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Langages

Le penseur neutre était une femme


Luisa Muraro

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Muraro Luisa. Le penseur neutre était une femme. In: Langages, 21ᵉ année, n°85, 1987. Le sexe linguistique. pp. 35-40;

doi : https://doi.org/10.3406/lgge.1987.1527

https://www.persee.fr/doc/lgge_0458-726x_1987_num_21_85_1527

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Luisa MURARO
Chargée de recherches en philosophie
Université de Vérone (Italie)

Le penseur neutre était une femme

« Je dirais quand même que, à certains niveaux, la pensée n'est pas caractérisée
sexuellement : il existe une pensée sexuée, celle qui est liée au corps, à ses
phantasmes, au désir, mais après, à un certain niveau d'abstraction, elle ne se caractérise
pas comme masculine et féminine. »
Je tire cette phrase d'un entretien publié dans une revue de politique féminine en
1985. Je ne la cite pas pour en réfuter la thèse — celle de la neutralité sexuelle du
logos — que je ne partage pas et qui, à mon avis, est suffisamment réfutée par
d'autres dont Evelyn Fox Keller, Reflections on Gender and Science (Yale University
Press, New Haven and London, 1985) et Luce Irigaray, Parler n'est jamais neutre
(Minuit, Paris, 1985).
Je la cite parce qu'elle a été prononcée par une femme et que cette circonstance
m'aide à éclairer ce que je pense, à savoir que la neutralité du logos est une position
que tend à prendre la pensée féminine. À partir du moment où il s'agit de démontrer
le vrai et le juste, l'idée qu'être mâle ou femelle serait indifférent, cette idée-là se
forme de préférence dans l'esprit féminin et ce n'est donc pas par hasard que nous la
trouvons plus souvent exprimée par des femmes que par des hommes.
Les hommes ont toujours pensé, et la plupart continuent à le penser, que leur
point de vue masculin est le seul point de vue possible quand il s'agit de décider du
vrai et du juste. Pour les hommes, masculin équivaut presque automatiquement à
universel. Les hommes ont pourtant rarement argumenté du fait que universel serait
équivalent de neutre. Pour penser, ils n'ont pas besoin, eux, de se neutraliser
sexuellement. Par contre, c'est une exigence que ressentent les femmes quand elles veulent
penser « à un certain niveau », plus élevé.
Inutile que je m'étende ici à en apporter les preuves. Dans ses travaux, E. F.
Keller a bien montré l'identification transparente de la part des chercheurs entre leur
activité scientifique et une activité virile. Et, en s 'interrogeant sur le même sujet, L.
Irigaray écrit : « En fait, ce qui se veut universel équivaut à un dialecte des hommes, à un
imaginaire masculin, à un monde sexué — sans neutralité. » Et elle ajoute : «À moins
de se vouloir des défenseurs débridés de l'idéalisme, rien d'étonnant à cela » (op. cit.,
p. 311).
Le discours, le logos, se fait universel en effaçant la différence sexuelle et celle-ci
s'efface, par la neutralisation des différences venant du sexe féminin. Critiquer les
discours reçus, montrer qu'ils portent l'empreinte du sexe masculin, ne suffit pas à
rendre la différence sexuelle parlante. Il ne suffit pas plus de démontrer la partialité du
point de vue masculin. Il faut encore affronter le problème du neutre en tant que
position que la pensée féminine a tendance à adopter.
De ce point de vue, la politique des femmes est exemplaire. Dans la plupart des
groupes féministes, après avoir passé environ deux ans à prendre conscience de la
domination sexiste, l'attention se déplaça des hommes aux femmes. Au lieu de
s'obstiner à montrer ce que les hommes pensent et veulent (ce n'est guère difficile à com-

