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Les sciences de gestion


A l’instar de toutes les SHS, les sciences de gestion, ou management science, se sont
constituées en tant que savoir rationnel en revendiquant les mêmes critères que ceux
des sciences qui ont fait autorité, c’est-à-dire les sciences formelles et naturelles. En ce
sens, les sciences de gestion ne pouvaient que définir un objet, une méthodologie, des
principes et théories analogues à ceux des mathématiques, de la physique ou des
sciences du vivant dont la scientificité est reconnue depuis l’avènement de la science
moderne.

Accéder à la scientificité de la science moderne


L’économie politique d’Adam Smith a été influencée par la mécanique de Newton,
c’est ce qu’on a appelé le newtonisme smithien. Mais l’auteur de The Wealth of
Nations(1776) apparait aussi comme un précurseur du management scientifique au
sens où comme le rappelle 1 Leandro Pereira, il commence à définir certains principes
de +gestion rationnelle des organisations :
The majority of management theories started to appear in the beginning of the 20th
century, however before that, some authors have written and talked about important
subjects regarding management. One of those examples is The Wealth of Nations (1776)
written by Adam Smith. In this book, Smith described how it’s possible to increase
productivity by changing the entire production process, something he called division of
labor.
En d’autres termes, la majorité des théories de la gestion ont commencé à apparaître
au début du 20e siècle, mais avant cela, certains auteurs ont écrit et parlé de sujets
importants concernant la gestion. Un de ces exemples est The Wealth of Nations (1776)
écrit par Adam Smith. Dans ce livre, Smith a décrit comment il est possible
d'augmenter la productivité en modifiant l'ensemble du processus de production, ce
qu'il a appelé la division du travail. Ainsi, en interrogeant les conditions d’une
augmentation de la production par un processus rationnel du management appelé
répartition du travail ou « division of labor », Adam Smith fait partie des pionniers du
management scientifique.
Mais parmi ceux qui ont défini le projet épistémologique de la science de gestion, il
y a Taylor et Fayol. Les corpus de Frederick Winslow Taylor et Henri Fayol ont
dessiné les fondements épistémologiques du management scientifique contemporain.
Selon Peirera, la théorie taylorienne de management est véritablement le socle
génétique des sciences de gestion2:
Taylor’s management theory was one of the first to appear, and describes the creation of a
true science, with the scientific selection of workers, their education and development and
their well-defined relation with management. It can be summarized in the “art of
knowing exactly what is to be done and the best way of doing it.
La théorie de la gestion de Taylor a été l'une des premières à apparaître et décrit la
création d'une véritable science, avec la sélection scientifique des travailleurs, leur
1
Peirera L., « Scientific management methods », International Journal of Research in Management &
Business Studies, Vol. 2 Issue 4 oct. - Dec. 2015, p.23.
2
Ibid.
2

éducation et leur développement et leur relation bien définie avec la gestion. Elle
peut être résumée par «l'art de savoir exactement ce qui doit être fait et la meilleure façon
de le faire. »
Cette théorie peut être résumée comme l’art de connaître exactement ce qui doit
être réalisé en gestion et la meilleure manière de le faire. Ainsi, The Principles of
scientific Management3, œuvre qui constitue le socle génétique du mangement
scientifique du début du XXIe siècle, est-elle l’illustration typique du projet
épistémologique des sciences de gestion. Elle s’inscrit dans une démarcation stricte
entre les pratiques du management empirique ou ordinaire et celles du management
scientifique. En ce sens, le second chapitre de l’ouvrage, consacré aux principes du
management commence par trois questions fondamentales sur la scientificité de cette
discipline :
First. Wherein do the principles of scientific management differ essentially from those of
ordinary management? Second. Why are better results attained under scientific
management than under the other types? Third. Is not the most important problem that
of getting the right man at the head of the company? And if you have the right man
cannot the choice of the type of management be safely left to him 4?
Premièrement, en quoi les principes du management scientifiques différent-ils du
management ordinaire ? Deuxièmement, pourquoi les meilleurs résultats sont-ils
attendus du management scientifique par rapport à d’autres types de management ?
Troisièmement, Est-ce important d’avoir un homme intègre à la tête d’une
entreprise ? Et si c’était le cas, devrait-on lui laisser la gestion d’une telle entreprise ?
Ces trois interrogations sur le management scientifique, ou ce qu’il appelle la « Task
Management », la gestion des tâches, lui ont permis d’énoncer quatre projets
épistémologiques. A savoir, 1) le développement d’une véritable science de gestion ;
2) une sélection scientifique du travailleur ; 3) l’éducation scientifique et le
développement de l’ouvrier ; 4) la définition des conditions de coopération entre
l’organisation et la main d’œuvre.
Le premier projet a une dimension épistémologique, il définit les fondements
épistémologiques du management scientifique. Pour que la gestion revendique le
statut de discipline rationnelle, elle doit suivre la voie royale tracée par la science
moderne. Une science dont les énoncés répondent aux critères d’objectivité,
d’universalité, et de nécessité. Ce projet épistémologique est déjà énoncé dans la
préface aux Principles of Scientific management :
To prove that the best management is a true science, resting upon clearly defined laws,
rules, and principles, as a foundation. And further to show that the fundamental
principles of scientific management are applicable to all kinds of human activities, from
our simplest individual acts to the work of our great corporations, which call for the most
elaborate cooperation And, briefly, through a series of illustrations, to convince the reader
that whenever these principles are correctly applied, results must follow which are truly
astounding5.
Pour prouver que la gestion est une véritable science, reposant sur des lois, des règles

