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L . - P . .

PRUNIER
c HA y oiyE

Le MARTYRE
de la VENDÉE
La Vendée ! il su/lit d'en presser la poussière
pour eû exprimer le aany des martyrs.
P. VENTURA.

LUÇON
Séraphin Pacteau
Imprimeur-Editeur
Biblio!èque Saint Libère

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© Bibliothèque Saint Libère 2008.
Toute reproduction à but non lucratif est autorisée.
L E MARTYRE DE LA V E N D É E
PENDANT LA RÉVOLUTION
LUÇON. — IMPRIMERIE SÉRAPHIN P A C T E AU, ÉDITEUR
DÉCLARATION DE L'AUTEUR

En donnant le titre de Saints ou de Martyrs aux victimes de la


Révolution française, nous ne voulons en aucune manière prévenir
le jugement du Saint-Siège, auquel nous soumettons très humble-
ment toute la doctrine contenue dans le Martyre de la Vendée.
L.-P. PRUNIER.
ÉYECHÉ Luçon; le 19 Juin 1902.

DE

L U Ç O N

Cher Monsieur le Chanoine,

Lorsque je confiai, il y a quelques années, attx membres du


clergé diocésain, l'œuvre si intéressante de la glorification de
nos héros vendéens morts pour la défense de la foi, ou égorgés
en haine de la religion, un joyeux empressement répondit à cet
appel ; les archives furent aussitôt compulsées, les traditions
contrôlées et des découvertes précieuses récompensèrent le zèle
des chercheurs, parmi lesquels vous avies pris place, ait pre-
mier rang.
Vos éttides sur notre histoire locale, le mérite et le succès de
vos précédents travaux : La V e n d é e avant 1798 et La V e n d é e
militaire, vous désignaient entre tous, pour coordonner les
documents recueillis de toutes parts et imprimer à l'œuvre
commune la marque de votre talent incontesté.
Aujourd'hui votre trilogie est complète et vous lui donnes un
digne couronnement dans Le Martyre de la Vendée, fe vous en
félicite et vous en remercie.
Votre livre, où l'élévation de la pensée, les ardeurs de la foi,
les délicatesses du cœur et de la piété sont unies au charme du
style, projette un rayonnement divin sur ce C h a m p des Martyrs,
cette T e r r e Sainte que fut la Vendée penjlantla Révolution et,
d'un sol détrempé dans le sang, fait surgir en quelque sorte
et revivre, sous nos yeux, avec une saisissante réalité, les
principales figures de notre immortelle Légion d ' h o n n e u r .
En face d'un tel spectacle, des descendants de cette génération
héroïque, pénétrés d'une légitime fierté, ne peuvent que se
retremper dans la foi et la générosité chrétiennes.

Votre Martyrologe en effet les autorise à redire '. « Nous


« sommes les enfants des saints. — Sous les regards de cette
« immense armée de témoins , soutenons, nous aussi,
« avec courage et persévérance, la lutte qui nous attend. »

Votre beau travail trouvera, dans ce, précieux résultat, sa


première récompeitse ; il provoquera en outre l'émulation
d'autres ouvriers, qui vous suivront dans la voie que vous avez
si brillamment ouverte, en attendant le jour qu'appellent et nos
ardents désirs et notre ferme espérance, où l'Église honorera
d'un culte public les martyrs dont vous avez chanté les héroïques
combats et la glorieuse mort.

Veuillez agréer, cher Monsieur le Chanoine, l'expression de


mes sentiments respectueux et bien affectueusement dévoués.

f C L O V I S - J h , É v . de L u ç o n .
A S. G.

M o n s e i g n e u r C A T T E A U

éoêque de Luçon.

MONSEIGNEUR,

L E MARTYRE DE LA VENDÉE PENDANT LA RÉVOLUTION est un ouvrage


qui vous appartient.
Votre Grandeur voudra bien en accepter la dédicace.
La glorification de nos martyrs vendéens sera, parmi les
illustrations de votre épiscopat, une des plus éclatantes comme
une des plus chères à la Vendée.
C'est votre parole qui a suscité dans le diocèse toute îtne
légion de chercheurs heureux et de patients travailleurs, qui
ont tiré de la poussière des bibliothèques, des vieilles archives
et des traditions locales les documents utiles à la composition
de notre MARTYROLOGE.
En donnant ce soin pieux à la mémoire de nos héros de la
foi, Votre Grandeur s'inspirait de la pratique constante de
l'Eglise et de l'une de ses sollicitudes les plus touchantes.
Un théologien français écrivait en ijp5 : « Un des premiers
soins qui doivent occuper les évêques de France après la per-
sécution, c'est de rendre hommage aux saints martyrs et aux
confesseurs de la foi pendant la Révolution.
« // faudra donc prendre des informations sur toutes les
victimes immolées en haine de la 7-eligion, adresser les Actes de
leur m a r t y r e aux Églises de France et aux Églises étrangères,
comme cela se pratiquait dans les premiers âges dît christia-
nisme (!). »
Nous voyons en effet que les papes et les évêques des premiers
er
siècles, S. Clément, S. Antère, S. Fabien, S. Félix 7 ,
3
5. Cyprien (f), S. Grégoire-le-Thaumalurge, S. Basile ( ),
S. Ambroise, S. Grégoire-le-Grand (+) ftirent constamment
attentifs à recueillir précieusement les noms des athlètes de la
foi et le récit de leurs tourments, pour les offrir à la vénération
et à l'édification du peuple chrétien.
Pie VI, fidèle à l'esprit qui anima tous les souverains pon-
tifes, s'efforçait de rassembler les Actes de nos martyrsfrançais
pendant la période révolutionnaire.
Sous ses auspices et sous la direction du savant cardinal
Gerdil, l'abbé d'Hesmivy d'Auribeau publiait à Rome, en 1794
et .ijp5, deux volumes intitulés : Mémoires p o u r servir à l'his-
toire de la persécution française, recueillis par les ordres de
Notre Très Saint Père le Pape, Pie VI, et dédiés à Sa
Sainteté (f).
Eh ! combien de fois ne vit-on pas ce grand pape baiser avec
transport tes Acles qu'on déposait entre ses mains ! Il se
plaisait à les classer lui-même, par ordre de diocèses, en des
archives spéciales, qu'il conservait dans ses appartements
privés, se proposant d'en envoyer ensuite la collection imprimée
à toutes les Églises de France (e). »
Telles sont, Monseigneur, les vénérables et saintes traditions
que vous continues et que vous faites revivre, en conviant tous

(1) Traité de la conduite à tenir après la persécution, par £M. ALEXIS


SAUSSOL, théologien de l'évêque de Lavaur, puis évoque de Sèeç.
Pie VII approuvait cet ouvrage par un bref du 3 octobre 1 8 0 0 .
V. GUILLON ; Les Martyrs de la foi, T . II, p. xix, Taris, 1821.
(2) Epist. 37, ad Clerum.
(3) Epist. 243.
(4) Epist. 29 Lïb. vm.
(5) V . GUILLON, Les Martyrs de la foi.
GUILLON travailla pendant 20 ans à cet ouvrage, où sont inscrits les
noms d'une trentaine de martyrs vendéens.
L'auteur se félicite d'avoir trouvé dans les Mémoires de l'abbé d'AURIBEAU
les plus précieux documents pour la gloire de l'Église de France.
(6) V. GUILLON, T. 1, p. 14. — Dans un bref adressé le 10 octobre 1792
à tous les évêques de ses Etats, Pie VI écrivait : « Tersecutionis furor, qui
postremo hoc iempore Parisiis et inprovinciis aliis crudelius efferbuit..., in
Galliis adauxit chorum mariyrum. »
les membres de votre clergé à réunir les éléments épars de cette
sanglante histoire de la perséctttion révolutionnaire en Vendée.
Et ils l'ont fait avec ce religieux souci que mettait l'Eglise
primitive à recueillir les Actes et les reliques des anciens-
martyrs, trésors inappréciables, plus précieux pour elle que
l'or et les pierreries (*).
Un premier réstiltat de cette pieuse enquête et.de la compo-
sition de notre Martyrologe vendéen sera tout au moins de
raviver dans votre beau diocèse d'héroïques et fortifiants sou-
venirs, de faire sortir en quelque sorte de leurs tombes ces
immortels témoins de noire foi, de placer ces grandes figures
sous les regards des générations présentes, et d'inaugurer pour
elles dans les cœurs ce culte privé, qui fut toujours autorisé
dans l'Église.
Comme l'enseignait le théologien déjà cité de îypS, les évèques
ont même le pouvoir de donner à ce culte privé un certain éclat
de solennité publique. « Ils peuvent établir que, l'e jour anni-
« versaire de la mort de ces saintes victimes, ou célèbre une
« messe d'action de grâces, pour remercier Dieu de leur avoir
« donné le courage de signer leur foi de leur sang, et pendant
« cette messe, on pourrait lire au peuple les Actes de leur
« martyre if).
Mais Votre Grandeur est fondée à nous donner de plus hautes
espérances, et à nous faire entrevoir, pour nos héros de la foi,
un plus magnifique avenir, dans les gloires d'une authentique^
et solennelle canonisation.
L'introduction de la cause des victimes de septembre 1 y çs, et
de celle des seize carmélites de Compiègne, qui périrent sur
l'échafaud le 17 juillet iy ç^, n'est pas pour décourager notre
espoir et nos efforts.
Benoit XIV n'enseigne-t-ilpas que « ce serait manquer à la
« foi d'exiger des miracles pour décerner icn culte public aux
« martyrs ? Toute discussion sur la sainteté de leur vie est
« inutile, parce que le martyre implique la sainteté parfaite, et
« confère la même grâce que le baptême. Il suffit de constater

(1) Nos collegimus ut aurum gemmamque pretiosam ossa (martyrum).


Epist. Eccle. Smyrn. de martyrio SS. Polycarpi et sociorum ejus, .
(2) Traité de la conduite h tenir après la persécution.
« et de prouver qu'ils soûls morts pour la cause de la reli-
« gion catholique (i). »
. Cette preuve, nous croyons pouvoir la faire, lumineuse et
invincible, grâce aux témoignages écrits que Votre Grandeur a
réunis pour documenter notre martyrologe.
Votre diocèse est tout entier avec Vous, Monseigneur, pour
hâter de toute l'ardeur de ses vœux, de ses prières, de son
patriotique et religieux concours, le jour splendide, où l'in-
faillible décret du po?itife romain fera briller, aie front de la
Vendée, l'auréole immortelle de la canonisation de ces fis qui
2
ont c o m b a t t u j u s q u ' à la mort p o u r la loi de Dieu. ( ).
Lorsque, après trois siècles de persécutions, l'Église sortit
triomphante des catacombes et de cette arène du Cotisée qu'elle
avait baignée de son sang, tous les autels et les temples de la
Rome pontificale se dressèrent sur les tombeaux des martyrs.
Les riches basiliques constantiniennes étaient comme une
prodigieuse végétation, qui germait et qui s'épanouissait sur
3
leurs ossements sacrés ( ).
Le sang versé pour fésus-Christ n'a-t-il pas toujours la
même puissance de fécondité ?
Oui, la glorification canonique de nos victimes de la Révo-
lution de IYP3 sera, dans votre diocèse, la grande époque de la
foi catholique, et marquera comme un renouveau de ferveur et
d'activité religieuses.
A côté et tout autour de ces 5 2 églises que vos mains épisco-
pales ONT déjà consacrées, surgira comme une éclosion printa-
nière de temples nouveaux, remplis comme autrefois par les
foules pressées de ces chrétiens de forte race qui ont fait la
Vendée militaire.
Et ces autels et ces temples reposeront sur les reliques de nos
martyrs vendéens, comme la germination merveilleuse de leurs
ossements : Ossa eorum pullulent d e loco s u o .

(1) De servorum Del bealificatione, in Appendice, T. in.


(2) Tro lege Dei sui certaverunt usque ad mortem. Bréviaire romain.
(3) Eccli. XLVI. 14. — Dans les huit premiers siècles de l'Eglise, le culte
des saints s'adressait presque uniquement aux martyrs, et le canon de la
messe ne contient, avec le nom de la mère de D i e u / q u e des noms de
saints qui ont donné à la victime du Calvaire le témoignage du sang.
V. JUSTINIEN CHIAPPONI, Acta canonisât. Romse, 1720.
Que Dieu veuille accorder à voire long et fécond épiscopat
la joie de voir et de bénir cette renaissance des jours antiques,
et cette résurrection glorieuse de notre vieille Vendée !
Daignez agréer, Monseigneur, l'hommage du profond respect
et de l'affectueux dévoùment avec lesquels je suis,

DE VOTRE GRANDEUR,

le serviteur très humble et très obéissant,

L . - P . P R U N I E R , prêtre, chan.
INTRODUCTION

Là Vendée ! il suffit d'en presser la poussière


pour en exprimer le sang des martyrs.
P . VENTURA.

O n a dit de la Vendée qu'elle est la Terre Sainte d e


l'Europe
L ' o u v r a g e q u e n o u s d o n n o n s au public est la justification d e
cette parole.
Considérée d a n s son ensemble et dans ses g r a n d e s lignes, la
lutte héroïque d e la Vendée militaire fut u n l o n g martyre, et
l'histoire de celte i n c o m p a r a b l e croisade, q u e les p a y s a n s v e n -
déens nommaient si bien la Grande Guerre, fut un sanglant
martyrologe. C a r les V e n d é e n s ont avant tout combattu et ils
sont morts p o u r la défense d e la religion catholique, apostolique
et r o m a i n e .
Les d o c u m e n t s les plus a u t h e n t i q u e s , signés par les principaux
chefs des armées ven d é e n n e s en témoignent a v e c u n e évidence
victorieuse, les p a y s a n s n'ont pris les armes q u e p o u r forcer
leurs persécuteurs à leur r e n d r e le culte de cette religion q u ' o n
voulait anéantir

(1) WALSH.
(2) V. D . CHAMARD. Les Origines et les responsabilités de l'insurrection
vendéenne, Paris, 1 8 9 9 , pp. 1 4 - 2 1 . — (Manuscrits du Britisb Muséum de
Londres.
« C'est la vérité que la persécution religieuse exercée en France par
la Révolution fut préparée p a r l e parti des philosophes allié aux sociétés
maçonniques. Les uns s'efforçaient de combattre par leurs doctrines la
religion catholique et de détruire le pouvoir du souverain pontife, son chef ;
les autres s'appliquaient, par l'action, à réaliser le plan des incrédules. »
V. Evêques et prêtres martyrisés à Taris aux Journées de septembre 1 7 9 2 .
articles du procès de béatification, p. 2 9 .
XVI LE MARTYRE DE LA VENDEE

P r e s q u e tous les écrivains révolutionnaires eux-mêmes recon-


naissent à l'insurrection d e l'Ouest u n caractère essentiellement
religieux.
L e p r o g r a m m e des b o u r r e a u x , qui torturaient leurs victimes
en haine de la foi et qui leur imposaient l'apostasie, e x p l i q u e
la nécessité de la résistance d e s V e n d é e n s , la légilimité et l'ar-
deur opiniâtre des combats qu'ils ont livrés a u x ennemis d e leur
religion et de leur Dieu.
C'est aussi l'explication des effroyables souffrances de la
V e n d é e , dans la tourmente révolutionnaire.
Ils m'ont dit : Choisis d'être apostate ou victime ;
fai choisi le martyre et leur laissai le crime.

Les Vendéens ont c o m b a t t u , ils ont souffert et ils sont morts


p o u r la défense du catholicisme.
Voilà l'entière et indéniable vérité.

II

L a foi profonde et l'attachement inébranlable à la religion


q u ' o n persécute éclatent d a n s toutes les paroles, dans t o u s les
faits et dans toutes les manifestations qui n o u s révèlent le c œ u r
et les sentiments d e l à V e n d é e à cette é p o q u e .
« La religion est en danger, disait à ses paroissiens, en 1 7 9 1 /
le curé d e S a i n t - J e a n - d e - M o n t s , Monsieur Morand.
« P o u r moi, ajoutait-il, j e ne quitterai ma cure q u e contraint
par la force. J e suis prêt à mendier m o n pain et à souffrir le
!
m a r t y r e , plutôt q u e d ' a b a n d o n n e r m o n p o s t e ( ) . »
« V o u s voulez chasser notre curé, s'écriaient les habitants
d ' A p r e m o n t . C'est un brave h o m m e ; n o u s ne voulons pas
3
qu'il s'en aille ( ). »
O n a souvent cité la r é p o n s e sublime d u soldat v e n d é e n
défendant, la h a c h e à la main, le calvaire d e son village, contre
le vandalisme sacrilège des ignobles patriotes de 1793. .
— Rends-toi, lui crie u n des agresseurs.
— E t toi, rends-moi mon Dieu, lui r é p o n d le chevalier en
sabots.

(1) D. CHAMARD, Les Origines, p. 163.


(2) Ce curé était Monsieur l'abbé T^Jou. V. D. CHAMARD, ibid.
INTRODUCTION XVII

L a Vendée angevine réclame à b o n droit la gloire d e cette


réplique d'un héros et d'un martyr.
Mais, au Bas-Briacé, çe n'était q u ' u n des échos qui ont répété
ce cri d e g u e r r e dans tous les vallons d u B o c a g e .
C'est à la bataille d e Bressuire, le 2 mai 1793, q u e le m o t
célèbre fut d'abord prononcé p a r un p a y s a n d e S a i n t - C h r i s t o p h e ,
Guillon.
C o u v e r t d e v i n g t - d e u x blessures, il continuait à se battre avec
une fourche d e fer.
— Rends-toi, lui crie un des g e n d a r m e s .
— Rends-moi m o n Dieu, r é p o n d le p a y s a n d u B a s - P o i t o u ,
et c'est en p r o n o n ç a n t cette réponse sublime qu'il reçoit le c o u p
de mort (*).
L e mot est entré dans l'histoire.
Mais ce n'est p a s seulement la parole d ' u n soldat ; c'est le cri
qui sortait d u c œ u r de la Vendée, qui exprimait son â m e tout
entière, qui lui mettait les armes à la main, q u i la poussait s u r
tant d e champs d e bataille, et q u i , finalement, laissait la victoire
sous ses d r a p e a u x , en lui rendant ses temples, ses prêtres et s o n
Dieu.
« Les p a y s a n s étaient du reste disposés à se soumettre à toutes
les lois constitutionnelles, à la seule condition q u ' o n leur laissât
leur culte religieux (»).
Mais o n veut leur enlever la première d e toutes les libertés,
celle d'adorer Dieu, el ils r é p o n d e n t h a u t e m e n t : « P u i s q u ' o n
nous refuse cette liberté-là, n o u s saurons la p r e n d r e . »
Et cette résolution é n e r g i q u e « s'était p r o p a g é e c o m m e u n e
3
traînée d e p o u d r e , dans toute l'étendue du territoire vendéen ( ).»
e r
L e I septembre 1 7 9 1 , Dumouriez, passant a v e c G e n s o n n é et
Gallois, p a r S a i n t - M a r s - l a - R é o r t h e , les Epesses et S a i n t - L a u -
r e n t - s u r - S è v r e , écrivait : « L e s villages sont en insurrection,
p o u r avoir des églises n o n conformistes (c'est-à-dire consacrées
au culte catholique), et pour p e u q u ' o n n ' y remédie p a s , cela
dégénérera en guerre civile. »

(1)V. D. CHAMARD, Les Origines, p. 169. — L'auteur cite les témoignages


de Madame de la Roche-Saint-André, de Chassin et de Mercier-du-Rocher.
( 2 ) D. CHAMARD. Ibid. p. 2 5 1 .
( 3 ) D . CHAMARD. Ibid. p. 2 4 6 .
XVIII LE MARTYRE DE LA VENDÉE

L e s prêtres apostats étaient officiellement installés à la p l a c e


des vrais pasteurs, réduits à se cacher ou à s'exiler du sol de la
patrie. Mais l'horreur d e s p o p u l a t i o n s v e n d é e n n e s p o u r les
intrus était générale et invincible.
Afin de n'avoir p a s à installer les prêtres qui avaient p r ê t é
serment à la Constitution civile du clergé, p r e s q u e toutes les
municipalités d u B o c a g e envoyaient leur démission à l'adminis-
tration centrale.
L e 22 juillet 1 7 9 1 , les religieuses d e N o t r e - D a m e de F o n t e n a y
faisaient a p p e l à l'autorité du Directoire du département, p o u r
conserver la liberté de leur conscience, et leur supplique était
l'expression exacte d e la p e n s é e du peuple.
« Les religieuses de N o t r e - D a m e , disaient-elles, n'ignorent
p a s q u e l'obéissance est d u e a u x puissances de la terre ; elles
ne s'y refuseront jamais, p o u r v u q u ' o n ne jette pas l'effroi dans
leur â m e . Mais si on exige de n o u s q u e n o u s reconnaissions u n
é v ê q u e constitutionnel, q u e n o u s mettions n o t r e confiance d a n s
un p r ê t r e assermenté p o u r diriger n o s p e n s é e s et nos actions,
n o u s n'y adhérerons j a m a i s . »
L e 18 d é c e m b r e d e la m ê m e année, les habitants de Bazoges-
e n - P a r e d s signaient une pétition semblable au ministre d e
l'intérieur.
<< L e s g a r d e s n a t i o n a u x , écrivaient-ils, m e n a c e n t de c o u p s
de fusil et de baïonnettes c e u x qui e n t e n d e n t la messe des
prêtres non assermentés. Q u e l q u e d o u x et paisible q u e soit le
p e u p l e , pourrait-il négliger le droit de l'insurrection ? »
C e droit était en effet garanti par la Constitution, d e sorte q u e
les catholiques o p p r i m é s , en prenant les armes contre leurs
o p p r e s s e u r s , étaient dans la légalité, même au point de v u e
politique (*).
L e s faits confirment la sincérité d e ces l o y a l e s et c o u r a g e u s e s
déclarations.
L e curé constitutionnel d u C h â t e a u - d ' O l o n n e , se rendant u n
j o u r à l'Audonnière, était assailli à c o u p s d e pierres par la fille
du meunier du b o u r g .
L e curé du R o u s s a y , p r ê t r e assermenté, écrivait au district
de Cholet : « J e suis insulté, bafoué à l'autel, poursuivi à c o u p s

(1) D . CHAMARD. Les Origines, p. 3 0 2 .


INTRODUCTION XIX

d e pierre. Je n'ai ni chantres, ni sacristain, ni clercs, et p o u r


t o u t dire, j e n'ai même p a s d e paroissiens. »
A Venansault, p a s un habitant n'avait v o u l u c o m m u n i q u e r
avec les prêtres jureurs.
L e sacristain, L o u é , se distingua parmi les plus é n e r g i q u e s
défenseurs du culte o r t h o d o x e .
Q u a n d il apprit q u e l ' é v ê q u e d e L u ç o n , Monseigneur d e
Mercy, avait refusé de prêter serment à la Constitution civile d u
clergé, L o u é , fier d e cet acte d e vigueur d e s o n é v ê q u e , voulut
se d o n n e r la gloire d'écrire, en son patois bas-poitevin, u n e
lettre de félicitations au vaillant p r é l a t .
T o u c h é de ce naïf t é m o i g n a g e , q u e lui rendait l'humble
sacristain d e Venansault, Monseigneur d e Mercy lui fit u n e
r é p o n s e pleine d e bienveillance.
Dans l'enthousiasme de sa r e c o n n a i s s a n c e , L o u é , a t t a c h a n t ,
en g u i s e d e bannière, u n linge blanc au b o u t d'un b â t o n , y
fixa la lettre épiscopale, et la p r o m e n a c o m m e u n t r o p h é e d a n s
tous les h a m e a u x de la paroisse.
Il p o u s s a plus loin les saintes audaces d e s o n zèle. Il obtint
d e s autorités révolutionnaires d u district la permission d ' a m é -
nager u n édifice p r i v é , o ù son vénérable c u r é , M. T h o m a s , p u t
célébrer p e n d a n t q u e l q u e temps les cérémonies du culte c a t h o -
lique (').

III

L'opiniâtreté magnifique d e ce p e u p l e à g a r d e r sa foi, en face


de la persécution qui g r o n d e et q u i m e n a c e , est passée tout
entière dans le c œ u r des soldats v e n d é e n s .
D ' E l b é e disait a u x 2.000 p a y s a n s q u i venaient le supplier d e
marcher à leur tête : « Moi, q u e ma conscience oblige à mourir
p o u r m o n Dieu et p o u r m o n roi, et qui suis prêt à sacrifier ma
vie p o u r u n e si belle c a u s e , j e ne v e u x c o m m a n d e r q u e des
soldats dignes d'être martyrs. »
« Ê t e s - v o u s irrévocablement résolus, disait B o n c h a m p d a n s
une circonstance pareille, ê t e s - v o u s résolus à tout sacrifier
p o u r la cause sainte q u e v o u s voulez défendre ? »

(1 ) Vie de Mathieu Gruchy, par l'abbé Du TKESSAY.


XX LE MARTYRE DE LA VENDÉE

Et t o u s ces volontaires d e la future croisade répondaient d ' u n


m ê m e c œ u r et d'une seule v o i x : « O u i , o u i , n o u s le j u r o n s . »
O n p e u t donc l'affirmer, et c'est le t é m o i g n a g e éclatant d e
l'histoire, tous ces soldats q u i allaient a u feu avec le chapelet
enroulé a u t o u r d e leur fusil et le S a c r é - C œ u r s u r la poitrine ( i ) ,
portaient dans les c o m b a t s le même héroïsme religieux q u e
leurs prêtres s o u s le c o u t e a u d e la guillotine.
É c o u t e z un témoin qui les a v u s : « N i la prison, ni l e s
o u t r a g e s , ni la mort m ê m e ne sauraient faire pâlir des h o m m e s
p e r s u a d é s qu'ils n'ont pris les armes que pour venger la cause
de Dieu et la ruine de ses autels. Q u ' o n les frappe, q u ' o n les
immole,, ils sont insensibles à la p e u r . L e u r s y e u x fixés vers le
Ciel semblent chercher d'avance le p r i x d ' u n d é v o û m e n t
h é r o ï q u e et religieux.
« L e s t r o u p e s d e la C o n v e n t i o n "avaient fait prisonniers
douze Vendéens et allaient les fusiller. Déjà ils étaient à g e n o u x ,
déjà les fusils'se dirigeaient sur e u x , et les officiers républicains
qui étaient présents s'étonnaient d e ne p a s voir sur leur visage
la m o i n d r e a p p a r e n c e de frayeur.
« T o u t à c o u p u n e d e ces victimes s'écrie :
— Nous avons une grâce à vous demander.
— Laquelle ?
— C'est q u e vous ne fassiez tirer les c o u p s de fusil q u e les
uns a p r è s les autres, afin q u e nous~ayons d a v a n t a g e à souffrir
p o u r la gloire d e Dieu, et q u e n o u s recevions u n e plus belle
r é c o m p e n s e a u Ciel (*). »
D a n s l'un d e s premiers e n g a g e m e n t s contre les t r o u p e s r é p u -
blicaines, a u x Moulins-Cornet, le 24 août 1 7 9 2 , 220 Vendéens
périssent dans la mêlée o u se laissent massacrer, refusant d e
crier Vive la nation et criant avec énergie Vive la religion ( 3 ) .
A la prise d e Cholet, en 1 7 9 3 , les républicains eux-mêmes

(1) « Parmi les ossements des 425 victimes immolées en 1794, à la


, chapelle de" Notre-Dame des Lues, on retrouva les chapelets et les Saçrés-
. Cœurs qui ne les avaient pas quittées, même dans la tombe. » Mandement
de carême de Monseigneur Catteau, 1900, p. 13.
( 2 ) Histoire des guerres de la Vendée, par BOURNISEAUX, témoin oculaire,
Taris, 1820.
(3) D. CHAMARD. -Les Origines, p. 392.
INTRODUCTION xxi

admiraient l'attitude intrépide de ces p a y s a n s devant le feu d e


l'ennemi qui les crible. « Ils allaient j u s q u ' à se placer e n
évidence, à d e m i - p o r t é e de fusil, p o u r mourir martyrs d e leur
c a u s e . P r o f o n d é m e n t recueillis, les mains jointes, le g e n o u en
terre, le c h a p e a u b a s , ils semblaient, en égrenant leur chapelet,
l
prier Dieu de leur ouvrir le p a r a d i s ( ) . »
C'est bien l'âme de la Vendée militaire q u i se révèle et qui
n o u s apparaît dans la lumière de ces manifestations et de ces
faits historiques.
La foi de ce peuple est inébranlable c o m m e le granit de ses
collines et de ses c o t e a u x .
E t c'est contre ce r o c immobile q u e viendront se briser t o u s
les flots de la tourmente révolutionnaire.
— N o u s allons abattre vos clochers et vos églises, disait l'hor-
rible Carrier à l'un de ces p a y s a n s v e n d é e n s .
— C'est possible, répondit l'inébranlable c h r é t i e n ; mais v o u s
n o u s laisserez les étoiles, et tant q u e cet Évangile n o u s restera
l à - h a u t , n o u s a p p r e n d r o n s à nos enfants à lire dans ce livre le
nom d u vrai Dieu.
N o u s p o u v o n s d o n c l'établir c o m m e u n e vérité historique
absolument incontestable, c'est dans ces sentiments d e foi p r o -
fonde et inflexible q u e les V e n d é e n s ont c o m b a t t u et qu'ils sont
morts.
E t n o u s aimons à conclure, a v e c le p o è t e , q u e p e n d a n t cette
période d e la Terreur, où tant de s a n g fut mêlé à tant de b o u e ,

La France eut des victimes,


2
Mais la Vendée eut des martyrs ()

N o n , q u o i q u ' e n dise C h a t e a u b r i a n d , ce s a n g v e n d é e n ,
r é p a n d u sur tant de c h a m p s de bataille n'est point un s a n g
3
muet ( ) ; c'est un s a n g qui prie et qui crie vers le Ciel, p o u r le
p a y s sur lequel il est versé, p a r c e q u e c'est le s a n g des martyrs
de la foi.
L a religion des victimes et l'impiété d e s massacreurs ne
laissent planer a u c u n d o u t e sur cette affirmation de l'histoire
impartiale ; les soldats d e la Révolution étaient des b o u r r e a u x

(1) SAVARY.
(2) VICTOR HUGO, Odes et Ballades.
(3) Mémoires d'Outre-tombe, T . vm, p. 201.
xxii LE MARTYRE DE LA VENDÉE

et des p e r s é c u t e u r s ; tout ce p e u p l e immolé p o u r la cause d e la


religion catholique était u n p e u p l e d e martyrs.

IV

S a n s d o u t e cette qualification g é n é r a l e , q u e n o u s a p p l i q u o n s
à la Vendée militaire, ne serait pas j u s t e d a n s le sens précis des
règles q u i régissent la C o n g r é g a t i o n des Rites d a n s la canoni-
sation des saints.
Mais elle est vraie dans un sens l a r g e , qui est h a u t e m e n t a u -
torisé p a r le l a n g a g e des P è r e s et d e s D o c t e u r s de l'Eglise.
D e g r a v e s autorités décernent le n o m de martyrs aux soldats
qui ont succombé en combattant les ennemis du Christ, et qui
ont conservé jusqu'au dernier soupir cette ardeur de foi chré-
tienne qui leur fît prendre les armes
Les p a p e s U r b a i n II, E u g è n e IV, A l e x a n d r e III, les Pères d u
e
3 concile de L a t r a n (s) r a n g e a i e n t aussi d a n s l'armée des
martyrs les croisés qui étaient tués dans les g u e r r e s dirigées
contre les S a r r a s i n s ( 3 ) .
E t P i e VI n'a-t-il pas canonisé en q u e l q u e sorte la V e n d é e
de 1793, en consacrant la mémoire d e ses s o l d a t s par ces paroles
solennelles : « Ils ont bien mérité de notre religion sainte... Ils
nous ont laissé d'illustres exemples de courage chrétien et
d'inébranlable fidélité au pouvoir légitime if). »
« O n ne p e u t n o n plus, dit Guillon, refuser le titre d e
martyrs a u x soldats v e n d é e n s prisonniers qui furent c o n d a m n é s

(1) Cûm quis, propter bonum commune, mortem sustinet, si hoc refe-
ratur ad Christum, AUREOLAM merebitur et MARTYR erit, utpote si rempu-
blicam defendat ab hostium impugnatione qui fidem Christi corrumpere
m
moliuntur, et in tali defensione sustinet. S. Th., in 4" . Lib. sententiarum.
m
T)istinc. 49., a. 3 . , in q. 2, ad 1 1 . — Sum., 2,2, q. 124 ad / « . — Mar-
tyrem facit causa. S. Aug., in ps. 24. Epist. 204, «0 4.
( 2 ) 3e Conc. de Latran } Canon 27e.
(3) Les Martyrs de la foi, T . 1, pp. 33, 333, 335. — MARIANA, Hist. hisp.
Lib. 11, c. xxv. Multos Sarraceni occidunt, qui martyres censeri possunt,
cum occisi sunt in odium religionis. JULIEN, archev. de Tolède.
(4) De sancta religione bene meruerunt... Juvabit pascere animum, prœ-
clara illa christianae virtutis et immobilis in legitimam potestatem fidei
exempla intuendo. Bref au vicomte Walsh.
INTRODUCTION XXIII

à mort, et q u i confessèrent j u s q u ' à la fin la foi p o u r laquelle ils


1
avaient pris les armes ( ) . »
S i o n se rappelle q u e , en 1 8 1 6 , o n comptait en V e n d é e
j u s q u ' à So.ooo veuves et 140.000 orphelins, o n p o u r r a se faire
u n e idée d e l'immense multitude d e ces martyrs armés d e la
foi, q u i o n t g a g n é la p a l m e de leur victoire, en recevant le
baptême de sang avec le b a p t ê m e d u feu d a n s la mêlée d e s
combats.
C o m b i e n cette h é r o ï q u e multitude va se grossir encore d e s
recrues d e tant d e prêtres, d e tant d e religieux et d e religieuses,
de tant d e p i e u x laïques d e tout â g e , q u i sont morts d a n s les
prisons, q u i ont p o r t é leur tête sur l'échafaud, j u r i d i q u e m e n t
2
immolés p o u r la m ê m e c a u s e q u i armait la V e n d é e ! ( ) .
Et q u e faut-il penser d e tout ce p e u p l e d'êtres infirmes, d e
vieillards, d e femmes, d'enfants, d e malades a b a n d o n n é s et
livrés, p o u r les mêmes intérêts sacrés, à toutes les tortures d e
la misère, d e la souffrance et d e la faim, et q u i acceptaient ce
martyre obscur, offrant à Dieu leurs larmes patientes et silen-
cieuses, p o u r le triomphe d e celte religion divine, q u e défen-
daient les soldats d e L e s c u r e et d e C a t h e l i n e a u ?
« L e véritable m a r t y r e n'est p a s seulement celui o ù l'on
verse le s a n g d e ses veines : la patience chrétienne au milieu des
s
adversités est e n c o r e u n m a r t y r e , dit u n docteur d e l'Eglise ( ). »
L'Esprit-Saint lui-même n ' a - t - i l p a s béatifié c e u x qui s u p -
p o r t e n t avec u n e patience parfaite le p o i d s jde toutes les
é p r e u v e s d e la vie ? Ecce beafiticamus eos qui sustinuerunt (•).
P a r m i c e s é p r e u v e s , il n'en est g u è r e de p l u s cruelles q u e les
rigueurs d e l'exil.
Baronius n'hésite p a s à d é c e r n e r la palme d u m a r t y r e à t o u s
les chrétiens q u i , p a r crainte d e trahir la foi d e leur b a p t ê m e ,
quittent leur famille, leurs biens et leur patrie, et q u i , p a r suite

( 1 ) GUILLON, ibid. T . 1, p. 3 3 2 .

( 2 ) GUILLON, ibid. p. 3 3 2 .

(3) S . JEAN CHRYSOSTOME, cité par sainte THÉRÈSE ; Lettres de la sainte,


édit. Toussielgue, T . m, p. 3 9 1 .
( 4 ) S . Jac. V . 1 1 .
XXIV LE MARTYRE D E LA VENDÉE

de ce bannissement volontaire, s u c c o m b e n t à leurs souffrances


sur les terres étrangères (i).
C'était aussi le sentiment d e saint J é r ô m e ( 2 ) , d e saint
3
C y p r i e n ( ) et de saint T h o m a s (•).
« Il y a martyre, dit le prince de la théologie, q u a n d la m o r t
est l'effet de l'exil, de la spoliation o u de l'incarcération p o u r la
foi. »
N e faut-il pas attribuer la même gloire à c e u x qui ont été mis
à mort, parce qu'ils n'avaient p a s craint de d o n n e r asile a u x
prêtres et a u x religieux q u ' o n traquait de toutes parts ? L'anti-
quité ecclésiastique le pensait ainsi. S a i n t Alban est r a n g é
parmi les martyrs de la G r a n d e - B r e t a g n e , p a r c e qu'il fut c o n -
d a m n é au dernier supplice, en 287, p o u r avoir caché un clerc
qui fuyait la persécution.
A tous ces titres, il est incalculable le n o m b r e des candidats
à l'honneur de l'inscription dans notre m a r t y r o l o g e de la
Vendée.

Mais n o u s a u r o n s à fixer spécialement l'attention de nos l e c -


teurs sur une élite d o n t l'auréole resplendit d'un tel éclat, q u ' o n
ne p e u t la distinguer de celle qui brille au front des martyrs
canonisés par l'Église.
Q u ' e s t - c e q u ' u n martyr, au sens r i g o u r e u x que d o n n e n t à
cette qualification a u g u s t e les C o n g r é g a t i o n s romaines, dans les
procès de canonisation ?
S e l o n saint T h o m a s , le martyr p r o p r e m e n t dit est celui q u i
reste inébranlable j u s q u ' à la mort, dans la vérité et dans la j u s -
tice contre tous les assauts des persécuteurs (f).
U n martyr, dit le même docteur, c'est un chrétien qui, p o u r
l'amour d e Jésus-Christ, s u p p o r t e tous les t o u r m e n t s q u ' o n lui

(1) Siquis, timoré correptus ne fidem prodeat, sua suosque relinquens,


exilio spontaneo procul a patriâ vitam degerei, Me et numéro martyrum
recensendus erat, si eddem de causa mortem appptiisset. Martyr, in notis ad
2 januar.
(2) Epist. adversum Jovinianum, T . 1., p. 905. Edit. MIGNE.
1
(3 ) Epis. 56 ad Thibariianos, pp. 352-353. Edit. MIGNE.
(4) 2, 2, q. 124, a. 4 .
(5) 2, 2, q. 124, a. 1 0 .
INTRODUCTION xxv

inflige, plutôt q u e d e s'écarter du bien qu'il doit accomplir, o u


d'acquiescer a u mal qu'il doit éviter (*).
Q u i pourrait n o u s dire le n o m b r e d e s victimes q u i ont subi
ce martyre d e la foi, dans cette arène immense qui fut le théâlre
des souffrances d e la V e n d é e , sur les échafauds, dans les prisons,
dans les n o y a d e s de N a n t e s , a u Champ des martyrs d ' A n g e r s ,
à Q u i b e r o n , dans l'expédition d ' O u t r e - L o i r e , sur les p o n t o n s d e
l'île d ' A i x , en Angleterre, en E s p a g n e , sur les flots d e l'Océan,
et j u s q u e dans les marais infects d e la G u y a n e , à S i n n a m a r y et
à Cononama ?

VI

U n e catégorie particulièrement intéressante d e ces témoins, qui


ont confessé la foi en mourant pour elle, non loquendo, sed
moriendo confessi sunt, c'est celle des tout j e u n e s enfants tués
pour le Christ; innocentespro Christo infantes occisi (s).
Or ce tendre troupeau de victimes immolées, cette t r o u p e
virginale, q u e n o u s p o u v o n s bien nommer gracieusement avec
l'Eglise des martyrs en fleicr, et d e s roses naissantes ; ces
Innocents parés de leur robe blanche lavée dans le sang de
l'Agneau, ces triomphateurs enfantins, sortis de la vapeur de
3
sang de la grande lribulation( ) révolutionnaire, c'est u n e p h a -
lange aussi n o m b r e u s e q u e charmante dans la g r a n d e armée de
nos martyrs v e n d é e n s .
Si la persécution d ' H é r o d e fut un b a p t ê m e p o u r les enfants
q u e Rachel pleurait dans R a m a , p o u r q u o i la persécution d e s
Danton, des Carrier et des T u r r e a u ne serait-elle pas un martyre
pour tout ce j e u n e p e u p l e d'enfants b a p t i s é s , qui ont été
massacrés pour la cause de l'Enfant divin d e Bethléem ?
« Vous n'aviez p a s encore l'âge de croire au Christ mourant
du Calvaire, s'écriait saint A u g u s t i n , en saluant les palmes de
ces g r a c i e u x Innocents, mais v o u s aviez u n e chair vivante,
qui pouvait-souffrir et mourir p o u r le Christ mort p o u r nous sur
la C r o i x (*). »

(1) 2, 2, q. 124, a. S. ad 4«m.


(2) Office des saints Innocents.
(3) Ibid.
u m
(4) S. AUGUSTIN, cité par S. THOMAS, 2, 2, q., 124, a, 1, ad l .
XXVI LE MARTYRE DE LA VENDÉE

VII

Il n o u s est d o n c bien permis d ' a p p l i q u e r à la multitude d e n o s


martyrs ce q u e le v o y a n t de P a t h m o s disait, en p o r t a n t ses
r e g a r d s sur les triomphateurs d e la J é r u s a l e m céleste :
« J'ai vu une foule infinie d e v a i n q u e u r s qu'il était impossible
de c o m p t e r , et qui tous portaient d e s palmes dans leurs mains :
vidi turbam magnant, qnam din urne rare nemo poterat, et palmes
in manibus eornm (*).
C e t t e multitude éblouissante q u i triomphe dans la gloire,
n'est-ce p a s aussi la g r a n d e foule d e s pieuses victimes q u i o n t
péri d a n s la lutte h é r o ï q u e d e la V e n d é e chrétienne contre l'im-
2
piété satanique ( ) de la R é v o l u t i o n française ?
E t c o m m e l'Eglise catholique sa mère, la Vendée trouve sa
plus riche p a r u r e dans le s a n g d e ses m a r t y r s , qui sont sa v é r i -
table et son immortelle Légion d'honneur.

VIII

T o u t e s les considérations q u i p r é c è d e n t r a m è n e n t ici et j u s t i -


fient la p e n s é e q u e n o u s e x p r i m i o n s en tête de cette i n t r o d u c -
tion : La Vendée est la Terre Sainte de l'Europe.
C'est u n immense Colisée r o u g i d e sang, o ù la F r a n c e c a t h o -
lique, concentrant ses s u p r ê m e s efforts, vient o p p o s e r q u e l q u e s
p o i g n é e s d e ses meilleurs soldats à d'innombrables bataillons
d'infidèles, et u n e élite d e victimes e x p i a t o i r e s à tout un p e u p l e
d e b o u r r e a u x et d ' a p o s t a t s .
Oui, n o u s avions raison d e le dire, l'histoire de ce d r a m e
g r a n d i o s e , q u i s'appelle la Grande Guerre de Vendée, et d a n s
lequel la foi seule est en j e u , n'est a u fond q u ' u n l o n g et g l o r i e u x
martyrologe.
Oui, la V e n d é e a été martyrisée p o u r la j u s t i c e et la vérité.
Et q u a n d n o u s voulons d o n n e r l'expression complète d e n o t r e
admiration et d e notre respect p o u r ce petit p e u p l e qui c o m b a t ,
q u i souffre et q u i meurt p o u r défendre et p o u r g a r d e r sa foi,
n o u s ne craignons p a s d'appliquer à la Vendée militaire et à la

(1) Apocalypse : vu, 9.


(2) L'épi thète est de Joseph de Maistre.
INTRODUCTION XXVII

V e n d é e victime de la Révolution qui renie le b a p t ê m e national d e


la F r a n c e , ce q u e saint A m b r o i s e a dit d ' u n e j e u n e vierge
romaine, A g n è s : « C'est u n e MARTYRE ; ce titre seul suffit, et porte
à son comble l'éloge que nous pouvons et que nous devons lui
1
donner: appellabo martyrem ;prcedicavisalis ( ). »
Oui, là Vendée est le Champ des martyrs et u n e Terre Sainte,
tout e m p o u r p r é e , engraissée et embellie d'une impérissable
parure par le s a n g le plus pur de ses fils, versé à flots p o u r
J é s u s - C h r i s t , sur toute la surface du territoire q u ' o n a n o m m é la
Vendée militaire ( 2 ) » .
O n sait q u e le sol où tombèrent les victimes de Q u i b e r o n .est
la Terre Sainte d e la B r e t a g n e . L e s mères y portent leurs
enfants infirmes et les couchent d a n s cette poussière sacrée, p o u r
c o m m u n i q u e r la vigueur à leurs corps, et faire passer dans leurs
j e u n e s âmes les viriles énergies de la Bretagne catholique.
L a V e n d é e tout entière est ce Champ des morts, des m o r t s
fidèles j u s q u ' à l'héroïsme, et dont les cendres sont pleines de vie
et de puissance.
Les générations nouvelles viendront puiser d a n s celte p o u s -
sière vivante, et dans les g r a n d s souvenirs qui s'en exhalent
cette vaillance chrétienne qui confirme les soldats du Christ, et
qui seule fait les nobles caractères, les belles vies et les saintes
morts.
E n lisant notre Martyrologe, elles seront saisies par les leçons
lumineuses qui s'en dégagent, et soulevées par l'entraînement
des exemples qui vont passer sous leurs y e u x .
Elle y verront comment l'Evangile est un livre toujours vivant
e
et toujours v é c u , à la fin de ce lamentable x v m siècle, aussi
bien q u ' a u x é p o q u e s les plus brillantes de n o s 19 siècles catho-
liques.
C h a q u e verset de cet É v a n g i l e immortel se traduit sans cesse
par des actes d a n s la société religieuse ; il s'épanouit en fleurs
et en fruits de sainteté, d a n s la vie, dans les luttes et d a n s la
mort des héros chrétiens.

( 1 ) 1 ) * Virginibu%, Lib. 1, cap. 11, p. 190, Edii. (Migne. '


(2) Purpurata est universa terra sanguine martyrum. Mortes sanctorum
factse sunt crassitudo terrae. Ornatae Ecclesiae memoria martyrum. S . AUG.
T . IV, pp. 1829 et 1590, Edit. Migne.
XXVIII LE MARTYRE DE LA VENDÉE

Nulle part lés maximes du livre divin ne revivent avec plus


d'éclat et dans une intensité plus saisissante q u e dans ce t o u c h a n t
martyrologe d e l à Vendée. C'est surtout l'Évangile de la passion
de Jésus-Christ, qui est mis en scène et dramatisé p a r nos mar-
tyrs, qui s'anime et qui revit dans les souffrances, dans les
supplices, dans la résignation tranquille et invincible des prêtres,
des nobles, des p a y s a n s , des vieillards, des femmes, des j e u n e s
filles et des enfants.
E t en étudiant c h a q u e p a g e de cette histoire sanglante , n o s
lecteurs verront u n e fois d e plus comment l'Église catholique est
inébranlable sur le rocher où son divin fondateur l'a bâtie. D u
haut de son trône invulnérable, elle voit avec tristesse mais sans
crainte se heurter à ses pieds les flots t u m u l t u e u x des passions
humaines et les assauts continus de toutes les puissances c o n j u -
rées du m o n d e et d e l'enfer.
C o m m e Jésus-Christ son auteur, l'Eglise est patiente p a r c e
qu'elle est immortelle. C o m m e lui, elle à le privilège de vaincre
par la douleur et d e triompher par la mort. C'est là l'empreinte
de la main de Dieu sur elle, empreinte qui défie toute c o n t r e -
façon dans les sociétés q u e le temps fait périr : divina nec imi-
iabîlis te s sera.
C'est une des leçons q u e n o u s aimons à recueillir des Actes
de nos héros de la foi.
« L a Révolution française, écrivait J o s e p h de Maistre, est
avant t o u t une g r a n d e et solennelle é p r e u v e de la force p r o p r e
et de la divinité d u christianisme. P r i v é d e tous ses a p p u i s
terrestres, combattu à o u t r a n c e , il vivra par cette force intime,
et du même c o u p s'affirmera divin.
« L e Christ c o m m a n d e , il r è g n e , il est vainqueur (i) » dans
son Église toujours persécutée et toujours t r i o m p h a n t e .
Mais avec ces vives leçons d e doctrine, la j e u n e V e n d é e vien-
dra respirer encore un souffle d'héroïsme sur les tombes de ces
martyrs qui sont ses ancêtres.
C a r ces morts q u e la Révolution croyait anéantir, sont pleins
de vie dans le sein de Dieu (f) ; ils parlent toujours et n o u s

(1) Considérations sur la France, p. 61, Édit. de Bruxelles.


(2) Visi sunt oculis insipientium mori ; i 11 i autem sunt in pace. Sap.
m, 2 , 3 .
— Defunctus adhuc loquitur, Heb. xi. 4.
INTRODUCTION XXIX

couvrent de la puissance d e leurs prières, de leurs méri(e*s et d e


leur patronage.
P a r e u x , la V e n d é e d'autrefois est toujours vivante et présente
devant la Vendée d'aujourd'hui.
A p r è s les effroyables boucheries des colonnes infernales, la
C o n v e n t i o n croyait pouvoir dire avec W e s t e r m a n n : « Il n'y a
plus de Vendée ; elle est morte sous notre s a b r e . J'ai écrasé ses
femmes et ses enfants sous les pieds d e mes c h e v a u x . J e n'ai
pas un prisonnier à me r e p r o c h e r ; j ' a i tout exterminé. »
Mais ces cadavres qui j o n c h a i e n t le sol étaient les reliques des
témoins de la foi : et voici q u e la vie sort de leurs t o m b e a u x et
se répand tout autour, c o m m e u n e a t m o s p h è r e salubre, qui
e n v e l o p p e et qui régénère leur postérité.
L'enseignement unanime des Docteurs n o u s en d o n n e l'assu-
rance, et l'expérience de nos 19 siècles de catholicisme l'a p r o u v é :
c'est le sang des martyrs qui féconde les déserts et qui fait lever
dans l'Église les moissons splendides d ) .
C'est qu'en effet « Dieu ne laisse jamais p e r d r e une g o u t t e de
nos s u e u r s , pas plus q u ' u n e g o u t t e de sa rosée (*). »
C o m b i e n sont plus précieuses devant lui les g o u t t e s du s a n g
r é p a n d u p o u r sa c a u s e !
Dieu a suivi du regard la V e n d é e , à c h a q u e p a s d e sa voie d o u -
loureuse ; il a recueilli une à une, comme des perles étincelantes,
3
toutes les sueurs d e son front et toutes les larmes de ses y e u x ( ) ,
avec tout le s a n g qui a coulé de ses saintes blessures. Il a tout
consigné dans le trésor des indulgences et des bienfaits qu'il
réserve a u x générations futures.
C e s victimes de la Terreur, qui n o u s présentent le tableau
d'un si cruel et si l u g u b r e passé, sont désormais p o u r n o u s le
patrimoine sacré d o n t n o u s s o m m e s le plus fiers. L e culte de
leur mémoire et la contemplation pieuse des exemples qu'elles
nous ont laissés, seront l'une de nos meilleures forces dans le
présent, une de nos plus fermes espérances dans l'avenir (*)•

(1) Quid est factum de tôt mortibus martyrum, nisi ut tanquam irrigata
terra sanguine testium Christi, pullularet ubique seges Ecclesiae. AUGUS.
T . IV, p. 1829. Édit. Migne.
(2) OzANAM.
(3) Posuisti lacrymas meas in conspectu tuo, ps. 45.
(4) Fortitudo gentium triumphus est martyrum, et nos in eorum gloriâ
superbi sumus. S. JÉRÔME, T. iv, p. 6 0 1 . Édit. {Migne.
XXX LE MARTYRE DE LA VENDÉE

« En voyant sur nos têtes celle nuée éblouissante de témoins,


de patrons et d e célestes amis, n o u s marcherons d'un p a s plus
rapide et plus vaillant vers le b u t s u p r ê m e qui n o u s est p r o p o s é ,
les r e g a r d s toujours fixés sur J é s u s , le Roi des martyrs, qui, en
vue des joies triomphantes qui l'attendaient au ciel, a subi la
mort de la croix, en a bravé les t o u r m e n t s ignominieux, et par
son supplice, est monté s'asseoir à la droite de Dieu son
Père('). »
E n face des persécutions hypocrites, de l'indifférence ou d e s
lâchetés contemporaines, n o u s aimerons à retremper nos âmes
et à raviver l'esprit d e notre b a p t ê m e dans les religieux et héroï-
q u e s souvenirs de notre V e n d é e a n t i q u e . N o u s g a r d e r o n s une
sainte et patriotique fierté de sa foi i n d o m p t a b l e , des immenses
douleurs qu'elle a s u p p o r t é e s p o u r la défendre et p o u r la
confesser en face des b o u r r e a u x .
N o u s conserverons d a n s n o s c œ u r s le respect, l'amour et
l'orgueil de sa g r a n d e et navrante histoire. N o u s en serons fiers,
comme l'était saint Ambroise d e son Martyrologe milanais.
« N o u s a v o n s à nous d e s légions d e martyrs, s'écriait-il ; ecce
nos populos martyrum possidemusl Q u e notre patrie se réjouisse
d'avoir été la mère de tant de célestes soldats et la nourrice d e
si hautes vertus.
« E t dans l'auréole radieuse d e ces saints martyrisés qui sont
nos compatriotes, vénérons la g r a n d e u r et la majesté de n o t r e
foi(*).»
C'est par son martyre q u e la V e n d é e d e 1793 est entrée dans
sa gloire. Et la beauté sublime de s o n martyrologe n o u s p e r m e t
de lui appliquer la parole célèbre par laquelle on caractérisait
une royale infortune : « Les malheurs de la Vendée sont montés
si haut qu'ils sont devenus une des gloires de la France et du
monde catholique. »

{\)Heb.XII. 1,2.
( 2 ) S. AMBROISE, T . iv, p. 7 1 6 . Edit. Migne. .
L E

MARTYRE DE LA VENDÉE
PENDANT LA RÉVOLUTION

CHAPITRE PREMIER

L'HÉROÏSME EN VENDÉE PENDANT LA


RÉVOLUTION.

P o u r a v o i r d e s m a r t y r s , il faut a v o i r d e s h é r o s .
Des h é r o s ! la V e n d é e e n a v a i t d e s l é g i o n s , l é g i o n s
o b s c u r e s et i n c o n s c i e n t e s , d é j à f o r m é e s à la g r a n d e é c o l e
de la foi c a t h o l i q u e , si p r o f o n d é m e n t e n r a c i n é e d a n s le
c œ u r et d a n s l e s h a b i t u d e s r e l i g i e u s e s des p o p u l a t i o n s
vendéennes.
Mais les p é r i l s de c e t t e h o r r i b l e é p o q u e de la T e r r e u r
c o n t r i b u è r e n t , p o u r u n e l a r g e p a r t , à t r e m p e r les c o u r a g e s ,
e n les s o l l i c i t a n t s a n s c e s s e à t o u s les g e n r e s de dévoue-
ment.
U n souffle d ' h é r o ï s m e c h r é t i e n et c o m m e u n v e n t d e
P e n t e c ô t e s e m b l a i t p a s s e r s u r ce p e u p l e et p é n é t r e r t o u t e s
l e s â m e s , â m e s de p r ê t r e s , de f e m m e s , d ' e n f a n t s et d e
soldats.
L a V e n d é e t o u t e n t i è r e é t a i t s o u l e v é e p a r l ' é l a n de c e t
e n t h o u s i a s m e p i e u x , et l ' o n e û t dit q u e l ' h é r o ï s m e d e s
LE MARTYRE DE LA VENDÉE

a n c i e n s m a r t y r s lui é t a i t p a s s é d a n s les v e i n e s et d a n s le
-
sang .
C e t t e fièvre de s u b l i m e c o u r a g e se r é v é l a i t c h a q u e j o u r
d a n s u n e foule de h é r o s de t o u t r a n g et de t o u t â g e , s o u -
v e n t c a c h é s d a n s les o m b r e s de la vie p r i v é e , m a i s a u s s i
d i g n e s d e s a d m i r a t i o n s de l ' h i s t o i r e q u e les c h a m p i o n s
a r m é s d e la foi, s u r les c h a m p s de b a t a i l l e de C h e m i l l é , d e
C h o l e t et de T o r f o u .
L e s t r a i t s q u e n o u s a l l o n s g r o u p e r d a n s ce p r e m i e r
c h a p i t r e s o n t c o m m e u n e p r e m i è r e r é v é l a t i o n de l a m e d e
la V e n d é e p e n d a n t la p é r i o d e r é v o l u t i o n n a i r e , et ses héros
n o u s a i d e r o n t à m i e u x c o m p r e n d r e ses martyrs.

L'HÉROÏSME DES SOLDATS

N o u s l ' a v o n s v u , c'est p o u r la d é f e n s e de sa foi q u e la


V e n d é e a v a i t p r i s les a r m e s , et l ' h é r o ï s m e de ses s o l d a t s ,
en s ' é l e v a n t à l a h a u t e u r de la c a u s e s a c r é e d o n t ils é t a i e n t
les d é f e n s e u r s , s'élevait s a n s effort et d ' u n p r e m i e r é l a n
j u s q u ' à la h a u t e u r du m a r t y r e .
E n l i s a n t les é m o u v a n t s r é c i t s de la m o r t de C a t h e l i -
n e a u , d e B o n c h a m p , de L e s c u r e , de d ' E l b é e , d e M a r i g n y ,
de Stofflet, de C h a r e l t e et d e t a n t d ' a u t r e s , n o u s r e s p i r o n s
le m ê m e p a r f u m d'édification qui s ' e x a l e d u m a r t y r e de l a
légion Théhaine.
Le prince de T a l m o n t l u i - m ê m e trouvait sur l'échafaud
cette g r a n d e u r s u r h u m a i n e , q u i n ' a r i e n d ' é g a l d a n s l ' a n t i -
quité profane.
0 i r l ' a c c a b l a i t de q u e s t i o n s c a p t i e u s e s , afin de lui a r r a c h e r
des révélations c o m p r o m e t t a n t e s p o u r ses c o m p a g n o n s
d ' a r m e s . U n de ses j u g e s , E s n u e - L a v a l l é e , lui fait e n t r e -
v o i r la m o r t s'il r e s t e m u e t , et sa g r â c e , c o m m e r é c o m -
p e n s e de ses a v e u x .
L'HEROÏSME EN VENDÉE PENDANT LA TERREUR 3

T a l m o n t le r e g a r d e a v e c m é p r i s :
— F a i s t o n m é t i e r , dit-il à c e t h o m m e ; m o i , j ' a i fait
mon devoir.
Quelques j o u r s après, T a l m o n t voyait l'échafaud dressé
à L a v a l , d e v a n t la p o r t e p r i n c i p a l e d u c h â t e a u d e ses
ancêtres.
L e j e u n e p r i n c e , le f r o n t h a u t et c a l m e , en m o n t a i t les
d e g r é s et m e t t a i t sa tète s o u s le c o u p e r e t , en m u r m u r a n t
une dernière prière.
11 a v a i t 2 8 a n s .
D a n s ces v a i l l a n t s c œ u r s de s o l d a t s , on t r o u v a i t s o u v e n t
les d é l i c a t e s t e n d r e s s e s et le d é v o u a i e n t d ' u n c œ u r de
mère.
A p r è s le d é s a s t r e d u M a n s , Stofflet r e n c o n t r a i t s u r sa
r o u t e u n e v e n d é e n n e b l e s s é e , qui t e n a i t son petit e n f a n t
d a n s ses b r a s .
— G é n é r a l , oli ! s a u v e z m o n fils, lui c r i e c e t t e m è r e a u x
ahois.
Stofflet a r r ê t e le g a l o p de son c h e v a l , p r e n d l ' e n f a n t et
l ' e m p o r t e e n v e l o p p é d a n s les plis d ' u n d r a p e a u .
L e l e n d e m a i n , il le r e n d a i t sain et sauf à l a m è r e .
D a n s l'affreuse d é r o u t e q u i s u i v i t la défaite de S a v e n a y ,
le g é n é r a l e n s e c o n d de l ' a r t i l l e r i e , P é r a u l t , b l e s s é a u p i e d ,
s u i v a i t à c h e v a l le p r i n c e d e T a l m o n t d a n s s a r e t r a i t e .
Il a p e r ç o i t s u r son c h e m i n u n e f e m m e m o u r a n t e , u n e
m è r e , t e n a n t sa t o u t e j e u n e fille c o u c h é e s u r son s e i n .
D ' u n e v o i x e x p i r a n t e , d ' u n r e g a r d p r e s q u e é t e i n t , elle
s u p p l i e l'officier d ' a v o i r p i t i é d e son e n f a n t .
L e c a v a l i e r m e t p i e d à t e r r e , c h a r g e en c r o u p e la p e t i t e
o r p h e l i n e et s'enfuit à t r a v e r s la c a m p a g n e , a v e c ce d o u x
et c h a r m a n t f a r d e a u .
A r r ê t é à E r n é e , P é r a u l t se d é n o n c e l u i - m ê m e d e v a n t le
g é n é r a l Beauforf, qui s ' e n g a g e , s u r l ' h o n n e u r , à le s a u v e r
a v e c l ' o r p h e l i n e q u e le v e n d é e n v e n a i t d ' a d o p t e r .
Mais l e . C o m i t é r é v o l u t i o n n a i r e d ' E r n é e e s t d ' u n a u t r e
a v i s . Il d é c l a r e p a r u n p r o c è s - v e r b a l « qu'il n'a jamais eu
4 LE MARTYRE DE LÀ VENDÉE

le plaisir de voir fusiller de royalistes », e t q u ' i l e x i g e


q u e c e s p e c t a c l e l u i soit offert d a n s l a c i r c o n s t a n c e .
O n signifie a u g é n é r a l d e s e m e t t r e à g e n o u x e t d e s e
laisser bander les y e u x .
— N o n , d i t P é r a u l t , j e s a i s affronter l a m o r t , et j e n ' a i
q u ' u n r e g r e t e n q u i t t a n t l a v i e , c'est d e v o i r d e s F r a n ç a i s
transformés en assassins.
E t le n o b l e s o l d a t m o u r a i t v i c t i m e d e s o n d é v o û m e n t à
u n e si t o u c h a n t e i n f o r t u n e .

A la dernière étape a v a n t d'arriver sous les r e m p a r t s d e


Nantes, u n vieux paysan, mortellement blessé, paraissait
se d i s p u t e r v i v e m e n t a v e c un. j e u n e h o m m e , a u q u e l il
p r é s e n t a i t u n fusil, q u e celui-ci r e f u s a i t .
On d e m a n d e la cause de cette altercation.
— C ' e s t m o n fils, r é p o n d l e v i e u x s o l d a t ; il v e u t r e s t e r
p r è s d e m o i p o u r m e s o i g n e r , e t m o i j ' e x i g e q u ' i l aille s e
battre. J e n'ai p a s besoin de lui, puisque j e vais m o u r i r ;
son devoir est d'aller a u feu.
On supplia le blessé de p e r m e t t r e a u j e u n e h o m m e de
r e s t e r p r è s d e s o n p è r e . 11 n ' y v o u l u t j a m a i s c o n s e n t i r .
L e l e n d e m a i n , q u a n d le v i e i l l a r d é t a i t p r è s d ' e x p i r e r ,
o n v i n t l u i a n n o n c e r q u e s o n fils a v a i t é t é t u é d a n s l ' a s s a u t
de l a ville.
— V o u s v o y e z bien q u e j ' a v a i s r a i s o n , d i t le m o r i b o n d ,
d ' u n a i r c a l m e e t s o u r i a n t : « Si m o n fils n e m ' e û t o b é i ,
il n ' a u r a i t p a s e u l ' h o n n e u r d e m o u r i r p o u r s o n D i e u e t
p o u r s o n r o i (*) ».
C'est le S p a r t i a t e , q u i a r e ç u la t r e m p e d u b a p t ê m e e t
de l ' h é r o ï s m e c h r é t i e n .

( 1 ) A u g u s t e J o h a n x e t , T . i, p. 1 0 6 .
L'HÉROÏSME E N VENDÉE PENDANT LA TERREUR 5

II

L'HÉROÏSME DES PRÊTRES

P r e s q u e t o u t e s les p a g e s de ce l i v r e v o n t n o u s m o n t r e r
l ' h é r o ï s m e des p r ê t r e s de la V e n d é e .
N o u s d e v o n s en c i t e r ici q u e l q u e s t r a i t s , p o u r q u ' i l n ' y
a i t p a s de l a c u n e c h o q u a n t e d a n s ce c h a p i t r e s u r l ' h é r o ï s m e
v e n d é e n p e n d a n t la T e r r e u r .
A u c o u r s de l ' é t é de 1 7 9 4 , l ' a b b é B o i s d r o n , v i c a i r e d e
S a i n t - P i e r r e de C h o l e t , déguisé en p a y s a n , revenait de
v i s i t e r ses m a l a d e s , et s u i v a i t u n s e n t i e r d é t o u r n é , l o r s q u e
t o u t à c o u p il r e n c o n t r e t r o i s s o l d a t s r é p u b l i c a i n s .
Sa d é m a r c h e , s o n a i r , la d i g n i t é d e s o n e x t é r i e u r t r a h i s -
saient quelque peu, sous son déguisement grossier, le
c a r a c t è r e a u g u s t e d o n t il é t a i t r e v ê t u .
— T u es u n c a l o t i n , lui d i r e n t les B l e u s .
— U n calotin ! r é p o n d - i l , j e n e s a i s ce q u e c ' e s t .
— T u es p r ê t r e .
— Oui, j e suis prêtre.
— F a i s t o n a c t e de c o n t r i t i o n .
E t en m ê m e t e m p s , l e s t r o i s s o l d a t s le m e t t e n t e n j o u e .
Mais les trois fusils r a t e n t .
L e s r é p u b l i c a i n s r e c o m m e n c e n t ; les fusils r a t e n t u n e
s e c o n d e fois.
L e s p a t r i o t e s , é m e r v e i l l é s et p e u t - ê t r e é p o u v a n t é s d ' u n e
c h o s e si é t r a n g e , l a i s s e n t p a s s e r le p r ê t r e , si m i r a c u l e u s e -
ment préservé.
L'abbé Boisdron avait invoqué son a n g e gardien qui,
j u s q u e - l à , c o m m e il a i m a i t à le d i r e , l ' a v a i t t o u j o u r s p r o -
tégé ( i ) .
Je suis prêtre ! l ' i n t r é p i d e f r a n c h i s e d e cet a v e u d e v a n t

(1) DENIAU, T. IV, page 498.


6 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

les b o u r r e a u x r é v o l u t i o n n a i r e s , c ' é t a i t la s e n t e n c e de m o r t ,
a v e c le m é r i t e et la g l o i r e d u m a r t y r e .
E t cet a v e u , n o u s le t r o u v o n s , c o m m e u n e p r o f e s s i o n d e
foi c o n t i n u e , d a n s la c o n d u i t e et s u r l e s l è v r e s d u c l e r g é
vendéen.
D a n s l ' h o r r e u r de c e t t e m ê l é e s a n g l a n t e , qui s u i v i t le
d é s a s t r e de S a v e n a y , on pouvait voir u n vieillard, un
a v e u g l e , m e n é p a r la m a i n d ' u n enfant.
— Qui m è n e s - t u là ? c r i e n t l e s h u s s a r d s de la R é p u -
b l i q u e à ce j e u n e g u i d e .
— C'est u n p a u v r e p a y s a n a v e u g l e , r é p o n d l'enfant.
— N o n , M e s s i e u r s , r e p r e n d le v i e i l l a r d ; je suis prêtre !
Je suis l'abbé Javelot, supérieur des missionnaires de
S a i n t - L a u r e n t - s u r - S è v r e . Oh ! la belle c o u r o n n e q u e celle
du m a r t y r e ! Frappez !
Les hussards, vaincus par une pareille g r a n d e u r d'àme,
r e c u l e n t d e v a n t la m a j e s t é de ce p r ê t r e , et s'éloignent,
muets d'admiration^).
L ' h i s t o r i e n n ' e s t p a s é t o n n é de r e n c o n t r e r c e t t e s u b l i -
m i t é de c o u r a g e d a n s u n (ils du P è r e d e M o n t f o r t : il s a i t
q u e le n o m d e s m i s s i o n n a i r e s et d e s r e l i g i e u s e s de S a i n t -
L a u r e n t brille d ' u n éclat t o u t p a r t i c u l i e r d a n s les p a g e s
les p l u s g l o r i e u s e s d u m a r t y r o l o g e de l a V e n d é e .
Un j o u r , on vient apprendre au supérieur des d e u x
communautés, le P è r e Supiot, que les royalistes con-
d u i s a i e n t h o r s d u b o u r g de S a i n t - L a u r e n t 14 p r i s o n n i e r s
de g u e r r e , q u ' i l s a l l a i e n t fusiller.
L e v é n é r a b l e s u p é r i e u r c o u r t a u lieu d e l ' e x é c u t i o n , se
j e t t e a u - d e v a n t d e s V e n d é e n s , et d e m a n d e g r â c e p o u r les
captifs.
On lui r é p o n d q u e les lois de la g u e r r e s o n t i n e x o r a b l e s
et q u ' e l l e s e x i g e n t la m o r t des prisonniers. « C'est un
d e v o i r r i g o u r e u x d e r e p r é s a i l l e s , s ' é c r i e n t les s o l d a t s . Ils
ont tué nos compagnons d ' a r m e s ; ils d o i v e n t p é r i r . »

(1) BOURNISEAUX, T. m, page 2 7 4 .


L'HÉROÏSME E N V E N D É E P E N D A N T L A T E R R E U R 7

— Eli b i e n ! M e s s i e u r s , l e u r d i t a l o r s le courageux
v i e i l l a r d , en se p l a ç a n t d e v a n t les c o n d a m n é s , p u i s q u e j e
n e p u i s s a u v e r la vie à m e s f r è r e s , qui s o n t a u s s i les v ô t r e s ,
j e veux m o u r i r avec e u x ; tirez s u r moi.
A ces m o t s , les a r m e s t o m b e n t des m a i n s des e x é c u t e u r s
et ils p a r d o n n e n t .
L ' a p ô t r e d e la c h a r i t é c o n d u i t a l o r s l e s 14 r é p u b l i c a i n s
a u p r e s b y t è r e , l e u r p r o c u r e t o u s l e s s e c o u r s d o n t ils o n t
b e s o i n , et les r e n v o i e , c o n f o n d u s d ' a d m i r a t i o n et d e r e c o n -
n a i s s a n c e p o u r le p r ê t r e q u i v i e n t de l e u r s a u v e r la v i e .

III

L'HÉROÏSME DES VENDÉENNES

Cet héroïsme des soldats et des prêtres, nous le


r e t r o u v o n s sous les formes les plus variées, dans un g r a n d
n o m b r e de V e n d é e n n e s : religieuses, h u m b l e s p a y s a n n e s ou
f e m m e s d u g r a n d m o n d e . 11 é c l a t e d a n s l e s d é t a i l s d e l a
v i e c o m m u n e , d a n s les p r i s o n s , s u r l ' é c h a f a u d et jusque
J
s u r les c h a m p s d e b a t a i l l e , c o m m e à ï o r f o u et à Dol ( ) .
N o s l e c t e u r s a i m e r o n t à v o i r ici r a s s e m b l é s , c o m m e d a n s
u n tableau, quelques traits qui vont peindre à leurs y e u x
la grandeur d'âmes des femmes de la V e n d é e , à cette
é p o q u e d e foi r o b u s t e et i n d o m p t a b l e .
Au mois de février 1793, une colonne républicaine
envahissait le bourg de Saint - L a u r e n t - s u r - S è v r e , et
p é n é t r a i t d a n s l a m a i s o n - m è r e d e s Filles de la Sagesse.
A t t i r é s p a r l ' a p p â t d u p i l l a g e , p l u s i e u r s s o l d a t s se p r é c i -
p i t e n t d a n s la c h a p e l l e et d a n s la s a c r i s t i e .
Un de ces misérables va droit à u n e statue de la sainte
V i e r g e et t i r e s o n s a b r e p o u r lui a b a t t r e la t ê t e .

(1) V. La Vendée militaire, pages 109^t 158.


8 LE MARTYRE D E LA VENDÉE

L a s œ u r Sàint-Jean-Chrysostôme, qui l'avait suivi, lui


c r i e d ' u n e v o i x forte et é n e r g i q u e : — M a l h e u r e u x ! q u e
fais-tu ? V e u x - t u l a i s s e r m a m è r e !
A ces m o t s , l'iconoclaste demeure i m m o b i l e . Il avait
donné un premier coup à la sainte i m a g e ; il n ' e u t pas
l'audace d'en d o n n e r un second.
Q u a n d l e s r é p u b l i c a i n s e u r e n t q u i t t é la c h a p e l l e , la s œ u r
D o s i t h é e s'y r e n d i t p o u r faire a m e n d e h o n o r a b l e a u D i e u
de l ' E u c h a r i s t i e , d e s o u t r a g e s q u ' i l v e n a i t de r e c e v o i r . . -
E l l e s ' é t a i t p l a c é e d a n s u n c o i n et p r i a i t a v e c f e r v e u r ,
q u a n d elle vit e n t r e r u n s o l d a t , p l u s i m p i e e n c o r e q u e l e s
autres, qui s'avance j u s q u ' a u tabernacle, l'enfonce avec
son sabre, s'empare du ciboire où sont contenues les
h o s t i e s c o n s a c r é e s et s'enfuit d u c ô t é d u j a r d i n .
L a s œ u r D o s i t h é e se l è v e et se m e t à sa p o u r s u i t e e n
criant : « Citoyen, rends-moi mon M a î t r e ; rends-moi m o n
Dieu. »
L e p r o f a n a t e u r , é p o u v a n t é p a r ces c r i s r é p é t é s , j e t t e le
c i b o i r e d a n s le fossé qui f o r m a i t la c l ô t u r e d u j a r d i n .
L a r e l i g i e u s e y d e s c e n d et se m e t à g e n o u x e n p r é s e n c e
d u S a i n t S a c r e m e n t si i n d i g n e m e n t p r o f a n é .
U n e p e t i t e fille d u b o u r g v e n a n t à p a s s e r p a r là, sœur
D o s i t h é e l ' a p p e l l e et la c h a r g e d ' a v e r t i r la c o m m u n a u t é d e
l ' h o r r i b l e s a c r i l è g e qui v i e n t d ' ê t r e c o m m i s .
L e P è r e Supiot,retiré d a n s u n e ferme voisine, est informé.
R e v ê t u d ' u n s u r p l i s et d ' u n e é t o l e , il v a p r e n d r e le s a i n t
c i b o i r e , l ' e m p o r t e a v e c l u i et p e u t a i n s i d o n n e r u n asile
c o n v e n a b l e a u D i e u c a c h é , q u e les s é i d e s de la R é v o l u t i o n
f r a n ç a i s e j e t a i e n t d a n s la b o u e d ' u n fossé (').

Comme il e s t sublime, dans sa naïve simplicité, le

(1) V. Histoire de la Congrèg. des Filles de la Sagesse.


Dans ses Mémoires», Monseigneur de Beauregard raconte le même fait,
avec quelques variantes, p. 76.
L'HÉROÏSME E N V E N D É E P E N D A N T L A T E R R E U R 9

d é v o ù m e n t de cette h u m b l e femme de c h a m b r e , qui sauve


la vie d e sa m a î t r e s s e , en a c c e p t a n t de m o u r i r à sa place,:
donnant ainsi, sans qu'elle s'en doute, l'exemple de
l'héroïsme d a n s la p r a t i q u e de la c h a r i t é é v a n g é l i q u e !
Majorem hâc dilectionem nemo habet ; Le comble de la
charité, c est de mourir pour ceux qu'on aime ( I ) .
Madame la v i c o m t e s s e de Lépinay avait été détenue
avec cette p a u v r e fille de la c a m p a g n e , dans une des
p r i s o n s de N a n t e s .
L a f e m m e de c h a m b r e e n t e n d u n j o u r u n officier r é p u -
b l i c a i n q u i dit à la n o b l e p r i s o n n i è r e :
— M a d a m e , restez-là ; j e vais revenir ; j e vous couvri-
r a i de m o n m a n t e a u et j e v o u s s a u v e r a i .
L'officier r e v i e n t e n effet, et p a r mégarde il j e t t e le
m a n t e a u s u r la s e r v a n t e .
— « Vous vous trompez, M o n s i e u r , dit l ' h é r o ï q u e et
g é n é r e u s e p a y s a n n e : v o i l à M a d a m e de L é p i n a y : moi, je
ne suis rien ».
E t elle s u i v i t l e s b o u r r e a u x a u lieu du s u p p l i c e .
A p r è s la d é r o u t e de C h o l e t , u n e j e u n e fille de 17 a n s ,
Marie P a p i n , de Tiffauges, portait un j o u r des vivres à
deux soldats vendéens, blessés.
Elle e s t s u r p r i s e en r o u t e p a r les B l e u s , q u i l ' a r r ê t e n t .
— C'est à d e s b r i g a n d s c a c h é s n o n loin d'ici, lui d i s e n t -
ils, que tu portes ces vivres ? T u vas n o u s indiquer l e u r
cachette.
— Non, jamais, répond a v e c é n e r g i e la j e u n e V e n -
déenne.
— T u r e f u s e s ! a l o r s t u v a s ê t r e fusillée s u r l ' h o u r e .
— J e c o n s e n s à m o u r i r , dit-elle, a v e c u n e simple et
sublime fermeté ; mais j e n e trahirai pas des m a l h e u r e u x .
L e s r é p u b l i c a i n s f u r i e u x la s a i s i s s e n t , l ' a t t a c h e n t à u n
t r o n c d ' a r b r e , la f r a p p e n t à c o u p s d e s a b r e , e n lui p r o -
m e t t a n t la vie si elle v e u t l i v r e r s o n s e c r e t .

( 1 ) JOAN. x v , 13.
10 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

P e n d a n t cette torture, la j e u n e m a r t y r e , les yeux levés


a u ciel, r é c i t e à h a u t e v o i x s a p r i è r e .
Cette attitude de l'angélique victime a u r a i t attendri d e s
cannibales.
Elle n e fit q u ' e x c i t e r la c r u a u t é s a u v a g e d e s p a t r i o t e s .
A p r è s a v o i r c r i b l é l a j e u n e fille d ' h o r r i b l e s b l e s s u r e s , i l s
coupèrent son cadavre en m o r c e a u x (').

N'avons nous pas u n e gracieuse J e a n n e d'Arc v e n d é e n n e ,


dans cette j e u n e Robin de Courlay, qui après avoir com-
m u n i é , c o u r a i t s e r a n g e r p a r m i l e s s o l d a t s d e L e s c u r e , le
14 s e p t e m b r e 1 7 9 3 , et se faisait t u e r p o u r la d é f e n s e d e l a
foi, à la b a t a i l l e d e T h o u a r s ?

Après l'échec de Nantes, u n e a u t r e jeune Vendéenne


r e n c o n t r a i t u n officier d e l ' a r m é e c a t h o l i q u e , M a r t i n B o d i -
n i è r e , et lui d e m a n d a i t des nouvelles de son frère, q u i
a v a i t p r i s p a r t à ce s i è g e m a l h e u r e u x .
Boclinière n e r é p o n d p a s , e t la s œ u r c o m p r e n d q u e s o n
frère a v a i t s u c c o m b é .
— A h ! s'écrie-t-elle a l o r s , m o n p a u v r e frère J o s e p h e s t
m o r t ; m a i s j ' e s p è r e qu'il e s t m o r t en b r a v e ?
L'officier l u i d i t q u e J o s e p h a v a i t é t é t u é s u r sa p i è c e
de c a n o n .
— P u i s q u ' i l e s t m o r t a i n s i p o u r s a foi, r e p r e n d l ' h é r o ï q u e
e n f a n t , j e vais à l'église r e n d r e g r â c e à D i e u .
L e p a t r i o t i s m e f a r o u c h e d e L a c é d é m o n e pâlit u n e fois
encore devant l'héroïsme chrétien de ces Vendéennes

(1) BOURNISEAUX, T . m, p. 317. — GUILLON, T . iv, p. 187. — Les


paijsans Vendéens, par le Cle DE CHABOT, p. 24.
(2) THÉODORE MURET, T . i, p. 2 2 8 . «. Je liens le fait, dit cet auteur, de
Martin Bodinière lui-même. »
L'HÉROÏSME E N V E N D É E PENDANT LA TERREUR 11

D e l ' é t r o i t e f e n ê t r e de s a p r i s o n , M a d a m e d e la R o e h e -
S a i n t - À n d r é v o y a i t c o n d u i r e ses lils à l ' é c h a f a u d .
Elle se c r a m p o n n e a u x b a r r e a u x , et p a s s a n t à m o i t i é l a
t ê t e à t r a v e r s la g r i l l e , elle l e u r c r i e :
— C o u r a g e , m e s e n f a n t s , c o u r a g e ! M o u r e z en V e n d é e n s !
C e t t e m è r e t r o u v a i t d a n s s o n c œ u r et d a n s sa foi l e s
accents s u r h u m a i n s dont la mère des Machabées étonnait
le m o n d e a n t i q u e , et l e s a c c e n t s p l u s d i v i n s e n c o r e de t a n t
d ' a u t r e s m è r e s c h r é t i e n n e s , de F é l i c i t é à R o m e , de S y m -
p h o r o s e à ï i b u r , de P e r p é t u e à C a r t i l a g e , de c e t t e n o b l e
g a l l o - r o m a i n e , c r i a n t , d u h a u t des r e m p a r t s d ' A u t u n , a u
j e u n e m a r t y r S y m p h o r i e n : « C o u r a g e ! m o n fils, c o u r a g e !
r e g a r d e le ciel q u i s ' o u v r e s u r t a t ê t e . »
M a d a m e de la B i l i a i s , c o n d a m n é e à m o r t a v e c ses filles,
r e m e r c i e les j u g e s de n e l ' a v o i r p o i n t s é p a r é e de s e s
e n f a n t s , et o b t i e n t d ' e u x d e m o u r i r la d e r n i è r e . Elle v o u l a i t
ê t r e a s s u r é e q u e la p e u r n e ferait p a s fléchir les v i c t i m e s . L e s
v o i r e x é c u t é e s s o u s ses y e u x lui é t a i t i n o i n s c r u e l q u e d e
l e s l a i s s e r a p r è s elle a u m i l i e u d e s i m p i e s ; et q u a n d v i n t
s o n t o u r , elle b é n i s s a i t Dieu q u i lui c o n s e r v a i t ses e n f a n t s
p a r la m o r t .

L ' h i s t o i r e de l ' É g l i s e n o u s offre-t-elle q u e l q u e c h o s e d e


p l u s h é r o ï q u e et de p l u s t o u c h a n t q u e c e t t e j e u n e m è r e ,
M a d a m e N e v e u , qui a t t e n d la m o r t d a n s l e s c a c h o t s de
L a v a l , et qui c o u v r e de ses l a r m e s le n o u v e a u - n é q u ' e l l e
p r e s s e clans ses b r a s ?
— T u p l e u r e s , lui dit le m é d e c i n de la p r i s o n . G o m m e n t
s u p p o r t e r a s - t u la v u e de l ' é c h a f a u d ?
— A u j o u r d ' h u i , r é p o n d - e l l e , c o m m e la j e u n e m a r t y r e de
C a r t h a g e , F é l i c i t é , a u j o u r d ' h u i j e c è d e à la n a t u r e , m a i s
42 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

sur l'échafaud, j ' a u r a i avec moi m o n Dieu pour soutenir


m a faiblesse.
Enfin, o n v i e n t lui a n n o n c e r q u e c ' e s t ' l ' h e u r e d e s o n
supplice.
Elle v e u t e m p o r t e r s o n e n f a n t j u s q u ' a u p i e d de la g u i l -
lotine.
A v a n t d ' e n m o n t e r les d e g r é s , elle s e r r e u n e d e r n i è r e
fois le p e t i t o r p h e l i n s u r s o n c œ u r , d a n s u n l o n g et inef-
fable e m b r a s s e m e n t ; p u i s , elle g r a v i t d ' u n p a s f e r m e le
terrible escalier.
L e b o u r r e a u l u i - m ê m e s ' a t t e n d r i t et s ' h u m a n i s e à la v u e
d e c e t t e h é r o ï n e , qui u n i t d a n s s o n â m e t a n t de force à t a n t
de tendresse.
11 v e u t lui e n l e v e r s o n c h â l e , p o u r q u e l ' e x é c u t i o n s o i t
p l u s p r o m p t e et m o i n s d o u l o u r e u s e .
— N o n , M o n s i e u r , dit-elle ; j ' a i m e m i e u x souffrir d a v a n -
t a g e et n ' ê t r e p a s d é c o u v e r t e .
C'est e n a c h e v a n t c e s m o t s , d i g n e s des A g n è s et d e s
C é c i l e , q u ' e l l e r e ç u t le c o u p d e m o r t .

P e n d a n t q u e la G r a n d e A r m é e s ' a v a n ç a i t v e r s L a v a l , u n e
vingtaine de r é p u b l i c a i n s v e n a i e n t s u r p r e n d r e et saisir
d a n s sa f e r m e un brave paysan d'izernay, Vandangeon,
et le c o n d u i s a i e n t d a n s u n e d e s p r i s o n s d e C h o l e t .
S a fille a î n é e le s u i v i t , e t , s e n t i n e l l e d e la p i é t é filiale,
elle p a s s a i t les j o u r s et l e s n u i t s à la p o r t e d u c a c h o t .
L e s B l e u s lui d i r e n t u n j o u r q u ' o n r e n d r a i t la l i b e r t é à
s o n p è r e , si elle a c c e p t a i t d ' e n t e n d r e la m e s s e d ' u n i n t r u s .
— L a vie de m o n p è r e m ' e s t b i e n c h è r e , r é p o n d - e l l e ;
m a i s j e n e p u i s c o n s e n t i r à ce q u e v o u s e x i g e z . C e p e n d a n t ,
a v a n t de p r e n d r e u n p a r t i , j e v e u x a v o i r l ' a v i s d u p r i s o n -
nier.
L e v i e i l l a r d lui d é c l a r e q u e la m o r t p o u r la j u s t i c e e s t le
L'HÉROÏSME E N V E N D É E PENDANT LA T E R R E U R 13

p l u s g r a n d d e s b o n h e u r s , et q u e l ' a p o s t a s i e e s t le p l u s
g r a n d des crimes.
A force d ' i m p o r t u n i t é s el de l a r m e s , c e l t e Anjjgone
c h r é t i e n n e o b t i n t la f a v e u r d ' ê t r e e m p r i s o n n é e a v e c s o n
père.
D a n s ce c a c h o t fétide, elle r e s t a p e n d a n t u n m o i s à c ô t é
d u captif, et a u m o y e n d ' u n e c o r d e p a s s é e à son c o u , elle
s o u t e n a i t les l o u r d e s c h a î n e s q u i m e u r t r i s s a i e n t - l e s b r a s
e t les j a m b e s d u d é t e n u .
L ' h é r o ï q u e j e u n e fille finit p a r a t t e n d r i r le c œ u r des
c r u e l s p a t r i o t e s , et V a n d a n g e o n fut m i s e n l i b e r t é .

Voici u n e s i m p l e p a y s a n n e d u P i n , p r è s d e C h â t i l l o n ,
q u i s e m b l e r é u n i r e n elle t o u s les g e n r e s d ' h é r o ï s m e d é j à
s i g n a l é s d a n s c e s d o u c e s p h y s i o n o m i e s de f e m m e s , q u e
nous venons d'esquisser.
L e 2 5 j a n v i e r 1 7 9 4 , l e c o m m a n d a n t d e la p r e m i è r e
c o l o n n e i n f e r n a l e , G r i g n o n , a r r i v a i t d a n s la p a r o i s s e d u
Pin.
U n e v i n g t a i n e d ' h a b i t a n t s s ' é t a i e n t p o r t é s à sa r e n c o n t r e . ,
le s u p p l i a n t de n e p a s b r û l e r l e u r s m a i s o n s et d ' a c c e p t e r
le r e p a s q u ' i l s o n t p r é p a r é p o u r lui e t p o u r ses t r o u -
pes.
G r i g n o n se m e t à t a b l e .
A p r è s a v o i r c o p i e u s e m e n t d î n é , il o r d o n n e d ' a t t a c h e r
ses h ô t e s a v e c d e s c o r d e s .
On les t r a î n e d a n s u n c h a m p v o i s i n , e t s u r u n s i g n e d e
l ' a t r o c e g é n é r a l , l e s B l e u s l e s t u e n t à c o u p s de s a b r e et de
baïonnette.
P e n d a n t c e t t e b o u c h e r i e , u n e m è r e , la f e m m e T r i c o t ,
é t a i t l à , t e n a n t d a n s ses b r a s s o n t o u t j e u n e e n f a n t e n c o r e
à la m a m e l l e .
L ' e n f a n t est é g o r g é s u r le c œ u r de sa m è r e , q u i voit e n
m ê m e t e m p s m a s s a c r e r s o u s ses y e u x s o n p è r e , s o n b e a u -
14 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

p è r e , s a s œ u r et sa b e l l e - s œ u r , son m a r i et u n fils d e
18 a n s , r é c e m m e n t a r r i v é de la c a m p a g n e d ' O u t r e -
Loire,
D u r a n t le m a s s a c r e , c e t t e f e m m e n ' a v a i t c e s s é d ' e x h o r -
ter les v i c t i m e s à s u b i r la m o r t p o u r l ' a m o u r de J é s u s -
Christ.
— Songez, leur crie-t-elle, songez que votre Dieu est
m o r t s u r la c r o i x , et v o t r e r o i s u r l ' é c h a f a u d .
Elle s e m b l a i t i m p l o r e r le m ê m e s o r t , p o u r e l l e - m ê m e ;
m a i s G r i g n o n p r é f é r a la c o n d a m n e r à s u r v i v r e .
A p r è s cet h o r r i b l e c a r n a g e , q u a n d les b o u r r e a u x se sont
éloignés, l'admirable chrétienne, couverte du sang des
s i e n s , e n s e v e l i t de ses p r o p r e s m a i n s les c a d a v r e s m u t i l é s
de son m a r i , de ses e n f a n t s et de t o u t e c e t t e g l o r i e u s e
famille de m a r t y r s (i).

D a n s c e t t e g a l e r i e d é j à l o n g u e et t r è s i n c o m p l è t e d e
p o r t r a i t s de n o s h é r o ï n e s , n o u s d e v o n s u n e p l a c e à l ' é p o u s e
de C h a n f e b e l , le héros du catéchisme.
P e n d a n t la T e r r e u r , c o m m e n o u s le v o y o n s s o u v e n t à
d ' a u t r e s é p o q u e s do l ' h i s t o i r e , l ' h é r o ï s m e d e s h o m m e s
s ' i n s p i r a i t s o u v e n t de l ' h é r o ï s m e d e s f e m m e s .
U n j o u r , les p e r s é c u t e u r s r é v o l u t i o n n a i r e s e n t r a i e n t d a « s
le v i l l a g e d u C h ê n e , p r è s de M a r l i g n é . O n . l e u r a v a i l dit
q u ' i l s t r o u v e r a i e n t là u n c e r t a i n f e r m i e r , n o m m é Clian-
t e b e l , e n n e m i d é c l a r é d e la R é p u b l i q u e .
L e s r é p u b l i c a i n s e n t r e n t d a n s la c h a u m i è r e du p a y s a n ,
y d é c o u v r e n t u n c a t é c h i s m e et s'en e m p a r e n t .
M a i s , , d ' u n e m a i n r a p i d e et v i g o u r e u s e , le f e r m i e r l e u r
a r r a c h e le p r é c i e u x p e t i t l i v r e , et d é c l a r e q u ' i l n e c o n s e n -
t i r a j a m a i s à s'en d e s s a i s i r .
O n t r a î n e C h a n t e b e l à M a r t i g n é , d e v a n t le C o m i t é r é v o -
lutionnaire.

( 1 ) V. CRÉÏIXEAU-JOLY, T- n p . t 4a
L'HÉROÏSME EN VENDÉE PENDANT LA TERREUR 15

S a f e m m e l'y a c c o m p a g n e et l ' e n c o u r a g e à t e n i r f e r m e
d a n s sa foi.
L e Comité c o n d a m n e l'opiniâtre paysan à livrer son
c a t é c h i s m e s u r la p l a c e p u b l i q u e , et à le b r û l e r en p r é s e n c e
de t o u s les p a t r i o t e s .
— M o n c a t é c h i s m e e s t b o n , r é p o n d le v a i l l a n t c h r é t i e n .
Brûlez-moi plutôt m o i - m ê m e ; j e veux vivre ou mourir
avec mon catéchisme.
O n e n t r a î n e C h a n t e b e l d a n s les r u e s , et la p o p u l a c e le
p o u r s u i t de s e s h u é e s i m p i e s et f é r o c e s .
S a f e m m e e s t c o n s t a m m e n t à ses c ô t é s et n e c e s s e d e
lui c r i e r à h a u t e v o i x : — Tiens bon, Chantebel ; reste
f e r m e : c'est p o u r le b o n D i e u .
Il t i e n t si f e r m e , en effet, q u e les p e r s é c u t e u r s n e p e u -
v e n t e n a v o i r r a i s o n , et finissent p a r le l â c h e r .
T o u j o u r s s u i v i e t félicité p a r s a c o u r a g e u s e c o m p a g n e ,
le V e n d é e n revient dans son village en triomphateur,
p o r t a n t d a n s ses m a i n s s o n c a t é c h i s m e , d o n t il se fait
c o m m e u n t r o p h é e de sa v i c t o i r e .
C h a n t e b e l t e n a i t à s o n c a t é c h i s m e c o m m e la V e n d é e
t o u t e n t i è r e t e n a i t à sa r e l i g i o n , à ses p r ê t r e s et à s o n
Dieu.

. IV

L'HÉROÏSME DES ENFANTS

D a n s cette a t m o s p h è r e d ' e n t h o u s i a s m e religieux, tous


les c o u r a g e s s ' e x a l t a i e n t ; l e s â m e s g r a n d i s s a i e n t vite et-
les e n f a n t s eux-mêmes, sous l'influence des exemples
q u ' i l s a v a i e n t s o u s les y e u x , s e m b l a i e n t j o u e r à l ' h é r o ï s m e .
L ' a u t e u r de Y Histoire de la Vendée militaire témoigne
son a d m i r a t i o n , « de leur présence d'esprit toute ven-
déenne »

(1) V. CRÉTINEAU-JOLV, T . II, chapitre n .


16 L E M A R T Y R E D E LA V E N D É E

« C h o s e é t o n n a n t e , dit u n a u t r e h i s t o r i e n , d a n s t o u t le
c o u r s de c e t t e g u e r r e , il n ' y a p a s d ' e x e m p l e q u ' u n s e u l
J
p r o s c r i t a i t été l i v r é p a r l ' i n d i s c r é t i o n d ' u n e n f a n t ( ) . »
P a s s o n s d ' a b o r d c o m m e u n e r e v u e r a p i d e de n o s petits
soldats.
A v e c l e s e x p l o i t s de n o s B a y a r d s p r é c o c e s , o n p o u r r a i t
composer une sorte d'épopée, merveilleuse et char-
mante.
Nous avons déjà parlé du j e u n e t a m b o u r G o u r d o n , dit
C r o u s t o n , d e s G a r d e s , e n f a n t de 15 a n s , q u i fit la g u e r r e
« monté sur son petit cheval blanc, et qui savait l'art
d'enlever à la b a g u e t t e les t r o u p e s q u ' i l s e m b l a i t com-
2
m a n d e r ( ). »
N o u s a v o n s dit q u e l q u e s - u n s d e s faits d ' a r m e s de ce
p e t i t c h e v a l i e r de M o n d y o ï r , « q u e les e n n e m i s devaient
p r e n d r e p o u r u n petit lapin, et t i r e r a v e c de la c e n d r é e ,
d i s a i e n t l e s d a m e s en p l a i s a n t a n t , m a i s q u i é t a i t u n fameux
lapin, d i s a i e n t l e s p a y s a n s , e n le v o y a n t s u r le c h a m p d e
3
bataille ( ).
De ces tout j e u n e s chevaliers, on a u r a i t p u former une
légion dans l'armée catholique.

E n 1 7 9 4 , à la s u i t e d ' u n e e s c a r m o u c h e l i v r é e p a r P i e r r e
C a t h e l i n e a u , frère de l ' i l l u s t r e g é n é r a l i s s i m e , u n e n f a n t de
15 a n s , P a u l V a n d a n g e o n , d ' I z e r n a y , d i g n e frère de J a c q u e s
V a n d a n g e o n , dit le s a b r e u r , se t r o u v a t o u t à c o u p assailli
p a r u n officier d e h u s s a r d s .
— R e n d s - t o i ou t u es m o r t , lui c r i a l'officier.
— Me r e n d r e ! j a m a i s ! r é p o n d le j e u n e et intrépide
enfant.

(1) M. DE BREM, Histoire populaire, page 127.


(2) La Vendée militaire, page 6 1 .
( 3 ) V. BOURNISEAUX, T. m, page 2 1 4 .
L'HÉROÏSME E N V E N D É E PENDANT LA T E R R E U R 17

E l e n m ê m e t e m p s , f a i s a n t feu de sa c a r a b i n e , il t e r r a s s e
s o n a g r e s s e u r , s ' e m p a r e d e son c h e v a l , m o n t e en s e l l e , e t
a u g r a n d g a l o p d e sa m o n t u r e , s'en v a t r o u v e r C h a r e t t e .
— M o u t a r d , lui dit le g é n é r a l , o ù a s - t u p r i s ce beau
c h e v a l de b a t a i l l e ?
— Mon g é n é r a l , r é p o n d l ' e n f a n t , j ' a i t u é u n officier des
B l e u s , et m a i n t e n a n t j e v i e n s m e b a t t r e a v e c v o u s .
Charette le félicita chaudement et l'admit dans sa
t r o u p e ('),

S u r u n e h u m b l e t o m b e d u c i m e t i è r e de L e g é , o n lit
l'épitaphe suivante :
Qui sert bien son pays n'a pas besoin d'aïeux (*).
C'est l'épitaphe d'un soldat vendéen, de Louis
LecQuvreur, qui fut d'abord l'illustre palefrenier de
Charette.
]1- a v a i t a l o r s 16 a n s .
Voici son p r e m i e r fait d ' a r m e s .
Il v e n a i t d ' a p p r e n d r e q u e le g é n é r a l , e n g a g é contre
l'ennemi, courait un sérieux d a n g e r .
L ' e n f a n t s a i s i t à l ' i n s t a n t u n m a u v a i s s a b r e et u n p i s -
tolet, s a u t e s u r l ' u n des m e i l l e u r s c h e v a u x de s o n m a î t r e ,
et s ' é l a n c e , v e n t r e à t e r r e , d u c ô t é d u c o m b a t .
Il n e r e n t r a p a s le s o i r .
C h a r e t t e , q u i é t a i t de r e t o u r a u q u a r t i e r , a p p r e n d la
s o r t i e b e l l i q u e u s e de L o u i s , m a l g r é la d é f e n s e f o r m e l l e
q u ' i l lui a v a i t s o u v e n t r é i t é r é e , de n e p a s p a r a î t r e s u r le
c h a m p de b a t a i l l e .
L e g é n é r a l f u r i e u x lui r é s e r v a i t u n e t e r r i b l e s e m o n c e .
M a i s le l e n d e m a i n , il v o i t s o n j e u n e é c u y e r r e v e n i r a u
galop, chargé d'un équipement complet, portant un guidon

(1) Témoignage de l'abbé Vandangeon, petit-fils de Paul Vandangeon.


(2) WALSH, Lettres vendéennes, page 307.
18 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

d e la R é p u b l i q u e , m e n a n t en laisse u n superbe cheval


q u ' i l a v a i t p r i s , et l e s v ê t e m e n i s e n s a n g l a n t é s .
Il s e n t sa c o l è r e v a i n c u e p a r la fière a t t i t u d e d u j e u n e
soldat.
— E h bien ! e n f a n t , lui dit-il, e n lui t e n d a n t la main,
p u i s q u e t u b r û l e s de te b a t t r e , tu en a u r a s d é s o r m a i s la
p e r m i s s i o n ; t u as fait tes p r e u v e s .
V o i c i l'exploit de l ' i n t r é p i d e p a l e f r e n i e r . Il a v a i t ren-
c o n t r é l ' e n n e m i a u m o m e n t où les B l e u s p r e n a i e n t la fuite,
et il s'était l a n c é à la p o u r s u i t e d ' u n officier.
Celui-ci se r e t o u r n e s o u d a i n et tire à b o u t p o r t a n t .
— E n f a n t q u e t u e s , lui c r i e - t - i l , r e t o u r n e g a r d e r tes
moutons.
— E t toi, r e p r e n d le j e u n e V e n d é e n , v a - t ' e n chez le
d i a b l e , p u i s q u e tu n e s e r s p a s le b o n D i e u .
E t d ' u n b r a s v i g o u r e u x , il fait s a u t e r le c r â n e à s o n
a d v e r s a i r e , s ' e m p a r e de ses a r m e s , de son g u i d o n t r i c o l o r e ,
d e son c h e v a l , et r e t o u r n e a u g a l o p p o r t e r à C h a r e t t e c e s
dépouilles opimes.

Quelques j o u r s a v a n t la t r o i s i è m e b a t a i l l e de L u ç o n ,
un enfant se p r é s e n t a i t , u n p i s t o l e t à la m a i n , devant
l'état-major de l ' a r m é e Aendéenne, r é u n i e a u c a m p de
l'Oie.
Il d e m a n d e à s ' e n r ô l e r p o u r la d é f e n s e d e la r e l i g i o n et
du roi.
— M a i s qui e s - t u ? l u i d e m a n d e n t les c h e f s .
— J e s u i s le j e u n e D u C h a f a u l t , r é p o n d - i l ; j e m e s u i s
é c h a p p é d u c h â t e a u d e m a m è r e , et j e v i e n s j o i n d r e ici
m o n f r è r e , qui est s o l d a t d a n s v o s r a n g s . 11 est b l e s s é d ' u n e
b a l l e , q u i lui a t r a v e r s é le b r a s . J e v e u x s e r v i r c o m m e lui
d a n s l ' a r m é e c a t h o l i q u e et r o y a l e .
L e s g é n é r a u x le r e n v o y è r e n t à sa m è r e ; m a i s quelques
L'HÉROÏSME EN VENDÉE PENDANT LA TERREUR 19

m o i s p l u s t a r d , il r e p a r a i s s a i t d a n s l ' a r m é e , et il y s e r v i t a v e c
s o n frère a î n é .
Il a v a i t 11 a n s .

L a veille d u c o m b a t d u P o n t - C h a r r a u l t , e n 1 7 9 3 , V i c t o r
M o n n e r e a u , de S a i n t - F u l g e n t , â g é de 16 a n s , s ' é t a i t posté
d a n s u n c h e m i n c r e u x , n o n l o i n d u p o n t , a v e c 29 d e ses
camarades.
U n e t r e n t a i n e de c a v a l i e r s e n n e m i s s ' e n g a g e n t en b o n
o r d r e s u r le p o n t et d é b o u c h e n t d a n s le c h e m i n creux
o c c u p é p a r la p e t i t e t r o u p e q u e c o m m a n d a i t V i c t o r .
S a n s c r i e r qui vive, l e s j e u n e s s o l d a t s s ' é l a n c e n t s u r les
patriotes.
Un combat terrible s'engage.
P a s u n des c a v a l i e r s r é p u b l i c a i n s n e p u t é c h a p p e r .
V i c t o r et ses c o m p a g n o n s a m e n è r e n t en t r i o m p h e , a u
camp de C h a r e t t e , les chevaux et les dépouilles des
ennemis.
C o m m e la B r e l a g n e , la V e n d é e a v a i t son combat des
Trente; et les v a i n q u e u r s é t a i e n t d e s e n f a n t s .

A la p r i s e de V i h i e r s , le 3 j u i n 1 7 9 3 , a u p l u s vif de la
lutte, un enfant de C o r o n , â g é de 14 a n s , se trouvait
s o u d a i n , d a n s u n é t r o i t p a s s a g e , en face d ' u n h u s s a r d , q u i
fond s u r lui le s a b r e à la m a i n .
L ' e n f a n t a t t e n d le c a v a l i e r de p i e d f e r m e , et q u a n d il
voit son a d v e r s a i r e à p o r t é e de son a r m e , il fait feu sur
lui et l ' é t e n d r a i d e m o r t à ses p i e d s .
11 n ' é t a i t a r m é q u e d ' u n p e t i t fusil de c h a s s e .
L ' e n f a n t de C o r o n n e n o u s r e m e t - i l p a s s o u s les y e u x ,
l'incomparable scène biblique du j e u n e David, t e r r a s s a n t
a v e c sa f r o n d e de b e r g e r le g é a n t p h i l i s t i n G o l i a t h ?
20 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

*
» *

P l a ç o n s ici u n dernier fait d ' a r m e s , d ' u n i n t é r ê t plus


p i q u a n t e n c o r e p e u t - ê t r e , o ù n o s j e u n e s c h e v a l i e r s de la
c a u s e c a t h o l i q u e n o u s a p p a r a i s s e n t s u r le c h a m p de b a t a i l l e
e n c o s t u m e d ' e n f a n t s de c h œ u r .
C'était a u p l u s fort de la Terreur, au m o i s de j a n -
vier 1794.
Un officier républicain, q u i c o m m a n d a i t le camp de
Cliiché, a p p r e n a n t q u ' u n e m e s s e d o i t se c é l é b r e r d a n s le
p r i e u r é de l i r e u i l - C h a u s s é e , e n v o i e 40 h u s s a r d s p o u r d i s -
siper cette assemblée antipatriotique.
MM. de R i c h e l e a u et d e F e u , l e s chefs de l'affaire des
Moulins-Cornet, s'étaient placés en sentinelles au h a u t du
c l o c h e r , p e n d a n t la c é l é b r a t i o n d u s a i n t sacrifice.
Au m i l i e u de l'office, a p e r c e v a n t l e s h u s s a r d s qui s ' a v a n -
çaient sur la route de B r e s s u i r e , ils poussent le cri
d'alarme.
L a p a n i q u e s ' e m p a r e a u s s i t ô t d e s f e m m e s et des e n f a n t s ,
q u i s ' e n f u i e n t de t o u s c ô t é s .
L e p r ê t r e r e s t e seul à l ' a u t e l , s ' a b a n d o n n a n t a u s o r t q u e
la P r o v i d e n c e l u i r é s e r v e .
M M . d e R i c h e l e a u et d e F e u d e s c e n d e n t p r é c i p i t a m m e n t
du clocher p o u r s a i s i r l e u r s fusils à d e u x c o u p s , q u ' i l s
a v a i e n t l a i s s é s a u b a s d e l ' e s c a l i e r , et s ' é l a n c e r à la r e n -
c o n t r e de l ' e n n e m i .
Mais d é j à les d e u x e n f a n t s de c h œ u r , d o n t l ' u n , A l e x i s
d e s N o u l i e s , n ' a v a i t q u e 11 a n s , s ' é t a i e n t e m p a r é s d e c e s
a r m e s , et r e v ê t u s encore de leurs surplis, ils s'étaient
embusqués d e r r i è r e le m u r de c l ô t u r e du cimetière, en
face de la r o u t e s u i v i e p a r le d é t a c h e m e n t r é p u b l i c a i n .
A l'arrivée des h u s s a r d s , les d e u x enfants d é c h a r g e n t en
m ê m e t e m p s les q u a t r e c o u p s de l e u r s fusils.
L e s h u s s a r d s é p o u v a n t é s , se c r o y a n t t o m b é s d a n s u n e
e m b u s c a d e , t o u r n e n t b r i d e et s ' e n f u i e n t , a u g r a n d g a l o p
de l e u r s c h e v a u x .
L'HÉROÏSME E N VENDÉE PENDANT LA TERREUR 21

Les deux petits choristes, soldats improvisés, sont accla-


més p a r toute l'assemblée, d o n t ils s o n t p r o c l a m é s les
s a u v e u r s (').
*

À c ô t é d e c e s j e u n e s B a v a r d s , la V e n d é e p o u v a i t a u s s i
m o n t r e r avec fierté ses j e u n e s d'Assas, héroïques senti-
nelles, qui savaient mourir pour sauver l'armée.
Un j o u r , près d e la C h â t a i g n e r a i e , u n d é t a c h e m e n t de la
d i v i s i o n H u c h e , r e n c o n t r a i t u n petit p a y s a n , â g é de d i x
ans à peine, qui était posté, c o m m e u n e sentinelle avancée,
s u r la lisière d'un bois.
O n l ' i n t e r r o g e et o n l u i d e m a n d e q u e l l e d i r e c t i o n d e v a i t
prendre l'armée vendéenne.
L'enfant sourit et r é p o n d : « Q u a n d m ê m e j e v o u s le
dirais, vous ne m e croiriez p a s . »
On le m e n a c e ; o n le f r a p p e à c o u p s d e b a ï o n n e t t e ; o n
lui p r o m e t la v i e , s'il v e u t r é p o n d r e a u x q u e s t i o n s qu'on
lui fait.
L'enfant garde un silence intrépide.
E t o n le t u e .
*

Un autre enfant d'une douzaine d'années, est u n j o u r


a r r ê t é p a r u n e p a t r o u i l l e civique, a u m o m e n t o ù il p o r t a i t
quelques provisions à un prêtre caché. .
— O ù v a s - t u a v e c ce p a n i e r ? l u i dit u n r é p u b l i c a i n .
L e petit p a y s a n se t r o u b l e d ' a b o r d ; il t r e m b l e et b a l -
butie.
— D i s - n o u s la v é r i t é , p e t i t b r i g a n d , o u j e te fais fusiller,
lui c r i e l e p a t r i o t e , d ' u n e v o i x m e n a ç a n t e .
L e p a u v r e e n f a n t se d é b a t ; il h é s i t e ; m a i s t o u t à c o u p
il se r e s s a i s i t , fait u n g r a n d s i g n e d e c r o i x et dit :

(1) Notes manuscrites (/'ALEXIS DES NOUHES, de Saint-Fulgent.


