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Cahier des Annales de

Normandie

L'Allemagne nazie et Napoléon


Roger Dufraisse

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Dufraisse Roger. L'Allemagne nazie et Napoléon. In: Cahier des Annales de Normandie n°24, 1992. Recueil d'études offert à
Gabriel Désert. pp. 563-577;

doi : https://doi.org/10.3406/annor.1992.4113

https://www.persee.fr/doc/annor_0570-1600_1992_hos_24_1_4113

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Roger DUFRAISSE
École pratique des Hautes-Études

L'ALLEMAGNE NAZIE ET NAPOLÉON

En 1927, un publiciste allemand, Werner Hegemann, écrivait que le culte de


Napoléon était une manie typiquement allemande : « au même titre que le
penchant pour la bière accompagnée de musique militaire » (1). En 1930, un de
ses compatriotes, Milian Schômann, renchérissait en affirmant que «
l'Al emagne était le pays qui pouvait exhiber les plus nombreux et les plus grands
admirateurs de l'empereur » (2). Comme durant toutes les périodes qui l'ont
précédée, Napoléon est resté, durant l'ère nationale-socialiste, un composant
permanent de la mémoire collective des Allemands, il est demeuré une
référence ou un argument, ou à la fois un argument et une référence pour les
hommes politiques, il a constitué tantôt un beau sujet de réflexion, tantôt un
beau prétexte à argumentation, dans tous les domaines de la création de
l'esprit, de l'histoire jusqu'au cinéma. Ce serait commettre une grossière erreur
de penser que l'époque du nazisme s'accompagna d'un fléchissement dans
l'intérêt que les Allemands n'ont cessé de porter à Napoléon depuis 1815 (3).
Un inventaire des publications consacrées à Napoléon, dressé à l'aide des
catalogues de l'édition allemande, montre que de 1936 à 1941, 58 titres
apparaissent sous le sigle « Napoléon Ier », soit une moyenne de 9,7 par an. Ces
chiffres ne sont dépassés que pour les années 1908-1910 : 13 titres en moyenne
par an, et 1926-1930 : moyenne annuelle 1 1,8 (4). Encore ne figurent pas dans
ces calculs les ouvrages pouvant apparaître sous les sigles « biographie »,
« guerres », « campagnes », « art militaire », « histoire militaire », « stratégie »,
« Goethe », etc. Il n'a pas été non plus tenu compte des articles de presse ou de
revues, ni des études renfermées dans des volumes d'histoire générale ou
d'histoire locale.

(1) Werner Hegemann, Napoleon oder der Kniefall vor dem Héros, Hellerau 1927, cité d'après
Friedrich Stâhlin, Napoleons Glanz und Fall im deutschen Urteil, Braunschweig, 1952, p. 121.
(2) Milian Schômann, Napoleon in der deutschen Literatur, Mùnchen und Berlin 1930, (Stoff-
und Motivsgeschichte der deutschen Literatur, 8), p. 2.
(3) Pour une étude plus complète de l'image de Napoléon en Allemagne, voir Hans Schmidt,
« Napoleon in der deutschen Geschichtsschreibung », Francia 14 (1986), pp. 530-560 et Roger
Dufraisse, « Das Napoleonbild der Deutschen im XX. Jahrhundert », Historische Zeitschrift, juin
1991, pp. 587-625.
(4) Voir en particulier le Deutsches Bûcherverzeichnis, sous la rubrique « Napoléon I »,
1931-1935, 1936-1941, 1941-1950.

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Enfin durant l'époque nazie furent tournés une douzaine de films dont
l'action se passait durant la période où Napoléon exerçait sa domination sur
l'Allemagne. Les plus connus sont « Schwarzer Jager Johanna » et « die
Hundert Tage » (Les Cent Jours) en 1934, « der hôhere Befehl » en 1935, « von
deutschen Heldentum» (1936), «der Katzensteg» (1937), « Kameraden »
(1941), « Kolberg » (1945) (5). La vérité oblige à dire que Napoléon n'est
représenté sur l'écran que dans un seul d'entre eux, « die Hundert Tage »,
co-production italo-allemande sur le retour de l'île d'Elbe, adaptant une pièce
de Benito Mussolini soi-même. Le film exalte le chef par rapport aux masses
amorphes et expose sur l'unification de l'Europe des idées plus proches des
conceptions du Fûhrer et du Duce que de celles de Napoléon lui-même (6).
Les dernières années de la république de Weimar avaient été marquées par
l'apparition de films utilisant Napoléon et sa domination sur l'Allemagne pour
mener campagne contre les conséquences du traité de Versailles et pour lancer
de véritables appels à l'homme fort, deux thèmes qui seront exaltés à l'époque
nationale-socialiste. Ces films ont donné de Napoléon l'image souvent
simplifiée à l'extrême d'un farouche ennemi de l'Allemagne. Ce fut évidemment le cas
de celui dans lequel il apparaissait sur l'écran face à la reine Louise de Prusse
(« Luise, Kônigin von Preussen », 1931), lors de la fameuse entrevue précédant
la signature de la paix de Tilsitt, au cours de laquelle il était présenté sous les
traits d'un homme inflexible dont la galanterie narquoise confinait à la
cruauté (7). Déjà, dans le film « Waterloo » (1929), le réalisateur montrait un
Napoléon vaincu non par le bavardage stérile des diplomates à la Metternich
— tous les spectateurs comprirent que c'était la paix de Versailles qui était ainsi
dénoncée — mais par le seul courage tranquille de Blùcher qui avait su se
montrer supérieur à la science du plus grand génie militaire de l'époque et qui,
pour l'emporter, n'avait pas eu besoin des Anglais, à peu près absents du film
qui s'achevait sur des images de soldats prussiens criant « On a gagné », ce qui
fut alors compris comme l'aspiration à une revanche militaire sur la France (8).
Dans les trois dernières années de la République de Weimar, dix films
avaient été consacrés à la résistance que les Allemands opposèrent à Napoléon,
dans le but évident d'établir un parallèle entre son époque et la présente (9).
C'est ainsi, par exemple, que les soulèvements de 1809 contre sa domination
servirent de thème pour tenir en éveil le patriotisme du peuple allemand contre
les pressions de l'Entente victorieuse de la première guerre mondiale. « Die elf
Schillschen Offiziere» (1932) expose le destin tragique des onze officiers du
corps franc de Schill qui s'était jetés sur le royaume de Westphalie en 1809 et
qui, après leur capture, furent condamnés à mort par un conseil de guerre

(5) L'inventaire de ces films a été dressé d'après Jean Tulard, Dictionnaire du cinéma, I, Les
réalisateurs, Paris 1982 et Guide des films, Paris 1990, ainsi que d'après Axel Marquardt-Heinz
Rathsack (édit.), Preussen in Film. Eine Retrospektive der Stiftung Deutsche Kinemathek (Preussen.
Versuch einer Bilanz, Austellung Berlin 1981, Katalog Bd. 5, Reinbek bei Hamburg 1981).
(6) Jean Tulard, Dictionnaire... (comme n. 5) p. 724 et Guide des films (comme n. 5) p. 252.
(7) Axel Marquardt-Heinz Rathsack (comme n. 5), p. 85, 249.
(8) Jean Tulard, Dictionnaire... (comme n. 5) p. 310 et Guide des films (comme n. 5) p. 310 et
Guide des films (comme n. 5) p. 1130. Le rôle de Napoléon était tenu par Charles Vanel.
(9) Par exemple, «Die letzte Kompanie » (1930), «York» (1931), «Die 1 1 Schillschen
Offiziere» (1932), «Theodor Kôrner» (1932), «Der schwarze Husar» (1932), «Marschall
Vorwàrst » (1932), « Der Rebell » (1932).

