada. Peau de laissé
zob qu’on a sur égarer
l’âme. Article de foi, par leur
pur et simple. vilaine
Fumisterie de première  ! logique
On invoque l’évidence la qui ne
plus pure, m’enfin, correspon
l’évidence, on sait ce que d à rien, pas un
c’est  ! Lui dira que c’est ce philosophe ça  !
qui s’impose à
l’entendement pur
comme une vérité

17
Un aveugle volontaire, tout au plus, l’Œdipe puis … Et puis  ! Un désordre absolu  ! Parce
de la révélation, les yeux crevés par sa que l’homme, c’est incompréhensible, ça
propre main, mais errant sans guide à rime à rien dans l’esprit de Descartes, il le
travers le monde, abêti, n’écoutant que la savait, il le disait  ! Un corps, ça n’a rien de
voix des mots, suivant leur course folle commun avec une âme, et vice versa. C’est
trébuchant toujours, comme un enfant deux mondes différents, il y a un abîme
apprend à marcher. Pire encore, regardez ce entre les deux. Pourtant, ça tient ensemble.
composé qu’on est sensé être, entre du
corps et de l’âme, il est certain que ça Un esprit rationnel, parfait, qui calcule et
marche ainsi, mais comment ça marche, ça, soupèse n’aurait jamais fait ça, trop
il en sait rien … ruineux  ! Trop stupide  ! Seul un enfant, ou
ce qui revient au même, un fou aurait fait
ça, et regardez les mômes jouer avec leurs
voiturettes, leurs lego et leurs bidules, c’est
à faire peur  ! C’est pire que baroque tant ça
rime à rien. Le voilà qui prend un
tyrannosaure le môme, le plus grand des
vilains pas beaux de la planète, qu’il lui colle
des majorettes sous les pattes pour le faire
Et on le voit à ça, qu’en absence de certitude rouler sous meubles avec «  roar  ! roar  !  » de
sur ces fondements, de vraies certitudes, le rage, et cet enfant regardez le bien c’est
monde est incompréhensible, sans forme, dieu qu’a perdu la boule, et qui court
sans rime ni raison, qu’il n’y a pas de sens à partout en répandant derrière lui une
y trouver, que la vie, le monde, l’homme, ne traînée de pisse, et ça oublie que c’est dieu,
sont que des grands vertiges où rien n’est c’est plus qu’un rire à te glacer le sang, son
fixe ni véritable, sauf le fait que tout prendra jouet ça va ça roule à travers la pièce et
fin, un jour, dans une grande gerbe. Des tombe dans les escaliers, et lui fait pareil, à
abîmes insondables tout ça, il n’y a rien à s’en dévisser le crâne, et voilà qu’il prend
faire. Si ce n’est danser… Et jouer. Car sans ses bonhommes maintenant, des bidules en
ces certitudes, tout discours n’est plus que plastique qui mouftent jamais et qui
jeu, toute affirmation fausse de fait, puisque s’entrechoquent creux dans des bastons
toute vraie science doit être sûre de ses improbables, les bras en équerre, la tête
fondements, sans quoi elle ne dit rien, c’est impassible, stoïques comme des atomes
Descartes qui le dit, il se mord la queue je dans le grand vide et s’y percutant en
vous dis, il a lui-même anéanti son œuvre, silence, et il en prend un et l’engouffre dans
sa pensée, tout  ! Et oui, à l’origine de tout ce la gueule du T-Rex à roulettes, et le voilà qui
qui est, ne pouvant postuler rien de solide, se met à tout détruire sur son passage, ce
de sûr, de constant ou de mesurable, rien satané truc, larguant des avions et des
de semblable à l’œuvre d’un homme blanc briques de lego à tout va. Et ça c’est
de 45 ans en complet veston, cravate, l’homme. Rendez-vous bien compte  !
attaché-case, prévisible même dans sa L’homme  ! Vous et moi messieurs  !
manière de roter après une bière, on en est Combiné improbable d’un dinosaure et d’un
réduit à la plus insupportable des big-jim, un Big-jimosaure dont on serait
suppositions. Et c’est de Descartes que ça bien en peine d’expliquer la genèse, deux
nous vient. éléments qui n’ont rien à faire ensemble
A l’origine, pas de Dieu. Mais un enfant. Le mais qui tiennent debout et s’imposent à
contraire de la raison, du mesurable, du l’enfant comme la plus banale des
constant. Un jeu seulement  ! Une blague  ! Et évidences  !

18
Mais sous les yeux des parents, disons, la
raison, l’homme, c’est la plus crasse des
bizarreries, allez comprendre ça, ça a foutu
leur appart en l’air, à leur faire vider les
tubes de lexomil, ça résiste à toute
explication, c’est à t’en coller des
cauchemars, ça aurait raison de leur couple,
si la folie n’était pas contagieuse, s’ils ne
s’attendrissaient pas devant sans raison,
s’émerveillant de l’imagination de leur
bambin, oubliant tout, refusant de voir ce
que tout ça signifie  ! Car c’est pas humain
que d’être un homme, un pareil jouet du
destin  ! Livré comme ça, sans recours …
Y’a rien à savoir, rien  ! Si ce n’est ça  : rien ne
peut te justifier.