22 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

— T u e z - m o i ; fuites de m o n c o r p s ce q u e v o u s v o u d r e z ;
m a i s , j ' e n p r e n d s la s a i n t e V i e r g e à t é m o i n , j e n e r é p o n -
d r a i p a s a u x q u e s t i o n s q u e v o u s m e faites.
C'est en v a i n q u e les g a r d e s n a t i o n a u x le m e n a c e n t et
lui a p p l i q u e n t la p o i n t e de l e u r s b a ï o n n e t t e s s u r la p o i t r i n e :
l e p e t i t V e n d é e n d e m e u r e i m p a s s i b l e et i n é b r a n l a b l e .
L a furie révolutionnaire désarma devant l'implacable
c o u r a g e de cet e n f a n t .

L o u i s de la P a u i n e l i è r e a v a i t 6 a n s q u a n d iJ se d é v o u a
pour s a u v e r la vie de sa m è r e , de sa t a n t e , M a d a m e d e
C a m b o u r g , et d e s s i x e n f a n t s q u e celle-ci e n t r a î n a i t a v e c
e l l e , d a n s s a fuite d e v a n t les r é v o l u t i o n n a i r e s .
C e l t e famille de p r o s c r i t s e r r a i t a u t o u r du château du
Lavouër.
Elle fut surprise par un escadron de h u s s a r d s , qui
b a t t a i e n t le p a y s , a v e c o r d r e de faire m a i n b a s s e s u r tout
ce q u i t o m b e r a i t à la p o r t é e d e l e u r s a b r e .
U n officier R e l a n c e a u g a l o p , p o u r s a i s i r ces m a l h e u r e u s e s
f e m m e s et l e u r s e n f a n t s .
L e j e u n e L o u i s c o u r t se j e t e r à g e n o u x d e v a n t le c h e v a l
du républicain.
L e s m a i n s j o i n t e s , il s u p p l i e le c a v a l i e r d ' é p a r g n e r ces
femmes, ces enfants, d ' é p a r g n e r sa m è r e .
Et p e n d a n t que l'enfant suppliait ainsi, dans une attitude
et d ' u n e v o i x q u i p o u v a i e n t a t t e n d r i r u n c œ u r de tigre,
s o n p e t i t f r è r e , â g é de d e u x a n s , c o u v r a i t d e ses bras,
c o m m e p o u r la d é f e n d r e , la tète d e l a n o u r r i c e qui le
portait à son cou.
— N o n , s ' é c r i e l'officier, t o u c h é j u s q u ' a u x l a r m e s , j e n e
puis résister à ces enfants.
S a u v e z - v o u s , dit-il a u x f e m m e s , s a u v e z - v o u s , et s u r t o u t
cachez-vous bien.
L a férocité des persécuteurs était encore une fois
L'HÉROÏSME E N VENDÉE PENDANT LA TERREUR 23

v a i n c u e , v a i n c u e p a r l ' h é r o ï s m e a r m é d e t o u s les c h a r m e s
de l'innocence.

On s a i t q u e p l u s de 600 e n f a n t s f u r e n t les v i c t i m e s d e
C a r r i e r , d a n s les n o y a d e s de N a n t e s .
D e u x j e u n e s orphelins, A u g u s t e Piet, de B e a u r e p a i r e ,
â g é de 9 a n s , et sa s œ u r S o p h i e , q u i n ' e n a v a i t q u e 8,
é t a i e n t s u r le p o i n t d ' ê t r e j e t é s à la L o i r e .
Touchés de c o m p a s s i o n et d ' u n tendre intérêt pour
S o p h i e , les b o u r r e a u x o n t r é s o l u de l a s a u v e r .
— S a u v e r e z - v o u s a u s s i m o n p e t i t frère ? l e u r dit-elle.
— Non, répondent brutalement ces h o m m e s ; nous
v o u l o n s te s a u v e r s e u l e .
— Eh bien ! noyez-moi avec Auguste, reprend-elle : car
m a m a n n o u s a dit de n e j a m a i s n o u s s é p a r e r .
E m e r v e i l l é s d ' u n e telle g r a n d e u r d ' à m e d a n s u n e e n f a n t
de 8 a n s , l e s t e r r i b l e s m i n i s t r e s de C a r r i e r r e n d i r e n t l a
l i b e r t é a u frère et à la s œ u r .
U n e d a m e de la halle s e c h a r g e a de S o p h i e , et u n e
voisine prit Auguste à son service.
S o p h i e d e v i n t p l u s t a r d M a d a m e de L u s i g n a n .
E s t - c e q u e le d é v o û m e n t de la j e u n e fdle p o u r s o n f r è r e
n e lui m é r i t a i t p a s cet h o n n e u r de p o r t e r u n d e s p l u s b e a u x
n o m s de F r a n c e ?

E s t - i l m o i n s h é r o ï q u e , cet e n f a n t de 7 a n s q u e s a m è r e s e r -
r a i t d a n s ses b r a s , p o u r le s o u s t r a i r e à la r a g e d e s é g o r g e u r s ,
et q u i , se m e t t a n t la m a i n d e v a n t les y e u x , c r i a i t a u b o u r -
r e a u : « J e v o u s en prie^, c i t o y e n , d é p ê c h e z - v o u s de m e faire
m o u r i r le p r e m i e r ; j e n e v e u x p a s v o i r t u e r m a m è r e ? ( < ) ».

( 1 ) CRÉTINEAU-JOLY, T. II, page 154.


24 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

Quel tableau ravissant s o u s le p i n c e a u d'un grand


maître !

E n f i n , voici d e u x d e r n i e r s t r a i t s , o ù l ' â m e des j e u n e s


h é r o s s'élève j u s q u ' a u s u p r ê m e c o u r a g e e t à la g l o i r e d e s
martyrs.
Quatre paysans vendéens venaient d'être condamnés à
m o u r i r sur l'échafaud, à Ghantonnay.
L ' u n d'eux, un tout j e u n e h o m m e , presque un enfant,
o b t i e n t l a f a v e u r d ' ê t r e e x é c u t é le d e r n i e r .
C o u v e r t d u s a n g de ses c o m p a g n o n s , q u ' i l a v a i t e n c o u -
r a g é s j u s q u ' à la fin, il d e m a n d e à p a r l e r a u p e u p l e a v a n t
de m o u r i r .
D a n s u n l a n g a g e i n c u l t e , m a i s plein d ' u n e é l o q u e n c e
s a i s i s s a n t e , il a d j u r e l e s t é m o i n s d e s o n s u p p l i c e de n e p a s
s u i v r e le p a r t i de c e u x q u i font la g u e r r e à D i e u .
— S a c h e z , l e u r dit-il, q u e le s a n g d e s j u s t e s c r i e ven-
g e a n c e , et q u e la f o u d r e d u ciel t o m b e r a s u r la t ê t e d e
leurs persécuteurs.
P u i s , a v e c u n v i s a g e c a l m e et r e c u e i l l i , le j e u n e m a r t y r
fait le s i g n e d e la c r o i x et p r é s e n t e a v e c f e r m e t é sa t ê t e a u
b o u r r e a u (').

E n 1 7 9 4 , u n e d e s c o l o n n e s i n f e r n a l e s , d a n s ses s a n -
g l a n t e s c h e v a u c h é e s , r e n c o n t r a i t a u x G r a n d s - C h a m p s de-
là R o u s s e l i è r e , s u r la c o m m u n e de T e s s o u a l l e , u n e j e u n e
fille, M a d e l e i n e B a r b a u l t , q u i fuyait à t r a v e r s la c a m p a g n e
a v e c s o n frère et sa s œ u r , t o u s d e u x en b a s â g e .
U n d e s m a s s a c r e u r s les a t t e i n t et d é c h a r g e u n c o u p d e
s a b r e s u r la t ê t e de la p l u s j e u n e s œ u r , m a i s l ' e n f a n t e s t
p r é s e r v é e p a r l ' é p a i s s e u r de s o n b o n n e t .

( 1 ) Notes du comte de L A BOUTETIÈRE, Paris, 1869.


L'HÉROÏSME E N V E N D É E P E N D A N T L A T E R R E U R 25

M a d e l e i n e , p r e n a n t a l o r s s o n frère et s a s œ u r p a r l a
m a i n , se m e t à g e n o u x a v e c e u x d e v a n t l e s b o u r r e a u x , e t
ôte s a coiffure, p o u r r e c e v o i r p l u s s û r e m e n t le c o u p d e
mort.
— T u es d o n c p r ê t e à m o u r i r ? lui dit u n d e s s o l d a t s .
— Oui, j e suis prête, répond-elle avec fermeté.
— A l o r s , fais t o n a c t e d e c o n t r i t i o n .
— J e l'ai fait.
— Tu n'as donc pas p e u r ?
— Non, frappe.
L e r é v o l u t i o n n a i r e , stupéfait d ' u n p a r e i l c o u r a g e dans
c e t t e j e u n e fille, lui l a i s s e la v i e s a u v e et la fait p r i s o n n i è r e .
O n v e u t la c o n d u i r e à S a u m u r ; m a i s elle n e c o n s e n t à
quitter le p a y s q u ' à la c o n d i t i o n d'emmener avec elle
ce frère e t c e t t e s œ u r , q u e s o n h é r o ï s m e v e n a i t d e sau-
ver.

L'HÉROÏSME DE LA CLÉMENCE ET DU PARDON CHEZ LES VENDÉENS,

PENDANT LA TERREUR

« Pardonnnez à vos ennemis et faites du bien à ceux


« qui vous persécutent. »
L a p r a t i q u e d e ce s u b l i m e p r é c e p t e d e la c h a r i t é c h r é -
tienne jette un i n c o m p a r a b l e éclat sur toutes les p a g e s de
l ' h i s t o i r e d e la p e r s é c u t i o n d e s t e r r o r i s t e s e n V e n d é e .
O n c o n n a î t d é j à l e s e x e m p l e s illustres d o n n é s p a r B i b a r d ,
d ' E l b é e , L e s c u r e et B o n c h a m p (»).
N o u s t e r m i n o n s c e c h a p i t r e de Y héroïsme vendéen pen-
d a n t l a Terreur p a r quelques traits q u i , p o u r être m o i n s
célèbres, n ' e n sont pas m o i n s dignes de notre admira-
tion.

( 1 ) V . la Vendée militaire, pp. 06, 73, 116, 128, 1 2 9 .


26 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

A u p l u s fort de la t o u r m e n t e révolutionnaire, Henri


G o u r a u d , s i e u r de la G é m a u b r e t i è r e , d a n s la c o m m u n e d e
B e a u r e p a i r e , d o n n a i t asile en m ê m e t e m p s à u n p r ê t r e et à
u n soldat républicain, qu'il avait r a m a s s é tout sanglant s u r
l e c h a m p de b a t a i l l e .
Il fut s u r le p o i n t d ' ê t r e le m a r t y r d e s a magnanime
hospitalité.
U n j o u r , les B l e u s v i e n n e n t c e r n e r s o n l o g i s , r é c l a m a n t
l a t è t e d u s e i g n e u r de la G é m a u b r e t i è r e . D é j à les fusils
é t a i e n t b r a q u é s c o n t r e s a p o i t r i n e , l o r s q u ' u n cri se fait
entendre :
— G r â c e , g r â c e p o u r c e t h o m m e ; n e t u e z p a s celui q u i
m ' a sauvé la vie.
C ' é t a i t le s o l d a t r é p u b l i c a i n qui i n t e r v e n a i t p o u r s a u v e r
son bienfaiteur.
A c e s m o t s , la b a n d e e s t d é s a r m é e et a c c l a m e la c h a r i t é
g é n é r e u s e du V e n d é e n («).

P i e r r e C a t h e l i n e a u , u n d e s frères d u g é n é r a l i s s i m e , a v a i t
l a i s s é à I z e r n a y 17 p r i s o n n i e r s r é p u b l i c a i n s , q u ' o n v e n a i t
de p a r q u e r d a n s u n e c h a m b r e b a s s e du p r e s b y t è r e .
A la n o u v e l l e de c e t t e c a p t u r e , u n e foule de f e m m e s et
d ' e n f a n t s s ' a s s e m b l e n t a u t o u r d e s c a p t i f s , et d e s c r i s f u r i e u x
se font e n t e n d r e :
— V o i l à les a s s a s s i n s de n o s m a r i s , d e n o s fils et de n o s
frères ! A m o r t les b o u r r e a u x ! Q u ' o n les fusille !

" (1) Cet Henri Gouraud appartenait à la famille qui porta successive-
ment les noms de Gouraud de la Guibonnière, de la Proustière, de la
Bonnelière et de la Gémaubretière.
Né en 1770, il avait épousé, pendant la Terreur, Marie-Anne Lumi-
neau. Son alliance fut bénie par un prêtre catholique, sous une Joge de
feuillage, dans l'un des fourrés de la forêt du Parc. Un rameau de houx
servit de goupillon.
L'HÉROÏSME E N VENDÉE PENDANT LA TERREUR n

O n é t a i t s u r le p o i n t de les p a s s e r p a r les a r m e s .
T o u t à c o u p on voit a c c o u r i r u n j e u n e p a y s a n d T z e r n a y ;
c'est Jacques V a n d a n g e o n , dit le Sabreur, d o n t le p è r e
a v a i t été r é c e m m e n t fusillé p a r les B l e u s .
11 s ' é l a n c e s u r le seuil de la p o r t e .
— Q u e v o u l e z - v o u s f a i r e ? s'écrie-t-il ; v o u s voulez t u e r
c e s h o m m e s ? Et n e s a v e z - v o u s p a s q u ' u n p r i s o n n i e r e s t
chose sacrée ? Je les p r e n d s sous m a g a r d e .
E t a l o r s t i r a n t son s a b r e et le b r a n d i s s a n t s u r sa t è t e :
— Si q u e l q u ' u n , dit-il, v e u t t o u c h e r à ces c a p t i f s , q u i
s o n t p e u t - ê t r e les m e u r t r i e r s de m o n p è r e , il f a u d r a q u ' i l
m e p a s s e s u r le c o r p s .
Devant cette noble et énergique attitude du jeune
p a y s a n , t o u t e s les c o l è r e s s ' a p a i s e n t .
— Il a r a i s o n , s ' é c r i e la foule.
E t p a r u n é l a n u n a n i m e de g é n é r o s i t é , t o u t le m o n d e
p a r d o n n e ; et o n d i s t r i b u e a u x p r i s o n n i e r s d u p a i n et d e s
J
vêtements ( ).

L'héroïsme de la clémence et du pardon ! nous


pouvons en présenter ici comme une personnification
v i v a n t e d a n s la s u a v e et a n g é l i q u e physionomie d'une
r e l i g i e u s e , la s œ u r A g n è s , de la C o n g r é g a t i o n d e s Filles
de la Sagesse.
L e p è r e de la s œ u r A g n è s a v a i t été f e r m i e r d u m a r q u i s
d e la R o c h e j a c q u e l e i n .
A l'aide de s e s é c o n o m i e s , il a v a i t a c h e t é , p r è s de C h à -
t i l l o n , u n e p e t i t e g e n t i l h o m m i è r e , a p p e l é e le Logis-de-Bel-
Air. Il é t a i t c o n n u d a n s le p a y s s o u s le n o m de Grand-
Pierre, v r a i t y p e de l ' h o n n ê t e h o m m e , d u p a r f a i t V e n d é e n
e t d u c h r é t i e n d e la vieille r o c h e .
L ' a î n é de ses fils fut u n p r ê t r e p i e u x e t f e r v e n t .

(1) CRKTINEAU-JOLY, T . I, p. 303.


28 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

L e s d e u x c a d e t s , L o u i s et J e a n , p r i r e n t l e s a r m e s a v e c
l e u r p è r e , e n 1 7 9 3 , et d o n n è r e n t l e u r s a n g p o u r la g r a n d e
c a u s e r e l i g i e u s e q u e d é f e n d a i t la V e n d é e .
G e n e v i è v e , l a p l u s j e u n e de ses t r o i s filles, e n t r a d a n s la"
Congrégation d e s Filles de la Sagesse, et p r i t le v o i l e
s o u s le n o m de s œ u r A g n è s .
A p r è s a v o i r pillé le c o u v e n t et massacré un certain
nombre de r e l i g i e u s e s , les r é p u b l i c a i n s e m m e n è r e n t à
C h o l e t d e u x o u t r o i s s œ u r s , p o u r s o i g n e r les m a l a d e s et
les b l e s s é s de l e u r h ô p i t a l . S œ u r A g n è s fut d e ce n o m b r e .
Un s o i r , les s œ u r s A g n è s et V i c t o r i e n é t a i e n t o c c u p é e s
d a n s la p h a r m a c i e à p r é p a r e r d e s r e m è d e s , lorsqu'elles
c r u r e n t e n t e n d r e u n e v o i x p l a i n t i v e , m ê l é e a u x sifflements
d ' u n e b i s e g l a c i a l e , qui é b r a n l a i t la f e n ê t r e . Ce gémis-
s e m e n t s e m b l a i t v e n i r d ' u n e r u e l l e qui l o n g e a i t l ' h ô p i t a l .
— C'est p e u t - ê t r e u n h o m m e q u i se m e u r t , dit s œ u r
A g n è s ; il faut v o i r .
L e s d e u x r e l i g i e u s e s se h â t e n t d ' e n t r ' o u v r i r la p o r t e ;
elles r e g a r d e n t . U n h o m m e é t a i t l à , a s s i s le l o n g d e la
m u r a i l l e , la t ê t e a p p u y é e s u r ses d e u x m a i n s .
L a n u i t était s o m b r e , d e g r a n d s n u a g e s n o i r s c o u v r a i e n t
l'horizon ; la r u e l l e é t a i t d é s e r t e .
L a s œ u r A g n è s p r e n d u n e l a n t e r n e et s ' a p p r o c h e de c e t
homme.
— Q u e f a i t e s - v o u s l à , m o n a m i ? lui dit-elle ; ê t e s - v o u s
malade ?
C ' é t a i t u n s o l d a t b l e s s é . Il l è v e p é n i b l e m e n t la t ê t e , et se
t o u r n e à d e m i d u c ô t é d e la s œ u r .
E n ce m o m e n t , la l u m i è r e d e la l a n t e r n e d o n n a i t en
p l e i n s u r le v i s a g e d u s o l d a t .
L a religieuse pousse un cri.
— Mon D i e u ! m o n D i e u ! s'écrie-t-elle, c'est J e a n , c'est
m o n frère ! Q u o i ! c'est d o n c t o i , m o n f r è r e b i e n - a i m é !
— Oui, c'est moi, r é p o n d J e a n , d'une voix mourante;
m a s œ u r , m a c h è r e s œ u r , q u e j e s u i s h e u r e u x de te v o i r !
m a i s je s u i s b l e s s é , b l e s s é à m o r t !
L'HÉROÏSME EN VENDÉE PENDANT LA TERREUR 29

L e p a u v r e b l e s s é n e p o u v a i t se t e n i r d e b o u t . L e s d e u x
v a i l l a n t e s filles le s o u l è v e n t e t le p o r t e n t s u r u n lit.
Il a v a i t é t é f r a p p é en p l e i n e p o i t r i n e , et ses v ê t e m e n t s
-
é t a i e n t i n o n d é s d e sang .
S œ u r A g n è s , l e s y e u x p l e i n s de l a r m e s , r e g a r d a i t s o n
frère.
C e l u i - c i , s e r r a n t d a n s ses m a i n s c r i s p é e s la m a i n de sa
sœur :
— J e s a v a i s q u e tu é t a i s i c i , lui dit-il, d ' u n e v o i x p r e s q u e
é t e i n t e . . . J ' é t a i s a v e c M o n s i e u r H e n r i , p r è s de C h o l e t ; j ' a i
v o u l u te v o i r . A r r i v é d a n s la r u e de l ' h ô p i t a l , j ' a i r e n c o n t r é
u n B l e u , q u i , s a n s r i e n d i r e , m ' a tiré u n c o u p de fusil d a n s l a
poitrine. J e suis t o m b é . Le soldat me c r o y a n t m o r t , m ' a pris
m a m o n t r e , à l a q u e l l e é t a i t a t t a c h é e la m é d a i l l e de s a i n t e
R a d é g o n d e que tu m'avais d o n n é e . . . R e v e n u à moi, j ' a i p u
m e t r a î n e r s u r les m a i n s et s u r les g e n o u x j u s q u ' à l ' h ô p i t a l .
L a l u m i è r e de la f e n ê t r e m ' a g u i d é .
A p r è s u n m o m e n t de r e p o s , J e a n r e p r i t :
— J e v a i s m o u r i r , p u i s q u e le b o n D i e u le veut ; m a i s j e
s u i s c o n t e n t ; j ' a i p u te v o i r , m a c h è r e G e n e v i è v e . . . N e m e
p l a i n s p a s ; ce m a t i n , j ' a i fait m e s d é v o t i o n s . . . J e p a r d o n n e
à c e t h o m m e . J e v a i s r e j o i n d r e n o t r e m è r e et n o t r e sœur
aînée... Prie pour moi... Je ne t'oublierai pas au ciel... Mon
p è r e . . . m o n b o n frère p r ê t r e . . . mon frère Louis... ma
s œ u r Françoise... dis-leur a u s s i . . .
Le jeune Vendéen s e . tut. Ses m a i n s glacées erraient
a u t o u r de lui, p e n d a n t que ses y e u x à demi voilés d e m e u -
r a i e n t fixés s u r sa s œ u r , q u i s a n g l o t a i t et q u i p r i a i t .
Ses l è v r e s s ' a g i t è r e n t d e n o u v e a u ; o n l'entendit'mur-
m u r e r l e s s a i n t s n o m s de J é s u s et de M a r i e ; p u i s il r e n d i t
à D i e u sa belle â m e .
S œ u r A g n è s se j e t t e à g e n o u x . « 0 m o n D i e u , d i t - e l l e ,
c e t t e c r o i x e s t b i e n l o u r d e ! d o n n e z - m o i la force de la
porter par amour pour vous. 0 Jésus, ô Marie, donnez-moi
la g r â c e de m o u r i r a v e c l e s s e n t i m e n t s de m o n f r è r e , en
v r a i e Fille d e la S a g e s s e . »
30 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

L e l e n d e m a i n , o n d é p o s a d a n s u n h u m b l e c e r c u e i l , le
corps du soldat vendéen, revêtu de son uniforme, avec
s o n c h a p e l e t a u t o u r d u c o u , et l ' i m a g e d u S a c r é - C œ u r s u r
la p o i t r i n e .
On l ' e n t e r r a d a n s la fosse c o m m u n e , p ê l e - m ê l e a v e c l e s
cadavres des patriotes.
Le jour même, sur le soir, on a m e n a i t à l'hôpital
plusieurs républicains blessés.
P e n d a n t q u e s œ u r A g n è s e x a m i n a i t la b l e s s u r e de l ' u n
d ' e u x , elle a p e r ç o i t e n t r e ses m a i n s u n e m o n t r e , à l a q u e l l e
était attachée u n e médaille de sainte R a d é g o n d e .
Cet h o m m e é t a i t bien le m e u r t r i e r de J e a n . E t en effet,
q u e l q u e s i n s t a n t s a p r è s , il se v a n t a i t à l ' u n de ses c a m a -
r a d e s d ' a v o i r t u é u n b r i g a n d et de lui a v o i r p r i s sa m o n t r e .
Sœur Agnès se s e n t i t défaillir, et souffrit, dans une
m i n u t e , t o u t e s les a n g o i s s e s de l ' a g o n i e .
M a i s q u a n d le c h i r u r g i e n lui dit : « V o u l e z - v o u s m ' a i d e r
à n o u e r c e t t e b a n d e ? », la V e n d é e n n e et la r e l i g i e u s e se
r e t r o u v a ; la n a t u r e é t a i t v a i n c u e p a r la c h a r i t é .
L e l e n d e m a i n , l e s V e n d é e n s p r e n a i e n t C h o l e t , et o n l e s
disait exaspérés p a r la c r u a u t é des m a s s a c r e s que les
patriotes avaient commis à Saint-Laurent-sur-Sèvre.
Sœur A g n è s c r a i g n a i t p o u r s e s m a l a d e s et ses b l e s s é s
de t e r r i b l e s r e p r é s a i l l e s .
E n ce m o m e n t , deux républicains, se t r a î n a n t avec
p e i n e , c h e r c h a i e n t à s o r t i r de l ' h ô p i t a l , et l ' u n d ' e u x e s t
le m e u r t r i e r de c e frère b i e n - a i m é q u ' e l l e v i e n t d'ense-
velir.
— 11 e s t t r o p t a r d p o u r fuir, l e u r dit-elle : r e n t r e z , n o u s
allons vous sauver.
E t s ' a d r e s s a n t à ses c o m p a g n e s , elle l e u r dit : « P o u r
l ' a m o u r de D i e u , m e s c h è r e s s œ u r s , s a u v o n s ces h o m m e s .
F a i s o n s - l e s c h a n g e r de v ê t e m e n t s ; n o u s c a c h e r o n s l e u r s
u n i f o r m e s et on ne p o u r r a p a s les r e c o n n a î t r e .
L e p l a n de s œ u r A g n è s fut i m m é d i a t e m e n t a c c e p t é et
mis à exécution.
L'HÉROÏSME EN VENDÉE PENDANT LA TERREUR 31

T o u s les m a l a d e s f u r e n t s a u v é s .
L ' h é r o ï n e de la clémence et du pardon suivit l'expédition
d'Outre-Loire. '
Elle m o u r u t trois j o u r s a p r è s la b a t a i l l e de Savenay.
Elle a v a i t é t é r e c u e i l l i e p a r u n e p i e u s e f e m m e , qui l u i fit
c r e u s e r u n e fosse s u r u n t e r t r e , en face de la L o i r e .
U n e p e t i t e c r o i x fut p l a n t é e s u r la t o m b e s o l i t a i r e de la
vierge chrétienne.
O n dit q u e des f a v e u r s s p i r i t u e l l e s et t e m p o r e l l e s o n t é t é
obtenues par son intercession.
L h u m b l e c r o i x q u i d o m i n a i t le t e r t r e se v o y a i t e n c o r e
l o n g t e m p s a p r è s la R é v o l u t i o n .
O n l ' a p p e l a i t d a n s le p a y s la Croix de la Sainte (').

( I ) V. la Notice sur la sœur Agnès, par le P . FONTENEAU.


CHAPITRE II

L E S P R É L U D E S D E L A P E R S É C U T I O N , D E 1790 A 1 7 9 1 .
— LES INTRUS. — L'ÉVÊQUE CONSTITUTIONNEL
RODRIGUE. — LES PREMIERS PRÊTRES VEN-
DÉENS EMPRISONNÉS P O U R LA FOI.

LOIS D E PERSÉCUTION ET PREMIERS MASSACRES

« Avant tout, il faut décatholiciser la France ».


s ' é c r i a i t l ' u n d e s i n i t i a t e u r s et d e s p r o m o t e u r s l e s p l u s
p u i s s a n t s de la R é v o l u t i o n f r a n ç a i s e , M i r a b e a u .
Il e x p r i m a i t a i n s i , a v e c a u t a n t d e c y n i s m e q u e de v é r i t é ,
la d o c t r i n e , le p r o g r a m m e et le m o t d ' o r d r e fidèlemenl
s u i v i s p a r la p e r s é c u t i o n r é v o l u t i o n n a i r e , d o n t n o s mar-
tyrs vendéens f u r e n t les i n v i n c i b l e s et g l o r i e u s e s v i c t i m e s .
E t l ' a r m e f o r m i d a b l e q u e la f r a n c - m a ç o n n e r i e m i t a u x
m a i n s d e la R é v o l u t i o n , p o u r r é a l i s e r c e t i n f e r n a l d e s s e i n ,
fut la Constitution civile du clergé, v o t é e p a r l ' A s s e m b l é e
C o n s t i t u a n t e , le 12 j u i l l e t 1 7 9 0 .
C e t t e c o n s t i t u t i o n , c o n d a m n é e p a r d e u x b r e f s de P i e V I
a v a i t la p r é t e n t i o n m o n s t r u e u s e d ' a n é a n t i r la s u p r é m a t i e

(1) Pie VI, dans ces deux brefs, l'un du 10 mars 1791, l'autre du
13 avril de la même année, dénonçait à tout le clergé et à tous les fidèles
de France, la Constitution civile du clergé comme hérétique, schisma-
tigue, sacrilège et subversive des droits du Saint-Siège.
LA P E R S É C U T I O N DE 1 7 9 0 A 1 7 9 1 33

d u S a i n t - S i è g e , et de lui s u b s t i t u e r u n p o u v o i r p u r e m e n t
civil et d é m o c r a t i q u e .
Elle u s u r p a i t , a u profit de l ' E t a t , le d r o i t divin et i n a -
l i é n a b l e de la p a p a u t é , e n d é c r é t a n t q u e l e s é v ê q u e s et les
c u r é s s e r a i e n t c h o i s i s p a r le c o r p s é l e c t o r a l , a v e c d é f e n s e
de recourir au Souverain Pontife, p o u r qu'il eût à con-
firmer c e l t e élection p a r l ' i n s t i t u t i o n c a n o n i q u e .
Elle o r g a n i s a i t le p r e s b y t é r i a n i s m e , e n d o n n a n t a u x
c u r é s le d r o i t de c h o i s i r l e u r s v i c a i r e s e n d e h o r s de t o u t e
intervention de l'autorité épiscopale.
Enfin, b o u l e v e r s a n t t o u t e s les c i r c o n s c r i p t i o n s d i o c é s a i n e s
et p a r o i s s i a l e s , elle s u p p r i m a i t u n g r a n d n o m b r e d e
p a r o i s s e s , et r é d u i s a i t les 135 d i o c è s e s f r a n ç a i s à 8 3
d i o c è s e s , d o n t elle identifiait le t e r r i t o i r e a v e c celui d e s
83 d é p a r t e m e n t s .
C'élail la R é v o l u t i o n d e 1789, a v e c s o n o r g u e i l l e u s e
déclaration des droits de l'homme c o n t r e l e s droits de
Dieu, q u i p r é t e n d a i t l é g a l e m e n t s ' i n t r o d u i r e et s ' i n s t a l l e r
d a n s l ' É g l i s e de F r a n c e .
E n e x i g e a n t (*) le s e r m e n t d e fidélité à c e t t e c o n s t i t u t i o n
h é r é t i q u e et s c h i s m a t i q u e , le p o u v o i r r é v o l u t i o n n a i r e i m -
p o s a i t a u c l e r g é f r a n ç a i s l ' a p o s t a s i e , e t il o u v r a i t a i n s i
l ' è r e de la p e r s é c u t i o n et d u m a r t y r e .
Le refus du s e r m e n t é t a i t b i e n u n e p r o f e s s i o n de foi
catholique.
P l u s de 5 0 . 0 0 0 p r ê t r e s s u r 6 0 . 0 0 0 le r e f u s è r e n t , et u n
g r a n d n o m b r e d e s p r ê t r e s jureurs ou assermentés répa-
r è r e n t u n m o m e n t d e f a i b l e s s e o u de s u r p r i s e p a r u n e
courageuse rétractation.
L e d é p a r t e m e n t de la V e n d é e e u t la g l o i r e de c o m p t e r
j u s q u ' à 196 de ces i n t r é p i d e s réfractaires au serment
s a c r i l è g e , et p r e s q u e t o u s c e u x q u i l ' a v a i e n t p r ê t é le
r é t r a c t è r e n t (s).

(1) Décrets du 20 mars, du 15 avril et du 24 juillet 1790.


(2) B . FILLON, Recherches historiques et archéologiques, sur Fon-
tenay-le-Comle, T. i, page 348.
34 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

L a R é v o l u t i o n v e n a i t de r e n c o n t r e r d e v a n t elle ces p r o -
d i g i e u x a d v e r s a i r e s d o n t s a i n t C y p r i e n d i s a i t : « On p e u t
1
l e s t u e r , on n e p o u r r a j a m a i s l e s v a i n c r e ( ) . »
M a i s u n e fois e n g a g é e d a n s c e t t e l u t t e f u r i e u s e , elle n e
r e c u l a p l u s , et c h a q u e j o u r elle m a r q u a i t les p a s d e s a
m a r c h e e n a v a n t p a r la v i o l e n c e de s e s d é c r e t s et p a r l a
b r u t a l e c r u a u t é de ses a c t e s .
D è s le 13 f é v r i e r 1 7 9 0 , l ' A s s e m b l é e N a t i o n a l e a v a i t s u p -
â
p r i m é l e s v œ u x m o n a s t i q u e s et t o u s les o r d r e s r e l i g i e u x ( ) .
L e 30 j a n v i e r 1 7 9 1 , u n e loi f r a p p a i t d e s u s p e n s i o n t o u s
les p r ê t r e s r é f r a c t a i r e s .
3
Le 26 du mois d'août 1792, l'Assemblée Législative ( )
d é c r é t a i t « q u e t o u s les e c c l é s i a s t i q u e s a s s u j e t t i s a u s e r m e n t
et q u i n e l ' o n t p a s p r ê t é , o u q u i l'ont r é t r a c t é et qui p e r -
s i s t e n t d a n s l e u r r é t r a c t a t i o n , s e r o n t t e n u s de s o r t i r , s o u s l e s
h u i t j o u r s , d e s l i m i t e s d u d i s t r i c t et d u d é p a r t e m e n t d e
l e u r r é s i d e n c e , et d a n s la q u i n z a i n e , h o r s d u r o y a u m e .
« P a s s é ce délai de q u i n z e j o u r s , les e c c l é s i a s t i q u e s n o n
a s s e r m e n t é s q u i n ' a u r a i e n t p a s obéi a u x d i s p o s i t i o n s p r é -
c é d e n t e s , s e r o n t d é p o r t é s à l a G u y a n e f r a n ç a i s e (*). »
M a i s b i e n t ô t les a c t e s d é p a s s è r e n t la c r u a u t é de c e s
a r r ê t s p e r s é c u t e u r s , et le d i m a n c h e , 2 s e p t e m b r e 1 7 9 2 , l e s
bourreaux révolutionnaires massacrèrent au couvent des
C a r m e s , d a n s les p r i s o n s d e S a i n t - F i r m i n , de l ' A b b a y e e t
de la F o r c e 2 1 7 e c c l é s i a s t i q u e s .
P a r m i les 114 v i c t i m e s d e la p r i s o n d e s C a r m e s , la
V e n d é e c o m p t a i t u n m a r t y r , le d i a c r e A u g u s t i n - R o b e r t d e

(1) Le 9 octobre T791, le rapport fait à l'Assemblée Législative par les


commissaires Gallois et Gensoimé établissait que la prestation du ser-
ment « fut, pour la Vendée, la première cause des troubles ».
« Dans l'Ouest, dit Jules Simon, tout le monde était pour les réfrac-
taires, et les considérait comme des martyrs. »
(2) Le 18 août 1792, l'Assemblée Nationale confirmait le décret du
13 février 1790, en interdisant le port de tout costume religieux.
(3) L'Assemblée Législative succédait à l'Assemblée Conslituante le
30 septembre 1 7 9 1 .
(4) Moniteur, séances du 23 et du 26 août 1792. — DUVEUGIER,
lois et décrets, T. iv, page 4 2 3 .
LA P E R S É C U T I O N DE 4 7 9 0 A 4 7 9 1 35

L é z a r d i è r e , é t u d i a n t on t h é o l o g i e a u s é m i n a i r e de S a i n t -
Sulpice.
N o u s l i s o n s d a n s l'un d e s a r t i c l e s d u p r o c è s de béatifica-
tion d e c e s p r e m i e r s m a r t y r s d e la R é v o l u t i o n f r a n ç a i s e :
« C'est la v é r i t é qu'Augustin-Robert de Lézardière, du
d i o c è s e de Luçon, était diacre au s é m i n a i r e de Saint-
S u l p i c e , o ù il a c h e v a i t ses é t u d e s d e t h é o l o g i e . L e 1 5 a o û t ,
il fut a r r ê t é à l s s y et i n c a r c é r é c o m m e d i a c r e d a n s la
m a i s o n d e s C a r m e s . L o r s q u e v i n t l ' h e u r e d u m a r t y r e , il se
p o r t a a v e c e n t h o u s i a s m e a u - d e v a n t de s e s b o u r r e a u x , et
m o u r u t p o u r la foi, le 2 s e p t e m b r e 1 7 9 2
C e t t e j o u r n é e , d e si h o n t e u s e m é m o i r e p o u r la R é v o l u -
tion, est un des j o u r s les plus glorieux de l ' É g l i s e de
F r a n c e . Ce q u e les a c t e s d e s m a r t y r s d e s p r e m i e r s s i è c l e s ,
dit u n historien, nous racontent de l e u r h é r o ï s m e , les
m u r s d u c o u v e n t d e s C a r m e s le r a c o n t e n t de ces v i c t i m e s
vénérables qui les o n t a r r o s é s de l e u r s a n g . Ce fut le
m ê m e c o u r a g e à c o n f e s s e r la foi,, la m ê m e f e r m e t é en face
de la m o r t , la m ê m e g é n é r o s i t é e n v e r s les b o u r r e a u x , et
p a r - d e s s u s t o u t , u n e s i m p l i c i t é , u n a b a n d o n , u n o u b l i de
a
soi, q u i n ' a p p a r t i e n t q u ' a u x v r a i s m a r t y r s ( ) .
« D e s t é m o i n s o c u l a i r e s o n t dit l e u r s é r é n i t é , en l e s
v o y a n t m a r c h e r à la m o r t , s e l o n l ' e x p r e s s i o n d u c o m m i s -
s a i r e V i o l e t t e , avec autant d'allégresse et de gaîté que
3
s'ils étaient allés à la noce ( ). »
D è s ses p r e m i è r e s s é a n c e s , la C o n v e n t i o n , p l u s satani-
que e n c o r e q u e l e s d e u x a s s e m b l é e s p r é c é d e n t e s , se r u a i t à
l ' œ u v r e de d é m o l i t i o n s a c r i l è g e d u c a t h o l i c i s m e en F r a n c e ,
et n e c e s s a d e . s'y a c h a r n e r a v e c u n e f r é n é s i e d o n t

- (1) Evêques et prêtres martyrisés à Paris, aux journées de septem-


bre 1792 ; Articles du procès de béatification, p. 1 3 4 . — Témoi-
gnage de l'abbé MÉCHINET, qui avait échappé au massacre : V. Histoire
de l'Eglise Santone, par l'abbé BRIAND, T. m, pp. 44-64.
(2) JAGER, Histoire de l'Église catholique en France, T. x i x , p. 525.
(3) BARDET, Relation manuscrite, citée par BARRUEL. Histoire du
clergé pendant la Révolution, Edit. de Londres, 180 i, T. H, p. 9 7 .
36 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

il n ' e s t g u è r e d'exemple dans l'histoire des persécu-


tions ( i ) . •
L e 2 3 a v r i l 1 7 9 3 , elle o u v r a i t la p e r s é c u t i o n s a n g l a n t e
c o n t r e t o u s l e s p r ê t r e s i i d è l e s , e n p r o n o n ç a n t la p e i n e d e
m o r t , a p p l i q u é e d a n s les 24 h e u r e s , à t o u t d é p o r t é qui r e n -
t r e r a i t en F r a n c e .
C'est à c e t t e m ê m e d a t e q u ' e l l e o r g a n i s a le Tribunal
révolutionnaire et le Comité de Salut public.
L ' a s p e c t de ce t r i b u n a l é t r a n g e d o n n a i t l'idée et l ' i m -
p r e s s i o n d'un C o n s e i l t e n u p a r d e s C a n a q u e s , en p r é s e n c e
des v i c t i m e s d o n t ils o n t faim.
L e s j u g e s é t a i e n t o r d i n a i r e m e n t coiffés d e b o n n e t s r o u g e s
s u r m o n t é s de p a n a c h e s c o u l e u r de s a n g . U n l a r g e c i m e -
terre pendait à leur côté. D e u x pistolets étaient suspendus
à l e u r c e i n t u r e , et s u r l e u r p o i t r i n e , u n e p e t i t e h a c h e , b i j o u
m a ç o n n i q u e , d e s c e n d a i t en f o r m e de d é c o r a t i o n c h e v a l e -
resque.
L e s a c c u s é s é t a i e n t c o n d u i t s p a r des g a r d e s n a t i o n a u x ,
qui les p r é s e n t a i e n t a u x j u g e s , en d i s a n t : C'est un prêtre.
L e s j u g e s touchaient alors leur petite h a c h e , sans rien
d i r e , o u r é p o n d a i e n t : A mort (»).
E n f i n , le 10 n o v e m b r e 1 7 9 3 , la C o n v e n t i o n d é c r é t a i t
l ' a b o l i t i o n d u c u l t e c a t h o l i q u e , et le r e m p l a ç a i t , d a n s t o u t e s
les é g l i s e s du r o y a u m e , p a r le c u l t e de la déesse Raison.
A ce culte n o u v e a u , elle d o n n a i t u n n o u v e a u c a l e n d r i e r ,
c a l e n d r i e r g r o t e s q u e a u t a n t q u ' i m p i e , q u i s u p p r i m a i t la
s e m a i n e , le d i m a n c h e , l e s fêtes de l ' E g l i s e , l ' è r e c h r é t i e n n e ;
d é d i a i t c h a c u n d e s j o u r s de l ' a n n é e a u x i n s t r u m e n t s a r a -
t o i r e s , a u x p l a n t e s , a u x a n i m a u x , cl d a t a i t les a c t e s p u b l i c s ,
n o n p l u s d e l à n a i s s a n c e de J é s u s - C h r i s t , m a i s de l ' è r e r é v o -
l u t i o n n a i r e , Van IIdelà République une et indivisible (3).

(1) La Convention tint sa Ira séance le 21 septembre 1792.


(2) Les prêtres et les religieux déportés stir les eûtes et dans les
iles de la Charente, par l'abbé MANSEAU, T. I, p. 100.
(3) Ce calendrier républicain, divisé en 12 mois, de 3 décades et de
30 jours chacun, et en cinq ou six jours supplémentaires, appelés sans-
culotlides, partait du 22 septembre 1792.
LA PERSÉCUTION DE 1790 A 1791 37

II

CRIS D'ALARME DES PASTEURS D E S AMES

S o u s l e s c o u p s m u l t i p l i é s de c e l t e l é g i s l a t i o n i n f e r n a l e
et d e c e s a g r e s s i o n s i m p i e s c o n t r e l a r e l i g i o n de l e u r s
a n c ê t r e s , les V e n d é e n s a v a i e n t s e n t i c e t t e d o u l o u r e u s e e t
s a i n t e i n d i g n a t i o n q u i fit la Vendée militaire.
Mais e n face d e la p e r s é c u t i o n q u i m e n a c e , l e s p a s t e u r s
des â m e s p r é p a r a i e n t l e s c o n f e s s e u r s d e l a foi et l a Vendée
des martyrs.
C o m m e le p i l o t e q u i m e t son n a v i r e en g a r d e a u x p r e -
m i e r s sifflements d e la t e m p ê t e et a u x g r o n d e m e n t s l o i n -
t a i n s d e l ' o r a g e , le c l e r g é n e c e s s a i t d e p o u s s e r le c r i
d ' a l a r m e et d ' i n c u l q u e r à t o u s la r e c o m m a n d a t i o n d u
M a î t r e : « Soyez prêts et fidèles jusqu'à la mort. »
L e 6 j a n v i e r 1 7 9 0 , le P è r e M i c q u i g n o n , s u p é r i e u r géné-
r a l d e s Missionnaires de la Compagnie de Marie et des
Filles de la Sagesse, r e c o m m a n d a i t à celles-ci « d e veiller
s u r le d é p ô t p r é c i e u x d e la foi, p r i n c i p e d e t o u t e s l e s autres
b o n n e s œ u v r e s et f o n d e m e n t de l e u r s e s p é r a n c e s . »
« O u i , s a n s d o u t e , m e s t r è s c h è r e s filles, é c r i v a i t - i l , le
p r e m i e r choc v o u s t r o u v e r a inébranlables ; v o u s direz
g é n é r e u s e m e n t : Allons et m o u r o n s avec Jésus-Christ.
« Mais ce q u e j ' a i l i e u de r e d o u t e r , c e s o n t les a t t e i n t e s
q u e p o u r r o n t , à la l o n g u e , d o n n e r à v o t r e foi l e s r a p p o r t s
i n d i s p e n s a b l e s a v e c u n m o n d e si p e r v e r s .
« A h ! m e s c h è r e s filles, p l u t ô t t o u t p e r d r e a u j o u r d ' h u i ,
b i e n s , s a n t é , r é p u t a t i o n , q u e d e p e r d r e l a foi.
« P l u t ô t v o u s v o i r p é r i r et e n s e v e l i e s d a n s u n e c o m m u n e
r u i n e , a v e c t a n t d ' o r d r e s i l l u s t r e s , v i c t i m e s d e l e u r fidé-
lité. »
P u i s , c o m m e m o y e n d e r e s t e r fidèles à l e u r foi, il l e u r
r e c o m m a n d e u n inviolable a t t a c h e m e n t à l'Église r o m a i n e
et a u P a p e .
38 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

11 t e r m i n e e n d i s a n t : « P a r v o t r e foi, v o u s b r i l l e r e z
c o m m e d e s f l a m b e a u x p a r m i les g e n s d u m o n d e , et v o u s
les f o r c e r e z à rendre hommage à la r e l i g i o n et à v o t r e
saint état. »
L e s Filles de la Sagesse n ' o u b l i è r e n t p a s ces t o u c h a n t e s
recommandations. L e u r c o u r a g e à g a r d e r le d é p ô t de l a
foi c a t h o l i q u e n e se d é m e n t i t j a m a i s , d a n s les p r i s o n s e t
s o u s le g l a i v e d e s bourreaux.
C'est l ' é p o q u e d e la T e r r e u r q u i n o u s f o u r n i t les p a g e s
les p l u s b e l l e s et l e s p l u s é d i f i a n t e s de l e u r h i s t o i r e
« R e s t e z i n v i n c i b l e m e n t a t t a c h é s à la v é r i t a b l e E g l i s e ,
d o n t le S o u v e r a i n P o n t i f e e s t le chef, d i s a i e n t l e s p r é d i c a -
teurs. Les j o u r s d'épreuve passeront c o m m e tant d'autres.
D'ailleurs, nous resterons avec vous. Le pasteur ne quittera
s o n t r o u p e a u q u e p a r l a force d e s b a ï o n n e t t e s . »
A L u ç o n , a u m o i s d e m a i 1 7 9 1 , le j e u n e L o u i s - M a r i e
B a u d o u i n , v i c a i r e de son f r è r e , M a r t i n B a u d o u i n , p r é s e n t a i t
a u x e n f a n t s q u ' i l p r é p a r a i t à la p r e m i è r e c o m m u n i o n u n
s a i s i s s a n t t a b l e a u des m a l h e u r s q u i m e n a ç a i e n t la F r a n c e ,
les e n c o u r a g e a n t à p e r s é v é r e r d a n s la foi, et à t o u t sacrifier
p o u r r e s t e r fidèles à l ' É g l i s e c a t h o l i q u e .
A u j o u r de la p r e m i è r e c o m m u n i o n , les d e u x f r è r e s
p r i r e n t t o u r à t o u r la p a r o l e , s ' a d r e s s a n t t a n t ô t a u x e n f a n t s ,
t a n t ô t à l e u r s p è r e s et à l e u r s m è r e s , l e s c o n j u r a n t d e
rester inébranlables au milieu des épreuves redoutables qui
â
les a t t e n d a i e n t ( ) .
L e 31 m a i 1 7 9 1 , A n d r é B r u m a u l d d e B e a u r e g a r d , le
f u t u r m a r t y r , a l o r s t h é o l o g a l et v i c a i r e g é n é r a l d e
L u ç o n (»), e n v o y a i t a u x p r i n c i p a u x c u r é s d u d i o c è s e u n e
lettre circulaire, pour leur r e c o m m a n d e r de p r é m u n i r leurs

(1) Histoire de la Congrégation de la Sagesse, parle R. P. FONTE-


NEAU, pp. 126-130.
(2) Vie du R. P. Baudouin, T. i, p. 2 4 .
(3) Monseigneur de Mercy siégeait alors à l'Assemblée Constituante.
Il s'exila en Suisse après l'expiration de son mandat, et ne revint plus à
Luçon.
LA P E R S É C U T I O N D E 1 7 9 0 A 1 7 9 1 39

fidèles contre toute c o m m u n i c a t i o n avec les p a s t e u r s schis-


matiques, dans les églises où les intrus s'étaient
installés.
« P o u r é v i t e r u n si g r a n d m a l , é c r i v a i t - i l , les c u r é s s e n -
t i r o n t la n é c e s s i t é de s ' a s s u r e r d ' u n l o c a l , o ù ils p o u r r o n t
e x e r c e r l e u r s f o n c t i o n s , et r é u n i r l e u r s p a r o i s s i e n s . Une
s i m p l e g r a n g e , u n a u t e l portatif, u n e c h a s u b l e d ' i n d i e n n e ,
des v a s e s d ' é t a i n suffiront p o u r c é l é b r e r l e s s a i n t s m y s t è r e s .
L e s c a t a c o m b e s f u r e n t le b e r c e a u de n o t r e s a i n t e r e l i g i o n .»

111
LES INTRUS

C'est en effet l ' é p o q u e où les p r ê t r e s a s s e r m e n t é s s ' e m -


p a r a i e n t des é g l i s e s p a r o i s s i a l e s , à l ' e x c l u s i o n d e s v r a i s et
l é g i t i m e s p a s t e u r s . C ' é t a i t le s c h i s m e q u i s ' i n s t a l l a i t p a r la
force des b a ï o n n e t t e s , à la p l a c e de la r e l i g i o n o r t h o d o x e .
F r a n ç o i s - A m b r o i s e R o d r i g u e ( ' ) , c u r é p r i e u r du Fougère,
e r
élu é v ê q u e c o n s t i t u t i o n n e l d e la V e n d é e , le 1 mai 1791,
faisait le s u r l e n d e m a i n son e n t r é e s o l e n n e l l e à. F o n t e n a y .
Cette m a s c a r a d e nous est ainsi r a c o n t é e p a r u n t é m o i n
o c u l a i r e (s).
« L e 3 m a i 1 7 9 1 , à 10 h e u r e s , la m u n i c i p a l i t é de F o n -
t e n a y - l e - C o i n t e se r e n d à l ' H ô t e l - d e - V i l l e . E l l e y r e ç o i t u n e

(1) Rodrigue était né à Nantes, le 10 décembre 1730. Reçu bachelier en


théologie, il entra chez les Sulpiciens. En 1772, il était desservant de la
Crosnière, petite paroisse aujourd'hui supprimée et réunie à celle de
Beauvoir-sur-Mer. Le 1er i 1791, il fut nommé évêque constitutionnel
m a

de la Vendée par une assemblée électorale tenue à Fontenay, et reçut


sacrilègement l'onction épiscopale, le 29 mai de la même année. Il abdiqua
le 6 décembre 1793, devint président de l'administration .centrale de
Luçon, puis juge au tribunal de Fontenay, en avril 1797. — En 1800,
il fut nommé président du tribunal et directeur du jury de l'arrondis-
sement de Montaigu. Il mourut à Nantes, le 8 décembre 1813, sans avoir
renoncé au schisme.
(2) Journal d'un Fontenaisien pendant la Révolution. — Revue
du Bas-Poitou, décembre 1889, p. 3 8 3 .
40 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

députation des électeurs du d é p a r t e m e n t , l'invitant à assis-


ter à la p r o c l a m a t i o n de R o d r i g u e , c u r é d u F o u g è r e , et
qui venait d'arriver.
« L e s officiers m u n i c i p a u x et a u t r e s c o r p s c o n s t i t u é s , se
rendent alors à Notre-Dame, pour assister à cette céré-
monie.
« Le nouveau prélat, en bottes fortes, la soutane
retroussée, u n bâton à la, m a i n , suivi d ' u n domestique
t e n a n t u n c h e v a l fort m a i g r e , s u r l e q u e l é t a i e n t attachées
d e s bougettes, v e n a i t d ' a r r i v e r à la b a r r i è r e d e N a n t e s .
« M o u l i n de la V i n e u s e , v i c e - p r é s i d e n t d e la Société
p o p u l a i r e , lui p o r t e a l o r s la p a r o l e , au n o m d e s p a t r i o t e s
p r é s e n t s , et lui d é p e i n t les m a u x q u ' e n g e n d r e le f a n a t i s m e
en V e n d é e .
« P o u r t o u t e r é p o n s e , R o d r i g u e s e c o u e la t ê t e , h a u s s e
les é p a u l e s et se r e m e t e n selle p o u r g a g n e r u n e hôtel-
l e r i e , o ù le c o r t è g e le s u i t .
« S u r les 1 1 h e u r e s , l ' é v è q u e c o n s t i t u t i o n n e l s ' e s t r e n d u
à N o t r e - D a m e , a c c o m p a g n é d e p l u s i e u r s é l e c t e u r s . Il a été'
r e ç u à. la p o r t e p r i n c i p a l e , o ù Q u e n e a u , l ' u n d e s c o m m i s -
s a i r e s , lui a a d r e s s é u n c o m p l i m e n t , a u q u e l le p r é l a t a
répondu.
« D a n s le c h œ u r , Goupilleau de M o n t a i g u lui en a
a d r e s s é u n a u t r e , a u q u e l R o d r i g u e a fait é g a l e m e n t r é p o n s e .
« A y a n t e n s u i t e d é c l a r é a c c e p t e r les f o n c t i o n s a u x q u e l l e s
il v e n a i t d ' ê t r e a p p e l é , il a é t é p r o c l a m é p a r le p r é s i d e n t ,
au b r u i t des t a m b o u r s , d e s s a l v e s d ' a r t i l l e r i e et du c a r i l l o n
des cloches.
« Un Te Deum a e n s u i t e é t é c h a n t é , et la g r a n d ' m e s s e
c é l é b r é e e n p r é s e n c e d ' u n e foule i m m e n s e .
« A p r è s la c é r é m o n i e , R o d r i g u e a é t é c o n d u i t à l ' a u -
b e r g e d e la Coupe d'or, p a r u n d é t a c h e m e n t de g a r d e s
n a t i o n a u x et q u e l q u e s é l e c t e u r s . P e u a p r è s , la m u n i c i p a -
lité a é t é lui r e n d r e v i s i t e . L e m a i r e lui a fait u n e a l l o -
c u t i o n , à l a q u e l l e il a r é p o n d u . D a n s la s o i r é e , l e s a m i s
de la C o n s t i t u t i o n l ' i n v i t è r e n t à u n b a n q u e t a u q u e l il a s s i s t a ,
LÀ PERSÉCUTION DE 1790 À 1791 41

p l a c é e n t r e G o u p i l l e a u tle M o n t a i g u et M o u l i n , v i c e - p r é -
s i d e n t de la S o c i é t é .
« Les convives se r e n d i r e n t e n s u i t e a u c l u b , auquel
R o d r i g u e se fit affilier, et o ù il o c c u p a u n e p l a c e d ' h o n n e u r
a u p r è s du p r é s i d e n t . »
Les catholiques de Fontenay ne pouvaient pas s'y
m é p r e n d r e ; à c e s a l l u r e s de d é m a g o g u e g r o t e s q u e et r i d i -
c u l e , ils o n t r e c o n n u le l a r r o n qui e n t r e d a n s la b e r g e r i e ,
e n f o r ç a n t la p o r t e d u b e r c a i l .
S o n i n s t a l l a t i o n d a n s la c a t h é d r a l e de L u ç o n e u t l i e u le
12 j u i n 1 7 9 1 , m a l g r é l ' é n e r g i q u e p r o t e s t a t i o n de la p o p u -
lation luçon naise.
P e n d a n t q u ' i l se r e n d a i t à l ' é g l i s e , a c c o m p a g n é de la
force a r m é e , le j e u n e L o u i s - M a r i e B a u d o u i n lit p a r v e n i r à
l'intrus un billet c o n t e n a n t ces p a r o l e s d u Sauveur au
9
t r a î t r e J u d a s : Ad quid venistil Que viens-tu faire ici .
Rodrigue avait toutes les a u d a c e s et les impudeurs
de son r ô l e : il n e fut p o i n t a r r ê t é p a r ce m o t t e r r i b l e et
c o n t i n u a sa m a r c h e .
L ' a b b é B a u d o u i n lui e n v o i e u n s e c o n d billet, où il c o m p l é -
tait le t e x t e s a c r é : Juda, osculo Filium hominis tradis!
Judas, c'est par un baiser que tu trahis le Fils de
r homme !
L ' a p o s t a t l u t c e t t e p a r o l e r e d o u t a b l e : c o m m e les g r a n d s
c r i m i n e l s , il s e m b l a i t q u ' i l a v a l â t sa s e n t e n c e , et voulut
c o n s o m m e r son i n t r u s i o n s a c r i l è g e .
P r e s q u e t o u t le c l e r g é v e n d é e n , a t t a c h é du fond des
entrailles au Saint-Siège, c e n t r e de l ' u n i t é catholique,
refusa toute c o m m u n i c a t i o n avec l'évèque constitutionnel.
Les deux Messieurs B a u d o u i n lui refusèrent l'entrée du
presbytère.
L e j e u n e a b b é L o u i s - M a r i e fut, u n j o u r , m i s e n p r é -
s e n c e d u l o u p q u i a v a i t forcé la c l ô t u r e d e la b e r g e r i e .
O n v i n t l ' a v e r t i r q u ' u n m a l a d e , p r è s de m o u r i r , le
d e m a n d a i t à l ' h o s p i c e . L e p i e u x v i c a i r e y c o u r t ; m a i s il
a v a i t été d e v a n c é p a r R o d r i g u e , qu'il t r o u v e a u c h e v e t d u
42 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

moribond. Saisi d ' u n e sainte indignation à la vue de


l ' a p o s t a t : « Q u o i ! v o u s ici ! s'écrie-t-il : v o u s n e p o u v e z ,
s a n s s a c r i l è g e , a d m i n i s t r e r a u c u n s a c r e m e n t , et il n e s e r a
p a s dit q u e v o u s a u r e z p r o f a n é l e s c h o s e s s a i n t e s e n ma
présence.
C e t t e s c è n e fait p e n s e r à J o a d en face d e M a t h a n , d a n s
YAthalle de R a c i n e .
L e s paroles du j e u n e prêtre furent c o m m e u n c o u p de
f o u d r e p o u r l ' i n t r u s . II s o r t i t c o n f o n d u , m a i s la r a g e d a n s
le c œ u r .

IV

LES PREMIERS PRÊTRES VENDÉENS EMPRISONNÉS POUR LA EOI

A c e t t e . é p o q u e , la h a i n e d e s p a t r i o t e s c o n t r e le c l e r g é
r é f r a c t a i r e fut e n c o r e a c t i v é e p a r les c o m m i s s a i r e s n a t i o -
n a u x Gallois et G e n s o n n é . Ils é t a i e n t a c c o m p a g n é s d u
g é n é r a l D u m o u r i e z , q u i , d o n n a n t c a r r i è r e a u p l u s fou-
g u e u x patriotisme, se c o u v r i t la t è t e d u b o n n e t r o u g e ,
d a n s a s o u s les h a l l e s de L u ç o n a v e c la p o p u l a c e , et fit t o u s
ses efforts p o u r a t t i r e r les r i g u e u r s de la R é p u b l i q u e s u r la
V e n d é e (*).
L e 11 j u i n 1 7 9 1 , la m u n i c i p a l i t é l u ç o n n a i s e fit f e r m e r
l ' é g l i s e p a r o i s s i a l e de S a i n t - M a t h u r i n , o r d o n n a n t a u c u r é
de t r a n s p o r t e r les v a s e s s a c r é s à la c a t h é d r a l e et d ' y c é l é -
b r e r d é s o r m a i s la m e s s e .
S u r l e r e f u s de M o n s i e u r B a u d o u i n , le p r o c u r e u r de la c o m -
m u n e r e q u i t l ' a b b é G a u d i n , e x - o r a t o r i e n , vicaire épisco-
pal constitutionnel de la V e n d é e , d ' o p é r e r c e t t e t r a n s l a -
t i o n , d e faire f e r m e r les p o r t e s de la ci-devant église
paroissiale et d ' e n d é p o s e r l e s clefs a u greffe de la m u n i -
3
cipalité ( ).
D è s le l e n d e m a i n , la c o m m u n e p r i t u n a r r ê t é , d é f e n d a n t

(1) Vie de Monseigneur de Beauregard, p. 45.


(2) Archives municipales de Luçon.
LA PERSÉCUTION DE 1790 A 1791 43

à t o u t p r ê t r e n o n a s s e r m e n t é de r e m p l i r a u c u n e fonction
e c c l é s i a s t i q u e , et lit signifier c o p i e de sa délibération
au sieur Baudouin.
L e c u r é et le v i c a i r e de L u ç o n n'en continuèrent pas
m o i n s à d i r e la m e s s e d a n s l e s c h a p e l l e s , et l ' é v è q u e c o n s -
t i t u t i o n n e l en lit u n e i n f o r m a t i o n j u d i c i a i r e (').

LES PREMIÈRES VICTIMES D E LA PERSÉCUTION

P o u r la n o b l e f e r m e t é d e l e u r a t t i t u d e e n face d u p r é l a t
sehismatique, ces deux saints prêtres eurent l'honneur
d ' a t t i r e r s u r e u x les p r e m i è r e s v i o l e n c e s de la p e r s é c u t i o n
â
en Vendée ( ).
Louis-Marie s u r t o u t a v a i t fixé s u r lui l ' a t t e n t i o n et la
s u r v e i l l a n c e du p o u v o i r r é v o l u t i o n n a i r e , et il e u t le p r i v i -
l è g e d ' ê t r e le p r e m i e r p r ê t r e d u d i o c è s e i n c a r c é r é p o u r la
foi.
D è s le m o i s d e j a n v i e r 1 7 9 1 , il s'était d é s i g n é l u i - m ê m e
a u x sévices des p e r s é c u t e u r s , en a c c o m p a g n a n t son refus
d e s e r m e n t d e l à p r o t e s t a t i o n la p l u s é n e r g i q u e . L e s m a g i s -
t r a t s d e v a n t l e s q u e l s il c o m p a r a i s s a i t e n f u r e n t i r r i t é s , et
q u e l q u e s - u n s t é m o i g n è r e n t l e u r c o l è r e p a r d'affreux b l a s -
phèmes.
— M e s s i e u r s , l e u r dit le j e u n e v i c a i r e de L u ç o n , d ' u n
t o n a n i m é , j e v o i s b i e n q u e , si v o u s e u s s i e z fait p a r t i du
tribunal qui c o n d a m n a Jésus-Christ à mort, vous auriez
c o n f i r m é la s e n t e n c e .
— O u i , c e r t e s , r é p o n d i t l ' u n d ' e u x ; c e u x qui le c o n -
d a m n è r e n t é t a i e n t d a n s la l é g a l i t é .
Quelques jours après son entrevue avec Rodrigue, à

(1) Archives de la Vendée. —Revue du Bas-Poitou, 4e livr.,1897,


p . 387.
(2) Archives départ, de la Vendée. — Revue du Bas-Poitou,
4 e l i v r . , 1897, p . 389.
44 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

l'hôpital, L o u i s - M a r i e B a u d o u i n fut a r r ê t é et c o n d u i t a u
c o r p s de g a r d e , o ù il p a s s a la n u i t .
« Oh ! que cette nuit m e p a r u t longue ! écrivait-il.
Jamais j e n ' a v a i s e n t e n d u t a n t de b l a s p h è m e s ni tant
d ' h o r r e u r s . Ma p r é s e n c e e x c i t a i t s a n s d o u t e la f u r e u r d e s
m a l h e u r e u x q u i m e g a r d a i e n t . D a n s c e l t e n u i t affreuse, j e
p u s m e faire u n e idée de ce q u e n o t r e b o n S a u v e u r e u t à
e n d u r e r de la p a r t d ' u n e t o u r b e i m p i e et f u r i e u s e , pendant
l a n u i t de sa P a s s i o n . »
L e l e n d e m a i n , a p r è s l u i a v o i r infligé de n o u v e a u x o u -
t r a g e s , on l ' e m m è n e à F o n t e n a y , o ù il e s t e m p r i s o n n é .
C'est d e là q u ' i l é c r i v a i t à sa n i è c e , M a d e m o i s e l l e A n n e
B a u d o u i n , u n e l e t t r e d a n s l a q u e l l e il e x p r i m a i t s o n b o n -
h e u r de souffrir p o u r la j u s t i c e .
P u i s il lui r a p p e l a i t l ' o b l i g a t i o n d e fuir t o u t p r ê t r e a s s e r -
m e n t é , et de n ' a v o i r de r a p p o r t q u ' a v e c les p r ê t r e s fidèles.
L e zélé s e r v i t e u r de D i e u s'efforça de c o n v e r t i r les m a l -
f a i t e u r s a v e c l e s q u e l s il é t a i t d é t e n u . U n s e u l fut t o u c h é et
d o n n a des m a r q u e s d'un sincère repentir.
U n des p r i s o n n i e r s fit u n j o u r à l ' a b b é B a u d o u i n c e t t e
c o n f i d e n c e : « N o u s a l l o n s , dit-il, m e s c a m a r a d e s et m o i ,
n o u s é v a d e r p a r u n t r o u q u e n o u s a v o n s p r a t i q u é d a n s le
m u r . Si v o u s v o u l e z ê t r e de la p a r t i e , M o n s i e u r l ' a b b é , j e
v o u s p r o m e t s de v o u s m e t t r e e n l i e u de s û r e t é . »
— Mon a m i , lui r é p o n d a v e c c a l m e le p r i s o n n i e r de
Jésus-Christ, j e vous r e m e r c i e ; j ' a i r e m i s m o n sort entre
les m a i n s d e D i e u .
L e s p r i s o n n i e r s p a r v i n r e n t en effet à s ' e n f u i r .
Monsieur B a u d o u i n , accusé d'avoir favorisé leur évasion,
d e v i n t l'objet d'une s u r v e i l l a n c e p l u s a c t i v e et de n o u -
velles r i g u e u r s .
L a p r i è r e é t a i t sa d o u c e et o r d i n a i r e o c c u p a t i o n . S é p a r é
d u m o n d e et p r i v é de t o u t , il p a s s a i t les j o u r s à s ' e n t r e -
tenir avec Dieu.
11 fut a u s s i c o n s o l é et fortifié p a r la p r é s e n c e d e s a u t r e s
p r ê t r e s d é t e n u s a v e c l u i , et s u r t o u t p a r les d i s c o u r s et les
LA PERSÉCUTION DE 1790 A 1791 45

e x e m p l e s d ' u n v é n é r a b l e v i e i l l a r d , d o n t il s ' é t a i t c o n c i l i é
l'affection : c ' é t a i t M o n s i e u r H e r b e r t , c u r é de M a i l l é , q u i ,
d e p u i s , scella de son s a n g son i m m u a b l e a t t a c h e m e n t à l a f o i ( ' ) .
C e p e n d a n t , les j u g e s d é c l a r è r e n t q u ' i l n ' y a v a i t p a s d e
m o t i f s suffisants p o u r p r o l o n g e r la d é t e n t i o n de M o n s i e u r B a u -
d o u i n . 11 e s t m i s e n l i b e r t é , p r o b a b l e m e n t v e r s le m o i s d e
s e p t e m b r e 1 7 9 1 , et il r e t o u r n e à L u ç o n .
Mais le flot de la R é v o l u t i o n m o n t a i t s a n s c e s s e , et la
persécution devenait chaque j o u r plus violente.
E n v e r t u d ' u n a r r ê t é p r i s p a r le D i r e c t o i r e d é p a r t e m e n t a l
contre les p r ê t r e s réfractaires, Louis-Marie B a u d o u i n d u t
se r e n d r e u n e s e c o n d e fois à F o n t e n a y .
L e m a n d a t d ' a r r ê t visait s p é c i a l e m e n t 33 p r ê t r e s v e n -
d é e n s , p a r m i l e s q u e l s on t r o u v e les n o m s s u i v a n t s : Le
sieur Herbert, ex-curé de Maillé, e n t è t e d e la liste ;
Vilain, ex-curé de Maillezais; Martin Baudouin, ex-curé
de Luçon; Louis-Marie Baudouin, ex-vicaire; Bremauld
de Beauregard, ex-théologal, Dèfresne, ex-doyen de la
cathédrale ; Paillou, ex-chanoine; Bordes, ex-sacriste
2
du ci-devant chapitre, à Luçon ( ).
T o u s c e s e c c l é s i a s t i q u e s s o n t d é n o n c é s « par les auto-
rités constituées, comme perturbateurs de l'ordre public.
Les prêtres appelés au chef-lieu du département ne
pourront s'en éloigner de plus d'une lieue sans permis-
sion expresse du Directoire, et cette permission ne pourra
s'étendre à plus de deux jours. Pour s'assurer de la
présence des susdits, ils seront tenus de s'inscrire tous
les jours, à 11 heures du matin, au Secrétariat, sur un
registre tenu à cet effet. »
Cet a r r ê t é est d a t é d u v e n d r e d i , 9 m a r s , Van IV de la
Liberté !
L ' a b b é Louis-Marie Baudouin choisit p o u r d e m e u r e u n
p a u v r e g r e n i e r , o ù M o n s i e u r L e b é d e s q u e v i n t b i e n t ô t le
r e j o i n d r e , p o u r a v o i r , c o m m e les a u t r e s , r e f u s é le s e r m e n t .

(!) Vie du R. P. L.-M. Baudouin, T. i, pp. 20-28.


(2) Voyez, aux Pièces justificatives, Note i, le texte de cet arrêté.
46 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

N e p o u v a n t se l i v r e r a u x i n s p i r a t i o n s d e l e u r zèle p o u r
la sanctification d e s â m e s , ils se p r é p a r è r e n t l ' u n et l ' a u t r e ,
p a r les e x e r c i c e s d e la vie i n t é r i e u r e , a u x r u d e s é p r e u v e s
q u e l e u r r é s e r v a i t l ' a v e n i r (i).

*
* *

L e s d e u x M e s s i e u r s A n d r é et J e a n de B e a u r e g a r d ,
v i c a i r e s g é n é r a u x de M o n s e i g n e u r de M e r c y , c o m p a r a i s -
s a i e n t , à la m ê m e é p o q u e , d e v a n t les t r i b u n a u x de F o n -
t e n a y , et J e a n de B e a u r e g a r d e u t à s u b i r , d a n s c e t t e v i l l e ,
u n e d é t e n t i o n de trois m o i s . R e n d u à la l i b e r t é , il r e p r i t
les t r a v a u x de s o n m i n i s t è r e , et r e d o u b l a de zèle d a n s
l'administration du diocèse.
Mais o n lui p r é p a r a b i e n t ô t d e s v e x a t i o n s n o u v e l l e s . Il
fut a v e r t i q u ' o n é t a i t s u r le p o i n t de le s a i s i r de n o u v e a u
e t d e le c o n d u i r e à F o n t e n a y , lié s u r u n e c h a r r e t t e . Il
é v i t a c e t t e n o u v e l l e c a p t i v i t é e n se r é f u g i a n t d a n s s a
f a m i l l e , à M o u l i n e t , p r è s d e P o i t i e r s , a u x e n v i r o n s de
P â q u e s 1792
Il a v a i t à p e i n e q u i t t é L u ç o n , q u a n d M a d a m e de G r i -
m o u a r d l ' i n f o r m a q u e t o u t le c l e r g é v e n d é e n é t a i t m a n d é
à F o n t e n a y p a r le d i s t r i c t . Il s ' a g i s s a i t d e l ' e x é c u t i o n d ' u n
n o u v e a u d é c r e t de l ' A s s e m b l é e L é g i s l a t i v e , p r e s c r i v a n t u n e
fois e n c o r e le s e r m e n t civique, s o u s p e i n e , p o u r les r é f r a c -
t a i r e s , de p e r d r e l e u r s é m o l u m e n t s , d ' ê t r e r é p u t é s s u s p e c t s
et h o s t i l e s à la p a t r i e , d ' ê t r e s o u m i s à u n e s é v è r e s u r v e i l -
l a n c e et c h a s s é s d e l e u r d é p a r t e m e n t . D a n s c e s c r i t i q u e s
c i r c o n s t a n c e s , le d i o c è s e m a n q u a i t d ' u n chef c a n o n i q u e -
ment constitué.
L a r é s o l u t i o n d u g r a n d v i c a i r e d e L u ç o n fut b i e n t ô t
p r i s e . « A D i e u n e p l a i s e , dit-il, q u e j ' é p a r g n e m a vie. J e
n e v a u x p a s m i e u x q u e m e s f r è r e s , e t j e n e s u i s l e u r chef

(1) Vie du II. P. Louis-Marie Baudouin, pp. 26-28.


(2) Vie de Monseigneur de Beauregard, pp. 50-51.
LA PERSÉCUTION DE 1790 A 1791 47

que pour leur servir d'exemple d a n s la foi. C'est mon


d e v o i r et j ' y c o u r s . »
S a v e r t u e u s e m è r e n e fit r i e n p o u r le r e t e n i r . E l l e n e
v o u l a i t p o i n t e n faire u n a p o s t a t o u u n l â c h e . Il p a r t i t .
On n e s ' a t t e n d a i t p a s à sa v e n u e , et s o n a r r i v é e à F o n -
tenay causa un certain étonnement.
L e d i s t r i c t de F o n t e n a y - l e - P e u p l e a v a i t p o u r p r é s i d e n t
M o n s i e u r P***, a v o c a t d i s t i n g u é .
— Q u e v e n e z - v o u s faire ici ? dit-il d u r e m e n t a u v i c a i r e
général.
— J'obéis à v o s o r d r e s , r é p o n d c e l u i - c i , et j e viens
p r é s i d e r le c l e r g é de la V e n d é e .
— On sait a s s e z v o t r e e n t ê t e m e n t ; v o u s n ' ê t e s point
d i s p o s é à v o u s s o u m e t t r e à l a loi.
— J e s u i s d i s p o s é à o b é i r en t o u t ce q u e m e p e r m e t t r a
m a conscience.
A l ' e x e m p l e d u v i c a i r e g é n é r a l , le c l e r g é r e f u s a le s e r -
ment.
Q u e l q u e s j o u r s a p r è s , le d i s t r i c t e n j o i g n i t à tous les
p r ê t r e s q u i n ' é t a i e n t p a s n é s d a n s le d é p a r t e m e n t , d'en
s o r t i r d a n s les 24 h e u r e s .
M o n s i e u r J e a n de" B e a u r e g a r d , c o n t r e l e q u e l cet o r d r e
s e m b l a i t s u r t o u t d i r i g é , q u i t t a F o n t e n a y le 15 j u i n 1 7 9 2 .
A v a n t de r e t o u r n e r à P o i t i e r s , il v o u l u t v i s i t e r les m e m -
b r e s d i s p e r s é s de la j e u n e famille q u ' i l a v a i t g r o u p é e , de
concert avec son frère André, dans le pensionnat du
Petit-Saint-Cyr, à Luçon.
L e s m i n i s t r e s de la r e l i g i o n n e p o u v a n t p l u s se m o n t r e r
s a n s p é r i l , il v o y a g e a i t à c h e v a l , d é g u i s é s o u s d e s h a b i t s
laïques, accompagné d'un valet de c h a m b r e .
Il t r o u v a l a ^ l u s g r a n d e p a r t i e d e s é l è v e s à la C h a r d i è r e .
M a d a m e de C h é v i g n é e n a v a i t r e c u e i l l i u n e v i n g t a i n e
d ' a u t r e s à la G r a c i è r e , p r è s d e S a i n t - F u l g e n t . L e c œ u r
n a v r é de c e t t e d o u l o u r e u s e v i s i t e , M o n s i e u r de B e a u r e g a r d se
d i r i g e a v e r s le c h â t e a u d u P a i l l i s , o ù il d e v a i t p a s s e r q u e l -
q u e s j o u r s , chez M a d a m e la v i c o m t e s s e d e L é p i n a y .
48 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

O b l i g é de s ' a r r ê t e r d a n s u n e a u b e r g e , p r è s S a i n t - F u l -
g e n t , il y r e n c o n t r a le g é n é r a l de S a p i n a u d de la V e r r i e ,
c o m m e lui d é g u i s é .
Ce V e n d é e n fidèle, qui fut t u é a u P o n t - C h a r r a u l t ,
le 24 j u i l l e t 1 7 9 3 , lui a p p r i t q u e l ' o n c o m m e n ç a i t à faire
la chasse a u x p r ê t r e s , et q u e , ce j o u r - l à m ê m e , o n é t a i t à
la r e c h e r c h e du c u r é d u c a n t o n .
C o m m e M o n s i e u r de S a p i n a u d v e n a i t de p a r t i r , a r r i v e
u n g e n d a r m e , qui d e m a n d e à d é j e u n e r .
— Q u ' y a-t-il de n o u v e a u ? lui dit l ' h ô t e s s e .
— N e m ' e n p a r l e z p a s ! r é p o n d le g e n d a r m e : v o i l à t r o i s
h e u r e s q u e n o u s s o m m e s à la c h a s s e d ' u n p r ê t r e , et le
m a i r e m ' a p o s t é d a n s u n p a s s a g e o ù j e v i e n s d ' e n t e n d r e les
b a l l e s siffler à m e s o r e i l l e s .
— Q u ' a d o n c fait ce p r ê t r e ? d e m a n d e l ' a b b é de B e a u -
r e g a r d , en affectant u n a i r i n d i f f é r e n t .
— J e n ' e n s a i s r i e n , fit le P a n d o r e d e l ' é p o q u e , h o n t e u x
d u r ô l e q u ' o n lui faisait j o u e r : c ' e s t u n e folie qui l e u r
p a s s e p a r la t ê t e . Q u a n t à m o i , j e n ' y r e t o u r n e p l u s .
Ce c o l l o q u e v e n a i t c o n f i r m e r le r e n s e i g n e m e n t d o n n é
p a r M o n s i e u r de S a p i n a u d . L ' a b b é de B e a u r e g a r d se h â t a
de q u i t t e r l ' a u b e r g e .
A r r i v é d e v a n t la g e n d a r m e r i e de S a i n t - F u l g e n t , il fut a c -
costé p a r u n j e u n e h o m m e b i e n m i s , q u i l ' i n t e r p e l l a en d i s a n t :
— M o n s i e u r , il p a r a î t q u ' i l y a u n p r ê t r e d a n s le c a n t o n ;
ne l'auriez-vous point v u ?
— Et p a r quel o r d r e , M o n s i e u r , poursuit-on ainsi les
p r ê t r e s ? r é p o n d l ' a b b é de B e a u r e g a r d ; v o u s m e faites
u n e q u e s t i o n bien i n c o n v e n a n t e !
P u i s , il m e t son c h e v a l a u g a l o p , et g a g n e a u p l u s v i t e le
Faillis.
11 e s p é r a i t p o u v o i r y p r e n d r e q u e l q u e r e p o s ; m a i s son
d o m e s t i q u e a v a i t été r e c o n n u , t a n d i s q u ' i l faisait m e t t r e u n
fer à l ' u n des c h e v a u x . 11 fallut p a r t i r le soir m ê m e . L e
v o y a g e u r fugitif se d i r i g e s u r F o n t e n a y , q u ' i l q u i t t e d è s le
lendemain, pour regagner Poitiers.

»»
LA PERSECUTION DE 1790 A 1791 49

Caché à Moulinet, Monsieur Jean de Beauregard y


v é c u t d a n s le s i l e n c e d e s p r o s c r i t s , a v e c A n d r é s o n f r è r e ,
et le j e u n e A m a b l e de C u r z o n , fils de sa s œ u r , j u s q u ' à sa
d é p o r t a t i o n en A n g l e t e r r e (i).

(1) Vie de Monseigneur de Beauregard, pp. 51-57.


CHAPITRE III

LA P E R S É C U T I O N EN V E N D É E , DU 26 AOUT 1792, A
LA FIN DE 1793. — LA P R E M I È R E DÉPORTATION
DES PRÊTRES VENDÉENS. — LES PREMIERS
MARTYRS.

LES PREMIERS SÉVICES D E LA PERSÉCUTION SANGLANTE

LES PREMIERS MARTYRS

J u s q u e v e r s la fin de la p r e m i è r e m o i t i é de l ' a n n é e 1 7 9 2 ,
la p e r s é c u t i o n , l o c a l i s é e s u r c e r t a i n s p o i n t s d u d é p a r t e -
m e n t , s'était restreinte à certaines p e r s o n n a l i t é s plus en
vue du clergé vendéen.
M a i s p o u r la V e n d é e c o m m e p o u r la F r a n c e , elle d e v i n t
g é n é r a l e a p r è s le d é c r e t d u 2 6 d u m o i s d ' a o û t , qui c o n d a m -
n a i t à la d é p o r t a t i o n t o u s les p r ê t r e s qui a v a i e n t r e f u s é le
s e r m e n t à la c o n s t i t u t i o n civile d u c l e r g é .
C e t t e l é g i s l a t i o n d r a c o n i e n n e n e fit q u e s ' a g g r a v e r j u s -
q u ' à la loi d e s a n g du 21 o c t o b r e 1 7 9 3 , q u i n e p a r l a i t p l u s
q u e de r é c l u s i o n , de b a n n i s s e m e n t et de m o r t , r é c o m p e n -
s a n t les d é n o n c i a t e u r s , et c o n d a m n a n t c o m m e u n c r i m e
l'hospitalité donnée a u x proscrits.
Q u e l q u e s d a t e s v o n t n o u s f o u r n i r les t r a i t s s a i l l a n t s d e
c e t t e s e c o n d e p h a s e de la p e r s é c u t i o n r é v o l u t i o n n a i r e , q u i
se r é s u m e e n d e u x m o t s : la déportation de la g r a n d e
LA PERSECUTION DE 1792 A 1793 51

m a j o r i t é des p r ê t r e s fidèles ; l ' i n a u g u r a t i o n d u r é g i m e de


l a guillotine et de la Terreur.
S o u s le c o u p de la loi d u 18 a o û t 1 7 9 2 , q u i d é c r è t e la
s u p p r e s s i o n d e s c o n g r é g a t i o n s r e l i g i e u s e s , l e s F i l l e s de la
Sagesse sont renvoyées, le 15 s e p t e m b r e , dans leurs
fiamilles. Celles q u i r e s t è r e n t à la c o m m u n a u t é de S a i n t -
L a u r e n t p o r t a i e n t l ' h a b i t s é c u l i e r , et l o g e a i e n t c h e z q u e l -
q u e s p e r s o n n e s c h a r i t a b l e s d e la l o c a l i t é .
Quand Saint-Laurent fut d e v e n u c o m m e le quartier
' g é n é r a l d e s m a l a d e s et d e s b l e s s é s d e s d e u x p a r t i s , e n 1 7 9 3 ,
les s a i n t e s filles f u r e n t , a u p r è s de c e s m a l h e u r e u x , les
a n g e s de la c h a r i t é c h r é t i e n n e ( i ) .
e r
Au 1 o c t o b r e 1 7 9 2 , t o u t e s les c o m m u n a u t é s de L u ç o n ,
des S a b l e s et de F o n t e n a y é t a i e n t d i s s o u t e s .
C'est s u r t o u t le d é c r e t de déportation du 26 du mois
d ' a o û t , q u i m a r q u e le p r e m i e r d é c h a î n e m e n t g é n é r a l et
f u r i e u x de la t o u r m e n t e r é v o l u t i o n n a i r e . D a n s t o u t e l ' é t e n -
due du d é p a r t e m e n t , c o m m e sur tous les points du terri-
t o i r e f r a n ç a i s , o n v o i t les p r ê t r e s p r o s c r i t s , p o u r s u i v i s ,
traqués c o m m e des bêtes fauves, emprisonnés c o m m e de
g r a n d s c o u p a b l e s , e n t a s s é s à fond de c a l e d a n s de m é c h a n t s
n a v i r e s , et j e t é s s u r t o u s les r i v a g e s c o m m e d e s m a r c h a n -
d i s e s de r e b u t .
M a i s ce qui r é p a n d d e s c l a r t é s s p l e n d i d e s s u r ce l u g u b r e
s p e c t a c l e , c'est q u e p r e s q u e t o u s ces p r ê t r e s , m i s e n face
de l ' i n d i g e n c e , de l'exil et d e la m o r t , d i s p e r s é s e n I t a l i e ,
en S u i s s e , en A n g l e t e r r e , e n E s p a g n e , o n t r e n o u v e l é ,
d e v a n t l ' E u r o p e , c e s m e r v e i l l e s d e v e r t u s , d ' h é r o ï s m e et
de g r a n d e u r m o r a l e , q u i font la g l o i r e d e s p l u s b e a u x
siècles de l ' É g l i s e .
D è s le 22 j u i n 1 7 9 2 , la b a r q u e la Providence sortait du
p o r t d e s S a b l e s , c i n g l a n t v e r s les c o t e s d ' E s p a g n e , a y a n t à
s o n b o r d un g r o u p e de 6 p r ê t r e s d é p o r t é s , p a r m i l e s q u e l s
se t r o u v a i t le c o r d e l i e r B o d a i l l e , de F o n t e n a y .

(1) Histoire de la Congrégation de la Sagesse, p. 126.


52 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

D u 9 a u 15 s e p t e m b r e , 102 p r ê t r e s v e n d é e n s p a r t a i e n t
d u m ê m e p o r t d a n s la m ê m e d i r e c t i o n Et cette longue
liste d ' é m i g r é s , q u i e m b r a s s a i e n t le m a r t y r e n o n s a n g l a n t
de l ' e x i l , p o u r r e s t e r fidèles à l e u r foi, n o u s a c o n s e r v é
d e s n o m s r e s t é s c h e r s et g l o r i e u x d a n s les s o u v e n i r s d e la
Vendée catholique, Lebédesque, Darnaud, Louis-Marie
B a u d o u i n , P a i l l o u , le f u t u r é v ê q u e de L u ç o n et d e la
Rochelle.

Cependant, la P r o v i d e n c e ne voulait pas laisser sans


houlette et s a n s d i r e c t i o n tant de b r e b i s d i s p e r s é e s au
m i l i e u d e s l o u p s . Elle p o u r v u t à l e u r s b e s o i n s en i n s p i r a n t
à quelques pasteurs l'héroïque résolution de r e s t e r au
m i l i e u d u t r o u p e a u si t e r r i b l e m e n t m e n a c é .
2
l i s r e s t è r e n t , e r r a n t s ( ) , d é g u i s é s , c a c h é s d a n s les t r o n c s
de q u e l q u e s v i e u x c h ê n e s d e s f o r ê t s , d a n s l e s c a v e r n e s
p r o f o n d e s , d a n s les s o u t e r r a i n s , d a n s l e s c o i n s les plus
obscurs d'une maison hospitalière, chez quelques-uns de
ces n o m b r e u x V e n d é e n s q u i s ' o b s t i n a i e n t à n e p a s fléchir
le g e n o u d e v a n t le B a a l de la R é v o l u t i o n f r a n ç a i s e .
C ' e s t s u r t o u t d a n s c e t t e r é s e r v e , d e r n i e r e s p o i r de l a
V e n d é e chrétienne, que Dieu devait choisir ses candidats
à la g l o i r e d u m a r t y r e q u i , p a r l ' é t r o i t e o u v e r t u r e d e l e u r
cachot, c o m m e n ç a i t à l e u r a p p a r a î t r e s o u s l ' a s p e c t de la
guillotine.
L a g u i l l o t i n e en effet, d a n s l e s p r e m i e r s m o i s de 1 7 9 3 ,

(1) De ces 102 prêtres, 76 s'embarquaient, le 9 septembre 1792, à bord


du Jean-François. Le Père Baudouin était de ce nombre. Les 26 autres
partaient, le 15 septembre suivant, à bord du Jeune-Aimé. Voyez aux
Pièces justificatives, Note H, la liste complète des passagers du Jean-
François.
(2) Circuierunt in melotis, egentes, angustiali, afflicti, in solitu-
dinibus errantes, in montibus et speluncis et in cavernis terrœ.
HEBR. XI, 37-38.
LA PERSÉCUTION DE 1792 A 1793 53

s e d r e s s a i t et f o n c t i o n n a i t e n p e r m a n e n c e s u r le r e m b l a i
des S a b l e s , et à F o n t e n a y , s u r la p l a c e d e la R é v o l u t i o n .
L e s p a t r i o t e s de c e t t e d e r n i è r e ville a v a i e n t p r ê t é à c e u x
des S a b l e s l e u r machine à décapiter : m a i s un vif b e s o i n
s'en fait b i e n t ô t s e n t i r , et ils font a p p e l a u c i v i s m e d e s
républicains de Niort. Ceux-ci r é p o n d e n t que leur instru-
m e n t e s t e m p l o y é à S a i n t - M a i x e n t , m a i s q u e , p o u r suffire à
t o u t , ils a l l a i e n t f a b r i q u e r c i n q g u i l l o t i n e s n o u v e l l e s . O n
n ' e s t p a s p l u s a i m a b l e n i p l u s o b l i g e a n t ! (')
P o u r a n é a n t i r la V e n d é e c a t h o l i q u e et v e n i r e n a i d e a u x
a r m é e s r é p u b l i c a i n e s q u i e n s a n g l a n t a i e n t le p a y s , la l l é v o -
l u t i o n noyait à N a n t e s (2), g u i l l o t i n a i t e t fusillait p a r t o u t ,
à Fontenay, aux Sables, à Morlagne, à Montaigu, à Sau-
m u r , à L a v a l , à S a v e n a y , à la R o c h e l l e , p a r t o u t o ù l e s
V e n d é e n s p o r t a i e n t l e u r c o u r a g e , l e u r s s o u f f r a n c e s et l'in-
d o m p t a b l e é n e r g i e de l e u r foi.
A la liste d e s déportés, il c o n v i e n t d ' a j o u t e r ici q u e l q u e s -
u n s des n o m s que n o u s a u r o n s à inscrire d a n s notre m a r -
t y r o l o g e , et qui d o i v e n t i l l u s t r e r le c a l e n d r i e r d e c e t t e
t e r r i b l e a n n é e de 1 7 9 3 .
Ce t a b l e a u s e r a , p o u r n o s l e c t e u r s , c e q u ' é t a i e n t p o u r
les fidèles d e la p r i m i t i v e E g l i s e , les d i p t y q u e s s a c r é s , q u i
l e u r p r é s e n t a i e n t les n o m s d e s m a r t y r s d o n t ils a v a i e n t à
c é l é b r e r la m é m o i r e .
1 , 2 . L e s P è r e s DAUCHE et V E R G É , m i s s i o n n a i r e s de S a i n t -
L a u r e n t , m a s s a c r é s à la R o c h e l l e , le 2 1 m a r s .
3. J a c q u e s P E T I O T , c u r é et m a i r e de Saint-Révérend,
e x é c u t é a u x S a b l e s , le 30 a v r i l .

(1) Chroniques fontenaisiennes. —Annuaire de la Société d'Emu-


lation, 1892.
(2) Le comte de Fleury porte le nombre des victimes des noyades à
2.800 environ. Il relègue parmi les légendes les fameux mariages républi-
cains. V. Etudes relia, des PP. Jésuites, du 20 octobre 1897, p. 259.
— Ce qu'on peut affirmer, c'est que Carrier laissait derrière lui près de
9.000 victimes. Etudes religieuses, ibid.
On sait que Carrier, en montant sur l'échafaud, le 16 décembre 1794,
se déclarait innocent.
54 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

4, 5. L e s s œ u r s EUSTACHE et GORGONIE, F i l l e s de la S a g e s s e ,
m a s s a c r é e s en a v r i l , à S a i n t - L a u r e n t - s u r - S è v r e .
6. Pierre-Alexis TORTEREAU, successivement curé de la
Roche-sur-Yon et de C h a l l a n s , e x é c u t é à S a u m u r , le
13 j u i l l e t .
7. Joseph HERBERT, curé de Maillé, guillotiné à la
R o c h e l l e , le 5 s e p t e m b r e .
8 . 9, 10. François-Joseph BONNIN, c h a n o i n e de la collé-
g i a l e d e S a i n t - M a u r i c e de M o n l a i g u ; M a t h u r i n FEUVRE,

d o y e n d e la m ê m e c o l l é g i a l e , a p r è s a v o i r é t é c u r é d e la
Guyonnière ; Charles-François GOUPILLEAU, chanoine-
c h a n t r e de la m ê m e c o l l é g i a l e ; t o u s trois m a s s a c r é s à
M o n t a i g u , le 21 s e p t e m b r e .
11. Jean-Paul-Armand DOLBECQ, v i c a i r e de Noirmoutier,
p u i s c u r é de S a i n t e - C é c i l e , s a b r é p a r u n r é p u b l i c a i n , p r è s
d u P o n t - d e - V i e , a u x e n v i r o n s de s e p t e m b r e 1 7 9 3 .
12. Charles-Dominique POULAIN, c u r é d e Treize-Septiers,
p u i s d e S a i n t - N i c o l a s de M o n t a i g u , fusillé d a n s cette
dernière paroisse, sur le pont de S a i n t - N i c o l a s , en
octobre 1793.
13. GAUDON, c u r é d e S a i n t - G e r m a i n - l ' A i g u i l l i e r , massacré
p a r l e s républicains, dans l ' a u t o m n e de 1793.
14. J e a n - C h a r l e s DURAND, p r ê t r e d ' A p r e m o n t , guillotiné à
S a u m u r , le 17 n o v e m b r e
15. C l a u d e MÉNARD, c u r é de B o u r n e z e a u , a r r ê t é d a n s sa
p a r o i s s e et c o n d a m n é à m o r t p a r la c o m m i s s i o n m i l i t a i r e
e r
d u P o n t - d e - C é , le 1 d é c e m b r e (*).
16. M a d a m e V A S D E MELLO et ses t r o i s filles, d u P o i r é - s u r -
Vie, e x é c u t é e s à N a n t e s , le 19 d é c e m b r e .
17. L o u i s - J o a c h i m de la ROCHE-SAINT-ANDRÉ, exécuté à
N a n t e s , le 20 d é c e m b r e .
18. J a c q u e s - C l a u d e GUIBERT, n a t i f de S a i n t - L a u r e n t - s u r -
S è v r e , e x é c u t é à S a v e n a y , le 2 5 d é c e m b r e .

(1) DENIAU, T . m, p. 557.


(2) GUILLON, T . H, p. 3 6 0 ,
LA P E R S É C U T I O N DE 1 7 9 2 A 1 7 9 3 55

19. L o u i s e - C l a i r e RAMPILLON, en religion, sœur SAINTE-


ANGÈLE, u r s u l i n e c l o î t r é e d e L u ç o n , â g é e d e 60 a n s ,
1
m o r t e e n p r i s o n , à Fontenay-, le 2 5 d é c e m b r e ( ) .
2 0 . R e n é - A u g u s t i n MAJOU, â g é d e 4 8 a n s , d e m e u r a n t a u c h â -
teau des Touches, c o m m u n e de Chavagnes-les-Redoux,
g u i l l o t i n é à F o n t e n a y , le 31 d é c e m b r e , p o u r a v o i r d o n n é
asile a u x p r ê t r e s p r o s c r i t s
2 1 . S i m o n - J o s e p h CAMUS, c u r é d e T h o u a r s a i s , m a s s a c r é d a n s
la d é r o u t e d u M a n s , v e r s l a fin d e d é c e m b r e .
2 2 . F r a n ç o i s - J a c q u e s RELIQUET, c u r é d e l à B o i s s i è r e - d e - M o n -
t a i g u , t u é d a n s la défafte d e S a v e n a y .
O n t é t é e m p r i s o n n é s s u r l e n a v i r e l a Gloire et noyés à
Nantes :
23. Nicolas BERNARD, n é à F o n t e n a y - l e - C o m t e , cordelier
d'Arfcenis, â g é d e 6 5 a n s .
24. J o s e p h - T h o m a s BONNET, né à Montaigu, vicaire de
Saint-Martin-des-Noyers, â g é de 42 a n s .
2 5 . F r a n ç o i s BOUTHERON, p r ê t r e , c h a r t r e u x d u c o u v e n t d e
N a n t e s , n é le 2 8 m a i 1 7 2 5 , à l a C h â t a i g n e r a i e .
2 6 . G a b r i e l ' U r b a i n DOUAND, n é à T i f f a u g e s , c h a n o i n e d e l a
c a t h é d r a l e d e N a n t e s , â g é d e 60 a n s .
27. Hilaire RICHARD, né à Saint-Hilaire-du-Bois, âgé de
3
71 a n s ( ).
28. Julia-Félicilé AYMÉE, ursuline de Luçon, morte en
p r i s o n , à C e l l e s , â g é e d e 5 3 a n s (*).
2 9 . PAILLOU, r e l i g i e u s e b é n é d i c t i n e , n é e à L o g e - F o u g e r e u s e
s
m o r t e en p r i s o n , à B r o u a g e ( ) .
30. 3 1 , 32. Trois religieuses d ' u n c o u v e n t de Cholet, les
s œ u r s MAROT, s u p é r i e u r e , JOBART et MEUNIER, m a s s a c r é e s
a u x L a n d e s - G e n u s s o n , v e r s la fin d e 1 7 9 3 .

(1) Revue du Bas-Poitou, 12* an. l^e livr., pp. 5 1 , 6 4 .


(2) Revue du Bas-Poitou, 7e an., n° supp. p. 231.
(3) Pour les 5 prêtres noyés à Nantes, V. les Noyades de Nantes, par
Lallié, p. 85 et suiv.
(4) Revue du Bas-Poitou, 12* an., / r e Uvr., pp. 51 et 64.
(5) Chroniques du Bas-Poitou, T. u, p. 98.
56 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

3 3 , 3 4 . — M e s d e m o i s e l l e s M a r i e de MARMANDE, VEXIAU, et s e s
s œ u r s , m a s s a c r é e s à S a i n t - L a u r e n t , v e r s la fin de d é c e m -
b r e . « L e u r p i é t é , dit G u i l l o n , fut la c a u s e p r i n c i p a l e d e
l e u r m o r t ('). »
3 5 . U n e h u m b l e p a y s a n n e , n o m m é e Corbete, de T i f f a u g e s ,
m a s s a c r é e p o u r sa foi («).
3 6 . A la d a t e d u 2 5 m a r s 1 7 9 3 , les r e g i s t r e s de Saint-
Ëtienne-du-Bois nous fournissent la note suivante :
« C h a r l e s LEROY, â g é d e 50 a n s , d é c é d é à la M e r c e r i e ;
m o r t martyr p o u r sa r e l i g i o n , a é t é i n h u m é d a n s le c i m e -
t i è r e de S a i n t - E t i e n n e . »
L a p l u p a r t d e c e s n o m s g l o r i e u x s e r o n t l'objet d ' u n e
notice biographique, plus ou moins détaillée, que n o u s
r e n v o y o n s a u c h a p i t r e xi de cet o u v r a g e .
P o u r l e s a u t r e s , la p é n u r i e d e s d o c u m e n t s n o u s oblige
à n o u s b o r n e r à la s i m p l e m e n t i o n q u e n o u s v e n o n s de
leur donner.
a
D a n s s e s Souvenirs, la c o m t e s s e de la B o u ë r e ( ) p l a c e
i m m é d i a t e m e n t a p r è s la b a t a i l l e de T o r f o u le m e u r t r e a t r o c e
d e s victimes du puits du château de Clisso?i'.
L e s M a y e u ç a i s , c o m m a n d é s p a r C o r d e l l i e r , c o m b l è r e n t ce
p u i t s a v e c les c a d a v r e s . d ' e n v i r o n 400 V e n d é e n s . C ' é t a i e n t
s u r t o u t d e s Aieillards, d e s f e m m e s et d e s e n f a n t s , l i s l e s
a v a i e n t t r o u v é s c a c h é s d a n s u n b â t i m e n t a p p e l é les Archi-
ves. U n e p a u v r e f e m m e y a v a i t a l l u m é d u feu p o u r
r é c h a u f f e r son p e t i t e n f a n t m a l a d e . L a f u m é e t r a h i t c e s m a l -
h e u r e u x . O n l e s c h a s s e à c o u p s d e s a b r e et d e b a ï o n n e t t e ,
et on les p r é c i p i t e d a n s le p u i t s .
Un enfant de 7 à 8 ans p u t s'échapper, en s'accrochant
à d e s b a r r e s de fer q u i se t r o u v a i e n t s c e l l é e s d a n s l e s
p a r o i s . L e s s o l d a t s v o u l u r e n t Je p r é c i p i t e r de n o u v e a u ,

(1) GUILLON, T. IV, pp. 17 et 703.


(2) Chroniques du Bas-Poitou, III, 44. — Paysans vendéens,
p. 40. — Semaine Cathol. 1893, p. 998.
(3) Souvenirs de la comtesse de la BOUERE, chez Pion, 1890.
LA PERSÉCUTION DE 1792 A 1793 57

e n lui c o u p a n t un p o i g n e t et e n le s a b r a n t s u r l e s é p a u l e s :
m a i s , de l ' a u t r e m a i n , l ' e n f a n t c o n t i n u a i t à se c r a m p o n n e r
a u x b a r r e s . T o u c h é de c o m p a s s i o n , u n s o l d a t le s a i s i t p a r
u n b r a s et le r e t i r e e n d i s a n t : « S a u v e - t o i , si t u p e u x ».
L ' e n f a n t e u t la c h a n c e de g u é r i r .
U n e j e u n e fille p u t é g a l e m e n t é c h a p p e r a u m a s s a c r e , e n
se g l i s s a n t d a n s u n o b s c u r r é d u i t d e s Archives. Se j e t a n t
e n s u i t e p a r u n e f e n ê t r e , elle t o m b a d a n s un endroit d'où
elle fut témoin, sans être aperçue, de cette horrible
scène (i).
L ' a f f r e u s e b o u c h e r i e d u p u i t s de C l i s s o n s'est r e n o u -
v e l é e , le 30 m a r s 1 7 9 3 , d a n s u n d e s p u i t s de M o n t a i g u
Dans ce tableau chronologique, où nous venons de
grouper comme un ensemble de la première phase
de la persécution, il convient d'encadrer quelques
physionomies de m a r t y r s , qui vont a n i m e r sous nos y e u x
e t p e i n d r e a u vif l ' h é r o ï s m e s i m p l e e t c a l m e q u e les v i c -
t i m e s o p p o s a i e n t à la f é r o c i t é d e s b o u r r e a u x .
L e 18 n o v e m b r e 1 7 9 3 , l a c o m m i s s i o n m i l i t a i r e d e L a v a l
faisait fusiller un pauvre cordonnier de Saint-Pierre-la-
Cour, n o m m é Louis David.
On v o u l a i t le c o n t r a i n d r e à c r i e r : Vive la République !
— Non, répond l'inébranlable chrétien, parce que je
c r o i r a i s c r i e r vive l'enfer, p u i s q u e c'est v o t r e R é p u b l i q u e
q u i p e r s é c u t e la r e l i g i o n et q u i a fait p é r i r n o t r e b o n r o i .
D a v i d fut c o n d a m n é e t e x é c u t é le j o u r m ê m e .
M a r c h a n t à la m o r t a v e c le c o u r a g e d ' u n m a r t y r , il
c h a n t a j u s q u e s u r l ' é c h a f a u d le c a n t i q u e :
Je mets ma confiance,
3
Vierge, en votre secours ( ).
Quelques semaines a p r è s , à peu de distance de Montoir,
d a n s le d é s a s t r e d e S a v e n a y , d e s fugitifs, é p u i s é s de
fatigue, s'étaient arrêtés au pied d'une croix.

(1) Souvenirs de Madame la Comtesse de la BOUERE, pp. 77, 78.


(2) Ibid.
(3) CRÉTINEAU-JOI^Y.
58 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

— Mourons ici, dit un vieux prêlre blessé qui les


a c c o m p a g n a i t et q u i , p e n d a n t le combat, n'avait cessé
d ' a s s i s t e r les m o u r a n t s . ,
Les femmes et les enfants se couchent devant le
c a l v a i r e , et le v é n é r a b l e e c c l é s i a s t i q u e se p l a c e e n s e n t i -
nelle, pour protéger leur repos.
Bientôt, il signale un peloton de soldats républi-
cains.
— S a u v e z - v o u s , sauvez-vous, crie-t-il; voilà les B l e u s .
L e s m a l h e u r e u x veulent s'enfuir à t r a v e r s c h a m p s ; mais
voici q u ' u n a u t r e p e l o t o n d e s o l d a t s l e u r b a r r e l e p a s s a g e
ot l e s e n v e l o p p e .
Le prêtre se présente alors devant ces farouches
patriotes.
— T u e z - m o i , l e u r dit-il, m a i s laissez l a v i e à c e s i n f o r -
t u n é s , à ces f e m m e s et à c e s e n f a n t s .
— T u m o u r r a s le p r e m i e r , lui r é p o n d e n t les b o u r r e a u x ,
et t o n t r o u p e a u t e s u i v r a de p r è s .
E t en m ê m e t e m p s , . d e u x d é c h a r g e s de m o u s q u e t e r i e
abattaient, a u p i e d d e la c r o i x , le p r ê t r e et c e u x qu'il
voulait sauver.
A p e u p r è s à la m ê m e é p o q u e , s u r la p l a c e d ' a r m e s d e l à
Rochelle ( c a r la V e n d é e p o r t a i t bien loin son héroïsme
et s e s m a l h e u r s ) , v i n g t à t r e n t e V e n d é e n s m o n t a i e n t sur
l'échafaud.
L ' h ô p i t a l é t a i t s i t u é d e v a n t c e l t e p l a c e , e t la g u i l l o t i n e
f o n c t i o n n a i t t o u s l e s j o u r s s o u s les f e n ê t r e s des r e l i g i e u s e s ,
qu'on n'avait pas encore chassées du chevet des malades
et d e s m o r i b o n d s .
Une d'entre elles, la sœur Thérèse Lacour, pour
a p p r e n d r e à faire à D i e u le g é n é r e u x sacrifice d e s a v i e ,
a v a i t c o u t u m e de m o n t e r d a n s u n e s a l l e , d ' o ù elle p o u v a i t
c o n t e m p l e r le spectacle des courageuses victimes qui
m o u r a i e n t p o u r affirmer l e u r foi.
U n j o u r , elle v i t c o n d u i r e à la m o r t u n e t r e n t a i n e d e
ces V e n d é e n s , q u e la R é v o l u t i o n é g o r g e a i t comme des
LÀ P E R S É C U T I O N D E 1792 A 1793 59

m o n s t r e s , q u e J ' E u r o p e a d m i r a i t c o m m e d e s h é r o s , et q u e
le m o n d e c a t h o l i q u e s a l u a i t c o m m e d e s m a r t y r s .
Us a v a i e n t a s s i s t é à la m e s s e d e l e u r c u r é , q u i les a c c o m -
p a g n a i t a u p i e d d e la g u i l l o t i n e , et q u i o b t i n t de m o u r i r
le d e r n i e r .
P e n d a n t q u e s e s p a r o i s s i e n s m a r c h a i e n t a u s u p p l i c e , il
leur donnait une dernière absolution.
F o r t s de ce s u p r ê m e s e c o u r s , les p i e u x V e n d é e n s défilent
d ' u n a i r c a l m e e t r e c u e i l l i , d e v a n t l e u r p a s t e u r , et v o n t ,
l e s u n s a p r è s les a u t r e s , c o n s o m m e r l e u r sacrifice.
L e p r ê t r e a r r i v e à son t o u r ; il se p r o s t e r n e à g e n o u x
en face de l ' i n s t r u m e n t d e m o r t ; p u i s , baisant chacun
d e s d e g r é s de l ' é c h a f a u d , il m o n t e a v e c j o i e j u s q u ' à la
palme du martyre.

La s œ u r T h é r è s e fut é g a l e m e n t t é m o i n de l ' e x é c u t i o n
d ' u n a j d e - d e - c a m p de C h a r e t t e .
P e t i t de t a i l l e , ce b r a v e é t o n n a i t la foule p a r la noble
f e r m e t é de sa d é m a r c h e , et p a r sa m â l e fierté e n p r é s e n c e
des e n n e m i s de son Dieu.
L e s d é m a g o g u e s qui le c o n d u i s a i e n t à la m o r t v o u l a i e n t
l ' o b l i g e r à se p r o s t e r n e r d e v a n t la déesse Raison, installée
dans la c a t h é d r a l e d e la R o c h e l l e . Ils n ' o b t i e n n e n t du
loyal soldat qu'un regard de mépris.
A la v u e de l ' é c h a f a u d , le V e n d é e n c r i a : Vive la reli-
gion ! vive le roi ! E t c e s c r i s de s a fidélité r e l i g i e u s e et
p o l i t i q u e , il n e c e s s a p l u s d e les r é p é t e r , j u s q u ' a u m o m e n t
o ù le c o u t e a u lui t r a n c h a la tête

Un jour, plus de 60 vendéens avaient été pris

(1) Histoire de l'Eglise Santone, par l'abbé BRIAND, T. m,pp. 8 1 - 9 0 .


60 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

aux environs de Nantes et j e t é s dans les cachots du


1
Bouffay( ).
D è s le l e n d e m a i n , ils f u r e n t c o n d a m n é s à m o r t .
Un t é m o i n d i g n e de foi, M a d a m e de l a B r e j o l i è r e , a
r a c o n t é q u e , s e t r o u v a n t d a n s u n e r u e v o i s i n e de la p l a c e ,
elle fut p o u s s é e p a r le flot d e la foule j u s q u e s u r le l i e u
de l'exécution.
Arrivée là, elle vit ces V e n d é e n s descendre, deux à
d e u x , le g r a n d e s c a l i e r de l a p r i s o n . T o u s a v a i e n t le c h a -
p e l e t à l a m a i n , et c h a n t a i e n t en c h œ u r le c a n t i q u e p o p u -
l a i r e à la s a i n t e V i e r g e :
Je mets ma confiance,
Vierge, en votre secours.
Servez-moi de défense ;
Prenez soin de mes jours ;
Et quand ma dernière heure
Viendra fixer mon sort,
Obtenez que je meure
De la plus sainte mort.
M a d a m e de la B r e j o l i è r e n e p u t s u p p o r t e r p l u s l o n g -
t e m p s ce s p e c t a c l e . V o y a n t l a p o r t e d ' u n e m a i s o n v o i s i n e
e n t r ' o u v e r t e , elle s'y p r é c i p i t a e t r e f e r m a la p o r t e s u r elle.
Elle n e v i t p l u s la p r o c e s s i o n f u n è b r e d e s c o n d a m n é s , m a i s
elle e n t e n d a i t e n c o r e l e u r c h a n t . L a foule é t a i t s i l e n -
c i e u s e ; o n n ' e n t e n d a i t q u e le p i e u x c a n t i q u e et le b r u i t
d u fatal c o u t e a u , q u i t o m b a i t p a r i n t e r v a l l e s m e s u r é s .
P e u à p e u le n o m b r e d e s v o i x d i m i n u a i t : b i e n t ô t q u e l -
ques-unes seulement se faisaient entendre ; puis une
s e u l e ; p u i s , le s i l e n c e . . L e sacrifice é t a i t c o n s o m m é (*).

