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Symbiose

et ambiguïté
Le fil rouge

Section 1 Psychanalyse

dirigée par Christian David


Michel de M’Uzan
Serge Viderman
José Bleger

Symbiose et ambiguïté
Etude psychanalytique

Traduit de l’espagnol
par Annie Morvan

Presses
Universitaires
de France
Le présent ouvrage est la traduction française de
SIMBIOSIS Y AMBIGÜEDAD
Estudio psicoanalitico
by José Bleger
publié par Editorial Paidós, Buenos Aires,
3e éd., 1975

© 1967, by José Bleger

ISBN 2 13 036603 1
lre édition : 1er trimestre 1981
© Presses Universitaires de France, 1981
108, Bd Saint-Germain, 75006 Paris
Sommaire

AVANT-PROPOS, 7

Première Partie

SUR LA SYMBIOSE

CHAPITRE PREMIER

Etude de la dépendance-indépendance dans son rapport au


processus de projection-introjection, 15
Objectif, 15 - Autisme et symbiose de transfert, 16 — Antécé­
dents, 16 — Narcissisme de transfert, 18 - Symbiose et actuation
psychopathique, 20 - Antécédents de la patiente, 21 - Dépen­
dance-indépendance, 22 — Résumé, 28 - Commentaires sur le
début de la cure, 29 - Evolution, 32 — Fragmentation, disso­
ciation et contrôle dans l'espace, 33 - La rêintrojection et le corps
comme buffer, 34 — Quelques aspects caractéristiques de l'appa­
rition de i’insight, 38 - Synthèse et conclusions, 42
CHAPITRE II
La symbiose dans Le repos du guerrier, 45
Symbiose et nature de la relation d'objet, 47 — Le matériel, 53 —
Conditionnement du lien symbiotique, 54 — La rencontre et le
retour du refoulé, 56 - Processus d'acceptation du dépositaire, 57 -
Récapitulation, 59 - Formation ou établissement du lien sym­
biotique, 60 — Raillerie et pitié, 64 - La métamorphose, 67 -
Les dangers du lien symbiotique, 69 — Le temps, 70 - La
sexualité, 71 — L'équilibre dans le lien symbiotique, 72 -
Vicissitudes du lien symbiotique, 76 - Agglutination et dis­
persion, 79 - Fragmentation de l'objet agglutiné par diversifi­
cation des relations d'objet, 80 - La séparation, 83 - Résumé
du cours ultérieur de la symbiose, 85 - Epilogue, 89 - Résumé
et conclusion, 89
CHAPITRE III
Modalités de la relation d’objet, 93
6 I SYMBIOSE ET AMBIGUÏTÉ

CHAPITRE IV

Etude de la partie psychotique de la personnalité, 101


Introduction, 101 - Problèmes techniques, 108 - Etude du maté­
riel clinique, 121 - Résumé et conclusions, 196

Deuxième Partie
SUR L’AMBIGUÏTÉ
CHAPITRE V
L’ambiguïté dans la clinique psychanalytique, 203
Introduction, 203 - Discrimination du concept d’ambiguïté, 206 -
L’ambiguïté et autres phénomènes, 216 - Clinique et structure
de l’ambiguïté, 221 - Omnipotence du « moi syncrétique », 228 -
Phénomènes de transition, 235 — Conflit et dilemme, 240 — « Moi
factique » et personnalité psychopathique, 241 - Ambiguïté de
/’acting out, 253 — La pensée, 255 - La personnalité auto­
ritaire, 257 - Synthèse, 257 - Pourquoi l’ambiguïté subsiste-
t-elle ?, 258 - Fonction « émoussante » de l’ambiguïté dans la
régression, 267 - Quelques commentaires à propos de la biblio­
graphie sur l’ambiguïté, 270
CHAPITRE VI

Psychanalyse du cadre psychanalytique, 283


Résumé, 298

Troisième Partie

APPENDICE

CHAPITRE VII

Ambivalence et ambiguïté. Antécédents bibliographiques, 303


Bleuler, 303 - L’ambiguïté dans les écrits de Freud, 306 — La
divalence dans les écrits de Freud, 312 - L’ambivalence dans
les écrits de Freud, 318 - Melanie Klein et Fairbairn, 327 -
Travaux d’autres auteurs, 336 — Antécédents bibliographiques
sur l’ambiguïté, 345
CHAPITRE VIII

Commentaire sur Le sens opposé dans les mots primitifs, 349


CHAPITRE IX

Ambiguïté et syncrétisme dans L’inquiétante étrangeté de


Freud, 357

BIBLIOGRAPHIE, 371
Avant-propos

Le thème de la symbiose est relativement nouveau en


psychologie et en psychopathologie, du moins sous ce nom ;
il apparaît en effet sous d’autres formes dans les travaux
psychanalytiques de nombreux auteurs et dans certaines
études se rapportant aux premiers stades du développement
de la personnalité. Cet ouvrage se veut une contribution aux
recherches sur la symbiose, thème que nous estimons d’une
grande importance pour une meilleure compréhension des
problèmes de la psychologie normale et de la psychopathologie,
de la psychologie individuelle et de la psychologie de groupe,
de la psychologie des institutions et de la psychologie des
communautés. Telle est, en somme, l’ampleur des domaines
et des problèmes que recouvrent les recherches sur la symbiose.
Cependant, bien qu’armés d’antécédents bibliographiques,
il ne s’agit pas ici de baptiser d’un nom nouveau des phéno­
mènes déjà connus, mais de les resituer autour d’un concept
plus proche de la réalité : la symbiose nous place d’emblée,
et dès le début du développement de la personnalité, dans
l’interrelation humaine qui présente ici des caractères très
particuliers ; son étude nous aide à comprendre d’autres
phénomènes de la vie et de la pathologie de l’adulte et exige
que nous révisions certaines hypothèses et certaines théories.
C’est ce que nous tenterons de faire tout au long de ce livre.
L’étude de la symbiose nous a d’autre part conduit à un
autre problème d’importance capitale : celui de l’ambiguïté
8 I SYMBIOSE ET AMBIGUÏTÉ

dans la normalité, la pathologie et la vie quotidienne. L’hypo­


thèse selon laquelle le noyau — ou raison fondamentale —
qui permet au lien ou à l’interdépendance symbiotique de se
constituer ou de persister serait, dans son essence même, de
nature ambiguë, nous a fourni le pont entre ces deux thèmes.
Nous avons donc été inévitablement conduit à étudier
l’ambiguïté, laquelle à son tour nous a amené à reconsidérer
certains concepts utilisés antérieurement et se rapportant à
l’autisme, au narcissisme primaire, à l’identification, etc.
Etant donné que le lecteur parcourrera ici le chemin d’une
recherche, il lui sera facile, nous l’espérons, de constater qu’au
fur et à mesure des chapitres nous avons dû opérer certaines
modifications des concepts. Il nous paraît important de sou­
ligner que tout au long du livre se dégagent peu à peu quelques
hypothèses générales qui confèrent une unité à l’ensemble de
l’ouvrage et sont des points fondamentaux touchant l’essence
même, non seulement des phénomènes étudiés mais aussi des
théories et des hypothèses qui les sustentent.
L’un de ces points fondamentaux est la remise en question
de l’assertion selon laquelle les premiers stades de la vie de
l’être humain se caractérisent par l’isolement ; ce serait à
partir de cet isolement que le sujet entrerait graduellement en
relation avec d’autres êtres humains. Cette assertion est la
quintessence de l’individualisme portée au domaine scienti­
fique car l’individu ne naît pas être isolé et ne peut donc struc­
turer peu à peu sa nature sociale en perdant cet isolement au
profit de l’assimilation de la culture. En remplacement de
cette hypothèse, nous avons été amené à concevoir un état
d’indifférenciation primitive, point de départ du développe­
ment humain. Ce qui signifie, entre autres, que nous n’avons
plus à chercher comment l’enfant, tout au long de son déve­
loppement, entre en relation avec le monde extérieur, mais
comment un type de relation (indifférenciée) se modifie pour
parvenir, dans le meilleur des cas, au développement de
l’identité et du sens du réel. George Bernard Shaw dit un
jour et avec raison que « l’indépendance est un préjugé des
classes moyennes » ; mais nous entrerions ici dans le domaine
de la sociologie de la connaissance scientifique.
Ajoutons que cet état d’indifférenciation primitive est une
organisation particulière du moi et du monde qui nous oblige,
AVANT-PROPOS | 9

comme tout progrès scientifique, à mobiliser nos forces et à


affronter une nouvelle blessure de notre narcissisme ; pour
rappeler les propos de Freud : notre identité et notre sens de
la réalité ne constituent pas Videntité et le sens du réel mais
une de leurs organisations possibles. Nous devons alors
reconnaître que ce qui se différencie de notre modalité, de
notre structure ou de notre organisation n’est pas toujours
une distorsion ou un déficit mais bien souvent une organisation
autre qu’il nous faut étudier en tant que telle.
Certains trouveront notre proposition simpliste et déjà
connue. D’autres la considéreront absurde et relevant du
contresens. De toute façon, elle représente à nos yeux un des
points fondamentaux de la théorie psychanalytique car elle
bouleverse un des « modèles » scientifiques essentiels de la psy­
chologie et de la psychanalyse, le remet en question, le réévalue
et oblige à en faire l’examen à partir de nouvelles prémisses.
Cette indifférenciation primitive n’est pas non plus, dans
l’absolu, un état d’indifférenciation mais bien une structure
ou une organisation distincte qui comprend toujours le sujet
et son milieu, entités non différenciées. C’est un résidu de
noyaux de cette indifférenciation primitive qui, chez une
personnalité « mûre », est responsable de la persistance de la
symbiose. Ce résidu, nous lui avons donné le nom de noyau
agglutiné et il se manifeste aussi bien dans le développement
normal (adolescence, période de crise ou de changements) que
dans la pathologie (épilepsie, mélancolie, etc.). Si la totalité
ou une grande partie de la personnalité se structure autour
d’une des modalités de cette indifférenciation primitive, nous
nous trouvons alors devant le type de personnalité ambiguë ou
devant des traits de caractère ambigus. Par ailleurs, soulignons
que cette indifférenciation primitive et ses deux phénomènes les
plus saillants (symbiose et ambiguïté) sont normaux non seule­
ment en fonction de leur grandeur mais aussi de leur dyna­
mique ; ils peuvent donc signifier ou impliquer aussi des tableaux
pathologiques ou des moments pathologiques dont certains
sont même nécessaires à l’évolution normale de la personnalité.
Nous souhaitons que cet ouvrage reflète cet axe de recherche
et le transmette au lecteur. Nous nous sommes également
penché sur quelques-unes de ces considérations cliniques et
théoriques dans d’autres publications écrites conjointement,
10 I SYMBIOSE ET AMBIGUÏTÉ

et particulièrement dans notre livre Psicohigiene y psicología


institucional et dans la préface et l’appendice de la traduction
en espagnol des œuvres psychologiquee de G. Politzer.
Autre point fondamental auquel j’ai déjà fait allusion :
celui de remettre en question la primauté mentale du phéno­
mène psychologique ; pour être psychologique, le phénomène
devrait être originairement mental et si ce dernier n’apparaît
pas sous une forme manifeste, il devrait alors préexister sous
une forme inconsciente. Au lieu et place de cette hypothèse
qui, plus qu’une hypothèse, est un modèle conceptuel de la
psychologie, nous avançons l’idée que le phénomène mental
est une des modalités de la conduite, que son apparition est
postérieure à celle des autres conduites et que les premières
structures indifférenciées, syncrétiques, sont des relations
essentiellement corporelles. Cette hypothèse a également été
développée dans les ouvrages cités ci-dessus et nous ne la
reprendrons pas ici en détail. Mais elle nous semble suffi­
samment importante pour être au moins rappelée dans cet
avant-propos. Les divers chapitres de ce livre comportent
des références bibliographiques qui permettront de constater
que ces deux hypothèses ne sont pas non plus entièrement
nouvelles en matière de recherche psychanalytique mais elles
n’ont pas été suffisamment approfondies et leurs conséquences,
nécessaires et inéluctables, n’ont pas été développées. Nous
nous sommes donc proposé de le faire ici.
Un sujet de cette ampleur (la symbiose et l’ambiguïté, bien
qu’embrassant des phénomènes cliniques différents, ne sont
qu’un seul et même thème) sur lequel les recherches ne sont
pas très avancées et qui met en jeu des hypothèses aussi
vastes, ne saurait être exposé dans un ouvrage aux caracté­
ristiques d’un traité ; nous espérons que le lecteur s’accordera
avec nous pour dire que s’il est parfois plus facile de lire un
traité (et encore, pas toujours), il est tout aussi facile de
« momifier » les connaissances qu’il contient. Notre objectif
est précisément le contraire d’une telle démarche. Bien que
citant les chercheurs qui ont apporté leur contribution à ce
thème, nous ne présenterons pas de bibliographie systématique
puisque nous avons voulu regrouper ici nos propres recherches
et nos propres résultats, ce qui ne nous empêchera pas de faire
mention des recherches et des conceptions d’autres auteurs.
AVANT-PROPOS | 11

Pour ces mêmes raisons, nous n’examinerons pas les ressem­


blances et les différences avec d’autres conceptions se rapportant
à notre sujet comme par exemple celle de «l’objet mort-vivant »
développée par W. Baranger, celle du « psychisme fœtal » de
A. Racovsky ou celle du « noyau léthargique » de F. Cesio.
Nous avons dû fournir un effort relativement important
pour ne pas inclure dans cet ouvrage une analyse biologique
de la symbiose et une analyse artistique, esthétique et philoso­
phique de l’ambiguïté. C’est volontairement que nous les
avons tenues à l’écart malgré le vif intérêt qu’elles nous ins­
pirent. Nous avons voulu nous limiter de la façon la plus
stricte possible à la clinique et aux théories et hypothèses
qui en découlent et non pénétrer dans des domaines — biolo­
gique, philosophique et esthétique — qui nous en auraient
probablement considérablement éloigné.
Cependant, un minimum de connaissance de la symbiose
en biologie laisse entrevoir des rapports très intéressants ou
du moins très prometteurs avec la symbiose, le parasitisme, le
commensalisme, le saprophytisme, le mutualisme, etc., et
avec l’étude passionnante des lichens et du phénomène spec­
taculaire de la néoténie. Ce dernier a tout particulièrement
retenu notre attention car le sujet profondément symbiotique
ou la personne présentant une ambiguïté profonde nous a
toujours semblé présenter des caractères intimement liés à
ce phénomène qu’en biologie on appelle néoténie. Nous ne
faisons que mentionner au passage ces rapports qui demande­
raient à être développés en tant que tels.
La seconde et la troisième partie de ce livre n’ont pas
encore été publiées, tandis que les chapitres de la première
partie relatifs à la symbiose ont déjà été portés à la connais­
sance du public. Le chapitre premier dans la Revista de
Psicoanálisis, 1960, vol. XVII ; le second, présenté à l’Asso­
ciation argentine de Psychanalyse en avril 1961, a été publié
dans la Revista de Psicoanálisis, 1961, vol. XVIII et 1962,
vol. XIX ; le chapitre troisième, présenté au Symposium
sur l’œuvre de Melanie Klein, 1961, a été publié dans la
Revista de Psicoanálisis, 1962, vol. XIX ; quant au quatrième
chapitre, il a été publié dans la Revista Uruguaya de Psico­
análisis, 1964, vol. VI, 2-3.
Buenos Aires, janvier 1967.
PREMIÈRE PARTIE

Sur
la symbiose
CHAPITRE PREMIER

Etude
de la dépendance-indépendance
dans son rapport au processus
de projection-introjection

« Le processus de différenciation de l’objet devient


particulièrement important du fait que la dépendance
infantile se caractérise non seulement par l’identifi­
cation mais aussi par l’attitude d’incorporation orale.
Ainsi, l’individu incorpore l’objet auquel il s’est
identifié. Cette étrange anomalie psychologique peut
être la clé de bien des énigmes métaphysiques. Cepen­
dant, il est courant de trouver dans les rêves une
équivalence complète entre être à l’intérieur d’un
objet et avoir l’objet au-dedans de soi... Devant une
telle situation, le travail pour différencier l’objet
trouve sa solution dans le problème de l’expulsion
d’un objet incorporé, c’est-à-dire dans le problème
de l’expulsion de contenus. »
R. Faibbaikn.

Objectif

Le présent chapitre a pour but d’étudier certains aspects


de la dépendance et de l’évolution d’une malade, que j’appel­
lerai Maria Cristina, au cours de sa cure psychanalytique.
De la dépendance totale, prise comme point de départ, à
l’indépendance ou dépendance mûre, il y a une période très
longue qui peut durer toute la vie et que Fairbairn appelle
« période transitionnelle » ; au cours de cette période, coexistent
et alternent des traits de dépendance infantile et des traits
d’indépendance mûre et de formation réactionnelle face à
la dépendance.
Le développement vers une dépendance mûre s’est vu,
chez ma patiente, entravé par une modification du processus
de proj ection-introj ection qui a entraîné des phénomènes
16 I SUR LA SYMBIOSE

d’autisme et de symbiose tendant à stabiliser ou à équilibrer


les fluctuations. Autrement dit, nous développerons ici deux
thèses fondamentales, intimement liées aux travaux de
Fairbairn et de l’école de Melanie Klein, à savoir :

1) Que les perturbations du processus de projection-introjec-


tion sont à la base des conflits de dépendance-indépendance.
2) Que s’est imposée, au cours de l’analyse de la patiente, la
nécessité d’étudier la formation de conduites de types
autistique et symbiotique étroitement liées aux phéno­
mènes de projection-introjection et, naturellement, au
maniement d’anxiétés paranoïdes et dépressives.

Autisme et symbiose de transfert

En partant de la seconde thèse et en m’attachant parti­


culièrement à ma malade, j’ai constaté non seulement l’appa­
rition alternée de conduites de types autistique et symbiotique
mais aussi la coexistence de l’autisme et de la symbiose dans
la relation de transfert, cette dernière ayant lieu sur deux
fronts : la patiente demeurait distante, empêchant le théra­
peute de franchir la « barrière » et de pénétrer dans sa vie
intérieure (autisme) en même temps qu’elle établissait un
autre type de lien qui réduisait le rôle du thérapeute à celui
d’un dépositaire sur qui elle faisait une projection intense
pour tenter d’établir un lien symbiotique nécessaire et
indispensable1.

Antécédents

Bleuler introduisit le terme d’autisme pour désigner ce que


Janet avait étudié comme « perte du sens du réel » et que
Bleuler définit comme « éloignement de la réalité en même
temps que prédominance relative ou absolue de la vie
intérieure ».
On considère de nos jours que l’autisme est une conduite
de défense face à des situations de persécution et qu’y prédo­

1. Le concept d’autisme et sa reformulation en relation avec la symbiose


sont développés dans le chapitre sur l’ambiguïté.
ÉTUDE DE LA DÉPENDANCE-INDÉPENDANCE | 17

mine la relation à des objets intérieurs ; le lien est donc


de caractère essentiellement narcissique.
Pour Kanner, la caractéristique prédominante de l’autisme
précoce infantile est le retrait et la distance d’avec le monde
extérieur qui demeure une barrière de séparation. Tout ce
qui signifie forcer ou rompre cette barrière est vécu avec une
grande angoisse. Pichon-Rivière soutenait à ses séminaires
que l’autisme est une étape normale et nécessaire de l’évolution
de l’enfant et que le tableau décrit par Kanner apparaît
lorsqu’il y a fixation ou régression à cette forme autistique.
Les résidus autistiques de cette période du développement (les
« parcs naturels ») sont les éléments sur lesquels s’installent
les névroses, les psychoses et les pathologies caractérielles ;
signalons également l’intervention de noyaux autistiques dans
la vie normale (rêves, fantasmes, etc.).
M. Mahler a étudié un tableau différent de celui observé
par Kanner et apparemment tout à fait opposé : les psychoses
symbiotiques qui se caractérisent par un lien de dépendance
très étroit avec un objet extérieur. La symptomatologie est
tout à fait manifeste lorsque la symbiose se rompt en forme
de crises de panique ou catastrophiques. Il s’agit de projec­
tions massives sur un objet dans lequel vient alors s’aliéner
une bonne partie du moi du sujet. Cela signifie aussi une
fixation ou une régression à une relation symbiotique primi­
tive, la relation mère-enfant, par ailleurs normale durant le
développement. Tout comme les symptômes typiques de la
désagrégation schizophrénique apparaissent lorsque l’autisme
se brise, la psychose symbiotique apparaît lorsque se brise
la symbiose.
M. Mahler distingue trois types de psychoses infantiles :
l’autisme précoce infantile de Kanner, le syndrome psycho­
tique de symbiose infantile de Mahler et enfin un troisième
groupe, plus bénin, décrit par Mahler, Ross, de Fries et
Geleerd qui se caractérise par un emploi simultané ou alterné
de la part du moi de mécanismes névrotiques, de l’autisme et
de la symbiose. Les perturbations du sens du réel, du sens
de l’identité et du schéma corporel sont évidentes dans les
trois cas. M. Mahler décrit des cas plus bénins encore et ce
qui nous intéresse justement dans la pratique psychanalytique
est la possibilité de détecter des expressions, aussi minimes
18 I SUR LA SYMBIOSE

soient-elles, de ces troubles, même chez des patients non


psychotiques.
En ce sens, D. Liberman a étudié ce que lui-même a désigné
sous le nom d’autisme de transfert et qu’il définit de la façon
suivante : « C’est la manifestation du stade narcissique dans
la situation psychanalytique. L’autisme s’oppose à l’établisse­
ment d’une relation de réciprocité, d’un certain lien objectif
avec l’analyste. »
Geneviève Racker s’est également penchée sur ce thème
d’un point de vue strictement technique tout en s’accordant
avec D. Liberman sur les fondements théoriques.

Narcissisme de transfert

Avec Maria Cristina, ma patiente, il était évident que la


relation de transfert répondait aux caractéristiques décrites
par Liberman : un manque de lien objectif avec l’analyste
et un refus d’établir une relation de réciprocité. D’une part
elle m’opposait une barrière et ne me permettait pas d’entrer
dans son monde interne : je ne devais m’occuper que de ce
qu’elle me donnait, de parties d’elle-même en rapport avec
des personnes de sa famille. De l’autre, elle ne me traitait
pas comme distinct et différencié d’elle mais comme un objet
qu’elle rendait dépositaire d’une grande quantité d’objets
et de liens qu’elle ne pouvait pas prendre en charge. Il ne
s’agissait pas seulement de contrôler la réintrojection mais
d’un contrôle plus général destiné à m’empêcher de perturber
l’ensemble de ses relations narcissiques.
En examinant les choses d’un peu plus près, nous pouvons
voir que le lien autistique comme le lien symbiotique sont,
dans le transfert, des relations narcissiques. Ils sont tous deux
des relations à des objets internes et servent à préserver le
principe de plaisir et à défendre des objets de l’intromission
de la réalité extérieure.
La projection massive qui se produit et qui rend difficile
à Maria Cristina de se séparer de moi instaure une relation
symbiotique de transfert. Cependant, la relation, et la dépen­
dance de ce qui est projeté, n’est pas une relation à l’autre
mais une relation narcissique. C’est pourquoi il me semble
important de distinguer, comme le fait Pichon-Rivière, le
ÉTUDE DE LA DÉPENDANCE-INDÉPENDANCE | 19

déposant du déposé et du dépositaire. Maria Cristina doit


veiller à ce que l’analyste (dépositaire) ne fasse irruption ni
« à l’intérieur » d’elle-même, ni dans sa formation autistique,
ni dans le déposé.
La relation de transfert autistique est tout aussi narcis­
sique que la relation de transfert symbiotique. Mais dans
la seconde, le dépositaire appartient au monde extérieur
tandis que dans la première il appartient à une région du
corps propre ou de la psyché.
Si nous élargissons momentanément le champ de notre
recherche, nous pouvons voir que dans toute psychanalyse
existe, à quelques variantes près, une projection dans l’ana­
lyste d’objets internes ou de parties d’objets internes en même
temps qu’une assignation de rôles, recherche permanente
d’une relation de dépendance symbiotique, qui implique
simultanément le maintien et le contrôle d’une barrière qui
ne doit pas être franchie (autisme).
Le transfert autistique et le transfert symbiotique sont,
dans les deux cas, une relation narcissique, c’est-à-dire une
relation à des objets intérieurs entre lesquels s’est établi un
fort processus de scission et de dissociation et, sur une partie
d’entre eux, d’expulsion projective. Ainsi, l’autisme et la
symbiose sont les deux extrêmes d’une scission entre projeté
et introjecté. Il ne peut y avoir d’autisme sans symbiose et
vice versa, quels que soient les variantes et les degrés atteints
par ces phénomènes. Le diagnostic s’établit à partir de ce
qui est manifeste ou prédominant. La coexistence de l’autisme
et de la symbiose explique le caractère apparemment para­
doxal et contradictoire du transfert chez les patients psycho­
tiques. Lorsqu’on ne s’intéressait qu’à la conduite autistique,
on avait conclu à un manque de relation de transfert chez les
psychotiques (Freud). Plus tard, on découvrit que le transfert
psychotique s’installe rapidement et massivement ; ce fut
l’attention portée à la relation symbiotique établie par le
psychotique qui permit cette découverte. Elle fut plus tardive
parce que la symbiose est « muette » et ne présente de symp­
tômes notoires qu’en cas de rupture ; mais chez les psycho­
tiques, cette rupture est masquée par un repli sur la défense
autistique. Pichón-Rivière dit du transfert des psychotiques
que « la tendance à établir des contacts avec les autres est
20 I SUR LA SYMBIOSE

aussi intense que la tendance à l’isolement comme défense ».


Nous pouvons maintenant réfléchir sur ce fait : un autisme
complet, sans symbiose, est incompatible avec la vie.
D’autre part, le transfert symbiotique explique aussi la
viscosité épileptique comme étant une de ses variantes.
Nous nous attacherons maintenant au problème de la
dépendance en relation aux phénomènes de projection-intro-
jection. Son étude m’a permis d’y retrouver l’autisme et la
symbiose et c’est pourquoi je l’introduis ici, bien que je
souhaite m’en occuper ultérieurement de façon plus spécifique.

Symbiose et actuation psychopathique

La symbiose repose sur le processus d’identification pro­


jective dans lequel la relation du déposant avec le déposé
a été attentivement étudiée (appauvrissement ou vidage du
déposant, dépendance envers le déposé, etc.) mais non celle
du déposé avec le dépositaire. Dans le matériel clinique
présenté ici, cette distinction est fondamentale.
Dans la projection, tout se passe à l’intérieur du sujet
La définition elle-même est donnée en fonction du déposant
et du déposé. La relation avec le dépositaire se limite à l’action
de déposer et n’altère ni ne modifie la conduite du dépositaire ;
on peut être dépositaire des objets internes de l’autre sans
qu’on n’en ait jamais connaissance ni que la conduite en
soit influencée.
Dans les relations familiales de notre malade, la projection
a des conséquences très différentes : le dépositaire « agit »
le rôle qui correspond au déposé (il assume le rôle). Par
exemple, au cours de la première séance, lorsque la mère
assume la fonction de contrôle de sa fille. En ce cas, la dis­
tance entre déposant et dépositaire disparaît. D’une certaine
façon (la communication préverbale est également présente
dans la communication verbale), cette actuation ou cette
acceptation du rôle projeté est provoquée par la projection ;
il peut arriver aussi que l’on délègue un rôle dans la conduite
déjà existante du dépositaire ou — plus fréquemment —
que les deux phénomènes interviennent ; provoquer l’actua­
tion d’un rôle et le déléguer dans la conduite déjà existante
de l’autre. Dans la relation de transfert de ma malade, il y eut
ÉTUDE DE LA DÉPENDANCE-INDÉPENDANCE | 21

une tentative permanente de provoquer ou de déléguer un


rôle chez le thérapeute.
En vérité, on devrait parler de symbiose lorsque la pro­
jection est croisée et que chacun agit en fonction des rôles
compensatoires de l’autre. La symbiose est, de cette manière,
un type de dépendance ou d’interdépendance au sein du
monde extérieur. Le besoin de provoquer 1’ « actuation »
de rôles est l’indice d’un déficit dans la communication au
plan symbolique.
Ces considérations nous conduisent à pouvoir qualifier les
groupes familiaux semblables à celui de notre malade Maria
Cristina de groupes narcissiques et/ou symbiotiques, au sens
où chaque membre est dépositaire et « agit » des rôles appar­
tenant à des relations avec certains objets intérieurs des autres,
tout ceci en solidarité et en complémentarité. Le narcissisme
est, dans ce cas, un narcissisme de groupe qui coïncide cer­
tainement avec le phénomène d’endogamie. Ces groupes fami­
liaux sont qualifiés par Mme Minkowsky de groupes agglutinés
ou épileptoïdes. La rupture de l’interjeu de rôles symbiotiques
désagrège et disperse le groupe (en fait un groupe schizoïde).

Antécédents de la patiente

Maria Cristina a 18 ans lorsqu’elle entre en cure, il y a


environ trois ans (octobre 1956). Elle vivait avec ses parents
à Santa Fe qu’elle quitta début 1956 pour aller faire ses études
de médecine à Rosario et retrouver son frère Juan qui y faisait
les mêmes études depuis déjà plusieurs années.
La cellule familiale s’était ainsi progressivement dispersée.
Un an auparavant (novembre 1955), se produisit un fait
fondamental dans la rupture et le changement de la structure
familiale. Le père eut une hémorragie cérébrale et « redevint un
véritable bébé » ; son caractère changea radicalement. Maria
Cristina se souvient de lui comme d’un homme agressif, affecti­
vement à l’écart de ses enfants et de sa femme. A la suite de
cette maladie sa mère « prit la maison en main » et à partir
de ce moment ses conflits avec elle ne firent que s’accentuer. La
mère est décrite comme une femme douce mais rancunière,
d’un niveau culturel plus élevé que le mari et qui se lamente
de ce que son mariage a fait échouer sa carrière de musicienne.
22 I SUR LA SYMBIOSE

Avec la maladie du père, l’organisation familiale se brise


et surviennent alors pour Maria Cristina des moments de
désorientation, de confusion, d’incertitude parce qu’elle ne
connaît pas — entre autres —- la situation économique de sa
famille. Malgré tout, son départ pour Rosario est décidé.
Les relations avec son frère Juan ont toujours été très bonnes ;
il avait été pour elle un soutien et était maintenant un espoir.
Mais la relation avec Juan avait changé elle aussi parce qu’il
s’était fiancé. Elle fut, en plus, déçue de constater que son frère
avait pris du retard dans ses études et ne passait plus ses
examens depuis déjà plusieurs années. Elle commença alors
à fréquenter un jeune homme qui avait de grandes difficultés
dans ses études et avec qui elle se disputait souvent.
Trois crises nerveuses survenues au cours de l’année 1958
décidèrent du traitement. L’une d’elles survint dans la rue
avec son fiancé lorsqu’elle apprit l’existence d’un mouvement
révolutionnaire dans la région et vit des avions qui allaient
bombarder une base militaire ; elle ressentit une grande
angoisse, pensa que les avions allaient les bombarder, se
sentit mal et s’évanouit. Transportée en clinique, elle se mit
à pleurer et à être secouée de tremblements et passa plusieurs
nuits en ayant peur de dormir et de rêver. Deux crises posté­
rieures se produisirent après les disputes avec son fiancé.
Plus tard, elle se rappela qu’elle avait eu une première crise de
nerfs à l’âge de 10 ans et une autre en 1955 à la suite d’une
dispute avec sa mère : elle s’était levée et s’était écroulée sur
la table en sanglotant.

Dépendance-indépendance

Le problème fondamental qui va guider l’analyse apparaît


dès le premier entretien avec la mère et la fille : c’est celui
de la dépendance-indépendance. La mère semble remarquer
un changement chez sa fille tandis que Maria Cristina se
plaint de ce que ses parents n’acceptent pas ses fiançailles
(son indépendance).1

1 ) Au cours de la première séance, elle raconte que la


nuit précédant son premier entretien avec moi — c’était
aussi la première nuit qu’elle passait à la pension — elle ne
ÉTUDE DE LA DÉPENDANCE-INDÉPENDANCE | 23

savait pas si elle avait fait un rêve ou avait eu un fantasme :


en se retournant dans son lit il lui sembla voir sa compagne
de chambre nue et cela lui rappela sa mère.

2) Je lui interprète qu’elle se rappelle de cela maintenant


parce que c’est une façon de faciliter la relation à l’inconnu :
la pension nouvelle, moi et le traitement. C’est être accompa­
gnée par sa mère pour se sentir protégée.

3) Elle répond « c’est exact » et continue à raconter que sa


mère a appris ses fiançailles et que son père a réagi en disant
à sa mère de lui interdire de continuer à fréquenter ce « bon
à rien ». Une fois, lors de courtes vacances à Santa Fe, sa
mère lui interdit de sortir avec son fiancé et lui donna quelque
chose à faire ; elle eut peur et obéit.
En 3) elle me présente l’autre image de sa mère. Lors-
qu’en 2) je lui signale comment elle utilise l’aspect protecteur
de sa mère lorsqu’elle se trouve face à des situations inconnues
et dangereuses, elle me montre en 3J l’image contraire :
l’aspect possessif de cette protection, reflet du caractère pos­
sessif et de contrôle de sa propre affection pour sa mère.
Lorsque pour se sentir protégée face à une situation inconnue
elle vient au premier entretien accompagnée de sa mère,
l’anxiété paranoïde face à cet inconnu est telle que le binôme
symbiotique doit apparaître : la mère protectrice doit être
avec elle. Lorsque au cours de la première séance elle se sou­
vient de sa mère pour entrer en relation avec l’inconnu,
la mère protectrice est donnée comme objet interne et Maria
Cristina passe de la relation symbiotique à la relation autis-
tique qu’elle projette en moi pour refaire la symbiose avec
moi. Lorsqu’elle me voit pour la seconde fois, mon aspect
inconnu et dangereux diminue et permet l’introjection de
l’objet protecteur. Mais quand elle projette la mère protec­
trice dans l’analyste, dans l’inconnu, les risques que cela
implique font surgir la mère possessive pour assurer une
défense et ne pas se livrer complètement. L’objet persécuteur
(possessif) est le surmoi qui agit aussi en protecteur. Les deux
objets (protecteur et possessif) sont chargés — séparément —
de son propre besoin d’être protégée et du caractère absorbant
de ses propres sentiments (de son avidité). Ils coexistent et
leur prédominance, en tant qu’objets internes, alterne ; mais
24 I SUR LA SYMBIOSE

lorsque les peurs sont plus grandes (le premier entretien)


il ne suffit pas de venir intérieurement accompagnée : Maria
Cristina doit venir avec sa mère, en unité symbiotique et
chacune assume un rôle qui, séparément, est un aspect du
problème présent chez l’une et chez l’autre. La mère assume
le rôle de personne dominante, possessive, accusatrice, curieuse,
qui contrôle et souligne que sa fille a changé et que c’est là
la raison pour qu’elle commence cette cure ; elle personnifie
le surmoi de Maria Cristina. La fille assume le rôle de personne
indépendante, soulignant que ses parents la retiennent et l’em­
pêchent d’avoir un fiancé. La projection et la délégation (Weiss)
dans sa mère de sa propre dépendance et de son besoin de
protection font que Maria Cristina peut insister sur son
indépendance. D’autre part, le caractère conflictuel de cette
indépendance se confirme également dans ses relations avec
son fiancé dans la mesure où elle reporte sur cette nouvelle
relation sa relation à sa mère, bien que de manière inverse :
c’est elle qui protège le fiancé, d’une façon également absor­
bante, et tend à l’aider pour qu’il poursuive ses études ; le
lien symbiotique se restructure.

4) J’interprète qu’elle se demande de quel côté je vais


être : du sien ou de celui de sa mère.

5J Elle répond « c’est exact » et continue en racontant que


lorsque ses parents vinrent à Rosario, ils lui firent quitter
la pension où elle vivait et que sa mère la prit avec eux à
l’hôtel. « Cela m’a angoissée qu’ils me fassent venir avec
eux. Parce que moi, je me sens très gênée avec mon père quand
je suis avec lui. Je dois m’en aller. Avant-hier soir, en parlant
avec la fiancée de mon frère, je me suis rappelé que quand
j’étais petite, je l’appelais vieux grigou et je me souviens que
mon père aimait bien que je l’appelle comme ça. »
En disant cela, et à la suite de mon interprétation, Maria
Cristina signale la relation érotique à son père sain qu’elle
revit maintenant avec moi ; c’est pourquoi elle fait appel à sa
mère (surmoi maternel) au début de la séance : la mère la
défend de ses impulsions génitales mais ces dernières, à leur
tour, lui permettent de se défendre du caractère absorbant
de sa relation à sa mère (surmoi oral).
ÉTUDE DE LA DÉPENDANCE-INDÉPENDANCE ] 25

6) « Je me souviens d’un rêve que j’ai fait il y a deux ans.


Je marchais sur un trottoir et je me sentais très seule. J’entrais
dans une maison avec un jardin qui ressemblait à une place.
Je me suis assise sur un banc de pierre et à côté de moi s’assit
une ombre, presque un fantôme. Je me suis sentie tranquil­
lisée. En sortant, le fantôme s’est transformé en un garçon
qui me plaisait. Ses amis, qui étaient assis par terre, lui dirent
bonjour. Et quand nous sommes sortis tous les deux, il y
avait la voiture de papa. Il a traversé la rue et il était tout
barbu. Il ne m’a rien dit. Il m’a simplement regardée et alors
j’ai dit à Jorge « filons », et on s’est mis à courir et Jorge a
disparu au coin de la rue et il y avait mon père qui fumait
une cigarette et me regardait. Je suis descendue par l’autre
côté et, lui, il courait derrière moi. Il n’y avait personne dans
la rue et après, je ne me souviens plus. Ce rêve je m’en suis
souvenue une fois quand maman était très en colère parce
que Juan — pour démontrer la valeur de la psychanalyse —
a demandé que je raconte un rêve et j’ai raconté devant
maman que quand j’étais petite, je suis entrée dans la salle
de bains et j’ai vu papa en train d’uriner. Inutile de dire que
maman était scandalisée. »
En 3), elle insiste sur la tentative de ses parents pour la sépa­
rer de son fiancé, ce qui recouvre son propre désir de les sépa­
rer tous les deux et son inquiétude devant son père sur qui elle
projette ses propres fantasmes œdipiens pour elle persécuteurs.
En réactivant dans le transfert une relation affective et éro­
tique, des fantasmes de persécution envers la mère se réveillent.
Son père, elle et tous les enfants de la maison appartiennent
à la mère, sont intériorisés en elle (la maison dans son rêve)
et à travers la relation avec les hommes se trouve la relation
incestueuse à son père, en 5). La difficulté de se séparer de
la mère, de sortir de la mère, n’est autre que la difficulté
d’affronter le conflit œdipien et l’envie de la mère à cause de
ses contenus. Intériorisée dans sa mère. Maria Cristina se sent
protégée et ne craint pas les fantasmes. La relation symbiotique
avec la mère la protège des situations de persécution. C’est
pour cette raison qu’elle reste liée à sa mère par une relation
de dépendance symbiotique. Si elles se séparaient, elle devrait
introjecter et manier en elle des tensions qui dépassent les
capacités de son propre moi, affronter ou élaborer ces anxiétés.
26 I SUR LA SYMBIOSE

7) D’après son récit (le rêve et le souvenir), la mère rend


Juan responsable des fiançailles erronées et des « choses »
que Maria Cristina apprend. Elle poursuit : « Elle se trompe
toujours (la mère) et elle dit ma chérie à Juan et mon chéri
à moi et ça, ça le gêne lui aussi bien que moi. Moi, quand
j’étais petite, elle me mettait des pantalons et à mon frère
elle lui a fait porter une jupe. » Elle raconte que c’est Juan
qui a découvert tout cela en posant des questions et que sa
mère a dit : « Ça y est, ils sont en train de m’analyser. »
De même qu’elle se sent menacée par l’union de ses parents,
elle inverse la situation, projette et provoque la colère de sa
mère en faisant couple avec son frère ; tout comme la mère
utilise son père contre elle — « ton père ne veut pas que tu
ailles avec ce bon à rien » — elle utilise son frère en projetant
sur lui sa partie active qui tend à la séparation d’avec les
parents. La séparation est conflictive parce qu’il s’agit aussi
d’une séparation d’avec des parents unis ou plutôt d’avec une
mère qui possède le père à l’intérieur d’elle ; la séparation a
un caractère compulsif et revendicatif. Elle a besoin de la
relation avec moi pour se défendre et satisfaire sa rivalité
avec sa mère. Sa propre agression est détournée vers le père,
ce qui lui permet de cacher à sa mère et à elle-même son conflit
œdipien et de prendre en charge l’hostilité de la mère envers
son mari.
Elle défend son frère contre sa mère : il n’est pas coupable,
c’est la mère qui l’est, qui l’a confondue, a confondu son sexe
à elle et ne l’a pas laissée être femme ; elle projette ainsi sur sa
mère sa propre envie de destruction. Elle défend son frère
contre sa mère parce que cela signifie le défendre de sa propre
agression et de sa propre rivalité pour prendre la place d’un
homme (père, frère) afin de pénétrer dans la mère. Son frère
remplace le père et elle peut ainsi former face à sa mère et
avec Juan un couple moins dangereux que si elle s’unissait
à son père. Tout aussi dangereuse cependant est l’union avec
moi qui suscite l’envie de sa mère.
Chaque membre de la famille n’est pas un être avec lequel
elle entre en relation objective mais un dépositaire de ses
tensions et de ses objets intérieurs ; d’autre part, elle-même
intériorise et agit les rôles qui correspondent aux tensions
des autres. On peut dire qu’elle est venue à l’analyse mais
ÉTUDE DE LA DÉPENDANCE-INDÉPENDANCE | 27

qu’elle y a été aussi envoyée ou amenée et qu’elle a amené


les membres de sa famille avec elle. Tant qu’elle reste à
l’intérieur de sa mère, elle peut utiliser ses contenus (père,
frère) comme s'ils lui appartenaient sans entrer en conflit et
tout en camouflant son désir de s’emparer de tous les contenus
de sa mère.

8) Elle raconte, à la fin de la séance, comment son frère


et elle passèrent un pacte pour être toujours unis face aux
parents mais que maintenant elle est désespérée de voir que
son frère ne la défend pas.

9) Comme je suis resté silencieux, elle dit : « J’ai eu l’impres­


sion que vous étiez parti. J’ai eu peur de rester toute seule,
la même peur que durant les crises, surtout les deux dernières.
Pendant la première j’ai surtout eu peur que papa entre
dans ma chambre. J’avais l’impression que ce jour-là j’assistais
à un enterrement. Et ce qui a vraiment provoqué la crise,
ce sont les avions qui passaient. »

10) J’interprète qu’elle a peur que je la laisse seule tout


comme elle s’est sentie abandonnée par son père et par
son frère Juan.
La peur de rester seule est la peur de réintrojecter tout ce
qu’elle avait auparavant projeté dans moi ; quand elle s’adresse
directement à moi («j’ai eu l’impression que vous étiez parti »),
elle tente d’exercer un contrôle beaucoup plus direct et beau­
coup plus strict sur moi, sur ce qu’elle a déposé en moi.

11) A l’interprétation 10), elle répond : « Oui, après l’hémor­


ragie cérébrale de papa, j’ai commencé à parler de lui au
passé. Un jour j’ai dit : quand papa est mort. »

12) J’interprète qu’il est plus difficile pour elle de voir


son père malade que mort. Tout comme il lui est difficile de
sentir que je ne la laisse pas complètement seule mais que je
ne l’accompagne pas non plus comme elle en a besoin.

13) « Oui. C’est comme s’il était mon fils et non mon père.
Il a l’air d’un enfant, sauf quand il devient violent. Mainte­
nant, je préfère le voir violent que de le voir comme il est
presque toujours. » Et immédiatement elle ajoute : « Tout
28 I SUR LA SYMBIOSE

de suite, j’ai eu l’impression que vous alliez me couper en deux.


