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Langages

Le placenta comme tiers


Hélène Rouch

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Rouch Hélène. Le placenta comme tiers. In: Langages, 21ᵉ année, n°85, 1987. Le sexe linguistique. pp. 71-79;

doi : https://doi.org/10.3406/lgge.1987.1531

https://www.persee.fr/doc/lgge_0458-726x_1987_num_21_85_1531

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Hélène Rouch
Enseignante en biologie
Lycée Colbert, Paris (France)

LE PLACENTA COMME TIERS*

II n'est pas facile en biologie d'échapper aux modèles darwiniens pour décrire les
mécanismes de la vie. L'intégrité d'un organisme est presque toujours présentée
comme un fragile équilibre entre ses propres besoins et ses aptitudes à s'adapter aux
conditions du milieu extérieur et à supporter la compétition avec les autres êtres
vivants. Cela est particulièrement frappant en immunologie où les mécanismes de
« défense » à l'égard de corps étrangers, naturellement « agresseurs », sont
classiquement décrits par des métaphores militaires, voire guerrières.
Si vivre c'est lutter en permanence, cela commence dès le début et, en ce qui
concerne les animaux à reproduction sexuée, en particulier l'espèce humaine, dès la
formation de l'œuf. Cet autre qui va se développer dans l'utérus maternel est-il l'étranger
dont les prétentions biologiques à croître vont être maintenues dans les limites de
survie réciproque ? La grossesse est-elle un état de coexistence pacifique toujours
menacé, traversé de passages à l'acte dont le discours médical tient lieu de chronique
de guerre ? La naissance n'est-elle qu'une victoire provisoire sur une tentative de mise
à mort ? Ne pourrait-elle être le résultat de processus, autrement déterminés dans le
langage, permettant à l'autre d'exister et d'être dit dans un discours différent de celui
de la stratégie, ou celui de l'assimilation — « ma chair », « mon sang » — , ce qui est
pire encore ?

Je ferai d'abord un résumé, très succinct et sommaire, des processus extrêmement


complexes du développement de l'oeuf dans l'utérus maternel.
La fécondation a lieu au temps 0 dans le tiers supérieur d'une trompe. L'œuf
descend le long de la trompe vers l'utérus tout en commençant à se segmenter en 2, 4, 8,
16... cellules. La petite boule ainsi formée se creuse d'une cavité interne et prend le
nom de blastocyste lorsqu'elle arrive dans la cavité utérine, au quatrième ou
cinquième jour. Le blastocyste, composé alors d'environ 120 cellules, flotte librement
dans la cavité utérine pendant un à deux jours et s'accole à la muqueuse utérine entre
le sixième et le septième jour.
La couche externe des cellules du blastocyste — le trophoblaste — développe des
microvillosités qui s'insinuent, en les détruisant partiellement, entre les cellules de
1 'epithelium utérin pour atteindre le tissu conjonctif de la muqueuse où circulent les
vaisseaux sanguins maternels.
Entre le neuvième et le quinzième jour, le blastocyste s'introduit complètement
dans le tissu conjonctif maternel. L 'epithelium utérin se referme au-dessus du bias-