II
LA DÉPORTATION EN E S P A G N E .

Ces p r ê t r e s , c e s f e m m e s , ces s o l d a t s q u i r e c e v a i e n t , e n

( 1 ) Le Bouffay, qui servait alors de prison, fut bâti par Conan-le-Tors,


et servait à la fois de palais et de château-fort. Il était bâti au confluent
de l'Erdre et de la Loire. Budic, comte de Nantes, renfermé dans cette
forteresse, y fut vainement assiégé, pendant deux ans, par Geoffroy, duc
de Bretagne.
(2J Lettres vendéennes, par le.Vte WALSH, p. 2 6 6 .
LA PERSÉCUTION DE 1792 A 1793 Cl

1 7 9 3 , le b a p t ê m e d u s a n g , é t a i e n t d e s m a r t y r s : m a i s m a r t y r s ,
ils l ' é t a i e n t a u s s i , c e s d é p o r t é s , c e s e x i l é s , c e s p e r s é c u t é s ,
q u i s'en a l l a i e n t souffrir o u m o u r i r , p o u r la m ê m e c a u s e ,
s u r les p l a g e s é t r a n g è r e s .
Il n o u s s e r a i t i m p o s s i b l e d e r e c o n s t i t u e r d a n s les d é t a i l s
l'histoire d e l e u r l o n g u e et d o u l o u r e u s e passion; mais
nous pouvons du moins en donner une idée générale et
s o m m a i r e , en r a c o n t a n t l'exil de d e u x d e s p l u s illustres
victimes de cette première déportation : Louis-Marie
B a u d o u i n , et J e a n B r u m a u l d d e B e a u r e g a r d .

T. — Exil de Louis-Marie Baudouin.

A p r è s a v o i r c é l é b r é la fête de la N a t i v i t é d e la s a i n t e
Vierge, l'abbé Louis-Marie Baudouin s'embarquait a u x
S a b l e s , le 9 s e p t e m b r e 1 7 9 2 , à b o r d d u n a v i r e le Jean-
François.
U n r e g i s t r e d e la c o m m u n e des S a b l e s - d ' O l o n n e men-
t i o n n e c o m m e il s u i t cet e m b a r q u e m e n t :
« A 5 h e u r e s du s o i r , s ' e s t p r é s e n t é à la m u n i c i p a l i t é
F r a n ç o i s P i c a r d , m a î t r e d e la b a r q u e le Jean-François,
de ce p o r t , l e q u e l a dit e t d é c l a r é q u ' i l allait e m b a r q u e r à
son bord, pour conduire à Bilbao ou autre port d'Espagne,'
le n o m b r e de 75 p r ê t r e s n o n a s s e r m e n t é s ( ' ) , c o n f o r -
m é m e n t à s o n r ô l e d ' é q u i p a g e , en d a t e d e ce j o u r . S i g n é ,
E. Duault. »
« L e s r i v a g e s de F r a n c e a v a i e n t d i s p a r u à l ' h o r i z o n ,
n o u s dit l ' a u t e u r de la Vie du R. P. Baudouin, et l'exilé,
n e v o y a n t p l u s a u t o u r d e lui q u e le v a s t e o c é a n , s e n l a i t
p l u s v i v e m e n t , d a n s c e t t e s o l i t u d e i m m e n s e , la d o u l e u r
d e q u i t t e r la p a t r i e . T a n d i s q u ' i l v o g u e v e r s la t e r r e d e
l ' e x i l , des p e n s é e s d é s o l a n t e s v i e n n e n t a s s i é g e r s o n e s p r i t .
« L a F r a n c e , q u i s'était si l o n g t e m p s glorifiée d u l i t r e
de Fille aînée de l'Eglise, n'est-elle point séparée p o u r
t o u j o u r s d u c e n t r e de l ' u n i t é c a t h o l i q u e ?

(1) Le registre en compte 76, V. Note II.


62 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

« R c v e r r a - t - i l j a m a i s le s o l n a t a l , s e s p r o c h e s , ses a m i s ,
qu'il laisse exposés à tant de p é r i l s ? » ,
A ces c r u e l l e s p e n s é e s se j o i g n a i t le d é l a b r e m e n t d e s a
s a n t é , p r o f o n d é m e n t a l t é r é e p a r u n e fièvre q u a r t e .
P o u r s u r c r o î t d ' é p r e u v e s , le n a v i r e fut assailli p a r une
furieuse t e m p ê t e , et p a r a i s s a i t à c h a q u e i n s t a n t sur le
p o i n t de s o m b r e r . L e c o n f e s s e u r de la foi c r u t t o u c h e r à
sa d e r n i è r e h e u r e .
A p r è s six j o u r s de périlleuse navigation, les exilés
d é b a r q u è r e n t à S a i n t - S é b a s t i e n , le 14 s e p t e m b r e , fête de
l'Exaltation d e la S a i n t e C r o i x . De là, les deux frères
B a u d o u i n se r e n d i r e n t à V a l e n c e , a v e c M e s s i e u r s Paillou
et L e b é d e s q u e .
B i e n t ô t , il l e u r fallut q u i t t e r V a l e n c e e t se d i r i g e r vers
Tolède.
« En route, nous raconte l'abbé Louis-Marie, nous
f û m e s a t t a q u é s p a r u n e b a n d e de v o l e u r s , q u i se m i r e n t à
nous dévaliser. J'attendais sans inquiétude que mon tour
a r r i v â t ; j ' a v a i s si p e u d e c h o s e à p e r d r e ! Ce q u i p o u r t a n t
m ' o f f u s q u a i t u n p e u , c ' é t a i t le b o u t d ' u n fusil, q u e l ' u n d e s
voleurs tenait appuyé sur mon oreille.
— A v e z - v o u s p e u r ? m e dit-il.
— N o n , r é p o n d i s - j e ; m a vie e s t e n t r e l e s m a i n s de D i e u ;
il e n e s t le m a î t r e ; s'il v e u t m e d é l i v r e r , q u e s o n s a i n t
n o m soit béni !
« L e s voleurs, ne t r o u v a n t s u r moi q u ' u n e piastre, se
r e g a r d e n t l e s u n s les a u t r e s , et l ' u n d e u x dit a v e c l ' a c c e n t
de la p i t i é : Pobrescito } le pauvret î Je crus un instant
qu'ils allaient, par compassion p o u r m a misère, me r e n d r e
m a p i a s t r e ; m a i s ils se d é c i d è r e n t à la g a r d e r , et c o n t e n t s
de n o u s a v o i r r e n d u s p l u s l e s t e s , il e u r e n t , e n p a r t a n t , la
p o l i t e s s e de n o u s s o u h a i t e r u n b o n v o y a g e .
« N o u s r a c o n t â m e s , au v i l l a g e le p l u s p r o c h a i n , c e q u i
n o u s é t a i t a r r i v é . On fut t o u c h é d e n o t r e m é s a v e n t u r e , e t
l ' o n s ' e m p r e s s a de faire d ' e x c e l l e n t s g â t e a u x , q u i n o u s
LA PERSÉCUTION DE 1792 A 1793 63

suffirent a b o n d a m m e n t p e n d a n t Ja r o u l e . C ' e s t a i n s i q u e
la Providence venait à notre secours. »
A p r è s u n e l o n g u e m a r c h e , les d e u x M e s s i e u r s B a u d o u i n
e t L e b é d e s q u e a r r i v è r e n t à T o l è d e , é p u i s é s d e f a t i g u e et
d é n u é s de t o u t .
Le cardinal archevêque Lorenzana ne put voir, sans
u n e é m o l i o n p r o f o n d e , c e s v é n é r a b l e s c o n f e s s e u r s de la foi
r é d u i t s à la d e r n i è r e i n d i g e n c e . Il s ' e m p r e s s a de l e u r p r o -
c u r e r d e s l o g e m e n t s et de p o u r v p i r à l e u r s u b s i s t a n c e .
D a n i e l et ses c o m p a g n o n s , s u r les r i v e s de l ' E u p h r a t e ,
tournaient continuellement leurs regards vers Jérusalem,
et p l e u r a i e n t , i n c o n s o l a b l e s , a u s o u v e n i r de s e s m a l h e u r s .
Ainsi, sur les bords du T a g e , Louis-Marie B a u d o u i n et
s e s a m i s souffraient de t o u s les m a u x de la F r a n c e . Ils s e
r e p r é s e n t a i e n t les t e m p l e s d é t r u i t s , les a u t e l s r e n v e r s é s , l e s
p r ê t r e s é g o r g é s , et ces i n f â m e s d é e s s e s , a p p e l é e s d é e s s e s
Raison, r e c e v a n t les h o m m a g e s q u i n e s o n t d û s q u ' a u D i e u
t r o i s fois s a i n t .
M o n s i e u r B a u d o u i n et les a u t r e s p r ê t r e s qui p a r t a g e a i e n t
s o n exil a v a i e n t un m o t i f p a r t i c u l i e r d ' i n q u i é t u d e et d e
d o u l e u r . C h a q u e j o u r , les feuilles p u b l i q u e s l e u r r e t r a ç a i e n t
les c o m b a t s q u e s o u t e n a i t la V e n d é e c o n t r e les a r m é e s
r é v o l u t i o n n a i r e s , et d é r o u l a i e n t d e v a n t l e u r s y e u x l ' é p o u -
v a n t a b l e t a b l e a u de c e t t e p e r s é c u t i o n f é r o c e , qui m e t t a i t
l e u r p a y s à feu et à s a n g . C ' é t a i t c o m m e le m a r t y r e d e la
c o m p a s s i o n de M a r i e d e v a n t le m a r t y r e s a n g l a n t d u
Calvaire.
L e t e m p s q u e les p i e u x e x i l é s n e d o n n a i e n t p a s à la
p r i è r e , ils le p a s s a i e n t d a n s la b i b l i o t h è q u e de l ' a r c h e v ê c h é ,
é t u d i a n t l ' E c r i t u r e s a i n t e , l e s o u v r a g e s d e s P è r e s et la t h é o -
logie.
Ils t e r m i n a i e n t o r d i n a i r e m e n t l e u r j o u r n é e p a r la v i s i t e
d e q u e l q u e é g l i s e , p o u r y a d o r e r le d i v i n M a î t r e , é p a n c h e r
l e u r c œ u r à ses p i e d s , et faire m o n t e r v e r s s o n t r ô n e l e u r s
s o u p i r s , a v e c les g é m i s s e m e n t s de la F r a n c e c h r é t i e n n e .
M o n s i e u r L o u i s - M a r i e B a u d o u i n e u t la d o u l e u r de p e r d r e
64 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

son f r è r e , le c u r é d e L u ç o n , u n e d e s n o m b r e u s e s v i c t i m e s
d e s s o u f f r a n c e s de l'exil.
L e p i e u x m a l a d e fut u n e x e m p l e a d m i r a b l e de p a t i e n c e e t
de r é s i g n a t i o n . T o u t en r e g r e t t a n t d e m o u r i r si loin de la
p a t r i e , il vit la m o r t a v e c j o i e , et r e n d i t s o n â m e à D i e u , le
4 septembre 1796, à l'âge de 48 a n s .
*

A p r è s la m o r t de son .frère, l'abbé Louis-Marie quitta


T o l è d e , p o u r se r e t i r e r à T o r r e j o .
L e s y e u x s a n s c e s s e t o u r n é s v e r s la F r a n c e , il s e n t a i t
p l u s v i v e m e n t q u e j a m a i s les d o u l e u r s d e ce l o n g m a r t y r e
de l ' e x i l é .
Un j o u r de s e m a i n e s a i n t e , n o u s dit F a u t e u r d e s a v i e ,
il fut i n v i t é , d a n s u n e c o m m u n a u t é r e l i g i e u s e , à c h a n t e r
u n e des l a m e n t a t i o n s d e J é r é m i e . Il le fit d ' u n e v o i x si
p l e i n e d ' é m o t i o n , q u e les l a r m e s g a g n è r e n t t o u t l ' a u d i t o i r e .
C'est q u ' e n g é m i s s a n t a v e c le p r o p h è t e s u r les r u i n e s d e
J é r u s a l e m , il s o n g e a i t à c e s r u i n e s s a n g l a n t e s , d o n t la
R é v o l u t i o n c o u v r a i t la F r a n c e et la V e n d é e .
E n f i n , l ' h o r i z o n p a r u t s ' é c l a i r c i r et a n n o n c e r des j o u r s
m o i n s d é s a s t r e u x . M o n s i e u r B a u d o u i n se d é c i d e à q u i t t e r
la t e r r e é t r a n g è r e et fait ses p r é p a r a t i f s de d é p a r t .
A T o l è d e , il a v a i t t r a v a i l l é à l ' é t a t d e p a s s e m e n t i e r , afin
de p o u v o i r , a u b e s o i n , o b t e n i r u n p a s s e p o r t d ' o u v r i e r . 11
s'en m u n i t e n effet, et a u m o i s de j u i n 1 7 9 7 , il p r i t , a v e c
M o n s i e u r L e b é d e s q u e , le c h e m i n d e la F r a n c e , à t r a v e r s l e s
plus grands dangers.
C o m m e il t r a v e r s a i t u n e d e s villes de la f r o n t i è r e , d e s
s o l d a t s r é p u b l i c a i n s , f r a p p é s de s o n a i r é m i n e m m e n t e c c l é -
s i a s t i q u e , fixèrent les y e u x s u r l u i , et s e m b l a i e n t se d i s -
poser à l'arrêter.
D a n s ce m o m e n t critique., le s a i n t p r ê t r e se r e c o m m a n d e
à D i e u , et a p e r c e v a n t , à la p o r t e d ' u n e m a i s o n , u n p e t i t
e n f a n t , » i l se t o u r n e v e r s l u i , c o m m e s'il l ' e û t c o n n u , et lui
t e n d les b r a s . L ' e n f a n t s o u r i t et c o u r t v e r s le v o y a g e u r ,
LA PERSÉCUTION DE 1792 A 1793 65

q u i le c a r e s s e et l ' e m b r a s s e . « C'est u n h a b i t a n t de la
ville », se d i s e n t les s o l d a t s , et ils le l a i s s e n t p a s s e r .
L ' e x i l é r e m e r c i e la P r o v i d e n c e , q u i v i e n t d e le s a u v e r ,
e t il c o n t i n u e sa r o u t e v e r s B o r d e a u x .
D a n s c e t t e v i l l e , s a v i e fut d e n o u v e a u m i s e e n p é r i l .
Il l o g e a i t c h e z u n d e ses a n c i e n s c o n d i s c i p l e s , l ' a b b é
Micheau, revenu d'Espagne quelques temps auparavant.
U n j o u r , les a g e n t s d e la p o l i c e , s o u p ç o n n a n t q u ' i l y
avait quelque personne s u s p e c t e , c a c h é e d a n s la m a i s o n
d e M a d a m e M i c h e a u , v o n t y faire u n e v i s i t e d o m i c i l i a i r e ,
p e n d a n t q u e M o n s i e u r B a u d o u i n s'y t r o u v a i t a v e c s o n a m i .
L e s d e u x p r ê t r e s se b l o t i s s e n t p r è s d ' u n e b a l u s t r a d e . M a d a m e
M i c h e a u se h â t e de j e t e r s u r e u x u n t a p i s , p u i s elle p a r a î t
avec une calme assurance d e v a n t les a g e n t s , l e u r fait d e
g r a n d e s civilités., et les p r i e d e p r e n d r e quelques rafraî-
chissements.
C e u x - c i a c c e p t e n t , et j u g e a n t i n u t i l e d e faire d e s p e r -
q u i s i t i o n s chez u n e d a m e o ù ils s o n t si b i e n r e ç u s , ils s e
c o n t e n t e n t de j e t e r u n c o u p d ' œ i l a u t o u r d ' e u x e t ils s e
retirent.
N e se c r o y a n t p l u s e n s û r e t é d a n s la ville de B o r d e a u x ,
l'abbé Baudouin, accompagné de Monsieur Lebédesque,
se r e t i r e à L i b o u r n e , et q u e l q u e s j o u r s a p r è s , ils p r e n a i e n t
tous d e u x p a s s a g e s u r u n b â t i m e n t qui faisait voile p o u r
les S a b l e s .
P o u r m i e u x se d é r o b e r à la s u r v e i l l a n c e républicaine,
l'abbé L o u i s - M a r i e fit l a t r a v e r s é e c a c h é a u fond d'un
tonneau.
D a n s la n u i t d u 14 a u 15 du mois d'août, les deux
exilés abordaient a u x Sables-d'Olonne, où n o t r e récit les
r e t r o u v e r a , d a n s u n e a u t r e p h a s e de la p e r s é c u t i o n ( i ) .

(1) Vie du R. P. Baudouin, T. i, pp. 30-50.


66 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

III

LA DÉPORTATION EN ANGLETERRE

D a n s l'exil d u v é n é r a b l e P è r e B a u d o u i n , n o u s v e n o n s
de v o i r c o m m e u n e p e i n t u r e a b r é g é e d e s s o u f f r a n c e s d e
n o s p r ê t r e s v e n d é e n s en E s p a g n e .
L e récit qui va suivre sera c o m m e u n raccourci d'un
t a b l e a u ni m o i n s s o m b r e ni m o i n s édifiant : l'histoire des
prêtres déportés en Angleterre.

//. — Exil du grand vicaire de Luçon, Jean Brumauld


de Beauregard.

N o u s a v o n s v u q u e l ' a b b é J e a n de B e a u r e g a r d , e n
q u i t t a n t le d i o c è s e de L u ç o n , à la fin de 1 7 9 2 , s ' é t a i t r e t i r é
d a n s s a famille, à M o u l i n e t , p r è s de P o i t i e r s .
« N o u s r e s t â m e s à la c a m p a g n e , n o u s dit-il d a n s s e s
Mémoires. N o u s y v i v i o n s fort r e t i r é s , a v e c A n d r é m o n
f r è r e le t h é o l o g a l , et l e j e u n e de C u r z o n , a u q u e l j ' e n s e i -
g n a i s le l a t i n . J ' é t u d i a i s l e s m o u s s e s (il e u t t o u j o u r s u n
g o û t p r o n o n c é p o u r la b o t a n i q u e ) , et le s o i r , j e c o m p o s a i s
s u r d i v e r s s u j e t s . J ' é c r i v a i s d e s l e t t r e s p o u r le d i o c è s e
de L u ç o n . N o u s c é l é b r i o n s la s a i n t e m e s s e e n s e c r e t ,
p é n é t r a n t d a n s la c h a p e l l e p a r u n e p e t i t e f e n ê t r e i n t é r i e u r e .
« S u r la fin d e d é c e m b r e 1 7 9 2 , u n officier de v o l o n t a i r e s
v i n t à Moulinet'. Il se dit de n o s p a r e n t s ; m o n f r è r e A n d r é
le r e ç u t a v e c a m i t i é et il d î p a en f a m i l l e . N o u s é t i o n s t r a h i s ;
n o t r e r e t r a i t e a v a i t été s o u p ç o n n é e ; n o u s é t i o n s t o m b é s d a n s
u n p i è g e , et le s o i r m ê m e , n o u s f û m e s d é n o n c é s a u d i s t r i c t .
e r
« L e 1 janvier 1793, vers les 7 heures du matin, j'éveillai
C u r z o n et j e lui dis de p r é p a r e r la c h a p e l l e p o u r n o s
m e s s e s . N o u s é t i o n s p r è s d u feu, d a n s la salle, l o r s q u e j ' e n -
t e n d i s le b r u i t d ' u n e v o i t u r e e l l e s p o r t e s d e la c o u r s ' o u v r i r .
— V o y e z ce q u e c e p e u t - ê t r e , dis-je à C u r z o n .
— Mon o n c l e , r é p o n d - i l , ce s o n t l e s c h e v a u x de ma
g r a n d ' m è r e ; m a i s j e n e c o n n a i s p a s la v o i t u r e .
LA PERSÉCUTION DE 4792 A 1793 67

« C'était ma voiture, qui était restée à Poitiers. Je


m ' a v a n ç a i ; j ' a p e r ç u s u n e f e m m e . . . c ' é t a i t m a m è r e : elle
venait nous apprendre, en pleurant, que nous étions
exilés.
« M o n frère le t h é o l o g a l t o m b a m a l a d e , et m a m è r e ,
qui voulait sauver a u m o i n s u n de s e s e n f a n t s , obtint
q u ' i l fût e x e m p t é de la d é p o r t a t i o n . M a i s on l ' e n f e r m a au
p e t i t s é m i n a i r e , d ' o ù il fut t r a n s f é r é à P a r i s , et e x é c u t é
q u e l q u e s h e u r e s a v a n t la c h u t e de R o b e s p i e r r e .
« J e m e p r é s e n t a i a u d i s t r i c t , et s u r m a d e m a n d e , on
m ' a c c o r d a de m ' e x i l e r en A n g l e t e r r e .
« L e 14 j a n v i e r , m o n f r è r e et m o i n o u s partageâmes
n o t r e b o u r s e : j ' e m b r a s s a i m a f a m i l l e , et j e m e r e n d i s à la
diligence.
« Tandis que j'étais au bureau, mon domestique était
allé r e c o n n a î t r e m e s c o m p a g n o n s d e v o y a g e .
« Q u a n d il r e v i n t à m o i :
— A h ! M o n s i e u r , m e dit-il, n e p a r t e z p a s ; il y a là
quatre militaires furieux.
— J e p a r t i r a i c e p e n d a n t , lui dis-je ; m a i s n e p a r l e p o i n t
à m a m è r e d e ce q u e t u a s v u .
« J'étais vêtu d'un habit bleu à boutons d'argent, et
j ' a v a i s à la m a i n u n l i v r e d e b o t a n i q u e , plein d e belles
m o u s s e s et d e p l a n c h e s .
« Q u a n d le j o u r p a r u t , j ' a p e r ç u s d e s f i g u r e s a t r o c e s , et
j e n ' e n t e n d i s q u e d ' h o r r i b l e s p r o p o s . M o n l i v r e fixa l ' a t -
t e n t i o n de c e s h o m m e s , q u i m e p r i r e n t s a n s d o u t e pour
u n m é d e c i n : ils v o u l u r e n t le v o i r . J e l ' o u v r i s , et j e l e u r
fis s u r t o u t ^ r e m a r q u e r la d é d i c a c e , q u e l ' a u t e u r a d r e s s a i t à
D i e u , c r é a t e u r d e s p l a n t e s . J e l e u r dis q u e t o u s l e s n a t u -
r a l i s t e s a v a i e n t m i s u n e i n v o c a t i o n s e m b l a b l e à la t è t e d e
leurs ouvrages, qu'ils avaient tous reconnu le grand
M a î t r e , et q u e m o i - m ê m e j e l ' i n v o q u a i s t o u s les j o u r s .
« V e r s la fin de l a p r e m i è r e j o u r n é e , la c o n v e r s a t i o n se
t o u r n a v e r s la p o l i t i q u e . O n p a r l a du j u g e m e n t du r o i . U n
sous-officier d u r é g i m e n t de la S a r r e r a c o n t a les effrpya-
68 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

bles détails de l'assassinat d e la m a l h e u r e u s e princesse


de L a m b a l l e . J e n e p u s c o n t e n i r m o n é m o t i o n : elle fut
r e m a r q u é e : c a r cet h o m m e m e dit : « Si j e c r o y a i s q u e t u
f u s s e s n o b l e , p r ê t r e ou f i n a n c i e r , j e te p a s s e r a i s m o n s a b r e
d a n s la p o i t r i n e , et j e t e j e t t e r a i s p a r la p o r t i è r e !
« J e p r i s s u r m o i de s o u r i r e .
— U n h o m m e n ' e s t p a s g r a n d ' c h o s e , lui répondis-je;
mais encore, tu n'as pas bien m e s u r é la distance de ton
sabre à mon cœur.
« Il e n r e s t a l à . O n n e m e fit p a s d ' a u t r e s m e n a c e s .
« L e s o i r , on n o u s fit c o u c h e r d a n s la m ô m e c h a m b r e . J e
m e m i s à g e n o u x p o u r p r i e r . E n m e v o y a n t , ils s'empor-
t è r e n t e n b l a s p h è m e s et e n j u r e m e n t s .
« A l o r s , j e m e fâchai ; j e l e u r r e p r o c h a i v i v e m e n t l e u r
tyrannie.
« Si j ' é t a i s J u i f , l e u r d i s - j e , v o u s m e l a i s s e r i e z t r a n q u i l l e .
V o u s êtes bien injustes !
— Couche-toi, me répondit l'un d'eux.
« J e m e m i s s u r m o n lit.
« Le lendemain, nous soupâmes à Etampes. Après le
r e p a s , j e j e t a i s u r la t a b l e u n l o u i s d ' o r , p o u r q u e le c o n -
d u c t e u r se p a y â t .
— Gardez votre louis, Monsieur, me dit-il; vous en
aurez bien besoin.
« Cette générosité m ' é t o n n a .
— Non,-lui répondis-je, payez-vous.
« Se p e n c h a n t a l o r s à m o n o r e i l l e :
— Croyez, ajouta-t-il, que j e vous connais bien. J'ai
s o u v e n t c o n d u i t à P a r i s v o t r e frère le g a r d e d u corps,
M o n s i e u r de B r u m a u l d . Q u e D i e u v o u s p r o t è g e .
« J e p a y a i et j e m o n t a i e n v o i t u r e . J e fis m e s p r i è r e s e t
je remplaçai m o n . b r é v i a i r e p a r la r é c i t a t i o n de mon
chapelet.
« N o u s a r r i v o n s à P a r i s . J e m e r e n d i s chez m o n frère
M e n f a l o n , d i r e c t e u r d e s f e r m e s d u r o i , r u e d e la S o u r d i è r e .
«*Je p a s s a i s m e s j o u r n é e s chez M a d a m e de S a i n t - W a s t ,
LA PERSÉCUTION DE 1792 A 1793 69

r u e S a i n t - H o n o r é . J e fus t é m o i n d e t o u s l e s i n c i d e n t s d u
procès de l'infortuné L o u i s XVI, et j ' e n t e n d i s d e s v o i x
f é r o c e s c r i e r d a n s les r u e s : Arrêt de la Convention, qui
condamne Louis Capet à la mort.
« On m ' a v a i t p r i é d ' a l l e r v o i r la famille L é z a r d i è r e , qui
était v e n d é e n n e . Elle d e m e u r a i t r u e S e r p e n t e , n° 1 6 . J e
m ' y r e n d i s ; je frappai t r o i s f o i s ; m a i s o n n ' a v a i t g a r d e d e
m ' o u v r i r : c a r le p r ê t r e q u i c o n f e s s a le r o i c e t t e nuit-là
m ê m e é t a i t l à , qui a t t e n d a i t q u ' o n le v i n t c h e r c h e r . V o y a n t
q u ' o n n e m e r é p o n d a i t p a s , je c r a i g n i s de m ' ê t r e t r o m p é .
« J ' a p e r ç u s u n h o m m e q u i faisait l e s c e n t p a s d a n s l a
r u e . J e l'aW/rdai en l u i d i s a n t : M o n s i e u r , e s t - c e b i e n là
le n ° 1 6 ?
« L ' o m b r e du réverbère m'empêchait de distinguer.
« A ce m o t Monsieur, il s e m i t à c r i e r à Xaristocrate.
« C'était u n e s e n t i n e l l e de l a g a r d e n a t i o n a l e , e n habit
b o u r g e o i s . J e m e m i s à fuir v e r s S a i n t - A n d r é - d e s - A r t s .
« L e l e n d e m a i n , 21 j a n v i e r , j e m e r e n d i s à 9 h e u r e s à
l ' H ô t e l S a i n t - W a s t . N o u s e n t e n d î m e s t r è s d i s t i n c t e m e n t le
roulement des t a m b o u r s ordonné par S a n t e r r e au m o m e n t
où le r o i v o u l u t p a r l e r .
« Ces d é t a i l s o n t fait m a f o r t u n e e n A n g l e t e r r e , et m ' o n t
v a l u la b i e n v e i l l a n c e de p l u s i e u r s p e r s o n n e s , s p é c i a l e m e n t
de M o n s e i g n e u r l ' é v ê q u e de S a i n t - P o l - d e - L é o n , q u i fut le
p è r e d e s p r ê t r e s exilés d a n s la G r a n d e - B r e t a g n e .
« J e p a r t i s enfin le 2 3 j a n v i e r . J e n ' a v a i s d ' a u t r e s p a p i e r s
q u e l ' a r r ê t d u d i s t r i c t et d e u x l e t t r e s de recommandation
de l ' e x c e l l e n t a b b é de ïersans, l'un des plus savants
h o m m e s de F r a n c e , q u i m ' a v a i t a u s s i c o n t r a i n t d ' a c c e p t e r
u n e l e t t r e de c r é d i t de 4 . 5 0 0 f r a n c s .
« N o u s é t i o n s a u g r a n d c o m p l e t d a n s l ' i n t é r i e u r de la
voiture.
«En a r r i v a n t à C a l a i s , j e r e c o n n u s , d a n s la c o u r de
l ' h ô t e l où n o u s d e s c e n d î m e s , d e u x é m i g r é s vendéens qui
r e n t r a i e n t , M o n s i e u r B o d r e a u , a n c i e n p r o c u r e u r d u roi à
N a n t e s , et M o n s i e u r d e l ' E p i n a y - S o u l a n d e a u , q u i a é p o u s é
70 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

la v e u v e d e C l i a r e t t e . J e m e j o i g n i s à e u x , m a i s n o u s f a i s i o n s
s e m b l a n t de n e p a s n o u s c o n n a î t r e .
« J ' a t t e n d i s d e u x j o u r s le d é p a r t du p a q u e b o t .
« J e d o r m i s p e n d a n t t o u t e la t r a v e r s é e . L a m e r était
g r o s s e , m a i s b i e n t ô t les e a u x se c a l m è r e n t , et n o u s p r î m e s
terre à Douvres.
« T o u s les p a s s a g e r s qui é t a i e n t d e s t i n é s p o u r L o n d r e s
se r é u n i r e n t d a n s le m ô m e h ô t e l . J ' é t a i s a u s a l o n , p r è s d u
feu, a v e c m e s c o m p a g n o n s de v o y a g e , l o r s q u e e n t r a un
jeune homme, d'une mise recherchée, qui nous dit :
« M e s s i e u r s , j e r e p a r s p o u r C a l a i s . Si v o u s v o u l e z é c r i r e
en F r a n c e , j e m e c h a r g e r a i de v o s l e t t r e s . »
« J ' a g r é a i c e t t e offre, et j e m e m i s à é c r i r e à P a r i s , à
Poitiers, à Luçon.

. « A L o n d r e s , j e d e s c e n d i s c h e z l ' a b b é B r a u l t , et le s o i r
même, Monsieur Dargence vint me prendre, pour me
donner un logement dans la m a i s o n qu'il h a b i t a i t avec
s o n f r è r e et M o n s i e u r d e la F a i r e , v i c a i r e g é n é r a l .
« J ' é t a i s m a l a d e de t r i s t e s s e et de l a s s i t u d e : j e n e v o u l u s
pas sortir.
« Je n'étais pas sans doute très r e m a r q u a b l e par moi-
m ô m e , mais j ' a r r i v a i s de P a r i s , dans un temps bien nota-
ble. Je l'avais quitté l'oreille r e t e n t i s s a n t encore du roule-
m e n t des t a m b o u r s qui c o u v r i r e n t les d e r n i è r e s paroles du
roi m a r t y r . J ' a p p o r t a i s b e a u c o u p d ' e x e m p l a i r e s d e s o n
t e s t a m e n t , et j e s a v a i s s u r s o n s é j o u r a u T e m p l e b e a u c o u p
de d é t a i l s , q u i n ' o n t é t é c o n n u s q u e d e p u i s .
« Plusieurs prélats me reçurent avec intérêt, surtout
M o n s e i g n e u r de T a l a r u , é v o q u e de C o u t a n c e s , et M o n s e i -
g n e u r d e la M a r c h e , é v ê q u e de S a i n t - P o l , qui m e p e r m i t
d ' a s s i s t e r à s o n d é j e u n e r t r o i s fois p a r s e m a i n e .
« P a r la s u i t e , l ' i n s u r r e c t i o n d e la V e n d é e m e m i t p l u s e n
avant encore.
LA PERSÉCUTION DE 1792 A 1793 71

« P e n d a n t l ' h i v e r , j e fus m a l a d e et j e s o r t i s fort peu;


aussi n'ai-je presque point connu Londres.
« J e m e m i s à t r a d u i r e de l ' a n g l a i s . J ' y r é u s s i s et j e p a r -
v i n s à le lire a v e c u n e p r o n o n c i a t i o n p a s s a b l e .
« Je réussis auprès d'un Anglais, un Monsieur Charles
T o w n l e y , riche catholique et très savant antiquaire. Je
d e v i n s f a m i l i e r a v e c l u i , et c e fut p o u r m o i u n e a d m i r a b l e
ressource. Sa maison, très belle, était remplie de
statues d'un g r a n d m é r i t e , qui garnissaient plusieurs salles.
Il p o s s é d a i t u n e q u a n t i t é p r o d i g i e u s e d ' i n s c r i p t i o n s grec-
q u e s et l a t i n e s .
« J'ajoutai aux jouissances de Monsieur Townley, en
lui p r é s e n t a n t u n a b b é D e v a g , de N a n t e s , q u i connaissait
t o u t e s les l a n g u e s m o r t e s et v i v a n t e s .
« V e r s le m o i s d ' a v r i l , j e r e ç u s d e R e a d i n g u n e l e t t r e d e
m o n frère C h a r l e s . R e a d i n g e s t u n e j o l i e ville, s a l u b r e , à
q u i n z e l i e u e s de L o n d r e s . J e m ' y r e n d i s . Il n e s'y t r o u v a i t
que huit ou dix émigrés français.
« P e n d a n t s i x m o i s , j e m ' y l i v r a i à la b o t a n i q u e , s u r t o u t
à l ' é t u d e des m o u s s e s .
« N o u s n o u s r é u n î m e s s i x , q u i m a n g i o n s chez n o u s . J e
s o i g n a i s la m a r m i t e a v e c a s s e z d ' h a b i l e t é , et u n e d e m i -
h e u r e a v a n t le d î n e r , M o n s i e u r le v i c o m t e de C h a m b r a y
v e n a i t d r e s s e r les r a g o û t s .
« J e r e n t r a i s de b o n n e h e u r e ; j ' é t u d i a i s , j ' é c r i v a i s .
« N o u s g a g n â m e s a i n s i le m o i s d ' o c t o b r e .
« C e p e n d a n t se r é p a n d i t la t r i s t e n o u v e l l e de la m o r t de l a
reine. Madame Smarth, notre vénérable protectrice, qui
était catholique, n o u s r é u n i t .
— V o u s a v e z u n d e v o i r à r e m p l i r , n o u s dit-elle : il f a u t
que vous célébriez un service pour votre reine. H y a d a n s
le C h â t e a u , a u b o u t de la ville, d o u z e p r ê t r e s , q u i v i v e n t
r e t i r é s et n e s o r t e n t j a m a i s . O n dit q u ' i l s o n t de b e l l e s v o i x .
N o u s f e r o n s o u v r i r la c h a p e l l e , et si u n e fois n o u s p o u v o n s
l ' o b t e n i r , v o u s a u r e z r é t a b l i p o u r t o u j o u r s le c u l t e c a t h o -
lique.
72 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

« M o n s i e u r de B e a u r e g a r d p r o n o n c e r a l ' o r a i s o n funè-
bre. »
« M o n f r è r e C h a r l e s m e dit : « N ' a l l e z p a s v o u s char-
ger de ce discours ; v o u s n'auriez p a s assez de t e m p s , et
v o t r e r é p u t a t i o n e n souffrirait. »
« Mais j e crus devoir accepter. T o u t fut r é g l é p o u r l e
s e r v i c e , a u q u e l on i n v i t a t o u s l e s A n g l a i s d u c a n t o n qui
e n t e n d a i e n t la l a n g u e française.
. « A u j o u r c o n v e n u , q u a n d t o u t le m o n d e fut r é u n i , j e
c o m m e n ç a i le g r a n d office, e t m ' é t a n t r e v ê t u d e s habits
s a c e r d o t a u x vers, l a fin d e s l a u d e s , l a m e s s e fut c h a n t é e .
« A p r è s l ' é v a n g i l e , j e m o n t a i en c h a i r e . J'essayai de
p e i n d r e les m a l h e u r s d e l a F r a n c e . J e r e c o n n u s q u e l a
m a i n d e D i e u n o u s p u n i s s a i t de l ' a b a n d o n de l a foi et d e
cinquante ans de blasphèmes contre son Christ. Enfin,
j'arrivai à déplorer n o t r e infortune, à n o u s , qui étions
c h a s s é s d e s t e m p l e s de D i e u e t d e n o t r e p a t r i e ; é l o i g n é s d e
nos parents, sans amis, sans fortune, presque sans espé-
r a n c e , et n ' a y a n t p o u r n o u s s o u t e n i r q u e l e s s e c o u r s q u ' u n e
n a t i o n r i c h e et g é n é r e u s e p o u v a i t d o n n e r à l a m i s è r e . Q u e l l e
situation pour des cœurs s e n s i b l e s , n o b l e s et f r a n ç a i s !
« Puis j'ajoutai : « Non, nous n'avons pas tout per-
du : il n o u s r e s t e l a c o n s c i e n c e , l a fidélité à nos prin-
c i p e s , n o t r e c o n f i a n c e d a n s les s e c o u r s d e l ' a n t i q u e reli-
gion de nos p è r e s , à laquelle les vrais F r a n ç a i s r e s t è r e n t
toujours fidèles. »
« Nous étions tous émus, etje ne pus retenir mes larmes.
« L ' a s s e m b l é e fut t r è s t o u c h é e , et q u a n d , à l ' a b s o u t e , l e s
belles voix de nos p r ê t r e s n o r m a n d s se firent entendre,
les p r o t e s t a n t s e u x - m ê m e s s e m o n t r è r e n t étonnés de la
gravité de cette cérémonie. »

Chassés des temples de Dieu, éloignés de nos parents,


sans amis, sans fortune* et presque sans espérance !
LA PERSÉCUTION DE 1792 A 1793 73

D a n s ce c r i , p a r t i d u fond de s o n â m e , le v i c a i r e g é n é -
ral de L u ç o n e x p r i m a i t les g é m i s s e m e n t s étouffés, les
l a r m e s s i l e n c i e u s e s e t le s e c r e t m a r t y r e de t o u t e s les v i c -
t i m e s de la d é p o r t a t i o n .
E t q u a n d il n o u s p a r l e d e s secours qu'une nation géné-
néreuse donnait à la misère, c'était p a r p u r e c o n v e n a n c e
oratoire, devant les Anglais qui écoutaient sa parole. L e
g o u v e r n e m e n t b r i t a n n i q u e d o n n a i t u n s c h e l l i n g p a r j o u r (*),
à c h a q u e é m i g r é ; c ' é t a i t à p e i n e c e q u ' i l lui fallait p o u r n e
p a s m o u r i r de f a i m .
Un a u t r e exilé, C h a t e a u b r i a n d , qui vivait à L o n d r e s à
p e u p r è s à la m ê m e é p o q u e , n o u s fait le n a v r a n t r é c i t d e s
s o u f f r a n c e s de la p l u p a r t d e s d é p o r t é s : « N o u s d i m i n u â m e s ,
n o u s dit-il, la r a t i o n d e s v i v r e s , c o m m e s u r u n v a i s s e a u ,
l o r s q u e la t r a v e r s é e se p r o l o n g e . L e m a t i n , à n o t r e t h é ,
n o u s r e t r a n c h â m e s la m o i t i é d u p a i n , et n o u s s u p p r i -
m â m e s le b e u r r e . Ces a b s t i n e n c e s f a t i g u a i e n t l e s n e r f s d e
l ' a m i q u i v i v a i t a v e c m o i . S o n e s p r i t b a t t a i t la c a m p a g n e .
Il p r ê t a i t l'oreille et a v a i t l ' a i r d ' é c o u t e r q u e l q u ' u n ; e n
r é p o n s e , il é c l a t a i t d e r i r e o u v e r s a i t d e s l a r m e s .
« C e t t e d i è t e r i g o u r e u s e échauffait m a p o i t r i n e m a l a d e ;
j e c o m m e n ç a i s à a v o i r cle la p e i n e à m a r c h e r .
« Arrivé à notre dernier schelling, je convins avec
m o n a m i d e le g a r d e r p o u r faire s e m b l a n t de d é j e u n e r .
« Nous a r r a n g e â m e s que nous achèterions un pain de
2 s o u s , q u e n o u s n o u s l a i s s e r i o n s s e r v i r , c o m m e de c o u -
t u m e , l ' e a u c h a u d e et la t h é i è r e , q u e n o u s n ' y m e t t r i o n s
p o i n t de t h é , q u e n o u s n e m a n g e r i o n s p a s le p a i n , m a i s
que n o u s boirions l'eau chaude, avec quelques petites
miettes de sucre.
« M o n lit c o n s i s t a i t d a n s u n m a t e l a s e t u n e c o u v e r t u r e .
J e n ' a v a i s p o i n t de d r a p s . Q u a n d il faisait froid, m o n
h a b i t et u n e c h a i s e a j o u t é s à m a c o u v e r t u r e m e t e n a i e n t
2
c h a u d ( ) ».

(1) Le schelling vaut 1 fr. 16 de notre monnaie.


(2) CHATEAUBRIAND, Mémoires d'outreAombe.
74 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

D a n s u n a u t r e de s e s o u v r a g e s , c o m p o s é en A n g l e t e r r e ,
l ' i l l u s t r e é c r i v a i n qui v i e n t de n o u s d é c r i r e l a n o i r e i n -
fortune de n o s d é p o r t é s , ajoutait : « Un infortuné, p a r m i
l e s e n f a n t s d e la p r o s p é r i t é , r e s s e m b l e à u n g u e u x , qui
se p r o m è n e e n g u e n i l l e s a u m i l i e u d ' u n e s o c i é t é b r i l l a n t e :
c h a c u n le r e g a r d e et le fuit. »
P u i s à ces infortunés il d o n n a i t d e s c o n s e i l s :
« L a p r e m i è r e r è g l e , dit-il, e s t d e c a c h e r s e s p l e u r s .
Qui peut s'intéresser au récit de nos m a u x ? L e s u n s les
é c o u t e n t s a n s l e s e n t e n d r e ; les a u t r e s a v e c e n n u i .
« L a s e c o n d e r è g l e c o n s i s t e à s ' i s o l e r e n t i è r e m e n t . Il
f a u t é v i t e r la s o c i é t é l o r s q u ' o n souffre, parce qu'elle est
l'ennemie naturelle du m a l h e u r e u x .
« J e s u i s si c o n v a i n c u d e c e t t e v é r i t é s o c i a l e , q u e j e n e
passe guère d a n s les r u e s de L o n d r e s sans baisser la
t è t e ».
H e u r e u s e m e n t , nos p r ê t r e s e x i l é s a v a i e n t d ' a u t r e s r è g l e s
et d ' a u t r e s s e c r e t s p o u r c o n s o l e r et s u r t o u t p o u r sancti-
fier l e u r s s o u f f r a n c e s : ils v e r s a i e n t l e u r s l a r m e s d e v a n t
t
D i e u , et ils r e g a r d a i e n t le ciel ( ) .

(1) Ad te levavi oculos meos... Posuisti lacrymas meas in conspec-


tu tuo, ps. 122 et 55.
CHAPITRE IV

L E S VICTIMES DE LÀ PERSÉCUTION DANS L'EXPÉ-


D I T I O N D ' O U T R E - L O I R E , D U R A N T L ' H I V E R D E 1793
A 1794. — D O U L O U R E U X É P I S O D E S .

MULTITUDE DES VICTIMES : DÉSASTRES D U MANS

ET D E SAVENAY

L ' e x p é d i t i o n d ' O u t r e - L o i r e , d a n s l a q u e l l e p l u s de 1 0 0 . 0 0 0
p a y s a n s q u i t t a i e n t l e u r p a y s n a t a l p o u r c o n s e r v e r l e u r foi,
fut, c o m m e o n l'a dit, le chemin de croix de la Vendée,
la montée de s o n C a l v a i r e , e t l ' u n e d e s p h a s e s les plus
a t t e n d r i s s a n t e s de s o n l o n g - m a r t y r e . I l l u s t r é e p a r les souffran-
c e s de ses v i c t i m e s a u t a n t q u e p a r l a v a i l l a n c e de s e s s o l d a t s ,
cette expédition douloureuse restera dans l'histoire c o m m e
l ' u n e d e s m a n i f e s t a t i o n s les p l u s t o u c h a n t e s et les plus
m a g n i f i q u e s de l ' h é r o ï s m e c h r é t i e n .

P a r m i la m u l t i t u d e i n n o m b r a b l e d e s p r ê t r e s , d e s v i e i l l a r d s ,
d e s f e m m e s et d e s e n f a n t s , q u i o n t s u c c o m b é d a u s c e t t e
effroyable s é r i e d e d é s a s t r e s , n o u s a v o n s d é j à s i g n a l é u n
c e r t a i n n o m b r e de m a r t y r s .
A j o u t o n s ici les n o m s de l ' a b b é J e a n - B a p t i s t e TRIMOREAU,
76 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

d e s s e r v a n t d e S a i n t - S y m p h o r i e n , q u i m o u r u t à la s u i t e d e
l ' a r m é e ; et d e l ' a b b é POTTIER, c u r é du B a s - P o i t o u , q u i a v a i t
suivi ses paroissiens.
A r r ê t é d a n s la d é r o u t e d u M a n s , il fut c o n d u i t à L a v a l
et m a s s a c r é , s a n s j u g e m e n t , le 12 d é c e m b r e 1793 ( ' ) .
P l u s i e u r s F i l l e s de la S a g e s s e , o n t é t é e x é c u t é e s a u M a n s .
L a famille d e PONSAY p e r d i t u n g r a n d n o m b r e de ses
m e m b r e s (*).
M a d a m e d e MESNARD, d e L u ç o n , se c a s s a la j a m b e au
p a s s a g e de la L o i r e et m o u r u t à V a r a d e s .
DESESSARTS fut p r i s et fusillé p e n d a n t q u ' i l faisait sa
prière, dans une chapelle de F e y g r c a c . « Sa mort fut
3
t r è s p i e u s e , n o u s dit M a d a m e d e la R o c h e j a c q u e l e i n ( ). »
D a n s la d é r o u l e d u M a n s , le 12 et le 13 d é c e m b r e , l ' a b b é
GAILLARD, v i c a i r e de G h a n t e l o u p , d a n s la V e n d é e a n g e v i n e ,
s'efforçait d e s o u t e n i r le c o u r a g e de 14 d e ses p a r o i s s i e n s ,
q u i se t r o u v a i e n t à b o u t d e f o r c e s . L e s v o y a n t i n c a p a b l e s
d ' a v a n c e r p l u s l o i n , et d ' é c h a p p e r à la p o u r s u i t e de l ' e n n e m i ,
il les c o n d u i t à l'écart, dans un bosquet v o i s i n de la
r o u t e . L à , il les c o n f e s s e , l e s p r é p a r e à la m o r t , l e u r dit
q u e si la t e r r e e s t t r i s t e , le ciel e s t t o u j o u r s b e a u , et q u ' i l
r e s t e o u v e r t s u r la t ê t e d e s m a r t y r s de la c a u s e c a t h o l i q u e .
— V o u s ê t e s c o n f e s s é s et a b s o u s , ajoute-t-il ; q u ' a v e z -
vous à c r a i n d r e ? Ah ! vous êtes plus h e u r e u x que moi ; je n'ai
p a s ici d e c o n f e s s e u r p o u r m ' e n t e n d r e .
Q u e l q u e s i n s t a n t s a p r è s le d o u x et c o u r a g e u x p a s t e u r
e s t m a s s a c r é p a r les r é p u b l i c a i n s , a v e c le p e t i t troupeau
qui l'entoure.
D a n s la m ê m e c i r c o n s t a n c e , u n e p o i g n é e de V e n d é e n s ,
p o u r s a u v e r d e s f e m m e s , se l a i s s a i e n t t u e r , e n f a i s a n t face
aux gros bataillons d'ennemis qui poursuivaient les
fuyards. *

(1) GUILLON, T . iv, p. 371.


(2) Revue du Bas-Poitou, 7« antu, livr., p. 94.
(3) Mémoires, T. II, p. 159.
DANS L'EXPÉDITION D'OUTRE-LOIRE 77

Il n o u s e s t i m p o s s i b l e d ' i n s c r i r e ici l e s n o m s de t o u t e s
les s a i n t e s victimes immolées à Laval, à Alençon, à
Rennes, à Sablé, à Angers, au Mans, à Savenay, à Nantes.
L a l i s t e e n s e r a i t infinie (*).
O n e s t i m e q u e la s e u l e d é f a i t e d u M a n s a d û c o û t e r l a
vie à plus de 15.000 p e r s o n n e s . L e s patriotes é g o r g e a i e n t
d a n s l e s r u e s , d a n s les m a i s o n s , d a n s les fossés de la r o u t e ,
les f e m m e s et l e s e n f a n t s . U n g r a n d n o m b r e d e ces f u y a r d s
é p e r d u s p r i r e n t la r o u l e d ' A l e n ç o n , et l à , o n les c o n d u i s i t
à l'échafaud.
Q u e l q u e s j o u r s a p r è s , la d é r o u t e de S a v e n a y fut p l u s
s a n g l a n t e e n c o r e . U n g r a n d n o m b r e de V e n d é e n s s'étaient
j e t é s d a n s les m a r a i s de M o n t o i r , d a n s l e s m a i s o n s des
p a r o i s s e s l i m i t r o p h e s , et d a n s l e s b o i s taillis d e s a l e n t o u r s .
L a cavalerie républicaine, lancée à l e u r poursuite, les
s a b r a p a r m i l l i e r s . A u t é m o i g n a g e d e B e a u c h a m p , 1.200 d e
c e s fugitifs avaient m i s b a s l e s a r m e s ; o n les fusilla ;
600 d ' e n t r e e u x d e m a n d a i e n t q u a r t i e r ; on les é g o r g e a .
D u r a n t huit j o u r s , les Bleus c o n t i n u è r e n t cette chasse de
c a n n i b a l e s ; h u i t j o u r s d u r a n t , on e n t e n d i t r e t e n t i r d a n s l e s
r u e s de S a v e n a y , d a n s les bois, d a n s les c h a m p s de g e n ê t s
du voisinage, les cris des m o u r a n t s , mêlés au b r u i t d e c e s
i g n o b l e s et s a u v a g e s f u s i l l a d e s .
L e s fossés r e g o r g e a i e n t de s a n g , et l e s h o r r i b l e s b o u -
c h e r s d e la R é p u b l i q u e , e n t a s s a n t l e s c a d a v r e s a v e c s y m é -
trie p o u r e n f o r m e r d e s p y r a m i d e s , se f a i s a i e n t u n j e u d e
dresser, s u r le c h a m p du c a r n a g e , ces h o n t e u x t r o p h é e s
de la m o r t .
C'est a p r è s a v o i r a c c u m u l é t a n t d e v i c t i m e s s u r la r i v e
d r o i t e d e la L o i r e , q u e W e s t e r m a n n c r o y a i t p o u v o i r é c r i r e

(1) Chroniques du Bas-Poitou, T. I, pp. 70, 77. La Justice révolu-


tionnaire, les Noyades, les Prisons de Nantes, par LALLIÉ. — Vie de
l'abbé GRUGKT.
78 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

a u C o m i t é de S a l u t p u b l i c : « II ri y a plus de Vendée; je
viens de Venterrer dans les marais et dans les bois de
Savenay. »

A ce m a r t y r e d e s m o r t s , il f a u t a j o u t e r le m a r t y r e d e s
s a r r r Y a n t s , m a r t y r e p l u s p r o l o n g é , p l u s a t r o c e , et p e u t -
être plus méritoire devant Dieu.
C o m m e n t p e i n d r e l ' é t a t d e d t U a b r e m e n t , de souffrance e t
de misère où cette dernière défaite plongea l'immense
c o h u e de ces V e n d é e n s fugitifs, d i s p e r s é s , e r r a n t s à l ' a v e n -
t u r e , p o u r c h a s s é s à c o u p s d e c a n o n et à c o u p s de fusil,
p a r d e s v a i n q u e u r s i m p i t o y a b l e s , à t r a v e r s les c a m p a g n e s ,
les t o u r b i è r e s et les b o i s î
É c o u t o n s M a d a m e d e L e s c u r e , v i c t i m e et t é m o i n , n o u s
révélant, dans ses Mémoires, un coin de ce lugubre
tableau.
« L a faim, la fatigue, le chagrin, écrit-elle, nous
a v a i e n t t o u s d é f i g u r é s . P o u r se g a r a n t i r d u froid, p o u r se
d é g u i s e r , ou p o u r r e m p l a c e r , l e s v ê t e m e n t s u s é s , c h a c u n
était couvert de haillons.
« J ' é t a i s v ê t u e en p a y s a n n e , e n v e l o p p é e d'une vieille
couverture et d ' u n g r a n d m o r c e a u de d r a p b l e u , r a t t a c h é
à m o n cou p a r d e s ficelles.
« J e p o r t a i s t r o i s p a i r e s d e b a s e n l a i n e j a u n e , et d e s
p a n t o u f l e s v e r t e s , r e t e n u e s à m e s p i e d s p a r de p e t i t e s c o r d e s .
« M o n s i e u r R o g e r - M o u l i n i e r p o r t a i t u n t u r b a n et u n
c o s t u m e t u r c , q u ' i l a v a i t p r i s a u t h é â t r e d e la F l è c h e .
« L e c h e v a l i e r de B e a u v o l l i e r s s ' é t a i t e n v e l o p p é * d ' u n e
r o b e de p r o c u r e u r , et a v a i t u n c h a p e a u d e f e m m e p a r -
d e s s u s u n b o n n e t de l a i n e . » .
L ' a n g o i s s e qui o p p r e s s a i t t o u s l e s c œ u r s n e p e r m e t t a i t
p a s d ' o b s e r v e r le c ô t é b u r l e s q u e de c e s t r a v e s t i s s e m e n t s
é t r a n g e s . A u c u n e l è v r e n e p o u v a i t s o u r i r e : il y a v a i t t r o p
d e l a r m e s d a n s les y e u x !
DANS L'EXPÉDITION D'OUTRE-LOIRE 79

Ce q u ' i l y e u t de p l u s t e r r i b l e p o u r les p r o s c r i t s , ce fut la


prolongation indéfinie de leur martyre, pendant les
r i g u e u r s d e l ' h i v e r d e 1 7 9 3 à 1794 ; et la c r u a u t é d e c e t t e
s i t u a t i o n n ' é t a i t a d o u c i e p a r a u c u n e e s p é r a n c e d ' e n v o i r la
fin.
P e n d a n t cinq s e m a i n e s , M o n s i e u r et M a d a m e M o r i s s e t ,
d e G h o l e t , se t i n r e n t c a c h é s d a n s le c r e u x d ' u n a r b r e , a u x
environs d'Ancenis.
M a d a m e d ' A u t i c h a m p , la m è r e de C h a r l e s d ' A u t i c h a m p ,
p a r v i n t à se d é g u i s e r si c o m p l è t e m e n t , q u ' e l l e p u t e n t r e r a u
service d'un a d m i n i s t r a t e u r du district, p o u r g a r d e r les
v a c h e s . E l l e fit ce m é t i e r p e n d a n t un a n , j u s q u ' à l'am-
nistie.
P l u s i e u r s d a m e s v e n d é e n n e s se s a u v è r e n t a i n s i , e n c u l -
t i v a n t l a t e r r e o u e n g a r d a n t les t r o u p e a u x .
U n e d e m o i s e l l e de la V o y r i e se c o u p a u n d o i g t a v e c s a
faucille, en faisant la m o i s s o n .

« M a d a m e de la R o c h e - S a i n t - A n d r é , n é e D u Chafl'ault,
fut a r r ê t é e à N a n t e s et j e t é e e n p r i s o n . A p r è s y a v o i r l o n g -
t e m p s l a n g u i , elle fut c o n d a m n é e à p é r i r d a n s la L o i r e .
Mais o n s u t q u ' e l l e a v a i t é t é d u n o m b r e de c e s d a m e s q u i
a v a i e n t d e m a n d é g r â c e p o u r les 3.000 r é p u b l i c a i n s faits
p r i s o n n i e r s à M o n t a i g u , e n 1793 : on la r e l â c h a .
« E l l e é t a i t p r e s q u e s a n s v ê t e m e n t s . M o u r a n t de faim et
c r a i g n a n t d ' ê t r e p r i s e u n e s e c o n d e fois, elle alla d a n s les
f a u b o u r g s de N a n t e s , se p r é s e n t e r p o u r s e r v i r d a n s u n
h ô t e l . O n la r e ç u t p o u r s a v i e , c o m m e u n e fille de p e i n e .
O n lui c o u p a i t s o n p a i n , q u ' e l l e m a n g e a i t d e b o u t . E l l e
j o u a i t l ' i n n o c e n t e . O n l ' a p p e l a i t Marion. Elle c o u c h a i t
d a n s u n t a u d i s . S e s n u i t s é t a i e n t b i e n t r i s t e s : elle e n
p a s s a i t u n e g r a n d e p a r t i e à p l e u r e r et à p r i e r .
80 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

« U n e n u i t , elle e n t e n d i t d u b r u i t à s a p o r t e . E l l e e n
fut g r a n d e m e n t effrayée e t s e r e c o m m a n d a à D i e u . O n
f r a p p a d e n o u v e a u . A l o r s elle s e h a s a r d e à d e m a n d e r :
Qui est là ?
— J e suis le b o n h o m m e P i e r r e , Mamzelle Marion ;
n'ayez pas peur de moi : c a r j e crains Dieu.
P i e r r e était u n vieux valet d'écurie.
— Que voulez-vous, bonhomme Pierre, demande la
Vendéenne.
— M a b o n n e demoiselle, r é p o n d le v i e u x d o m e s t i q u e ,
v o u s craignez le b o n Dieu, j e le sais bien ; j ' a i r e m a r q u é q u e
votre m o u c h o i r de cou est tout déchiré, et q u e vous avez
bien de la peine à l ' a r r a n g e r avec des épingles. J'avais
cent sous ; j'ai acheté u n morceau de toile, et j e veux vous
le d o n n e r p o u r v o u s c o u v r i r .
« L a p a u v r e fugitive o u v r i t s a n o r t e e t r e ç u t c e t o u c h a n t
c a d e a u a v e c u n e g r a n d e r e c o n n a i s s a n c e (*). »

II

DOULOUREUX ÉPISODES D E L E X P É D I T I O N D'OUTRE-LOIRE

Cinq é p i s o d e s , d ' u n n a v r a n t i n t é r ê t , v o n t d é r o u l e r p l u s
c o m p l è t e m e n t s o u s n o s y e u x le v i v a n t t a b l e a u d e c e t t e
a g o n i e d e l a V e n d é e , d a n s l e d é s a s t r e final d e s o n e x p é d i -
tion d'Outre-Loire.
C'est c o m m e u n e t o u c h a n t e o d y s s é e , q u i v a n o u s p e i n d r e
les m a l h e u r s d e t o u s n o s p r o s c r i t s , d a n s l e s i n f o r t u n e s
diverses : >
De quatre petits orphelins de Cholet ;
Du jeune Davis, de Saint-Lambert-du-Lattay ;
De Mesdemoiselles Sophie de Sapinaud et Robert de
Lézardière ;

(1) Mémoires de MONSEIGNEUR DE BEAUREGARD, Poitiers, 1842,


pp. 87, 88.
DANS L'EXPÉDITION D'OUTRE-LOIRE 81

D e M a d a m e de B o n c h a m p ;
D e M a d a m e d e L e s c u r e , q u i fut d e p u i s la m a r q u i s e d e
la R o c h c j a c q u e l e i n .

I . — Les quatre petits orphelins de Cholet.

D e u x j e u n e s g a r ç o n s de C h o l e t , l ' u n n o m m é C o u d r a i s ,
l ' a u t r e B a r b i e r , t e n a n t c h a c u n u n e p e t i t e s œ u r p a r la m a i n ,
e r r a i e n t à l ' a v e n t u r e d a n s les r u e s d e N a n t e s .
L e u r s p a r e n t s v e n a i e n t de t o m b e r s o u s le c o u t e a u de l a
guillotine.
P a r pitié p o u r l e u r â g e , l e s b o u r r e a u x l e s a v a i e n t t i r é s
de p r i s o n et d é p o s é s s u r le p a v é d e la g r a n d e ville.
L e s p a u v r e s petits orphelins v a g u a i e n t au h a s a r d , d ' u n e
rue à l'autre, p a r une rigoureuse j o u r n é e d'hiver, transis
d e froid, e x t é n u é s p a r la faim et p a r l ' h o r r i b l e r é g i m e d u
cachot.
D e u x p a s s a n t s les r e n c o n t r e n t , et n a v r é s à l ' a s p e c t d ' u n e
m i s è r e si a t t e n d r i s s a n t e : « V o i c i , dit l ' u n d e s d e u x à s o n
c o m p a g n o n , voici d e s e n f a n t s q u i v o n t p é r i r c e t t e n u i t ,
s'ils n e t r o u v e n t p e r s o n n e p o u r l e s r e c u e i l l i r . O n a b i e n
pitié d e s c h i e n s ; il f a u t a v o i r pitié d e c e s p e t i t s m a l -
heureux 1
— Que v e u x - t u que n o u s fassions de ces m a r m o t s ?
r é p o n d l ' a u t r e . I l s s o n t q u a t r e ; il n ' y a p o i n t d e p l a c e p o u r
e u x chez n o u s .
— P a r t a g e o n s , r e p r e n d le p r e m i e r ; p r e n d s - e n d e u x ; j e
m e chargerai des deux autres.
— E h b i e n ! s o i t , dit l ' a u t r e ; p a r t a g e o n s à n o u s d e u x
cet a c t e d ' h u m a n i t é . Q u a n d l a p a i x n o u s s e r a r e n d u e , n o u s
r e m e t t r o n s ces e n f a n t s à l e u r f a m i l l e .
On e s t h e u r e u x de r e n c o n t r e r les n o b l e s d é l i c a t e s s e s d u
c œ u r h u m a i n , e n face d e t a n t de b a r b a r i e s et à c ô t é de t a n t
d'ineffables i n f o r t u n e s .
A l ' é p o q u e de l ' a m n i s t i e , les q u a t r e o r p h e l i n s f u r e n t r e n -
voyés à Cholet.
6
82 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

Un jour, 7 2 a n s a p r è s la d a t e d u r é c i t q u ' o n v i e n t d e
l i r e , q u a t r e o c t o g é n a i r e s se t r o u v a i e n t r é u n i s d a n s c e t t e ville
de Cholet, et versaient des l a r m e s d'émotion, en se r a p p e -
l a n t l e s s o u v e n i r s de 1 7 9 3 . C ' é t a i e n t les q u a t r e orphelins
a b a n d o n n é s d a n s les r u e s de N a n t e s .

//. — Les infortunes du jeune Davis, de Saint-Lambert-


du-Laltay.

P a r m i l e s j e u n e s v i c t i m e s d e la f é r o c i t é d e s b o u r r e a u x
d e la V e n d é e , l ' h i s t o r i e n de la p e r s é c u t i o n r é v o l u t i o n n a i r e
d o i t c i t e r le j e u n e D a v i s , d e S a i n t - L a m b e r t - d u - L a t t a y ,
q u i t r a v e r s a t o u s les p é r i l s d e la t o u r m e n t e .
B i e n j e u n e e n c o r e , il a v a i t s u i v i s o n p è r e , q u i s u c c o m b a
dans l'expédition d'Outre-Loire.
A p r è s la d é r o u t e d e l ' a r m é e c a t h o l i q u e a u M a n s , D a v i s
s ' é t a i t c a c h é a u p r e m i e r é t a g e d ' u n e m a i s o n . Il s'y é t a i t
g l i s s é p a r la f e n ê t r e , en g r i m p a n t s u r d e s m o n c e a u x d e
c a d a v r e s . Il e n s o r t i t b i e n t ô t a p r è s p a r u n e p o r t e d é r o b é e ,
et p a r v i n t à r e j o i n d r e les d é b r i s de l ' a r m é e e n f u i t e .
P e n d a n t q u e l q u e s j o u r £ , m a r c h a n t n u - p i e d s et t ê t e n u e ,
il fit r o u t e a v e c 15 s o l d a t s v e n d é e n s , et a v e c e u x se c a c h a
d a n s u n b o i s de S a i n t - H e r b l o n ; m a i s la faim l ' o b l i g e a
d'en sortir.
E s p é r a n t t r o u v e r g r â c e à c a u s e de s o n j e u n e â g e , il se
r e n d i t à "Nantes. O n lui d o n n a d ' a b o r d la ville p o u r p r i s o n ;
m a i s C a r r i e r le fit e n s u i t e r e n f e r m e r à l ' E n t r e p ô t , o ù il e u t
à s u b i r l e s t o u r m e n t s de la f a i m , de la c o n t a g i o n et d e s
s é v i c e s de t o u t g e n r e .
C a r r é le p r i t à s o n s e r v i c e e n q u a l i t é d e m o u s s e . L e
p a u v r e e n f a n t n e faisait q u e c h a n g e r de s u p p l i c e . S o u v e n t
le m a î t r e b r u t a l le r e n v e r s a i t p a r t e r r e à c o u p s d e p o i n g ,
et l u i m e t t a i t les p i e d s s u r le c o r p s , e n lui c r i a n t : « Ce
p e t i t B r i g a n d , il faut q u e j e l ' é c r a s e . »
Ce g e n r e de vie d u r a d e u x a n s .
E n f i n , u n j o u r , r e m o n t a n t la L o i r e de N a n t e s à O r l é a n s ,
DANS L'EXPÉDITION D'OUTRE-LOIRE 83

le p e t i t m o u s s e p u t s ' é v a d e r s u r u n b a t e a u d e p ê c h e u r , e t
se r é f u g i a d a n s l'île de Béhuard, située au milieu du
fleuve. D e là, il t r a v e r s a le L o u e t , et fut a s s e z h e u r e u x
p o u r t r o u v e r u n b a t e l i e r c o m p a t i s s a n t , q u i le d é b a r q u a s u r
la r i v e v e n d é e n n e .
L e j e u n e fugitif se d i r i g e a l o r s v e r s S a i n t - L a m b e r t - d u -
L a t t a y , où il a l ' e s p o i r d e r e t r o u v e r sa m è r e .
11 a r r i v e à la m a i s o n m a t e r n e l l e a v e c s o n a c c o u t r e m e n t
de m a r i n , et s o u s les h a i l l o n s de la m i s è r e . M a d a m e D a v i s
n e p e u t le r e c o n n a î t r e .
— J ' a u r a i s g r a n d d é s i r de v o u s a s s i s t e r , m o n enfant,
l u i d i t - e l l e , le p r e n a n t p o u r u n é t r a n g e r ; m a i s l e s r é p u -
b l i c a i n s m ' o n t t o u t v o l é , et m o n m a r i est m o r t d a n s l ' a r m é e
c a t h o l i q u e , a u - d e l à la L o i r e .
— Moi a u s s i , dit l ' e n f a n t , j ' a i fait l ' e x p é d i t i o n d e la
Galerne.
— C o m m e n t donc vous n o m m e z - v o u s ?
— D a v i s , r é p o n d le p e t i t m o u s s e ; et v o u s , n ' ê t e s - v o u s
pas ma mère ?
M a d a m e Davis jette sur l'enfant un long r e g a r d étonné ;
p u i s , ô l a n t la c a s q u e t t e de m a r i n qui m a s q u a i t ce j e u n e
visage :
— A h ! c'est toi ! d i t - e l l e , e n p o u s s a n t u n cri d ' i n e x p r i -
mable bonheur.
Elle v e n a i t d e r e c o n n a î t r e s o n fils à u n e m a r q u e q u ' i l
p o r t a i t a u f r o n t , et elle t o m b a i t é v a n o u i e , e n d i s a n t : Mon
enfant !
P l u s de v i n g t a n s a p r è s , D a v i s r e n c o n t r a C a r r é d a n s u n e
foire d e R o c h e f o r t . C e t h o m m e é t a i t t o m b é d a n s la d e r n i è r e
m i s è r e , et s'était fait m a r c h a n d de b r i c - à - b r a c .
D a v i s se fit c o n n a î t r e à son b o u r r e a u et lui fit l ' a u m ô n e .
Il se v e n g e a i t e n V e n d é e n et e n v r a i disciple de J é s u s -
C h r i s t («).

(1) L'abbé COSIN, p. 1 7 7 .


84 LE MARTYRE DE LÀ VENDÉE

III. — Les douloureuses aventures de Mesdemoiselles


Sophie de Sapinaud et Robert de Lézardière.

Mademoiselle S o p h i e de S a p i n a u d , d e la G a u b r e t i è r e ,
s œ u r d u g é n é r a l , a v a i t suivi s o n p è r e , a v e c ses d e u x sœurs
A i m é e et C h a r l o t t e , d a n s la fatale e x p é d i t i o n d ' O u t r e - L o i r e .
. Elle a v a i t 18 a n s .
Elle d o r m a i t p a r t e r r e , d a n s son m a n t e a u , a u milieu de
l ' a r m é e , e n t r e les j a m b e s de son cheval, t e n a n t passée
a u t o u r de s o n c o u la b r i d e de s a m o n t u r e .
P a n s l'affreux d é s a r r o i de l a d é r o u l e d u M a n s , u n c o n v o i
d e c a i s s o n s la s é p a r a t o u t à c o u p d e s o n p è r e .
J e t é e s e u l e a u m i l i e u de t a n t d e b o u r r e a u x et de v i c t i m e s ,
S o p h i e e u t la b o n n e fortune de r e n c o n t r e r u n e de s e s
parentes, Mademoiselle Robert de.Lézardière, vigoureuse
et intrépide V e n d é e n n e .
E l l e se p a r t a g è r e n t le s e c o u r s d ' u n c h e v a l b o i t e u x , q u ' i l
l e u r fallait s o u v e n t t r a î n e r d e r r i è r e e l l e s , et gagnèrent
a i n s i l a c a m p a g n e , à la g r â c e d e D i e u .
C o m m e l e s B l e u s m a s s a c r a i e n t t o u t s u r la g r a n d e r o u l e ,
elles se l a n c e n t d a n s un c h e m i n de t r a v e r s e . E l l e s par-
v i e n n e n t à g a g n e r u n e m é t a i r i e , où les f e r m i e r s l e u r firent
bon accueil.
On l e u r d o n n a d e s h a b i t s de p a y s a n n e s , et s o u s ce d é g u i -
s e m e n t , elles c o n t i n u e n t l e u r r o u t e .
M a i s voici q u ' e l l e s s o n t s u r p r i s e s p a r d e s s o l d a t s r é p u -
b l i c a i n s , qui l e u r c r i e n t : O ù a l l e z - v o u s ?
— Nous allons au b o u r g de B r u l o n .
— V o u s êtes des b r i g a n d e s ! Suivez-nous.
O n les m è n e a u b o u r g , et l e s s o l d a t s d é l i b é r a i e n t t o u t
h a u t , d e v a n t e l l e s , s'il n e fallait p o i n t l e s fusiller, c h e m i n
faisant.
A B r u l o n , on les i n t r o d u i s i t d a n s u n e a u b e r g e , t o u t e
p l e i n e de captifs q u i a t t e n d a i e n t la m o r t .
O n les d é p o u i l l a b r u t a l e m e n t de l e u r c o s t u m e d e p a y -
DANS L'EXPÉDITION D'OUTRE-LOIRE 80

sannes, en ne leur laissant que leur camisole et leur


jupon.
M a i s u n c o u p d e P r o v i d e n c e les s a u v a . L ' a u t o r i t é r é p u -
blicaine de l'endroit était représentée par un Mon-
sieur T i s o n , j u g e de p a i x , qui cachait des sentiments
h u m a i n s s o u s l e s a i r s f a r o u c h e s d u p a t r i o t e . C'est à s a g a r d e
que les soldats confièrent leurs deux captives. Elles
reçurent, d a n s la m a i s o n de cet h o m m e d e c œ u r , des
h a b i t s , de l ' a r g e n t et m i l l e s o i n s d é l i c a t s .
Elles r e s t è r e n t là c a c h é s six m o i s , p e n d a n t l e s q u e l s l e u r
s a u v e u r jouait sa tête à chaque minute.
U n j o u r , M o n s i e u r T i s o n fut d é n o n c é e t c o n d u i t a u
M a n s a v e c les d e u x n o b l e s V e n d é e n n e s . Il s u i v a i t , à p i e d ,
la c h a r r e t t e q u i l e s t r a î n a i t d e p r i s o n e n p r i s o n , c ' e s t - à -
dire d'église en église : les temples dévastés étaient alors
t r a n s f o r m é s e n c a c h o t s . 11 souffrait a v e c elles le froid, la
p l u i e , l ' a i r infect q u ' o n r e s p i r a i t p a r m i les p r i s o n n i e r s ,
e n t a s s é s p ê l e - m ê l e d a n s c e s édifices i n c e n d i é s .
Q u a n d ils a r r i v è r e n t a u M a n s , il y r e s t a i t e n c o r e p r è s
de 3 0 0 c a p t i f s . O n e n fusillait c h a q u e j o u r u n c e r t a i n
n o m b r e , dont les c a d a v r e s restaient gisant sous les fenêtres
de la p r i s o n o ù M o n s i e u r T i s o n et s e s d e u x p r o t é g é e s
étaient d é t e n u s . C'était u n m o n a s t è r e , fermé p a r des c h a r -
milles et u n e p i è c e d ' e a u .
P l u s i e u r s j o u r s se p a s s e n t d a n s u n e h o r r i b l e a n x i é t é .
T o u t à c o u p M o n s i e u r T i s o n a p p r e n d , p a r ses r e l a t i o n s
avec des p e r s o n n e s s û r e s du d e h o r s , q u e les d e u x prison-
n i è r e s d o i v e n t ê t r e fusillées le l e n d e m a i n , et q u ' i l faut à
t o u t p r i x q u ' e l l e s s ' é v a d e n t le j o u r m ê m e .
S'évader! mais c o m m e n t ?
L'excellent j u g e de paix, qui était m o i n s s é v è r e m e n t
surveillé que les p r i s o n n i e r s o r d i n a i r e s , t r o u v a , p a r m i les
g a r d i e n s d u c a c h o t , u n s o l d a t q u e les S a p i n a u d a v a i e n t
s a u v é à M o r t a g n e . Il l u i p r o m i t 1 0 . 0 0 0 f r a n c s , s'il s ' e n -
gageait à m é n a g e r l'évasion des V e n d é e n n e s q u ' o n vient
de c o n d a m n e r à m o r t .
86 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

M a i s le s o l d a t fut a p p e l é a i l l e u r s e t le c o u p m a n q u a .
Tison était v e n u à savoir que Mademoiselle Sophie avait
d e s p a r e n t s d a n s la v i l l e . Il p a r v i n t à s ' a b o u c h e r avec
u n de l e u r s d o m e s t i q u e s , g a r ç o n r o b u s t e et d é t e r m i n é , q u i
se charge d'enlever, le s o i r m ê m e , les prisonnières à
travers l'étang.
O n se figure les a n g o i s s e s d e c e s m a l h e u r e u s e s , à l ' h e u r e
q u i é t a i t c o n v e n u e p o u r la d é l i v r a n c e . L a t ê t e à la f e n ê t r e
d e la p r i s o n , les r e g a r d s fixés s u r la p i è c e d ' e a u q u i m i r o i -
t a i t s o u s l e s p â l e s r a y o n s de l a l u n e , elles g u e t t a i e n t le
moindre mouvement, et frissonnaient au plus faible
murmure.
T o u t e la n u i t s ' é c o u l e , et le s a u v e u r attendu ne vient
pas.
E t voilà que commençaient à poindre les premières
l u e u r s d u j o u r fixé p o u r l e u r s u p p l i c e .
M a i s D i e u v o u l u t q u e la m o r t se fit é g a l e m e n t a t t e n d r e ,
et l ' e s p é r a n c e r e v i n t a v e c la n u i t s u i v a n t e . E l l e s a t t e n d a i e n t
a v e c l e s m ê m e s f r i s s o n s d ' e s p o i r et de t e r r e u r .
E n f i n , elles e n t e n d e n t u n l é g e r c l a p o t e m e n t ; elles a p e r -
ç o i v e n t le d o m e s t i q u e qui s ' a v a n c e à t r a v e r s l ' é t a n g , a y a n t
d e l ' e a u j u s q u ' à la g o r g e ; il a r r i v e a u p i e d de la m u r a i l l e
d u m o n a s t è r e , et d o n n e u n s i g n a l q u i e s t c o m p r i s .
M a d e m o i s e l l e R o b e r t d e s c e n d la p r e m i è r e , a u moyen
d'une c o r d e q u i la t i e n t s u s p e n d u e ; elle m o n t e s u r les
é p a u l e s d u d o m e s t i q u e et p a r v i e n t à l ' a u t r e b o r d .
M a d e m o i s e l l e S o p h i e y p a r v i e n t à s o n t o u r p a r le m ê m e
moyen.
L e s voilà libres toutes les d e u x . Elles ôtent leurs vête-
m e n t s , t e l l e m e n t collés à l e u r p e a u q u ' e l l e s l'arrachent
t o u t e s a n g l a n t e . Elles p r e n n e n t des h a b i t s d é p o s é s là p a r
M o n s i e u r T i s o n , fixent à l e u r coiffure de g r a n d e s c o c a r d e s
t r i c o l o r e s , et d o n n a n t le b r a s à l e u r s d e u x l i b é r a t e u r s , elles
v o n t se r é f u g i e r chez M a d a m e de S a p i n a u d , la m è r e d u
traducteur des p s a u m e s .
T r o p s u s p e c t e p o u r l e s g a r d e r chez e l l e , celle-ci l e s l o g e a

I
DANS L'EXPÉDITION D'OUTRE-LOIRE 87

chez u n e de s e s a n c i e n n e s f e m m e s d e c h a m b r e , d o n t le
m a r i figurait a u p r e m i e r r a n g d e s sans-culottes.
A u b o u t d e h u i t j o u r s , l e s d e u x p r o s c r i t e s p e u v e n t se
retirer à C h a r t r e s , déguisées en l i n g è r e s , avec u n passe-
port, qu'elles avaient elles-mêmes fabriqué.
L'une p o r t a i t le n o m de Madeleine, et l ' a u t r e , celui
de Nanetle Tardy.
Elles p r i r e n t l o g e m e n t chez une d a m e J o r d a n , pâtissière,
n a ï v e et g r o s s i è r e r é p u b l i c a i n e , q u i l e u r r a c o n t a i t , a v e c
g r a n d s détails, l'exécution des aristocrates, et voulait sans
cesse les mener au c l u b , pour faire des émotions,
disait-elle.
L e s V e n d é e n n e s se b o r n è r e n t à c o n f e c t i o n n e r d e s c h e -
m i s e s p o u r l e s B l e u s , à c i n q s o u s la p i è c e .
T o u t e patriote qu'elle était, Madame J o r d a n sentait la
d i s t i n c t i o n d e s d e u x o u v r i è r e s , les a p p e l a i t Mamzelles, et
les s e r v a i t a v e c u n c e r t a i n r e s p e c t , m a i s si c h i c h e m e n t ,
q u e la r a t i o n d e p a i n é t a i t s o u v e n t i n s u f f i s a n t e .
U n j o u r , la p â t i s s i è r e l e u r p r o p o s a u n e p a r t i e s u p e r b e :
il s ' a g i s s a i t d ' a l l e r v o i r g u i l l o t i n e r le ci-devant curé de
Chartres.
Mais Mademoiselle Robert lui p e r s u a d a q u ' à regarder
p a r e i l s p e c t a c l e , elle s ' e x p o s a i t à a v o i r d e s e n f a n t s sans
tète.
L a pâtissière n'insista pas.
Plusieurs mois s'écoulèrent a i n s i , d a n s le t r a v a i l , la
m i s è r e e t la t e r r e u r , e n t r e l e s c r u e l s s o u v e n i r s d u p a s s é et
les m e n a c e s de l'avenir.
Enfin, un jour, Madame Jordan annonçait une grande
n o u v e l l e a u x d e u x é t r a n g è r e s : on v e n a i t de g u i l l o t i n e r
Monsieur Robespierre, sous prétexte qu'il voulait guillo-
t i n e r t o u t e la n a t i o n .
— Qui s'en s e r a i t d o u t é ? a j o u t a i t n a ï v e m e n t la f e r v e n t e
r é p u b l i c a i n e . C ' e s t v r a i m e n t d o m m a g e : c a r c ' é t a i t u n si
aimable citoyen !
M a d e m o i s e l l e de S a p i n a u d a p p r i t a l o r s t o u s les m a l h e u r s
88 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

d e sa famille. Ses s œ u r s , A i m é e et Charlotte, Tune âgée de


2 3 a n s , l ' a u t r e de 1 7 , a v a i e n t s u i v i l ' a r m é e a v e c l e u r p è r e ,
jusqu'au dernier combat.
C h a r l o t t e , e n p r o i e à la p e t i t e v é r o l e , a v a i t p a s s é s i x
semaines e n m a r c h e , s a n s q u i t t e r s o n a m a z o n e ni s o n
p a n t a l o n . « Q u a n d on l e s lui ô t a , é c r i t - e l l e , o n la d é p o u i l l a
c o m m e un lapin. »
L e p è r e a v a i t été fusillé, e n p r é s e n c e de ses d e u x fdles,
à Savenay. Elles avaient vu sa m â c h o i r e en lambeaux
tomber sur s a p o i t r i n e ; elles a v a i e n t e n t e n d u s a voix
mourante, d e m a n d e r , c o m m e B a y a r d , si Dieu lui par-
' donnerait.
D'abord condamnées à m o r t , les deux jeunes filles
f u r e n t i n c a r c é r é e s à L o r i e n t , p ê l e - m ê l e a v e c les f o r ç a t s ,
c o n t r a i n t e s à p o r t e r c o m m e e u x le b o n n e t r o u g e et l e
n u m é r o d ' é c r o u (*), a l l a n t c h e r c h e r c h a q u e j o u r a v e c e u x
l e u r r a t i o n de fèves d a n s u n e é c u e l l e .
E t t o u t e c e t t e l o n g u e s é r i e d e t o r t u r e s , les p e r s é c u t e u r s
la motivaient ainsi : « C'est pour avoir assisté aux
prières dites par un sacristain, dans l'église de Bazoges;
pour être restées paisibles chez elles, lorsque les Brigands
occupaient la commune ». C'est le t e x t e m ê m e d e leur
jugement.
L a m o r t d e R o b e s p i e r r e v i n t s a u v e r les n o b l e s g a l é -
riennes de Lorient, avec tant d'autres v i c t i m e s de la
Terreur.
M e s d e m o i s e l l e s S o p h i e de S a p i n a u d et R o b e r t d e L é z a r -
d i è r e r e v i n r e n t à N a n t e s , d ' o ù elles f u r e n t r e c o n d u i t e s e n
sûreté dans leur pays.
E l l e s y v é c u r e n t j u s q u ' à la p a i x , d u s u r p l u s de leurs
a n c i e n s f e r m a g e s , q u e les p a y s a n s l e u r a p p o r t a i e n t c h a q u e
a n n é e , a p r è s a v q i r s o l d é les n o u v e a u x p r i x a u x a c q u é r e u r s
républicains.

( 1 ) Le numéro d'écrou de Mademoiselle Aimée était 34 ; il a été conservé


par la famille, comme une relique de martyr.
DANS L'EXPÉDITION D'OUTRE-LOIRE 89

E t le s a u v e u r d e s d e u x p r o s c r i t e s , M o n s i e u r T i s o n , q u e
d e v i n t - i l ? Il fut s a n s d o u t e v i c t i m e de son h é r o ï q u e g é n é -
r o s i t é : c a r , m a l g r é ses r e c h e r c h e s , la famille de S a p i n a u d
n e p u t a v o i r d e s e s n o u v e l l e s , n i lui t é m o i g n e r s a r e c o n -
n a i s s a n c e a u t r e m e n t q u e p a r d e s p r i è r e s , et p a r la p u b l i -
cité q u ' e l l e v o u l u t d o n n e r à s o n n o m .
Mademoiselle Sophie épousa Monsieur de J o a n n i s , et
v é c u t à la G a u b r e t i è r e , a u m i l i e u de l'affection d e s s i e n s ,
et de la j u s t e v é n é r a t i o n de t o u t le p a y s .
P a r les s o i n s i n t e l l i g e n t s d u m a i r e , M o n s i e u r d e R a n g o t ,
elle v i t s ' é l e v e r , p r è s d e l ' é g l i s e , u n g r a c i e u x m o n u m e n t à
la m é m o i r e d u l i e u t e n a n t - g é n é r a l de S a p i n a u d , m o r t le
10 a o û t 1 8 2 9 .
G l o r i e u s e c o n s o l a t i o n p o u r u n e famille si é p r o u v é e , et
d o n t le n o m d o i t r e s t e r i n s c r i t d a u s le m a r t y r o l o g e d e la
Vendée.

I V . — Les étapes douloureuses de Madame la marquise


de Bonchamp.

L a p r i s e de F o n t e n a y , o ù s o n m a r i fut g r i è v e m e n t b l e s s é ,
le 2 5 m a i 1 7 9 3 , m a r q u e la d a t e o ù c o m m e n c e n t les g r a n d e s
i n f o r t u n e s de M a d a m e la m a r q u i s e de B o n c h a m p .
S o n c h â t e a u de la B a r o n n i è r e , s i t u é p r è s de S a i n t - F l o -
r e n t - l e - V i c i l , é t a i t m e n a c é p a r les B l e u s . Elle r e ç u t l ' o r d r e
de le q u i t t e r e n t o u t e h â t e , p o u r se r e n d r e à B e a u p r é a u ,
a v e c ses e n f a n t s .
« L e t o c s i n s o n n a i t , é c r i t - e l l e ; j e n ' e u s q u e le t e m p s
de m e s a u v e r . J e fus o b l i g é e de p r e n d r e d e s c h e v a u x d e
fermiers, tous les nôtres a y a n t été saisis p a r les réquisi-
tions.
« Je plaçai m e s enfants d a n s l'un des p a n i e r s a t t a c h é s
s u r le d o s d e s c h e v a u x , a v e c q u e l q u e s j o u j o u x p o u r l e s
e m p ê c h e r d e c r i e r ; l ' a u t r e p a n i e r fut r e m p l i d e p o u d r e , d e
fusils, de p i s t o l e t s a p p a r t e n a n t à m o n m a r i .
90 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

« L e c h e v a l q u i p o r t a i t m e s e n f a n t s a y a n t é t é effrayé,
s ' e m p o r t a et les r e n v e r s a . J e n e s a u r a i s d i r e l'effroi que
m e c a u s a le d a n g e r q u ' i l s c o u r u r e n t .
« J ' a r r i v a i à la G a u b r e t i è r c , en P o i t o u , chez M a d a m e d e
B o i s y , o ù j e r e ç u s les p l u s t e n d r e s m a r q u e s d'affection. J e
fus là à t o u t e e x t r é m i t é ; j e n e d u s m a g u é r i s o n qu'aux
soins qui m e furent p r o d i g u é s . »

M a d a m e de B o n c h a m p , qui a v a i t p a s s é la L o i r e à la
suite de l'armée ^vendéenne, ajouta l'illustre spectacle de
ses m a l h e u r s à celui d u m a r t y r e de t o u t c e g r a n d p e u p l e
de p r o s c r i t s .
D a n s la p r é c i p i t a t i o n t u m u l t u e u s e de la d é r o u t e d u M a n s ,
s o n fils, le p e t i t H e r m é n é e , a v a i t d i s p a r u : m a i s elle fut
a s s e z h e u r e u s e p o u r le% r e t r o u v e r .
E l l e p u t g a g n e r l a L o i r e à A n c e n i s , et e s s a y a d e p a s s e r
le fleuve d a n s u n b a t e l e t , a v e c s e s d e u x e n f a n t s .
Les barques canonnières lui t i r è r e n t un boulet qui
p e r ç a s o n b a t e a u . L a frêle e m b a r c a t i o n s o m b r a a v e c les
passagers. La marquise put cependant g a g n e r la rive
gauche, grâce au secours de quelques p a y s a n s , qui la
s a u v è r e n t à la n a g e , elle et s e s d e u x e n f a n t s .

E l l e v i e n t enfin de m e t t r e p i e d s u r la t e r r e d e V e n d é e ;
m a i s là c o m m e n c e , p o u r l a p a u v r e m è r e , u n e n o u v e l l e
série d'épreuves encore plus cruelles.
P o u r s u i v i e p a r les B l e u s , la m a r q u i s e d u t faire q u a t r e
lieues à pied, d'Ancenis au village de Saint-Herblon,
p o r t a n t s o n fils s u r s o n d o s . U n e f e m m e q u i la s u i v a i t
p o r t a i t s a fille.
E l l e s a r r i v e n t à u n e f e r m e , o ù la fièvre les o b l i g e à se
DANS L'EXPÉDITION D'OUTRE-LOIIIE 91

m e t t r e a u lit. Mais s o u d a i n retentit un cri d'alarme :


« S a u v e z - v o u s ; voici les B l e u s . »
M a d a m e de B o n c h a m p se r é f u g i e d a n s u n e g r a n g e , et
l à , elle v o i t s o n p e t i t H e r m é n é e e x p i r e r d a n s ses b r a s .
« J e n e s a i s , é c r i t - e l l e , ce q u e j e s e r a i s d e v e n u e d a n s
c e t t e h o r r i b l e s i t u a t i o n , s a n s la r e l i g i o n q u i suffît à t o u t ,
et q u i fait t o u t s u p p o r t e r . J e v i s cet e n f a n t b i e n - a i m é d a n s
le c i e l , , e t j e n e p l e u r a i q u e s u r m o i - m ê m e . J e l ' e n v e l o p -
p a i d ' u n g r a n d m o u c h o i r b l a n c , et j e le g a r d a i m o r t d a n s
m e s b r a s p e n d a n t 48 h e u r e s , ne v o u l a n t m ' e n s é p a r e r q u e
p o u r le d é p o s e r d a n s u n e t e r r e c o n s a c r é e p a r la r e l i g i o n .
M a i s b i e n t ô t , il fallut c h a n g e r d ' a s i l e , et l e s fugitives
a l l è r e n t se c a c h e r d a n s le c r e u x d ' u n vieil a r b r e , à une
h a u t e u r d e 12 p i e d s . E l l e s y g r i m p e n t p a r u n e é c h e l l e , e t
r e s t e n t là b l o t t i e s , t r o i s j o u r s et t r o i s n u i t s , d é v o r é e s p a r
la fièvre de la p e t i t e v é r o l e , n ' a y a n t p o u r t o u t e n o u r r i t u r e
qu'une c r u c h e d ' e a u et u n m o r c e a u de p a i n n o i r , q u e l e
p a y s a n de la f e r m e a v a i t p l a c é s p r è s d ' e l l e s .
M a l g r é ses d é g u i s e m e n t s , M a d a m e de B o n c h a m p n e p u t
échapper aux battues des colonnes infernales.
D a n s u n e d e s e s fuites s u c c e s s i v e s , elle v e n a i t d e p a s s e r
la n u i t a u fond d ' u n f o s s é , q u a n d elle fut r é v e i l l é e p a r u n
b r u i t de t r o u p e s r é p u b l i c a i n e s q u i l ' a p e r ç u r e n t .
B i e n q u e d é g u i s é e en p a y s a n n e , elle fut r e c o n n u e et
t r a î n é e d a n s l e s p r i s o n s de N a n t e s .
I n c a r c é r é e d ' a b o r d a u B o n - P a s t e u r , elle fut transférée
d a n s les c a c h o t s d u B o u f f a y , p u i s d a n s u n e c h a p e l l e v o i -
sine.
« J e m e t r o u v a i , d i t - e l l e , a v e c p l a i s i r d a n s ce l i e u , o ù
l'on a v a i t c é l é b r é les m y s t è r e s les p l u s a u g u s t e s d e la
religion. J e r e c o n n u s la p l a c e de l ' a u t e l , et j ' a l l a i m ' y
prosterner. Nous étions plusieurs prisonniers dans cette
chapelle. On y mit s u c c e s s i v e m e n t d ' a u t r e s condamnés.
J e l e s v o y a i s , d e u x fois p a r j o u r , conduire à l'échafaud.
J e les e x h o r t a i s à la m o r t , et j e l e u r lisais les prières des
a g o n i s a n t s , d a n s u n l i v r e d ' H e u r e s q u e m ' a v a i t fait p a s s e r
92 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

Mademoiselle Charette, parente du général. Quand j e


l i s a i s c e s p r i è r e s , les m a l h e u r e u x l e s é c o u t a i e n t à g e n o u x ,
e n j o i g n a n t l e s m a i n s , et r é p o n d a i e n t a v e c u n e f e r v e u r
attendrissante. »

#
# #

L a p r i s o n n i è r e o b t i n t d ' a v o i r sa fille a v e c e l l e .
« Combien cette enfant chérie m ' a t t e n d r i s s a i t , n o u s dit-
e l l e , l o r s q u e à g e n o u x à c ô t é de m o i , l e s m a i n s j o i n t e s ,
elle faisait t o u t h a u t s e s p r i è r e s , e n y m ê l a n t toujours
quelques phrases qu'elle inventait, p o u r d e m a n d e r à Dieu
m a . s a n t é e t m a l i b e r t é . S o n a i r . t r i s t e et r e c u e i l l i c o n t r a s -
t a i t d ' u n e m a n i è r e s i n g u l i è r e et t o u c h a n t e a v e c s a figure
e n f a n t i n e et l ' é t o u r d e r i e n a t u r e l l e à s o n â g e .
« Quoique je n'eusse p o u r tout livre que des H e u r e s ,
j ' o c c u p a i s tous mes i n s t a n t s . Je donnai à m o n enfant des
instructions proportionnées à son intelligence. Elle
m'écoutait avec une attention qu'elle n'aurait j a m a i s eue
d a n s le p l u s b e a u c a b i n e t d ' é t u d e . L e l i e u o ù n o u s é t i o n s
disposait au recueillement; il n e p e r m e t t a i t a u c u n e d i s -
t r a c t i o n frivole, et r e n d a i t frappantes les p l u s simples
l e ç o n s m o r a l e s et r e l i g i e u s e s .
« S o u v e n t m a fille m e c h a n t a i t d e s f r a g m e n t s de c a n -
t i q u e s . Mes l a r m e s c o u l a i e n t e n l ' é c o u t a n t : j e croyais
e n t e n d r e la v o i x c o n s o l a t r i c e d ' u n a n g e . »

*
* *
M a d a m e de B o n c h a m p finit p a r o b t e n i r s a l i b e r t é , g r â c e à
l'entremise d'un négociant de N a n t e s , Monsieur H a u d a u -
dine, un des 6.000 p r i s o n n i e r s graciés p a r B o n c h a m p à
Saint-Florent-le-Vieil.
C e p e n d a n t , s e s l e t t r e s de g r â c e n ' a r r i v a i e n t p a s .
« L e g e ô l i e r , qui é t a i t le m e i l l e u r h o m m e d u ' m o n d e ,
é c r i t - e l l e d a n s s e s Mémoires, me proposa d'envoyer m a
DANS L'EXPÉDITION D'OUTRE-LOIRE 93

fille a u t r i b u n a l , en m ' o f f r a n t de m e d o n n e r sa servante


p o u r la c o n d u i r e .
« J'acceptai sa proposition. Nous endoctrinâmes l'enfant
qui avait un peu peur du t r i b u n a l , q u o i q u ' e l l e ne sût
p a s t r o p ce q u e c ' é t a i t . J e lui fis r é p é t e r u n e douzaine
d e fois la p h r a s e q u ' e l l e d e v a i t d i r e , et elle m e q u i t t a e n
m e l a i s s a n t des i n q u i é t u d e s v a g u e s m a i s a c c a b l a n t e s .
« E l l e a r r i v e a u t r i b u n a l , o ù elle e n t r e a v e c b e a u c o u p
de g r a v i t é , et s ' a p p r o c h a n t d e s j u g e s , elle dit à haute
voix, très distinctement : « Citoyens, j e viens d e m a n d e r
les l e t t r e s de g r â c e d e m a m a n . »
« A p r è s c e t t e h a r a n g u e , la s e r v a n t e m e n o m m a .
« L ' u n d e s j u g e s dit à l ' e n f a n t : « J e s a i s q u e t u a s u n e
v o i x fort b e l l e , q u i c h a r m e t o u s les d é t e n u s de la p r i s o n .
J e te d o n n e r a i les l e t t r e s d e g r â c e , à c o n d i t i o n q u e tu v a s
m e c h a n t e r ta p l u s j o l i e c h a n s o n .
« M a fille a v a i t e n v i e d e p l a i r e a u x j u g e s ; elle p e n s a q u e
d a n s c e t t e o c c a s i o n , le c h a n t le p l u s b r u y a n t s e r a i t le
m e i l l e u r ; elle c h a n t a de t o u t e s ses forces :
Vive, vive le roi !
A bas la République ! »

« Si elle avait eu quelques a n n é e s de plus, nous


a u r i o n s é t é , le l e n d e m a i n , e n v o y é e s l ' u n e et l ' a u t r e à la
guillotine. »
L ' h é r o ï s m e e u t i r r i t é ce t r i b u n a l s a n g u i n a i r e ; l ' i n g é n u i t é
le d é s a r m a . On s o u r i t ; on fit q u e l q u e s r é f l e x i o n s p a t r i o t i -
q u e s s u r la d é t e s t a b l e é d u c a t i o n q u e r e c e v a i e n t c e s m a l h e u -
reux enfants des V e n d é e n s fanatiques.
O n a c c o r d a les l e t t r e s d e m a n d é e s , et la p e t i t e fille les
r a p p o r t a t r i o m p h a n t e à sa m è r e .
M a d a m e de B o n c h a m p s o r t i t de p r i s o n e t r e t o u r n a d a n s s o n
c h â t e a u de la B a r o n n i è r e , q u ' e l l e fut b i e n t ô t o b l i g é e d e
v e n d r e , p o u r a v o i r s o n p a i n de c h a q u e j o u r .
« Mais le s i m p l e n é c e s s a i r e et la t r a n q u i l l i t é , n o u s dit-
elle, c ' é t a i t d é s o r m a i s p o u r m o i le b o n h e u r . »
9-4 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

Y . * r — Vie errante et proscrite de Madame de Lescure,


durant l'hiver de 1793 à 1794.

D a n s l a d é r o u t e de S a v e n a y , M a d a m e d e L e s c u r e , a v e c
M a d a m e d e D o n n i s s a n s a m è r e , l ' a b b é J a g a u l t et M a m e t ,
f e m m e d e c h a m b r e , s o u s la d i r e c t i o n d ' u n g u i d e , p r i r e n t à
t r a v e r s c h a m p s le c h e m i n de G u é r a n d e .
O n les c o n d u i s i t d ' a b o r d a u c h â t e a u d ' E c u r a y e , d o n t le
p r o p r i é t a i r e a v a i t é m i g r é , et q u ' u n r é g i s s e u r n o m m é F e r r e t
h a b i t a i t a v e c sa famille. M a i s b i e n t ô t le b r u i t d u c a n o n se
fit e n t e n d r e : c ' é t a i t l ' a r t i l l e r i e de W e s t e r m a n n , qui bala-
y a i t la r o u t e de G u é r a n d e , e t c h a s s a i t les V e n d é e n s d a n s l e u r
fuite.
F e r r e t m e n a M a d a m e de L e s c u r e , sa m è r e et l'abbé
J a g a u l t d a n s u n e m é t a i r i e v o i s i n e , la m é t a i r i e de L a g r é e ,
c a c h é e a u fond d e s b o i s , s u r la p e t i t e p a r o i s s e de P r i n q u i a u x .
M a m e t restait seule a u c h â t e a u d ' E c u r a y e .
« L e s h u s s a r d s se r é p a n d a n t p a r t o u t , dit l ' a u t e u r des
Mémoires, la m é t a y è r e d é c i d a que, pour prévenir tout
s o u p ç o n , il fallait n o u s s é p a r e r . E l l e e n v o y a le p a u v r e
a b b é J a g a u l t t r a v a i l l e r a v e c l e s h o m m e s . Il é t a i t m a l a d e , e t
c o m m e il a v a i t m a r c h é s a n s c h a u s s u r e s , ses p i e d s é t a i e n t
t o u t en s a n g . Elle é t a b l i t m a m è r e à t r i c o t e r a u p r è s d u f e u ,
d a n s u n coin obscur.
« E l l e m e c o n d u i s i t à u n m o u l i n à v e n t , t r è s isolé de l a
m a i s o n , et dit a u g a r ç o n m e u n i e r : « R e n a u d , voici u n e
p a u v r e B r i g a n d e , q u e j e t e d o n n e à g a r d e r . Si les B l e u s
v i e n n e n t , t u d i r a s q u ' e l l e e s t ici p o u r m o u d r e s o n g r a i n . »
« J e m'assis sur un sac, et j ' y passai quatre h e u r e s .
« A c h a q u e i n s t a n t , j ' e n t e n d a i s l e s c o u p s d e fusil et l e s
c r i s : « Arrêtez les brigands ! Tue, tue ! »
T o u t e la c a m p a g n e était couverte de fuyards qu'on
massacrait.
L e s B l e u s v i n r e n t h e u r t e r à la p o r t e d u m o u l i n , pour
demander à manger et à boire. Renaud répondit qu'il
n'avait rien.
DANS L'EXPÉDITION D'OUTRE-LOIRE 95

L e s o i r , il r e c o n d u i s a i t M a d a m e de L e s c u r e à L a g r é e ;
m a i s , le l e n d e m a i n , il fallait e n c o r e se d i s p e r s e r .
Monsieur l'abbé J a g a u l t continuait d'aller a u x t r a v a u x
d e s c h a m p s , s o u s le n o m de Pierrot. M a d a m e de L e s c u r e
allait g a r d e r les m o u t o n s , s o u s le n o m de Jeannette, et o n
a p p e l a i t sa m è r e Marion.
P e u de j o u r s a p r è s , M a m e t v e n a i t les r e j o i n d r e à L a g r é e .
Elle a v a i t c o u r u de t r è s g r a n d s d a n g e r s . S ' é t a n t t r o u v é e
c o n f o n d u e d a n s la m ê l é e d e s f u y a r d s , q u e les r é p u b l i c a i n s
p o u r s u i v a i e n t d e l e u r s t e r r i b l e s f u s i l l a d e s , elle se p r é c i -
p i t a , h o r s d ' h a l e i n e , chez u n p a y s a n , e n lui c r i a n t : « A y e z
pitié d e m o i ; s a u v e z - m o i !
L e B r e t o n l ' a c c u e i l l i t e t la c a c h a d a n s u n e n i c h e r e c o u -
verte de paille. Les Bleus vinrent un instant après,
fouillant p a r t o u t , e n f o n ç a n t d a n s la p a i l l e de la c a c h e t t e
l e u r s s a b r e s et leurs, b a ï o n n e t t e s , d o n t M a m e t v o y a i t l e s
p o i n t e s ; m a i s elle n ' e n fut p a s b l e s s é e .
E l l e s ' h a b i l l a e n B r e t o n n e , et p a s s a l ' h i v e r chez le b r a v e
p a y s a n q u i l ' a v a i t r e ç u e , d a n s la p a r o i s s e d e la C h a p e l l e .
O n a r r i v a i t a u m o i s de j a n v i e r .
M. J a g a u l t , m a l d é g u i s é s o u s s e s h a b i t s de t r a v a i l l e u r ,
é t a i t s o u v e n t o b l i g é de c o u c h e r d e h o r s , c r a i g n a n t d'être
r e c o n n u e t de c o m p r o m e t t r e les a u t r e s . Il p r i t le p a r t i
d'essayer à pénétrer jusqu'à Nantes, malgré l'affreuse
t e r r e u r q u i p e s a i t s u r la c i t é .
O n fit p a r t i r de P r i n q u i a u x p o u r c e t t e v i l l e , d i x char-
r e t t e s d e r é q u i s i t i o n s . Il e u t le c o u r a g e d e s e m e t t r e d a n s
le c o n v o i , s a n s p a s s e p o r t . Il c o n d u i s a i t les b œ u f s d e l a
F e r r e t , q u i se p l a ç a b r a v e m e n t d a n s u n e d e s c h a r r e t t e s ,
s o u s le d é g u i s e m e n t d ' u n m é t a y e r .
Il e n t r a d a n s la v i l l e , o ù M a d a m e de la V i l l e - G u e v r a y
p a r v i n t à lui p r o c u r e r u n a s i l e . D e p u i s , il a toujours
é c h a p p é à t o u t e s les r e c h e r c h e s .
Cependant, les dangers devenaient de plus en plus
p r e s s a n t s . M a d a m e de L e s c u r e , M a d a m e de D o n n i s s a n et
Mamet durent quitter Prinquiaux, pour errer longtemps,
96 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

de g î t e e n g î t e , a u m i l i e u d e s b o i s , loin d e s c h e m i n s b a t t u s ,
traversant l e s h a i e s d ' é p i n e s et les fossés p l e i n s d ' e a u .
Elles e n t e n d a i e n t p a r t o u t r e t e n t i r l e s c o u p s de fusil et l e s
cris féroces des soldats républicains.
E l l e s s ' é t a i e n t r é f u g i é e s a u h a m e a u d e la M i n a y e , s u r
la p a r o i s s e d e P o n t - C h â t e a u , q u a n d u n e n o u v e l l e a l e r t e
força l e s m a l h e u r e u s e s f e m m e s à fuir e n c o r e p l u s l o i n .
« N o u s n o u s m î m e s à m a r c h e r à t r a v e r s la c a m p a g n e ,
dit M a d a m e d e L e s c u r e . Q u a n d n o s f o r c e s f u r e n t é p u i s é e s ,
nous nous arrêtâmes dans un champ d'ajoncs; nous nous
a s s î m e s dos à d o s , p o u r n o u s s o u t e n i r , e t n o u s r e s t â m e s
là p l u s i e u r s h e u r e s , s a n s s a v o i r q u e d e v e n i r , m o u r a n t d e
faim et de froid.
« Enfin n o u s v î m e s p a r a î t r e la fille de F e r r e t , q u i n o u s
a p p o r t a i t de la s o u p e . E l l e n o u s r a m e n a p o u r quelques
jours à Lagrée.
« L e 19 a v r i l , on v i n t n o u s a v e r t i r q u e l e s B l e u s a l l a i e n t
faire d e s fouilles d a n s l e s e n v i r o n s , a u B o i s - D i v e t . Nous
p r î m e s le p a r t i de c o u c h e r d e h o r s , d a n s u n c h a m p d e b l é .
N o u s n o u s m î m e s d a n s u n s i l l o n . Il p l e u v a i t . Malgré
tout, je m'endormis. M a m è r e se r é v e i l l a v e r s u n e h e u r e
d u m a t i n . E l l e e n t e n d i t la p a t r o u i l l e d e s B l e u s p a s s e r d a n s
u n s e n t i e r , à 50 p a s d e n o u s . U n p a y s a n n o m m é Gouret
v i n t n o u s c h e r c h e r , et n o u s i n t r o d u i s i t d a n s u n e c a b a n e ,
p r è s de chez l u i . »
Au mois de mai, les proscrites se retirèrent chez
M a d a m e D u m o u s t i e r s , au c h â t e a u de D r e n e u f , d a n s la
paroisse de F e y g r é a c .
A la m o r t d e Robespierre, il y e u t u n m o m e n t de
r e l â c h e et d e s o u l a g e m e n t p o u r t o u s c e s p e r s é c u t é s . O n
parlait d'amnistie.
« Je voulus a l l e r à N a n t e s , dit M a d a m e d e Lescure,
p o u r v o i r c o m m e n t t o u t s'y p a s s a i t . J e m o n t a i à c h e v a l ;
j e fis 12 l i e u e s s a n s m ' a r r ê t e r , et j ' e n t r a i à N a n t e s , en
h a b i t d e p a y s a n n e , u n b i s s a c s u r le d o s et d e s p o u l e t s à
la m a i n .
DANS L'EXPÉDITION D'OUTRE-LOIRE 97

« M a d a m e d e B o n c h a m p é t a i t e n c o r e en p r i s o n : j ' a l l a i
la v o i r ; l e s p r i s o n s é t a i e n t p r e s q u e v i d e s .
« J'appris aussi que Monsieur de Charette était en p o u r -
p a r l e r p o u r la p a i x .
« J e r e p a r t i s p o u r D r e n e u f . M a m è r e fut s a t i s f a i t e de ce
q u e j e lui r a c o n t a i . N o u s c o n v î n m e s q u e n o u s p a r t i r i o n s
pour Nantes. »
E l i e s p a r t i r e n t e n effet. A N a n t e s , on l e u r r e m i t u n a c t e
d'amnistie a i n s i libellé : « Liberté, égalité ; paix aux
bons, guerre aux méchants ; justice à tous.
« Les représentants ont ad?nis à l'amnistie
Mesdames de Lescure, Donnissan, etc., qui ont déclaré
s'être cachées pour leur sûreté personnelle. »
Elles étaient l i b r e s . E l l e s se hâtèrent de gagner le
M é d o c , e m p o r t a n t a v e c elles la g l o i r e i m p é r i s s a b l e d e l e u r s
malheurs.

