Vous êtes sur la page 1sur 5

Langages

Présentation
Luce Irigaray

Citer ce document / Cite this document :

Irigaray Luce. Présentation. In: Langages, 21ᵉ année, n°85, 1987. Le sexe linguistique. pp. 5-8;

doi : https://doi.org/10.3406/lgge.1987.1524

https://www.persee.fr/doc/lgge_0458-726x_1987_num_21_85_1524

Fichier pdf généré le 02/05/2018


PRÉSENTATION

La question de la sexuation du discours est une des questions les plus importantes
de notre époque. A mon avis, elle est la plus importante pour différentes raisons :
1) La différence sexuelle est nécessaire au maintien de notre espèce, non
seulement parce qu'elle est le lieu de la procréation mais celui de la régénération de la vie.
Les sexes se régénèrent l'un l'autre en dehors de toute reproduction. Celle-ci risque
même d'affaiblir la vie de l'espèce en réduisant la différence sexuelle comme telle à la
généalogie. Certaines cultures ont su et pratiqué cette vérité. Nous l'avons oubliée le
plus souvent. Cela a donné à notre sexualité un caractère pauvre, mécanique, plus
régressif et pervers que la sexualité animale parfois, malgré nos arguments moraux.
2) Le statut de la différence sexuelle est évidemment lié à celui de notre culture et
de ses langages. L'économie sexuelle qui est la nôtre depuis des siècles est si souvent
coupée de toute élaboration esthétique, spéculative, réellement éthique, que cette idée
étonne la plupart. Le sexe serait une affaire séparée de la société. Un peu de réflexion
et d'enquête montrent qu'il n'en est rien, qu'il est impossible que la sexualité, dite
privée, échappe aux normes sociales. Et cela d'autant moins que nous n'avons pas ou
plus de règles sexuelles spécifiques. Notre civilisation a progressé en oubliant l'ordre
sexué. Il est d'une ironie assez cruelle que des cultures, aussi subtiles que la nôtre sur
certains points, soient si pauvres ou appauvries sur d'autres et aillent aujourd'hui
chercher des secrets ou règles sexuels auprès des animaux, des plantes, des
civilisations lointaines. Une culture sexuée manque à notre maturité humaine et à l'avenir de
notre civilisation.
3) La régression de la culture sexuelle s'accompagne de la mise en place de valeurs
différentes prétendument universelles mais qui apparaissent comme la main-mise
d'une part de l'humanité sur l'autre, du monde des hommes sur celui des femmes.
Cette injustice sociale et culturelle, aujourd'hui oubliée, doit être interprétée et
modifiée pour libérer nos potentiels subjectifs dans les systèmes d'échanges et les moyens de
création. Il faut notamment faire apparaître que nous vivons selon des systèmes
généalogiques exclusivement masculins. Nos sociétés constituées par moitié d'hommes
et de femmes sont issues de deux généalogies et non d'une : mère- fille et père-fils.
Le pouvoir patriarcal s'organise par soumission d'une généalogie à l'autre. Ainsi ce
qui s'appelle aujourd'hui structure œdipienne comme accès à l'ordre culturel
s'organise déjà à l'intérieur d'une seule famille de filiation masculine sans symbolisa tion de
la relation de la femme à sa mère. Les rapports mères-filles dans les sociétés patrili-
néaires sont subordonnés aux relations entre hommes. Ce que nous appelons
matrilinéaire en est une préparation en ce sens que l'autorité se transmet déjà de mère en