3
Taylor F.W., The principles of scientific management, Happer and Brothers Publichers, New York and
London, 1919.
4
Ibid. p30.
5
Taylor F.W., The principles of scientific management, p.30.
3

et des principes clairement définis, comme fondement. Et pour montrer en outre que
les principes fondamentaux de la gestion scientifique sont applicables à toutes sortes
d'activités humaines, de nos actes individuels les plus simples au travail de nos
grandes corporations, qui appellent à la coopération la plus élaborée Et, brièvement,
à travers une série d'illustrations, pour convaincre le lecteur que chaque fois que ces
principes sont correctement appliqués, des résultats doivent suivre qui sont vraiment
stupéfiants.
Du reste, ll s’agit de montrer que le management est véritablement une science
nomothétique fondée sur des règles et des principes qui pourront s’appliquer à
toutes les organisations humaines. Ainsi, à l’instar des énoncés de la physique
moderne, ceux des sciences de gestion doivent-ils s’inscrire dans un déterminisme
strict où les principes de gestion seront appliqués à toutes les catégories
d’organisation. En ce sens, le dernier paragraphe de la préface des Principles laisse
entrevoir un optimisme épistémologique chez Taylor :
It is hoped, however, that it will be clear to other readers that the same principles can be
applied with equal force to all social activities: to the management of our homes; the
management of our farms; the management of the business of our tradesmen, large and
small; of our churches, our philanthropic institutions, our universities, and our
governmental departments6.
On espère cependant qu'il sera clair pour les autres lecteurs que les mêmes principes
peuvent être appliques avec la même force a toutes les activités sociales: a la gestion
de nos maisons; la gestion de nos fermes; la gestion des affaires de nos commerçants,
petits et grands; de nos églises, de nos institutions philanthropiques, de nos
universités et de nos services gouvernementaux.
Mieux, si le management revendique l’universalité de ses principes, il revendique
aussi une donnée nouvelle : celle d’une rationalisation des tâches professionnelles,
qui pour Taylor, apparaît comme une idée fondamentale de la gestion des tâche :
Perhaps the most prominent single element in modern scientific management is the task
idea. The work of every workman is fully planned out by the management at least one day
in advance and each man receives in most cases complete writing instructions, describing
in detail the task which he is accomplish, as well as the means to be used in doing the
work7.
L'élément le plus important de la gestion scientifique moderne est peut-être l'idée de
tâche. Le travail de chaque ouvrier est entièrement planifié par la direction au moins
un jour à l'avance et chaque homme reçoit dans la plupart des cas des instructions
écrites complètes, décrivant en détail la tâche qu'il accomplit, ainsi que les moyens à
utiliser pour faire le travail.
Du reste, la planification des tâches est aussi un principe défini par le projet
épistémologique du management scientifique taylorien. Toute activité sera planifiée
en avance suivant un schéma tracé et décrit par l’organisation et l’employé viendrait
simplement mettre en branle ce qui a été énoncé. Cette planification à toutes les
échelles de l’activité de l’entreprise permet aux employés d’accomplir leurs tâches
journalières de façon efficiente8 :
6
Ibid.
7
Ibid. p.39.
8
Ibid. p.49.
4