N o u s v e n o n s d e v o i r c o m m e n t la p e r s é c u t i o n p o u r s u i v i t
e t m a r t y r i s a 1 0 0 . 0 0 0 V e n d é e n s s u r la r i v e d r o i t e de la
L o i r e , p e n d a n t l'hiver de 1793 à 1794.
E n r e p a s s a n t le fleuve a v e c les s u r v i v a n t s d e c e t t e e x p é -
dition néfaste, n o u s allons t r o u v e r d'autres m a r t y r s ,
d ' a u t r e s h o r r e u r s et d e s a t r o c i t é s p l u s é p o u v a n t a b l e s
encore, en suivant, dans leurs chevauchées sanglantes,
l e s colonnes infernales de T u r r e a u .
CHAPITRE V

L E S VICTIMES DE LA P E R S É C U T I O N EN V E N D É E ,
SOUS L E RÉGIME DES COLONNES INFERNALES,
A L A FIN DE 1793 E T EN 1794.

SITUATION D E LA V E N D É E , A LA FIN D E 1793

A v a n t d ' e n t r e r d a n s la p é r i o d e l a p l u s a t r o c e d e l a
persécution, sous l'épouvantable r é g i m e des colonnes
infernales, j e t o n s u n c o u p d ' œ i l s u r la s i t u a t i o n g é n é r a l e
de la V e n d é e , q u e l q u e s j o u r s a v a n t le p a s s a g e d s la L o i r e ,
et a p r è s le d é s a s t r e de S a v e n a y , à la lin de 1 7 9 3 .

M a d a m e de S a p i n a u d , qui se t r o u v a i t à M o r t a g n e , a u
m o m e n t où l ' a r m é e r é p u b l i c a i n e de L u ç o n y faisait s o n
e n t r é e , n o u s a l a i s s é , d a n s s e s Mémoires, le r é c i t d e ce
q u ' e l l e a v u de ses y e u x .
« J ' a v a i s e n v o y é , n o u s d i t - e l l e , à la B l a n c h a r d i è r e , p r é -
v e n i r m e s e n f a n t s et les e n g a g e r à fuir.
« J e m ' é t a i s j e t é e s u r m o n lit, q u a n d on v i n t m ' a v e r t i r
q u e les B l e u s e n t r a i e n t d a n s M o r t a g n e . J e m e r é f u g i a i e n
toute hâte dans un bois voisin, avec m a servante P e r r i n e .
Au milieu du bois, nous apercevions des cavaliers, qui
m e n a ç a i e n t de t o u t t u e r et d e tout b r û l e r . P e r r i n e , e f f r a y é e ,
LES COLONNES INFERNALES 99

voulait quitter notre retraile : je voulus attendre au soir.


L e feu é t a i t p a r t o u t .
« C e p e n d a n t , n o t r e c h â t e a u de Bois-Huguet n'avait pas
été visité. C r a i g n a n t t o u t e f o i s d ' y t r o u v e r les B l e u s , j e m e
dirigeai vers un h a m e a u , qui n ' é t a i t p a s é l o i g n é . Mais
h é l a s ! t o u t e s l e s p o r t e s d e s m a i s o n s é t a i e n t o u v e r t e s ; le
l i n g e et les v ê t e m e n t s é t a i e n t j e t é s e n d é s o r d r e a u m i l i e u
de la r u e . D a n s la f r a y e u r q u e n o u s c a u s a ce s p e c t a c l e ,
nous allâmes nous cacher derrière une haie.
« C o m m e j ' é t a i s d é v o r é e p a r la soif, P e r r i n e c o u r u t m e
chercher de l'eau à u n e fontaine. P e n d a n t son absence,
j ' e n t e n d i s u n b r u i t d e c h e v a u x q u i m e fit t r e s s a i l l i r , m a i s
b i e n t ô t le b r u i t s ' é l o i g n a .
« N o u s n o u s d i r i g e â m e s a l o r s v e r s la B l a n c h a r d i è r e , e n
é v i t a n t de s u i v r e les c h e m i n s b a t t u s e t d ' a p p r o c h e r des
métairies. Nous rencontrâmes cependant u n e ferme sur
n o t r e r o u t e . L a m a i s o n é t a i t à m o i t i é b r û l é e ; les p o r t e s
é t a i e n t o u v e r t e s : les b œ u f s et les v a c h e s m u g i s s a i e n t , l e s
moutons bêlaient, comme dans u n orage, aux g r o n d e m e n t s
du t o n n e r r e .
« N o u s a r r i v â m e s à la M o u r i è r e , le l e n d e m a i n m a t i n .
« J ' é t a i s e n c o r e a u lit, q u a n d on v i n t n o u s d i r e q u ' i l y
a v a i t p l u s de 1 0 . 0 0 0 h o m m e s à M o r t a g n e , q u ' u n g r a n d
n o m b r e de r o y a l i s t e s a v a i e n t été m a s s a c r é s , et q u e les
B l e u s a l l a i e n t e n v o y e r d e s p a t r o u i l l e s d a n s t o u t e s les
directions, p o u r tout incendier.
« Ces n o u v e l l e s j e t è r e n t l'effroi p a r m i les p e r s o n n e s q u i
s ' é t a i e n t r é f u g i é e s à la M o u r i è r e . L e s o i r , on p r i t le p a r t i
de c o u c h e r d e h o r s . On m e d o n n a u n e c o u v e r t u r e , et j e m e
blottis d a n s u n e prairie écartée, sous u n g r a n d c h ê n e ,
derrière une grosse haie. J'y dormis une heure, mais
saisie p a r le froid, j e p r i a i les p a y s a n s d e m e r a m e n e r à la
ferme.
« J e la q u i t t a i le l e n d e m a i n p o u r a l l e r à S a i n t - L a u r e n t .
D e S a i n t - L a u r e n t , j e r e t o u r n a i à M o r t a g n e t o u t en l a r m e s :
j ' é t a i s s é p a r é e de m a fille ; j e la d e m a n d a i s p a r t o u t .
100 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

« E n a r r i v a n t à M o r t a g n e , j e t r o u v a i les r u e s p l e i n e s d e
s o l d a t s r é p u b l i c a i n s . J e m ' e m p r e s s a i de m e d é g u i s e r , et j e
r e t o u r n a i à la Y e r r i e . »

A cette m ê m e époque, un v o y a g e u r traversait p r e s q u e


t o u t le B o c a g e v e n d é e n , d e S a i n t e - H e r m i n e à M o r t a g n e , et
voici l ' h o r r i b l e p e i n t u r e q u ' i l n o u s en a l a i s s é e : « J e n e v i s
pas un seul h o m m e à S a i n t - H e r m a n d , à C h a n t o n n a y ni
a u x H e r b i e r s . T o u t c e q u e j e p u s v o i r d e m a i s o n s de c a m -
p a g n e et d e c h a u m i è r e s , s u r la r o u t e et d a n s les b o i s
r i v e r a i n s , é t a i t la p r o i e d e s flammes. L e ciel é t a i t o b s c u r c i
d e f u m é e . Q u a n t i t é de c a d a v r e s , j e t é s ç à et l à , c o m m e n -
çaient à infecter l'air.
« Les t r o u p e a u x n'osaient a p p r o c h e r de leurs étables
i n c e n d i é e s . L e s b œ u f s , les g é n i s s e s , l e s t r o u p e a u x é g a r é s ,
f a i s a i e n t r e t e n t i r les é c h o s de l e u r s m u g i s s e m e n t s p r o l o n g é s .
« J e fus s u r p r i s p a r la n u i t . L e reflet l o i n t a i n d e s i n c e n -
d i e s a l l u m é s , et q u i e n f l a m m a i e n t l ' h o r i z o n , m e p r é s e n -
tait u n t a b l e a u p l u s effroyable e n c o r e d e s h o r r e u r s d e
la g u e r r e . j
« A u x bêlements des brebis fourvoyées, a u x beugle-
m e n t s d e s b œ u f s , se m ê l a i e n t le c r o a s s e m e n t d e s c o r b e a u x ,
le h u r l e m e n t d e s l o u p s et d e s a u t r e s a n i m a u x c a r n a s s i e r s ,
q u i s o r t a i e n t d u fond d e s b o i s , p o u r d é v o r e r les c a d a v r e s
j o n c h é s d a n s la c a m p a g n e .
« E n f i n , j ' a p e r ç u s , d a n s le l o i n t a i n , u n e immense
c o l o n n e d e feu, q u i s ' é t e n d a i t à m e s u r e q u e j ' a v a n ç a i s
v e r s le n o r d : c ' é t a i t M o r t a g n e q u i b r û l a i t . J e n ' y t r o u v a i
que quelques femmes éplorées, occupées à retirer des
d é b r i s d u m i l i e u d e s flammes (').

Q u e l q u e s j o u r s a v a n t la g r a n d e et d é s a s t r e u s e b a t a i l l e

(1) Administration militaire. Anonyme, p. 97.


LES COLONNES INFERNALES 101

d e C h o l e t , e n o c t o b r e 1 7 9 3 , le B o c a g e é t a i t encore une
fois e n v a h i , d é v a s t é et t e r r o r i s é p a r l e s a r m é e s r é v o l u -
tionnaires.
L e s h a b i t a n t s d e C h â t i l l o n et d e s a l e n t o u r s a c c o u r a i e n t
e n foule v e r s M o r t a g n e e t v e r s C h o l e t , o ù se c o n c e n t r a i t
la g r a n d e a r m é e c a t h o l i q u e , et entraînaient après eux
l e u r s b a g a g e s , l e u r s m e u b l e s et d e s - v i v r e s c h a r g é s s u r d e s
charrettes.
E n n o u s f a i s a n t la p e i n t u r e d e s a n g o i s s e s et d e s souf-
f r a n c e s de s a f a m i l l e , M o n s i e u r B o u t i l l i e r de S a i n t - A n d r é
v a n o u s offrir le n a v r a n t t a b l e a u d e p r e s q u e t o u t e s les
familles v e n d é e n n e s , à c e t t e é p o q u e . L ' a u t e u r de ce r é c i t
a v a i t a l o r s 12 a n s . Il a v a i t u n f r è r e de 10 a n s , e t deux
s œ u r s , d o n t l ' u n e é t a i t â g é e d e 7 a n s et l ' a u t r e de 4 .
a A la n o u v e l l e d e la p r i s e de C h â t i l l o n , é c r i t - i l , m o n
p è r e , m a m è r e et t o u t le p e r s o n n e l d e la m a i s o n fit s e s
p a q u e t s , c ' e s t - à - d i r e q u e c h a c u n de n o u s p r i t u n e c h e m i s e ,
q u e l q u e s b a s et q u e l q u e s m o u c h o i r s , et t o u s e n s e m b l e ,
q u i t t a n t M o r t a g n e , n o u s c o u r o n s n o u s c a c h e r s u r les b o r d s
de la S è v r e , a u milieu des rochers qui encombrent le
c o u r s d e c e t t e r i v i è r e , d a n s la v a l l é e d ' E v r u n e s .
« N o u s a v i o n s fait un q u a r t de l i e u e à p e i n e , q u a n d u n e
d é t o n a t i o n t e r r i b l e se fait e n t e n d r e ; c ' é t a i t c o m m e u n e
d é c h a r g e de t r e n t e c a n o n s t i r é s à la fois. C o n v a i n c u s q u e
les républicains venaient d'entrer à Mortagne, nous
restâmes toute la nuit cachés.
« Mais le l e n d e m a i n , quelques femmes nous dirent
q u e l e s B l e u s n ' é t a i e n t p a s e n c o r e s o r t i s d e C h â t i l l o n , et
nous nous hasardons à retourner à Mortagne.
« E n a r r i v a n t , n o u s a p p r î m e s la c a u s e de la d é t o n a t i o n
que n o u s avions e n t e n d u e . L e dépôt de l'artillerie, avec
u n g r a n d n o m b r e de c a i s s o n s p l e i n s d e p o u d r e , se t r o u -
v a i t d a n s la c o u r de l ' a b b a y e . D e u x h o m m e s e t d e u x
f e m m e s v o u l u r e n t , p a r c u r i o s i t é , v i s i t e r le p a r c , p e n d a n t
la n u i t . U n e é t i n c e l l e d e s f l a m b e a u x q u ' i l s p o r t a i e n t à l a
402 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

m a i n , m i t le feu à l'un des caissons. L'explosion fut


affreuse. Les deux h o m m e s furent lancés à plus de dix
p i e d s d a n s l'air et t u é s d u c o u p a v e c l'une des femmes.
L ' a u t r e e u t t o u t le c o r p s c o u v e r t de b r û l u r e s , m a i s s u r -
v é c u t à la c a t a s t r o p h e .
« Quand nous arrivâmes à M o r t a g n e , il n o u s fallut
p a s s e r a u p r è s des cadavres : c'étaient les p r e m i e r s que j e
v o y a i s , et je f r é m i s s a i s à l ' a s p e c t de c e s c o r p s n o i r c i s e t
mutilés.
« N o u s n e r e s t â m e s q u e q u e l q u e s j o u r s chez n o u s .
« M o n p è r e et m o i , n o u s a l l o n s c h e r c h e r u n e n o u v e l l e
r e t r a i t e a u Zais, d a n s la v a l l é e de Saint-Hilaire-de-Mor-
t a g n e , s u r l e s b o r d s d e la S è v r e . M a m è r e , m e s f r è r e s e t
tous nos domestiques restaient à la maison. Peu après,
m a m è r e envoyait à mon père u n e lettre qu'il me lut. L a
voici :
« Mon a m i , c'est en vain que nous v o u d r i o n s c o n s e r v e r
q u e l q u e s e s p é r a n c e s ; il n e n o u s r e s t e q u ' à faire à D i e u le
sacrifice de n o t r e v i e . L e s r é p u b l i c a i n s é g o r g e n t s a n s p i t i é
et sans distinction tous ceux qu'ils r e n c o n t r e n t . J e v e u x
fuir a v e c t o i , a v e c m e s p a u v r e s e n f a n t s . N o u s m o u r r o n s t o u s
e n s e m b l e p e u t - ê t r e : m a i s , s'il faut p é r i r , j ' a i m e m i e u x
périr en fuyant avec toi.
« H é l a s ! ce n ' e s t p a s p o u r n o u s , c'est p o u r n o s p a u v r e s
e n f a n t s q u e j e c r a i n s . M e t t o n s - n o u s et m e t t o n s - l e s s o u s l a
g a r d e de D i e u : n o u s n ' a v o n s p l u s d é s o r m a i s d ' e s p o i r
q u ' e n lui s e u l . A d i e u . »
« M o n p è r e i n o n d a c e t t e l e t t r e de ses l a r m e s .
« L a s o i r é e se p a s s a b i e n t r i s t e m e n t : m o n p è r e , a b î m é
dans son c h a g r i n , ne put p r e n d r e a u c u n e n o u r r i t u r e . T o u t
j e u n e q u e j ' é t a i s , j ' a v a i s u n s e n t i m e n t t r è s vif de l ' h o r r e u r
d e n o t r e s i t u a t i o n . J ' e n v i s a g e a i s déjà la m o r t s o u s t o u t e s
s e s f o r m e s , et j e m e f a m i l i a r i s a i s a v e c c e t t e i d é e q u e la fin
de m a vie était proche. Puisqu'il m e faut m o u r i r un j o u r ,
m e d i s a i s - j e , q u ' i m p o r t e de p é r i r à 14 o u à 40 a n s ?
L ' e s s e n t i e l e s t de b i e n m o u r i r . J ' e s p è r e q u e D i e u m e
L E S COLONNES INFERNALES 103

fera m i s é r i c o r d e ; c a r c h a q u e j o u r j ' a i r e c o u r s à lui p a r


mes prières.
» Ces p e n s é e s nie c o n s o l a i e n t ; m a i s ce q u i accablait
m o n c œ u r , c ' é t a i t la c r a i n t e de s u r v i v r e à m e s parents
et de l e s v o i r m a s s a c r e r s o u s m e s y e u x .
« M o n p è r e et m o i n o u s p a s s â m e s t o u t e la n u i t à p r i e r
D i e u . L e c h a g r i n m ' a v a i t ôté le s o m m e i l ; j e n e faisais q u e
p l e u r e r et r é c i t e r m e s p r i è r e s .
« L e l e n d e m a i n , de b o n n e h e u r e , n o u s n o u s r e n d î m e s à
M o r t a g n e . N o u s t r o u v â m e s la ville p r e s q u e d é s e r t e ; t o u t le
m o n d e a v a i t fui.
« Ma mère avait conservé quelques sommes d'argent,
q u ' e l l e n ' a v a i t p a s e n c o r e c a c h é e s . M o n p è r e e m p l o y a le
r e s t e de sa j o u r n é e à faire d e s é t u i s en t e r r e j a u n e , q u ' i l
c o n s o l i d a en les f a i s a n t c u i r e a u feu. 11 y g l i s s a d e s é c u s
et q u e l q u e s l o u i s . On r e n f e r m a d e s p i è c e s d ' o r d a n s l e s
d o u b l u r e s de n o s g i l e t s . L e s o i r , n o u s p o r t â m e s c a c h e r c e s
é t u i s , u n e p a r t i e d a n s le b o i s d e s Granges, et l ' a u t r e d a n s
u n p r é v o i s i n de M o r t a g n e . M o n p è r e a v a i t c o u v e r t c h a q u e
r o u l e a u d ' u n e a r d o i s e , s u r l a q u e l l e il a v a i t g r a v é c e s m o t s :
Ad custodiam Dei ; à la garde de Dieu.
« E n r e v e n a n t , n o u s p a s s â m e s p a r Chasserai, où m a
n o u r r i c e a v a i t u n e p e t i t e m a i s o n . Ce l i e u e s t a u s o m m e t
de la c o l l i n e , d ' o ù l ' o n d é c o u v r e , a u n o r d , t o u t le p l a t e a u
q u i s ' é t e n d s u r C h o l e t , le M a y , N u a i l l é . Ce p o i n t de v u e
est t r è s b e a u . A la v u e d ' u n si g r a c i e u x p a y s a g e , m e s
p a r e n t s , p e n s a n t à ces hordes" s a u v a g e s q u i a l l a i e n t l ' e n v a -
hir, ne pouvaient retenir leurs l a r m e s . « Oh ! cher m a l h e u -
reux p a y s , que vas-tu d e v e n i r ? s'écriaient-ils. De barbares
s o l d a t s v o n t i n c e n d i e r c e s m a i s o n s , a b a t t r e c e s h a i e s , et
c o u v r i r de c a d a v r e s c e t t e d é l i c i e u s e c a m p a g n e ! A d i e u ,
c h e r p a y s , b e r c e a u de n o s a n c ê t r e s , l i e u s a c r é o ù n o u s
a v o n s r e ç u le j o u r , a d i e u ! »
« D e r e t o u r à la m a i s o n , a v a n t d e fuir d e v a n t l ' i n v a s i o n
r é v o l u t i o n n a i r e , n o s p a r e n t s v o u l u r e n t n o u s c o n s a c r e r à la
sainte Vierge.
104 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

« Il y a v a i t p r è s de M o r t a g n e , a u p o n t j e t é s u r la S è v r e ,
u n e c h a p e l l e d é d i é e à M a r i e , et q u i é t a i t c h è r e à la p i é t é
d e s fidèles, à c a u s e d e p l u s i e u r s m i r a c l e s q u i s'y é t a i e n t
opérés.
« M o n p è r e et m a m è r e n o u s r a s s e m b l e n t d e v a n t e u x , m o n
f r è r e , m e s d e u x s œ u r s et m o i , p o u r n o u s faire l e u r s d e r -
nières r e c o m m a n d a t i o n s . L e u r parole était empreinte d'une
telle t e n d r e s s e , d ' u n t o n si a f f e c t u e u x et e n m ê m e t e m p s si
s o l e n n e l , q u ' i l m e s e r a i t i m p o s s i b l e de r e n d r e l ' i m p r e s s i o n
que j ' e n ressentais.
« M e s c h e r s e n f a n t s , n o u s d i r e n t - i l s , n o u s voilà r e n d u s
a u x d e r n i e r s d a n g e r s : t o u t n o u s a n n o n c e u n e fin p r o c h a i n e .
Qui pourrait désormais nous sauver ? On massacre
t o u t c e q u i n o u s e n t o u r e , et d e m a i n p e u t - ê t r e n o u s ne
s e r o n s p l u s . N o u s a l l o n s fuir. V o t r e faiblesse et v o t r e â g e
ralentiront nos pas ; mais c'est peut-être aussi votre
faiblesse qui vous s a u v e r a , en attendrissant nos cruels
ennemis. P o u r nous, mes chers enfants, nous n'avons point
l ' e s p o i r d ' ê t r e é p a r g n é s . Q u e d e v i e n d r e z - v o u s , si j e u n e s e t
si f a i b l e s ? N ' a y a n t p l u s d ' e s p é r a n c e d a n s les hommes,
c'est à Dieu, à Dieu seul que n o u s d e v o n s avoir r e c o u r s .
« Nous désirons aussi vous m e t t r e s o u s la p r o t e c t i o n
d e la s a i n t e V i e r g e ; elle e s t n o t r e p a t r o n n e ; elle n e v o u s
a b a n d o n n e r a pas. Si, c o m m e n o u s le p r é v o y o n s , vous
r e s t e z o r p h e l i n s , elle v o u s s e r v i r a de m è r e .
« En entendant ces paroles, nos pleurs coulaient en
a b o n d a n c e , et n o s s a n g l o t s é t a i e n t d é c h i r a n t s .
« Nous étions tous à genoux- devant nos p a r e n t s . Ils
nous donnèrent leur bénédiction et n o u s embrassèrent
avec tendresse.
« M o n p è r e dit a l o r s d ' u n e v o i x forte e t t r è s é m u e :
« 0 mon D i e u , si les a n g o i s s e s et l e s é m o t i o n s d'un
p è r e , d ' u n e m è r e et d ' e n f a n t s c h é r i s s o n t d e s s e n t i m e n t s
qui v o u s t o u c h e n t , j e t e z les y e u x s u r n o u s e n ce m o m e n t ;
q u e ce t a b l e a u d ' u n e famille e n p l e u r s v o u s fléchisse, et
sauvez nos enfants.
LES COLONNES INFERNALES 105

« E t vous, sainte m è r e de Dieu, prenez-les sous votre


g a r d e ; c o n s e r v e z - l e s ; n e les a b a n d o n n e z p a s .
« P u i s , m o n père ajouta, en s'adressant à n o u s : « Mes
enfants, nous avons résolu de n o u s r e n d r e a v e c vous
à la c h a p e l l e d e la s a i n t e V i e r g e du Pont, et là, de
vous consacrer à cette tendre p a t r o n n e ; venez avec
nous.
« M o n p è r e m e p r e n d a l o r s p a r la m a i n , a i n s i q u e m a
s œ u r A u g u s t i n e ; m a m è r e p r e n d m o n f r è r e et m a s œ u r
C a m i l l e , et n o u s n o u s a c h e m i n o n s t o u s les s i x v e r s la
chapelle.
« A r r i v é s d a n s cet h u m b l e s a n c t u a i r e , n o u s n o u s p r o s -
ternons tous devant l'autel, et m o n p è r e , tout en l a r m e s ,
p r o n o n c e la p r i è r e s u i v a n t e , e n t r e c o u p é e d e ses s a n g l o t s
et d e s n ô t r e s :
« T r è s s a i n t e V i e r g e M a r i e , m è r e de D i e u , n o u s n ' a v o n s
plus d'espoir qu'en vous : nous venons mettre nos q u a t r e
enfants .sous votre garde. Défendez-les, conservez-les.
S o y e z l e u r b o n n e m è r e ; n e les a b a n d o n n e z p a s . »
g Cette prière, c e t t e ^petite chapelle où nous étions
r é u n i s , les l a r m e s de nos p a r e n t s , les d a n g e r s terribles qui
nous menaçaient, tout nous avait jeté dans un accablement
si d o u l o u r e u x , q u e j e n e s a i s c o m m e n t j ' e u s la force d ' y
résister.
« Ma mère était aussi tellement é m u e , qu'elle en avait
p e r d u la p a r o l e . C e p e n d a n t , elle c o n s e r v a i t e n c o r e u n e
force d ' â m e q u i m ' é t o n n a i t . C'est d a n s les s i t u a t i o n s les
p l u s d o u l o u r e u s e s q u ' e l l e c o n s e r v a i t le p l u s de c o u r a g e .
« N o u s c o u c h â m e s e n c o r e le s o i r à la m a i s o n . L e l e n d e -
m a i n , il é t a i t g r a n d t e m p s d e fuir. L e s r é p u b l i c a i n s a p p r o -
c h a i e n t ; on v o y a i t de t o u s c ô t é s l e u r s f e u x , et d e s f u m é e s
épaisses qui m a r q u a i e n t leur course rapide.
« C e t t e l o n g u e et l u g u b r e t r a î n é e d ' i n c e n d i e s a n é a n -
m o i n s s a u v é b i e n d u m o n d e , e n s i g n a l a n t la m a r c h e d e s
colonnes révolutionnaires.
« Mon père avait p o u r plus proche v o i s i n u n de ses
106 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

a m i s i n t i m e s , n o m m é C h a i l l o u . E n lui f a i s a n t ses a d i e u x ,
il lui dit :
« Mon c h e r a m i , d a n s les d a n g e r s q u i n o u s m e n a c e n t ,
il p e u t se faire q u e n o u s p é r i s s i o n s t o u s d e u x . C e p e n d a n t ,
l ' u n de n o u s p e u t é c h a p p e r . Si j e te s u r v i s , j e te p r o m e t s
d ' a d o p t e r t e s e n f a n t s e t de l e u r s e r v i r d e p è r e . Fais-moi
la m ê m e p r o m e s s e , j e t'en p r i e , et c e t t e a s s u r a n c e c o n s o l e r a
mon cœur.
— Bien volontiers, reprit vivement Chaillou.
« A l o r s , c e s b o n s a m i s se j e t t e n t d a n s l e s b r a s l ' u n d e
l ' a u t r e , en p l e u r a n t , et se j u r e n t de n e j a m a i s s ' o u b l i e r .
« H é l a s ! les d e u x a m i s d e v a i e n t s u c c o m b e r : t o u s d e u x
p é r i r e n t en m ê m e t e m p s .
« L e m a t i n d u 13 o c t o b r e 1 7 9 3 , m o n père, ma mère,
m o n f r è r e , m e s s œ u r s et m o i , m o n a ï e u l e p a t e r n e l l e , ma
t a n t e D u c o i n , sa fille et t r o i s d o m e s t i q u e s , n o u s p r î m e s le
c h e m i n de C h o l e t , l e s e u l q u i r e s t â t l i b r e e n c o r e . Nous
a l l â m e s n o u s r é f u g i e r à la m é t a i r i e de l a Marboire qui,
p a r s a p r o x i m i t é du b o i s Clénet, n o u s offrait u n e p l u s s û r e
retraite. »

Quelques semaines après, en janvier 1794, Madame


B o u t i l l i e r de S a i n t - A n d r é é t a i t p r i s o n n i è r e à C h o l e t .
Parmi tant de p h y s i o n o m i e s vendéennes, si remar-
quables p a r l e u r foi, leur c o u r a g e et l e u r dévouaient,
M a d a m e B o u t i l l i e r n o u s a p p a r a î t c o m m e u n e des p l u s d o u c e s
et des plus vénérables figures d'épouse, de m è r e et d e
martyre.
E c o u t o n s le t o u c h a n t r é c i t q u e s o n fils n o u s fait, d a n s
l e s Mémoires d'un Père, d e la d e r n i è r e e n t r e v u e q u ' i l e u t
avec sa m è r e .
R e s t é a v e c s o n p è r e d a n s l e u r m a i s o n de M o r t a g n e , le
courageux enfant ne cessait d'exprimer son a r d e n t désir
de r e v o i r s a mère. O n lui refusait cette permission à
LES COLONNES INFERNALES 107

cause des d a n g e r s du v o y a g e . Enfin o n finit p a r c é d e r à


ses i n c e s s a n t e s s o l l i c i t a t i o n s .
C'était a u m o i s de janvier.
« Il faisait t r è s g r a n d froid, n o u s dit-il ; il y a v a i t de
la n e i g e s u r la r o u t e ; elle r e c o u v r a i t à p e i n e les n o m -
b r e u x c a d a v r e s d e la b a t a i l l e d u 14 o c t o b r e , déterrés en
p a r t i e p a r les c h i e n s et p a r les o i s e a u x de p r o i e , qui e n
avaient traîné çà et là d'affreux l a m b e a u x . Ce s p e c t a c l e
était épouvantable.
« E n a r r i v a n t à C h o l e t , et e n p a s s a n t p a r le b a s de la
p l a c e , v i s - à - v i s le p e t i t p r é d u m o u l i n de l a M o t t e , u n a s p e c t
effrayant v i n t e n c o r e a t t r i s t e r m e s r e g a r d s . On v e n a i t d ' y
fusiller u n h o m m e , d o n t le c a d a v r e é t a i t r e s t é n u s u r le
terrain.
« J ' a r r i v a i chez M o n s i e u r G i r a r d , q u i d e m e u r a i t à S a i n t -
P i e r r e , au m o m e n t où m a m è r e , qui ne m ' a t t e n d a i t point,
prenait son repas. E n m e j e t a n t dans ses b r a s , j e ne pus
lui e x p r i m e r m a j o i e et m a t e n d r e s s e q u e p a r m e s l a r m e s .
Elle m e tint l o n g t e m p s p r e s s é c o n t r e s o n c œ u r . J e v o u l a i s
lui p a r l e r ; m e s p l e u r s étouffaient ma voix : je ne pou-
vais m ' e x p r i m e r que p a r des sanglots, des baisers et des
larmes.
« E l l e n ' é t a i t p a s m o i n s i m p r e s s i o n n é e q u e m o i . Elle m e
r e c o m m a n d a s u r t o u t de r e s t e r fidèle à D i e u , d ' a i m e r t o u -
j o u r s m o n p è r e , et de n e d o n n e r q u e de b o n s e x e m p l e s à
m e s f r è r e s et à m e s s œ u r s .
« Q u e l q u e c h o s e lui d i s a i t q u e n o u s n e n o u s r e v e r r i o n s
p l u s , et ce t r i s t e p r e s s e n t i m e n t n o u s r e n d a i t e n c o r e p l u s
p r é c i e u x les c o u r t s i n s t a n t s q u e n o u s a v i o n s à d e m e u r e r
ensemble.
« Les émotions que j ' é p r o u v a i dans cette dernière entre-
v u e o n t é t é si v i v e s q u e , de t o u s les é v é n e m e n t s d e m o n
e n f a n c e , c'est celui qui m ' a c a u s é le p l u s d ' i m p r e s s i o n .
« E n f i n , il fallut se s é p a r e r . 11 m e s e m b l a , q u a n d je
q u i t t a i les b r a s de m a m è r e , q u ' o n m ' a r r a c h a i t u n e p a r t i e
de m o i - m ê m e . I m p o s s i b l e de v o u s p e i n d r e le d é c h i r e m e n t
408 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

de mon cœur. En recevant sa dernière bénédiction, à


g e n o u x , j ' é t a i s t o u t b a i g n é de l a r m e s . M a m è r e me la
d o n n a a v e c u n e é t o n n a n t e f e r m e t é . Q u a n d j e la vis a p p e -
l e r s u r m a t è t e l e s g r â c e s d u Ciel, il m e s e m b l a s e n t i r l a
m a i n p r o t e c t r i c e d e D i e u m e s o u t e n i r et m e fortifier. »
L ' e n f a n t s ' é l o i g n a e n é c h a n g e a n t a v e c s a m è r e de l o n g s
e t ineffables r e g a r d s . « Q u a n d j e l a p e r d i s p r e s q u e de v u e ,
a j o u t e - i l , j e r e m a r q u a i q u ' e l l e l e v a i t les y e u x a u Ciel, et
p o s a i t la m a i n s u r s o n c œ u r , en m e f a i s a n t u n s i g n e d ' â m i -
t i é . Ce fut la d e r n i è r e fois q u e j e v i s m a c h è r e m a m a n . J e
n'ai plus e n t e n d u p a r l e r d'elle q u e pour apprendre sa
mort. »
Madame Boutillier de S a i n t - A n d r é m o u r u t de m i s è r e
d a n s les p r i s o n s d ' A n g e r s .

A p r è s q u e l ' a r m é e c a t h o l i q u e e u t p a s s é la L o i r e , l e s
r é p u b l i c a i n s a b a n d o n n è r e n t C h o l e t . L a ville n ' é t a i t p l u s
q u ' u n e l u g u b r e et effrayante nécropole.
U n e d a m e , M a d a m e T o u r n e r y , s'obstinant à rester chez
e l l e , se c a c h a d a n s u n four p e n d a n t v i n g t q u a t r e h e u r e s .
N ' e n t e n d a n t p l u s de b r u i t a u t o u r d'elle, d a n s les r u e s , elle
s o r t i t d e s a c a c h e t t e p o u r c h e r c h e r du feu. E l l e n e p u t
r e n c o n t r e r â m e qui v i v e d a n s la cité a b a n d o n n é e . P a r c o u -
r a n t les maisons désertes p o u r y t r o u v e r quelques a l i m e n t s ,
elle s e vit t o u t à c o u p a s s a i l l i e p a r u n g e n r e d ' e n n e m i s
q u ' e l l e était l o i n d ' a v o i r p r é v u s . U n e t r o u p e d ' u n e c e n -
t a i n e d e c h a t s a f f a m é s , a u x r e g a r d s s a u v a g e s e t flam-
b l o y a n t s , l ' e n t o u r e n t et la p o u r s u i v e n t j u s q u e chez e l l e ,
en faisant e n t e n d r e de sinistres m i a u l e m e n t s . Elle e u t
g r a n d ' p e i n e à se d é f e n d r e d e c e s c a r n a s s i e r s d o m e s t i q u e s .
D e s a v i e , elle n ' e u t p a r e i l l e f r a y e u r .
T e l l e e s t la s i t u a t i o n o ù la g r a n d e a r m é e d ' O u t r e - L o i r e
v e n a i t de l a i s s e r le p a y s q u ' e l l e a v a i t si v a i l l a m m e n t
défendu.
LES COLONNES INFERNALES 109

Il s e r a i t difficile de se faire u n e j u s t e i d é e d u s p e c t a c l e
de d é s o l a t i o n qu'offrait a l o r s le B o c a g e , o c c u p é p a r de p a r e i l s
vainqueurs.
L e s V e n d é e n s q u i é t a i e n t r e s t é s d a n s le p a y s , se t e n a i e n t
cachés dans les bois, d a n s les g r a n d s c h a m p s de g e n ê t s ,
et n e se h a s a r d a i e n t à s o r t i r q u e le s o i r , s u r la l i s i è r e d e s
forêts. L'œil du v o y a g e u r n'apercevait de toutes parts que
des c h â t e a u x et d e s c h a u m i è r e s en r u i n e et f u m a n t e n c o r e
d e s feux de l ' i n c e n d i e . Q u e l q u e s c h i e n s m a i g r e s et affamés
p o u s s a i e n t d e s h u r l e m e n t s affreux s u r le s e u i l d e s m a i s o n s
a b a n d o n n é e s , et l e s b e s t i a u x e r r a n t s d a n s la c a m p a g n e ,
cherchaient, en m u g i s s a n t , leurs étables en cendre.

II

LE RÉGIME D E LA. TERREUR LES ATROCITÉS E T LES MASSACRES

DES COLONNES INFERNALES. LES MARTYRS D E 1794

C e t t e s i t u a t i o n v a s ' a g g r a v e r e n c o r e d e t o u t e s les h o r -
reurs et des atrocités inouïes qui vont terroriser la
V e n d é e , s o u s le r é g i m e d e s colonnes infernales de T u r r e a u ,
d a n s les q u a t r e p r e m i e r s m o i s d e l ' a n n é e 1794 (»).
J a m a i s p e u p l e c h r é t i e n n e fut si c r u e l l e m e n t s o u m i s à la
b r u t a l i t é d u s a b r e et à l ' i m p i é t é féroce de 7 0 . 0 0 0 b o u r r e a u x
q u i , d u r a n t q u a t r e m o i s , c o u v r i r e n t la V e n d é e d e f e u , d e
s a n g et d e c a d a v r e s .

I. — Le mot d'ordre de Barrere et le système de Turreau:


« Détruisez la Vendée et vous sauverez la patrie. »

C o n f o r m é m e n t a u d é c r e t p o r t é p a r la C o n v e n t i o n , le
e r
1 a o û t 1 7 9 3 , T u r r e a u a v a i t p o u r b u t de l i v r e r a u x f l a m m e s

(1) Le système sanglant de Turreau fut surtout suivi du 20 janvier au


13 mai 1794. On sait qu'en 1814 le baron Turreau reçut des Bourbons,
la Croix de Saint-Louis.
110 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

tout ce qui pouvait être brillé, et d'exterminer tous les


rebelles avec tous les suspects.
« L a V e n d é e doit ê t r e u n c i m e t i è r e n a t i o n a l , disait-il,
f a i s a n t éclio à la p a r o l e q u e B a r r è r e l a n ç a i t , le 2 d u m o i s
d ' a o û t 1 7 9 3 , d u h a u t d e la t r i b u n e : Déduisez la Vendée,
et vous sauverez la patrie. Il faut désoler jusqu'à leur
patience. »
A c e t t e m ê m e d a t e , la C o n v e n t i o n d é c r é t a i t q u ' i l fallait
envoyer en V e n d é e d e s matières inflammables, pour
i n c e n d i e r t o u t le p a y s , et S a n t e r r e faisait a p p e l a u g é n i e d u
chimiste Fourcroy, pour empoisonner les populations ven-
d é e n n e s , en e m p o i s o n n a n t t o u t e s l e s s o u r c e s .
T u r r e a u , le s u p r ê m e e x é c u t e u r d e c e s hautes œuvres,
a v a i t f o r m é à c e t effet 12 c o l o n n e s , si j u s t e m e n t n o m m é e s
colonnes infernales, et q u i a v a i e n t p o u r c e n t r e d ' o p é r a t i o n
12 c a m p s r e t r a n c h é s , d a n s l e s m e i l l e u r e s p o s i t i o n s d u B o -
c a g e . L e u r c o n s i g n e é t a i t d e faire d e s b a t t u e s d a n s toute
l ' é t e n d u e d u t e r r i t o i r e , et d e m e t t r e t o u t à s a c , à feu et à
sang.
Les principaux auxiliaires de T u r r e a u , p o u r c e s massacres
s y s t é m a t i q u e s , é t a i e n t Huche, G r i g n o n , Caffin, Cordelier,
e t c . , d e s f a u v e s , l â c h é s a u x q u a t r e c o i n s d e la V e n d é e .
L e s 12 c o l o n n e s n ' é t a i e n t f o r m é e s q u e d e s c é l é r a t s o b s c è -
nes et féroces, capables de reculer les b o r n e s du c r i m e ,
et d o n t la p l u p a r t a v a i e n t r o u g i l e u r s m a i n s d a n s l e s m a s -
s a c r e s d e s e p t e m b r e , en 1 7 9 2 .
Ces hussards de la mort portaient deux tibias brodés
s u r la p o i t r i n e .
L e 16 j a n v i e r 1 7 9 4 , t o u s l e s p r é p a r a t i f s é t a i e n t a c h e v é s .
L e s 12 l i e u t e n a n t s c a m p a i e n t à l e u r p o s t e .
D u f o u r é t a i t à M o n t a i g u ; A m e y , à M o r t a g n e ; Huche, à
Luçon; Grignon,,à Argenton-le-Chàteau : Cordelier, à
Lauroux.
Beaufranchet, G r a m m o n t , Dalliac, C o m m a i r e , Charlery,
Caffin. C h a l b o s , é t a i e n t é c h e l o n n é s de l'est à l ' o u e s t d u
d é p a r t e m e n t d e la V e n d é e .
LES COLONNES INFERNALES

T u r r e a u a v a i t son q u a r t i e r g é n é r a l à C h o l e t .
Sa t a c t i q u e e s t t o u t e n t i è r e d a n s les o r d r e s q u ' i l e n v o -
y a i t , de la M o t h e - A c h a r d , à H u c h e , le 24 m a r s 1 7 9 4 .
« L i b e r t é , f r a t e r n i t é , é g a l i t é , ou la m o r t .
« 11 est o r d o n n é a u g é n é r a l H u c h e de se r e n d r e à L u ç o n .
Il fera e n l e v e r , p a r t o u s l e s m o y e n s m i l i t a i r e s , l e s s u b -
s t a n c e s et f o u r r a g e s qui se t r o u v e n t p a r sa d r o i t e , d e p u i s
Sainte-Hermine jusqu'à Chantonnay, en avant de lui
j u s q u ' à S a i n t - H i l a i r e - l e - V o u h i s , la Chaize et C h â t e a u - F r o -
m a g e ; p a r sa g a u c h e , d e p u i s le B o u r g j u s q u ' à la C l a y e .
« A u s s i t ô t les e n l è v e m e n t s faits, fous l e s b o u r g s , v i l l a g e s ,
h a m e a u x , fours et m o u l i n s s e r o n t e n t i è r e m e n t incendiés,
sans exception.
« L e s h a b i t a n t s qui seront reconnus avoir pris part,
d i r e c t e m e n t ou i n d i r e c t e m e n t à la r é v o l t e de l e u r pays,
seront exterminés sur-le-champ. »

L e s o r d r e s d u b o u r r e a u e n chef n ' é t a i e n t q u e t r o p fidè-


lement exécutés.
U n chef de b a t a i l l o n , D a v i d , é c r i v a i t à T u r r e a u : « Nous
faisons passer derrière la haie ( c ' e s t - à - d i r e n o u s m a s s a -
c r o n s ) les h o m m e s et les f e m m e s q u i n o u s p a r a i s s e n t s u s -
c e p t i b l e s d'avoir brigandé ou de pouvoir brigander; mais,
par économie, n o u s ne voulons pas user notre poudre à de
pareils' m o i n e a u x . Nos soldats ont trouvé un m o y e n plus
é c o n o m i q u e de t u e r . Avec la c r o s s e d e l e u r fusil, ils c a s s e n t
la t ê t e a u x e n n e m i s d u p e u p l e . Mais j e n e te c a c h e r a i p a s
q u e ce m o y e n d e v i e n d r a c o û t e u x à la l o n g u e ; d é j à l e s
c r o s s e s d e s fusils s o n t p r e s q u e t o u t e s e n d o m m a g é e s . »
G r i g n o n q u i , d è s le 12 j a n v i e r , c o m m e n ç a i t ses feux
de joie, s e l o n son e x p r e s s i o n c y n i q u e , é c r i v a i t , le 2 4 , à
son chef : « J e te p r é v i e n s q u e les s o l d a t s c a s s e n t l e u r s
a r m e s , en t u a n t , à c o u p s de b a ï o n n e t t e , les b r i g a n d s q u e
1 on r e n c o n t r e d a n s les g e n ê t s et d a n s les b o i s . Ne v a u d r a i t -
LE MARTYRE DE LA VENDÉE

i L p a s m i e u x les t u e r à c o u p s de f u s i l ? Ce serait plutôt


fait. »
G r i g n o n coupait ses victimes en m o r c e a u x .
A L a F l o c e l l i è r e il sciait, v i v a n t e s , les d e u x d e m o i s e l l e s
Marbœuf.
A u v i l l a g e d e L a u r a i r e , u n s o l d a t d ' A m e y r e n c o n t r e la
f e m m e G r e l i e n , q u i a l l a i t a i t s o n e n f a n t . Il t u e la mère,
e m b r o c h e l ' e n f a n t p a r la j o u e a v e c sa b a ï o n n e t t e , et l ' e m -
porte comme un trophée.
A Châtillon, plusieurs de ces hussards de la mort
e n t r e n t d a n s u n e m a i s o n , o ù ils s u r p r e n n e n t u n e femme
a v e c u n e n f a n t à la m a m e l l e . Ils é g o r g e n t la m è r e et son
n o u r r i s s o n , enfilent l ' e n f a n t a v e c u n e b r o c h e , et l ' a p p r o -
c h e n t du feu p o u r le faire r ô t i r . P u i s , t r a n c h a n t la t ê t e à la
m è r e , ils t r a î n e n t s o n c a d a v r e p r è s d u f o y e r , et l u i m e t t e n t
la b r o c h e à la m a i n
U n de ces m i s é r a b l e s p o r t a i t u n j o u r , à la p o i n t e de s o n
a r m e , u n e n f a n t de 6 m o i s e m b r o c h é a v e c d e u x p o u l e t s .
Un m a l h e u r e u x p è r e , le n o m m é J o b i n , q u i v e n a i t d e se
b a t t r e v a i l l a m m e n t , a r r i v a n t à sa d e m e u r e t o m b e é v a n o u i ,
à la v u e d u c a d a v r e de sa f e m m e et d e s c o r p s e n s a n g l a n t é s
de s e s c i n q e n f a n t s . L ' a î n é , â g é de 8 a n s , p a r v i n t à se
d é g a g e r , e t se l e v a , c o u v e r t de s a n g , au m i l i e u d e s e s
frères et de ses soeurs. L e p l u s j e u n e , q u i n'avait que
5 s e m a i n e s , f u t r e t i r é b l e s s é d e s b r a s de s a m è r e . L e s a u t r e s
étaient morts.
A la G a u b r e t i è r e , a u v i l l a g e d e la Terriere, on trouva
d e u x p e t i t s e n f a n t s c l o u é s v i v a n t s , à la p o r t e d ' u n e g r a n g e .
U n j o u r , u n chef v e n d é e n r e n c o n t r a i t s u r sa r o u t e u n
e n f a n t de 8 à 9 m o i s , q u i a v a i t r e ç u u n c o u p d e s a b r e d a n s
l e d o s , et qui r e s p i r a i t e n c o r e , à c ô t é d u p è r e et d e la m è r e
é g o r g é s p r è s de l u i . L e u r c h i e n , q u i é t a i t c o u c h é p r è s
d ' e u x , l é c h a i t a l t e r n a t i v e m e n t les b l e s s u r e s de s e s m a î t r e s .

(1) D E M A U , T. m, p. 107. CRÉTIXEAU-JOLY, T. n,p. 135.


LES COLONNES INFERNALES 113

L'officier p r i t l ' e n f a n t flans l e s plis d e s o n m a n t e a u et l e fit


élever.
A u P o i r é - s u r - V i e , u n e t o u t e j e u n e fille é t a i t s o r t i e à l a
p o r t e d e s a m a i s o n p o u r v o i r défiler les t r o u p e s . U n p a t r i o t e
l u i fend la t ê t e d ' u n c o u p d e s a b r e .
« J ' a i v u p l u s i e u r s fois l e s h u s s a r d s , d i t u n t é m o i n , r a p -
porter, a u r e t o u r , de leurs e x c u r s i o n s , des chapelets
d'oreilles coupées, les laver, les rôtir s u r le gril, et l e s
m a n g e r à la v i n a i g r e t t e , c o m m e d e v r a i s a n t h r o p o p h a g e s .
V o i l à c e q u e j ' a i vu p l u s d ' u n e f o i s ^ ) . »
Il n ' é t a i t p a s r a r e d e v o i r i e s o r e i l l e s o u l a l a n g u e d e s v i c -
times clouées à la porte des écuries où les républicains
logeaient leurs chevaux.
« U n de ces horribles patriotes, n o u s dit M a d a m e d e
la B o u ë r e , affirmait q u e l e 6 a v r i l 1 7 9 4 , il a v a i t fait f o n d r e
150 f e m m e s p o u r e n a v o i r la g r a i s s e .
« D e u x de mes c a m a r a d e s , ajoutait-il. étaient avec moi, à
c e l l e affaire. J ' e n e n v o y a i 10 b a r i l s à N a n t e s : ' c ' é t a i t c o m m e
de l a g r a i s s e d e m o m i e ; elle s e r v a i t p o u r l e s h ô p i t a u x .
N o u s a v o n s fait c e t t e o p é r a t i o n à C l i s s o n , v i s - à - v i s d u
c h â t e a u et p r è s d e la G r e n o u i l l è r e (*). »
Il y e u t d e s r e p r é s e n t a n t s d u p e u p l e q u i , à l ' e x e m p l e
des Arabes du désert, accordaient u n e prime d'encourage-
3
m e n t pour ces monstrueuses atrocités ( ).
On v o i t q u e p o u r détruire la Vendée, la Convention et
T u r r e a u trouvaient, dans les colonnes infernales, des égor-
g e u r s d ' u n e docilité p a r f a i t e .

I I . — La vie des proscrits sous le régime


des colonnes infernales.

C'est l ' é p o q u e ' d e Ik^Terreur.


« U n e fois l e s c o l o n n e s i n f e r n a l e s d a n s le p a y s , é c r i t

( 1 ) Témoignage de Madame CHEVALIER. Y . DENIAU, T. m, p. 1 6 8 .


( 2 ) Souvenirs de Madame la comtesse de la BOVERE, Pion, 1890.
( 3 ) CRÉTINEAU-JOLY, T. I, p . 3 0 4 .
414 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

M a d a m e d e la B o u ë r e d a n s s e s Souvenirs, il fallait d e
t o u t e n é c e s s i t é se c a c h e r d a n s l e s b o i s , d a n s les g e n ê t s o u
d a n s les a j o n c s . O n i n c e n d i a i t e n m ê m e t e m p s b o u r g s , vil-
lages, c h â t e a u x , sans é p a r g n e r les plus misérables m a s u r e s .
« U n e f u m é e n o i r e et é p a i s s e s ' é l e v a i t d a n s l ' a i r , q u i
d e v e n a i t r o u g e et e m b r a s é à m e s u r e q u e la d e s t r u c t i o n
s ' é t e n d a i t . C e t t e fumée--formait a v e c les n u a g e s c o m m e u n e
b a r r i è r e q u i i n t e r c e p t a i t la v u e d u c i e l . Il s e m b l a i t q u e
la t e r r e e n é t a i t s é p a r é e p a r le c r i m e .
« D è s le m a t i n , a v a n t le j o u r , on é t a i t s u r p i e d . L a
p r i è r e faite en c o m m u n , la s o u p e m a n g é e , c h a c u n se d i r i -
g e a i t s e l o n son i n s p i r a t i o n . L e s h o m m e s a l l a i e n t se c a m p e r
s u r q u e l q u e s l i e u x é l e v é s , afin d e s u r v e i l l e r , à t r a v e r s l e s
a r b r e s , l ' e n n e m i p o u r le i u i r , o u p o u r e s s a y e r , a p r è s s o n
d é p a r t , d ' a r r ê t e r les r a v a g e s d e l ' i n c e n d i e .
« L e s f e m m e s se j e t a i e n t d a n s les f o u r r é s , p o u r se t a p i r
s u r le sol d é t r e m p é d e p l u i e et de n e i g e . L à , blotti s u r la
t e r r e , on n e v o y a i t p a s à q u a t r e p a s d e v a n t soi ; m a i s on
e n t e n d a i t t o u t . L e son des t a m b o u r s r e t e n t i s s a i t de t o u s
c ô t é s . Q u a n d ce b r u i t s i n i s t r e s ' é l o i g n a i t à d r o i t e , il r e c o m -
m e n ç a i t à g a u c h e . P u i s , ce s o n t les c o u p s de fusil d e s
B l e u s p o u r s u i v a n t l e s f u y a r d s , les c r i s : Arrête, arrête.
a v e c des b l a s p h è m e s é p o u v a n t a b l e s .
« Alors les mères s e r r a i e n t plus fortement leurs enfants
d a n s leurs b r a s . Chose é t o n n a n t e ! ces petits êtres c o m p r e -
n a i e n t la t e r r e u r q u ' e x p r i m a i e n t les é t r e i n t e s m a t e r n e l l e s :
c a r il n ' y a p a s d ' e x e m p l e q u e l e u r s c r i s a i e n t t r a h i la
r e t r a i t e d e s i n f o r t u n é s qui s e c a c h a i e n t .
« Q u a n d l ' i n c e n d i e é t a i t d a n s l e s m a i s o n s , on e n t e n d a i t
p é t i l l e r les f l a m m e s , l e s p o u t r e s s ' a b î m e r d a n s le feu, l e s
m u r s é c l a t e r et s ' é c r o u l e r .
« L e s b e s t i a u x p a r a i s s a i e n t c o m p r e n d r e la d é s o l a t i o n
u n i v e r s e l l e . Effrayés p a r les c o u p s de feu, p a r l e s flammes
et la f u m é e d e s i n c e n d i e s q u i s ' é l e v a i e n t de t o u s c ô t é s , ils
s e m b l a i e n t p a r t i c i p e r a u d e u i l de la n a t u r e et à la t e r r e u r
d e l e u r s m a î t r e s ; ils se g r o u p a i e n t en s ' a g i t a n t , et f a i s a i e n t
LES COLONNES INFERNALES 115

e n t e n d r e des b e u g l e m e n t s p l u s s o u r d s et p l u s p r o l o n g é s
q u e de c o u t u m e .
« On a t t e n d a i t la fin d u j o u r p o u r s o r t i r d e c e s r e t r a i t e s
des l o u p s et d e s r e n a r d s . C ' é t a i t la v o i x d u c h a t - l m a n t q u i
d o n n a i t le s i g n a l . L e cri l u g u b r e d e cet o i s e a u é t a i t p o u r
n o u s p l u s a g r é a b l e q u e le c h a n t du r o s s i g n o l . 11 n o u s a n n o n -
çait le d é p a r t d e s b o u r r e a u x . »

Rien d'affreux comme l'aspect des bourgs et des


v i l l a g e s , a p r è s le p a s s a g e d e s c o l o n n e s i n c e n d i a i r e s . L e s
débris e m b r a s é s des m a i s o n s projetaient au loin, à t r a v e r s
les flammes, d ' i m m e n s e s n u a g e s de f u m é e q u i suffoquaient.
S o u s c e s d é c o m b r e s g i s a i e n t des c a d a v r e s n o i r c i s p a r le
feu et à m o i t i é c o n s u m é s . D a n s l e s r u e s , s u r les r o u t e s ,
d a n s les c h a m p s v o i s i n s , on r e n c o n t r a i t à c h a q u e p a s d e s
victimes mutilées, éventrées, couvertes d'immondices, et
d o n t les c h a i r s t o m b a i e n t en p u t r é f a c t i o n .
L e s c o r b e a u x s ' a b a t t a i e n t p a r n u é e s s u r ces r e s t e s
h i d e u x . L e s c h i e n s p e n d a n t le j o u r , les l o u p s p e n d a n t la
n u i t , se d i s p u t a i e n t les l a m b e a u x de ces m e m b r e s é p a r s .
L e s s u r v i v a n t s n ' a v a i e n t p l u s p o u r a b r i q u e les d é b r i s
de l e u r s m a i s o n s i n c e n d i é e s , o u de m i s é r a b l e s h u t t e s ,
c o n s t r u i t e s à la h â t e a u m i l i e u d e s c h a m p s de g e n ê t s . L a
p l u p a r t c o u c h a i e n t s u r u n sol g l a c é , à p e i n e r e c o u v e r t de
quelques fougères.
Les hommes armés pouvaient encore, dans leurs courses
à t r a v e r s le p a y s , se p r o c u r e r d e s v i v r e s , et m ê m e en g a r -
der des dépôts dans des retraites sûres : m a i s les vieillards,
les f e m m e s , les e n f a n t s , l e s i n f i r m e s , n ' a v a i e n t , p o u r t o u t e
n o u r r i t u r e , q u ' u n p a i n n o i r et a m e r , fait de s e i g l e c a r b o -
n i s é , q u ' o n a v a i t recueilli s o u s l e s d é c o m b r e s f u m a n t s d e s
greniers.
Quelques rares génisses, échappées aux rapines des
r a v a g e u r s , f o u r n i s s a i e n t le lait et le b e u r r e . Il r e s t a i t à
p e i n e d a n s la c o n t r é e q u e l q u e s m o u l i n s à e a u , d i s s i m u l é s
146 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

d a n s d e s o m b r e s r a v i n s . P o u r m o u d r e le b l é . il fallait le
p o r t e r s u r les é p a u l e s , à t r o i s ou q u a t r e l i e u e s : et l e s p o r -
t e u r s d e v a i e n t se t r o u v e r e « n o m b r e , p o u r se d é f e n d r e
contre l'agression toujours m e n a ç a n t e des bandes de
m a r a u d e u r s q u i b a t t a i e n t la c a m p a g n e .
P r e s q u e t o u s les m é n a g e s é t a i e n t d é p o u r v u s d e s u s t e n -
siles les p l u s n é c e s s a i r e s , et d e s p e t i t e s p r o v i s i o n s de m e r -
cerie les plus indispensables.
A t o u t e s c e s p r i v a t i o n s a j o u t e z c e l t e p o i g n a n t e souf-
f r a n c e de v i v r e t o u j o u r s l'oreille au g u e t , d a n s d e s a l a r m e s
i n c e s s a n t e s , s o u s la m e n a c e p e r p é t u e l l e d ' u n e s u r p r i s e d e s
patriotes.
O n s a i t q u e p o u r d é c o u v r i r p l u s s û r e m e n t les fugitifs
c a c h é s d a n s les t a i l l i s , l e s p e r s é c u t e u r s l a n ç a i e n t d e s
chiens, qu'ils avaient dressés p o u r cette horrible chasse.
Cette triste existence des proscrits n'avait j a m a i s rien
d'assuré.
A u m o i n d r e c r i d ' a l a r m e , l e s v i e i l l a r d s se h â t a i e n t d e
fuir. L e s f e m m e s , d é j à c h a r g é e s d e s o b j e t s de p r e m i è r e
nécessité, prenaient à leur cou leurs plus petits enfants, et
t r a î n a i e n t p a r la m a i n c e u x q u i p o u v a i e n t m a r c h e r . L a
t r o u p e effrayée fuyait p a r d e s c h e m i n s b o u e u x , c o u p é s d e
l a r g e s flaques d ' e a u , f r a n c h i s s a i t en c o u r a n t les h a i e s et
les b r o u s s a i l l e s , p é n é t r a i t d a n s l'épaisseur des fourrés, e l l e s
m a l h e u r e u x fugitifs, c o u v e r t s d e b o u e , l e s h a b i t s d é c h i r é s ,
n e s ' a r r ê t a i e n t q u e l o r s q u e le b r u i t de la t r o u p e en m a r c h e
se p e r d a i t d a n s le l o i n t a i n .
Si q u e l q u e s a m i s v e n a i e n t l e u r a n n o n c e r q u e t o u t d a n -
g e r a v a i t d i s p a r u , ils r e t o u r n a i e n t à l e u r s f o y e r s , p o u r
r e p r e n d r e , le l e n d e m a i n , l e u r c o u r s e e r r a n t e et c h e r c h e r
un nouvel asile.

— V o u s deviez ê t r e bien m a l h e u r e u x ? d i s a i t u n j o u r
l'abbé Deniau à un vieux Vendéen.
— Nous vivions, r é p o n d a i t - i l , c o m m e l ' o i s e a u s u r la
LES COLONNES INFERNALES 117

b r a n c h e , ou c o m m e le l i è v r e e n son gîte, toujours en


c r a i n t e , et p e n s a n t , le m a t i n , q u e n o u s n e s e r i o n s p l u s e n
vie le s o i r . C e p e n d a n t , n o u s a c c e p t i o n s c e t t e é p r e u v e a v e c
une résignation chrétienne. Nous faisions c h a q u e j o u r à
D i e u le sacrifice de n o t r e v i e .
P a r la r é c i t a t i o n a s s i d u e d u c h a p e l e t , les b a n n i s t r a n s -
f o r m a i e n t l e u r s p a u v r e s h u t t e s en c h a p e l l e s . Ils t r o u v a i e n t
u n e de l e u r s p l u s d o u c e s c o n s o l a t i o n s d a n s l e s d é l i c a t e s s e s
de la c h a r i t é m u t u e l l e q u ' i l s m e t t a i e n t à p a r t a g e r leurs
modestes ressources avec les plus i n d i g e n t s .

La marquise de Lépinay, mère du général Louis-


Armand de L é p i n a y (*), o b l i g é e de q u i t t e r sa d e m e u r e ,
errait de ferme en ferme avec ses enfants. Mais bientôt,
les f e r m e s é t a n t i n c e n d i é e s , elle fut r é d u i t e à c h e r c h e r u n
asile d a n s u n e g r o t t e , s i t u é e a u m i l i e u d e la forêt des
E s s a r t s , e t q u ' e l l e a v a i t fait c o u v r i r de m o u s s e et de b r a n -
chages.
L e s b a t t u e s r é p u b l i c a i n e s et la fusillade l'y p o u r s u i v i r e n t .
U n j o u r , le coffre q u i s e r v a i t de b e r c e a u a u p e t i t A r m a n d ,
et d a n s l e q u e l il r e p o s a i t , fut t r a v e r s é d ' u n e b a l l e , q u i h e u -
r e u s e m e n t n ' a t t e i g n i t p a s le f u t u r g é n é r a l .

I I I . — Les principaux massacres commis par


les colonnes infernales, dans les premiers ?nois de 1794.

T o u t ce q u i p r é c è d e n e p e u t n o u s d o n n e r q u ' u n a p e r ç u
g é n é r a l s u r c e t t e p h a s e d e la p e r s é c u t i o n , d i r i g é e p a r T u r r e a u
c o n t r e la V e n d é e c a t h o l i q u e .
L e s t a b l e a u x détaillés q u e n o u s a l l o n s m e t t r e s o u s l e s
y e u x de n o s l e c t e u r s , e n m a r q u a n t les d a t e s p r i n c i p a l e s

(1) La famille de Lépinay est originaire de la commune de Plessé


(Loire-Inférieure), où se trouve le fief dont elle porte le nom depuis
1416. — Le général Armand de Lépinay, baron de l'Empire, est né à
Chantonnay, en 1789, et mort dans son château des Essarts, en 1869.
118 L E M A R T Y R E D E LA V E N D É E

de cette persécution m o n s t r u e u s e , feront m i e u x c o m p r e n d r e


e n c o r e q u e n o u s s o m m e s e n t r é s d a n s l a p é r i o d e la p l u s
a i g u ë et la p l u s effroyable d u m a r t y r e de la V e n d é e .
*

L e 30 j a n v i e r 1 7 9 4 , le g é n é r a l G r i g n o n e n t r a i t en c a m -
pagne.
« Mes c a m a r a d e s , disait-il d a n s s o n o r d r e du j o u r , n o u s
v o i c i d a n s le p a y s i n s u r g é . J e v o u s d o n n e l ' o r d r e e x p r è s d e
l i v r e r a u x flammes t o u t c e q u i s e r a s u s c e p t i b l e d ' ê t r e
b r û l é , et de p a s s e r a u fîl de la b a ï o n n e t t e t o u t ce q u e v o u s
rencontrerez d'habitants sur votre p a s s a g e . Je sais qu'il
p e u t y a v o i r q u e l q u e s p a t r i o t e s d a n s ces p a y s ; m a i s c ' e s t
é g a l , n o u s d e v o n s t o u t sacrifier. »
A cette m ê m e date, la municipalité républicaine des Her-
b i e r s r é s u m a i t les d é b u t s d e c e t t e c a m p a g n e , d a n s u n
p r o c è s - v e r b a l s i g n é p a r le m a i r e M a r u t e a u et le greffier
Jouet.
« D a n s u n e d i s t a n c e de p r è s d e t r o i s l i e u e s , r i e n n'est
épargné.
« L e s h o m m e s , les f e m m e s , l e s e n f a n t s m ê m e à la m a -
m e l l e , t o u t p é r i t p a r les m a i n s de la c o l o n n e .
« P o u r a c h e v e r de p e i n d r e l e s forfaits d e ce j o u r , il f a u t
d i r e q u e l e s foins o n t é t é b r û l é s d a n s les g r a n g e s , l e s g r a i n s
d a n s les g r e n i e r s , les b e s t i a u x d a n s les é t a b l e s .
« L a c o l o n n e s o i - d i s a n t r é v o l u t i o n n a i r e de G r i g n o n ,
a p r è s a v o i r , d a n s le v i l l a g e de la R o c h e , c o m m u n e d u P e t i t -
B o u r g des H e r b i e r s , a s s a s s i n é q u a n t i t é d ' i n d i v i d u s , t a n t
h o m m e s q u ' e n f a n t s , a r r i v e à la m a i s o n de la Pépi-
nière, à u n d e m i - q u a r t de l i e u e d e s H e r b i e r s . O n l a
c o n d a m n e t o u t de s u i t e à l ' i n c e n d i e : u n d o m e s t i q u e e s t
fusillé.
« N o u s d e v o n s o b s e r v e r q u e la c o m m u n e d e s H e r b i e r s
a v a i t été e n t i è r e m e n t p u r g é e d e t o u s les a r i s t o c r a t e s : c e p e n -
d a n t , t o u t e s les h o r r e u r s y o n t é t é c o m m i s e s . L e s f e m m e s
o n t é t é d é p o u i l l é e s de l e u r s v ê t e m e n t s , l e u r s m o u c h o i r s
LES COLONNES INFERNALES 119

e n l e v é s , les a n n e a u x a r r a c h é s . L e s p o r t e f e u i l l e s de t o u s les
i n d i v i d u s o n t été p r i s . T o u s les v o l o n t a i r e s a l l a i e n t d a n s
les m é t a i r i e s p r e n d r e les c h e v a u x , m o u t o n s et volailles d e
t o u t e e s p è c e . Ils o n t p o r t é l ' i n s u l t e j u s q u ' à n o u s f r a p -
per. »

L e 2 3 f é v r i e r , les m a s s a c r e u r s e n v a h i s s a i e n t le b o u r g d e
C h a v a g n e s - e n - P a i l l e r s , et l a i s s a i e n t u n affreux s o u v e n i r
de l e u r p a s s a g e . L a t r a d i t i o n p o p u l a i r e d é s i g n e c e t t e d a t e
s a n g l a n t e s o u s le n o m d e Jour du grand massacre.
D a n s c e t t e h o r r i b l e j o u r n é e , on n ' e n t e n d a i t , d a n s le b o u r g
et d a n s t o u s l e s v i l l a g e s v o i s i n s , q u e le b r u i t d e s c o u p s de
fusil, les c l a m e u r s f é r o c e s d e s b o u r r e a u x , et l e s c r i s d é c h i -
rants des victimes, des femmes qu'on égorgeait, des petits
enfants qu'on embrochait au bout des baïonnettes.
Au v i l l a g e de YAnjouinière, les terroristes s u r p r e n n e n t
d o u z e ou q u i n z e f e m m e s , q u i r e v e n a i e n t d ' e n t e n d r e u n e
m e s s e et de c o m m u n i e r d a n s u n e g r a n g e de la m é t a i r i e d e
la Trottinière. 11 les font m e t t r e e n l i g n e d a n s u n e a i r e ,
a u s u d - e s t d u v i l l a g e , et les t u e n t les u n e s a p r è s l e s a u t r e s ,
à c o u p s d e fusil t i r é s d e s d e u x e x t r é m i t é s de la l i g n e .
P a r m i ces m a l h e u r e u s e s , s e t r o u v a i e n t la f e m m e et les
d e u x belles-sceurs de Monsieur Bouron, notaire, avec u n e
de ses filles, â g é e de 5 a n s , et M a d a m e Boisson, m è r e de
Monsieur Boisson, propriétaire à la N o u e de V e n d r e n n e ( ' ) .
Ce d e r n i e r , a l o r s e n f a n t e n b a s â g e , se t r o u v a i t là a v e c
sa m è r e et sa n o u r r i c e . Celle-ci p u t le d é r o b e r a u x c o u p s
des m e u r t r i e r s .
A u v i l l a g e d u Ckiron, les B l e u s t r a q u è r e n t et b r û l è r e n t ,
dans u n e m a i s o n , trois f e m m e s , Marie H e r b r e t e a u , v e u v e
de M a t h u r i n C h a r r i e r , M a r i e C h a r r i e r , L o u i s e B o l l e t e a u ,
et q u a t r e e n f a n t s a u - d e s s o u s d e 10 a n s , J e a n R a b r é a u d et

(1) M. Boisson vivait encore en 1876.


LE MARTYRE DE LA VENDÉE
no
trois petites filles nommées Charrier, trois sœurs sans
d o u t e : la p l u s j e u n e n ' a v a i t q u e 3 a n s .
D e s p e r s o n n e s c a c h é e s d a n s le b o i s d e la M a i n a r d i è r e ,
entendaient les cris p o u s s é s p a r les s e p t v i c t i m e s au
milieu des flammes.
U n R e m a u d , de la Dèdrie, fut m a s s a c r é d ' u n e m a n i è r e
h o r r i b l e , d a n s le Champ-d'Avant, p r è s d e la Bonnetière.
A v a n t de le m e t t r e à m o r t , l e s r é p u b l i c a i n s , le p r e n a n t
p o u r u n p r ê t r e d é g u i s é , lui a v a i e n t a r r a c h é la l a n g u e .
O n e n t e n d a i t ses c r i s de la Prilliaire, à p r è s de d e u x
k i l o m è t r e s d e la Dèdrie.

L e 2 6 f é v r i e r , des h o r r e u r s p a r e i l l e s t e r r i f i a i e n t la ville
de M o r t a g n e .
« U n s o i r , dit l ' a u t e u r d e s Mémoires d'un père, nous
é t i o n s r é u n i s chez m o n a ï e u l e , d a n s la s e u l e c h a m b r e é p a r -
gnée par l'incendie.
« L ' a f f r e u x g é n é r a l Huche v i n t p o u r y l o g e r . 11 e n t r a
b r u s q u e m e n t s a n s se faire a n n o n c e r , a c c o m p a g n é d ' u n e
suite nombreuse.
« Mon a ï e u l e se p r é s e n t a p o u r le r e c e v o i r ; elle f r é m i t à
s o n a s p e c t h i d e u x et f é r o c e .
« L e g é n é r a l , qui é t a i t i v r e , et q u i , e n v e n a n t de C h o l e t ,
é t a i t t o m b é d e u x fois de c h e v a l , a v a i t p l u s i e u r s c o n t u s i o n s
à la figure : il s e m b l a i t p l e i n d e s a n g e n c o r e p l u s q u e d e
vin.
— V o u s ê t e s b i e n t r a n q u i l l e s ici ! n o u s dit-il e n e n t r a n t .
V o u s n e s a v e z d o n c p a s q u e j e p u i s v o u s faire t o u s b r û l e r
dans vos maisons ?
— Ah ! g é n é r a l , r é p l i q u a m o n a ï e u l e , v o u s n ' e n a u r i e z
p a s le c o u r a g e ! Q u e l m a l v o u s a v o n s - n o u s fait ?
— Q u e l m a l v o u s m ' a v e z fait
« E t c o m m e m a g r a n d ' m è r e était h a b i l l é e d e n o i r :
— Mais,ajouta-t-il, vous avez l'air d'une religieuse, avec
vos v ê t e m e n t s n o i r s et v o s m a i n s j o i n t e s !
LES COLONNES INFERNALES 121

— V o u s ê t e s b l e s s é , g é n é r a l , dit m o n a ï e u l e , p o u r l ' a d o u -
c i r ; il f a u d r a i t v o u s t i r e r d u s a n g .
— Qu'appelez-vous blessé ? répliqua-t-il ; qu'entendez-
v o u s p a r m e t i r e r d u s a n g ? A p p r e n e z q u e c ' e s t m o i q u i en
tire a u x a u t r e s . J e suis bouclier, bouclier de chair h u m a i n e .
« Ces paroles firent c o u r i r u n frisson dans tous nos
membres.
« Huche s ' é t a b l i t d a n s le p e t i t s a l o n b a s : s a s u i t e o c c u p a
le r e s t e d e la m a i s o n ; o n n e n o u s l a i s s a q u e la c u i s i n e .
« À p e i n e était-il i n s t a l l é , q u ' o n lui a m e n a d e u x p a u v r e s
p a y s a n s , p è r e et fils. J e fus t é m o i n de l ' o r d r e q u e Huche
d o n n a de les mettre à mort sur-le-champ, avec défense
e x p r e s s e d e l e s fusiller.
— Lardez-les à coups de baïonnette, dit-il d'un air
f é r o c e , s a b r e z - l e s , taillez-les.
« L e s satellites s o r t i r e n t p o u r exécuter cet ordre, à
q u e l q u e s p a s do n o u s , s u r l e s m a r c h e s m ê m e s d e la g r a n d e
porte de l'église, vis-à-vis la maison.
« A p r è s q u e l q u e s i n s t a n t s , les b o u r r e a u x v i n r e n t d i r e a u
g é n é r a l , e n m a p r é s e n c e , q u e les d e u x v i c t i m e s s o u f f r a i e n t
des douleurs atroces, qu'elles se d é b a t t a i e n t contre la
m o r t , et p o u s s a i e n t d e s c r i s d é c h i r a n t s . Ils d e m a n d a i e n t à
Huche la permission de les achever à coups de pistolet.
— Gardez-vous en bien, reprit le boucher de chair
humaine ; e n f o n c e z - l e u r d a n s le c o r p s v o s s a b r e s j u s q u ' à
la g a r d e ; taillez e t r e t a i l l e z .
« E t il faisait a v e c les b r a s d e s g e s t e s e t d e s m o u v e m e n t s
significatifs, q u i i n d i q u a i e n t j u s q u ' à quel point il avait
l ' h a b i t u d e de p a r e i l l e s h o r r e u r s .
. « L e s e x é c u t e u r s o b é i r e n t . Ils r e v i n r e n t d e c e t t e b o u c h e r i e
a v e c u n e (elle s e n s a t i o n d e d é g o û t , q u e leur estomac se
souleva, et q u ' i l s v o m i r e n t t o u t ce q u ' i l s a v a i e n t b u e t
mangé.
« T o u t le m o n d e d a n s l a m a i s o n p a s s a l a n u i t s a n s s e
c o u c h e r , " e x c e p t é m o i , q u i a v a i s u n lit d e s a n g l e d a n s l ' a l c ô v e
d u s a l o n o ù le g é n é r a l s ' é t a i t i n s t a l l é . M o n a ï e u l e m ' o r d o n n a
122 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

d'aller y d o r m i r . J'obéis, m a l g r é l ' h o r r e u r que j ' é p r o u v a i s


de m e v o i r p r è s d e ce m o n s t r e . J ' e n t e n d a i s le m i s é r a b l e
ronfler, tousser, cracher, cuver son v i n . Il s ' a g i t a i t , il
p o u s s a i t d e s c r i s ; il s e m b l a i t q u e l ' o m b r e e n s a n g l a n t é e de
ses v i c t i m e s lui a p p a r a i s s a i t .
« Je frissonnais d ' h o r r e u r ; je m o u r a i s de p e u r ; j e cro-
y a i s à c h a q u e i n s t a n t q u ' i l allait m e faire a s s a s s i n e r . J'offris
m o n sacrifice à D i e u .
« Il p a r f i t de g r a n d m a t i n et s a n s b r u i t .
« Il se r e n d i t a v e c sa c o l o n n e à la V e r r i e , à B e a u r e p a i r c
et à la G a u b r e t i è r e . »

Huche s ' a c h a r n a i t à s o n œ u v r e de c a r n a g e , c o m m e le
t i g r e qui a flairé sa p r o i e .
L e s m a s s a c r e s d u 2 5 f é v r i e r , à la G a u b r e t i è r e , n o u s s o n t
ainsi racontés par u n témoin oculaire :
« M a d a m e le B a u l t de la T o u c h e , u n a n g e de p i é t é , e u t la
tête tranchée. Monsieur Morinière, sa femme, deux
d o m e s t i q u e s e t u n e de m e s t a n t e s , s u r l e u r refus c o n s t a n t
d e c r i e r : Vive la République, e u r e n t la l a n g u e a r r a c h é e ,
les y e u x c r e v é s et l e s o r e i l l e s c o u p é e s a v a n t de r e c e v o i r
le c o u p d e m o r t .
« M o n s i e u r de la B o u c h e r i e , s a f e m m e , e t M a d e m o i s e l l e d e
la B l o u è r e sa s œ u r , f u r e n t s u s p e n d u s p a r le m e n t o n à d e s
c r a m p o n s d e fer, a u milieu d e l e u r c u i s i n e , et c o n s u m é s
d a n s cet é t a t p a r l ' i n c e n d i e , q u i r é d u i s i t l e u r m a i s o n en
cendre.
« D e u x h o m m e s , p r i s d a n s le j a r d i n d e M o n s i e u r F o r e s -
t i e r , p é r i r e n t p a r le s a u v a g e s u p p l i c e d u p a l .
« J'avais e u le b o n h e u r d e m ' e n f u i r , a v e c m a vieille
m è r e , d a n s la c o m m u n e d e B e a u r e p a i r e . D u l i e u de n o t r e
r e t r a i t e , n o u s e n t e n d i o n s les c r i s d e s m o u r a n t s , m ê l é s a u x
c l a m e u r s d e s s o l d a t s . D ' é p a i s t o u r b i l l o n s de flammes obs-
c u r c i s s a i e n t le ciel s u r u n e v a s t e é t e n d u e .
« L e l e n d e m a i n , au soir, un profond silence avait suc-
LES COLONNES INFERNALES 123

cédé a u bruit t u m u l t u e u x . Nous nous h a s a r d â m e s à visiter


notre malheureux b o u r g de la Gaubretière : ce n'était plus
q u ' u n m o n c e a u de cendres.
« C e q u i m e n a v r a i t le c œ u r , c'était la v u e de ces
cadavres dont la terre était couverte. L e s u n s c o m m e n -
çaient à se d é c o m p o s e r ; les autres étaient dévorés p a r les
chiens. L e s corbeaux s'abattaient par nuées, cherchant
une pâture dans ces tristes restes, q u e nous étions impuis-
sants à défendre ('). »
A t o u t e s l e s v i c t i m e s n o m m é e s p a r le t é m o i n q u e n o u s
v e n o n s d e c i t e r , il f a u t a j o u t e r l e s f r è r e s d e M o n s i e u r d e
Boisy, les quatre frères de R a n g o t et q u a t r e p r ê t r e s , q u e
2
Huche s u r p r i t d a n s l e u r c a c h e t t e ( ) .
L e 28 f é v r i e r , Huche r a c o n t a i t l u i - m ê m e l e s e x p l o i t s d e
sa j o u r n é e d u 27, d a n s u n e l e t t r e a d r e s s é e à T u r r e a u , q u i
se t r o u v a i t a l o r s à N a n t e s .
« J e te r e n d s c o m p t e , m o n c h e r g é n é r a l , é c r i v a i t - i l , d e
la s o r t i e q u e j ' a i faite h i e r c o n t r e l e s B r i g a n d s , q u e j ' a i
trouvés, s u r les 8 heures, à la Gaubretière. J e les ai
égayés de la b o n n e m a n i è r e . Ils étaient en trop petit
n o m b r e p o u r e n faire g r a n d c a r n a g e . Plus de 500, tant
h o m m e s que femmes,ont été tués. L a cavalerie, avant de
r i e n e n g a g e r , a p r i s l a fuite, e t n o u s n e l ' a v o n s aperçue
q u e d a n s le l o i n t a i n . J ' a i fait f u r e t e r l e s g e n ê t s , l e s f o s s é s ,
les h a i e s e t l e s b o i s , e t c'est l à q u ' o n t r o u v a i t l e s B r i g a n d s
b l o t t i s . T o u t a p a s s é p a r le f e r ; c a r j ' a v a i s d é f e n d u q u e ,
les t r o u v a n t a i n s i , o n c o n s o m m â t s e s m u n i t i o n s .
« J ' o u b l i a i s d e te d i r e q u ' à m o u a r r i v é e à l a V e r r i e , j ' a i
fait p a s s e r a u lil d e l a b a ï o n n e t t e t o u t c e q u e j ' y a i t r o u v é ,
à la réserve des enfants, et q u e j ' a i incendié ce qui était
é c h a p p é a u x f l a m m e s . L à , il y a v a i t p e u d e c e s c o q u i n s - l à .
« Mon expédition faite à l a G a u b r e t i è r e , j e m e s u i s

(1) Mémoire de PIERRE RANGEARD, de la Gaubretière, cité par


M. H. BOURGEOIS, Histoires, p. 1 5 4 .

(2) DENIAU, T. iv, p. 279 et suie.


424 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

d i r i g é s u r S a i n t - M â l o . U n p e t i t b o u r g s u r la r o u t e a é t é
incendié.
« A S a i n t - M â l o , il n ' y a v a i t r i e n ; p a s u n e â m e . J'ai
o r d o n n é l e feu. »
e r
Turreau s'empressait de r é p o n d r e , le 1 m a r s , à cette
l e t t r e de son l i e u t e n a n t .
« C o u r a g e ! m o n c h e r c a m a r a d e , lui m a n d a i t - i l , c o u r a g e !
et bientôt les environs de Cholet seront nettoyés de
rebelles.
« Si c h a q u e officier g é n é r a l les tuait, c o m m e toi, p a r
c e n t a i n e s , o n e n a u r a i t b i e n t ô t t r o u v é la fin. »

A c e t t e m ê m e d a t e du 2 8 f é v r i e r , l e s s o l d a t s de G r i g n o n
se d o n n a i e n t la g l o i r e d ' e x p l o i t s t o u t s e m b l a b l e s s u r les
d e u x r i v e s d u P e t i t - L a y , d a n s le b o u r g de M o u c h a m p et a u
Parc-Soubise.
Après avoir incendié tout le p a y s , et massacré les
v i e i l l a r d s , les f e m m e s et l e s e n f a n t s q u ' i l a v a i t p u r e n c o n -
trer, depuis Clianzeaux, jusqu'à Châtillon et à Saint-
Amand-sur-Sèvre, Grignon vint établir son quartier géné-
r a l à la F l o c e l l i è r e .
L à , il d i v i s e s a t o u r b e d ' a s s a s s i n s e n d e u x d é t a c h e m e n t s .
L e p r e m i e r d e v a i t s u i v r e la r i v e g a u c h e d u Petit-Lay,
par Saint-Michel-Mont-Mercure, leBoupère etRochetrejoux.
L e s e c o n d d e v a i t d e s c e n d r e de S a i n t - M i c h e l à Saint-
P a ù l - e n - P a r e d s p a r les b a s v i l l a g e s , f r a n c h i r la r i v i è r e , e n
s u i v r e la r i v e d r o i t e et a l l e r i n c e n d i e r le c h â t e a u d u Parc-
Soubise.
Le premier détachement, ayant tout ravagé sur son par-
c o u r s , b r û l é le B o u p è r e et R o c h e t r e j o u x , a r r i v e e n v u e de
Mouchamp.
Un des habitants, n o m m é Roger, s'avance à sa r e n -
c o n t r e , et demande à parler au commandant. Sur son
affirmation q u ' i l n ' y a v a i t là q u e de f e r v e n t s p a t r i o t e s , l'offi-
LES COLONNES INFERNALES 125

cier ordonne d'épargner le b o u r g . P o u r faire semblant


d ' o b é i r à l ' i m p i t o y a b l e c o n s i g n e de son chef, il se b o r n e
à b r û l e r t r o i s ou q u a t r e m a i s o n s i s o l é e s .
Ce b r a v e R o g e r r e ç u t , à c e t t e o c c a s i o n , d e s e s c o m p a -
t r i o t e s , le s u r n o m de La M ente rie, p o u r a v o i r affirmé,
c o n t r e la v é r i t é , q u e les h a b i t a n t s de M o u c h a m p é t a i e n t
d'excellents patriotes.
L e second détachement, a p r è s avoir incendié toutes les
m é t a i r i e s de la b a s s e p a r o i s s e de S a i n t - M i c h e l , a r r i v e s u r
le t e r r i t o i r e d e S a i n t - P a u l . L e soleil é t a i t s u r son d é c l i n ,
et la c o l o n n e était e n c o m b r é e de p a u v r e s f e m m e s , d'en-
fants et de v i e i l l a r d s , q u ' e l l e t r a î n a i t a p r è s elle. On l e s
fusille d a n s la c o u r d u c h â t e a u ; p u i s , la t r o u p e b i v o u a -
q u e à la l u e u r de l ' i n c e n d i e q u i d é v o r e le b o u r g .
L e l e n d e m a i n , la c o l o n n e t r a v e r s e le L a y , p é n è t r e d a n s
le c h â t e a u d u Bois-Tismndeau, et m a s s a c r e , d a n s l e u r c o u r ,
deux vénérables femmes, Mesdames d'Hillerin.
S u i v a n t e n s u i t e l a r i v e d r o i t e de la r i v i è r e , elle se d i r i g e
s u r le Parc-Soubise.
En vrais batteurs d'estrade, les s o l d a t s fouillent les
m a i s o n s et l e s g e n ê t s . T o u s les m a l h e u r e u x fugitifs q u ' i l s
r e n c o n t r e n t s o n t s a i s i s , p l a c é s a u c e n t r e de la c o l o n n e e t
forcés de m a r c h e r j u s q u ' a u c h â t e a u d u Parc. Une femme
infirme, trouvée dans sa chaumière, est assassinée
à c o u p s de b a ï o n n e t t e . Son mari, qui était a v e u g l e , et
d o n t la m a r c h e i n c e r t a i n e r e t a r d a i t celle de la c o l o n n e , e s t
m a s s a c r é , u n q u a r t d ' h e u r e a p r è s , a u coin d ' u n c h a m p .
« Les détails qui vont s u i v r e , dit l e c o m t e d e C h a b o t ,
j e les tiens d'un témoin oculaire n o m m é Mérit.
« Nous étions, mon frère et m o i , m ' a - t - i l r a c o n t é , à
pêcher des verdons sur les bords du Lay, quand nous
fûmes saisis par d e s s o l d a t s . On n o u s m e n a a u milieu
d ' u n e t r o u p e de p a u v r e s g e n s de t o u t â g e , m a r c h a n t d e u x
à d e u x c o m m e d e s m o u t o n s . J e r e c o n n u s là b e a u c o u p d e
mes parents et de m e s a m i s , e n t r e a u t r e s m a cousine,
â g é e de 18 à 20 a n s .
126 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

« A r r i v é d e v a n t la c o u r du Parc, j e v i s les B l e u s m e t t r e
le feu a u c h â t e a u . P e n d a n t q u e le c h â t e a u b r û l a i t , l e s
soldats n o u s placèrent sur d e u x r a n g s , et tirèrent sur tout
le m o n d e à b o u t p o r t a n t . Ma c o u s i n e t o m b a p r è s d e m o i :
et q u a n d il n e r e s t a p l u s q u e d e u x ou t r o i s e n f a n t s , q u i
a v a i e n t été m a n q u e s , le chef c r i a : « C'est assez. » A l o r s ,
j ' a i été sauvé.
« Les soldats prirent tous les cadavres, les dé-
pouillèrent, et rassemblant les fagots qu'ils purent
t r o u v e r , ils firent b r û l e r t o u s les c o r p s , d a n s la grande
c o u r du c h â t e a u , à p e u de d i s t a n c e d u p u i t s q u i se t r o u v e
au m i l i e u . »
L e s o i r d e c e t t e h o r r i b l e s c è n e , le d é t a c h e m e n t r e j o i g n i t
Mouchamp.
M é r i t é v a l u a i t à p l u s de 200 les m a l h e u r e u x qui a v a i e n t
été m a s s a c r é s , c e j o u r - l à , d a n s la » o u r d u Parc.
L e v i e u x r é g i s s e u r , M o n s i e u r B a r b o f , a v a i t e u le t e m p s
de se c a c h e r . 11 r a c o n t a d e p u i s u n e s c è n e d ' u n a u t r e g e n r e .
P e n d a n t le s é j o u r d e la c o l o n n e i n f e r n a l e à M o u c h a m p ,
de p e t i t s d é t a c h e m e n t s s i l l o n n a i e n t le p a y s , m e t t a n t tout
à feu et à s a n g , selon la t a c t i q u e a d o p t é e p a r T u r r e a u .
Q u e l q u e s j o u r s a p r è s le m a s s a c r e de la c o u r d u Parc,
q u e l q u e s j e u n e s g e n s de la l o c a l i t é p a s s a i e n t , s i l e n c i e u x ,
sous les m u r s du château. Un bruit insolite attire tout h
coup leur attention. C'étaient des cris p e r ç a n t s , des g é m i s -
s e m e n t s plaintifs, mêlés à des rires b r u y a n t s , à des
c h a n s o n s o b s c è n e s et à d e s b l a s p h è m e s é p o u v a n t a b l e s . Ils
s ' a p p r o c h e n t d ' u n e d e s f e n ê t r e s d e la salle d ' o ù p a r t a i e n t
les c r i s . L ' u n d ' e u x g r i m p e s u r l e s é p a u l e s d ' u n c a m a r a d e ,
et a p e r ç o i t u n e t r o u p e d e B l e u s a v i n é s , a y a n t a u m i l i e u
d ' e u x de m a l h e u r e u s e s v i c t i m e s q u ' i l s a v a i e n t s a i s i e s d a n s
les v i l l a g e s v o i s i n s .
. L e s fusils d e s p a t r i o t e s é t a i e n t à la p o r t e d e la s a l l e ,
d i s p o s é s en f a i s c e a u x . E n u n clin d ' œ i l , n o s j e u n e s
V e n d é e n s s'en e m p a r e n t , et o u v r a n t p r é c i p i t a m m e n t la
p o r t e d u g r a n d s a l o n o ù se p a s s e l ' o r g i e , ils c o u c h e n t e n
LES COLONNES INFERNALES 427

j o u e ces i g n o b l e s a s s a s s i n s , e t les s o m m e n t d e se r e n d r e .
C e u x - c i , a t t e r r é s et d é j à a b r u t i s p a r le vin, n'opposent
aucune résistance. '
L e s V e n d é e n s l e u r l i e n t l e s b r a s , les e n t r a î n e n t s u r la
l i s i è r e d e la foret et l e s fusillent. Ils é t a i e n t là v i n g t - c i n q
é g o r g e u r s de f e m m e s , d ' e n f a n t s et de p r ê t r e s ('). ^

Cette d a t e d u 28 f é v r i e r 1794 doit r e s t e r c é l è b r e et s a c r é e


d a n s l ' h i s t o i r e de la p e r s é c u t i o n r é v o l u t i o n n a i r e e n V e n d é e ,
et d a n s le c a l e n d r i e r de n o t r e m a r t y r o l o g e .
Ce m ê m e j o u r , u n v e n d r e d i , l e s sé'ïdes de T u r r e a u i m -
molaient, a u x L u e s , 485 victimes, dont plus d'un tiers
é t a i e n t d e s e n f a n t s , flores martyrum
e r
Le lendemain, 1 m a r s , 2 2 h a b i t a n t s de la Tullévrière,
d a n s la p a r o i s s e de S a i n t - E t i e n n e - d u - B o i s , étaient mas-
s a c r é s p r è s de la Gîte-de s-Landes, v e r s la Croisée des
Mathes. et l e u r s c a d a v r e s f u r e n t e n t e r r é s d a n s le lieu
m ê m e du m a s s a c r e ( 3 ) .
L à s'élève a u j o u r d ' h u i la c h a p e l l e de Notre-Dame des
Martyrs du Bas-Poitou.
* 1

L e 5 m a r s , des h a b i t a n t s d e s L u e s , c a c h é s d a n s l e s
b r o u s s a i l l e s de la Vivantière, s u r la c o m m u n e d e B e a u f o u ,
prenaient leur déjeuner, quand une colonne républicaine,
cherchant à surprendre Charette dans son quartier général
de L e g é , d é b o u c h e t o u t à c o u p , et m a s s a c r e s a n s p i t i é
f e m m e s , e n f a n t s et v i e i l l a r d s . « La moitié plus un, d e s
habitants des L u e s , furent i m m o l é s d a n s cette s a n g l a n t e
h é c a t o m b e (*). »

(1) Paysans et Ouvriers. — Héros et Martyrs, par M. le comte de


CHABOT.
(2) Chapelle de Notre-Dame des Lues, par l'abbé JEAN BART.
(3) Notice stir la chapelle des Lues, Nantes, 1867.
(4) Ibid, p. 9.
128 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

L e s v i c t i m e s f u r e n t e n s e v e l i e s d a n s u n e fosse c o m m u n e ,
s o u s les d é c o m b r e s d e la c h a p e l l e de Notre-Dame-des-
Lucs, d é t r u i t e p a r les r é v o l u t i o n n a i r e s .
« C'est là q u ' e n 1863 o n a r e t r o u v é l e u r s précieux-
r e s t e s , p o r t a n t e n c o r e le s c a p u l a i r e d u S a c r é - C œ u r d o n t
ils é t a i e n t r e v ê t u s , et les r o s a i r e s d o n t ils s ' é t a i e n t s e r v i s
p o u r m u r m u r e r l e u r d e r n i è r e ^ p r i è r e , d a n s les a n g o i s s e s
de l ' a g o n i e ( i ) . »

V e r s la m ê m e d a t e , d a n s la p a r o i s s e de S a i n t - E t i e n n e -
d u - B o i s , e n t r e les Emérillères et le Rothais, 6 femmes,
s u r p r i s e s p a r les B l e u s , f u r e n t t r a î n é e s et fusillées a u
p i e d d u v i e u x m o u l i n de Roche-Quairie.
A la Glossefière, l e s b o u r r e a u x r a n g è r e n t le l o n g d ' u n
m u r u n a s s e z g r a n d n o m b r e de v i e i l l a r d s , de f e m m e s et
d'enfants, les m a s s a c r è r e n t et s u s p e n d i r e n t leurs c a d a v r e s
a u x p o m m i e r s du v e r g e r voisin.
A Bel-Air, u n j o u r de d i m a n c h e , p e n d a n t q u e les h a b i -
t a n t s a s s i s t a i e n t à la m e s s e , d i t e a u x Embardières, par
un prêtre n o m m é Thouret, les Bleus,.ne trouvant que des
v i e i l l a r d s i n f i r m e s et d e s p e t i t s e n f a n t s , a u n o m b r e de d i x ,
l e s m a s s a c r e n t t o u s et l a i s s e n t l e s d i x v i c t i m e s b a i g n é e s
dans leur sang.
P a r m i e u x , se t r o u v a i t u n e f e m m e L a u c o i n . S a fille, a u
r a p p o r t de son petit-fils, F r a n ç o i s L a u c o i n , n e m a n q u a i t
j a m a i s , c h a q u e [ a n n é e , le s o i r d e la T o u s s a i n t , a u t i n t e -
m e n t du glas des m o r t s , d'aller réciter son chapelet d a n s
u n e v i g n e v o i s i n e , où sa m è r e a v a i t é t é e n t e r r é e .
A la. Pécoultière, les r é p u b l i c a i n s b r û l è r e n t u n c e r t a i n
n o m b r e de p e r s o n n e s d a n s u n e p e t i t e m a i s o n , o ù elles
étaient cachées.
A la Mercerie, plusieurs petits enfants furent massacrés
s o u s les v e u x de l e u r s m è r e s .

(1) Notice sur la chapelle des Lues, p. 11.


LES COLONNES INFERNALES 129

Des vieillards infirmes, e n t r e autres u n e p a u v r e s o u r d e ,


nommée Pénisson, ne purent trouver g r â c e d e v a n t les
b o u r r e a u x (').

L e 5 m a r s 1794 e s t a u s s i u n e d a t e f u n è b r e p o u r S a i n t -
L a u r e n t - s u r - S è v r e . L e s s o l d a t s de Huche e n v a h i s s a i e n t ce
b o u r g , t a n t de fois e n s a n g l a n t é d é j à p a r les h o r d e s r é v o -
lutionnaires.
« C ' é t a i t le m e r c r e d i d e s C e n d r e s , s u r l e s t r o i s h e u r e s d u
s o i r , n o u s dit M a d a m e de S a p i n a u d .
« O n e n t e n d i t les g r e l o t s d e s c h i e n s q u e les B l e u s e n -
v o y a i e n t en a v a n t . C a r ils a v a i e n t u n e d o u z a i n e de d o g u e s ,
q u ' i l s a m e n a i e n t o r d i n a i r e m e n t a v e c e u x , q u a n d ils a l l a i e n t
à quelque distance de M o r t a g n e . Nous nous h â t â m e s de
sortir.
« À p e i n e é t i o n s - n o u s a r r i v é s a u m i l i e u de la r u e , q u e
j ' a p e r ç u s d e loin n o s ennemis, qui couraient à bride
a b a t t u e , en c r i a n t : Vive la République. J e vis à une
porte une jeune fille, nommée C a t h e r i n e . J e lui dis :
9
« Q u o i t t o u t le m o n d e fuit, et v o u s r e s t e z
E l l e m e r é p o n d i t : « J ' a i u n e s œ u r q u i e s t m a l a d e , et j e
ne veux pas l'abandonner. »
— E h bien ! j e v a i s r e s t e r a v e c v o u s , l u i d i s - j e .
« Je montai par un escalier à moitié brûlé, dans u n e
petite c h a m b r e qui avait échappé à l'incendie.
« L a p a u v r e m a l a d e alitée a v a i t la fièvre.
« Elle m e dit : « V e n e z - v o u s m o u r i r a v e c n o u s ?
— O u i , m a c h è r e e n f a n t , lui r é p o n d i s - j e . »
« N o u s n e t a r d â m e s pas à voir nos p e r s é c u t e u r s . Ils
criaient : Où sont donc ces b r i g a n d s ?
« Ils fouillent de t o u s c ô t é s , p i l l e n t t o u t ce q u ' i l s t r o u -
v e n t , c a s s e n t et b r û l e n t t o u t ce q u ' i l s n e p e u v e n t e m p o r t e r .

(ï) L'abbé Ténèbre, par Ille B o u m , p . 47 el suiv.


130 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

« C e p e n d a n t , ils n e m i r e n t p a s le feu a u x m a i s o n s . •
« T o u t e s les fois q u ' i l s p a s s a i e n t d e v a n t la p o r t e d e la
demeure où j e m'étais réfugiée, il m e s e m b l a i t q u ' i l s
a l l a i e n t m o n t e r et n o u s m e t t r e à m o r t .
« E n f i n , s u r les 9 h e u r e s du s o i r , ils r e p a r t i r e n t p o u r
Mortagne. »

T é m o i n s de q u e l q u e s - u n e s des s c è n e s q u e n o u s v e n o n s
de m e t t r e s o u s les y e u x de n o s l e c t e u r s , les citoyens
C a r p e n t y et M o r e l , c o m m i s s a i r e s municipaux près les
colonnes infernales, adressaient, le 24 m a r s , à la
C o n v e n t i o n , le r a p p o r t s u i v a n t :
« C'est a v e c d é s e s p o i r q u e n o u s v o u s é c r i v o n s ; m a i s il
est u r g e n t q u e t o u t cela c e s s e . T u r r e a u p r é t e n d a v o i r d e s
ordres p o u r tout anéantir.
«• A M o n t o u r n a i s , a u x E p e s s e s et d a n s p l u s i e u r s a u t r e s
l i e u x , A m e y fait a l l u m e r les f o u r s , et l o r s q u ' i l s s o n t b i e n
chauffés, il y j e t t e les f e m m e s et les e n f a n t s . N o u s l u i
a v o n s fait des représentations convenables. Il n o u s a
r é p o n d u q u e c'est a i n s i q u e l a R é p u b l i q u e v e u t faire c u i r e
son p a i n .
« D ' a b o r d on a c o n d a m n é à ce g e n r e de m o r t les f e m m e s
brigandes ; mais aujourd'hui les cris de ces misérables
o n t t a n t d i v e r t i les s o l d a t s et T u r r e a u , q u ' i l s o n t v o u l u
c o n t i n u e r ces p l a i s i r s , m ê m e s u r les f e m m e s des vrais
p a t r i o t e s . L a v e u v e P a c a u d , d o n t le m a r i a été t u é à C h â -
tillon p a r les B r i g a n d s , s ' e s t v u e , a v e c ses q u a t r e p e t i t s
enfants, jetée dans un four. Nous avons voulu interposer
n o t r e auLorité : les s o l d a t s n o u s ont menacés du même
sort. »
#
* *

Au t é m o i g n a g e du r é v o l u t i o n n a i r e P r u d h o m m e , dans
L E S COLONNES INFERNALES 131

son Histoire, publiée en 1797, la persécution aurait


i m m o l é en V e n d é e 1 5 . 0 0 0 f e m m e s et 2 2 . 0 0 0 e n f a n t s .
L e q u i n i o , q u i a p p a r t e n a i t à la fraction la p l u s exaltée
d e s J a c o b i n s de l ' é p o q u e , n e j u g e a i t p a s m o i n s s é v è r e m e n t
les expéditions de T u r r e a u .
« L e p i l l a g e a été p o r t é a u c o m b l e , é c r i v a i t - i l . B e a u c o u p
de s o l d a t s o n t a c q u i s 5 0 . 0 0 0 f r a n c s p a r l e u r s r a p i n e s . O n
en a vu c o u v e r t s de b i j o u x .
« C h a q u e j o u r , dit un a u t r e r é v o l u t i o n n a i r e c o n t e m p o -
r a i n , n o u s v o y o n s C o m m a i r e p r e n d r e les p r e m i e r s e n f a n t s
v e n u s . 11 les saisit p a r u n e j a m b e et les fend p a r m o i t i é ,
c o m m e u n b o u c h e r fend u n m o u t o n .
« O n n e s e r a p l u s é t o n n é , dit u n a u t r e r é p u b l i c a i n ,
t é m o i n o c u l a i r e , q u e de t e l s h o m m e s a i e n t p o r t é d e s
e n f a n t s a u b o u t de l e u r s b a ï o n n e t t e s , et q u ' i l s en a i e n t
brûlé d'autres dans leurs b e r c e a u x ; qu'ils aient é g o r g é
d e s f e m m e s s u r les a u t e l s , et q u ' a v e c la p o i n t e de l e u r
s a b r e , ils a i e n t g r a v é c e s a c t i o n s i n f â m e s s u r la p i e r r e
t e i n t e d u s a n g de l e u r s v i c t i m e s .
« J ' a i vu et j ' a i l u , a j o u t e - t - i l , u n e i n s c r i p t i o n de c e
g e n r e d a n s la c h a p e l l e d u c h â t e a u de la S a l l e , p r è s d e
Machecoul. »
O n t r o u v a i t s o u v e n t , d a n s les c h a m p s et s u r les r o u t e s ,
de t o u s p e t i t s e n f a n t s qui p l e u r a i e n t , a b a n d o n n é s . ^
N o u s d e v o n s r e n d r e à q u e l q u e s officiers r é p u b l i c a i n s
c e l t e j u s t i c e , q u ' i l s é t a i e n t p a r f o i s t o u c h é s de p a r e i l s s p e c -
tacles et de ces i n n o c e n t e s i n f o r t u n e s .
L e g é n é r a l S a i n t e - S u z a n n e et l ' a d j u d a n t A u b e r t i n r e n -
c o n t r è r e n t , un j o u r , sur leur route, d e u x petits enfants, le
frère e t la s œ u r , d o n t l ' a î n é a v a i t à p e i n e trois a n s . L e u r
costume annonçait une condition élevée. j
A u b e r t i n les r e c u e i l l i t et les m i t en p e n s i o n à M a c h e -
coul.
Achille D u r i v a u x , t r o u v a n t s u r s o n c h e m i n u n e n f a n t
a b a n d o n n é d a n s s o n b e r c e a u , le m i t s u r son h â v r e s a c et
l'emporta pour l'élever. •
LE MARTYRE DE LA VENDÉE

« L e m a s s a c r e d e s e n f a n t s et s u r t o u t d e s f e m m e s , dit
C h a t e a u b r i a n d , d a n s u n é c r i t s u r la V e n d é e , e s t u n trait
c a r a c t é r i s t i q u e de la R é v o l u t i o n . V o u s n e t r o u v e r e z r i e n
de s e m b l a b l e d a n s les p r o s c r i p t i o n s de l ' a n t i q u i t é .
« O n n ' a v u , d a n s le m o n d e e n t i e r , q u ' u n e r é v o l u t i o n
philosophique, ai c'est la R é v o l u t i o n f r a n ç a i s e . Comment
se fait-il q u ' e l l e ait été s o u i l l é e p a r d e s c r i m e s j u s q u ' a l o r s
i n c o n n u s à l ' e s p è c e h u m a i n e ? V o i l à d e s faits d e v a n t l e s -
q u e l s il e s t i m p o s s i b l e d e r e c u l e r . E x p l i q u e z , c o m m e n t e z ,
d é c l a m e z ; la c h o s e r e s t e , n o u s le r é p é t o n s : le m e u r t r e
général des femmes, soit p a r d e s e x é c u t i o n s militaires,
soit p a r d e s c o n d a m n a t i o n s p r é t e n d u e s j u r i d i q u e s . »

L e s atrocités c o m m i s e s p a r les colonnes infernales


c e s s è r e n t , en g r a n d e p a r t i e , l o r s q u e V i m e u x v i n t s u c c é -
d e r à T u r r e a u , le 13 m a i 1 7 9 4 .
V i m e u x . h o m m e de m œ u r s d o u c e s e t p a c i f i c a t e u r p a r
n a t u r e , s'efforça de r é t a b l i r le c a l m e d a n s les e s p r i t s , et
de c o n q u é r i r p a r la d o u c e u r les p o p u l a t i o n s v e n d é e n n e s
à la R é v o l u t i o n .
11 e n t r a i t d a n s la p e n s é e o r i g i n a l e de L e q u i n i o , qui
d i s a i t : « P o u r d é f a n a t i s e r la V e n d é e , il f a u d r a i t d e s p r é -
d i c a t e u r s de m o r a l e , qui s e r a i e n t a c c o m p a g n é s de q u e l q u e s
m u s i c i e n s ; t â c h e g l o r i e u s e , a j o u t a i t ce r ê v e u r r é v o l u t i o n -
n a i r e , et s a t i s f a i s a n t e p o u r l ' h o m m e s e n s i b l e . »
V i m e u x a v a i t la p r é t e n t i o n d ' ê t r e cet Orphée sédui-
s a n t et c h a r m e u r .
M a l g r é t o u t , les s c è n e s s a n g l a n t e s d e s p r e m i e r s m o i s
de l ' a n n é e se r e p r o d u i s a i e n t e n c o r e d a n s c e r t a i n e s p a r t i e s
du B o c a g e . D e s c o l o n n e s r é p u b l i c a i n e s i n c e n d i a i e n t les
e n v i r o n s de C h o l e t , de C h e m i l l é et de B e a u p r é a u .
LES COLONNES INFERNALES 133

L'abbé Loir-Montgazon nous fait u n e effrayante des-


cription du spectacle d o n t il fut t é m o i n , v e r s la fin de
j u i n 1794.
« J ' é t a i s p a r t i , dit-il, u n m a t i n , de la Gdlinc ( c ' é t a i t le
n o m d e la f e r m e o ù il se c a c h a i t ) , et j ' a l l a i s , à d e u x o u
t r o i s l i e u e s d e là, p o r t e r les s e c o u r s de m o n m i n i s t è r e .
« L e soir, j e revenais assez tranquillement, lorsque de
sinistres lueurs d'incendie jetèrent dans m o n âme un com-
m e n c e m e n t d ' i n q u i é t u d e et de f r a y e u r .
« L e soleil v e n a i t d e se c o u c h e r , et j ' a v a i s e n c o r e p l u s
d ' u n e d e m i - l i e u e à faire. J e r e m a r q u a i s q u e p e r s o n n e n e
p a r a i s s a i t , ni s u r la r o u t e n i d a n s l e s c h a m p s , et q u e la
s o l i t u d e d e v e n a i t p l u s c o m p l è t e et p l u s m o r n e à m e s u r e
q u e j ' a v a n ç a i s . J e n e t a r d a i p a s à d i s t i n g u e r les reflets
d ' u n i n c e n d i e m a l é t e i n t , et b i e n t ô t j e r e n c o n t r a i , à q u e l -
ques p a s l ' u n de l ' a u t r e , les corps à demi-dépouillés de
d e u x h o m m e s , q u ' o n a v a i t p e r c é s de c o u p s .
« J ' e u s d o n c la c r u e l l e c e r t i t u d e q u ' u n e colonne répu-
b l i c a i n e é t a i t p a s s é e p a r là en m o n a b s e n c e . P r e n a n t a l o r s
d e s s e n t i e r s d é r o b é s , j e p r e s s a i m a m a r c h e v e r s la Gàline,
l ' â m e a g i t é e et le c œ u r s e r r é p a r l e s p l u s t r i s t e s p r e s s e n -
t i m e n t s . A d r o i t e , à g a u c h e , j e v o y a i s des h a m e a u x b r û l é s ;
je rencontrais, çà et là, des v ê l e m e n t s , du linge, des
p a q u e t s , des fermetures d e c h a m p s r e n v e r s é e s , Mes her-
b a g e s f o u l é s . Q u ' a l l a i s - j e t r o u v e r à la Gàtine ? Peut-être
d e s r u i n e s et du s a n g ; p e u t - ê t r e le c a d a v r e de m a m è r e !
« J ' y a r r i v a i e n f i n ; c e t t e f e r m e n ' a v a i t p a s été e n v a h i e p a r
l e s B l e u s ; m a i s on e û t dit q u ' e l l e a v a i t é t é m i s e au p i l l a g e .
J e t r o u v a i la p o r t e e n t r ' o u v e r t e ; o n n ' a v a i t p a s m ê m e p r i s
le t e m p s de f e r m e r les m e u b l e s , qui é t a i e n t à m o i t i é v i d e s .
T o u t é t a i t en d é s o r d r e .
« J e c h e r c h a i , et j e n e t r o u v a i p e r s o n n e . J ' a p p e l a i ; p a s
u n e v o i x n e r é p o n d i t . C e t t e s o l i t u d e m e p a r u t affreuse ;
elle m e c a u s a u n s a i s i s s e m e n t i n e x p r i m a b l e et u n e sorte
de v e r t i g e . I n s t i n c t i v e m e n t et s a n s réfléchir, j e c o u r u s j u s -
q u e s u r la p a r t i e la p l u s é l e v é e d u c o t e a u ; j e m o n t a i s u r
134 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

le t a l u s d ' u n fossé, et m e t r o u v a n t trop bas encore, j e


m'accrochai aux branches d'un arbre. Je regardai aux
alentours ; mais je ne vis que quelques m a s u r e s encore
f u m a n t e s et u n b r o u i l l a r d b l a n c h â t r e , q u i s ' é l e v a i t s u r la
rivière.
« J ' é c o u t a i à p l u s i e u r s r e p r i s e s ; m a i s c ' é t a i t p a r t o u t le
s i l e n c e de la m o r t , si ce n ' e s t q u e j ' e n t e n d i s d e u x o u t r o i s
b e u g l e m e n t s d ' u n t a u r e a u é g a r é d a n s le v a l l o n . A l o r s , j e
tombai dans une profonde rêverie : je restai longtemps
i m m o b i l e . L a n u i t m ' e n v e l o p p a i t , et j e n e m ' e n a p e r c e v a i s
p a s . E n f i n , la p e n s é e q u e je p o r t a i s le S a i n t S a c r e m e n t
a v e c m o i , et q u e j ' é t a i s a c c o m p a g n é de Jésus-Christ en
p e r s o n n e , m e lit s o r t i r de cet é t a t i n d é f i n i s s a b l e . J e m ' a c h e -
m i n a i , en p r i a n t , v e r s le taillis q u i m e s e r v a i t o r d i n a i r e -
m e n t de c a c h e t t e . J ' e n t r a i en t â t o n n a n t d a n s u n e c a b a n e
o ù j ' a c h e v a i m e s p r i è r e s . J ' a d o r a i le S a i n t S a c r e m e n t , e n
a j u s t a n t la c u s t o d e à m o n c o u et s u r m a p o i t r i n e , et j e m e
c o u c h a i e n d i s a n t : « M o n D i e u , il y a l o n g t e m p s q u e j e
v o u s p o r t e et q u e j e v o u s g a r d e : à v o t r e t o u r , v o u s allez
me garder. »
«' J e d o r m i s p r o f o n d é m e n t j u s q u ' a u lever d u soleil. »

III

DEUX ÉPISODES D E LA PERSÉCUTION SOUS LE RÉGIME

DES COLONNES INFERNALES

D e u x é p i s o d e s de la p e r s é c u t i o n r é v o l u t i o n n a i r e , s o u s l e
r é g i m e m o n s t r u e u x des c o l o n n e s i n f e r n a l e s , v o n t n o u s
m e t t r e s o u s les y e u x c o m m e u n s o m b r e a b r é g é de t o u t e s
l e s s o u f f r a n c e s de la V e n d é e m i l i t a i r e , d a n s ses d e u x
p a r t i e s p r i n c i p a l e s . N o u s v e r r o n s le m a r t y r e d e la V e n d é e
bas-poitevine dans u n périlleux v o y a g e de Monsieur Marin
B o u t i l l i e r d e S a i n t - A n d r é ; et celui de la V e n d é e a n g e v i n e ,
d a n s l e s i n f o r t u n e s de M e s d a m e s d e C a m b o u r g et de l a
Paumelière.
.LES COLONNES INFERNALES 135

/. — Périlleux voyage de Monsieur Marin Boutillier


pendant la Terreur.