Comme si vous alliez dicter une sentence et me couper en deux
avec une épée. Et en entendant la sonnette, j’ai eu l’impression
que mon père allait arriver et me demander si je n’ai rien
oublié. J’ai toujours présente à l’esprit l’image de ma mère
épiant derrière les portes. Elle a cette habitude. Hier, pendant
l’examen, il y a eu quelque chose de bizarre. Je suis allée
passer mon examen prête à être collée mais je savais que
j’allais le réussir. »
En 8) elle prépare sa séparation d’avec moi ; elle craint
la solitude comme une réintrojection de son père détruit, de
sa propre agression, de sa partie envieuse et qui contrôle,
projetée dans sa mère : elle se souvient de ses crises comme
d’une défense face à la réintrojection. Elle s’est sentie soumise
à un examen intérieur (en 13) et en usant de séduction, elle
tente de s’assurer que je l’accepte et que j’accepte tout ce
qu’elle a projeté en moi. Elle préférerait que je sois violent
avec elle parce que ainsi elle aurait, plus qu’en ce moment,
l’assurance que je m’occupe d’elle et que je m’intéresse à
ses choses. Etre dans l’attente d’un jugement est aussi une
technique dont elle se sert pour contrôler si je vais assumer
ou non le rôle de dépositaire et pour provoquer le rôle en moi.
Le fantasme d’être coupée en deux par une épée est la pro­
jection en moi de ses propres mécanismes de dissociation vio­
lents grâce auxquels elle divise son moi et ses objets.
Le fait d’avoir entendu la sonnette signifie qu’elle est
restée vigilante et qu’elle a contrôlé tout ce qui se passait
autour de moi et en moi. La curiosité apparaît personnifiée
en sa mère et le contrôle en son père.

Résumé

Avant de poursuivre, il est préférable de faire brièvement


le point sur ce que nous venons d’exposer.
Nous avons vu que pour Maria Cristina, il y a un problème
de dépendance-indépendance. A partir des données que nous
possédons maintenant, nous pouvons ajouter que ce problème
est un conflit entre deux niveaux du développement : l’oralité
et la génitalité.
Nous avons signalé la dissociation ou séparation des termes
ÉTUDE DE LA DÉPENDANCE-INDÉPENDANCE | 29

de ce conflit et l’action de « déposer » chaque partie du conflit


dans chaque parent : le père est le dépositaire des tendances
génitales (indépendance, séparation d’avec la mère) et ses
tendances orales sont projetées dans la mère (dépendance).
Au cours des séances, elle se sent unie à moi en tant que
père sain, puissant, tandis que la mère est tenue à l’écart,
exclue, envieuse.
Le fantasme de séparer ses parents est un besoin imposé par
la dissociation du conflit et c’est pourquoi elle part de chez
elle pour faire ses études à Rosario lorsque sa mère prend la
direction de la maison ; c’est-à-dire que lorsque la mère
assume les deux rôles (père et mère), le contrôle échoue et la
confusion et la désorientation apparaissent.
Nous pouvons nous demander le pourquoi de la ségrégation
de Maria Cristina à ce moment-là et pourquoi les tensions
ne sont pas élaborées. Signalons que le besoin de reconstruire
des liens ne se présente pas seulement chez Maria Cristina
mais chez tous les membres de la famille. Pour Maria Cristina,
le conflit oralité-génitalité reste sans solution et sans qu’elle
puisse choisir l’une ou l’autre comme défense, parce que
chaque niveau du développement est utilisé contre l’autre,
parce que chacune est, en soi, un conflit. Pourquoi ? Parce
que la dépendance orale est marquée de sa propre avidité
et donc du danger d’être absorbée et détruite. L’indépendance
résumée dans ses pulsions génitales embrasse sa propre agres­
sion et sa propre rivalité avec les hommes, avec la culpabilité
qui en découle et le cercle vicieux que représente se lier à
des objets dans un but de réparation puis entrer en rivalité et
tendre à les détruire et à se détruire par représailles.
Nous en resterons là pour le moment car ce résumé n’a
pour but que de permettre au lecteur de mieux comprendre
le développement qui va suivre.

Commentaires sur le début de la cure

La demande de traitement et le premier entretien furent à


l’initiative de son frère Juan. Maria Cristina vient avec sa
mère : toutes deux entrent dans le cabinet et tant qu’elles
demeurent ensemble, c’est la mère qui parle, déclarant, pour
résumer son récit, que sa fille a changé. Lorsque je demande
30 I SUR LA SYMBIOSE

à la mère qu’elle attende dehors, elle n’oppose pas de dif­


ficultés et Maria Cristina ne manifeste aucun signe. On
reprend les antécédents et Maria Cristina insiste sur le fait
que ses parents n’acceptent pas ses fiançailles. Elle ne demande
la présence de sa mère que pour décider des honoraires et de
la fréquence des séances.
La première séance est une négation totale de la nouvelle
situation et de la relation nouvelle avec moi. Elle me parle
comme si elle me connaissait déjà et comme si je la connaissais
elle et tous ses problèmes. Au cours de la séance, elle parle de
sa mère, de son père, de son frère et de son fiancé, et même
de Jorge, un jeune homme qu’elle a vu en rêve et dont je
devinerai qui il est au cours des séances suivantes. Elle ne me
parle pas d’elle mais de ses objets ; ou plutôt la seule façon
de me parler d’elle est de me parler de ses objets. Intérieure­
ment, apparemment, elle n’a rien. Elle est répartie en chacun
des objets. Elle est elle-même tant que le groupe familial
se maintient ; qu’il se désagrège et c’est elle-même qui se
désagrège. Elle me parle, mais non comme à une personne
différenciée de sa propre identité ; elle répond « oui », « exact »,
« bien sûr », à toutes mes interprétations mais elle ne prend
pas vraiment contact avec moi de façon directe. Je suis un
dépositaire pour ses objets. Le fait de ne pas me reconnaître
comme personne différenciée, distincte, implique un déficit
de la formation de la personne et de son propre sentiment
d’identité. Pour ne pas se sentir angoissée, elle doit rebâtir
sa famille dans la relation avec moi. En sortant de la séance,
elle reste coincée dans l’ascenseur, entre deux étages, au-
dessus du mien.

Nous pouvons dire qu’au cours de cette première séance — et


longtemps après — se produisent des événements importants :
a) La verbalisation est facile et fluide. Le matériel qu’elle
offre est abondant. Elle « inonde » et « envahit » avec ce
matériel. Nous rendons compte de cette particularité dans la
transcription de la séance afin que le lecteur puisse ressentir
le vécu contre-transférentiel.
b) En même temps, elle me tient à distance, ne me laisse
pas vraiment pénétrer son monde ; c’est-à-dire qu’elle-même
garde ses distances.
ÉTUDE DE LA DÉPENDANCE-INDÉPENDANCE | 31

c) Ce qu’elle exprime verbalement n’est pas un simple dire


mais une manière d'agir, de faire quelque chose avec moi
et avec elle-même : une tentative pour me remplir de choses
qu’elle ne peut garder en elle et pour me contrôler afin que
j’agisse comme elle en a besoin tout en évitant la réintro-
jection. Je dois être dépositaire de ses objets.
d) Tout ceci signifie le besoin de conserver les différentes
parties d’elle-même divisées et séparées.

Elle a effectué sur moi une projection intense et massive


d’objets qu’elle projetait auparavant de façon fragmentée
dans chaque membre de sa famille. La distance qu’elle
maintient entre nous deux tend à éviter la réintrojection et
à protéger son monde intérieur. Elle tente de recréer, dans la
relation de transfert, sa dépendance envers son groupe
familial car ce dernier ne remplit plus bien sa fonction de
dépositaire des objets projetés. La peur de la réintrojection
est d’autant plus grande que je suis seul à agir en dépositaire et
qu’elle n’est pas sûre que j’assume pleinement ce rôle.
Nous nous trouvons devant une fragmentation et une
dissociation du processus de projection-introjection, avec une
organisation conséquente du projeté et de l’introjecté. Cette
organisation donne à la dissociation stabilité et permanence.
Je souligne qu’il ne s’agit pas d’une paralysie mais bien d’une
dissociation du processus de projection-introjection.
Lorsque Maria Cristina sort de la première séance, elle
reste coincée dans l’ascenseur. Le processus de projection, le
fait de « déposer » ses objets, a été si massif qu’à la fin de la
séance elle reste elle-même enfermée dans l’objet dépositaire
réintrojecté. En prenant l’ascenseur, elle appuie sur le bouton
de l’étage supérieur comme si elle était au rez-de-chaussée
et arrivait à la séance. L’acte de déposer n’avait pas réussi : il
ne s’était pas transformé en délégation ou en actuation.
A la fin de la séance se produit cet incident claustrophobique,
tentative pour se protéger du danger que représente la perte
du contrôle de ses objets et — par conséquent — de son propre
moi. Nous pouvons rechercher dans son passé d’autres défenses
contre la réintrojection : l’évanouissement au cours de la
crise nerveuse, le bombardement signifiant un danger de
réintrojection massif et brusque, tout comme les caractéris­
32 I SUR LA SYMBIOSE

tiques de sa projection antérieure. L’évanouissement fut une


fuite et une échappatoire à ce danger, les convulsions une
expulsion du réintrojecté ; la peur de dormir une peur de
perdre le contrôle de la dissociation (équivalent à un retour
du refoulé).

Evolution

S’il est difficile de rendre compte de façon tout à fait exacte


à ce jour du traitement psychanalytique de Maria Cristina,
on peut cependant dire de façon schématique qu’il a passé
par trois grandes étapes fondamentales : la première au cours
de laquelle elle répondait à mes interprétations par un « oui »,
« bon », « c’est vrai » ; la seconde où mes interprétations étaient
suivies d’un court silence, après quoi elle reprenait le fil de
ce qu’elle avait dit auparavant ou changeait de sujet tout
en répondant inconsciemment à l’interprétation. Enfin, la
troisième, au cours de laquelle elle répondait à mes interpré­
tations avec un « Mmm » qui exprimait l’étonnement et la
découverte. Nous voyons que ces trois types de réponses
correspondent, dans la relation de transfert, à la diminution
progressive de la distance et à une augmentation de la « per­
méabilité », liées toutes deux à une augmentation de Vinsight
corrélative à une diminution graduelle des angoisses et au
rétablissement relatif du processus de projection-introjection.
La première étape se caractérise par un effort constant
pour conserver telles quelles les situations par crainte et
pour se défendre de l’introjection, par peur de tout changement
et de l’examen de ses propres contenus. Au cours d’une des
premières séances, elle parle de sa peur de l’obscurité et de
son effroi lorsqu’en ouvrant une armoire elle pensa qu’elle
allait y trouver quelque chose en trois morceaux. Elle se
tut puis déclara qu’elle avait eu le fantasme d’une tête qui
se mettait dans sa bouche. L’interprétation que je donnai
fut qu’elle avait peur que je l’oblige à voir les choses qui
étaient en elle et qui se composaient de trois parties : sa mère,
son père et son frère. Il fut possible de confirmer ultérieure­
ment, grâce à d’autre matériel, qu’elle redoutait effectivement
de s’examiner intérieurement ; elle n’était pas sûre de moi en
tant que dépositaire parce qu’elle craignait qu’à tout moment
je lui renvoie violemment tout (dans la bouche).
ÉTUDE DE LA DÉPENDANCE-INDÉPENDANCE | 33

Les angoisses paranoïdes étaient essentiellement liées à


son agression et à son avidité projetées respectivement
sur son père et sur sa mère. Le premier prenait la forme du
fantasme de Frankestein et la seconde de Dracula ; elle
rêvait souvent de morts, d’araignées, et rêvait quelquefois
en couleur.
La seconde étape de l’analyse débuta lorsque s’établit,
dans le transfert, la relation symbiotique ; elle n’avait de
cesse de vouloir convaincre son fiancé de s’analyser avec moi
et, bien qu’elle ne l’eût jamais dit ni explicitement demandé,
elle acceptait mes interprétations en ce sens ; mais en revanche,
elle poussa son frère à s’analyser avec une de mes amies. Cette
attitude répondait à plusieurs objectifs ou besoins : aider son
frère, contrôler et apaiser ma femme à cause de ses fantasmes
œdipiens. Le conflit représenté par l’union de ses parents
avec ses séquelles d’agression et de culpabilité se déplaça
totalement sur la relation de transfert. Le thème de l’analyse
de son frère disparut complètement du matériel des séances.
Lorsque son frère alla mieux et reprit ses études, sa culpa­
bilité diminua en même temps qu’apparut le désir de l’avan­
tager. Elle rentra alors en rivalité ouverte avec moi. A partir
de ce moment, elle ne parla plus de ses études.
Une longue période de transition comprenant une grande
partie de la seconde et de la troisième étape de l’analyse
— où elle se trouve encore maintenant — donna lieu à des
phénomènes particuliers que j’examinerai plus en détails :
la fragmentation et le contrôle dans l’espace de ses angoisses
paranoïdes et la participation du corps en tant que buffer à
la réintrojection.

Fragmentation, dissociation
et contrôle dans l'espace

En raison de l’organisation première de la famille, les dif­


férentes villes (Santa Fe, Rosario, Buenos Aires) devinrent,
par déplacement, dépositaires de relations diverses : Santa Fe
représente sa dépendance (oralité), Buenos Aires sa tentative
d’indépendance et de maturité (génitalité) et Rosario sa
rivalité. Chaque ville est utilisée comme défense et comme
refuge face aux conflits qui surgissent dans les autres. En
.1. BI.F.GIÏR 2
34 I SUR LA SYMBIOSE

conséquence, ses symptômes apparaissent pendant les voyages


(lien entre un lieu et un autre) et l’analyse se centra alors
sur eux. Puis surviennent une dissociation et une fragmen­
tation à propos de chaque ville ; par exemple lorsqu’elle est à
Santa Fe elle reste chez elle et ne sort pas, ne voit pas ses
amies ni ses relations, dissociant par là et une fois de plus
sa dépendance (la maison) de l’indépendance (ses amies) ;
à Buenos Aires elle arrive en retard aux séances et à Rosario
elle évite l’hôpital de façon phobique. Lorsque je me rendis
pour la première fois à Rosario pour y donner quelques cours,
elle s’évanouit à l’hôpital, endroit qui était au centre de sa
rivalité avec moi et qui, du fait de ma présence, vint s’ajouter
à ses tentatives d’indépendance et de génitalité.
Cette fragmentation de l’espace est la projection de la
fragmentation de ses conflits, ce qui rend possible une réintro-
jection progressive, fragmentée et contrôlée, en même temps
qu’une élaboration graduelle en « fragments » ; un travail
patient s’échelonnant sur plusieurs mois et qui semblait
totalement improductif permit cependant plus tard à Yinsight
d’apparaître sous forme condensée et explosive comme nous
le verrons plus loin. La fragmentation des conflits (fragmen­
tation des objets, du moi et de leurs rapports) fut utile pour
leur réélaboration graduelle, peut-être parce que la relation
symbiotique est une relation qui condense une grande quantité
de choses fort complexes et fort contradictoires qui demandent
à être émiettées avant d’être peu à peu réintrojectées et pro­
gressivement élaborées.

La réintrojection
et le corps comme buffer

La réintrojection ne peut se faire que par « petites doses »


et à un rythme approprié ; si l’on dépasse un certain « seuil »,
la réintrojection agit comme un brusque retour du refoulé ;
dans le cas présent, la réintrojection peut avoir lieu au niveau
du corps, ce qui implique déjà un certain degré possible de
réintrojection mais signifie aussi que le corps est utilisé comme
un buffer veillant à ce que l’équilibre au niveau mental ne
soit pas altéré. J’appelle cette fonction du corps buffer parce
que le sens premier de ce terme s’applique aux solutions qui
ÉTUDE DE LA DÉPENDANCE-INDÉPENDANCE | 35

s’opposent ou qui amortissent tout changement d’acidité ou


d’alcalinité du milieu (le corps buffer, mécanisme homéosta­
tique). Pour illustrer cet exemple, je rapporterai une séance
qui eut lieu après presque deux ans d’analyse et que j’ai choisi
à cause des circonstances qui rendirent le phénomène plus
évident. Ce fut un lundi, après qu’elle eut annulé une séance
et moi une autre. Le samedi précédent, elle avait assisté à
un de mes cours à Rosario. Elle savait qu’après cette séance
j’allais m’absenter une semaine.

1 ) Elle arrive à l’heure. Elle croise les bras puis prend son
poignet gauche : « Je ressens la même chose que samedi der­
nier. Une légère sensation de confusion. » Elle raconte que
ce samedi-là elle rencontra une de ses amies et son frère
dans un café et qu’ils passèrent des heures à étudier les dessins
d’une malade schizophrène : « Et tout à coup, j’ai commencé
à me sentir mal ; une confusion et une sensation qui me ser­
raient le cerveau. Je manquais d’air et j’avais envie de partir
en courant. Je me suis calmée mais j’avais l’impression que
mon cerveau n’était pas à moi. Même chose en entrant à votre
cours, quand vous êtes arrivé je me suis calmée. Puis nous
avons pris le bus et j’ai ressenti une grande confusion : je
suis restée seule et je sentais que j’étais assise mais qu’en
même temps je n’étais pas dans l’autobus, que je courais à
côté. J’ai eu peur et je suis descendue. Il pleuvait et cela m’a
rafraîchie. Avant, quand je pleurais et que je tremblais, je
n’avais pas peur de devenir folle. »
Cette sensation de confusion qu’elle ressent en venant à la
séance est la même que lorsque je me suis rendu à Rosario.
Deux parties qu’elle maintenait séparées et divisées se mélan­
gent. A ceci vient s’ajouter le fait que si d’un côté elle me
conserve comme un objet très frustrant (j’ai annulé une séance
et je pars pour une semaine), de l’autre elle m’intériorise en
tant qu’objet libidinal et idéalisé en utilisant mes connais­
sances pour interpréter les dessins de cette schizophrène. Mon
voyage à Rosario fait qu’elle ne contrôle plus la division de
l’objet (frustrant et idéalisé) dans la séparation spatiale, ce
qui est aussi cause de confusion.
L’introjection échoue et ne peut être conservée parce que la
rencontre de l’objet frustrant et de l’objet idéalisé provoque la
36 I SUR LA SYMBIOSE

folie et c’est alors qu’elle se sent oppressée de l’intérieur


(manque d’air). Elle redevient calme lorsque peuvent avoir
lieu la division et le contrôle de la partie introjectée à l’inté­
rieur du corps : « Je me suis calmée mais j’avais l’impression
que mon cerveau n’était plus à moi », ce qui veut dire que
l’identification introjective était refusée, que les connaissances
m’appartenaient, qu’elle ne pouvait pas intérieurement les
accepter parce que l’objet introjecté était chargé de sa propre
avidité et de son propre besoin de contrôle. Elle se sent calme
lorsqu’elle me voit entrer au cours car elle vérifie ainsi que je
ne suis pas en elle mais en dehors d’elle et que donc je ne peux
ni la contrôler ni la détruire comme elle-même ne m’a pas
détruit par sa colère contre les frustrations. Le cerveau fonc­
tionne dans la division corps-esprit de la même façon que dans
la division dans l’espace, c’est-à-dire en contrôlant la sépa­
ration de deux sentiments distincts ou de deux parties de la
division de l’objet.
Elle-même signale que lorsqu’elle était prise de tremble­
ments et de convulsions tout était moins angoissant et plus
facile, tandis que maintenant qu’ils ne se manifestent plus,
elle a peur de devenir folle. Les tremblements et les convulsions
lui servaient de « barrière » pour ne pas avoir à expérimenter
« la peur de devenir folle ». Lorsque la division corps-esprit
est à nouveau sur le point d’échouer, survient un dédouble­
ment total : elle sent qu’elle est assise et qu’en même temps elle
court à côté de l’autobus. Il s’agit d’une tentative de rétablir la
division entre objets persécuteurs et objets protecteurs : d’une
part l’autisme (rester assise sans moi avec ses objets intérieurs)
et d’autre part la symbiose (courir à côté du bus comme si
elle partait en voyage avec moi). Cette apparition du phéno­
mène du « double » se produit pour échapper à la confusion
de se voir elle-même confondue avec le psychanalyste.

2) Je lui interprète que sa confusion vient de ce qu’elle est


furieuse que j’ai annulé une séance et que je l’ai abandonnée
pour une semaine et qu’elle s’efforce de ne pas détruire par la
colère ce qu’elle a pris de bon et de valable en moi.

3) Elle répond : « Oui. Parce que jeudi, j’ai rêvé. Cela fait
plusieurs jours que je suis bizarrement nerveuse et parler me
fait du bien. Mais maintenant c’est tout le contraire. Jeudi
ÉTUDE DE LA DÉPENDANCE-INDÉPENDANCE | 37

soir je me suis couchée, j’étais très nerveuse et tout à coup


j’ai vu la salle de sémiologie et j’ai vu un homme couché qui
paraissait mon père. Je ne voyais pas son visage et cet homme
mourait et tous les médecins accouraient. C’est la première
fois de ma vie que je vois un homme mourir. Je me suis
réveillée avec une sensation d’étouffement. »
Elle signale que lorsqu’il y a confusion, la reprojection ne
fonctionne pas bien comme défense (parler ne la soulage plus).
Son agression tue ce qu’elle aime (son père et moi). Le récit
du rêve implique lui aussi une certaine confusion, une faille
dans le contrôle (séparation) entre veille et sommeil ; elle ne
sait pas très bien s’il s’agit d’un rêve, d’un fantasme ou d’une
hallucination (« je me suis couchée et tout à coup j’ai vu... »,
«... c’est la première fois que je vois un homme mourir ».

4) J’interprète qu’une partie d’elle-même, liée à la relation


avec moi, meurt à cause de sa fureur.

5) Elle me dit qu’elle s’est réveillée très fatiguée et qu’elle a


essayé par tous les moyens de joindre son fiancé.

6) J’interprète qu’elle tente d’établir un contact avec son


fiancé pour me remplacer pendant mon absence et pour ne pas
rester seule avec ses choses mortes.

7) Elle répond « oui » en souriant et reparle du samedi :


« Où ce qui m’a le plus gêné c’est que je n’avais aucun symp­
tôme de conversion. Comme si tout était dans ma tête. »

8) Je lui dis que dans sa tête il y avait toutes mes connais­


sances, moi et tout ce qu’elle envie chez moi.

9) Elle continue de parler comme si elle ne m’avais pas


entendu : « Des fois, je faisais n’importe quoi, je prenais un
somnifère et cela me passait mais... je ne me sentais pas
nerveuse, c’était très étrange, très confus. » Elle croise les bras
et me dit qu’elle a envie d’aller à Santa Fe ce week-end.

10) Quand je lui dis qu’elle a refusé mon interprétation


en lui expliquant pourquoi, elle me répond qu’elle a rencontré
une amie qui lui a raconté qu’elle avait aussi rêvé que son
père mourait.
38 I SUR LA SYMBIOSE

11) J’interprète sa tentative de partager la culpabilité


de ma destruction tout comme elle partageait avec son frère
et sa mère la culpabilité de la destruction du père.
Lorsqu’en 7) elle répond « oui » et sourit, elle a un moment
d’insight ; mais lorsque mon interprétation peut représenter
un danger de réintrojection, elle continue à parler comme si
elle ne m’avait pas entendu. Le danger de l’introjection réside
en ce que réapparaissent la division et la séparation entre ce
qui fait partie de ses relations autistiques et ce qui est en
rapport avec moi en tant que dépositaire dans la relation
symbiotique ; elle ajoute alors qu’elle désire aller à Santa Fe,
tentative pour reprendre un certain contrôle dans l’espace
face au danger d’introjecter ce que je possède de bon (les
connaissances) et qu’elle envie.
Il est intéressant de souligner que l’autisme ne veut pas tou­
jours dire que le sujet intériorise ce qui est bon et idéalisé, et
laisse au-debors ce qui est mauvais et persécuteur et dont il
tend à se défendre et à s’éloigner. Comme je viens de le mon­
trer, dans l’autisme se trouve ce qui est mauvais, destructeur
et mort ; est préservé au-dehors ce qui est bon et ne peut être
réintrojecté. Lorsque le contrôle et la séparation entre externe
et interne sont perdus, devant la réintrojection et la confusion
qui s’ensuit le corps agit comme buffer.

Quelques aspects caractéristiques


de l'apparition de /’insight

J’ai mentionné que l’analyse de Maria Cristina comportait


une troisième étape caractérisée par le développement de
1’insight. Je ne veux pas dire par là qu’elle n’avait jamais eu
d'insight auparavant mais — et c’est là le plus significatif
de cette troisième étape — les moments d'insight se sont faits
de plus en plus fréquents, apparaissant brusquement et de
façon presque explosive. Ce n’est qu’au cours des derniers
mois de cure que toutes les années d’analyse apparaissent
« cristallisées ». Naturellement, je ne pense pas qu’il s’agisse
là d’un insight définitif où toutes les difficultés de Maria
Cristina se trouveraient résolues. Mais c’est une étape impor­
tante de la cure. Jusque-là, seuls de petits « noyaux » d'insight
étaient apparus qui, d’isolés et d’enkystés, se rassemblaient
ÉTUDE DE LA DÉPENDANCE-INDÉPENDANCE [ 39

et se cristallisaient soudain. Au cours de cette troisième


période, le phénomène s’accentue et se reflète dans son
influence et sa conduite avec les personnes de son entourage.
Cette troisième étape commence à se dessiner de façon
assez nette au moment où son frère va mieux et reprend ses
études et lorsqu’elle commence à payer elle-même ses séances.
Le processus de projection-introjection se rétablit lente­
ment avec fragilité, engendrant, entre autres choses, un contact
progressivement meilleur avec la réalité : en effet, à partir
de la relation à des objets internes (relation narcissique), la
projection-introjection signifie une « contamination » imper­
ceptible mais continue des caractéristiques réelles des dépo­
sitaires et des objets du monde extérieur ; c’est-à-dire que
dans la projection-introjection et dans la reprojection et la
réintrojection des expériences nouvelles se produisent peu à
peu en même temps que l’image interne se rectifie. La rupture du
stéréotype de conduite qui s’ensuivit entraîna très souvent chez
Maria Cristina la sensation d’être déconcertée que précédait soit
la peur du changement, soit une fissure dans le blocage affectif,
l’autisme et la symbiose, organisations défensives et rigides.
Lorsque la rupture de l’organisation défensive est trop
brusque, des phénomènes très particuliers se produisent :
par exemple, le besoin ou le fantasme d’agresser ou de s’auto-
agresser, ou la peur de se regarder dans un miroir. Je ne m’éten­
drai pas sur ces faits pourtant très intéressants mais rappelons
tout de même que la rupture ou la confusion du lien symbio­
tique implique un certain degré de perte et de désorganisation
de l’image du corps, avec cependant une réorganisation pos­
sible de cette image et du sentiment d’identité ; ces deux pro­
cessus sont étroitement liés.
Maria Cristina utilisait l’agression pour tenter de contrôler
et de refaire les limites de son corps, les traçant de nouveau à
travers le contraste brusque avec des objets extérieurs ;
M. Mahler décrit ce phénomène dans les psychoses symbio­
tiques, et l’interprétation qu’elle en donne est proche de la
mienne : l’activité auto-agressive (se cogner la tête, se mor­
dre, etc.) sert à mieux connaître les limites du corps propre,
du moi et du non-moi. C’est à cela que fait allusion la célèbre
phrase « se pincer pour voir si on ne rêve pas ». Un fragment
d’une récente séance servira ici d’illustration.
40 I SUR LA SYMBIOSE

Maria Cristina raconte que ses parents sont à Rosario et


qu’elle a pu se rendre compte pour la première fois qu’en
réalité ils s’aimaient et qu’elle devait rectifier l’image de ses
parents toujours en discorde ; de plus, elle s’étonne beaucoup
que sa mère ne lui demande rien. Tandis qu’elle raconte ces
faits, elle se pince le dos de la main puis à un autre moment
dit qu’elle a eu le fantasme qu’une voiture allait la renverser.
Au cours de cette période apparaissent aussi, au moment de
s’endormir, la peur de l’obscurité et autres phénomènes divers :
par exemple la sensation de disparaître qui l’oblige alors à
allumer brusquement la lumière ou à réagir par un petit sur­
saut musculaire.
La peur de se regarder dans une glace n’est autre que la
peur de se trouver très changée et de ne pas se reconnaître, de
se trouver devant une étrangère alors que le sentiment d’iden­
tité n’est pas encore tout à fait consolidé. La perception
psychologique du changement d’identité non encore affirmé
est extensive à l’image dans le miroir.
René Zazzo écrit que dès l’âge de 2 ans ou de 2 ans et
2 mois les enfants reconnaissent leur image dans une glace
et que cela est précédé d’une conduite particulière de désorga­
nisation. A la fin de la troisième année apparaît chez l’enfant
une certaine anxiété liée au plaisir de regarder sa propre
image dans la glace.
Voici maintenant un exemple permettant de montrer un
autre phénomène très particulier, lié à 1 'insight et aux chan­
gements : le fantasme de grossesse et d’accouchement.
Maria Cristina était partie à Santa Fe et à l’heure de la
séance elle me téléphone pour me dire qu’elle vient de rentrer
à Rosario, qu’elle n’a pas le temps de venir aujourd’hui, mais
qu’elle viendra à la prochaine séance. C’est la première fois
qu’elle appelle pour dire qu’elle ne viendra pas mais qu’elle
désire venir.
Elle arrive à l’heure à la séance suivante et en voyant les
peintres chez moi elle dit qu’elle se sent très déconcertée car
chez elle, à Santa Fe, il y avait aussi les peintres et la maison
était dans le plus grand désordre. En venant à la séance, elle se
demandait comment elle allait me trouver.
Je lui interprète qu’elle se demandait comment elle allait
trouver les choses qu’elle avait laissées en moi pendant qu’elle
ÉTUDE DE LA DÉPENDANCE-INDÉPENDANCE | 41

était absente et que si tout ce qu’elle éprouvait en relation


avec ses parents et Santa Fe était en désordre, elle est toute
déconcertée de ne pas retrouver ici les choses comme elle les
avait laissées en partant.
« Mmmm. » Elle touche son front et reste un moment silen­
cieuse. Puis elle raconte qu’hier et aujourd’hui elle s’est sentie
très déprimée et qu’en se promenant avec son fiancé elle a
perdu son sac avec l’argent pour me payer, un stylo appar­
tenant à son père, ses papiers d’identité et une photo de son
fiancé. Pour pouvoir passer ses examens, elle téléphona à sa
mère et lui demanda de lui envoyer une vieille carte d’identité ;
la mère crut qu’elle lui téléphonait pour lui souhaiter son
anniversaire, chose qu’elle avait complètement oubliée. Elle
raconte alors comment cette fois tout a été différent chez elle ;
ses parents étaient au courant de sa relation avec son fiancé
actuel et non seulement ils l’acceptèrent mais ils s’intéressèrent
à sa vie.
Devant ces changements — chez elle et en elle — elle tenta
une régression à une vieille identité (être comme avant) pour
faire en sorte que tout soit comme avant ; cette tentative s’ac­
compagna d’une perte de tous ses liens actuels et nouveaux
qui mettaient en péril ses relations de dépendance avec sa mère.
J’interprète son trouble devant les changements en lui
disant qu’elle a besoin de s’en tenir à quelque chose de fixe
qui ne change pas ; qu’elle a délégué cela en moi et que je suis
celui qui peut lui rendre son ancienne manière d’être.
Elle répond qu’aujourd’hui elle a pensé se retrouver tout à
coup avec un enfant, car les changements sont si légers qu’elle
les remarque à peine. Elle soupire et dit que maintenant elle
ne comprend pas bien ce qu’elle apprend et qu’elle n’a pas
envie de passer ses examens. « Je ne sais pas pourquoi mais
j’ai la sensation que cette année les matières ont été de véri­
tables accouchements. »
Lorsque eurent lieu d’autres changements, très importants
pour sa vie et ses relations, elle déclara qu’elle avait l’impres­
sion d’accoucher, d’essayer d’expulser sa mère.
Le fantasme de l’accouchement et de l'effort pour expulser
la mère implique la séparation d’avec l’objet symbiotique
qu’elle enfermait en elle et qui, à son tour, la retenait enfermée.
42 I SUR LA SYMBIOSE

Synthèse et conclusions

En m’appuyant sur les travaux de Fairbairn à propos du


problème de la dépendance et sur ceux de Melanie Klein et de
son école concernant la projection-introjection, j’ai tenté, en
partant de l’analyse d’une patiente, de développer et d’appro­
fondir la connaissance de ces processus. Ce travail m’a permis
de constater que :

1) Le conflit dépendance-indépendance repose sur une


perturbation du processus de projection-introjection.

2) Le blocage du processus de projection-introjection (en


même temps que le blocage du conflit dépendance-indépen­
dance) atteint une certaine stabilité en raison de la formation
de liens de caractères autistiques d’une part et symbiotiques
de l’autre.

3) La dissociation entre projection et introjection permet


l’organisation de liens autistiques et symbiotiques.

4) Il y a coexistence permanente de l’autisme et de la


symbiose avec prédominance absolue, relative ou alternée
de l’un des deux.

5) Dans le transfert, l’apparition même minime d’autisme


et de symbiose, ont permis : a) de retrouver les antécédents
les plus significatifs du développement des recherches sur ce
thème ; b) d’élargir le concept d’autisme de transfert intro­
duit par Liberman à celui de narcissisme de transfert ; c) de
constater que le terme narcissisme de transfert renferme le
caractère du lien aussi bien dans l’autisme que dans la sym­
biose ; d) de signaler comment la connaisance de la coexis­
tence de l’autisme et de la symbiose éclaire le caractère du
transfert des psychotiques ; e) de postuler que la coexistence
de l’autisme et de la symbiose de transfert existe dans toute
analyse.6

6) Le conflit et les processus étudiés présentent un carac­


tère de groupe et l’identification projective et introjective
étant liées à la conduite psychopathique, nous avons analysé
tout particulièrement la relation entre le déposé et le déposi-
ÉTUDE DE LA DÉPENDANCE-INDÉPENDANCE | 43

taire et la différence entre projeter, déléguer et provoquer


un rôle.

7) Les tentatives pour rétablir le processus de projection-


introjection se manifestent à certains moments par des phéno­
mènes particuliers qui tendent à reprendre le contrôle sur le
point d’être perdu : a) apparition de bouffées phobiques, d’éva­
nouissements, etc.; b) fragmentation d’objets, de liens et
leur contrôle dans l’espace ; c) rôle du corps comme buffer
devant une réintrojection brutale ou massive ; d) apparition
du phénomène du double ; e) auto-agression comme tenta­
tive pour récupérer les limites du corps et l’identité en danger
d’être perdue ; f) peur de se regarder dans le miroir comme
crainte de constater un changement déconcertant ; g) sensa­
tion de disparaître qui se produit dans l’obscurité et dispa­
rition de la sensation en allumant la lumière ou par un sursaut
musculaire ; h) tentatives pour renoncer à ce qui est nouveau
et déconcertant et pour être « comme avant ».8 9

8) La réintrojection est facilitée lorsqu’elle a lieu sous forme


fragmentée et contrôlée et lorsqu’elle est accompagnée d’une
élaboration graduelle par « fragments » et précédée d’une
fragmentation de ce qui primitivement apparaissait sous une
forme très condensée.

9) L’insight apparaît sporadiquement sous forme explosive


lié à des fantasmes de grossesse et d’accouchement où l’indé­
pendance et la maturité sont atteintes par une expulsion de
l’objet et la sortie de l’intérieur de l’objet.
CHAPITRE II

La symbiose
dans « Le repos du guerrier »

Nous nous proposons maintenant d’approfondir l’étude de la


symbiose par un essai d’analyse appliquée ; nous avons pour
cela choisi le roman de Christiane Rochefort, Le repos du guer­
rier, qui, bien qu’ayant déjà fait l’objet de nombreuses études,
se montre une illustration fort intéressante des résultats de
nos travaux cliniques. Avec un roman, le matériel étudié est
facilement accessible à tous ceux qui souhaitent confronter
leurs opinions, et c’est là un avantage ; mais dans notre cas,
le choix d’un roman était aussi motivé parce qu’il nous fallait
choisir un terrain d’analyse où l’on puisse montrer que la
symbiose implique un véritable entrecroisement de rôles. Le
champ du matériel clinique est celui du transfert et du contre-
transfert dont on ne peut tout livrer à la publication : le maté­
riel original s’en trouve alors appauvri et la clarté de l’exposé
en souffre. De plus, nous étions intéressés par l’étude d’une
symbiose livrée à son propre cours dans la relation inter­
personnelle car la thérapeutique psychanalytique est, en ce
sens, un travail essentiellement « antisymbiotique ».

Dans notre précédent travail sur le problème de la dépen­


dance-indépendance reliée aux processus de projection-intro-
jection, j’ai, en étudiant la symbiose comme une forme de
dépendance à partir d’un matériel clinique, fait les observa­
tions suivantes :
1 ) L’autisme et la symbiose coexistent toujours, avec prédo­
minance absolue, relative ou alternée de l’un des deux.
46 I SUR LA SYMBIOSE

2) Tous deux sont des relations d’objet narcissiques, leur


différence résidant en ce que le dépositaire est, soit une autre
personne, soit la psyché elle-même.
3) Ils sont tous deux intimement liés à des phénomènes
de projection-introjection ou plutôt à une dissociation entre
projection et introjection et sont les deux extrêmes de cette
scission.
4) Dans la symbiose, le rôle projeté coïncide avec le rôle
du dépositaire. On devrait donc parler de symbiose lorsqu’il
y a identification projective croisée et que chaque dépositaire
agit en fonction des rôles complémentaires de l’autre et
vice versa.
5) La symbiose est basée sur des projections massives,
immobilisées dans le dépositaire de sorte qu’une bonne partie
du moi du sujet s’aliène en lui.
6) La symbiose est « muette » ; les symptômes n’apparaissent
clairement que si elle se rompt. Elle intervient dans le transfert
psychotique et dans une certaine mesure dans toute analyse et
n’est pas sans liens avec la psychopathie et l’hypocondrie.
7) Le contrôle rigide du lien symbiotique a pour objet
d’éviter que le dépositaire ne fasse irruption dans la relation
d’objet narcissique et d’échapper à la réintrojection.
8) Le lien symbiotique est une relation très condensée de
choses très complexes et contradictoires qui ont besoin d’être
« émiettées » et discriminées pour être réintrojectées et élabo­
rées ; la réintrojection ne peut se faire qu’à petites doses et
à un rythme approprié. Apparaissent alors de petits « noyaux »
d'insight qui restent isolés, enkystés et qui, à un moment
donné, se rassemblent et se cristallisent, provoquant un
insight de forme explosive.
9) Quand on dépasse un certain « seuil », la réintrojection
agit comme un brusque retour du refoulé qui se manifeste
parfois par des phénomènes particuliers tendant à reprendre
le contrôle sur le point d’être perdu : bouffées phobiques et
évanouissements, fragmentation des objets et leur contrôle
dans l’espace, corps agissant comme buffer, phénomène du
double, auto-agression, peur de se regarder dans le miroir,
sensation de se dissiper, retour à l’antérieur et au connu.
« LE REPOS DU GUERRIER » | 47

10) Il y a dans la symbiose un déficit de la personnification,


du sentiment d’identité et du schéma corporel ainsi qu’une
confusion entre rôles féminins et masculins et un déficit de
la communication au plan symbolique avec augmentation
de la communication au plan préverbal ; même parler devient
une façon d’agir.