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prendre car ils parlent et fort clairement envers les femmes), on se mit à interroger le
désir féminin. L'expérience féminine humaine semblait enfermée dans une immédia-
teté qui l'empêchait de se traduire en un savoir et un vouloir ayant pour objet le
monde et non seulement soi-même ou la réalité environnante. Il manque à la liberté
des femmes comme à la culture humaine, écrivait en 1970 Caria Lonzi (Sputiamo su
Hegel, Edizioni di Rivolta femminile), l'acte de la transcendance féminine. Il fallait
donc affronter cette « passion » féminine d'une expérience qui ne trouve pas le moyen
de sortir de soi sans s'égarer dans ce que les autres veulent ou pensent.
Ainsi la femme qui entre dans les discours sociaux peut-elle concevoir, pour ne pas
leur livrer son expérience féminine vivante, d'y entrer séparée de celle-ci, mutilée de
sa différence : en neutre.
Les idées que j'exprime ici ne sont pas neuves. J'ai voulu les exposer car des
auteurs-femmes, que j'estime, continuent à imputer exclusivement aux hommes la
mystification de la neutralité sexuelle de la pensée, sans saisir le problème qu'est la
passion (au sens du latin pati : « supporter passivement ») féminine de la différence
sexuelle.
La véritable nature du problème m'a sauté aux yeux, pour ainsi dire, à deux
reprises. La première fois, en lisant l'interview d'une grande romancière. Question : « Voit-
on, peut-on voir, dans vos romans, une empreinte féminine ? » Réponse :
« L'empreinte féminine ne se voit dans l'écriture que lorsque celle-ci est médiocre. »
La deuxième fois, pendant un colloque philosophique, quand une participante,
professeur de philosophie, affirma sur un ton polémique : « Je me considère philosophe, je
suis une femme mais en aucun cas je ne veux être une philosophe. »
Je crois qu'aucun homme au monde ne pourrait supporter de scinder ainsi son
propre sexe et son œuvre. Jésus-Christ peut-être ! Mais c'est en homme qu'il incarne
le divin, qu'il s'adresse aux hommes et aux femmes, etc. Or non seulement ces deux
femmes supportaient la scission, elles la revendiquaient.

*
* *

J'ai choisi d'approcher ce problème en esquissant rapidement mon passé de


penseur neutre. Si ma brève histoire coïncide dans ses passages décisifs avec l'histoire
politique des femmes, ce n'est ni par hasard ni par dessein, mais simplement parce
que j'ai un esprit commun, étranger aux aventures solitaires.
J'ai connu deux positions de neutre, au cours de ma vie, mais je ne suis pas née
neutre. Au début, quand je commençai à raisonner sur moi-même et sur le monde, je
m'adressais spontanément aux individus de mon propre sexe ; les autres avaient une
façon de penser que je ne comprenais pas et qui ne me plaisait pas.
Je ne sais pas quand s'acheva cette période. A un certain moment, je me retrouvai
sans représentation sexuée ni de moi-même ni du monde.
Je ne me reconnaissais pas dans les autres femmes. Je ne m'y voyais plus, comme
si je me regardais dans un miroir voilé. Elles me paraissaient se ressembler entre elles,
pas à moi. Mais je ne me représentais pas non plus ressemblante aux hommes. Je
savais que tous, hommes et femmes, voyaient en moi une femme et je réagissais en
conséquence, sans conflits : j'acceptais qu'ils me voient ainsi. J'étais indifférente à la
différence qu'ils faisaient parce que la réalité était pour moi, dans son essence, neutre.
Je veux dire qu'il s'agissait d'un état d'asepsie mentale ou psychique, bien que, a
posteriori, je pourrais y reconnaître quelques symptômes psychologiques : par exemple,
une vague mais tenace sensation que tout était feint.