fils, de sœur en frère et non de mère en fille, de sœur en sœur. Les sociétés autres que
patriarcales correspondent aux traditions où il existe un ordre culturel féminin qui se
transmet de mère à fille.
La perte de cette dimension de la civilisation se dit dans l'évolution des mythes et
les tragédies au début de notre ère culturelle. Marie Mauxion le rappelle en résumant
certaines des thèses de Bachofen à propos des Euménides d'Eschyle. Elle expose (sur
un ton proche de ce dont elle parle ?) comment, en passant de la fille au fib, le
pouvoir oraculaire, originellement féminin, a changé de qualités et de style. La divination
appartient d'abord aux femmes et se transmet de mères à filles. Un jour, une femme
divine, Phoibè, ayant appris le secret de la génération, l'offre en partage à son fils,
Phoibos, comme cadeau de naissance. Mais celui-ci s'approprie le pouvoir de l'oracle
et l'enlève à ses racines terrestres. Cela demande du temps, des transitions allant des
Sybilles à la Pythie, puis au dieu. Cette mutation s'accompagne aussi de modifications
des rapports au droit, à la justice, à la vérité, à l'argumentation. Un nouvel ordre
logique se met en place qui censure la parole des femmes et fait qu'elle devient peu à peu
inaudible.
Cette histoire de la culture se traduit dans l'évolution des relations entre les sexes.
Elle se marque aussi dans l'économie profonde de la langue. Le genre grammatical
n'est pas immotivé ni arbitraire, comme l'explique Patrizia Violi. Il suffit de faire une
étude synchronique et diachronique des langues pour montrer que la répartition en
genres grammaticaux a une base sémantique, qu'elle a une signification liée à notre
expérience sensible, corporelle, qu'elle varie selon les temps et les lieux. La même
expérience — s'il est encore permis de parler ainsi, mais la différence sexuelle
l'autorise partiellement — change même de classe et genre grammaticaux suivant que la
culture, le moment de l'histoire, valorise ou non un sexe. La différence sexuelle ne se
réduit donc pas à une simple donnée naturelle, extralinguistique. Elle informe la
langue et elle en est informée. Elle détermine le système des pronoms, des adjectifs
possessifs, mais aussi le genre des mots et leur répartition en classes grammaticales :
animé / non-animé, nature / culture, masculin / féminin, par exemple. Elle se situe à
la jonction de la nature et de la culture. Mais les civilisations patriarcales ont à ce
point réduit la valeur du féminin que la réalité et la description du monde qui sont les
leurs sont inexactes. Ainsi, de genre différent, le féminin est devenu, dans nos
langues, le non-masculin, c'est-à-dire une réalité abstraite inexistante. Si la femme se
trouve souvent confinée dans le domaine sexuel au sens strict, le genre grammatical
féminin s'efface comme expression subjective et le lexique concernant les femmes se
compose de termes peu valeureux, sinon injurieux, qui la définissent comme objet par
rapport au sujet masculin. Cela rend compte du fait que les femmes ont tant de mal à
parler et à être écoutées en tant que femmes. Elles sont exclues et niées par l'ordre
linguistique patriarcal. Elles ne peuvent pas être femmes et parler de manière sensée.