Symbiose et nature
de la relation d’objet

Cette étude sur la symbiose m’a amené à vérifier les obser­


vations que j’avais faites dans mon précédent travail. J’avais
constaté, en effet, que « le lien symbiotique est une relation
très condensée de choses fort complexes et contradictoires
qui ont besoin d’être « émiettées » et discriminées pour pouvoir
être réintrojectées et élaborées ». Sans avoir été notre objectif
spécifique, le travail qui suit reprend pour l’essentiel ce point :
celui de la nature et des vicissitudes de l’objet symbiotique.
La symbiose est un lien ou une relation à un objet qu’en
raison de ses propriétés j’ai appelé objet agglutiné ou glis-
chroïde. Ce terme, qui a été utilisé par F. Minkowski dans
l’étude de l’épilepsie, vient du grec et signifie visqueux ;
la viscosité est le phénomène qui résulte du lien à un objet
agglutiné.
La symbiose est une relation permettant l’immobilisation
et le contrôle de l’objet agglutiné. Celui-ci est un conglomérat
ou une condensation d’ébauches ou de formations très primi­
tives du moi en relation avec des objets intérieurs et des
parties de la réalité extérieure, à tous les niveaux d’inté­
gration (oral, anal, génital) ; le tout sans discrimination, ni
confusion. Cette dernière a lieu lorsque la discrimination se
perd alors que dans l’agglutination la confusion n’existe
pas puisque la discrimination n’a pas encore été atteinte.
L’objet agglutiné renferme la structure psychologique la plus
primitive, là où il y a fusion de l’intérieur et de l’extérieur
(l’état de syncrétisme chez Wallon) et sa persistance constitue
le noyau psychotique de la personnalité ; l’intensité et le
caractère de la dépendance symbiotique dépendent de l’am­
pleur de ce noyau psychotique (agglutiné).
La perte de l’immobilisation et du contrôle de l’objet
48 I SUR LA SYMBIOSE

agglutiné, c’est-à-dire sa mobilisation, est massive, en bouffées,


paroxystique et provoque ou menace de provoquer Vanêan-
tissement total et immédiat du moi du sujet ; cette mobilisation
est accompagnée d’une anxiété à caractère catastrophique,
extrêmement intense, massive et primitive, qui dépasse les
possibilités des techniques défensives du moins telles qu’elles
se présentent dans la position paranoïde-schizoïde et dans la
position dépressive. Les techniques défensives qui agissent
face à l’objet agglutiné sont les plus primitives et apparaissent
elles aussi violemment et massivement et leur intensité est
maximale : dissociation, projection et immobilisation.
Lorsque le lien symbiotique s’établit et se stabilise (immo­
bilisation et contrôle de l’objet agglutiné), l’autorégulation se
fait essentiellement à un niveau régressif de la communica­
tion, un niveau concret où le mot a le sens direct d’un agir ;
la relation sexuelle joue un rôle semblable ainsi que le renfor­
cement de la situation de persécution et d’agression, 1’ « agir »
psychopathique et l’hypocondrie. Le sujet peut, grâce à eux,
retenir et équilibrer de multiples dangers, par exemple perdre
le dépositaire ou rester enfermé. Les vicissitudes d’une relation
symbiotique peuvent être entièrement comprises en fonction
d’une fluctuation entre claustrophobie et agoraphobie.
La relation sexuelle présente un caractère compulsif et est
une actuation qui stabilise les rôles et contrôle la distance entre
les deux participants (feed-back). Quant à la persécution, elle
n’est pas obligatoirement liée à un mauvais objet mais à des
fragments d’objets non discriminés (agglutinés) ou à des
objets dont la discrimination a été perdue. Le renforcement
de la persécution par un objet agglutiné peut être un méca­
nisme de défense très utile dans la mesure où l’objet dangereux
est ainsi — du moins — déjà repéré. L’anxiété paranoïde
peut fonctionner comme un signal d’alarme mais il n’en va
pas de même pour l’anxiété catastrophique provoquée par la
menace d’un objet agglutiné dont on a perdu le contrôle et
l’immobilisation ; dans ce cas, la réaction est massivement
désorganisatrice. Devant l’anxiété paranoïde on peut utiliser
des défenses névrotiques mais devant l’anxiété catastrophique
provoquée par l’objet agglutiné, une telle possibilité n’existe
pas. Naturellement nous décrivons ici des situations types et ne
tenons pas compte des variations ou des transitions possibles.
« LE REPOS DU GUERRIER » | 49

Dans tout notre travail sur la symbiose, il nous a paru


essentiel de différencier objet et dépositaire (selon les concepts
introduits par Pichón-Rivière) car l’un des traits caractéris­
tiques de la symbiose est justement la coïncidence entre
l’objet intérieur projeté et le rôle assumé par le dépositaire.
Toute symbiose est toujours symbiose de groupe et comprend
deux ou plusieurs individus en interrelation ; le groupe sym­
biotique a, en tant que totalité, les caractéristiques de l’objet
agglutiné : il se meut en bloc, massivement et de façon rigide,
son unité est la totalité du groupe dont les membres ne sont
pas différenciés et discriminés, les rôles sont fixes et rigides,
répartis et non partagés et ils sont assumés par les membres
du groupe de façon complémentaire et solidaire. Le manque
de différenciation ou de discrimination entre les membres du
groupe symbiotique signifie que les rôles sont fixes mais que
les dépositaires qui les assument peuvent alterner et ne pas être
les mêmes, et que toute rotation a elle aussi lieu en bloc. Il y a
au moins trois rôles fixes et toujours présents dans un groupe
symbiotique : celui du protégé, celui du protecteur et celui
de l’observateur/contrôleur. Ce dernier est l’hypocondriaque
du groupe et a transformé l’auto-observation et le contrôle
en observation et contrôle du groupe dont les membres sont
comme ses propres organes. Ces trois rôles peuvent être
distribués entre deux ou plusieurs personnes.
La symbiose s’établit et opère essentiellement dans l’aire
corporelle et le monde extérieur1 ; l’aire mentale est fortement
dissociée ou scindée des deux autres et assiste en spectatrice
aux événements et aux vicissitudes de la symbiose sans pou­
voir intervenir. Ceci ne veut pas dire qu’à certains moments
l’aire mentale ne soit pas envahie par les vicissitudes de la
symbiose et que cela soit sans conséquences.
La séparation d’avec le dépositaire exige l’élaboration de
la relation symbiotique, c’est-à-dire l’élaboration de l’objet

1. Suivant en cela Pichon-Rivière, nous représentons les trois types


de conduite comme trois cercles concentriques et les appelons un, deux
et trois, correspondant respectivement aux phénomènes mentaux, corporels
et de l’agir dans le monde extérieur. Ce même auteur a étudié ce schéma
et sa dynamique en psychologie et en psychopathologie et a baptisé ces
cercles # aires de la conduite ». José Bleger, in Psicología de la conducta,
Buenos Aires, Paidos. (N.d.T.)
50 I SUR LA SYMBIOSE

agglutiné ; cette élaboration se fait graduellement et s’obtient


par fragments scindés de l’ensemble de l’objet agglutiné, par
une diversification des liens avec d’autres objets et d’autres
dépositaires et par une réactivation du stade pervers-poly­
morphe qui permet que les zones qui entrent alternativement
ou conjointement en contact avec l’objet agglutiné ou son
fragment, se diversifient. Ces diversifications permettent une
discrimination progressive et une réintrojection graduelle et
contrôlée. Tout ce qui aide à fragmenter et à discriminer la
condensation de l’objet agglutiné aide à rétablir le processus
de projection-introjection et à l’élaboration de l’objet agglu­
tiné lui-même.
Le lien à un objet agglutiné n’est ni exclusif ni spécifique
de la symbiose. On le trouve dans l’épilepsie et dans tous les
états se rapportant à la personnalité épileptoïde, dans les
blocages affectifs intenses, dans le sommeil et le rêve et
dans la relation thérapeutique négative. De plus, la relation
de transfert tend de façon permanente à se structurer en
un lien symbiotique parce qu’il y a régression en même temps
que réactivation de l’objet agglutiné (partie psychotique de
la personnalité) et parce que se condensent et s’accumulent
en un seul dépositaire (l’analyste) des expériences très diverses
qui mettent en jeu des objets et des parties du moi très diffé­
rents et aux caractéristiques très diverses.
Lorsque la symbiose se rompt brusquement (lorsque le
dépositaire est brusquement perdu), un affaiblissement de
l’agglutination peut se produire et il y a alors danger de
dissolution psychotique avec dispersion. A ce propos, rappe­
lons la différence établie par Bleuler entre la Spaltung et la
Zerspaltung : la Spaltung est une dissociation qui sépare des
parties déjà distinctes tandis que la Zerspaltung correspond
à la fragmentation irrégulière et à la dispersion désordonnée
de l’objet agglutiné, c’est-à-dire à une dissolution psycho­
tique. Si cette différence proposée par Bleuler et reprise par
Minkowski est pratiquement passée inaperçue, cela est dû,
il me semble, à ce que nos connaissances de la schizophrénie
dérivent de travaux s’appuyant surtout sur des tableaux de
restitution psychotique où, logiquement, on voit plus la
Spaltung que la Zerspaltung de l’objet agglutiné cependant
présente au moment de la dissolution psychotique. Ces
« LE REPOS DU GUERRIER » | 51

remarques devraient permettre de mieux parvenir à établir


des relations dynamiques entre l’épilepsie, la schizophrénie
et la symbiose.
Lorsque le contrôle de l’objet agglutiné est perdu et que
celui-ci envahit la psyché, la confusion peut apparaître. Une
des défenses qui permet d’immobiliser l’objet agglutiné par
utilisation du corps comme buffer pour protéger le moi est
l’hypocondrie étudiée par Rosenfeld comme défense contre
l’état confusionnel. Ce que je veux dire par là, c’est que la
confusion n’est pas la propriété de l’objet agglutiné mais
qu'elle surgit lorsque le moi est envahi. L’objet agglutiné
n’est pas confus, il est indiscriminé ; mais lorsqu’il cesse d’être
immobilisé ou d’être contrôlé, il devient un objet qui confond.
En plus de cette relation entre hypocondrie (contrôle dans
le corps de l’objet agglutiné) et confusion, nous pouvons voir
que tous les phénomènes reliés à la dynamique de l’objet
agglutiné modifient à un moment donné la clarté de la
conscience (dormir, rêver, réaction thérapeutique négative,
rupture de la symbiose) et peuvent conduire à son abolition
totale comme dans le cas de l’épilepsie. Cela laisse à penser
que les différents degrés de diminution de la clarté de conscience
(qu’ils aient un caractère normal ou anormal) dépendent
de l’irruption dans le moi d’un objet agglutiné de grandeur
variable. L’effet maximum est l'anéantissement total de la
conscience et du moi, danger qui fait naître des anxiétés
catastrophiques (massives et intenses) étant donné que l’objet
agglutiné est massif et indiscriminé ; comme le moi ne peut
utiliser de défenses, sa destruction est totale. Ce ne sont pas
seulement les bons objets ou certaines parties du moi qui
courent un danger mais sa totalité. Le mécanisme même de
défense est détruit. En ce sens, la fragmentation psychotique
(la Zerspaltung de l’objet agglutiné) sauve le moi d’une des­
truction totale, délétère.
J’en suis donc venu à proposer une hypothèse de travail :
en plus des deux positions fondamentales décrites par Melanie
Klein (chacune avec ses anxiétés, ses objets et ses défenses
propres), nous pouvons en distinguer une troisième, anté­
rieure aux deux premières, et caractérisée par une relation
d’objet agglutiné, une anxiété catastrophique, des défenses
telles que la scission, la projection et l’immobilisation fonc-
52 [ SUR LA SYMBIOSE

tionnant massivement au maximum de leur intensité et de


leur violence. Et de même que les deux positions (paranoïde-
schizoïde et dépressive) sont des points de fixation pour les
groupes des schizophrénies et la dépression, j’avance l’hypo­
thèse que cette troisième position est le point de fixation de
l’épilepsie et de l’épileptoïdie. Je propose donc de l’appeler
position glischro-caryque1.
Le passage de la position glischro-caryque à la position
paranoïde-schizoïde se fait au moyen d’une fragmentation
et d’une discrimination lentes et progressives à l’intérieur de
l’objet agglutiné, ce qui coïncide avec une augmentation de
la scission et de la projection et donne lieu à l’établissement
du processus de projection-introjection et à l’apparition de
nouvelles défenses pouvant opérer dans la position paranoïde-
schizoïde mais totalement insuffisantes dans la position
glischro-caryque. La position paranoïde-schizoïde se structure
donc sur le terrain qu'elle a conquis à la position glischro-
caryque. Bion a proposé de distinguer le splitting de la disso­
ciation ce qui, je crois, coïncide avec notre point de vue ; la
dissociation a lieu dans la position paranoïde-schizoïde tandis
que le splitting est propre à la position glischro-caryque et
sépare ou préserve le moi de l’objet agglutiné et opère contre
ce même objet afin de le fragmenter ou d’en détacher une
partie pour le contrôler, l’immobiliser ou l’élaborer ultérieure­
ment. Cette opération contre l’objet agglutiné (que Bion
appelle splitting et Rosenfeld splitting anormal) correspond,
à son plus haut degré, à ce que Bleuler nomme Zerspaltung ;
ce que Bion appelle dissociation correspond à la Spaltung
de Bleuler et au splitting normal de Rosenfeld.
Le même problème se pose pour la projection ; la différence
d’intensité dans les positions glischro-caryque et paranoïde-
schizoïde montre qu’il s’agit de deux processus qualitative­
ment distincts et que leurs conséquences sont elles aussi
différentes. Dans la position glischro-caryque, il y a pro-

1. « J’ai choisi le terme de position pour désigner les stades paranoïdes


et dépressifs parce que ces groupes d’angoisses et de défenses, bien que
faisant leur apparition aux stades primitifs, n’en sont pas exclusifs et appa­
raissent et réapparaissent au cours des premières années et même plus tard
dans des circonstances déterminées » (M. Klein [e], cf. bibliog. du chap. IV).
Il en va de même pour la position glischro-caryque.
« LE REPOS DU GUERRIER » | 53

jection intense, brusque, par bouffées, d’un objet agglutiné


ou d’un de ses fragments, sans accompagnement ou l’alter­
nance de réintrojection mais d’immobilisation. Cette diffé­
rence concernant la projection fait que, dans tout ce secteur
de la personnalité, l’apprentissage reste paralysé. Aussi bien
pour désigner les deux types de projection que les deux
types de dissociation, il me paraît préférable de ne pas utiliser
les termes de normal et anormal. Il me semble plus correct
de reprendre les termes de Bion, dissociation et splitting (ou
dissociation et fragmentation), et dans le cas de la projection
de parler de projection et de projection agglutinée.

L’exposition préalable des principales caractéristiques de


la symbiose permettra, je l’espère, de mieux approcher l’essai
qui va suivre. C’est volontairement que nous avons inversé
l’ordre de nos recherches car nous ne voyions pas les raisons
de plonger le lecteur dans les problèmes de la réflexion et de
la déduction. L’étude de ce roman, nous tenons à le souligner,
n’est pas un travail d’application de connaissances mais au
contraire un travail de déduction, et c’est en tant que tel que
nous le présentons ici.

Le matériel

Le roman comprend deux parties qui sont racontées par la


protagoniste, Geneviève Le Theil, une étudiante qui quitte
Paris pour vingt-quatre heures et se rend dans une ville de
province afin d’entrer en possession d’un héritage que lui a
laissé une tante. « Rien n’indiquait que sa vie allait se jouer. »
A l’hôtel, elle entre par erreur dans la chambre voisine de
la sienne et trouve le corps d’un homme qui visiblement a
tenté de se suicider. Elle s’arrange pour qu’on lui porte secours
et, à partir de ce moment, elle se sent attachée, liée au destin
de cette personne ; ce lien se renforce lorsqu’elle va lui rendre
visite le lendemain à l’hôpital et la relation symbiotique
s’établit : elle ne rentrera à Paris que plus tard et avec
Renaud. Tout le roman porte sur les vicissitudes de cette
relation symbiotique que nous étudierons en détails pour ce
qui est de la première partie de l’ouvrage et plus sommaire­
ment pour la seconde.
54 I SUR LA SYMBIOSE

Conditionnement du lien symbiotique

Geneviève arrive de Paris pour toucher l’héritage de sa


tante, sans manifester de deuil pour cette parente « que je
n’avais pas vue depuis ma première communion » ; elle ne
vient que pour toucher son héritage, ne doit rester que vingt-
quatre heures et retourner à Paris où l’attend son fiancé.
A la gare, personne ne l’attend pour « me mettre en garde
ou me conseiller », c’est-à-dire qu’elle sent d’emblée qu’il n’y
a personne sur qui elle peut s’appuyer. Il pleut, elle voit le
train s’éloigner et a un frisson. Elle pense qu’à Paris il faisait
beau, qu’elle n’a pas pris d’imperméable et qu’il aurait mieux
valu se méfier parce que « on croit toujours qu’il fait le même
temps partout ».
Ce matériel, ainsi que le contexte global de l’ouvrage, nous
fait comprendre que Geneviève se sent ici sans la protection
qu’elle a à Paris (sans imperméable) ; elle n’a pas non plus
en elle d’objet interne qui la protège et pense qu’il faut se
méfier de croire que quand on se sent protégé par des objets
externes, cela veut dire qu’il y a aussi des objets internes
protecteurs (qu’il fait le même temps).
Elle a une réaction de solitude et d’abandon quand elle voit le
train s’éloigner : il est le lien avec tout ce que Paris a de protec­
teur et avec la partie de son moi qui lui est liée. Elle surmonte
la situation en organisant immédiatement tous les détails de
son retour : « Tout était tracé. J’aime que tout soit tracé. »
Notre première rencontre avec Geneviève nous permet de
déduire que, séparée de la ville et des personnes avec lesquelles
elle se sent protégée, les objets internes qui lui permettaient
de se sentir secourue ne restent pas en elle. La séparation,
perte de l’objet protecteur externe, déclenche une réaction
de solitude et d’abandon (dépression schizoide) et, lorsque le
train s’éloigne, elle a un frisson : c’est le moment où elle se
sent menacée par des objets internes très dangereux, et le
frisson remplit une fonction de mécanisme de défense de
caractère massif et paroxystique, en bouffée, qui empêche la
rêintrojection et renforce la dissociation entre une partie dépen­
dante et protégée et une autre protectrice mais dangereuse à
rêintrojecter. Cette défense se consolide par la suite par le
contrôle obsessionnel.
« LE REPOS DU GUERRIER » | 55

Puis elle sort de la gare et, « sans surprise, débouche sur


une vilaine place battue de vent ». Le refoulement de la sur­
prise remplit ici une fonction défensive semblable au frisson
éprouvé auparavant, empêchant le retour du refoulé. Entre
deux hôtels, elle en choisit un au hasard : « l’hôtel de la Paix »,
au lieu de « l’hôtel de la Gare », noms symboliques de ce qu’elle
cherche et de ce qu’elle refoule.
Elle se fâche lorsque l’hôtelier lui demande si elle veut une
chambre pour une ou deux personnes : « Ne voyait-il pas que
j’étais seule ? Je le lui confirmai. » Sa gêne vient de ce que
la question de l’hôtelier lui ravive le fait qu’elle est seule,
sans protection et divisée. L’hôtelier lui adresse un « regard
inutilement suspicieux », où l’on peut deviner la projection de
sa propre méfiance à elle due à la perception de sa scission.
Une partie très active de son moi a pour fonction Vauto-obser­
vation et le contrôle de Vimmobilité, de ce qui doit rester projeté
d’une part et introjecté de l’autre.
« Je montai, escortée d’un valet à l’hygiène douteuse. Le
lavabo se vidait mal et l’eau chaude ne l’était pas. Je m’en
accommodai. Je changeai de chemisier, descendis ; le logeur,
levant le nez de son journal, me suivit des yeux comme si ma
conduite l’étonnait. Elle était pourtant bien banale ; il était
presque une heure et j’allai déjeuner avant de me rendre
chez le notaire. »
La banalité est le vécu schizoide que Fairbairn décrit
comme futilité et qui nous fait comprendre comment Gene­
viève agit en face de ce qui est nouveau : avec une certaine
distance ou un certain détachement. L’hygiène douteuse de
son monde intérieur est projetée sur l’employé qui la conduit
à sa chambre ; dans le lavabo qui se vide mal est symbolisé
son déficit de la projection de ses objets internes sales et
dans le manque d’eau chaude son désarroi affectif. Elle-même
est étonnée de tout ce qui arrive et tente de le nier ou de
l’amoindrir en considérant banale la situation.
Ce même jour, elle rend visite au notaire et se retrouve
propriétaire de deux immeubles et d’autres biens qui lui
assureront une existence commode ; alors « je laissai libre
cours aux rêveries que jusque-là, par crainte d’une déception,
je m’étais raisonnablement interdites : avec les vieilles per­
sonnes on a parfois des surprises, de mauvais placements.
56 I SUR LA SYMBIOSE

les dévaluations... Tante Lucie apparemment avait évité des


écueils ». Jusque-là, tante Lucie a été un objet douteux :
elle pouvait frustrer ou gratifier mais, maintenant que le
doute est résolu, Geneviève peut relâcher son contrôle, être
joyeuse et faire des projets ; les biens seraient consacrés à
l’enfance malheureuse. « J’aimais les enfants, d’autant plus
que ma santé ne me permettrait peut-être jamais d’en avoir. »
Elle doit utiliser son argent au profit des autres pour ne pas
tomber dans la culpabilité et compenser chez les autres sa
propre enfance malheureuse. Que tante Lucie apparaisse
comme un bon objet, alors la culpabilité se fait jour et le
doute se déplace vers son propre intérieur : elle ne sait pas si
elle pourra avoir des enfants.
Jusque-là, tante Lucie était un objet douteux ; dès qu’elle
est discriminée comme objet gratifiant introjecté, la per­
sécution interne et la réactivation des doutes sur son propre
intérieur (hypocondrie) apparaissent. Le blocage revient :
elle retourne à l’hôtel avec la vague impression « de n’avoir
perdu que trop de temps ». A l’hôtel elle se trompe de chambre
et ouvre la porte d’à côté : recherche d’un objet externe,
d’une compagnie pour se rassurer ou se défendre de son
intérieur persécuteur (douteux et confus).

La rencontre et le retour du refoulé

En ouvrant la porte de la chambre voisine, elle voit un


homme étendu sur le lit, tout babillé, la bouche ouverte et
émettant des ronflements irréguliers. « L’ensemble avait,
dans le reste de jour, un aspect sinistre. » Elle touche sa main
et la trouve froide, la secoue sans qu’il y ait de réaction.
« C’était horrible. » Elle voit deux tubes vides près d’un verre
et comprend qu’il s’agit d’un suicide. Elle court et appelle le
patron de l’hôtel qui la regarde avec suspicion, « comme si
j’étais responsable de tout ». Elle explique que sa clé a ouvert
la porte d’à côté. « Heureusement d’ailleurs. Heureusement
pour vous !, appuyai-je avec une lourdeur qui me paraissait
nécessaire. » Finalement, l’hôtelier appelle le commissariat
et « m’annonça, comme si j’étais de la famille, qu’ils arri­
vaient tout de suite ».
Cette rencontre avec un homme moribond (mort et vivant)
« LE REPOS DU GUERRIER » | 57

rompt avec l’immobilisation et le refoulé qui, jusqu’à ce


moment, avaient gardé un certain équilibre. Le retour du
refoulé lui fait vivre la scène de l’homme moribond comme
quelque chose de sinistre et d’horrible. Il y a une certaine
confusion ou superposition entre l’interne et l’externe (elle
sent qu’on la regarde comme si elle était l’auteur de tout),
due à la projection sur le moribond de ses propres objets
internes, et elle lutte contre cette confusion et cette super­
position en précisant que sa découverte est une chance pour
le patron et non pour elle ; cette discrimination (mettre les
choses à leur place) n’est pas permanente et la superposition
réapparaît au moment où elle ressent l’événement comme si
elle était de la famille (vécu proche du déjà vu). « J’eus un
sursaut offensé de me voir associée à cette loque agonisante. »
Le sursaut est une dissociation violente et massive qui s’oppose
à la superposition de l’externe et de l’interne, c’est-à-dire une
dissociation qui s’oppose au rétablissement de la projection-
introjection. Le sursaut a la même fonction de défense que le
frisson ressenti en arrivant à la gare et tous deux ont le même
caractère paroxystique en bouffée et massif.

Processus d'acceptation du dépositaire

A l’hôtel, il est inscrit sous le nom de Jean Renaud, étudiant


(plus tard elle saura son vrai nom : Sarti) ; ses bagages se
résument à un portefeuille où il n’y a ni argent ni carte
d’identité : « Il l’a probablement détruite et jetée dans les
W.-C. », commente l’inspecteur de police, « il sera frais quand
il se réveillera à l’hôpital sans papiers ni argent ! Lui qui
croyait en avoir fini ! ». En entendant les mots de l’inspecteur
de police, Geneviève se trouble et doute : « Jusque-là, j’avais
vécu dans la certitude d’accomplir une bonne action. J’ai
compris soudain que le point de vue de Jean Renaud pouvait
être différent. » Elle comprend la superposition d’avoir sauvé
Jean Renaud pour sauver ses objets internes moribonds
car il en est le dépositaire. C’est ce qui la fera agir plus tard
de façon réparatoire et masochiste.
Par moments, elle oublie ce qui s’est passé : « J’avais des
immeubles, une maison, un très beau parc. Je les avais un
instant oubliés. Je repris pied. Je vais dîner, dis-je joyeuse­
58 I SUR LA SYMBIOSE

ment. — Après toutes ces émotions, il faut un bon repas, dit le


patron de l’hôtel. — Ces émotions ? Quelles émotions ? Ah ! oui,
le mort ! Je montai faire un peu de toilette. » La négation
remplit aussi une fonction de défense, mais elle n’est viable que
lorsque la scission entre l’interne et l’externe se fait avec succès.

« Je ne fis pas grand honneur à mon dîner gastronomique.


Seule, encerclée de plats somptueux, j’étais mal à l’aise ; je
rentrai vite. » Geneviève recommence à se sentir seule mais
tend à immobiliser la projection-introjection : elle ne peut
pas manger.
Avant de dormir « je m’assis devant la table et tentai de
faire cette fameuse mise au point » ; elle tente ainsi un contrôle
obsessionnel (faire le point), d’établir une discrimination dans
la confusion. Mais la tentative échoue. « Le silence m’oppres­
sait. Ma pensée fuyait. Pas un bruit sauf les trains enrhumés
qui laissaient après eux un silence encore épaissi. J’étais seule
au milieu de la nuit. » Seule dans la nuit, elle se sent oppressée
par la confusion interne : il n’y a pas d’objets protecteurs.
Le trouble s’étend et efface les limites de son identité, sa
pensée fuit, elle a un vécu de folie, de perte de contrôle ;
tout s’accentue lorsqu’elle entend les trains qui, comme
celui dans lequel elle est venue, partent et l’éloignent de la
protection de Paris.
Elle ne se sent plus seule et tout rentre dans l’ordre lors­
qu’elle se souvient que « à l’autre bout de la ville un homme
se débattait, qu’on arrachait de force à la paix qu’il s’était
donnée ». « Sur son lit d’hôpital, que devenait Jean Renaud ? »
Lorsqu’elle accepte le dépositaire et accepte la projection en
lui, elle ne se sent plus seule ni oppressée ; quelqu’un prend
en charge ses objets moribonds. Si elle accepte Renaud en elle,
tout rentre dans l’ordre et se calme. Et elle peut s’endormir.
Cette nuit-là, elle a un cauchemar. « Je cherche quelqu’un,
j’arrive dans un lieu public et j’y suis accueillie par des rires
d’homme et je m’aperçois que je suis vêtue d’une chemise trop
courte et pas très nette. Ce rêve hanta mon enfance sous
diverses formes et fit une brève réapparition après la mort
de mon père. Puis il disparut. J’espérais qu’il avait perdu
ma trace. Mais non. Le voici là. Je pensai que cet homme
d’hier était mort, finalement. »
« LE REPOS DU GUERRIER » | 59

Si Jean Renaud est mort et le dépositaire disparu, le refoulé


revient dans le sommeil sous forme de cauchemar ; elle
cherche secours auprès des hommes mais elle échoue parce
que ses tendances incestueuses la rendent sale. Dans le som­
meil, la scission entre le projeté et l’introjecté échoue elle aussi.
En se levant, elle s’aperçoit qu’elle a une crise de foie.
Si Renaud est mort, une réintrojection antérieure fait appa­
raître à sa place un contrôle hypocondriaque. (« En fait,
j’avais tout bonnement trop mangé la veille au soir... »)
Mais la défense hypocondriaque ne fonctionne pas et le besoin
d’avoir des nouvelles de Renaud se fait sentir, recherche ou
rencontre du dépositaire pour la reprojection. Elle ne peut
passer outre son besoin d’aller à l’hôpital pour savoir et, une
fois là-bas, elle ne peut éviter non plus la rencontre avec
Renaud.

Récapitulation

Jusqu’à maintenant nous n’avons suivi qu’un seul des


protagonistes mais nous l’avons suivi en détail durant quelques
heures de sa vie, depuis le moment où elle a été sur le point
de nier tout changement et s’est efforcée de conserver son
organisation psychologique rigide (la distribution de ses
objets)1. Les dangers commencent lorsqu’elle se sent séparée
de ses objets externes protecteurs (Paris, son fiancé) et
qu’apparaissent la solitude et l’abandon ; elle parvient à se
défendre contre le danger de désorganisation grâce à des
mécanismes qui renforcent intensément et massivement la
dissociation ou la scission : le sursaut et le frisson paralysent
et bloquent la projection-introjection et le blocage se consolide
avec la dénégation et le contrôle obsessionnel.
Cette situation se maintient ainsi, avec quelques oscilla­
tions et Geneviève aurait probablement pu retourner à Paris
et à son fiancé pour reprendre ses relations de secours, de
sécurité, de dépendance.
Mais la rencontre avec un suicidaire, un moribond, rompt
brutalement la situation : il y a un brusque retour du refoulé,

1. Notons une première coïncidence avec la réaction thérapeutique


négative : le besoin qu’il ne se passe rien et dans ce but le contrôle rigide
et l’immobilité dans la distribution des objets.
60 I SUR LA SYMBIOSE

une alternance de projections-introjections rapides et mas­


sives, ce qui produit, selon les moments, une sensation de
vécu sinistre, familial, un effacement des limites entre l’interne
et l’extérieur, avec la confusion qui s’ensuit. L’immobilité
et le blocage original ne pourront plus se rétablir ; des objets
internes dangereux commencent à agir, la menaçant de confu­
sion, de folie, d’anéantissement. Le besoin d’un dépositaire
s’impose et déjà se dessine la compulsion visant à rétablir
rapidement un lien qui la laissera libre et à l’abri de ses objets
dangereux : la symbiose, en tant que défense contre la confusion
et r anéantissement. U aliénation d'une partie d'elle-même pour
pouvoir continuer à vivre.
Tout en elle est douteux et ses objets aussi le sont : son
père (sur qui nous aurons d’autres détails plus tard) porte
l’empreinte de ses tendances incestueuses ; sa tante pouvait
aussi bien la gratifier que la frustrer. Elle apprend, de plus,
par l’hôtelier que sur ses parcs on allait construire « le motel,
vous savez, ces casernes sur le bord des routes, la nouvelle
mode... ». Renaud est mort et vivant à la fois.

Formation ou établissement
du lien symbiotique

Geneviève part à la recherche de son dépositaire et nous


devons maintenant la suivre pour voir, dans sa rencontre
avec Renaud, l’entrecroisement projectif qui permet à la
symbiose, au pacte entre eux deux, de s’établir.
A l’hôpital, elle va compulsivement à sa rencontre, guidée
par une infirmière qui « l’entraîne dans un flot de paroles »
et elle la suit « étourdie, hébétée ». C’est dans cet état d’auto­
mate qu’elle va être « symbiotisée », s’offrant passivement à
être dépositaire des projections de Renaud. Il ne s’agit pas
d’une simple introjection mais d’une introjection qui mobili­
sera ou encouragera des rôles semblables à ceux introjectés
et qui se fusionneront en eux. Renaud est, en tant qu’objet
réel, nécessaire mais inconnu et dangereux, « douteux » (pour
reprendre une expression de Geneviève) et c’est pourquoi
elle est « étourdie et hébétée », mélange de confusion, de
panique et de paralysie.
L’infirmière lui sert d’objet médiateur ; elle lui dit que
« LE REPOS DU GUERRIER » | 61

Renaud l’attend, « il veut voir celle à qui il doit la vie après


sa mère » ; elle lui dit aussi que « lorsqu’il est sorti de son état
comateux, il a ouvert un œil et a dit « merde » mais que
« depuis qu’il ne souffre plus, c’est le cirque ». Comme on le
lui a dit, Renaud la reçoit avec un flot de paroles pompeuses,
moqueuses et cyniques mais le contenu en est une plainte
amère sur son destin et une demande de protection. Cette
contradiction entre forme et contenu (le double front dans le
transfert) fait que Geneviève reste bouche bée. Renaud inter­
cale un « allons, ne pleurez plus » alors qu’elle ne pleure pas
du tout, ce qui provoque en elle une désorientation.
Elle pense que, bien évidemment, Renaud ne lui est pas
le moins du monde reconnaissant de lui avoir sauvé la vie,
contrairement à ce qu’elle espérait et, quand elle lui demande
s’il a besoin de quelque chose, Renaud lui répond : « Absolu­
ment de rien, merci. Vous n’avez déjà que trop fait. » Renaud
ne peut éprouver de la gratitude ; l’envie de la femme qui
peut donner la vie l’en empêche.
Compte tenu du processus intrapsychique qui avait déjà
eu lieu en Geneviève (la projection dans Renaud de ses objets
morts et dangereux), lorsqu’elle le rencontre elle est paralysée
et envahie. Renaud lui fait sentir qu’elle est responsable
qu’il soit en vie et elle se sent coupable parce que pour elle
Renaud a été sauvé pour prendre en charge ses objets morts.
Geneviève devra continuer à insuffler la vie en Renaud pour
éviter la réintrojection, mais pas trop de vie cependant pour
ne pas le perdre. Renaud doit être un dépositaire vivant et
mort en même temps, tout comme ses objets projetés.
Le dialogue avec Renaud est à double sens : d’une part
Renaud est méprisant mais de l’autre il provoque chez
Geneviève le besoin de continuer à s’occuper de lui comme
d’un enfant qui se pend au cou de sa mère et la fait se sentir
coupable de l’avoir mis au monde. En même temps il y a
un renversement de la situation initiale. Geneviève cherchait
à être protégée et avec Renaud c’est elle qui est protectrice
tout en étant protégée dans la mesure où elle projette chez
Renaud ses propres parties désemparées. Le manque de
gratitude de Renaud ne la réassure pas dans ses bons objets
internes et renforce son sentiment que cette nouvelle relation
ne la protège ni ne la secourt. Pour arriver à l’être, elle devra
62 I SUR LA SYMBIOSE

continuer compulsivement à donner et à le sauver en perma­


nence. Si elle cesse de le faire ou si elle échoue, elle sera envahie
par ses propres objets morts et dangereux. Pour pouvoir
vivre, elle devra remplir l’avidité de Renaud, évitant ainsi
de succomber à la sienne, puisqu’elle n’a personne qui la
protège comme elle va protéger Renaud. Dans la protection,
il y a le fait d’être elle-même secourue.
Elle se sent, à sa grande surprise, indirectement obligée
de revenir à l’hôpital le lendemain (« Renaud l’a « eue »,
compromise, elle s’est « laissée avoir » et a provoqué et renforcé
cette attitude chez Renaud »), alors que son projet était de
repartir pour Paris le jour même. Elle est déjà enfermée
dans le dépositaire et ne peut plus en sortir. Elle a une bouffée
phobique : « J’étais mal à l’aise. D’ailleurs, il faisait vraiment
trop chaud dans cet hôpital. J’aurais dû ôter mon imper­
méable (symbole de la protection depuis son arrivée à la
gare). Le vêtement était un vrai scaphandre, j’y transpirais
abondamment a1.
Le destin de la symbiose est jeté, le « pacte » est consommé2.
Avant de sortir de l’hôpital, elle éprouve de la pitié pour
Renaud, de la nostalgie pour les parties qu’elle a déposées en
lui. « Il paraissait avoir envie que je vienne. Il devait se sentir
horriblement seul. Cela se voyait malgré ses grands airs. En fait,
j’avais un peu pitié. Après tout, je pouvais perdre un jour pour

1. Il est fréquent que l’accès phobique apparaisse dans deux situations


types : lorsque la symbiose s’installe (claustrophobie) ou lorsque se rompt
et s’affaiblit la relation symbiotique (agoraphobie). Il peut être remplacé
sporadiquement ou de façon permanente par des crises d’asthme.
2. Fairbaim, à propos d’« une névrose démoniaque du XVIIe siècle », écrit :
« La particularité du pacte avec le diable est qu’il impbque une relation à
un mauvais objet. » Ce que Christophe cherchait en Satan « pathétiquement,
n’était pas de jouir du vin, des femmes et du chant mais, selon le pacte
lui-même, la permission d'être à l'intérieur de lui-même, comme un enfant
de son propre corps ». C’est pour cela qu’il vendit son âme éternelle, non
pour obtenir une gratification mais un père, même si celui-ci avait été,
pendant toute son enfance, un mauvais objet » (cité par E. Pichon-Rivièbe
dans Lo siniestro). Le pacte (la symbiose) est le contrôle et l’apaisement
d’objets dangereux afin de rester à l’intérieur de l’autre « comme un enfant
de son propre corps ».
L’étude de la symbiose nous met d’emblée dans la psychologie des
« pactes » avec le diable (Christophe Haitzmann, Faust), dans la psychologie
de la folie à deux, dans la réaction thérapeutique négative qui est elle
aussi un pacte. On sacrifie une partie de soi-même pour vivre avec le reste
à l'intérieur de soi.
« LE REPOS DU GUERRIER » | 63

un homme qui vient de se tuer. » Ce n’est pas un homme que


son intervention vient de sauver. Ce qu’elle avait projeté
fait de lui « un homme qui vient de se tuer » et d’elle une mère
qui a accouché d’un enfant moribond mais qui doit continuer
à vivre mort pour elle et par elle. Renaud accepte ce rôle à
condition que quelqu’un se charge de sa vie qu’il ne peut pas
assumer : la mort en échange de la dépendance, c’est sa seule
possibilité de vivre. La relation symbiotique se présente ainsi
comme un pacte entre leurs parties mortes, détruites et dange­
reuses ; ils « prêtent serment » pour pouvoir porter ensemble le
cadavre. C’est un pacte pour pouvoir continuer à vivre. Le
secret de la symbiose est celui d'un cadavre en vie qui doit être
conservé, contrôlé et immobilisé par ses membres ; s’il y a perte
de contrôle, la destruction se produit ou du moins il y a risque
de destruction.
En sortant de l’hôpital, elle se sent soulagée ; elle a laissé
en Renaud tous ses objets morts et dangereux et, ce jour-là,
elle règle toutes ses affaires concernant l’héritage. Elle peut
alors se permettre de penser à être heureuse : elle s’achètera
une voiture, un manteau de fourrure, elle ira en vacances
dans le Midi, elle vivra bien, elle se mariera avec Pierre, son
fiancé. « Je serai heureuse. »
Elle pense à tout cela mais, en prononçant les mots : « Je
serai heureuse », sa partie dissociée revient : elle ne sait que
faire de la maison dont elle vient d’hériter, « une vieille demeure
sans style », et elle repense à sa décision de rester pour résoudre
ce problème, rationalisation qui cache sa compulsion de s’oc­
cuper de Renaud, de ne pas se séparer de sa partie dissociée
projetée en lui. Cette réflexion a ici la même structure que le
phénomène de réaction thérapeutique négative1 : si elle accepte
d’être heureuse, elle doit prendre immédiatement en charge
ses parties mortes et dangereuses qui menacent de la détruire.
C’est d’une logique implacable. Sa relation d’objet fonctionne
en bloc, il n’y a ni dispersion, ni discrimination ; c’est une

1. La réaction thérapeutique négative n’appartient pas totalement à


un type déterminé de névrose, mais est le résultat d’un lien déterminé
entre le psychanalyste et le patient. Elle est une symbiose où il y a une
projection croisée ; c’est un « pacte ». L’objet en léthargie décrit par Cesio
est un objet agglutiné qui n’est pas en léthargie, mais la provoque lorsqu’il
se mobilise et envahit le moi.
64 I SUR LA SYMBIOSE

réaction qui fonctionne selon la loi du tout ou rien : si elle veut


assumer sa vie, elle doit assumer sa mort instantanément et
en même temps. Si elle veut vivre, elle doit payer et donner vie
à ses objets morts ; son moi et tous ses bons objets courent alors
le danger de succomber.
« Je restai. Il me semblait que cette décision ridicule se fût
prise sans moi et par morceaux. Un des morceaux était une
parole étourdie prononcée sous l’efFet de la chaleur et dont je
me voyais à présent prisonnière. » La décision de rester, c’est
une autre partie d’elle qui l’a prise, dissociée de cette autre
partie qui s’imaginait être heureuse. Elle était prisonnière
d’une partie d’elle-même projetée dans le dépositaire ; elle
était ainsi victime d’un de ses « morceaux », d’une partie de
son propre moi liée à ses objets morts et projetés.
Elle fantasme alors une solution pour se défaire de la sym­
biose ou du moins pour la relativiser : elle aidera économi­
quement Renaud : « Je lui donnerais la possibilité de sortir
d’ici puisque, après tout, c’était ma faute s’il avait encore à
prendre des trains (c’est-à-dire s’il était encore en vie) ; je lui
paierais son billet ; et même de quoi tenir en attendant ; en
attendant ce qu’il voudrait ; et ne serait-ce pas, par surcroît,
une excellente inauguration de l’héritage ? Une bonne action.
Je tenais l’idée. Après quoi je serais quitte avec ce Jean
Renaud qui était venu se suicider dans mes jambes et dont la
pensée, depuis hier, quoique j’en pense, me dérangeait. Au
fond, j’avais des remords ; il fallait en payer la rançon. »

Raillerie et pitié

Elle retourne à l’hôpital avec le fantasme de suborner ses


persécuteurs. « C’est ainsi que le jour suivant, le cœur allégé
par la certitude d’un dénouement prochain, je franchis la
porte du pavillon B. »
« Je trouvai ma victime assise sur un banc et devisant avec
son infirmière. » S’entame alors un dialogue où son fantasme
de subornation échoue complètement et où la relation s’inten­
sifie au lieu de se terminer. Ainsi se renforce son besoin de
réparer Renaud et, en lui, ses objets morts. Ce n’est plus
seulement un processus de projection et de contrôle mais
aussi une compulsion de réparation, pour donner la vie,
« LE REPOS DU GUERRIER » | 65

conserver son dépositaire en vie. Ce renforcement de la sym­


biose se fait par un chassé-croisé de raillerie et de pitié.
Avec sa raillerie, Renaud lui montre qu’elle est faible tout
en allégeant sa propre faiblesse et provoque en elle la culpa­
bilité et le rôle protecteur ; sa pitié à elle allège sa culpabilité
à lui et lui montre qu’elle le protège tout en encourageant ou
en intensifiant en lui son rôle d’être faible afin de prendre en
charge leur mort à tous deux. Ils évitent ainsi la destruction.
La raillerie et la pitié intensifient le cercle symbiotique dans la
distribution des rôles. Le plus caractéristique de la symbiose
est que les rôles ne se partagent pas mais se répartissent. La
répartition des rôles implique une dissociation plus nette per­
mettant d’éviter la confusion et la destruction. Pour partager les
rôles, il faut être parvenu à la discrimination, avoir réussi une
division schizoide. Partager est créatif tandis que répartir exige
une immobilisation et implique un cercle vicieux paralysant.
Dans la relation symbiotique (groupe symbiotique), les indi­
vidus qui assument les rôles peuvent changer mais les rôles eux-
mêmes restent fixes et inamovibles. Il existe des groupes encore
plus symbiotiques où les rôles ne peuvent pas passer d’une
personne à une autre. D'autre part, dans un groupe de ce type,
le rôle de contrôle d’observation du groupe (rôle hypocondriaque)
est toujours présent et, pour la personne qui l’assume, les
autres membres de la relation sont comme les organes ou les
parties du corps qu’elle a besoin de conserver et de contrôler1.

Renaud offre ses parties vivantes, son moi sain : « Voilà,


la petite âme elle est là », dit-il en désignant avec précision le
milieu de sa poitrine. « Faites-vous une raison, elle est à vous,
elle vous appartient, ne me concerne plus. Faites-en ce que
vous voulez, c’est votre chose. »
Renaud répartit lui aussi sans partager. « Et maintenant,
vous voilà avec une âme sur le dos. Mais vous pouvez toujours
la foutre en l’air, dit-il. Elle ne vous demande rien, elle ne
demande rien du tout à personne. Elle s’en fout. Vous m’avez
aidé très gentiment à sortir de là-dedans. Merci. Mais main­
tenant, c’est quartier libre. »
Renaud ne demande rien à personne. Mais il fera en sorte

1. Ces observations sur la psychologie du groupe ont été développées


dans Psicohigiene y psicología institucional, Buenos Aires, Paidos, 1966.

J. BLEGETt 3
66 I SUR LA SYMBIOSE

qu’on le lui donne sans qu’il ait besoin de demander ou plutôt


en provoquant chez l’autre le rôle ou le besoin de donner. « Il
ne mendiait pas. Il consentait à recevoir, à la rigueur. » Il ne
montrait pas non plus qu’il recevait ou qu’on lui donnait.
Cette fois, c’est Renaud qui, pendant ce dialogue, renforce
sa dissociation et la projection de sa partie dissociée et il vit
cette dissociation et cette projection de son âme comme une
mort. Il demande un verre de rhum comme « dernière volonté »
tandis qu’il a une bouffée phobique : « La sueur perlait à son
front : il devait être plus épuisé qu’il ne le laissait voir. Il
avait une expression têtue, inquiète. »
La fonction du langage est ici importante : c’est lui qui,
pour l’essentiel, établit la symbiose ; mais, pour accomplir
cette fonction, le langage ne doit pas opérer au niveau de sa
valeur symbolique mais à un niveau de régression, comme une
« actuation » et comme un agent de 1’ « actuation » de l’autre.
Au lieu de susciter chez le récepteur un symbole ou un signifié,
il suscite directement un acte. Le niveau symbolique ne se situe
pas au premier plan et les mots ont un sens littéral, concret.
Lorsque Renaud lui demande un verre de rhum, il dit : « Il
faudra que vous m’invitiez. Je n’ai rien. — Bien sûr. N’est-ce
pas mon devoir ? C’était bien imprudent. Cet homme avait
décidément la propriété de me rendre étourdie. » Après avoir
bu, il dit : « Je suis à vous », et Geneviève pense : « Que le ciel
tombe, j’ai ramassé le diable. Pourquoi une formule de politesse,
dans sa bouche, fait-elle figure de réalité littérale ? »
Les mots sont des actes et engendrent directement des
actes chez l’autre. Geneviève le perçoit et pense : « Pour
comprendre cet homme, il suffit en somme d’un dictionnaire...
J’ai le sentiment d’avoir parlé gratuitement toute ma vie et
d’entendre pour la première fois parler pour de bon. » Voilà le
niveau concret où fonctionne et se stabilise la symbiose. Les
mots n’engendrent pas chez l’autre des pensées préliminaires
à l’action mais des actions dissociées de l’esprit et de son
contenu symbolique. La communication est directe, littérale,
d’action à action. L’esprit est dissocié ; il assiste, en tous cas,
en spectateur exclu du drame qui est en train de se jouer1.