The workmen together had carefully planned just how fast each job should be done, and
they had set of a pack for each machine throughout the shop, which was limited to about
one-third of a good day’s work. Every new workman who came into the shop was told at
once by the other man exactly how much of each kind of work he was to do…
Ensemble, les ouvriers avaient soigneusement planifié la vitesse à laquelle chaque
travail devait être effectué et ils avaient mis en place un pack pour chaque machine
dans l'atelier, qui était limité à environ un tiers d'une bonne journée de travail.
Chaque nouvel ouvrier qui entrait dans la boutique se faisait dire immédiatement
par l'autre homme exactement quelle part de chaque type de travail il devait faire.
La sélection scientifique de l’employé vise non seulement l’efficience et le
dynamisme de l’organisation, mais aussi la prospérité de l’entreprise et de l’employé.
Selon l’expression de Ratnayake9, pour justifier la rationalité des principes définis par
le management scientifique de Taylor, on peut partir des études faites à Hawthorne
entre 2023 et 1933, où il a été prouvé que la productivité des ouvriers s’accroit
lorsqu’ils sont observés en activité et considérés, mais aussi lorsque leur performance
psychologique est motivée par la sécurité de l’emploi et non à l’imposition des règles
ou des instructions. Ainsi, pour Ratnayake, la sélection scientifique du travailleur est
un paradigme du taylorisme à l’origine d’une véritable révolution mentale :
Tayler’s identification of scientific management was led to a paradigm shift from the
division of labor and the importance of machinery to facilitate labor to describe the
management as a science with employers having specific but different responsibilities;
encouraged the scientific selection, training, and development of workers and the equal
division of work between workers and management, which is “a complete mental
revolution on the part of the workingman” and an “equally complete metal revolution on
the part of those on management’s side… And without this complete metal revolution on
both sides scientific management does not exist10.
L'identification de la gestion scientifique par Tayler a conduit à un changement de
paradigme de la division du travail et de l'importance des machines pour faciliter le
travail afin de décrire la gestion comme une science avec des employeurs ayant des
responsabilités spécifiques mais différentes; a encourager la sélection scientifique, la
formation et le développement des travailleurs et la répartition égale du travail entre
les travailleurs et la direction, qui est «une révolution mentale complète de la part de
l'ouvrier» et une «révolution métallique tout aussi complète de la part de ceux de la
direction». Et sans cette révolution métallique complète des deux côtés, la gestion
scientifique n'existe pas.
Considérer la gestion comme une science pouvant déterminer les différentes
responsabilités des employés, procéder à leur formation par une sélection rationnelle,
et développant en définitive les mécanismes d’une division du travail  constitue une
véritable révolution mentale en management.
And this one best method and best implement can only be discovered or developed
through a scientific study and analysis of all of the methods and implements in use,
together with accurate, minute, motion and time study. This involves the gradual

9
Ratnayake, C. and Ima. , « Evolution of scientific management towards performance
measurement and managing systems for sustainable performance in industrial assets: philosophical
point of view », Journal of technology management & innovation, 2009, vol. 4, no. 1, pp. 152-161.
10
Daniel, N., (1992) “Mental Revolution - Scientific Management since Tayler”, Ohio State University Press.
5

substitution of science for rule of thumb throughout the mechanic arts 11.
Et, cette meilleure méthode et ce meilleur outil ne peuvent être découverts ou
développés que par une étude scientifique et une analyse de toutes les méthodes et
instruments utilisés, ainsi qu'une étude précise, minutieuse, des mouvements et du
temps. Cela implique la substitution progressive de la science à la règle empirique
dans tous les arts mécaniques.
Le management scientifique doit donc utiliser une méthodologie à même de
déterminer tous les paramètres opérationnels qui rendront l’activité de l’entreprise
dynamique et efficiente.
The general adoption of scientific management would readily in the future double the
productivity of the average man engaged in industrial work. Think of what this means to
the whole country. Think of the increase, both in the necessities and luxuries of life,
which becomes available for the whole country, of the possibility of shortening the hours
of labor when this is desirable, and of the increased 12.
L'adoption générale de la gestion scientifique doublerait aisément à l'avenir la
productivité de l'homme moyen engagé dans des travaux industriels. Pensez à ce que
cela signifie pour tout le pays. Pensez à l'augmentation, à la fois des nécessités et du
luxe de la vie, qui devient disponible pour tout le pays, de la possibilité de raccourcir
les heures de travail lorsque cela est souhaitable, et de l'augmentation.
Il en résulte que l’adoption d’un management scientifique a un avenir positif au
sens où elle devrait permettre de doubler la production des entreprises, économiser
le temps du travail, apporter la prospérité des Etats mais aussi des employés. Bien
que les contextes épistémologiques soient différents, le management scientifique du
français Henri Fayol s’inscrit aussi dans un réductionnisme épistémologique sans
précédent.