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français et fusillés à Wesel. Le film traite ainsi de la violence du sentiment
antinapoléonien après Iéna et exprime de la sorte une aspiration à la vengeance
contre les oppresseurs du moment (10). Le film «Theodor Kôrner» (1932),
consacré aux guerres de délivrance de 1813, commence par ces mots : « Là où
il y a trois Allemands, il y a également trois partis et cela fait l'affaire de
Napoléon ». C'était donc un appel à l'union entre les Allemands, présentée
comme la condition préalable à une renaissance nationale, « après la honte du
diktat de Versailles » (11). Un film sur York (1931) ne cachait pas son intention
« de contribuer à faire obstacle à une réconciliation avec le voisin de
l'ouest» (12).
Pour tous les auteurs de ces films, Napoléon ne fut que l'oppresseur de
l'Allemagne et sa domination sur celle-ci est prétexte à des rapprochements
avec la situation imposée au pays par la défaite et le traité de Versailles. Ce
serait toutefois une erreur de croire que ces films firent l'unanimité chez les
Allemands. A propos du film « Schwarze Husar » (1932) dont l'action se
passait dans la Prusse de 1812 occupée par Napoléon, le journal socialiste
Vorwàrts devait écrire : « Ce tape-à-1'œil d'opérette enjolive l'époque
réellement pénible de Napoléon en la présentant sous l'aspect d'un château de sable,
ce qui ne peut que conduire les imbéciles à croire que le prétendu joug étranger
avait pu être secoué par de simples coups de main de hussards » (13).
Durant les dernières années de la république de Weimar, les films allemands
consacrés à la période napoléonienne servirent aussi souvent de prétexte à de
véritables appels à l'homme fort et il ne fait aucun doute, qu'alors, tous les
spectateurs comprenaient à qui l'on pensait. C'est ainsi que dans le film
évoquant Theodor Kôrner (1932), l'on pouvait entendre cette phrase : « Le
premier appel du chef (dans le film il s'agissait de Lûtzow), nous trouve à ses
côtés » (14). De même, le film « York » (1931) était destiné à montrer que, dans
une situation de crise, la décision d'un grand patriote peut changer le destin
d'un peuple. La rébellion de York contre le roi de Prusse qui, même après la
campagne de Russie, hésitait à abandonner le camp de Napoléon et à se ranger
aux côtés des Russes, était en fait un appel lancé à la Reichswehr pour qu'elle
se range aux côtés de Hitler et de Hugenberg contre la République de Weimar.
Tout le monde comprenait qu'à la place de Napoléon, il fallait mettre
Versailles et, à celle de la Prusse, « l'opposition nationale » à la république
détestée. D'ailleurs, la presse allemande de l'époque, du Vossische Zeitung,
journal libéral, à YAngriff, journal nazi dirigé par Goebbels, prit soin de
préciser que telle était bien l'intention du réalisateur (15).
Déjà à l'époque de Weimar, certains nazis avaient affiché une admiration
fervente pour Napoléon, en particulier Joseph Goebbels qui, dès les premières
pages de ses «Carnets», à la date du 29 juillet 1924, le rangeait aux côtés
d'Alexandre, de César, de Barberousse, de Frédéric II et de Bismarck, parmi
les grands hommes qui avaient marqué leur époque et lui avaient donné tout

(10) Axel Marquardt-Heinz Rathsack (comme n. 5), p. 22, 149.


(11) Ibidem, pp. 137-138.
(12) Ibidem, p. 139.
(13) Vorwàrst, 14.10.1932 ; Axel Marquardt-Heinz Rathsack (comme n. 5), p. 252.
(14) Axel Marquardt-Heinz Rathsack (Comme n. 5), p. 97. En allemand le mot chef peut se
traduire par Fùhrer.
(15) Axel Marquardt-Heinz Rathsack (comme n. 5), p. 23.

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son lustre (16). Le 20 mars 1930, il marquait sa satisfaction du succès remporté
sur une « scène nationale-socialiste », par « la Lanterne », une pièce de liges
consacrée à la Révolution française, dans laquelle on assistait à la montée de
l'étoile de Bonaparte qui, en Brumaire, mettait fin au désordre (17). Cette
image de Napoléon jugulant la Révolution fut toujours une de celles que les
nazis devaient préférer, comme on peut le lire dans les souvenirs d'Otto Abetz
parus en 1951 (18). Enfin l'on notera que la première comparaison établie entre
Hitler et Napoléon fut le fait, en 1928, de Wilhelm Hôgner, député socialiste au
Landtag de Bavière (19).
Il est bien évident qu'à l'époque du national-socialisme l'on ne présenta aux
Allemands que des images de Napoléon pouvant plaire aux maîtres de l'heure.
Toutes portèrent, bien entendu, l'empreinte des événements du temps. L'on
s'efforça, parfois, de minimiser son importance historique comme si l'on
craignait qu'elle pût porter ombrage à certains. Ainsi le dictionnaire
encyclopédique, le Grosse Herder de 1934, publié à une époque où les tensions
nationales n'étaient pas encore trop exacerbées, rappelait-il les raisons pour
lesquelles Napoléon fut, de son temps, haï par certains Allemands, comme
fléau de Dieu et ennemi héréditaire et honoré et admiré par d'autres comme
héros et génie universel, tandis qu'il rapportait les paroles de Herder : « J'ai vu
passer l'âme du monde » et celles de Goethe : « C'est le compendium du
monde ». En revanche, il lui est reproché d'avoir considéré les hommes comme
du matériel et de les avoir traités de façon démoniaque au nom de la raison
d'État (20). De son côté, le Meyers Lexikon de 1940 ne dit pas un mot de ce
dont l'Allemagne lui était redevable et va jusqu'à écrire que « son importance
politique est controversée », tout en s'élevant contre la prétention de certains
auteurs français de le présenter comme un précurseur de l'organisation
européenne (21). Toutefois, il apparaît dans ces dictionnaires, des notions qui
ne figuraient pas dans les éditions antérieures à l'ère nationale-socialiste,
comme celles concernant la manière dont Napoléon excellait dans l'art de la
propagande, problème que les Allemands étaient alors à même de bien
comprendre. Pour le Meyers Lexikon de 1940, Napoléon fut le premier à
utiliser en grand la presse et la propagande pour soutenir ses entreprises. Le
Grosse Herder de 1934 voit en lui « un artiste de l'expression, du geste et du