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tocyste dont le trophoblaste s'est scindé en deux couches : la couche interne ou cyto-
trophoblaste et la couche externe ou syncytiotrophoblaste formant les microvillosités.
Les cellules de ce dernier, en perdant leurs membranes, s'ouvrent vers l'extérieur, le
tissu conjonctif maternel, et forment ainsi des sortes de lacunes communiquant entre
elles. En même temps, elle érodent la paroi des capillaires sanguins maternels dont le
sang vient se répandre dans les lacunes. La partie du syncytiotrophoblaste intacte,
ébauche du placenta, baigne alors dans une sorte de lac où débouchent les vaisseaux
maternels. On pourrait dire qu'il s'agit d'un bain de sang originel, pour une fois non
annonciateur de mort.
Sur les côtés, de part et d'autre du placenta, les enveloppes embryonnaires
forment le chorion, coque externe de l'embryon qui, progressivement, ira se coller contre
la muqueuse utérine non concernée par la fixation placentaire. À l'intérieur du
chorion, l'embryon développe des membranes internes délimitant la cavité amniotique, la
future poche des eaux, dans laquelle l'embryon est en suspension.
À la fin de la quatrième semaine, le cœur de l'embryon bat et ses vaisseaux
sanguins pénètrent dans les villosités cyto-syncytiotrophoblastiques dont l'ensemble
constitue le placenta. Pendant la cinquième semaine, la circulation fœto-placen taire
devient fonctionnelle. Le placenta continue alors à se développer et, à la fin de la
grossesse, il se présente sous la forme d'une galette de 20 cm de diamètre, épaisse en son
centre de 3 à 4 cm, pesant environ 500 g. Étalé (ses villosités mises à plat), il
couvrirait une surface de 12 m2.
Le placenta humain est qualifié ďhémo-chorial, en ce sens que les cellules du
syncytiotrophoblaste vont jusqu'à l'intérieur des vaisseaux maternels ; le sang
maternel envahit les lacunes séparant le syncytiotrophoblaste du tissu conjonctif utérin. On
ne retrouve ce type de placenta que chez les primates et certains rongeurs. Chez les
autres mammifères, le placenta est moins envahissant et, notamment, il n'y a pas de
rupture des vaisseaux sanguins maternels.
Le sang foetal n'est donc jamais en rapport direct avec le sang maternel. Les
échanges se font au travers de plusieurs épaisseurs de cellules : celles du
syncytiotrophoblaste, du trophoblaste, du mésenchyme, des parois des vaisseaux sanguins
embryonnaires. Même si cela ne représente qu'une épaisseur de 3 à 4 micromètres,
qui peut diminuer jusqu'à 1 micromètre en fin de grossesse, la distance et la
séparation entre les deux sangs existent.
On remarquera également que le placenta est une production entièrement
embryonnaire puis fœtale (on utilise généralement le terme de foetus après la huitième
semaine). Quand le placenta est expulsé au moment de la délivrance, de quinze à
trente minutes après la naissance de l'enfant, l'intrication de ses villosités avec la
muqueuse utérine est telle que la ligne de rupture se situe dans la muqueuse. C'est
toute la partie superficielle de la muqueuse qui se détache, partie nommée, pour cette
raison, caduque ou membrane déciduale, et qui est l'équivalent, en plus profond, de
la partie éliminée lors des règles. Ainsi n'y a-t-il pas de fusion fœto-maternelle, ni par
les sangs, ni par les tissus ; ceux du foetus et ceux de la mère restent parfaitement
séparés par le lac utérin, si contourné et si étroit soit-il.
Par ses « stratégies » immunitaire, hormonale, énergétique, le placenta constitue
cette liaison qui va permettre à l'un de croître sans que l'autre dépérisse, dans une
coexistence qui est, généralement, au moins pacifique.
Pourquoi le blastocyste, ensemble de cellules étrangères à la mère, n'est-il pas
rejeté ? De fait, ses cellules ne sont qu'à moitié étrangères puisque la moitié seulement
des chromosomes viennent du père, l'autre moitié provenant de la mère. Une partie
des antigènes de surface des membranes cellulaires sont donc les mêmes que ceux de

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FŒTUS A LA 8e SEMAINE
muqueuse
uterine

placenta —
ex-cytotrophoblaste
ex-syncytiotrophoblaste
vaisseau sanguin
maternel
vaisseau sanguin
fœtal

.caduque
utérine

(chonon + ammos)

la mère }. Néanmoins, même si dans les tous premiers jours du développement de


l'œuf les synthèses sont relativement faibles (la transformation de l'œuf en blastocyste
consistant essentiellement en une succession de divisions cellulaires), lorsque le
blastocyste s'implante, des antigènes identiques à ceux du père auraient dû avoir le temps
d'être synthétisés. Un mécanisme de rejet par les tissus maternels devrait alors se
déclencher et s'amplifier progressivement.
C'est le trophoblaste qui, au début, empêcherait le rejet et protégerait le
blastocyste tout entier. Très précocement, dès la deuxième semaine, il fabrique une
hormone, l'H.C.G. (ou hormone chorionique gonadotrophique), qui assurerait la
protection immunitaire du blastocyste en diminuant les défenses immunitaires de la mère.
La progestérone, sécrétée par le corps jaune ovarien, a aussi cet effet. Il y a ainsi
coopération entre l'embryon et l'organisme maternel. Cette action dite « immuno-
dépressive », ici non spécifique, tient son efficacité au fait qu'elle induit une réponse
localisée au niveau de l'utérus. Ce qui est heureux, sinon les femmes enceintes
présenteraient un syndrome d'immuno-déficience généralisé qui les rendrait vulnérables à
toutes les infections.
Très rapidement, des mécanismes fort complexes — trop complexes et encore assez
hypothétiques pour que je puisse les détailler ici — se mettent en place. G. Chaouat,