1. Cette partie spectatrice et exclue (l’esprit) qui agit comme observatrice


et dont le rôle — nous l’avons déjà dit — est d’être toujours présente dans
toute relation symbiotique même si son dépositaire change, n’est pas sans
« Le repos du guerrier » | 67

La métamorphose

Dans l’établissement de la symbiose intervient un change­


ment centré essentiellement sur le corps et vécu comme une
métamorphose. Le centre de la personnalité n’est plus la
partie la plus mûre du moi : le refoulé revient en le déplaçant
et en prenant sa place.
Geneviève ne résiste plus à la symbiose, elle s’offre à elle ;
les noyaux de son moi (jusque-là fortement refoulés) impliqués
dans la symbiose sont maintenant le centre de sa personnalité.
Le changement est vécu comme une folie : « Je suis folle. Mon
corps subit une intense métamorphose, je vais me réveiller
chenille ou baleine blanche, je vais crier, pleurer, japper ou
braire. Je l’aime. J’aime cet homme. Et depuis le début. »
Cette brusque actualisation et cette brusque irruption d’une
partie de son moi en régression et jusque-là fortement refoulé,
sont vécues comme une folie, mais une folie contrôlée et fixée
dans la métamorphose corporelle ; on pourrait dire que c’est
une hypocondrie généralisée, massive, en bloc, parce qu’elle
concerne le corps tout entier — et pas seulement un de ses
fragments — de façon intense et brutale. C’est ce qui la sauve
d’une psychose. Et, à partir de ce moment, s’établit une forte
dissociation entre l’esprit et le corps. Le niveau de régression
symbiotique opère et s’installe, essentiellement, à travers le
corps, alors que l’esprit peut opérer au niveau logique, au
niveau de la réalité et de l’adéquation à cette réalité en faisant
fonction d’observateur perplexe qui ne comprend pas pour­
quoi ce corps ne lui obéit pas et semble avoir sa propre
indépendance.
Quand Geneviève accepte la symbiose, le changement, la
métamorphose et n’est plus en lutte avec elle-même, elle
éprouve une délivrance et une certaine paix ; ce phénomène
ressemble au soulagement que ressent le psychotique quand
il accepte son délire, se soumet à lui ou à ses hallucinations et

lien avec le manichéisme introduit en psychiatrie par Magnan et repris


ultérieurement par Dide et Guiraud pour caractériser les cas délirants où
coexiste une lutte entre persécution et protection (entre persécuteurs et
protecteurs). Cette lutte semble se dérouler en dehors du patient ou sans
lui qui y assiste en tant que spectateur ou simple observateur. Et c’est,
selon Dide et Guiraud, ce qui caractérise le plus le manichéisme délirant.
68 I SUR LA SYMBIOSE

en général à ses persécuteurs. « Je ressens une délivrance


d’accouchée. C’est fait. J’ai avoué. Il le sait. » Et au même
moment : « Mon ventre me fait mal. Une bête chaude y habite
depuis une minute et déjà prend toute la place. Ce monstre
se dilate et c’est moi. Le moi qui, toute ma vie, a nié l’existence
du coup de foudre, le coup de foudre vient de le tuer. »
Le déplacement du centre de la personnalité vers les noyaux
régressifs et symbiotiques du moi est perçu comme un accou­
chement, une naissance, un resurgissement plein de vie mais
aussi comme un monstre envahisseur, une grossesse qui s’em­
pare de toute la personnalité. Le fantasme de l’accouchement
et de la grossesse sont simultanés et resurgissent comme des
efforts pour contrôler ses anxiétés, en reliant l’inconnu au
plus connu et au plus concret.
Après la métamorphose, elle est autre ; ils déjeunent mais
elle n’a plus faim, « l’autre avait faim ». « En celle que je suis
la faim s’est distribuée autrement. »

Le mot métamorphose vient du grec et signifie « changement


complet » ; la dénomination et l’étymologie s’en tiennent
fidèlement à ce qui se passe dans la réalité et à ce que nous
avons vu chez Geneviève. Et ce « changement complet » de
personnalité engendre un problème et une réponse. Pourquoi
l’actualisation de liens (qui enveloppe toujours un fragment du
moi et un objet) provoque-t-elle un changement complet de
personnalité alors que d’autres changements ont lieu à l’inté­
rieur de la personnalité maintenue telle quelle ? Nous pouvons
répondre que si une bonne division schizoide avait eu lieu,
c’est-à-dire une fragmentation et une discrimination suffi­
santes du moi et des objets, aucun changement de lien ne
serait vécu comme un changement global et massif de person­
nalité ; aucun fragment du moi (et de l’objet) ne condenserait
ni ne polariserait une partie aussi grande du moi telle que
son actualisation signifie une métamorphose.
Cela nous amène donc logiquement à formuler une seconde
réponse ou du moins à en tirer une conséquence : pour que la
métamorphose ait lieu, comme dans la symbiose que nous
étudions, le moi se déplace en segments massifs, condensés,
qui ne sont pas assez fragmentés ni différenciés, de sorte que le
passage d’un fragment du moi à un autre est un véritable
« LE REPOS DU GUERRIER )) | 69

changement de personnalité, une métamorphose. C’est ce


que j’appelle objet agglutiné ou relation (Tobjet agglutinée.

« Magnanime, il me donne le temps de m’établir dans ma


nouvelle peau et d’ordonner mon nouveau monde. » Le chan­
gement est vécu d’une part comme un désastre, comme
l’écroulement de son moi antérieur et de tout l’ordre qui cor­
respondait à ce moi. Puis tout s’ordonne nouvellement et
prend un sens nouveau. C’est une remise en ordre où tout est
agencé autour d’un moi différent (jusque-là refoulé) à un
niveau régressif, magique : « Tout me devient clair, en effet :
pourquoi j’ai passé sous une échelle, pourquoi j’ai choisi
l’hôtel de la Paix, pourquoi je me suis hâtée d’y revenir à
6 heures, pourquoi je me suis trompée de porte et pourquoi
la clé a ouvert ; parce que j’aimais Renaud Sarti. »
Les conséquences ordonnent les événements qui les ont
précédés et tout s’intégre à un niveau magique, téléologique,
plein de sens. « Que je dusse aimer cet homme se voyait comme
le nez au milieu de la figure, de toute éternité. » Du point de
vue dynamique, cette prédestination du coup de foudre1
est un phénomène proche du déjà vu ; le coup de foudre est la
rencontre soudaine d’une image intérieure idéalisée et c’est
pourquoi il donne une impression de prédestination.

Les dangers du lien symbiotique

La symbiose est un lien dont l’équilibre, à certains moments,


peut être très instable, particulièrement lorsque la symbiose
s’installe.
« J’étais baleine blanche et complètement folle, près d’éclater
dans ma peau. » La métamorphose n’est pas seulement l’éta­
blissement d’un moi corporel nouveau mais une invasion qui
tend à briser les limites du moi et du schéma corporel jusque-
là opérantes. Devant ce danger d’éclatement, de perte brusque
des limites du moi, un contact corporel devient indispensable,
une nouvelle cénesthésie qui dresse de nouveau les limites du
schéma corporel. « Ces mains, je voulais qu’elles me touchent. »
Si la régression menace d’être trop intense il y a danger

1. En français dans le texte. (N.d.T.)


70 I SUR LA SYMBIOSE

de « se dissiper » et le contact avec l’autre devient alors indis­


pensable pour fixer les limites de la régression et former à
nouveau la personne « en se regardant dans l’autre » ; c’est-à-
dire qu’il y a recherche des limites : « Mais il est nécessaire, il
est nécessaire d’être seule avec lui, entre des murs, à l’écart
de tout, seule avec lui un instant, rien que pour pouvoir le
regarder, comme on veut une eau calme et tranquille pour s’y
mirer, il me semble qu’ici, dehors, bien que les rues soient
presque vides, tout m’empêche de le voir, je ne l’ai pas, il est
loin K1.
Cependant, un autre danger menace, celui de devenir dépen­
dante et soumise à l’objet : « Ces mains, ce visage, cette
bouche forte, ce grand corps... me sont devenus plus proches
que le mien, ma chair même, mon prolongement physique,
ou plutôt c’est moi qui suis leur prolongement, je dépends de
leur moindre mouvement. » « Le monde entier s’ordonne autour
de ce nouveau venu, il est déjà le maître et me dicte des
conduites que je n’eusse jamais osées. »
Nous pouvons réduire à trois les principaux dangers : tout
d’abord, celui de rester enfermé dans l’objet et/ou le déposi­
taire (claustrophobie) ; le second, celui de perdre le contrôle
de l’objet et/ou du dépositaire (angoisse d’incomplétude) et
enfin, le troisième, celui d’être confondu avec l’objet et/ou le
dépositaire. Ces trois dangers alternent rapidement et peuvent
même coexister. La symbiose peut être totalement comprise
comme une défense stabilisée devant le danger de voir s’al­
terner et osciller la claustrophobie et l’agoraphobie.

Le temps

La symbiose finit de prendre forme tandis qu’ils sont en


train de déjeuner. Ils ont échangé peu de mots : « On ne peut
pas tout faire à la fois. » Geneviève lui propose d’aller dans la
maison dont elle vient d’hériter. « Comme vous voudrez, dit-il,
je suis à vous. » Il lui prend le bras et Geneviève est prise de
vertiges : le danger de confusion. Elle est très impatiente d’être

1. Le rôle du regard dans la formation de la personne a été particulière­


ment mis en évidence par J.-P. Sartre qui, par ailleurs, parle de « pâtosité *
(viscosité).
« LE REPOS DU GUERRIER » j 71

là-bas, c’est-à-dire impatiente d’être loin du danger de confu­


sion. A leur arrivée, tout se paralyse et « le temps s’est déme­
suré... je n’aperçois la minute suivante que dans un lointain
inaccessible, je n’y serai jamais. »
Le temps s’arrête lorsque la paralysie de la projection-
introjection est devenue nécessaire pour contrôler la confusion.
Le temps aussi s’arrête lorsque la relation à un seul objet est
massive, lorsque la diversification des relations d’objet est
réduite au minimum. Le vécu temporel existe en même temps
que le déplacement dans l’espace de divers objets. « La tempo-
ralisation ne peut surgir que là où le corps différencie les sensa­
tions réelles de gratification et de frustration » (Koolhas).
S’il n’y a qu’un seul lien et une seule expérience uniforme,
alors le vécu dans le temps est impossible. « Renaud n’avait
pas la notion des jours. Comment savoir si on était jeudi ?
Il en ignorait la méthode. Il disait facilement « Jeudi à quatre
heures » mais il ne savait pas reconnaître ce moment privi­
légié au milieu de l’homogénéité du développement temporel. »
« Pour lui, il n’y a pas de ciel, pas d’extérieur. Le temps
ne passe pas, les jours ne se succèdent pas ; il n’y a qu’un jour,
homogène, qui se poursuit, une seule heure, indéfinie, qui
s’efface à mesure qu’elle passe : sa vie ne laisse pas de traces ;
c’est un homme qui ne cesse pas de mourir et qui s’oublie
lui-même en chemin. »

La sexualité

La relation sexuelle est un besoin à caractère compulsif.


C’est un lien qui s’impose comme technique de communication
dans la relation interpersonnelle lorsque les autres techniques
ne sont plus sûres, lorsque les paroles et les attitudes, en tant
que techniques de distribution de rôles et de régulation de la
symbiose, ne suffisent plus.
Leur premier rapport sexuel est un cunnilingus, ce qui
montre et confirme dans les faits, dans l’acte, la distribution
de rôles mère-fils, protecteur-protégé, bouche-poitrine. La
relation génitale est, de cette manière, une technique complète
qui consolide le lien et dépasse « l’angoisse d’incomplétude ».
Renaud s’efforce de la faire jouir et a besoin qu’elle le lui
dise explicitement et verbalement ; elle est dépositaire de la
72 I SUR LA SYMBIOSE

vie et c’est elle qui doit jouir en répondant avec gratitude,


tendresse et protection. En lui, ses anxiétés dues à la crainte
de détruire, se calment. La relation sexuelle stabilise les rôles
et établit un contrôle de la distance entre les deux partenaires :
ils ne se perdent pas parce qu’ils sont proches mais ils ne se
confondent pas et ne se dissipent pas parce que le contact et
l’opposition des corps renforcent les limites de chacun comme
individu séparé1.
Cette expérience de « complétude » et un contrôle concret
des nombreux dangers de la symbiose feront de la relation
sexuelle une relation compulsive. « A peine m’a-t-il quittée,
je commence à souffrir. » « Je suis à vous », a-t-il dit. « Ah !
Mais il n’a pas dit jusqu’à quand. Peut-être demain, à l’instant
va-t-il m’échapper. » « Sans cesse avec Renaud à mes côtés
je pensais à Renaud perdu. Jumelle du désir, l’angoisse avait
pris avec lui ses quartiers chez moi. » Cette anxiété de perdre
l’objet est aussi sa soupape de sécurité face aux dangers de la
symbiose et englobe sa propre peur de devoir fuir Renaud.
La relation sexuelle signifie aussi pour tous deux une dette,
une gratification : « Nous entrâmes nus dans le lit où tante
Lucie était morte », tentative pour insuffler la vie à tante
Lucie, à son père, à Renaud.

L'équilibre dans le lien symbiotique

La relation symbiotique est établie : les rôles sont distri­


bués et bien configurés ; l’instrument de contrôle ou d’équi­
libre (feed-back) est essentiellement la relation sexuelle.
Us sont à Paris, dans l’appartement de Geneviève. Elle
s’occupe de tout et Renaud fait une régression schizophré­
nique : il ne sort pas, reste au lit, lit des romans policiers, fume,
boit et a des rapports sexuels. Il ne parle pas. Geneviève pense :
« J’en suis réduite aux faits : il est là. » La vie de Renaud est
réduite au minimum. « Son assiduité envers moi, bien qu’oc­
cupant de grandes parties du jour et de la nuit, se limite à
mon corps... Je n’ai qu’une existence matérielle. Il n’écoute

1. Notons au passage que le coït a pour rôle de décharger les tensions


et l’anxiété ; rappelons la ressemblance, depuis longtemps prouvée, entre
l’orgasme et la crise épileptique.
« LE REPOS DU GUERRIER » | 73

pas ce que je dis, il le regarde ; c’est une impression très


curieuse, comme si j’existais à côté de moi. Tapi sur sa litière,
il m’observe et sans tenir compte de l’heure et de la circons­
tance, quand je passe à portée, il m’attrape même si je pousse
l’aspirateur ou si j’ai dans les mains les quatre cendriers. »
Il est une partie d’elle-même (son double) et point n’est
besoin de parler ; la communication fonctionne à un niveau
très régressif, de corps à corps. Il ne l’a pas dit, mais « il n’a
pas « d’affaires » où retourner » ; il est libre : « C’est la liberté
des morts. »
« Il vit sur mon lit. Je dois, pour faire ce lit, saisir les occa­
sions. Autour de lui, font cercle les cendriers... Il les remplit ;
je les vide : la cadence est rapide. J’ouvre la fenêtre autant
que je peux, je supporte mal l’air confiné. Il ne dit rien mais
je sens qu’il n’aime pas ça. » Il est un cadavre en vie, sa
propre partie morte qui doit être conservée en vie, juste ce
qu’il faut pour ne pas mourir, pour ne pas être perdu pour
elle. Il la remplit des émanations de cadavres et elle se vide
et s’épure périodiquement (l’ambiance empoisonnée décrite
par M. Klein)1.
Renaud, le mort-vivant (le maximum de mort compatible
avec le minimum de vie), est le cadavre du père de Geneviève
et de tante Lucie (un couple de morts) qu’elle doit garder
en vie ; ils sont dans l’appartement où le père amenait ses
maîtresses et le lit a été spécialement commandé à la mesure
du père qui était très grand, aussi grand que Renaud, très
satisfait de ce lit car les autres étaient toujours trop petits
pour lui.
Geneviève se sent un petit animal qui se laisse prendre,
« une victime continuellement dévorée et soumise ». A cela
s’oppose la découverte, sous la direction habile de Renaud,
de son propre corps comme source de plaisir : « Ce monstre
d’égoïsme qui ne se soucie pas de m’aimer, est le plus généreux
des amants, dans l’amour jamais il ne songe à lui-même et à

1. Dans une des pièces de Ionesco, un couple enfermé veille un mort


qui ne cesse de grandir ; dans les chambres poussent des champignons
vénéneux qui envahissent tout. Le cadavre, qui occupe une place de plus
en plus grande, signale, ainsi que d’autres jeux de scène, le manque de
puissance génitale pour réparer, contrôler ou immobiliser son invasion
progressive.
74 I SUR LA SYMBIOSE

son propre plaisir, il le prend, par surcroît, quand ceux qu’il a


pu me dispenser sont épuisés b1.
Geneviève passe d’un extrême à l’autre sans pouvoir éclairer
sa confusion. Son lien apaise sa relation avec ses objets morts
mais suscite de nouveaux conflits, de nouvelles confusions
qu’elle ne peut discriminer : « Je ne sais pas si je déchois ou
si je me forme... Ne suis-je pas une esclave ? Ou bien suis-je
une vraie femme ?... Est-ce la naturelle sensualité ou des
aberrations perverses, suis-je enfin normale ou déjà vicieuse ?
Ce plaisir à la fois trop vif et partiel, le seul auquel j’accède
encore, me drogue et m’obsède. » « J’ai presque peur de lui :
ne songe-t-il pas à me perdre ? Où m’entraîne-t-il ? Yoilà
que mon cerveau commence à héberger des notions irra­
tionnelles de péché, de chute, de vice et de perdition. » L’appa­
rition de confusion est due au relâchement du lien symbiotique.
Elle se sent absorbée par Renaud, par ce « monde sans
temps ». « Je suis entrée dans le sombre royaume de Renaud
qui, lui, est mort. Je vis avec un mort qui m'aspire de son côté. »
« La peur commence à me travailler... d’avoir perdu le monde. »
Ou bien elle perd le monde ou bien elle perd Renaud. Ils sont
tous deux des parties d’elle-même et elle ne peut échapper au
dilemme. Le drame qui se joue avec Renaud est le drame de
ses conflits internes. Mais elle se sent de plus en plus absorbée
par l’avidité de la mort qu’elle doit garder en vie pour ne
pas être détruite par elle2.
Renaud est devenu un mort avide et exigeant auquel
Geneviève se sent soumise, qui l’attire et l’absorbe. La régres­
sion progressive est tournée vers la recherche d’un point opti­
mum d’équilibre, mais chaque niveau de régression suscite à
son tour de nouveaux conflits.
« M. Sarti a en moi une rente, une bonne et par-dessus le
marché de quoi coucher. Jamais il ne bouge un doigt dans la
maison. Ménage, cuisine, courses, c’est pour moi. Sans doute
pense-t-il que tout cela se fait automatiquement, comme les

1. La « générosité » de Renaud à lui donner du plaisir « sans songer à


lui-même » n’est certes pas de la générosité, mais un contrôle obsessionnel
et puissant par crainte de se voir désorganisé ou dissous dans l’orgasme.
2. A propos des objets morts enkystés qui sont vivants en nous, un
malade parle des « séquestres » en les comparant aux « séquestres » de l’os
dans la myélite osseuse.
« LE REPOS DU GUERRIER )) I 75

comptes de la banque, aussi. M. Sarti est sur le lit, vautré,


fume au rythme de 40 par jour les cigarettes que je lui apporte,
il boit le wiskhy que je lui tends dans le verre que jamais il ne
lave, m’accorde, comme une faveur, de quitter le lit pour un
fauteuil quand je change les draps et il semble alors que je
n’aille pas assez vite. Il ignore probablement l’existence dans
une maison de déchets et le mécanisme selon lequel les pou­
belles se remplissent, ce pourquoi il faut les vider. Il ne
s’aperçoit pas de tout cela. Renaud, pourtant, se porte bien.
Il mange — sans apprécier — il ne se plaint jamais toutefois
— la nourriture que je prépare et pour l’ingestion de laquelle
il consent à se déplacer jusqu’à la table. Le petit déjeuner,
je le lui sers à domicile, dans le lit. Il m’arrive d’être lasse,
cela pourrait se voir sur ma figure. Mais sur ma figure, Renaud
ne voit que le désir. Il ne remarque que ce qui lui est bon et à
la condition encore que cela tombe tout cuit ; s’il fallait en
plus faire un effort !... Il y a des moments... »
Cependant, cette rébellion intérieure est immédiatement
apaisée : « En général, je refoule le « c’est bien commode »
à l’aide de l’argument suivant : Renaud n’a rien demandé ;
ce que je fais, je veux bien le faire ; si je ne le faisais pas, il
s’en passerait ; Renaud n’a rien à perdre ; Renaud s’est tué
très loyalement. »
Renaud se limite au minimum vital et cette régression
implique un minimum de relation compatible avec la survie ;
dans la mesure où il est lié à un seul être humain, Geneviève,
la relation avec elle est elle aussi réduite à un minimum de
communication à un niveau très régressif.
Geneviève s’est elle aussi enfermée avec lui et commence
à sentir parfois la peur « d’avoir perdu le monde ; je suis
comme dans un couvent ». Elle refuse toute autre relation,
ancienne ou nouvelle : sa mère ou son ex-fiancé.
Pour tous les deux, l'installation de la symbiose a signifié
une dissolution de la diversification des objets et des liens.
Tout est centré sur un seul dépositaire. Après cela, le monde
n’existe pas. Comme je l’ai signalé plus haut, cette concen­
tration sur un seul dépositaire est une régression qui, dans la
relation à un objet agglutiné, implique une communication
préverbale très primitive elle aussi. Dans ce seul objet agglu­
tiné sont concentrés l’amour et la haine, l’agression et la
76 I SUR LA SYMBIOSE

réparation, la vie et la mort, à tous les stades : oral, anal et


phallique1. C’est donc un objet qui doit être sévèrement
contrôlé. Cette relation prédominante à l’objet agglutiné
(dépendance symbiotique), immobilisé et strictement contrôlé,
signifie une paralysie de la projection-introjection, une para­
lysie du temps accompagnée d’une perte relative du sens du
réel, d’un déficit de l’intégration du moi et d’une confusion
entre ce qui appartient à soi et ce qui appartient à l’autre.
C’est pourquoi on rencontre dans les symbioses un déficit
de la formation de la personne et de l’identification, une
confusion entre homo et hétérosexualité et une perte de l’inté­
gration du schéma corporel.

Vicissitudes du lien symbiotique

Geneviève a une courte entrevue avec son ex-fiancé et ils


décident de mettre fin à leur liaison ; elle revient à l’appar­
tement en ayant peur de ne pas y trouver Renaud, « la logique
de la vie veut qu’au moment où je lui fais le sacrifice du reste,
Renaud disparaisse ; la disparition soudaine lui va comme
un gant ». Elle a aussi peur qu’il ait pu s’empoisonner pendant
son absence. « D’ailleurs, avec quoi ? J’ai jeté tout le contenu
de la pharmacie où rien ne me paraissait innocent, même
l’aspirine. Je le suppose capable de transformer en poison
une barre de chocolat » (projection dans Renaud de sa propre
hypocondrie).
Elle a rompu un autre lien avec le monde et Renaud est le
seul qui lui reste. Elle a peur que lui aussi disparaisse ; sa
dépendance totale envers lui rendrait sa perte catastrophique.
Mais cette crainte coexiste contradictoirement avec le fan­
tasme qu’il s’en aille ou qu’il s’empoisonne, réaction à sa peur
de dépendre entièrement de lui et de rester enfermée, et
réaction aussi à la relation exclusive à un seul objet dans
lequel elle a peur de se remplir du poison et de la mort de
Renaud. La régulation du lien symbiotique s'obtient essentiel­
lement d'une part grâce à l'activité sexuelle et de l'autre au

1. Cette concentration — lien avec un objet agglutiné — nous la trouvons


aussi normalement dans l’idéal de l’adolescent qui veut une compagne
qui soit à la fois sa mère, sa fiancée, sa sœur, sa maîtresse, son épouse, etc.
« LE REPOS DU GUERRIER )) [ 77

renforcement ou à Vaccroissement de la persécution ; au moment


où elle a peur d’être complètement absorbée par la dépendance,
le fait de rechercher et même de provoquer une altercation
introduit une certaine distance (un certain contrôle) de la
relation et de ses craintes.
Renaud lui demande seulement si elle a apporté quelque
chose à boire. Il ne pose pas de questions sur son rendez-vous
avec Pierre. « Je viens de rompre avec mon passé. Et même
avec mon avenir. » « Très bien. Il te reste le présent », répond
Renaud. « Quel présent ? » Renaud « pose son livre, s’assoit
sur le bord du lit, attrape ses chaussures, les lace, va dans la
salle de bains, revient avec sa brosse à dents, la met dans sa
serviette. J’ai l’angoisse au ventre. Il part ».
Renaud est parti. Pour lui, la relation est massive, de sorte
que la moindre frustration affecte le tout de manière catas­
trophique ; il ne reste rien. Sa relation d’objet agglutinée
fonctionne en bloc, sans discrimination possible. C’est la loi
du tout ou rien.
Geneviève est furieuse mais accepte qu’il s’en aille. « Mon
corps, pendant ce temps-là est contre la porte, collé, il hurle,
je hurle comme un chien. Je l’avais oublié celui-là. Ma bouche
s’ouvre, cherchant l’air, comme un poisson. C’est pourtant
bien moi aussi cette chair douloureuse. C’est même plus fort
que le reste. Voilà ma tête investie, mon beau raisonnement
qui s’en va en quenouille. » Geneviève tente une division
corps-esprit : son fantasme de ne pas le trouver est son désir
de voir Renaud s’éloigner, façon de s’éloigner elle-même
lorsqu’il n’existe plus que la relation avec lui. C’est Renaud
qui « agit » le fantasme : il part. L’esprit de Geneviève accepte
cette séparation qui la libère de la peur de la relation exclu­
sive et absorbante avec Renaud. Mais son corps manifeste
le vide, « l’angoisse de l’incomplétude » ; sa relation symbio­
tique fonctionne intensément et c’est le corps qui s’impose :
elle part à la recherche de Renaud.
Elle le trouve au coin d’une rue. « Son visage est mort,
complètement désespéré. » Sans son objet protecteur, Renaud
est paralysé, désespéré, paniqué d’être à merci de la mort.
Il ne lui est pas possible de se déprimer ou d’utiliser des
défenses graduées : la perte de Vobjet protecteur avec lequel il a
une relation massive (agglutinée) est catastrophique ; dans ces
78 j SUR LA SYMBIOSE

conditions, la perte de l’objet ne peut être élaborée (dans la


position dépressive) et l’objet perdu n’a aucune des carac­
téristiques d’un objet persécuteur pouvant être manié par
les techniques de défenses de la position paranoïde-schizoïde.
Il y a une réaction d’extermination et de panique.
Geneviève le supplie de revenir. Un dialogue très sobre et
très dense s’établit entre eux deux et ils tentent de se rap­
procher et de restructurer la distribution des rôles. Tout
tourne autour de l’idée que c’est elle et elle seule qui a besoin
qu’il revienne ; le lien ne peut se rétablir que si elle est la seule
à recevoir quelque chose de la relation. Renaud ne peut rien
accepter et ne peut recevoir quoi que ce soit d’elle. Recevoir
quelque chose signifie pour Renaud sa voracité destructrice
et revivre sa culpabilité de la mort de sa mère : sa voracité
l’a tuée.
Renaud accepte de revenir mais auparavant il demande à
boire et se met à parler de lui-même et de l’amour : « Le
mortel ne meurt pas, il survit. Comme on survit à la bombe
atomique le corps définitivement irradié, l’âme planant sur la
face de l’abîme des molécules potentiellement désintégrées, sur
le vide essentiel. » Pas même l’amour protège. « L’amour est
un bandeau, c’est bien connu. »
Renaud provoque ainsi en elle le besoin de le protéger de
la menace de destruction interne. Notons aussi au passage le
caractère métaphysique de l’angoisse semblable à celle de
l’adolescent et de l’épileptique.
« C’est toujours lorsqu’il est très malheureux et perdu qu’il
se met à délirer. Comme si le désespoir le droguait. Et tout
de suite il pense à un bistrot. » Le bistrot puis un rapport
sexuel compulsif. Quand il se sent malheureux et perdu (au
bord d’une situation qui peut l’anéantir) il doit « délirer » et
désespérer (s’angoisser) parce que se sentir angoissé est se
sentir en vie. En même temps, il combat son angoisse en
buvant et, de retour, le rapport sexuel est, devant le danger
d’anéantissement, une technique qui le calme et apaise ses
angoisses, cercle vicieux de réalimentation.
« LE REPOS DU GUERRIER » | 79

Agglutination et dispersion

Renaud reprend la relation avec Geneviève et à la sensa­


tion d’anéantissement fait suite une réorganisation de la
symbiose : en se sentant plus protégé, il peut alors se rendre
compte qu’il est au bord de la destruction interne, « ... les
molécules potentiellement désintégrées, sur le vide essentiel »
de la dispersion schizophrénique ; le danger est si grand que
même l’amour ne peut le sauver. Renaud refuse et fuit la vie
et par là même se sauve ; la symbiose est la possibilité de
continuer à vivre au meilleur niveau possible. Il ne s’agit
même pas de se sauver totalement, mais de ne pas se détruire
complètement.
Cette destruction totale est la dispersion schizophrénique,
nous entendons par là dissolution psychotique et non resti­
tution schizophrénique qui est déjà une ordonnance et une
réadéquation au milieu1. L’état des molécules potentiellement
désintégrées ne corresponde pas encore à la dispersion
schizophrénique mais à l’agglutination. La symbiose qui est,
en dernière instance, Vimmobilisation et le contrôle de l'objet
agglutiné, préserve d'une fragmentation psychotique destructive,
annihilante (ZerspaltungJ.
La dispersion est caractéristique de la schizophrénie tandis
que l’agglutination l’est de l’épilepsie. « Tout se dissocie chez
le schizophrène, tout se disperse, tout se désintègre tandis
que chez l’épileptique tout s’accumule, se condense, s’agglu­
tine »2. Cette caractéristique de l’épilepsie (agglutination,

1. Bleuler a distingué la Spaltung de la Zerspaltung et dit : « La Spaltung


est la condition préalable de la majorité des manifestations complexes de
l’affection ; elle confère à toute la symptomatologie son cachet particulier.
Mais derrière cette Spaltung systématique en complexus d’idées déterminées,
nous avons trouvé antérieurement un primitif relâchement de la charpente
des associations qui peut aller jusqu’à une Zerspaltung non ordonnée de
produits aussi fixes que le sont les concepts concrets. Je voulais, en me
servant du terme « schizophrénie », atteindre ces deux modes de Spaltung
qui dans leur effet se confondent souvent » (cité par F. Minkowski, in La
schizophrénie). Dans l’édition anglaise de l’ouvrage de Bleuler, le mot
Zerspaltung ne figure pas, on y trouve l’expression a regular fragmentation.
Selon la terminologie que nous utilisons en psychanalyse, la Spaltung
correspondrait à la restitution schizophrénique et la Zerspaltung à la disso­
lution psychotique (« l’éclatement », la fragmentation de l’objet agglutiné).
2. E. Pichon-Rivière, Los dinamismos de la epilepsia, Revista de
Psicoanálisis, 1944, I/III.
80 I SUR LA SYMBIOSE

viscosité, glischroïdie) a été étudiée par F. Minkowski et


correspond à ce que nous avons appelé l’objet agglutiné.
Nous avons déjà souligné le caractère de bouffées paroxys­
tiques brusques et massives des défenses dans la symbiose
lorsqu’il y a perte du lien protecteur ; nous pouvons souligner
maintenant la ressemblance de ces défenses avec celles de
l’épilepsie (sursaut, frisson). Nous retrouvons le phénomène
de la relation d’objet agglutiné non seulement dans la sym­
biose mais aussi dans l’épilepsie et, nous l’avons déjà dit,
dans la réaction thérapeutique négative. Les différences entre
ces phénomènes sont probablement données en partie par
la grandeur du noyau psychotique ou régressif impliqué dans
l’objet agglutiné.
Nous pouvons encore ajouter que, dans le roman, Renaud
éprouve souvent de la difficulté à se réveiller, ce qui est une
résistance à reprendre contact avec le monde réel. Cela nous
conduit à penser que c’est une déconnection du monde réel,
une concentration ou une limitation du lien avec un seul
objet ainsi que la persévérance dans cette concentration qui
permet de s’endormir. Nous nous trouverions alors devant
un autre phénomène de relation d’objet agglutiné et on pour­
rait expliquer pourquoi s’endormir facilite les manifestations
épileptiques. Le mécanisme de la condensation des rêves est
aussi un autre cas de relation d’objet agglutiné.

Fragmentation de l'objet agglutiné


par diversification
des relations d'objet

Au rapport sexuel suit une conversation où c’est surtout


Renaud qui parle ; il accepte Geneviève mais non son amour
ni aucun autre. S’il acceptait et reconnaissait l’amour, il
détruirait l’objet comme il a détruit sa mère. « Je n’ai pas
connu ma mère ; elle est morte en me donnant la vie. Trop
tard, c’était fait. »
Cette possibilité de parler est aussi l’indice d’une relation
distincte à ce moment précis : il peut verbaliser parce qu’il a
fait l’expérience qu’il peut rompre avec Geneviève et se
remettre avec elle. L’assurance qu’il peut se séparer d’elle et
reprendre la relation est la soupape qui permet à la relation
« LE REPOS DU GUERRIER » [ 81

de s’intégrer à un niveau plus évolué (celui de la parole) ;


être sûr qu’il peut la retrouver est la garantie qu’il peut se
servir de la séparation. La parole elle-même est une récupé­
ration de l’objet et son contrôle.
Une fois rénové, le lien symbiotique ne fonctionne pas avec
la même stabilité. Tous deux sont enfermés. Geneviève se
défend de cette anxiété claustrophobique par une division :
« Il y aura donc deux Geneviève : Mlle Le Theil, un fossé
creusé au bulldozer ; et puis la maîtresse de Sarti. Les deux
ne se connaissent pas, se méprisent, se renient. » « Je suis une
vraie femme », dit l’une, et l’autre : « Tu es une obsédée
sexuelle. »
Renaud ne peut plus rester enfermé : il sort constamment
pour boire. Us ont fait tous deux un certain apprentissage
de la rupture et de la restructuration de la relation. Quelque
chose a bougé en eux et les rôles peuvent être aussi strictement
dissociés. Chacun entretient maintenant une certaine relation
avec soi-même et en soi-même. Et la claustrophobie existe
pour tous les deux. La symbiose renferme et est dangereuse
parce que Renaud et Geneviève portent maintenant en eux
un peu de vie et un peu de mort.
« J’étais accablée de voir toute notre histoire tourner en
physiologie. » Renaud boit et est constamment ivre. Geneviève
a des dégoûts, des vomissements et des coliques hépatiques.
Chacun doit contrôler et immobiliser la persécution interne.
Une partie du drame qui, auparavant, s’était joué au-dehors
entre les dépositaires a été introjectée : ils doivent s’en arranger
à l’intérieur d’eux-mêmes. Dans l’expérience de la séparation,
Renaud et Geneviève ont chacun introjecté un petit fragment
de la relation massive et agglutinée d'objet qui jusque-là était
exclusive. Le moteur de cet apprentissage était et sera toujours
la peur de rester enfermé dans l’autre. Us agissent avec leurs
défenses intérieures et au niveau corporel.
La relation sexuelle est maintenant plus compulsive, plus
rapide, plus agressive. « Il les glissa, ses mains, sous ma
jupe et me caressa, puis il me prit brutalement dans la cuisine,
courbée sur la table, au milieu des assiettes sales : il voulait
m’enfoncer dans la trivialité de notre condition et me
contraindre à la scène. Dans la saturation — je ne pouvais
distinguer chez lui qu’entre la saturation et l’ivresse latente —
82 I SUR LA SYMBIOSE

il avait des méthodes animales et devenait rapide, insoucieux


de mon plaisir. » La relation génitale devient dangereuse
elle aussi car elle est contaminée par l’avidité orale qu’elle
a déplacée (sur la table et les assiettes sales) ; c’est pourquoi
la relation sexuelle prend un caractère contre-phobique et se
réalise dans des conditions pouvant provoquer une scène
mettant une certaine distance entre eux deux.
Le lien symbiotique a besoin d’être contrôlé : il menace
en permanence d’enfermer, d’avaler et d’anéantir ; il ne peut
être dissous car les projections sont trop massives ; un petit
fragment de la projection a été réintrojecté par l’un et par
l’autre et, tant que dure l’élaboration interne de ce « fragment »,
chacun a besoin de l’autre pour conserver immobilisés les
objets massifs, agglutinés, non encore discriminés.
Geneviève propose une transaction et achète une voiture.
En partant en voyage avec elle, ils seront ensemble sans être
seuls, ils seront seuls sans être trop ensemble. Un compromis
entre l’agoraphobie et la claustrophobie. Quoiqu’ils se répar­
tissent encore ces rôles, au moment d’acheter la voiture :
Renaud veut une Voisin 1935, « une espèce de corbillard avec
des vases pour fleurs qui faisait penser à Nosferatu le Vampire.
Je l’en arrachai horrifiée. L’idée de sillonner les rues dans ce
catafalque qui le ravissait me faisait frissonner ». Geneviève
opte pour une « x4ronde plein ciel » et Renaud refuse d’accepter
cette « verrière ambulante où on se promène quasiment
déshabillé comme un bernard-l’ermite sans coquille ». « Au
vrai, dit Renaud, il aimerait une voiture à la condition qu’on
y pût faire l’amour et dormir et qu’on en pût fermer les
fenêtres ; mieux, qu’il n’y eût pas de vitres du tout ; qu’elle
roulât ou non, c’était un point second. »
Us partent à la campagne et tout se résume à boire et à
faire l’amour. Geneviève l’accompagne dans les bars et les
boîtes : « Pour rétablir la balance, je mêlai Renaud à mes
propres amis et j’organisai de petites parties à la maison...
Mais Renaud leur donna un ton qui me fit regretter mon
initiative. » Sortir et revoir des gens était le combat contre-
phobique de Geneviève ; annuler ces initiatives, la lutte de
Renaud contre l’agoraphobie.
Le contact avec les gens signifie aussi une avance dans
l’apprentissage et dans l’évolution de la symbiose : il implique
« LE REPOS DU GUERRIER » ] 83

la tentative de diversifier les relations d'objet et de fragmenter la


relation massive et agglutinée à un objet unique et exclusif.
Dans cette lutte pour un équilibre stable — ou du moins
non dangereux — de la relation, la sexualité joue à nouveau
un rôle très important, comme l’agression. Renaud oblige
Geneviève à des scènes exhibitionnistes, particulièrement à
montrer ses seins dans les bars : « Je me livrais à des outrances
exhibitionnistes dans le goût qu’il aimait et j’en remettais
du mien. » Puis, sur une incitation active de Renaud, elle
participe à des jeux sexuels avec une homosexuelle. L’actua­
tion psychopathique libère les relations entre Geneviève et
Renaud de tensions très destructrices. Renaud est de plus
en plus agressif avec elle et Geneviève de plus en plus soumise
et passive.
Avec l’échec de la relation génitale comme contrôle de
la symbiose se réveille l’organisation perverse-polymorphe qui
joue alors un rôle très important dans la fragmentation de la
relation agglutinée et dans la diversification des relations.
L’organisation perverse-polymorphe prépare ainsi une sépa­
ration possible ou une restructuration de la relation à un
niveau plus intégré. L'organisation perverse-polymorphe, en
diversifiant les relations, fragmente l'objet agglutiné et permet
plus tard l’entrée dans la position dépressive (après un passage
par la position paranoïde schizoide).

La séparation

« Alors que je lui sacrifiais tout, il continuait à s’enfoncer,


comme si je ne lui sacrifiais rien. » Tout sacrifier, se soumettre
à toutes les exigences pour faire sentir à Renaud qu’elle
éprouve de l’amour pour lui. Renaud exige pour prouver
qu’il n’existe rien ni pour lui ni pour personne. Ni l’un ni
l’autre ne trouvent de tranquillité dans l’agression ou dans la
promiscuité.
Cependant, dans ce processus de déséquilibre de la relation
symbiotique, il arrive un moment où Renaud a un certain
insight et pour la première fois il se plaint : « J’ai mal. »
« Dire, on ne dit rien. Jamais. On n’explique pas. Il n’y a
qu’à voir. Ou ne pas le voir. Tu es gentille. Mais j’ai mal.
Tu ne peux rien, en définitive. Tu ne sers à rien. » Geneviève
84 I SUR LA SYMBIOSE

lui demande de se soigner, de se faire désintoxiquer. Et


Renaud répond : « Comme si l’alcool était une cause : on l’ôte
du bonhomme et fini. Et qu’est-ce que tu crois qu’on retrouve ?
Un bonhomme qui va boire ou son fantôme. Sois donc logique.
Fais-moi retourner dans le ventre de ma mère. » Renaud sait
que ce n’est pas l’alcool, que s’il ne boit pas il se retrouve
devant son fantôme, que la boisson apaise dans le corps le
persécuteur interne. Il sait aussi qu’il n’y a rien qui puisse le
faire retourner dans le ventre de sa mère et qu’il doit donc
admettre que sa mère est définitivement perdue, qu’il ne peut
pas la retrouver. Pas même dans la relation avec Geneviève
car la symbiose n’est pas une régression à la vie intra-utérine,
bien que le fantasme qui protège des dangers de la destruction
le soit. La symbiose ne réédite pas, ne réalise pas le fantasme de
protection extrême comme celle que l’on suppose exister dans la
vie intra-utérine. Se sentir inconditionnellement protégé par
Geneviève fait que Renaud se perçoit mauvais et destructeur.
« Tu es con. Con et inutile. Perdus, nous le sommes tous. »
Renaud a Vinsight de ses objets détruits et que non seulement
il est contaminé mais elle aussi ; or Geneviève ne le sait pas
et c’est pourquoi elle est « con ». Est contaminé aussi tout ce
que Renaud a mis en elle pour être gardé.
« Je suis seul, seul. Seul au monde. — Mais moi je t’aime !
Tu n’es pas seul, Renaud ! — Aucun rapport évidemment.
Je suis seul. Si je pouvais vivre... Qui sait ? Mais comment ?
Voilà la question, comment vivre. Tout est là. La vie, au
fond, j’aimerais ça, j’en suis sûr. Si tu as une idée... »
Après ce dialogue, Renaud part. Il a eu un certain insight
de sa maladie. La conduite de Geneviève lui a appris que
sa frustration et son manque de plaisir de vivre ne viennent
pas de ce qu’on ne lui donne pas mais de ses conditions
internes, de son idéal, irréalisable, de protection extrême à
l’intérieur du corps de l’autre comme s’il s’agissait d’un retour
au ventre de sa mère pour la retrouver vivante. Il exige de
plus en plus de Geneviève en s’attendant à ce qu’elle le frustre
pour ainsi pouvoir attribuer ses malheurs aux frustrations
externes. Geneviève devient dangereuse, elle le fait se sentir
malade, elle lui fait sentir le danger de sa voracité. Pour la
préserver et se préserver lui-même afin de ne pas être détruits,
il part. Ils doivent se séparer.
« LE REPOS DU GUERRIER )) | 85

Geneviève est en crise. Sa tentative pour se faire pardonner


a échoué et elle accepte de se séparer de Renaud. « Qu’il
s’en aille : c’était finalement au-dessus de mes forces et je
n’y comprenais rien, sauf qu’il ne m’aimait pas et que j’étais
impuissante. Il eût fallu être surhumaine ; je ne Vêtais pas.
Voilà tout. » La relation avec Renaud lui a appris ceci :
qu’elle ne peut pas réparer ses objets détruits et morts.
« Con et inutile » sont les mots de Renaud qui l’affectent le
plus. « Par cette phrase, Renaud m’avait rejetée, annulée,
annihilée. » Elle devait prendre en charge sa propre destruc­
tion intérieure et l’inutilité de son fantasme omnipotent de
faire revivre ses objets morts.
Elle se met à boire, comme Renaud, elle tousse, elle a de
la fièvre. Elle appelle Alex le médecin qui a repris le cabinet
de son père. Elle doit partir en sanatorium. Elle laisse un mot
à Renaud ainsi qu’un chèque « pour le billet de train et la
subsistance de quelques jours ».
Ils se sont séparés. « Ce qui m’ennuie c’est que nous nous
dirigeons vers des cimetières différents. » Dans sa nostalgie
pour Renaud elle laisse une lettre, un lien pour des retrou­
vailles possibles. La tuberculose est la fixation dans le corps
de la psychose. « J’avais bien fait de tomber malade, je fusse,
au lieu, devenue folle. »
L’apprentissage que tous deux ont fait au cours de cette
relation symbiotique leur a permis de se séparer.