(16) Die Tagebùcher von Josef Goebbels Sàmtliche Fragmente p.p. Elke Frôhlich, Teil 1,
Aufzeichnungen 1924-1941, Mûnchen, New York, London, Paris 1987, Bd. 1, p. 45 (19.VII.1924).
(17) Josef Goebbels (comme n. 16) I, p. 517.
(18) Otto Abetz, Dos offene Problem. Ein Rùckblick aufzwei Jahrzehnte Deutscher Frankreichs-
politik. Mit einer Einfûhrung von Ernst Achenbach, Kôln 1951, p. 204 : « Chacun d'eux (Hitler et
Napoléon) a sorti son pays du chaos économique et politique ».
(19) Wilhelm Hôgner, Hitler und Kahr. Die Bayerischen Napoleonsgrôssen von 1923. Ein im
Untersuchungsausschuss des Bayerischen Landtags aufgedekter Justizskandal, Mùnchen 1928.
L'ouvrage se rapporte au « putsch de la brasserie » du 9 novembre 1923. L'auteur compare à
Napoléon, les deux adversaires qui alors s'opposèrent, Kahr, le président du gouvernement
bavarois et le putschiste Hitler. En ce qui concerne celui-ci, l'ouvrage dit qu'il voulait, comme
Napoléon, opérer un coup d'État avec l'appui de l'armée, d'où l'appel à Ludendorff (II, p. 115).
A noter qu'un chapitre de l'ouvrage, consacré à Kahr, est intitulé, « le Napoléon bavarois de
1922» (II, p. 113).
(20) Der Grosse Herder, 4. Aufl., Bd. 8, Freiburg 1934, p. 937 suiv.
(21) Meyers Lexikon, 8. Aufl., Bd. 8, Leipzig 1940, p. 76 suiv.

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discours qui portent, mais aussi un virtuose du mensonge et de la simulation,
un roi de la comédie ! » (21a).
Ce qu'il y a de plus intéressant à retenir ce sont les jugements portés sur
Napoléon par les dignitaires ou les porte-parole nazis, jugements qui souvent
s'accompagnent de comparaisons entre Hitler et lui, ainsi que la manière dont
ils l'ont utilisé pour justifier leur politique.
Pour ce qui est des jugements et des comparaisons on aurait aimé pouvoir en
dire plus sur ce qu'Hitler lui-même pensait de l'ancien empereur des Français,
mais il faut bien avouer que, sur ce point, les informations sont plutôt
lacunaires. On a des preuves qu'il savait des choses sur lui. Par exemple, dans
un discours prononcé à Munich, le 1 1 janvier 1923, peu avant l'occupation de
la Ruhr, après avoir attaqué vivement la France et les « criminels de
novembre » comprenons les Allemands qui avaient signé l'armistice de 1918 —
il avait évoqué le combat national des Espagnols contre Napoléon (22). On
raconte aussi qu'il avait en permanence sur sa table de chevet, l'ouvrage de
Philipp Bouhler « Napoléon. Kometenbahn eines Génies » (Napoléon.
L'orbite d'un génie) (23), paru en 1938, mais cela prouve tout au plus qu'il
s'intéressait à Napoléon, cela ne renseigne pas sur le jugement qu'il portait sur
lui. Sur ce dernier point, l'on ne possède que des renseignements fragmentaires.
On apprend, par exemple, qu'il considérait le mariage avec Marie-Louise,
comme « un manque de goût » qui n'avait rien rapporté à Napoléon (24).
Durant sa campagne de Russie, il dira au général Schundt, chef de la
chancellerie militaire, que l'ennemi qu'il craignait le plus n'était pas Staline
mais Napoléon, parce que chacun des généraux allemands était hanté par le
souvenir du naufrage de Napoléon et qu'il devait donc les délivrer de cette
obsession, en leur démontrant que les événements de 1812 ne se
renouvelleraient pas (25). On sait que lorsqu'après l'armistice de 1940, il vint passer
quelques heures à Paris, il voulut, avant tout, voir les monuments en l'honneur
de Napoléon : l'Arc-de-Triomphe de l'Étoile, l'Église de la Madeleine, le
tombeau sous le dôme des Invalides (26). Selon Otto Abetz, le héros secret
qu'Hitler gardait en son cœur n'était pas Napoléon mais le libraire Palm, que
l'empereur avait fait fusiller en 1806 à Braunau-am-Inn (coïncidence, la cité où
Hitler devait naître !) parce qu'il avait distribué un libelle anti-napoléonien.
Abetz explique la chose parce que, selon lui, Hitler se sentait plus d'affinités
avec les « résistants » qui s'opposaient au nazisme qu'avec les « Européens » —
comprenons les « collaborateurs » des pays occupés — qui avaient mis leurs
espérances en lui (27).

(21a) Ibidem, et Grosse Herder (comme n. 20), p. 938.


(22) Wilhelm Hôgner (comme n. 19), I, p. 5.
(23) Philipp Bouhler, Napoleon. Kometenbahn eines Génies, Mùnchen 1938, n. éd. 1943. Sur le
livre de Bouhler, Hans Schmidt (comme n. 3), p. 552 suiv. ; Heinz-Otto Sieburg, Napoleon in der
deutschen Schreibung des 19. und 20. Jahrhunderts, Geschichte in Wissenschaft und Unterricht, 21.
Jg., 1970, p. 483 suiv. ; Michael Freund, Napoleon und die Deutschen. Despot oder Held der
Freiheit ? Munchen 1969, p. 146, 205 suiv. ; Friedrich Stàhlin, Napoleon. Glanz und Fall im
deutschen Urteil. Wandlungen des deutschen Napoleonbildes, Braunschweig 1932, p. 122 suiv.
(24) Hitlers Tischgespràche im Fuhrerhauptquartier 1941/1942, p.p.H. Picker, 1051, p. 218.
(25) Jacques Benoist-Méchin, De la défaite au désastre, I, Les occasions manquées, juillet
1940-avril 1942, Paris 1984, p. 330.
(26) Albert Speer, Au cœur du IIIe Reich, Paris 1971, pp. 245-246.
(27) Otto Abetz (comme n. 18), p. 205.