Cyril Salliot
19
Mites
Parlons peu, parlons bien, parlons mythe. Il Je pense que le mythe n'est pas un simple
était une fois la déesse Aphrodite... objet de croyance et qu'il peut être plus
pourquoi continuer ? Pourquoi parler de qu'un discours théologique. Car lorsqu'on
trucs morts et enterrés depuis longtemps? parle de mythe, on a en général en tête des
Vous avez raison, ça ne fait aucun sens et de grands dieux très très puissants,
toute façon tout le monde s'en fout. Il faut brandissant des marteaux de foudre pour
bien distinguer le mythe de la mythologie. Si écraser des géants. L'image est très classe
en effet la mythologie fait partie du mythe, mais le mythe ne saurait se réduire à ce
ce dernier est bien plus large que la seule genre d'histoire. Il faut dans un premier
mythologie. temps élargir le concept de mythe, pour
Et même le mythe n'a peut-être aucun qu'il ne soit pas simplement un objet
rapport avec quoi que ce soit d'Antique. Au religieux, mais une véritable création
risque de m'enfoncer dans des contre-sens artistique, une fiction esthétique. Pour
stupides, je prends le risque de Vaihinger, «  le premier sens de «  fiction  »,
dépoussiérer le mythe pour lui redonner de celui d'une entité mythologique, se
sa superbe. Mais il faut bien savoir de quoi distingue de la fiction scientifique [et
on parle. Souvent on peut entendre parler esthétique] par l'absence du comme si  »2 .
d'un «  vieux mythe  » avec un arrière goût de En son sens religieux, le mythe est quelque
redondance qui confère au mythe une chose à prendre comme une vérité, un fait
supposée ancienneté. Apparemment, le établi, du genre «  il fut un temps où un dieu
mythe serait quelque chose d'établi depuis super balèze se trimballait, marteaux en
au moins un bon paquet de temps. l'air pour écraser du géant  ». Or, le fait de
Mais c'est rater le caractère essentiel du placer le mythe dans la catégorie de fiction
mythe : qu'il est une création, un discours esthétique nous permet d'abandonner le
poétique, métaphorique; bref, une fiction. caractère aléthique 3 du mythe pour nous
Que cette fiction soit vraie ou fausse cela concentrer sur son aspect opportun,
importe peu. Que l'on prenne cette fiction pratique.
pour vraie ou fausse, que l'on y croie, cela De plus, il faut élargir le concept de mythe
importe peu. L'important, c'est de voir dans car il s'est enrichi depuis les temps anciens.
le mythe, dans cette fiction, une force On peut d'ailleurs parler de mythe
analogique, une réponse métaphorique : un contemporain, ne serait-ce qu'avec le
guide esthétique de l'action, «  la fiction concept de légende urbaine. Ici, il n'est plus
esthétique a pour fin d'éveiller en nous question de religion, mais d'histoires qui se
certains sentiments édifiants, ou d'une transmettent par le «  bouche à oreille  »,
certaine importance. [Elle] n'est pas une fin mettant souvent l'accent sur l'horreur
en soi, mais un moyen pour atteindre des (comme dans le très mauvais film Urban
fins supérieures  » 1 . Legend), voire l'humour.

1 . Hans Vaihinger, La philosophie du comme si, ed. Kimé, trad. Christphe Bouriau, 2008, p.89
2. Ibid.
3. Ici : qui a une prétention à la vérité.

21
L'aspect pratique de ces légendes est en Pour qu'une fiction puisse fonctionner en
général de véhiculer un message de tant que fiction (c'est-à-dire, un «  mensonge
précaution (par rapport au danger), un peu opportun  »), il est nécessaire d'être
comme dans l'histoire du gamin qui crie au conscient de son caractère fictif. Ce n'est
loup pour blaguer et qui finit dans le ventre que de la sorte que l'on pourra alors
du loup susnommé à la fin. Parfois, la adopter l'attitude du «  faire comme si  » qui
légende urbaine est également une sorte consiste à faire comme si le monde était
d'apologue, en exposant un personnage à la dirigé par des dieux extra-terrestres non-
conduite désagréable à une fin atroce euclidiens, par exemple.
(pensez-y, bien souvent les films d'horreurs Mais pourquoi faire comme si ? Pourquoi
du genre, ce sont bien souvent de jeunes refuser à une fiction l'accès à la vérité si
écervelés qui se font punir pour leur c'est pour lui redonner en quelque sorte ?
conduite). On pourrait faire des tonneaux Tout réside dans la simulation (prendre A
d'étude sur les légendes urbaines, mais là pour B). Le but est également de ne pas être
n'est pas le lieu. esclave de l'illusion. Car on peut tirer
Le mythe contemporain peut également bénéfice d'un discours, d'un mythe, sans
reprendre des éléments de cosmogonie pour autant croire en sa véracité, car ce
antique. Ainsi, le mythe de Cthulhu, tiré des n'est pas le fait qu'une chose soit vraie ou
œuvres de H.P. Lovecraft, est une véritable fausse qui nous pousse à l'action, mais c'est
explication de l'univers par l'intermédiaire sa puissance esthétique, d'une part, et son
de dieux extra-terrestres non-euclidiens potentiel pratique d'autre part (les deux
rendant les gens complètement fous dans étant intimement liés). L'attitude de faire
des jardins cyclopéens (ce qui a quand comme si nous permet de ne pas nous
même plus de gueule que des petits dieux précipiter aveuglément dans une croyance.
lanceurs de foudre). Mais surtout, ceci nous laisse tout de même
Et encore parle-t-on parfois de «  mythe la capacité de nous faire séduire,
vivant  » (voire mort parfois) en désignant émerveillés par une idée.
une personne contemporaine. Par exemple,
les guitar hero sont traités comme tel : des
légendes du rock'n'roll. On élève des
musiciens au rang de mythe, pour les
aduler d'une part, mais surtout pour les
prendre comme modèle. L'aspect pratique
de cette fabulation arbitraire est d'imiter ce
héros, notamment pour les apprentis
musiciens qui apprennent la guitare en
reproduisant les gimmicks de leur mentor.
Sans faire la liste de tous les genres de
mythe, il est important de noter que le
mythe a quelque chose de plus grand qu'un
simple objet de croyance religieuse (même
si ceci en fait partie).
Le caractère essentiel du mythe repose
dans le fait qu'il soit une fiction esthétique,
et qu'il doit être pris comme tel, c'est-à-dire
que le mythe ne doit pas prétendre à établir
une vérité, il est une création libre de
l'imagination.