D a n s les Mémoires d'un père, qui n o u s o n t d é j à f o u r n i


t a n t d ' i n t é r e s s a n t s et d o u l o u r e u x d é t a i l s , M o n s i e u r M a r i n '
B o u t i l l i e r de S a i n t - A n d r é n o u s a laissé quelques pages
t r è s a t t a c h a n t e s s u r la s i t u a t i o n de la V e n d é e b a s - p o i t e v i n e ,
e n s a n g l a n t é e p a r l e s c o l o n n e s de T u r r e a u .
C'était v e r s la m i - f é v r i e r 1 7 9 4 .
« M o n p è r e , n o u s dit-il, c o n ç u t le h a r d i p r o j e t d e déli-
v r e r m a m a n , q u ' i l c r o y a i t d é t e n u e d a n s les p r i s o n s des
Sables-d'Olonne.
« T o u t e s les r o u t e s de la V e n d é e é t a i e n t a l o r s c o n s t a m -
m e n t s i l l o n n é e s p a r les c o l o n n e s i n f e r n a l e s , q u i m e t t a i e n t
le p a y s à feu et à s a n g . Des patrouilles royalistes, qui
g u e t t a i e n t les m a r a u d e u r s r é p u b l i c a i n s , é t a i e n t e m b u s q u é e s
d e r r i è r e t o u s les b u i s s o n s .
« M a l g r é les p é / i l s d ' u n pareil voyage, mon père se
d é c i d e à se m e t t r e en r o u t e et m e p r o p o s e de l ' a c c o m -
pagner. »
P a r t a n t de M o r t a g n e , l e s d e u x v o y a g e u r s p r e n n e n t la
r o u t e d e s H e r b i e r s et se d i r i g e n t v e r s l e u r m é t a i r i e d e la
Boutardière, s i t u é e d a n s la c o m m u n e d e s E s s a r t s . A r r i v é s
à la b u t t e d e s Alouettes, ils r e n c o n t r e n t u n p o s t e de sol-
d a t s v e n d é e n s , qui les c o u c h e n t en j o u e . L e p è r e fait s i g n e
de n e p a s t i r e r , se n o m m e , et on le l a i s s e p a s s e r .
« E n e n t r a n t a u x H e r b i e r s , d i s e n t les Mémoires, nous
t r o u v â m e s t o u t Je b o u r g d é v o r é p a r les f l a m m e s . L e j o u r
p r é c é d e n t , les r é p u b l i c a i n s y a v a i e n t m i s t o u t à feu et à
sang. Les maisons brûlaient encore, les charpentes
s ' é c r o u l a i e n t de t o u t e s p a r t s a v e c u n f r a c a s é p o u v a n t a b l e .
Des tourbillons d'étincelles et de fumée s'élevaient des
r u i n e s , c o m m e d e s t r o m b e s de p o u s s i è r e . D e s c a d a v r e s
g i s a i e n t d a n s les r u e s .
« N o u s n e v î m e s d ' ê t r e s v i v a n t s , d a n s ces l i e u x d é s o l é s ,
136 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

q u e q u e l q u e s c h a i s , qui n ' a v a i e n t p a s e n c o r e a b a n d o n n é l e s
d é c o m b r e s des m a i s o n s d é t r u i t e s . »
On fit b i e n t ô t c o m p r e n d r e a u x d e u x v o y a g e u r s q u ' i l l e u r
était i m p o s s i b l e de c o n t i n u e r l e u r r o u t e . Ils r e p r i r e n t l e u r
c h e m i n p a r la G a u b r e t i è r e .
Quelques jours auparavant, les républicains s'étaient
e m p a r é s d u b o u r g , et a v a i e n t m a s s a c r é t o u s les h a b i t a n t s
q u i l e u r é t a i e n t l o m b e s s o u s la m a i n . Ils a v a i e n t m u t i l é
q u e l q u e s p a u v r e s r e l i g i e u s e s , e n l e u r c o u p a n t les d o i g t s .
« P o u r r e t o u r n e r à M o r t a g n e , dit M o n s i e u r B o u t i l l i e r ,
n o u s p r î m e s le c h e m i n d e la Y e r r i e ; m a i s n o u s n ' a v i o n s
p a s fait u n e l i e u e , q u ' u n e é p a i s s e f u m é e n o u s a n n o n ç a la
m a r c h e d'une colonne incendiaire, qui s'avançait vers n o u s .
Je crus notre perte certaine. Nous nous embrassâmes,
m o n p è r e et m o i , et n o u s finies notre recommandation à
Dieu.
« N o u s n e p r i m e s d ' a u t r e s p r é c a u t i o n s q u e de q u i t t e r la
r o u t e et d e m a r c h e r à t r a v e r s c h a m p s . L e Ciel u o u s p r o t é -
geait visiblement. Nous p a s s â m e s au milieu des genêts
sans être aperçus, et nous arrivâmes s a i n s et s a u f s à
Mortagne.
« M o n p è r e se c a c h a chez C h o u t e a u , a n c i e n h u i s s i e r de
la b a r o n n i e . D a n s s a r e t r a i t e , il n e s ' o c c u p a i t q u e de p r i e r
Dieu et d ' é c r i r e ses Mémoires. »

11. — Infortunes et vie proscrite de Mesdames de


Cambourg et de la Paumelière, pendant la Terreur.

« À la fin de l ' a n n é e 1 8 5 5 , n o u s dit M o n s i e u r de


Q u a t r e b a r b e s , à q u e l q u e s l i e u e s de C h a n z e a u x , s u r les
bords du L a y o n , dans u n modeste m a n o i r à demi caché
s o u s l e s s a u l e s , s ' e n d o r m a i t d a n s le S e i g n e u r u n e a d m i -
r a b l e f e m m e , d o n t les p a u v r e s c o n s e r v e r o n t l o n g t e m p s le
souvenir.
« N é e a u c œ u r de la V e n d é e a n g e v i n e , a u c h â t e a u d u
Boisgrolleau, M a d a m e de G a m b o u r g a v a i t d e u x e n f a n t s ,
LES COLONNES INFERNALES 137

l o r s q u e son m a r i q u i t t a i t la F r a n c e , et se r e n d a i t à l ' a r m é e
d e C o n d é , a v e c s o n b e a u - f r è r e , Je b a r o n d e la P a u m e l i è r e .
« Les deux épouses, deux s œ u r s , restées seules avec
l e u r s v i e u x p a r e n t s , s ' é t a i e n t r e t i r é e s à A n g e r s . Mais au
m o i s de j u i n 1 7 9 3 , l ' e n t r é e v i c t o r i e u s e de l ' a r m é e ven-
d é e n n e clans c e t t e ville l e u r i n s p i r a la p e n s é e de c h e r c h e r
u n e r e t r a i t e p l u s s û r e a u fond du B o c a g e .
« R e t i r é e s a u c e n t r e du p a y s i n s u r g é , elles y t r o u v è r e n t
q u e l q u e s m o i s de c a l m e .
« M a d a m e de C a m b o u r g p a r t a g e a i t s o n t e m p s e n t r e la
p r i è r e , le soin d e s e s e n f a n t s et les s e c o u r s q u ' e l l e d o n n a i t
a u x p a u v r e s p a y s a n s , b l e s s é s ou m a l a d e s .
« M a i s le fer et le feu a l l a i e n t b i e n t ô t la c h a s s e r de s a
d e m e u r e . Elle se t r o u v a i t à C h o l e t la veille d e la g r a n d e
b a t a i l l e qui allait d é c i d e r d u s o r t de la V e n d é e . L e l e n d e -
m a i n , le c a n o n , q u i g r o n d a i t de t o u t e s p a r t s , annonçait
l ' a p p r o c h e de l ' a r m é e e n n e m i e .
« A p r è s la défaite d e s V e n d é e n s , .tous les s e n t i e r s s e
c o u v r a i e n t d ' u n e foule d ' e n f a n t s , de f e m m e s et de v i e i l l a r d s .
Madame de C a m b o u r g d u t a b a n d o n n e r e n t o u t e h â t e l a
c h a u m i è r e qui lui s e r v a i t d ' a s i l e .
« D é c i d é e à p a r t a g e r le s o r t de l ' a r m é e vaincue, elle
p l a c e s u r u n c h e v a l de f e r m e ses d e u x e n f a n t s d a n s deux
p a n i e r s , et a u m i l i e u , l e u r b o n n e , d a n g e r e u s e m e n t m a l a d e .
Elle s u i t à p i e d , d e r r i è r e e u x , d o n n a n t la m a i n à sa vieille
mère. C'est a i n s i q u ' e l l e t r a v e r s e J a l l a i s et N e u v y , p o u r
s e r é u n i r , a u c h â t e a u d u Lavouër, à M a d a m e de la P a u -
m e l i è r e et à s o n b e a u - p è r e
« D é j à les a v a n t - p o s t e s r é p u b l i c a i n s a v a i e n t intercepté
le chemin de Saint-Florent. Que pouvaient faire deux
p a u v r e s femmes isolées, sans appui, avec six enfants, a u
m i l i e u de c e s p é r i l s ?
« U n e c r u e l l e s é p a r a t i o n m i t le c o m b l e à c e s d o u l e u r s .
E n face d u g r a n d d é s a s t r e de s o n p a r t i , M o n s i e u r d e
C a m b o u r g , b i e n q u ' â g é d e 70 a n s , s e n t i t b o u i l l o n n e r d a n s
ses v e i n e s le s a n g d u v i e u x m i l i t a i r e .
138 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

« Mes c h è r e s e n f a n t s , dit-il à ses d e u x filles, D i e u v e u t


q u e j e vous quitte. J e suis trop vieux p o u r m a r c h a n d e r m a
v i e et c a c h e r m a c r o i x de s a i n t L o u i s . Ce s o i r , j e s e r a i
m o r t ou j e r e j o i n d r a i l ' a r m é e . »
P u i s , a b r é g e a n t la d o u l e u r d ' u n d e r n i e r a d i e u , il m o n t e
à c h e v a l , e s c o r t é de q u e l q u e s p a y s a n s fidèles. Quelques
m o i s a p r è s , il t o m b a i t a u p r e m i e r r a n g , sous une balle
ennemie.
Ses deux filles d u r e n t a b a n d o n n e r le Lavouër, sans
cesse visité p a r les patrouilles républicaines. Déguisées en
p a y s a n n e s , elles t r o u v è r e n t l ' h o s p i t a l i t é d a n s u n e ferme
située s u r les bords du L a y o n .
Elles la q u i t t è r e n t b i e n t ô t , f o r c é e s de r e p r e n d r e l e u r vie
errante.
L e s c o l o n n e s i n f e r n a l e s s i l l o n n a i e n t le p a y s , s e m a n t s u r
l e u r p a s s a g e la d é v a s t a t i o n et la m o r t . Il fallait, p o u r l e s
é v i t e r , p a s s e r le j o u r d a n s l e s b o i s , e t m a r c h e r seulement
la n u i t , a v e c d e s p r é c a u t i o n s infinies.
« J e p o r t a i s a l o r s m a fille sur mon dos, n o u s , dit
M a d a m e d e C a m b o u r g d a n s s e s Souvenirs. Elle p a s s a i t
a u t o u r de m o n c o u ses p e t i t s b r a s , e t . d e t e m p s en t e m p s ,
elle m ' e m b r a s s a i t , e n m e p l a i g n a n t d e m a f a t i g u e .
« L a b o n n e p o r t a i t m o n fils, t r o p j e u n e e n c o r e pour
comprendre notre malheur. Le pauvre petit étouffait
c e p e n d a n t s e s s a n g l o t s . J e l u i a v a i s dit q u e ses c r i s s e r a i e n t
entendus d e s m é c h a n t s , cjui v i e n d r a i e n t !e t u e r a v e c s a
s œ u r et sa m è r e . »
Les deux belles-sœurs étaient devenues inséparables.
Elles s ' é t a i e n t r e t i r é e s , p e n d a n t l ' h i v e r de 1793 à 1794, à
la m é t a i r i e de la Planche, à q u e l q u e s p a s du Lavouër.
U n g r a n d c h a m p d e g e n ê t s t o u c h a i t la m a i s o n . D è s a v a n t
le j o u r , les f e r m i e r s m o n t a i e n t la g a r d e , et à la m o i n d r e
a l a r m e , t o u s se r é f u g i a i e n t d a n s le f o u r r é le p l u s é p a i s .
U n m a t i n q u ' e l l e s s ' é t a i e n t un p e u a t t a r d é e s , t r o m p é e s
p a r u n e f a u s s e s é c u r i t é , elles a p e r ç u r e n t a v e c effroi u n e
c o l o n n e r é p u b l i c a i n e , c o m p o s é e d ' u n d é t a c h e m e n t de la
LES COLONNES INFERNALES 139

g a r d e n a t i o n a l e de C l i a l o n n e s et d ' u n e s c a d r o n de h u s s a r d s .
D e n o m b r e u x c o u p s de fusil, t i r é s s a n s l e s a t t e i n d r e , r e n -
d a i e n t la fuite i m p o s s i b l e . L e s p a u v r e s m è r e s s ' a r r ê t e n t e t
c o u v r e n t l e u r s e n f a n t s de l e u r c o r p s .
— H a l t e - l à , B r i g a n d e s , l e u r c r i e n t les c a v a l i e r s , et p u i s q u e
v o u s vivez e n c o r e , n o u s a l l o n s v o u s c o n d u i r e a u g é n é r a l .
Celui-ci g a l o p a i t d a n s u n e d e s a v e n u e s d u Lavouër, et
arrivait dans un instant p r è s des captives.
— V o u s n ' ê t e s p o i n t de s i m p l e s p a y s a n n e s , l e u r dit-il ;
v o u s ê t e s d e s f e m m e s de c h e f s d e B r i g a n d s . D e m a i n , v o u s
irez à A n g e r s , e t le C o m i t é r é v o l u t i o n n a i r e décidera de
votre sort.
D a n s ce m o m e n t , u n h u s s a r d p o u r s u i v a i t la b o n n e , q u i
t e n a i t d a n s s e s b r a s P a u l d e la P a u m e l i è r e . Ce c h a r m a n t
enfant, âgé de 2 a n s à p e i n e , j e t a i t i n s t i n c t i v e m e n t ses
d e u x b r a s d e v a n t le v i s a g e d e la j e u n e fille q u i le p o r t a i t ,
c o m m e s'il e û t v o u l u p a r e r les c o u p s de s a b r e d e s s o l d a t s .
L e s a u t r e s enfants se s e r r a i e n t a u t o u r de leurs m è r e s , et
la fidèle s e r v a n t e de M a d a m e de C a m b o u r g (*) a s s u r a i t
h a r d i m e n t q u ' e l l e s é t a i e n t t o u t e s de p a u v r e s f e m m e s de l a
m ê m e f a m i l l e , c h a s s é e s de l e u r c h a u m i è r e p a r l ' i n c e n d i e ,
e t q u e p o u r elle p e r s o n n e l l e m e n t , elle r e f u s a i t l a l i b e r t é q u i
lui é t a i t offerte, n e v o u l a n t p a s s é p a r e r s o n s o r t de celui de
ses s œ u r s .
Un attendrissement involontaire commençait à gagner
les h u s s a r d s .
Ils a t t e n d a i e n t en s i l e n c e l a d é c i s i o n d u g é n é r a l , q u a n d
t o u t à c o u p celui-ci s ' é c r i e : « J e n e p u i s r i s q u e r m a t ê t e
p o u r s a u v e r d e s B r i g a n d e s . L e s e n f a n t s e t les j e u n e s filles
r e s t e r o n t ici ; e m m e n e z ces d e u x f e m m e s , et q u e d e m a i n ,
elles s o i e n t c o n d u i t e s à A n g e r s . »
C'est a l o r s , c o m m e n o u s l ' a v o n s d é j à r a c o n t é , q u e l ' a î n é
des enfants, Louis de la P a u m e l i è r e , qui n'avait que
6 a n s , j e t a n t à t e r r e son b o n n e t de l a i n e , le v i s a g e i n o n d é

(1) C'était la mère de Monseigneur Luçon, évêque de Belley.


140 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

de l a r m e s et à moitié caché sous ses b e a u x cheveux


b l o n d s , t o m b e à g e n o u x , et j o i g n a n t ses petites mains,
s ' é c r i e : « G r â c e ! g r â c e ! M o n s i e u r , p o u r m a m è r e et p o u r
m a t a n t e : a u n o m d u bon D i e u , n e n o u s s é p a r e z p a s . »
L e g é n é r a l , é m u , dit à s e s s o l d a t s : « Il e n a r r i v e r a c e
q u ' i l p o u r r a ; l a i s s o n s ces p a u v r e s g e n s et s u i v o n s une
a u t r e r o u t e . Q u a n t à v o u s , a j o u t a - t - i l , en s ' a d r e s s a n t aux
f e m m e s , r e t i r e z - v o u s b i e n v i t e , et c a c h e z - v o u s mieux. »
E n r a c o n t a n t c e t t e b o n n e a c t i o n , M a d a m e de C a m b o u r g
é c r i v a i t d a n s ses Souvenirs : « C h a q u e m a t i n et c h a q u e
s o i r , n o s e n f a n t s n ' o u b l i a i e n t p a s d e p r i e r Dieu p o u r le
g é n é r a l q u i les a v a i t s a u v é s .
« L ' é l o i g n e m e n t devenait nécessaire après celte cruelle
é p r e u v e , n o u s dit la p i e u s e p r o s c r i t e . N o u s p a r t î m e s , ma
s œ u r et m o i , a v e c n o s e n f a n t s a î n é s , c o n f i a n t les p l u s
j e u n e s à la c h a r i t é de la b o n n e m é t a y è r e de la Couran-
dière. Une excellente femme, M a d a m e Raimbaulf, s'était
c h a r g é e de c a c h e r m a m è r e . Mais la t e r r e u r é t a i t telle q u e ,
pendant huit jours, t o u t e s les m a i s o n s n o u s f u r e n t fer-
mées.
« U n s o i r , a p r è s u n e j o u r n é e de d é c e m b r e p a s s é e t o u t
e n t i è r e d a n s les g e n ê t s , n o u s n o u s d é c i d â m e s à f r a p p e r à
la p o r t e d ' u n e f e r m e o ù n o u s é t i o n s c o n n u e s . 11 faisait
d é j à n o i r , et la p l u i e t o m b a i t p a r t o r r e n t s . Accueillie p a r
un dur refus, je me bornai à d e m a n d e r au moins un
r e f u g e p o u r la n u i t , p r o m e t t a n t de s o r t i r de g r a n d m a t i n .
D e u x j e u n e s g e n s , qui t e n a i e n t la p o r t e e n l r ' o u v e r t e , la
refermèrent en d i s a n t q u e l e u r p è r e n e v o u l a i t p a s n o u s
r e c e v o i r . L e s s a n g l o t s m ' é t o u f f a i e n t ; j e r e s t a i à la m ê m e
p l a c e , et j e r e n o u v e l a i bien h a u t m a p r i è r e .
« Enfin le b o n D i e u e u t p i t i é de n o s c b e r s e n f a n t s , q u i
t r e m b l a i e n t d e froid s o u s l e u r s v ê t e m e n t s g l a c é s . J ' e n t e n d i s
u n e v o i x d o u c e qui d i s a i t : « J e v a i s l e u r o u v r i r la p o r t e . »
« C'était u n e p i e u s e fille d e la Poitevinîère, remplaçant
d a n s la p a r o i s s e la s œ u r de c h a r i t é , q u e les B l e u s a v a i e n t
massacrée.
LES COLONNES INFERNALES 141

« Elle g a r d a i t u n e m a l a d e à t o u t e e x t r é m i t é , la s œ u r d e s
d e u x j e u n e s g e n s q u i v e n a i e n t de n o u s f e r m e r la p o r t e .
E l l e a c c o u r u t à n o i r e v o i x ; p u i s , se t o u r n a n t d u c ô t é d u
v i e u x m é t a y e r èt de ses fils : « V o u s v o y e z v o t r e fille ;
v o u s v o y e z v o t r e s œ u r p r e s q u e a g o n i s a n t e , l e u r dit-elle :
a u r i e z - v o u s le c œ u r assez d u r . p o u r l a i s s e r m o u r i r de froid,
à v o t r e p o r t e , de p a u v r e s m è r e s a v e c l e u r s e n f a n t s ? V o u s
voulez donc que fiieu v o u s a b a n d o n n e ! J e s u i s la m a î -
t r e s s e ici, c e t t e n u i t : j e v e i l l e r a i a v e c elles a u coin d u foyer. »
« P u i s , elle l e s d é c i d a à se r e t i r e r d a n s l ' é t a b l e . Elle
n o u s s e r v i t à s o u p e r , et fit c o u c h e r n o s e n f a n t s d a n s u n e
chambre voisine.
« Q u a n t à n o u s , n o u s p a s s â m e s t o u t e la n u i t a u p r è s d e
la m a l a d e , et a p r è s lui a v o i r r é c i t é les p r i è r e s d e s a g o n i -
s a n t s , n o u s lui a v o n s fermé les y e u x .
« Nous sortîmes au point du j o u r , suivant notre p r o -
m e s s e . J ' e m p o r t a i u n p e u d e feti d a n s u n e c h a u f f e r e t t e d e
t e r r e , u n m o r c e a u de pain n o i r et d e u x p o m m e s . L a p l u i e
c o n t i n u a i t de t o m b e r , et n o u s e s s a y â m e s en v a i n d e n o u s
faire u n a b r i d a n s un c h a m p de g e n ê t s .
« Après y être restée plusieurs heures, j e sortis dans
l'espérance d ' a p e r c e v o i r la f u m é e d ' u n e c h e m i n é e . N o u s
n o u s t r o u v i o n s s u r un c o t e a u é l e v é , d o m i n a n t la r i v i è r e
d e J a l l a i s . J e fus assez h e u r e u s e p o u r d é c o u v r i r , a u fond
d ' u n r a v i n , u n e m a i s o n de m e u n i e r é c h a p p é e à l ' i n c e n d i e .
Je c o u r u s sur-le-champ a n n o n c e r à m a s œ u r celte b o n n e
n o u v e l l e . Un q u a r t d ' h e u r e a p r è s n o u s f r a p p i o n s à là p o r t e
du m o u l i n .
« U n e f e m m e , d o n t les t r a i t s r é v é l a i e n t la b o n t é , v i n t
nous ouvrir.
— Je ne vous d e m a n d e pas qui vous êtes, n o u s dit-elle.
J e c r o i s le d e v i n e r , et c'est le b o n Dieu q u i v o u s a c o n d u i t e s
ici. J e v o u s g a r d e r a i s bien à la m a i s o n , si n o t r e é t a t d e
m e u n i e r ne n o u s forçait p a s à voir t r o p d ' é l r a n g e r s . M a i s
je vous trouverai un bon gîte. En a t t e n d a n t , chauffez-vous
bien : je vais vous préparer à souper.
142 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

« A p r è s le r e p a s , elle n o u s c o n d u i s i t à la f e r m e du
Chêne-Percé, et n e dit q u e q u e l q u e s p a r o l e s à la m é t a y è r e ,
qui répondit aussitôt :
— Gomment refuser un abri à des personnes semblables
et q u i se t r o u v e n t e n p a r e i l l e p e i n e ? L e bon Dieu me
f e r m e r a i t la p o r t e de s o n P a r a d i s a u d e r n i e r j o u r . V e n e z ,
v e n e z ; j e v a i s v o i r où j e p u i s v o u s l o g e r .
« E l l e c o u r u t c h e r c h e r son m a r i , q u i j o i g n i t ses i n s t a n -
c e s à celles de s a f e m m e . Celle-ci d é p l a ç a s e s q u a t r e e n -
f a n t s p o u r n o u s d o n n e r l e u r s l i t s , en témoignant son
b o n h e u r de n o u s r e c e v o i r .
« La bonne meunière partit toute j o y e u s e . Elle n o u s
p r o m i t q u ' e l l e n o u s f o u r n i r a i t , ' t o u s les j o u r s , d u lait et d e s
œ u f s frais, a j o u t a n t q u ' à son g r a n d r e g r e t , elle n e p o u r r a i t
n o u s l e s p o r t e r . J ' a l l a i s , à l ' e n t r é e de la n u i t , c h e r c h e r le
p o t de lait et l e s œ u f s p o u r l e s e n f a n t s . M a s œ u r et m o i ,
n o u s m a n g i o n s d e s p o m m e s et la s o u p e d e la f e r m e .
« D e u x m o i s se p a s s è r e n t a i n s i , d a n s c e t t e m a i s o n d e
D i e u . L e j o u r , n o u s n o u s c a c h i o n s s u r les c o t e a u x voi-
s i n s ; m a i s a u m o i n s n o u s a v i o n s la c e r t i t u d e de t r o u v e r ,
le s o i r , u n a b r i et d e s v i s a g e s h e u r e u x d e n o u s r e c e v o i r .
« N o u s d i s i o n s la p r i è r e et le c h a p e l e t e n c o m m u n . D e
t e m p s à a u t r e , n o u s a v i o n s la c o n s o l a t i o n d ' e n t e n d r e la
m e s s e d u s a i n t a b b é M o n t g a z o n , qui é t a i t c a c h é , n o n loin
de l à , d a n s u n e f e r m e de S a i n t - M a r t i n d e B e a u p r é a u , et
q u i n ' a v a i t j a m a i s v o u l u a b a n d o n n e r sa p a r o i s s e .
« U n j o u r , q u e n o u s é t i o n s r é f u g i é e s d a n s u n c h a m p de
g e n ê t s , n o u s a p e r ç û m e s , s u r le s o m m e t d u c o t e a u , une
c o l o n n e r é p u b l i c a i n e . L a v o i x du c o m m a n d a n t d o m i n a i t les
c h a n t s e t les b l a s p h è m e s . Il o r d o n n a i t à ses s o l d a t s de
fouiller la A-allée, d ' i n c e n d i e r les m a i s o n s , et de t u e r i n d i s -
tinctement tous les habitants qu'ils rencontreraient. Dieu
s e u l p o u v a i t c o n j u r e r cet affreux p é r i l . P r e s s é s l e s u n s
c o n t r e l e s a u t r e s , n o u s t o m b â m e s à g e n o u x , en le p r i a n t
avec ferveur. Les enfants avaient silencieusement élevé
l e u r s p e t i t e s m a i n s au Ciel. L a m é t a y è r e d u Chêne-Percé
LES COLONNES INFERNALES 143

é t a i t au m i l i e u d ' e u x , et t e n a i t s o n d e r n i e r n é dans ses


bras.
« A p r è s q u e l q u e s m i n u t e s d ' u n e a t t e n t e c r u e l l e , la co-
lonne s'éloigna. Les soldats avaient traversé, à quelques
p a s de n o u s , les g e n ê t s q u i n o u s s e r v a i e n t d ' a s i l e . Ils d e s -
c e n d i r e n t d a n s le v a l l o n , et b i e n t ô t n o u s v î m e s d e s nuages
d ' u n e f u m é e n o i r â t r e o b s c u r c i r les a i r s . L ' i n c e n d i e d é v o r a i t
t o u t e s les m a i s o n s v o i s i n e s . O n e n t e n d a i t les c h i e n s h u r l e r
et les b œ u f s m u g i r s u r les c o t e a u x . L e s o i r , t o u t l ' h o r i z o n
é t a i t e n feu, et la n u i t d i s p a r a i s s a i t s o u s d e s c l a r t é s si-
nistres.
« N o s b o n s m é t a y e r s se d é s o l a i e n t à n o u s f e n d r e le
cœur. « 0 mon Dieu ! disaient-ils, nous n'aurons plus
d ' a b r i à v o u s offrir ! » Il s e m b l a i t q u ' i l s é t a i e n t a u s s i affli-
g é s p o u r n o u s q u e p o u r e u x - m ê m e s . Mais q u e l l e fut n o t r e
joie, en retrouvant leur maison debout et leurs bestiaux
r e v e n u s p r è s d e l ' é t a b l e ! D i e u a v a i t r é c o m p e n s é visible-
ment leur grande charité. Cachée dans son bouquet
d ' a u l n e s , la p a u v r e f e r m e , s e u l e de t o u t e s l e s maisons
d ' a l e n t o u r , a v a i t é c h a p p é à l a d é v a s t a t i o n et a u x flammes.»
Ici s ' a r r ê t e le r é c i t de M a d a m e de C a m b o u r g . N'est-ce
p a s le m a r t y r e de la V e n d é e c a t h o l i q u e , qui nous appa-
r a î t t o u t e n t i e r d a n s c e s p a g e s i n t i m e s et t o u c h a n t e s ?
L a c h â t e l a i n e du Lavouër a v a i t 91 a n s , q u a n d elle n o u s
t r a ç a i t a i n s i , d a n s ses p r o p r e s i n f o r t u n e s , u n t a b l e a u si
v i v a n t d e la p e r s é c u t i o n , q u i m a r t y r i s a i t t o u t e s les p o p u l a -
l a t i o n s v e n d é e n n e s (').

IV

LES MARTYRS DE 1794

L e 17 m a r s 1 7 9 4 , T u r r e a u é c r i v a i t à la C o n v e n t i o n :
« Il y a q u e l q u e c h o s e de surnaturel d a n s cette résistance

(1) Une paroisse vendéenne pendant la Terreur, par M. de Qua-


t rebarbes.
144 LE MARTYRE D E LA VENDÉE

de la V e n d é e , et d a n s c e l t e o p i n i â t r e t é , d o n t j a m a i s a u c u n
peuple n'a donné l'exemple. »
A p r è s la m o n s t r u e u s e e x p é r i e n c e q u ' i l v e n a i t de faire,
l'organisateur des colonnes infernales proclamait ainsi
q u ' i l é l a i t v a i n c u p a r ses v i c t i m e s , e t q u e , de t o u s ces
V e n d é e n s , d o n t il v o u l a i t faire d e s a p o s t a t s , il n ' a r r i v a i t
q u ' à faire d e s m a r t y r s .
L a p h a s e la p l u s t e r r i b l e et la p l u s e n s a n g l a n t é e de la
persécution r é v o l u t i o n n a i r e fut e n effet la p l u s féconde
et la p l u s g l o r i e u s e p o u r le m a r t y r o l o g e de la V e n d é e .
N o u s d o n n o n s ici, c o m m e d a n s u n t a b l e a u synoptique,
l e s n o m s d e s p r i n c i p a u x m a r t y r s de l ' a n n é e 1 7 9 4 , d a n s la
Vendée bas-poitevine.
1. J e a n - B a p t i s t e R E M A U D , c u r é des C l o u z e a u x , m a r t y r i s é
a u x E s s a r t s , v e r s le c o m m e n c e m e n t du m o i s d e j a n -
vier.
2. F r a n ç o i s HOUSSIN, curé des Brouzils, exécuté à A n g e r s ,
e r
le 1 janvier.
3. L é o n R O D I E R , n a t i f de B e n ê t , c h a n o i n e et g r a n d v i c a i r e
de L u ç o n .
A p r è s a v o i r refusé le s e r m e n t , il fut i n t e r n é à F o n -
t e n a y , o ù l ' a r m é e v e n d é e n n e le d é l i v r a , le 23 m a i 1 7 9 3 .
Il a v a i t o b t e n u de C h a r e t t e l a p e r m i s s i o n de se r e t i -
r e r à N o i r m o u t i e r , o ù il fut f u s i l l é ; le 3 j a n v i e r .
A v a n t d ' ê t r e c h a n o i n e et v i c a i r e g é n é r a l de L u ç o n , il
a v a i t é t é v i c a i r e d e s H e r b i e r s , p u i s , c u r é de l ' A i g u i l l o n -
sur-Vie.
4 . R e n é - C h a r l e s L U S S O N , fusillé le m ê m e j o u r , a v e c le
p r é c é d e n t . F r è r e du c a p i t a i n e de la p a r o i s s e d e S a i n t -
F u l g e n t , il a v a i t é t é v i c a i r e de S a i n t - G e o r g e s - d e -
Montaigu.
Au d é b u t de l ' i n s u r r e c t i o n v e n d é e n n e , il s'était fait
a u m ô n i e r de l ' a r m é e de R o y r a n d .
O n lui a t t r i b u e la c h a n s o n r o y a l i s t e a p p e l é e la Contre-
marseillaise.
"). L o u i s - J o s e p h BLANCHARD, c u r é du B o u r g - s o u s - l a - R o c h e .
LES COLONNES INFERNALES 145

Il refusa le serment, et avec la permission de


C h a r e t t e il se r e t i r a à N o i r m o u t i e r , où il fut e x é c u t é le
m ô m e j o u r q u e les d e u x p r é c é d e n t s .
Il e s t i n s c r i t s u r la liste d e s é m i g r é s d u 1 8 a o û t 1 7 9 4 ,
avec mention de la confiscation de ses b i e n s , s i t u é s à
S a i n t - J e a n - d e - l a - C h a i z e et à la F e r r i è r e .
D a n s u n a c t e de m a r i a g e de 1 7 9 5 , le d e s s e r v a n t de
la p a r o i s s e d u P e t i t - B o u r g dit de L o u i s - J o s e p h Blan-
c h a r d : « / / est mort martyr pour la religion.
0. Mathurin J3ILLAULT, curé insermenté de la Réorthe,
fusillé à Noirmoutier, à l a m ê m e d a t e q u e les trois
précédents, dans un âge très avancé.
E n 1 7 9 1 , on i n t e r c e p t a , d a n s u n b u r e a u d e p o s t e , l a
l e t t r e c i r c u l a i r e q u e lui e n v o y a i t le g r a n d v i c a i r e de
L u ç o n , A n d r é d e B e a u r e g a r d . L a d i v u l g a t i o n d e ce d o c u -
m e n t a t t i r a s u r le c u r é de l a R é o r t h e l e s r i g u e u r s de la
persécution.
7. Jean-Baptiste GASNAULT, v i c a i r e de S a i n t - M à l o - d u - B o i s ,
fut e x é c u t é à N o i r m o u t i e r , le m ê m e j o u r q u e les q u a t r e
précédents.
1
Il é t a i t n é à la T e s s o u a l l e , p r è s C h o l e t ( ) .
8 , 9 . C ' e s t p r o b a b l e m e n t à la m ê m e d a t e q u ' o n fusilla, d a n s
l'île de N o i r m o u t i e r , d e u x r e l i g i e u s e s b é n é d i c t i n e s d u
m o n a s t è r e de Sainte-Croix d e s S a b l e s - d ' O l o n n e (petit-
s é m i n a i r e a c t u e l ) , la s œ u r pERR0CHEAU,de la C h a u m e , et
la s œ u r MERCIER.

10. M a d e m o i s e l l e V i c t o i r e de JOURDAIN, des Herbiers, noyée


à N a n t e s , le 7 j a n v i e r .
11. Jean-Baptiste TRIQUERIE, religieux cordelier du couvent
d ' O l o n n c , g u i l l o t i n é à L a v a l , le 2 1 j a n v i e r .
12. Pierre-Marie CHAPELAIN, vicaire de Saint-Hilaire de
M o r t a g n e , m a s s a c r é a u x E p c s s e s , le 2 8 j a n v i e r .
13. Charles RETAILLEAU, c u r é des L a n d e s - G e n u s s o n , mas-

(1) La liste des victimes fusillées avec d'Elbée, à Noirmoutier, se


trouve dans les papiers de C.oupilleau de Montaigu, collection de
M. Dugast-Matifeux ; V. Revue du Bas-Poitou, 5* ann., 4* livr., p. 540.
10
146 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

s a c r é d a n s s a p a r o i s s e , p r o b a b l e m e n t v e r s le c o m m e n -
c e m e n t de 1 <94, a v e c 88 d e ses p a r o i s s i e n s .
1 4 , 1 5 , 1 6 . O n p e u t p l a c e r à la m ê m e é p o q u e et d a n s c e t t e
m ô m e p a r o i s s e des L a n d e s - G e n u s s o n , le m a r t y r e de
t r o i s r e l i g i e u s e s a u g u s t i n e s de C h o l e t , la s œ u r MAROT,

et les d e u x s œ u r s JOBARD et MEUNIER.

1 7 . L e s m a r t y r s de C h a v a g n e s - e n - P a i l l e r s , et s p é c i a l e m e n t
une j e u n e orpheline n o m m é e JEANNE, le 2 3 f é v r i e r .
18. L ' a b b é BROCHU, v i c a i r e de Saint-Laurent-sur-Sèvre,
e x é c u t é à F o n t e n a y , le 24 f é v r i e r .
19. M a r i e - R o s e TEXIER, d e la Géterie, d a n s la p a r o i s s e de
Saint-Maurice-des-Noues, exécutée à Fontenay, le
2 6 f é v r i e r , à l ' â g e de 3 3 a n s , « pour avoir donné asile
à des prêtres vendéens
2 0 . L e s v i c t i m e s de la Gaubretière, dont nous avons
r a c o n t é le m a s s a c r e , à la d a t e d u 27 f é v r i e r , et p a r m i
l e s q u e l l e s se t r o u v a i e n t q u a t r e p r ê t r e s .
2 1 . L e s 4 8 5 v i c t i m e s d e s L u c s ^ m a s s a c r é e s le 28 f é v r i e r ,
c o m m e - n o u s l'avons r a c o n t é (page 127).
22. Michel VOYNEAU, c u r é de N o t r e - D a m e d e s L u e s , m a s -
s a c r é à la Malnaye ; il é t a i t â g é de 70 a n s .
2 3 . L e s v i c t i m e s de la Vivantière, d a n s la p a r o i s s e de
B e a u f o u , o ù les b o u r r e a u x o n t m i s à m o r t , le 5 m a r s ,
la moitié plus un d e s h a b i t a n t s d e s L u e s . N o u s a v o n s
r a c o n t é ce m a s s a c r e à la p a g e 1 2 7 .
2 4 . N o u s a v o n s p l a c é , à la m ê m e d a t e ( p a g e 1 2 8 ) , les m a r t y r s
d e S a i n t e - E l i e n n e - d u - B o i s , d a n s les h a m e a u x de Roche-
Quairie, de la Glossetière, d e Bel-Air, de la Pécoul-
tière et de la Mercerie.
C e t t e l o n g u e liste de m a r t y r s a n o n y m e s c o n t i e n t le
n o m de la f e m m e LAUCOIN.

2 5 . V e r s la m ê m e époque, au château de Pouzauges,


G r i g n o n faisait fusiller u n e c i n q u a n t a i n e de p e r s o n n e s ,
qui s'y é t a i e n t r é f u g i é e s .

J
(1) Revue du Bas-Poitou, 7« ann. m suppl., p. 241.
LES COLONNES INFERNALES 447

D e u x J e ses officiers proposèrent à Mademoiselle


JBANNIÈRE de la s a u v e r . L ' h é r o ï q u e j e u n e fille r é p o n d i t
q u ' e l l e a i m a i t m i e u x m o u r i r a v e c les s i e n s .
26. François SUIRE, m e u n i e r de la R a b a t e l i è r e , refusant
d ' a d h é r e r à la religion nationale, e s t m a s s a c r é par-
les B l e u s s u r les l a n d e s d u Cormier, d a n s la p a r o i s s e
de C h a v a g n e s - e n - P a i l l e r s , a u m o i s d ' a v r i l .
2 7 . Marie-Guillotte BOISARD, domiciliée à Challans, est
e x é c u t é e à P a r i s , p o u r avoir favorisé les complots
des prêtres de la Vendée.
28. L'amiral Louis-Charles, c o m t e Du CHAFFAULT, meurt
p o u r la foi d a n s les p r i s o n s de N a n t e s , à l ' â g e de
87 a n s , le 29 d u m o i s de j u i n .
29. Le théologal et vicaire général de Luçon André
BRUMAULD D E BEAUREGARD est m a r t y r i s é à Paris, le
27 j u i l l e t .
3 0 . M a r i e Du Bois, v e u v e PETITEAU, de S o u l l a n s , est e x é -
c u t é e à N o i r m o u t i e r , le 3 d u m o i s d ' a o û t . Elle r e f u s a
de s a u v e r s a vie p a r u n m e n s o n g e .

E n p a r l a n t d e s e x é c u t i o n s s a n g l a n t e s de N o i r m o u t i e r ,
B o u r b o t t e et T u r r e a u é c r i v a i e n t a u C o m i t é de S a l u t p u b l i c ,
le 8 j a n v i e r 1794 : « A p r è s a v o i r fait c e r n e r c e t t e île d e
N o i r m o u t i e r p a r les b â t i m e n t s de n o i r e p e t i t e flotte, n o u s
la f o u i l l â m e s d ' u n b o u t à l ' a u t r e , c o m m e d a n s u n e c h a s s e
a u x l a p i n s , et c e t t e b a l t u e fit s o r t i r d e s b o i s , d e s s o u -
t e r r a i n s m ô m e , u n déluge de prêtres, d e femmes, d'émi-
grés.
« Nous avons créé à l'instant u n e commission militaire,
p o u r j u g e r t o u s ces s c é l é r a t s ; n o u s l e s a v o n s fait c o n -
d u i r e a u pied d e l ' a r b r e d e la l i b e r t é . L ' a r m é e e n t i è r e s ' e s t
m i s e s o u s les a r m e s , et t o u s c e s n o b l e s c h e v a l i e r s , c e s fiers
v e n g e u r s de la c o u r o n n e et de l'Eglise, ayant à leur tète
148 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

d'Elbée, leur généralissime ont été frappés du glaive


e x t e r m i n a t e u r , a u x c r i s m i l l e fois r é p é t é s p a r n o s s o l d a t s
de : Vive la République et ses défenseurs.
« Nous avons trouvé ainsi, dans notre battue, plus de
300 b r i g a n d s , c a c h é s t a n t d a n s les b o i s q u e s u r les bords
d e la c ô t e . Ils o n t s u b i le s o r t de l e u r s c h e f s . »
L'horrible battue qu'il fit d a n s l'île d e Noirmoutier,
T u r r e a u , avec ses colonnes infernales,l'a renouvelée d a n s
t o u s les b o i s , d a n s t o u s l e s f o u r r é s , d a n s t o u s les c h a m p s
de g e n ê t s d u B o c a g e v e n d é e n .
L e r é s u l t a t de c e t t e c h a s s e de c a n n i b a l e s fut, a u t é m o i -
g n a g e m ê m e du r é p u b l i c a i n P r u d h o m m e , d ' i m m o l e r a u x
fureurs révolutionnaires plus de 1 5 . 0 0 0 femmes et de
20.000 enfants.
Et dans l'histoire que n o u s venons d'en retracer, on n e
s a i t de q u o i s ' é t o n n e r d a v a n t a g e , de la f é r o c i t é des b o u r -
r e a u x o u de l ' h é r o ï s m e d e s v i c t i m e s , de la r a g e infernale
q u i p o u s s a i t les p e r s é c u t e u r s , o u d e la force surnaturelle
qui émerveillait Turreau, cette divine puissance de la
foi q u i s o u t e n a i t la V e n d é e m a r t y r i s é e p a r la R é v o l u t i o n .

(1) Turreau annonce ici par avance la mort de d'Elbée, qui ne fut
exécuté que le lendemain, 9 janvier.
CHAPITRE VI

LA PERSÉCUTION RÉVOLUTIONNAIRE EN V E N D É E ,
P E N D A N T L E S A N N É E S D E 1795 E T D E 1 7 9 6 .

LES LOIS D E PERSÉCUTION A P R È S LA TERREUR ET SOUS LE DIRECTOIRE

L e s y s t è m e a t r o c e de T u r r e a u et les c h e v a u c h é e s s a u -
vages de ses c o l o n n e s i n f e r n a l e s v e n a i e n t d e m e t t r e la
V e n d é e à feu et à s a n g , e t la l a i s s a i e n t b l a n c h i e d e s o s s e -
m e n t s de ses r p a r l y r s .
E t m a l g r é ce d é p l o i e m e n t f o r m i d a b l e d e c r u a u t é , la C o n -
v e n t i o n é t a i t f o r c é e de r e c o n n a î t r e q u e l a V e n d é e c a t h o l i q u e ,
toujours v i v a n t e , r e s t a i t d e b o u t et i n d o m p t a b l e d a n s s a
foi, et q u e r i e n n ' a v a i t p u désoler ni lasser sa patience.
L a R é v o l u t i o n é t a i t c o n t r a i n t e de c o m p t e r a v e c s a v i c -
t i m e , et le 17 f é v r i e r 1 7 9 5 , elle s i g n a i t a v e c C h a r e t t e le
traité de la Jaunais.
Ce n ' é t a i t q u ' u n e s u s p e n s i o n d ' a r m e s , q u i d e v a i t c e s s e r
d è s le m o i s de j u i n s u i v a n t , et la C o n v e n t i o n , a u s s i b i e n
q u e le D i r e c t o i r e , q u i lui s u c c é d a le 2 7 o c t o b r e , m a i n t e -
n a i e n t t o u t e s l e s lois d e p e r s é c u t i o n c o n t r e les prêtres
orthodoxes.
N é a n m o i n s , cette capitulation de l ' i m p i é t é révolution-
n a i r e m a r q u a i t , d a n s la p e r s é c u t i o n , un p o i n t d ' a r r ê t , o u
u n r e l â c h e m e n t d ' i n t e n s i t é , qui n o u s o n t l a i s s é d e s p a g e s
m o i n s s a n g l a n t e s d a n s les a n n a l e s v e n d é e n n e s de 1795 et
d e 1796.
150 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

M a i s c e t t e h e u r e u s e t e n d a n c e à la pacification r e l i g i e u s e
avait d'opiniâtres adversaires dans les autorités départe-
mentales, comme parmi les représentants des pouvoirs
p u b l i c s , et l e s é v é n e m e n t s d e s d e u x a n n é e s qui v o n t s u i -
v r e s o n t p o u r a i n s i d i r e b a l l o t é s p a r u n l l u x et u n rellux
c o n t i n u e l s de m e s u r e s r é p a r a t r i c e s et d e n o u v e a u x d é c r e t s
persécuteurs.
L e s é g l i s e s se r o u v r a i e n t à l ' a s s e m b l é e d e s fidèles, et l e s
s o l d a t s r é p u b l i c a i n s e u x - m ê m e s a l l a i e n t se m ê l e r a u x c é r é -
monies du culte catholique.
E t d ' a u t r e p a r t , la C o n v e n t i o n r e n o u v e l a i t ses d é c r e t s
de m o r t c o n t r e l e s p r ê t r e s c o n d a m n é s à l'exil ou à l a
réclusion.
D a n s u n e de s e s p r e m i è r e s i n s t r u c t i o n s a u x commis-
saires nationaux de chaque département, le Directoire
l e u r s i g n a l a i t , a v e c u n e férocité d r a c o n i e n n e , les p r ê t r e s
r é f r a c t a i r e s . « D é j o u e z l e u r s perfides p r o j e t s , l e u r disait-il ;
entravez leurs m a n œ u v r e s , environnez-les d'une surveil-
lance active, continuelle, infatigable. Qu'plle les inquiète
le j o u r ; q u ' e l l e l e s t r o u b l e l a n u i t ; n e l e u r d o n n e z p a s d e
r e l â c h e ; q u e s a n s v o u s v o i r , ils v o u s s e n t e n t p a r t o u t et à
chaque instant. »
C ' é t a i e n t l e s p r é l u d e s m e n a ç a n t s de la t e r r i b l e loi d e
d é p o r t a t i o n à la G u y a n n e , é d i c t é e le 5 s e p t e m b r e 1 7 9 7 , e t
q u i d e v a i t e n s e v e l i r t o u t v i v a n t s t a n t de p r ê t r e s fidèles
d a n s les m a r a i s f a n g e u x d e C a y e n n e , de S i n n a m a r y et d e
Cononama.

II

SIÈGE D E L'ÉGLISE D E LA GAUBRETIÈRE

C'est a i n s i q u ' e n V e n d é e , le 2 m a r s 1 7 9 5 , n o u s v o y o n s
u n e c o l o n n e r é p u b l i c a i n e c e r n e r , m a l g r é l ' a m n i s t i e , 52 p e r -
sonnes, 42 h o m m e s et 12 f e m m e s , d a n s l'église de la
Gaubretière.
L e s a s s i é g é s , c o m m a n d é s p a r le b r a v e B i z o i n , se d é f e n -
LA PERSÉCUTION EN 179o ET 1796 154

dent pendant huit heures avec une prodigieuse énergie.


D u h a u t du c l o c h e r , ils t i r a i e n t s u r l e s p a t r i o t e s , p a r l e s
f e n ê t r e s et p a r l e s m e u r t r i è r e s p r a t i q u é e s d a n s les m u r s .
Les femmes c h a r g e a i e n t l e s fusils des c o m b a t t a n t s , et
s o u t e n a i e n t l e u r c o u r a g e p a r le c h a n t d e s c a n t i q u e s et d e s
h y m n e s de l'Église.
M a i s b i e n t ô t les c a r t o u c h e s s o n t é p u i s é e s ; le feu c e s s e ,
et t o u t e r é s i s t a n c e d e v i e n t i m p o s s i b l e .
C e p e n d a n t Bizoin r e f u s e de c a p i t u l e r . L e s B l e u s e n f o n -
c e n t les p o r t e s de l ' é g l i s e et n e t r o u v e n t p l u s q u e 2 3 a s s i é -
g é s s u r v i v a n t s , 15 h o m m e s e t 8 f e m m e s . Us les e n t r a î n e n t
s u r la r o u t e des H e r b i e r s et les fusillent a u Pont du
Grand-Henry

| III

SIÈGE D U CLOCHER D E CHAIVZEAUX

{Quelques s e m a i n e s p l u s t a r d , le g é n é r a l Caffin ajoutait


à t o u t e s les h o n t e s d e s a r m e s r é p u b l i c a i n e s l'ignominie
d ' u n e x p l o i t t o u t s e m b l a b l e . L e 9 a v r i l , il faisait le s i è g e
d u c l o c h e r de C h a n z e a u x , o ù s ' é t a i e n t r é f u g i é s 29 h a b i t a n t s ,
parmi lesquels on comptait un p r ê t r e , l'abbé Blanvilain
q u i , d a n s u n m o m e n t d e f a i b l e s s e , a v a i t p r ê t é le s e r m e n t ;
17 h o m m e s et 10 f e m m e s , q u i n e v o u l a i e n t p a s a b a n d o n n e r
l e u r s m a r i s et l e u r s f r è r e s . D e u x d ' e n t r e elles p o r t a i e n t d e
tout jeunes enfants dans leurs bras.
C'est le s a c r i s t a i n de la p a r o i s s e , M a u r i c e R a g u e n e a u ,
qui a v a i t o r g a n i s é la r é s i s t a n c e , et fait t r a n s p o r t e r d a n s l a
t o u r d e s a r m e s , d e s c a r t o u c h e s et d e s v i v r e s .
L e g é n é r a l Caffin, m a î t r e du b o u r g et c e r n a n t l ' é g l i s e ,
fait a u x a s s i é g é s la s o m m a t i o n de se r e n d r e , l e u r a s s u r a n t
q u ' i l s a u r a i e n t la vie s a u v e .
T a n t d e fois et si c r u e l l e m e n t t r o m p é s p a r de s e m b l a b l e s

(1) Archives du diocèse de Luçon, T. m, p . 325 et suiv.


452 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

promesses, les V e n d é e n s r é p o n d e n t p a r u n l o n g cri d e :


Vive le roi, vive la religion. Le combat commence alors
avec acharnement.
R a g u e n e a u avait f e r m é , a v e c d e l a r g e s m a d r i e r s , l ' o u v e r -
t u r e c i r c u l a i r e d e la v o û t e d u c l o c h e r , s e u l a c c è s p a r où
l ' o n p o u v a i t m o n t e r d a n s la t o u r ; c a r l ' e s c a l i e r é t a i t c o m -
p l è t e m e n t d é t r u i t . 11 a v a i t d r e s s é , 15 p i e d s p l u s h a u t , u n
é c h a f a u d a g e , afin d e faciliter le tir de ses h o m m e s p a r l e s
l o n g u e s et é t r o i t e s f e n ê t r e s d u c l o c h e r . L e s f e m m e s c h a r -
g e a i e n t les fusils et les p a s s a i e n t a u x c o m b a t t a n t s .
R a g u e n e a u , d e b o u t à l ' e n d r o i t le p l u s p é r i l l e u x , e n c o u -
r a g e les t i r e u r s p a r s o n e x e m p l e et s o n a u d a c e .
L e c o m b a t se p r o l o n g e , cinq h e u r e s d u r a n t , s a n s que
l ' a t t a q u e ait fait le m o i n d r e progrès. Les cadavres de
30 r é p u b l i c a i n s j o n c h a i e n t le c i m e t i è r e , q u i e s t a u j o u r d ' h u i
la p l a c e , et p a s u n d e s a s s i é g é s n ' a v a i t é t é a t t e i n t p a r les
b a l l e s de l ' e n n e m i .
Mais les B l e u s , a p e r c e v a n t les m a d r i e r s q u i f e r m a i e n t
l a v o û t e , e u r e n t l'idée d'y m e t t r e le feu. Caffin fait t r a n s -
p o r t e r , a u - d e s s o u s , d e s m o n c e a u x de p a i l l e e t de f a g o t s , et
m a l g r é la fusillade des V e n d é e n s , il v i e n t à b o u t de s o n
p r o j e t i n c e n d i a i r e . B i e n t ô t , t o u t le c l o c h e r est en feu.
A c t i v é e s p a r u n g r a n d v e n t do n o r d - e s t , d e s f l a m m e s
i m m e n s e s m o n t e n t , t o u r b i l l o n n e n t j u s q u ' à la v o û t e et
s ' é l a n c e n t , a v e c d e s sifflements s i n i s t r e s , à t r a v e r s t o u t e s
les o u v e r t u r e s .
A c e t h o r r i b l e s p e c t a c l e , d e s c l a m e u r s de j o i e é c l a t e n t
p a r m i les r é p u b l i c a i n s . M a i s l o r s q u ' i l s v o i e n t les f l a m m e s ,
m ê l é e s à d e s t o u r b i l l o n s d e f u m é e , e n v e l o p p e r t o u t l'édifice
et s ' é l e v e r a u - d e s s u s d u c l o c h e r , e n face d e c e s v i c t i m e s
s u s p e n d u e s e n t r e ciel et t e r r e , s u r u n a b î m e de feu, il se
fait u n m o m e n t de p r o f o n d et s o l e n n e l s i l e n c e .
C h a s s é s p a r la c h a l e u r i n t e n s e d e c e t t e f o u r n a i s e , les
a s s i é g é s s ' é t a i e n t r é f u g i é s s u r la p a r t i e la p l u s , r é s i s t a n t e
de l ' é c h a f a u d a g e . Au m i l i e u d ' e u x , l ' a b b é B l a n v i l a i n ,
e n v i r o n n é de m o u r a n t s qui lui d e m a n d a i e n t u n e a b s o l u t i o n
LA PERSÉCUTION EN 1795 ET 1796 153

d e r n i è r e , v e n a i t d ' ê t r e b l e s s é à la t ê t e . I n o n d é de sang-,
é p u i s é de s o u f f r a n c e s , il t e n a i t d a n s ses m a i n s u n p r é c i e u x
c a l i c e , s a u v é n a g u è r e d ' u n p r e m i e r p i l l a g e de l ' é g l i s e , et
d o n t le p i e d v e n a i t d ' ê t r e f r a c a s s é p a r u n e b a l l e .
E n face d e la m o r t p r é s e n t e , le p r ê t r e e x p r i m e le d é s i r
de se r e n d r e .
— Q u ' a i - j e e n t e n d u ? lui r é p o n d r u d e m e n t R a g u e n e a u .
Ali! Monsieur, est-ce à vous à m e n d i e r votre v i e ? R a p p e -
l e z - v o u s le s e r m e n t s a c r i l è g e q u e v o u s avez p r o n o n c é !
D i e u v o u s d o n n e , p o u r l ' e x p i e r , le b o n h e u r d u m a r t y r e .
Remerciez-le ; priez p o u r n o u s et d o n n e z l ' e x e m p l e du
courage. Quant à moi, je ne me rendrai j a m a i s à ces
m i s é r a b l e s . Ce c l o c h e r a é t é m o n b e r c e a u : j e v e u x q u ' i l
soit m a t o m b e .
A ces m o t s , p r o n o n c é s avec u n e é t r a n g e é n e r g i e , le
p r ê t r e b a i s s e la t è t e et d e m a n d e p a r d o n à D i e u .
C e p e n d a n t , l ' i n c e n d i e fait d e s p r o g r è s effrayants. Les
flammes e n v e l o p p e n t les a s s i é g é s , et le feu g a g n e les
p l a n c h e s q u i les s o u t i e n n e n t a u - d e s s u s d u b r a s i e r .
La cuisse percée d'une balle, l'abbé Blanvilain confie
son calice à l ' u n e d e s f e m m e s , M a d e m o i s e l l e P e t i t , qui le
!
j e t t e d u h a u t du c l o c h e r d a n s les d é c o m b r e s de l ' é g l i s e ( ) ,
puis, le malheureux s'affaisse et tombe sur la voûte
embrasée.
L'échafaudage t o u t e n t i e r s ' é c r o u l e . L e s s u r v i v a n t s se
c o u c h e n t a l o r s s u r l ' e n t a b l e m e n t , s u r les m u r s et s u r l e s
corniches.
T o u j o u r s inflexible a u m i l i e u d e s m o r t s et d e s m o u r a n t s ,
R a g u e n e a u voit t o m b e r s u c c e s s i v e m e n t à ses c ô t é s , P i n a u l t ,
u n d e s frères B a n c h e r e a u , le j e u n e P i e r r e B u r e a u . S e u l
a u m i l i e u d ' u n e g r ê l e de b a l l e s , il se fait c h a r g e r d e s fusils
e t c o m b a t e n c o r e . E n l i n , c o u v e r t de b l e s s u r e s et à m o i t i é

(1) Ce calice fut retrouvé le lendemain ; c'est aujourd'hui le calice de


la chapelle du Château.
154 l e m a r t y r e de la vendée

b r û l é , il r e ç o i t le c o u p m o r t e l . Il l è v e a l o r s l e s y e u x a u
Ciel, fait s o n s i g n e de c r o i x et t o m b e d a n s le b r a s i e r .
E n v o y a n t s u c c o m b e r l e u r d e r n i e r d é f e n s e u r , l e s infor-
t u n é s qui s u r v i v e n t p o u s s e n t u n cri de d é t r e s s e .
Jeanne Ragueneau s œ u r de Maurice, j e u n e fille de
2 0 a n s , se j e t t e s u r le c a d a v r e de son f r è r e . V a i n e m e n t on
la r e t i r e , e n lui d i s a n t :
— J e a n n e , v o u s n e p o u v e z p a s d i s p o s e r de la vie q u e
Dieu vous a donnée.
— Laissez-moi m o u r i r , s'écrie-t-elle. Non, ce n ' e s t p a s
offenser Dieu d'échapper à ces m o n s t r e s p a r la m o r t !
Mon Dieu, ayez pitié de moi !
E t elle s e p r é c i p i t e de n o u v e a u d a n s l e s f l a m m e s .
L e combat avait cessé !
L a v e u v e de M a u r i c e , 5 a u t r e s f e m m e s , 2 e n f a n t s et
13 h o m m e s v i v a i e n t encore, presque tous meurtris de
b l e s s u r e s . P r o t é g é s p a r l ' é p a i s s e u r d e s m u r s , ils p r i a i e n t ,
la t ê t e e n t r e l e u r s m a i n s , e n a t t e n d a n t q u e le feu l e s
dévore.
L e s r é p u b l i c a i n s r e g a r d a i e n t a v e c u n e s o r t e d'effroi c e t t e
s c è n e t e r r i b l e et n a v r a n t e . I l s s e m b l e n t t o u c h é s d e c o m -
p a s s i o n et s ' é c r i e n t :
— R e n d e z - v o u s ; o n n e v o u s fera p a s d e m a l .
Cette proposition est accueillie par un profond silence.
— Rendez-vous, répètent mille voix confuses ; rendez-
v o u s ; voici d e s é c h e l l e s d r e s s é e s a u x f e n ê t r e s d u c l o c h e r .
L e s a s s i é g é s se l è v e n t et p a r a i s s e n t i n d é c i s . D e c o u r t e s
e x p l i c a t i o n s s o n t é c h a n g é e s e n t r e e u x e t le c o m m a n d a n t ,
q u i d o n n e sa p a r o l e p o u r g a r a n t i e de la c a p i t u l a t i o n .
T o u s l ' a c c e p t e n t , e x c e p t é u n c h a s s e u r d e Stofflet. A t t e i n t
d ' u n e balle à l a t ê t e , il e x p i r e e n d i s a n t : « J e m e u r s p o u r
le D i e u q u i e s t m o r t p o u r m o i . »
Des échelles sont appliquées a u x m u r s . L a première
f e m m e q u i m e t le p i e d s u r u n é c h e l o n n ' a p a s la force d e
se s o u t e n i r et se t u e d a n s s a c k u t e . T o u s les a u t r e s p a r -
viennent à descendre.
LA PERSÉCUTION EN 1795 EN 1796 155

M a i s à p e i n e o n l - i l s t o u c h é le sol, q u e d e u x d e ces
héroïques Vendéens, Hayault et M a t h u r i n Guais, sont
e n t r a î n é s d a n s u n j a r d i n , et i m p i t o y a b l e m e n t fusillés.
L e s a u t r e s f u r e n t c o n d u i t s d a n s les p r i s o n s de C h e m i l l é ,
o ù ils r e s t è r e n t j u s q u ' à la pacification de Saint-Florent,
q u i fut s i g n é e p a r Stofïlet, le 2 m a i 1 7 9 5 (').

IV

LES VICTIMES D E QUIBERON

L'expédition désastreuse que t e n t è r e n t , à Q u i b e r o n , le


15 j u i l l e t 1 7 9 5 , l e s é m i g r é s d ' A n g l e t e r r e , fut u n e r é v é l a t i o n
n o u v e l l e d u m é p r i s c y n i q u e d e la C o n v e n t i o n p o u r la foi
j u r é e et p o u r le d r o i t d e s g e n s .
L e g é n é r a l H o c h e v e n a i t de p r o m e t t r e la vie et l a l i b e r t é
à t o u s c e u x q u i m e t t r a i e n t b a s les a r m e s , et S o m b r e u i l ,
au n o m des soldats qu'il c o m m a n d a i t , avait accepté et
s i g n é la c a p i t u l a t i o n .
A u s s i t ô t , les r é p u b l i c a i n s se r e n d e n t m a î t r e s de 5 7 5 d e
ces malheureux d é s a r m é s , a u n o m b r e d e s q u e l s se t r o u -
vaient une v i n g t a i n e de Vendéens, et parmi ceux-ci,
trois prêtres : François-Pierre D E RIEUSSEC, vicaire g é n é r a l
de Luçon, Jacques-Pierre GOURAUD, c u r é de S a i n t - A n d r é -
s u r - M a r e u i l , et J e a n - B a p t i s t e - R e n é GAIGNET, vicaire de
Doix.
P a r o r d r e de la C o n v e n t i o n , les captifs s o n t l i v r é s à u n e
c o m m i s s i o n m i l i t a i r e , et du 30 j u i l l e t a u 4 du m o i s d ' a o û t ,
p r e s q u e t o u s les c o m p a g n o n s d ' a r m e s d e S o m b r e u i l s o n t
fusillés, d a n s la p r a i r i e qui p o r t e le n o m g l o r i e u x et d é s o r -
m a i s i m m o r t e l de Champ des Martyrs.
Martyrs ! c'est b i e n le n o m q u ' i l c o n v i e n t de d o n n e r a u
p l u s g r a n d n o m b r e d e c e s v i c t i m e s , e t ce t i t r e e s t e n

(1) Une paroisse vendéenne pendant la Terreur, pp. 121-130.


156 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

q u e l q u e s o r t e p r o c l a m é p a r les c i r c o n s t a n c e s m ê m e s qui
,
accompagnent leur mort ( ).
Plusieurs, qu'on invitait à racheter l e u r vie par un
m e n s o n g e , r e j e t è r e n t ce m o y e n c o m m e i n t e r d i t p a r la loi
de D i e u .
« J a m a i s , dit u n c o n t e m p o r a i n , i m p r e s s i o n n e fut p l u s
v i v e q u e l o r s q u e , a p r è s u n e p r i è r e c o m m u n e et p a r une
s a i n t e i n s p i r a t i o n , les p r i s o n n i e r s v o u é s à la m o r t é l e v è r e n t
t o u s la v o i x et les m a i n s v e r s le C i e l , p o u r lui d e m a n d e r
le b o n h e u r de la F r a n c e .
« La garde, d'abord immobile d'étonnement, partage
b i e n t ô t cet é l a n r e l i g i e u x , q u i n e fut i n t e r r o m p u q u e p a r
des sanglots.
« A m e n é s d e v a n t l e u r s j u g e s , la p l u p a r t d e s p r i s o n n i e r s
les é t o n n è r e n t p a r l a f e r m e t é de l e u r s r é p o n s e s .
« O n f a i s a i t p r é c é d e r les c o n d a m n é s p a r d e s hommes
c h a r g é s de c r e u s e r leurs fosses.
« N ' a y a n t pu m o u r i r en h é r o s , ces victimes d e l à g u e r r e ,
m o u r a i e n t en m a r t y r s , s a n s o r g u e i l , d o n n a n t eux-mêmes
l e u r s v ê t e m e n t s a u x s o l d a t s c o m m a n d é s p o u r les m e t t r e à
m o r t , et r é i t é r a n t l e u r s v œ u x p o u r le b o n h e u r de l e u r p a y s .
« C'est a u p r è s d ' A u r a y q u e se fit la m a j e u r e p a r t i e d e
ces exécutions s a n g l a n t e s , d a n s u n e prairie, au bas d'une
colline.
« L e s h a b i t a n t s d ' A u r a y y font e n c o r e j o u r n e l l e m e n t d e s
p è l e r i n a g e s , et l ' a p p e l l e n t la prairie des Martyrs (*). »
Ce t é m o i g n a g e d e B e a u c h a m p e s t c o n f i r m é p a r celui
de H o c h e , qui é c r i v a i t a u D i r e c t o i r e , e n a v r i l 1796 : « A
V a n n e s , on conduit chaque j o u r des p r ê t r e s à l'échafaud,
et t o u s les j o u r s a u s s i d e s f e m m e s et d e s p a y s a n s v i e n n e n t
tremper l e u r s m o u c h o i r s d a n s le s a n g de ces malheu-
reux, q u i s o n t b i e n t ô t t r a n s f o r m é s e n martyrs d e la r e l i -
gion. »

( 1 ) GUILLON, T. i, p. 349.
(i) BEAUCHAMP, Histoire de la guerre de la Vendée, T. m, p. 637.
LA PERSÉCUTION EN 1795 ET 1796 157

EXÉCUTION D E L'ABBÉ GOGUET, AUMONIER D E CHARETTE

C'est p r o b a b l e m e n t v e r s le m o i s d ' a v r i l 1796, peu de


t e m p s a p r è s l ' e x é c u t i o n de C h a r e t t e , q u ' i l faut p l a c e r la
m o r t t r a g i q u e de son a u m ô n i e r , l ' a b b é Goguet.
« En e x a m i n a n t les p a p i e r s d e C h a r e t t e , dit M o n s e i -
gneur de B e a u r e g a r d , le général républicain Gaultier
avait trouvé une lettre sans signature, a d r e s s é e a u chef
v e n d é e n , la veille d u j o u r o ù il fut p r i s . On a v a i t d ' a b o r d
r e g a r d é cette lettre c o m m e insignifiante. Cependant, c o m m e
elle p o r t a i t l'offre de lui e n v o y e r quelques volontaires,
q u e le c o r r e s p o n d a n t a n o n y m e a v a i t r a s s e m b l é s , o n la m i t
e n r é s e r v e , p o u r l ' e x a m i n e r e n t e m p s et l i e u .
« Sur ces e n t r e f a i t e s , G a u l t i e r p r i t d e s m e s u r e s pour
s o u m e t t r e la p a r o i s s e de l'abbé G o g u e t , et le m a l h e u -
r e u x a b b é é c r i t a u g é n é r a l , p o u r l ' a s s u r e r q u e les h a b i t a n t s
et l u i - m ê m e r e s t e n t d é s o r m a i s s o u m i s .
« A l o r s , r a p p r o c h a n t ces d e u x lettres, on en trouve
l'écriture identique.
« G a u l t i e r se r e n d s u r l e s l i e u x ; il fait comparaître
l'abbé Goguet, lui p r é s e n t e la lettre non s i g n é e et lui
d e m a n d e s'il la r e c o n n a î t .
— J e n e s a i s p a s m e n t i r , r é p o n d le p r ê t r e ; elle e s t d e
moi.
— V o u s a v e z m é r i t é la m o r t , dit le g é n é r a l ; v o u s a v e z
m a n q u é à v o t r e s o u m i s s i o n . Il y a ici p r è s u n c u r é ; j e v a i s
l'envoyer c h e r c h e r ; j e v o u s l a i s s e r a i a v e c l u i , et nous
en f i n i r o n s .
« L ' a b b é G o g u e t a v a i t le S a i n t S a c r e m e n t d a n s u n e
p e t i t e v a l i s e . Q u a n d il e u t p a s s é u n e h e u r e a v e c le p r ê t r e
q u ' o n a v a i t fait v e n i r , G a u l t i e r r e n t r a .
— V o t r e c o n f r è r e a ici u n d é p ô t r e l i g i e u x , dit-il à cet
e c c l é s i a s t i q u e ; v o u s v o u d r e z b i e n le p r e n d r e .
158 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

« L ' a u m ô n i e r m a r c h a c o u r a g e u s e m e n t à la m o r t . A r r i v é
s u r le b o r d d e la fosse q u ' o n a v a i t c r e u s é e p o u r l u i , il se
m e t à g e n o u x e t fait u n e c o u r t e p r i è r e , p u i s , il se r e l è v e ,
t e n d les b r a s el t o m b e s o u s le c o u p d e s b a l l e s ('). »

VI

DOULOUREUX SÉJOUR DU VICAIRE GÉNÉRAL D E LUÇON JEAN BRUMAULD

DE BEAUREGARD EN VENDÉE, DU MOIS D E JUILLET 1795 AU MOIS D E

JUIN 1796.

En nous racontant les p é r i p é t i e s et les p é r i l s de s o n


séjour e n V e n d é e , d e j u i l l e t 1795 e n j u i n 1 7 9 6 , le v i c a i r e
général de L u ç o n , J e a n B r u m a u l d de B e a u r e g a r d , n o u s
p r é s e n t e u n e v u e d ' e n s e m b l e et c o m m e u n t a b l e a u de l a
s i t u a t i o n du p a y s , d u r a n t c e t t e p é r i o d e i n d é e i s e de la p e r -
sécution révolutionnaire.
E n s e r r a n t la t r a m e de s o n r é c i t , n o u s p o u v o n s en d o n -
n e r tous les traits intéressants qui e n t r e n t n a t u r e l l e m e n t
d a n s le c a d r e de n o t r e o u v r a g e .

I. — Périlleux retour de Jean de Beauregard, d'Angle-


terre en France : son ministère à Beaufou.

N o u s a v o n s l a i s s é l ' a b b é J e a n de B e a u r e g a r d à L o n d r e s ,
a u c o m m e n c e m e n t de l ' a n n é e 1 7 9 3 .
V e r s la fin d ' a v r i l 1 7 9 5 , il e s t m a n d é p a r M o n s e i g n e u r
d e H e r c é , le f u t u r m a r t y r d e Q u i b e r o n , e x i l é c o m m e l u i .
« J e m e r e n d i s chez le p r é l a t , n o u s dit-il. D è s qu'il m e
vit e n t r e r , il m e d e m a n d a si j e c r a i g n a i s la m o r t .
« J e lui r é p o n d i s q u e , s'il s ' a g i s s a i t de d o n n e r m a v i e
pour l'accomplissement d'un devoir, j'espérais avoir le
c o u r a g e d e le f a i r e .
« A l o r s , il m e confia le p r o j e t d ' e x p é d i t i o n p o u r Q u i b e -

(1) Mémoires, pp. 130-131.


LA PERSÉCUTION EN 1795 ET 1796 159

r o n , et m e d e m a n d a si j e v o u l a i s p a s s e r e n V e n d é e , p o u r
en prévenir Charette.
« J'acceptai cette mission. J e partis avec l'abbé G r u c h y ,
Anglais d'origine, qui avait été vicaire dans plusieurs
p a r o i s s e s de la c ô t e v e n d é e n n e . »
Les d e u x exilés arrivaient p r è s d u cap d u F i n i s t è r e ,
l o r s q u e t o u t à c o u p u n b r u i t f o r m i d a b l e l e s a v e r t i t q u e le
v a i s s e a u t o u c h a i t s u r u n r é c i f i n c o n n u du c a p i t a i n e a n g l a i s .
Celui-ci s ' é l a n c e s u r le p o n t . C r a i g n a n t d e c o u l e r b a s , t o u t
l ' é q u i p a g e é t a i t m o n t é d a n s l e s h a u b a n s et j u s q u e d a n s l a
hune.
« L ' a b b é G r u c h y et m o i , dit l ' a u t e u r d e s Mémoires, nous
étions près du cabestan. Nous nous promîmes l'un à
l ' a u t r e d e n o u s d o n n e r l ' a b s o l u t i o n , et n o u s r e s t â m e s en
paix. »
L e n a v i r e se d é g a g e a , e t c o n v o y é p a r u n e f r é g a t e , il
r e g a g n a , p a r u n l o n g d é t o u r , les c ô t e s d ' A n g l e t e r r e .
L e 12 j u i n , les d e u x é m i g r é s r e p r e n a i e n t la m e r , e t le
2 6 , ils a r r i v a i e n t d a n s les e a u x de Q u i b e r o n .
« N o u s m o u i l l â m e s p r è s d e l'île d ' O w a t e , dit l ' a b b é d e
B e a u r e g a r d , et le l e n d e m a i n 2 7 j u i n , à 6 h e u r e s d u m a t i n ,
le v a i s s e a u j e t a l ' a n c r e d a n s l a b a i e . N o t r e f r é g a t e a c c o s t a
l'île d ' O w a t e p o u r faire de l ' e a u .
« J ' y d e s c e n d i s . C ' é t a i t le t e m p s d e s f l e u r s . L a c ô t e é t a i t
c o u v e r t e d ' u n e si g r a n d e q u a n t i t é d ' œ i l l e t s , q u ' o n avait
p e i n e à en s u p p o r t e r l ' o d e u r .
« O n v o y a i t p a r t o u t la p l a n t e qui d o n n e la ouate. »
B i e n t ô t les d e u x p a s s a g e r s se r e m b a r q u e n t s u r - u n e
m a u v a i s e c h a l o u p e , q u i les c o n d u i t à la h a u t e u r de S a i n t -
G i l l e s , et l e s d é p o s e h e u r e u s e m e n t à la c ô t e , p e n d a n t la
nuit.
U n e fois d é b a r q u é s , ils m a r c h e n t à l ' a v e n t u r e , à t r a v e r s
les s a b l e s . T o u t à c o u p , p a r u n c l a i r d e l u n e , ils a p e r -
çoivent deux cavaliers, enveloppés d a n s des m a n t e a u x
blancs. C'étaient des g e n d a r m e s , qui allaient de Saint-
Gilles à S a i n t - J e a n - d e - M o n t s . A cette v u e , ils se b l o t t i s s e n t
160 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

d a n s u n t r o u d e s d u n e s . L e s g e n d a r m e s s ' é l o i g n e n t et l e s
deux voyageurs, reprenant leur roule, arrivent à une
m a i s o n e n t o u r é e de f o s s é s , p r è s d u m o u l i n à v e n t d e S i o n :
c'élaient les Clouzils.
Ils t r a v e r s a i e n t u n b e a u c h a m p de f r o m e n t , quand
l ' a b b é d e C r u c h y c r o i t r e c o n n a î t r e la c o n t r é e .
— N o u s s o m m e s d a n s la p a r o i s s e de S o u l l a n s , d i t - i l .
— E h b i e n ! dil l ' a b b é de B e a u r e g a r d , allez à la d é c o u -
verte.,
G o m m e ils se d i s p o s a i e n t à se c a c h e r d a n s le b l é , q u i
était presque de la h a u t e u r de leur taille, ils voient
s'avancer vers eux trois h o m m e s a r m é s de faux.
L ' u n d ' e u x l e u r c r i e : Qui vive.
— Royalistes, répondent-ils.
— Et nous aussi ; venez à n o u s .
L e s é m i g r é s d i s e n t q u ' i l s se r e n d e n t a u p r è s de C h a r e t t e ,
et o n l e u r offre d e les c o n d u i r e , e n les a v e r t i s s a n t q u ' i l s
ne pouvaient v o y a g e r que la nuit.
L e l e n d e m a i n , un h o m m e vient les p r e n d r e à 8 h e u r e s
du m a t i n . Ils s u i v a i e n t des sentiers d é t o u r n é s , et ils
a r r i v e n t , à la n u i t t o m b a n t e , d a n s u n p a y s b o i s é , q u i s e
t r o u v e à l ' e x t r é m i t é de l a p a r o i s s e de S o u l l a n s .
E n p a s s a n t p r è s d ' u n quéreux, ils v o i e n t s o r t i r d e l ' o b s -
curité du bocage u n vieillard vénérable, suivi de toute sa
famille.
R e c o n n a i s s a n t l ' a b b é d e G r u c h y , q u i a v a i t été v i c a i r e d e
S o u l l a n s , le p è r e et la m è r e se j e t t e n t à s o n c o u e t l ' e m -
b r a s ' s e n t e n p l e u r a n t . L e s fds et l e s g e n d r e s lui p r e n a i e n t
et lui b a i s a i e n t les m a i n s .
O n e s c o r t a les deux voyageurs jusqu'à Saint-Etienne-
d u - B o i s , o ù se t r o u v a i t u n c o m m a n d a n t d ' u n e d e s d i v i s i o n s
de l ' a r m é e v e n d é e n n e .
Cet officier fait v e n i r d e s c a v a l i e r s , q u i p r e n n e n t l e s
d e u x p r ê t r e s e n c r o u p e , et les c o n d u i s e n t à B e l l e v i l l e ,
q u a r t i e r g é n é r a l de Ch,arette.
LA PERSÉCUTION EN 1795 ET 1796 161

A p r è s a v o i r r e m p l i s o n m e s s a g e p r è s du chef v e n d é e n ,
l ' a b b é de B e a u r e g a r d p a r t i t p o u r S a i n t - L a u r e n t - s u r - S è v r e .
Ses v ê t e m e n t s étaient d é l a b r é s . « L e s s œ u r s , n o u s dit-il,
t r o u v è r e n t d a n s l e u r cache, d e q u o i m e faire u n e s o u t a n e ,
u n e c e i n t u r e et u n e c a l o t t e .
« E n r e v e n a n t d e S a i n t - L a u r e n t , j e p a s s a i chez le
g é n é r a l C h a r e t t e , et j e d î n a i a v e c l u i . N o u s é t i o n s a s s i s s u r
d e s b a n c s de b o i s . L e r e p a s , t r è s p a u v r e m e n t s e r v i , se
c o m p o s a i t de d e u x p l a t s . S e u l e m e n t , le g é n é r a l a v a i t
r e ç u u n e b o u t e i l l e de vin de B o r d e a u x , q u e n o u s b û m e s
d a n s de p e t i t s p o t s de t e r r e , à la s a n t é d u r o i . N o u s é t i o n s
six p e r s o n n e s à ce f e s t i n .
« J e dis à C h a r e t t e q u ' e n v e n a n t chez l u i , j ' a v a i s r e n -
c o n t r é M a d a m e L e R o u x de la C o r b i n i è r e , qui m ' a v a i t d i t
q u e si j e n e t r o u v a i s r i e n de m i e u x , elle m'offrait u n m a u -
v a i s lit et u n e p a u v r e t a b l e . Il m e c o n s e i l l a d ' a c c e p t e r .
C e t t e d a m e , q u e j ' a v a i s c o n n u e à L u ç o n , et qui h a b i t a i t l a
p a r o i s s e de B e a u f o u , m e r e ç u t a v e c u n e g r a n d e c o r d i a -
lité.
L ' é g l i s e d e B e a u f o u a v a i t é t é b r û l é e ; il n ' e n r e s t a i t q u ' u n
p e t i t c o i n d a n s u n e a s s e z g r a n d e c h a p e l l e . O n m e dit q u e
le c u r é , n o m m é J o u s b e r t - d e - l a - C o u r , é t a i t v i e u x et u n p e u
c a s s é , e t q u e j e s e r a i s là d ' u n g r a n d s e c o u r s .
« G r u c h y v i n t m e t r o u v e r . J e l ' e n v o y a i en m i s s i o n à
V e n a n s a u l t , d o n t il e u t b i e n t ô t r a p p e l é à D i e u l e s h a b i t a n t s ,
a u x q u e l s j ' a v a i s j a d i s d o n n é p o u r c u r é m o n p r é c e p t e u r , le
vénérable Monsieur Thomas.
« J e fus v o i r m o n v i e u x c u r é d e B e a u f o u , et j e lui offris
m e s s e r v i c e s e n q u a l i t é de v i c a i r e . Il c r u t d ' a b o r d q u e
c'était u n e m o q u e r i e .
« J e lui dis : Essayes-moi. Il le fit. J ' a i v é c u et t r a v a i l l é
c o m m e s o n v i c a i r e , et lui s ' é t a i t a c c o u t u m é à m e c o m -
mander.
41
162 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

Q u a n d s o n c h a n t r e é t a i t m a l a d e , il m ' o r d o n n a i t d e v e n i r
chanter au lutrin.
« J e d i s a i s la p r e m i è r e m e s s e et j ' y faisais l ' i n s t r u c t i o n .
Q u a n d j e n ' é t a i s p a s n é c e s s a i r e à l ' é g l i s e , j ' a l l a i s à la
m a i s o n , s u i v i de 16 à 20 p e r s o n n e s , q u e j e c o n f e s s a i s .
J ' a i vu s o u v e n t , à m a p r e m i è r e m e s s e , M e s s i e u r s d e la
B a s s e t i è r e , de S u z a n n e ! , de L é z a r d i è r e , e t c .
« L e d i m a n c h e s o i r , j e faisais u n e i n s t r u c t i o n a p r è s
v ê p r e s * M o n c u r é y a s s i s t a i t , a s s i s p r è s de m o i , d a n s u n e
chaise.
« L e mercredi était consacré a u x b a p t ê m e s , et j ' a v a i s
s o u v e n t à b a p t i s e r de 20 à 30 e n f a n t s d e p l u s i e u r s âges.
J ' a l l a i s v o i r les m a l a d e s ; j ' i n s t r u i s a i s à la m a i s o n . »

I L — Le synode du Poiré-sur-Vie.

L e 4 d u m o i s d ' a o û t 1 7 9 5 , l ' a b b é J e a n de B e a u r e g a r d
e u t la p e n s é e de r é u n i r en s y n o d e t o u t le c l e r g é d u d i o c è s e
d e L u ç o n , p o u r y faire p u b l i e r l e s o r d o n n a n c e s de M o n -
seigneur de Mercy.
Il fixa, p o u r le lieu de la r é u n i o n , la belle é g l i s e d u P o i r é
et la g r a n d e salle d u c h â t e a u d é s e r t de Pont-de-Vie.
Il a v a i t fait p a r t de s o n p r o j e t à C h a r e t t e , q u i lui offrit
d e s r a t i o n s p o u r les c h e v a u x , et u n dîner vendéen pour
les p r ê t r e s .
S o i x a n t e e c c l é s i a s t i q u e s se r e n d i r e n t a u s y n o d e ( i ) , q u i
a v a i t a t t i r é un g r a n d c o n c o u r s d e p e u p l e . L e v i c a i r e
g é n é r a l c h a n t a la m e s s e et p r ê c h a . On se r e n d i t e n s u i t e
d a n s la g r a n d e salle d u c h â t e a u .
« L ' a b b é C h a r e t t e de la C o l i n i è r e , v i c a i r e g é n é r a l , et
m o i , n o u s p r î m e s n o s p l a c e s , dit l ' a u t e u r d e s Mémoires.
Je désignai-un promoteur et u n s e c r é t a i r e . A p r è s a v o i r

(1) Sur la liste des prêtres présents au synode, nous relevons les noms de
Messieurs Ténèbre, curé de Croix-de-Yie ; Barbedette, curé du Grand-
Luc ; Jousbert, curé de Beaufou ; Gillier, desservant de Legé, Thouret,
desservant de Saint-Elienne-du-Bois, etc.
LA PERSÉCUTION EN 1795 ET 1796 163

fait c o n n a î t r e la s i g n a t u r e d e M o n s e i g n e u r de M e r c y , j e
fis lire les o r d o n n a n c e s . O n é t a b l i t , en t è t e d u p r o c è s -
v e r b a l , les n o m s de t o u s les a s s i s t a n t s .
« U n d e s a r t i c l e s de ces o r d o n n a n c e s d i s p o s a i t q u e l'évo-
q u e r e c o n n a i s s a i t p o u r c a n o n i q u e t o u t ce qui a v a i t été o r -
d o n n é p a r s e s d é l é g u é s d i r e c t s ; m a i s q u ' a u s s i t ô t q u e l ' u n de
s e s a n c i e n s g r a n d s v i c a i r e s s e r a i t a r r i v é d a n s le d i o c è s e ,
t o u s les, p o u v o i r s c e s s e r a i e n t , e x c e p t é c e u x d e ce g r a n d
vicaire.
« Cet a r t i c l e p a s s a a s s e z f a c i l e m e n t , sauf l ' o p p o s i t i o n
q u ' y fit u n r e l i g i e u x de la Chancelade, p r i e u r de S a i n t e -
M a r i e de l'île de R é , qui se r é c r i a b e a u c o u p , a y a n t e u d e s
p o u v o i r s d i r e c t s d è s 1792 ; m a i s c o m m e l e s y n o d e d é c l a r a
q u ' o n n e le r e c o n n a i s s a i t p l u s , il c é d a , n o n s a n s m é c o n -
t e n t e m e n t . P e u a p r è s , il a d o p t a u n s y s t è m e de d i s s i d e n c e
q u ' i l a p o u s s é j u s q u ' à la n o n - a d m i s s i o n d u c o n c o r d a t . Il
s'est fait d e p u i s le chef d e c e p a r t i , et a p l a c é s o n s i è g e à
F o n t e n a y - l e - Comte, où des femmes assez m a r q u a n t e s
1
s'associèrent à son schisme ( ).
« On r é g l a l ' é t e n d u e de la j u r i d i c t i o n de c h a q u e e c c l é s i a s -
tique. »
E n d o n n a n t l ' u n i t é de d i r e c t i o n à l ' a d m i n i s t r a t i o n d u
diocèse^ le s y n o d e d u P o i r é c o n t r i b u a p u i s s a m m e n t a u
m a i n t i e n de la d i s c i p l i n e , et à la c o n s e r v a t i o n de la foi
d a n s les p o p u l a t i o n s v e n d é e n n e s .

I I I . — Reprise de la persécution, à la fin de 1795 et en


1796. — Jean de Beauregard
se cache dans la forêt de la Chaize-le-Yicomte.

L ' a b b é J e a n d e B e a u r e g a r d p u t e x e r c e r s o n zèle a v e c

(1) 11 s'agit de l'abbé Doussin, l'auteur du schisme de la Petite-Eglise.


Né à Saintes, il est mort dans l'impénitence, à Chagnolet, près de la Rochelle,
à l'âge de 80 ans. Il fut successivement prieur de Sainte-Marie de l'île de
Ré et curé du Bourg-sous-la-Roche. Il avait suivi l'année catholique au
delà.de la Loire. A la bataille de Dol, il détermina la victoire en rame-
nant les Vendéens au combat, un crucifix à la main.
164 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

a s s e z de l i b e r t é à B e a u f o u et d a n s les e n v i r o n s , jusque
v e r s la (in de s e p t e m b r e 1 7 9 5 .
M a i s l a r u p t u r e du t r a i t é d e l a ' J a u n a i s , e n r a l l u m a n t les
h o s t i l i t é s , r a l l u m a la p e r s é c u t i o n .
L e 29 s e p t e m b r e , l'abbé de B e a u r e g a r d recevait l'avis
q u e les B l e u s a p p r o c h a i e n t , e t q u ' i l é t a i t p r u d e n t de fuir a u
p l u s v i t e et de se m e t t r e e n s û r e t é .
« S u r cet a v i s , n o u s dit-il, M a d a m e de la G o r b i n i è r e , u n e
religieuse, l'abbé D e s g r i g n y , q u e j ' a v a i s c o n n u en Sôr-
b o n n e et u n e fille de s e r v i c e se m i r e n t e n r o u t e , p o u r s e
r é f u g i e r d a n s la forêt d e la C h a i z e - l e - V i c o m t e .
« J ' é t a i s r e s t é p o u r faire r e n f e r m e r d a n s u n e c a c h e le
l i n g e , l e s l i t s , n o s v ê t e m e n t s e t m ê m e d u b l é . M a i s ce q u i
me retenait s u r t o u t , c'est q u e m o n vieux c u r é avait chez lui
la s a i n t e r é s e r v e ; et c o m m e il é t a i t u n p e u e n t ê t é , il n e
v o u l a i t n i m e la r e m e t t r e ni p a r t i r p o u r u n l i e u s û r . Il
n e se d é c i d a q u ' à m i n u i t , q u a n d o n v i n t n o u s a n n o n c e r l a
p r é s e n c e de l ' a r m é e r é p u b l i c a i n e .
« J e p a r t i s . J e m e r e p o s a i d e u x h e u r e s à la Métairie,
s u r u n b a n c ; p u i s , au poinjt d u j o u r , j e m e r e m i s en r o u t e ,
et j e g a g n a i la forêt de la C h a i z e .

« L e s d i v i s i o n s de l ' a r m é e de H o c h e s ' é t a i e n t f o r t e m e n t
établies dans leurs postes. Un détachement, c o m m a n d é
p a r le g é n é r a l ' S p i t h a l , s ' é t a i t p l a c é a u x E s s a r t s , s u r l e
b o r d d ' u n e p l a i n e de b r u y è r e , q u i s ' é t e n d a i t j u s q u ' à l a
C h a i z e - l e - V i c o m t e et à la forêt d e ce n o m . L e s h a b i t a n t s
KAngliers n e le s a v a i e n t p a s si p r è s . C e p e n d a n t , n o u s
f û m e s a v e r t i s q u ' i l d e v a i t m a r c h e r s u r n o u s d a n s la n u i t :
a l o r s t o u s , m o i n s la f e r m i è r e , n o u s p r î m e s le p a r t i de n o u s
éloigner.
« Il t o m b a i t de la n e i g e : c h a c u n s ' e n v e l o p p a c o m m e il
put. Après avoir l o n g t e m p s m a r c h é , n o u s attendîmes le
LA PERSÉCUTION EN 1795 ET 1796 165

j o u r . C e t t e n u i t , j e d o r m i s d a n s la n e i g e , s u r le r e v e r s
d'un fossé.
« N o u s r e v î n m e s à la m a i s o n . L a j o u r n é e fut t r a n q u i l l e ;
m a i s il fallut fuir e n c o r e le s o i r . C e t t e fois, n o u s p a s s â m e s
la nuit dans un bois. N o u s avions de l'eau sous nos pieds.
Nous liâmes des b r a n c h e s d'arbres pour nous étendre
d e s s u s , et j e d o r m i s d a n s u n e e s p è c e d e h a m a c , o ù j e m e
balançais sans toucher la terre. Q u a n d nous r e n t r â m e s à
l a m a i s o n , n o u s é t i o n s t o u s si l a s s é s p a r n o s c o u r s e s n o c -
t u r n e s , que n o u s r é s o l û m e s de n o u s coucher tout v e l u s .
N o t r e s o j r é e fut t r i s t e .
« T r o i s s œ u r s de la S a g e s s e , qui s ' é t a i e n t r é f u g i é e s a v e c
nous, me demandèrent à retourner à Saint-Laurent, mal-
g r é les p é r i l s d e la g u e r r e . J ' a v a i s p e u d ' a r g e n t ; j e l e u r
d o n n a i à c h a c u n e 30 f r a n c s , et a u s s i u n e e s p è c e d e p a s s e -
port, dans lequel j e r e c o m m a n d a i s ces m è r e s des m a l a d e s
à la l o y a u t é d e s chefs m i l i t a i r e s , q u e l s q u ' i l s f u s s e n t .
« N o u s fîmes t o u s n o t r e p r i è r e . J e m i s s u r m a c h e m i n é e
deux m o n t r e s , e n v i r o n 250 francs, les saintes Huiles, m o n
b r é v i a i r e , puis j e m ' é t e n d i s s u r m o n lit, qui était une
paillasse.
« V e r s les 2 h e u r e s d u m a t i n , j ' e n t e n d s e n f o n c e r l e s
p o r t e s . Au m ê m e i n s t a n t u n B l e u e n t r e d a n s m a c h a m b r e ,
u n b r a n d o n de p a i l l e a l l u m é d a n s la m a i n .
— Voilà un h o m m e , cria-t-il.
« T r o i s a u t r e s s o l d a t s le s u i v e n t . A l o r s , v o u l a n t s a u v e r
m a boîte a u x saintes Huilas, je répandis m o n a r g e n t d a n s
la c h a m b r e ; mais mon bréviaire disparut.
« O u n e n o u s fit a u c u n e v i o l e n c e , e t Ton n o u s r é u n i t
d a n s u n e g r a n d e p i è c e , o ù il y a v a i t d u feu. Q u a n d ils
e u r e n t e x a m i n é t o u t le m o n d e , ils n o u s d i v i s è r e n t . On m e
m i l à p a r t ; les F i l l e s de la S a g e s s e d ' u n a u t r e c ô t é ; et d a n s
u n e t r o i s i è m e b a n d e , t r o i s c u l t i v a t e u r s , u n d o m e s t i q u e , et
le j e u n e de la R o c h e f o u c a u l d , â g é de 11 a n s .
— « P a r t o n s , c r i a le c h e f » ; — p u i s il a j o u t a : « Lieute-
nant, conduises ce prêtre.
466 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

« Q u a t r e fusilliers m e m i r e n t e n t r e e u x . A v a n t J e s o r t i r ,
j e m e r e t o u r n a i : « M a d a m e , dis-je à la f e r m i è r e qui n o u s
a v a i t r e ç u s chez elle, j e v o u s r e m e r c i e d e l ' h o s p i t a l i t é q u e
vous m'avez donnée.
{< P u i s , j e dis a u x s œ u r s : Priez pour moi.

#
# •

« Q u a n d j e fus s o r t i , le l i e u t e n a n t m e dit :
— V o u s avez fait vos a d i e u x ; s a v e z - v o u s o ù v o u s a l l e z ?
— P a s l o i n , s a n s d o u t e ; c a r v o u s allez m e fusiller.
— O h ! non, dit-il; nous allons au quartier.
— D a n s ce c a s , f a i t e s - m o i r e n d r e m o n b r é v i a i r e .
« Il le t i r a d e d e s s o u s s o n h a b i t .
— C'est m o i , dit-il, qui l ' a v a i s p r i s p o u r v o u s le r e n d r e .
« C ' é t a i t u n h o m m e d u p a y s , q u i s ' é t a i t rallié d e p u i s
p e u à la R é p u b l i q u e , et qui m ' a v a i t c o n n u j a d i s .
« Il y a v a i t d a n s les c h e m i n s d e la n e i g e et de la g l a c e .
L a p l u s â g é e d e s F i l l e s d e la S a g e s s e c h a n c e l a i t à c h a q u e
p a s d e l a s s i t u d e et d e p e u r . J e lui offris m o n b r a s . N o u s
m a r c h â m e s d e u x o u t r o i s h e u r e s a u m o i n s , et n o u s a r r i -
v â m e s a u x E s s a r l s , le 15 n o v e m b r e , à la p o i n t e d u j o u r .
« O n n o u s s é p a r a t o u s . J e fus mis dans une grande
p i è c e , o ù il y a v a i t d u feu ; j e m ' e n a p p r o c h a i . E n un
i n s t a n t , t o u s les officiers r e m p l i r e n t la s a l l e . Ils j u r a i e n t ,
t e n a i e n t d e v i l a i n s p r o p o s et s ' e m p a r è r e n t d u f o y e r .
% J'y
réclamai m a p l a c e , en leur disant que j'étais glacé et
m o u i l l é . Us se r a n g è r e n t .
« J e r e m a r q u a i p a r m i e u x d e u x h o m m e s en r e d i n g o t e ,
p o u d r é s à b l a n c . J e d e m a n d a i qui ils é t a i e n t .
« D e c e s d e u x muscadins, m e r é p o n d i t - o n , l ' u n e s t le
g é n é r a l S p i t h a l , et l ' a u t r e e s t s o n s e c r é t a i r e .
— V o s B r i g a n d s , m e dit u n a u t r e , o n t a r r ê t é n o t r e
p a i n ; n o u s m o u r o n s de faim ; n o u s n ' a v o n s t r o u v é q u ' u n e
b a r r i q u e de p o i r e s s è c h e s , q u e le diable n e m a n g e r a i t p a s .
« Peu à p e u , t o u s les officiers s o r t i r e n t , et j e r e s t a i
LA PERSÉCUTION EN 1795 ET 1796 167

s e u l a v e c u n j e u n e h o m m e d ' u n e figure g r a c i e u s e . J e l u i
d e m a n d a i ce q u ' o n a v a i t s t a t u é s u r les F i l l e s de l a S a g e s s e .
— Elles s o n t a u x p r i s e s a v e c le g é n é r a l , m e dit-il ; v o u s
d e v r i e z a l l e r les d é f e n d r e .
« J e m o n t a i , en effet, et j e t r o u v a i ces b o n n e s s œ u r s ,
q u e le g é n é r a l g r o n d a i t d ' ê t r e v e n u e s e n ce p a y s .
— C'est m o i q u i les y ai fait v e n i r p o u r s o i g n e r les
malades, lui d i s - j e . Ces filles ne connaissent p o i n t les
p a r t i s ; elles s o i g n e n t les i n f i r m e s p a r t o u t où ils se t r o u -
v e n t , B l a n c s ou B l e u s . J ' a i e u p l u s de c o n f i a n c e en v o t r e
l o y a u t é q u e j e n e le d e v a i s ; c a r , h i e r , c r a i g n a n t votre
invasion sur nous, je leur avais donné des p a s s e p o r t s ,
d a n s l e s q u e l s j ' i n v o q u a i s l e s p r i n c i p e s de la m o d é r a t i o n
e n v e r s d e p a u v r e s filles q u i n e p o u v a i e n t p l u s r e s t e r p a r m i
n o u s . J e l e u r r e m i s q u e l q u e a r g e n t ; v o s g e n s o n t p r i s le
r e s t e . J ' a v a i s lu d a n s l ' h i s t o i r e d e s h é r o s f r a n ç a i s q u e l e s
m i l i t a i r e s ne d e v a i e n t faire l a g u e r r e ni a u x e n f a n t s n i a u x
f e m m e s ; j e p o u r r a i s a j o u t e r , ni a u x p r ê t r e s . L a i s s e z a l l e r
ces filles et d o n n e z - l e u r u n p e r m i s .
« Il le fit a i n s i . J e fis é g a l e m e n t r e l â c h e r u n e u r s u l i n e ,
la j e u n e de la R o c h e f o u c a u l d et u n d o m e s t i q u e . Enfin, j e
lui dis de m e l a i s s e r a l l e r a u s s i ; m a i s il m e r é p o n d i t q u ' i l
voulait m ' e n v o y e r à Hoche.
— L a p r i s e n ' e s t p a s b e l l e , lui dis-je : u n p a u v r e p r ê t r e
n ' a u r a i t pas dû vous coûter autant.
« Il m e d e m a n d a m o n â g e : j e le s a t i s f i s ; m o n g r a d e ; j e
lui dis : V i c a i r e .
— V o u s n ' a v e z p a s fait g r a n d c h e m i n !
— O h ! mon curé est v i e u x ; j e passerai b i e n t ô t à la
cure.
— V o u s c o m p t e z s u r les A n g l a i s .
— Au c o n t r a i r e , ce s o n t l e s e n n e m i s de l ' E u r o p e et n o u s
les c r a i g n o n s .
« 11 v o u l u t m e p a r l e r de la p o l i t i q u e d e s p u i s s a n c e s .
— Si les p u i s s a n c e s l ' a v a i e n t v o u l u , lui d i s - j e , le r o i
serait à Paris. Mais c h a c u n e d'elles n'a cherché qu'à
468 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

g a g n e r q u e l q u e c h o s e , et t o u t e s o n t é t é b a t t u e s t o u r à
t o u r . Q u a n t à l ' A n g l e t e r r e , elle a v o u l u l'aire ici u n e d i v e r -
s i o n qui a c o û t é , de p a r t et d ' a u t r e , 4 0 . 0 0 0 F r a n ç a i s . O u i ,
M o n s i e u r , ce n o m b r e e s t a v o u é p a r t o u s les p u b l i c i s l e s .
— V o u s lisez d o n c les j o u r n a u x ?
—- L e s V e n d é e n s s a v e n t t o u t .
— Où avez-vous étudié ?
— A Paris.
— E h b i e n ! j e vais v o u s faire m a r c h e r .
« J e l u i m o n t r a i m e s s a b o t s , r a c c o m m o d é s t o u s les s o i r s ,
et b r i s é s e n s e p t e n d r o i t s .
— E h b i e n ! v o u s irez d a n s u n e c h a r r e t t e .
— L a v i c t o i r e s e r a belle ! A l l o n s , g é n é r a l , r e n v o y e z - m o i .
— Je vais vous renvoyer à Beaufou.
— N o n , lui d i s - j e , j e n ' i r a i p a s : c ' e s t G r a t i e n qui y
c o m m a n d e ; c'est u n d é m o n .
— Où donc irez-vous ?
— D a n s u n e m a i s o n d e b o i s , d a n s la forêt de la C h a i z e -
le-Vicomte.
— Mais on vous r e p r e n d r a !
— A l o r s , à la g a r d e d e D i e u !
« L à - d e s s u s , u n p e u p o u s s é p a r u n officier de h u s s a r d s ,
qui a v a i t u n e b e l l e figure, il a p p e l l e s o n s e c r é t a i r e : « F a i t e s
u n e passe p o u r ce p r ê t r e , lui dit-il ; c e l a v o u s r e g a r d e . »
« Ce s e c r é t a i r e é t a i t u n p r ê t r e r e n é g a t . J e r e m e r c i a i e t
je partis.

*
* *

« C'était le s o i r ; il fut b i e n t ô t n u i t . A p r è s a v o i r m a r -
c h é u n e h e u r e , j ' a r r i v a i à u n e a v e n u e qui c o n d u i s a i t
chez M a d a m e d u M o u l i n e t . A p e i n e y a v a i s - j e fait q u e l q u e s
p a s q u ' u n c o u p de feu se fit e n t e n d r e ; j ' e n vis la l u m i è r e .
Un p e u r a s s u r é p a r la passe q u e j ' a v a i s r e ç u e , j e m e r e m i s
à m a r c h e r a p r è s u n d e m i q u a r t d ' h e u r e d ' a t t e n t e , et
j ' a r r i v a i a u c h â t e a u , où j e fus r e ç u p a r d e u x vieilles d a m e s ,
LA PERSECUTION EN 1795 ET 1796 169

qui me d o n n è r e n t à s o u p e r et u n lit, d o n t j ' a v a i s b i e n


besoin.
« Le lendemain, je continuai ma route au hasard, me
d i r i g e a n t t o u j o u r s à l'est. J ' a v a i s fait à p e i n e u n q u a r t d e
l i e u e q u e j e vis v e n i r à m o i h u i t h o m m e s à c h e v a l ; c ' é t a i t
d e s n ô t r e s , l i s m e d e m a n d è r e n t si j ' a v a i s e u c o n n a i s s a n c e
d e s e n n e m i s , et j e l e u r r a c o n t a i ce q u i v e n a i t d e m ' a r r i v e r ,
les avertissant q u e les Bleus étaient a u x E s s a r t s .
« L ' a c c o u t r e m e n t de c e t t e c a v a l e r i e é t a i t bien m i s é r a b l e ;
elle n'avait pour étriers q u e des cordes ; c'était à des
c o r d e s a u s s i q u e p e n d a i e n t l e u r s s a b r e s , et l e s chevaux
étaient maigres.
« Ces V e n d é e n s m e q u i t t è r e n t a u g a l o p .
« J e p a s s a i a u C u r a i n , o ù - a v a i t été l o n g t e m p s la b o u -
l a n g e r i e de C h a r e t t e . C ' e s t p r è s de ce l i e u q u ' a v a i t é t é
fusillé mon a m i de L a B a s s e t i è r e ; c ' é t a i t l à a u s s i que
M a d a m e la m a r q u i s e de L é p i n a y a v a i t fait c o n s t r u i r e et
b o i s e r u n e cache, o ù elle a vécu longtemps. Dans le
v o y a g e q u e j ' a v a i s fait p o u r a l l e r v i s i t e r M a d a m e de la
Corbinière, l'excellente M a d a m e de L é p i n a y sortit pour
m e v o i r . E l l e a v a i t a v e c elle s o n fils e t sa fille, q u i a
é p o u s é d e p u i s M o n s i e u r le v i c o m t e de C u r z a i .