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Comme on l'a dit, les jugements portés par les nazis sur Napoléon
s'accompagnaient souvent de parallèles entre lui et le Fûhrer. Revenons a
l'ouvrage de Philipp Bouhler, chef de la chancellerie du parti nazi, « Napoléon.
Kometenbahn eines Génies ». L'ouvrage connut une première édition en 1938,
il fut provisoirement retiré de la circulation en 1942, après les premiers revers
allemands en Russie, parce qu'on voulait éviter que l'opinion n'établît un
parallèle entre 1812 et 1941. Une seconde édition fut mise en vente en 1943,
après Stalingrad ! Il est vrai qu'il était facile, alors, aux maîtres de l'Allemagne
de montrer que l'échec de 1941 en Russie ne l'avait pas atteinte avec la même
vigueur que celui de 1812 avait atteint la France. Hitler, à la différence de
Napoléon, pouvait encore compter, à l'intérieur, sur une organisation politique
et sur des partisans bien tenus en mains et le suivant aveuglément et, de ce fait,
l'Allemagne était en mesure de surmonter quelques échecs militaires. Même
Stalingrad ne devait pas sérieusement ébranler le prestige et la position de
Hitler à l'intérieur de l'Allemagne. La crise de confiance après la catastrophe
de l'hiver 1942-1943 resta limitée au milieu des militaires de très haut grade qui
savaient qu'Hitler en était directement responsable. Ainsi peut-on comprendre
qu'au printemps de 1943, Hitler ait donné l'ordre de laisser paraître l'ouvrage
de Bouhler (28).
Celui-ci affirme vouloir laver Napoléon de toutes les accusations portées
contre lui par l'historiographie réactionnaire, démocratique ou socialiste. C'est
pourquoi, par exemple, il approuve, sans réserve, le coup d'État, l'assassinat du
duc d'Enghien, la manière grossière dont les Bourbons d'Espagne furent dupés
lors de l'entrevue de Bayonne (29). On est heureux d'apprendre au passage que,
Napoléon, dont les ancêtres lointains venaient de Lombardie, avait, de ce fait,
du sang germanique dans les veines (30). Encore que son nom ne soit cité que
9 fois durant 455 pages, l'on sent bien, qu'en réalité, le véritable héros du livre
n'est autre qu' Adolf Hitler. Napoléon ne fut que son précurseur, notamment
lorqu'il voulut unir l'Europe pour la délivrer de l'influence pernicieuse de
l'Angleterre (31). Bouhler entreprend aussi d'expliquer pourquoi le Fùhrer
réussira là où l'empereur a échoué. En France celui-ci ne put s'imposer
définitivement faute d'avoir pu s'appuyer sur un parti solidement organisé,
parce qu'il avait épousé une Habsbourg, bref parce qu'il avait été bien moins
républicain qu'Hitler l'était lui-même. Napoléon a trop pensé sa famille et à sa
parentèle alors qu'Hitler n'a qu'une passion : la nation ! Napoléon a échoué
dans ses efforts d'organisation de l'Europe parce qu'il voulait la faire reposer
sur un peuple décadent, le peuple français et non sur un peuple dynamique
comme le peuple allemand. Il a échoué en Russie parce qu'il n'avait pas à sa
disposition les moyens matériels nécessaires : le téléphone, la radio, le chemin
de fer, le moteur. Il n'a pu vaincre l'Angleterre parce qu'il avait le peuple
allemand contre lui (32).
Les carnets de Goebbels renferment des jugements du même ordre. En
décembre 1936, au moment où l'Angleterre est secouée par la crise qui

(28) Ibidem, pp. 203-204.


(29) Philipp Bouhler (comme n. 23), pp. 76-85, 108-110, 161-163.
(30) Ibidem, p. 16.
(31) Ibidem, p. 160.
(32) Friedrich Stàhlin (comme n. 23), pp. 122-123, Michael Freund (comme n. 23), p. 146, 208.

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conduira le roi Edouard VIII à l'abdication, le ministre de la propagande du
Reich s'entretient de cette affaire avec le Fùhrer. Cela lui fournit le prétexte à
écrire les lignes suivantes : « Le Fûhrer a une haute conception des devoirs d'un
roi. Il ne voudra jamais devenir empereur. Ce fut la faute de Napoléon... Le
Fùhrer n'emprunte pas son titre à celui d'un César. Il veut simplement être le
Fûhrer » (33). Après avoir lu les lettres de Napoléon à Marie-Louise, Goebbels
laisse tomber : « Documents émouvants du caractère tragique d'un génie
universel et de la légèreté frivole d'une femme typiquement
habsbourgeoise » (34). En février 1939, Hitler qui échafaude sans cesse, devant
son ministre, de nouveaux plans de politique extérieure est qualifié par celui-ci,
de « nature napoléonienne » (35). A la veille de l'attaque de l'U.R.S.S.,
Goebbels affirme : « L'exemple de Napoléon ne se répétera pas » (35a).
L'usage que les chefs nazis firent de Napoléon pour justifier leur politique
fut, évidemment, à l'image des fluctuations de celle-ci. C'est ainsi que de 1933
jusqu'aux accords de Munich, l'histoire de Napoléon et celle de la résistance
allemande à sa domination furent utilisées dans le but de maintenir en
permanence l'idée de la France ennemie irréductible du peuple allemand. Dans
un livre de récits consacrés à la Bavière, paru en 1936, l'auteur exprime son
irritation devant Pidôlatrie dont, selon lui, Napoléon était l'objet de la part des
Allemands avant la première guerre mondiale. C'était, écrit-il, l'époque des
almanachs napoléoniens et de l'imagerie napoléonienne décorant les murs des
habitations bourgeoises, l'époque où « chaque potin sur sa carrière et sur
chacune de ses aventures féminines, se trouvait, en français et en allemand,
dans les étalages des meilleures librairies », l'époque où « la camelote
napoléonienne prospérait dans les vitrines des marchands d'œuvres d'art depuis les
gravures les plus coûteuses jusqu'aux cartes postales à dix pfennigs ». Ce qui
choquait le plus l'auteur c'est que, «jusqu'en 1915 ou 1916 », sur la façade de
l'hôtel du Cerf à Freising on ait laissé une plaque sur laquelle on pouvait lire
« Dans cette maison, l'empereur Napoléon a mangé et bu comme un simple
citoyen ». Et l'auteur de conclure que l'on aurait mieux fait d'honorer de la
sorte Frédéric Staps qui tenta d'assassiner Napoléon à Schônbrunn le 12
octobre 1809 et paya cette tentative de sa vie (36).
Les films de l'époque nazie exaltant la résistance allemande à Napoléon, pas
plus que ceux de la période précédente, étaient bien loin de respecter à la lettre
la vérité historique et l'habillaient conformément aux aspirations politiques du
moment. Le « Schwarze Jager Johanna » tiré d'un roman de Georg von der
Vring paru dans les Berliner Illustrierten et consacré la résistance
antinapoléonienne en 1 809, fut représenté pour la première fois le 6 septembre
1934 à Mayence qui avait été choisie parce qu'elle avait été la dernière grande
cité à avoir été évacuée par les Français en 1930. Le film raconte l'équipée de
Frédéric-Guillaume de Brunswick-Oels qui après avoir été chassé de ses états
par Napoléon en 1806, avait levé un corps franc en Bohême et, en 1809, avait
lancé un raid qui devait le conduire par Halberstadt et Brunswick, jusqu'à

(33) Josef Goebbels (comme n. 16), Bd. II, p. 746 suiv. (4.XII.1936).
(34) Ibidem, Bd. III, p. 394 (8.1.1938).
(35) Ibidem, Bd. III, p. 567 (3.2.1939).
(35a.) Ibidem, Bd. IV, p. 694 (16.6.1941).
(36) Josef Hoftniller, Bayernbùchlein, Mùnchen 1936, pp. 39-43.