1. Les antigènes sont des molécules présentes à la surface de la plupart des cellules et qui
font fonction de marqueurs du « soi ». Chaque individu possède sa propre combinaison de
marqueurs, dite groupe tissulaire par analogie avec le groupe sanguin. Comme ces marqueurs sont
synthétisés à partir du patrimoine génétique (contenu dans les chromosomes), chez l'embryon
une moitié d'entre eux devrait théoriquement être identique à des antigènes maternels, l'autre
moitié à des antigènes paternels. Comme dans le cas d'une greffe d'organe, qui ne devrait
normalement réussir qu'entre deux jumeaux vrais parce qu'ils ont un patrimoine génétique
identique et donc les mêmes antigènes, l'embryon, tel un greffon, devrait être reconnu comme « non-
soi » par l'organisme maternel et être rejeté.

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dans un article récent, ne dénombre pas moins de « sept verrous » possibles pour
empêcher le rejet de l'embryon, puis du fœtus. Ces mécanismes sont tous sous
contrôle placentaire et on cherche, à 1Ъеиге actuelle, à isoler et à caractériser les facteurs
placentaires responsables. Ceux-ci ont schématiquement deux rôles : soit ils bloquent
directement les cellules maternelles actives dans le rejet, soit ils font fabriquer par
l'organisme maternel lui-même les cellules ou les substances inhibant l'action des
cellules précédentes.
Une chose paraît tout à fait intéressante à souligner. Ces facteurs qui ont une
action immuno-dépressive locale, au niveau de l'utérus, ne sont sécrétés que s'il y a
eu, au préalable, une reconnaissance spécifique, par le système immunitaire maternel,
des antigènes fœtaux d'origine paternelle présents à la surface du placenta. En
d'autres termes, c'est la reconnaissance de l'autre, du « non-soi », par l'organisme
maternel qui déclenche, par l'intermédiaire du placenta, la dépression des mécanismes
de rejet. Il se passe ici un processus exactement inverse à celui observé dans le rejet
d'une greffe, ou la reconnaissance du « non-soi » entraîne l'activation immunitaire.
Par un fonctionnement étonnant, le placenta, reconnu comme autre, induit la mère à
autoréduire la réaction de rejet qu'elle devrait normalement mettre en place. C'est
pourquoi on dit que la grossesse est une greffe naturelle qui réussit.
Autre question, quasi inverse : pourquoi l'implantation du placenta s'arrête-t-elle à
la muqueuse utérine, sauf dans les cas de cancers placentaires ? Il semble que les
tissus maternels résistent à l'invasion, invasion d'ailleurs variable suivant les
mammifères. Mais comment ? On ne le sait pas vraiment. Les cas de grossesses extra-utérines
montrent que le placenta se passe fort bien de l'utérus. N'importe quel tissu lui
convient, par exemple la paroi de l'intestin, pourvu qu'il soit bien irrigué. Mais, hors de
l'utérus, la pénétration placentaire, trop profonde, entraîne, sauf rares exceptions, des
lésions et des hémorragies nécessitant l'intervention chirurgicale.
Il s'instaure donc entre l'embryon et la mère un mode de coexistence dont les
modalités d'agression ou de rejet, bien qu'encore mal élucidées, sont déterminées par
les particularités de la jonction embryon-utérus, c'est-à-dire par le placenta.
Le placenta est aussi la zone frontalière du fœtus. Puis il y a la mer : le sang
maternel, puis l'autre rive : la mère. Cette zone frontalière est à trafic intense.
Le placenta extrait du sang maternel les matériaux utiles au fœtus (oxygène, eau,
sels minéraux, metabolites, vitamines). Il assure également l'élimination des
substances issues du métabolisme du fœtus (dioxyde de carbone, urée, acide urique, créati-
nine). Il fait donc fonction à la fois de poumon, de tube digestif et de rein. Lieu
d'échanges à sens uniques, il prend tout ce qui est bon et rejette tout ce qui est
mauvais pour le fœtus.
Il fait également office de barrière. Les protéines du sang maternel (en particulier
les immunoglobulines), à cause de leur masse moléculaire élevée, ne passent pas.
Certains anticorps traversent néanmoins le placenta, surtout à la fin de la grossesse ; ce
qui a l'intérêt de fournir, à la naissance, un bébé muni d'un premier équipement de
défense antimicrobien. Le placenta arrête aussi, en principe, les germes microbiens,
les substances toxiques, les médicaments. Mais quelques substances passent, sans que
l'on puisse dégager de loi cohérente à ce phénomène. Des microbes aussi passent : le
tréponème de la syphilis très facilement, le bacille de Koch exceptionnellement, les
virus systématiquement.
Jusque-là, rien que de très classique. Le placenta développe la « stratégie » de
croissance du fœtus, par son rôle d'échangeur sélectif et de barrière protectrice plus ou
moins efficace. Cela dit, les mécanismes mis en jeu sont loin d'être simples.
Mais le placenta croît en même temps que l'embryon-fœtus. Il pèse 50 g à dix
semaines, 500 g à la naissance. Il doit donc apporter les matériaux nécessaires à la