22
Car le mythe se donne (comme tout ce qui mourir de la vérité  » 5 . Le besoin de
se donne à nous) sous une forme mensonge, d'illusion, est pratique, c'est lui
esthétique, au sens qu'il se fait connaître à qui nous pousse à agir dans la bonne
nous par nos sens, mais également car il direction, celle qui nous permet de vivre au
utilise tous les artifices de l'art. Le mythe, maximum de nos possibilités. Sans le
mais la religion également, a la puissance mensonge, sans doute n'aurions-nous
de l'art de son côté pour nous convaincre. même pas évolué...
Et pourquoi cela fonctionne-t-il ? Parce que
nous sommes loin d'être des individus de Le mythe théologique (ou la religion)
pure raison, si bien que la vérité importe n'échappe pas à cette conception de la
peu (nous ne sommes pas Mr Spock !). Si fiction pratique. Ainsi, ce n'est pas par sa
l'homme n'avait besoin que de logique pour rigueur logique que nous suivons le
pouvoir se comporter avec intelligence et message du Christ, mais par la beauté de ce
vertu, cela se saurait. Et c'est bien là où on qu'il nous propose : l'amour, le pardon. Et
peut mesurer la force de persuasion d'un ainsi nous faisons comme si Jésus avait
mythe – politique ou religieux – dans ses existé et avait été cloué sur la croix etc, tout
manifestations esthétiques – le symbole du en sachant que ce sont sans doute des
héros national, le chant populaire, la légendes urbaines. Le mythe est beau et
propagande, ou la liturgie pour la religion 4. rend le monde beau et vivable, mais
C'est d'ailleurs ici la difficulté majeure de la surtout, il nous apprend beaucoup sur
science quant à s'immiscer dans les esprits : notre condition humaine, notre action,
elle est laide, elle est froide, elle est notre moralité. C'est pourquoi nous avons
abstraite. L'art, lui, est léger, il est beau, il besoin du mythe, nous avons besoin de
nous emporte même dans nos sentiments nous créer une mythologie florissante et
les plus intimes. foisonnante. Nous ne devons pas prendre
La force du mythe réside donc dans sa les mythes comme des dogmes, mais
puissance esthétique, si bien que c'est sa comme les moyens de façonner notre vie à
beauté qui va nous inciter à agir d'une notre image.
certaine façon. Prenons un exemple : le
mythe de l'âme sœur. Le plus bête des L'homme a un rapport artistique à la
scientifiques vous dira que cette idée est réalité, il ne connaît pas le monde, il
absurde, et que l'amour n'est que le résultat l'invente au travers de ses représentations,
d'une bonne composition de phéromones. de ses fictions, de ses mythes. Quitte alors
Si on s'en tenait à cela, le monde serait à créer un monde, rendons le beau,
d'une froideur insupportable. Mais l'âme fantastique, burlesque ou effrayant.
sœur, si on sait que cela ne peut Donnons vie au monde! Donnons-lui du
véritablement exister, l'on est forcé de faire style !
comme si cela était vrai, car y-a-t-il quelque
chose de plus merveilleux que de vouloir
partager son existence avec l'amour de sa
vie? Non. Car même si parfois on peut subir
certaines désillusions (le retour brutal à la
vérité cruelle), nous avons besoin de cette
fiction, de cette idée, car elle est si belle que
sa véracité est anecdotique, elle illumine
nos vies et la rend belle à son tour «  l'art 4. Si bien que l'on peut très bien être «  athée  » et
nous est donné pour nous empêcher de être touché par la foi chrétienne en écoutant La
passion selon St Jean de Bach, ou le Stabat Mater
d'un Pergolese ou d'un Dvorak
5. Nietzsche, La Volonté de Puissance, Gallimard
Tel, trad. Geneviève Bianquis, 1 995, tome I, livre
Benjamin Racine II, ch.VI, §453.

23
Cthulhu : le mythe post-mortem
Limbes sombres, peurs irrépressibles et comme on dit – rien à foutre. Ce sont donc
horreurs incompréhensibles ; s'il est bien un des méchants pas beaux qui font ce qu'ils
auteur qui maîtrise l'art de les distiller, c'est veulent et qui écrasent sans même s'en
bien H.P. Lovecraft. Considéré comme rendre compte tous ceux qui se mettent en
l'auteur de fantastique/horreur le plus travers de leur chemin. Mais ça n'est pas
prolifique de son siècle par ses tout ; car en effet, ces créatures ne sont pas
continuateurs et par la masse toujours les seuls dans l'univers. Il en existe une
croissante de fans post-mortem. Mais s'il y a autre catégorie, encore plus ancestrale
bien une chose qui doit absolument être celle-ci ; les Dieux Très Anciens, qui sont les
rectifiée dans l'image que nous en avons ennemis des grands Anciens (Nodens par
c'est que le maître de Providence n'y est exemple est celui qui a enfermé Cthulhu
pour rien dans ce que l'on appel le mythe dans la mystérieuse citée de R'lyeh). Pour
de Cthulhu, et qu'il fait partie de ces auteurs continuer le jeu des prononciations
qui – comme Doyle – ont été plus ou moins rigolotes, laissez moi vous présenter la
dépassés par leur œuvres. A bien y regarder famille : Bast, Hypnos, Kthanid, N'tse-
de plus près, on pourrait d'ailleurs trouver Kaambl, Nodens, Vordavoss et Yad-
cela étonnant puisque de son vivant, il Thaddag. A cela s'ajoute encore les Dieux
n'aura jamais connu de succès retentissant. extérieurs dont je ne ferai même pas
mention. Aujourd'hui, le mythe de Cthulhu
En effet, dire que Lovecraft est l'artisan du est très vaste et difficilement connaissable
mythe de Cthlhu serait un gros mot, un dans sa totalité car il comporte plus de 1 8
cracha mucilagineux et poisseux jeté à son Dieux extérieurs et plus de 63 Grands
illustre figure de maître. Mais qu'en est-il de Anciens.
ce fameux mythe ? Parlons en tout d'abord,
pour ensuite comprendre les bienfaits et Si le mythe existe, et qu'il a autant enflé ;
méfaits qu'il a apporté. En tant que système cela ne veux pas dire pour autant qu'il s'agit
mythologique même, la mention Cthulhu au de l'œuvre de Lovecraft. En fait on devrait
mythe serait erronée. Car celui-ci n'est plutôt dire qu'il s'agit d'une survivance de
effectivement pas la figure centrale du son œuvre, d'une mue de celle-ci. Notons
système et il n'en constitue pas non plus le d'abord les aspects bénéfiques du mythe de
thème. Cthulhu n'est qu'une «  puissance Cthulhu et sa genèse littéraire : Lovecraft
astrale  » parmi d'autres que l'on appelle les n'a jamais eu le contact humain facile. Tout
Grand Anciens. Il en existe, à la base, un du moins on peut affirmer que dans sa vie,
total de six. Six entités cosmiques il n'a pas eu de nombreuses occasions
surpuissantes aux noms compliqués : d'avoir à faire avec autrui ; il ne commence
Azathoth, Cthulhu, Yog-Sothoth, à aller à l'école qu'à huit ans et n'y reste
Nyarlathotep, Hastur et Shub- qu'un an pour rentrer au lycée
Niggurath. Vous pouvez vous amuser seulement quatre ans plus tard. Il vit
à prononcer tout ça je ne vous aussi de manière totalement recluse
retiens pas. Tout ces «  dieux  » (cela de 1 908 à 1 91 3.
m'écorche la langue de dire ce mot
pour les qualifier) n'ont que méprit
pour l'Homme, ou tout
particulièrement, ils n'en ont –