*
* *

« Q u a n d j ' a r r i v a i à n o t r e m a i s o n d u b o i s d e la C h a i z e ,
on y p l e u r a i t m a m o r t . O n a v a i t s u m o n a r r e s t a t i o n , et le
b r u i t s'était r é p a n d u q u e j ' a v a i s été fusillé. M a p r é s e n c e
n e c h a n g e a rien a u x dispositions déjà faites. Nous étions
l o g é s a i n s i : d a n s la m a i s o n de p l a n c h e s , M a d a m e de la
Corbinière occupait un des coins ; j'étais vis-à-vis ;
M o n s i e u r B i c h a r d , u n v i e u x s a i n t n o t a i r e , a v a i t le t r o i -
s i è m e c o i n , et le q u a t r i è m e é t a i t r e m p l i d e f r o m e n t .
« L a cabane était aussi divisée en q u a t r e cases, occupées
p a r M a d e m o i s e l l e de la C o r b i n i è r e , l ' a b b é D e s g r i g n y et u n
d o m e s t i q u e , le v i e u x F r a n ç o i s , et la c u i s i n e .
170 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

« C'était au mois de d é c e m b r e . N o u s n ' a v i o n s point


de l u m i è r e , ni huile, ni bougie, sinon pour dire la
messe.
« P e n d a n t le j o u r , c h a c u n allait d a n s la foret amasser
d e s f a g o t s de b o i s m o r t p o u r n o u s é c l a i r e r . C ' é t a i t à l ' a i d e
de semblables flambeaux que nous pouvions réciter notre
b r é v i a i r e . L e s r u c h e s a v a i e n t été d é t r u i t e s p a r les B l e u s ,
et les p a u v r e s f e m m e s n o u s a p p o r t a i e n t de p e t i t s m o r c e a u x
de cire p o u r l'autel.
« Des œufs étaient pour n o u s un r a r e présent, et n o u s
vivions bien d u r e m e n t .
« Dans cet état, D e s g r i g n y et m o i n o u s confessions,
a s s i s d a n s la foret s u r d e s t r o n c s de b o i s . N o u s a v i o n s
fait p o u r n o s p é n i t e n t s d e s c a b i n e t s d e f o u g è r e .
« N o n l o i n de c e t t e h a b i t a t i o n , se t r o u v a i t Mademoi-
selle de la B r o s s a r d i è r e , q u i a v a i t a u s s i sa p e t i t e maison.
D ' a u t r e s c a b a n e s e n c o r e é t a i e n t a s s e z p r è s de n o u s .
« L ' h i v e r se p a s s a ainsi j u s q u ' à N o ë l . L a veille de c e l t e
fête, n o u s c o n f e s s â m e s les h a b i t a n t s d e s c a b a n e s , et n o u s
é t i o n s c o n v e n u s , l ' a b b é D e s g r i g n y et m o i , de d i r e c h a c u n
u n e m e s s e de m i n u i t . V e r s les 11 h e u r e s , j e m e disposais
à le f a i r e . J ' a v a i s r e v ê t u u n h a b i t q u ' i l s e r a i t difficile de
d é c r i r e , et q u e n o u s n o m m i o n s u n e s o u t a n e . J ' a v a i s des
s o u l i e r s de f e m m e en m a n i è r e de p a n t o u f l e s ; n o u s a v i o n s
u n c a l i c e , u n a u t e l p o r t a t i f et u n o r n e m e n t .
« On heurta rudement à notre porte ; quelqu'un fut
o u v r i r ; c'était un des n ô t r e s , le g é n é r a l divisionnaire
C a i l l a u d . Il é t a i t a r m é j u s q u ' a u x d e n t s , et se p r é s e n t a d ' u n
a i r a s s e z d u r ; j ' e n fus f r a p p é , et j e lui en d e m a n d a i la
cause.
— C ' e s t le g é n é r a l qui m ' e n v o i e , r é p o n d i t - i l ; il est à
t r o i s l i e u e s d'ici e t fort m é c o n t e n t de v o u s .
— Eh ! pourquoi ?
— P a r c e q u e v o u s êtes d a n s u n p a y s s o u m i s , e t c ' e s t
d'un mauvais exemple.
— N o u s s o m m e s loin d e s e n n e m i s , lui d i s - j e . Il e s t
LA P E R S É C U T I O N E N 1 7 9 5 E T 1796 171

v r a i q u ' i l s o n t s o u m i s la C h a i z c - ï e - V i c o m t e ; m a i s les a r m e s
n ' o n t p a s été r e n d u e s . Si le g é n é r a l e x i g e q u e n o u s n o u s
r e n d i o n s p r è s d e l u i , n o u s le f e r o n s ; m a i s n o u s lui s e r o n s
p e u u t i l e s . Ici, n o u s m a i n t e n o n s la fidélité; nous veillons
s u r ce qui se p a s s e , et n o u s n e s o m m e s p a s t o u t à fait
i n u t i l e s s o u s ce r a p p o r t .
« Il fut c o n v e n u q u e j e d i r a i s la m e s s e , et qu'ensuite
l ' a b b é D e s g r i g n y p a r t i r a i t a v e c C a i l l a u d , p o u r se r e n d r e
p r è s du g é n é r a l .
« L ' i n q u i é t u d e de C h a r e t t e n ' é t a i t p a s s a n s fondement;
c a r p l u s i e u r s de ses officiers a v a i e n t f a u s s é l e u r foi. Q u a n d
il e u t v u D e s g r i g n y , il se r e m i t u n p e u : il c o n v i n t que
n o u s ne pouvions pas aller ailleurs que là où nous étions,
et n o u s d o n n a l ' o r d r e d'y r e s t e r . D a n s la s i t u a t i o n d e s c h o -
s e s , n o u s c o n s o l i o n s le p e u p l e , qui é t a i t d a n s les a l a r m e s .

1Y. — Entrevue de Jean de Beauregard au>ec plusieurs


généraux républicains.

« C e p e n d a n t , les B l e u s s a c h a n t où é t a i t C h a r e t t e , qui
n ' a v a i t q u e 1 . 5 0 0 h o m m e s , r é u n i r e n t 6 . 0 0 0 s o l d a t s et r é s o -
l u r e n t de l ' e n l e v e r .
« L e d e r n i e r j o u r de d é c e m b r e , il y a v a i t une forte
g e l é e . Q u a n d le soleil p a r u t , le d o m e s t i q u e , s u i v a n t s o n
u s a g e , m o n t a s u r u n d e s p l u s g r a n d s a r b r e s de la f o r ê t ,
p o u r n o u s dire ce q u ' i l lui s e m b l a i t d u p a y s e n v i r o n n a n t .
— J ' a i c r u v o i r , dit-il e n r e v e n a n t , u n c e r t a i n nombre
d ' h o m m e s v ê t u s d e r o u g e , q u i l o n g e a i e n t les b o r d s de la
forêt.
« C h a r e t t e a v a i t , en effet, u n e c o m p a g n i e r o u g e ; m a i s
n o u s pensions qu'il s'était éloigné depuis trois j o u r s .
T o u t e f o i s , n o u s r e s t â m e s s a n s i n q u i é t u d e , s u r ce r a p p o r t
assez v a g u e . Midi v i n t : on p a r l a i t de d î n e r . N o u s é t i o n s
o c c u p é s à r é p a r e r les d é s a s t r e s de n o s v ê t e m e n t s , et j e
m ' é t a i s établi v i s - à - v i s la p o r t e , d e v a n t l a q u e l l e se t r o u v a i t
u n e e s p è c e d ' a l l é e , o u u n e l o n g u e c l a i r i è r e d a n s le t a i l l i s .
472 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

E n l e v a n t l e s y e u x , j ' a p e r ç u s , à u n e p o r t é e de fusil, u n
s o l d a t B l e u . L a p e u r q u ' i l e u t de se v o i r t o m b e r d a n s n o i r e
v i l l a g e d e c a b a n e s lui fit j e t e r u n é p o u v a n t a b l e cri d e
t e r r e u r . Dix à d o u z e de ses c a m a r a d e s a r r i v è r e n t . Us s e
m i r e n t à c r i e r , à j u r e r et à p i l l e r .
— C i t o y e n s , l e u r c r i a i - j e , v o u s violez m o n a s i l e . J'ai
u n p e r m i s de vos g é n é r a u x ; m e n e z - m o i à v o t r e c o m m a n -
d a n t et n ' i n s u l t e z p e r s o n n e .
— Ali ! t u v e u x v e n i r à n o t r e c o m m a n d a n t ! dit l'un
d'eux ; tu y viendras.
« A l o r s l ' a b b é D e s g r i g n y , M o n s i e u r B i c b a r d , le d o m e s -
t i q u e et m o i , n o u s f û m e s emmenés par quatre soldats,
l a n d i s q u e les a u t r e s p i l l a i e n t n o s c a b a n e s et e n e n l e v a i e n t
les vivres. L'un deux remit pourtant un demi pain à
M a d a m e de la G o r b i n i è r e , en lui d i s a n t : « Cacliez ce p a i n
p o u r v o t r e p r ê t r e ; q u a n d il r e v i e n d r a , il a u r a f a i m . »
— J e v a i s s u i v r e le v i c a i r e , dit u n a u t r e , et j e lui offrirai
à boire.
« J e le r e f u s a i .
*

« U n de c e u x q u i n o u s c o n d u i s a i e n t , t r o u v a n t q u e j e
m a r c l i a i s t r o p l e n t e m e n t , m e f r a p p a de s o n fusil.
— N e m e frappez p a s , lui dis-je ; nous arriverons
toujours assez tôt.
« C o m m e n o u s p a s s i o n s p r è s d ' u n é t a n g , ils m a n i f e s -
t è r e n t l ' i n t e n t i o n de n o u s y j e t e r ; p u i s , ils se r a v i s è r e n t e t
se c o n t e n t è r e n t d e n o u s d é v a l i s e r . Il m e p r i r e n t m a m o n t r e
et q u e l q u e a r g e n t ; m a i s ils f o u i l l è r e n t m a l ; c a r j ' a v a i s
e n c o r e 15 l o u i s d a n s m a c e i n t u r e .
« L'un d'eux prit au b o n h o m m e Bicliard une tabatière
d e p o r c e l a i n e , g a r n i e en o r , q u i lui a v a i t été d o n n é e p a r
u n e d a m e r e s p e c t a b l e . J e l ' a r r a c h a i d e s m a i n s de ce s o l d a t .
— E h q u o i ! lui d i s - j e , ê t e s - v o u s u n v o l e u r ? L a i s s e z - l u i
c e l t e b o î t e ; elle lui e s t p r é c i e u s e .
LA PERSÉCUTION EN 1795 ET 1796 173

« Il la lui l a i s s a , et le s a i n t M o n s i e u r B i c h a r d e n fut b i e n
consolé.
« Enfin, nous a r r i v o n s h o r s du bocage, s u r une lande qui
s'étendait à plus d'une lieue. Nous t r o u v o n s 10.000 Bleus
en b a t a i l l e . N o s m a r a u d e u r s n o u s l a i s s è r e n t , et des s o l d a t s
se d é t a c h a i e n t d e s r a n g s p o u r v e n i r à n o u s , q u a n d le c o m -
e r
mandant du 1 b a t a i l l o n les lit r e n t r e r et n o u s d e m a n d a :
« Où allez-vous ?
— Au général, dis-je.
— V e n e z , et n ' a y e z p a s p e u r .
« Ce g é n é r a l é t a i t G r a t i e n , e x - r e l i g i e u x et p r ê t r e a p o s t a t .
C'était d u r e s t e u n bel h o m m e . D è s q u ' i l m e vit a p p r o c h e r :
— Que veux-tu ? m e dit-il.
— J e v i e n s m e p l a i n d r e d e ce q u ' o n a violé m o n a s i l e .
— Qui es-tu ?
— V i c a i r e de B e a u f o u .
« Il se m i t a j u r e r c o n t r e m o i .
— J u r e r n ' e s t p a s m e r e n d r e j u s t i c e , lui d i s - j e .
« A l o r s il b l a s p h é m a .
— N e b l a s p h è m e pas., et é c o u t e - m o i .
— Tais-toi, babillard, cria-t-il.
— J'ai une passe.
— De qui ?
— De Spithal.
« U n a i d e de c a m p se d é t a c h a , e t S p i l h a l a c c o u r u t a u g a l o p .
« D u p l u s loin q u ' i l m ' a p e r ç u t , il s ' é c r i a : « G é n é r a l ,
j'identifie le quidam qui est à v o s p i e d s : c ' e s t u n h o m m e
probre (sic).
« Il e n t r e t i n t u n i n s t a n t G r a t i e n , p u i s il v i n t m e d i r e :
« T e n e z la c o u r r o i e de m o n é t r i e r , et r e s t e z p r è s de m o i
a v e c v o s h o m m e s . L ' a r m é e v a défiler p o u r se r e n d r e à la
C h a i z e - l e - V i c o m t e , et a l o r s v o u s p o u r r e z r e t o u r n e r à v o t r e
habitation.
« U n a u t r e officier s ' a p p r o c h a .
— Ê t e s - v o u s u n d e s c o m m i s s a i r e s d e s p a r o i s s e s ? dit-il
au b o n M o n s i e u r B i c h a r d .
174 LE MARTYRE DE LA VENDEE

— Oui, fit-il.
— El» b i e n ! faites s a v o i r q u e d e m a i n , à la p o i n t e d u
j o u r , il faut u n b œ u f à la Cliaize.
« Nous nous rendîmes, avec Monsieur Richard, à une
ferme. L e j o u r c o m m e n ç a i t à baisser : l'ordre était déjà
d o n n é , l o r s q u ' u n e d o u z a i n e d e B l e u s a c c o u r u r e n t s u r ce
p o i n t , p o u r y e n l e v e r d e s m o u t o n s : m a i s en m ô m e t e m p s
a r r i v è r e n t d e u x officiers, q u i t o m b è r e n t s u r l e s p i l l a r d s à
c o u p s de p l a t de s a b r e . L ' u n d ' e u x é t a i t S p i t h a l .
— Je vous r e t r o u v e t o u j o u r s ! me dit-il.
— O u i , g é n é r a l , et t o u j o u r s assez m i s é r a b l e .
— J e m e r e p e n s b i e n , c o n t i n u a - t - i l , de v o u s a v o i r u n
p e u t r a c a s s é . V o u s ê t e s le f r è r e du m a l h e u r e u x B r u m a u l d ,
que j'ai beaucoup aimé.
— Q u o i I e s t - c e q u e m o n frère n ' e x i s t e p l u s ?
— N o n , il a p é r i à Q u i b e r o n ,
« A l o r s , l e j e u n e officier q u i a c c o m p a g n a i t le g é n é r a l ,
le m ê m e q u i a v a i t é t é poli avec m o i a u x E s s a r t s , m e dit
avec sentiment :
— H é l a s ! M o n s i e u r , q u e j ' a i de r e g r e t de v o u s v o i r si
misérable ! J'ai été l'objet des bontés de Monsieur votre
frère. J'étais chirurgien des gardes-du-eorps, compagnie
d e G u i c h e s , où S p i t h a l é t a i t t r o m p e t t e . M o n s i e u r de B r u -
m a u l d m ' a r e ç u u n m o i s chez v o t r e r e s p e c t a b l e m è r e , et j ' a i
a u s s i p a s s é u n m o i s chez M e s s i e u r s de S a i n t - P r o j e t , à la
R o c h e f o u c a u l d . D a n s la s i t u a t i o n o ù v o u s ê t e s , q u e l s e r v i c e
d e m a n d e z - v o u s d e m o i ? N o u s p a s s e r o n s la j o u r n é e à l a
C h a i z e ; faites-moi savoir vos désirs.
« J e lui e n v o y a i u n e l e t t r e p o u r m a m è r e ; elle fut fidè-
l e m e n t r e m i s e , e t u n e o r d o n n a n c e m ' a p p o r t a ce q u e j ' a v a i s
demandé.

« N o u s r e t o u r n â m e s t o u s à la c a b a n e , e x c e p t é l'abbé
D e s g r i g n y , qui a v a i t été c o n d u i t à la C h a i z e . Il p a s s a la
LA PERSÉCUTION EN 1795 ET 1796 175

n u i t a v e c u n officier, qui c h e r c h a à le faire c a u s e r , et q u i


le l a i s s a a l l e r le l e n d e m a i n .
« Notre retraite n'était plus tenable ; nous nous décidâ-
m e s à n o u s r e t i r e r a u c h â t e a u de la Grange-Hardy', chez
Mademoiselle d e la B r o s s a r d i è r e . E l l e reçut autant de
m o n d e q u ' i l lui fut p o s s i b l e , et c h a c u n se c a s a c o m m e il
p u t . L a g r a n d e salle n o u s s e r v a i t à la fois d ' é g l i s e et de l i e u
de r é u n i o n .
« D è s l o l e n d e m a i n , n o u s f û m e s visités p a r l e s p i l l a r d s d e
l ' a r m é e des B l e u s , qui e n l e v è r e n t d e s m o u t o n s , du l i n g e e t
r a v a g è r e n 1 1 e j a r d i n.
« A p r è s conseil t e n u , M a d e m o i s e l l e d e la B r o s s a r d i è r e
é c r i v i t a u chef d e l ' a r m é e , p o u r lui offrir de f o u r n i r v o l o n -
t a i r e m e n t ce q u ' o n lui d e m a n d e r a i t , et le p r i e r de p r o t é -
g e r sa m a i s o n . C'était l ' a d j u d a n t g é n é r a l W a t r i n q u i c o m -
m a n d a i t a l o r s . Il v i n t l u i - m ê m e , a v e c u n n o m b r e u x é t a t -
m a j o r et fut t r è s poli..11 s ' é t o n n a d e v o i r les d a m e s v ê t u e s
c o m m e de s i m p l e s p a y s a n n e s . Elles lui r é p o n d i r e n t que
t o u t e la V e n d é e a v a i t a d o p t é le m ê m e v ê t e m e n t , q u ' e l l e s
é t a i e n t r é d u i t e s à c o n f e c t i o n n e r de l e u r s p r o p r e s m a i n s .
« N o u s é t i o n s en j a n v i e r 1 7 9 6 .
« A p r è s a v o i r c a u s é s u r les affaires d u p a y s , le g é n é r a l
W a t r i n se p l a ç a d e b o u t , a u m i l i e u de l a c h e m i n é e , e t il
n o u s q u e s t i o n n a , l ' a b b é d e C h a r e t t e et m o i , s u r n o t r e si-
tuation présente.
— C o m m e n t , dit-il, n ' a v e z - v o u s r i e n s t i p u l é e n faveur
de la r e l i g i o n , d a n s les a r t i c l e s de la p a i x de la J a u n a i s ?
— N o u s n ' y é t i o n s p a s , r é p o n d i s - j e ; et d ' a i l l e u r s vous
s a v e z b i e n q u e c e t t e p a i x n ' é t a i t p a s s é r i e u s e , ni d'aine p a r t
ni de l ' a u t r e .
— F o r t bien ; c e p e n d a n t , il faut p r e n d r e c o u r a g e .
— G é n é r a l , ce n ' e s t p a s le c o u r a g e q u i m a n q u e a u p a y s ,
m a i s la f o r t u n e .
— Cela est h o r s d e d o u t e ; m a i s enfin, il faut se c o n s o l e r .
— Nous avons tant de choses à regretter !
176 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

— L e s t e m p s r e d e v i e n d r o n t m e i l l e u r s , et v o u s r e c e v r e z
t o u t ce q u e v o u s d é s i r e z .
— Ali ! g é n é r a l , n o s d é s i r s s o n t g r a n d s !
— O u i , tout, c o n t i n u a - l - i l ; et s o u v e n e z - v o u s , M e s s i e u r s ,
q u e ce n e s e r a p a s p o u r v o u s u n e d é f a v e u r de v o u s ê t r e
t r o u v é s ici : l ' u n et l ' a u t r e , v o u s s e r e z é v ê q u e s .
« Q u a n d W a t r i n se fut r e t i r é , n o u s r é f l é c h î m e s à t o u t
ce q u ' i l n o u s a v a i t dit, et n o u s c o n j e c t u r â m e s q u e H o c h e
pouvait penser à imiter M o n k . L e s é v é n e m e n t s qui suivi-
r e n t , et la m o r t de ce g é n é r a l , d o n t le D i r e c t o i r e n e s ' e s t
p a s l a v é , p e u v e n t d o n n e r du p o i d s à c e t t e o p i n i o n .
« N o u s n ' é t i o n s p o i n t s a n s c r a i n t e à la Grange-Hardy.
L e s B l e u s p a r c o u r a i e n t t o u s l e s e n v i r o n s , et v e n a i e n t j u s -
q u ' a u c h â t e a u . J e m e m i s c e p e n d a n t à faire d e s i n s t r u c t i o n s .
L e s b o n s h a b i t a n t s v e n a i e n t a u c a t é c h i s m e . J e fis é t a b l i r
u n a u t e l d a n s la g r a n d e salle ; j ' y d i s a i s l a m e s s e , et le
d i m a n c h e , j e faisais le p r ô n e .
« C h a r e t l e é t a i t t a n t ô t d ' u n c ô t é , t a n t ô t de l ' a u t r e , t o u j o u r s
p o u r s u i v i , t o u j o u r s p r e s s é , t o u j o u r s r e s s e r r é p a r le s y s t è m e
c i r c u l a i r e . N o u s r e d o u t i o n s fort q u e n o t r e p o s i t i o n n e lui
d o n n â t q u e l q u e i n q u i é t u d e et q u ' i l n ' a g î t c o n t r e n o u s ; c a r
il s a v a i t q u e les officiers r é p u b l i c a i n s v e n a i e n t à m e s offices
et a s s i s t a i e n t à m e s p r ô n e s .

* *

« Certains habitants de l a C h a i z e - l e - V i c o m t e avaient


r e p r é s e n t é au général républicain qu'il leur serait avanta-
g e u x d ' a v o i r le c u l t e , et ils l ' e n g a g è r e n t à a u t o r i s e r la r é s i -
d e n c e d ' u n p r ê l r e d a n s le b o u r g .
« Un vendredi, comme je dînais, une o r d o n n a n c e vint
m e signifier l ' o r d r e de m e r e n d r e a u q u a r t i e r général.
M o n s i e u r B i c h a r d v o u l u t b i e n m ' a c c o m p a g n e r , et d e m a n d a
au s o l d a t B l e u p o u r q u e l m o t i f j ' é t a i s m a n d é .
— O h ! dit-il, c ' e s t q u e n o u s a v o n s le c u l t e d i m a n c h e .
« A v a n t de m e r e n d r e chez le g é n é r a l , q u i se n o m m a i t
LA PERSÉCUTION EN 1793 ET 1796 177

D u p u y , j e fus v i s i t e r l ' é g l i s e . On en a v a i t fait u n e b o u c h e r i e


p o u r l ' a r m é e , et q u a n d j ' y e n t r a i , on é t a i t o c c u p é à n i v e l e r
l e sol. L e s m u r s é t a i e n t t e i n t s de s a n g , et l'édifice e x h a l a i t
une odeur révoltante.
« Je ne r é p o n d i s r i e n à q u e l q u e s h o m m e s , qui se fai-
s a i e n t u n e v i c t o i r e de m e voir contraint à venir parmi
eux.
« J ' e n t r a i chez le g é n é r a l . J e m e t r o u v a i en p r é s e n c e d e
q u e l q u e s officiers a s s i s s u r d e s b a n c s . U n p e t i t h o m m e , v ê t u
de b r u n , se t e n a i t d a n s u n coin du f o y e r . Il n ' y a v a i t d a n s
cet a p p a r t e m e n t q u ' u n e c h a i s e ; le g é n é r a l m e l'offrit et m e
força d e l ' a c c e p t e r .
— J e m e r e n d s à vos o r d r e s , lui dis-je ; q u e d e m a n d e z -
vous de moi ?
— J-JO c u l t e r é u n i t les h o m m e s , m e dit D u p u y . V o u s e l e s
d ' u n c a r a c t è r e p a i s i b l e : les h a b i t a n t s m ' o n t i n v i t é à faire
célébrer votre culte dimanche prochain : je vous le
demande.
— M a i s il m e faut u n l o g e m e n t , du p a i n , lui dis-je ; q u i
m e les d o n n e r a ?
— V o u s v i e n d r e z s e u l e m e n t p o u r le c u l t e .
— G é n é r a l , la d i s t a n c e e s t b i e n l o n g u e , l e s chemins
difficiles.
« 11 n e r é p o n d i t r i e n .
— L e s o b j e c t i o n s q u e j e v i e n s do v o u s p r é s e n t e r s o n t
faciles à faire d i s p a r a î t r e , c o n t i n u a i - j e ; m a i s j ' y v o i s e n
o u t r e u n e difficulté i n v i n c i b l e .
— Laquelle ?
— C'est l'état de l ' é g l i s e . T o u t e s les r e l i g i o n s n e se r é u -
n i s s e n t , p o u r h o n o r e r D i e u et le p r i e r , q u e d a n s d e s
l i e u x t o u j o u r s d é c e n t s . L a foi c a t h o l i q u e n o u s e n s e i g n e
(jue le sacrifice de l ' e u c h a r i s t i e e s t l'offrande d u c o r p s d e
J é s u s - C h r i s t ; j a m a i s j e ne p o u r r a i s c é l é b r e r la s a i n t e m e s s e
d a n s u n e b o u c h e r i e t o u t e s a n g l a n t e . G é n é r a l (il é t a i t p r o t e s -
t a n t ) , v o u s ê t e s d e la c o n f e s s i o n d ' A u g s b o u r g : j e m ' a d r e s s e
à v o t r e c o n s c i e n c e , v o u d r i e z - v o u s c é l é b r e r les c é r é m o n i e s
12
178 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

de v o t r e c u l t e d a n s u n e b o u c h e r i e d o n t les m u r s s o n t c o u -
v e r t s de s a n g ?
— Non, Monsieur, me répondit-il sur-le-champ ; je
n ' e x i g e p l u s r i e n de v o u s , et v o u s p o u v e z c o n t i n u e r à c é l é -
b r e r v o t r e c u l t e d a n s la m a i s o n où v o u s ê t e s .
— Mais, vous opposez-vous à ce q u e j e visite les
m a l a d e s , et à ce q u e j e r e m p l i s s e m e s f o n c t i o n s d a n s l e s
sépultures?
— N o n , j e v o u s p r o m e t s s é c u r i t é et l i b e r t é . V o u s ê t e s
s a g e et p r u d e n t d a n s v o s e x h o r t a t i o n s ; v o u s p o u v e z r e s t e r
sans crainlc sous mon c o m m a n d e m e n t .
a J e s o r t i s , et j e p u s v i s i t e r u n m a l a d e ; j e le c o n f e s s a i ;
j e r e v i n s lui a d m i n i s t r e r les s a c r e m e n t s . Il m o u r u t , et d e u x
j o u r s a p r è s , j e l u i d o n n a i p u b l i q u e m e n t la s é p u l t u r e e n
p r é s e n c e de q u e l q u e s s o l d a t s B l e u s .
« Je parcourus depuis c e s c o n t r é e s , et j e n e fus p l u s
inquiété.
« M o n s i e u r B i c h a r d é t a i t r e s t é a p r è s m o i d a n s la c h a m -
b r e o ù le g é n é r a l D u p u y m ' a v a i t r e ç u ; il p u t m e d i r e c e
q u i s ' é t a i t p a s s é à m a s o r t i e . A p e i n e la p o r t e s ' é t a i t - e l l e
f e r m é e d e r r i è r e m o i , q u e le p e r s o n n a g e e n h a b i t b r u n , q u e
j ' a v a i s a p e r ç u p r è s du f o y e r , dit a u c o m m a n d a n t d e s B l e u s :
— V o u s t r a i t e z a v e c b i e n d e l ' i n d u l g e n c e ce p r ê t r e f a n a -
t i q u e q u i v i e n t de s o r t i r ! Il n e v o u s a dit q u ' u n m o t , e t
vous vous êtes aussitôt rendu !
— T o u t ce q u e ce p r ê t r e m ' a d i t e s t j u s t e et r a i s o n n a b l e ,
r é p o n d i t D u p u y . J e n e vois p a s p o u r q u o i v o u s v o u s p e r -
m e t t e z de le t r a i t e r d e f a n a t i q u e ; r i e n n e d é c è l e e n lui
cette f â c h e u s e i n c u l p a t i o n . S o n e x t é r i e u r e s t g r a v e et p o l i .
M a i s , p u i s q u e v o u s aviez c e t t e p e n s é e , p o u r q u o i n e l ' a v e z -
vous pas manifestée en sa p r é s e n c e ? J'ai r e m a r q u é que
v o u s avez affecté de t e n i r l e s y e u x b a i s s é s d e v a n t lui ;
il m ' a s e m b l é q u ' i l v o u s i m p o s a i t . . .
« Cet h o m m e é t a i t u n m a u v a i s c u r é d u d i o c è s e ; il a v a i t
r e n i é s o n c a r a c t è r e , et il é t a i t d e v e n u c o m m i s a u x b o u -
cheries. »
LA P E R S É C U T I O N EN 17<)o ET 17%

Quelque temps après, n o u s r e t r o u v o n s l'abbé J e a n de


B e a u r e g a r d d a n s s o n p r e m i e r p o s t e de v i c a i r e à B e a u f o u .
C'est là q u ' i l a p p r i t la m o r t d e C h a r e t t e . O n j o u i s s a i t a l o r s
d'une tranquilité relative.
C e p e n d a n t , les officiers de H o c h e m e t t a i e n t t o u s p l u s o u
m o i n s de zèle à faire o b s e r v e r les lois v e x a t o i r e s de la
République.
« Un j o u r , n o u s dit l ' a u t e u r d e s Mémoires, un général vint
m e t r o u v e r , et il m e d e m a n d a p u b l i q u e m e n t de lui l i v r e r
nos habits ecclésiastiques.
« J e lui dis q u e j e les p o r t a i s , c o m m e lui p o r t a i t s o n
uniforme.
— Vous n'êtes que vicaire, me dit-il; je veux avoir u n e
explication avec votre curé.
« J e le c o n d u i s chez le v i e i l l a r d , q u i s a l u e l'officier sans
se l e v e r .
— M o n s i e u r le c u r é , dit le B l e u , le g o u v e r n e m e n t v o u s
demande un cautionnement.
— J e fais m o n d e v o i r g r a t u i t e m e n t , M o n s i e u r , répond
le c u r é ; j e n e v e u x ni r e c e v o i r ni d o n n e r d ' a r g e n t .
— Ce n ' e s t p a s ce q u e v o u s e n t e n d e z ; v o u s n e p o u v e z
e x e r c e r v o t r e c u l t e s a n s a v o i r fait u n a c t e de s o u m i s s i o n ;
et p u i s , il n e v o u s e s t p a s p e r m i s de p o r t e r v o s h a b i t s h o r s
d u lieu d e s t i n é au c u l t e .
— V o u l e z - v o u s r e c o m m e n c e r la g u e r r e ? s ' é c r i a le v i e u x
c u r é , en se l e v a n t avec v i v a c i t é : e h b i e n ! o n se b a t t e r a
encore !
« J e p r i s le g é n é r a l p a r le b r a s : « A l l o n s - n o u s - e n , lui
dis-je ; le c u r é n ' e n t e n d p a s r a i l l e r i e ; n e le faites pas
fâcher.
— E t v o u s ? dit, le r é p u b l i c a i n .
— O h ! m o i , lui dis-je, j e ferai c o m m e m o n c u r é .
« L à - d e s s u s , il n o u s q u i t t e . 11 n ' a v a i t p a s d ' o r d r e p o u r
180 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

faire c e t t e démarche, et les autres officiers l'en blâ-


mèrent.

L e 2 4 j u i n 1796 était le j o u r de la g r a n d e foire de B e a u -


fou. E l l e fut t r è s n o m b r e u s e .
M o n s i e u r de B e a u r e g a r d dit la m e s s e de g r a n d m a t i n , e t
q u a n d il r e n t r a , les d a m e s de la C o r b i n i è r e lui a n n o n c è r e n t
q u e d e u x g é n é r a u x de l ' a r m é e d e H o c h e v e n a i e n t dîner
chez e l l e s . Elles d e m a n d è r e n t a u v i c a i r e g é n é r a l de L u ç o n
s'il p a r a î t r a i t . Il r é p o n d i t q u ' i l r e g a r d e r a i t c o m m e i m p o l i t i -
q u e de d i s s i m u l e r ; m a i s il fut c o n v e n u qu'il attendrait
d a n s sa c h a m b r e q u ' o n le fit d e m a n d e r .
Il v e n a i t de d i r e son b r é v i a i r e , et il é t a i t à une fenêtre
qui o u v r a i t s u r la p l a c e o ù se t e n a i t la f o i r e .
L ' h e u r e du d î n e r a r r i v a .
— O ù d o n c e s t le v i c a i r e ? d i r e n t les officiers.
« On vint m'avertir, continue l'auteur des Mémoires,
et j e d e s c e n d i s d a n s m o n h a b i t d e V e n d é e n , en v e s t e b l e u e ,
e n gilet de l a i n e b l a n c h e , a y a n t u n p a n t a l o n r a y é de j a u n e
et de n o i r , q u i é t a i e n t les c o u l e u r s d e la p a r o i s s e , et la t ê t e
enveloppée d'un m o u c h o i r de coton. J e n'étais pas fort
rassuré
— C o m m e v o t r e v i c a i r e e s t p â l e , dit u n d e s officiers.
— O u i , dit M a d a m e de la C o r b i n i è r e , il se t u e à c o u r i r
et à t r a v a i l l e r .
— Il faut q u ' i l se r e p o s e ; il faut q u ' i l aille d a n s s o n
département.
— J e n e p u i s aller a u s s i l o i n , r é p o n d i s - j e ; j e n e vou-
drais pas perdre ma place.
— 1 1 f a u d r a p o u r t a n t q u e v o u s fassiez u n e a b s e n c e .
— P o u r q u o i ? vous suis-je s u s p e c t ?
— N o n , s a n s d o u t e , et le p e u p l e v o u s a i m e ; m a i s v o i l à
la v é r i t é ; n o u s p a r t o n s d e m a i n ; d a n s 2i h e u r e s , il n ' y a u r a
p a s u n s o l d a t d a n s le d é p a r t e m e n t : c o m m e n t v o u s gar-
derez-vous ?
LA P E R S É C U T I O N EN 1 7 9 5 ET 1796 181

— Nous nous garderons nous-mêmes.


— Mais M o n s i e u r le v i c a i r e d o i t s a v o i r q u e si le d é p a r -
t e m e n t n ' e s t p l u s g a r d é m i l i t a i r e m e n t , il v a t o m b e r s o u s le
g o u v e r n e m e n t du district. Or, j e dirai à M o n s i e u r le vicaire
q u e le d é p a r t e m e n t a p o u r p r é s i d e n t l ' a n c i e n c u r é d e P o u -
zauges, qui est son e n n e m i particulierNous avons
d é c l a r é q u e le g e n d a r m e q u i v i e n d r a i t à B e a u f o u aurait
les oreilles c o u p é e s . M a i n t e n a n t que n o u s p a r t o n s , nous
n e p o u v o n s p l u s v o u s d é f e n d r e . Si M o n s i e u r le v i c a i r e n e
veut faire qu'une absence momentanée, qu'il aille à
N a n t e s ; q u e M o n s i e u r le c o m m i s s a i r e lui d é l i v r e u n p a s s e -
p o r t ; q u ' i l se p r é s e n t e à G r o u c h y et l u i d e m a n d e p r o -
tection.
« Il n ' y a v a i t p o i n t à b a l a n c e r ; j e p r i s le p a r t i d e m e
retirer à Nantes. »
N e p o u v a n t r e n t r e r en V e n d é e , m a l g r é de c o u r a g e u s e s
t e n t a t i v e s , M o n s i e u r de B e a u r e g a r d se r é f u g i a chez s a
m è r e , à M o u l i n e t , o ù il a r r i v a le 29 s e p t e m b r e 1 7 9 6 .
Ce n ' é t a i t q u ' u n e n o u v e l l e s t a t i o n d a n s s a v o i e d o u l o u -
r e u s e , en a t t e n d a n t le m a r t y r e n o n s a n g l a n t , m a i s c r u e l l e -
m e n t p r o l o n g é d e sa d é p o r t a t i o n d a n s l e s m a r a i s p e s t i l e n -
tiels de la G u y a n e .

(1) Il s'agit ici deDillon, homme infâme, ennemi personnel de Monsieur


l'abbé de Beauregard, dont il avait demandé plusieurs fois la tète à des
généraux républicains. Ceux-ci avaient eu la loyauté de repousser avec
horreur une pareille demande.
CHAPITRE VII

LA PERSÉCUTION RÉVOLUTIONNAIRE EN VENDÉE


DANS LE C O U R S D E S A N N É E S 1797 E T 1 7 9 8 . —
SÉJOUR DE LOUIS-MARIE BAUDOUIN AUX S A B L E S .
— L E S P R I S O N N I E R S D E L ' I L E D'AUX, D E L'ILE
DE RÉ ET DE ROCHEFORT.

1
SYSTÈME D E PERSÉCUTION EMPLOYÉ P A R LE DIRECTOIRE

L a C o n v e n t i o n a v a i t l a s s é les b r a s d e s b o u r r e a u x a u x
e x é c u t i o n s s a n g l a n t e s ; elle a x a i t p o u r a i n s i d i r e u s é le
c o u t e a u de la g u i l l o t i n e s u r les p l u s n o b l e s t è t e s , et
d é g o û t é le p e u p l e du s p e c t a c l e des é e b a f a u d s , d r e s s é s e n
p e r m a n e n c e sur nos places publiques.
L e D i r e c t o i r e s ' i n s p i r a i t de la m ê m e h a i n e r é v o l u t i o n n a i r e
c o n t r e l ' É g l i s e et s o n c l e r g é ; m a i s il c o m p r e n a i t qu'il n ' y
a v a i t p l u s g u è r e de seplembi-iseurs en F r a n c e , et q u e le
t e m p s n ' é t a i t p l u s a u x m a s s a c r e s en m a s s e , a u x fusillades
et a u x e x h i b i t i o n s de tètes c o u p é e s .
Aussi, cette période ne fournit à notre m a r t y r o l o g e
q u ' u n e s e u l e v i c t i m e qui ait d o n n é à la foi c a t h o l i q u e le
t é m o i g n a g e d u s a n g ; M a t h i e u de G R U C H Y , fusillé à N a n t e s ,
le 2 8 n o v e m b r e 1797.
Le 8 septembre de l'année suivante, Pierre B R É N U O A T ,
v i c a i r e de B a z o g e s - e n - P a i l l e r s , m o u r a i t à la G u y a n e f r a n -
ç a i s e , c o n s u m é p a r u n l o n g s u p p l i c e de p r i v a t i o n s et d e
misère.
C'est le g e n r e de m o r t q u e les p e r s é c u t e u r s de cette
LA PERSÉCUTION EN 1797 ET 1798 183

é p o q u e s ' é t u d i a i e n t à infliger a u x p r ê t r e s fidèles, comme


ces e m p o i s o n n e u r s s a v a n t s qui tuent leurs victimes à
p e t i t e s d o s e s et s a n s b r u s q u e r la fin. Us v o u l a i e n t , c o m m e
on l'a dit, la m o r t sèche, s a n s l ' a p p a r e i l d u g l a i v e et d u
bourreau.
M a i s c e l t e p e r s é c u t i o n raffinée, le D i r e c t o i r e la p r a t i q u a
d u r a n t trois a n s , avec u n déploiement de cruautés inouïes,
contre 30.000 prêtres ou religieux, d a n s les p r i s o n s de
R o c h e f o r t et de l'île de R é , s u r les p o n t o n s de l'île d ' A i x ,
et s u r t o u t d a n s cet i m m e n s e c i m e t i è r e de la G u y a n e , o ù
furent ensevelis tout vivants tant d'ecclésiastiques français,
s a i n t e m e n t o p i n i â t r e s à r e f u s e r le s e r m e n t s c h i s m a t i q u e .
D è s le 12 f é v r i e r 1 7 9 7 , il s i g n a l a i t à la s u r v e i l l a n c e d e s
autorités départementales t o u s les p r ê t r e s réfractaires,
« comme une horde de conspirateurs » c o n t r e la R é p u -
b l i q u e . L a d é n o n c i a t i o n d ' u n p a t r i o t e e x a l t é suffisait p o u r
p r o u v e r la c o n s p i r a t i o n .
M a i s c ' e s t la loi d u 5 s e p t e m b r e de la m ê m e a n n é e q u i
r o u v r i t , a v e c u n t e r r i b l e é c l a t , p o u r la F r a n c e et p o u r la
V e n d é e , l'ère de la p e r s é c u l i o n r e l i g i e u s e . E l l e c o n d a m n a i t
à la d é p o r t a t i o n t o u s les p r ê t r e s insermentés, comme per-
turbateurs de Vordre public, et d u m ê m e c o u p , c h a s s a i t
p l u s de 3 0 . 0 0 0 e c c l é s i a s t i q u e s d u t e r r i t o i r e f r a n ç a i s .

11
SÉJOUR DE LOUIS-MARIE BAUDOUIN AUX SABLES-D'()LONNE

A SON RETOUR D ' E S P A G N E

M a l g r é cet édit de p r o s c r i p t i o n , M o n s i e u r l ' a b b é L o u i s -


Marie Baudouin revenait d'Espagne avec Monsieur Lebé-
d e s q u e , et d é b a r q u a i t a u x S a b l e s - d ' O l o n n e , d a n s la n u i t d u
14 a u l o d u m o i s d ' a o û t 1 7 9 7 .
L a vie de p r o s c r i t s q u ' i l s d u r e n t c o n t i n u e r s u r le sol d e
la p a t r i e n o u s r é v è l e la s i t u a t i o n qui é t a i t faite a l o r s , e n
V e n d é e , a u c u l t e c a t h o l i q u e et à ses m i n i s t r e s : o n r e v e -
n a i t a u r é g i m e des p l u s m a u v a i s j o u r s de la Terreur.
184 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

Un fervent chrétien sablais, le capitaine Louineau,


accueillit Monsieur B a u d o u i n et s o n c o m p a g n o n , et ne
p o u v a n t les l o g e r c h e z l u i , il les c o n d u i s i l chez u n e de s e s
p a r e n t e s , Mademoiselle Gobert, aussi r e c o m m a n d a b l e par
s a p i é t é q u e p a r sa d i s c r é t i o n . Elle les r e ç u t a v e c u n r e s -
pectueux empressement, comme d e u x c o n f e s s e u r s de l a
foi.
Mais la p r u d e n c e c o n s e i l l a i t a u x p r o s c r i t s de n e p a s
h a b i t e r la m ô m e d e m e u r e , o ù ils p o u v a i e n t ê t r e arrêtés
e n s e m b l e . M o n s i e u r L e b é d e s q u e r e s t a chez M a d e m o i s e l l e
Gobert. Monsieur B a u d o u i n se r e t i r a chez M a d e m o i s e l l e
G u i n e r n a n d , qui l o g e a i t a v e c elle u n e e x c e l l e n t e p e r s o n n e ,
M a r i e - J e a n n e J a r e l i e r , sa c o n f i d e n t e et fidèle c o o p é r a t r i c e
d a n s la p r a t i q u e d e s b o n n e s œ u v r e s .
C e t t e m a i s o n é t a i t c o n t i g u ë à celle de M a d a m e A l i z a r d ,
é g a l e m e n t d i s p o s é e à d é j o u e r la v i g i l a n c e d e s a g e n t s de l a
police.
D ' a i l l e u r s , M a d e m o i s e l l e G u i n e r n a n d a v a i t p r i s ses p r é -
cautions, et m é n a g é , d a n s s a m a i s o n , une cache très
habilement dissimulée.
La ville des Sables comptait un grand nombre de
p e r s o n n e s p i e u s e s , qui a v a i e n t h o r r e u r d u c u l t e s c h i s m a -
t i q u e , et q u i se firent u n b o n h e u r d e r e c o u r i r a u m i n i s t è r e
d e s d e u x p r ê t r e s q u e l e u r e n v o y a i t la P r o v i d e n c e .

Un j o u r , on vint dire à Monsieur Baudouin qu'un


é t r a n g e r d e m a n d a i t à le v o i r .
— Faites-le entrer, répondit-il.
E t à l ' i n s t a n t se p r é s e n t e u n h o m m e d ' u n e m a i g r e u r
e f f r a y a n t e , le v i s a g e p â l e et t o u t c o u v e r t d e s u e u r .
— M o n s i e u r , lui dit l ' i n c o n n u , v o u s v o y e z l ' é t a t o ù j e
suis ; j e n'ai plus que quelques instants à vivre ; je viens
v o u s p r i e r de m e p r é p a r e r à la m o r t .
— M o n c h e r a m i , dit le p r ê t r e , p o u r q u o i n e m ' a \ e z - v o u s
LA PERSÉCUTION EN 1797 ET 1798 185

p a s fait d e m a n d e r ? J ' a u r a i s é t é v o u s t r o u v e r m o i - m ê m e .
— Ali ! M o n s i e u r l ' a b b é , r é p o n d le m a l a d e , v o u s a u r i e z
c o u r u t r o p de r i s q u e ; j e n e v o u l a i s p a s e x p o s e r u n e vie
a u s s i p r é c i e u s e q u e la v ô t r e .
Cet a d m i r a b l e chrétien se confessa, p u i s il se traîna
j u s q u ' à sa demeure pour y mourir.
Quand Monsieur B a u d o u i n p o r t a i t les s e c o u r s de l a
religion aux infirmes, il n e p o u v a i t s o r t i r q u e la n u i t ,
ordinairement déguisé sous un costume de m a r i n .

D a n s les d e r n i e r s m o i s d e c e t t e m ê m e a n n é e 1 7 9 7 , a i d é
p a r M o n s i e u r L e b é d e s q u e , il o s a p r é p a r e r u n g r a n d n o m b r e
d'enfants à leur première c o m m u n i o n . T o u t était prêt p o u r
la c é r é m o n i e , à l a q u e l l e l ' a b b é L e b é d e s q u e d e v a i t p r é s i d e r
s e u l , p e n d a n t la n u i t , d a n s l a m a i s o n d ' u n e d a m e B r i s s o n ,
d i g n e s œ u r de M a d e m o i s e l l e G o b e r t . L e s e n f a n t s é t a i e n t
g r o u p é s d e v a n t l ' a u t e l , a c c o m p a g n é s de l e u r s f a m i l l e s , e t
la m e s s e allait c o m m e n c e r .
Voici q u e t o u t à c o u p la m a i s o n e s t c e r n é e p a r l e s a g e n t s
d e la p o l i c e , s u i v i s de la force a r m é e . M o n s i e u r L e b é -
d e s q u e se j e t t e p r é c i p i t a m m e n t d a n s sa c a c h e , et l'on fait
d i s p a r a î t r e les e n f a n t s . M a i s u n a u t e l e s t d r e s s é , et l e s
v ê t e m e n t s s a c e r d o t a u x s o n t là, qui r é v è l e n t la p r é s e n c e
d'un prêtre.
— Q u e signifie t o u t cela ? dit l ' u n des a g e n t s .
— Citoyen, répond avec assurance Madame Brisson,
v o u s avez fait v e n d r e t o u t ce q u i s e r v a i t a u c u l t e ; n ' é t a i t - i l
p a s p e r m i s de l ' a c h e t e r ?
— 11 y a un p r ê t r e ici c a c h é ; il faut q u ' i l n o u s soit à
l'instant livré, ou bien...
— C h e r c h e , c i t o y e n ; t u e n s e r a s p o u r ta p e i n e .
A l o r s c o m m e n c e n t les i n v e s t i g a t i o n s les p l u s r i g o u r e u s e s .
Cette n o u v e l l e , b i e n v i t e r é p a n d u e e n ville, y c a u s e u n
g r a n d é m o i ; u n e foule n o m b r e u s e se p o r t e a u x a b o r d s do
186 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

la m a i s o n c l d a n s les r u e s v o i s i n e s , t é m o i g n a n t p a r d e s
m u r m u r e s s a s o u r d e i n d i g n a t i o n c o n t r e les p e r s é c u t e u r s ,
et son i n t é r ê t s y m p a t h i q u e p o u r les v i c t i m e s .
Monsieur Baudouin, informé du d a n g e r que court son
ami, réunit dans son oratoire quelques personnes pieuses
et o u v r e le t a b e r n a c l e .
— « Oh ! J é s u s ici p r é s e n t , dit-il à h a u t e voix, nous
r e s t e r o n s p r o s t e r n é s à vos p i e d s , j u s q u ' à ce q u e v o t r e p r ê t r e
soit délivré. »
Q u e l q u e s p e r s o n n e s de c o n f i a n c e v i e n n e n t d i s c r è t e m e n t ,
p a r i n t e r v a l l e , l ' i n f o r m e r de l a s i t u a t i o n .
Cependant, Monsieur L e b é d e s q u e , privé d'air dans son
étroite prison, et s u r le p o i n t d e s ' é v a n o u i r , donne un
s i g n a l , d o n t il é t a i t c o n v e n u a v e c l e s p e r s o n n e s de la
m a i s o n . L e s i g n a l e s t c o m p r i s ; la d o m e s t i q u e s'approche
des a g e n t s de la p o l i c e , et a v e c a u t a n t d e c o u r a g e q u e d e
prudence :
— C i t o y e n s , l e u r dit-elle, v o u s a v e z t o u t bouleversé
dans cette c h a m b r e , sans rien t r o u v e r ; laissez-moi m a i n -
tenant, s'il v o u s p l a î t , y r e m e t t r e t o u t en p l a c e ; vous
pouvez chercher ailleurs.
A p e i n e l'a-t-on laissée seule, qu'elle porte secours à
M o n s i e u r L e b é d e s q u e , p e n d a n t q u e les r e c h e r c h e s se p o u r -
s u i v e n t d a n s l e s a u t r e s p a r t i e s de la m a i s o n , et d a n s l e s
habitations contiguës.
O n t r o u v a chez M a d e m o i s e l l e Dupleix quelques-unes
d e s p e t i t e s filles qui é t a i e n t p r é p a r é e s p o u r la première
communion.
— P o u r q u o i cette r é u n i o n d ' e n f a n t s ? dit u n d e s p e r q u i -
siteurs.
— Citoyen, répond Mademoiselle Dupleix, on les
o c c u p e , c o m m e v o u s v o y e z , à faire d e s m a t e l a s et de la
c h a r p i e , p o u r l e s b l e s s é s qui s o n t à l ' h ô p i t a l .
E n f i n , a p r è s de l o n g u e s et i n u t i l e s r e c h e r c h e s , les r é v o -
l u t i o n n a i r e s se r e t i r e n t , p o u r r e c o m m e n c e r , q u e l q u e s j o u r s
après, leurs odieuses investigations.
LA PERSÉCUTION EN 1797 ET 1798 187

Q u a n d ils p a r u r e n t , M o n s i e u r B a u d o u i n v e n a i t d e d i r e
s a m e s s e , et il é t a i t o c c u p é à c o n f e s s e r d a n s s o n o r a t o i r e .
11 n ' e u t q u e le t e m p s de p r e n d r e le t a b e r n a c l e d a n s ses b r a s
et de s ' e s q u i v e r d a n s sa c a c h e t t e , d o n t o n m a s q u a l ' e n t r é e
a v e c u n s a c de b l é .
P e n d a n t q u e l e s a g e n t s f o u i l l a i e n t t o u s les c o i n s de la
m a i s o n , le m i n i s t r e de D i e u p r e s s a i t a f f e c t u e u s e m e n t le
s a i n t c i b o i r e s u r son c œ u r , e t s u p p l i a i t le s o u v e r a i n M a î t r e
c a c h é d a n s l ' h o s t i e de le protéger à l'ombre de ses ailes.
Sa p r i è r e fut e x a u c é e , et il é c h a p p a i t u n e fois e n c o r e à
t o u t e s les p e r q u i s i t i o n s des p e r s é c u t e u r s (').

111
ARRESTATION ET CAPTIVITÉ D E L'ABBÉ TÉNÈBRE,

CURÉ D E CROIX-DE-VIE

L e s l i m i e r s du D i r e c t o i r e é t a i e n t p l u s h e u r e u x d a n s l e u r s
p o u r s u i t e s c o n t r e le c u r é de C r o i x - d e - V i e , l ' a b b é T é n è b r e .
C a c h é d a n s u n o b s c u r v i l l a g e de S a i n t - E t i e n n e - d u - B o i s ,
à la Tullévrière, il a v a i t é c h a p p é à t o u s les m a s s a c r e s de
la Terreur.
M a i s , le 15 s e p t e m b r e 1 7 9 7 , la police l ' a r r ê t a i t à C o ë x ,
p e n d a n t q u ' i l p r é s i d a i t u n e fête de p r e m i è r e communion.
« L e s i e u r T é n è b r e , qui e x e r ç a i t les f o n c t i o n s de p r ê t r e
à C o ë x , dit le r a p p o r t du commissaire, ayant refusé
d ' o b é i r a u x lois d u 7 v e n d é m i a i r e et d u 19 t h e r m i d o r , a
é t é c o n d u i t d e v a n t le j u g e d e p a i x , qui a d é c e r n é c o n t r e
lui le m a n d a t d ' a r r ê t . Ce m a n d a t a é t é e x é c u t é « Salut
et f r a t e r n i t é . R e m a u d » (*-).
L e c u r é d e C r o i x - d e - V i e fut c o n d a m n é à la p e i n e du
bannissement, et t r a î n é , de prison en prison, jusqu'à
R o c h e f o r t , en a t t e n d a n t sa d é p o r t a t i o n à la G u y a n e .

(1) Vie du R. P. Baudouin, T. i, pp. 50-57.


(2) Archives départ émeut aies.
188 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

IV

ARRESTATION ET CAPTIVITÉ DU VICAIRE GÉNÉRAL D E LUÇON, JEAN D E

B E A U R E G A R D , A POITIERS ET A. ROCHEFORT.

I. — La Prison de Poitiers.

L e m ê m e s o r t é t a i t r é s e r v é a u g r a n d v i c a i r e de L u ç o n ,
l'abbé Jean de B e a u r e g a r d , que nous avons laissé dans sa
r e t r a i t e d e M o u l i n e t , m a i s o n de c a m p a g n e de sa famille.
L e 29 s e p t e m b r e 1797, o n l ' i n c a r c é r a i t d a n s l ' a n c i e n n e
m a i s o n de la V i s i t a t i o n , à P o i t i e r s . C ' e s t d a n s ce m o n a s -
tère qu'on avait détenu un g r a n d n o m b r e de prêtres, qui
n ' e n étaient sortis que p o u r m o n t e r à ï'échafaud. C'est de
l à q u e s o n frère A n d r é , le t h é o l o g a l de L u ç o n , a v a i t été
c o n d u i t à la C o n c i e r g e r i e d e P a r i s , o ù il fut la dernière
victime de Robespierre.
L ' é g l i s e d é g r a d é e de la V i s i t a t i o n faisait p a r t i e de la
maison d'arrêt.
« E n a p p r o c h a n t de l ' a u l e l p r i n c i p a l , dit M o n s i e u r de
B e a u r e g a r d , j e v i s , p a r d e r r i è r e , un m o n c e a u d e c h e v e u x ;
j e d e m a n d a i ce q u e c ' é t a i t . L e c o n c i e r g e m e r é p o n d i t q u e ,
l o r s q u ' o n p r o n o n ç a i t les j u g e m e n t s à m o r t , on c o u p a i t l à
les c h e v e u x d e s v i c t i m e s . C e t t e v u e m e h t f r é m i r . »

L e p i e u x p r i s o n n i e r r é g l a si b i e n s o n t e m p s , q u ' i l n ' é -
p r o u v a p a s , n o u s dit-il, u n s e u l m o m e n t d ' e n n u i . « J e m e
l e v a i s la n u i t ; j e p r i a i s D i e u j u s q u ' à u n e c e r t a i n e h e u r e ;
j e r é c i t a i s m o n b r é v i a i r e ; j e lisais l ' o r d i n a i r e d e l a m e s s e ;
j ' é t a i s i n s t r u i t d e l ' h e u r e à l a q u e l l e on la c é l é b r a i t p a r le
signal d'un vase blanc, q u ' o n plaçait en évidence sur u n e
f e n ê t r e . J ' a v a i s la p e r m i s s i o n d e c o n s a c r e r la s a i n t e e u c h a -
r i s t i e et de m e c o m m u n i e r m o i - m ê m e . J e c o m m u n i a i s à
l ' h e u r e d e la m e s s e . J e m ' é t a i s offert à D i e u , d a n s cet o r a -
t o i r e , a u m o m e n t de m a r é c l u s i o n . E n f i n , j ' é t a i s p a i s i b l e ,
et ce s o n t les p l u s h e u r e u x j o u r s d e m a v i e . »
LA PERSÉCUTION EN 1797 ET 1798 189

U n j o u r , il t r o u v a u n d e s e s c o m p a g n o n s de c a p t i v i t é ,
u n m é d e c i n p r o v e n ç a l , q u i lisait S é n è q u e , et v a n t a i t b e a u -
c o u p l ' o u v r a g e d e s Consolations contre les adversités.
« U n Palei\ lui dit M o n s i e u r de B e a u r e g a r d , e s t m e i l l e u r
q u e t o u t c e l a ; u n crucifix v a u t m i e u x , p o u r n o t r e c o n s o -
l a t i o n , q u e t o u s les p h i l o s o p h e s . »
Au m ê m e instant, l'exécuteur entra, suivi des gendar-
m e s , et dit b r u s q u e m e n t a u d é t e n u : « Il faut faire une
p e t i t e c é r é m o n i e », et il lia n o t r e p h i l o s o p h e , l e s m a i n s
d e r r i è r e le d o s . L a p h i l o s o p h i e a b a n d o n n e a l o r s le captif,
q u i n e p e u t r e t e n i r s e s l a r m e s . O n lui c o u p e les c h e v e u x ;
on le r e v ê t de la v e s t e r o u g e d e s f o r ç a t s , p o u r le c o n d u i r e
à Rochefort.

« L a p r e m i è r e v i s i t e q u e m e fît m a m è r e , n o u s dit l ' a b b é


de B e a u r e g a r d , lui c o û t a b e a u c o u p . M a p r i s o n lui r a p p e l a i t
u n fils d i g n e de t o u t e s a t e n d r e s s e , s o n saint théologal
A n d r é , et les j o u r s d e v e n a n t p l u s m a u v a i s , elle c r a i g n a i t
p o u r m o i . J e p r i s la l i b e r t é d e r e p r e n d r e c e t t e b o n n e m è r e
d e sa t r i s t e s s e .
« E l l e m e p r o m i t de f a i r e m i e u x u n e a u t r e fois. J ' é t a i s
seul a v e c elle d a n s m a c e l l u l e . U n i n s t a n t a p r è s , j ' e n t e n d s
f r a p p e r ; c ' é t a i t M o n s i e u r l ' a b b é G a s p a r d de C r e s s a c , q u i
m ' a p p o r t a i t la s a i n t e e u c h a r i s t i e . Ma m è r e é t a i t à j e u n ; il
me confessa et n o u s d o n n a la s a i n t e c o m m u n i o n . Ma
m è r e p a s s a le j o u r a v e c m o i , et s o r t i t a v e c l ' a i r si c o n t e n t ,
q u ' o n m ' é c r i v i t de la ville p o u r m ' e n féliciter.
« S i t ô t les v i s i t e s finies j e r e p r e n a i s m e s o c c u p a t i o n s . J e
faisais, d e s e x t r a i t s d e s s a i n t s P è r e s . »

P a r m i les captifs q u i se s u c c é d a i e n t d a n s la p r i s o n , l ' a b b é


190 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

d e B e a u r e g a r d v i l u n j o u r e n t r e r u n h o m m e de grande
t a i l l e , d ' u n e figure é p a n o u i e , d o u c e et c a l m e , d o n t il fut
s i n g u l i è r e m e n t i m p r e s s i o n n é . C'était u n p r ê t r e , u n r e l i g i e u x
c a r m e , n o m m é le P è r e E m e r i c , q u i a v a i t é t é p r i e u r du
c o u v e n t de la F J o c e l l i è r e . Il a v a i t c o n n u M o n s i e u r d e B e a u -
r e g a r d d a n s le d i o c è s e de L u ç o n , et il fut h e u r e u x de le
retrouver.
« J a m a i s j e n ' a i v u u n h o m m e c o n t e n t de si p e u de
c h o s e , n o u s dit l ' a u t e u r d e s Mémoires. A v e c u n h a b i t fort
u s é , d e u x p a i r e s de b a s , d e u x c h e m i s e s et 30 l i v r e s , q u ' o n
lui a v a i t d o n n é e s , il d i s a i t q u ' i l é t a i t r i c h e . Il a v a i t été
d é p o r t é d a n s la B e l g i q u e , e n 1792. Il y é t a i t r e s t é l o r s d e
l ' i n v a s i o n d e s F r a n ç a i s , et a v a i t é t é a r r ê t é c o m m e p r ê t r e
rentré. O n le r e n v o y a i t à s o n d é p a r t e m e n t de S a i n t e s .
J ' o b t i n s q u ' i l v i n t v i v r e et m a n g e r a v e c m o i . N o u s a v i o n s
n o s h e u r e s d e s i l e n c e et d e p r i è r e s .
« 11 r e s t a 12 j o u r s . P e u d e t e m p s a p r è s s o n d é p a r t , o n
m e dit q u ' u n e m a l a d i e p r o m p t e a v a i t t e r m i n é s e s l o n g u e s
c o u r s e s . J e n ' o u b l i e r a i j a m a i s la v e r t u p a t i e n t e , a i m a b l e
et d o u c e , et s u r t o u t l ' e s p r i t de p a u v r e t é d e ce b o n r e l i -
gieux. »

L ' a b b é de B e a u r e g a r d e u t s o u v e n t d e s m o y e n s faciles de
s ' é v a d e r de s a p r i s o n ; m a i s il n ' e û t j a m a i s ni la p e n s é e n i
le d é s i r d ' e n p r o f i t e r .
« J e c r o y a i s ê t r e , dit-il, e n t r e les m a i n s de D i e u , qui m ' a
toujours gardé ; je me résolus à m'abandonner pour jamais
à la P r o v i d e n c e , q u i veillait s u r m o i . J ' é v i t a i s d e l i r e les
p a p i e r s p u b l i c s , p o u r c o n s e r v e r m i e u x e n c o r e la p a i x de
mon cœur.
« U n e fois, c e p e n d a n t , j e c é d a i à la p r o p o s i t i o n q u e
m ' e n fit m o n frère ; j e lus u n e n o u v e l l e q u i m'affligea
b e a u c o u p : m o n a m i M a t h i e u G r u e h y a v a i t été fusillé à
Nantes. »
LA PERSÉCUTION EN 1797 ET 1798 191

L a paix habituelle du c o n f e s s e u r de la foi fut u n jour


t r o u b l é e p a r la p e r s p e c t i v e d e sa p r o c h a i n c ' ' d é p o r t a t i o n à la
Guyane.
« J'ai t o u j o u r s c r a i n t les d a n g e r s d e la m e r , é c r i t - i l . Cet
é n o r m e t r a j e t de 1.500 l i e u e s , et la s é v é r i t é d o n t j ' i m a g i -
n a i s q u ' o n u s a i t e n v e r s les d é p o r t é s , les r i g u e u r s d e la
s a i s o n , l ' e n c o m b r e m e n t s u r les v a i s s e a u x , et t o u t e s les
p e i n e s q u e l ' i m a g i n a t i o n d ' u n s o l i t a i r e p e u t c r é e r , t o u t cela
vint fondre tout à coup sur mon âme, et j ' e n fus
abattu.
« U n e fois, j ' é t a i s à p r i e r Dieu ; c e t t e p e n s é e v i n t m e
d i s t r a i r e et m ' a t t a q u e r a v e c t a n t de v i o l e n c e , q u e la f r a y e u r
q u e j ' e n e u s i n o n d a m o n c o r p s et m o n f r o n t d ' u n e s u e u r
froide. J e n e l a r d a i p a s à a v o i r h o n t e de c e t t e l â c h e l é ;
j ' e n d e m a n d a i s i n c è r e m e n t p a r d o n à D i e u : j e lui c o n f e s s a i
e n t o u t e vérité q u e ces p e i n e s é t a i e n t bien a u - d e s s o u s d e
celles q u e m é r i t a i e n t m e s p é c h é s . J e p r o m i s de les a c c e p t e r
s a n s m u r m u r e , et de n e j a m a i s m e défier de la m i s é r i c o r d e
de mon Maître.
« L a p a i x r e v i n t a u s s i t ô t d a n s m o n â m e et j e l'ai t o u -
jours conservée depuis. »

IL — Arrêt de déportation. — Voyage de Poitiers à


Roche fort. ^

Les sombres prévisions de M o n s i e u r de Beauregard


f u r e n t l/ienlôt j u s t i f i é e s .
L e 5 j a n v i e r 1 7 9 8 , p e n d a n t q u ' i l m o n t r a i t à l'un d e s e s
c o m p a g n o n s d ' i n f o r t u n e , M o n s i e u r l ' a b b é de B r u n e v a l ,
u n e belle collection qu'il a v a i t faite d e s m o u s s e s d u P o i -
t o u , u n d o m e s t i q u e , le fidèle L o u i s , v i n t l e u r a p p r e n d r e
q u e les d e u x p r i s o n n i e r s é t a i e n t c o n d a m n é s à la d é p o r t a -
tion.
« D a n s ce c a s , dit M o n s i e u r de B r u n e v a l , n o u s
p o u v o n s t e r m i n e r ici cet e x a m e n d e v o t r e c o l l e c t i o n .
« J e f e r m e le p o r t e f e u i l l e , a j o u t e M o n s i e u r de B e a u r e -
192 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

g a r d ; j e le n o u e et j e le j e t t e s u r le fond de m o n petit
g r a b a t . M o n frère a r r i v e et n o u s t r o u v e i n f o r m é s d e la
n o u v e l l e . J e le priai de faire les a p p r ê t s d ' u n e v a l i s e t r è s
e x i g u ë ; n o u s d e v i o n s p a r t i r le l e n d e m a i n , 6 j a n v i e r .
« J e fis p r i e r m a famille d e n e p a s m e t t r e m a s e n s i b i l i t é
à l ' é p r e u v e p a r les a d i e u x . J e dis à m o n frère d ' e m p ê c h e r
q u ' o n effectuât le p r o j e t f o r m é p a r q u e l q u e s p e r s o n n e s de
m e faire é v a d e r . J e lui r e c o m m a n d a i m a m è r e et lui r e m i s
u n e l e t t r e p o u r elle. Q u a n d elle a p p r i t m o n d é p a r t , elle se
m i t à g e n o u x , c o m m e p o u r r e c e v o i r c e t t e s e n t e n c e . Elle en
offrit t o u t e la d o u l e u r à D i e u ; elle m'offrit moi-même
c o m m e u n e victime, en disant : « Eh bien ! Seigneur, je
v o u s le d o n n e , et a v e c l u i t o u s m e s p a u v r e s e n f a n t s . E l l e
e n t e n d i t l i r e a v e c c o u r a g e la l e t t r e q u e j e lui a v a i s é c r i t e ,
et on m e m a n d a i t de P o i t i e r s : « C o n s o l e z - v o u s ; v o u s avez
une mère admirable. »
« Elle m e répondit h Rochefort. Sa l e t t r e é t a i t d ' u n e
m a i n t r e m b l a n t e . L e s e x p r e s s i o n s é t a i e n t celles d ' u n e m è r e
t e n d r e et affligée, m a i s s o u m i s e à la v o l o n t é de D i e u . Je
fus d e u x j o u r s s a n s p o u v o i r l i r e c e t t e l e t t r e de s u i t e . L a
fin é t a i t d ' u n e h é r o ï n e c h r é t i e n n e .
« P e n d a n t q u e m o n f r è r e faisait les p r é p a r a t i f s de m o n
v o y a g e , M o n s i e u r de B r u n e v a l et m o i , n o u s n o u s forti-
fiâmes, le j o u r d e s R o i s , p a r t o u s l e s s e c o u r s de la r e l i g i o n ,
en l i s a n t les p r i è r e s de la m e s s e et e n r e c e v a n t la s a i n t e
communion.
« Mademoiselle Duboux de Yillemort vint m'apporter
u n gilet de l a i n e , tissu de sa m a i n et de celle de ses s œ u r s ,
et L o u i s m'offrit u n m o d e s t e c o u v e r t d ' i v o i r e . »
L e l e n d e m a i n , 7 j a n v i e r , à 8 h e u r e s s o n n a n t e s , le
c o n c i e r g e , suivi d e s g e n d a r m e s , v i n t a v e r t i r q u e le m o m e n t
du d é p a r t é t a i t v e n u . U n h u i s s i e r r e m i t a u x c o n d a m n é s
l ' a r r ê t d e l e u r d é p o r t a t i o n et l ' o r d r e d u D i r e c t o i r e . U n
b r i g a d i e r de g e n d a r m e r i e a v a i t o r d r e de c o n d u i r e d a n s les
p r i s o n s d e R o c h e f o r t M e s s i e u r s d e B e a u r e g a r d et de B r u -
n e v a l , a v e c u n p a u v r e p r ê t r e g r a b a t a i r e , infirme d e p u i s
LA PERSÉCUTION EN 1797 ET 1798 193

s i x a n s , M o n s i e u r L i m o u s i n , qui fut d e p u i s c h a n o i n e de la
c a t h é d r a l e de P o i t i e r s .
— M e s s i e u r s , l e u r dit b r u s q u e m e n t le b r i g a d i e r , e n l e s
a b o r d a n t , si j e v o u s c r o y a i s c a p a b l e s de faire d e s s o t t i s e s ,
je vous attacherais.
— F a i t e s , lui r é p o n d i t le v i c a i r e g é n é r a l de L u ç o n ; m a i s j e
s u i s le p l u s i n g a m b e d e s t r o i s , et j e n e s u i s p a s d a n g e r e u x .
O n se d i s p e n s a de les l i e r . U n e c h a r r e t t e c o u v e r t e l e s
a t t e n d a i t à la p o r t e . Ils m o n t è r e n t , M o n s i e u r de B e a u r e -
g a r d t r a î n a n t le v i e u x p r ê t r e infirme p a r le b r a s , e n f a i s a n t
le s i g n e de la c r o i x et en r e g a r d a n t le Ciel.
U n e foule de c u r i e u x a s s i s t a i e n t à ce s p e c t a c l e , q u i s e
reproduisait, alors sur tous les points du territoire français:
le d é p a r t d e s p r ê t r e s d é p o r t é s .
« J e n e vis p a s là u n e s e u l e p h y s i o n o m i e h o n n ê t e , d i t
Monsieur de B e a u r e g a r d ; pas u n regard s y m p a t h i q u e ; des
c h a p e a u x c o u v e r t s de toile cirée, des patriotes et des
f e m m e s , qui r a p p e l a i e n t l e s t r i c o t e u s e s de 1 7 9 3 .
L a c h a r r e t t e s ' é b r a n l e et t r a v e r s e les r u e s d e la v i l l e .
C ' é t a i t u n j o u r d e m a r c h é . Q u e l q u e s p a y s a n s se d é t o u r -
naient pour cacher leurs larmes. Les trois prêtres
r é c i t a i e n t le Miserere.
A S a i n t - M a i x e n t , o n l e s c h a n g e a d e v é h i c u l e ; on l e u r
d o n n a u n e c h a r r e t t e si m a u v a i s e et si é t r o i t e , q u e M o n s i e u r
d e B e a u r e g a r d c r u t d e v o i r ^ e s c e n d r e , et fit la r o u t e à p i e d
jusqu'à Niort.
« J'avais des habits très lourds et j ' é t a i s chaussé d a n s
d e s s o u l i e r s f e r r é s , q u ' o n m ' a v a i t t r o u v é s à la h â t e , n o u s
dit le f u t u r é v ê q u e d ' O r l é a n s . Ces s o u l i e r s o n t fait m o n
b o n h e u r à la G u y a n e . J e les ai p o r t é s d e u x a n s . T o u s l e s
m o i s j e r e m p l a ç a i s les c l o u s , q u e la s é c h e r e s s e faisait t o m -
b e r , et j e l e u r d o n n a i s un r a d o u b de suif f o n d u . Us m ' o n t
b i e n s e r v i d a n s les p l u i e s et s u r les c a i l l o u x . »
O n g a g n e R o c h e f o r t p a r M a u z é et p a r S u r g è r e s , a v e c d e s
f a t i g u e s i n o u i e s , a u milieu d e s r i g u e u r s de l ' h i v e r , à t r a v e r s
une neige épaisse.
13
LE MARTYRE DE LA VENDÉE

M e s s i e u r s de B e a u r e g a r d et de B r u n e v a l f u r e n t i n t e r n é s
d a n s l ' a n c i e n h ô p i t a l de l a m a r i n e , en a t t e n d a n t le d é p a r t
p o u r le N o u v e a u - M o n d e .

I I I . — Les Prisons de Roche fort.

D i x p r ê t r e s V e n d é e n s f u r e n t i n c a r c é r é s à R o c h e f o r t , en
a t t e n d a n t l ' e m b a r q u e m e n t p o u r la G u y a n e .
1. ALLAIN, domicilié à S a i n t - A n d r é - G o u l e - d ' O i e : il s ' e s t
é v a d é de R o c h e f o r t .
2 . J a c q u e s B O U R S I E R â g é de 61 a n s , n a t i f de S a i n t - N i c o l a s -
d e - M o n t a i g u , et d o m i c i l i é à S a i n t - A n d r é - G o u l e - d ' O i e . Il
a v a i t été c u r é à M o u c h a m p . Il fut e x e m p t é de la d é p o r t a -
tion.
D e cet e x c e l l e n t p r ê t r e , M o n s e i g n e u r de B e a u r e g a r d
n o u s dit, d a n s ses Mémoires : « J e p u i s r é p o n d r e de
m o n c o m p a g n o n , le b o n M o n s i e u r B o u r s i e r , c u r é d e M o u -
champ. »
3 . R e n é - F é l i x C H A P E L L E D E J U M I L L A C , c h a n o i n e , â g é de
32 a n s , n é à F o n t a i n e , et d o m i c i l i é à T o u l . Il fut d é p o r t é
en E s p a g n e s u r le v a i s s e a u la Décade. L i b é r é le 17
j u i l l e t 1 8 0 1 , il fut p r i s p a r les A n g l a i s et c o n d u i t à
Q u é b e c . R e n t r é e n V e n d é e , il fut n o m m é c u r é de
M®uilleron-en-Pareds.
4. Pierre-François DROUET, â g é d© 36 a n s , v i c a i r e . N é à
B e a u l i e u et d o m i c i l i é à L a n d e r o n d e , il fut d é p o r t é à la
G u y a n e , s u r le v a i s s e a u la Décade. L i b é r é le 2 j a n -
v i e r 1 8 0 1 , il e s t m o r t c h a n o i n e de L u ç o n . O n v o i t , p a r
l e s Mémoires de M o n s e i g n e u r de B e a u r e g a r d , q u e s o n
courage eut quelque défaillance dans cette rude épreuve
de l a d é p o r t a t i o n .
o. J e a n - M a t h i a s GERMON, â g é d e 40 a n s , v i c a i r e . N é à C h a -
v a g n e s et d o m i c i l i é à T a l m o n t , il fut d é p o r t é s u r la
Décade. L i b é r é le 12 d é c e m b r e 1 8 0 0 , il r e v i n t e n F r a n c e
à s e s frais, s u r le Rocou. Il a v a i t eu la faiblesse d e p r ê t e r
LA PERSÉCUTION EN 1797 ET 1798 19o

le s e r m e n t : m a i s il se r é t r a c t a et r e ç u t l ' a b s o l u t i o n du
pape.
6. J e a n H E R R R E T E A U . v i c a i r e . Il é t a i t n a t i f d e G h a u c h é et
d o m i c i l i é à V e n a n s a u l t , o u à L a n d e r o n d e . Il s ' é v a d a de
Rocbefort.
7. LEBRETON, curé, domicilié à V e n a n s a u l t . Atteint d'une
m a l a d i e s é r i e u s e d a n s sa p r i s o n de R o c h e f o r l , il o b t i n t
la p e r m i s s i o n de se r e t i r e r chez le c i t o y e n G o u m a i l l e a u ,
p r è s C h a r e n t e ; p u i s il fut i n c a r c é r é d a n s la c i t a d e l l e de
S a i n t - M a r t i n de l'île de R é .
8. A l e x i s - C h a r l e s - F r a n ç o i s T E N È R R E , c u r é de C r o i x - d e - V i e .
N é à T o u r s et p r i s à C o ë x , il fut d é p o r t é s u r la Décade.
L i b é r é le 17 j u i l l e t 1 8 0 1 , il r e t o u r n a e n F r a n c e p a r la
M a r t i n i q u e , et m o u r u t c u r é de V a i r é .
9. P i e r r e B R É N U G A T , v i c a i r e de B a z o g e s - e n - P a i l l e r s , n é à
P o r n i c . D é p o r t é s u r la Décade, il m o u r u t à la G u y a n e .
10 J e a n - B a p t i s t e B R U M A U L D D E B E A U R E G A R D , c h a n o i n e , v i c a i r e
g é n é r a l de L u ç o n , q u i n o u s r a c o n t e r a l u i - m ê m e s a
d é p o r t a t i o n à la G u y a n e .
S u r la liste d e s p r ê t r e s de V e n d é e c o n d a m n é s à la
d é p o r t a t i o n , M o n s e i g n e u r d e B e a u r e g a r d a j o u t e le n o m
d ' u n M o n s i e u r D É S A N N E A U , son a m i , q u ' i l t i r a , n o u s dit-il,
de S i n n a m a r i , et q u i v i n t se fixer a v e c l u i à M a c o u r i a ( i ) .
L e s p r i s o n s infectes d e R o c b e f o r t , o ù les d é t e n u s m a n -
q u a i e n t d ' a i r et de n o u r r i t u r e , p r é s e n t a i e n t a u x anges et
aux hommes, u n merveilleux spectacle de calme résigna-
t i o n , d ' h é r o ï q u e p a t i e n c e et d e p i é t é t o u c h a n t e . L e s p r ê t r e s
a v a i e n t r é g l é l ' h e u r e d e s p r i è r e s d u m a t i n et d u s o i r , et se
r é u n i s s a i e n t p o u r d i s c u t e r q u e l q u e s p o i n t s de t h é o l o g i e .
Us s ' e x h o r t a i e n t m u t u e l l e m e n t à faire g é n é r e u s e m e n t à
D i e u le sacrifice de l e u r vie et à se m o n t r e r de v é r i t a b l e s
m a r t y r s d e la foi. Us se c o n f e s s a i e n t m u t u e l l e m e n t et se
d i s t r i b u a i e n t la s a i n t e c o m m u n i o n .

(1) Les déportés de lo rade d'Aix, par l'abbé MANSEAU, T. II,


pp. 246-292. Mémoires de Monseigneur DE BEAUREGAHD, pp. 268-
395 et suiv. et p. 437.
196 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

L a c h a r i t é c h r é t i e n n e a v a i t t r o u v é le s e c r e t de p é n é t r e r
d a n s l e u r s c a c h o t s et d ' a d o u c i r l e u r s souffrances. Une
d a m e de la R o c h e l l e , M a d a m e de T a l l y , e t q u e l q u e s p i e u s e s
personnes de Rochefort, s'ingéniaient à soulager leur
misère.
L e g r a n d v i c a i r e de L u ç o n s ' o c c u p a i t à t r a d u i r e la belle
l e t t r e de Z a c h a r i e , p a t r i a r c h e de J é r u s a l e m , à s o n p e u p l e ,
a p r è s q u e G o s r o h è s e û t p r i s la ville s a i n t e , r e n v e r s é les
é g l i s e s , e t c o n d a m n é ce p o n t i f e a u x t r a v a u x d e s m i n e s .
Le traducteur trouvait un mélancolique intérêt à con-
t e m p l e r , d a n s les m a l h e u r s d e la cité d é i c i d e , u n e image
d e s c h â t i m e n t s qui f r a p p a i e n t la F r a n c e i m p i e et d i s s o l u e
e
d u x v m s i è c l e . 11 d e m a n d a i t p a r d o n d e s m a u v a i s e x e m p l e s
q u ' i l a v a i t p u d o n n e r l u i - m ê m e ; il e x h o r t a i t ses c o n f r è r e s
à transformer leurs souffrances en expiation pour les
c r i m e s d e la p a t r i e , e t à se p r é p a r e r , p a r la p é n i t e n c e , à
u n v o y a g e qui s e r a i t p o u r p l u s i e u r s le v o y a g e de l ' é t e r n i t é .
Q u a n t à l u i , sa d i s p o s i t i o n f o n d a m e n t a l e é t a i t celle d ' u n
e n t i e r et g é n é r e u x a b a n d o n e n t r e les b r a s de D i e u .
« Ma s é c u r i t é , n o u s dit-il, é t a i t f o n d é e , j e l ' a v o u e avec
s i m p l i c i t é , s u r u n e e n t i è r e r é s i g n a t i o n à ce q u ' i l p l a i r a i t à
D i e u d ' o r d o n n e r d e m a p e r s o n n e . J e c r o y a i s q u e la d é p o r -
t a t i o n m e c o n d u i s a i t à la m o r t ; et la m o r t , j e la t r o u v a i s
c o n s o l a n t e et g l o r i e u s e : j ' y v o y a i s le c o m p l é m e n t d e m a
pénitence.
« J e t r o u v a i d a n s les p r i s o n s de R o c h e f o r t , n o u s dit-il
e n c o r e , p l u s i e u r s e c c l é s i a s t i q u e s de L u ç o n , et p a r m i e u x ,
d e u x p r ê t r e s d i s t i n g u é s , a v e c u n b r a v e officier v e n d é e n ,
M o n s i e u r G u e r r y de la V e r g n e . »
L e n o b l e c a r a c t è r e , la g r a v i t é et la d i g n i t é d e s v i c t i m e s
en i m p o s a i e n t q u e l q u e f o i s à la b r u t a l i t é d e s b o u r r e a u x .
U n j o u r , u n officier d e s a n t é faisait u n e v i s i t e a u c u r é de
C r o i x - d e - V i e , qui a v a i t u n m a l s é r i e u x à la c u i s s e .
C o m m e le m é d e c i n se p e r m e t t a i t à l ' é g a r d d u m a l a d e
quelques plaisanteries grossières : « Citoyen, lui dit
M o n s i e u r T é n è b r e , en le r e g a r d a n t a v e c i n d i g n a t i o n , r e s -
LA PERSÉCUTION EN 1797 ET 1798 197

p e c t e z u n p r ê t r e de J é s u s - C h r i s t . J ' i g n o r e j u s q u ' a u x t e r m e s
infâmes dont vous vous servez d a n s des fonctions où vous
d e v r i e z ê t r e h u m a i n . De t o u t e s m e s s o u f f r a n c e s , c ' e s t v o t r e
r e p r o c h e i n d é c e n t q u i e s t la p l u s a m è r e . »
S o u s le c o u p d e ces n o b l e s et f e r m e s p a r o l e s , l ' i n s o l e n t
]
b a i s s a la t ê t e et g a r d a le s i l e n c e ( ) .
Ces â m e s fortes é t a i e n t p r ê t é s p o u r la s u p r ê m e é p r e u v e ,
le s u p p l i c e d ' u n c l i m a t m e u r t r i e r , d a n s les m a r a i s d e la
Guyane.

PRÊTRES VENDÉENS DÉTENUS SUR LES PONTONS DE LA RADE DE

L'iLE D'AIX, ET DANS LA CITADELLE DE L'iLE DE RÉ

P a r m i les 3 . 0 0 0 p r ê t r e s f r a n ç a i s c o n d a m n é s a u m a r t y r e
d e s p o n t o n s , d a n s la r a d e d e l'île d ' A i x , l ' h i s t o i r e nous
s i g n a l e 19 m e m b r e s du c l e r g é v e n d é e n , d o n t le Ciel s e u l
2
c o n n a î t les n o m s ( ) .
N o u s d e v o n s a u m o i n s u n p i e u x s o u v e n i r à la m é m o i r e
de ces g l o r i e u x i n c o n n u s , d o n t les o s s e m e n t s reposent,
sans doute, avec tant d ' a u t r e s , d a n s les s a b l e s de ces
r i v a g e s , t é m o i n s d e si g r a n d e s i n f o r t u n e s et de si l o n g u e s
douleurs.
Un étranger, traversant cette plage solitaire, vit un
j o u r u n p a y s a n de S a i n t c - S o u l l e , a g e n o u i l l é et f a i s a n t s a
p r i è r e , d a n s l'île M a d a m e . Il lui d e m a n d e la r a i s o n de c e t
acte religieux.
— E h q u o i ! lui r é p o n d le p i e u x c h r é t i e n , v o u s n e s a v e z
d o n c p a s q u e c'est ici q u e s o n t e n t e r r é s les saints !
L e s saints ! Ce sont les v i c t i m e s d u D i r e c t o i r e , les
p r ê t r e s et les r e l i g i e u x d é p o r t é s d a n s la r a d e de l'île d ' A i x ,
et i n h u m é s , s a n s h o n n e u r , s u r les c ô t e s du l i t t o r a l . Il y a
p l u s i e u r s c e n t a i n e s de c e s t o m b e s d a n s l'île M a d a m e .

(1) Mémoires de Mgr de BEAUBEGARD, pp. 199-268.


( 2 ) Roche fort et les pontons de Vite d'Aix, par l'abbé DUBOIS, chez
Libaros.
198 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

P l u s h e u r e u x p o u r les d é t e n u s v e n d é e n s de l a c i t a d e l l e
d e S a i n t - M a r t i n d e l'île de R é , l ' h i s t o r i e n p e u t offrir l e u r s
n o m s a u r e s p e c t de l a V e n d é e c a t h o l i q u e (*).
Quatre prêtres du diocèse d e L u ç o n étaient internés dans
cette citadelle.
1. J e a n - A u g u s t i n EPAUD, n é à S a i n t e - F l a i v e . Il é t a i t d o m i -
cilié à S a i n t - N i c o l a s d e B r e m , q u a n d il fut saisi et c o n -
d u i t à l'île de R é , le 7 a o û t 1 7 9 8 . Il é t a i t â g é de 61 a n s .
H fut l i b é r é e n 1 8 0 0 .
2. C h a r l e s - L o u i s GRAFPARD, â g é de 53 a n s , né aux H e r b i e r s .
Il é t a i t d o m i c i l i é à M o n s i r e i g n e q u a n d il fut p r i s . Il
s'est évadé.
3. Michel-Louis HANTRAYK, âgé de 73 ans ; né a u x Loges-
Marchis. Il é t a i t d o m i c i l i é à la Ctaye, d a n s la p a r o i s s e
de Curzon.
4. A n t o i n e - C h a r l e s MORIN, â g é de 55 a n s , n a t i f de V o u v a n t .
I n c a r c é r é le 7 a o û t 1 7 9 8 , il e s t m o r t à l'île d e R é , le
30 m a r s 1 8 0 0 , chez u n p h a r m a c i e n n o m m é Bernier.

C o m m e les m a r t y r s d e s p r e m i e r s s i è c l e s , ces g é n é r e u x
p r i s o n n i e r s du Christ t r a n s f o r m a i e n t leur cachot en o r a -
toire.
« L a c i t a d e l l e d e S a i n t - M a r t i n de l'île d e R é , n o u s dit
l ' h i s t o r i e n de l e u r c a p t i v i t é (*), p r é s e n t a i t l ' i m a g e d ' u n e
fervente c o m m u n a u t é religieuse. On les voyait, r é u n i s p a r
g r o u p e s , r é c i t e r le s a i n t office. L e s q u e l q u e s e x e m p l a i r e s
de b r é v i a i r e s q u ' i l s a v a i e n t s a u v é s des m a i n s r a p a c e s d e s

(1) Les» déportés de la rade d'Aijc, par l'abbé MANSEAU, T. n,


p. 246 et suiv., 292 et suiv.
(2) Ibid., p. 183 et suiv.
LA PERSÉCUTION EN 1797 ET 1798 199

inquisiteurs municipaux circulaient de m a i n s e n mains.


L e s j o u r s et les n u i t s suffisaient à p e i n e à l ' a c c o m p l i s s e -
ment du pieux devoir.
« Ils r é c i t a i e n t d é v o t e m e n t l e u r c h a p e l e t , et l ' o n n ' e n t e n -
d a i t de t o u s c ô t é s q u e le Pater, Y Ave Maria et le Memo-
rare.
« Ils a v a i e n t t r o u v é m o y e n d ' é r i g e r u n c e r t a i n n o m b r e
d ' a u t e l s d a n s l e s g r e n i e r s e t d a n s l e s g a l e t a s . On fit d e s
p i e r r e s s a c r é e s a v e c les a r d o i s e s d e s t o i t u r e s . O n se p r o -
c u r a d e s calices et d e s p a t è n e s en é t a i n , et l ' o n se fit d e s
o r n e m e n t s p o u r la c é l é b r a t i o n d e s s a i n t s m y s t è r e s .
« D e p u i s 3 h e u r e s d u m a t i n j u s q u ' à m i d i , les p r ê t r e s s e
s e r v a i e n t la m e s s e les u n s l e s a u t r e s . Ils c o n s e r v a i e n t l a
l a s a i n t e e u c h a r i s t i e , et a v a i e n t o r g a n i s é e n t r e e u x l ' a d o r a -
tion perpétuelle du Saint S a c r e m e n t .
« Ils a v a i e n t é g a l e m e n t f o r m é u n e a s s o c i a t i o n d u S a c r é -
C œ u r , et voici u n e d e s p r i è r e s q u e r é c i t a i e n t l e s a s s o c i é s .

Prière journalière de l'Association formée entre les


prêtres déportés de l'île de lié., le 2 février 1800.

0 C œ u r a d o r a b l e de J é s u s , s o y e z l ' u n i q u e o b j e t d e m o n
amour, le t e r m e de t o u s m e s d é s i r s , le c e n t r e de m o n
c œ u r . S o y e z m a p a i x et m a t r a n q u i l l i t é à l ' h e u r e de m a
m o r t , m a joie et m a béatitude dans l'éternité.
O C œ u r aimable, soyez c o n n u , aimé et exalté j u s q u ' a u x
e x t r é m i t é s de la t e r r e .
CHAPITRE VIII

D É P O R T A T I O N A LA G U Y A N E , D E 1798 A 1801

LE D É P A R T , LES ADIEUX A LA F R A N C E , L A TRAVERSÉE

Il y avait 16 m o i s q u e l e s prêtres proscrits étaient


détenus dans les prisons de Rochefort, lorsque, le
11 m a r s 1 7 9 8 , à 6 h e u r e s d u m a t i n , le g e ô l i e r e n t r a i t d a n s
leur prison.
— M e s s i e u r s , l e v e z - v o u s , l e u r dit-il, d ' u n e v o i x r u d e ;
v o u s allez p a r t i r .
S u r les 8 h e u r e s , 195 p r i s o n n i e r s , p a r m i l e s q u e l s o n
c o m p t a i t 162 p r ê t r e s et 33 l a ï c s , s o n t r é u n i s d a n s u n e c o u r
e t e n t o u r é s d ' u n e h a i e de s o l d a t s . C ' é t a i t u n p r e m i e r c o n -
voi p o u r l a d é p o r t a t i o n à la G u y a n e .
R a n g é s deux par deux, les exilés sont conduits à bord
d e la f r é g a t e la Charente, avec t a m b o u r s en tète, b a t t a n t
l ' a i r d u Ça ira.
L a Charente é c h o u a d a n s la r a d e d e R o y a n .
Un m o i s a p r è s , le 12 a v r i l , les 195 d é p o r t é s é t a i e n t
t r a n s b o r d é s s u r la Décade, q u i les d é p o s a i t à C a y e n n e , à
l a fin de m a i 1 7 9 8 .
Cinq p r ê t r e s v e n d é e n s f a i s a i e n t p a r t i e d e ce p r e m i e r
convoi :
C'étaient Messieurs Chapelle de Jumillac, Drouet,
Germon, Ténèbre et Brénugat.
U n s e c o n d c o n v o i , d o n t f a i s a i e n t p a r t i e M e s s i e u r s Jean de
e r
Beauregard et Dèsanncau, é t a i t e m b a r q u é le 1 a o û t de l a
m ê m e a n n é e , s u r la Bayonnaise.
LA DÉPORTATION A LA GUYANE, DE 1798 A 1801 201

A v a n t s o n d é p a r t de R o c h e f o r t , le v i c a i r e g é n é r a l d e
L u ç o n a v a i t r e ç u de s a m è r e l ' a d m i r a b l e l e t t r e q u e voici :
« J e n e p u i s t ' e x p r i m e r , m o n p l u s c h e r et m a l h e u r e u x
e n f a n t , t o u t e m a p e i n e de t e v o i r e n c o r e s é p a r é de m o i .
J'espérais q u e tu m ' a u r a i s f e r m é les y e u x . M a i s il f a u t
a d o r e r l a m a i n de D i e u , qui nous punit à cause de n o s
péchés. J'espère qu'elle ne t ' a b a n d o n n e r a pas. Ménage ta
p a u v r e santé à cause de m o i . Ta s œ u r t'écrit. T o u s ceux
q u i s o n t a u t o u r d e m o i se r é u n i s s e n t p o u r l ' a s s u r e r q u ' i l s
p r i e r o n t Dieu p o u r toi. Et m o i , m o n cher enfant, j e t'assure
de t o u t e la t e n d r e s s e de ta m a l h e u r e u s e m è r e . »
D e u x j o u r s a p r è s s o n d é p a r t p o u r la G u y a n e , l ' a b b é d e
B e a u r e g a r d é c r i v a i t la l e t t r e s u i v a n t e à c e t t e m è r e si t e n -
d r e m e n t a i m é e , d o n t l ' a b s e n c e fut l ' o b j e t de s e s p l u s c r u e l s
c h a g r i n s , d a n s les p r i s o n s d e R o c h e f o r t c o m m e d a n s les
solitudes du Nouveau-Monde.
« Ma t r è s b o n n e m è r e , e n m ' e m b a r q u a n t p o u r la t e r r e
l o i n t a i n e de l ' e x i l , m o n c œ u r s ' e s t p o r t é v e r s v o u s ; m a i s
j'ai vu en vous une mère chrétienne, une femme forte
qui, à chaque é p r e u v e , se retourne vers la m a i n qui
l ' é p r o u v e . Il e s t u n s é j o u r é t e r n e l où n o u s n o u s r é u n i r o n s
t o u s ; j e l ' e s p è r e d e la b o n t é de Dieu,, et j e le lui d e m a n -
d e r a i t o u t e m a v i e . M o n c œ u r n ' e s t p a s d u r ; j e vois t o u s
c e u x q u e j ' a i m e ; m a i s j e s o u r i s a u sacrifice, et j ' o s e v o u s
a s s u r e r q u e la p a i x , m ê m e la g a î t é , r é g n e n t d a n s mon
âme.
« V o u s ne m'avez pas mis au m o n d e pour ne pas
m o u r i r ; e n c o r e m o i n s p o u r n e p a s souffrir. J e v o u s le
r é p è t e a v e c c a n d e u r , j e s u i s h e u r e u x et s a n s a u c u n e
t r i s t e p e n s é e . V o t r e D i e u , l e D i e u de m a m è r e , r è g n e s o u s
l ' é q u a t e u r ; l ' u n i v e r s e s t à lui ; c ' e s t s a m a i n q u i le
gouverne.
« J e v o u s en c o n j u r e p a r t o u s l e s d r o i t s q u e v o t r e
tendresse m'a donnés sur v o u s , consolez-vous, consolez
mes amis.
« J ' e m p o r t e v o s l e t t r e s , e t p l u s e n c o r e , l ' i m a g e de v o t r e
202 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

c o u r a g e . C e l t e i d é e m e r e n d fort, et j a m a i s j e n ' a i m i e u x
s e n t i le b o n h e u r d ' a v o i r u n e m è r e q u i fait l ' o r g u e i l de
l
n o t r e m a i s o n e t l ' a d m i r a t i o n d e n o s a m i s ( ) ».
L ' a b b é de B e a u r e g a r d manifestait la m ô m e grandeur
d ' â m e et le m ê m e h é r o ï s m e de s e n t i m e n t s c h r é t i e n s d a n s
u n e autre lettre, datée du 7 du mois d'août, qu'il adressait
à l ' u n e de ses p l u s i n t i m e s c o n n a i s s a n c e s .
« E n f i n , d i s a i t - i l , les d e r n i e r s l i e n s s o n t r o m p u s . Q u a n d
vous recevrez c e t t e l e t t r e , j e s e r a i e n p l e i n e m e r et loin d e
la France pour jamais. C'en est fait des espérances
h u m a i n e s . Il n ' e s t p l u s d ' a m i s , de p a r e n t s ; il n ' e s t p l u s d e
f r è r e s . V o u s , l a d é p o s i t a i r e de m e s d e r n i e r s sentiments,
v o u s l e s t r a n s m e t t r e z à m o n f r è r e et à m e s a m i s . V o u s
leur direz que m o n c œ u r a tout senti ; qu'il n'est pas u n
a m i , u n p a r e n t , u n f r è r e , u n e s œ u r q u e j e n e voie et q u e
je n e n o m m e ; m a i s a u s s i q u ' i l n ' e s t r i e n q u e j e n e sacrifie
à la v o l o n t é de m o n D i e u , o h ! o u i , j u s q u ' à la m e i l l e u r e
des m è r e s .
« M a i s l a p a i x e s t le fruit d e ce sacrifice : a h ! b i e n p l u s
q u e la p a i x ; la j o i e e s t d a n s m o n c œ u r , et c e s e n t i m e n t
r a n i m e m a s a n t é et m e s f o r c e s ; m a g a î t é e s t r e m a r q u é e
p a r tous ceux qui m ' e n t o u r e n t .
« E t p o u r q u o i ne serais-je pas h e u r e u x ? J e n e tiens
p l u s q u ' à D i e u , et j e m e d o n n e à s a P r o v i d e n c e . L a foi m e
dit q u ' i l e s t u n b o n p è r e , e t q u ' i l m e d o n n e r a le ciel e n
é c h a n g e d'un reste de m o n d e .
« J ' a i m e m o n exil ; j ' a i m e ces r é g i o n s i n c o n n u e s , j ' y
v o l e a v e c j o i e , p u i s q u ' i l e s t é v i d e n t q u e c ' e s t la v o l o n t é d e
mon Maître.
« P a r t a g e z m e s s e n t i m e n t s , et p e n d a n t q u e l ' a g i t a t i o n
d e s m e r s v a m ' ô t e r la l i b e r t é de p r i e r , et n e m e l a i s s e r a
q u e la p r i è r e d e s s o u f f r a n c e s , élevez v o s m a i n s v e r s D i e u ,
et demandez-lui que j e fasse sa volonté !

(I) Au retout' de son exil, l'abbé Jean de Beauregard eut le bonheur de


revoir sa mère, qui mourut le 21 avril 1802, dans sa 83e année.
LA DÉPORTATION A LA GUYANE, DE 1798 A 1801 203

« A d i e u , o u i , a d i e u ; j e le dis s a n s p e i n e , s a n s u n s o u p i r .
L ' a n c r e s e l è v e ; t o u t est en a c t i o n a u t o u r d e m o i ; le
vaisseau agité trouble m a m a i n , mais m o n c œ u r est c a l m e .
« A d i e u ; n o u s n o u s r e v e r r o n s a u ciel, v o u s , m a m è r e
et s e s e n f a n t s . »
D a n s les a c c e n t s s u r h u m a i n s de c e t t e l e t t r e , on c r o i t
entendre comme un écho de la parole enflammée de
saint Ignace d'Antioche, aspirant au b o n h e u r d'être broyé
s o u s la d e n t d e s b ê t e s de l ' a m p h i t h é â t r e .

Pendant tout le cours de la traversée, les prêtres


d é p o r t é s c o n t i n u è r e n t , a u t a n t q u e la s i t u a t i o n le p e r m e t t a i t ,
l e u r v i e r é g u l i è r e et r e l i g i e u s e .
« C h a q u e m a t i n , n o u s f a i s i o n s la p r i è r e , dit M o n s i e u r d e
B e a u r e g a r d . N o u s l i s i o n s le p r o p r e de la m e s s e , a v e c u n e
é p î t r e e t u n é v a n g i l e . L e s o i r , n o u s faisions la l e c t u r e ;
n o u s r é c i t i o n s le r o s a i r e et u n e p r i è r e p o u r n o s e n n e m i s .
L e b r é v i a i r e se r é c i t a i t à h e u r e fixe, et l ' e x a c t i t u d e à c e s
devoirs présentait à tout l'équipage u n spectacle imposant.
« Nous d o n n i o n s à n o s confrères m o u r a n t s tous les
s e c o u r s q u e la r e l i g i o n p e u t offrir. L a m i s é r i c o r d e de D i e u
b é n i s s a i t l e u r d e r n i e r m o m e n t , et t o u s s o n t m o r t s d a n s u n e
paix profonde. Je confessai o u v e r t e m e n t mes pauvres
confrères. Je leur administrai publiquement l'extrème-
o n c t i o n ; et q u a n d ils é t a i e n t d é c é d é s , n o u s c é l é b r i o n s l e u r s
o b s è q u e s ; n o u s r é c i t i o n s p r è s d u c o r p s les offices d e
l ' E g l i s e . A p r è s l'office, j e s u i v a i s le c o r p s , c o u s u d a n s s o n
h a m a c avec un boulet aux pieds. Placé sur une planche,
l e c a d a v r e é t a i t l a n c é à la m e r p a r le s a b o r d de la c u i s i n e .
Il n e m a n q u a i t q u e le c o u p de c a n o n ; m a i s o n n e d e v a i t
p a s faire cet h o n n e u r à d e s p r o s c r i t s ('). »
Enfin, après les t o r t u r e s d'une horrible t r a v e r s é e de
60 j o u r s , les d é p o r t é s de la Bayonnaise mouillaient par le

(1) Mémoires, p. 294.


204 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

t r a v e r s d e s Malingres, e n v u e d e C a y e n n e , le 29 s e p -
tembre 1798.

II

SÉJOUR D E S DÉPORTÉS D A N S LES MARAIS D E LA GUYANE

I. — Le bagne des déportés.

V u e d e la r a d e de C a y e n n e , la G u y a n e p r é s e n t a i t a u x
e x i l é s u n e s o r t e de p a n o r a m a g r a n d i o s e , d a n s u n s p l e n d i d e
l
h o r i z o n d e m o n t a g n e s argentées ( ) q u i s ' é l è v e n t , de c o n -
treforts en contreforts, comme un gigantesque amphi-
théâtre.
M a i s , l a l a r g e z o n e qui f o r m e l e s c ô t e s n ' e s t q u ' u n i m -
m e n s e m a r a i s d ' e a u x c r o u p i s s a n t e s , f a n g e u s e s et i n f e c t e s ,
L a G u y a n e e s t u n e s o r t e d ' e n f e r , qui offre a u x p r e m i e r s
regards des aspects enchanteurs. La nature y porte
p r e s q u e p a r t o u t ce d o u b l e c a r a c t è r e d ' a p p a r e n c e s sédui-
s a n t e s e t de r é a l i t é s c r u e l l e s .
L e s f o r ê t s s o n t d ' u n e h a u t e u r p r o d i g i e u s e . « J ' a i v u , dit
l ' a u t e u r d e s Mémoires, d e s a r b r e s de 100 p i e d s de h a u t e t
de 8 à 9 p i e d s de d i a m è t r e ». M a i s c e s forêts sont des
f o u r r é s i n e x t r i c a b l e s de p l a n t e s é p i n e u s e s et d é c h i r a n t e s .
Ce s o n t c o m m e d e s spécimens effrayants de la nature
sauvage, abondonnée à s a f é c o n d i t é p u i s s a n t e et d é s o r -
donnée.
« J ' e n t r a i s d a n s ces b o i s , dit le m ê m e t é m o i n , a v e c u n e
s o r t e de frisson d ' h o r r e u r , c a u s é p a r le s i l e n c e et l ' o b s c u -
rité.
« U n j o u r , j e m ' y e n f o n ç a i , p o u r c u e i l l i r q u e l q u e s fruits
singuliers ; je heurtai une branche. Tout à coup un essaim
de g u ê p e s fondit s u r m o i , et m e l a r d a d ' h o r r i b l e s p i q û r e s . »
O n n e p e u t se faire u n e i d é e de la b e a u t é des o i s e a u x d e
ces c o n t r é e s , et de la s p l e n d e u r d e l e u r p l u m a g e , o ù l'on
voit é c l a t e r t o u t e s les c o u l e u r s d e l ' a r c - e n - e i e l .

(1) Mémoires.
LA DÉPORTATION A LA GUYANE, DE 1798 A 1801 205

Les colibris de toutes t a i l l e s , d e p u i s la grosseur du


merle jusqu'à celle de l'oiseau-moucbe, sont de vrais
b i j o u x d e la n a t u r e .
L e s g r a n d s aras ont l'éclat du r u b i s .
M a i s la v o i x de t o u s c e s o i s e a u x e s t r a u q u e et d é s a -
g r é a b l e . « U n seul m e c h a r m a i t , dit M o n s i e u r de B e a u r e g a r d :
c'est une fauvette, qui porte à Cayonne le nom de
rossignol.
« U n de c e s o i s e a u x v i n t faire s o n n i d d a n s u n e a n c i e n n e
mortaise d'un des c h e v r o n s de m a chambre. Je n'eus
g a r d e d e le t r o u b l e r ; son c h a n t c h a r m a i t m o n exil et m e s
l o i s i r s . L a m o r t a i s e s ' é t a n t t r o u v é e t r o p é t r o i t e , la f a u v e t t e
d u t r e c o m m e n c e r son t r a v a i l , et relit s o n n i d d a n s la p o c h e
d ' u n v i e u x v ê t e m e n t , p u i s enfin, d a n s u n e c a l e b a s s e , où
la famille v i n t à b i e n ( i ) . »
L a p l u p a r t des a n i m a u x d e la G u y a n e s o n t d e s e s p è c e s
d a n g e r e u s e s ou r e p o u s s a n t e s : d e s t i g r e s d a n s les b o i s ;
d a n s les r i v i è r e s d e s c a ï m a n s , d o n t q u e l q u e s - u n s m e s u r e n t
j u s q u ' à 30 p i e d s de l o n g u e u r .
D e s s e r p e n t s m o n s t r u e u x et de t o u t e s c o u l e u r s , d o n t le
cri r a p p e l l e le m u g i s s e m e n t d u t a u r e a u , i n f e s t e n t le p a y s
e t e n v a h i s s e n t les c a s e s d e s n è g r e s .
L a terre fourmille de s c o r p i o n s , de c r a p a u d s é n o r m e s ,
de c h e n i l l e s v e n i m e u s e s , q u i font h o r r e u r .
« U n j o u r , dit le v i c a i r e g é n é r a l de L u ç o n , j e r e m a r q u a i
u n e sauterelle d'une forme é t r a n g e , qui r e s s e m b l e à u n
c h e v a l , et q u e les n è g r e s a p p e l l e n t le cheval du diable. »
T o u s ces m a r a i s s o n t i n f e s t é s de n u é e s de rnaringouins
et d ' a u t r e s i n s e c t e s p e r s é c u t e u r s , d o n t l ' a i g u i l l o n p o r t e le
feu d a n s le s a n g . C'est u n d e s fléaux de la G u y a n e , et c e
fut l ' u n d e s s u p p l i c e s d e s d é p o r t é s .

L a flore, q u e l q u e r i c h e e t v a r i é e q u ' e l l e s o i t , p r é s e n t e

(1) Mémoires, pp. 482, 536.


206 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

s o u v e n t l e s m ê m e s c a r a c t è r e s de f o r m e s é t r a n g e s . E l l e
f o i s o n n e e n p l a n t e s v é n é n e u s e s et e n fruits d a n g e r e u x .
« L a p r e m i è r e p l a n t e q u e j e c u e i l l i s , dit M o n s i e u r d e
B e a u r e g a r d , e s t u n p o i s o n v i o l e n t : c ' é t a i t u n asclépias à
fleurs j a u n e s , et q u i s ' e s t m u l t i p l i é p a r t o u t , les v e n t s
e m p o r t a n t ses g r a i n e s l o n g u e s et a r g e n t é e s . »
L e s pripris. s o r t e de m a r e s f é t i d e s , s ' é m a i l l e n t d e fleurs
c h a r m a n t e s ; m a i s c'est là q u e se m u l t i p l i e n t Jes r e p t i l e s
h i d e u x et l e s i n s e c t e s les p l u s m a l f a i s a n t s .
A j o u t o n s , c o m m e d e r n i e r t r a i t à ce s o m b r e t a b l e a u , q u e
c e s m a r a i s s o n t n o y é s d a n s u n d é l u g e de p l u i e s t o r r e n -
tielles, p e n d a n t 8 mois de l'année ; d u r a n t les 4 mois qui
s u i v e n t ils s o n t b r û l é s p a r u n soleil de feu.
O n v o i t q u e la c r u a u t é du D i r e c t o i r e n e s ' é t a i t p a s
t r o m p é e , e n c h o i s i s s a n t ce p a y s l u g u b r e , p o u r en faire le
c i m e t i è r e d e s p r ê t r e s c o n d a m n é s à la d é p o r t a t i o n .
D é j à , e n 1 7 6 2 , s o u s le m i n i s t è r e de C h o i s e u i l , 8 . 0 0 0
é m i g r é s a v a i e n t t r o u v é là l e u r t o m b e a u , et les d e u x t i e r s
d e s e x i l é s d e 1798 d e v a i e n t a v o i r le m ê m e s o r t .

L a G u y a n e f r a n ç a i s e se d i v i s e en 8 c a n t o n s , qui e m p r u n -
t e n t l e u r s n o m s a u x fleuves q u i les t r a v e r s e n t :
Ce s o n t les c a n t o n s d e Cayenne, Roura, Maeouria t

Kouron, Sinnamari, Iracoubo, Approuague et Oyapoco.


L e s p r ê t r e s d é p o r t é s d e la V e n d é e f u r e n t d i s p e r s é s et
é t a b l i s s u r ces d i v e r s p o i n t s de la c o l o n i e :
— C h a p e l l e de J u m i l l a c , d a n s le c a n t o n à'Approuague ;
— G e r m o n , d a n s celui deRoura ;
— T é n è b r e , à Cayenne ;
— B r é n u g a t , à Cononama, o ù il m o u r u t en v é r i t a b l e
martyr.
M e s s i e u r s D r o u e t , D é s a n n e a u et de B e a u r e g a r d v é c u r e n t
p l u s i e u r s m o i s e n s e m b l e à Macouria. Ils p a s s è r e n t le
d e r n i e r t e m p s de l e u r exil d a n s u n e p e t i t e île de la C a y e n n e .
a p p e l é e les Deux-Flots.
LA DÉPORTATION A LA GUYANE, DE 1798 A 1801 207

//. — Vie édifiante et douloureuse des prêtres vendéens


à la Guyane.

N o u s n ' a v o n s p r e s q u e a u c u n d é l a i l s u r la v i e de n o s
m a r t y r s de la foi, d a n s c e t t e i m m e n s e et c r u e l l e p r i s o n de
laUruyane française.
M a i s , d a n s le r é c i t q u e le v i c a i r e g é n é r a l d e L u ç o n n o u s
a d o n n é de s o n e x i l , n o u s a l l o n s r e t r o u v e r l ' h i s t o i r e de
t o u s ses c o m p a g n o n s d ' i n f o r t u n e .
D ' a i l l e u r s , M o n s i e u r de B e a u r e g a r d l e u r r e n d ce t é m o i -
g n a g e c o m m u n , q u i p e u t t e n i r lieu d ' u n l o n g p a n é g y r i q u e :
« l i s s e m o n t r è r e n t d i g n e s , n o u s dit-il, de l a s a i n t e c a u s e p o u r
l a q u e l l e ils s u b i s s a i e n t ce l o n g s u p p l i c e de la d é p o r t a t i o n .
Dieu n o u s a t o u s g a r d é s a u m i l i e u d e s d a n g e r s q u i a s s i é -
geaient noire vertu. Nous avons prêché par notre exemple.
P a s u n s e u l n e s ' e s t é c a r t é d e s lois de la s a g e s s e . P l u s i e u r s
prêtres s'offraient au Ciel comme victimes pour la
France d).