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Dans cet état mental, je réalisai plusieurs choses, dont une licence, 1968, un
enfant et deux livres.
Quand je rencontrai le féminisme, je fus éjectée brusquement de ma position
neutre. J'en éprouvai tout de suite un grand soulagement, ou plutôt une joie folle et
primitive. Évidemment, je n'en pouvais plus. Dans mon passé de neutre, j'étais exposée
jour après jour aux sollicitations et aux exhibitions du désir masculin sans comprendre
ce qui m'arrivait. Je ne parle pas ici des sollicitations sexuelles à la lettre, que je
reconnaissais comme telles, mais des autres, celles de l'esprit. Dans ma position de
neutre, je ne distinguais pas qu'elles étaient aussi des exhibitions du sexe masculin
mais j'en étais touchée, et profondément, parce que justement elles agissaient sur moi
à mon insu. Evelyn Fox Keller raconte en termes analogues, mais plus dramatiques et
plus précis, son expérience d'étudiante à l'Université de Harvard (« The Anomaly of a
Woman in Physics » in Working it ouï, Pantheon Books, New York, 1977).
Le féminisme, pour moi, c'était les femmes (ma mère ?) qui se dressaient contre
l'abus que j'avais supporté. Je m'identifiai à toutes les femmes, j'étais toutes les
femmes car chaque femme me rendait à mon propre sexe.
Par la suite, je me mis à nouveau dans la position du neutre mais d'une autre
manière. Je m'étais désormais tournée du côté des femmes et j'étais pleine de
méfiance envers les hommes. Je dois dire que ce pli mental dure encore aujourd'hui et
je ne sais si je le perdrai un jour.
Je pris ma deuxième position de neutre parce qu'il me fallait fréquenter un monde
dominé par des êtres humains dont je me méfiais. C'était une neutralité consciente :
me tenir délibérément à l'écart des jeux entre hommes. Une position de ce genre est
illustrée par certains personnages de la romancière anglaise Ivy Compton-Burnett,
comme Emma et Hester, les demoiselles athées de Mother and Son (1955).
J'appris beaucoup de choses sur les hommes en les observant. Je les admirais pour
leur capacité de consacrer leur énergie à des choses mesquines, ou simplement petites,
dans l'attente de grands exploits. Quant à moi, je faisais ce qu'exigeait mon travail
(enseigner, étudier et de temps en temps écrire) avec le sentiment que l'essentiel avait
lieu ailleurs, c'est-à-dire dans le groupe séparé des femmes.
C'était une position artificieuse, moins étrange pourtant qu'il n'y paraît. J'ai
découvert que bien des femmes vivent quelque part, chez elles ou au bureau ou à
l'usine ou dans la rue, en ayant le sentiment que l'essentiel a lieu ailleurs. Cette
scission prend des figures très diverses. L'ailleurs peut même être le Kein Ort, le Nir-
gends qui forment le titre d'un roman de Christa Wolf : en aucun lieu, nulle part.
Mon ailleurs existait réellement, mais il me fallait quand même étayer sa réalité
par la force de l'imagination. En effet, je perdais mes forces, j'étais la Clorinde du
Tasse qui saigne sous son armure, je m'affaiblissais. Dans cet état, je cherchais un
secours dans la nécessité. Etant philosophe, je savais bien que la nécessité donne aux
choses tout ce qu'il faut, et qu'elle aurait parfaitement remplacé les efforts dans
lesquels je dépensais mes forces.
Mais dans le monde, ou plutôt dans cette moitié du monde que je fréquentais en
neutre, il n'était pas nécessaire que je fusse celle que je suis, un être humain de sexe
féminin. J'aurais pu y rester neutre éternellement.
J'en avais la démonstration en moi-même. Je m'occupais de philosophie et je
n'étais pas poussée à me référer à ce que d'autres femmes disaient dans ce domaine.
Leur parole n'avait aucune autorité. Un exemple : je connaissais bien les écrits
philosophiques de Luce Irigaray pour les avoir traduits en italien, et je les considérais
comme fondamentaux pour moi, mais quand j'expliquais Hegel, disons, aux
étudiants, je ne faisais pas référence à ce qu'elle avait écrit. Ou bien, autre exemple,
après un séjour à New- York, je reçus d'Evelyn Fox Keller les photocopies de certains
de ses écrits sur la science. Je me rappelle que je les lus à peine bien que ma spécialité
soit, justement, la philosophie des sciences.
Il existe une nécessité de la nécessité. Moi, neutre par défense et par artifice, je la
discernais bien et elle me causait de grands tourments puisque, par définition, on ne
peut choisir la nécessité.
Ma préférence pour le sexe féminin était un choix. Il était motivé, profond,
durable, mais restait un choix. Comme si, pour être femme, je devais faire semblant de
l'avoir choisi.
La nécessité dont j'avais besoin mais que, par définition, je ne pouvais choisir, se
fit entendre pour son compte. Cela se passa sans joie ni soulagement, car la nécessité
parle à sa façon, qui est dure. Elle m'imposa de quitter ma deuxième position de
neutre.
Je ne veux citer qu'un épisode, un congrès académique où l'on me demanda de
faire un exposé sur un philosophe mineur de la Renaissance italienne. C'était un
congrès mal réussi où j'avais été invitée parce que d'autres spécialistes plus insignes
s'étaient excusés. J'avais accepté à cause des exigences de mon travail comme je
l'entendais moi, c'est-à-dire en penseur neutre.
A cette occasion, il me fut évident que je n'avais aucune neutralité possible nulle
part au monde. Là où j'aurais dû parler, de façon logique et prévue, en femme-
neutre, je me retrouvai vivante, présente et sans aucune raison d'être là, en proie aux
fantasmes de la transgression la plus violente et de l'impuissance la plus totale. J'étais
dans une impasse. Il est possible, facile presque de le raconter ici, mais ce fut une
expérience amère. Je me retrouvais prise au piège d'un corps de sexe féminin.
La nécessité me fut une meilleure maîtresse que la liberté. Il n'y a pas de corps
neutres. Pour sortir vivante de la prison de mon corps, j'avais besoin de pensée
féminine. Par là, ce que j'avais choisi et ce que je n'avais pas choisi se trouvèrent coïncider
et ce fut comme un retour au début pour tout recommencer à nouveau.