24
Bref, tout cela pour dire que sa vie l'a regardent avec des yeux ronds. Ils ont
conduit à très peu apprécier le contact répandu sa bibliographie aux États-Unis et
humain. Il n'était donc pas très connu en bien au-delà puisque la plupart de leurs
temps que personne et, lorsque ses écrits publications sont traduites en français chez
firent surface, il ne le fut que légèrement Press Pocket. C'est donc grâce à Derleth,
plus. Cependant, il avait une que le maître de Providence 1 aura été
correspondance très abondante avec de popularisé dans le
nombreux autres auteurs de son époque monde.
tels que Clarck Ashton Smith ou Robert Ervin
Howard. Mais il en est un avec qui il était Cependant, cela
particulièrement ami et avec lequel il n'aura pas été sans
collabora énormément. Il s'agit d’August revers de médaille
Derleth. Ce bonhomme là est plus important puisque, si la
que les autres parce que c'est lui qui est célébrité en est le
responsable du viol des œuvres de premier lot, la
Lovecraft. Mais ne lui en voulons pas ; tout mutilation en est le
le monde sait que l'enfer est pavé de second. C'est un
bonnes intentions et s'il n'avait pas fait cela peu comme ces
je ne pourrais surement même pas en bons livres que
parler. Comme je viens de le dire, Derleth nous lisons et dont
était un de ses plus proches collaborateurs. nous sommes
Car à l'époque, les travaux de Lovecraft – outrés si ce n'est
s'ils n'enthousiasmèrent pas vraiment la traumatisés de voir
populace – provoqua une véritable émule la sauvage
au sein des écrivains et une communauté se caricature au
forma parmi sa correspondance. Ainsi, cinéma. Ou un peu
certains lieux/personnages/éléments des lorsque j'ai vu le
histoires de Lovecraft étaient souvent film de Silent Hill
évoqués dans les récits d'autres auteurs. puisque l'on parle
Lorsque celui-ci mourut d'un cancer du d'horreur ; je me
colon en 1 937 (personne n'est parfait), suis demandé
monsieur Derleth décida que ça ne pouvait pourquoi. Pourquoi
pas s'arrêter comme ça. Que son œuvre ils avaient osés
devait être intemporelle et que son idole et faire un truc pareil.
ami méritait la gloire. Il fonde ainsi, la Pourquoi ils ne s'en
même année, la maison d'édition Arkham étaient pas prit à
House (en rapport à la ville fictive inventée une autre licence.
par Lovecraft pour certaines de ses œuvres) Pourquoi faut-il
ayant pour mission de publier ses écrits au qu'il y ait des êtres
mieux et d'en continuer le thème par la humains sadiques au point de choisir
production de travaux inédits. Il sollicitera expressément ce que nous apprécions le
par exemple des auteurs tels que Ramsey plus, ce qui est le mieux réussit, pour
Campbell ou Bryan Lumley pour donner ensuite le rouler dans une flaque de vomi
plus de matière au mythe. Sans cette puis dans les paillettes glamours de la
maison d'édition, il ne serait même pas la célébrité comme s'il s'agissait d'une
peine d'évoquer le nom de Lovecraft ou de indécente chapelure 2 ?
Cthulhu sans que les gens ne vous
1 . Surnom de Lovecraft, qui est né à Providence
à Rhode Island.
2. Veuillez excuser l'auteur de cet article pour
avoir dépassé son sujet en étalant ses
frustrations personnelles comme un gros porc.

25
Je n'en sais rien. Toujours est-il que – car là mythe. Il n'est qu'une fresque d'horreurs
n'est pas le sujet d'analyser les origines incompréhensibles car trop obscures. Une
psychologiques de tels comportements – œuvre cyclopéenne dont les ramifications
l'effet aura été dans la tête de bien des se doivent d'être floues, un iceberg dont
personnes, moins grave car il s'agissait d'un une partie infinitésimale seulement nous
grand ami de Lovecraft. Nous pouvons serait découverte. Car s'il est bien une
donc penser, chose qui caractérise cet univers c'est bien
puisqu'en plus il la transcendance : la cosmologie est d'une
n'avait aucune telle grandeur et à la fois d'une telle
célébrité de complexité que l'humain ne pourrait
l'auteur dont il absolument pas en comprendre les secrets
pouvait profiter, ni le fonctionnement. C'est bien pour cela
qu'il n'a pas fait ça que la plupart des personnages présents
pour le plaisir ni dans les nouvelles et romans de Lovecraft –
pour l'argent, s'ils ne meurent pas – perdent la raison,
comme l'a fait la rattrapés par une sorte d'atavisme dans la
compagne de Kurt folie, comme une fatalité implacable qui
Cobain (en publiant semble avoir choisit sa victime par dérision
un recueil de plus que par jugement de valeur. Car voilà
blagues à propos la seconde erreur de Derleth  : avoir fait un
de sa tapisserie 3 ). jugement de valeur de l'être humain
La seule explication totalement opposé à son prédécesseur.
possible est qu'il Dans la cosmologie de Lovecraft, comme je
avait une vision viens de le dire, l'Homme est dépassé par
bien particulière de son environnement et du temps où la
l'univers de son science entre dans une phase de
ami. Mais est-ce à positivisme poussée, lui estime cette
ce point possible dernière des plus inutiles et vaines. Nous
de déformer ainsi occupons donc une place tout à fait
les fondements obsolète et pourrions très bien disparaître
d'un tel univers, de l'écosystème que cela n'aurait pas le
lorsque celui qui l'a moindre effet à l'échelle normal de
construit est aussi l'univers. C'est donc un mode de pensée –
proche de nous sinon misanthrope – tout à fait antagoniste
épistolairement à toute forme d'humanisme ou
parlant comme l'en d'anthropocentrisme. Là où Strauss s'en
prouve sa longue tenait à ne pas considérer une civilisation
correspondance, supérieure à une autre, Lovecraft, lui
lorsque l'on a eu le réforme sa considération pour l'humanité
temps de lire et ce plusieurs fois sans doute même ainsi que tout ce qui ce trouve sur
tous ses écrits et lorsque certains lecteurs son échelle (et même au-delà). Derleth, en
qui ne savaient rien de lui avaient, eux, tout créant les Très Anciens, amis des hommes
compris ? Car Derlteh a fait en effet de et contre les Grands Anciens, instaure des
grosses erreurs. Premièrement ; le seul fait valeurs à double titre : tout d'abord ;
d'avoir énoncé le terme de mythe de puisque l'humain est si insignifiant,
Cthulhu est en soi une erreur. L'univers de pourquoi des entités cosmiques infiniment
Lovecraft ne peut en aucun cas être un puissantes devraient y porter intérêt ?