*
* •

E n d é b a r q u a n t à C a y e n n e , Monsieur l'abbé de B e a u r e -
g a r d fut l o g é d ' a b o r d à l ' h ô p i t a l , s i t u é à u n e a s s e z g r a n d e
d i s t a n c e d e l a ville, s u r le b o r d de la r a d e , et t e n u p a r l e s
s œ u r s de Saint-Maurice de Chartres. Après quelques
m i n u t e s de c o n v e r s a t i o n , la s u p é r i e u r e , s œ u r C a t h e r i n e
P e y n i e r , . l ' i n t r o d u i t t o u t d ' a b o r d d a n s u n e p e t i t e salle t r è s
p r o p r e , et lui dit t o u t b a s : « M o n s i e u r l ' a b b é , voici o ù
r e p o s e le D i e u p o u r la c a u s e d u q u e l o n v o u s e x i l e . V o u s
n o u s le d o n n e r e z q u e l q u e f o i s ; v o u s a u r e z l e b o n h e u r d e
c é l é b r e r la m e s s e . »
L a v i s i t e de c e t t e h u m b l e c h a p e l l e t o u c h a p r o f o n d é m e n t
l ' e x i l é . « J e r e t r o u v a i s à la G u y a n e le D i e u de m a m è r e ,
n o u s dit-il ; j e l ' a d o r a i h u m b l e m e n t ; j e lui r e n d i s g r â c e d e

(1) Mémoires, pp. 375 et 494.


208 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

m a c o n s e r v a t i o n : j e m ' h u m i l i a i à la v u e d e m e s f a u t e s . E n
e x p i a t i o n , j e m'offris à c e b o n M a î t r e ; j e lui c o n s a c r a i m a
v i e , m a famille et la F r a n c e . »
M o n s i e u r de B e a u r e g a r d c o n f e s s a i t les s œ u r s et q u e l q u e s
n o i r s , l e u r s d o m e s t i q u e s . Il c é l é b r a i t q u e l q u e f o i s la m e s s e ,
m a i s il n e p o u v a i t la d i r e q u e la n u i t , p o u r se g a r d e r de la
s u r v e i l l a n c e d ' u n c o m m i s s a i r e i m p i e et d a n g e r e u x . M a l g r é
cet o d i e u x e s p i o n n a g e , s o n s é j o u r à C a y e n n e fut p o u r l u i
la p a r t i e la m o i n s d u r e de s o n e x i l .

M a i s b i e n t ô t il fallut q u i t t e r l ' h ô p i t a l . On le t r a n s f é r a
p r è s d e S i n n a m a r i , à Maconria, dans une misérable case
appartenant à un mulâtre n o m m é Séverin, dans un m a r é -
c a g e t r è s j u s t e m e n t d é s i g n é s o u s le n o m de Tout-y-
manque.
« T o u t y m a n q u a i t en effet, dit-il ; c'était l ' a b a n d o n
et l'exil d a n s t o u t e l e u r a m e r t u m e . L à , j e n ' a v a i s p a s u n
ami. »
L ' e x i l é a v a i t p o u r t a n t a v e c l u i , p o u r p a r t a g e r sa c a s e e t
sa m i s è r e , d e u x excellents p r ê t r e s , dont l'un était u n r u d e
B r e t o n de D o l , et l ' a u t r e u n V e n d é e n , l ' a b b é D r o u e t ,
a n c i e n p r o f e s s e u r a u c o l l è g e de L u ç o n , et q u i , à R o c h e f o r t ,
a v a i t é t é d é j à le c o m p a g n o n d e M o n s i e u r de B e a u r e g a r d .
M a i s la v e r t u n ' e s t p a s t o u j o u r s u n e g a r a n t i e de d é l i c a t e et
parfaite amitié. Les trois caractères étaient profondément
a n t i p a t h i q u e s , et le v i c a i r e g é n é r a l p o u v a i t é c r i r e p l u s
t a r d : « Ainsi isolé et s a n s c o n s o l a t i o n , j e c o m m e n ç a i m a
c a r r i è r e de p é n i t e n c e . Q u a n d j e m e v i s a v e c d e s h o m m e s
qui ne m'entendaient p a s , qui s'isolaient, j e mesurai l'abîme
de m a s o l i t u d e , et l ' a m e r t u m e r e m p l i t m o n c œ u r . J e s e n -
tais q u e j ' a v a i s p e r d u m e s p a r e n t s , m e s a m i s , n i a p a t r i e , e t
q u ' i l n ' y a v a i t p l u s p o u r m o i u n e s e u l e c o n s o l a t i o n s u r la
t e r r e . J e m e dis : Je suis seul au monde. »
C'est a l o r s q u e le s o u v e n i r de sa m è r e p e s a i t c o m m e u n
LA DÉPORTATION A LA GUYANE, DE 1798 A 1801 209

p o i d s é c r a s a n t s u r le c œ u r d e l'exilé. « Ah ! s ' é c r i a i t - i l , q u e
Je n o m de m è r e e s t p u i s s a n t s u r le c œ u r d ' u n malheureux,
d é p o r t é d a n s les d é s e r t s d e la G u y a n e ! Q u e l sacrifice,
q u a n d il p e n s e q u ' i l ne la r e v e r r a j a m a i s I M o n D i e u , v o u s
le s a v e z , de t o u s c e u x q u e j e v o u s ai faits, c ' é t a i t le p l u s
d o u l o u r e u x . Quand j ' é t a i s réduit à ces tristes m o m e n t s , où
l ' â m e s u c c o m b e s o u s la p e i n e , j e d i s a i s : « 0 Dieu de m a
m è r e 1 c e l t e m è r e , je v o u s la d o n n e I E t j e c r o y a i s q u e c e t t e
offrande d é s a r m a i t le Ciel. 0 m o n D i e u , j e fus l â c h e e t
i n g r a t ! La G u y a n e n'est-elle pas à v o u s ? J'avais p o u r t a n t
dit q u e j ' y r e t r o u v e r a i s le D i e u de m a m è r e ! »
A ces t o r t u r e s m o r a l e s v e n a i e n t s ' a j o u t e r les p e r s é c u -
t i o n s d u c l i m a t , l e s s a b l e s b r û l a n t s s o u s les p i e d s , une
a t m o s p h è r e e m b r a s é e s u r la t è t e , et l a n u i t , c ' é t a i e n t d e s
n u é e s de m o u s t i q u e s , dont les piqûres d a r d a i e n t dans les
c h a i r s c o m m e d e s é t i n c e l l e s d e feu.
« D ' é n o r m e s c r a p a u d s , d i s e n t les Mémoires, nous dispu-
t a i e n t n o t r e l o g e m e n t ; les s e r p e n t s s'y g l i s s a i e n t q u e l q u e -
fois ; les s c o r p i o n s se m ê l a i e n t a n o s l i v r e s ; l e s f o u r m i s
n o u s dévoraient. L a G u y a n e r e n f e r m e tous les insectes d u
m o n d e ; m a i s ils s e m b l a i e n t s ' ê t r e d o n n é u n r e n d e z - v o u s
g é n é r a l à Toui-y-manque. »
L ' â m e é n e r g i q u e du d é p o r t é e u t des m o m e n t s de défail-
l a n c e : il n o u s en fait l ' h u m b l e a v e u . « Q u e d e l a r m e s n ' a i -
j e p a s v e r s é e s d a n s les f o r ê t s d e la G u y a n e ! é c r i t - i l . M a i s
ces d é c o u r a g e m e n t s n e d u r è r e n t p a s . P l u s j ' é t a i s m i s é r a -
b l e , p l u s j e s e n t a i s le b e s o i n de la m i s é r i c o r d e du Ciel.
I n c a p a b l e de p r i e r , d a n s u n c l i m a t q u i é n e r v e t o u t e s les
f a c u l t é s , j e d i s a i s : Mon Dieu, je le veux bien.
« Enfin, j e m e s o u l i n s p a r la p e n s é e de la m o r t : elle m ' e m -
pêcha d'être plus lâche ou plus m é c h a n t . Nous a p p r e n i o n s
la m o r t d e s d é p o r t é s q u e n o u s a v i o n s c o n n u s , et n o t r e liste
mortuaire s'allongeait c h a q u e j o u r . En j a n v i e r 1799, 200
de m e s c o m p a g n o n s d ' i n f o r t u n e a v a i e n t s u c c o m b é . »
Sa consolation suprême é t a i t le bonheur de dire la
m e s s e d a n s sa p a u v r e c a s e de Macouria ; et a l o r s , le
14
210 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

p i e u x v i c a i r e g é n é r a l t r o u v a i t q u ' à Tout-y-manque il n e
m a n q u a i t p l u s r i e n . « L a m e s s e m e d o n n a i t la p a i x , dit-il.
P o u r r a i s - j e ê t r e si l â c h e de m e p l a i n d r e , q u a n d D i e u m ' a c -
c o r d a i t la plus grande des consolations q u ' i l y ait a u
monde ?
« N o u s r é c i t i o n s n o t r e office e n c o m m u n , à d e s h e u r e s
réglées. Quelquefois, ô mon Dieu, j'allais me consoler avec
v o u s d a n s ces b o i s s o m b r e s e t m o u s s u s , d o n t le s i l e n c e e s t
celui des tombeaux. Je v o u s d i s a i s q u e l q u e f o i s : Je ne
regrette pas ma patrie ; elle est moins paisible que ces
forêts et ma cabane indigente.
« J e r e g r e t t e l ' a m i t i é ; v o u s m ' a v e z dépouHJé de ce b i e n ;
j e l'ai l a i s s é e n F r a n c e . E h b i e n ! m o n D i e u , j ' a d o r e v o t r e
justice. Que j e vive seul, oui seul, et sans u n c œ u r qui
p u i s s e m ' e n t e n d r e . Q u ' à m a m o r t , il n e s o i t p a s v e r s é u n e
l a r m e ; que m a t o m b e ne soit j a m a i s visitée ! Que j e d o r m e
d a n s la n u i t de l ' o u b l i , cet o u b l i qui é t e i n t t o u t o r g u e i l !
M o n D i e u , j e le v e u x b i e n . »
E n n o u s l i v r a n t a i n s i la n a ï v e e x p r e s s i o n de s a belle
â m e s a c e r d o t a l e , le v i c a i r e g é n é r a l de L u ç o n n o u s r é v è l e
l e s p e n s é e s i n t i m e s q u i a n i m a i e n t t o u s ces p r ê t r e s , p r o s -
crits pour leur fidélité i n é b r a n l a b l e à l a foi c a t h o l i q u e . Ils
a v a i e n t l e s s e n t i m e n t s q u i t r a n s f i g u r e n t les p e r s é c u t é s , et
q u i e n font d e s b i e n h e u r e u x et d e s m a r t y r s .

I I I . — Séjour de Jean de Beauregard aux Deux-Flots.

M o n s i e u r de B e a u r e g a r d d u t c h a n g e r u n e t r o i s i è m e fois
d e r é s i d e n c e , et v i n t p a s s e r l e s d e r n i e r s m o i s oie s a d é p o r -
t a t i o n d a n s u n e p e t i t e île a p p e l é e les Deux-Flots, à l'em-
b o u c h u r e de la C a y e n n e . Il a v a i t les m ê m e s c o m p a g n o n s
q u a Macouria, avec un second V e n d é e n , son a m i , l'abbé
Désanneau.
L a vie d e s q u a t r e p r o s c r i t s d e s Deux-Flots fut celle d e s
ermites de la T h é b a ï d e . G o m m e les a n c i e n s P è r e s du
désert, ils p a r t a g e a i e n t l e u r t e m p s e n t r e le t r a v a i l des
LA DÉPORTATION A LA G U Y A N E , DE 1 7 9 8 A 1 8 0 1 211

m a i n s et la p r i è r e . Ils m a n i a i e n t la h a c h e , la scie et le
m a r t e a u , p o u r p o u r v o i r à l e u r s b e s o i n s de c h a q u e j o u r .
Ils se firent p l a n t e u r s et j a r d i n i e r s .
« Q u ' o n se r e p r é s e n t e , dit M o n s i e u r de B e a u r e g a r d , q u a t r e
p r ê t r e s , en b r a s de c h e m i s e , a v e c u n m a u v a i s p a n t a l o n , u n
1
mauvais chapeau, sans bas, u n sabre à l a m a i n ( ) , coupant,
brûlant, a b a t t a n t , b â t i s s a n t , et a v e c u n e b a r b e q u ' o n n e
r a s a i t q u e le s a m e d i , o b l i g é s d e faire la c u i s i n e , de f e n d r e
le b o i s s e c , de le p o r t e r , s o u v e n t de fort l o i n , presque
toujours c o u v e r t s de s u e u r et de p o u s s i è r e , o n d i r a que
n o u s d e v i o n s r e s s e m b l e r d a n s n o t r e île à R o b i n s o n d a n s
la s i e n n e .
« N o u s a v i o n s c o m m e lui n o t r e Vendredi, même deux. »
Ces d e u x Vendredis, c'étaient d e u x n è g r e s , qui habi-
t a i e n t a v e c e u x p o u r les s e r v i r , et s u r t o u t p o u r l e s v o l e r .
L'un d'eux, a p p e l é Congo, était u n j e u n e h o m m e de
20 ans.
U n j o u r , Congo s ' é c h a p p a d e la c a s e , p o u r aller v e n d r e
u n e c a l e b a s s e q u ' i l a v a i t d é r o b é e à ses m a î t r e s .
« La calebasse n o u s fut r a p p o r t é e , dit l'auteur des
Mémoires ; j e la m i s s o u s l e s y e u x d u l a r r o n , et lui dis :
« Congo, toi p a s b o n ! toi v o l e u r ! c a l e b a s s e !
« 11 p l e u r a t o u t e la n u i t ; ses p l a i n t e s é t a i e n t u n c h a n t
douloureux; il finissait t o u s les c o u p l e t s p a r ces m o t s :
Moi, voleur!
« Il n ' a v a i t p a s de r a n c u n e : d'un coup d'œil, on lui
r e n d a i t la p a i x et la g a î t é .
« Nous lui enseignâmes à connaître Dieu. A mon
d é p a r t , il d e v a i t ê t r e b a p t i s é , et il é t a i t t r è s fier d ' a v o i r un
n o m chrétien »
L e r è g l e m e n t d e s Deux-Flots était celui des m o n a s t è r e s .
O n se l e v a i t à S h e u r e s . L e r é v e i l é t a i t u n c o u p de c a n o n
t i r é a u fort d e C a y e n n e . O n faisait la p r i è r e : p u i s , o n

(1) A la Guyane, tous les indigènes se servaient du sabre comme d'une


hache et d'un instrument tranchant.
@) Mémoires, pp. 439, 440.
212 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

p a r t a i t p o u r le t r a v a i l , a v e c l e s d e u x n è g r e s . L ' u n des
q u a t r e d é p o r t é s r e s t a i t à la c a s e p o u r faire le m é n a g e
r et
t e n i r le d é j e u n e r p r ê t .
L e b r é v i a i r e se r é c i t a i t à 11 h e u r e s . O n d î n a i t à m i d i .
L a s o i r é e r a m e n a i t les m ê m e s e x e r c i c e s , et c'est a i n s i
q u e l e s j o u r s d e s e x i l é s t o u r n a i e n t d a n s le m ê m e c e r c l e ,
t r a c é p a r c e r è g l e m e n t de t r a v a i l , de p r i è r e s et de p i e u s e s
méditations.
a S o u v e n t , dit M o n s i e u r d ë B e a u r e g a r d , n o u s e n t e n d i o n s
le c h a n t d ' u n g r o s o i s e a u , q u i n e v a q u ' e n c o m p a g n i e , et
q u i n e c h a n t e q u e le s o i r et le m a t i n .
« Nous donnions a l o r s à Congo un fusil c h a r g é . Le
c h a s s e u r se faufilait s o u s b o i s , d a n s les a l i z i e r s , et q u a n d
il é t a i t à p o r t é e , il t i r a i t . Si le c o u p é t a i t h e u r e u x , Congo
c r i a i t de fort loin : Li mort, mon Père, et c'était une
g r a n d e j o i e d a n s la c a s e . »

I V . — L'apostolat des déportés. — Justine Lanoé.

L e vicaire général avait u n e idée trop haute de la


m i s s i o n du p r ê t r e , p o u r n e p a s s a i s i r t o u t e s l e s o c c a s i o n s
d ' e x e r c e r s o n zèle s u r c e t t e r a c e d é g r a d é e e t m a l h e u r e u s e
des n è g r e s , avec laquelle la Providence le mettait en
conlact.
A t t i r é s a u x Deux-Flots p a r la c u r i o s i t é , les n o i r s se
l a i s s a i e n t q u e l q u e f o i s p r e n d r e a u x i n g é n i e u x artifices d e s
p r ê t r e s de J é s u s - C h r i s t . On l e u r e n s e i g n a i t les p r i è r e s ; o n
l e u r faisait c h a n t e r d e s c a n t i q u e s ; on l e s i n s t r u i s a i t .
« J ' e n ai m a r i é p l u s i e u r s , dit M o n s i e u r de B e a u r e g a r d ;
j ' a i fait b e a u c o u p d e b a p t ê m e s ; j ' a i v u d e s t r a i l s é c l a t a n t s
de la m i s é r i c o r d e d i v i n e . Q u e l q u e s - u n s d e s i n d i g è n e s m e
c o n d u i s a i e n t d a n s les b o i s p o u r se c o n f e s s e r . J e l e s
entendais, assis sur u n vieux tronc d'arbre, pendant que
les i n s e c t e s d é v o r a i e n t le p é n i t e n t et le c o n f e s s e u r . J e
n'avais pas r é p u g n a n c e à s e r r e r c o n t r e m o n c œ u r ces
LA DÉPORTATION A LA GUYANE, DE 1798 A 1801 213

p a u v r e s gens. J'ai l'espoir que plusieurs resteront bons


chrétiens. »

P a r m i ce p e t i t n o m b r e d ' é l u s , se t r o u v a i t u n e jeune
n é g r e s s e déjà c h r é t i e n n e , n o m m é e J u s t i n e L a n o é .
C ' é t a i t u n e perle., d i s e n t l e s Mémoires, une âme tout
a n g é l i q u e et de p r e m i è r e é l i t e , a u m i l i e u de la d é g r a d a t i o n
g é n é r a l e et p r e s q u e i r r é m é d i a b l e d e sa r a c e .
Son attrait était de servir les p r ê t r e s , qu'elle v én érai t
c o m m e d e s a n g e s d e s c e n d u s d u ciel.
M o n s i e u r de B e a u r e g a r d l u i d e m a n d a i t u n j o u r :
— D e p u i s q u e l l e é p o q u e a i m e z - v o u s t a n t le b o n Dieu ?
— M o n P è r e , r é p o n d - e l l e , c ' e s t d e p u i s q u e j ' a i le b o n -
h e u r de le c o n n a î t r e .
J u s t i n e avait été servante p e n d a n t quelque t e m p s , chez
un maître où sa vertu était exposée. Elle prit conseil
a u p r è s de la s u p é r i e u r e des religieuses de l ' h ô p i t a l de
C a y e n n e , et lui d e m a n d a s'il n e lui s e r a i t p a s p e r m i s d e se
j e t e r e n b a s , d u h a u t d ' u n e g a l e r i e , a u p é r i l d e sa v i e .
L a s œ u r lui r é p o n d i t q u ' e l l e le c r o y a i t p e r m i s .
— D i e u soit b é n i , s ' é c r i e a l o r s l ' a n g é l i q u e n é g r e s s e ; j e
suis bien sûre, maintenant, que je n'offenserai jamais
Dieu.
P l u s t a r d , elle e u t à s e r v i r u n e p e r s o n n e d ' u n c a r a c t è r e
a c a r i â t r e , qui n e r e c e v a i t s e s s o i n s l e s p l u s d é v o u é s q u ' a v e c
mépris et de d u r s r e p r o c h e s . Ces p r o c é d é s b r i s a i e n t le
c œ u r de l'innocente c r é a t u r e .
U n j o u r q u e J u s t i n e v e r s a i t d e s l a r m e s s o u s le c o u p d e
c e s i n j u s t e s et o u t r a g e u x t r a i t e m e n t s , M o n s i e u r d e B e a u -
r e g a r d lui dit q u ' u n e c h r é t i e n n e n e d e v a i t j a m a i s se l a i s s e r
a b a t t r e p a r les h u m i l i a t i o n s , m a i s q u ' i l fallait a u c o n t r a i r e
en éprouver une sainte joie.
— E h bien ! mon P è r e , répond-elle, j e v o u s p r o m e t s
d ' o b é i r et d e c h a n t e r q u a n d j ' a u r a i gagné chagrin.
214 LE MARTYRE DE LA VENiDÉE

Elle fut fidèle à c e t t e r é s o l u t i o n g é n é r e u s e , et q u a n d


elle é t a i t a c c a b l é e de r e p r o c h e s et d ' o u t r a g e s , elle se r e t i r a i t
s e u l e d a n s u n c o i n , et se m e t t a i t à c h a n t e r u n c a n t i q u e d e s
missions.
P a r u n e j o u r n é e de c h a l e u r e x t r ê m e , J u s t i n e se p l a ç a
a v e c sa c h a i s e d e v a n t u n e p o r t e , q u ' e l l e t e n a i t s o i g n e u s e m e n t
fermée.
L e v i c a i r e g é n é r a l la p r i e d ' o u v r i r , p o u r d o n n e r à l a
c h a m b r e un p e u de f r a î c h e u r .
— M o n P è r e , dit la j e u n e fille, j e v o u s p r i e d'attendre
e n c o r e u n petit morceau de temps.
P u i s , a p r è s q u e l q u e s m i n u t e s , elle o u v r e la p o r t e .
— M a i s , p o u r q u o i d o n c , l u i dit le p r ê t r e , m ' a v e z - v o u s
p r i v é d ' a i r si l o n g t e m p s ?
J u s t i n e baisse les y e u x , et r é p o n d q u ' u n e n é g r e s s e était
v e n u e l à , t o u t p r è s , l a v e r d u l i n g e , et q u e l l e n ' a v a i t p a s
gagné vêtements.
L a p i e u s e fille v o u l a i t a i n s i p r é s e r v e r d ' u n s p e c t a c l e p e u
m o d e s t e les r e g a r d s d ' u n m i n i s t r e d e D i e u .
« J e fis c o n n a î t r e à J u s t i n e la d é v o t i o n a u S a c r é - C œ u r ,
nous, dit M o n s i e u r de B e a u r e g a r d . Elle d é s i r a vivement
s ' a s s o c i e r à c e t t e c o n f r é r i e . J ' a i fait i n s c r i r e s o n n o m s u r
les r e g i s t r e s d e s F i l l e s de l a V i s i t a t i o n , à m o n r e t o u r e n
F r a n c e , et j e lui e n ai fait p a r v e n i r le billet. »
C'est ainsi que ces v é n é r a b l e s p r i s o n n i e r s de Jésus-
Christ ennoblissaient leurs chaînes, sanctifiaient leur d u r e
c a p t i v i t é , et s ' e n f a i s a i e n t u n e c a r r i è r e , la c a r r i è r e s u b l i m e
de l ' a p o s t o l a t c a t h o l i q u e .
Nous s o m m e s h e u r e u x de pouvoir attacher à leur cou-
r o n n e d ' a p ô t r e s c e t t e l i m p i d e et fine p e r l e q u ' i l s o n t t r o u v é e
d a n s les f a n g e s d e la G u y a n e , Justine Lanoè.

V . — La délivrance.

M o n s i e u r de B e a u r e g a r d a v a i t u n vif p r e s s e n t i m e n t q u e
le t e r m e de s o n exil a p p r o c h a i t , et il faisait p a r t d e s e s
LA DÉPORTATION A LA GUYANE, DE 4798 A 4804 215

espérances à son ami, Monsieur Ténèbre, hospitalisé à


Cayenne.
L e s p o u v o i r s p u b l i c s é t a i e n t las d ' u n e p e r s é c u t i o n qui
a v a i t v a i n c u les p e r s é c u t e u r s , e t le p r e m i e r c o n s u l , B o n a -
parte, voulait qu'elle prit fin.
D u 2 5 d u m o i s d ' a o û t 1800 a u 17 j u i l l e t de l ' a n n é e s u i -
v a n t e , les d é p o r t é s v e n d é e n s a v a i e n t le b o n h e u r de r e n t r e r
e n F r a n c e , à l ' e x c e p t i o n d ' u n s e u l , le p r o s c r i t d e C o n o -
nama.
Plus heureux encore que les autres, le vicaire de
Bazoges-en-Pareds, Pierre B r é n u g a t , était entré dans sa
v r a i e p a t r i e , a u ciel : il y é t a i t e n t r é p a r le m a r t y r e .
CHAPITRE IX

SENTIMENTS DE PIÉTÉ E T D'HÉROÏQUE RÉSIGNA-


TION DES VENDÉENS, PENDANT LA PERSÉCUTION.

Dans les chapitres précédents, n o u s avons surtout laissé


p a r l e r les faits, e t n o u s v e n o n s d e v o i r a v e c q u e l l e n a v r a n t e
é l o q u e n c e ils n o u s o n t r a c o n t é l e s s o u f f r a n c e s d e l à V e n d é e
et l ' h é r o ï s m e d e s o n m a r t y r e .
En d o n n a n t ici l a p a r o l e a u x victimes elles-mêmes,
nous voudrions révéler les sentiments intimes qui les
a n i m a i e n t , e t p e i n d r e en q u e l q u e s o r t e , a u x y e u x d e n o s
lecteurs, la douce et sainte physionomie de toutes c e s
â m e s d ' a t h l è t e s e t d ' i n d o m p t a b l e s t é m o i n s d e l a foi c h r é -
tienne.
L'histoire peut buriner d'un m o t u n éloge complet du
c l e r g é d e la V e n d é e , p e n d a n t la t o u r m e n t e r é v o l u t i o n n a i r e .
Parmi tous ces prêtres français, q u e les persécuteurs
entassaient dans les prisons de l'État, c e u x dont la conduite
manifestait la plus parfaite image de l'héroïsme et de la
sainteté sacerdotale, étaient désignés p a r leurs ennemis
s o u s u n s e u l n o m g é n é r i q u e : o n l e s n o m m a i t les Ven-
déens (*).
2
C'estqueleclergé bas-poitevin, d a n s s a g r a n d e majorité( ),
pouvait s'approprier à lui-même les immortelles paroles de
s a i n t C y p r i e n , c o m m e l e faisait u n e d e s v i c t i m e s d e Q u i -

(i)3Iémoires de Monseigneur BHUMAULD DE BEAUREGARD, p . 226.


(2) FILLON. — Recherches historiques et archéologiques sur Fonte-
nay-le-Comte.
PIÉTÉ ET RÉSIGNATION DES VICTIMES 217

beron, Monseigneur de H e r c é , é v o q u e de Dol : « Les


soldats du Christ savent mourir, et c'est pour cela qu'ils
sont invincibles : Milites Christi mori possunt, et hoc
ipso invicti sunt.
Cet o p i n i â t r e c o u r a g e et c e t t e v i v a c i t é d e foi qui fait les
m a r t y r s , nous en trouvons l'expression touchante dans
l'invariable constance des pratiques pieuses, dans les
f o r m u l e s de p r i è r e s et d a n s les l e t t r e s d e t o u s c e s p r ê t r e s
p e r s é c u t é s , i n c a r c é r é s , t o r t u r é s o u i m m o l é s p o u r la foi.

A s o n r e t o u r de la G u y a n e , M o n s i e u r T é n è b r e é c r i v a i t à
la v e u v e B r i a n d , de la Tullévrière . « J e ne vous parlerai
point des misères sans n o m b r e que j ' a i éprouvées depuis
q u e j e v o u s ai q u i t t é s . J e l e s m é r i t a i s ; h e u r e u x si j ' a i e u
le b o n h e u r d ' e n profiter.
« J ' a i t o u t p e r d u s u r la t e r r e , b i e n s , s a n t é ; j e n ' a i p l u s
r i e n à m o i ; D i e u soit b é n i . Ce n ' e s t p a s s u r la p o s s e s s i o n
des b i e n s de la t e r r e que nous devons fonder notre
bonheur, mais sur notre amour pour Dieu, sur notre
p a r f a i t e s o u m i s s i o n à sa s a i n t e v o l o n t é , e n t o u t ce qui
p e u t n o u s a r r i v e r de b i e n ou d e m a l .
« J ' a i a p p r i s a v e c p l a i s i r q u e v o u s , avez c o n s e r v é la
chapelle que j ' a i érigée dans votre village, que vous vous
y a s s e m b l e z t o u s les s o i r s , p o u r i m p l o r e r la p r o t e c t i o n de
la s a i n t e V i e r g e et celle d e s saints martyrs, sous l'invo-
c a t i o n d e s q u e l s j e l'ai p l a c é e .
« Ces m a r t y r s , c e s o n t vos p a r e n t s et vos a m i s de la
V e n d é e , i m m o l é s p o u r la c a u s e c a t h o l i q u e . Ils v o u s
a i m a i e n t s u r la t e r r e ; ils v o u s a i m e n t e n c o r e d a v a n t a g e
d a n s le ciel. I m i t e z - l e s d a n s la f e r m e t é d e l e u r foi, et d a n s
le d é t a c h e m e n t d e s b i e n s de la t e r r e . C e s s e n t i m e n t s , ils
v o u s les o n t c l a i r e m e n t m a n i f e s t é s , e n v e r s a n t t o u t le s a n g
de l e u r s v e i n e s , p o u r c o n f e s s e r le s a i n t n o m de D i e u .
« D e m a n d e z a u divin M a î t r e q u e j e n e fasse que sa
218 L E M A R T Y R E DE LA V E N D É E

s a i n t e v o l o n t é , e t q u ' i l a l l u m e d a n s m o n c œ u r le feu s a c r é
de s o n a m o u r , q u i m e p o r t e à le glorifier e t à le faire
glorifier p a r t o u s les h o m m e s . »
Quand ce s a i n t p r ê t r e , n o b l e v i c t i m e d e s p r i s o n s de
R o c h e f o r t e t de la d é p o r t a t i o n à C a y e n n e , m o u r u t c u r é d e
V a i r é , le 31 o c t o b r e 1822, il v o u l u t q u ' o n l'enterrât à
l ' e n t r é e d e son é g l i s e , afin d ' ê t r e foulé s o u s les p i e d s d e
tous ses paroissiens.
N ' e s t - i l p a s d i g n e de p r e n d r e p l a c e d a n s la radieuse
p h a l a n g e de n o s m a r t y r s v e n d é e n s ?

T o u s l e s d é t e n u s de l'île d e R é , de R o c h e f o r t et de l a
Guyane, nous l'avons d é j à v u , p a r t a g e a i e n t les mêmes
sentiments.
Plusieurs d'entre eux étaient privés du plus grand bon-
h e u r d u p r ê t r e e n ce m o n d e , l a c é l é b r a t i o n d u s a i n t s a c r i -
fice de la m e s s e . V o i c i u n e a d m i r a b l e p r i è r e q u ' i l s r é c i t a i e n t
c h a q u e j o u r , s o u s l e s s o m b r e s voûtéer~«i**£ti c i t a d e l l e d e
S a i n t - M a r t i n d e l'île de R é :
« J ' a i le p l u s g r a n d r e g r e t , ô m o n D i e u , d e n e p o u v o i r
p a r t i c i p e r a u x s a i n t s m y s t è r e s , de n e p o u v o i r c é l é b r e r , ni
m ê m e e n t e n d r e l a m e s s e . J ' a d o r e , ô m o n D i e u , et j e r e s -
p e c t e les d é c r e t s de v o t r e P r o v i d e n c e , q u i m'en otent la
l i b e r t é . P o u r y s u p p l é e r , j e v o u s offre t o u s les s a i n t s s a c r i -
fices q u i v o u s s o n t offerts d a n s le m o n d e e n t i e r . J e m ' u n i s
à t o u s les p r ê t r e s c a t h o l i q u e s q u i c é l è b r e n t en. ce j o u r la
sainte m e s s e , et p a r t i c u l i è r e m e n t à Notre Saint P è r e le
Pape.
« Que ne puis-je, ô mon Dieu, vous être immolé moi-
m ê m e en a c t i o n de g r â c e s p o u r v o s b i e n f a i t s , p o u r r e n d r e
à v o t r e s o u v e r a i n e t é le c u l t e e t l ' h o m m a g e q u i v o u s s o n t
d û s , p o u r o b t e n i r l a r é m i s s i o n de m e s p é c h é s et les g r â c e s
q u i m e s o n t n é c e s s a i r e s . D o n n e z - m o i , s'il v o u s p l a î t , 6
mon D i e u , les d i s p o s i t i o n s dans lesquelles je dois être
PIÉTÉ ET RÉSIGNATION DES VICTIMES 219

p o u r l i r e r d u fruit d u s a i n t sacrifice a u q u e l j e m ' u n i s de


t o u t e s les p u i s s a n c e s de m o n e s p r i t , et d e t o u t e s les affec-
t i o n s de m o n c œ u r . A i n s i soit-il »
N o u s a v o n s dit c o m m e n t nos p i e u x captifs transfor-
m a i e n t en c h a p e l l e les s o m b r e s m u r a i l l e s de l e u r s c a c h o t s .
D ' a u t r e s en f a i s a i e n t u n c é n a c l e de r e c u e i l l e m e n t et d e
m é d i t a t i o n s s u r l e s d e v o i r s de la vie s a c e r d o t a l e . -
Voici u n g r o u p e de p r ê t r e s d é p o r t é s q u i se l i v r e n t a u x
e x e r c i c e s d ' u n e r e t r a i t e , et l ' u n d ' e u x l e s prépare à la
r é n o v a t i o n de l e u r s p r o m e s s e s c l é r i c a l e s .
« Le Seigneur est la portion de notre héritage, leur
dit-il, et lui seul nous rendra toutes nos richesses. Ici,
mon àme glorifie le S e i g n e u r , a u s o u v e n i r du courage
s u r h u m a i n a v e c l e q u e l n o s a u g u s t e s c h e f s , et le p l u s g r a n d
n o m b r e de n o s v é n é r a b l e s c o n f r è r e s o n t sacrifié t o u s l e u r s
b i e n s , l e u r r e p o s , l e u r l i b e r t é , l e u r vie m ê m e , p l u t ô t q u e
de violer, p a r des engagements sacrilèges, ceux qu'ils
avaient déjà pris avec leur divin Maître.
« J u s q u ' i c i , M e s s i e u r s , v o u s a v e z e u le b o n h e u r de
m a r c h e r sur leurs glorieuses traces ; v o u s avez c o m b a t t u
p o u r la d é f e n s e de la foi. G o m m e e u x , v o u s avez été e n
b u t t e a u x c a l o m n i e s et a u x o u t r a g e s d e s e n n e m i s de n o t r e
sainte religion. Mais votre c o u r s e n'est p a s encore c o n s o m -
m é e ; v o u s p o r t e z les g r â c e s du S e i g n e u r d a n s d e s v a s e s
fragiles ; il n ' e s t q u e trop facile à d e s â m e s r e l i g i e u s e s d e
perdre leur ferveur première. Vous cherchez à vous pré-
munir contre ce m a l h e u r , en renouvelant aujourd'hui,
devant Dieu, vos premiers engagements.
« 11 f a u t v o u s r e n o u v e l e r d a n s le zèle de la g l o i r e de
Dieu
« Q u e l l e i m p r e s s i o n doit faire s u r v o t r e â m e la v u e d ' u n e
n a t i o n l i v r é e à s e s a v e u g l e m e n t s , p i r e q u e l ' i d o l â t r i e la p l u s
grossière.

« L e c u l t e d u v r a i D i e u e s t aboli, son s a i n t n o m b l a s -

(1) Les prêtres et les religieux déportes, par l'abbé MANSEAC.


220 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

p h é m é , ses p l u s r e d o u t a b l e s m y s t è r e s p r o f a n é s , les s i g n e s
a d o r a b l e s de s o n a m o u r p o u r les h o m m e s o u t r a g é s , b r i s é s ,
foulés a u x pieds, toutes ses solennités s u p p r i m é e s , ses
autels renversés, ses t e m p l e s d é g r a d é s , d e s m i l l i e r s de
c h r é t i e n s v i v a n t et m o u r a n t c o m m e d e s infidèles. O u i , il
f a u t v o u s r e n o u v e l e r d a n s le zèle de la g l o i r e de D i e u : e t
puisque Jésus-Christ se d o n n e à v o u s , Boni mus pars
hœredkatis meœ, il faut v o u s d o n n e r à lui s a n s r é s e r v e ,
en victimes d'expiation. »

# #

C o m m e t o u s les m a r t y r s , les v i c t i m e s de la R é v o l u t i o n
f r a n ç a i s e a v a i e n t , à l ' é g a r d de l e u r s b o u r r e a u x , u n s e n t i -
m e n t b i e n é t r a n g e p o u r la n a t u r e h u m a i n e : c ' é t a i t ce s e n -
t i m e n t de c o m p a s s i o n , d e p a r d o n et d e t e n d r e s s e , dont
J é s u s - C h r i s t , le r o i d e s m a r t y r s , l e u r a v a i t d o n n é le p r é c e p t e
e t l ' e x e m p l e . D a n s les p r i s o n s , s u r la t e r r e de l'exil et s u r
l ' é c h a f a u d , ils o n t u n e p r i è r e p o u r la F r a n c e q u i les p e r -
s é c u t e , p o u r les g e ô l i e r s q u i l e s s u r v e i l l e n t et p o u r les
e x é c u t e u r s qui les t u e n t . -_
r ^
Voici u n e p r i è r e q u e n o s d é t e n u s v e n d é e n s de l'île d e
R é o n t d û r é c i t e r s o u v e n t ; c a r c'est là q u ' e l l e fut c o m p o s é e .
C'est u n e c o n s é c r a t i o n de la F r a n c e a u S a c r é - C œ u r , objet
p a r t i c u l i è r e m e n t c h e r à la V e n d é e d e c e t t e é p o q u e .

Consécration de la France au Sacré-Cœur.

« 0 Jésus-Christ, vos saints n o u s a s s u r e n t que votre


C œ u r a été ouvert pour t o u s les h o m m e s ; m a i s bien d e s
p r o d i g e s d e m i s é r i c o r d e n o u s p r é d i s e n t q u ' i l a été s p é c i a -
l e m e n t o u v e r t p o u r la F r a n c e .
« 0 v o u s q u i , d a n s v o t r e c h a r i t é , avez p o u r v u à t o u s l e s
b e s o i n s à v e n i r , e n f a i s a n t n a î t r e c e t t e d é v o t i o n a u sein d u
r o y a u m e , n ' a v e z - v o u s p a s v o u l u lui p r é p a r e r u n e r e s s o u r c e
a s s u r é e d a n s s e s m a l h e u r s , et d a n s le m i r a c l e q u e v o u s
PIÉTÉ ET RÉSIGNATION DES VICTIMES 221

o p é r â t e s a u c o m m e n c e m e n t d e ce s i è c l e , e n f a v e u r d'une
ville q u i r e c o u r u t à v o t r e C œ u r s a c r é ?
« 0 m o n Sauveur, en feriez-vous moins p o u r n o u s ? N o u s
n o u s v o u o n s a u c u l l e de v o t r e a d o r a b l e C œ u r . T o u s l e s
c œ u r s de ce r o y a u m e , n o u s les r é u n i s s o n s , p a r les désirs
d e la c h a r i t é , p o u r l e s lui offrir t o u s e n s e m b l e . O u i , C œ u r
d e J é s u s , n o u s v o u s offrons n o t r e p a t r i e t o u t e n t i è r e e t
les c œ u r s de tous ses enfants.
« 0 V i e r g e s a i n t e , ils s o n t m a i n t e n a n t e n t r e v o s m a i n s ;
n o u s v o u s les a v o n s r e m i s en n o u s c o n s a c r a n t à v o u s . N o u s
v o u s e n s u p p l i o n s , offrez-les a u C œ u r d e J é s u s . Ah ! p r é -
s e n t é s p a r v o u s , il l e s r e c e v r a , il l e u r p a r d o n n e r a , il l e s
b é n i r a , il l e s s a u v e r a e t s a u v e r a la F r a n c e . Il l u i r e n d r a
la p a i x ; il y fera r e v i v r e l a foi, l a p i é t é et l e s m œ u r s ; il
y fera r e f l e u r i r l a s a i n t e r e l i g i o n . A i n s i soit-il.

A u m o i s de m a r s 1 7 9 9 , u n p r ê t r e d é p o r t é à la G u y a n e
é t a i t s u r le p o i n t de m o u r i r . D e s a m a i n d é f a i l l a n t e , il p e u t
e n c o r e t r a c e r l e s l i g n e s s u i v a n t e s , q u i é t a i e n t c o m m e le
t e s t a m e n t d e s o n â m e . Il é c r i v a i t à s o n f r è r e , n o t a i r e e n
F r a n c e : « M o n c h e r f r è r e , j e v a i s m o u r i r , et j e s e r a i s c o u -
p a b l e d e v a n t D i e u , si j e n e p a r d o n n a i s à m e s e n n e m i s . E n
m e v o y a n t partir p o u r la G u y a n e , tu as voulu connaître
m o n d é n o n c i a t e u r , et tu m ' a s a s s u r é q u e tu t i r e r a i s , tôt o u
t a r d , v e n g e a n c e de s o n c r i m e . 0 m o n f r è r e , a b a n d o n n e u n
semblable p r o j e t ; p a r d o n n e c o m m e j e lui p a r d o n n e m o i -
m ê m e . Recommande-moi a u x prières de tous nos parents
et de m e s p a r o i s s i e n s .
« Adieu, m o n frère. E n m o u r a n t , j e d e m a n d e à Dieu
q u ' i l r é p a n d e s u r toi t o u t e s s o r t e s d e b é n é d i c t i o n s . A d i e u ,
m o n frère b i e n - a i m é . D i e u v a b i e n t ô t a p p e l e r à lui s a p a u -
vre c r é a l u r e ( i ) , »

(1) Prêtres et reliyiéux déportés, T. II, p. 129.


222 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

N o u s r e c u e i l l o n s les m ô m e s a c c e n t s d e foi p r o f o n d e et
de g é n é r e u x p a r d o n s u r l e s l è v r e s d ' u n a u t r e p r ê t r e , m o u -
r a n t d a n s u n d e s carbeis d e Cononama, t o u t p r è s de la
tombe de P i e r r e B r é n u g a t , notre m a r t y r vendéen.
E c o u t o n s le r é c i t d ' u n t é m o i n .
D a n s sa p r i s o n de R o c h e f o r t , ce t é m o i n e t compagnon
de captivité avait particulièrement r e m a r q u é , couché sur la
p a i l l e d u c a c h o t , u n v i e u x p r ê t r e , d o n t l a figure v é n é r a b l e
fascinait en quelque sorte ses r e g a r d s . « C'était, n o u s dit-
il, u n visage céleste, encadré dans ses longs cheveux,
b l a n c h i s p a r les a n n é e s . O n e n v o y a ce v i e i l l a r d m o u r i r à
la G u y a u e .
« U n e h e u r e a v a n t de r e n d r e le d e r n i e r s o u p i r , l ' h é r o ï q u e
m o r i b o n d se t r a î n e a u m i l i e u d u carbet que nous habi-
t i o n s e n s e m b l e a v e c d i x - h u i t de n o s c o n f r è r e s d é p o r t é s . L à ,
p r o s t e r n é c o n t r e t e r r e , e n t o u r é de ses f r è r e s d a n s le s a c e r -
d o c e , a p r è s a v o i r r e ç u de m o i les d e r n i e r s s e c o u r s s p i r i -
t u e l s , il n o u s dit : « Mes f r è r e s en J é s u s - C h r i s t , t o u s l e s
m a u x q u e j ' a i soufferts n e s o n t r i e n , p u i s q u e le R é d e m p t e u r
d e s h o m m e s a é t é a b r e u v é d e fiel et d e v i n a i g r e . M o u r o n s ,
c o m m e le dit l ' A p ô t r e , a v e c l ' e s p é r a n c e q u e n o u s a l l o n s
ê t r e i n t r o d u i t s d a n s la s a i n t e cité d u ciel. Mais a v a n t de
1
mourir, prions p o u r nos persécuteurs ( ). »
N o u s a v o n s là c o m m e u n e v i s i o n d e l ' â m e d u clergé
français persécuté.
E t c ' e s t à ces s u b l i m e s h a u t e u r s d e p e n s é e et de d é v o û -
m e n t que s'élevait l'âme de tous n o s prêtres v e n d é e n s ,
a p p e l é s à l ' h o n n e u r de c o n f e s s e r , d e v a n t les b o u r r e a u x
r é v o l u t i o n n a i r e s , le n o m - d e J é s u s - C h r i s t .
« J e m e u r s pour et par m e s p a r o i s s i e n s , à qui j e p a r -
d o n n e d e t o u t m o n c œ u r , » d i s a i t e n face de l ' é c h a f a u d ,
M o n s i e u r J o s e p h H e r b e r t , c u r é de M a i l l é . »

(1) Les prêtres et religieux déportés, T. n, p. 127.


PIÉTÉ ET RÉSIGNATION DES VICTIMES 223

L a veille de s o n s u p p l i c e , l e 2 6 j a n v i e r 1 7 9 4 , A n d r é d e
B e a u r e g a r d , chanoine théologal de L u ç o n , écrivait à sa
mère :
« C'est p o u r n o t r e m a l h e u r e u s e p a t r i e , c'est p o u r la c o n -
v e r s i o n d e s p é c h e u r s , q u e j e fais à D i e u le sacrifice de m a
vie. »
N o u s c o n n a i s s o n s d é j à les s e n t i m e n t s de s o n f r è r e , J e a n
de B e a u r e g a r d , p a r t a n t p o u r la t e r r e de l'exil.
« P e n d a n t notre traversée de Rochefort à Cayenne,
é c r i t - i l , n o u s r é c i t i o n s , le s o i r , le r o s a i r e et u n e p r i è r e
pour nos ennemis (i). »
U n d e s c u r é s d é t e n u s d a n s la c i t a d e l l e d e l'île de R é
é c r i v a i t à ses p a r o i s s i e n s : « N o u s p r o f i t o n s d e ce lieu d e
retraite pour nous pénétrer de nos devoirs, attendant, avec
u n e h u m b l e s o u m i s s i o n , ce q u ' i l p l a i r a à la d i v i n e P r o v i -
d e n c e de d é c i d e r s u r n o t r e s o r t . D i e u a u r a é g a r d a u x
m é r i t e s de t a n t d e saiîits d o n t n o u s s o m m e s e n v i r o n n é s .
« A n i m é s de c e t t e c o n f i a n c e , n o u s a l l o n s a v e c j o i e , s o u s
les ailes d e la P r o v i d e n c e d i v i n e , p a r t o u t o ù il lui p l a i r a
de n o u s c o n d u i r e . Si elle o r d o n n e q u e n o u s s o y o n s
immolés, v o u s n o u s s e r e z p r é s e n t s a u m o m e n t de ce d e r n i e r
c o m b a t . V o u s a u r e z la p l u s g r a n d e p a r t a u x m é r i t e s d e
n o t r e sacrifice, et n o t r e d e r n i e r s o u p i r s e r a p o u r v o t r e
salut. Tant que notre sang coulera dans nos veines, tant
q u ' i l n o u s r e s t e r a u n souffle de v i e , n o u s v o u s c o n s a c r e r o n s
t o u s n o s s o i n s {•). »
U n d e s p r ê t r e s i n c a r c é r é s d a n s la m ê m e citadelle a v a i t
c o m p o s é u n r e c u e i l de s a i n t e s m a x i m e s , q u ' i l faisait cir-
c u l e r p a r m i ses c o m p a g n o n s de c a p t i v i t é . C'est c o m m e le
Miroir du Clergé, persécuté par la Révolution, et l ' à m e
de t o u s les c o n f e s s e u r s de la foi s'y m a n i f e s t e d a n s sa s u r -
naturelle beauté.
N o u s l i s o n s d a n s ce c o d e a b r é g é d e la s a i n t e t é c h r é t i e n n e
et s a c e r d o t a l e :

(1) Mémoires, p. 375.


(2) Les ])rê(res et religieux déportes, T. n, p. 183.
LE MARTYRE DE LA VENDÉE

— « T o u t ce q u i p a s s e a v e c le t e m p s e s t c o u r t , et ne
mérite point d'attirer l'attention d'une âme qui marche
vers l'éternité.
— « Les exercices suivants n o u s doivent être particuliè-
r e m e n t c h e r s : 1° la p r é s e n c e de D i e u ; 2 ' l ' o r a i s o n ; 3° l e s
a s p i r a t i o n s p i e u s e s ; 4° la m o r t i f i c a t i o n ; 5° la lecture
spirituelle.
— « // faut respecter ceux qui nous persécutent, et
les regarder comme les exécuteurs de la justice de Dieu,
qui nous châtie.
— « L e m é r i t e de n o s s o u f f r a n c e s est d'un bien plus
g r a n d p r i x d e v a n t D i e u q u e c e l u i de n o s a c t i o n s .
— « L e s i l e n c e e s t l ' a m i et le c o n f i d e n t c h é r i d e s â m e s
pieuses.
— « 11 y a u n e P r o v i d e n c e p o u r les c r o i x , c o m m e p o u r
l e s c h o s e s n é c e s s a i r e s à la v i e : c'est le p a i n q u o t i d i e n .
— « Une croix secrète est quelque chose de précieux.
Les âmes imparfaites croient que, pourvu qu'on ne s'em-
p o r t e p o i n t , on p e u t c o n t e r s e s m a u x à t o u t e la t e r r e . C ' e s t
ressembler à un h o m m e qui, après avoir trouvé une bourse
pleine d'or, s ' e n v a s e m a n t t o u t e s ses r i c h e s s e s s u r l e s
chemins.
« A l o r s , il n ' y a p l u s de s e c r e t ; le p l u s d o u x et le p l u s
p r é c i e u x est p e r d u : c ' e s t c o m m e le p a r f u m de la fleur q u i
s'évapore.
« U n e â m e s a i n t e v e u t q u e t o u t se p a s s e e n t r e elle et
Dieu 0 ) . »
U n a u t r e p r i s o n n i e r g r a v a i t s u r les m u r a i l l e s de son
cachot cette m a x i m e : « On ne p e u t p a s plus être sauvé
sans être semblable à Jésus-Christ, qu'on ne peut être
sauvé sans croire à Jésus-Christ.
Et tous ces bienheureux persécutés pour la justice
p e n s a i e n t c o m m e ce s u l p i c i e n , d é t e n u s u r les p o n t o n s d e
l'île d ' A i x , Collas D u b i g n o n : « Si n o u s s o m m e s les p l u s

(1) Recueil de maximes chrétiennes, A. M. D. G. 1798. — Les


prêtres et religieux déportés. T. n, p. 178.
PIÉTÉ E T RÉSIGNATION DES VICTIMES 223

m a l h e u r e u x des h o m m e s , d i s a i t - i l , n o u s s o m m e s les p l u s
h e u r e u x d e s c h r é t i e n s , d ' a v o i r à souffrir p o u r le D i e u q u i
est m o r t , p a r a m o u r p o u r n o u s , s u r la C r o i x . »

E n p a r l a n t de ce souffle d ' h é r o ï s m e q u i e x a l t a i t les p o p u -


l a t i o n s d e l ' O u e s t , e n face d e l ' i m p i é t é p e r s é c u t r i c e , n o u s
a v o n s v u q u e c e t t e s u b l i m i t é de d é v o u a i e n t et de sacri-
fice p o u r la c a u s e c a t h o l i q u e é t a i t p r e s q u e v u l g a i r e , e t
n o u s p o u v o n s b i e n affirmer, a v e c le t é m o i g n a g e d e s f a i t s ,
q u e la V e n d é e c h r é t i e n n e d e c e t t e é p o q u e n ' a v a i t qu'un
cœur et qu'une âme avec son clergé.
D a n s s e s Souvenirs, M a d a m e la c o m t e s s e de la B o u ë r e
n o u s a conservé l'acte de résignation d'une p a y s a n n e
v e n d é e n n e , e n t r a î n é e d a n s l a fuite t u m u l t u e u s e d e s foules
v e r s C h o l e t , q u e l q u e s j o u r s a v a n t le p a s s a g e d e la L o i r e .
« J e m e s o u v i e n d r a i t o u j o u r s , dit l a c o m t e s s e , d ' u n e
m a l h e u r e u s e f e m m e , q u i v o u l a i t faire c u i r e u n œ u f p o u r
son s o u p e r , d a n s le foyer d u s a l o n o ù j e m e t r o u v a i s . E l l e
r e n v e r s a le p o t d ' e a u b o u i l l a n t e s u r son p i e d . J e n e p u s
m ' e m p ê c h e r de la p l a i n d r e b e a u c o u p ; c a r c ' é t a i t u n m a l h e u r
p o u r elle d ' a v o i r d e la p e i n e à m a r c h e r , d a n s u n e s e m b l a b l e
déroute.
« Elle m e dit : « M a d a m e , j ' é t a i s à m o n a i s e ; D i e u
avait béni mon travail ; j ' a i tout p e r d u . J'avais u n m a r i
h o n n ê t e : les B l e u s l ' o n t t u é . J ' a i p e r d u a u s s i u n fils, q u i
é t a i t u n b o n s u j e t . J e dois d i r e c o m m e J o b : Que Dieu
soit béni et que sa volonté soit faite. J ' e s p è r e en lui p o u r
m e c o n s e r v e r c e u x de m e s e n f a n t s d o n t j ' i g n o r e le s o r t ;
et s'il v e u t q u e j e m e s a u v e , m a b r û l u r e n ' y m e t t r a p a s
empêchement. »
c L a r é s i g n a t i o n de c e t t e f e m m e , a j o u t e M a d a m e de Ja
B o u ë r e , m e fut u n e l e ç o n , e t m e r e v i n t à la p e n s é e , q u a n d
le p i l l a g e d e s r é p u b l i c a i n s n o u s e n l e v a t o u t ce q u i a v a i t é t é
c a c h é , et l o r s q u e p l u s t a r d ils i n c e n d i è r e n t le c h â t e a u , ses
d é p e n d a n c e s et n o s m é t a i r i e s . »
226 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

L a n o b l e c o m t e s s e h o n o r a i t s o n b l a s o n , en m e t t a n t à
profit la l e ç o n cle r é s i g n a t i o n c h r é t i e n n e qui lui é t a i t
donnée par une simple paysanne.
M a i s ces l e ç o n s , la n o b l e s s e s a v a i t les d o n n e r à s o n
tour.
A t o u t e s les p r e u v e s q u e n o t r e m a r t y r o l o g e n o u s en a
d é j à f o u r n i e s , et q u ' i l doit n o u s f o u r n i r e n c o r e , n o u s
v o u l o n s a j o u t e r ici u n e p r e u v e n o u v e l l e , qui v a c l o r e ce
c h a p i t r e d e s sentiments intimes de la Vendée, martyre
de sa foi.
*
* *

De s a p r i s o n de S a i n t e - C l a i r e , à N a n t e s , la veille de s a
mort, M o n s i e u r de la R i l i a i s é c r i v a i t à sa f e m m e , qui
devait mourir elle-même d ' u n e m o r t si g l o r i e u s e , après
a v o i r v u ses filles e x é c u t é e s s o u s ses y e u x :
« J e suis c o n d a m n é à mort. L e portefeuille qu'on dit
a v o i r t r o u v é d a n s m a c h a m b r e e s t la c a u s e de m a c o n d a m -
nation. Je ne me serais j a m a i s attendu à pareil j u g e m e n t .
J ' e s p è r e q u e celui de D i e u , q u e j e v a i s b i e n t ô t s u b i r , s e r a
p l u s d o u x à m o n é g a r d . J e n e r e g r e t t e d a n s ce m o n d e q u e
toi et m e s e n f a n t s . J e n e sais q u e l s o r t vous attend. Je
c r a i n s q u e v o t r e s o r t n e soit a u s s i r i g o u r e u x q u e le m i e n .
« Me voilà b i e n t ô t q u i t t e d e s m i s è r e s d ' i c i - b a s . Puisse
le S e i g n e u r m ' a c c o r d e r la g r â c e d e faire u n e b o n n e m o r t .
Mais m a l h e u r e u s e m e n t j e m e t r o u v e p r i v é de t o u s les
secours s p i r i t u e l s , et a b a n d o n n é à moi-même d a n s les
d e r n i e r s m o m e n t s de m a v i e . P r i e D i e u p o u r m o i . J ' e s p è r e
q u ' u n j o u r n o u s n o u s r e v e r r o n s d a n s le ciel ; c'est là ma
s e u l e et u n i q u e e s p é r a n c e .
« Je vous embrasse, toi et nies p a u v r e s e n f a n t s ; j e
v o u s e m b r a s s e p o u r la d e r n i è r e fois. J ' a p e r ç o i s p o u r v o u s
u n s o m b r e a v e n i r . Q u e la v o l o n t é de D i e u soit faite. Je
r e m e t s t o u t e n t r e ses m a i n s . A d i e u , a d i e u p o u r la d e r n i è r e
1
fois ( ) . »
( 1 ) Lettres vendéennes, parle vicomte WALSH, p. 2 7 3 .
PIÉTÉ E T RESIGNATION D E S VICTIMES 227

Avons-nous à exprimer noire admiration devant ce


majestueux défilé de v i c t i m e s , qui s ' a v a n c e n t v e r s l'exil,
v e r s le c a c h o t o u la m o r t , a v e c des p h y s i o n o m i e s si c a l m e s
et si s e r e i n e s ?
N o u s n e p o u v o n s q u e r e d i r e , a v e c le p r e m i e r historié?)
d e s p e r s é c u t i o n s de l ' E g l i s e , la p a r o l e i n s p i r é e qui s ' a p p l i q u e
à la l o n g u e p r o c e s s i o n d e s m a r t y r s de t o u s les s i è c l e s :
Ihant gaudentes ! Ils m a r c h a i e n t d a n s l e u r v o i e d o u l o u -
r e u s e , d ' u n v i s a g e j o y e u x et d ' u n p a s t r i o m p h a n t , h e u r e u x
d ' a v o i r été t r o u v é s d i g n e s de souffrir d ' i n j u s t e s v i o l e n c e s
p o u r le n o m de J é s u s - C h r i s t et p o u r la c a u s e immortelle
de l ' E g l i s e c a t h o l i q u e .
CHAPITRE X

L E M A R T Y R E DES S A I N T S I N N O C E N T S EN V E N D É E ,
P E N D A N T LA P E R S É C U T I O N RÉVOLUTIONNAIRE.

LA DOCTRINE DR l/ÉGLISE SUR LE MARTYRE D E S SAINTS INNOCENTS

11 y a u r a i t , d a n s n o t r e m a r t y r o l o g e v e n d é e n , u n e g r a n d e
et c h o q u a n t e l a c u n e , s'il n e d o n n a i t p a s tout a u m o i n s
u n e m e n t i o n à c e t t e t r o u p e c a n d i d e et c h a r m a n t e de p e t i l s
enfants massacrés en h a i n e de la foi, d o n t ils avaient
r e ç u , d a n s l e u r b a p t ê m e , le g e r m e divin et l'ineffable p r i v i -
lège,
C'est l ' e n s e i g n e m e n t de s a i n t T h o m a s , q u e Xeffusion du
sang pour le Christ a toute l'efficacité du baptême, et de
c e t t e d o c t r i n e l ' E g l i s e a fait u n d o g m e , q u e c é l è b r e et q u e
c h a n t e le m o n d e c h r é t i e n d a n s la fête d e s Saints Inno-
cents.
De m ê m e q u e J é s u s - C h r i s t , par ses m é r i t e s , confère
a u x e n f a n t s b a p t i s é s u n t i t r e à la g l o i r e é t e r n e l l e , a i n s i ,
p a r sa m o r t s u r la c r o i x , il c o m m u n i q u e a u x e n f a n t s t u é s
.pour s a c a u s e le d r o i t à la p a l m e d u m a r t y r e .
P a r u n don t o u t g r a t u i t d e sa g r â c e , il d a i g n e c o u r o n n e r
la t è t e de ces v i c t i m e s i n c o n s c i e n t e s , du n i m b e g l o r i e u x d e s
a t h l è t e s de la foi, i n s i g n e i n c o m p a r a b l e , q u e l e s a d u l t e s
n e p e u v e n t c o n q u é r i r q u e p a r le c o n c o u r s h é r o ï q u e d e
leur volonté.
LES SAINTS INNOCENTS DE LA VENDÉE 229

Si le s a n g v e r s é p o u r l ' E v a n g i l e , en b a p t i s a n t l'enfant
infidèle, a c e t t e efficacité p r o d i g i e u s e d ' e n faire u n m a r t y r ,
pourquoi n ' a u r a i t - i l p a s la p u i s s a n c e d ' é l e v e r au même
d e g r é de g l o i r e l ' e n f a n t d é j à b a p t i s é q u i e s t i m m o l é pour
Dieu ? 0 )

Il n e faut p a s o u b l i e r q u ' e n s o r t a n t de la f o n t a i n e b a p t i s -
m a l e , ces n o u v e a u - n é s , d e v e n u s participants de la nature
divine, s o n t d e s m e m b r e s d u c o r p s m y s t i q u e de J é s u s -
Christ.
E t si la p e r s é c u t i o n v i e n t les f r a p p e r d a n s la fraîcheur
de l e u r i n n o c e n c e , c ' e s t l a p a s s i o n d o u l o u r e u s e du S a u v e u r
q u i se c o n t i n u e d a n s s e s m e m b r e s , et q u i se p r o l o n g e à
t r a v e r s t o u t e s les g é n é r a t i o n s h u m a i n e s .
C ' e s t le C h r i s t q u i v i e n t de n o u v e a u souffrir e t m o u r i r
d a n s c e s Innocents, afin d ' e n v e l o p p e r l a b l a n c h e r o b e de
l e u r b a p t ê m e d a n s la p o u r p r e p l u s é c l a t a n t e e n c o r e de l e u r
martyre.
A i n s i , s e l o n la p e n s é e de s a i n t A u g u s t i n , l a sanglante
a g o n i e d u D i e u fait h o m m e s e p e r p é t u e d a n s l ' E g l i s e , et l a
s u e u r d e s a n g de G e t h s é m a n i n e c e s s e d e c o u l e r d a n s le
m o n d e , p a r les b l e s s u r e s de t o u s c e u x q u i souffrent p o u r
â
la j u s t i c e ( ) .
C e t t e d o c t r i n e n ' e s t - e l l e p a s u n e m e r v e i l l e u s e glorifica-
tion de la V e n d é e c a t h o l i q u e , b a i g n é e d a n s le s a n g d ' u n e
si g r a n d e m u l t i t u d e d e s e s fils, é g o r g é s p a r le g l a i v e de l a
Révolution française?

(1) Effusio sanguinis profiter Christum vicem f/erit baplismatis.


Unde, sicut in pueris baptizatis, per gratiam baptismalem, meri-
tum Christi opératur ad gloriam obtinendam, ita in orcisis propter
Christum, meritum martyrii Christi opérâtur ad palmam conse-
quendam. Martyriigloriam, quam in aliis propria voluntas meretur,
illi parvuli, per Dei gratiam sunt assecuti. — 2. 2. q. 124. a. 1.
(2) S . AUGUS, édit. Migne, T. 37, p. 1206.
230 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

C a r n u l l e p a r t , si ce n ' e s t à R o m e , c e l t e s u e u r s a n g l a n t e
e t d i v i n e n e s'est é p a n c h é e e n r u i s s e a u x p l u s abondants
q u e s u r la V e n d é e .
E t l ' u n e d e s p h a l a n g e s les p l u s n o m b r e u s e s de s e s m a r -
t y r s est celle de s e s Saints Innocents.

II

MULTITUDE INNOMBRABLE D E S SAINTS INNOCENTS VENDÉENS

S u r c e s a i m a b l e s et si i n t é r e s s a n t e s v i c t i m e s , n o u s n e p o u -
v o n s d o n n e r q u ' u n b i e n r a p i d e et t r è s s o m m a i r e a p e r ç u .
D i e u s e u l les a c o m p t é e s , e n les r a n g e a n t d a n s le n o m b r e
m y s t i q u e d e s 1 4 4 . 0 0 0 B i e n h e u r e u x , q u i f o r m e n t le c o r t è g e
v i r g i n a l et i m m a c u l é de l ' A g n e a u .
L ' h i s t o i r e n o u s affirme q u e la R é v o l u t i o n fit en V e n d é e
p l u s de 1 4 0 . 0 0 0 o r p h e l i n s , d o n t les p a r e n t s a v a i e n t d o n n é
leur vie à la s a i n t e c a u s e q u e d é f e n d a i e n t Cathclineau,
L e s c u r e , B o n c h a m p , H e n r i d e la R o c h e j a c q u e l e i n , d'Elbée
et t a n t d ' a u t r e s h é r o ï q u e s s o l d a t s .
Combien de p è r e s , a v a n t d ' a l l e r m o u r i r p o u r la foi,
donnant à leurs enfants un dernier baiser, adressaient
p o u r e u x à D i e u c e t t e s u p r ê m e p r i è r e , q u e faisait pour
s o u fils u n m a r t y r des p r e m i e r s s i è c l e s , s a i n t M a r c i e n !
A p r è s a v o i r e m b r a s s é s o n e n f a n t , il p o r t e ses r e g a r d s v e r s
le ciel et dit : « S e i g n e u r , D i e u t o u t - p u i s s a n t , a y e z s o i n d e
cette p a u v r e petite créature (i). »
E t D i e u justifiait t o u j o u r s s o n t i t r e d e Père des orphelins.
Il en a v a i t u n tel s o u c i q u e , s a n s a u c u n m é r i t e de leur
p a r t , il e n faisait s o u v e n t d e s martyrs de sa c a u s e ; il
p r e n a i t p o u r lui c e s roses naissantes et c u e i l l a i t la fleur
a v e c sa t i g e , l ' e n f a n t a v e c le p è r e et la m è r e .
C'est à ces s p l e n d i d e s c l a r t é s d e la foi q u ' i l f a u t é l e v e r s o n
esprit, p o u r c o m p r e n d r e la beauté d u d o u x et navrant
martyrologe de cette innombrable m u l t i t u d e de petits

(1) Infantem osculatm, et cœlum intuens, dixit : Domine, Deus


omnipotent, tibi sit hujiis cura. RUI.NART, p. 573.
LES SAINTS INNOCENTS DE LA VENDÉE 231

enfants immolés aussi bien que pour saisir l'incomparable


g r a n d e u r de n o t r e m a r t y r o l o g e c a t h o l i q u e .
C o m m e au m a r t y r e de s a i n t E t i e n n e , é c r a s é s o u s les
c o u p s de ses e n n e m i s , il f a u t v o i r le ciel qui s ' o u v r e d a n s
s a g l o i r e , a u - d e s s u s de la t ê t e d e s v i c t i m e s , et J é s u s , le R o i
d e s m a r t y r s , qui l e u r s o u r i t , qui les a p p e l l e e t q u i les
attend.

*
* *

Le martyrologe romain ( 1 ) fait m e n t i o n d ' u n groupe


n o m b r e u x de m a r t y r s de C a r t h a g e , d o n t les n o m s n e s o n t
c o n n u s q u ' a u ciel, et q u i n e s o n t s i g n a l é s à la v é n é r a t i o n
d e s fidèles que sous l'appellation collective de Masse
blanche, Massa candida
C'est p a r cette seule appellation v a g u e mais t o u c h a n t e ,
q u e n o u s d é s i g n o n s a u x p i e u x h o m m a g e s de la V e n d é e
toute u n e légion de jeunes m a r t y r s a n o n y m e s , que Dieu
seul peut appeler p a r leurs n o m s .
N o u s a v o n s dit q u e C a r r i e r n o y a p l u s de 600 enfants
d a n s les e a u x de la L o i r e .
« J ' a i c o n n a i s s a n c e , dit F o u r r i e r , d i r e c t e u r de l ' h o s p i c e
r é v o l u t i o n n a i r e , q u e l'on f a i s a i t n o y e r 50 et 60 e n f a n t s à
3
la fois ( ) .
A p r è s la d é r o u t e de S a v e n a y , 300 e n f a n t s vendéens
f u r e n t j e t é s et e n t a s s é s d a n s l ' E n t r e p ô t de N a n t e s . C'était
un centre d'infection, où c e s a i m a b l e s v i c t i m e s étaient
comme livrées vivantes à la pourriture du tombeau.
« P o i n t d e p i t i é , c r i a i t l ' a t r o c e h é r o s d e s noyades ; point
de p i t i é ; ce s o n t d e s v i p è r e s . »
E n s u i v a n t les c o l o n n e s i n f e r n a l e s a u x l o n g s r u i s s e a u x
de s a n g q u i m a r q u a i e n t l e u r p a s s a g e , n o u s avons déjà

(1) Martyrologe romain, 24 août.


(2) Ibid.
(3) Bulletin du tribunal révol. T. vi, p. 267. — Les Noyades de
Nantes, par LAI.UK, p . 64 et suiv.
232 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

p a r l é de ces é p o u v a n t a b l e s m a s s a c r e s de petits enfants.


N o u s a v o n s v u ces m o n s t r u e u x s o l d a t s d e la R é p u b l i q u e
c o u p a n t la t ê t e à u n e j e u n e fille s o r t i e à sa p o r t e p o u r les
voir passer, a r r a c h a n t de tendres n o u r r i s s o n s a u x bras de
l e u r s m è r e s , les m e t t a n t à la b r o c h e et l e s f a i s a n t r ô t i r ,
o u l e s p o r t a n t , c o m m e u n t r o p h é e d ' a n t h r o p o p h a g e s , à la
pointe de leurs baïonnettes.
L e s v i c t i m e s i n n o m b r a b l e s de c e s a t r o c i t é s , c'est ce q u e
n o u s p o u v o n s a p p e l e r la 3Iasse blanche d e la Vendée,
Massa candida.

111

LE MARTYROLOGE DES SAINTS INNOCENTS DE LA VENDÉE

M a i s d a n s la g l o i r e de c e t t e m u l t i t u d e i n d i s t i n c t e , un
g r o u p e de t r i o m p h a t e u r s se d é t a c h e a v e c n e t t e t é . Nous
v o y o n s la p a l m e q u ' i l s p o r t e n t d a n s la m a i n , et a v e c l e
nom de l ' A g n e a u q u i e s t é c r i t s u r l e u r front r a d i e u x ( ' ) ,
n o u s p o u v o n s l i r e a u s s i le n o m patronymique du petit
m a r t y r , n o m p r o p r e d ' u n e famille du p a y s , et q u e n o u s
s o m m e s h e u r e u x de p o u v o i r s i g n a l e r a u r e s p e c t de la
Vendée contemporaine.
N o u s tenons à p r é s e n t e r à nos lecteurs les n o m s de ces
enfants vénérables, qui ont mêlé leur s a n g au sang des
t e n d r e s v i c t i m e s i m m o l é e s a u t o u r d u b e r c e a u de l ' E n f a n t
Dieu.
Ce p e t i t martyrologe sera c o m m e le livre d'or des
e n f a n t s v e n d é e n s p e n d a n t la Terreur.
P o u r a v o i r la p l e i n e a s s u r a n c e de n ' y i n s c r i r e q u e d e s
n o m s i n s c r i t s d é j à d a n s le Livre de vie, et d ' a v o i r à v é n é r e r ,
d a n s c e s Innocents, l ' i n n o c e n c e b a p t i s m a l e a v e c la g l o i r e
du m a r t y r e , n o u s n ' a v o n s c h o i s i , p o u r ce tableau d'hon-
neur\ q u e les e n f a n t s de s e p t a n s et a u - d e s s o u s .
En nous renfermant dans ce cercle restreint, nous

(1) Apocal, xiv, 1.


LES SAINTS INNOCENTS DE LA VENDÉE 233

n ' a v o n s p u r e c u e i l l i r les n o m s q u e de 119 v i c t i m e s , q u i


appartiennent par leur naissance à 7 paroisses, dans
les proportions suivantes :
Une a u x H e r b i e r s ;
Une à Saint-Étienne-du-Bois ;
Une à B e l l e v i l l e , m a s s a c r é e a u x L u e s ;
Trois à Saint-Sulpice-le-Verdon ;
Cinq à Saint-Martin-Lars-en-Tiffauges ;
Seize à Chavagnes-en-Paillers ;
Quatre-vingt-douze aux Lues.
On v o i t q u e , d a n s ce m a s s a c r e des Saints Innocents
v e n d é e n s , les L u e s o n t é t é le B e t h l é e m et le R a m a de la
Vendée.

ONT ÉTÉ MASSACRÉS

Aux Herbiers,

1. J u l i e BENÉTEAU, â g é e de 11 m o i s (i) ;

A Chavagnes-en-Paillers, le 23 f é v r i e r 1794,

2 . J e a n A N D R É , â g é de G a n s , m a s s a c r é a u village d e la
Morinière;
3 . L o u i s e S E G U I N , Agée de 16 m o i s , m a s s a c r é e a u même
village ;
4 . H e n r i e t t e A N D R É , â g é e de 4 a n s , s œ u r de J e a n A n d r é ,
m a s s a c r é e a u m ê m e v i l l a g e q u e les d e u x p r é c é d e n t s ;
5. R o s e R U L L E A U , â g é e d e 4 a n s , m a s s a c r é e a u village de
la Cornuère, c o m m e les q u a t r e s u i v a n t s :
6. J e a n RULLEAU, âgé de 3 ans ;
7. P i e r r e RULLEAU, â g é de 2 a n s ;
8. L o u i s PIVETEAU, â g é de 4 a n s ;
9 . J e a n P I V E T E A U , â g é de 2 a n s , frère d u p r é c é d e n t ;
10. L o u i s C H A R R I E R , â g é de 6 a n s ;

(1) Chroniques du Bas-Poitou, T. i, pp. 208-209.


234 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

11. Rose CHARRIER, â g é e de 3 a n s , s œ u r d u p r é c é d e n t , m a s -


s a c r é s t o u s d e u x a u v i l l a g e d u Chiron ;
12. E u g é n i e - L o u i s e - M a r i e BOURON, â g é e de 5 a n s , m a s s a c r é e
a u v i l l a g e d e Lanjouinière ;
13. P i e r r e ÀUNILLON, â g é d e 6 a n s , m a s s a c r é à la m é t a i r i e
d u Bois, a i n s i q u e le s u i v a n t ;
14. J e a n AUNILLON, âgé de 2 ans ;
15. Auguste FONTENEAU, âgé de 7 ans, massacré à la
m é t a i r i e d e s Crèpelinières ;
16. L o u i s REDON, â g é d e 5 a n s , m a s s a c r é a u v i l l a g e de
Benaston, a i n s i q u e le s u i v a n t , son f r è r e ;
17. A l e x i s REDON (') ;

De Belleville,

18. A g a l h e ARNAUD, â g é e de 4 a n s , n é e à B e l l e v i l l e , et
m a s s a c r é e a u x L u e s , le 28 f é v r i e r 1794 ;

Aux Lues, le 2 8 f é v r i e r 1 7 9 4 ,

19. J o s e p h Bossis, â g é de 4 a n s , frère d e s d e u x s u i v a n t s ;


2 0 . L o u i s Bossis, â g é de 5 a n s ;
2 1 . F r a n ç o i s Bossis, â g é de 5 m o i s ;
22. Marie BERNARD âgée de 3 ans ;
23. Jacques FOURNIER, â g é de 5 a n s ;
24. Marie-Anne FOURNIER, â g é e de 2 a n s , s œ u r d u p r é c é d e n t ;
25. Marie Anne RORTAIS, âgée de 4 ans ;
2 6 . Jean Pocu, âgé de 5 ans ;
2 7 . P i e r r e Pouu, â g é de 2 a n s , frère d u p r é c é d e n t ;
28. Véronique MINAUD, â g é e de 7 a n s ;
29. André MINAUD, â g é de 4 a n s , frère de V é r o n i q u e ;
30. J e a n n e MINAUD, â g é e de 15 m o i s , s œ u r de V é r o n i q u e
et d ' A n d r é ;

(1) Extrait des registres de la commune de Chavagnes-en-Paillers.


Celte seule commune compte un total de 102 victimes, massacrées du
janvier 1793 au 12 décembre 1794.
LES SAINTS INNOCENTS DE LA VENDÉE 235

31. Pierre MINAUD, â g é de 4 ans.


Ces q u a t r e v i c t i m e s , V é r o n i q u e , A n d r é , J e a n n e et
P i e r r e , o n t é t é m a s s a c r é e s a u v i l l a g e d e la Bavière ;
32. Louis MANDIN, â g é de 5 a n s ;
33. Joseph MANDIN, â g é d e 1 9 m o i s , frère de L o u i s ;
3 4 . Marie MALIDIN, â g é e de 4 a n s ;
35. Jean MALIDIN, â g é de 1 8 m o i s , frère de Marie;
T o u s d e u x o n t été m a s s a c r é s à la Primaudière ;
36. Jeanne BÉRIAU, âgée de 3 a n s , massacrée au Pctit-Luc\
37. Louis GRALEPOIS, â g é d e 1 3 m o i s , m a s s a c r é à la Gré-
zaudière ;
38. Pierre DAVIAU, â g é de 5 a n s ;
39. Jeanne DAVIAU, â g é e d e 2 a n s , s œ u r de P i e r r e , tous
d e u x m a s s a c r é s a u Petit-Luc ;
40. Pierre MINAUD, â g é de 7 a n s , frère des t r o i s s u i v a n t s ,
t o u s q u a t r e m a s s a c r é s a u village d u Bregeon ;
41. Jean MINAUD, â g é de 6 a n s ;
42. Louise MINAUD, âgée de 1 3 j o u r s ;
43. Louise-Marie MINAUD, â g é e de 1 3 m o i s ;
44. Jeanne RENAUD, â g é e de 4 a n s , m a s s a c r é e à la Nouetfe,
a i n s i q u e les q u a t r e q u i s u i v e n t ;
43. Catherine RENAUD, â g é e de 4 a n s ;
46. Pierre RENAUD, â g é de 1 8 m o i s , frère d e C a t h e r i n e ;
47. Céleste MORILLAUD, âgée de 7 ans ;
48. Anne MORILLAUD, â g é e de 2 a n s , s œ u r de C é l e s t e ;
49. P i e r r e GRIS, â g é de 3 a n s ;
30. Jeanne GRIS, â g é e de 3 m o i s , s œ u r de P i e r r e , t o u s
d e u x m a s s a c r é s à la Frimaudière ;*
31. Pierre RENAUD, â g é de 7 a n s ;
52. Marie-Anne RENAUD, â g é e de 4 a n s , s œ u r de Pierre,
t o u s d e u x m a s s a c r é s a u v i l l a g e de la Brosse ;
53. Marie AIRIAU, â g é e de S a n s , m a s s a c r é e à la Bicoulière;
54. Perrine SIMONNEAU, âgée de 8 m o i s , m a s s a c r é e à la
Bugelière, a v e c les d e u x qui s u i v e n t ;
55. Joseph SIMONNEAU, â g é de 1 8 m o i s ;
5(5. J a c q u e s SIMONNEAU, â g é de 1 8 m o i s , frère de J o s e p h :
236 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

57. Véronique MARTIN, âgée d'un an, massacrée à la


Moricière, a v e c les d e u x s u i v a n t s ;
58. Jean SIMONNEAU, â g é de 5 a n s :
59. Pierre SIMONNEAU, â g é de 6 m o i s , f r è r e de J e a n ;
60. Marie REMAUD, â g é e de 5 a n s , m a s s a c r é e à Bourgneuf \
61. Jean-Baptiste VRIGNAUD, â g é d e 4 a n s , m a s s a c r é à la
Cor net ière ;
62. Marie-Jeanne VRIGNAUD, â g é e d e 3 a n s , s œ u r de J e a n -
Baptiste, m a s s a c r é e au m ê m e village q u e son frère ;
63. Pierre DAVIAU, â g é de 6 a n s , m a s s a c r é à la Régaudière;
64. Renée DAVIAU, â g é e d ' u n m o i s , s œ u r de P i e r r e , m a s s a -
crée au m ê m e village ;
65. Pierre GIRARD, â g é de 6 ans, massacré à Chef-de*
Pont, a v e c s o n frère et s a s œ u r :
66. Marie-Jeanne GIRARD, â g é e de 4 a n s , s œ u r de P i e r r e ;
67. Jean GIRARD, â g é d ' u n a n , frère de P i e r r e et de M a r i e -
Jeanne ;
68. Jean SORIN, â g é de 4 a n s , m a s s a c r é à la Bromière,
a v e c s o n frère et M a r i e - A n n e JOLI ;

69. Jacques SURIN, â g é de 5 m o i s , frère d e J e a n ;


70. Marie-Anne JOLI, â g é e de 2 a n s ;
71. Pierre GEAI, â g é de 2 a n s , m a s s a c r é a u Temple, ainsi
q u e le s u i v a n t ;
72. Pierre GOUIN, âgé d'un an ;
73. Henri SORET, â g é de 2 a n s , m a s s a c r é a u Petit-Luc ;
7 4 . L o u i s Hiou, â g é de 2 a n s , m a s s a c r é à Bourgneuf';
75. Jeanne ROUSSEAU, â g é e de 3 a n s , m a s s a c r é e à la Gacon-
nière, a i n s i q u e les c i n q s u i v a n t s ;
7 6 . Victoire-Céleste FLORE, â g é e de 1 1 m o i s ;
77. Jean BOISSELEAU, â g é de 7 a n s ;
78. Jean ROUSSEAU, â g é de 6 a n s ;
79. Jeanne ROUSSEAU, â g é e de 4 a n s , s œ u r de J e a n ;
80. Pierre FÉTIVEAU, â g é de 2 a n s et d e m i ;
81. Marie RICOULEAU, âgée de 2 2 m o i s , m a s s a c r é e à la
Br ornière ;
8 2 . M a r i e G A H R E A U , â g é e de 7 a n s , m a s s a c r é e à l a Cornet ière ;
LES SAINTS INNOCENTS DE LA VENDÉE 237

83. Marie IIERMOUET, âgée de 5 mois, m a s s a c r é e au b o u r g ;


84. Marie-Anne MINAUD, âgée de 5 ans, massacrée à
XElcliere, a i n s i q u e la s u i v a n t e , sa s œ u r ;
85. Louise MINAUD, â g é e de 3 a n s ;
80. Louis EPIARD, â g é de 5 a n s , m a s s a c r é à Chef-de-Pont,
a v e c la s u i v a n t e ;
87. Madeleine REMAUD, â g é e de 7 a n s ;
88. Marie REMAUD, â g é e de 0 a n s , m a s s a c r é e à la Grand'-
Métairie ;
89. Etienne BÉRIAU, â g é de 1 5 j o u r s , m a s s a c r é à la liigau-
dière, a i n s i q u e la s u i v a n t e ;
90. Marie GUITET, â g é e de 5 a n s ;
91. Rose MARTINEAU,âgéede 3ans,massacrée àBourg?ieuf;
92. Marie MALARD, â g é e de 4 a n s , m a s s a c r é e a u Mouhais*
93. Marie-Anne GAUTRET, â g é e de 6 a n s , m a s s a c r é e à l a
Petite-Guénière, a i n s i q u e les d e u x s u i v a n t e s ;
94. Louise MARTIN, âgée de 5 ans ;
95. Rose MARTIN, â g é e de 2 a n s , s œ u r do L o u i s e ;
96. Louise BOURON, â g é e de 3 a n s , m a s s a c r é e à Bourgneuf,
a v e c la s u i v a n t e ;
97. Madeleine BOURON, â g é e de 3 a n s ;
98. Pierre GRATON, â g é de 3 a n s , m a s s a c r é a u Puits, ainsi
q u e la s u i v a n t e ;
99. Anne GRATON, â g é e de 2 a n s ;
100. Rose MAUDIN, â g é e d e 5 a n s , m a s s a c r é e à la Brugère,
a i n s i q u e la s u i v a n t e , sa s œ u r ;
101. Jeanne MAUDIN, âgée de 3 a n s ;
102. Pierre BOUET, â g é d ' u n a n , m a s s a c r é à la S eu rie;
103. Pierre FORT, â g é de 6 a n s , massacré au Champ-
Dolent, a ins i q u e la s u i v a n t e , sa s œ u r ;
104. Rose FORT, â g é e de 3 a n s ;
105. Perrine MORNET, â g é e de 4 a n s , m a s s a c r é e à la Devi-
nière, a v e c la s u i v a n t e ;
106. Jeanne CHARRIER, â g é e de 3 a n s ;
107. Louise MARTIN, â g é e de 5 a n s , m a s s a c r é e a u Petit-
Luc, a v e c la s u i v a n t e , sa s œ u r ;
238 LE MARTYRE DE LA V E N D É E

108. Marie-Françoise MARTIN, âgée de 2 ans ;


109. Céleste BOISSELAUD, â g é e de 7 a n s , m a s s a c r é e à la
Grézaudière, a v e c le s u i v a n t , s o n frère ;
110. Pierre BOISSELAUD, â g é de 3 a n s (') ;

ER
A Sainl-Etienne-du-Bois, le 1 mars 1794,

111. Jeanne Catherine PRINEAU, â g é e de 7 a n s , m a s s a c r é e


2
à la Tullévrière () ;

A SaintSulpice-le-Verdon, le 2 m a r s 1 7 9 4 ,

112. Jeanne DOUILLARD, â g é e de 5 a n s , m a s s a c r é e a u v i l l a g e


de la Chevasse ;
113. Pierre DOUILLARD, âgé de 4 a n s , m a s s a c r é au village
de Villeneuve, a i n s i q u e le s u i v a n t ;
3
114. Jean DOUILLARD, â g é de 2 a n s ( ) ;

ASaint-Martin-Lars-en-Tiffuuges,\e 1 4 et le 2 2 a v r i l 1 7 9 4 ,

115. Jacques AUVINET, â g é de 2 a n s , m a s s a c r é le 1 4 a v r i l


1794, a v e c le s u i v a n t ;
116. Pierre AUVINET, â g é de 2 ou 3 m o i s ;
117. Jean MICHENEAU, â g é de 7 a n s , m a s s a c r é le 2 2 avril 1 7 9 4 ,
c o m m e le s u i v a n t , son frère ;
118. Pierre MICHENEAU, âgé d'environ 1 a n ;
119. Modeste CHALLET, â g é e d e 3 a n s et d e m i .

C'est a v e c u n p i e u x r e s p e c t et un bien t e n d r e i n t é r ê t q u e
n o u s a v o n s recueilli les n o m s de ces jeunes Bienheureux,

(1) V. La Chapelle de N.-I). des Lues, Reine des Martyrs, par


l'abbé JEAN BART, curé des Lues.
tft
(2) V. l'abbé Ténèbre, par l'abbé H BOUTIN, p . 49.
(3) V. Registre de Saint-Sulpiee-le-Verdon.
LES SAINTS INNOCENTS DE LA VENDÉE

n o m s i m m o r t e l s , d i s p e r s é s et p e r d u s d a n s la p o u s s i è r e d e s
vieilles a r c h i v e s .
E n les r e c u e i l l a n t d a n s c e s p a g e s , n o u s d e m a n d i o n s à
l'Ange de ce d i o c è s e , d ' e n composer une guirlande de
lis et de roses, nec rosœ nec lilia désuni ('), o u p l u t ô t d ' e n
former u n diadème d'étoiles r a d i e u s e s , p o u r en c o u r o n n e r
notre Vendée chrétienne.
R i e n n ' e s t p l u s b e a u et r i e n n ' e s t p l u s fort d e v a n t D i e u
q u e Y innocence u n i e a u sacrifice, une victime immaculée
sur l'autel des holocaustes !
Aussi, n o u s r e g a r d o n s cette multitude souriante d'Inno-
cents, tués p o u r la c a u s e s a c r é e q u e d é f e n d a i e n t leurs
p è r e s , c o m m e u n e c é l e s t e é g i d e s u s p e n d u e s u r le p a y s q u i
fut l e u r b e r c e a u : Tantam habentes imposilam nubem
testium (*).
C'est la n u é e l u m i n e u s e d u d é s e r t , qui é c l a i r e , qui p r o t è g e ,
et q u i g u i d e le p e u p l e de D i e u v e r s la t e r r e p r o m i s e .
Innocents m a r t y r s , vous êtes la Vendée glorieuse du
p a s s é ! C o u v r e z de v o t r e p u i s s a n t p a t r o n a g e t o u t ce p e u p l e
d ' e n f a n t s , v o s c o m p a t r i o t e s , v o s a m i s et vos f r è r e s , m e n a -
c é s de p é r i l s si t e r r i b l e s d a n s le p r é s e n t , et q u i s o n t , p o u r
D i e u et p o u r l ' É g l i s e , la V e n d é e de l ' a v e n i r .

(1) Yen. BKDE, Sermo 18, de sanctis.


(2) Hebr. XII. 1.
CHAPITRE XI

NOTICES SUR L E S PRINCIPAUX MARTYRS


VENDÉENS

Hic est vere martyr, qui pro Christ i


nomine, mnguinem suum fudit.
Voici u n v r a i m a r t y r , q u i a v e r s é
son s a n g p o u r ie C h r i s t .
(Office d'un martyr.)

D a n s ce c h a p i t r e , n o u s a b o r d o n s l ' o b j e t p r i n c i p a l d e c e
l i v r e , l e s martyrs vendéens q u i , d a n s la p l e i n e l u m i è r e d e
l e u r r a i s o n , d u plein c o n s e n t e m e n t de l e u r v o l o n t é , et a v e c
l'inflexible é n e r g i e d e l e u r foi, o n t a c c e p t é l ' e n t i e r sacrifice
d e l e u r .vie, p o u r c o n f e s s e r la foi d e J é s u s - C h r i s t .

Martyre de 20 religieuses de la Congrégation de la


Sagesse de S aint-Laurent-sur-Sèvre.

Sœurs : EUSTACHE, GORGONIE, ÉLÉONORE, ANGE-GARDIEN, SAINT-

ALEXIS , SAINT -MARTIN , SAINTE - PERPÉTUE , SAINT - CLAIR ,

SAINT- SAMSON, S A I N T E - M A R T H E - D E - JÉSUS, SAINT- ARSÈNE,

SAINT-ÉLOI, SYMPHOROSE, VÉRONIQUE, SAINT-JOUIN, SAINT-

MAURE, SAINTE-PAULE, SAINTES, SAINT-PIERRE, SAINT-ANDRÉ.

(1793).

C'est a u m o i s d e f é v r i e r 1 7 9 3 , q u ' e u t l i e u l a p r e m i è r e
i n v a s i o n des p e r s é c u t e u r s r é v o l u t i o n n a i r e s d a n s l a c o m m u -
NOTICES SUR NOS PRINCIPAUX MARTYRS 241

n a u t é des Filles de la Sagesse, à Saint-Laurcnt-sur-Sèvrc.


L e l e n d e m a i n , à 6 h e u r e s d u m a t i n , le g é n é r a l , e s c o r t é
de son é t a t - m a j o r , r é u n i t les s œ u r s , q u i n ' é t a i e n t p l u s
a l o r s q u ' a u n o m b r e de 2 6 d a n s la m a i s o n .
A p r è s les a v o i r a c c a b l é e s d ' i n j u r e s , il l e u r d e m a n d e p o u r -
q u o i , m a l g r é la loi q u i d i s s o u t les c o n g r é g a t i o n s , elles
v i v e n t e n c o r e en c o m m u n a u t é .
Elles r é p o n d e n t q u ' e l l e s s o n t r e s t é e s là p o u r s o i g n e r l e s
soldats malades ou blessés.
Là-dessus, nouvelles injures ; puis, on discute devant
elles si o n n e doit p o i n t les fusiller s u r - l e - c h a m p . F i n a l e -
m e n t , on p r e n d le p a r t i de l e s c o n d u i r e à C h o l e t . L e s sol-
d a t s les l i e n t d e u x p a r d e u x .
Pendant cette o p é r a t i o n , la sœur EUSTACHE, âgée de
4 1 a n s , croit p o u v o i r s ' e s q u i v e r s a n s ê t r e a p e r ç u e . M a i s a u
m o m e n t o ù elle allait f r a n c h i r le s e u i l de la p o r t e , elle e s t
a r r ê t é e et m a s s a c r é e s u r p l a c e . O n la d é p o u i l l e , o n la c o u p e
p a r m o r c e a u x , et ses m e m b r e s d i s p e r s é s r e s t e n t t o u t le
j o u r d a n s la r u e . L e s h a b i t a n t s n e p e u v e n t l e s r e c u e i l l i r
q u e le soi)', p o u r les confier à la f e r r e .
La sœur GORGONIE e s t t r o u v é e m a l a d e et a l i t é e d a n s u n e
m a i s o n p a r t i c u l i è r e ; on l ' é g o r g é d a n s son lit, e t son c a d a -
v r e est t r a î n é d a n s les r u e s du b o u r g .

L e s p a t r i o t e s se m e t t e n t en d e v o i r d ' e m m e n e r avec- e u x
à Cholet les 25 r e l i g i e u s e s q u ' i l s v e n a i e n t de faire p r i s o n -
n i è r e s . Celles qui é t a i e n t m a l a d e s o u i n f i r m e s s o n t j e t é e s
s u r d e s c h a r r e t t e s . L ' o r d r e e s t d o n n é d e v a n t elles d e
fusiller, a u s o r t i r d u b o u r g , celles q u i n e p o u r r a i e n t p a s
s u i v r e , et de c o n t i n u e r la f u s i l l a d e , t o u t le l o n g de la r o u t e ,
à m e s u r e qu'elles déclareraient ne pouvoir aller plus loin.
La sœur VICTORIN, qui n ' é t a i t p a s l i é e a v e c les a u t r e s ,
a v a i t suivi l ' a v a n t - g a r d e j u s q u ' à M o r t a g n e , où l e s sol-
16
242 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

d a t s e n t r è r e n t d a n s u n c a b a r e t , l a i s s a n t la r e l i g i e u s e à l a
porte.
L à , a p e r c e v a n t les 24 captives e m m e n é e s par l'arrière-
garde :
— V o i l à m e s s œ u r s , s'écrie-t-elle ; j e v e u x p a r t a g e r l e u r
sort.
E t a u s s i t ô t elle c o u r t les r e j o i n d r e . E l l e a r r i v e , hors
d ' h a l e i n e , et t i r a n t u n lien d e s a p o c h e , elle s ' a t t a c h e a v e c
d e u x d e ses c o m p a g n e s .
— B o n , l e u r dit-elle, m e v o i l à m a i n t e n a n t à m a p l a c e ;
j ' a i a s s e z souffert p o u r y a r r i v e r ; q u e j e s u i s h e u r e u s e d e
m e t r o u v e r ici a v e c v o u s !

E l l e s a r r i v è r e n t à Gholet é p u i s é e s de f a t i g u e , de souf-
f r a n c e et de f a i m .
A u l i e u d e l e u r d o n n e r le r e p o s et la n o u r r i t u r e d o n t
elles a v a i e n t si g r a n d b e s o i n , on l e s c o n d u i t d e v a n t le
Comité révolutionnaire.
Elles e u r e n t à s u b i r u n l o n g et p é n i b l e i n t e r r o g a t o i r e ,
a c c o m p a g n é d e s p l u s g r o s s i è r e s i n j u r e s , et q u i l e u r four-
nit l'occasion de manifester leur angélique patience, leur
c o u r a g e et l a f e r m e t é de l e u r foi. A t o u t e s l e s q u e s t i o n s
q u i l e u r s o n t p o s é e s , elles r é p o n d e n t , s o u s le g l a i v e q u i
m e n a c e l e u r t ê t e , a v e c la s i m p l i c i t é , l a p r u d e n c e et l a
d i g n i t é des a n c i e n s m a r t y r s .
— Q u e faisiez-vous à S a i n t - L a u r e n t ?
— Notre principale occupation était de soigner les
malades.
— A v i e z - v o u s des p r ê t r e s ?
— V o u s s a v e z bien q u e v o u s les avez c h a s s é s .
— N e faisiez-vous p a s a d m i n i s t r e r les s a c r e m e n t s ?
— C'est n o t r e d e v o i r q u a n d n o u s le p o u v o n s .
— N e r e g r e t t e z - v o u s p a s la m o r t du roi ?
— N o u s n e n o u s m ê l o n s p o i n t des affaires p o l i t i q u e s .
NOTICES SUR NOS PRINCIPAUX MARTYRS 243

Les juges finissent enfin p a r l e u r p o s e r c e t t e q u e s t i o n


dérisoire :
— V o u l e z - v o u s v i v r e et m o u r i r clans la r e l i g i o n c a t h o l i -
q u e , a p o s t o l i q u e et r o m a i n e ?
L e s 2 5 r e l i g i e u s e s se l è v e n t et r é p o n d e n t d ' u n e seule
yoix :
— O u i , n o u s le v o u l o n s , a v e c la g r â c e de D i e u .
Cette s i m p l e r é p o n s e , q u i e x p r i m a i t t o u t e u n e p r o f e s s i o n
de foi, fut p r o n o n c é e a v e c u n é l a n , u n e f e r m e t é et u n e
s i n c é r i t é d ' a c c e n t , q u i a u r a i e n t dû t o u c h e r d e s c œ u r s s i m -
plement honnêtes.
Elle n e fit q u e p r o v o q u e r u n e e x p l o s i o n de s a r c a s m e s e t
de blasphèmes.
Après l'interrogatoire, les héroïnes furent enfermées d a n s
u n e s o r t e d e c o r p s - d e - g a r d e , o ù l e s r é p u b l i c a i n s les l a i s s è -
r e n t e n c o r e 24 h e u r e s s a n s n o u r r i t u r e , n ' a y a n t p o u r lit
q u ' u n p e u de p a i l l e .
O n i n c a r c é r a t o u t e s celles q u i a v a i e n t p l u s de 4 0 a n s ,
a v e c l ' i n t e n t i o n de les fusiller p l u s t a r d . L e s p l u s j e u n e s
f u r e n t p l a c é e s à l ' h ô p i t a l , p o u r y s o i g n e r les r é p u b l i c a i n s
malades.

P e u de t e m p s a p r è s , l ' a n n é e v e n d é e n n e s ' e m p a r a i t de
la ville de C h o l e t et d é l i v r a i t l e s p r i s o n n i è r e s .
Mais la s œ u r E L É O N O R E , â g é e de 7 5 a n s , n ' a v a i t p u s u p -
p o r t e r la c r u e l l e d i s e t t e q u ' o n l e u r a v a i t i m p o s é e ; elle é t a i t
m o r t e de f a i m .
L e s 2 4 r e l i g i e u s e s d o n t les forces a v a i e n t r é s i s t é à t a n t
de souffrances se d é v o u è r e n t a u s o i n d e s b l e s s é s .
Q u a n d l e s B l e u s r e p r i r e n t la ville, ils firent c o n d u i r e c e s
s a i n t e s filles s u r des c h a r r e t t e s d a n s l e s fétides et h o r -
r i b l e s p r i s o n s de N a n t e s . E l l e s e u r e n t à y souffrir t o u t e s
l e s t o r t u r e s d u d é n û m e n t le p l u s c o m p l e t , a t t e n d a n t à
chaque heure leur tour d'aller périr, c o m m e tant d ' a u t r e s ,
LE MARTYRE DE LA VENDÉE

d a n s les e a u x de la L o i r e o u s o u s le c o u t e a u de la g u i l -
lotine.
H u i t d ' e n t r e elles m o u r u r e n t en p r i s o n : ce s o n t les
sœurs ANGE-GARDIEN, SAINT-ALEXIS, SAINT-MARTIN, S A I N T E -
PERPÉTUE, SAINT-CLAIR, SAINT-SAMSON, SAINTE-MARTHE-DE-JÉSUS

et SAINT-ARSÈNE.

Les sœurs SYMPHOROSE et SAINT-ÉLOI furent massacrées à


Coron.

P a r m i les F i l l e s de la S a g e s s e q u i s u i v i r e n t l ' a r m é e v e n -
d é e n n e d a n s l ' e x p é d i t i o n d ' O u t r e - L o i r e se trouvaient les
sœurs VÉRONIQUE et SAINT-JOUIN.

A p r è s la d é r o u t e du M a n s , la s œ u r V é r o n i q u e , se t r o u -
v a n t t o u t p r è s de son p a y s n a t a l , p r o p o s e à sa c o m p a g n e
de lui t r o u v e r u n r e f u g e .
— V e n e z , lui dit-elle ; m a n i è r e , M a d a m e F e r r é a l , h a b i t e
n o n loin d'ici ; elle est à l ' a i s e ; elle s e r a t r è s h e u r e u s e d e
vous recevoir.
H é l a s ! le m a l h e u r , q u i e x a l t e l e s n o b l e s â m e s , p e r v e r t i t
s o u v e n t les c œ u r s l â c h e s . M a d a m e Ferréal reconnut sa
fille, m a i s la r e ç u t t r è s froidement, e n lui p o s a n t sans
p r é a m b u l e cette question singulière :
— De quel parti es-tu ?
— Mais, ma mère, répond respectueusement sœur
Véronique, je suis du parti de Notre-Scigneur Jésus-Christ;
c'est d a n s ces s e n t i m e n t s q u e v o u s m ' a v e z é l e v é e .
— Il n e s ' a g i t p a s d e c e l a , r é p l i q u e la m è r e ; v e u x - t u
être républicaine et p r ê t e r le s e r m e n t de fidélité à la
C o n s t i t u t i o n civile du c l e r g é ? A u t r e m e n t , j e n e p u i s te
g a r d e r ici, toi et ta c o m p a g n e , s a n s r i s q u e r de m e r e n d r e
moi-même suspecte.
— Ma m è r e , dit s œ u r V é r o n i q u e , ce s e r m e n t , j e n e le
ferai j a m a i s . J e v e u x m o u r i r r e l i g i e u s e , F i l l e de la S a g e s s e
et fille d e l ' É g l i s e c a t h o l i q u e , a p o s t o l i q u e et r o m a i n e .
NOTICES SUR NOS PRINCIPAUX MARTYRS 245

— E s t - c e là v o t r e d e r n i e r m o t à t o u t e s d e u x ? r e p r e n d
Madame Ferréal.
— O u i , r é p o n d e n t v i v e m e n t les d e u x r e l i g i e u s e s .
Qui a u r a i t p u le c r o i r e ? Ce oui, commandé par la
c o n s c i e n c e et p a r la foi, fut p o u r l e s d e u x F i l l e s de l a
S a g e s s e u n a r r ê t de m o r t . C e t t e m è r e d é n a t u r é e les fait
p l a c e r s o u s b o n n e g a r d e , se r e n d à R e n n e s et les d é n o n c e
au représentant du peuple.
Ne d o u t a n t plus du sort q u i les a t t e n d a i t , les deux
saintes filles s'encouragent mutuellement à tout souffrir
p a r a m o u r p o u r D i e u , et la p e n s é e d u ciel q u i v a s ' o u v r i r
s u r l e u r t è t e les r e m p l i t d e j o i e et d'un céleste enthou-
siasme. La sœur SAINT-JOUIN ne sait c o m m e n t e x p r i m e r sa
reconnaissance à la s œ u r VÉRONIQUE, q u i lui a s e r v i d e
g u i d e et d ' a n g e g a r d i e n , p o u r la c o n d u i r e j u s q u ' à la p o r t e
du Paradis.
T o u t e s d e u x p a s s è r e n t la n u i t à se p r é p a r e r a u m a r t y r e ,
p a r la p r i è r e et p a r de p i e u x e n t r e t i e n s . L e l e n d e m a i n , d è s
l ' a u b e d u j o u r , la m a i s o n e s t c e r n é e p a r les p a t r i o t e s . O n
les s a i s i t , o n les c o n d u i t à R e n n e s , et le 5 j a n v i e r 1 7 9 4 ,
les s œ u r s V é r o n i q u e et S a i n t - J o u i n p o r t a i e n t l e u r t ê t e s u r
l'échafaud.

P r è s d u M a n s , l ' a r m é e r é p u b l i c a i n e t r a î n a i t à sa s u i t e
u n c e r t a i n n o m b r e de r e l i g i e u s e s de S a i n t - L a u r e n t , q u ' o n
a v a i t e n t a s s é e s s u r d e s c h a r r e t t e s . A p r è s les a v o i r a c c a -
b l é e s d ' o p p r o b r e s et d ' a v a n i e s , ces p e r s é c u t e u r s de la p l u s
l â c h e e s p è c e e u r e n t l'idée d ' e n faire d e s c e n d r e d e u x s u r l a
r o u t e , les s œ u r s S A I N T - M A U R E et S A I N T E - P A U L E , et p o u r
d o n n e r à l e u r s c a m a r a d e s , c o m m e ils le d i s a i e n t e u x -
m ê m e s , l'idée de l e u r s a v o i r - f a i r e , ils h a c h e n t ces d e u x
v i c t i m e s à c o u p s d e s a b r e , s o u s les y e u x d e l e u r s c o m p a -
g n e s , et l a i s s e n t l e u r s c a d a v r e s s u r le c h e m i n .
L e s a u t r e s f u r e n t c o n d u i t e s d a n s les p r i s o n s d u M a n s .
246 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

T r o i s d ' e n t r e elles y m o u r u r e n t d e m i s è r e : c ' é t a i e n t les


s œ u r s S A I N T E S , S A I N T - P I E R R E et S A I N T - A N D R É ( I ) .

i H

Martyre de deux missionnaires de S aint-Laurent-


sur-Sèvre, JACQUES DAUCHE et ANDRÉ VERGÉ,

21 mars 1793.

L e P è r e J A C Q U E S D A U C H E était originaire d'Eu (Seine-


I n f é r i e u r e ) , et a v a i t a p p a r t e n u d ' a b o r d a u d i o c è s e de C o u -
tances.
Le Père ANDRÉ VERGÉ é t a i t n é en 1 7 4 3 , à la P a p i n i è r e
de P a n n e c é (Loire-Inférieure).
A l ' é p o q u e d e la R é v o l u t i o n , t o u s d e u x f a i s a i e n t p a r t i e
d e la Congrégation des Missionnaires établie à Saint-
Laurent-sur-Sèvre.
L e s a d m i n i s t r a t e u r s du district des SabJes-d'Olonne les
firent arrêter comme prêtres r é f r a c t a ire s, a u m o i s d ' o c -
t o b r e 1 7 9 2 , et a p r è s les a v o i r r e t e n u s p r è s de six m o i s p r i -
s o n n i e r s , ils l e s e m b a r q u è r e n t p o u r la R o c h e l l e , o ù l e s
captifs d e v a i e n t a t t e n d r e le j o u r de l e u r d é p o r t a t i o n à la
Guyane.

C'est à la R o c h e l l e q u ' i l s f u r e n t m a s s a c r é s p a r u n e
p o p u l a c e en d é l i r e , le j o u r m ê m e de l e u r d é b a r q u e m e n t ,
le 2 1 m a r s 1 7 9 3 .
L e r é c i t le p l u s c o m p l e t d u m a r t y r e d e s d e u x m i s s i o n -
n a i r e s J a c q u e s D a u c h e et A n d r é V e r g é n o u s e s t d o n n é
p a r l ' h i s t o r i e n de l'Eglise santone, l'abbé Briand. Nous
n e p o u v o n s m i e u x faire q u e de le r e p r o d u i r e d a n s n o t r e
martyrologe vendéen.

(1) Histoire de la Congrégation de la Sagesse, par le R . . P . F O N -


TENEAU, chez Oudin, 1878, pp. 134-146.
NOTICES SUR NOS PRINCIPAUX MARTYRS 247

« Ce s o n t d e s f e m m e s , d i g n e s d u n o m de f u r i e s , q u i l e s
a s s o m m è r e n t p r è s du p o r t .
« L'auteur de la vie de Montfort nous dit q u e ces
f e m m e s a t r o c e s l e u r a r r a c h è r e n t la l a n g u e , cette langue,
c r i a i e n t - e l l e s , qui avait fanatisé tant de personnes. Fin
digne d'envie p o u r des prédicateurs de l'Évangile.
« Un h o m m e , n o m m é Y v o n , q u e n o u s a v o n s vu d a n s
n o t r e j e u n e s s e , a v a i t p a r t i c i p é à cet a c t e d e f é r o c i t é . Le
prêtre victime de cet horrible traitement, cédant aux
souffrances c r u e l l e s q u e ce m i s é r a b l e lui faisait endurer,
s e r r a si f o r t e m e n t e n t r e ses d e n t s le p o u c e de s o n b o u r r e a u
que, toute sa vie, Yvon porta l'empreinte de cette
blessure.
« L ' a u t e u r de Y Histoire de la Rochelle, D u p o n t , dont le
n o m nous rappelle un condisciple, nous donne un récit
plus circonstancié.
« On s ' é c r i e de t o u t e s p a r t s , écrit-il : « Ce sont les prêtres,
les loyalistes, q u i font n o t r e m a l h e u r . V e n g e a n c e ! la m o r t
a u x p r ê t r e s et a u x r o y a l i s t e s !
« L e s officiers municipaux, les m e m b r e s du district
accoururent et t â c h è r e n t d e c a l m e r le p e u p l e , pendant
q u e , p a r l e u r s o r d r e s , u n e g a r d e s u r l a q u e l l e ils p e u v e n t
compter, va défendre l'approche d e l à maison d'arrêt.
« Ce fut a u m i l i e u de s e m b l a b l e s c i r c o n s t a n c e s q u e l e
p r o c u r e u r du district crut ne pouvoir s'empêcher d'exécuter
l'ordre q u ' i l a v a i t r e ç u d ' e n v o y e r à l'île d ' O l é r o n quatre
p r ê t r e s , d é t e n u s à la R o c h e l l e . Ils s o n t c o n d u i t s a u p o r t ,
le 21 m a r s , à m i d i , s o u s l ' e s c o r t e de q u e l q u e s s o l d a t s , p e u t -
ê t r e m a l d i s p o s é s à les d é f e n d r e . L a m e r e s t b a s s e et n e
sera haute que dans quatre heures.
« Des c o n t e m p o r a i n s n o u s ont a s s u r é que cette h e u r e
avait été choisie avec intention. L e p r o c u r e u r du district
et ses a d h é r e n t s a v a i e n t t o u t d i s p o s é p o u r r e n d r e certain
l ' a s s a s s i n a t des p r ê t r e s .
« D e s f e m m e s à figure s i n i s t r e o n t c o m m e n c é à i n j u r i e r
c e s e c c l é s i a s t i q u e s d a n s la r u e . Elles les o n t s u i v i s j u s q u ' à
248 LE MARTYRE D E LA VENDÉE

la p o r t e d u c o r p s - d e - g a r d e d e la t o u r d e la Lanterne, en
a p p e l a n t à elles des m a r i n s é t r a n g e r s , dont l'exaltation
f é r o c e l e u r est c o n n u e .
« A 1 heure, on v i e n t p r é v e n i r le maire qu'il y a
r a s s e m b l e m e n t a u t o u r d e q u a l r e p r ê t r e s , et q u e les s o l d a t s
qui les a c c o m p a g n e n t n e p e u v e n t plus les défendre contre
l e s o u t r a g e s d e la m u l t i t u d e .
« Il a c c o u r t a v e c la g a r d e de la m a i s o n c o m m u n e ; il se
fait j o u r à t r a v e r s la f o u l e , se m e t a u - d e v a n t d e s m a l h e u -
r e u x ecclésiastiques, contre lesquels retentissent d'horribles
c l a m e u r s . P u i s , v o y a n t q u e le d a n g e r a u g m e n t e , il les fait
e n t r e r d a n s le c o r p s - d e - g a r d e . 11 n e c e s s e d e r é p é t e r a u x
c i t o y e n s q u ' i l s d o i v e n t é c o u t e r l ' h u m a n i t é et o b é i r à la loi.
« O n lui r é p o n d p a r l e s c r i s de : Mort aux prêtres ! la
mort ! »
Il n ' a v a i t a u t o u r de lui q u e 30 h o m m e s à p i e d et a u t a n t
à c h e v a l ; m a i s , a i d é du c o m m a n d a n t T h o u r o n qui l ' a c c o m -
p a g n a i t , il e û t pu d é t e r m i n e r p e u t - ê t r e c e t t e t r o u p e à faire
feu s u r la m u l t i t u d e et à la d i s p e r s e r p a r les b a ï o n n e t t e s .
Il n ' o s a p a s a v o i r r e c o u r s à ce t e r r i b l e e x p é d i e n t , et il fit
s e u l e m e n t p r é v e n i r les m e m b r e s d u d i s t r i c t qu'il fallait
a b s o l u m e n t e n v o y e r t o u t e s l e s forces d i s p o n i b l e s .
« 11 é t a i t t r o p t a r d ; les a s s a s s i n s a v a i e n t fait i r r u p t i o n
d a n s le c o r p s - d e - g a r d e , et les p r ê t r e s é t a i e n t d é j à é g o r g é s ,
m u t i l é s et m i s en p i è c e s . L e s m e m b r e s déchirés, les têtes
1
s a n g l a n t e s des v i c t i m e s f u r e n t p o r t é e s p a r les r u e s ( ) . »

« E n 1 8 1 7 , la c r o i x d e m i s s i o n a v a i t été é r i g é e s u r l e
t o m b e a u de ces g l o r i e u x m a r t y r s , d o n t les r e s t e s r e p o s e n t
a u m ê m e e n d r o i t , s u r la p l a c e de la p r é f e c t u r e , j a d i s a p p e l é e
p l a c e Joséphine, et a n c i e n n e m e n t , Cimetière de Saint-
Jean.

