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Le Mariage de Figaro

Acte I, Scène 8

« La Trilogie de Figaro » est le surnom que l’on donne aux trois pièces majeures de Pierre
Augustin Caron de Beaumarchais, regroupant Le Barbier de Séville, Le Mariage de Figaro et La
Mère Coupable. Ces comédies présentent aux spectateurs les mêmes personnages d’une pièce
sur l’autre, permettant ainsi de suivre leur évolution et de dénoncer les dérives sociales de leur
temps.

Ecrite en 1778 et influencée par les idées des Lumières, Le Mariage de Figaro ou la Folle
Journée, deuxième pièce de la trilogie, présente les efforts mis en oeuvre par le valet Figaro et sa
fiancée Suzanne, afin de déjouer les plans du Comte Almaviva, qui souhaite profiter de Suzanne
par le rétablissement du droit de cuissage sur son domaine. L’extrait proposé ici se trouve au
début de la pièce, et met en scène le Comte exprimant à Suzanne les vues qu’il a sur elles, tandis
que cette dernière s’efforce le repousser et de dissimuler le jeune page Chérubin, caché derrière
un fauteuil.

Comment l’entrée en scène du Comte peut-elle être source de plaisir pour le spectateur à
travers plusieurs types de comiques?

Du début de la scène jusqu’au douzième vers, l’auteur présente le trouble que produit
l’arrivée du Comte sur Suzanne. Du treizième au trentième vers, nous assistons à l’argumentation
du Comte qui cherche à convaincre Suzanne du bien-fondé de son projet. Enfin, du trente-et
unième jusqu’à la fin de la scène, un coup de théâtre vient accélérer la dimension comique de la
scène, rappelant la Comedia Dell’Arte Italienne.

I L’Arrivée du Comte et le Trouble de Suzanne

- « Ah! »: exclamation de Suzanne qui cache Chérubin tout en apercevant le Comte: le


spectateur partage l’angoisse de Suzanne

- Le Comte est familier avec Suzanne (il l’appelle par le diminutif affectueux « Suzon », ou
encore « mon petit coeur »), ce qui montre son autorité sur elle, mais également son côté
séducteur, proche du badinage. Il constate les émotions et actions de Suzanne (« tu parlais
seule » / « tu es émue »)= montre l’empathie du comte, mais également le fait qu’il la surveille
constamment= cette duplicité déstabilise Suzanne

- « un jour comme celui-ci »= fait référence au mariage, déstabilisant encore plus Suzanne

- jeu des didascalies et de la mise en scène: Le Comte « s’avance », Suzanne est


« troublée »: la présence physique du Comte crée un malaise chez Suzanne. Le comte « s’assied
dans le fauteuil », ce qui assoit son autorité et le pouvoir qu’il a sur les gens de maison.

- « je n’ai qu’un instant » + adj. « pressé »: le public et Suzanne savent que le Comte ment

- Suzanne continue de l’appeler Monseigneur: elle refuse de rentrer dans son jeu, afin de
pas lui succomber. Elle emploie des questions rhétoriques pour gagner du temps (« Que me
voulez-vous »), et utilise le conditionnel (« si l’on vous trouvait ici ») pour mettre en garde le Comte
par rapport à sa réputation

- Double Enonciation: le spectateur sait que Chérubin est présent

II L’Argumentation du Comte visant à séduire Suzanne

- Le Comte se contredit, car il souhaite à la fois l’emmener à « Londres », mais aussi au


« jardin »: le Comte est lui aussi troublé par Suzanne, il perd ses moyens

- Emploi du champ lexical de la louange pour parler à Suzanne (« ma chère », excellent
« poste » et évoque l’amour courtois avec la périphrase « un droit que tu prends sur moi pour la
vie »

- Ton autoritaire et hautain, marqué par l’emploi de l’impératif: il ordonne à Suzanne de le


suivre. Cette idée est reprise par la didascalie « lui prend la main », qui assoit son autorité de
manière physique.

- Suzanne réagit « vivement », elle est « effrayée » et « en colère »: ces didascalies
montrent la vivacité de Suzanne, et le fait qu’elle ne veuille pas céder, accentué par la répétition
de la stichomythie « je n’en veux point »

- La didascalie « en colère » marque un tournant dans leur argumentation: Suzanne


reprend le dessus et met le Comte face à ses responsabiltés, en évoquant le « devoir des
femmes », ce qui montre sa rébellion face aux avances du comte. Suzanne rappelle les
évènements du Barbier de Séville, de la manière dont il est tombé amoureux de la Comtesse, et
essaie de le faire revenir à la raison

- Le Comte se moque d’elle, en utilisant un euphémisme ironique « ce droit charmant » qui
évoque le droit de cuissage. Le lieu, un « jardin », est un cliché du rendez-vous amoureux, mais
qui est détourné, car le Comte utilise un nouvel euphémisme: une « légère faveur », ce qui sous-
entend que Suzanne trahisse Figaro.

=> Le spectateur s’attend à ce que Suzanne perde patience.

III Le Coup de Théâtre Final

- Basile « parle en dehors »: son apparition se fait des coulisses, le spectateur n’entend
que sa voix: effet de mise en scène qui vient surprendre les personnages et les spectateurs par le
jeu de la double énonciation.

- Son apparition vient créer un suspense sur le laps de temps de réaction, Bazile joue avec
les nerfs du Comte. La réplique du Comte « sors pour qu’on entre pas » est une antithèse qui joue
ici sur le comique de mots.

- l’attitude de Suzanne est caractéristique du comique de situation et de répétition:


Suzanne essaie de cacher Chérubin au début de la scène, et doit ensuite cacher le Comte qui ne
veut pas que Bazile la voit.

- La didascalie finale: preuve de l’héritage de la commedia dell’arte avec Suzanne qui fait
preuve d’ingéniosité, entouré de trois hommes dans une situation cocasse, et qui trouve une
solution aux imprévus.

Conclusion

Cette scène confirme l’image que le spectateur se fait du comte, celle d’un aristocrate
abusant de son pouvoir se retrouvant face à une servante bien décidée à ne pas se laisser abuser.
Cette scène dresse un portrait sans concession d’une certaine classe sociale et de ce qu’elle
s’autorise tout divertissant le spectateur.

Ce procédé propre à la commedia dell’arte a également influencé d’autres dramaturges


comme Molière. Dans la scène 5 de l’acte IV Tartuffe, Orgon est caché sous la table pendant que
Tartuffe, faux dévot hypocrite et manipulateur, fait des avances à sa femme. Tout le comique
réside dans la double énonciation: le spectateur sait que si Elmire parle aussi fort, c’est pour
convaincre son mari que Tartuffe est un imposteur dévoyé.