3. Éditions Smith&Wesson©.

26
C'est croire que l'Homme en vaut la peine Mais tout de même ; tout ceci à été fait de
que d'attribuer à de telles choses un regard manière posthume et Lovecraft, à qui on
sur lui. Et puis, de mettre en place deux adressait de nombreux clins d'œil par
groupes, deux factions qui se battent, l'apparition de certaines de ses
opposées ; cela aurait pu avoir une valeur créatures/lieux/personnages dans d'autres
métaphysique d'équilibre ou de œuvres, ne s'en plaignait pas. Il trouvait
dynamisme par exemple s'il n'y avait pas même ce cercle plutôt sympathique. Alors
eu cette caractéristique purement ne pourrait-on pas penser qu'il aurait
anthropocentrique de bien et de mal – les considéré ce passage comme la mue, la
Grands Anciens étant les «  gentils  ». Dans maturité d'un univers adolescent dans son
l'univers de Lovecraft, cette notion est incompréhensibilité et dans ses efforts à
complètement dépassée, c'est une maintenir cette incompréhension – à
aberration. Alors que dire d'un panthéon l'instar d'un enfant qui se cache les yeux
inintelligible, à la géométrie non- lorsqu'il à peur ? Ne penserait-il pas qu'il
euclidienne, à la psychologie s'agit ici de l'élan de curiosité qui pousse ce
multidimensionnelle, à la physique et même enfant à diviser ses doigts pour voir
métaphysique de énième degré lorsque entre le film d'horreur et s'exposer aux
qu'elle se transforme en sombre mythe choses, à grandir ? On pourrait tout aussi
pseudo-hellénique ? Que c'est un crime bien penser les choses ainsi. Mais le grand
impardonnable, voilà se qu'il faut en est mort maintenant et personne n'aura
penser ! l'occasion de trancher la question. Alors
arrêtons de réfléchir un instant, laissons le
reposer sous terre et son esprit nous
hanter. Car s'il y a une chose sur laquelle
les puristes et les partisans du mythe
seront d'accord, c'est que Ph'nglui
mglw'nafh Cthulhu R'lyeh wgah'nagl
fhtagn 4.

4. «  Dans sa demeure de R'lyeh, le défunt Cthulhu


attend en rêvant.  »
Adrien Lebrun
27
Conan, un mythe de l'homme moderne dans un corps de barbare
Malgré un succès plus qu'honorable lors de Très tôt dans sa vie, avant qu'une armée
sa sortie en salle (mai 1 982), il semblerait venue du froid ne vienne décimer son
que le Conan de John Milius 1 soit considéré peuple, Conan est un enfant attentif. Il
comme un rustre. Nous ne nous écoute sans dire un mot les enseignements
attarderons pas ici sur le film en lui-même, de son père, pêche seul dans le calme,
à tort considéré comme un navet (au mieux contribuant ainsi à aider ses parents.
comme un film léger ou un nanard), mais Conan semble dès son plus jeune âge ne
sur le personnage interprété par Arnold pas correspondre aux lieux communs que
Schwarzenegger. Surement victime d'un l'on peut ouïr au troquet du coin à
"délit de sale muscle", la l'encontre des jeunes. C'est un enfant sage
carrure imposante de et réceptif à l'éducation,
Conan détourne l'œil du et son père lui prescrit
spectateur de l'essentiel, un way of life qui ne le
à savoir de son caractère quittera plus : découvrir
et de son comportement le secret des lois de
héroïquement moderne. l'acier. Cette morale
Conan, pourtant ancré abstraite se résume en
dans une époque située une formule simple
quelque part entre "This you can trust.",
"l'engloutissement de énoncée en pointant du
l'Atlantide" (-1 1 000 avant doigt une lourde épée
J.C.V.D.) et le mystérieux après une mise en
"avènement des fils garde à l'égard du
d'Aryas" (probablement vivant (hommes,
au VIIè ou VIIIè si l'on femmes et bêtes). A la
tient compte de la fin de son épopée
présence de l'acier), cinématographique,
exalte pourtant par son Conan restera fidèle à
comportement un certain la tradition de son
nombre de valeurs peuple, malgré son
sociétales occidentales conditionnement
actuelles. précoce et la
redoutable puissance
psychologique du
Conscients que notre lectorat puisse ne pas bourreau de son peuple, alors devenu un
avoir visionné (à tort bien entendu) ce puissant gourou : le charismatique Thulsa
fleuron du cinéma, nous tenterons de Doom (incarné par James Earl Jones, la voix
suivre tant que possible la trame du film. américaine de Dark Vador).
Nous ne pourrons toutefois pas éviter
d'aborder des passages cruciaux, y compris
le dénouement de l'intrigue, et vous
recommandons de le regarder avant.
1 . (réalisateur qui a trois ans plus tôt co-scénarisé
Apocalypse Now, on lui doit d'ailleurs la fameuse
réplique "j'adore l'odeur du napalm au petit
matin")