* *

Le besoin de pensée féminine était un besoin de médiation sexuée. Faute de quoi


le fait d'être femme, dû au hasard, restait un hasard et une superflaité. Ma pensée ne
trouvait ni mesures ni critères de rapport au monde. J'avais besoin de me lier au
monde et d'abord à ce morceau de monde qui est mon corps — non le corps des
philosophes, mais le corps réel faisant dire aux autres que je suis une femme.
Comment développer à ce propos ce que j'ai dit par le récit autobiographique ?
Puis-je quitter le registre personnel sans pour autant m 'éloigner du registre subjectif ?
C'est, en effet, dans ce registre que je connais la nécessité de la pensée sexuée.
Dans nos langues, neutre et masculin se confondent souvent, et les noms qui
devraient signifier un sujet de sexe masculin ou féminin indifféremment, comme le
latin homo, prennent facilement à l'usage une signification uniquement masculine.
Ce fait révèle que le soi-disant neutre — du droit, des sciences, de la philosophie
— est de fait masculin. Ceci est vrai d'un point de vue objectif. Mais, d'un point de
vue subjectif, je trouve plus juste de dire que, dans le neutre, converge le féminin
privé de médiation sexuée.
Considérez le rapport entre masculin/neutre, entre féminin/neutre comme le
pratiquent respectivement les hommes et les femmes. Quand un homme entre dans un
domaine traditionnellement féminin, et devient par exemple maître d'école maternelle,
le nouveau qu'il y apporte circule sous le signe de son sexe. Il n'en va pas de même