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construction de l'embryon et se servir lui-même. Il utilise les matériaux maternels
pour sa propre croissance et pour produire les substances (hormones et enzymes
essentiellement) qui règlent son métabolisme, celui de l'embryon et celui de la mère. Donc
il transforme, il stocke, il redistribue. Pour cela, il faut des phénomènes de régulation
que le placenta met lui-même en place. Par exemple, un de ses rôles essentiels est
d'assurer au fœtus un apport énergétique, suffisant et constant, sous forme de
glucose. Si trop de glucose maternel est absorbé par le fœtus, la mère va en manquer
pour ses propres besoins ; si elle en garde trop, c'est au fœtus qu'il fera défaut. Au
début de la grossesse, la croissance de l'embryon est faible. La mère fait du muscle et
de la graisse, elle s'arrondit. A partir du troisième mois, la croissance devient
importante. Le placenta sécrète alors, et de plus en plus, de l'H.P.L. (hormone placentaire
lactogène). Sans entrer dans les détails, disons qu'une des fonctions de l'H.P.L. est de
faire utiliser par la mère, comme source énergétique, non pas le glucose mais ses
lipides, ses corps gras. De plus la mère présente alors un état d'insulino-résistance grâce
auquel le glucose, épargné, reste disponible pour le fœtus.
Le placenta fournit bien d'autres hormones, dont toutes ne sont pas. encore
connues. Certaines prennent le relais d'hormones maternelles afin d'assurer le maintien
de la gestation. C'est le cas de l'H.C.G. qui, on Га vu, est sécrétée dès la première
semaine par le blastocyste. Elle est ensuite produite de façon croissante par le placenta
jusqu'à la douzième semaine, puis son taux décroît rapidement sans pour autant
s'annuler. Son rôle est semblable à celui de la L.H. (hormone lutéotrophique),
élaborée par l'hypophyse maternelle, qui a pour fonction de déclencher l'ovulation et de
stimuler la sécrétion de la progestérone par le corps jaune contenu dans l'ovaire pendant
la seconde partie du cycle ovarien, ce qui prépare l'utérus à une nidation éventuelle.
Or, la L.H. ainsi qu'une autre hormone hypophysaire cessent d'être produites en
quantité notable à partir du début de la grossesse, de sorte qu'il ne peut y avoir, dans
l'ovaire, développement de follicules et d'ovocytes, ni donc d'ovulation. Sans autre
intervention, le corps jaune devrait dégénérer et ne plus produire de progestérone,
laquelle est indispensable au maintien de la muqueuse utérine.
Mais le placenta, en sécrétant des hormones tout comme l'hypophyse maternelle,
entretient l'activité du corps jaune ovarien. Il se met ensuite à fournir aussi des
hormones de type ovarien (oestrogènes et progestérone), surtout à partir du troisième
mois, prenant en quelque sorte la place de l'ovaire après avoir pris celle de
l'hypophyse. Mimétisme de fonction ? Mais de deux glandes à la fois, dont, dans
l'organisme maternel, l'une est censée stimuler et régler l'autre. De plus, le placenta
semble assurer sa propre régulation : une autre stimuline placentaire, encore
inconnue, est supposée contrôler la sécrétion d'H.C.G.
Le placenta constitue donc la plaque tournante du fonctionnement hormonal, une
sorte de centre de gravité distributeur d'hormones vers la mère et le fœtus, dont les
mécanismes sont infiniment plus complexes que le système pyramidal ascendant-
descendant décrit comme opératoire dans un organisme adulte, même si ce système est
actuellement de plus en plus affiné par des boucles de rétrocontrôle.
Ce que j'ai voulu montrer, au travers de ce bref résumé de la structure et des
fonctions placentaires, c'est que le placenta n'est pas seulement l'organe essentiel qui
permet à l'embryon-fœtus de se développer. Il n'est pas seulement une passoire ou un
suçoir, un filtre sélectif ou une pompe perfectionnée, comme le dépeignent aussi bien
un langage médical mécaniciste qu'un langage courant chargé, lui, de fantasmes
moins déterministes. Il établit un rapport, un rapport tout à fait particulier entre mère
et fœtus parce qu'il ne réalise ni séparation ni fusion entre eux.
Il faut d'abord remarquer que, si le placenta est un tissu exclusivement fœtal, il
est spatialement beaucoup plus proche des tissus maternels que de ceux du fœtus