28
Thulsa Doom : " Tu es venu à moi mon fils. Car Le sorcier : " Les dieux approuvent ce que tu fais.
qui pourrait être ton père maintenant si ce n’est Ils vont regarder la bataille"
pas moi ? Qui t’a donné la volonté de vivre ? Je Conan : " Et ces dieux, ils vont m'aider?"
suis la source vitale d’où tu jaillis. Moi parti, tu Le sorcier (souriant) : " non"
n’aurais jamais été. Que serait ton monde privé Conan (souriant et fendant l'air de sa hache) :
de moi ? Mon fils !" " Alors dis-leurs de rester à l'écart!"
Conan est en mesure de se conformer à la Puis de revenir peu après en s'adressant,
morale ancestrale de son peuple, de juste avant le début des hostilités, à un
s'insurger et de ne pas succomber à la Crom auquel il attribue des intentions
tentation de rejoindre un pouvoir cohérentes avec ses propres choix, passage
tyrannique et despotique. En quelques évoquant les tendances actuelles des
mots, on peut dire qu'il est résistant à principales conceptions monothéistes
l'endoctrinement et capable de faire occidentales vers une religion
intervenir son libre-arbitre selon un idéal anthropocentrée, basée sur une
vertueux. C'est d'ailleurs dans la mesure ou interprétation humaniste du divin et non
il parvient à concilier ces vertus avec son plus sur l'application conforme d'un dogme
désir de vengeance et ses inclinations à révélé.
régner sur les masses qu'il s'accomplira,
devenant plus tard le mythique roi
d'Aquilonie.
Poursuivons sur le rapport qu'entretient
Conan avec la religion. Conan croit en Crom,
un dieu qui vit dans la terre et avec lequel il
a rendez-vous au Walhalla. Au début de
l'aventure, Conan vit dans la peur de Crom :
il devra lui rendre compte des lois de l'acier
s'il ne veut pas que celui-ci le jette hors du
paradis des valeureux, comme il le confie à
son compagnon d'aventure Subotaï. Cette
peur primaire est la séquelle des 20 années
d'enfermement qui ont suivi
l'anéantissement de son peuple, comme en
témoignent, une fois sa liberté retrouvée,
ses jurons homonymes pour combler son
incapacité à comprendre certains
phénomènes. Plus Conan se développe au
contact du monde extérieur et plus il
adopte une attitude réflexive à l'égard de
son théisme, à la manière de la volonté
d'humanisation du catholicisme
contemporain (par exemple les réactions
aux propos du pape sur le préservatif). Le
guerrier ira même jusqu'à défier Crom ou
tout autre dieu avant une bataille qui
s'annonce délicate :

29
Autre caractéristique de la personnalité de épousant le désir de gloire et de vaillance
Conan, sa capacité d'intégration et de jusqu'à devenir la référence morale de ses
tolérance envers autrui, deux valeurs dont il chefs:
n'est pas nécessaire de préciser qu'elles sont
particulièrement à la mode dans nos sociétés Le chef de guerre: " Conan, qu'y a-t-il de mieux
idéalisant le multi-culturalisme. Découvrant à dans la vie"
peine le monde après une vingtaine d'année Conan: " Écraser ses ennemis, les voir mourir
de séquestration, il délivre un fier voleur et devant soi, et entendre les lamentation de leurs
archer du nom de Subotaï avec lequel il va femmes"
converser dans la foulée au coin du feu. Acclamations générales
Lorsque Subotaï, priant les 4 vents (le "ciel Le chef de guerre: " C'est bien!"
éternel"), déclare que son dieu est plus fort
car résidant au dessus du dieu de Conan A noter que cette formule est la première
(Crom vivrait sur une montagne ou sous réplique du personnage. Elle arrive une
terre), ce dernier ne manifeste aucune bonne quinzaine de minutes après le début
réaction agressive et contemple le ciel avant du film et montre avec brio les conséquences
de se taire, approuvant l'argument avec un du conditionnement vécu par Conan depuis
regard respectueux. Cette réaction dénuée de ses plus jeunes années, accentuant non
préoccupations agnostiques est le meilleur seulement le contraste avec ses choix futurs
exemple du caractère tempéré et sage du mais aussi dévoilant sa souplesse
cimmérien. Et quand il rencontrera le sorcier polymorphique. Cette qualité est
(qui deviendra le narrateur de ses exploits) il particulièrement remarquable: capable de
ne tarde pas à sympathiser en plaisantant s'adapter rapidement aux conditions
avec ce frêle ermite pourtant peu accueillant situationnelles en même temps que
de prime abord. d'épouser les valeurs de ses maîtres, Conan
serait l'employé idéal de toute entreprise :
Mais tout ceci ne serait pas suffisant pour entièrement dévoué, ne rechignant jamais
faire de Conan un mythe de l'homme aux tâches besogneuses et pouvant s'adapter
moderne. En effet, si ses qualités humaines à toute forme de reclassement et de
sont appréciables, encore faut-il qu'il soit précarité que l'environnement professionnel
performant pour le modèle capitaliste. Cette actuel semble exiger.
fois encore, beaucoup de signes nous laissent
penser qu'il pourrait se hisser très haut dans D'autres caractéristiques du personnage
l'échelle sociale contemporaine (voire même pourraient être avancées pour montrer
prétendre à un poste de gouverneur). A peine combien Conan peut être considéré comme
réduit en esclavage, il fut pendant toute son un mythe de l'homme moderne, susceptible
enfance et son adolescence contraint de de réussir dans et selon les critères d'une
pousser une roue: d'abord avec d'autres puis société occidentale contemporaine :
seul au final, sa force étant devenue efficience physique optimale et corps dénué
surhumaine. Cette allégorie de la sélection de masse graisseuse (répond partiellement
naturelle reconnue par John Milius lui-même mais parfaitement aux critères de la pression
témoigne de prédispositions physiques hygiéniste du climat social ambiant), muscles
indéniables. Celles-ci seront confirmées dorsaux en V (critère de sélection sexuelle
lorsqu'il sera vendu comme gladiateur. pour les reproductrices selon des études
Jamais formé au combat, il est jeté dans psycho-sociologiques), esprit d'initiative (bon
l'arène et, ne comprenant pas pourquoi son pour entreprendre dans le milieu
adversaire l'attaque, il finit quand même par professionnel mais aussi relationnel) et
gagner par instinct de survie. Enchaînant les sûrement quelques-autres à découvrir…
victoires, il devient un combattant d'élite:

Mathieu Gutierrez
30
James Cameron, prophète...
James Cameron... Le nom qui fait frétiller les
producteurs et les banquiers... Pour ceux qui ne
le connaîtraient pas encore, et là je me
demanderais sérieusement de quelle montagne
perdue vous descendriez, il s'agit du réalisateur
de films comme Abyss (1 989), Titanic (1 995) ou
plus récemment Avatar (2009). Et c'est
précisément ce dernier qui va nous intéresser ici.
Pourquoi parler encore et toujours d'Avatar ? Je
ne vais pas m'étendre sur le talent de Cameron
pour conter les histoires, car il a un réel talent
pour cela; ni sur les stupéfiantes prouesses
technologiques qui font qu'on en oublie qu'il
s'agit la majeure partie du temps d'un film en
images de synthèse... En fait l'intérêt pour nous
ici sera de voir la portée disons «  conceptuelle  »
de cette œuvre.
Mais avant de détailler cela, faisons un rapide
résumé du contexte du film. L'histoire débute en
21 54 après Jésus-Christ, sur la planète (ou plutôt
lune d'une lointaine planète) Pandora. Celle-ci est
le théâtre de tensions entre humains et
autochtones. Les uns sont la RDA (non nous ne
sommes pas retombés au bon vieux temps de la
guerre froide, le sigle signifie Ressources
Developement Administration) et les autres sont
appelés Na'vis. Les hommes sont venus sur
Pandora pour résoudre une crise énergétique
(tiens tiens...) et convoitent de ce fait un nouveau
minerai sur lequel les Na'vis sont assis. Il nous
faut également un héros central, qui sera incarné,
si l'on peut dire, par Jake Sully; un marine
paraplégique venu remplacer son frère jumeau
(assassiné) au sein du programme Avatar. Ce
programme est un projet diplomatique
développé par les hommes pour déporter les
populations indigènes de manière pacifique. Voilà
pour ce résumé grossier que j'estime ne pas avoir
à développer plus avant, le monde entier ayant
déjà vu le film...