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l'embouchure de la Weser où, avec ce qui restait de ses soldats, il avait été
recueilli par des bateaux anglais et transporté en Angleterre où ils se
préparèrent à reprendre la lutte. L'héroïne du film est la fille d'un bailli qui s'est
déguisée en homme pour s'enrôler dans le corps franc. Les soldats de celui-ci
portent comme insigne une tête de mort semblable à celle des S. S. Il y a
également dans le film une attaque indirecte contre la tiédeur avec laquelle,
selon le réalisateur, l'Autriche se serait opposée à Napoléon en 1809. Tandis
que les patriotes allemands combattent jusqu'au dernier contre un ennemi
supérieur en nombre et que l'un s'écrie : « Même si nous devons tous y rester
nous aurons montré qu'il y des hommes qui sont prêts à mourir pour
l'Allemagne ! », le film montre un conseiller aulique de l'empereur d'Autriche
donnant une fête dans son château de Teplitz. Il s'agissait, évidemment, d'une
allusion aux dirigeants autrichiens hostiles à l'Anschluss et, de ce fait, accusés
d'être des ennemis du peuple allemand Le personnage qui a servi de modèle à
l'héroïne du film a bien existé, il s'agit de Louise Grafemus qui s'était déguisée
en homme pour s'engager en 1813 dans les chasseurs noirs de Lûtzow et avait
reçu la croix de fer. Le réalisateur semblait ignorer que Louise Grafemus née
Esther Manuel était juive au sens des lois raciales nazies (37) !
1935 fut l'année ou l'Allemagne nazie rétablit le service militaire obligatoire,
ce fut aussi celle où les relations anglo-allemandes furent les meilleures de
l'entre-deux guerres. Le 18 juin, jour anniversaire de Waterloo, fut signé un
accord naval anglo-allemand. Dans la perspective d'une guerre contre la
France, il fallait convaincre l'opinion que, dans ce cas, l'Allemagne n'aurait
pas aussi à combattre l'Angleterre, ce fut l'ambition du film « Der hôhere
Befehl» (le commandement suprême) projeté pour la première fois en 1935,
dans le but de célébrer la fraternité d'armes anglo-allemande, et l'aide qu'en
1809, les Anglais apportèrent aux soulèvements antinapoléoniens en
Allemagne. L'action du film se passe en Prusse, en 1809, au moment où le major Schill
se jette avec son régiment sur le royaume de Westphalie pour y prêter main
forte au colonel Dornberg qui vient de se soulever contre le roi Jérôme. Le
héros en est le capitaine de cavalerie von Droste, commandant de la place de
Perleberg dans le dictrict de Schwerin, qui ne rêve que de venger la Prusse de
l'affront qu'elle a subi à Iéna et a, pour cela, adhéré au Tugenbund. Au même
moment un diplomate anglais, Beckhurst, qui, parti de Vienne pour regagner
Londres, voyageait incognito en chaise de poste, de Berlin vers Perleberg, est
en grand danger d'être enlevé par les soldats de Napoléon qui ont reçu
commandement de s'emparer de lui à tout prix. Le capitaine Droste se
soumettant à l'« ordre suprême » que lui dicte sa conscience, lui donne une
escorte armée, ce qu'interdisait l'entente entre la Prusse et la France. Grâce à
lui, le diplomate anglais peut regagner son pays sain et sauf. Par ordre de
Napoléon, von Droste est cassé de son grade, contraint de quitter l'armée et de
s'exiler. Il fuit en Angleterre pour y attendre le soulèvement général de
l'Allemagne contre Napoléon. L'allusion à Gneisenau qui se réfugia en
Angleterre après le renvoi de Stein était on ne peut plus nette (38).

(37) Axel Marquardt-Heinz Rathsack (comme n. 5), p. 89, 148-149, 181, 216.
(38) Ibidem, pp. 92, 149-150, 257.

570
En 1936, peu avant le plébiscite par lequel le peuple allemand était appelé à
ratifier la remilitarisation de la rive gauche du Rhin survenue au mois de mars,
sortit un film « Von deutschen Heldentum » (de l'héroïsme chez les
Allemands). Il s'agissait d'une compilation d'extraits de films tournés durant les
années 1930-1933 et destinés à préparer la nation à combattre pour effacer la
honte de Versailles et à lui faire comprendre que l'arrivée d'Hitler au pouvoir
n'était que la réalisation d'un rêve, celui de l'avènement d'un Fùhrer qui
redonnera à l'Allemagne tout son éclat. Dans cette compilation, l'époque
napoléonienne est représentée par des extraits du film consacré à York,
présenté pour la première fois en 1931 et dont il a été parlé plus haut. On y
montre Ludwig York von Wartenburg parlant en 1807, à Kônigsberg, devant
l'assemblée des états de la province de Prusse orientale pour y demander la
constitution d'une Landwehr destinée à combattre Napoléon. Son mot d'ordre
est : « Un peuple ne peut pas éternellement courber la nuque. Un peuple doit
vivre debout ! » On voit ensuite l'ambassadeur de France demander à Frédéric-
Guillaume III le renvoi de York et le transfert du Quartier Général prussien
dans les lignes françaises. Dans le film l'humiliation subie par le roi sert de toile
de fond à l'enthousiasme du peuple allemand à la veille des guerres de
délivrance de 1813(39).
En 1937, un autre film « Der Katzensteg » (le sentier étroit) qui devait
enthousiasmer Goebbels, tiré d'un roman de Sudermann et qui avait déjà
connu deux versions en 1915 et 1927, met en scène, dans la Prusse d'après Iéna,
des « paysans abrutis par le servage et le service militaire » qui poursuivent de
leur haine leur seigneur foncier qui, par amour pour la Pologne, a livré des
soldats prussiens aux Français. Là encore, il s'agit d'entretenir la haine contre
la France. En 1806, alors que Napoléon marchait sur la Prusse, le comte
Schranden, un de ses zélés admirateurs, qui vit sur ses terres en Prusse
orientale, fait, en dépit des protestations de son fils, enlever de chez lui des
gravures représentant Frédéric II et la porte de Brandebourg, pour les
remplacer par des gravures françaises. Le fils aidé par le pasteur de la paroisse
s'enfuit à Graudenz pour s'enrôler dans l'armée prussienne. Le père oblige une
de ses servantes à guider un détachement de cuirassiers français par un sentier
détourné afin qu'ils puissent surprendre des soldats prussiens dont 251 (quelle
précision !) devaient périr dans l'affaire. Les paysans du village témoignent leur
dégoût de la trahison de leur seigneur en s'opposant, lorsqu'il meurt en 1813,
à ce qu'il soit enterré dans la sépulture familiale dans le cimetière du village. Le
fils qui revient, après s'être battu bravement contre les Français, est obligé
d'employer la force pour obtenir que son père soit enseveli selon ses volontés.
La communauté villageoise toujours scandalisée par la trahison du père se
dresse alors contre le fils. Le pasteur déclare à celui-ci : « Qui trahit son pays
viole toutes les lois célestes et terrestres. Qui assassine sa mère peut espérer le
pardon mais non le traître à sa patrie ». Tout finira par s'arranger lorsque
Napoléon reviendra de l'île d'Elbe, alors le jeune seigneur prendra le
commandement de la Landwehr de son district, dans laquelle les paysans s'engageront
avec enthousiasme et ira combattre avec Blùcher (40).