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auquel il est relié par le cordon ombilical. Aussi, quand on coupe le cordon ombilical,
on ne coupe pas le bébé du ventre maternel, on le coupe du placenta, de quelque
chose, donc, qui était lui. D'où le terme de délivrance pour l'expulsion du placenta,
expulsion par la mère de ce qui était autre, accompagné pourtant d'une partie d'elle-
même, la caduque utérine. La mère aussi est dans la perte.
L'enfant est ainsi coupé de lui-même, Lacan insiste sur ce point : « Ici c'est de sa
partition que le sujet procède à sa parturition. (...) D'où il résulte qu'à la section du
cordon, ce que perd le nouveau-né, ce n'est pas,- comme le pensent les analystes, sa
mère, mais son complément anatomique. » (« Position de l'inconscient », Écrits, pp.
843 et 845). Ce qui faisait avec lui une sphère, image de complétude. D'une certaine
façon, le destin anatomique en est jeté : le placenta perdu serait l'objet « a »
primordial dont la pulsion — qui sera donc toujours partielle — cherchera, au travers
d'autres objets partiels, à compenser la perte. « A casser l'œuf », poursuit Lacan, « se
fait l'Homme, mais aussi l'Hommelette » (ibid. ). L'Hommelette, échappée lors de la
casse, va toujours, tel un fantôme, chercher à recoller au sujet. « (...) cette lamelle
que glisse l'être de l'organisme à sa véritable limite, qui va plus loin que celle du
corps » (ibid., p. 848), est l'image de la libido à partir de laquelle la pulsion, partielle,
prend sa force et s'oriente vers le nouvel objet partiel : le sein. Le sein qui, comme le
placenta, doit être considéré comme une sorte d'« ectopie d'un individu sur un autre »
[ibid. ). Si bien que, au moment du sevrage, ce qui constitue le sein comme objet
perdu pour l'enfant c'est, dans son fantasme, autant que la partition entre lui et le
sein, celle qui s'effectue entre le sein et la mère. En ce sens, ajoute Lacan, « la
fonction du sevrage (...) préfigure la castration » (ibid.).
La naissance, le sevrage, premiers moments d'entrée dans le symbolique, sont
marqués par l'objet perdu : le placenta, le sein. Cet objet « partiel » étendu plus tard
à l'objet (— <p) entraînera le complexe de castration, seul accès possible au statut de
sujet sexué. Le sujet n'est sexué qu'à la condition de manquer de « cette part du
vivant qui se perd à ce qu'il se produise par les voies du sexe » (ibid., p. 847). La
perte irréparable signe, pour Lacan, la relation irrémédiable de la sexualité à la mort
et fait de l'Autre le lieu où se rejouent continuement la séparation et l'insatisfaction.
Conditions inévitables, mais désastreuses, du désir...
Le placenta ne pourrait-il plutôt être considéré comme la préfiguration de l'objet
transitionnel conçu par Winnicott (Le Jeu et la Réalité) comme palliatif à l'inévitable
séparation d'avec la mère ?
Cet objet transitionnel — bout de chiffon, coin de drap ou de couverture — , cette
« possession du non-moi », ni dedans ni dehors, va assurer l'espace intermédiaire
d'expérience qui permet à l'enfant de vivre la séparation et la réparation. À partir de
cet objet trouvé à l'extérieur mais créé par lui, selon Winnicott, il pourra symboliser
une séparation. Cela lui permet d'éviter « l'angoisse impensable » qui lui vient du lieu
et du temps où l'un est le même que l'autre. L'objet transitionnel est là pour rétablir
partiellement la continuité avec la mère quand il y a rupture, pour aménager un
espace qui n'est plus celui de la fusion sans être encore celui de La séparation, pour
établir le passage entre le sujet (l'enfant) et l'objet (le sein, la mère). Ce lieu est
créateur de l'identité par la mise en place d'une distance manipulable sans risque de mort.
Le placenta constitue, lui aussi, un mode de relation à la mère : il établit une
discontinuité anatomique et une continuité physiologique. Il est donc, d'une certaine
façon, séparation et réunion. De ce point de vue, il pourrait représenter, non un objet,
mais un espace transitionnel par lequel l'enfant est à la fois relié à la mère et séparé
d'elle, dépendant et indépendant.
Si le fœtus crée le placenta par lequel il est solidement accroché à la mère, c'est
apparemment pour se comporter comme un parasite. Il prend, par l'intermédiaire du