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pour les apports des femmes dans des domaines traditionnellement masculins ; ils y
circulent sous un signe neutre.
Pour comprendre ce qui se passe, analysons les mots de la femme qui dit : « À un
certain niveau d'abstraction, la pensée n'est plus caractérisée sexuellement. » Si nous
les prenons comme la thèse que le logos est neutre, ils sont réfutables. Mais ces mêmes
mots disent aussi deux autres choses vraies en soi : une constatation et un désir.
Il est vrai qu'il y a souvent, dans l'expérience féminine, un degré — appelons-le
d'abstraction, c'est un bon terme — où le fait d'être femme n'importe plus, et où la
pensée se présente donc dénuée de connotation sexuelle, neutre. C'est ainsi que se
présenta à moi la philosophie quand j'entrai dans son domaine. Quelque chose avait
rendu insignifiant le fait que j'étais une femme plutôt qu'un homme.
Il est vrai aussi qu'une femme peut désirer qu'il y ait un niveau du discours où ce
dernier devient neutre. Dans une culture où être femme n'est pas ce qu'elle est
appelée à décider librement puisque la culture même l'a déjà défini, dans une culture ainsi
faite qui est la nôtre, une femme, voulant se soustraire aux stéréotypes féminins parce
qu'elle veut être libre, peut désirer accéder à un discours universel neutre où il ne sera
plus question de sa différence.
Dans les mêmes mots, nous voyons donc s'exprimer une thèse refutable, une
donnée de fait de l'expérience féminine et un authentique besoin féminin de
transcendance.
Dans cette confusion, il y a souvent l'idée, fausse, que la différence féminine se
signifierait (ou ne se signifierait pas) exclusivement dans des contenus de pensée. Ce
qui est en effet une façon dont elle est signifiée dans une société qui ignore la liberté
féminine ou qui concède aux femmes une liberté appelée, ce n'est pas un hasard,
émancipation.
La différence féminine se signifie, en fait, dans l'acte de la libre interprétation de
soi et du monde de la part du sujet sexué féminin. C'est pourquoi la médiation sexuée
est nécessaire. Mais, pour cette même raison, une femme peut ignorer qu'elle est
nécessaire. En effet, notre société, telle qu'elle fonctionne, n'a pas besoin que les
femmes soient libres. À son fonctionnement, la liberté masculine est nécessaire et
suffisante.
Dans cette société, une femme peut se croire libre sans avoir racheté ou monnayé
la donnée naturelle d'être née femme, sans négocier sa liberté avec ses semblables, les
autres femmes, et même sans voir qu'elle appartient à l'humanité en ce qu'elle
appartient au genre féminin.
Le tort le plus grave que les hommes m'aient fait a été celui de m 'exonérer de
l'obligation de me soumettre au jugement féminin, à l'autorité féminine. Dans la
naïveté de mon enfance, je m'adressais spontanément aux femmes plus âgées pour savoir
que penser de moi et du monde. Puis, sans mercis, ni révoltes, je me tournai ailleurs.
L'événement qui rendit insignifiant mon être femme plutôt qu'homme, en
soulignant de la sorte que c'était et que cela devait rester un hasard, fut l'intervention de
l'autorité masculine m 'exemptant de la nécessité de négocier ma liberté avec mes
semblables plus semblables. Il ne s'agit pas d'un événement biographique. Cette
intervention, je pouvais la déchiffrer, à l'œuvre depuis longtemps, dans la misère des rapports
sociaux entre femmes, rapports dénués de buts et de mesures autonomes, laissés à la
spontanéité d'une cohabitation animale et réglementés uniquement de l'extérieur.
Je veux dire qu'il n'y a pas de liberté féminine si les femmes n'admettent pas une
autorité d'origine féminine.
Il y a aujourd'hui, en Italie, de nombreux groupes féminins et féministes qui se
consacrent à une activité politique de type intellectuel. Ils organisent donc des cours,
des conférences, etc. où sont invitées des femmes dont les positions sont très
différentes, voire contraires. L'idée déclarée est que la pluralité des voix féminines représente

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l'expression la plus authentique de la différence féminine. En réalité, ce n'est que
l'expression de sa superfluité. La parole féminine s'y dépense sans conséquences, ni
logiques ni pratiques. Et cette parole, qui se dit sans conséquences, devient
pratiquement la représentation sociale de la différence féminine.
Sans une mesure féminine de jugement, le désir de liberté produit des moments
isolés d'expression « libre » du féminin. Par « libre », il faut alors entendre «
facultatif ». En dehors de ces moments-là, la mesure masculine de jugement s'impose à
nouveau et la différence féminine est à nouveau muette.
Face à cette manière d'entendre la différence féminine, la pensée neutre s'impose
comme le règne de la nécessité, d'autant plus neutre, d'autant plus nécessaire, que des
femmes peuvent s'exprimer à l'écart, dans les formes de la chose superflue.
Il me vient à l'esprit le « 2 + 2 = 4 » qu'une femme, professeur universitaire —
elle aussi du nombre de celles qui sont invitées à illustrer le panorama des différences
féminines — , opposa à Luce Irigaray lorsque celle-ci vint, en décembre 1977, exposer
en Italie la pensée de la différence sexuelle. Malgré et surtout contre ce qu'avait dit
Luce Irigaray : 2 ■+• 2 égalait toujours 4 ! Or nous savons toutes et tous que, en
réalité, il y a de nombreux processus où la somme des parties est inférieure ou supérieure
à la somme arithmétique, et que rien n'empêche la pensée humaine de formaliser ces
processus.
Mais ce serait interdit aux femmes, pour interdire la pensée de la différence
sexuelle !
Si le « 2 + 2 = 4 » doit rendre impensable ou insensé que, en moi, la pensée est
pensée sexuée, alors je dis que «2 + 2 = 4» n'est pas vrai. Le statut logique de cette
affirmation est encore à découvrir. Le hasard, qui m'a fait naître femme, m'enjoint de
travailler à le découvrir.

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