Le projet épistémologique fayolien


Commençons par rappeler qu’Henri Fayol a fait de la gestion ou de
l’administration de l’entreprise un enjeu heuristique majeur. Et, comme le rapporte
Jean-Louis Peaucelle, dès son discours de 1900, Henri Fayol lance un appel à la
recherche collective sur les questions administratives13 :
Nous devons nous ingénier (…) à découvrir et à appliquer les lois qui rendront
aussi parfaits que possible l’organisation et le fonctionnement des machines
administratives. Pourquoi ne mettrions-nous pas en commun, pour le bien de tous, nos
observations, nos expériences, nos études ?
Cette assertion préliminaire laisse entrevoir les enjeux épistémologiques des
sciences de gestion chez l’auteur de l’Administration industrielle et Générale. La
recherche et l’application des lois pour une gestion rationnelle des organisations
prouvent à suffisance, et suivant l’expression de Peaucelle, qu’avant d’être une
doctrine, le fayolisme est une démarche scientifique. En ce sens, son corpus nous
intéresse aujourd’hui encore, en tant que premier essai de fondation d’une science
de gestion.
11
Taylor F.W., Taylor F.W., The principles of scientific management, op. cit.p. 49.
12
Ibid.,p.70.
13
Peaucelle J.L., « Henri Fayol et la recherche-action », Autres temps, autres lieux, Annales de Mines, 2000,
p.74.
6

Dans un contexte épistémologique, celui de la fin du XIX e siècle, où le progrès de la


science est incarné par les travaux de Claude Bernard, Auguste Comte et Durkheim
ou Frédéric Le Play, l’heure est au réductionnisme épistémologique en sciences
humaines et sociales. En ce sens, la définition de l’objet et de la méthode des sciences
de gestion devrait s’inspirer des sciences qui font autorité. On comprend son
aversion épistémologique dans le Bulletin de la société de l’industrie minérale, où il
affirme sa scientificité inductive14 :
Je me félicite d’avoir suivi instinctivement la méthode qui a été recommandée par
Auguste Comte sous le nom de méthode positive ; par Claude Bernard, sous celui de
méthode expérimentale, et que je considérais comme scientifique en m’appuyant sur les
principes de Descartes.
Ainsi, dans le sillage des postures de l’épistémologie moderne et contemporaine
française, Fayol réaffirme la portée de son programme de recherche en gestion et
insiste sur la nature de sa méthode. Et, comme il dira en 1916, dans Bulletin de la
société de l’industrie Minérale,
La méthode consiste à observer, à recueillir et à classer les faits, à les interpréter, à
instituer des expériences s’il y a lieu, et à tirer de tout cet ensemble d’études, des règles
qui, sous l’impulsion du chef, entreront dans la pratique des affaires 15.
Pour Henri Fayol, la gestion n’aura de gage de scientificité que lorsqu’elle suivra la
logique de la démarche des sciences expérimentales. Et, suivant l’expression
consacrée16, l’enquête, l’observation, l’expérience méthodique appliquée aux
entreprises industrielles sont les carrières qui fourniront les matériaux pour les
piliers de l’administration des organisations.
A l’instar des Principles of scientific management, l’Administration générale et industrielle17
de Fayol veut définir les conditions d’une science contemporaine de gestion. Certes,
certaines divergences d’ordre épistémologique entre les deux auteurs sont manifestes
sur la gestion des organisations. Mais Fayol reconnaît le mérite de l’épistémologie
taylorienne du management18 :
Mes réserves sur l’organisation scientifique ou administrative de Taylor
ne m’empêchent point d’admirer l’inventeur des aciers à coupe rapide, le
créateur de procédés minutieux et précis des conditions dans lesquelles
s’exécute le travail de l’ouvrier, l’industriel énergique et ingénieux qui après
avoir fait des découvertes, n’a reculé devant aucun effort et aucun ennui pour
les faire entrer dans le domaine de la pratique, et le publiciste infatigable qui a
tenu à faire profiter le public de ses essais et de ses expériences. Nous pouvons souhaiter
que l’exemple du grand ingénieur américain soit suivi à cet égard par beaucoup de nos
compatriotes.
Cette assertion justifie l’affinité épistémologique des deux pionniers du management
scientifique qui ont voulu bâtir la gestion sur des bases purement rationnelles. Fayol