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placenta, et semble ne rien donner en échange, sinon des déchets. Mais les parasites
habituels épuisent leur hôte, le font mourir parfois : ils prennent et nuisent. Le fœtus,
lui, prend et ne nuit pas, parce que le placenta développe une « stratégie » pour
maintenir les deux parties en vie, évitant que les emprunts de l'un n'épuisent l'autre.
Le fœtus prend à la mère de la nourriture qu'elle-même a prise ailleurs, à d'autres
vivants, végétaux ou animaux. À cet égard, tout ce qui vit capte de la matière et de
l'énergie, sans être pour autant forcément parasite. Est parasite celui-là seulement qui
prend sans jamais rendre et reste fixé à son hôte jusqu'à ce que celui-ci s'épuise ou ne
l'évincé.
En ce sens L'être humain n'est pas un parasite, tout au plus un prédateur. Cela
n'empêche pas Michel Serres de faire de l'homme — espèce humaine ou individu de
sexe masculin ? — le pire de tous les parasites : « Le jardinier propriétaire fait croître
ses légumes pour le potage et ses fleurs pour le sein de Margot. Je dirai plus tard que
si l'éleveur est parasite de la faune, de partie de la faune, l'agriculteur parasite, à son
tour, partie de la flore. Ou mieux il est parasite de leur reproduction. La production
des systèmes vivants est leur reproduction. L'agriculture et l'élevage sont des pratiques
parasitaires de la reproduction des vivants. L'arbre et la vache nous ont dit que
l'homme jamais n'avait rendu ni reconnu les dons de flore ni de faune. Il en use et
abuse, il n'échange pas avec elles. Il donne à manger aux bêtes, dites-vous ? Oui-da.
il donne de la flore à la faune, de la faune à la faune, de l'inerte à la flore. Que donne-
t-il de lui ? Se donne-t-il lui-même à manger ? Celui qui le fera, dira une parole
immémoriale. Une parole unique, d'hôte. Ou d'hostie ? » (Le Parasite, p. 112).
Le Christ ? C'est encore une affaire d'hommes. Aux femmes, à Margot, les fleurs
du parasitisme de l'homme. Pourtant la femme, quand elle devient mère, ne se donne-
t-elle pas elle-même « à manger » ? Pourquoi cette impasse sur ce qui, dans l'espèce
humaine, fait échapper les femmes au statut de parasite ? L'enfant, lui, se constituant
comme parasite de la relation de la mère à la matière nourrissante.
Serres n'a pas oublié, mais il passe vite : « Une moitié de semence, introduite dans
une boîte noire qui lui est étrangère mais adaptée, pullule en elle et s'en nourrit. » Qui
se nourrit ? De quoi ? Comment ? Mieux vaut continuer, ne nous attardons plus
dans les jardins et rentrons parler entre hommes : « Le fœtus est un parasite, proté-
lien, il le reste un peu après la naissance. Combien de temps ? Les évaluations
varient. Aux limites, mieux vaut dire toujours. Le sevrage n'est que local. Le petit
d'homme, d'autre part, ne se nourrit pas seulement de pain, de lait, d'air et de
chaleur, il lui faut encore de la parole, de l'information et de la culture qui sont un
environnement, un milieu sans quoi il mourrait. (...) Je comprends seulement aujourd'hui
ma langue maternelle, pourquoi ma langue est une mère logicielle. (...) Parler, c'est
sucer le sein de la maternité logicielle commune. Le verbe naît de cette mère, virginale
toujours, puisque toujours quelque part intacte, la langue excède ma parole. (...) Je
me nourris sans fin au buffet de ma langue, je ne pourrais jamais lui rendre ce qu'elle
m'a donné. (...) Je mourrais de ne pas prendre mon repas de paroles avec quelques
amis, de qui, en quelque manière, je la tiens. Je ne serai jamais sevré de langue »
(ibid., pp. 309-310).
On n'a jamais aussi bien dit, peut-être, le refoulé sur lequel repose le symbolique :
la production d'un autre vivant par une femme. Le corps et le sang, donnés
gratuitement, c'est seulement le Christ. La mère revient désincarnée, comme langue à laquelle
l'homme pourra prendre tant et tant, et qui ne manquera jamais parce que « toujours
quelque part intacte », intacte par l'oubli du passage entre le jardin de Margot et la
maternité logicielle. La mère réelle, elle, n'est pas désincarnée. Heureusement pour le
fœtus qui reste longtemps, bien longtemps, en elle.
Le parasite, dit encore Serres, est celui qui, lors d'un repas, d'un festin, s'invite
avec les invités et paie en mots sa place à table. Non invité, il était le tiers exclu du