(39) Ibidem, pp. 135, 137.


(40) Ibidem, pp. 30, 151.

571
Peu après les accords de Munich de 1938, alors que les dirigeants allemands
envisageaient un accord avec la France, on commença à agiter, dans certains
milieux du parti, l'idée selon laquelle l'Allemagne pourrait donner à la France
les restes de l'Aiglon déposés dans la crypte de l'église des Capucins de Vienne.
Il s'agit là d'une affaire assez mal connue. Jacques Benoist-Méchin s'est flatté,
d'avoir lui-même suggéré cette idée aux dirigeants allemands lors d'une tournée
de conférences qu'il avait entreprise dans leur pays après Munich. Selon lui,
Abetz aurait soumis cette idée au Fùhrer qui aurait alors aussitôt donné l'ordre
à Seyss-Inquart, alors Statthalter en Autriche, de faire les préparatifs
nécessaires (41). Abetz confirme bien sa démarche auprès de Hitler mais la
présente comme si l'idée était venue de lui (42). Quoi qu'il en soit, s'il l'on en
croit Benoist-Méchin, le ministre des affaires étrangères von Ribbentrop qui
devait venir à Paris — il y sera effectivement du 6 au 8 décembre 1938 — pour
signer un accord avec Georges Bonnet, ministre français des affaires
étrangères, devait, à cette occasion, annoncer le retour des cendres de l'Aiglon et
donner ainsi plus de solennité à son voyage — mais la brusque aggravation de
la tension entre la France et l'Italie, alliée de l'Allemagne, empêcha qu'il en fut
ainsi, Hitler ne voulant pas froisser son allié Mussolini qui réclamait, depuis
peu, l'annexion de la Corse patrie de Napoléon (43). Selon Henri Amouroux,
l'affaire aurait bien été évoquée en décembre 1938, à l'occasion des accords
Bonnet- Ribbentrop signés au quai d'Orsay (44). Il semble qu'il n'en fut rien.
En effet on ne trouve rien, ni dans les archives du quai d'Orsay, ni dans celles
de la Wilhelmstrasse (45) qui permette de dire que le sujet fut abordé, ni même
que l'on avait envisagé à Berlin qu'il aurait pu l'être, lors des entretiens
franco-allemands de Paris.
En 1939, quand la guerre éclata, la propagande allemande utilisa tous les
moyens pour dresser l'opinion française contre l'Angleterre et, à cet effet, usa
largement du thème de Napoléon présenté comme le champion de la cause
européenne contre la Grande-Bretagne et aussi comme la victime de la barbarie
anglaise. En janvier 1940, les Deutsch-franzosische Monatshefte — Cahiers
franco-allemands, organe bilingue des comités « France- Allemagne » et
« Deustchland-Frankreich », dont la diffusion avait été interdite en France
quelques semaines avant la déclaration de guerre (46), publièrent un numéro
spécial consacré à Napoléon, dont le but évident était de montrer aux Français
qu'ils se trompaient en liant leur sort à celui de l'Angleterre. Dans un article
bilingue titré « Le danger des analogies », l'on pouvait lire : « ...sur un point,
l'Histoire justifie le parallèle entre Napoléon et Adolf Hitler : pour

(41) Jacques Benoist-Méchin (comme n. 25), p. 38.


(42) Otto Abetz (comme n. 18), p. 205.
(43) Jacques Benoist-Méchin (comme n. 25), p. 39.
(44) Henri Amouroux, La grande histoire des Français sous l'occupation, III, Les beaux jours des
collabos janvier 1941 -juin 1942, Paris 1978, p. 117.
(45) Akten der deutschen auswârtigen Politik 1918-1945. Série D (1937-1945), IV, Die
Nachwirkungen von Munich, Oktober 1938-Màrz 1939, Baden-Baden 1951.
(46) Sous le double titre de Cahiers franco-allemands et Deutsch-Franzôsische Monatshefte, ils
étaient publiés dans les deux langues depuis 1934.

572
« l'exécuteur » (47), de la Révolution française aussi bien que pour le créateur
de la Révolution allemande, les conflits avec le « voisin d'outre-Rhin »
n'avaient qu'une importance secondaire, et le véritable problème était la
libération de l'Europe de l'hégémonie britannique ». L'article se terminait sur
un jugement favorable porté par Napoléon sur les Allemands alors qu'il se
trouvait à Sainte-Hélène : « Assurément si le ciel m'eut fait naître prince
allemand, au travers des nombreuses crises de nos jours, j'eusse gouverné les
trente millions d'Allemands réunis ; et pour ce que je crois connaître d'eux je
pense encore que, si une fois ils m'eussent élu et proclamé, ils ne m'auraient
jamais abandonné et je ne serais pas ici » (48). Dans une autre étude, « Sous
l'Arc de Triomphe », due à Friedrich Sieburg et rédigée uniquement en
français, on pouvait lire que Napoléon était mieux compris des Allemands que
des Français, parce que ceux-ci, à la différence de leurs voisins de l'Est, avaient
perdu le sens de l'héroïsme (49). Dans un article anonyme, rédigé en langue
allemande, il est affirmé qu'un des vœux les plus anciens des admirateurs
français de Napoléon est que les cendres du Roi de Rome soient transférées
aux Invalides pour que le père et fils, séparés dans la vie, soient réunis dans la
mort (50).
Dans une lettre écrite en français, le 1er février 1991, donc quelques jours
avant sa mort, le sculpteur Arno Breker qui avait accompagné Hitler, durant
la visite-éclair de celui-ci à Paris en juillet 1940, écrit : « Peut-être serez- vous
intéressé de savoir que, devant le tombeau de Napoléon au Dôme des
Invalides, Hitler a donne l'ordre de faire transférer le corps du fils de
l'empereur d'Autriche (sic) à Paris. Depuis lors, la dépouille mortelle du Roi
de Rome repose dans (sic) le sépulcre de son père » (51). Et de fait, quelques
mois plus tard, dans la période qui suivit la rencontre de Montoire, le Fùhrer,
dans l'espoir de se concilier les bonnes grâces des Français, décida de leur
remettre les restes de l'Aiglon. La cérémonie devait se dérouler le 1 5 décembre
1940, cent ans jour pour jour après le retour de Sainte-Hélène des cendres de
l'Empereur, au milieu de grandes solennités et en présence du maréchal Pétain
et du chancelier du Reich. A la dernière minute, Pétain qui venait, le
13 décembre de se séparer de Laval, trop engagé selon lui dans la politique de
collaboration, se décommanda ; Hitler dut en faire autant et le transfert du
cercueil de l'Aiglon aux Invalides se fit dans la clandestinité. Les Parisiens se
contentèrent de dire : « Nous manquons de charbon et l'on nous envoie des
cendres ; nous manquons de viande et l'on nous envoie des os » (52).