Cette intenable position vis-à-vis de la langue détermine un repli de la plupart des


femmes, qui veulent prendre la parole culturellement, dans une position qu'elles
imaginent neutre. Elle est impossible dans nos langues. La femme y nie son sexe et son
genre. Il est vrai que la culture l'éduque ainsi. Pour se comporter différemment, elle
doit accomplir un itinéraire douloureux et complexe que nous décrit Luisa Muraro. Ce
parcours apparaît comme la seule issue pour sortir de la perte d'identité
subjectivement sexuée. Luisa Muraro raconte son expérience de philosophe des sciences. Elle
dit comment elle s'est d'abord vécue comme asexuée ou neutre comme le lui
demandait sa formation théorique, ce qui l'a amenée à s'identifier à son corps féminin, les
difficultés qu'elle a rencontrées dans un monde culturel masculin. Ces difficultés
éclairent le fait que presque toutes les femmes, y compris celles qui se disent féministes,
renoncent à leur subjectivité féminine et aux rapports avec leurs autres semblables.
Cela les conduit à une impasse individuelle et collective du point de vue de la
communication.

Les relations entre hommes et femmes sont également impossibles tant que l'outil
linguistique ne change pas. Quelle que soit l'entente éventuelle d'un couple, il n'existe
pas, pour lui, un lieu de rapport intersubjectif sans mutation de la langue. Les drames
qui s'ensuivent sont parfois plus visibles dans l'art que dans d'autres représentations
plus réglementées par la vérité logique et sociale. Marina Mizzau analyse les relations
dramatiquement conflictuelles du couple dans un roman de Dostoievsky : La Douce.
A l'aide des méthodes de Bakhtine, Bateson, Watzlawich, elle interroge le roman
comme reflet d'une situation où la femme et l'homme ne peuvent pas communiquer,
sinon de façon indirecte, allusive, ce qui entraîne une exaspération des relations allant
jusqu'au suicide comme seule parole possible du personnage féminin. Impossible dans
les mots, l'échange l'est aussi parce que la femme est caricaturalement soumise à
l'argent détenu par l'homme. Autre trait culturel : l'homme l'enferme dans son regard
en mettant en place une stratégie d'énigme qui empêche qu'elle le voie. Sans recours
subjectif linguistique, la femme est encore sans moyen de liberté marchande et sans
système d'auto-représentations. Il ne lui reste que certains gestes pour essayer de se
dire.
Jean- Joseph Goux, lui, analyse la détresse du monde moderne à travers le
parcours nostalgique de Heidegger en quête d'une possibilité d'habiter la terre sans
renoncer au divin. Ce qui se désigne comme être dans la philosophie de Heidegger
s'identifie parfois explicitement avec habiter et cela d'autant plus que Heidegger
avance dans le chemin de sa pensée. Jean- Joseph Goux le rappelle à travers les
racines indo-européennes de ces mots et leur interprétation par Heidegger. Or, à ces
mêmes racines, se rattache le nom de Hestia, divinité féminine qui gardait la flamme
du foyer domestique, transmise par sa mère. La perte de la dimension de l'habitation
terrestre coïncide avec l'oubli de Hestia au bénéfice de dieux masculins définis comme
célestes par la propédeutique philosophique, notamment platonicienne, mais étrangers
à notre condition d'habitants de la terre.

Je ne pouvais pas organiser un numéro de Langages sur la sexuation linguistique


sans références aux sciences dites exactes. J'ai demandé à Éliane Koskas de présenter
un court bilan des informations concernant les relations entre organisations cérébrales
et processus cognitifs regardant le langage. Ses recherches en neuro- linguistique ont
déterminé ce choix. Certes, après avoir été soumises au rôle de mères et d'épouses, les
femmes craignent de s'informer sur la singularité de leurs corps, de leur morphologie.
Toute allusion à une identité physiologique atteint certaines comme une injure, une
reconduction de leur statut des siècles passés. Il semble que la plupart d'entre elles ne
peuvent pas imaginer que leur nature sexuée soit, pour elles, une richesse encore à
découvrir, à cultiver. Ainsi, il est possible que les femmes soient cérébralement moins
latéralisées que les hommes pour les fonctions linguistiques et spatiales. Cela me
semble un indice possible d'équilibre, de réserves biologiques. Cela m 'apparaît aussi
comme une chance de mise en cause des latéralisations trop exclusives de notre
culture : la politesse, la religion, l'intelligence, y sont affaire de main droite. Les femmes
semblent aussi plus sensibles au langage verbal, les hommes à la figuration spatiale,
du moins écrite. Cela m'amène à me poser la question de savoir si ce serait, pour eux,
une stratégie de bilatéralisation puisqu'ils sont latéralisés d'un côté pour la perception
spatiale, de l'autre pour les fonctions linguistiques. L'écriture leur permet donc de
croiser les hémisphères gauche et droit. Ainsi croisent-ils les mains ou l'épée. Les
femmes écoutent bilatéralement comme elles joignent les mains et les lèvres. Ces gestes
séculaires véhiculeraient une signification concernant l'identité des corps sexués.
Certes ils doivent permettre plus que paralyser l'accès au statut culturel subjectif pour les
deux sexes. Mais, autant il est abusif de réduire un sexe à de simples données
biologiques, de plus interprétées par l'autre..., autant il semble utile d'établir un pont entre
corps et culture pour chacun des deux sexes. Leurs expériences d'eux-mêmes, du
monde, de l'autre sont différentes.