14
Fayol H., Cité par Peaucelle, op.cit. p.74.
15
Fayol H., Cité par Peaucelle, p.74.
16
Vanuxem P., 1917, « Introduction théorique et pratique à l’étude de l’administration expérimentale
». in « L’éveil de l’esprit public », études publiées sous la direction d’Henri Fayol, Bulletin de la Société
de l’Industrie Minérale, N° 12, 1917, p.153-223.
17
Fayol H., Administration générale et industrielle, Paris, Edi-gestion & Andese, 2016 ;
http://andese.org.
18
Ibid., p.82.
7

reconnaît d’ailleurs qu’il a « cherché à se faire une idée un peu précise du système
d’organisation dit « Système Taylor » dont il beaucoup question depuis quelques années 19 ».
Et, comme le rappelle encore Peirera, la principale préoccupation épistémologique de
Fayol était de partir des faits et définir les règles générales appelées principes ou
règles fondamentales20 :
Fayol’s main goal was to use facts and with them create general rules, witch he called
principles or ground rules. He was one of the first persons to describe the main
management elements. He called them: planning, organizing, command, coordination
and control. All this elements together would represent what he called the management
process.
L'objectif principal de Fayol était d'utiliser des faits et avec eux de créer des règles
générales, qu'il appelait des principes ou des règles de base. Il a été l'une des
premières personnes à décrire les principaux éléments de gestion. Il les a appelés:
planification, organisation, commandement, coordination et contrôle. Tous ces
éléments réunis représenteraient ce qu'il a appelé le processus de gestion.
Selon Jean-Louis Peaucelle, à ses débuts 21, le fayolisme, tout comme le taylorisme,
la démarche concurrente, se veut scientifique et expérimentale. Il se fixe pour objectif
de construire sa doctrine à partir des faits observés dans la pratique du management
ordinaire. Comme Taylor, Fayol est un ingénieur au fait des réalités
entrepreneuriales de son époque, à partir desquelles il doit bâtir une véritable
science de gestion. En fondant le Centre d’Etudes Administratives (CEA) en 1919, il
avait déjà en perspective l’application des principes rationnels de gestion. Ainsi, dans
L’éveil de l’esprit public, ouvrage publié sous sa direction, il revient sur la dimension
scientifique du CEA22 :
Le Centre d’Études Administratives, CEA, organisera un effort collectif d’élaboration
doctrinale. (…) Il faut des faits pour nourrir le travail scientifique et pourvoir au
fonctionnement de l’induction. (…) Les faits accumulés dans les documents du Centre
d’Études, et notés sur fiches pour devenir maniables, seront la matière première pour le
travail doctrinal intérieur.
Les attendus épistémologiques et pratiques du CEA doivent suivre la ligne tracée
par Claude Bernard et les positivistes contemporains, c’est-à-dire partir des faits
observés in situ pour déterminer les directives d’une gestion rationnelle des
organisations publiques ou privées. Aussi, l’enjeu heuristique du CEA est-il celui
d’une recherche-action au sens où dans le déroulement continu du fonctionnement
de l’organisation, l’observateur sélectionne une période qui a une signification pour
lui. Il détecte ensuite un début, il repère une fin, il sélectionne un récit qui élimine les
éléments accessoires.
Ainsi, comme Le Play et Auguste Comte, comme Taylor et Henry Le Chatelier,
Henri Fayol répond qu’on ne commande aux hommes et aux choses qu’en prenant
un solide appui sur la connaissance des choses et des hommes. Il semble que cette
approche rationnelle de la gestion des organisations ait contribué au redressement de
la Société Commentry-Fourchambault. Ainsi le succès de cette doctrine
19
Fayol, op.cit.,. p.77.
20
Peirera L., « Scientific management methods », op.cit., p.24.
21
Peaucelle J.L., « Henri Fayol et la recherche-action », Autres temps, autres lieux, Annales de Mines,
2000.
22
Fayol H., cité par Peaucelle, p.78.
8