31
Nous voilà donc face à un homme, Jake, qui très forte: le clonage qui consiste à fabriquer
se voit offrir une seconde chance. Paraplégique, des avatars ne crée pas des êtres vivants, il
il ne peut plus être soldat. Son double naturel crée des coquilles vides. En d'autres termes,
(son jumeau) était un docteur en physique dans la pensée de Cameron, ou du moins
qui avait obtenu une place dans le programme dans celle de cette production bien précise,
avatar mais vient de décéder. Ainsi notre héros il existe la matière et l'éthéré, le spirituel.
n'est plus seulement un simple bidasse qu'on Parenthèse fermée, Jake existant sous une
peut envoyer au casse-pipe, il est devenu cette nouvelle forme, va vite succomber à l'ivresse
corde tendue entre le monde militaire (les de cette renaissance: récupérant ses aptitudes
mercenaires de la RDA) et le monde scientifique motrices il déclenche une petite panique parmi
(les savants du laboratoire de la RDA). les laborantins en s'enfuyant pour courir à
Dès le départ, il rencontre ce qui sera sa figure nouveau. Sa petite escapade débouchera sur
paternelle: le colonel Quaritch. Véritable la rencontre de Grace (la mère symbolique)
vétéran avec cicatrices et tatouages (le sous forme d'avatar, qui l'amène au petit
minimum syndical), ses premiers mots sont campement des avatars, une sorte de parking
de l'ordre du «  Je suis le chef de la sécurité et pour pouvoir faire dormir son «  vaisseau  » et
si vous voulez subsister dans ce monde ainsi revenir dans le monde réel.
j'attends une obéissance totale aux règles  ».
Et voilà le cauchemar freudien qui commence... Le lendemain, les avatars partent en mission
Puis, qui se poursuit avec la rencontre de la scientifique avec notamment Jake et Grace.
figure maternelle: la responsable scientifique Même s'ils n'existent pas sous forme humaine
Grace Augustine (rien que le nom est révélateur à ce moment-là, leur essence n'en demeure
sur le genre de personnage). Qui, quant à elle, pas moins ainsi. Cela se manifeste par leur
se trouve être une femme passionnée par la déplacement (en hélicoptère ou ce qui y
démarche scientifique mais qui a néanmoins ressemble), leurs vêtements et leurs armes à
du caractère sans être belliqueuse face aux feu. C'est au cours de cette mission que le
autochtones. protagoniste rencontre pour la première fois
Le cadre est posé avec d'un côté les muscles la forêt de Pandora, dont elle est recouverte.
et les règles, de l'autre la tempérance et la Au cours de cette séquence, on peut entendre
quête de savoirs. Peut-être pouvons-nous Grace parler de transduction entre les arbres,
évoquer le personnage de Parker, le directeur c'est-a-dire d'une interaction sensible. Le film
de la RDA, qui pourrait figurer dans un schéma tombe alors dans ce que les scientifiques
freudien mais en complément du colonel appellent l'hypothèse Gaïa: à savoir que le
Quaritch comme l'incarnation du monde monde, dans son entier, disposerait d'une
extérieur et de ses contraintes. forme de perception et de vie
Après un premier quart d'heure de film, Jake globale/équilibrée. Néanmoins ce point est
entre enfin dans le module qui lui permettra pour l'instant anecdotique aux yeux de notre
d'incarner pour de bon son avatar. Et à ce héros qui n'y prête pas attention, préférant
propos il est amusant d'y voir une sorte de s'aventurer au milieu des bizarreries extra-
présupposé dualiste: le corps de l'avatar, qui terrestres. Comme tous les enfants qui
est complet (j'attire l'attention sur la présence s'aventurent trop loin, il va faire un faux pas
d'un cerveau) est inanimé et vide tant que la et déclencher la fureur d'une bête sauvage
conscience d'un humain ne l'a pas investi; ce qui va le poursuivre. Au cours de cette
qui vaut également dans l'autre sens puisqu'une poursuite, le danger de la forêt (symbolisé
fois que l'avatar est animé, dans tous les sens par les prédateurs) le dépouille de ce qui était
du terme, le corps humain d'origine est en humain, et sur lui, artificiel: ses équipiers, son
sommeil. Conceptuellement cette idée est arme, son sac et une partie de ces vêtements.