Résumé du cours ultérieur


de la symbiose

La seconde partie du roman commence par une description


de Geneviève dans le sanatorium : elle a une tuberculose qui
est apparue à la place de la psychose. Elle est déprimée
(dépression schizoide) et a déjà fait son testament. Elle
attend la mort. « Le monde... Je le haïssais et je n’éprouvais
aucune douleur à le quitter. J’attendais paisiblement, tout
à fait pacifiée, la fin de ce voyage inutile. Ma vie n’avait eu
aucun sens. »
Un beau jour, elle trouve Renaud à ses côtés qui lui parle :
il a fait tout son possible pour la revoir, il a même vendu,
au lieu de la boire, une caisse de whisky pour trouver l’argent
86 I SUR LA SYMBIOSE

du voyage. La séparation lui a fourni un certain insight


du caractère de leur liaison et en quelque sorte les rôles se
renversent : c’est lui qui fait tout pour que Geneviève ne
meure pas et admet qu’elle lui est nécessaire pour vivre.
(Les rôles en tant que tels sont relativement fixes mais les
dépositaires ont changé.)
« De plus, j’en ai assez que tu ne viennes pas me chercher...
J’ai fait les bistrots à mon tour, en te cherchant, te cherchant
me cherchant, et je ne t’ai pas rencontrée. J’étais fou de rage,
tu étais un traître, je te haïssais. C’était presque l’amour. »
« ... Ce n’était pas si complet que je croyais, j’avais attrapé
une dépendance, je m’étais affaibli. Il y avait en moi aussi
un enfant perdu... Le fait est que je souffrais de ton abandon... »
Nourrie de son affection, Geneviève guérit et, soignée par
Renaud, peut quitter le sanatorium. Lorsque reprend la vie
commune, le premier rapport sexuel fait réapparaître le
fantasme de destruction. Renaud dit :
« Ou je suis ta perte ou tu es la mienne. C’est ça l’amour
humain. »
C’est de nouveau cette présence des dangers de la destruc­
tion qui les force à de multiples relations, à la promiscuité
sexuelle et qui conduit Sarti à l’alcool pour diversifier les
liens et tenter de minimiser les risques de destruction pour
tous les deux.
« Vous ne savez pas comme c’est dur pour un homme de
mon époque de vivre avec vous. Je bois uniquement parce
que je ne peux pas tuer tout le monde. »
C’est de nouveau Geneviève qui doit prendre soin de lui ;
Renaud, adonné à la boisson, à l’inertie, commence à souffrir
d’angines, de rhumatismes, d’engelures, de polynévrites. Lors­
qu’il se sent affectivement lié à Geneviève, il tente de briser
le cercle phobique par l’agression et la compulsion sexuelle.
Alex, le médecin qui a soigné Geneviève, suit le couple de près
et comprend le conflit dans lequel Renaud se débat1.
« Ce genre de type, lorsque l’amour les touche, c’est souvent
les plus atteints. Cela le sauvera peut-être. »
L’affect présente lui aussi un caractère massif, comme

1. Les rôles sont maintenant distribués entre plusieurs participants et


c’est le médecin, Alex, qui assume celui d’observateur (rôle hypocondriaque).
« LE REPOS DU GUERRIER » | 87

l’agression. Il passe d’une forme à une autre, brusquement,


sans graduations ni transitions. Mais son caractère massif
le rend dangereux ; il enferme et asphyxie. Par ailleurs,
lorsque l’amour apparaît, il n’est pas possible de contrôler
l’apparition soudaine et dangereuse de l’agression. Agression
et amour sont ainsi des extrêmes massifs, dangereux, qui
s’excluent mutuellement et sont utilisés alternativement
comme défense contre l’autre.
La crainte de perdre Geneviève amène Renaud à vouloir se
marier et il le dit ; commence alors, comme mécanisme de
défense, une forte et sourde hostilité à son encontre1.
« Il fallait peut-être me faire une raison : j’allais être mal­
traitée pendant une période de durée imprécise jusqu’à ce
qu’il digère ses bontés. »
Surgit alors entre eux un personnage nouveau qui apporte
un certain équilibre à la relation. Rafaele, une femme « qui
ressemblait à Renaud comme une sœur ». Geneviève remplit
un rôle de mère auprès d’eux qui jouent comme frère et sœur
à des jeux infantiles, prépubères.
« Ils avaient des codes et des indicatifs en perpétuelle
mutation. Ils étaient fatigants comme des enfants. » Immédia­
tement une famille et des naissances mythiques se forment.
Protégé par Geneviève, Renaud fait un nouvel apprentis­
sage avec Rafaele qui ne lui demande rien. Il cesse de boire, il
est actif et va même jusqu’à chanter dans sa salle de bains.

1. Il est tout à fait fréquent d’utiliser l’intensification de la persécution,


de l’agression et du traumatisme pour éviter la fusion et la perte des limites
de soi — perte du sens de la personne. J’ai déjà signalé ce phénomène chez
Maria Cristina, au chapitre précédent, et M. Mahler l’a aussi remarqué
chez certains de ses patients. Rosenfeld, étudiant la perte d’identité fréquente
chez des schizophrènes, cite le cas d’un malade qui avait une extrême
difficulté à se différencier de son psychanalyste et qui rêva un jour qu’un
professeur allemand monté sur une motocyclette essayait de se diviser
en deux en se jetant contre un pylône. Se diviser en deux voulait dire se
séparer de l’analyste avec lequel il se sentait confondu ; le psychanalyste
était d’origine allemande et le malade venait de poser sa candidature à
une chaire... Minkowski rappelle aussi le cas de schizophrènes qui se plaignent
de ne rien ressentir et tentent d’éprouver les sensations qui leur manquent
par des actes parfois violents et dangereux. Cesio a décrit le même phéno­
mène dans la réaction thérapeutique négative où la dissociation psycha­
nalyste-malade peut être réussie par accident. « L’agression servirait aussi
bien à séparer qu’à unir dans les cas de dissociation, de séparation ou de
fusion avec l’objet. »
88 I SUR LA SYMBIOSE

Une amie met Geneviève en garde contre les dangers de la


relation entre Renaud et Rafaele. Geneviève a une lipothymie
devant le risque de reperdre Renaud. A partir de ce moment,
Renaud se rend compte que Geneviève peut retomber malade
et réagit devant la peur qu’elle l’abandonne ou ne meure.
C’est lui qui renforce leur lien et exige sa présence permanente
à côté de lui pour ne pas tomber dans la dépression. Sa relation
avec Rafaele n’est possible que si la relation symbiotique
avec Geneviève est immobilisée ; que Geneviève coure le
moindre danger et il doit la rassurer. Il peut jouer avec
Rafaele comme un enfant, c’est-à-dire tant qu’il est sûr de
pouvoir retrouver sa mère. Mais une relation avec Geneviève
sans Rafaele est tout aussi dangereuse.
« Je veux dormir-mourir, et pour ça une femme c’est le
meilleur système. L’amour c’est une euthanasie. Berce-moi,
rentre-moi dans le sein de ma mère. En d’autres mots, aime-
moi. Tant pis. »
Séparé de Rafaele, Renaud reprend son inertie et la boisson
et rentre à nouveau dans le cercle vicieux : il se sent enfermé
par l’affect, le brise par l’agression et la compulsion sexuelle,
recommence à chercher la relation affective et le rapproche­
ment. Il rêve d’écrire des romans policiers où les arguments
laisseraient apparaître son impression d’être en train de
devenir fou (échec de l’agglutination et dissolution psycho­
tique). Une névrite l’oblige à aller chez le médecin dont il ne
suit pas le traitement.
Pendant que Renaud connaît ce processus de réactivation
psychotique et devant son effondrement visible, Geneviève
veut avoir un enfant.
« Peut-être était-ce un secret désir de recommencer un
Renaud à zéro et en somme d’opérer son rachat par une autre
voie. Si j’échouais à celle-ci. Et même si Renaud un jour me
quittait, il ne me quitterait pas complètement. »
Geneviève est enceinte et tente de s’immobiliser pour ne
pas faire souffrir son enfant, reproduisant déjà avec lui les
attitudes qu’elle a eues avec Renaud. Elle se sent un simple
réceptacle, un porteur et essaye de rester le plus immobile pos­
sible pour ne pas faire mal à l’enfant. Elle trouve la paix.
Cependant, l’état de Renaud empire, réaction à l’abandon de
Geneviève, et il se débat dans une contradiction permanente :
« LE REPOS DU GUERRIER )) | 89

protester parce cfu’il se sent seul et implorer qu’elle ne le


laisse pas.
« Renaud vivait dans la peur... Il ne se rebellait plus avec
hauteur. Il convenait au contraire humblement que j’avais
raison et que si seulement il le pouvait, il obéirait... »
A un moment donné, Renaud agresse Geneviève qui, pour
défendre sa grossesse, le repousse. Renaud implore sa protec­
tion et pleure. Son omnipotence s’est écroulée.
« C’est que je me suis cru un dieu et que je bois pour conti­
nuer à le croire. » « Finalement, je veux appartenir à l’espèce
humaine, à cette saloperie d’espèce humaine pas finie... Je
suis un avortement de la nature... Mais j’en ai marre de la vie
de fausse-couche. Je veux être rien qu’un homme... Aide-moi,
toi qui sais cela. Aide-moi à vivre. Force-moi à vivre. »
Renaud est hospitalisé ; ils se séparent, auparavant ils se
sont mariés. « Il me fit un signe de la main et passa la grille de
fer. Il était pâle. Il savait qu’il ne reviendrait pas. »

Epilogue

C’est par la symbiose et sa rupture que Renaud devient


conscient de sa maladie et désire se soigner et vivre. Il entre
donc en clinique. Pour cela, il a passé par un écroulement
graduel et progressif de ses défenses, de son contrôle, de sa
dépendance et de son immobilisme.
Geneviève n’a pas d’insight de la maladie ; elle évite une
première fois la psychose en faisant une tuberculose puis fait
un acting out avec sa grossesse.
Ils ont fait tous les deux un apprentissage dans l’évolution
de la symbiose mais c’est chez Renaud — le plus manifes­
tement malade — que l’apprentissage et 1 'insight sont les
plus importants.

Résumé et conclusion

Une analyse de la relation symbiotique entre Geneviève


et Renaud nous a permis de vérifier et de confirmer les
conclusions auxquelles nous étions parvenus lors de précé­
dents travaux. Nous avons dans le même temps entrepris
une étude du rôle, dans l’établissement et la régulation du
90 I SUR LA SYMBIOSE

lien symbiotique, de l’actuation psychopathique, de la rela­


tion sexuelle, de l’hypocondrie, de la parole et du phénomène
de métamorphose.
Les phénomènes étudiés, de même que leurs caractéristiques,
nous ont amené à conclure que la symbiose est un lien à un
objet agglutiné dont l’originalité fondamentale est que les
éléments de sa structure ne sont ni discriminés ni différenciés
et donc que cet objet se mobilise en bloc provoquant des
anxiétés de caractère catastrophique et des actes de défense
très primitifs (dissociation, projection, immobilisation) qui
agissent eux aussi de façon intense, massive et en bouffées.
La symbiose se montre donc être une relation où l’objet
agglutiné est maintenu immobilisé et contrôlé. La relation
de dépendance dans la symbiose se caractérise par une inter­
dépendance de groupe où des dépositaires indifférenciés rem­
plissent des rôles fixes et complémentaires. Les rôles peuvent
tour à tour alterner ou tourner dans une redistribution
en bloc.
L’élaboration de l’objet agglutiné ne peut se faire que
par « fragments » au cours d’une lente discrimination qui a
lieu au moyen d’une diversification des relations et par une
réactivation de l’organisation perverse-polymorphe.
Nous soutenons ici que la relation d’objet agglutiné existe
ailleurs que dans la symbiose : on la trouve dans l’épilepsie,
dans les blocages affectifs intenses, dans la réaction théra­
peutique négative, dans le sommeil, l’endormissement et
l’hypocondrie. Nous voulons également souligner, en vue de
travaux futurs, la relation entre l’épilepsie, la schizophrénie
et la symbiose et la relation avec l’objet agglutiné dans les
processus de Spaltung et de Zerspaltung (Bleuler), de disso­
ciation et de splitting (Bion), de splitting et de splitting
anormal (Rosenfeld). Il convient aussi de rappeler que les
éléments formant partie de l’objet agglutiné ne sont pas
discriminés et que cet objet n’est pas confus, bien que sa
mobilisation en fasse, en envahissant le moi, un agent de
confusion.
Nous avons montré la relation de l’objet agglutiné aux
stades les plus primitifs du développement, là où il n’y a ni
différenciation ni discrimination entre moi et non-moi et
nous avons émis l’hypothèse de l’existence, au cours du
« LE REPOS DU GUERRIER » ! 91

développement, d’une étape, que nous avons appelée glischro-


caryque, antérieure à la position paranoïde-schizoïde ; cette
étape se caractériserait par la présence d’un objet agglutiné
(glischroïde), par le danger d’un anéantissement total, délé­
tère, des anxiétés catastrophiques et des défenses primitives,
telles la dissociation, la projection et l’immobilisation qui
fonctionneraient au plus haut de leur intensité et massive­
ment. La position glischro-caryque est le point de fixation de
l’épilepsie et de l’épileptoïdie.
CHAPITRE III

Modalités
de la relation d’objet

En développant et en approfondissant l’œuvre de Freud,


Melanie Klein nous a apporté la découverte de l’existence de
deux positions fondamentales qui correspondent à deux
modalités distinctes — bien que dynamiques et simultanées —
de l’organisation et de la structure de la conduite : la position
paranoïde-schizoïde et la position dépressive. A chaque
position correspondent des anxiétés, des objets et des défenses
spécifiques.
Dans la position paranoïde-schizoïde — qui se situe au
cours des trois ou quatre premiers mois de la vie — prédomine
une relation d’objet partiel, tandis que dans la position dépres­
sive la relation est une relation d’objet total. C’est-à-dire que
dans la première les expériences de gratification et de frustra­
tion sont perçues et maintenues séparées comme si elles corres­
pondaient à deux objets différents (bon objet et mauvais
objet).
La découverte de ces deux positions ne signifie cependant pas
que Melanie Klein se soit engagée sur une voie schématique
et simpliste : elle a elle-même apporté des éléments permet­
tant, à partir de ses propres hypothèses, de poursuivre les
recherches et de développer une problématique. Ainsi, ayant
conclu que le monde de l’enfant se construit ou s’intégre à
partir d’éléments ou d’expériences isolées entre elles (objet
partiel), elle déclare cependant dans Quelques conclusions
94 I SUR LA SYMBIOSE

théoriques sur la vie émotionnelle de l'enfant (1952), qu’ « on


peut penser que même au cours des trois ou quatre premiers
mois de la vie, le bon et le mauvais objet ne sont pas totalement
différenciés dans l'esprit de l'enfant. Le sein de la mère, dans
son bon comme dans son mauvais aspect, semble pour lui
se fondre dans la présence corporelle de la mère, et sa relation
à elle en tant que personne se construit graduellement à partir
de ce moment »L
Je tenterai ici de signaler brièvement comment l’étude de
la symbiose et du transfert dans l’analyse des psychotiques
m’a amené à accorder une grande importance et une grande
valeur à cette assertion que Melanie Klein n’a pas dévelop­
pée ; je m’efforcerai également de montrer comment j’ai
été conduit à émettre une hypothèse de travail qui, je
crois, vient ajouter à la compréhension d’un groupe de
phénomènes.
J’en suis arrivé à conclure que ce qui caractérise le trans­
fert psychotique n’est autre chose que sa propriété symbio­
tique que l’on retrouve — dans une certaine mesure — dans
toute cure analytique. En centrant ainsi mon étude sur le
phénomène de la symbiose, j’ai observé que la relation d’objet
ne présentait pas les caractéristiques que l’on sait être celles
de la relation d’objet partiel ou total. La symbiose comprend
la dynamique d’un objet aux caractéristiques très complexes
comprenant des parties bonnes et des parties mauvaises qui
ne sont ni différenciées ni discriminées ; c’est-à-dire que les
parties du moi impliquées dans toutes ces expériences ne
sont pas discriminées ou, en d’autres termes, qu’il y a une
absence de délimitation et de discrimination entre moi et
non-moi, entre interne et externe. Cet objet présente, de plus,
la particularité de se mobiliser en bloc, provoquant à l’inté­
rieur du moi le plus intégré des anxiétés extrêmes et massives
(catastrophiques, confusionnelles) contre lesquelles n’agis-1

1. Dans Observations on the nature of hysterical states (1954), Fairbairn


écrit (modifiant ainsi ses précédents points de vue) : « La différenciation
des objets en bons et mauvais surgit après que l’objet primitif pré-ambivalent
ait été introjecté. » « La différenciation en bon et mauvais objet se fait
par la division d’un objet intériorisé qui, en première instance n’est ni
bon ni mauvais, mais « insatisfaisant » et ne devient réellement ambivalent
qu’après introjection. »
MODALITÉS DE LA RELATION D’OBJET | 95

sent que les défenses les plus primitives. C’est en raison de


ces caractéristiques que j’ai appelé cet objet objet agglutiné.
En mettant en rapport les phénomènes symbiotiques que
nous avons étudiés dans la relation symbiotique primitive
mère-enfant, j’ai suggéré que la relation à un objet agglutiné
est un résidu des expériences les plus primitives qui constitue
ainsi la partie psychotique de la personnalité. Ainsi, l’objet
agglutiné implique une partie non différenciée et non discri­
minée du moi du sujet comme de la réalité extérieure ; un
conglomérat d’une grande quantité d’expériences frustrantes
et gratifiantes, d’intensités diverses, faites à différents moment
du commencement de la vie du nourrisson, à tous les stades
du développement (oral, génital, anal) qui ne sont ni stratifiés
ni découpés, intégrant des aspects très différents de la réalité
extérieure et faites chacune avec un petit noyau du moi,
mais entièrement agglutiné, non différencié, non discriminé.
Un résidu de cette formation primitive agglutinée subsiste
chez tout le monde et de son importance dépend le déficit
de la formation de la personne, du sens du réel, du sentiment
d’identité, du schéma corporel, ces processus étant toujours
liés entre eux.
Nous avons ainsi développé et mis en valeur les indications
de Melanie Klein qui, comme celles que nous avons citées au
début de ce chapitre, semblent différer des caractéristiques
de l’objet partiel de la position paranoïde-schizoïde. Nous
avons également rencontré des observations tout à fait
concrètes chez des auteurs antérieurs à M. Klein comme
Fenichel qui, à propos des premières perceptions du nour­
risson, écrit que « les objets ne sont pas forcément nettement
distingués les uns des autres, ou du moi, ou de certaines
parties du moi. Les premières images ont une grande étendue,
embrassent tout, mais sont inexactes. Elles ne se composent
pas d’éléments qui par la suite seront réunis mais d’unités
conjointes dont les différents éléments ne seront reconnus
que plus tard. Non seulement la perception et la motricité
ne sont pas séparées mais les perceptions correspondant aux
divers organes des sens se superposent mutuellement. Ce sont
les sensations les plus primitives qui prédominent, parti­
culièrement les sensations kinesthésiques et les données de la
sensibilité profonde (proprioceptives) ». D’autres auteurs non
96 I SUR LA SYMBIOSE

psychanalystes s’accordent aussi sur ces faits : ainsi Wallon


qui proposa le nom de syncrétisme pour désigner ce type de
relation primitive.
Nous pensons donc qu’au cours des premiers moments du
développement les objets partiels (bons ou mauvais) n’existent
pas et que la délimitation et la différenciation d’éléments
isolés s’obtiennent progressivement et lentement à partir
d’une dissociation et d’une discrimination opérées à l’intérieur
de l’objet agglutiné, processus qui lui aussi commence à se
manifester dès le premier moment de la vie. Il reste cependant
une portion plus ou moins grande de l’objet agglutiné où la
division schizoide ne s’est pas faite. M. Klein a étudié quelques
interférences dans la dissociation entre bon et mauvais objet
et les attribue à l’envie excessive, expression des motions
pulsionnelles destructrices. A l’intérieur de l’objet agglutiné,
on ne peut dire qu’il y a réellement relation d’objet entre les
objets et les noyaux du moi qui s’y trouvent, mais une véri­
table « identification primaire » pour reprendre l’expression
de Fairbairn à propos de la non-différenciation entre l’objet
et la partie du moi qui y est liée. Il me paraît donc préférable
de parler de noyau agglutiné et non d’objet agglutiné comme
je l’ai fait jusqu’à maintenant.
En vertu de toutes ces raisons, j’ai avancé l’existence très
précoce d’une position plus ancienne que la position paranoïde-
schizoïde et je l’ai baptisée position glischro-caryque (glischro :
visqueux et caryon : noyau), en soulignant que l’état de mes
travaux ne me permettait pas encore d’en préciser l’extension
dans le temps, que ce soit pendant la période intra-utérine
ou après la naissance. C’est pendant cette position que se diffé­
rencient peu à peu les noyaux du moi et les objets partiels ;
c’est-à-dire que la position paranoïde-schizoïde se forme à
partir de (ou aux dépens de) la position glischro-caryque grâce
à une discrimination graduelle en petits fragments du noyau
agglutiné (Spaltung chez Bleuler, dissociation chez Bion),
qui s’obtient à partir de deux techniques principales : la diver­
sification des liens avec d’autres objets et la diversification
des contacts avec le même objet, les deux dépendant en
grande mesure du processus de maturation. Nous pensons que
les caractères propres aux stades les plus précoces de la posi­
tion paranoïde-schizoïde décrits par Melanie Klein corres-
MODALITÉS DE LA RELATION D’OBJET | 97

pondent à ce que nous appelons position glischro-caryque1.


A l’intérieur de cette position les anxiétés sont extrêmes,
puissantes et massives, étant donné la grande faiblesse et le
manque de cohésion du moi qui se voit massivement menacé
par un noyau agglutiné non discriminé et se déplaçant en
bloc ; ces anxiétés sont confusionnelles et les défenses qui leur
sont opposées sont primitives et violentes : dissociation et
projection. Ces défenses sont également utilisées dans la posi­
tion paranoïde-schizoïde mais de façon plus nuancée et moins
violente. Ce sont des défenses primitives car elles seules peu­
vent agir avant la discrimination en bon et mauvais objet,
du moi et non-moi, tandis que dans les névroses infantiles les
techniques défensives (phobique, hystérique, obsessionnelle,
paranoïde) ne peuvent agir que sur des objets partiels bien
discriminés, c’est-à-dire sur une division schizoide déjà
existante. J’en conclus que cette position glischro-caryque
constitue le point de fixation de l’épilepsie et de l’épileptoïdie2.

La clinique du noyau agglutiné se situe autour de trois


phénomènes dont l’essentiel n’est pas seulement donné par
les vicissitudes de ce noyau mais par sa relation au moi le
plus intégré de la personnalité. On peut ainsi reconnaître3 :

1 I Contrôle du noyau agglutiné. — Le moi sain ou le plus


intégré a besoin d’immobiliser le noyau agglutiné ; éviter la
réintrojection est la défense principale pour préserver le moi

1. Au cours d’une réunion de l’Association Argentine de Psychanalyse


ou je présentai mon travail intitulé Symbiose (avril 1961), le Dr D. Liberman
suggéra que la position glischro-caryque pourrait être en réalité une modalité
de la position paranoïde-schizoïde et non une position à part entière comme
je l’avais exposé.
2. Au cours de la discussion de mon travail Etude de la dépendance-indé­
pendance dans sa relation avec le processus de projection-introjection présenté
à l’Association argentine de Psychanalyse, en avril 1960, le Dr Pichon-
Rivière avança l’existence d’une troisième position venant s’ajouter à la
position paranoïde-schizoïde et à la position dépressive et qui serait le
point de fixation de l’épilepsie. Mes travaux sur la symbiose m’ont conduit
à la même conclusion.
3. Dans une étude ultérieure, Simbiosis, psicopatía y mania (in Racovsky
et Liberman, Mania y psicopatía, Buenos Aires, Paidos, 1966), on trouvera
exposé le rôle joué par la psychopathie, la mélancolie et la manie comme
mécanismes normaux dans le développement et l’évolution allant du stade
(et position) glischro-caryque au stade (et position) paranoïde-schizoïde,
ainsi que les perturbations de ce développement.
J. BLEGER 4
98 I SUR LA SYMBIOSE

le plus intégré (partie non psychotique de la personnalité) ;


l’agglutination excessive et l’absence de discrimination empê­
chent une réintrojection graduelle et fractionnée. Le contrôle
s’obtient grâce à :
a) la symbiose : des techniques sont mises en œuvre afin de
contrôler le dépositaire ;
b) le blocage affectif;
c) Vhypocondrie : c’est l’utilisation du corps comme buffer.
Elle comprend les maladies psychosomatiques (les liens
les plus primitifs sont des liens corporels) ;
d) la reprojection violente et massive.

2 I Perte du contrôle du noyau agglutiné et invasion massive


du moi :
a) prodromes : insomnies ; intensification de l’observation et
du contrôle ; on peut observer d’autres symptômes comme
l’incertitude et la perplexité ;
b) défenses du moi en bouffées : renforcement de la dissocia­
tion entre le moi le plus intégré et le noyau agglutiné :
absences et lipothymies ; décharges épileptiques, épilep-
toïdie, sursauts, frissons, etc. ;
c) invasion du moi le plus intégré : des phénomènes très divers
peuvent se produire comme, par exemple, l’anéantissement
du moi (perte de son intégration), la panique et tous les
degrés de rétrécissement de la conscience : confusion,
obnubilation, état crépusculaire.3

3 I Désagrégation psychotique. — D’après ce que nous


venons de développer et vu l’état actuel de nos recherches,
on peut dire qu’il existe deux types extrêmes de dissolution
psychotique, le plus souvent entremêlés :
a) la désintégration du moi le plus intégré lorsque (nous l’avons
vu plus haut) il est envahi par le noyau agglutxné. On
pourrait y faire entrer les psychoses graves décri tes par
Mauz comme des schizocaries ;
b) la perte de Vagglutination avec dispersion du noyau agglutiné
(partie psychotique de la personnalité) qui correspond
à la Zerspaltung de Bleuler et au splitting de Bion. Cette
perte coïncide avec une certaine régression du moi le plus
intégré. La psychose peut être ici préliminaire à la discri-
MODALITÉS DE LA RELATION D’OBJET | 99

mination qui ne s’est pas réalisée normalement au cours


du développement et conduire à la guérison en enrichis­
sant la personnalité (voir les descriptions de French et
Kasanin, de quelques psychoses, ainsi que nos propres
comparaisons avec la crise d’adolescence qui est de forme
psychotique condensée et retardée). La restitution psycho­
tique est un processus de réagglutination où il faut chercher
« l’objet bizarre » de Bion, sorte de noyau agglutiné qui
n’existe pas dans le développement normal. L’appareil
perceptif avec intervention du processus secondaire et qui
logiquement manque dans le noyau agglutiné, est présent
dans « l’objet bizarre »L

Addenda. —- Au cours de mes travaux antérieurs (1964),


j’ai présenté le tableau suivant où je précise les caractéris­
tiques de la position glischro-caryque par rapport aux posi­
tions paranoïde-schizoïde et dépressive.1

Points
Position Anxiété Objet Défenses de fixation

Dépressive Dépressive Total Maniaques Psychose


(ambi­ maniaco-
valent) dépressive
Paranoïde- Paranoïde Partiel Division Schizo­
schizoïde (divalent) phrénie
Glischro- Confusion- Noyau Clivage, Epilepsie,
caryque nelle agglutiné immobili­ états
(ambigu) sation, confu-
fragmen­ sionnels
tation

1. L’intervention du processus secondaire dans « l’objet bizarre » m’a


été suggérée par le Dr Avenburg lors d’un groupe d’études sur l’œuvre
de Melanie Klein et de son école.
CHAPITRE IV

Etude
de la partie psychotique
de la personnalité

Introduction

L’étude du problème de la dépendance-indépendance m’a


conduit à étudier les cas de dépendance extrême que nous
savons maintenant être des cas de symbiose. Ma propre expé­
rience en psychanalyse ainsi que les travaux menés à bien
dans ce domaine par F. Fromm-Reichmann, E. Pichon-
Rivière, Rosenfeld et Bion m’ont amené à constater que la
relation de transfert dans les symbioses présente les mêmes
caractéristiques que la relation de transfert psychotique.
Par ailleurs, je me suis trouvé devant de nombreux cas cli­
niques étroitement liés à la symbiose (psychopathie, hypo­
condrie, épilepsie, états confusionnels, affections psycho­
somatiques, etc.) et devant le problème complexe du narcis­
sisme et du développement du moi (identité, schéma corporel,
différenciation hétéro/homosexuelle, etc.).

En m’appuyant dans un premier temps sur les travaux de


M. Mahler, j’ai constaté l’existence clinique, chez des adultes,
de la symbiose et des psychoses symbiotiques ; plus tard, je
me suis penché sur l’organisation symbiotique dans la relation
transférentielle, et plus particulièrement sur son lien avec
l’autisme, ainsi que sur la dynamique et les vicissitudes de la
symbiose. Conserver l’autonomie clinique du phénomène
102 I SUR LA SYMBIOSE

symbiotique m’apporta des avantages mais aussi quelques


inconvénients. Pour ce qui est des avantages, il me fut possible
d’élaborer quelques hypothèses éclairant le problème de la
symbiose et des phénomènes liés à elle. J’ai pu de même
découvrir des noyaux symbiotiques dans l’analyse de patients
qui cliniquement ne présentaient pas, du moins à première vue,
de symbiose. Je pus également comprendre de façon globale
l’apparition de phénomènes cliniques tels que l’organisation,
l’immobilisation et le contrôle de la symbiose (blocage affectif,
autisme, dissociation corps-esprit, réaction thérapeutique néga­
tive) ou encore la présence de défenses contre la rupture de
la symbiose (hypocondrie, phobies, maladies psychosomati­
ques, actuations psychopathiques, phénomènes de métamor­
phose, etc.) ; un certain nombre de phénomènes en relation
dynamique et centrés de façon unitaire sont ainsi apparus.
Par ailleurs, et nous entrons là dans les inconvénients de notre
démarche, peu de justice a été faite aux auteurs qui, en se
penchant sur d’autres problèmes ont, d’une manière ou d’une
autre, décrit (quoique non explicitement) dans leurs recherches
et leurs conclusions quelques-uns des phénomènes étroitement
liés à la symbiose. Au cours de ce présent chapitre cette injus­
tice risque de se reproduire car il m’a été très difficile de savoir
dans quelle mesure j’ai été influencé par la lecture de nom­
breuses études que je n’ai pas consciemment mises en rapport
avec « mon propre sujet ».

La symbiose est une interdépendance étroite entre deux


ou plusieurs personnes qui se complètent pour maintenir
contrôlés, immobilisés et dans une certaine mesure satisfaits
les besoins des parties les plus immatures de leur personnalité
qui exigent des conditions dissociées de la réalité et des parties
les plus mûres ou les plus intégrées. Cette partie immature et
primitive de la personnalité est restée séparée du moi le plus
intégré et le plus adapté et forme un tout possédant certaines
caractéristiques qui m’ont conduit à la nommer noyau agglu­
tiné de la personnalité1. Cette ségrégation doit être rigide­

1. J’ai d’abord employé le terme d’objet agglutiné, puis je me suis


vu dans l’obligation de changer cette expression pour celle de noyau
LA PARTIE PSYCHOTIQUE DE LA PERSONNALITÉ [ 103

ment conservée sous peine de désagrégation psychotique.


Particulièrement influencé par les travaux de Bion [a, e]1,
mon intérêt porte aujourd’hui sur l’étude de la partie psycho­
tique de la personnalité qui n’est autre que celle qui établit la
relation et le transfert symbiotiques ; cette partie psychotique
de la personnalité, je l’ai reconnue comme étant le noyau
agglutiné2 ; elle a comme caractéristique principale de ne pas
faire de distinction entre moi et non-moi, ni entre les diverses
composantes ou identifications d’expériences diverses faites à
différents moments, pas plus qu’entre bon et mauvais objet
ou entre les différents stades (oral, anal, génital).

Dans une étude antérieure, j’ai montré que ce noyau agglu­


tiné, qui constitue chez l’adulte la partie psychotique de la
personnalité, était un résidu de l’organisation la plus primitive
de la personnalité, génétiquement antérieur à la position para-
noïde-schizoïde et pouvait être désigné par le terme de position
glischro-caryque. Ce noyau agglutiné n’est pas toujours de
grandeur égale : il peut s’accroître aux dépens d’une régres­
sion de la position paranoïde-schizoïde, laquelle provient d’une
perte de la discrimination entre bon et mauvais objet et entre
moi et non-moi. Cette perte de la discrimination a été étudiée
par M. Klein [<¿] et Rosenfeld à propos des phénomènes de
confusion. J’ajouterai qu’il y a également réapparition de
noyaux primitivement fusionnés ou non différenciés qui sont
restés tels quels, c’est-à-dire sans que se soit opérée en eux la
discrimination.

Il est fréquent de trouver dans certains travaux (y compris


ceux de Freud, de M. Klein, de Fairbairn et de Fenichel) une
allusion à une indifférenciation lors des tous premiers stades
du développement ; mes postulats ne sont donc qu’un pro­

agglutiné. En effet, le noyau agglutiné peut non seulement fonctionner


comme objet devant le moi le plus intégré, mais aussi comme un moi ou
un surmoi primitif qui peut se déplacer et le remplacer.
1. Les lettres en italiques et entre crochets renvoient en fin de volume
à la bibliographie présentée chapitre par chapitre. (N.d.T.)
2. Au cours de ce présent chapitre, j’utiliserai indifféremment les expres­
sions « partie psychotique de la personnalité » ou « niveaux psychotiques
de la personnalité ».
104 I SUR LA SYMBIOSE

longement et un approfondissement de ces thèses1. Melanie


Klein dit par exemple : « Il y a des raisons de supposer que
même durant les trois ou quatre premiers mois de la vie le
bon et le mauvais objet ne sont pas totalement distincts
l’un de l’autre dans l’esprit du nourrisson » ; elle dit aussi que
« les états de la libido existent simultanément et se super­
posent les uns aux autres dès les premiers mois de la vie ».
Dans Envie et gratitude, le thème de la confusion est explicite :
« Il nous faudra ici encore considérer les effets produits par la
confusion précoce qui estompe les limites entre les motions
pulsionnelles et les fantasmes oraux, anaux et génitaux. La
suerposition de ces diverses sources de libido et d'agression est
normale »2.
Le résidu de cette organisation primitive de différenciation
primaire ou de fusion forme le contenu principal des niveaux
psychotiques de la personnalité qui, dans la vie adulte, restent
séparés du moi, de la partie la plus évoluée, la plus mûre ou
la plus intégrée de la personnalité. La symbiose est la relation
qui maintient immobilisée et contrôlée cette partie psychotique.

Il m’intéresse ici non seulement d’approfondir ce thème


grâce au matériel clinique mais de souligner les aspects tech­
niques du maniement de la partie psychotique de la person­
nalité et les aspects théoriques de cette technique ; je ne m’y
attarderai que peu dans cette introduction pour entrer plus
tard dans les détails.
Les rapports entre théorie et technique sont, en psychana­
lyse, très étroits : de nouvelles formulations théoriques
conduisent à de nouvelles possibilités techniques et ces der­
nières, à leur tour, rendent possibles l’élargissement et le
perfectionnement de la théorie, la formulation de nouvelles

1. Hartman, Kris et Lowenstein, tout comme A. Freud et Spitz, re­


connaissent ouvertement un « stade indifférencié ». M. Bahnt [6] soutient
aussi que « la relation d’objet archaïque primaire est si primitive qu’on ne
peut l’appeler ni amour ni haine ni narcissisme ni quoi que ce soit ; tout
se trouve sous une forme rudimentaire et encore indiscriminée, l’amour et
la haine n’apparaissant et ne devenant reconnaissables qu’au cours du
développement postérieur ». Lagache [6] propose d’appeler ce début de
l’existence psychologique individuelle « différenciation primaire » plutôt
qu’indifférenciation, car cette dernière serait relative comparée aux stades
ultérieurs.
2. Souligné par nous.
LA PARTIE PSYCHOTIQUE DE LA PERSONNALITÉ [ 105

hypothèses et leur confirmation ou leur infirmation. Une


bonne partie de ce qui est exposé ici à propos de la technique
du maniement du noyau agglutiné n’est pas une nouveauté
mais plutôt une tentative pour préciser, comprendre et jeter
les bases de l’unification d’autres possibilités techniques pour
beaucoup implicites dans le travail de tout psychanalyste.
Mes références à la technique psychanalytique dans ce
travail prennent leur source chez Bion, plus particulièrement
dans les conclusions de ses travaux sur la différence entre
personnalité psychotique et non psychotique ; Bion déclare
en effet que, de même qu’il faut découvrir chez le psychotique
la personnalité névrotique cachée par la psychose, il est chez
tout névrosé grave une personnalité psychotique masquée par
la névrose qu’il faut découvrir et traiter. Dans Pour introduire
le narcissisme Freud admet trois groupes de phénomènes dans
les psychoses : la conservation de la normalité, les processus
pathologiques et la restitution psychotique. Nous pouvons
affirmer aujourd’hui que cette classification est valable non
seulement pour les psychoses mais aussi pour les névroses.
Mon travail porte donc ici sur l’apparition et le maniement
pendant la cure — quel que soit le malade — de la partie
psychotique de la personnalité. Celle-ci peut se manifester
par des phénomènes dont l’ampleur clinique est très variable :
depuis de rares noyaux psychotiques isolés jusqu’à la présence
d’un seul noyau très dense coexistant comme un autre moi
aux côtés du moi le plus intégré. Ainsi je me suis plus parti­
culièrement intéressé à la psychose de transfert1 et non au
transfert du psychotique (reconnu cliniquement comme tel).
En ce qui concerne la technique, je voudrais mettre en relief
un concept fondamental se rapportant à la discrimination
qu’il faut opérer dans le maniement technique du noyau
agglutiné ; il faut pouvoir mettre en place une division schi­
zoide aux niveaux psychotiques (noyau agglutiné) et avec elle
le passage à la position paranoïde-schizoïde. La discrimi­
nation des composantes du noyau agglutiné transforme la

1. Ce thème apparaît dans les travaux psychanalytiques sous divers


noms et a été étudié à partir de contextes différents (Abraham, Nunberg,
Tarachov, Little, Rosenfeld). La description de M. Klein sur les relations
d’objet schizoides est particulièrement importante, car on peut reconnaître
la symbiose dans ce qu’elle nomme « un lien compulsif à certains objets ».
106 I SUR LA SYMBIOSE

partie psychotique de la personnalité en partie névrotique.


La technique psychanalytique, sa théorie et ses objectifs
peuvent se définir brièvement comme le résultat de deux
finalités reliées entre elles, à savoir : a) faire conscient l’in­
conscient ; b) intégrer les dissociations. La première est le
mot d’ordre technique formulé par Freud alors que la seconde,
même si elle remonte à Freud, vient essentiellement des
apports de Melanie Klein, de ses travaux sur la division
schizoide et la position dépressive comme position intégra­
trice. Pour Racker, ces formules sur la finalité de la technique
sont les dérivés d’un seul principe déjà défini : faire conscient
l’inconscient par la levée des résistances. Nous n’en dirons pas
plus sur ce point.
L’étude de la dynamique du noyau agglutiné dans le phéno­
mène clinique de la symbiose et dans la dynamique de la
partie psychotique de la personnalité m’a amené à soulever
deux types de problèmes : a) faire conscient l’inconscient
(dans le maniement du noyau agglutiné) coïnciderait ou
équivaudrait à réintrojecter ce qui est projeté dans d’autres
êtres humains utilisés comme dépositaires1 ; b) proposer la
nécessité d’un travail technique antérieur à l’intégration des
dissociations et qui consisterait à « émietter » le noyau agglu­
tiné, obligeant ainsi le moi le plus intégré à discriminer les
composantes de ce noyau, c’est-à-dire à mettre en place la
division schizoide.
La discrimination est ainsi le pas techniquement nécessaire
à l’élaboration de la partie psychotique de la personnalité
qui devient alors partie névrotique. Il y a donc une différence
entre la finalité immédiate de la technique dans le maniement
des parties névrotiques et psychotiques de la personnalité ;
la première tend à intégrer la division schizoide (discrimination
déjà existante), tandis que la seconde tend à effectuer un
travail préliminaire en aidant le malade à discriminer, c’est-à-

1. La partie psychotique est liée à la projection et la partie névrotique


au refoulement qui, d’un point de vue génétique, est une défense plus
tardive dans le développement, Bion [a] écrit à ce propos : « Il est clair que
la personnalité non psychotique ou une partie de cette personnalité utilise
le refoulement, alors que la partie psychotique emploie l’identification
projective. Par conséquent, il n’y a pas refoulement et ce qui devrait être
son « inconscient » est remplacé par le monde d’accessoires que sont les
rêves où, pour reprendre ma description, il se meut. »
LA PARTIE PSYCHOTIQUE DE LA PERSONNALITÉ ] 107

dire à établir la division schizoide à partir du noyau agglutiné.


On peut ainsi obtenir son incorporation ultérieure à la partie
névrotique de la personnalité et donc aller vers l’intégration.
De cette manière, la cure psychanalytique n’obtient pas
seulement l’intégration de ce qui existait déjà, mais peut
enrichir la personnalité en lui incorporant des éléments qui
n’ont jamais existé en tant que tels ; cet enrichissement n’est
pas une simple conséquence de la résolution des conflits
(division schizoide) de la partie névrotique, mais il est aussi
une évolution de la partie psychotique de la personnalité.
Hacker1, dans une de ses études, considère la discrimination
comme une fonction du moi, mais le rôle qu’elle joue dans le
processus thérapeutique et la technique psychanalytique n’a
pas encore été reconnu. Nous tâcherons d’y remédier.
Pour procéder à l’étude de la dynamique et de la technique
dans le maniement de la partie psychotique de la personnalité,
il me faut rappeler les caractères cliniques de son transfert.
C’est donc à partir d’un matériel clinique que je formulerai
mes observations et comme il ne m’est pas possible d’aborder
séparément les points qui m’intéressent ici, j’en extrairai
les quatre principaux :
a) certaines manifestations cliniques de la partie psychotique
de la personnalité, tout en laissant de côté celles déjà
décrites dans des travaux antérieurs ;

1. Hacker affirme que ce sont des perturbations du caractère qui per­


mettent de voir le manque, la disfonction, le sous-développement et l’ino-
pérance des fonctions discriminatoires du moi, par exemple chez les per­
sonnalités immatures caractérisées par la confusion, l’inhibition de Faction,
une identité diffuse, un désespoir existentiel, des sentiments de futilité ;
chez des sujets incapables de sublimer, mais qui cachent leur manque de
discrimination sous un moi apparemment fort (inflexible, rigide, stéréotype),
chez les sujets que l’on dit souvent manquer de caractère. Hacker poursuit :
« Les catégories cliniques, que l’on appelle déformations du moi, troubles
du caractère, perturbations narcissiques et autres, ne peuvent être expli­
quées, classées ou traitées de manière satisfaisante sans la construction
d’une théorie de la fonction de discrimination ou de sélection du moi,
conceptualisées comme tout autre fonction du moi, comme un aspect parti­
culier des fonctions générales du moi. »
Par rapport à tout ceci, il me semble que le déficit de la discrimination
intervient dans toute une série de phénomènes qui dépassent ceux désignés
par Hacker.
Peto a décrit, en restant très proche du thème de la discrimination, une
« fonction de fragmentation du moi » qu’il différencie du spliting « comme
Fa fait Freud pour le fétichisme ».
108 I SUR LA SYMBIOSE

b) leur relation à la dynamique du noyau agglutiné ;


c) quelques phénomènes de transfert et de contre-transfert
qui en découlent ;
d) les aspects techniques, particulièrement le processus de
discrimination et la façon de le mener à bien.