(47) Le terme d'exécuteur peut prêter à confusion ; dans la version allemande on emploie celui
de « Vollstrecker » qui, certes, signifie « exécuteur » mais dans le sens de celui qui achève, qui met
fin.
(48) Cahiers franco-allemands, T année, janvier-février 1940, p. 2 et 4.
(49) Friedrich Sieburg, « Sous l'Arc de Triomphe », dans Cahiers franco-allemands (comme
n. 48), pp. 40-46. Cette étude est extraite d'un ouvrage du même auteur, Blick durchs Fenster. Aus
10 Jahren England und Frankreich, Frankfurt a.M. 1939.
(50) « Der 'Empereur' von Frankreich aus gesehen » dans Cahiers franco-allemands (comme n.
48), p. 12.
(51) Lettre à M. André Vouhé qui en a adressé une photocopie à l'auteur.
(52) Vôlkischer Beobachter (organe officiel du parti nazi), Munchener Ausbage, 15, 16, 17.XII,
1940, Josef Goebbels (comme n. 16) IV, p. 434 (16.XH.1940), Otto Abetz (comme n. 18), p. 174
suiv. ; Joachim von Ribbentrop, Zwischen London und Moskau. Erinnerungen und letzte Aufzeich-

573
Après le renvoi de Laval et le refus de Pétain d'assister aux cérémonies de
Paris, la propagande allemande ne se sentit plus obligée de ménager la France
et les Français et elle se servit à nouveau de l'histoire de Napoléon pour
entretenir l'hostilité des Allemands à leur égard. Dans le film « Kameraden »
dont la première eut lieu le 26 septembre 1941, est contée l'histoire de deux
frères qui, en 1809 et 1813, dans l'Allemagne occupée, prennent une part active
à la résistance antinapoléonienne. L'un d'eux, Karl, estime qu'avant de se
soulever contre Napoléon, la Prusse doit d'abord reconstituer ses forces. Sur ce
point, il est en opposition avec son frère Henri qui rêve d'en découdre tout de
suite et qui, en 1809, se joint à l'équipée de Schill. Des scènes de combats
opposant les soldats de Schill aux Français se déroulent sur un fond musical
entremêlant la Marseillaise (que l'on ne jouait pas sous l'Empire) à des
chansons populaires et à des marches militaires allemandes. Henri est capturé,
condamné aux travaux forcés et conduit au bagne de Cherbourg. En 1812, au
moment où Napoléon attaque la Russie, Karl est envoyé à l'ambassade de
Prusse à Paris. Il y découvre une affaire d'espionnage manigancée par la
France alors que la Prusse participe à ses côtés à l'expédition de Russie. Il
s'agissait, en quelque sorte, de justifier la campagne de 1940 contre la France
et le traitement qui, à son issue, avait été infligé à celle-ci, car depuis Napoléon,
dans les relations diplomatiques, le voisin de l'Ouest n'use que de la
dissimulation et du double-jeu (allusion aux circonstances du renvoi de Laval par le
Maréchal ?), de l'intrigue et de l'espionnage et, de ce fait, ne cesse de constituer
un danger permanent pour les honnêtes Allemands. Karl est arrêté pour
espionnage par les Français, condamné à mort et exécuté, mais les
renseignements qu'il a pu recueillir durant sa mission en France et faire parvenir dans
son pays, permettront à la Prusse, grâce à York, de participer à la victoire sur
Napoléon (53).
Quand Hitler se prépara à attaquer la Russie parce que, comme Napoléon,
il ne parvenait pas à faire capituler l'Angleterre, il se trouva des gens pour
tenter de l'en dissuader, en invoquant le précédent de 1812. Ce fut le cas,
notamment, du comte Schulenburg, ambassadeur d'Allemagne à Moscou, qui
présenta à Hitler les arguments qu'en son temps Caulaincourt avait exposés à
Napoléon, et qui étaient le fruit de l'expérience qu'il avait acquise, alors qu'il
était ambassadeur à Saint-Pétersbourg (35a). Quand l'affaire fut lancée,
l'occasion fut belle pour la propagande nazie de représenter Napoléon comme le
précurseur d'Hitler tout en ajoutant que la catastrophe de 1812 ne se
reproduirait pas. C'est précisément ce qu'avait déjà affirmé Goebbels, quelques
jours avant le début de la campagne (54). Le fait que la Wehrmacht se soit

nung. Aus des Nachlass p.p. Amalien von Ribbentrop, Leoni am Starnberger See 1953, pp. 215-
218; Robert Aron, Histoire de Vichy 1940-1944, Paris 1954, pp. 324-326, 335-336; Alfred
Fabre-Luce, Journal de la France 1939-1944, Paris 1969, pp. 333-338 ; Henri Amouroux (comme
n. edit.,
2e 44) pp.Paris
117, 1979,
120 suiv.,
pp. 93-95.
137-139, 142 ; Maurice Martin du Gard, La chronique de Vichy 1940-1944,
(53) Axel Marquardt-Heinz Rathsack (comme n. 5), pp. 34, 89, 93, 154, 155, 199, 207, 268.
(53a) Walther Hofer-Herbert Michaelis, Deutsche Geschichte der neuesten Zeit von Bismarks
Entlassung bis zur Gegenwart, 2. Teil. Von 1933 bis 1945. Handbuch der deutschen Geschichte neu
herausgegeben von Prof. Dr. Leo Just, Bd. ; IV.2. Teil, Konstanz 1965, p. 179.
(54) Josef Goebbels (comme n. 16), IV, p. 694 (16.6.1941).