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La nuit tombe, Jake aux commandes de son s qui sont des archers montés. De plus,
alter ego marche dans la forêt désormais plus l'histoire telle qu'elle est racontée ressemble
calme. Néanmoins, une indigène qui l'observe fort à Danse avec les loups, mais ce constat a
de loin, s'apprête à le tuer d'une flèche quand déjà été dit et répété. Toujours est-il qu'on a
un présage de Eywa l'en dissuade, la poussant parfois l'impression d'un mea culpa américain
même à sauver le maladroit en proie à une par rapport aux gentilles couvertures pleines
sorte de chiens sauvages. Plein de gratitude de typhus offertes aux indiens d'Amérique il
et voulant la suivre, Jake est d'abord rejeté y a quelques décennies...
par celle-ci qui finalement accepte sous le Finalement, Jake est amené devant le peuple
coup d'un nouveau présage. Les indigènes Omaticaya et rencontre un nouveau schéma.
sont immédiatement décrits comme des êtres Celui-ci est composé à nouveau du corps
mystiques, préoccupés par l'avis et la vie de guerrier (représenté par les mâles) et du
leur unique divinité: la nature. Ce rapport corps religieux (représenté par les femelles).
chamanique au monde est caractéristique de Deux remarques à ce propos: tout d'abord
peuple amérindien. Dans les noms, déjà, on que la Na'vi qui a sauvé Jake est la fille du
pourrait se risquer à des parallèles: chef de clan et qu'elle succédera à sa mère la
- «  Na'vis  » n'est pas si éloigné de «  native chamane (ainsi elle est promise au «  général  »
american  » qui signifie «  natif américain  », qui doit succéder au chef). Le film prend alors
plus précisément «  peau rouge  » ou vite une tournure shakespearienne: Neytiri
«  indien  ». (la «  princesse  ») ayant pour tâche
- «  Omaticaya  », qui est le nom de la tribu d'apprendre à Jake les us et coutumes du
Na'vis, est très proche des noms méso- clan, va passer tout son temps avec lui.
amérindiens («  Mayas  » et «  Olmèques  » par A côté de cela, le vrai Jake accepte de
exemple). coopérer avec son colonel pour lui livrer les
Puis, secrets des Na'vis, mais aussi avec Parker
dans pour tenter de les persuader de partir
la gentiment. Bien qu'au début enthousiaste, la
cultur coopération de «  l'infiltré  » se fera de plus en
e, par plus difficile, à mesure qu'il apprendra à être
un un Na'vi. Cet apprentissage, présenté sous
rapp forme de séquence elliptique, va dégager
ort plusieurs points. D'une part, le héros pert la
religi notion du temps à force d'aller et venir entre
eux à ses corps. D'autre part, en même temps que
la l'amour naît entre lui et Neytiri, les jalousies
natur des figures fraternelles se concrétisent (les
e, les figures fraternelles étant Norman, le
pagn scientifique et Tsu'tey, le «  général  » décrit
es, précédemment). Il mène donc littéralement
les une double vie, où deux rapports autres
coup coexistent dans la conscience de Jake. L'une
es de des deux va néanmoins prendre le pas sur
cheve l'autre: c'est avec le rituel initiatique des
ux et Na'vis visant à faire de lui un membre de la
les tribu que Jake prend conscience qu'il est
comb attaché à ce peuple.
attant

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Cette seconde naissance lui donne le droit parti pour être une défaite, la tendance
de choisir une femme, qui sera bien entendu s'inversa grâce à l'aide d'Eywa qui envoya les
la «  princesse  ». Visiblement toujours enjoué animaux contre les hommes.
par la symbolique, Cameron les fera «  s'unir
devant Eywa  » (difficile de ne pas voir le Le métrage se conclut sur le meurtre du
parallèle) et en plus l'accouplement qui se père (le colonel), le départ des hommes à
veut sexué, par la présence des mâles et des l'exception d'une poignée, et la fusion entre
femelles, se fait dans la plus grande et la Jake et son avatar, grâce à la magie d'Eywa...
plus belle pureté (je tiens à souligner que je
suis très ironique) puisque les protagonistes James Cameron, qui fût le «  testamentaire
font l'amour par l'intermédiaire de leur du cinéma traditionnel avec Titanic  », est
tresse -qui de surcroît leur sert à devenu le prophète du cinéma de demain
communiquer avec les êtres vivants. Cet acte mais aussi du monde de demain. Je ne
marquant la totale conversion de Jake en prétend pas connaître l'avenir, mais son film
Na'vi donne également le top au début de est la cristallisation de tout ce qui semble
l'offensive humaine. inquiéter nos contemporains. La
Celle-ci est marquée par un contraste déliquescence des valeurs pragmatiques au
énorme entre les armes: les hommes profit des rêveries virtuelles (la phrase
utilisent le feu, les indigène des flèches; pas équivoque du colonel Quaritch qui dira «  le
besoin de vous faire un dessin... Mais cette manque de pesanteur affaiblit  », la
opposition est surtout là pour marquer les pesanteur pouvant être comprise comme un
différences d'états d'esprit: un peuple qui ancrage dans la réalité). Ou encore le délire
n'est pas belliqueux ne développera pas écolo-hippie de la fin où, au bord du gouffre,
d'armes très puissantes. Cette constatation la nature décide enfin d'agir et de tuer
est primordiale dans notre appréhension l'Homme.
des personnages puisque tout est fait pour Ce qui est raconté ici est donc bien un
que l'on haïsse ces hommes venus abattre mythe, mais un mythe de l'avenir. Quand
des arbres. La bataille se clôt sur la victoire Homère croise la science-fiction en somme.
écrasante des hommes, la mort du chef qui Ce mythe a pour traits principaux: une
transmet ses attributs (un arc) à sa fille et la humanité en conflit avec sa nature; un
déportation de ce qui reste du peuple combat contre l'avidité et l'incrédulité des
Omaticaya. puissants; une renaissance d'entre les
Leur ayant révélé avant la bataille le cendres et la victoire des bons, définis
véritable but de son engagement auprès comme ceux qui aiment et respectent la
d'eux, Jake avait été rejeté par les Na'vis, et nature.
après la bataille, il alla dompter la «  dernière
ombre  » pour prouver à son nouveau peuple C'est bien, c'est beau, c'est dans l'air du
qu'il était digne de confiance. Cette temps... James Cameron mythifie le
entreprise ayant réussi, il poursuivi en problème écologique, et fait de la
appelant tous les cavaliers Omaticayas à philosophie existentialiste plus qu'une
aller chercher de l'aide auprès des autres possibilité: une réalité et un moyen de
clans afin de combattre les hommes. contrer la destruction de la nature...
Réunissant derrière lui toute la Évidemment avec un budget de 460 millions
«  civilisation  » Na'vi, Jake engagea la bataille de dollars et toutes les énergies que cela
contre les humains venus à leur rencontre comporte, il ne pouvait pas inviter
dans un immense conflit aérien opposant directement à agir, ça aurait fait mauvais
vaisseaux et dragons chevauchés... D'abord genre...

Gérard Sallambien
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Rédacteur en chef:
Rémi Nazin
La Flèche du Parthe est
Comité de lecture: distribuée sous licence
Pierre-François Olivéros créative commons
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Ce magazine est édité par Rayon Gerard Salambien icenses/by- nc- nd/2. 0/fr/)
Philo, l' association des étudiants Coline Rundstadler
en philosophie de l' université
Contributeurs:
Nancy2 Benjamin Racine
Cyril Salliot
Pierre-François Olivéros
Gerard Salambien Imprimé par MGEL
Mathieu Gutierrez 44 cours Léopold 54000
Nancy