Problèmes techniques

Je m’occuperai principalement de quelques problèmes tech­


niques fondamentaux que pose le maniement de la partie
psychotique de la personnalité pendant la cure. Mes références
à cette partie psychotique se trouvent dans mes travaux sur
la symbiose de transfert ou — ce qui revient au même —
sur la psychose de transfert.
Reconnaître que la personnalité possède un niveau névro­
tique et un niveau psychotique, caractérisés chacun par une
structure déterminée des objets internes qui y prennent place,
ne signifie en aucune façon fonder deux types d’analyses ou
de techniques, mais insister sur certains aspects de la technique
qui acquièrent une plus grande importance ou ont une inci­
dence plus forte sur chaque niveau.
Il faut en premier lieu considérer le timing du patient,
sa capacité d’accepter et d’élaborer la partie psychotique de
sa personnalité. Bien évidemment, on ne peut formuler ici
de règles strictes car les situations sont fort variées et il
faudrait compter sur le coefficient personnel de contre-
transfert de chaque psychanalyste qui impose ou exige lui
aussi son timing.
Sur ce point, nous pouvons considérer trois situations
types. Tout d’abord, lorsque le patient entre en psychanalyse
alors que les limites qui séparent la partie névrotique et la
partie psychotique de sa personnalité sont déjà rompues et
demandent donc l’attention immédiate et l’inclusion sans
délai des niveaux psychotiques dans la cure ; nous ne nous
trouvons cependant pas devant une psychose typiquement
de transfert mais devant un transfert dans un cas de psychose,
sujet qui, bien qu’étroitement lié à celui qui nous intéresse
ici, ne retiendra que peu notre attention. En second lieu,
nombre de malades ne présentent ni de contrôle ni d’immo­
bilisation très stricte des niveaux psychotiques de leur per­
LA PARTIE PSYCHOTIQUE DE LA PERSONNALITÉ | 109

sonnalité et l’inclusion de ces niveaux dans l’analyse dépend


en grande partie de l’analyste ; là, je crois nécessaire d’opérer
de façon à laisser du temps à l’analyse des niveaux névrotiques
afin de consolider le plus possible le degré d’intégration du
moi le plus mûr. Nous devons être les dépositaires les plus
fidèles de la partie psychotique et agir comme des parents
tolérants qui laissent aux enfants le temps de grandir, et ne pas
nous embarrasser de problèmes trop précoces pour le moi du
patient. Les effets positifs de la dissociation entre bon et mau­
vais objet ont été signalés par M. Klein [d, p. 130-131] comme
une dissociation nécessaire au succès de l’intégration du moi.
« Cela ressemble à un paradoxe mais, et je l’ai déjà dit, étant
donné que l’intégration repose sur un objet fortement enraciné
qui forme le noyau du moi, une certaine quantité de dissocia­
tion est nécessaire à sa réalisation, car elle préserve le bon
objet et plus tard permet au moi de synthétiser ses deux
aspects. » Je pense de même que la dissociation entre niveaux
névrotiques et psychotiques de la personnalité est tout à fait
positive et nécessaire à certaines étapes du développement ;
cette dissociation préserve le moi d’une partie accablante et
désintégratrice et lui donne le temps de se consolider pour
pouvoir affronter de nouveau la partie dissociée. C’est cela
même qui doit se produire avec le maniement technique
de ce type de malade. Je crois que si nous pouvons donner
au moi le temps de se renforcer afin que plus tard le patient
puisse affronter la partie psychotique de sa personnalité sans
qu’apparaisse une psychose cliniquement évidente, alors il
faut le faire. Nous avons déjà vu, dans certains cas et même
dans ceux dont nous venons de parler, que nous ne pouvons
pas décider d’utiliser cette technique psychanalytique, la
partie psychotique faisant fréquemment irruption et échap­
pant souvent à notre contrôle1. Enfin, il est des malades qui
(comme dans le matériel clinique que nous allons voir) pré­
sentent une dissociation rigoureuse et un contrôle très sévère
entre la partie névrotique et la partie psychotique de leur

1. Sont également compris ici tous les cas qui, lors du premier entretien,
semblent psychotiques mais qui une fois la cure commencée prennent
l’apparence de névroses en raison du dépôt massif et rapide de toute la
partie psychotique dans le psychanalyste (métamorphose). Le cas inverse
correspond au premier type de patient.
110 I SUR LA SYMBIOSE

personnalité, de sorte qu’eux-mêmes prennent le temps qu’il


leur faut — et parfois même plus encore — en réussissant à
rendre inopérantes, du moins au début, les interprétations
des niveaux psychotiques. Le moi rigide de ces patients ne
doit pas se confondre avec un moi bien intégré ; en conséquence
il faut de toute manière seconder d’abord le malade dans son
besoin d’analyse des niveaux névrotiques pour pouvoir ensuite
incorporer la partie psychotique de sa personnalité à la cure.
On peut dire que ces patients sont caractérisés par le fait qu’ils
apparaissent comme cliniquement autistiques mais font en
réalité une symbiose de transfert intense et muette1. On peut
leur appliquer ce que dit M. Klein [d, p. 177-178] à propos
des malades dont l’envie est constitutionnellement forte :
« Enfin, l’analyse de ces troubles profonds et sérieux est une
sauvegarde contre le danger potentiel de psychose résultant
des attitudes excessivement envieuses et omnipotentes. Mais
il est essentiel de ne pas tenter d’aller trop vite vers l’intégration.
Car si la réalisation de la division de la personnalité arrivait
brusquement, le malade aurait de grandes difficultés à la
dépasser. Plus les motions pulsionnelles d’envie et de des­
truction ont été fortement dissociées, plus elles sont ressenties
comme dangereuses lorsque le malade en prend conscience.
Dans l’analyse, il faut progresser lentement et graduellement
vers le douloureux insight des divisions de la personnalité
du malade2 ».

L’analyse des niveaux névrotiques de la personnalité se


caractérise par la possibilité de manier des objets délimités,
discriminés, par un moi plus intégré et le psychanalyste tend

1. Il serait naturellement important de pouvoir diagnostiquer les troubles


de ces patients dès le premier entretien. Comme indices nous possédons la
sensation d’accablement qui se produit dans le vécu de contre-transfert
et le fait qu’il s’agisse de tableaux cliniquement « purs » et essentiellement
organisés à partir d’une seule structure : paranoïde, phobique, hystérique,
obsessionnelle. Plus tard, j’ai choisi d’appeler ces tableaux névroses sys­
tématisées.
2. Melanie Klein ajoute : « Il est bien possible que la personne qui soudain
commet un meurtre ou a un épisode psychotique se soit brutalement rendu
compte des parties dangereuses dissociées de sa personnalité. On connaît
des personnes qui essayent de se faire arrêter pour s’empêcher de commettre
un crime » (souligné par nous). Elle cite également Rosenfeld qui « signala
que Vacting out est employé dans le but de maintenir la dissociation ».
LA PARTIE PSYCHOTIQUE DE LA PERSONNALITÉ | 111

alors à résoudre les dissociations avec des objets déplacés,


refoulés ou projetés en provoquant des anxiétés (paranoïdes
ou dépressives) qui ne se révèlent pas accablantes pour le moi.
Le renforcement des niveaux névrotiques de la personnalité
se fait à l’intérieur des limites de l’interprétation, dans le
transfert positif comme dans le transfert négatif. Nous voulons
mentionner l’exclusion totale de mesures d’ordre pédagogique
ou de soutien proposées par certains auteurs au début des
cures de psychotiques ou d’enfants.
La partie psychotique de la personnalité est ainsi appelée
parce qu’à ce niveau la discrimination (clivage) entre la
réalité intérieure et le monde extérieur n’existe pas ; il n’y a
pas de discrimination entre le dépositaire et ce qui est projeté,
c’est-à-dire qu’il y a un manque du sens du réel. Que le patient
puisse appréhender cette discrimination (clivage) dépend
essentiellement de la possibilité de l’analyste de la maintenir.
Cette absence ou cette perte de discrimination (la fusion)
entre le monde interne et la réalité externe est le phénomène
principal du transfert psychotique ou transfert de la partie
psychotique de la personnalité ; c’est lui qui crée une relation
symbiotique que le psychanalyste doit défaire dans le contre-
transfert, d’abord pour lui-même, ensuite pour le patient.
On peut également parler des caractéristiques désignées par
Bion dans le transfert psychotique [e] valables pour les cas
suivants : transfert prématuré, précipité et massif, tenace et
fragile. La relation transférentielle est narcissique et a lieu
à deux niveaux : l’un manifeste ou visible, celui de l’autisme,
qui nous oppose une barrière infranchissable et que Liber­
man [6] a étudié sous le nom d’autisme de transfert et l’autre,
celui de la symbiose, moins apparent, plus larvé. A ce deuxième
niveau, le monde interne (narcissique) du patient est à l’inté­
rieur de l’analyste. L’ensemble du phénomène est ce qu’il
convient d’appeler narcissisme de transfert1. Le malade défend

1. Fliess fait une différence entre transfert et projection. Dans le premier,


le psychanalyste prend la place d’un objet historique du patient ; dans la
seconde, il reflète une partie du moi du patient. Le transfert est donc alors
pour Fliess un transfert d’objet et la projection est narcissique ; le résultat
de ce transfert est une illusion, tandis que celui de la projection est un
délire. Fliess ajoute que dans le transfert l’image qu’a le patient de son
analyste peut changer selon ce qui est transféré et corrigé ; dans la pro-
112 I SUR LA SYMBIOSE

son monde autistique contre l’invasion de sa partie symbio­


tique ; d’autre part, il défend sa partie symbiotique projetée
contre l’invasion du dépositaire. L’immobilisation de ce der­
nier est alors une défense contre ces deux dangers de désor­
ganisation. Paradoxalement, il arrive quelquefois que nous
ne puissions pas pénétrer le narcissisme de l’autisme mais
que le monde narcissique du patient entre dans le psycha­
nalyste et tende à le parasiter. La base de ce processus est
l’identification projective massive telle que l’ont étudiée
M. Klein [6, d], Rosenfeld [a, e] et Bion [c, d], ainsi que la
dissociation entre projection-introjection et l’organisation qui
s’ensuit à chaque extrême, c’est-à-dire l’autisme et la sym­
biose, l’autisme étant une négation omnipotente de la dépen­
dance symbiotique.
Cliniquement, il existe deux types de symbiose corrélatifs
à deux types d’autisme : dans le premier, l’autisme est plus
important et la symbiose est muette ; dans l’autre, la sym­
biose occupe toute l’attention par ses manifestations osten­
sibles, tandis que l’autisme est muet et qu’il faut le détecter.
Jusqu’à maintenant je me suis plus particulièrement occupé
de ce premier type de symbiose.
La partie psychotique de la personnalité possède un autre
trait important : le contrôle rigide et omnipotent de la situation
et du dépositaire qui permet d’éviter un double danger, à
savoir la réintrojection de ce qui est projeté et l’intromission
du dépositaire (clivage). Toute mobilité de cette situation
est vécue comme un danger de psychose et si nous réussissons
la réintrojection d’un fragment de ce qui est projeté, nous
possédons alors un indice fiable (indice de réintrojection)
pour détecter le moment où cela a lieu : l’apparition de la

jection, elle est plus immuable et ne change que grâce à un effort prolongé.
Je crois donc que Fliess veut parler de la différence entre transfert névro­
tique et transfert psychotique et en cela nous suivront M. Klein pour qui
le narcissisme est aussi une relation d’objet. Je pense, quant à moi, qu’il
y a dans le narcissisme une identification primaire où la discrimination
entre moi et objet n’a pas été suffisamment établie.
M. Little reconnaît deux traits fondamentaux chez les patients qui font
principalement une psychose de transfert : la position particulière que le
patient force l’analyste à prendre et la très grande importance des phéno­
mènes corporels. Cependant, pour cet auteur, il ne s’agit pas de symbiose
mais d’une recherche du patient pour établir avec son psychanalyste un
état d’identité et d’indifférenciation totales.
LA PARTIE PSYCHOTIQUE DE LA PERSONNALITÉ | 113

confusion (anxiété confusionnelle) quelles qu’en soient les


manifestations (obnubilation, malaise, suspens, déconcerta­
tion, perplexité, etc.). De même que l’anxiété est un signal
d’alarme dans les positions dépressives et paranoïdes, l’anxiété
confusionnelle est un signal d’alarme contre le danger de
réintrojection massive du noyau agglutiné et le risque de
désintégration psychotique du moi qui peut s’ensuivre. Chez
d’autres patients, le contrôle de la dépendance (symbiose)
se fait par l’intermédiaire d’un rejet actif paranoïde (notam­
ment dans un cas de psychose paranoïde que j’ai analysé).
En plus des traits que nous avons énumérés précédemment,
il convient, pour mieux comprendre la relation symbiotique,
ses phénomènes et son maniement technique, de rappeler
qu’il existe un seuil paradoxal des stimuli : ceux de grande
intensité ont un seuil très élevé et n’agissent pas parce qu’ils
sont immobilisés et neutralisés pour ne pas désorganiser la
personnalité, tandis que les stimuli faibles ont un seuil très
bas et nous devons constamment les détecter dans les frus­
trations ou les moindres changements. A ceci, il faut ajouter
que très souvent les réponses aux stimuli sont très éloignées
du moment où ces derniers agissent. Tout cela rend la tâche
de l’analyste difficile mais non impossible. L’effet de l’inter­
prétation suit le cours de tout stimulus et est en ce sens
accumulatif, la réponse pouvant se produire longtemps après.
Il n’est pas rare que survienne une véritable métamorphose,
c’est-à-dire un changement explosif et brusque dû à une
espèce d’accumulation d'insight1. Chez d’autres malades le
changement est progressif et épisodique comme nous le verrons
dans le cas présenté ci-après. Le changement n’est pas continu
car ces patients n’incorporent pas de suite ce qu’ils ont besoin
d’apprendre (y compris l’interprétation), mais ils l’enkystent
d’abord dans une espèce de noyau autistique et le conservent
ainsi comme quelque chose qui, sans être tout à fait étranger,
n’est pas non plus tout à fait incorporé à la personnalité.

1. L’irruption brusque des niveaux psychotiques dans le moi le plus


intégré est responsable de la commotion que M. Klein décrit dans quelques-uns
de ses cas : « Je crois que ce type de commotion que j’ai décrit dans plusieurs
cas est la conséquence d’un pas important vers la guérison de la dissociation
entre des parties de la personnalité et établit une étape de progrès dans
l’intégration du moi » [d], p. 163.
114 I SUR LA SYMBIOSE

Progressivement et par des expériences ultérieures, le malade


« tâtonne » et examine ce qui est incorporé avant de décider
son intégration à sa personnalité. On peut observer cette
attitude au cours de la cure lorsque les malades n’acceptent
pas mais ne rejettent pas non plus l’interprétation ; ils ont
besoin de temps et quelquefois de beaucoup de temps pour
enfin utiliser ses effets comme s’ils leur appartenaient. L’ac­
cumulation de ces noyaux autistiques fait que 1 'insight appa­
raît quelquefois de façon explosive ou bien cyclique.
En exagérant quelque peu, je dirai que l’analyse de ces
patients ne réside pas fondamentalement — du moins pendant
les périodes d’analyse de la partie psychotique — dans l’ana­
lyse d’eux-mêmes mais dans le fait que l’analyste parvient à
analyser ce que fait le patient avec lui, et qu’il s’en tient à
jouer seulement son rôle de dépositaire sans se fusionner avec
le déposé, c’est-à-dire sans perdre sa personnalité et son
identité (analyse de la contre-identification projective) ; c’est-
à-dire que le psychanalyste doit pouvoir maintenir constant
le clivage entre dépositaires et déposé. Cela doit être un des
objectifs fondamentaux de la stratégie à suivre dans l’analyse
de ces patients. Ce n’est naturellement pas le seul mais reste
un des axes fondamentaux de l’analyse1.
Au niveau psychotique, nous devons donc affronter un ou

1. Dans la symbiose, la partie de la personnalité possédant le plus de


sens du réel n’est pas celle projetée sur le dépositaire (comme nous l’avons
vu elle est responsable de la psychose de transfert), mais celle retenue à
l’intérieur du noyau autistique. Cette dernière se redistribue à son tour
dans d’autres objets extérieurs lorsque le noyau agglutiné peut être conservé
immobile dans le partenaire symbiotique ; dans ce cas, le patient paraît
toujours beaucoup plus sain si, dans la réalité extérieure, il ne traite pas
avec les dépositaires de sa partie psychotique. S’il entre en relation avec
eux, la perte du sens de la réalité est beaucoup plus nette et c’est pourquoi
dans la relation d’analyse le patient évite la relation directe à l’analyste
tout en conservant un moi très rétréci.
Nous l’avons vu, le patient entretient avec le dépositaire une relation
autistique ; ce n’est pas le cas pour les personnes qui n’ont pas avec lui de
lien symbiotique aussi intense et avec lesquelles il peut (puisque sa partie
psychotique est immobilisée dans un autre objet) utiliser une partie plus
saine de sa personnalité ; son comportement est alors très différent selon
qu’il se trouve avec un groupe de personnes ou avec un autre. Ce compor­
tement est facile à observer chez les patients symbiotiques ou chez les
adolescents dont toute la dépendance symbiotique se joue avec le groupe
primaire (la famille), alors qu’ils sont différents (inconnus) lorsqu’ils se
trouvent avec d’autres groupes.
LA PARTIE PSYCHOTIQUE DE LA PERSONNALITÉ | 115

plusieurs noyaux agglutinés dont la réintrojection est acca­


blante pour le moi du malade qui tend à une reprojection
immédiate et à rétablir avec lui la distance la plus grande et
le contrôle le plus rigide possible. Nous devons donc nous
donner comme objectif la fragmentation du noyau agglutiné
et la discrimination des composantes de ces fragments. L’ana­
lyse devient ensuite une analyse des niveaux névrotiques.
La nécessité de la discrimination vient de ce qu’il est impossible
d’obtenir la réintrojection de ce qui est projeté car elle est
accablante pour le moi qui procède alors à une reprojection
immédiate1.
Comment fragmente-t-on et comment discrimine-t-on le
noyau agglutiné ? La réponse pourrait être celle d’un médecin :
« Je ne fais que prendre soin du malade, il se guérit tout seul » ;
c’est-à-dire que l’analyste crée les possibilités tandis que le
moi du patient discrimine. Cependant le moi du psychanalyste
doit œuvrer comme un moi supplémentaire du patient et dis­
criminer pour que le patient puisse apprendre à le faire.
Etant donné que dans la symbiose le noyau agglutiné se
trouve projeté et immobilisé dans un dépositaire, un des
objectifs principaux de la technique est d’obtenir sa mobili­
sation et donc la réintrojection ; cela doit s’effectuer en respec­
tant le timing du patient, mais il arrive souvent que l’on doive
pousser ce dernier en prenant soin cependant de ne pas aller
trop loin : il n’est pas toujours possible d’atteindre cet objectif
dans la mesure ou la proportion désirées. Au cours de tout
ce processus qui se compose de trois moments (quelquefois
successifs, quelquefois simultanés), la mobilisation, la frag­
mentation et la discrimination, le moment technique central
est celui de l’introduction d’un clivage entre l’analyste et le
déposé (projeté) en lui. Il faut cliver le rôle de psychanalyste,
que nous devons assumer, de celui de dépositaire, que nous
devons jouer.
Ce clivage entre le projeté d’une part et le psychanalyste
de l’autre fait que la division ou la séparation entre les parties
névrotiques et psychotiques de la personnalité est annulée
(même pour un temps très court) ; même si cette confronta­

it. J. Mom a lui aussi souligné cette nécessité de discrimination chez


des patients « à projection marquée et dissociation externe ».
116 I SUR LA SYMBIOSE

tion (qui n’est pas encore une intégration) entre les deux
parties de la personnalité est transitoire et — par projection —
permet un retour brusque de la division, le noyau agglutiné
se fragmente progressivement par la réactivation répétée de
ce processus.
En même temps il faut souvent chercher à savoir quels sont
les autres dépositaires du patient pour analyser non seulement
la projection mais aussi ses déplacements ; ces autres dépo­
sitaires peuvent être les études, le travail, des personnes, un
lieu, etc. Il arrive aussi que la partie psychotique de la per­
sonnalité se concentre dans un deuil. Le patient tient ces
dépositaires éloignés de la cure, de même qu’il éloigne et
contrôle l’analyste ; et toute tentative de la part de ce dernier
pour amener ces dépositaires et leurs contenus dans la cure
est extrêmement douloureuse et difficile pour le patient ; il
faut donc procéder avec le plus grand tact possible. L’inter­
vention d’un moi dont les niveaux névrotiques sont préala­
blement renforcés a donc une grande valeur. Ces dépositaires
et leurs contenus (y compris l’analyste) doivent être analysés
selon chaque ramification et chaque relation, ce qui n’est
pas toujours facile car le patient tente de les fragmenter ou
apporte des éléments à des séances différentes et éloignées
les unes des autres, obligeant ainsi l’analyste à déployer de
grands efforts. Tout ce travail correspond aussi à la discri­
mination qu’il nous faut effectuer en introduisant au fur et à
mesure dans les interprétations l’avidité, la rivalité et l’envie
à tous les niveaux de l’organisation œdipienne et en détermi­
nant à chaque moment les objets et les anxiétés en jeu1.
Le principal souci dans l’analyse d’un patient qui fait
un transfert autistique a toujours été celui d’accomplir un
travail technique permettant de franchir la barrière et d’entrer

1. On pourrait appliquer ici ce qu’écrit Jean Rivière à propos de la


réaction thérapeutique négative : « On pourrait objecter que tout analyste
qui se respecte n’a cessé, au cours de sa pratique, d’interpréter de la sorte
ces manifestations ; mais selon moi, il existe une grande différence entre
ce qu’on pourrait appeler des interprétations isolées, individuelles, quelles
que soient leur fréquence et leur qualité, et la compréhension et l’interpré­
tation en détail de ces cas comme parties d’un système général organisé
de défense et de résistance, avec tous ses liens et ses ramifications plongeant
très profondément dans le tableau symptomatique dans la formation du
caractère et dans les modèles de conduite du patient. »
LA PARTIE PSYCHOTIQUE DE LA PERSONNALITÉ | 117

dans le noyau au t is tique. Sachant que l’autisme coexiste


toujours avec une organisation symbiotique et avec des
dépositaires du monde externe (y compris le transfert sym­
biotique), le nœud du problème n’est plus de savoir comment
pénétrer l’autisme mais bien comment sortir de la symbiose.
A partir de là et en axant l’interprétation sur cette question,
nous pouvons mobiliser toute l’organisation narcissique du
patient1. Non seulement nous devons interpréter comment
le patient nous tient en dehors et éloigné de lui, mais surtout
comment il nous retient en lui tout en conservant une partie
de lui en nous et comment nous sommes pour lui ce qu’il
projette et non ce que nous sommes réellement. Nous opérons
ainsi sur la perte du sens du réel que lui impose son organisa­
tion narcissique.
La réussite et la préservation du clivage entre dépositaire
et projeté peuvent aussi s’obtenir par une analyse soutenue et
détaillée du projeté de façon à pouvoir établir peu à peu une
discrimination à l’intérieur du noyau agglutiné entre moi et
non-moi. L’interprétation du transfert doit porter sur ce que
fait le patient avec l’analyste à chaque moment précis, sur ce
qu’il rejette, ce qu’il accepte, ce vers quoi il tend tout en
cristallisant l’aifect présent.
Par ailleurs, nous devons reconnaître qu’il y a quatre
variables en jeu : patient et analyste d’une part, plus ce que
chacun projette dans l’autre. Si nous tenons compte de ces
variables nous pouvons distinguer deux types d’interprétations
qui ne s’excluent nullement l’une l’autre et ont trait à l’exis­
tence ou à l’absence, dans l’interprétation, du clivage entre
le psychanalyste et ce qui est déposé en lui. Dans le premier
cas — interprétation clivée — l’analyste montre au patient
sa relation avec lui-même, ou entre une ou plusieurs parties
de lui-même, tandis que dans le second — interprétation sans
clivage — le psychanalyste s’inclut dans l’interprétation sans
différencier l’objet interne du dépositaire.
Pour prendre quelques exemples dans le matériel que je
présenterai plus loin, voici ce que j’appelle interprétation sans

1. Dans l’autisme clinique il faut travailler sur la symbiose latente, tandis


que dans la symbiose clinique on doit découvrir les noyaux autistiques et
travailler à partir d’eux. Cela nous donne ainsi quelques éclaircissements
pour le traitement psychanalytique de la schizophrénie.
118 I SUR LA SYMBIOSE

clivage : « Vous me montrez comment je vous ai laissée désar­


mée, comme la pâte, après la dernière séance et comment vous
avez dû vous débrouiller toute seule et vous assembler et vous
unir toute seule en me laissant au-dehors. » Là, je montre à la
patiente que « quelque chose » en dehors d’elle-même est lié à ce
qui se passe en elle ; mais en ne différenciant pas l’analyste
— objet externe — de l’objet interne qui est projeté sur lui, je
ne montre pas de qui est fait ce « quelque chose » d’extérieur ;
ce type d’interprétation tend à aller plus loin qu’une ségréga­
tion et une annulation d’un « quelque chose » externe qui, pour
la patiente, n’est pas relié à son monde autistique.
Voici au contraire ce que nous appelons interprétation
clivée : « D’un côté vous sentez maintenant vos propres affects
au-dedans de vous-même et de l’autre vous les rejetez et
vous ne vous permettez pas vos affects. » Dans ce cas, le
« quelque chose » qui reste en dehors c’est l’analyste, personne
indépendante et discriminée alors que d’un autre côté l’affect
reste incorporé à son monde autistique et, en tant que partie
de son moi, est séparé et projeté sur l’analyste. La réponse de
la patiente signale cet objet interne auquel était lié l’affect et
qui maintenant n’est plus l’analyste mais l’objet interne en
elle, elle dit : « Bon, mais je les ai annulés. J’ai donné de
l’importance à tout ce qui me paraît rejetable (silence). En
disant de mon père qu’il n’était pas tendre avec nous, j’ai
senti sa chaleur. »
C’est avec l’interprétation clivée que nous provoquons
réellement une réintrojection, tandis que les interprétations
sans clivage, même si elles permettent d’obtenir une fusion
entre dépositaire et déposé, jouent une fonction importante
de connexion entre le dedans et le dehors du patient, c’est-à-
dire entraînent une certaine levée de la ségrégation que le
patient maintient et contrôle.
Le problème n’est pas de décider quelle interprétation nous
devons utiliser parce qu’il faut avoir recours aux deux mais
bien plutôt de savoir à quel moment se servir de l’une ou de
l’autre ; en ce sens, les interprétations sans clivage fonc­
tionnent comme des interprétations « qui alimentent » pour
reprendre une expression de Strachey. Mais toutes deux se
complètent et doivent alterner dans le rétablissement de la
mobilisation du noyau agglutiné, c’est-à-dire dans le rétablisse­
LA PARTIE PSYCHOTIQUE DE LA PERSONNALITÉ | 119

ment progressif du processus de projection-introjection que


nous avons déjà reconnu comme étant l’objectif essentiel de
la technique. La réitération de ce processus de projection-
introjection, ainsi que le renforcement du moi central par
l’analyse des niveaux névrotiques rendent possibles la mobili­
sation du noyau agglutiné, sa fragmentation et sa discrimi­
nation1. C’est pendant un temps assez long qu’il nous faut
manier le noyau agglutiné tel qu’il se présente, c’est-à-dire
comme un conglomérat, sans avoir une grande connaissance
de sa structure (les objets internes qu’il contient, les parties de
la personnalité et l’expérience historique personnelle) ; c’est
alors l’utilisation de l’interprétation non clivée qui s’impose
car elle amène le patient à reconnaître un « au-dehors » qui
permet, par une augmentation relative des associations, de
distinguer et de discriminer ses composantes. Lorsqu’on y
est en partie parvenu l’interprétation clivée permet alors de
tenter la réintrojection qui n’est possible quePsi la discrimi­
nation est suffisamment avancée ; nous pourrions dire que la
réintrojection ne s’obtient avec succès qu’avec les objets
internes discriminés et qu’elle n’est stable que si elle n’est
pas suivie d’une reprojection immédiate.
Ce point de théorie de la technique présente une ressem­
blance évidente avec les propositions de Strachey et n’est
pas sans liens avec elle. Strachey distingue deux phases
dans l’interprétation mutative : la première, au cours de
laquelle le patient se rend compte qu’il a dirigé directement
sur l’analyste une certaine quantité d’énergie du ça ; la
seconde où il comprend que cette énergie est dirigée vers un
objet archaïque et non vers un objet réel. Cependant, cette
distinction faite par Strachey n’est pas totalement superpo­
sable à la nôtre, car dans l’interprétation non clivée on obtient
ou on tente d’obtenir du patient qu’il reconnaisse l’existence
de quelque chose de séparé de lui-même en même temps que
très lié à lui ; avec l’interprétation clivée, on tente par contre
d’introduire le sens du réel en montrant au patient que ce
qu’il a conservé, séparé ou dissocié de lui-même se compose

1. « La sélection, la discrimination, etc., sont fondées sur la projection


et l’introjection » (P. Heiman [6]). L’interprétation clivée favorise la réin­
trojection; cette différenciation a son importance technique car elle permet
à l’analyste de contrôler, du moins en partie, le timing du patient.
120 I SUR LA SYMBIOSE

en réalité de deux parties, l’une qui appartient à la réalité


extérieure et l’autre cfui appartient à son monde interne.
Ces deux modalités d’interprétation seraient, chez Strachey,
comprises dans la première phase de l’interprétation et corres­
pondraient aux niveaux psychotiques de la personnalité.
La seconde phase correspond aussi bien aux niveaux psycho­
tiques que névrotiques, car en procédant à la discrimination
des composantes du noyau agglutiné, nous devons avoir inévi­
tablement recours aux objets historiques (archaïques) du
monde interne du malade.
En suivant ces quelques réflexions de Stratchey, il nous
faudrait alors nous demander si l’interprétation clivée, dans
laquelle est interprétée la relation du patient à lui-même, ne
constitue pas une interprétation hors transfert ; à ceci je suis
tenté de répondre non car elle a toujours lieu dans le contexte
d’une situation présente (l’ici et le maintenant).
Par ailleurs, tout transfert n’est-il pas toujours un phéno­
mène propre des niveaux psychotiques dans la mesure où le
psychanalyste est, à un moment ou à un autre, vécu en fonc­
tion de l’objet interne projeté en lui. Là aussi ma réponse
sera négative car, dans la névrose de transfert, l’identification
projective n’est pas massive et est faite d’objets (partiels ou
totaux) discriminés, ce qui facilite la réintrojection ; de plus,
le processus est toujours plus souple et la distorsion du sens
du réel n’est jamais aussi intense que dans la dépendance
symbiotique. Nous devons signaler cependant l’absence d’une
limite définie entre les deux et le passage insensible de l’une
à l’autre.
La nature même de l’objet agglutiné et sa dynamique
particulière rendent impossible d’appliquer pendant longtemps
le principe des « doses minimales » formulé par Strachey ; les
« possibilités explosives de l’interprétation » sont, pour les
mêmes raisons, beaucoup plus fréquentes dans l’analyse des
niveaux psychotiques de la personnalité.
Les deux types d’interprétation que nous avons signalés
tendent à introduire ou à renforcer le sens du réel chez le
patient. C’est vrai pour l’interprétation clivée dans la mesure
où le patient incorpore plutôt « quelque chose » d’externe sans
encore discriminer dépositaire et déposé ; dans le cas de
l’interprétation clivée, lorsque nous signalons au patient la
LA PARTIE PSYCHOTIQUE DE LA PERSONNALITÉ | 121

relation entre les deux parties de lui-même à l’intérieur de


lui-même, et même si nous ne nous introduisons pas explici­
tement dans l’interprétation, on obtient, par une plus grande
reconnaissance du monde interne, une meilleure reconnaissance
du monde extérieur.
J’espère avoir jeté quelque lumière sur ces points déjà
connus et que tout psychanalyste utilise, même s’il ne les
appelle pas ainsi. J’ajouterai cependant que donner un nom
à des phénomènes n’est possible que lorsqu’ils acquièrent une
certaine identité : ainsi, pour la symbiose, on utilise un grand
nombre de choses implicites et présentes jusqu’à ce que leur
utilisation réitérée et leur enrichissement permettent de les
discriminer et de leur donner une identité.

Etude du matériel clinique

A I PREMIERS ANTÉCÉDENTS
Anna Maria a 30 ans et a commencé sa cure il y a un peu
plus de quatre ans. Quelques mois auparavant son mari
m’avait demandé un entretien après quoi il entra en analyse
avec une de mes collègues. Il avait commencé à avoir des
relations sexuelles avec une autre femme et était venu me voir
dans le but de se séparer définitivement de son épouse. Bien
qu’il y fût décidé, il ne parvenait pas à se détacher affecti­
vement de sa femme ; il se sentait angoissé et désorienté.
Ce fut lui qui demanda plus tard un traitement psychana­
lytique pour sa femme.
Anna Maria se présenta fort bien vêtue mais sans grâce ni
élégance, sortant de chez le coiffeur, comme qui serait pré­
paré pour quelque chose d’important ; bien que peu expres­
sive et peu attrayante, elle était une personne agréable parais­
sant un peu moins que son âge. Elle portait des lunettes trop
grandes pour son visage et sa coiffure apprêtée semblait arti­
ficielle et étrangère à son visage d’intellectuelle. Plus tard je
compris qu’elle représentait là deux rôles en conflit : celui
de sa condition de femme et celui de son aspiration profes­
sionnelle. Par moments son visage prenait une expression
torturée. Elle parlait avec une certaine facilité mais son corps
restait rigide, avec des gestes et des mimiques restreintes.
Elle n’était pas non plus angoissée. Elle ne fit pas allusion à
122 I SUR LA SYMBIOSE

ce que son mari pouvait m’avoir dit et raconta qu’il avait une
maîtresse, qu’il voulait se séparer et qu’à cause de cela elle
se sentait dévalorisée ; elle voulait sauver son mariage mais
était prête à accepter la séparation si son mari la décidait ;
elle commençait son analyse sur les conseils et par la faute
de son mari. Elle ne voyait pas les raisons d’une cure mais son
mari l’avait convaincue qu’elle devait se préparer à vivre
seule avec les enfants. Elle n’avait rien d’autre et donnait
l’impression qu’il lui restait seulement à attendre la décision
de son mari et qu’en attendant il lui avait dit que l’analyse
pourrait lui faire du bien. Sa référence la plus concrète à elle-
même fut de dire que, sans savoir pourquoi, elle avait aban­
donné des études de médecine en quatrième année et qu’il
lui était très difficile d’améliorer sa situation économique et
ses revenus personnels ; elle n’avait que quelques heures de
cours dans deux établissements d’enseignement secondaire.

B I HISTORIQUE GÉNÉRAL DE LA CURE


On pourrait décrire très schématiquement l’analyse en fonc­
tion de l’alternance ou la prédominance de la partie névrotique
ou de la partie psychotique de la personnalité de la patiente.
Bien que les deux niveaux fussent toujours présents, lorsque
les niveaux névrotiques prédominaient, la partie psychotique
de sa personnalité était mise à l’écart et les tentatives pour la
mobiliser par l’interprétation étaient infructueuses de sorte
qu’il ne fallait expliquer ou verbaliser (pour elle comme pour
moi) que ce qui ne faisait référence à aucune « autre chose » ;
par contre lorsque les niveaux psychotiques prenaient la pre­
mière place, cet « autre chose » pouvait être d’une certaine
manière incluse dans l’interprétation et s’accompagnait d’une
certaine levée de la profonde dissociation de sa personnalité.
Bien que l’alternance des niveaux se produisît au cours d’une
même séance, il fut évident que durant toute une première et
très longue période l’analyse des niveaux névrotiques de la
personnalité l’emporta tandis que plus tard ce furent la rup­
ture de la dissociation et l’inclusion des niveaux psychotiques
qui s’imposèrent.
Au cours de cette première période, très longue, Anna
Maria s’asseyait sur une chaise devant moi, à côté de mon
bureau et restait presque tout le temps sans bouger, sans me
LA PARTIE PSYCHOTIQUE DE LA PERSONNALITÉ | 123

regarder directement ; elle venait toujours avec « quelque


chose » à la main (sac à main, paniers, livres, cahiers, man­
teau, etc.) et le laissait tomber en désordre sur le bureau. Au
début elle ne semblait pas attacher beaucoup d’importance
à ce qu’elle disait ; il s’agissait plutôt de passer le temps en
attendant que les choses s’arrangent en dehors d’elle-même,
dans l’analyse de son mari, tandis qu’elle n’avait qu’à
attendre. Cette dissociation était souvent responsable pendant
les séances d’un certain climat de banalité ou de futilité :
l’important était ailleurs et non entre nous1.
J’avais, à certains moments, l’impression qu’Anna Maria
m’avait donné ses « choses » pour que j’en « fasse quelque
chose » et j’ai souvent pensé que cette personne était, pendant
les séances, différente de celle que j’avais connue lors du
premier entretien, qu’elle ne me donnait qu’une partie réglée
et ordonnée de sa vie, par exemple sa coiffure, et que moi je ne
pouvais rien inclure dans ce qu’il y avait derrière elle ou au-
dehors d’elle car elle n’en parlait pas et me demandait impli­
citement d’en faire autant.
Elle parlait de ses rapports avec son mari, de ses enfants,
de sa mère et de ses frères et il n’était pas difficile d’inter­
préter ce matériel mais il y avait cependant deux limites : je
devais d’une part me tenir à l’intérieur du matériel qu’elle
me donnait et de l’autre ne pas intervenir en tant que per­
sonne. Je me trouvais donc dans une situation analogue à celle
que j’avais connue lors d’un précédent travail et que j’avais
diagnostiqué, en m’appuyant sur les études d’Abraham [6]
sur les résistances et le transfert des personnes à forte compo­
sante narcissique, comme un transfert narcissique avec orga­
nisation autistique en même temps que symbiotique.
Si je ne me pliais pas à ces deux exigences, il se produisait
alors un silence très prolongé, elle devenait tendue et rigide
puis repartait sur un autre sujet, d’une voix très basse, dis­
tante et parfois plaintive qui me forçait à tendre l’oreille

1. Pour Fairbairn, la futilité et l’artificiel sont des traits appartenant


à la personnalité schizoide, tandis que je les associe plutôt à une scission
profonde entre niveaux névrotiques et psychotiques. Il est possible que la
personnalité schizoide soit justement caractérisée par cela : une profonde
dissociation entre niveau névrotique et niveau psychotique de la person­
nalité et par la présence simultanée d’autisme et de symbiose.
124 I SUR LA SYMBIOSE

pour l’écouter. Elle n’admettait pas non plus d’allusion à


l’analyse de son mari ni à la personne qui l’analysait, pas
plus qu’à ses études abandonnées ou à ses difficultés pour s’en
sortir économiquement. Elle offrait un moi très restreint et
très étroit et présentait un blocage affectif avec une disso­
ciation interne esprit/corps. Il s’agissait d’une personnalité
symbiotique à caractère phobique obsessionnel.
L’immobilisé ou le non-mobilisable de son analyse était
une partie dissociée qui correspondait à la partie psychotique
de sa personnalité : elle l’avait arrangée et distribuée dans son
mari et en moi et elle ne me permettait ni d’y toucher, ni de la
faire rentrer dans l’analyse, ni de l’interpréter ; que je le fasse
et elle se bloquait et me bloquait. Cette attitude me servit
souvent de test pour éprouver son degré de tolérance ou de
perméabilité, pour détecter le degré d’intégration de son moi
le plus mûr ou le plus « ordonné » et pour voir si je pouvais
intensifier l’analyse de la partie psychotique de sa personnalité.
Au début, « je manquais aux règles » très souvent mais très
rapidement je me mis à respecter le plus possible son timing
car je compris qu’elle avait d’abord besoin de fortifier ou de
consolider le degré de cohésion de son moi le plus mûr.
Lorsque je travaillais dans le respect de son timing, mes
interprétations étaient suivies d’un silence plus court et d’un
blocage moins grand qui semblaient plutôt un silence de
réflexion qu’un blocage véritable. Quand je parle de périodes
de prédominance de la partie névrotique ou psychotique de la
personnalité, c’est précisément à cela que je me réfère : d’une
part aux périodes pendant lesquelles l’interprétation ou l’in­
clusion de la partie psychotique était inopérante et où j’étais
obligé de respecter son timing et — d’autre part — aux
périodes pendant lesquelles il était possible et efficace de
mobiliser la partie psychotique de sa personnalité. L'indice
de croissance du blocage me servait à savoir si je devais conti­
nuer à travailler sur les niveaux névrotiques tandis que
l'indice de rêintrojection me permettait de voir que je pouvais
intensifier l’analyse des niveaux psychotiques.
J’ai déjà souligné que ces périodes ne sont pas consécutives
les unes aux autres et ne s’excluent pas mais qu’elles coexis­
tent avec prédominance de l’une ou de l’autre. De toute
façon, durant la première partie de la cure qui fut aussi la
LA PARTIE PSYCHOTIQUE DE LA PERSONNALITÉ | 125

plus longue, ce furent la dissociation et l’immobilisation qui


l’emportèrent alors que pendant la seconde ce fut un certain
degré de mobilisation de la partie psychotique de la person­
nalité ; c’est cette seconde partie de la cure que je vais main­
tenant exposer plus en détails.
J’appris de façon morcelée, presque au hasard, qu’elle
s’était mariée sept ans plus tôt et qu’elle avait eu trois garçons
de 6, 4 et 2 ans. Elle venait d’un milieu très modeste et sa
mère subvenait aux besoins du foyer en travaillant toute la
journée dans des lieux différents tandis que le père restait
à la maison et s’occupait du ménage. Elle avait trois frères
plus jeunes qu’elle de 6, 4 et 2 ans dont elle s’occupait lorsque
la mère n’était pas là. Les déménagements avaient été fré­
quents et chaque enfant était né dans une maison différente ;
en fait ils vivaient dans une ou deux pièces d’immeubles
occupés par d’autres familles. Ses souvenirs étaient très
pauvres et le premier déménagement dont elle se souvînt
vraiment fut celui qui eut lieu à ses 17 ans, lorsqu’ils habi­
tèrent enfin une maison qu’ils avaient pu acheter et où elle
vécut avec ses parents pendant un an après son mariage. Ces
situations étaient pour elle particulièrement douloureuses
lorsque je les faisais rentrer dans l’analyse en les reliant à
d’autres matériaux, et elle restait fortement bloquée durant
plusieurs séances surtout quand je parlais de ses parents. Elle
se sentait trahie car, si elle en avait déjà parlé une fois, pour­
quoi le lui répétai-je ? Quel était mon but ?
Pendant la plupart de ces nombreuses séances elle se plai­
gnit de sa mère : qu’elle avait été et était autoritaire et froide ;
même maintenant qu’elle était mariée elle lui donnait tou­
jours des conseils sur ce qu’elle devait faire et ne pas faire ;
il était impossible d’avoir raison car sa mère l’avait toujours
et agissait comme si elle était parfaite. Ces plaintes et ce rejet
actif de sa mère étaient en réalité une façon de masquer et
de ne pas montrer sa forte dépendance envers elle. La pro­
jection dans sa mère d’un surmoi sévère limitait les abus de son
avidité.
Contrastant avec l’image qu’elle présentait de sa mère,
Anna Maria se plaignait que tout allait mal pour elle et se
dévalorisait. Ce noyau mélancolique persista longtemps et lui
permettait de cacher sa culpabilité d’être avide envers sa mère
126 I SUR LA SYMBIOSE

et ses frères ; elle refusait ainsi l’envie et la rivalité. Elle avait


été très bonne étudiante, suivant sa médecine jusqu’en qua­
trième année et lorsqu’elle se maria elle abandonna ses études
sans savoir pourquoi et sans pouvoir les reprendre par la suite.
Presque quatre années plus tard elle se souvint d’un détail :
elle cessa d’étudier lorsqu’elle attendait son premier enfant et
quitta la maison de ses parents pour aller vivre seule avec son
mari.
Son plus jeune frère avait fait les mêmes études sans les
terminer non plus. Il s’était marié et vivait avec sa femme et
ses enfants et connaissait une situation économique difficile.
Ses autres frères (cadets) étaient célibataires et vivaient avec
les parents en véritables parasites : ils ne conservaient aucun
emploi, personne ne savait quel était leur travail et les parents
devaient souvent leur donner de l’argent. Ils passaient des
périodes entières à dormir ou à rester au lit. Elle n’appelait
pas ses frères par leurs noms : ils étaient seulement « ceux du
milieu » ou « le plus jeune ».
Son père était le personnage le plus absent de l’analyse ;
à vrai dire il l’était presque totalement. Anna Maria avait de
la peine pour lui et le méprisait : elle le voyait totalement sou­
mis à sa mère et incapable d’intervenir, laissant la mère s’oc­
cuper de tout.
Anna Maria termina de se marier au cours du traitement
lorsqu’il fut possible d’analyser sa dépendance envers sa
mère, la rivalité et la soumission coupable provoquée par le
fantasme de l’avoir renvoyée de la maison, de lui avoir volé
les enfants. Une fois, et tout à fait par hasard (je l’entendis
à peine), elle se rappela qu’elle avait toujours été la préférée
de sa mère, qu’à la maison c’était d’elle dont on s’occupait
le mieux, la seule à qui on fêtait les anniversaires et qui pou­
vait partir en vacances. Ce fut le point de départ de l’analyse
de sa culpabilité pour avoir pris la place de ses frères et avoir
tout eu. Sa dévalorisation comprenait cette culpabilité et son
avidité. Ce phénomène réapparaissait quelquefois lorsqu’elle
reprenait une interprétation récente et s’indignait d’être ainsi
ou d’avoir tel ou tel conflit.
Un autre thème apparut au cours de cette période en plus
de ceux de la mère et des frères : l’analyse de ses rapports avec
son mari et ses enfants, rapports de soumission et de culpa-
LA PARTIE PSYCHOTIQUE DE LA PERSONNALITÉ | 127

bilité pour avoir déplacé sur son mari sa relation avec ses
frères.
Lorsqu’elle parvenait à vivre comme siennes ses projections,
elle avait quelquefois des réactions de surprise, d’étonnement,
de désorientation ; cette sensation devint plus forte lorsqu’elle
commença à voir tout ce qu’elle faisait pour que la responsa­
bilité d’une séparation repose sur son mari qui s’enfermait et
étouffait dans le mariage (étouffement dans sa dépendance et
sa soumission)1.
A cette même époque elle améliora un problème de coït :
après l’orgasme elle ne pouvait tolérer l’éjaculation intra-
vaginale de son mari et elle l’obligeait à éjaculer entre ses
cuisses ; quelquefois elle ne parvenait pas à l’orgasme si le
pénis restait dans son vagin. D’autre part elle cessa de porter
des lunettes et les remplaça par des verres de contact, ce qui
améliora notablement son allure.
L’analyse consistait alors à interpréter ses projections et
ses déplacements ainsi que ses craintes. L’interprétation de
sa dépendance occupa une bonne partie du temps de l’analyse
mais j’ignorais ce qu’était cette dépendance, de quoi elle était
faite et j’avais l’impression que je maniais ou que je parlais
d’un « paquet » ou d’un conglomérat dont je ne pouvais pas
connaître les composantes. Dans la mesure où ses relations
avec sa mère, ses frères, son mari et ses enfants s’améliorèrent
elle commença à suggérer que la cure arrivait à sa fin, qu’elle
se sentait bien, chose que je lui interprétais mais qui réap­
paraissait de façon persistante.
Parallèlement sa relation avec moi alla de plus en plus mal.
Les silences qui suivaient mes interprétations devenaient
plus longs et plus lourds ; elle était de plus en plus distante
et froide et ne me regardait plus ni en entrant ni en partant ;
son matériel se faisait rare et monotone, sa voix devenait plus
éteinte. Nous étions arrivés à une relation où le divorce, la
séparation d’avec moi s’imposait mais elle avait besoin que
j’agisse comme l’avait fait son mari. Je me trouvais sans
aucun doute devant une réaction thérapeutique négative bien
installée. Quant à moi, je me sentais ignoré et frustré et je