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« couple » hôte-invités. En prélevant une part du festin, il devient le tiers inclus. De
plus, en estimant pouvoir payer sa place en mots, il révèle que la relation hôte-invités
était une relation parasitaire, puisque les invités paient également en mots. Nommé
parasite, il permet au « couple » hôte-invités d'oublier leur relation parasitaire, qui
elle-même occultait la relation parasitaire de l'hôte à la nourriture. Il est le tiers inclus
dans une relation « duelle », celui qui met en évidence une structure ternaire où
chacun, de fait, pourrait occuper la place de l'autre puisque celui qui est nommé parasite
peut être remplacé par n'importe quel invité (qui parlera moins bien que lui) ou par
l'hôte (qui offrira une trop maigre pitance). Cet intrus dans la relation hôte-invités,
plus qu'un parasite, est donc l'intercepteur qui « met en déroute la logique du tiers
exclu », la logique de la non -contradiction. Il est aussi celui qui peut faire tourner le
festin à la fête comme à la catastrophe, c'est-à-dire faire passer le système d'un état à
un autre. Il produit donc le changement au niveau du discours, de la représentation.
Il a des effets sociaux et culturels.
Le placenta, si Serres voulait y penser là, pourrait jouer ce rôle d'intercepteur.
Tiers inclus dans le couple mère-fœtus, en ouvrant la relation mère-nourriture vers la
relation fœtus-nourriture, il fait du fœtus le tiers inclus. Il produit du changement
dans le système, il met en place une logique du nombre avant la non-contradiction,
avant la langue, la culture, dès le commencement de l'existence.
Mais le parasite, selon Serres et la logique de nos sociétés patriarcales, reste le plus
souvent celui qui détourne à son seul profit, pullule, envahit le monde. Il devient le
révélateur du mal, il est le Mal, il est le Diable. C'est pourquoi son livre, dit Serres,
est un « livre du Mal ». Délivré de l'avoir écrit, un matin, il sera « tranquille, serein,
sans angoisse. La haute mer ».
Les hommes en général, Heidegger en particulier, écrit Luce Irigaray {L'Oubli de
l'air), bâtissent cette sérénité sur l'oubli du don maternel, construisant leur logos sur
l'effacement de la dette, impayée et impayable, à la mère : « Ce lieu du premier don
— ou dont — va être refermé-replié dans un commencement, impensable, de l'être.
Impensable par son absence d'économie possible, par le défaut de cadrage de son
espace-temps, par son appréhension imperceptible par tous les sens : par son
avènement avant tout dire. L'être de l'homme va se constituer à partir de l'oubli : du don
de ce en quoi il est. À partir du vide, sur lequel il se construit comme un pont. Ainsi
fonctionne toute proposition, et le logos en général. (...) Le pont, bâti sur le vide, a
relié deux bords, qui n'étaient pas avant sa construction : le pont a fait deux bords. Et
encore : le pont, passage solidement établi, relie deux vides, qui n'étaient pas avant sa
construction : le pont a fait le vide. Comment ne pas suspendre ce vers quoi il va, de
vers où il retourne, dans une sereine attente ? » {ibid., p. 32-33).
Ce pont a, d'une certaine façon, existé. Le placenta a été un pont qui reliait deux
rives, la mère et l'enfant. Une jetée plutôt, qui, construite par le fœtus, s'évasait dans
une lagune bordée, de l'autre côté, par l'estuaire utérin.
Oublieux, l'homme l'est. Peut-être les femmes le sont-elles aussi ; mais le monde
des hommes ne leur laisse pas la solution de construire le logos. L'homme oublie, dans
son horreur du vide, qu'il s'est constitué dans un alentour qui faisait limite. Il oublie
ce que son existence doit à un parasitisme tempéré, et qui resurgit dans la nostalgie
indicible d'un lieu où un être — la mère — acceptait de lui céder une part de sa
nourriture et de son air, de lui donner de la vie sans autre récompense matérielle que celle
d'y risquer peut-être la sienne. Sa relation au monde se construit alors sur le mode
d'un parasitisme destructeur et d'une problématique exclusion /assimilation où
l'échange avec la nature est prédation et l'échange avec l'autre, exploitation.
Pour oublier le don, il faut oublier la mère ; l'autre devient alors la « femme »,
modèle d'altérité où « elle » n'est jamais que la mère refoulée ou travestie à dominer et
à exploiter. Il faut aussi oublier le placenta qui est médiation dans une relation où