574
adjoint, pour l'opération, les contingents de nombreux pays alliés de plein gré
ou forcés de l'Allemagne, devait fournir l'occasion de nombreuses
comparaisons avec l'armée des vingt Nations. Tous ceux qui ont alors vécu en France
occupée se souviennent des gigantesques affiches assimilant les volontaires de
la L.V.F. aux soldats de Napoléon.
Durant toute la période de l'occupation de la France, la propagande nazie
chercha toujours à flatter ce qu'elle pensait être les penchants pro-napoléoniens
des Français, tout en montrant que l'œuvre de celui-ci était demeurée inachevée
et qu'Hitler réussirait là où il avait échoué. Ainsi, en mars 1944, un certain
Werner Daitz, ministre plénipotentiaire, prononça-t-il à Paris une conférence
sur le thème : « La politique continentale de Napoléon, anticipation de la
politique européenne du Reich ». Pour l'orateur, Napoléon avait échoué dans
sa tentative d'organiser l'Europe parce qu'il était parti de la notion d'État et
non du contenu biologique renfermé dans les diverses ethnies nationales et
parce qu'il ne connaissait pas encore le droit à « l'ethnie nationale » proclamé
par le Fûhrer. Il avait échoué dans sa tentative d'abattre la Russie parce qu'il
s'en était remis exclusivement à son génie militaire et avait négligé de
déchaîner, au préalable, une révolution nationale européenne contre le
tsarisme et, comme beaucoup de précurseurs, parce qu'il ne possédait pas
encore les lumières décisives et les moyens nécessaires à sa grande ambition. Et
de conclure : « C'est ainsi que la politique continentale européenne de
Napoléon ne peut pas, comme on ne cesse de le prétendre, être mise en parallèle avec
la politique européenne d' Adolf Hitler, mais qu'elle en fut l'indispensable
première étape. La France de Napoléon et l'Allemagne d' Adolf Hitler sont
donc, au fond, obligées par le destin à une politique européenne
commune » (55).
Quand les revers s'accumulèrent, Napoléon redevint l'ennemi de
l'Al emagne et la résistance que les Allemands lui opposèrent, fut à nouveau mise au
service de la propagande de guerre nazie. Le 1er juin 1943, quatre mois après
Stalingrad, Goebbels donna ordre de mettre en chantier un film retraçant la
résistance que la forteresse de Kolberg avait opposée à l'armée française en
1808-1807, en ne cessant la lutte qu'après la signature de la paix. « La mission
de ce film doit être de montrer, qu'à l'exemple de la ville qui donne son titre au
film, un peuple uni à l'arrière comme au front peut avoir raison de n'importe
quel ennemi » (56). Dans le Lokalanzeiger, on pouvait lire, en mars 1943. « Le
film sera un symbole de l'époque présente ; la représentation de ce que fut la
dure réalité historique doit donner aux spectateurs la force pour le combat de
notre propre temps ». Le film commence par ces mots : « Le peuple se lève ! la
tempête éclate ! ». L'action se passe après les défaites prussiennes de Iéna et
Auerstedt. Alors que toutes les forteresses : Magdebourg, Spandau, Stettin,
Kùstrin se sont rendues sans combattre, le bourgmestre de Kolberg, malgré
l'avis du commandant de la place, lequel voudrait attendre que la garnison fût
renforcée par des troupes régulières prussiennes, décide que la ville sera
défendue contre les Français supérieurs en nombre. Il enrôle alors la popula-

(55) La France allemande. Paroles du collaborationnisme français (1933-1945) présenté par


Pascal Ory, Paris 1977 (collect. « Archives »), pp. 186-187.
(56) Axel Marquardt-Heinz Rathsack (comme n. 5), p. 34.

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tion civile non seulement pour participer aux travaux de mise en défense de la
ville, mais encore constitue une garde bourgeoise armée pour combattre
l'envahisseur par les armes. Grâce à sa résolution, ainsi qu'à celle de militaires
comme Gneisenau et Schill, la forteresse résiste jusqu'à la conclusion de la
paix. Le but du film était d'abord, dans les dernières phases de la guerre, de
donner un exemple stimulant au Volksturm qui se constituait, en montant en
épingle l'exemplaire union qui, à Kolberg, s'était établie entre la population, les
fonctionnaires civils, les militaires décidés à se battre, ensuite de laisser espérer
que la conclusion de la paix (on ne disait pas comment elle pourrait être
obtenue) allait éviter à l'Allemagne, comme autrefois à Kolberg, la honte de la
capitulation et l'ensevelissement sous ses propres ruines. Le film fut représenté
pour la première fois, le 30 janvier 1945, pour le douzième anniversaire de
l'arrivée d'Hitler au pouvoir, à Berlin et devant de la garnison allemande dans
la Rochelle assiégée. Il était évident qu'il ne pouvait que manquer son but. La
majorité des Allemands ne put le voir ; la plus grande partie du public auquel
il était destiné se trouvait sur les routes fuyant devant les Russes qui avaient
atteint l'Oder et devant les Alliés occidentaux qui progressaient à l'ouest. Dans
le dernier trimestre qui précéda la capitulation, bien peu de salles de cinéma
étaient encore en état de projeter un film et bien peu d'Allemands pouvaient
croire qu'une paix conclue subitement allait mettre fin au cauchemar qu'ils
vivaient (57). Quoi qu'il en soit, « Kolberg » devait être le dernier film tourné
dans l'Allemagne nazie et, avant la fin de la guerre, probablement la dernière
utilisation, par le régime hitlérien, d'un épisode de l'histoire napoléonienne à
des fins de propagande.
Il serait inconvenant d'évoquer la période nationale-socialiste, en passant
sous silence l'activité du groupe de résistance la « Rose blanche » animé par des
étudiants de Munich. Dans le premier tract qu'ils distribuèrent, l'on pouvait
lire : « Une nouvelle guerre de libération s'annonce » (le terme « Befreiungs-
krieg » qu'ils employèrent désigne pour tous les Allemands la campagne de
1813). Dans leur dernier appel, on trouvait ces lignes : « Étudiantes !
étudiants ! Le peuple allemand nous regarde ! De nous il attend, en 1943, que
par la force des idées nous brisions la terreur nationale-socialiste, comme en
1813 et par les mêmes moyens fut brisée la terreur napoléonienne. La Bérésina
et Stalingrad jettent des flammes à l'est ! » Dans les attendus du jugement qui
envoyait ces jeunes résistants à la mort, il était écrit : « Ils ont osé comparer
leur appel à lutter contre le Fûhrer et contre la manière de vivre nationale-
socialiste de notre peuple, à la guerre de libération contre Napoléon » (58).
Ainsi tandis que la résistance au nazisme justifiait son action en assimilant
celui-ci à la domination napoléonienne, le régime hitlérien tirait argument de
cette assimilation pour condamner ceux qui s'opposaient à lui.
Après l'effondrement du national-socialisme s'ouvrit une nouvelle phase
dans l'histoire des rapports entre Napoléon et les Allemands. Elle fut
longtemps marquée par la vigueur de la polémique opposant ceux qui
prétendaient que Napoléon ne valait pas mieux qu'Hitler et ceux qui, avec de

(57) Ibidem, pp. 34, 35, 105, 161-162, 273.


(58) Das Dritte Reich. Seine Geschichte in Texten, Bildern und Dokumenten, p.p. Heinz
Hube-Arthur Mùller, Bd. II, Miinchen, Wien, Basel 1966, pp. 706, 712.

576
solides arguments, pensaient qu'il n'était pas conforme a la vérité historique
d'affirmer pareille chose. Retracer les péripéties de cette polémique n'est pas de
notre propos, encore qu'elle confirmerait, qu'à toutes les époques et celle du
national-socialisme ne fait pas exception, les rapports que les Allemands ont
entretenu avec Napoléon et avec son temps, ont toujours été fortement
influencés par le présent qu'ils étaient en train de vivre et par l'image de leur
propre histoire qu'ils avaient ou qu'on leur imposait. Sont-ils, sur ce point,
tellement différents des autres peuples ? A chacun d'en juger.

577