1. L’infidélité du mari fut une tentative pour sortir de l’emprisonnement


symbiotique en diversifiant les liens avec de nouveaux dépositaires.
128 I SUR LA SYMBIOSE

pensais que son mari avait dû ressentir la même chose lors­


qu’il avait tenté de rompre avec elle. Pour elle, la situation
devenait dangereuse et claustrophobique. Je devais en per­
manence surmonter le désespoir, la frustration, l’impuissance
qu’elle déléguait en moi et j’interprétais systématiquement ce
qui se passait entre nous deux.
Ce type de relation transférentielle a, sans aucun doute,
toutes les caractéristiques d’un lien narcissique, avec une
organisation autistique et symbiotique simultanées ; symbio­
tique dans la mesure où elle m’avait rendu massivement dépo­
sitaire d’une partie de sa personnalité qu’elle ne pouvait
réintrojecter, autistique car elle ne me laissait pas entrer et
être une personne à part entière et me considérait comme un
dépositaire ne devant agir que dans les limites qu’elle
m’imposait.
J’avais pu travailler sur les niveaux névrotiques de sa
personnalité, sur les objets dissociés, projetés, déplacés mais
je ne parvenais pas à mobiliser ses niveaux psychotiques ; elle
contrôlait strictement son timing et avait ainsi obtenu un cer­
tain renforcement de son moi le plus intégré1. Pour elle, la
cure était terminée et moi je me souvenais fréquemment de ce
qu’avait dit Freud dans Analyse terminée et analyse inter­
minable : « L’expérience psychanalytique nous a appris que
toute amélioration est ennemie de la guérison, qu’à chaque
stade du rétablissement nous sommes obligés de lutter contre
l’inertie du patient toujours prêt à se contenter d’un résultat
imparfait. » Je continuai donc mon travail d’interprétation
systématique en essayant d’utiliser mon énergie et de mobi­
liser les siennes.
A un moment, elle proposa d’arrêter la cure en invoquant
des raisons financières car une bonne partie de son traitement
était payée avec l’aide économique de son mari. C’était donc
maintenant l’argent le responsable de notre séparation et elle
était de nouveau victime des circonstances. Ce fut l’apogée
d’une situation claustrophobique de transfert où elle se sentait
enfermée et constamment menacée par les parties psycho-

1. J’ai déjà signalé comment, étant donné l’existence et le maintien de


cette dissociation ou de cette division de la personnalité, le moi le plus mûr
peut — paradoxalement — mieux s’intégrer.
LA PARTIE PSYCHOTIQUE DE LA PERSONNALITÉ | 129

tiques de sa personnalité qu’elle craignait devoir être forcée


de réintrojecter. C’était, d’autre part, une répétition dans le
transfert de choses commencées et non terminées (comme la
faculté) et une actuation de ses fantasmes œdipiens infantiles
qui n’étaient ni réalisés, ni satisfaits. Il y avait aussi sa culpa­
bilité de tout recevoir passivement. Tandis que tout ceci
s’analysait, elle commença à être déprimée et à pleurer
presque tout le temps chez elle et pour n’importe quoi. Sa
surprise et son incrédulité furent très grandes lorsque je
commençai à interpréter que si elle pleurait et qu’elle était
triste c’était parce qu’elle devait se séparer de moi. Le rapport
entre sa tristesse, ses pleurs et notre séparation possible était
totalement refoulé mais elle était maintenant capable de
pleurer et de se déprimer — chose qui ne lui était jamais
arrivée pas même durant la tentative de séparation d’avec
son mari ; c’était la conséquence d’un renforcement et d’une
plus grande intégration de son moi qui, s’ils n’avaient pas eu
lieu l’auraient séparée de moi en renforçant son blocage, sa
rigidité corporelle et ses mécanismes mélancoliques. Cet
épisode qui comportait le risque de me perdre lui fit sentir
d’une certaine façon l’affection qu’elle avait pour moi car il est
tout à fait évident que dans un lien symbiotique stationnaire
on ne sent ni affection, ni amour et que ceux-ci n’apparaissent
que lorsqu’on perd ou l’on court le risque de perdre l’objet.
On ne sait pas combien on aime l’objet tant qu’on ne le perd
pas. Mais en même temps, pour que cet affect apparaisse il
doit y avoir une certaine intégration du moi1.
Un silence épais continuait à bloquer mes interprétations
mais elle s’efforça d’obtenir plus d’heures de cours et des élèves
particuliers, ce qui améliora quelque peu sa situation éco­
nomique.
Quelque temps après, à la suite d’un pari avec une amie, elle
commença à s’allonger sur le divan pour me montrer de quoi
elle était capable. S’accentuèrent alors plus encore les phéno­
mènes correspondant à la partie psychotique de sa personna­
lité, à son contrôle et à son immobilisation. Elle put poursuivre

1. M. Balint [6] parle d’un type de malades qui, en cours d’analyse,


tendent à perpétuer la dépendance et chez qui seule la fin de la cure mobilise
des anxiétés.
J. BLEGER 5
130 I SUR LA SYMBIOSE

la cure en maintenant la dissociation entre ses parties névro­


tiques et psychotiques, donc en conservant sa dépendance ;
son désir de continuer la cure apparut comme quelque chose
d’imposé du dehors puisqu’elle projetait son surmoi sur une
amie et sa soumission à sa propre dépendance était masquée
par le défi. Elle parvint alors à projeter sa dépendance au-
dehors et put ainsi éviter la réaction de claustrophobie qu’elle
avait eue avec moi et accepter de continuer une cure aussi
parce qu’elle ne pouvait pas surmonter la tristesse de notre
séparation. Sa dépendance était le résultat de la projection
dans un dépositaire de son noyau agglutiné (sa partie psycho­
tique, immature ou indifférenciée), ce qui rendait la relation
au dépositaire (l’analyste) claustrophobique ; elle voulut donc
se séparer. Mais en le voulant elle se trouvait devant un
nouveau danger : celui de la réintrojection.

C j ASPECTS DU TRANSFERT ET DU CONTRE-TRANSFERT


Elle ne me regardait plus en m’ignorant complètement. Les
séances devenaient plus pénibles et les associations plus rares,
sa voix était plus éteinte avec de longues pauses même entre
mot et mot. Mes interprétations étaient toujours suivies d’un
silence long et lourd et elle reprenait la parole en parlant
d’autre chose. Le blocage affectif avait augmenté ainsi que la
rigidité de son corps ; elle restait immobile et tendue. Quelque­
fois elle s’agrippait au bord du divan ou bien posait les
deux paumes de ses mains sur le divan (fait que j’ai également
observé chez d’autres patients dans des transferts symbio­
tiques intenses).
Du point de vue du contre-transfert, je devais faire un
effort soutenu pour me rappeler, après chaque pause, le
matériel antérieur ; souvent « je le perdais » et je ne parvenais
à m’en souvenir qu’à grand-peine. Cela voulait dire que je
devais constamment lutter pour ne pas perdre mon rôle
et pour ne pas assumer celui qu’elle m’assignait : être le
simple dépositaire d’une partie de son monde et de ses objets
narcissiques. Le pouvoir d’invasion de son identification pro­
jective était très intense et tendait à me supprimer dans mon
identité d’analyste. Toutes les fois que je le pouvais, je com­
mençais mon interprétation en reprenant ce qu’elle venait de
dire et ce qu’elle avait dit avant de rester silencieuse ; j’unis­
LA PARTIE PSYCHOTIQUE DE LA PERSONNALITÉ j 131

sais les deux fragments de son discours de façon significative.


Parfois, je devais contrôler en moi une sorte de compulsion
à interpréter et à parler plus qu’elle pour pouvoir échapper
au blocage qu’elle m’infiltrait et fuir ainsi le contrôle et
l’immobilisation.
L’interprétation en termes de sentiments (angoisse, amour,
haine, rivalité, etc.) étaient des mots vides car tout se passait
dans le corps et la représentation dans l’esprit était absente.
L’esprit a, chez ces patients, une forte organisation logico-
rationnelle et les affects sont directement vécus dans le corps ;
ils doivent apprendre à les discriminer et à les représenter (les
percevoir) dans l’esprit ; or pour cela il faut surmonter la dis­
sociation corps-esprit. J’appris que je devais lui signaler ses
affects dans le comportement corporel (position des mains,
mouvement des pieds, respiration coupée, changement de
place de la tête, etc.) et ne donner qu’ensuite un nom à son
émotion en la reliant à tout ce qui venait de se passer dans la
relation de transfert. Pour elle, cette période de la cure n’avait
pas de sens et il ne servait de rien que je formule une inter­
prétation en disant par exemple « vous sentez... », car en réalité
elle ne le sentait pas ; le sentiment avait lieu dans le corps et
pour pouvoir le sentir il fallait élaborer la dissociation corps-
esprit et obtenir une meilleure intégration du moi. Je pus
comprendre que sa projection massive occupait aussi bien
son corps que le mien (dans la mesure où je n’étais qu’un
dépositaire) et qu’il y avait un manque de discrimination entre
l’aire du corps et celle du monde extérieur (mon corps) ;
tous deux formaient un syncitium indivis qui était occupé par
sa projection massive. En contrepartie il y avait cette forte
dissociation corps-esprit où l’esprit était son moi le plus intégré
(en une sur-adaptation obsessionnelle) qui contrôlait rigi­
dement le dépositaire (son corps et le mien, indivis) dans
lequel était projetée la partie la plus immature de sa person­
nalité (noyau agglutiné). Cette dissociation corps-esprit ne
fonctionnait pas comme une division schizoide en bon et
mauvais objet mais comme une division, une séparation ou
une fission entre deux niveaux d’intégration de sa person­
nalité. Ainsi un cumul d’expériences affectives non discri­
minées entre elles et dangereuses à réintrojecter restaient
contrôlées à l’intérieur du dépositaire. Il nous semble impor­
132 I SUR LA SYMBIOSE

tant de signaler ou de souligner que la dissociation corps-


esprit, du moins à certains niveaux de l’organisation de la
personnalité, est aussi une véritable dissociation esprit -
monde extérieur, le corps faisant partie de ce dernier et
devenant alors totalement aliéné. Esprit - monde extérieur
(dont le corps) vient alors à être une séparation ou une fission
de deux parties différentes de la personnalité1.
A plusieurs reprises je me sentis coupable de ne pas la faire
progresser plus rapidement et je me rendais compte alors que
c’était là une conséquence de son contrôle, de sa passivité, de
son avidité : elle me rendait coupable pour que je m’entête à
lui donner plus de choses sans qu’elle doive pour cela être
active et sans avoir à le demander ; elle laissait ainsi de côté
sa propre culpabilité de dépendance et d’avidité. J’ai souvent
rencontré ce phénomène dans la dépendance symbiotique :
le malade reçoit passivement sous forme cachée (muette)
comme s’il ne recevait rien en évitant ainsi ou en cachant sa
propre culpabilité de recevoir ; il essaye, en même temps qu’il
se sent coupable, que l’autre lui donne plus de choses sans
qu’il n’ait rien à demander et comme si « cela tombait du ciel » ;
elle dissimulait ainsi ce qu’il fallait pour qu’on lui donne (être
la préférée de la mère).
L’alternance des rôles était parfois notoire : je me bloquais
quand elle entrait plus en contact avec moi et lorsque je la
comprenais mieux elle se bloquait. Très souvent et surtout
lorsque les noyaux psychotiques de sa personnalité se mobi­
lisaient, je me sentais déconcerté et parfois confus dans mon
interprétation : en particulier, je ne parvenais pas à distinguer
quels étaient l’objet et le lien qui étaient à ce moment-là en jeu
dans le transfert. Le travail réitéré sur cette réaction contre-
transférentielle me permit d’arriver à la conclusion qu’à ce
moment-là, je réagissais comme son moi le plus mûr dans le
transfert psychotique lorsque étaient en jeu les parties les
plus immatures de sa personnalité et que ma désorientation

1. M. Klein a signalé dans divers écrits l’existence de « formes de disso­


ciation encore obscures » [</, p. 203] comme la dissociation entre parties de
la personnalité et elle a montré comment la rupture de cette dernière disso­
ciation produit une véritable commotion. J’ai plus tard désigné sous le nom
de clivage cette fission ou cette séparation de deux parties distinctes de la
personnalité.
LA PARTIE PSYCHOTIQUE DE LA PERSONNALITÉ | 133

était due à la qualité du matériel, c’est-à-dire à la présence


d’un matériau non discriminé qui contenait les expériences
les plus divergentes, les plus contradictoires et les plus
incompatibles ; mais il y avait contradiction et confusion pour
le moi le plus mûr (le mien ou le sien) parce que dans le noyau
agglutiné tout ceci n’était qu’un amalgame sans confusion,
ni contradiction, ni ambivalence. La structure du noyau agglu­
tiné correspond à celle d’une polyvalence ou d’une ambiguïté.
Je développerai ce point plus tard.
Il faut aussi souligner un phénomène très fréquent dans
le contre-transfert avec ce type de patient : l’impression de
forcer le patient à entrer en contact, à reconnaître et à réin-
trojecter des parties de lui-même très séparées ; il faut ajouter
à cela le sentiment de manquer à un « pacte » ou plutôt de
violer un pacte et le patient. Je pense que tout ceci corres­
pond à la réalité dans la mesure où nous forçons le patient et
où nous ne respectons pas totalement son timing et son
immobilisation. Bien qu’il y ait une limite — difficilement
fixable — à ne pas dépasser, notre action technique dans
l’analyse de la psychose de transfert n’est pas très différente
de notre action dans toute psychanalyse quant au maniement
du timing de l’interprétation. Cependant, la réaction de
contre-transfert a lieu plus particulièrement lors de l’analyse
des niveaux psychotiques (ou de la psychose de transfert)
car nous opérons sur des objets non discriminés, sur un noyau
agglutiné dont la mobilisation pendant très longtemps ne
peut se faire que massivement ou globalement, de sorte que la
réaction contre-transférentielle est la conséquence du carac­
tère de ce que nous manions ou de ce sur quoi nous opérons.
L’impression de forcer l’analyse ne nous est pas donnée par
la sensation que nous persécutons le patient mais que nous
l’accablons ; différence qui correspond aussi à celle qui existe
entre objet partiel (persécuteur) et noyau agglutiné (acca­
blant pour le moi).

D I CONFUSION EN ENTRANT
ET EN SORTANT DES SÉANCES
Entrer et sortir des séances sont des moments où se produit
une redistribution de la partie psychotique de la personnalité
en relation avec le moi le plus mûr et le plus intégré. Anna
134 I SUR LA SYMBIOSE

Maria était très ponctuelle et ne manqua jamais une séance ;


elle attendait généralement quelques minutes jusqu’à ce que
je l’invite à entrer. A ce moment précis elle changeait brus­
quement et opérait une véritable métamorphose : elle entrait
comme si elle était absente, comme dans un état d’hypnose
que progressivement je reconnus être un rétrécissement du
champ de conscience, une conscience brumeuse. Cette attitude
était encore plus accentuée lorsque parfois je l’avais entendue
rire et parler avec vivacité avec un autre patient. On aurait
dit un automate qui répétait mes mouvements, ne me regar­
dait pas et ne regardait pas la pièce. Elle ne me disait bonjour
que si je l’avais fait avant elle et de la même façon que moi :
je tendais toujours la main le premier, la saluais et elle répétait
mes gestes. Il y avait là toutes les caractéristiques d’une véri­
table écholalie et d’une véritable échopraxie. Puis elle se
dirigeait vers mon bureau et y laissait tomber son manteau,
son livre ou son journal ou son sac car elle arrivait toujours
avec plusieurs choses à la main qu’elle portait n’importe
comment et laissait tomber en tas, se soulageant ainsi d’un
fardeau qui la dépassait de tous côtés et qu’elle gardait
difficilement entre ses mains ; de cette manière elle symbolisait
ce qu’elle déposait en moi. Puis elle s’allongeait comme un
automate en faisant attention à bien me tourner le dos et à
ne pas me regarder et à ce que mon regard ne croise pas le
sien. Elle n’avait pas besoin de s’allonger, elle tombait «toute
prête » sur le divan, restait quelque temps silencieuse puis
commençait à parler à voix basse sans vivacité et d’une manière
très posée. Cet état de rétrécissement de conscience durait
tout le temps de la séance, sans grand changement, et persista
plusieurs mois.
Le début de la séance était le moment dangereux où pou­
vaient se produire une réintrojection et une mobilisation
massive de tout son noyau agglutiné : elle devait donc défendre
l’organisation de son moi le plus intégré du danger d’une
désorganisation psychotique. Ce rituel, en lui évitant la réin­
trojection, la protégeait des dangers extrêmes de cette mobili­
sation qui cependant faisait naître en elle désorientation et
confusion. C’était un moment de fusion entre son moi le plus
intégré, son noyau agglutiné et le dépositaire ; les limites
s’effaçaient, dans une certaine mesure entre moi et non-moi.
LA PARTIE PSYCHOTIQUE DE LA PERSONNALITÉ [ 135

entre elle et moi, entraînant une perte de la discrimination et


une régression de sa personnalité totale ; dans ces moments-là,
l’identification primaire entrait en jeu et elle reproduisait à
l’intérieur d’elle-même tout ce que je faisais comme s’il
s’agissait de son propre moi ; ce mécanisme sert de base aux
phénomènes d’écholalie et d’échopraxie et se retrouvent aussi
dans la flexibilité cireuse, l’état d’hypnose, le mimétisme et
l’automatisme. Le moi est accablé par le noyau agglutiné,
réintrojecté et il ne peut fonctionner que par identification
primaire, par une identification introjective massive du déposi­
taire et non seulement du déposé : le dépositaire introjecté se
constitue directement en noyau du moi1.
La redistribution avait lieu pendant qu’elle se dirigeait
vers mon bureau ; tout d’abord l’action de marcher mettait
un certain ordre entre le fait que j’étais en dehors et qu’elle
était séparée de moi ; autre moment important : celui où
elle « lâchait » ses choses sur mon bureau comme une offre
massive (reprojection) de toute une partie d’elle-même dont
je devais m’occuper. A partir de ce moment s’instaurait un
contrôle rigide qui avait pour but d’éviter une nouvelle
mobilisation de cet ordre qu’elle avait installé en entrant.
Il arrive souvent à certains patients de ne pas regarder le
thérapeute comme s’ils craignaient d’être hypnotisés ou de
subir une influence, c’est-à-dire d’être une nouvelle fois
envahis par le moi du psychanalyste et de voir leur personna­
lité annulée. Cela coïncidait avec une impression persistante
que je ressentais lorsque Anna Maria entrait et que je lui
disais bonjour : l’impression que je l’introduisais en moi,
dans mes choses, dans un monde étrange pour elle, craint
et inconnu. L’équilibre relatif auquel elle parvenait par la
suite lui coûtait un grand rétrécissement de son moi qui durait
pendant toute la séance, un contrôle rigide de ce qui était
projeté et de son dépositaire. Elle devait donc éviter deux

1. E. Rodrigué [a] dit à ce sujet : « Ce que l’on appelle « inversion prono­


minale » est de toute évidence lié à la confusion sous-jacente du moi et du
non-moi. Chez un enfant autistique on a vu que l’écholalie représentait
cette confusion et sa défense : en répétant le mot, il était l’autre (confusion)
mais en étant l’écho de l’autre, il renvoyait le mot à l’extérieur sans l’assi­
miler. » Dans Psychologie collective et analyse du moi, Freud dit à propos de
l’hypnose et de l’état amoureux « que l’hypnotiseur et la personne aimée se
situent respectivement à la place de l’idéal du moi du sujet ».
136 I SUR LA SYMBIOSE

réintrojections dangereuses : celle du projeté et celle du


dépositaire.
Longtemps après, alors qu’elle était parvenue à fortifier
en partie son moi, à élaborer et à discriminer son noyau
agglutiné dans sa relation avec moi et que le danger d’une
projection et d’une réintrojection massives et accablantes
avait donc diminué, elle put entrer, enlever son manteau à
l’intérieur de mon cabinet, dire bonjour en même temps que
moi sans attendre que je le fasse le premier et sans répéter
mes mots ; elle cessa de venir avec des « choses » à la main
et n’avait qu’un petit sac qu’elle posait toujours sur mon
bureau. Au cours de la séance elle avait une plus grande
tendance à me considérer comme une personne et lorsqu’elle
racontait quelque chose, il lui arrivait d’ajouter par exemple
« je ne sais pas si je me fais bien comprendre » ou « je ne sais
pas si vous me comprenez ».
A la fin de la séance, l’opération se répétait. Quelques
minutes auparavant elle se préparait à partir : elle s’armait
pour pouvoir se séparer de moi, répétait les mêmes gestes
et les mêmes mots que moi, prenait toutes ses choses au hasard
sur mon bureau et partait sans me regarder, quelquefois
étourdie ou le pas hésitant ou confondant la main qui devait
prendre ses choses avec la main qui me disait au revoir. Au
cours des premiers mois de l’analyse, j’avais souvent des maux
de tête, je me sentais tendu et fatigué ou j’éprouvais une
sensation de libération.
Beaucoup plus tard, lorsque ses projections cessèrent
d’être aussi massives, je n’avais plus de réactions de contre-
transfert de ce type (sensations globales et étouffantes) mais
mes sensations étaient plus définies et la contre-identification
projective était devenue un rôle très spécifique. Ainsi par
exemple un jour où je déclarai dix minutes trop tôt que la
séance était terminée, croyant que c’était l’heure, j’agis une
de ses réactions claustrophobiques.

E I LE SYMPTÔME
Il existait par ailleurs un symptôme qui m’avait été
« annoncé » au cours du premier entretien et qui apparaissait
de temps en temps dans son matériel : celui de l’abandon de sa
carrière, son doute pour la reprendre et les difficultés qu’elle
LA PARTIE PSYCHOTIQUE DE LA PERSONNALITÉ | 137

éprouvait quand elle se sentait prête à étudier ou à retourner


à l’université. Ce symptôme était un véritable magma, une
condensation de choses très hétérogènes qui remplissait les
fonctions d’une véritable restitution psychotique, en avait
la structure et la valeur. On ne pouvait jamais analyser ce
symptôme très longtemps : il était rapidement dissocié.
Lorsque je le mentionnais c’était plutôt une façon de me
rappeler qu’elle me l’avait remis et qu’elle attendait que je
lui en fournisse la solution. Si je tentais d’interpréter ce
symptôme, son blocage s’intensifiait en même temps que la
tension et les silences.
L’abandon de ses études et ses difficultés pour étudier
étaient de toute évidence des perturbations de la sublimation.
Je pense que bien des inhibitions par déficit de la sublimation
sont liées au blocage de la partie psychotique de la personnalité
(noyau agglutiné), à la projection de cette dernière sur le
dépositaire (dans le cas d’Anna Maria l’université ou les études)
qui est ensuite manié de façon phobique. La perturbation
dans l’assimilation des connaissances est du même ordre que
la perturbation qu’elle présentait dans la relation de transfert
pour assimiler l’interprétation ; dans les deux cas le danger
de réintrojection massive existait puisqu’elle devint la cible
de sa propre avidité et de sa propre envie comprises ou
impliquées dans la réintrojection.
Les restrictions de son moi s’étaient condensées dans ce
symptôme, la partie non discriminée de sa personnalité et
englobaient une situation œdipienne très complexe. Il lui
était tout à fait intolérable que j’associe ce symptôme à ses
relations avec ses parents et ses frères. C’étaient les très rares
occasions où elle pouvait protester un peu plus ouvertement
en disant que je lui « mettais » ses parents ou que « cela » elle
le savait déjà ou encore qu’elle l’avait déjà dit.
Etudier la médecine était un noyau agglutiné hautement
complexe. Sa mère avait voulu que le frère aîné embrasse
cette carrière et elle l’avait choisie pour se plier aux désirs de
la mère et prendre ainsi la place de son frère. Sa mère, pour­
tant, ne voulait pas qu’elle fasse médecine et passer outre
était une rébellion, une façon de rompre la dépendance envers
elle. Lorsqu’elle fut enceinte de son premier enfant, elle
abandonna ses études pour retenir sa mère, mais en restant
138 I SUR LA SYMBIOSE

chez elle, elle était comme son père et se sentait enfermée


sans sa condition de femme-homme soumise aux besoins
qu’elle avait de sa mère. La carrière professionnelle signifiait
la rivalité avec les hommes mais elle se sentait très coupable
de continuer ces études alors que son frère avait échoué. Elle
ne faisait pas très bien la différence entre mère et femme qui a
eu des enfants et mère et homme qui devait aller travailler
et gagner l’argent du ménage ; cette même situation se repro­
duisait avec son père-homme et son père-femme qui restait
à la maison et faisait les travaux domestiques. Ceci coïncidait
avec un déficit de la formation de sa personnalité et un
manque de discrimination entre féminin et masculin. Dans
l’Œdipe, elle n’arrivait pas à savoir si elle était homme avec
sa mère-femme ou femme avec sa mère-homme et inversement
avec son père. En même temps elle se sentait coupable de
rejeter sa mère et de rester avec ses enfants et fautive envers
son père qu’elle percevait comme un être faible, soumis et
castré. Elle ne savait pas si pour être un homme elle devait
être comme son père ou comme sa mère et de même pour être
femme. Elle n’avait pas eu de modèles définis et solides pour
s’identifier car les rôles et les personnages avaient été très
ambigus. Ses frères étaient à elle et au père ou à elle et à la
mère-père et ainsi alternativement dans toutes les variantes
possibles de ces rôles. Pour réussir et être sûre d’elle-même
elle devait être comme sa mère et non comme son père-échec
mais alors elle rivalisait avec sa mère et la perdait ou la détrui­
sait ou encore elle devait courir le risque d’une vengeance.
Au cours de l’analyse le père n’apparaissait que très peu ;
il était plutôt absorbé dans le personnage de la mère. Tout ceci
se trouvait à l’intérieur du noyau agglutiné, dans la partie
psychotique de la personnalité, en tant qu’expériences ou
noyaux non discriminés, entre son père et sa mère, ou entre
ces derniers et elle-même. Lorsque j’insistais sur l’analyse
de ces situations elle utilisait pour se défendre une organisation
mélancolique où son surmoi était la mère possessive, active,
contrôleuse, dominatrice et son moi le père faible, phobique,
passif et castré.
Dans ce déficit de la construction de sa personnalité influè­
rent aussi les déménagements fréquents qui eurent lieu
jusqu’à ses 17 ans : ces changements l’obligeaient en effet à
LA PARTIE PSYCHOTIQUE DE LA PERSONNALITÉ | 139

une mobilisation permanente de ses anxiétés et de ses objets


renforçant ainsi la réintrojection et provoquant une repro­
jection ultérieure massive1.
Ses études furent l’élément le plus constant face à ces
continuels déménagements et à cette situation œdipienne si
complexe ; elle ne changea pas d’école même lorsque le nou­
veau logement se trouvait dans un autre quartier et même si
elle devait faire un long trajet. Etant donné la stabilité des
études, celles-ci devinrent le dépositaire le plus fidèle de la
partie psychotique, dissociée de sa personnalité.

F I AMBIGUÏTÉ, POLYVALENCE
ET POLARISATION DU NOYAU AGGLUTINÉ
Nous pouvons maintenant faire un pas de plus dans la
connaissance du noyau agglutiné en le définissant comme une
partie non discriminée de la personnalité liée génétiquement
à toutes les expériences ambiguës qui n’ont pas donné nais­
sance à des modèles définis dans l’organisation de la personna­
lité propre parce qu’une discrimination aux niveaux les plus
profonds de l’Œdipe ne s’est pas établie (entre les objets
père-mère et le propre moi du patient). Une observation de
M. Klein [d] peut nous servir d’appui ; elle dit : « Chez les
individus très malades, cette incapacité de démêler la relation
vers l’une ou l’autre des figures parentales — dans la mesure
où elles sont inextricablement liées — joue un rôle très
important dans les états de confusion grave. » Au sein de la
partie psychotique de la personnalité persiste une situation
œdipienne très primitive où n’a pas eu lieu la discrimination
des parents combinés ni la discrimination entre les objets
œdipiens et le moi du patient. Dans le noyau agglutiné et
pour les mêmes raisons, ce qui constitue le moi, le surmoi,

1. Kanner a souligné l’existence, dans l’autisme précoce infantile, d’un


« désir anxieusement obsessionnel de maintenir l’égalité » ainsi que l’effet
accablant des changements de routine et des déménagements. De même
Pichon-Rivière a signalé dans ses cours « le rôle de « détonateur » qu’ont les
déménagements dans l’autisme de Kanner ». Dans une maison, la routine
est ce qui permet de conserver projetée et dissociée la partie psychotique
de la personnalité et grâce à cette dissociation, le moi peut atteindre un degré
croissant d’intégration en gardant séparée de lui une partie très accablante.
Chez notre patiente ce sont les études et non la maison qui remplirent le
rôle de dépositaire stable.
140 I SUR LA SYMBIOSE

l’idéal du moi et le moi idéal dans les névroses ne parvient


pas non plus à être discriminé.
Pour comprendre la dynamique du noyau agglutiné on peut
considérer que comme il n’existe pas de discrimination entre
les composantes de la partie psychotique de la personnalité,
celle-ci est très ambiguë car elle peut fonctionner de façon
très diverse selon que ce sont certaines de ses composantes
qui prédominent à un moment donné et non d’autres. En
d’autres termes, la partie psychotique (noyau agglutiné) est
capable de polarisations fonctionnelles extrêmes ; elle peut
alors se polariser sur un des noyaux de l’identification et
fonctionner comme un moi, un surmoi, un moi idéal ou un
idéal du moi. L’ambiguïté et la polarisation extrême décident
de l’apparition de phénomènes que j’ai décrits plus haut
comme le mimétisme, la métamorphose, l’écholalie, l’écho-
praxie, l’imitation, l’hypnose, etc. Cette polarisation se produit
comme une défense contre l’ambiguïté ou la confusion et
peut être d’une extrême fragilité ou changer facilement ou
encore persister comme organisation relativement stable de
la personnalité tout en pouvant passer d’une soumission
extrême à une raideur non moins extrême1.
C’est donc la polyvalence qui caractérise la partie psycho­
tique de la personnalité et lui donne cette qualité d’ambiguïté
en même temps que la possibilité de polarisations multiples
comme par exemple l’organisation mélancolique que nous
avons vue chez notre patiente Anna Maria.
D’un point de vue génétique, le noyau agglutiné est le
résultat d’une agglomération d’identifications primaires mul­
tiples. Je pense que cela doit normalement avoir lieu dans le
développement des premiers stades de l’Œdipe et M. Klein
émit une hypothèse que nous pouvons maintenant relier à la
formation du noyau agglutiné ; elle dit que les premiers stades
du complexe d’Œdipe « sont caractérisés par des fluctuations
rapides entre différents objets et différentes finalités avec des

1. Sans aborder ce thème de façon spécifique, je tiens à signaler que c’est


exactement ce qui arrive dans la personnalité autoritaire décrite et étudiée
par Adorno et Frenkel-Brunswick ; cette personnalité est au fond une per­
sonnalité ambiguë (avec de forts noyaux psychotiques). Je crois également
que l’on décrit très fréquemment comme ambivalence ce qui est en réalité
une ambiguïté à polarisations extrêmes.
LA PARTIE PSYCHOTIQUE DE LA PERSONNALITÉ | 141

fluctuations correspondantes dans les défenses ». Mais, pour


que cette situation se maintienne dans une bonne partie de
la personnalité, on doit supposer la faiblesse d’un moi per­
mettant des introjections multiples, très faciles, non sélectives
et sans stratifications. Tout ceci n’est pas sans analogies avec
plusieurs descriptions que nous avons trouvées chez Paula
Heiman et Melanie Klein, pour ne citer qu’elles. P. Heiman
dit par exemple : « Un enfant qui est « trop bon » absorbe ses
objets de façon indiscriminée ; il est un réceptacle de per­
sonnifications et d’imitations et ne parvient pas à avoir du
« caractère », il lui manque de la « personnalité » ». Or, Anna
Maria se comporte, nous l’avons vu, comme une « enfant
trop gentille » et la seule manière pour elle de s’en défendre
et de se défendre de l’ambiguïté est sa rigidité caractérolo-
gique. Dans Envie et gratitude M. Klein suggère que les carac­
téristiques d’un moi faible seraient d’être particulièrement
exposé à s’identifier de façon indiscriminée à une variété
d’objets et que « les doutes à propos de la possession du bon
objet et l’incertitude correspondante quant aux bons senti­
ments contribuent à la formation d’identifications voraces
et indiscriminées. Ces personnes sont facilement influençables
parce qu’elles ne peuvent faire confiance à leur propre juge­
ment ». Rosenfeld [f] a également signalé que le développe­
ment d’un surmoi et d’un moi normal donne la possibilité
de réaliser des identifications sélectives.
Dans la relation de transfert, j’étais fréquemment une mère
idéalisée1 en même temps que parfaite, exigeante et persé­
cutrice qui l’asservissait, lui ôtait sa personnalité et la faisait
se sentir humiliée comme son père. La rivalité et l’envie étaient
constamment en action et, bien que très loin d’un éventuel
insight, elles pouvaient inverser complètement nos rôles :
c’était moi qui était contrôlé et rigidement soumis — comme
le père castré — à elle qui agissait comme la mère. Anna
Maria avait avec moi un comportement passif mais elle me
soumettait en même temps à son contrôle, à son timing, à
ses besoins ; elle était active en étant passive et moi je courais
le risque d’être passif même en étant manifestement actif.

1. On peut ainsi confirmer l’hypothèse selon laquelle l’objet idéalisé


résulte d’une des polarisations possibles du noyau agglutiné et est par là
même une manifestation de la partie psychotique de la personnalité.
142 I SUR LA SYMBIOSE

Jamais avec d’autres patients je n’avais expérimenté un


vécu aussi clair et aussi constant.
Au fur et à mesure de son analyse, Anna Maria apprenait
non seulement à rendre conscient ce qui était déjà là mais
aussi à discriminer, ce qu’elle n’avait jamais pu faire jusque-là.
Cette discrimination s’obtint d’abord avec des situations
extérieures à l’analyse puis plus tard pénétra la relation de
transfert. Je devais agir comme le bon dépositaire en lui
permettant ce déplacement et l’aider dans ses problèmes
externes ; quand je la ramenais à la relation de transfert, mon
interprétation était suivie d’un silence qui nous bloquait
tous les deux et dont j’avais peine à me remettre. Un jour
elle parvint presque à se rendre compte de son envie et de
son avidité en lisant qu’un ministre avait le même âge qu’elle.
Après me l’avoir communiqué, elle observa un silence entouré
de désespoir et de tristesse. Je lui dis qu’elle s’était comparée
à ce qu’avaient et ce qu’étaient d’autres personnes de son
âge. Elle fit une pause et me répondit en se lamentant qu’elle
n’arrivait jamais à avoir ni à faire quelque chose. Je lui
répondis qu’elle se comparaît à moi, à ce que j’avais. Il y eut
un silence prolongé et très lourd que je lui fis remarquer ;
elle me répondit : « Je ne vois rien avec vous » et resta silen­
cieuse1. Le déni, l’idéalisation de transfert et la projection
de sa propre omnipotence en moi comme défense contre tout
danger de fusion avec moi avaient fait leur entrée2. La relation
symbiotique (la partie psychotique de la personnalité) serait
alors le maniement, à l’intérieur du dépositaire, des rôles
non discriminés appartenant à la situation œdipienne. La
solution ou l’élaboration de ce lien exige de séparer et de
reconnaître (discriminer) les expériences très diverses qui
la composent.
Ce qui suit est une série de séances et d’extraits de séances
qui me semblent illustrer ce que nous venons de développer.

1. « Une des difficultés dans le progrès vers l’intégration survient lorsque


le patient déclare : « Je peux comprendre ce que vous me dites mais je ne le
sens pas. i> Nous nous rendons compte que nous touchons là une partie de la
personnalité qui, pour le patient comme pour l’analyste, n’est pas suffi­
samment accessible à ce moment-là » [M. Klein, d, p. 179],
2. Il y a des expériences dont l’essentiel consiste dans la recherche d’une
fusion avec la partie psychotique de la personnalité. C’est probablement ce
qui se produit dans le mysticisme et dans le coït.
LA PARTIE PSYCHOTIQUE DE LA PERSONNALITÉ | 143

G I SÉANCE A
C’était un lundi, il y a un peu plus d’un an ; au cours de
la séance précédente, je lui avais renvoyé ce qu’elle projetait
en moi en lui montrant ses silences et sa façon de nier, de
m’annuler et de me contrôler. Ses réactions furent systéma­
tiques : m’isoler en se taisant, changer de sujet et poursuivre
comme si je n’avais rien dit et n’existais pas. Bien que tout
ceci se fût déjà produit auparavant, je pus cependant me
rendre compte à ce moment qu’au cours de la séance précé­
dente j’avais réussi un certain degré de réintrojection, de
mobilisation et de dispersion du noyau agglutiné.
Elle arriva très ponctuelle comme toujours et entra dans
mon cabinet comme je l’ai décrit plus haut. Elle s’allongea
et parla posément, froide, distante, d’une voix éteinte et
monotone, avec beaucoup de pauses et de silences :
« Vendredi dernier a été un très bon jour. (Pause.) Bon,
tout à coup c’est comme si... toutes les choses perdaient leur
importance et moi-même je ne peux pas croire que je peux
me sentir ainsi... Vendredi j’avais préparé de quoi faire un
gâteau... après mes cours, je me suis mise à le faire... Je ne
sais pas très bien... faire les gâteaux... je crois que je vais les
rater... Enfin, vendredi je n’arrivais pas à faire une pâte
bien lisse, à l’unifier1... heureusement que la bonne n’était
pas là... elle était déjà partie... j’étais toute seule à la cuisine...
il fallait bien que ma pâte soit lisse... je l’ai mise dans le
moule... j’y suis allée avec les mains parce que avec le rouleau
elle s’était toute effritée... et puis j’ai fait un gâteau très bon...
un peu brûlé mais très bon. (Pause prolongée.) Bon. Ce
gâteau, ça m’embête toujours de le faire. La dernière fois
il n’était pas assez cuit. Cette fois il l’était un peu trop,
peut-être que la prochaine fois il sera comme il faut. (Pause
prolongée.) Mon mari était rentré tard ce soir-là et il me
demanda si je voulais qu’on sorte... et je lui dis que j’avais
voulu aller chez Emma... que si j’avais su qu’il rentre si
tard je serais partie avant... alors il m’y a conduite... mais
après j’ai cessé de me sentir bien... samedi soir je n’ai voulu
aller nulle part, j’avais sommeil... et hier soir je me suis couchée
tôt... Vraiment vendredi c’était un vrai miracle... j’avais l’im-

1. En espagnol : unir la masa, unir la pâte. (N.d.T.)


144 I SUR LA SYMBIOSE

pression de peser moins lourd... d’être plus légère. » (Pause.)


Je lui interprétais qu’à la dernière séance je l’avais laissée
« effritée » comme la pâte et qu’elle avait dû se débrouiller
toute seule, se rassembler, se faire lisse, en me laissant au
dehors.
Elle commença donc cette séance en faisant une référence
indirecte à la séance précédente ce qui, même ainsi, était tout
à fait exceptionnel. Cela indiquait un certain degré d’appren­
tissage et d’identification avec moi (introjection du déposi­
taire) puisque durant très longtemps ce fut moi qui reliai,
lorsque je pouvais forcer le blocage, le matériel d’une séance
à celui de la précédente, d’avant ou d’après une pause ou un
silence qui suivait une interprétation. Son apprentissage était
également visible dans le type de matériel qu’elle apportait
car pendant longtemps elle n’avait fait que raconter des
événements.
Il fallait aussi tenir compte, dans sa façon de parler, des
pauses qui fractionnaient son discours et après lesquelles
elle ne répétait pas la phrase ou ne reprenait pas le sujet, ce qui
m’obligeait à un grand effort d’attention et de synthèse.
Elle décrivit une véritable métamorphose qui s’opéra en
elle lorsqu’elle « se rassembla » elle-même après la séance où
j’avais forcé la réintrojection (du projeté et du dépositaire)
et où elle s’était sentie « effritée ». Elle força elle aussi la
reprojection de l’introjecté et put ainsi s’unir toute seule,
sans moi (la bonne n’était pas là et elle n’utilisa pas le rou­
leau) ; la bonne et le rouleau étaient deux aspects d’elle-même
et des parents qui perturbaient son moi le plus intégré (la
bonne comme surmoi et le rouleau comme partie masculine)
et ces deux parties d’elle-même étaient celles qu’elle laissait
au-dehors (reprojetées en moi). Elle réintégra ou refit ainsi
son moi assailli et « effrité » par la réintrojection au moyen
d’une réagglutination et d’une reprojection de ce qui avait
été introjecté1. Tout ceci put se produire parce qu’à un certain

1. Dans un article que je considère d’importance fondamentale, Bion [à]


dit à propos de la personnalité psychotique que « le patient ne peut pas
synthétiser ses objets : il ne peut que les agglomérer et les comprimer. Soit
parce qu’il sent que quelque chose a été mis à l’intérieur de lui, soit que lui-
même l’ait réintrojecté. Il vit l’entrée de l’objet comme un assaut, comme
une représaille ».
LA PARTIE PSYCHOTIQUE DE LA PERSONNALITÉ | 145

niveau de l’Œdipe (compris dans la partie psychotique de la


personnalité) il n’y avait pas de discrimination entre père et
mère et entre les noyaux du moi s’identifiant à eux. Ce noyau
agglutiné formé ainsi de parties de son moi et de son surmoi,
d’aspects de la mère et du père, indiscriminées, était ce
qu’elle devait conserver projeté en moi parce que son moi le
plus intégré était perturbé par sa réintrojection et qu’elle
ne pouvait pas non plus le refouler1.
Le retour du mari était celui d’un dépositaire et celui du
noyau agglutiné le danger d’une rupture de la dissociation,
ce qui la fit tomber dans un état de rêve protégeant son moi
le plus intégré d’une nouvelle dispersion semblable à celle
qui s’était produite le vendredi pendant la séance lorsqu’elle
avait senti que je forçais la réintrojection. Signalons que ce
type de réintrojection perturbe le moi tant que ses composantes
ne sont pas discriminées et que la réintrojection ne peut se
faire que graduellement et non massivement. Cette séparation
entre le moi et l’objet agglutiné (psychotique) n’est pas une
dissociation entre bon et mauvais objet et c’est pourquoi on
pourrait l’appeler clivage car elle n’est autre que la dissocia­
tion qui sépare les parties névrotiques des parties psychotiques
de la personnalité.
Cette interprétation que nous avons déjà citée en exemple
est une interprétation sans clivage puisque je m’y inclus tout
entier en même temps que le projeté, tout en signalant cepen­
dant un « au-dehors » lié à ce qui se passe en elle et au-dehors
de la séance. Nous avons vu que les interprétations sans cli­
vage « alimentent » les interprétations clivées et ont la pro­
priété de signaler l’existence d’un monde externe ; ce dernier
permet aux interprétations non clivées de faciliter le passage
à la reprojection ou à l’action de déposer, passage que l’ana­
lyste doit aussi aider et recevoir car c’est par ces multiples
réitérations projection-introjection que le moi s’intégre mieux
et que le noyau agglutiné se fragmente et parvient progres­
sivement et graduellement à discriminer.