(1) Histoire de la Rochelle, par DUPOM, pp. 579-580.


NOTICES SUR NOS PRINCIPAUX MARTYRS 249

« U n h a b i t a n t voisin d u c i m e t i è r e ( 1 ) i n d i q u a i t , e n 1 8 1 7 ,
l e lieu de l e u r s é p u l t u r e , en face de l ' h ô t e l du p r é f e t , à l ' e x -
t r é m i t é de la p l a c e , et à q u e l q u e s toises d e s m a i s o n s q u i l a
bordent au levant.
« Quelques m e m b r e s déchirés des victimes furent, dit-
2
o n , e n t e r r é s s u r la p a r o i s s e d e S a i n t - N i c o l a s ( ) . »
Un procès-verbal d u j u g e de p a i x , c o n s i g n é d a n s le
r e g i s t r e m o r t u a i r e d e la R o c h e l l e , s o u s l a d a t e d u 2 1 m a r s
1 7 9 3 , c o n s t a t e la m o r t d e six p r ê t r e s « DÉCÉDÉS, le 21 du
même mois, par suite d'une émeute populaire. » L'acte
d o n n e les noms des v i c t i m e s : Ilulè, DAUCHE, V E R G É ,

Violleau, Cornuault, Ogeard.


L e p r e m i e r é t a i t d u d i o c è s e de P o i t i e r s , et l e s t r o i s d e r -
n i e r s , du d i o c è s e de la R o c h e l l e .
Nos lecteurs a u r o n t r e m a r q u é l'étrange e u p h é m i s m e de
ces archives républicaines, dissimulant l'atrocité du m a s -
s a c r e s o u s l'idée v a g u e d ' u n décès.

L ' é v è q u e de la R o c h e l l e , M o n s e i g n e u r J e a n - C h a r l e s de
C o u c y , d a n s u n e l e t t r e p a s t o r a l e q u ' i l a d r e s s a i t à son clergé
le 8 niai 1 7 9 3 , rectifiait, p o u r la g l o i r e de son d i o c è s e et d e
l'Église de F r a n c e , l'acte du complaisant j u g e de paix
républicain.
Cet a c t e é p i s c o p a l , dit G u i l l o n (»), p e u t être regardé
comme u n e de ces canonisations, que les évoques
a v a i e n t le d r o i t d e f a i r e , d a n s l e s d o u z e p r e m i e r s siècles d e
l ' É g l i s e (*). •

(1) « Il se nommait Lécureau; nous l'avons beaucoup connu dans notre


jeunesse. » Note de l'abbé Briand.
(2) Histoire de l'Église santone, T. m, p. 99.
(3) Les Martyrs de la foi, T. H, p. 479.
(4) Monseigneur de Coucy fut un des principaux fauteurs du schisme de
la Petite-Église ; mais sa conduite ultérieure n'infirme en rien la valeur
de son acte épiscopal de 1793.
250 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

« L e c r i m e p o u r s u i t la v e r t u a v e c l ' a c h a r n e m e n t de l ' e n -
fer, dit M o n s e i g n e u r de C o u c y , et p a r m i u n e infinité de
v i c t i m e s , n o u s c o m p t o n s t r o i s de n o s v é n é r a b l e s c o o p é r a -
t e u r s , d i g n e s m a r t y r s de J é s u s - C h r i s t , q u i o n t scellé l e u r
g l o r i e u s e c o n f e s s i o n de l e u r s a n g , d a n s n o t r e ville é p i s c o -
p a l e , le 21 d u m o i s d e m a r s d e r n i e r . Si n o t r e p r e m i e r s e n -
timent a été l'émotion déchirante de J a c o b , l o r s q u ' o n lui
a n n o n ç a la m o r t de J o s e p h , r a n i m é p a r la foi, et p r o s t e r n é
a u x p i e d s d u v a i n q u e u r d e la m o r t , N o u s lui a v o n s r e n d u
d e s a c t i o n s de g r â c e s , p o u r le d o n p r é c i e u x q u ' i l a fait à
notre Église, dans ces dignes ministres des saints autels.
« Aujourd'hui que la p a l m e d u martyre leur a été
d é c e r n é e , Nous les r e g a r d o n s c o m m e de n o u v e a u x p r o t e c -
t e u r s . L e u r s a n g , l e u r s p l a i e s r é c l a m e n t en f a v e u r de l e u r s
bourreaux (1). »
E n d é c e r n a n t le t i t r e de martyrs a u x t r o i s p r ê t r e s de l a
C h a r e n t e - I n f é r i e u r e , l ' é v ê q u e de la R o c h e l l e e n fait p a r t a -
g e r i m p l i c i t e m e n t la g l o i r e a u x deux missionnaires de
Sainf-Laurenf-sur-Sèvre, JACQUES DAUCHE et ANDRÉ VERGÉ,

m a r t y r i s é s d a n s l e s m ê m e s c i r c o n s t a n c e s et p o u r la m ê m e
2
c a u s e , a u x c r i s f o r c e n é s d e Mort aux prêtres ( ).

1 III

Martyre de JACQUES PETIOT, curé de Saint-Révérend,


30 avril 1793.

JACQUES PETIOT, c u r é et m a i r e de S a i n t - R é v é r e n d , b r a v a n t
l e s d é c r e t s d e l à C o n v e n t i o n c o n t r e l e s p r ê t r e s non asse?*-
mentés, avait voulu rester au milieu de ses paroissiens,
a v e c la r é s o l u t i o n de m o u r i r p o u r e u x , si D i e u v o u l a i t b i e n
lui accorder cette grâce insigne du m a r t y r e .
L e ciel a g r é a son h é r o ï q u e sacrifice.

(1) Les Martyrs de la foi, T. n, pp. 480, 481.


u
( 2) ïbid. T. n, p. 529. T. iv, p. 697.
NOTICES SUR NOS PRINCIPAUX MARTYRS 251

U n j o u r q u ' i l f u y a i t d e v a n t les p e r s é c u t e u r s , il fut a r r ê t é


-
d a n s le b o u r g de la M o t h e - A c l i a r d , a v e c 9 o u 10 V e n d é e n s ,
accusés comme lui de favoriser l'insurrection de la
Vendée contre l'impiété révolutionnaire.
N o u s t r a n s c r i v o n s t e x t u e l l e m e n t , s u r les r e g i s t r e s de l a
Commission militaire d e s S a b l e s , les g r i e f s r e l e v é s c o n t r e
c e t i n t r é p i d e c o n f e s s e u r de la foi.
S o u s la d a t e d u 30 a v r i l 1 7 9 3 , n o u s l i s o n s :
Petiot Jacques, ci-devant maire curé, 48 a n s , Saint-
R é v é r e n d , a t t r o u p é ; a dit l a m e s s e à C o m m e q u i e r s et à
V a i r é ; à m a n g é a v e c les r e l i g i e u s e s , à la R o c b e - a u - R o u x ;
à suivi l e s B r i g a n d s
Cet i d i o t et m i s é r a b l e j a r g o n é t a i t u n a r r ê t d e m o r t , e t
ce même jour, 30 avril, le curé de Saint-Révérend
marchait à l'échafaud.

D è s le 6 d e ce m ê m e m o i s 1 7 9 3 , la g u i l l o t i n e a v a i t é t é
d r e s s é e s u r le R e m b l a i , t o u t p r è s de l ' e m p l a c e m e n t a c t u e l
d u c a l v a i r e . E l l e y f o n c t i o n n a j u s q u ' a u 14 j a n v i e r d e l ' a n n é e
s u i v a n t e , é p o q u e o ù , t r o p l e n t e a u g r é de s e s p o u r v o y e u r s ,
s
elle fut r e m p l a c é e p a r la f u s i l l a d e ( ) .
C'est s u r ce t e r r a i n , désormais terre sainte pour la
p i é t é , q u e f u r e n t i m m o l é e s a u x f u r e u r s i m p i e s d e la R é v o -
t u t i o n 123 v i c t i m e s , d o n t J a c q u e s P e t i o t fut la p l u s i l l u s t r e
et la p l u s t o u c h a n t e .
L e p e u de t e m p s q u ' i l p a s s a d a n s la p r i s o n d e s S a b l e s ,
le s a i n t p r ê t r e l ' a v a i t e m p l o y é d a n s l ' e x e r c i c e de s o n m i -
nistère, confessant, exhortant, consolant ceux qui par-
tageaient sa captivité.
Il m a r c h a , c a l m e , f e r m e et s o u r i a n t v e r s le lieu du

(1) Archives de la Vendée. Dossier de la Commission militaire des


Sables-d'Olonne, du 1er au 14 avril 1794.
(2) Celui qui avait forgé le couperet, un maréchal-ferrant de Comme-
quiers, nommé Troussicot, fut l'une des dernières victimes.
252 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

s u p p l i c e , a u m i l i e u de d e u x de ces p r i s o n n i e r s , les s o u -
t e n a n t p a r s e s p a r o l e s et p a r s o n e x e m p l e .
Il p o r t a i t s o n b r é v i a i r e s o u s le b r a s .
P e n d a n t la m a r c h e , il c h a n t a d ' u n e v o i x f o r t e , e t a v e c
l'accent d'une piété toute céleste, cette strophe d'un can-
tique du B i e n h e u r e u x P è r e de Montfort :
Allons, mon âme, allons
Au bonheur véritable ;
Aimons Jésus, aimons,
Le bien le plus aimable,
L'amour !
Jésus est mon amour,
La nuit et le jour.

A r r i v é e n face de la g u i l l o t i n e , il d e m a n d e à celui q u i
p r é s i d e à l ' e x é c u t i o n la f a v e u r de m o u r i r le d e r n i e r , afin
de p o u v o i r e n c o u r a g e r , au m o m e n t décisif, c e u x qu'on
allait e x é c u t e r a v a n t lui
Enfin, il m o n t e le d e r n i e r sur l'échafaud, pour recevoir
le c o u p q u i v a t r a n c h e r s a v i e , en lui o u v r a n t le ciel. Il
baise, comme saint André, l ' i n s t r u m e n t de son supplice,
e m b r a s s e s o n b o u r r e a u , et lui fait p r é s e n t d e sa m o n t r e
e n o r (').
P u i s , le d o u x m a r t y r c o u r b e s a t è t e s o u s le c o u t e a u q u i ,
f o n c t i o n n a n t a v e c p e i n e , f r a p p a t r o i s fois la v i c t i m e a v a n t
de l'immoler.
S o n c o r p s fut j e t é , a v e c c e u x d e s a u t r e s s u p p l i c i é s , d a n s
u n e large fosse, qu'on avait c r e u s é e d a n s u n angle d u
c i m e t i è r e , à d r o i t e , e n e n t r a n t p a r le R e m b l a i .
Cinquante ans plus tard, Monsieur l'abbé Michaud, curé
d e s S a b l e s , fit é l e v e r , d a n s le j a r d i n d u p r e s b y t è r e , u n
m o d e s t e m o n u m e n t f u n è b r e , d e s t i n é à p e r p é t u e r le s o u -
v e n i r de c e t h u m b l e p r ê t r e , d o n t le s a n g , v e r s é p o u r la
foi, a v a i t é t é , p o u r la p a r o i s s e d e s S a b l e s , u n e semence
de chrétiens.

(1) Témoignage du Docteur Petiteau, le chroniqueur Sablais qui a


fouillé à fond les archives de sa ville natale.
NOTICES S U R NOS PRINCIPAUX MARTYRS 253

L a p i é t é s a b l a i s e e s t d e m e u r é e fidèle à la m é m o i r e d u
c u r é de S a i n t - R é v é r e n d , et d e n o s j o u r s e n c o r e la t o m b e
de J A C Q U E S P E T I O T e s t v é n é r é e c o m m e la t o m b e d ' u n
m a r t y r (*).

i i v

Martyre de PIERRE-ALEXIS TORTEREAU, curé de Challans,


13 juillet 1793.

PIERRE-ALEXIS TORTEREAU, d ' a b o r d c u r é de la Roche-sur-


Yon, d é m i s s i o n n a e n 1 7 5 8 , et d e v i n t c u r é d e Cballans
en 1763.
A p r è s a v o i r r e f u s é le s e r m e n t , il alla se r é f u g i e r à la
C h a u m e , où il fut a r r ê t é p a r les r é p u b l i c a i n s , mené à
F o n t e n a y et i n c a r c é r é d a n s c e t t e v i l l e .
L e s V e n d é e n s le d é l i v r è r e n t a u m o i s d e m a r s 1 7 9 3 .
M a i s il fut b i e n t ô t r e p r i s e t t r a d u i t d e v a n t la C o m m i s s i o n
m i l i t a i r e de S a u m u r , le 13 j u i l l e t de la m ê m e a n n é e .
C o n d a m n é à m o r t « pour avoir été membre et instiga-
teur du rassemblement des Brigands », il fut e x é c u t é le
s o i r m ê m e d u 13 j u i l l e t , à 4 h e u r e s , s u r la p l a c e de l a
B i l l a n g e (*).

I V

Vie et martyre de JOSEPH HERBERT^ curé de Maillé,


5 septembre 1793.
J'AI FAIT POUR M A PAROISSE L'OFFICE DE BON PASLEUR ;
JE DONNE NIA VIE POUR NIES BREBIS.
(Lettre de Monsieur Herbert à sa nièce.)

D a n s les p r e m i e r s j o u r s du m o i s d e s e p t e m b r e 1 7 9 3 , u n
v o y a g e u r v e n a n t de la R o c h e l l e et p a s s a n t p a r A n d i l l y ,

( 1 ) Sur le martyr de M. Jacques Petiot, voir le manuscrit de M. IMBERT,


curé des Sables, les dossiers AILLERV et les Martyrs de la foi, par
GUILLON, T . iv, p. 2 4 3 .
( 2 ) Note communiquée par Monsieur EDGARD BOURLOTOX, d'après les
dossiers de l'abbé PONTDEVIE.
254 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

r e n c o n t r a i t , près de son c h e m i n , u n e j e u n e b e r g è r e , qu'il


reconnaît à son costume p o u r une habitante du B a s - P o i t o u
et d e s e n v i r o n s de M a i l l e z a i s .
— D ' o ù e s - t u , m a p e t i t e P o i t e v i n e ? dit-il à l ' e n f a n t .
— J e s u i s de Maillé, r é p o n d - e l l e .
— Ah ! tu es de Maillé ! eh b i e n ! j e v i e n s de voir g u i l l o -
tiner ton prêtre, Monsieur Herbert.
— C'est lui q u i m ' a fait faire m a p r e m i è r e c o m m u n i o n ,
dit la j e u n e fille, a v e c é m o t i o n .
— T u a v a i s u n saint prêtre, r e p r e n d le v o y a g e u r , e n
]
c o n t i n u a n t sa r o u t e ( ) .
L a p r é s e n t e Notice c o n t i e n t t o u t ce q u e n o u s a v o n s p u
r e c u e i l l i r d ' i n t é r e s s a n t s u r ce saint prêtre, Monsieur
J O S E P H H E R B E R T , c u r é de la p a r o i s s e de N o t r e - D a m e de M a i l l é ,

d a n s l'île de Maillezais.

Monsieur Herbert nous fournit lui-même quelques pré-


c i e u x d é t a i l s a u t o b i o g r a p h i q u e s , q u ' i l a c o n s i g n é s d a n s le
Registre de c a t h o l i c i t é de s a p a r o i s s e .
« M o i , J o s e p h H e r b e r t , p r ê t r e , n a t i f d e la p a r o i s s e d e
Saint-Mélaine-des-Aubiers, à d e u x lieux de Châtillon-sur-
S a y v r e , en B a s - P o i t o u , ai p r i s p o s s e s s i o n de la c u r e d e
N o t r e - D a m e d e Maillé le 2 5 s e p t e m b r e d e c e t t e a n n é e 1 7 6 8 ,
u n j o u r de d i m a n c h e a v a n t v ê p r e s , a p r è s 19 a n s et 3 m o i s
de v i c a r i a t ; a y a n t é t é o r d o n n é p r ê t r e le 31 m a r s 1 7 4 9 .
« J'avais par conséquent 43 a n s , q u a n d j e suis entré dans
m a c u r e ; c a r j e s u i s n é le 3 0 m a r s 1 7 2 5 .
« J e s u i s le p r e m i e r c u r é de la n o m i n a t i o n d e M o n s e i -

(1) Nous tenons le détail de ce simple et touchant dialogue de Marie


Dubois, très pieuse personne de Maillé, née en 1811 ; elle le tenait elle-
même de la jeune fille de 1793.
NOTICES SUR NOS PRINCIPAUX MARTYRS 255

gneur François - Joseph - E m m a n u e l de Crussol d'Uzès,


J
é v ê q u e de la R o c h e l l e ( ) .
« J'ai succédé à Monsieur Jacques-François Mallécol,
d é c é d é le 13 s e p t e m b r e d e r n i e r . »
M o n s i e u r H e r b e r t a j o u t e : « J ' é c r i r a i t o u s les a n s , à la
fin d u r e g i s t r e , l e s p r i n c i p a u x é v é n e m e n t s q u i s e r o n t a r r i -
vés d a n s ce pays-ci. »
Ces n o t e s , r é d i g é e s d a n s u n e é c r i t u r e fine, n e t t e et f e r m e ,
n o u s a i d e r o n t à m e t t r e e n relief c e l t e p h y s i o n o m i e d o u c e
e
et g r a v e d ' u n h u m b l e c u r é de c a m p a g n e a u x v m siècle.

P e n d a n t p r è s d e 2 3 a n s , d u 13 o c t o b r e 17G8 a u 5 j u i n
1 7 9 1 , p r e s q u e t o u s les a c t e s d e b a p t ê m e , d e m a r i a g e et d e
s é p u l t u r e s o n t é c r i t s d e s a m a i n et n e s i g n a l e n t q u e d e u x
ou trois absences.
N o u s d e v o n s r e l e v e r c e t t e p r e u v e de l ' a s s i d u i t é d u p a s -
t e u r à g a r d e r la résidence au milieu de son t r o u p e a u .
Q u a n d il e s t forcé d e q u i t t e r s a p a r o i s s e , il n e manque
p a s de la confier à u n p r ê t r e d i g n e d e sa c o n f i a n c e .
A la d a t e d u 17 a v r i l 1774- il é c r i t : « O b l i g é d e p a r t i r
pour mon pays, où mes affaires m'appellent, je prie
M o n s i e u r J u i n , p r ê t r e , c u r é de D a m p v i x , m o n v o i s i n e t
m o n a m i , de p r e n d r e s o i n , e n m o n a b s e n c e , d e m a p a r o i s s e ,
et l ' a u t o r i s e a v e c c o n f i a n c e à faire pour mon troupeau
ce q u ' i l fait p o u r le s i e n . »
*

L'esprit de foi, de piété et de religion profonde de

(1) Monseigneur François-Joseph de Crussol d'Uzès gouverna le diocèse


de la Rochelle pendant 20 ans, de 1768 à 1789. Son amour pour la disci-
pline était exemplaire.
A cette époque, le diocèse de Luçon comprenait le département actuel
de la Vendée, moins les deux doyennés de Fontenay-le-Comte et de Saint-
Laurent-sur-Sèvre, qui appartenaient au diocèse de la Rochelle.
256 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

M o n s i e u r H e r b e r t é c l a t e , à s o n i n s u , d a n s les m o i n d r e s
d é t a i l s q u e n o u s l i v r e s a p l u m e s i m p l e et n a ï v e .
Il t r o u v e u n e de ses p l u s g r a n d e s j o i e s d a n s l ' o r n e m e n t a -
tion de s o n é g l i s e , d a n s les p a r u r e s de son a u t e l , et d a n s
t o u t ce qui c o n t r i b u e à la b e a u t é de la m a i s o n de D i e u .
11 v e u t q u e la p o s t é r i t é c o n n a i s s e les magnifiques chan-
deliers, d o n t il a p u d o t e r ce c h e r s a n c t u a i r e de N o t r e -
D a m e de M a i l l é .
« C'est e n c e t t e année 1778, nous dit-il, q u e nous
a v o n s fait v e n i r de P a r i s u n b e a u soleil ou ostensoir, du
p o i d s de cinq m a r c s et cinq o n c e s , q u i n o u s a c o û t é e n
tout 423 livres.
« L a fabrique n'y a contribué que de 19 p i s l o l e s . L e
s u r p l u s a é t é le fruit d ' u n e q u ê t e et de n o s p e t i t e s é p a r g n e s .
« Cet ostensoir mérite d'être bien m é n a g é ! »

L e c u r é de Maillé s ' o c c u p a i t a v e c u n s o i n d i l i g e n t et p i e u x
d e s vieilles d é v o t i o n s l o c a l e s , et d e s m o n u m e n t s qui l e s
l'appellent, c o n v a i n c u q u e la foi d e s g é n é r a t i o n s p r é s e n t e s
t r o u v e u n g r a n d profit à se s o u v e n i r d e l a foi d e s g é n é r a -
t i o n s p a s s é e s , e t à se r e t r e m p e r a u x s o u r c e s d e s a n t i q u e s
traditions.
« Il y a v a i t a u t r e f o i s , é c r i t - i l , d a n s c e t t e p a r o i s s e de
Maillé, u n e c h a p e l l e d é d i é e à saint Pien, en l a t i n Pientius,
é v ê q u e de P o i t i e r s . Elle é t a i t s i t u é e a u b o r d d u m a r a i s , d u
c ô t é d u m i d i , e n t r e les d e u x Pichonnièrcs, à une distance
à peu près égale.
« On p r é t e n d q u e c e t t e c h a p e l l e a v a i t é t é b â t i e p a r les Col-
l i b e r l s , i s s u s d e s T h é ï f a l i e n s , n a t i o n scite et b a r b a r e q u i ,
é t a n t v e n u e , a u c o m m e n c e m e n t de l ' o n z i è m e s i è c l e , p o u r
c o n q u é r i r les G a u l e s , avait é t é v a i n c u e , et o b l i g é e d e se
s a u v e r d a n s l e s h a l l i e r s i m p é n é t r a b l e s de l'île de M a i l l e z a i s ,
et d a n s les m a r a i s c i r c o n v o i s i n s .
NOTICES SUR NOS PRINCIPAUX MARTYRS 237

« Quelques anciens assurent que leurs pères y ont


e n t e n d u la i n e s s e , et q u ' e l l e s u h s i s l a i t e n c o r e il y a 1 10 a n s .
a L e s d o m a i n e s de c e l t e c h a p e l l e , qui s o n t où elle a é t é
s i t u é e et a u x e n v i r o n s , o n t été r é u n i s à c e t t e c u r e ; m a i s j e
n ' e n ai p o i n t t r o u v é les t i t r e s .
« Un m o n c e a u de t e r r e et de p i e r r e s en désignaient
encore l'emplacement q u a n d j e s u i s v e n u ici ; m a i s c e t t e
a n n é e ( 1 7 7 2 ) , j ' a i tout d é b l a y é j u s q u ' a u x f o n d e m e n t s . J ' y
ai o c c u p é u n h o m m e p e n d a n t t r o i s m o i s , q u i en a t i r é u n e
c e n t a i n e d e c h a r r e t é e s de p i e r r e s .
« On a t r o u v é q u a t r e t o m b e a u x , a v e c d e s o s s e m e n t s ;
t r o i s é t a i e n t en d e d a n s , et Je q u a t r i è m e , en d e h o r s de l a
c h a p e l l e . Ces t o m b e a u x , q u e j ' a i laissés dans le lieu,
s o n t de d e u x m o r c e a u x c h a c u n , c r e u s é s d e m a n i è r e à y
m e t t r e c o m m o d é m e n t un c o r p s . 11 y a u n e p l a c e e n r o n d
p o u r la t è t e et d e s a c c o u d o i r s p o u r les b r a s , et ils s o n t c o u -
v e r t s de d e u x g r a n d e s p i e r r e s l o n g u e s et p l a t e s (').
« S a i n t P i e n é t a i t a u t r e f o i s cliommé ici le 13 m a r s . C e t t e
fête a été r e t r a n c h é e p a r M o n s e i g n e u r d e C r u s s o l , notre
é v ê q u e , d a n s le c o u r s de c e t t e a n n é e .
« L a d é v o t i o n à s a i n t P i e n e s t c o n t r e la s u r d i t é et l e s
m a u x de t ê t e . Il n ' y a p a s d e s e m a i n e q u e j e n e reçoive
quelque messe votive à celte intention. »
*
* *

L a foi vive d u s a i n t p r ê t r e d é c o u v r a i t , s o u s le voile d e s


é v é n e m e n t s c o n t i g e n t s de la v i e , l a m a i n de l ' é t e r n e l l e P r o -
v i d e n c e qui g o u v e r n e t o u t .
E n n o u s p a r l a n t d e s c a l a m i t é s de l ' a n n é e 1 7 7 0 , il n o u s l e s
s i g n a l e c o m m e u n e m a n i f e s t a t i o n t e r r i b l e de la j u s t i c e d e
Dieu.
C'est la d i s e t t e , c'est la f a m i n e , c ' e s t l ' i n o n d a t i o n f o r m i -
d a b l e , q u i d é b o r d e et qui m o n t e c o m m e u n d é l u g e , q u i

(1) Il serait intéressant pour la piété comme pour l'histoire qu'un


monument, une croix par exemple, marquât l'emplacement de l'antique
el vénérable chapelle.
17
238 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

e n t r a î n e t o u t d a n s ses flots « ponts, maisons, moulins,


chaussées. »
L'eau s'élevait jusqu'à la porte du cimetière et de
l'église.
« Enfin, dit-il, n o t r e p r i n c i p a l e d i g u e n e p o u v a n t plus
p o r t e r u n v o l u m e si p r o d i g i e u x , e t h o r r i b l e m e n t b a l l u o d ' u n e
t e m p ê t e affreuse, q u i d u r a 2 4 h e u r e s , d e p u i s la n u i t d u
dimanche au lundi, elle creva le mercredi suivant,
28 n o v e m b r e , s u r les 7 h e u r e s d u s o i r , u n p e u a u - d e s s o u s
d u Fort du Doignon. L ' é b o u l e m e n t a é t é d ' e n v i r o n 30 t o i -
]
s e s de l o n g u e u r ( ) . »
L e p i e u x c h r o n i q u e u r t e r m i n e s o n r é c i t , en n o u s m o n t r a n t
d a n s ce d é s a s t r e « un effet visible de la colère du Ciel.))
« Et cependant, ajoutait-il, Dieu a tempéré ses coups, du
m o i n s à n o t r e é g a r d , e n p r o t é g e a n t la vie d e s personnes
2
c o n t r e c e l t e f u r e u r de t o u s l e s é l é m e n t s d é c h a î n é s ( ) .

L a rédaction des actes de sépulture n o u s indique les


s o i n s a t t e n t i f s du p a s t e u r e n v e r s les m o r i b o n d s q u ' i l a s s i s t e .
T a n d i s q u e ses p r é d é c e s s e u r s se b o r n a i e n t à c o n s t a t e r
strictement et sèchement le décès, Monsieur Herbert
emploie presque t o u j o u r s la f o r m u l e « muni des sacre-
ments de VEglise. »
E t d a n s le d e r n i e r a c t e r é d i g é de s a m a i n , à la d a t e d u
5 j u i n 1 7 9 1 , il a c c e n t u e sa r e l i g i e u s e f o r m u l e , et en fait u n e
p r o f e s s i o n de foi c a t h o l i q u e .

(1) « On mit un mois à réparer la brèche, et dans l'exécution de ce tra-


vail, M. Herbert est heureux de rendre hommage à l'habileté de M. de
Ruor de Rois-Lambert, directeur du Marais, ainsi qu'au sieur Gravier,
fermier de Vix et commis des Levées. »
Le dévoué pasteur voulut contribuer pour sa part à ces travaux.
« Pendant tout ce mois, dit-il, ces Messieurs ont pris chez moi leurs
repas, et l'un d'eux y a couché. »
(2) « 11 n'est péri ici personne, ni même aux environs, excepté le
nommé Jean Urgent, de mon bourg, encore est-ce par imprudence. »
Registre, fin de l'année 1770.
NOTICES SUR NOS PRINCIPAUX MARTYRS

« J'ai e n t e r r é d a n s le c i m e t i è r e tle ce lieu le c o r p s d e


M a r i e - T h é r è s e C h a r t i c r , d é c é d é e h i e r , en ce bourg-, dans
la communion de l'Eglise catholique, apostolique et
romaine. »
O n c r o i t e n t e n d r e s o r t i r du c œ u r du p r ê t r e fidèle une
énergique protestation c o n t r e le s e r m e n t schismatique,
dont le refus conduisait, quelques jours après, Mon-
s i e u r H e r b e r t d a n s les p r i s o n s de F o n t e n a y , et le 5 s e p -
tembre 1793, à l'échafaud d r e s s é p o u r lui s u r la place
p u b l i q u e de la R o c h e l l e .
Les enfants en d a n g e r de mort é t a i e n t , p o u r le zélé
p a s t e u r , l'objet d'une t e n d r e et p a r t i c u l i è r e sollicitude.
P o u r peu que n o u s s a c h i o n s lire e n t r e les lignes, nous
l ' a p p r e n o n s e n c o r e d u p r é c i e u x Registre, q u i d e v a i t faire
à l ' h i s t o r i e n du f u t u r m a r t y r t a n t d ' é l o g i e u s e s c o n f i d e n c e s ,
d o n t l ' h u m b l e c u r é n ' a v a i t p a s le m o i n d r e s o u p ç o n .
Il n o u s d i t , à la d a t e du 30 o c t o b r e 1781 : « M a r i e G é a n t ,
â g é e d ' e n v i r o n 11 a n s et d e m i , est d é c é d é e d e h i e r , à l a
c a b a n e de Saint-Roman, au Dois-Dieu, m u n i e des s a c r e -
ments de pénitence et d'extrème-onction, n'ayant pu
recevoir la sainte communion, à cause d'un cancer, qui
lui a d é v o r é le v i s a g e . »
L e 31 j u i l l e t 1 7 8 3 , il c o n s t a t e la p i e u s e fin d ' u n e j e u n e
fille q u i n ' a v a i t p a s e n c o r e 10 a n s . « Anne Jourdain est
d é c é d é e de h i e r en ce b o u r g , m u n i e d e s s a c r e m e n t s de
p é n i t e n c e et d ' e x t r è m e - o n c t i o n . »
E n e n t r a n t a u ciel p a r la p o r t e d u m a r t y r e , le s a i n t c u r é
a dû t r o u v e r , pour l'accueillir et lui faire c o r t è g e , la
t r o u p e t r i o m p h a n t e de ces b i e n h e u r e u x p a r o i s s i e n s , dont
il a v a i t sanctifié l ' a g o n i e et la m o r t .

On l'a dit a v e c r a i s o n , le c a t h o l i c i s m e e s t l'école du


respect et de la s u b o r d i n a t i o n .
T o u s les a c t e s de M o n s i e u r H e r b e r t lui r e n d e n t t é m o i -
260 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

g n a g e q u ' i l fut u n d i s c i p l e é m i n e n t d e c e t t e g r a n d e é c o l e .
Rien n'est touchant comme la r e s p e c t u e u s e et naïve
d é f é r e n c e qu'il p r o f e s s e p o u r les a u t o r i t é s c o n s t i t u é e s p a r
D i e u , selon le p r é c e p t e de l ' A p ô t r e : « Q u e c h a c u n s o i t
soumis a u x p o u v o i r s q u e la p u i s s a n c e d i v i n e et souve-
1
r a i n e a p l a c é s a u - d e s s u s d e lui ( ) . »

Son évoque, Monseigneur Crussol, lui avait fait


d e m a n d e r p a r le s y n d i c d u c l e r g é u n e d é c l a r a t i o n des
r e v e n u s de s a c u r e .
Voici la r é p o n s e q u ' i l fait à c e t t e d e m a n d e , dans le
c o u r s de l ' a n n é e 1 6 6 9 .
« M o n s i e u r le S y n d i c d u c l e r g é , j ' a i différé j u s q u ' i c i à
donner à Monseigneur une déclaration des revenus du
b é n é f i c e - c u r e d o n t il m ' a gratifié. Ce n ' a é t é ni p a r o u b l i
ni p a r n é g l i g e n c e , m o i n s e n c o r e p a r i n d o c i l i t é p o u r ses
o r d r e s . Us s o n t t r o p r e s p e c t a b l e s et t r o p v i s i b l e m e n t d i c t é s
p a r l e s m o u v e m e n t s de s a t e n d r e s s e p a s t o r a l e et p a t e r n e l l e
pour son clergé, pour que j'hésite un moment à m'y
soumettre. Refuser d'obéir à Sa Grandeur, dans la
c i r c o n s t a n c e a c t u e l l e , s e r a i t u n m a n q u e de c o n f i a n c e p l u s
i n j u r i e u x à s o n c œ u r q u e la d é s o b é i s s a n c e m ê m e .
« Q u e le s u c c è s du p r o j e t q u ' a f o r m é n o t r e t r è s i l l u s t r e
p r é l a t de faire d i m i n u e r n o s i m p ô t s r é p o n d e o u n e r é p o n d e
p a s à ses d é s i r s , j e n ' e n s e r a i p a s , en m o n particulier,
moins reconnaissant de ses b o n n e s volontés p o u r n o u s .
« Je suis, Monsieur, n o u v e l l e m e n t placé à Maillé. Je
n'avais pu d o n n e r une déclaration exacte des r e v e n u s de
m a c u r e , d a n s le t e m p s q u e v o t r e l e t t r e c i r c u l a i r e m'est
p a r v e n u e . J ' a i a t t e n d u q u e la r é c o l t e fût finie, p o u r la faire
a v e c p l u s de c o n n a i s s a n c e d e c a u s e . V o i l à le s u j e t de m o n
retardement. »
Il d o n n e e n s u i t e , d a n s les p l u s m i n u t i e u x d é t a i l s , l ' é n u -

(1) Ad. Rom. xiu, 1.


NOTICES SUR NOS PRINCIPAUX MARTYRS 261

m é r a t i o n d e s t r è s m é d i o c r e s r e v e n u s de s o n h u m b l e b é n é -
fice. H dit q u ' e n d e h o r s des terres affermées, il s'est
r é s e r v é , p o u r s o n u s a g e , u n p e t i t p r é a p p e l é le Petit Pré
Saint-Pien. Il se fait un scrupule de conscience de
compter dans l'énumération 8 poulets et 3 livres de
laine, q u e s o n f e r m i e r d o i t lui d o n n e r t o u s les a n s , et q u ' i l
e s t i m e 100 sous.
Le modeste bénéficier t e r m i n e ainsi sa lettre :
« Voilà, Monsieur, d a n s la s i n c é r i t é et d a n s la con-
science, toutes les t e r r e s , p r é s et r e n t e s q u e j e connais
a p p a r t e n i r à la c u r e de M a i l l é , et q u i m e font u n r e v e n u
a n n u e l de 500 l i v r e s . M o n s e i g n e u r a le t e r r a g e . II e s t v r a i
q u e ces a n n é e s - c i (en 1768 e t 1769), n o s r e v e n u s d o u b l e n t ,
p a r c e q u e le blé e s t à u n p r i x e x c e s s i f ; m a i s on n e p e u t
ni compter ni d é s i r e r q u e la c h è r e t é d e s grains dure
d a v a n t a g e ; que deviendrait le pauvre peuple, déjà épuisé
p a r la f a m i n e de p l u s i e u r s a n n é e s ?
« 11 v o u s est facile, M o n s i e u r , de v o i r q u e j e n e d é g u i s e
r i e n , d a n s l'état q u e j e p r é s e n t e d e s r e v e n u s d e m a c u r e ,
p u i s q u e j ' y fais e n t r e r j u s q u ' a u x m e n u s s u f f r a g e s , q u i n e
se c o m p t e n t j a m a i s . Dans le p o u i l l é , elle est portée à
600 l i v r e s , et j e la m o n t e à s e p t , s a n s q u e j e voie e n q u o i
elle a p u s ' a m é l i o r e r de 100 f r a n c s .
« S u r ces 7 0 0 l i v r e s , q u i c o n s t i t u e n t t o u t m o n r e v e n u ,
j e p a i e 62 l i v r e s en d é c i m e s , et 2 0 f r a n c s de p r e s t a t i o n s à
Monsieur l'archidiacre d'Ardin.
« J e dois 11 m e s s e s d e f o n d a t i o n e t u n b o i s s e a u d e
m é t u r e , e s t i m é 20 s o l s . C ' e s t u n total de 89 l i v r e s de
charges que porte mon bénéfice, sans y c o m p r e n d r e les
r é p a r a t i o n s , a u x q u e l l e s A O U S d i t e s , M o n s i e u r , q u e la
C h a m b r e n ' a u r a i t p o i n t d ' é g a r d . Q u e l l e t a x e , en c o m p a r a i -
son d e s 10 f r a n c s q u ' a p a y é s M o n s i e u r R o z e t , u n d e m e s
prédécesseurs !
« J e n e p a r l e p o i n t d e s pauvres q u e j ' a i s u r l e s b r a s , et
d e ce que me coûte un maître d'école, que j'ai établi, sous
262 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

le b o n p l a i s i r <lo M o n s e i g n e u r : c'est un fardeau volon-


taire que je me suis imposé.
« J e le r é p è l e , M o n s i e u r , v o i l à , d a n s la p l u s grande
s i n c é r i t é , t o u t ce qui c o n s t i t u e m o n bénéfice ; d u m o i n s
je n'en connais pas davantage.
« P e r m e t t e z q u e j e fasse une autre déclaration, c'est
d'être avec u n très profond r e s p e c t , M o n s i e u r le S y n d i c
du c l e r g é , v o t r e t r è s h u m b l e et t r è s o b é i s s a n t serviteur.
H e r b e r t , p r ê t r e , c u r é de Maillé. »
A la fin de 1 7 7 0 , il a j o u t a i t c e t t e s i m p l e n o t e :
« La d é c l a r a t i o n q u e j e r e n d i s , l ' a n n é e d e r n i è r e , d e s
r e v e n u s de m a c u r e , a été s a n s a u c u n s u c c è s ; o n n e s a u -
r a i t en i m p u t e r la f a u t e à S a G r a n d e u r . »
C e l t e l e t t r e est u n p o r t r a i t ; d a n s sa l o y a l e et r e s p e c t u e u s e
f r a n c h i s e , elle n o u s m a n i f e s t e t o u t e la c a n d e u r de c e t t e
àme vraiment sacerdotale.

E n 1 7 7 3 , il y e u t , d a n s le d i o c è s e d e la R o c h e l l e , u n
c h a n g e m e n t de l i v r e s l i t u r g i q u e s , et c e s i n n o v a t i o n s n e
v o n t g u è r e s a n s u n e p o i n t é de c r i t i q u e c o n t r e l ' a u t o r i t é
qui les i n t r o d u i t . M o n s i e u r H e r b e r t se b o r n e à n o t e r s i m -
p l e m e n t le fait : « N o u s a v o n s c o m m e n c é , c e t t e a n n é e , à
nous servir d'un nouveau b r é v i a i r e , q u i est p r e s q u e le
m ê m e q u e celui de P a r i s , en 4 v o l u m e s i n - 1 2 , et de n o u -
v e a u x l i v r e s de c h a n t , a i n s i q u e d u m i s s e l q u ' o n a a d a p t é
au bréviaire. »

C'est d a n s c e t t e m ê m e a n n é e qu'il r e ç u t la visite de s o n


é v ê q u e , et a v e c q u e l l e d é m o n s t r a t i o n de r e s p e c t et d e
v é n é r a t i o n p o u r la d i g n i t é é p i s c o p a l e !
« L ' a n n é e q u e n o u s f i n i s s o n s , n o u s dit-il, n e p r é s e n t e
r i e n de fort i n t é r e s s a n t , si ce n ' e s t la visite de M o n s e i g n e u r
NOTICES SUrl NOS P R I N C I P A U X MARTYRS 263

F r a n ç o i s - J o s e p h - E m m a n u e l d e C r u s s o l d ' U z è s , n o t r e sei-
g n e u r é v o q u e . J ' a l l a i le r e c e v o i r le v e n d r e d i , à V i x , 14 d u
m o i s de m a y . Il se r e n d i t , de l à , s o u p e r et c o u c h e r à la
c u r e , o ù j ' e u s l ' h o n n e u r de le r e c e v o i r a v e c sa s u i t e .
« L e l e n d e m a i n , s a m e d i , il d o n n a d a n s n o t r e é g l i s e la
c o n f i r m a t i o n à un g r a n d n o m b r e de p e r s o n n e s , t a n t d'ici
q u e des p a r o i s s e s v o i s i n e s .
« J e le c o m p l i m e n t a i en f r a n ç a i s , et j e lui d o n n a i à
d î n e r , a i n s i q u ' à u n e v i n g t a i n e de p r ê t r e s , qui v i n r e n t le
saluer.
« Il se r e n d i t e n s u i t e c o u c h e r à M a i l l e z a i s , et le l e n d e -
m a i n , d i m a n c h e , 16 d u m o i s , il y d o n n a la c o n f i r m a t i o n .
« Il y a v a i t l o n g t e m p s q u e les é v ê q u e s de la R o c h e l l e
n ' a v a i e n t visité l e u r d i o c è s e . »

* #

L e p o u v o i r civil a v a i t sa p a r t d a n s ce c u l t e d e l ' a u t o r i t é ,
fût-elle r e p r é s e n t é e p a r u n L o u i s X V .
E n 1 7 7 1 , M o n s i e u r H e r b e r t a p p l a u d i s s a i t à la c h u t e de
cet a u d a c i e u x p a r l e m e n t de P a r i s , qui ne visait à r i e n
m o i n s q u ' à l ' a n é a n t i s s e m e n t de l ' a u t o r i t é r o y a l e .
« Cette é t o n n a n t e révolution, écrit-il, qui p r o u v e c o m -
bien s o n t p u i s s a n t s chez e u x l e s r o i s d e F r a n c e , a été
d i r i g é e p a r le zèle i n t r é p i d e et les vastes lumières de
M o n s i e u r le c h a n c e l i e r M a u p e o u . II é t a i t t e m p s d e r é p r i m e r
l ' a u d a c e de ce c o r p s r e d o u t a b l e . Il s e m b l e q u ' i l n e m é d i t a i t
rien moins que d'étendre ses deux m a i n s , l'une au sceptre
et l ' a u t r e à l ' e n c e n s o i r ( i ) . »
Il é c r i v a i t à la fin de 1774 : « C'est d a n s l ' a n n é e q u e
n o u s finissons q u e n o u s a v o n s p e r d u le meilleur des rois,
L o u i s X V , le Bien-Aimé d e son p e u p l e . »
Maillé est si loin de V e r s a i l l e s ! L a n a ï v e t é de c e t t e n o t e

(1) M. Herbert ajoute : « On dit que Nostradainus avait prédit la chute


du parlement, dans deux vers, qu'on a rendus ainsi :
Quand entre deux piliers on verra deux potences,
L'on cessera d'avoir un parlement en France (1771).
264 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

p r o u v e q u e ce p i e u x c u r é d u B a s - P o i t o u n e c o n n a i s s a i t
p o i n t la c h r o n i q u e s c a n d a l e u s e de la c o u r ; m a i s n e p r o u v e -
t-elle p a s a u s s i q u ' i l r e s t a i t fidèle à la g r a n d e école c a t h o -
lique du respect ?
Par u n d é c r e t d u 10 m a i 1 7 7 6 , L o u i s X Y 1 p o r t a i t la
d é f e n s e d ' e n t e r r e r d é s o r m a i s le c o m m u n d e s fidèles dans
les é g l i s e s ; il n e faisait e x c e p t i o n q u e p o u r les a r c h e v ê q u e s ,
é v è q u e s et c u r é s , e n y m e t t a n t c e r t a i n e s c o n d i t i o n s .
« J e n e m e p r o p o s e p o i n t , dit M o n s i e u r H e r b e r t , d'avoir
m a s é p u l t u r e d a n s m o n é g l i s e à c e s c o n d i t i o n s , qui s o n t
p r e s q u e i m p r a t i c a b l e s , et m e s s u c c e s s e u r s , à ce q u e je
p e n s e , en f e r o n t a u t a n t .
« A u r e s t e , a j o u t a i t - i l , ce règlement est très sage et
plein de religion. Il p r é v i e n t la p r o f a n a t i o n de n o s t e m p l e s ,
et l e s m a l h e u r s t r o p s o u v e n t a r r i v é s à l ' o u v e r t u r e des t o m -
b e a u x p l a c é s d a n s les é g l i s e s .
« L e c i m e t i è r e doit ê t r e le d o r t o i r g é n é r a l de t o u s fidèles,
en a t t e n d a n t la r é s u r r e c t i o n des c o r p s , qui a r r i v e r a à la fin
d u i n o n d e , c o m m e la foi n o u s l ' e n s e i g n e . »
« «7e ne me propose point d'avoir ma sépulture dans
mon église ! » H é l a s ! si le f u t u r m a r t y r e u t été p r o p h è t e !
A c o t é de c e t t e n o t e d e 1 7 7 6 , n o u s p l a ç o n s ici, s o u s l e s
yeux du lecteur, ces simples mots d'un procès-verbal
e x t r a i t d u r e g i s t r e m o r t u a i r e de la R o c h e l l e , à la d a t e d u
6 s e p t e m b r e 1793 : « J'ai donné lecture du dit jugement
au dit Herbert, et ensuite Héraud, l'exécuteur des sen-
tences criminelles, lui a fait monter l'échafaud et l'a tuis
à mort. La tète séparée de son corps, il a mis le tout dans
un cercueil, qui a été enlevé par les infirmiers de l'hô-
pital. »

N o u s a v o n s v u l ' u s a g e q u e le c u r é de Maillé faisait de s e s


m o d i q u e s r e v e n u s p o u r s o u l a g e r les p a u v r e s et s o u t e n i r
u n e é c o l e , d o n t il p a y a i t le t i t u l a i r e de s e s p r o p r e s d e n i e r s .
NOTICES S U R NOS P R I N C I P A U X M A R T Y R S 265

S a c o n s c i e n c e lui i m p o s a i t l ' o b l i g a t i o n d e d é f e n d r e tous


l e s d r o i t s de son bénéfice.
L a v i g u e u r q u ' i l m i l à r e m p l i r ce d e v o i r n o u s prouve
q u ' i l s a v a i t u n i r , à la s o u p l e s s e de sa r e s p e c t u e u s e o b é i s -
s a n c e , u n e r e m a r q u a b l e é n e r g i e de c a r a c t è r e .
« C'est le v e n d r e d i , 8 m a r s de c e t t e p r é s e n t e a n n é e 1 7 7 8 ,
nous"dit-il, q u e j ' a i p e r d u m o n p r o c è s à F o n t e n a y - l e - C o m t e ,
c o n t r e M o n s i e u r T a i l l e f e r , c u r é de L i é , à q u i je d e m a n d a i s
la d i m e s u r les t e r r e s q u ' i l a en c e t t e p a r o i s s e .
« M a l g r é q u e la s e n t e n c e m e c o n d a m n e à lui p a y e r l e s
frais et à lui reslituer la dime que j'avais perçue,
j e n ' a i fait ni l ' u n ni l ' a u t r e , et s'il m e la fait signifier, j e
s u i s d a n s la f e r m e r é s o l u t i o n d ' e n faire a p p e l a u p a r l e m e n t .
« Il s'agit d ' o n z e à d o u z e b o i s s e l é e s d e t e r r e , q u i s o n t
f r a n c h e s de f e r r a g e , et q u i m e d o i v e n t c e r t a i n e m e n t l a
d i m e , p a r c e q u e j e la p e r ç o i s p a r t o u t ou le s e i g n e u r é v o q u e
n e f e r r a g e p a s . L e c u r é de L i é , p o u r se g a r a n t i r d e m e la
p a y e r , d o i t a v o i r un titre : m a i s il n ' e n a p o i n t .
« 11 y a e u du m a l - j u g é d a n s m o n affaire, q u i a é t é a u s s i
m a l d é f e n d u e p a r m o n a v o c a t . E n effet, voici l ' a r g u m e n t s u r
l e q u e l j e fonde m e s p r é t e n t i o n s . Un c u r é , de d r o i t c o m m u n ,
e s t d é e i m a t e u r , d a n s sa p a r o i s s e , s u r t o u t e s les t e r r e s o ù
n u l a u t r e d é e i m a t e u r n e la lui c o n t e s t e . O r est-il q u e n u l
d é e i m a t e u r n e m e c o n t e s t e la d î m e s u r l e s t e r r e s d e la c u r e
d e L i é e u q u e s t i o n : d o n c elle m ' e s t l é g i t i m e m e n t d u e , à
m o i n s q u ' o n ( n ' ) a i t u n t i t r e e n b o n n e f o r m e q u i en g a r a n -
tisse.
« Ce r a i s o n n e m e n t m e p a r a i t s a n s r é p l i q u e , et j e l ' a u r a i s
certainement fait v a l o i r a u p a r l e m e n t , e n y iuterjetant
a p p e l , si j e n ' a v a i s déjà u n p r o c è s à d é f e n d r e à ce r e d o u t a -
b l e t r i b u n a l , c o n t r e M o n s i e u r de G e n n e s , g r a n d a r c h i d i a c r e
de la I l o c h e l l e et a r c h i p r è l r e d ' A r d i n , a u s u j e t d e s p r e s t a -
t i o n s q u ' i l p r é t e n d s u r n o s c u r e s , et q u e l'on p o u r r a i t p l u -
tôt a p p e l e r prédations (')•

(1) Le mot est souligné par M. Herbert.


266 LE M A R T Y R E D E LA V E N D É E

« On t r o u v e ici, à la c u r e , t o u s les p a p i e r s qui c o n c e r n e n t


c e t t e affaire (de L i é ) , et j e c o n s e i l l e à m o n s u c c e s s e u r d ' e n
faire u s a g e (*), et de r e v e n d i q u e r ses d r o i t s , si t a n t est q u e
j e lui l a i s s e c e t t e b e s o g n e . 11 v e r r a q u e j ' a i fait de m o n
mieux pour réussir. »
L e p r o c è s q u e le c u r é de Maillé s o u t e n a i t c o n t r e M o n -
s i e u r de G e n n e s , d e c o n c e r t a v e c p r e s q u e t o u s les titulai-
res des cures d é p e n d a n t e s de l'archiprètré d'Ardin, dura
n e u f a n s , de 1771 à 1 7 7 9 .
Monsieur Herbert écrivait à cette dernière date :
s
« La grande affaire de n o s prestations ( ) avec Mon-
s i e u r de G e n n e s a été t e r m i n é e s u r la fin de c e l t e a n n é e ,
p o u r t o u s les frais et d é p e n s , et q u o i q u e n o u s l'ayons
g a g n é e à F o n t e n a y et à P a r i s , il m ' e n a c o û t é n é a n m o i n s
20 é c u s d e f a u x frais p o u r m a p a r t , l e s q u e l s se m o n t a i e n t
à p l u s de 2 . 0 0 0 l i v r e s .
« Mais j e n ' e n ai p o i n t de r e g r e t , et j e b é n i s le S e i g n e u r
de n o u s a v o i r d é l i v r é s d e l ' i n d i g n e p i r a t e r i e q u ' o n p r é t e n -
dait e x e r c e r s u r n o u s .
« L ' i m p ô t qui nous reste sur l'ancien pied mérite d'être
a n é a n t i , et j ' e x h o r t e M e s s i e u r s n o s s u c c e s s e u r s de faire t o u s
l e u r s efforts, p o u r se t i r e r d ' u n e s e r v i t u d e a u s s i i n j u s t e :
c a r , o ù il n ' y a p o i n t d'office, il n e doit p o i n t y a v o i r de
bénéfice. »

*
* *

É n e r g i q u e à m a i n t e n i r l e s d r o i t s de s o n b é n é f i c e , M o n -
s i e u r H e r b e r t m e t t a i t les s o i n s d ' u n b o n p è r e de famille à
l'améliorer.
E n 1 7 7 6 , il faisait à s a c u r e , e n g r a n d e p a r t i e à ses frais,

(1) Son successeur fut un M. Sagot, prêtre intrus.


(2) Monsieur de Gennes prétendait se faire payer en nature un impôt
déjà injuste sur l'ancien pied. « Nous avons presque tous refusé de payer de
la sorle, et nous nous défendons » écrit M. Herhert.en 1771.
NOTICES SUR NOS PRINCIPAUX MARTYRS 267

d ' i m p o r t a n t e s r é p a r a t i o n s ( ' ) , et en 1 7 8 7 , il e n t o u r a i t d e
fossés s a baillette^) de Bourneau. Il faisait p l a n t e r l e s
t e r r i e r s d e 4 . 0 0 0 p l a n t s d ' a u b i e r , de s a u l e et d e péton (3).
« Je ne jouirai peut-être pas d u fruit de m e s t r a v a u x ,
a j o u t a i t - i l ; m e s s u c c e s s e u r s e n f e r o n t p a r t a u x pauvres, et
j ' e s p è r e q u ' i l s p r i e r o n t Dieu p o u r m o i . »
' N o u s t e r m i n o n s ici ces e x t r a i t s d ' a u t o b i o g r a p h i e , e n t i è r e -
ment inédits, qui, en n o u s faisant p é n é t r e r dans l'àme du
m a r t y r de 1 7 9 3 , n o u s d o n n e n t j o u r s u r u n c o i n d e la si-
t u a t i o n du b a s c l e r g é f r a n ç a i s , p e n d a n t la s e c o n d e m o i t i é d u
e
xviu siècle.
L a d e r n i è r e n o t e n o u s l i v r e les m o t i f s de foi qui d i r i -
g e a i e n t le p i e u x c u r é , d a n s les s o i n s d o n n é s a u x affaires
m a t é r i e l l e s de s a c u r e : c ' e s t la g a r d e v i g i l a n t e d ' u n b i e n
d ' E g l i s e , le souci de la j u s t i c e à l ' é g a r d d e ses s u c c e s s e u r s ,
et le t e n d r e i n t é r ê t qu'il p o r t a i t a u x p a u v r e s d e sa p a r o i s s e .

# #

Nous l'avons dit, le dernier acte rédigé par Mon-


s i e u r H e r b e r t s u r le r e g i s t r e de c a t h o l i c i t é d e sa p a r o i s s e
est l'acte de s é p u l t u r e de Thérèse Ciiartier, « décédée
dans la communion de VEglise catholique, apostolique et
romaine. » 11 e s t d a t é d u 5 j u i n 1 7 9 1 .
O n s a i t q u ' à p a r t i r d u 30 j a n v i e r de c e t t e m ê m e a n n é e ,
u n e loi f r a p p a i t de suspension t o u s les p r ê t r e s q u i a v a i e n t
r e f u s é le s e r i n e n t s c b i s m a t i q u e à la C o n s t i t u t i o n civile d u
c l e r g é . C'était l ' é p o q u e o ù l e s instrus s ' i n s t a l l a i e n t à la
place des p a s t e u r s légitimes.
Le 3 mai, l ' é v è q u e c o n s t i t u t i o n n e l R o d r i g u e faisait s o n
entrée s o l e n n e l l e à F o n t e n a y , et le 9 juillet, le p r ê t r e

(1) La cure était alors située près du Grand Port, dans l'emplacement
actuellement occupé par M. Brunet, menuisier.
(2) La baillelte était un morceau de marais d'environ 2 hectares.
(3) Sorte d'osier.
268 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

Intrus Sagot rédigeait et s i g n a i t à MaiJlé le premier


a c t e q u i n o u s s i g n a l e son i n t r u s i o n s a c r i l è g e . C'était l ' a c l e
de b a p t ê m e d'un L o u i s - F r a n ç o i s S i n i o n n e a u . '
L ' i n s t a l l a t i o n de S a g o t é t a i t p u b l i q u e m e n t r e c o n n u e p a r
l a m a j o r i t é de la p o p u l a t i o n : c a r c ' e s t lui qui r é d i g e de s a
m a i n , d a n s u n e o r t h o g r a p h e a u s s i i n c o r r e c t e q u e sa s i t u a -
t i o n , t o u s les a c t e s de b a p t ê m e , de s é p u l t u r e et de m a r i a g e ,
j u s q u ' a u 12 j a n v i e r 1793 ( ' ) .
e
Ce jour-là., « l'an IV de la liberté, n o u s dit-il, il b a p -
t i s a i t un P i e r r e C a r r e a u , de la Grande Levée du Bois-
Dieu. »
M o n s i e u r H e r b e r t fut s a i s i d a n s s a c u r e , v e r s le m i l i e u
3
d u m o i s de j u i n 1791 ( ), t r a î n é d e v a n t les t r i b u n a u x r é v o -
l u t i o n n a i r e s , et jeté d a n s les p r i s o n s de Fontenay-le-P euple,
a v e c le j e u n e v i c a i r e de L u ç o n , Monsieur Louis-Marie
Baudouin.
N o u s l i s o n s d a n s la vie d u p i e u x f o n d a t e u r de la Congré-
gation d e s Enfants de Marie immaculée, et de la Société
des Ursulines de Jésus : « P e n d a n t sa c a p t i v i t é , L o u i s -
M a r i e B a u d o u i n fut c o n s o l é et fortilié p a r la p r é s e n c e d e s
a u t r e s p r ê t r e s , et s u r t o u t p a r les d i s c o u r s et les e x e m p l e s
d ' u n v é n é r a b l e vieillard, d o n t il s ' é t a i t c o n c i l i é l'affection :
c'était Monsieur Herbert, c u r é de Maillé, qui d e p u i s scella
de son s a n g s o n a t t a c h e m e n t à la foi »
Cette p a r t i c u l i è r e affection du curé de Maillé p o u r le
P è r e B a u d o u i n , le m é r i t e d e lui a v o i r d o n n é d e s e x e m -
p l e s et s u g g é r é d e s p e n s é e s qui l ' o n t c o n s o l é et s o u t e n u
d a n s le b o n c o m b a t , c'est t o u t u n p a n é g y r i q u e , et ce s e u l
éloge p e u t suffire à n o u s r é v é l e r l ' à m e et la h a u t e v e r t u de
Monsieur Herbert.

(1) Sagot est quelquefois remplacé par un Robert, curé intrus de


Montreuil et de Fontaines. Chose singulière, Sagot met en tête de SOD pre-
mier acte les initiales J. M. J. (Jésus, Marie, Joseph) .
(2) C'est aussi la tradition locale, que Monsieur Herbert fut pris vers la
fin de juin, à l'époque où l'on cueillait le lin dans les champs.
(3) Vie du R. P. Baudouin, T. i, p. 28.
NOTICES SUR NOS PRINCIPAUX MARTYRS 2(>U

11 est p r o b a b l e que celte p r e m i è r e détention de n o t r e


g l o r i e u x captif de J é s u s - C h r i s t n e fut p a s l o n g u e , et q u ' i l
fut m i s en l i b e r t é , c o m m e Monsieur Baudouin, v e r s le
m o i s de s e p t e m b r e 1 7 9 1 .
Nous r e g a r d o n s c o m m e certain qu'il dut r e t o u r n e r au
m i l i e u de s o n t r o u p e a u , o ù s a p r é s e n c e é t a i t d ' a u t a n t p l u s
n é c e s s a i r e q u e l ' i n t r u s S a g o t y e x e r ç a i t a l o r s , d e p u i s le
12 j u i l l e t , s o n s a c r i l è g e m i n i s t è r e .
M a i s , c o m m e t o u s les p r ê t r e s fidèles d e la V e n d é e , il n e
p o u v a i t p l u s s é j o u r n e r d a n s s a p a r o i s s e q u ' à t i t r e de p r o s -
crit. Son zèle était réduit à s'exercer désormais dans
l ' o m b r e , e n d é r o b a n t a u g r a n d j o u r t o u s les a c t e s et t o u t e s
les c é r é m o n i e s d u c u l t e c a t h o l i q u e .
M a l g r é t o u t , sa s e u l e p r é s e n c e é t a i t u n e force et c o m m e
u n e m e n a c e qui t r o u b l a i e n t le t r i o m p h e i n s o l e n t du c u l t e
usurpateur. À Maillé c o m m e dans un grand nombre
d ' a u t r e s p a r o i s s e s , les p r ê t r e s c a t h o l i q u e s é t a i e n t « dénon-
cés comme des perturbateurs de l'ordre public, des
ennemis dangereux de la Constitution civile du clergé (*). »
L e 9 du m o i s de m a r s 1 7 9 2 , le DirecLoirc d u d é p a r t e -
' m e n t de la Vendée portait un arrêté qui contraignait
33 p r ê t r e s non assermentés à se rendre au chef-lieu du
département, a v e c l ' o b l i g a t i o n de s ' i n s c r i r e t o u s les j o u r s ,
à onze h e u r e s , s u r u n r e g i s t r e à cet effet if). »
E n t ê t e de la liste d e s p r ê t r e s d é n o n c é s figurait le n o m
de M o n s i e u r « Herbert, ex-curé de Maillé », a v e c l e s
n o m s de « Vilain, ex-vicaire de Maillerais, Baudouin,
ex-curé (de L u ç o n ) , Louis-Marie Baudouin, ex-vicaire,
Brumauld, ex-théologal, Defresne, ex-doyen. »
On le voit, les persécuteurs s'y connaissaient en
h o m m e s ; ils d i r i g e a i e n t l e u r s c o u p s c o n t r e l e s p r ê t r e s l e s
plus é m i n e n l s d e la V e n d é e , et ils f a i s a i e n t à l'humble
c u r é de Maillé l ' h o n n e u r de le p l a c e r a u p r e m i e r r a n g .

(1) Arrêté du Directoire du département de la Vendée, du 9 mars i 792.


(2) Ibid.
270 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

N o u s ne s a u r i o n s p r é c i s e r la d u r é e de c e t t e seconde
c a p t i v i t é . O n p e u t c r o i r e q u e la loi d u 2 6 d u m o i s d ' a o û t
1 7 9 2 , c o n d a m n a n t fous les p r ê t r e s réfractaires à la d é p o r -
t a t i o n , d é l i v r a les captifs de F o n t e n a y : et p e n d a n t q u e l e
P è r e B a u d o u i n s ' e m b a r q u a i t a u x S a b l e s , le 9 s e p t e m b r e ,
p o u r s'exiler en E s p a g n e , M o n s i e u r Herbert retournait
p r o d i g u e r à c e u x de ses p a r o i s s i e n s qui étaient restés
fidèles, les s e c o u r s l é g a l e m e n t p r o h i b é s d e s o u m i n i s t è r e .
P a r c e t t e s a i n t e o b s t i n a t i o n de s o n d é v o û m e n t s a c e r d o t a l ,
l'héroïque pasteur jouait chaque j o u r sa vie, et c h a q u e
j o u r il la d o n n a i t ainsi p o u r les âmes qui lui étaient
confiées.
Il y e u t , d a n s la p a r o i s s e , d e s J u d a s , o d i e u s e s f i g u r e s
d ' a p o s t a t s et de t r a î t r e s , qui v e n d i r e n t l e u r p a s t e u r . « Il
fut v i c t i m e de son zèle, n o u s dit G u i l l o n . L e s a g e n t s de la
persécution le s a i s i r e n t vers l'automne de 1 7 9 3 , et le
l i v r è r e n t a u s s i t ô t a u t r i b u n a l c r i m i n e l de la C h a r e n t e - I n f é -
rieure ('). »
C e t t e affirmation de l ' a u t e u r d e s Martyrs de la foi
c o n c o r d e a v e c la t r a d i t i o n du p a y s . On battait le blé dans
les aires, q u a n d q u e l q u e s p a t r i o t e s de C o u r ç o n se p r é s e n -
-
tèrent dans le b o u r g , p o u r s'emparer de ce p r ê t r e si
o p i n i â t r e m e n t r e b e l l e a u x n o u v e l l e s d o c t r i n e s de la R é v o -
lution française.
L e b r u i t d e l e u r a r r i v é e se r é p a n d i t b i e n v i t e . U n e
f e m m e p i e u s e , d o n t la t r a d i t i o n d o n n e le n o m ( 2 ) , a v a i t
a v e c elle u n e de ses n i è c e s , e n c o r e e n f a n t . E l l e e n v o i e , e n
t o u t e h â t e , la j e u n e fille p r è s de M o n s i e u r H e r b e r t , p o u r
l ' a v e r t i r q u e les r é p u b l i c a i n s v e n a i e n t se s a i s i r de s a
p e r s o n n e , et p o u r lui i n d i q u e r u n m o y e n de se d é r o b e r à
leurs poursuites.
L e s a i n t p r ê t r e refuse de s ' é v a d e r , d é c l a r a n t q u ' i l n e

(1) Les Martyrs de la foi, T. m, p. 290.


(2) Cette femme était la sœur d'un Jean Denys, que l'auteur de cet
ouvrage a connu.
NOTICES SUR NOS PRINCIPAUX MARTYRS

doife p a s , q u ' i l n e v e u t p a s a b a n d o n n e r sa p a r o i s s e , et qu'il


est prêt à m o u r i r p o u r ses paroissiens.
L e s p a t r i o t e s s ' e m p a r e n t d e lui s a n s p e i n e , et l ' a t t a c h e n t ,
d i s e n t q u e l q u e s a n c i e n s , à la q u e u e de l e u r s c h e v a u x .
O n dit a u s s i q u ' a r r i v é d e v a n t la p o r t e de l ' é g l i s e . M o n -
s i e u r H e r b e r t se jette à g e n o u x , et s u p p l i e l e s a g e n t s d e
la R é v o l u t i o n de n e p a s le c o n d u i r e p l u s l o i n , m a i s de le
fusiller s u r p l a c e , en face d e son é g l i s e , afin q u e son s a n g
soit v e r s é s u r le sol m ê m e de c e t t e p a r o i s s e , d o n t il e s t
s e u l le l é g i t i m e p a s t e u r .
Cette p r i è r e t o u c h a n t e n e fut p o i n t é c o u t é e : le captif
fut t r a î n é j u s q u ' à la R o c h e l l e et i n c a r c é r é d a n s u n e m a i s o n
d ' a r r ê t de la ville, e n a t t e n d a n t la s e n t e n c e de m o r t .
Sa d é t e n t i o n n e fut p a s l o n g u e . D è s le 5 septembre
s u i v a n t , il c o m p a r a i s s a i t d e v a n t le t r i b u n a l c r i m i n e l r é v o -
lutionnaire, qui le condamne, comme Brigand de la
Vendée, a u s u p p l i c e de la g u i l l o t i n e , et la s e n t e n c e fut
e x é c u t é e le m ê m e j o u r , à 5 h e u r e s du s o i r , s u r la p l a c e
p u b l i q u e d e la R o c h e l l e .

#
# #

Q u e l s f u r e n t , d a n s sa p r i s o n et d e v a n t l ' é c h a f a u d , l e s
d e r n i e r s s e n t i m e n t s et les d e r n i è r e s p e n s é e s d e M o n s i e u r
H e r b e r t ? Il va n o u s les r é v é l e r l u i - m ê m e , d a n s u n e s i m p l e
et a d m i r a b l e l e t t r e a d r e s s é e à sa n i è c e , M a d e m o i s e l l e
J e a n n e - M o d e s t e R i b e r t , q u i r é s i d a i t a l o r s à Maillé. C ' e s t
c o m m e le t e s t a m e n t de c e t t e belle à m e de p r ê t r e et d e
m a r t y r (').

(1) Voici la suscription de cette lettre : A la citoyenne Ribert, au


bourg de Maille, en l'île de Maillerais, Ras-Poitou. — Mademoiselle
Ribert s'est mariée à Maillé, le 11 février 1802, à Élie Brunet, à l'âge de
29 ans. Elle était native de la Chapelle-Gaudin, en Anjou. Son père, Louis
Ribert, était menuisier. Sa mère, Marie Herbert, était sœur du curé de
Maillé. La lettre n'est pas parvenue à son adresse : l'autographe est resté
dans les archives de la municipalité de Fontenay.
272 LE MARTYRE RE LA VENDÉE

L a R o c h e l l e , le 4 (') s e p t e m b r e 1 7 9 3 .

« J e v o u s dis a d i e u p o u r la d e r n i è r e fois, m a c h è r e
a
n i è c e et m a c h è r e R e n o t t e ( ) , l o r s q u e l e s v o l o n t a i r e s de
G o u r ç o n v i n r e n t m e p r e n d r e chez m o i . N o u s n e n o u s
r e v e r r o n s p l u s s u r la t e r r e , m a i s d a n s le ciel, s'il plaît à
D i e u . J e s u b i r a i la m o r t d e m a i n , a p r è s - m i d i .
« J e m e u r s i n n o c e n t p o u r la foi, p o u r et p a r m e s p a r o i s -
siens, à qui je p a r d o n n e de tout mon c œ u r . J e m e u r s
p o u r n o t r e s a i n t e r e l i g i o n c a t h o l i q u e , a p o s t o l i q u e et
r o m a i n e , à l a q u e l l e j ' a i t o u j o u r s été a t t a c h é et h o r s de
l a q u e l l e il n ' y a p o i n t de s a l u t à a t t e n d r e .
« J e m e u r s plein d ' e s p é r a n c e en D i e u et en ses d i v i n e s
m i s é r i c o r d e s . J e r e g a r d e le j o u r de d e m a i n , qui s e r a u n
3
v e n d r e d i ( ) , c o m m e le p l u s b e a u j o u r de m a v i e ; c a r
j ' e s p è r e qu'il m ' o u v r i r a les p o r t e s d u ciel.
« Ma c h è r e n i è c e et m a c h è r e R e n o t t e , priez c e p e n d a n t
le b o n D i e u p o u r m o i . S e r v e z - l e f i d è l e m e n t et a i m e z - l e d e
tout votre c œ u r .
« Ma c h è r e nièce M o d e s t e , j ' a u r a i s b i e n s o u h a i t é faire
v o t r e b i e n - ê t r e ; m a i s le peu de bien q u e j ' a i e s t c o n f i s q u é
au profil d e l à n a t i o n . J e c o n f i r m e t o u t ce q u e j ' a i fait p o u r
v o u s ; j e v o u s d o n n e t o u t ce q u e j e p o s s è d e s u r la t e r r e d e
b o n c œ u r , et v o u s s o u h a i t e le b o n h e u r é t e r n e l .
« S o u v e n e z - v o u s de m o i d a n s vos p r i è r e s , et si j ' a i ,
c o m m e j e l ' e s p è r e , le b o n h e u r de p o s s é d e r D i e u , j e le
prierai assurément pour vous.
« Rifaud (*) a été m a l a d e et a été à l ' h ô p i t a l . Il se p o r t e
u n p e u m i e u x à p r é s e n t . S'il r e t o u r n e chez l u i , il v o u s f e r a

(1) La lettre devrait être datée du 5 septembre, un jeudi, jour de l'exé-


cution. Le confesseur de la foi s'est trompé de date, ou bien, ayant
commencé la lettre le 4, il ne l'a terminée que le 5, jour de sa mort.
(2) La tradition ne nous dit rien de cette Renotte.
( 3 ) Il fut exécuté le jeudi, un jour plus tôt qu'il ne pensait.
(4) II s'agit évidemment de l'un de ses paroissiens qui, sans doute, avait
partagé sa captivité.
NOTICES SUR NOS PRINCIPAUX MARTYRS 273

le r é c i t de c e q u e n o u s a v o n s souffert. Il v o u s remettra
a u s s i a u m o i n s q u a t r e a s s i g n a t s de c h a c u n c e n t s o l s , q u i
font v i n g t f r a n c s . P e u t - ê t r e m ê m e le c o n c i e r g e , qui s ' a p p e l l e
M . C e u s e , v o u s fera-t-il p a r v e n i r u n e c h e m i s e , m o n g i l e t ,
m e s b a s de fil, m e s d e u x b r é v i a i r e s . J ' a i d i s p o s é de m e s
a u t r e s p e t i t s effets en f a v e u r de m e s c o n f r è r e s m a l h e u r e u x .
« J e m e m e t s et v o u s m e t s s o u s la p r o t e c t i o n de la très
sainte Vierge notre patronne.
« Adieu ; je vous e m b r a s s e ; vous n'avez p e r s o n n e qui
v o u s soit p l u s s i n c è r e m e n t a t t a c h é q u e m o i . Q u e Dieu v o u s
p r é s e r v e de t o u t p é c h é , de t o u t m a l h e u r , de t o u t f â c h e u x
accident.
« A d i e u e n c o r e u n e fois ; j e n e dis p a s t o u t ce q u ' i l fau-
drait dire ; devinez.
« T o u t à v o u s , m a c h è r e n i è c e et m a c h è r e R e n o t t e .
« H e r b e r t , c u r é de Maillé, p r i s o n n i e r d e J é s u s - C h r i s t . »
« J e s a l u e t o u s m e s p a r o i s s i e n s ; j ' a i fait pour eux
l'office d e b o n p a s t e u r : j e d o n n e m a v i e p o u r m e s b r e b i s ;
h e u r e u x si elle p e u t l e u r ê t r e f r u c t u e u s e .
« Je salue principalement c e u x et celles q u i o n t été
fidèles à l ' É g l i s e , n o t r e s a i n t e M è r e , et t r e m b l e p o u r c e u x
q u i s o n t s o r t i s de s o n sein ; q u ' i l s y r e t o u r n e n t a u p l u s t ô t .
« C'est j e u d i que je dois mourir, c'est-à-dire tout à
l'heure »
C e l t e l e t t r e , d ' u n e s i m p l i c i t é si t o u c h a n t e , n o u s fait r e s -
p i r e r le p a r f u m q u i s ' e x h a l e de t o u s les A c t e s d e s m a r t y r s ,
et n o u s p o u v o n s la r a n g e r p a r m i les m o n u m e n t s l e s p l u s
p r é c i e u x de n o t r e m a r t y r o l o g e v e n d é e n .
L a m a i n du prisonnier de Jésus-Christ en a v a i t à p e i n e
t r a c é l e s d e r n i e r s m o t s , q u e le citoyen Iléraud, exécuteur
des sentences criminelles, se transportait, sur les 5 heures
du soi/% à la maison d'arrêt, s'emparait du condamné,
et sous la garde et surveillance d'un détachement de

(1) Dans le texte qu'on vient de lire, nous avons supprimé quelques
détails moins intéressants, et que nous donnons aux Pièces justificatives,
A'ote m.
48
274 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

cavalerie, le conduisait sur la place publique, où la


guillotine était dressée.
Là, l'huissier du tribunal, Pierre Picturit, donne lec-
ture à Joseph Herbert du jugement qui le condamne à
mort.
Le bourreau fait monter sur l'échafaud la v i c t i m e et
l'exécute aussitôt.
Quand la tête est séparée du corps, il met le tout dans
un cercueil, qui est enlevé par les infirmiers de l'hô-
pital 0).
A M a i l l é , c ' e s t u n e t r a d i t i o n c o n s t a n t e p a r m i les a n c i e n s ,
q u ' u n e d a m e de la R o c h e l l e r e c u e i l l i t q u e l q u e s g o u t t e s d u
s a n g de M o n s i e u r H e r b e r t . O n dit a u s s i ( m a i s il f a u d r a i t
d e s p r e u v e s d é c i s i v e s p o u r affirmer ce m i r a c l e ) , q u e le
s a n g s ' e s t c o n s e r v é liquide d a n s la fiole d e c r i s t a l qui le
c o n t e n a i t (->).
Ce q u i e s t a b s o l u m e n t c e r t a i n , c ' e s t q u e la p a r o i s s e d e
N o t r e - D a m e de Maillé a t o u j o u r s v é n é r é M o n s i e u r JOSEPH

HERBERT c o m m e u n v r a i m a r t y r d e la foi, et q u ' e l l e a c o n s -


tamment attribué à une particulière protection de son
g l o r i e u x p a s t e u r l ' e s p r i t c h r é t i e n q u i la d i s t i n g u e , depuis
1 7 9 3 , p a r m i les p o p u l a t i o n s de c e l t e p a r t i e du B a s - P o i t o u .

I VI
Martyre de FRANÇOIS-JOSEPH BONNEV,

chanoine de la collégiale de Saint-Maurice de Mont aigu,


21 septembre 1793.

FRANÇOIS-JOSEPH BONNIN, neveu d'un chanoine sous -


c h a n t r e , qui d é m i s s i o n n a en s a f a v e u r , d e v i n t c h a n o i n e d e
la c o l l é g i a l e de S a i n t - M a u r i c e d e M o n t a i g u , en 1 7 5 8 .

(1) Ce récit de la mort de M. Herbert est extrait textuellement du


procès-verbal qui constate l'exécution du condamné.
— Voir, à la Note iv, le texte intégral de ce document, conservé dans
les Archives de la municipalité de la Rochelle.
(2) C'est une tradition de la famille de Madame Elie Rrunet (Made-
moiselle Ribert), la destinataire de la lettre, que le chapeau de M. Herbert
a été conservé à la Rochelle comme une relique.
NOTICES SUR NOS PRINCIPAUX MARTYRS 275

Il h a b i t a i t a v e c s a s œ u r . T o u s d e u x f u r e n t massacrés,
c o u p é s en m o r c e a u x et j e t é s d a n s le p u i t s d u c o u v e n t d e
Saint-Sauveur

£ VII

Martyre de MATHURIN FEUVRE,

doyen de la collégiale de Saint-Maurice de Montaigu,


21 septembre 1703.

MATHURIN FEUVRE fut d ' a b o r d c u r é de la G u y o n n i è r e , p u i s


n o m m é , e n 1 7 7 0 , d o y e n d e M o n t a i g u et d e la c o l l é g i a l e d e
Saint-Maurice.
On a v a i t fait c o u r i r s u r s o n c o m p t e le b r u i t absurde
qu'il avait accaparé d ' é n o r m e s quantités de p a i n , et q u ' o n
avait trouvé, cachée dans son jardin, la somme de
1.800 l o u i s d ' o r d e 2 4 l i v r e s ( 4 3 . 0 0 0 f r a n c s ) .
Comme Monsieur B o n n i n , il fut massacré le 2 1 s e p -
t e m b r e 1 7 9 3 , e t l'on j e t a s o n c a d a v r e d a n s le p u i t s du
c o u v e n t de S a i n t - S a u v e u r .

I VIII

Martyre de CHARLES-FRANÇOIS GOUPILLEAU, chanoine-


chantre de la collégiale de Saint-Maurice de Montaigu,
21 septembre 1793.

CHARLES-FRANÇOIS GOUPILLEAU, chanoine-chantre de la


c o l l é g i a l e de S a i n t - M a u r i c e d e M o n t a i g u , a v a i t s a u v é , le
13 m a r s 1 7 9 3 , la vie d ' u n p a t r i o t e , D u g a s t - M a t i f e u x , e n le
c a c h a n t d a n s le g a l e t a s de s a m a i s o n .
Le 21 septembre suivant, quand les républicains,
maîtres de M o n t a i g u , y m i r e n t t o u t à feu et à s a n g , le
c h a n o i n e Goupilleau se réfugia d a n s un j a r d i n silué au
faubourg Saint-Nicolas.
Il y fut d é c o u v e r t , m a l t r a i t é , t u é p e u t - ê t r e s u r p l a c e e t

(1) Notes communiquées par Monsieur E . BOURLOTOX, d'après les papiers


de l'abbé PONTDEVIË, pour les vi, vu, v i n , ix et x .
276 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

s o n c o r p s fut j e t é d a n s le m ê m e p u i t s q u e les d e u x v i c t i m e s
précédentes.

i IX

Martyre de CHARLES-DOMINIQUE POULAIN,

curé de Treize-Septiers et de Saint-Nicolas de M ont aigu,


octobre 1793.

CHARLES-DOMINIQUE POULAIN fut d ' a b o r d curé de T r e i z e -


Septiers, d e 1775 à 1782 ; puis, de Saint-Nicolas-de-
Montaigu, d u 2 8 février* 1 7 8 2 j u s q u ' à s a m o r t , en octo-
bre 1793.
Il e u t le m a l h e u r d e se l a i s s e r d ' a b o r d s é d u i r e p a r l e s
i d é e s r é v o l u t i o n n a i r e s , et b a n q u e t a i t a v e c l e s f a u t e u r s d e l à
C o n s t i t u t i o n civile d u c l e r g é , à l a q u e l l e il p r ê t a serment.
M a i s il r é p a r a b i e n t ô t sa f a u t e p a r u n s i n c è r e et é c l a t a n t
r e p e n t i r . Il r é t r a c t a h a u t e m e n t le s e r m e n t q u ' i l a v a i t p r ê t é
et se s é p a r a d e s frères et amis. « Vous m'avez conduit,
l e u r dit-il, j u s q u ' a u x p o r t e s d e l ' e n f e r ; mais je donnerai
m a vie p o u r n e p a s y e n t r e r . »
C e t t e é n e r g i q u e d é c l a r a t i o n , qui é t a i t u n e p r o f e s s i o n d e
foi, v o u a i t a u m a r t y r e le c o u r a g e u x p é n i t e n t .
Il n e v o u l u t p a s s ' e x p a t r i e r et se c a c h a d a n s les e n v i r o n s
de Montaigu.
Mais e n o c t o b r e 1 7 9 3 , il fut d é c o u v e r t à l a Bruffîôre,
p a r u n e p a t r o u i l l e de l ' a r m é e d u N o r d , r a m e n é à M o n t a i g u
et fusillé s u r le p o n t de S a i n t - N i c o l a s .
O n j e t a s o n c o r p s à l ' e a u . L e c a d a v r e , e m p o r t é p a r le
t o r r e n t j u s q u ' a u m o u l i n Gros, et r e c u e i l l i p a r le m e u n i e r
L u n e a u , fut inhuma s u r le b o r d de la r i v i è r e .
A u m o i s de m a i 1 8 2 5 , M o n s i e u r S o d o l i , c u r é de M o n t a i g u ,
voulut r e n d r e les h o n n e u r s funèbres a u x r e s t e s du m a r t y r ;
m a i s le c o u r a n t avait m i n é le t e r r a i n , et le c o r p s a v a i t d i s -
p a r u . L e m ê m e m e u n i e r , L u n e a u , déclara qu'il avait vu les
o s s e m e n t s s u r n a g e r , e n t r a î n é s par les e a u x .
NOTICES SUR NOS PRINCIPAUX MARTYRS 277

i X
Martyre de l'abbé GAUDON,

curé de S aint-Gennain-l'Aiguiller,
dans l'automne de 1793.

N o u s n ' a v o n s p r e s q u e a u c u n d é t a i l s u r la v i e d e l ' a b b é
GAUDON, c u r é de S a i n t - G e r m a i n - l ' A i g u i l l i e r .
N o u s t r o u v o n s sa s i g n a t u r e s u r les r e g i s t r e s de M o u i l i e r o n -
en-Pareds, où il remplaçait le curé Guinefolleau, du
17 m a r s a u 4 a v r i l 1 7 9 0 .
Il a v a i t r e f u s é le s e r m e n t s c h i s m a t i q u e et r e s t a p a r m i s e s
p a r o i s s i e n s . M a l g r é les m e n a c e s de la p e r s é c u t i o n , il s e
l i v r a i t si p l e i n e m e n t à l ' a r d e u r de son z è l e , d a n s l ' e x e r c i c e
de s o n m i n i s t è r e p a s t o r a l , q u ' o n p o u r r a i t p a r f o i s l ' a c c u s e r
d'imprudence.
Q u a n d l e s V e n d é e n s o c c u p è r e n t les H e r b i e r s , l'apostat
Dugravier, ex-chanoine, y conduisit un détachement pour
les f o r c e r à v i d e r la p l a c e . Il p a s s a i t p a r le B o u p è r e , e t
a r r i v a n t p r è s d u b o u r g de S a i n t - P a u l , il vit u n h o m m e q u i
venait à lui, à travers champ.
— T i e n s , dit-il, c ' e s t G a u d o n , le c u r é d e S a i n t - G e r m a i n .
— C'est m o i , r é p o n d c e l u i - c i , m a i s t u n ' a u r a s p a s la b a r -
b a r i e de m e t u e r ! N o u s a v o n s fait n o s é t u d e s e n s e m b l e .
D u g r a v i e r n ' o r d o n n a p o i n t d e le m e t t r e à m o r t , m a i s il n e
dit p a s u n m o t p o u r le s a u v e r . Un p r o t e s t a n t d u v i l l a g e d e
Y Hermondière lui t i r a , à b o u t p o r t a n t , u n c o u p de fusil
d a n s la t e m p e .
L e p r ê t r e m a r t y r fut e n t e r r é s u r l e l i e u m ê m e d u m e u r t r e ,
et p l u s t a r d , i n h u m é d a n s le c i m e t i è r e d e S a i n t - P a u l .

1 XI

Vie et martyre de GABRIEL-URBAIN DOUAND,

natif de Tiff auges, chanoine de la cathédrale de Nantes,


du 15 au 16 novembre 1793.

GABRIEL-URBAIN DOUAND, c h a n o i n e de l'église c a t h é d r a l e d e


278 L E M A R T Y R E D E LA V E N D É E

Nantes, naquit vers 1730, à Tiffauges, qui appartenait


alors a u diocèse de Poitiers.
Il fit à N a n t e s s e s é t u d e s e c c l é s i a s t i q u e s , s o u s l ' é p i s c o p a t
d e M o n s e i g n e u r P i e r r e M a u c l e r c d e l a M u s a n c l i è r e . Ce p r é -
l a t l ' o r d o n n a p r ê t r e , e t le c h o i s i t p o u r s o n s e c r é t a i r e p a r -
ticulier, titre q u e l'abbé D o u a n d garda j u s q u ' à la m o r t d e
M o n s e i g n e u r Mauclerc, en 1783, et a u q u e l s'ajouta bientôt
la dignité d ' u n double canonicat, d a n s l'une des collégiales
d e l a ville e t à l a c a t h é d r a l e .
Modèle parfait d'exactitude dans l'accomplissement d e s
n o m b r e u x d e v o i r s q u e lui i m p o s a i e n t s e s f o n c t i o n s , l'abbé
Douand savait encore trouver du temps pour l'étude, p o u r
les p i e u s e s m é d i t a t i o n s e t l e s œ u v r e s d e zèle.
U n e d e s e s o c c u p a t i o n s favorites é t a i t d ' a l l e r faire l e
c a t é c h i s m e , d a n s la m a i s o n d u B o n - P a s t e u r , a u x p e t i t e s
filles q u ' o n a v a i t r e c u e i l l i e s p a r m i l e s e n f a n t s t r o u v é s .
L e s p r i n c i p e s e t la v i e d u p i e u x c h a n o i n e é t a i e n t e n
opposition trop flagrante avec les idées nouvelles pour
q u ' i l n e fut p a s e n b u t t e a u x c o u p s d e la p e r s é c u t i o n .
A p r è s a v o i r refusé le s e r m e n t s c h i s m a t i q u e d e 1 7 9 1 , il
c o n t i n u a , d a n s l a ville d e N a n t e s , l ' e x e r c i c e d e s o n m i n i s -
tère, au péril de sa vie.
Il fut b i e n t ô t a r r ê t é e t c o n d a m n é à la p e i n e d e la r é c l u -
s i o n , s u r le n a v i r e la Gloire, o ù il fit l'édification d e t o u s
les d é t e n u s , p a r s a d o u c e e t c a l m e résignation, par sa
délicate charité, et p a r les paroles d ' e n c o u r a g e m e n t qu'il
prodiguait a u x c o m p a g n o n s de son m a r t y r e .
GABRIEL URBAIN DOUAND fut n o y é d a n s l e s e a u x d e l a L o i r e ,
la n u i t d u 15 au 16 n o v e m b r e , à l ' â g e d e 6 3 a n s ( ' ) .

I XII
Martyre de CLAUDE MÉNARD. curé de Bournezeau,
e r
i décembre 1793.

L ' a b b é CLAUDE MÉNARD, c u r é d e B o u r n e z e a u , a y a n t r e f u s é

(l) GUILLON, les Martyrs de la foi, T . IIL p. 6. — LALUÉ, les Noyades


de Nantes, p. 85 et suiv.
NOTICES SUR NOS PRINCIPAUX MARTYRS 279

d e p r ê t e r le s e r m e n t à la C o n s t i t u t i o n civile du c l e r g é , fut
a r r ê t é a u m i l i e u de s e s p a r o i s s i e n s , e n n o v e m b r e 1 7 9 3 ,
t r a î n é d e v a n t la c o m m i s s i o n m i l i t a i r e d u Pont-de-Cé, et
J
c o n d a m n é à m o r t « comme Brigand de la Vendée ( ). »

i xni
Martyre des quatre sœurs VAS D E MELLO D E LA MÉTEYRIE,

GABRIELLE, MARGUERITE, CLAIRE e t OLYMPE,

19 décembre 1793.

D ' o r i g i n e p o r t u g a i s e , les VAS DE MELLO étaient venus se


e
fixer d a n s le B a s - P o i t o u , a u xvn s i è c l e . Ils h a b i t a i e n t le
petit fief de la M é t e y r i e , d a n s la p a r o i s s e du P o i r é - s u r - V i e .
V e r s la fin de 1 7 9 3 , il n e r e s t a i t p l u s de la famille q u e
quatre sœurs, GABRIELLE, MARGUERITE, CLAIRE et OLYMPE.

G a b r i e l l e , l ' a î n é e , a v a i t 28 a n s , et O l y m p e , la p l u s j e u n e ,
n'en avait que 17.
« P r i v é e s de l e u r p è r e et de l e u r m è r e , dit le v i c o m t e
W a l s b , les q u a t r e s œ u r s v i v a i e n t a u l i e u q u i les a v a i t v u e s
n a î t r e . E l l e s n e s a v a i e n t p a s q u e s e c o u r i r les p a u v r e s ,
s o i g n e r les m a l a d e s , c o n s o l e r les affligés, c ' é t a i t se r e n d r e
suspectes. Elles f u r e n t b i e n t ô t d é n o n c é e s , o b l i g é e s de fuir
et d e se c a c h e r (-) .»
L e s Bleus les a r r ê t è r e n t d a n s u n e ferme, près de Nozay,
a v e c l e u r b o n n e , J e a n n e R o y , et les a m e n è r e n t d e v a n t le
t r i b u n a l r é v o l u t i o n n a i r e de N a n t e s , q u i les fit é c r o u e r d a n s
les p r i s o n s d u Bouffay.
U n j o u r , C a r r i e r a p p r e n a n t qu'il m a n q u a i t q u a t r e têtes
au n o m b r e de victimes qu'il avait indiqué, o r d o n n e de
c o m p l é t e r ce n o m b r e p a r l ' e x é c u t i o n des quatre sœurs
V a s de Mello d e la M é t e y r i e .
O n les g a r o t t e e t on les t r a î n e au p i e d de l ' é c h a f a u d , le
19 décembre 1793.
E n a t t e n d a n t l e u r t o u r , les n o b l e s V e n d é e n n e s c h a n t è r e n t

( 1 ) GUILLON, T. iv, p. 56.


(2) Lettres vendéennes, p. 268.
280 L E M A R T Y R E D E LA V E N D É E

u n e h y m n e à l a s a i n t e V i e r g e , d ' u n e v o i x si d o u c e e t si
touchante que tous les témoins fondaient en larmes.
« T o u s les h a b i t a n t s de N a n t e s , n o u s dit un historien,
c o n s e r v e n t le s o u v e n i r des quatre jeunes vierges mar-
1
tyres ( ). »

1 XIV
Vie et martyre de LOUIS-JOACHIM DK LA ROCHE S A I N T - A N D R É ,

20 décembre 1703.
C'est q u e l q u e c h o s e de si g r a n d de souffrir
p o u r l a c a u s e d e Dieu !
(L.-J. de la Roche-Saint-André.)

C e t t e i n c o m p a r a b l e g r a n d e u r d e souffrir p o u r D i e u e t
pour la justice, l'abbé LOUIS-JOACHIM D E LA ROCHE-SAINT-

ANDRÉ l'a m e r v e i l l e u s e m e n t réalisée d a n s sa l o n g u e vie


d'apôtre, et dans sa glorieuse mort de m a r t y r .
N o u s s o m m e s ici e n p r é s e n c e d e l ' u n e d e s g l o i r e s l e s
plus pures d u clergé diocésain et de la V e n d é e catholique.
D a n s c e t t e c o u r t e Notice, n o u s v o u d r i o n s m e t t r e e n saillie
tous les traits de cette sainte et m a j e s t u e u s e physionomie
sacerdotale.
L o u i s - J o a c h i m d e l a R o c h e - S a i n t - A n d r é n a q u i t en 1 7 0 6 ,
à Montaigu, d'une très ancienne famille, dont la noblesse
remonte jusqu'aux croisades.
11 se s e n t i t a p p e l é , c o m m e p l u s i e u r s d e s e s a n c ê t r e s , à
l'état ecclésiastique, et c'est dans sa plus tendre enfance
q u e c e t a p p e l d ' e n H a u t se fît e n t e n d r e à s o n c œ u r .
É l e v é à l ' h o n n e u r d e la p r ê t r i s e , il p r i t l e g r a d e de b a c h e -
l i e r e n S o r b o n n e , e t se d i s t i n g u a p a r s a s c i e n c e comme
par sa piété.
*

A c e t t e é p o q u e si p r o f o n d é m e n t t r o u b l é e p a r l e s e r r e u r s

(1) Lettres vendéennes, p. 268.


— Chroniques du Bas-Poitou, T. iv, p. 1 7 7 . DENIAU, T. m, p. 5 1 1 .
— LALLIK, la Justice rèvolut., p. 106.
NOTICES SUR NOS PRINCIPAUX MARTYRS 281

et l e s t e n d a n c e s s c h i s n i a t i q u e s d u j a n s é n i s m e , u n e d e s é m i -
n e n t e s v e r t u s de la R o c h e - S a i n t - A n d r é fut u n e s o u m i s s i o n
s a n s b o r n e à t o u s les e n s e i g n e m e n t s de l ' É g l i s e r o m a i n e :
et ces s e n t i m e n t s , q u i d i r i g e a i e n t l ' a r d e u r de s a j e u n e s s e
s a c e r d o t a l e , il l e s e x p r i m a i t a v e c é n e r g i e d a n s l a m a t u r i t é
d e s a belle v i e i l l e s s e .
11 é c r i t d a n s s e s EléDations sur les Mystères : « On n e
p e u t d o u t e r q u e s a i n t P i e r r e n e soit le v i c a i r e de J é s u s -
C h r i s t , a i n s i q u e t o u s ses s u c c e s s e u r s s u r le s i è g e de R o m e ;
q u ' i l n ' a i t s u r t o u s les p a s t e u r s u n p o u v o i r de j u r i d i c t i o n
et u n e p r i m a u t é d ' h o n n e u r e t de d i s t i n c t i o n , q u e p e r s o n n e
n e p a r t a g e a v e c l u i . Il e s t le P è r e d e s fidèles, le chef visible
de l ' É g l i s e m i l i t a n t e . 11 a d r o i t a u r e s p e c t , à la v é n é r a t i o n
et à l ' o b é i s s a n c e d e s p a s t e u r s et d e s fidèles. Sa chaire est
le c e n t r e de l ' u n i t é c a t h o l i q u e , d a n s l a q u e l l e il faut vivre
p o u r o b t e n i r le s a l u t .
« Quelle h o r r e u r ne devez-vous pas avoir pour toutes
les h é r é s i e s , l e s n o u v e a u t é s e t les s c h i s m e s , q u i t e n d e n t à
la d e s t r u c t i o n de l ' u n i t é de l ' É g l i s e ! G é m i s s o n s d o n c s u r
l ' a v e u g l e m e n t de c e u x qui o n t s e c o u é le j o u g de la s o u -
mission qu'ils doivent au S a i n t - S i è g e , et q u i , s o u s un
m a s q u e h y p o c r i t e , font s e m b l a n t d'en r e c o n n a î t r e l ' a u t o r i t é ,
t a n d i s q u ' i l s f r o n d e n t les d é c r e t s a p o s t o l i q u e s , et t r a v a i l l e n t ,
p a r mille s u b t e r f u g e s , à affaiblir d a n s les fidèles le r e s p e c t
et l ' a m o u r q u ' i l s d o i v e n t à l e u r P è r e c o m m u n ( ' ) . »

Ce d é v o û m e n t et c e t t e d o c i l i t é a b s o l u e à la d o c t r i n e d u
S a i n t - S i è g e , centre de l'unité catholique, l ' a b b é d e la
R o c h e - S a i n t - A n d r é les m a n i f e s t a i t a v e c éclat d è s le d é b u t de
s o n m i n i s t è r e d a n s le d i o c è s e d e N a n t e s , p a r la f e r m e t é
q u ' i l m i t à d é f e n d r e la Bulle Unigenitus de C l é m e n t X I ,
contre l'hérésie janséniste.
L ' é v o q u e d u d i o c è s e , M o n s e i g n e u r de S a n s a y , t r o u v a ce

(1) Élévations sur les Mystères, p . 295, Lecoffre, 1870.


282 LE M A R T Y R E DE LA VENDÉE

zèle e x a g é r é , et t é m o i g n a s a d é s a p p r o b a t i o n p a r u n e dis-
g r â c e : il i n v i t a le j e u n e p r è l r e à s ' é l o i g n e r . C'était une
p r e m i è r e et d u r e é p r e u v e ; elle e n g a g e a i t c e t t e â m e forte
d a n s sa voie de sacrifice, e t lui a i d a i t à c o m p r e n d r e et à
p r a t i q u e r d é j à la v a i l l a n t e m a x i m e q u ' e l l e e x p r i m a i t p l u s
t a r d : « Que c'est une grande chose de souffrir pour la
cause de Dieu », e n souffrant p o u r la c a u s e de l ' É g l i s e !

#
* #

Chassé d u d i o c è s e de N a n t e s , l ' a b b é de la R o c h e se
r e n d i t à P a r i s . L à , il fut m i s e n r e l a t i o n a v e c l ' é v ê q u e d e
Dax, Monseigneur Suarez d'Aulan, qui assistait aux états-
généraux de 1 7 4 5 . L e p r é l a t p r i t en si h a u t e e s t i m e le
j e u n e p r ê t r e v e n d é e n , q u ' i l v o u l u t se r a t t a c h e r en q u a l i t é
de v i c a i r e g é n é r a l , et l ' e m m e n a d a n s s o n d i o c è s e .
L a P r o v i d e n c e ouvrait ainsi u n e nouvelle carrière à cet
a p ù l r e , q u e d é v o r a i t la soif d e glorifier D i e u p a r le s a l u t d e s
â m e s . Son titre de vicaire g é n é r a l n e l'empêcha point de
se l i v r e r à t o u t e s l e s f a t i g u e s d e s t r a v a u x a p o s t o l i q u e s .
C'était l ' é p o q u e du j u b i l é . Il se j o i g n i t , c o m m e p r é d i c a -
t e u r et c o m m e c o n f e s s e u r , a u x m i s s i o n n a i r e s q u e l ' é v ê q u e
a v a i t a p p e l é s p o u r ces s o l e n n e l s e x e r c i c e s .
L ' a b b é de la R o c h e fut à D a x ce q u ' i l é t a i t à N a n t e s , u n
d é f e n s e u r inflexible de l ' o r t h o d o x i e r o m a i n e c o n t r e les j a n -
s é n i s t e s , q u ' i l c o m b a t t a i t e n c h a i r e c o m m e au c o n f e s s i o n n a l .
Mais la s e c t e a v a i t p a r t o u t ses p a r t i s a n s a c h a r n é s . I l s
t r a v a i l l è r e n t s o u r d e m e n t d ' a b o r d à d i s c r é d i t e r l ' a b b é de la
R o c h e a u p r è s d e s fidèles, en t a x a n t s a m o r a l e de r e l â c h e -
m e n t s c a n d a l e u x , et ils finirent p a r le d é n o n c e r p u b l i q u e -
ment à l'évêque.
L e p r é l a t c o u v r i t son g r a n d v i c a i r e d e s a h a u t e a p p r o -
b a t i o n . 11 v o u l u t lui e n d o n n e r u n e p r e u v e é c l a t a n t e , et le
fit n o m m e r , en 1 7 5 0 , a b b é c o m m a n d a t a i r e de l ' a b b a y e d e
Ville-Dieu (ou Devielle), qui donnait à son titulaire
3.000 f r a n c s de r e v e n u s . C ' é t a i t u n a n c i e n m o n a s t è r e d e
NOTICES SUR NOS PRINCIPAUX MARTYRS 283

p r é m o n l r é s , s i t u é s u r les b o r d s de l ' A d o u r , d a n s le d i o c è s e
de D a x C).
M a l g r é t o u t , les h y p o c r i t e s f a u t e u r s du j a n s é n i s m e n e
d é s a r m a i e n t p o i n t , et b i e n t ô t l ' a n i m o s i t é d e v j n t si v i o l e n t e
([ue le p r ê t r e v e n d é e n c r u t d e v o i r c é d e r d e v a n t c e t t e o p i -
n i â t r e et f a n a t i q u e o p p o s i t i o n . 11 m i t en p r a t i q u e le c o n s e i l
d u M a î t r e : Lorsqu'on vous persécute clans une ville,
fuyez dans l'autre, et e n 1 7 5 1 , il v e n a i t se fixer à M o n -
t a i g u , au c e n t r e de s a f a m i l l e .

C ' e s t l à , p r è s de son b e r c e a u , q u e c e fils d e s c r o i s é s


v é c u t p r e s q u e u n d e m i - s i è c l e de la vie cachée en Dieu
avec Jésus-Christ.
Ce fut la vie p r é f é r é e d u divin m o d è l e et de t o u t e s les
â m e s s é r a p h i q u e s , la vie où s ' a l i m e n t e n t les g r a n d e s v e r t u s
et t o u t e s les a c t i v i t é s f é c o n d e s d a n s l ' o r d r e de la g r â c e .
E n se d é r o b a n t à t o u s l e s r e g a r d s d u m o n d e , p o u r n e
p l u s v i v r e q u e s o u s les r e g a r d s de D i e u , le s a i n t a b b é
s u i v a i t u n d e s p l u s d o u x et d e s p l u s p u i s s a n t s a t t r a i t s d e
s o n â m e . 11 n o u s en fait l u i - m ê m e la c o n f i d e n c e , s a n s q u ' i l
s'en d o u t e , d a n s les m é d i t a t i o n s d ' u n e p i é t é si p é n é t r a n t e
et si s a v o u r e u s e q u ' i l c o n s a c r e à la vie cachée de J é s u s ,
d a n s l ' o b s c u r e p e t i t e m a i s o n de N a z a r e t h .
« Q u e l l e é t o n n a n t e c o n d u i t e de D i e u s u r la p e r s o n n e d e
s o n Fils ! écrit-il. 11 l ' e n v o y a i t p o u r sanctifier la t e r r e e t
p o u r é c l a i r e r le m o n d e , et il le r e t i e n t d a n s u n e r e t r a i t e
o b s c u r e , p e n d a n t 30 a n s , o c c u p é a u t r a v a i l d e s m a i n s ,
p a s s a n t a u milieu de s o n p e u p l e p o u r le fils d ' u n a r t i s a n e t
a r t i s a n l u i - m ê m e . Ah ! q u e l l e c o n d a m n a t i o n de l ' e n v i e q u e
n o u s a v o n s de p a r a î t r e et d e n o u s faire v a l o i r , c o m m e si
Dieu avait besoin de nous !
« A v e z - v o u s j a m a i s m é d i t é c e t t e vie c a c h é e de J é s u s -

(1) L'abbé de la Hoche résigna celte abbaye en 1786. En 1770, il fut


pourvu de la petite abbaye de Tricaij, près Mareuil.
284 LE MARTYRE DE LA VENDÉE

C h r i s t à N a z a r e t h ? Si v o u s v o u s en étiez o c c u p é a v e c foi,
T O U S v o u s e s t i m e r i e z h e u r e u x d ' ê t r e o u b l i é des h o m m e s ;
v o u s v o u s p l a i r i e z d a n s la s o l i t u d e , o ù J é s u s - C h r i s t se fait
s e n t i r a u x â m e s et p a r l e a u c œ u r a v e c t a n t de g r â c e , de
d o u c e u r et d ' o n c t i o n . V o t r e u n i o n à Jésus-Christ caché,
p o u r v i v r e e n la p r é s e n c e d e s o n P è r e , v o u s r e m p l i r a i t d e
consolation.
« Que de leçons touchantes J é s u s ne donne-t-il pas par
s e s e x e m p l e s a u x r e l i g i e u x d a n s le c l o î t r e , a u x a r t i s a n s
d a n s l e u r a t e l i e r , a u x l a b o u r e u r s d a n s l e u r s c h a m p s ! Ce
divin E n f a n t n ' é t a i t o c c u p é q u e de la g l o i r e d e son P è r e e t
d u s a l u t d u m o n d e ; il r a p p o r t a i t t o u t à c e s d e u x fins, e t
il a a u t a n t e n r i c h i l ' E g l i s e p a r ce q u ' i l a fait d a n s sa vie
c a c h é e , q u e p a r ce qu'il a fait d a n s s a vie p u b l i q u e . I l
apprenait à ses serviteurs à se cacher aux yeux des
hommes, jusqu'à ce qu'il plût à D i e u de l e s produire
a u g r a n d j o u r , p o u r l'édification d u p r o c h a i n . Il m é r i t a i t
aux âmes intérieures l'avantage d e c o m p r e n d r e le prix
des occupations domestiques sous les yeux de Dieu.
11 les i n v i t a i t p a r a v a n c e à e n t r e r d a n s s o n a d o r a b l e i n t é -
rieur, pour y contempler son esprit d'obéissance et
d ' h u m i l i t é , s o n a m o u r p o u r le t r a v a i l , son a s s i d u i t é à la
p r i è r e d a n s les e m p l o i s qui lui é t a i e n t a s s i g n é s p a r J o s e p h
et par Marie.
« Dites-moi si v o u s n e t r o u v e z p a s d a n s c e t t e union
a v e c J é s u s - C h r i s t c a c h é a u t a n t de r e s s o u r c e s p o u r v o u s
e n t r e t e n i r avec Dieu, que d a n s toutes les bibliothèques du
monde ?
« L ' a m b i t i o n et la v a i n c g l o i r e s o n t le p o i s o n q u i d é t r u i t
p r e s q u e t o u t e s les v e r t u s . O n n e s a u r a i t t r o p p r é c a u t i o n n e r
l ' h o m m e c o n t r e le d é s i r q u ' i l é p r o u v e de se m o n t r e r et d e
se faire c o n n a î t r e . O r , J é s u s - C h r i s t a y a n t p a s s é p r e s q u e
t o u t e sa v i e d a n s u n é t a t o b s c u r , vil et a b j e c t a u x y e u x
d u m o n d e , p r é p a r a i t et offrait a u x s u p e r b e s u n r e m è d e s û r
p o u r g u é r i r l e u r o r g u e i l . Est-il q u e l q u ' u n p a r m i les m o r t e l s
q u i p u i s s e le d i s p u t e r a v e c J é s u s p a r la n a i s s a n c e , l ' a u t o -
NOTICES SUR NOS PRINCIPAUX MARTYRS 285

ri lé, l a sagesse ? Eh bien ! J é s u s , qui ne pouvait se


m é p r e n d r e , ni p o u r lui ni p o u r l e s a u t r e s , a d o n n é s o n
e s t i m e à t o u t ce qui n o u s d é r o b e a u x y e u x d e s c r é a t u r e s ,
e t à c e q u i n o u s c o n c e n t r e e t n o u s fixe s o u s l e s y e u x d u
Créateur.
« 0 m o n divin M a î t r e , le p a r t i q u e v o u s avez p r i s e s t le
seul qui m e reste à p r e n d r e .
« A p r è s a v o i r m é r i t é d ' ê t r e é c r a s é s o u s le p o i d s de la
c o l è r e d e D i e u , j