administrative est justifié dans un discours de 1908, lorsqu’Henri Fayol expose ce


raisonnement pour la première fois  les attendus de son épistémologie23 :
En 1888, la Société Commentry-Fourchambault était sur le point de se résigner à
disparaître en abandonnant les usines et en achevant l’épuisement de la mine, lorsque
survint un changement de direction. Dès lors la Société redevint prospère. L’histoire de la
Société établira que cette chute et ce relèvement sont uniquement dus aux procédés
administratifs employés.
Il en résulte que le succès de l’entreprise justifie non seulement l’efficacité des
moyens qui y sont utilisés, c’est-à-dire la méthode de son patron, mais les procédés
rationnelles employés sont aussi le gage d’un tel succès. La méthode du patron ou les
procédés employés ont une portée scientifique au sens où le chef idéal est pour Fayol
celui qui réunit toutes les facultés cognitives pour faire face aux problèmes de
l’organisation. En clair,
Le chef idéal serait celui qui, possédant toutes les connaissances nécessaires pour résoudre
les problèmes administratifs, techniques, commerciaux, financiers et autres qui lui sont
soumis, jouirait encore d’une vigueur physique et intellectuelle et d’une puissance de
travail suffisantes pour faire face à toutes les charges de relations, de commandement et
de contrôle qui pèsent sur la direction24.
Les connaissances administratives du chef se rapportent à la prévoyance, à
l’organisation, au commandement, à la coordination et au contrôle. Mais pour Fayol,
l’efficacité de l’entreprise se mesure aussi à l’aune de la formation académique de ses
agents. Pour avoir une approche générale de l’entreprise une culturelle générale est
nécessaire pour le patron sachant que l’organisation nécessite une approche
systémique qui permet de cerner tous les maillons de la chaine de commandement.
Or, c’est une illusion de ne considérer que les aspects techniques et formels pour
faire un bon ingénieur et un futur patron :
L’enseignement actuel de nos écoles supérieures de génie civil repose
sur deux illusions. La première, c’est que la valeur des ingénieurs et des chefs d’industrie
se compose presque uniquement de capacité technique. La seconde, c’est que la valeur des
ingénieurs et des chefs d’industrie est en rapport direct avec le nombre d’années qu’ils
ont consacrées à l’étude des mathématiques. Celle-ci n’est pas moins funeste que la
précédente et sera peut-être plus difficile à détruire 25.
Si les connaissances techniques sont nécessaires à l’industrie, si elles permettent
d’économiser le temps de travail dans toute organisation, elles ne peuvent constituer
les seuls préréquis de la gestion des entreprises. De même, si les mathématiques
jouent et continuent à jouer un rôle nécessaire pour les savoirs et savoir-faire
théoriques et pratiques, et donc dans toute administration, elles ne sont pas pour
autant les seuls savoirs requis pour une gestion optimale de l’entreprise : « tous ceux
qui se vouent à l’industrie aient besoin d’en posséder des notions plus ou moins étendues,
personne ne songe à le contester26. »

Mais pour Fayol, c’est une illusion de considérer que seule la formation technique et
mathématique fait un bon patron. C’est une grosse illusion qui devrait être dissipé
23
Ibid. p.77.
24
Fayol H., Administration industrielle et générale, op. cit., p.84.
25
Ibid., p.98.
26
Ibid.
9

par les écoles de génie civile : « On abuse des mathématiques dans la croyance que plus on en
sait, plus on est apte au gouvernement des affaires et que leur étude, plus que tout autre, développe et
rectifie le jugement27.» Un tel abus est tel qu’on oublie souvent que pour avoir une
approche holistique de l’entreprise, d’autres disciplines sont nécessaires.
La philosophie, la littérature, l’histoire naturelle, la chimie, sont aussi de
grands facteurs de progrès social ; en tire-t-on prétexte pour imposer plusieurs
années de culture forcée de chacune de ces connaissances à nos futurs
ingénieurs28.
Fayol a compris très tôt la nécessité d’une approche holistique de l’entreprise par
les procédés des autres disciplines scientifiques. Ainsi la doctrine administrative qui
fonde la science de gestion doit-elle tenir compte de l’apport de sciences formelles,
expérimentales, mais aussi humaines et sociales.

27
Ibid.
28
Ibid.

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