7
L'autre scientifique invitée est Hélène Rouch, enseignante en biologie. Ses
recherches à propos du placenta m'ont semblé instructives sur la logique de notre
apprentissage préverbal. Hélas ! cette économie vitale s'oublie trop dans nos sociétés de l'entre-
hommes, plus mécaniques et schizophréniques que soucieuses de la vie. Sinon
l'économie placentaire nous aurait appris qu'il peut y avoir un tiers avant toute situation
œdipienne, pour parler après Freud, ou hors de tout principe de non-contradiction, pour
faire référence à nos catégories logiques élémentaires. Cela signifie que la vie elle-
même organise ses tiers déjà dans la relation fœtale qualifiée de fusionnelle. Il est
donc souhaitable de s'interroger sur la mise en place de tiers culturels et leur
substitution souvent inconsidérée aux tiers nécessaires à la vie à deux ou à plusieurs. Il s'agit
peut-être aussi de questionner la logique du tiers exclu ou inclus et de se demander si
la femme, potentiellement mère, n'est pas toujours dans une économie à double foyer
au moins. Cela ne correspondrait pas à nos logiques aristotéliciennes ni à leurs
figurations spatiales privilégiées : le triangle ou le cercle.
Quant à ma collaboration, je l'ai décidée après avoir lu les autres. En fonction de
l'ensemble du numéro, j'ai choisi de présenter une recherche assez technique d'analyse
d'énoncés. J'avais préparé deux autres textes : un sur le genre, mais Patrizia Violi a
traité le sujet de façon qui me semble très adéquate, l'autre sur la différence de « fort-
da » entre petite fille et petit garçon. L'article finalement retenu traite, par des
méthodes inductives (qui s'inspirent de Z. S. Harris, R. Jakobson, E. Benveniste et de mes
travaux avec J. Dubois), des énoncés de femmes et d'hommes prononcés en situation
psychanalytique ou d'expérimentation. Les mots et propositions sont cependant
identifiés en fonction de leurs catégories grammaticales, ce qui constitue une grille qui n'est
ni universelle ni neutre. Rangés selon ces catégories, ils manifestent des variations en
nombre et en qualité suivant que les sujets sont hommes ou femmes. Les unes et les
autres n'utilisent pas de la même façon et ne privilégient pas également les fonctions
et classes syntaxiques, ni leurs rapports. Femmes et hommes ne se désignent pas non
plus identiquement eux-mêmes ni leurs semblables dans l'énoncé. L'économie des
pronoms est très différente selon le sexe de qui parle. Ainsi je et tu sont très loin de se
répartir également dans le langage des femmes et des hommes et il et elle ont une
fréquence statistique à peine comparable. Il y a d'autres variables exposées dans le texte.
Ce travail est à la fois un début et un aboutissement de mes autres recherches. Je
le poursuis au niveau international pour faire apparaître la différence des sexes à
travers la diversité des langues et des cultures. À cette enquête participent Marina Miz-
zau et Patrizia Violi qui ont collaboré à ce numéro. Éliane Koskas et Marie Mauxion
m'ont également aidée dans le recueil des corpus et Claudine La ville dans le
dépouillement d'une partie de ceux-ci.
Ce numéro aussi est un début. J'espère qu'il fera percevoir l'intérêt et l'importance
du sexe linguistique. Les personnes qui ont été invitées à y participer n'ont pas été
choisies sur un texte. Je les ai sollicitées en fonction de ce qu'elles avaient déjà écrit
qui correspondait à l'enjeu. Elles ont librement exposé ce qui leur a plu. Cela rend
d'autant plus intéressantes les convergences entre leurs contributions. Je les remercie
d'avoir accepté de collaborer à ce numéro qui, pour moi, représente un seuil dans
l'abord théorique et pratique de la sexuation du discours et de la langue.

Luce IRIGARAY