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Tenfant, détourné d'une relation exclusivement parasitaire, a l'espace pour se
construire comme autre.
Le placenta, espace lui-même, séparant et mettant en rapport deux espaces, est
producteur. Il produit sans doute plus qu'on ne sait encore. Les laboratoires,
pharmaceutiques et cosmétologiques, gros utilisateurs de ses vertus potentielles, en font
commerce. Il est devenu également l'objet de recherches nombreuses comme modèle
exceptionnel de greffe naturelle, mais aussi à propos de contraception, de cancer, de
maladies auto-immunes.
Des groupes de femmes, dans divers pays, voudraient créer des banques de
placentas afin de se réapproprier ce qui leur appartient et de garder le contrôle des
recherches dont les placentas sont l'enjeu. Mais le placenta appartient-il aux
femmes ? S'il est rapport, moyen de construction de l'altérité, condition de possibilité de
la coexistence, il ne saurait être ce qui s'approprie. Il est aussi ce qui nous a permis
d'offrir à nos mères, sans le vouloir il est vrai, la perte, non comme mort, mais comme
création.

BIBLIOGRAPHIE

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et Réalité, Éd. Gallimard, Paris, 1975.

* Ce texte est la version remaniée d'un exposé présenté en avril 1983 au Séminaire Limites-
Frontières (Paris). Ce séminaire rassemble, depuis 1980. des femmes qui travaillent sur la
question du statut du sujet sexué dans les systèmes théoriques, notamment dans les sciences.

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