1. Les objets que Bion appelle « bizarres » sont « des objets qui ordinai­
rement sont les accessoires du rêve. Ces objets primitifs mais complexes ont
des caractéristiques qui, chez des personnes non psychotiques, appartiennent
à la matière, à des objets anaux, aux sens, aux idées, au surmoi et aux autres
caractéristiques de la personnalité. »
146 I SUR LA SYMBIOSE

Un silence suivit mon interprétation puis elle dit :


« Hier nous étions invités à un dîner... avec mes parents...
et le cousin de mon mari et sa femme... Bon... j’étais décidée
à bien m’amuser... Bon... j’ai l’impression que je n’ai plus rien
à raconter... C’est-à-dire... ce qui était le plus important...
je l’ai déjà raconté... et c’est fini... Je continue à rejeter mon
père... cela m’a beaucoup gênée quand il a commencé à
manger avant les autres... cela lui était égal... »
Je lui dis qu’elle avait décidé de passer un bon moment
avec moi aujourd’hui en évitant que se répète ce qui s’était
passé vendredi mais que lorsqu’elle s’éloignait de moi, elle
avait l’impression que je m’écartais d’elle et que ce qu’elle
disait m’était égal.
Il fallait toujours, à cette époque-là, que mon interprétation
découle directement de ce qu’elle venait de dire (vous me
montrez, vous me signalez, etc.), pour lui indiquer la relation
entre ce que je disais et ce qu’elle avait dit ; si je ne l’avais
pas fait, l’interprétation serait apparue dissociée de sa
réponse et lui aurait semblé une simple opinion, voire même
un reproche.
De la part d’Anna Maria, il y avait une tentative de centrer
ce qui était dissocié dans le père en sauvegardant sa relation
à sa mère ou aux aspects qu’elle acceptait le plus et dont elle
avait le plus besoin en elle ; en d’autres termes, elle avait
besoin d’un nouveau dépositaire. Il est intéressant d’observer
qu’elle répondit à ma première interprétation non clivée (où
je n’utilisai et ne signalai aucun des objets internes projetés
en moi) en me parlant justement de ce que je n’avais pas fait
entrer dans l’interprétation (ses objets internes). Tout comme
elle dissociait ces derniers, elle me dissociait également en
une partie dangereuse devant être contrôlée et gardée à
distance et une partie dont elle avait besoin et qu’elle conser­
vait pour maintenir la relation et « passer un bon moment ».
Mais cette double attitude envers moi n’était pas suffisam­
ment discriminée, pas plus que ses objets internes entre eux et
en rapport avec les parties de son moi projetées en moi et où
il y avait de nombreux aspects d’un surmoi maternel (la bonne)
et des images masculines (le rouleau).
La dernière interprétation fut suivie d’un silence prolongé
puis elle dit :
LA PARTIE PSYCHOTIQUE DE LA PERSONNALITÉ [ 147

« Bon... vendredi je suis allée à la Fac... je devais réclamer


mes certificats... pour les matières que j’avais passées... Bon...
On m’a donné le nom d’un employé qui les chercherait...
pour que les démarches soient plus rapides... mais j’avais noté
son nom sur un cahier que j’ai oublié... J’ai téléphoné... pour
voir si la bonne pouvait me donner le nom par téléphone...
Je lui ai expliqué... elle a trouvé le cahier... mais elle n’a pas
trouvé le nom, mais ça ne faisait rien... Après j’ai appris que
l’employé n’était pas le bon... Ça ne fait rien, on m’a très bien
reçue... Je crois que cela m’a rendue contente... »
J’interprétai qu’elle me signalait qu’elle recherchait en
partie la relation avec moi et que de toutes façons même en me
tenant à distance elle sentait que je m’occupais bien d’elle.
Comme Anna Maria devait éviter une réintrojection qui
l’aurait perturbée, elle établit une distance optimale qui,
sans la gêner, lui permettait de rester liée à moi, de me retenir
pendant que je devais continuer à m’occuper d’elle. Elle
reprit son silence puis déclara : « Je n’avais pas parlé à Elena
de toute la semaine... Et je m’étais dit que je ne lui télépho­
nerais pas et c’est elle qui m’a appelée vendredi... Ni elle
ni moi n’avons fait de commentaire sur le fait qu’on ne s’était
pas appelées depuis si longtemps. »
Je lui dis qu’elle était contente que je lui parle mais qu’elle
me demandait que l’on garde tous les deux le silence sur
certaines choses, de ne pas en parler, de les laisser dehors.
Elle poursuivit :
« Il y a quelques jours... mon mari me racontait que...
mon frère avait demandé de l’argent à ce même monsieur qui
lui en prête à lui et que cela l’avait gêné que mon frère ne lui
en ait pas parlé car il s’était porté garant pour lui... alors
je lui ai dit que si cette situation le gênait il devait le dire à
mon frère... Il m’a répondu qu’il allait le lui dire... Mais je
me suis sentie directement attaquée... Je lui ai dit que de
toute façon ma famille n’était pas comme la sienne... que
chez moi on payait ses dettes et que mon frère répondait de
l’argent qu’il empruntait même si ce n’était pas directement
pour lui... Pourquoi est-ce que je lui ai répondu d’une façon
si agressive ?... Bon... Parce qu’un de ses frères lui a demandé
de l’argent il y a plusieurs années... il ne le lui a jamais rendu
et aujourd’hui il lui en redemande... J’ai pensé que ma réponse
148 I SUR LA SYMBIOSE

allait le mettre vraiment en colère... J’avais été vraiment


agressive... »
J’interprétai qu’elle me mettait en garde contre le fait
qu’elle pouvait me répondre agressivement et que c’est pour
ça qu’elle ne me répondait pas directement.
En écoutant mon interprétation sur ce qui devait être
gardé sous silence, Anna Maria se sentit doublement affectée
et montra la colère qu’elle avait déplacée sur son mari. Elle
sentit aussi le danger d’une réintrojection (si je n’acceptais pas
« le pacte ») et se reprochait d’avoir réussi à ce que je m’occupe
d’elle sans parler de certaines choses ; elle ne voyait pas ce
qu’elle recevait de moi et ne se rendait pas compte que c’était
elle qui demandait (comme son frère). Ce fait a mobilisé la
structure mélancolique d’Anna Maria : ce qui était apparu
comme de la dévalorisation, de l’auto-accusation, pendant
l’analyse de ses niveaux névrotiques s’était transformé en
accusation avec projection de son surmoi sur son psychana­
lyste. Il s’agissait là d’un progrès certain car toute modifi­
cation d’un stéréotype doit toujours commencer par le réta­
blissement de l’utilisation des mécanismes de projection-
introjection, pouvant seuls conduire progressivement à une
rectification.
Après la dernière interprétation elle garda le silence puis
dit : « Cela m’a frappé que mon mari ne réagisse pas comme
des fois... Il aurait dû être fâché contre moi... Maintenant
j’essaie de me rappeler si je lui ai répondu comme ça... comme
si je l’attaquais... Hier en rentrant on est tombés sur la jeep
de Pedro... et... Bon... Elisa m’a dit bonjour et moi je lui ai
dit comment ça va, je croyais que vous ne veniez pas à Buenos
Aires... Je voulais la surprendre en train de me mentir parce
qu’une fois au téléphone elle m’avait dit qu’ils ne viendraient
pas à Buenos Aires... Je voulais la surprendre en train de
mentir... pourquoi est-ce qu’ils m’avaient dit qu’ils ne venaient
pas à Buenos Aires et qu’ils y étaient ?... Bon... Après je me
suis demandé ce que je voulais lui reprocher... Je voulais la
surprendre en train de mentir... »
J’interprétai qu’elle sentait que je lui reprochais des choses
et qu’elle essayait de trouver quelque chose pour pouvoir
me le rendre et me reprocher quelque chose à moi.
L’agression d’Anna Maria était une forme de contrôle et de
LA PARTIE PSYCHOTIQUE DE LA PERSONNALITÉ | 149

tâtonnement ; le reproche était moins fort que l’agression


directe et culpabilisait moins. Dans la mesure où je poursuivais
le même type d’interprétation (basée sur la dissociation du
noyau psychotique non clivé et du dépositaire), elle passait
d’une défense autistique passive à une défense paranoïde
plus active et tentait de formuler une série d’accusations
mutuelles comme elle le faisait avec sa mère lorsqu’elle se
sentait envahie et contrôlée par elle ; ce reproche mutuel
qu’elle cherchait maintenant retenait moins dangereusement
la dépendance et la relation ; elle se sentait coupable et men­
teuse de cacher, derrière ces reproches, le contact positif
qu’elle avait avec moi et qu’elle voulait retenir et préserver ;
elle nia qu’elle cherchait à s’approcher de moi (venir à Buenos
Aires) en dépit de sa colère. L’affect n’était pas discriminé
de l’agression et c’était là une partie du noyau agglutiné
qu’elle avait besoin de contrôler encore du dehors. Elle ajouta :
« Il paraît que je ne veux parler de rien... »
Je lui dis qu’elle ne voulait pas parler mais que cependant
elle s’agrippait très fort au divan, qu’elle avait peur de partir
trop loin de moi, de tomber ou de quitter le divan et que pour
cela elle s’accrochait très fort à moi.
On retrouve ici très nettement la division esprit-corps1
qui correspond à l’organisation autisme-symbiose (autisme :
esprit, distance ; symbiose : corps, contact) et que je pouvais
montrer à Anna Maria. Je lui signalai ainsi la distance mais
aussi le contact qu’elle gardait avec moi au niveau corporel
et je brisai les stéréotypes de reproches mutuels qu’elle faisait
à sa mère et qu’elle reproduisait en partie dans le transfert
pour se défendre de la dépendance tout en la retenant mais
moins dangereusement (grâce au reproche). Elle put ainsi se
souvenir explicitement des moments qui, dans la séance
précédente, l’avaient perturbée.
« Bon... je me souviens de la dernière séance... Unir les
parties... Dès le début de mon traitement j’ai commencé à
entendre parler des parties... Bon... je crois qu’au fond je
ne suis pas très convaincue que ça existe... Non... ce n’est pas
une attaque directe contre vous... parce que vous faites cette

1. J’ai déjà expliqué que la division esprit/corps est en fait une division
esprit/corps - monde extérieur, ces deux derniers n’étant pas discriminés.
150 I SUR LA SYMBIOSE

interprétation ou parce que vous vous appuyez sur cette


théorie mais non... je n’accepte pas cette théorie des parties...
même si vous me le montrez... je crois que je ne peux pas
encore y croire... Bon... même si je me dis que c’est parce que
je ne veux pas ouvrir les yeux... et que je ne veux pas voir
quelque chose que vous me montrez... Bon... mais c’est comme
ça... parce que j’avais voulu penser à ça... voir comment je le
comprenais... mais ça m’est complètement sorti de la tête...
du moins du conscient... Il y a aussi ça... de ne pas vouloir
être une femme... ou de refuser d’être une femme... ou de le
refuser en partie... Bon... ça m’a assez surprise... parce que...
je ne sais pas comment je suis extérieurement mais à l’inté­
rieur de moi je me vois plus femme... Je sais que c’est difficile
pour moi de tout accepter... et ça presque toujours... le jour
où je serai plus disposée à accepter... plus disposée à faire
quelque chose... c’est un avortement... Maintenant je me
souviens ce que je voulais dire, que j’avais été très agressive
avec mon mari. Hier avant de partir de chez moi... on s’est
disputés à cause du chien... il voulait l’emmener et pas moi...
alors je lui ai dit qu’il se montrait beaucoup plus affectueux
avec le chien... que je ne l’avais jamais vu être affectueux
comme ça avec les enfants... J’ai pensé qu’il allait me sauter
dessus... »
J’interprétai qu’elle me demandait de ne pas la presser
en lui disant des choses qu’elle ne pouvait ni comprendre ni
accepter et que quand elle était obligée d’accepter certaines
choses, elle devait avorter, qu’elle ne pouvait pas me montrer
directement son affect et que sur ce point non plus je ne devais
pas la presser.
Le retrait autistique, tout comme le refus actif, conserve
la division entre son corps et son esprit et, au niveau du corps,
ses affects étaient éloignés d’elle-même car elle ne pouvait pas
les accepter ou les montrer directement1.

1. Ce qui, par ailleurs, rend l’affect difficile à accepter est que sa réintro-
jection est en elle-même accablante : en effet, l’affect et l’émotion sont intrin­
sèquement des relations d’objet non discriminées qui fonctionnent à un
niveau magique et qui par conséquent comprennent toujours le danger
d’entraîner la perte des limites entre le moi et la réalité (dissolution de l’iden­
tité). Il faut ajouter à cela l’énorme insatiabilité dont est accompagnée la
réintrojection de l’affect. L’essai de Sartre sur l’émotion est particulièrement
significatif en cela.
LA PARTIE PSYCHOTIQUE DE LA PERSONNALITÉ | 151

Après une brève pause, elle me dit :


« Sa première réaction a été très violente mais il s’est tout
de suite calmé... J’ai pensé que je lui avais gâché sa journée. »
J’interprétai que c’était moi et la relation avec moi qu’elle
protégeait ainsi et qu’elle avait peur d’avoir gâché ma journée
à moi. Elle poursuivit :
« La question que je me pose c’est pourquoi je dois être
aussi dure... Je n’ai pas voulu lui dire cela comme ça... je
l’avais vu... ça m’avait frappée qu’il fasse monter le chien et
qu’il le caresse... Il n’est pas aussi démonstratif que ça avec
les enfants... »
Pour la première fois on pouvait traiter explicitement du
problème de l’affect sans que cela la bloque ou l’annule
complètement comme il en avait toujours été jusque-là. La
réintrojection réitérée était parvenue, dans une certaine mesure,
à briser la division esprit-corps et la dichotomie autisme-
symbiose, lui permettant ainsi de recevoir et de vivre l’affect,
même si elle avait l’impression que je forçais cette réintro­
jection et me le faisait sentir. Elle poursuivit :
« Pour moi, ce n’est pas difficile d’être gentille avec mes
enfants... Je suis tendre avec eux... mon mari dit que je les
couve trop... Mais moi j’en ressens le besoin... à ce moment-
là, on aurait dit que... qu’il a compris que pour lui c’est plus
facile de démontrer son affection à un chien... un chien ce
n’est pas un enfant. (Silence.) Peut-être parce que je voulais
qu’il soit gentil avec moi aussi. »
Je lui dis qu’elle voulait que moi je sois gentil avec elle
maintenant et que je lui prouve mon affection pour lui
montrer que je n’étais pas fâché ; que critiquer est sa façon
à elle de demander de l’affection.
L’insight de son besoin et sa demande directe d’affection
étaient ainsi tout à fait exceptionnels. Pour elle, toute affec­
tion était un besoin infantile et c’est pourquoi elle n’en
montrait qu’avec ses enfants qui étaient comme des parties
dissociées d’elle-même. Son besoin d’affection restait bloqué
dans son corps tandis qu’elle s’imposait, dans son esprit, une
indépendance réactionnelle et revendicatrice lui permettant
de lutter contre l’affect qui la poussait à une dépendance
infantile. Recevoir de l’affection sans en demander ou en
donner tout en la rejetant activement et agressivement
152 I SUR LA SYMBIOSE

conservait cette dissociation entre dépendance et indépen­


dance réactionnelle relative ; en interprétant tous ces phéno­
mènes, je l’aidais à discriminer ses affects, à distinguer entre
recevoir, demander et donner et à reconnaître ce cpi’elle me
demandait.
Après un silence prolongé elle dit :
«... Bon... une fois de plus j’ai vu mon père et mon frère...
Parce qu’hier mon frère est venu aussi... Après mon mariage
je n’embrassais plus mes frères quand on se voyait. Ma belle-
sœur vient d’une famille où quand on arrive et on s’en va on
embrasse tout le monde et quand elle a commencé à venir
chez mes parents elle embrassait mes frères et mes parents.
Et je me suis dit : si elle embrasse mon frère, pourquoi est-ce
que moi je ne l’embrasse pas ? Alors j’ai commencé à embrasser
mes frères quand je les voyais. Je crois que mon frère aime
bien ça et parce qu’il aime bien ça moi je crois que je l’en
privais... La relation avec ce besoin d’affection que je ressens
est peut-être que lui aussi il ressent la même chose. Ma mère
nous cajolait... Je suis en train de me demander si ce dont on a
besoin c’est de la tendresse de mon père... C’est vrai que mon
père est peu démonstratif... (Pause.) Dimanche dernier nous
sommes allés déjeuner chez mes parents. Ils n’ont pas de bonne
et mon père a aidé ma mère à débarrasser la table et à essuyer
la vaisselle. Il devait le faire tout de suite, il ne pouvait pas
attendre. Nous on allait partir quand même mais il a ses
manies et il n’était pas content parce qu’on avait jeté quelque
chose par terre, je crois. D’un côté ça m’a fait rire de voir
mon père comme ça et de penser que je voudrais le changer
et de l’autre ça m’a choquée qu’il soit comme ça... Après, j’ai
fait la comparaison avec ce que je tiens de lui... ce que j’ai
de pareil à lui. »
J’interprétai qu’elle trouvait que sur certains points je
ressemblais à son père, par exemple ce besoin de dire les choses
tout de suite et de ne pas pouvoir les remettre à plus tard.
Lorsque l’affect apparaît non seulement il est discriminé
de l’agression mais il est accompagné de problèmes liés aux
niveaux les plus anciens de la vie affective ; par exemple
savoir si cet affect s’adresse à la mère ou au père ou savoir
lequel des deux l’attend. Si je lui donne de l’affection elle
apprend de moi comme de sa belle-sœur mais cela l’empêche
LA PARTIE PSYCHOTIQUE DE LA PERSONNALITÉ | 153

d’être comme son père et d’être un homme ; apprendre à


démontrer de l’affection c’est se séparer de son père, de moi
et de son rôle masculin. Ce problème vient essentiellement
de la confusion de son Œdipe où les rôles de père et de mère
ne sont pas bien délimités, discriminés : sa mère allait tra­
vailler au-dehors tandis que son père se chargeait de la maison
et du ménage. Il faut ajouter aussi le rôle maternel qu’elle
jouait avec ses frères en absence de la mère, sa culpabilité
devant toute affection (elle accaparait l’affection de la mère
qui la préférait à ses frères, elle restait à la maison avec son
père et les fils de sa mère comme s’ils étaient les siens). Ce
manque de discrimination entre les rôles dans l’Œdipe (mas­
culin-féminin, maternel-paternel, fille-épouse) est très impor­
tant car il peut entraîner un déficit de la formation de la
personnalité et de l’identité. Et lorsqu’elle sentait que ses
affects lui appartenaient en propre, tout ceci apparaissait.
Au début de la séance, elle montra que ses affects sont liés
aux situations conflictives de changement ; embrasser la
famille en arrivant et en partant, arrivées et départs de la
mère au travail, déménagements, arrivée et départs des
séances. C’est-à-dire que les affects n’étaient sentis et exprimés
que dans des moments de changements et de confusion due
à ces changements, ce qui renforçait encore leur caractère
conflictif.
Elle resta silencieuse puis :
« Bon, même si vous me proposez d’accepter mon père tel
qu’il est... je trouve tellement de choses à lui reprocher... »
Je lui dis qu’en fait elle avait des difficultés à s’accepter
elle-même.
Ce qu’elle refusait chez son père était un fragment du noyau
agglutiné de la situation œdipienne qu’elle avait aussi déposé
en moi et qui, dans une certaine mesure, était en train de se
mobiliser en même temps que l’affect. C’est pourquoi je passai
à une interprétation clivée, à une interprétation de ses parties
en conflit. Elle poursuivit :
« Bon, mais je pense à mon père qui est une personne et
moi j’en suis une autre... et même si son attitude m’apparaît
comme ça... si inacceptable à certains moments... je pense
immédiatement mais ce n’est pas moi qui le fais... c’est lui...
et lui il est comme ça... Tl ne changera pas... Mais c’est plus
154 I SUR LA SYMBIOSE

fort que tout... je ne peux pas l’incorporer... Je ne peux pas


l’accepter... Savez-vous qu’aujourd’hui j’ai ressenti l’affection
de mon père ? (Avec un sanglot retenu...) Mais je pense qu’il
doit sentir que je le rejette... »
J’interprétai que d’un côté elle sentait maintenant ses
propres affects en elle mais que de l’autre elle les rejetait et
ne se les autorisait pas.
La superposition (agglutination) du dépositaire, de l’objet
interne et du self est, pour la partie psychotique de la person­
nalité, un des problèmes techniques les plus sérieux auxquels
nous sommes confrontés : l’absence de clivage et de discri­
mination empêche la réintrojection de l’objet interne et du
self projetés ; tant qu’on ne procède pas à la discrimination
(processus graduel et lent), il ne peut y avoir d’enrichissement
du monde interne1.
Anna Maria se sentait maintenant une personne différente
de son père et de moi mais son affect et son rejet n’avaient pas
encore de vécu interne : ils étaient encore projetés dans le père.
Ceci nous conduit à prendre en considération un autre
détail technique important à certains moments de l’analyse
de la partie psychotique. Il faut en effet éviter de formuler
l’interprétation en termes de perception interne ou de vécu
du type : « Vous sentez... » ou « Vous pensez que » car pendant
très longtemps le patient ne sent pas et ne pense pas ce que
nous lui interprétons. Nous nous trouvons devant un déficit
de la formation de l’aire mentale2 et par conséquent de la
symbolisation et de tout ce qui va au-delà des rationalisations
et des intellectualisations déjà assimilées dans l’esprit et
dissociées du corps. Chez ces patients, une grande proportion
des expériences affectives de communication avec le monde
extérieur se fait dans le corps et ce monde extérieur et elles

1. Ainsi que l’écrit Bion [c] « la prédominance de l’identification projec­


tive confond la distinction entre self et objet externe et entre ces derniers
et l’objet interne ». Nous pouvons alors nous demander si le processus n’est
pas inverse, si l’identification projective au lieu d’expliquer la fusion ne
s’explique pas par la nature de l’objet en jeu (noyau agglutiné).
2. Nous développerons ce thème plus loin mais je tiens cependant à sou­
ligner que génétiquement c’est l’aire du corps qui fonctionne ou apparaît
la première, puis celle du monde extérieur et enfin l’aire mentale. Pour parler
en termes d’aires de phénomènes, nous devons dire qu’un phénomène n’a
pas besoin d’avoir été originairement mental pour être psychologique.
LA PARTIE PSYCHOTIQUE DE LA PERSONNALITÉ | 155

n’ont pas de représentations correspondantes dans l’esprit ;


en d’autres termes, elles n’existent pas au niveau symbolique.
Après un silence, la séance reprit :
« Bon... mais je les ai annulés. J’ai donné plus d’importance
à tout ce qui me paraissait inacceptable. (Silence.) En disant
de mon père qu’il n’était pas tendre avec nous, j’ai senti sa
chaleur. » Nous avions obtenu une certaine rupture de la
dissociation esprit-corps et un certain degré de réintrojection
et de reconnaissance de ses affects et du lien affectif avec moi
dans la relation de transfert, lien dont elle ne cessait de se
défendre par une attitude de refus, des reproches ou plus
souvent encore par l’isolement. Elle put alors communiquer
avec une partie d’elle-même qu’elle avait toujours tenue à
l’écart parce que dangereuse et accablante.

H I SÉANCE B
Au cours de la séance suivante elle proposa de parler de ses
études. Pendant un certain temps, après avoir réussi une
certaine réintrojection et une certaine analyse de son Œdipe,
elle aborda le problème de ses études, chose qu’elle n’avait
jamais faite ou presque pendant la période d’analyse de ses
niveaux névrotiques. Les choses se déroulèrent généralement
ainsi : 1 ) un certain degré de réintrojection avait lieu ; 2) le
sujet des études apparaissait comme un nouveau dépositaire ;
3) elle abordait plus volontiers le problème de ses relations
familiales, surtout avec ses parents ; 4) elle se sentait très
mal à l’aise et protestait quelquefois ouvertement lorsqu’elle
sentait que je mettais ses parents en relation avec son inhi­
bition dans ses études ; 5) elle avait un nouveau blocage et
mes tentatives pour provoquer la réintrojection échouaient
à nouveau (du moins pendant un certain temps).
Ses études étaient le symptôme qui condensait ses rapports
familiaux conflictifs non encore discriminés, tenus séparés du
moi central le plus adapté au moyen d’un clivage et d’un
contrôle très strict. L’interprétation devait « émietter » le
symptôme et les relations familiales en discriminant à
l’intérieur chacune de ses composantes.
Au cours de cette séance elle me dit qu’elle aimerait parler
de ses études.
« Lundi soir je ne devais pas aller à l’école... Bon... j’ai
156 I SUR LA SYMBIOSE

pensé que je pourrais en profiter pour étudier... Bon... j’ai


fait des trucs mais je n’ai pas étudié... Hier soir aussi j’aurais
pu étudier... mais on changeait le plâtre de mon amie Emma
et j’avais envie d’aller la voir... et je suis restée jusqu’à ce
que mon mari vienne me chercher... et il était tard... après
non plus... Bon... je pense toujours que je vais consacrer les
dernières heures de la journée à mes études. Et à cette heure-là,
je suis fatiguée... Je devrais le faire le matin... Enfin, c’est...
ce n’est pas que je n’ai pas le temps... mais je le perds tou­
jours à faire autre chose... Depuis samedi je pense que je dois
faire certaines choses, regarder autre chose... au moins j’ai
l’idée... de m’asseoir devant un livre et... de réfléchir... de
rester comme ça... enfermée dans ce monde pendant un
moment... Et je ne peux trouver le moment... je ne l’ai pas
encore trouvé... Bon, c’est ce que je voulais voir... Pourquoi...
je fuis cela ? » Elle se tut.
Après la dernière séance, c’était elle qui avait changé de
plâtre, qui avait modifié son contrôle et sa raideur. Elle
décrivait sa réaction claustrophobique devant ses études (se
sentir enfermée dans ce monde) et j’avais l’impression qu’elle
était venue à la séance avec un nouveau plâtre (un nouvel
ordre dans un dépositaire différent) ; elle me présenta le sujet
qu’elle voulait voir et attendait que je le lui montre, que je
l’élabore pour elle ; elle restait ainsi spectatrice, le sort de ce
que j’allais lui montrer dépendant en grande partie de ce
qu’elle verrait1. En procédant ainsi elle attendait une solution
miracle, que je lui résolve tout. Elle me remettait donc un objet
phobigène (dans ce cas le noyau agglutiné) et me faisait sentir
moi-même enfermé avec lui, immobilisé, sans savoir quoi faire,
sans pouvoir « ouvrir le paquet » et voir ce qu’il contenait.
Comme elle restait silencieuse et dans l’expectative, j’attendis
quelques minutes et lui rendis son « paquet » en disant :
« Comme vous vous sentez enfermée par les études, vous
me donnez votre problème à résoudre. »
«Bon, je me rends compte que je fuis... queje fais n’importe
quoi d’autre... je sors... je perds mon temps... Pourquoi je

1. Dans un précédent travail j’ai adopté le terme de manichéisme pour


désigner l’attitude du patient qui se situe comme observateur du cours de
ses conflits projetés et vus comme étrangers (voir chap. II).
LA PARTIE PSYCHOTIQUE DE LA PERSONNALITÉ | 157

fais ça ?... Je dois étudier, il n’y a pas d’autre solution... les


choses ne vont pas tomber du ciel... »
Elle avait repris le thème et comprenait qu’elle devait
l’ouvrir et l’élaborer (les choses ne vont pas tomber du ciel).
Elle poursuivit :
« Mais... d’une certaine façon je fuis... parce que si... sinon
je m’endors... je m’assieds quelques minutes et je m’endors...
je m’endors et sinon... sinon je ne trouve pas le moment de
m’asseoir devant le livre. Je ne pense pas que ce soit par
manque de capacité... pourquoi est-ce que je ne peux pas m’y
mettre ? Bon... avant aussi... je pensais que le soir... que je
pourrais m’y mettre... mais mon mari voulait sortir ou il y
avait autre chose... Maintenant je ne peux pas non plus...
tout cela c’est fini... c’est-à-dire j’ai éliminé toutes ces raisons...
c’est-à-dire ce n’est pas mon mari... ni le manque de temps. »
Si elle prenait en charge le thème de ses études, elle se
sentait enfermée et s’endormait ; mais maintenant elle ne
s’était pas endormie et se confondait (« je ne peux pas dire
que j’aime ça... que je n’aime pas ça... j’aime ça... ») en raison
de l’impact qu’avaient ses études (son noyau agglutiné)
sur son moi le plus intégré ou le plus mûr. Elle était déconcertée
(dans la dernière phrase), ce qui faisait partie du même méca­
nisme, mais agissait comme une défense face à la confusion.
Elle utilisait évidemment 1 'insight acquis lors des séances
précédentes, lorsqu’elle attribuait le fait de ne pas pouvoir
étudier à son mari ou à d’autres choses extérieures. Mais
maintenant je me rendais compte que lorsque j’analysais ces
mécanismes de façon réitérée et qu’elle me répondait par un
silence qui isolait mes interprétations, elle les assimilait tout
de même. Elle croyait que ses conclusions venaient d’elle et ne
faisait pas référence au travail commun par crainte de former
un couple avec moi et par envie de ma capacité à interpréter
les choses. Mais il fallut encore plusieurs mois avant que je
puisse lui montrer son envie et sa rivalité. En effet, lorsque
je les introduisais dans mes interprétations, j’avais l’impression
qu’elle ne les voyait pas, qu’elle était encore très loin de
pouvoir voir et expérimenter tout cela. Je crois que dans la
dépendance symbiotique il se passe toujours ceci : le patient
ne reconnaît pas son envie et sa rivalité jusqu’à ce qu’il ait
atteint un certain degré de séparation ou d’indépendance,
158 I SUR LA SYMBIOSE

c’est-à-dire jusqu’à ce qu’il ait mis une certaine distance entre


lui et le dépositaire et entre ce dernier et le déposé, dans la
mesure où il a réintrojecté le déposé ou le projeté.
Je n’intervins pas et elle poursuivit :
« Je pense que je ne me permets pas d’étudier... (Silence.)
Bon... je peux penser que je viens d’une famille où... étudier
n’était pas une habitude... c’est peut-être pour cela que c’est si
difficile de me contracter l’habitude... Mais maintenant, je
crois que ça... que ça ne peut pas arriver. » (Silence.)
Elle continuait à utiliser les interprétations que je lui avais
données au cours des séances précédentes et elle attendait
que je les lui confirme. Elle tente une dénégation, souhaitant
en fait que je reprenne ces raisons et que je lui démontre que
c’était vrai, ce que je ne fis pas car lorsque cela m’était arrivé,
les raisons s’étaient transformées en arguments qu’en tant
que spectatrice elle pouvait nier, auxquels elle pouvait s’op­
poser ou refuser de répondre, me laissant ainsi enfermé
avec eux.
Notons aussi qu’elle employa une tournure très particulière :
« C’est peut-être pour cela que c’est si difficile de me contracter
l’habitude » (cette séance, comme les précédentes, a été enre­
gistrée sur magnétophone). Contracter l’habitude c’est un
peu comme contracter une maladie mais elle dit aussi me
contracter, c’est-à-dire qu’étudier signifiait se contracter ou se
rétrécir en perdant les parents dans une certaine relation
immature et symbiotique sans les avoir encore bien incorporés
en tant qu’objets internes. Je déduisis cette interprétation à
partir aussi du matériel qu’elle me livra un peu plus tard.
Après sa dernière phrase elle et moi restâmes silencieux.
Alors elle reprit :
« Pour en revenir à mes frères... Bon... deux d’entre eux
ne font pas d’études mais l’autre si... Bon... je crois que tout
ça... si moi... si moi je fais des études... je prends quelque chose
à quelqu’un... Non, ça c’est quelque chose de déjà dépassé.
Non, ce ne peut pas être la raison... et si ce n’est pas dépassé...
c’est au moins du déjà dit... Mais qu’est-ce que je vais donner
comme raison maintenant... ? » (Silence.)
Elle utilisait toujours d’anciennes interprétations et s’il
est vrai que 1 'insight n’était pas suffisant, il était vrai qu’il
y avait aussi une espèce d’écholalie différée, un certain degré
LA PARTIE PSYCHOTIQUE DE LA PERSONNALITÉ | 159

d’identification avec moi : elle avait introjecté mes interpré­


tations et avec elles des morceaux de moi ; elle ne les avait
pas encore intégrés dans son moi mais les avait en partie
« déposés » en elle et les examinait pour voir si elle les incor­
porait complètement ou non à son moi le plus intégré ou le
plus adapté.
Elle parla de son frère qui avait abandonné ses études il y
avait plusieurs années et les avait reprises peu de temps après
qu’elle eût commencé sa psychanalyse. Plus tard, il devint
médecin et trouva immédiatement du travail.
Anna Maria énumérait les raisons pour lesquelles elle n’étu­
diait pas et attendait que je reprenne ces arguments dont elle
niait ensuite la valeur (« Non, ce ne peut pas être ça la raison »).
Cette négation se serait produite de la même façon si j’avais
pris en charge sa tentative de reprojection des interprétations
enkystées et la communication se serait alors coupée, elle
m’aurait « planté là ». Je pense que mon silence était beaucoup
plus valable que n’importe quelle interprétation. L’autre
type d’objection qu’elle s’opposait (si ce n’est pas dépassé
c’est au moins déjà dit) était le même qu’elle m’avait fait
lorsque j’avais assumé ce rôle. C’était une sorte de déception
par rapport à l’espérance miracle : elle voyait quelque chose
et pensait que le problème était résolu, conséquence de la
toute-puissance de son intellect qui, s’il échouait, la déconcer­
tait énormément comme lorsqu’elle ajouta : « Mais qu’est-ce
que je vais donner comme raison maintenant... ? » D’autres
fois elle s’énervait en se rendant compte que son esprit ne
contrôlait pas tout ce qui se passait en elle. Après une pause,
elle poursuivit :
« Je pensais que cette nuit j’avais bien dormi ; j’ai dormi
sept heures d’affilée... et cependant je me suis levée comme
si j’avais encore besoin de dormir... Bon, ça aussi ça m’arrive...
ça m’arrive quand il me faut étudier. Le sommeil... je tombe
de sommeil... même le matin... Hier matin j’ai eu un cours...
ça avait très bien commencé... et une heure après... je n’en
pouvais plus... Je m’endormais... Et on n’était pas le soir... ni
l’après-midi... ce n’était même pas l’heure de la sieste... C’était
le matin et j’aurais dû être bien réveillée... »
Sa voix s’était éteinte peu à peu et la prononciation des
mots était devenue moins claire ; elle était entrée dans un
160 I SUR LA SYMBIOSE

état de conscience brumeuse car le noyau agglutiné (les études)


avait fini par envahir son moi central. Lorsque son problème
était limité aux études, elle pouvait encore se défendre de
l’invasion mais lorsqu’elle associait d’autres choses et mon­
trait que non seulement elle s’endormait quand elle devait
étudier mais que lorsqu’elle se levait elle avait l’impression
« qu’elle a encore besoin de dormir » et que cela lui arrivait non
seulement devant un livre mais pendant les cours, cela finissait
par envahir le moi.
Même chose pendant cette séance qui avait commencé à
8 heures du matin. Il me semblait impossible de remettre
l’interprétation à plus tard et je lui dis qu’elle se sentait
enfermée et écrasée par ses études au moment de se lever,
en classe, en ce moment même et qu’elle me demandait de
l’aider pour ne pas être complètement écrasée et pour ne
pas s’endormir.
« Bon, d’un côté je fais un effort pour m’approcher et
écouter... et y aller et de l’autre il y a cette force... qui m’en­
dort... et en classe je suis parfaitement consciente de ce qui
m’arrive... J’essaye... bon... je ne sais pas comment faire...
mais du moins j’essaye d’être réceptive... de pouvoir suivre...
Bon... je crois que de mon côté je fais un effort... mais ce
n’est pas assez... »
Je lui dis qu’elle me signalait qu’elle était en train de faire
tout ce qu’elle pouvait et qu’elle luttait pour y voir clair
mais que ce n’était pas suffisant et qu’elle avait besoin que
j’intervienne plus activement.
Lorsque le noyau agglutiné avait été réintrojecté, elle se
rapprochait beaucoup plus directement de moi et pouvait
demander mon aide.
La séance continua et je participai plus activement grâce
à mes interprétations mais à un moment donné elle s’en irrita
et je lui signalai qu’elle agissait avec moi comme avec papa
et maman, qu’elle demandait de l’aide mais que lorsqu’elle
se sentait aidée elle se sentait envahie, commandée et qu’elle
ne tolérait pas cette situation. La sensation d’être enfermée
qu’elle éprouvait avec ses études était la même qu’elle avait
avec ses parents et qu’elle ressentait maintenant avec moi.
Elle resta silensieuse puis me dit :
« Ce n’est pas que je cesse de penser, j’ai des tas de choses
LA PARTIE PSYCHOTIQUE DE LA PERSONNALITÉ | 161

dans la tête... mais elles ne sortent pas de ma bouche... et je


je peux pas m’habituer au dialogue ininterrompu... C’est-à-dire
que je fais tous les efforts nécessaires pour vous répondre...
ou pour... » (Silence.)
J’interprétai qu’elle ne savait pas quelles choses allaient
sortir de sa bouche et qu’elle avait peur tout comme elle avait
peur de ce que moi j’allais lui faire passer par la bouche.
(Silence.) « Bon, souvent il m’arrive de... après la séance...
je pense... Bon... pourquoi est-ce que je ne peux pas répondre
tout de suite... ? »
Je lui dis qu’elle avait peur d’être très exigeante avec moi
et que je sois exigeant avec elle.
(Silence.) « Bon... c’est la peur de demander... (Silence.)
Bon... maintenant... pourquoi avez-vous parlé de mes
parents... ? »
J’interprétai que ce n’était pas seulement la peur de
demander. C’était aussi la peur de recevoir ce qu’elle deman­
dait ; elle m’avait demandé de l’aide mais quand je la lui
donnais elle sentait que je me mettais là où je le voulais,
dans ses choses et en elle, que je l’envahissais, la trahissais
et la confondais en parlant de ses parents.
(Silence.) « Oui. Pourquoi est-ce qu’on doit toujours revenir
à eux et à mes frères ? »
J’intervenais en signalant qu’il ne s’agissait pas de « revenir ».
Elle répondit : « Bon, alors c’est ça qui est difficile à accepter.
Que cette relation familiale... pèse. (Pleurs.) C’est vrai, je
ne veux pas y penser. »
J’interprétai qu’elle ne voulait pas y penser parce qu’elle
était déconcertée et confuse et que pour l’éviter elle s’endor­
mait et s’en éloignait.
(Silence.) « Bon, je crois que... faire quelque chose... avoir
une activité différente à celle qu’ont eue les parents... doit
être assez difficile... C’est pour cela que c’est difficile pour moi
d’être différente de mes parents. C’est plus facile de faire ce
que fait ma mère... »
Je lui dis que faire quelque chose de différent de ses parents
c’était me perdre et se détacher d’eux.
Les études condensaient le conflit de la situation œdipienne
et de sa dépendance envers ses parents. Jusque-là, j’avais
réussi à amener ce qui globalement existait dans le symptôme
J. BLEGEB 6
162 I SUR LA SYMBIOSE

mais il fallait encore émietter et discriminer le noyau agglu­


tiné, différencier ce que faisait le père de ce que faisait la
mère, ce qui appartenait à chacun d’eux et ce qui lui appar­
tenait en propre et lui montrer qui elle était face à ses parents.
Après la dernière interprétation elle resta silencieuse et
j’interrompis la séance.

I I SÉANCE C
A la séance suivante elle hésita sur le thème à aborder et
me dit soudain qu’elle n’avait pas su faire un exercice devant
un de ses élèves et que cela ne lui était jamais arrivé, qu’elle
disait un mot pour un autre, qu’elle se sentait très peu sûre
d’elle-même ; indirectement elle me fit comprendre qu’elle
était déçue parce qu’elle avait pensé qu’après la dernière
séance elle se sentirait mieux. Je lui signalai qu’elle avait une
certaine pudeur à montrer ses difficultés et que si moi j’étais
sûr de ce que nous faisions, elle avait peur que j’aggrave son
état. Elle poursuivit en disant qu’elle était désorientée, qu’elle
ne savait pas quoi faire ni où aller quand elle sortait avec
son mari ; qu’elle se sentait bizarre et aussitôt elle parla d’une
amie qui accusait son mari de ne pas pouvoir partir en voyage
et qui reconnaissait maintenant que c’était elle qui avait
des problèmes, que c’était elle le problème. J’interprétai
qu’elle sentait maintenant qu’elle avait des problèmes et
qu’elle ne pouvait pas les attribuer à son mari ou à moi.
Cependant elle projeta de nouveau sur son mari en disant
qu’il lui était difficile de changer de voiture alors que ses
frères étaient dans une situation économique délicate. J’inter­
prétai qu’elle avait peur de changer si ses frères ne changeaient
pas eux aussi et qu’elle se sentait très coupable de recevoir de
moi des choses que sa mère lui donnait étant petite et ne
donnait pas à ses frères. Alors elle raconta une quantité de
choses qu’elle avait faites la veille et qui contrastaient avec
son inactivité ou sa lenteur habituelle et dit que quand elle
pouvait faire dans une journée tout ce qu’elle voulait ou tout
ce qu’il fallait qu’elle fasse il lui semblait avoir perdu quelque
chose. Je lui dis que si elle changeait, elle risquait de perdre
sa famille et elle me répondit en racontant que deux de ses
enfants s’étaient disputés pour avoir tous les deux une clé
de leur armoire. J’interprétai en disant qu’elle voulait elle
LA PARTIE PSYCHOTIQUE DE LA PERSONNALITE | 163

aussi une clé pour manier ses choses toute seule, pour que je
ne sois pas le seul à pouvoir le faire et à savoir ce qui se passait
en elle. Elle dit alors qu’elle avait remarqué que ses enfants
avaient changé et qu’elle avait peur d’être enceinte. J’inter­
prétai qu’elle tentait de condenser et de contrôler les change­
ments en les mettant tous dans un seul endroit, dans son corps,
dans une grossesse. Elle dit alors que si elle était enceinte
c’est qu’elle avait fait confiance à son mari et qu’elle l’avait
laissé « finir dedans » et qu’en tout cas elle avait songé à
avorter, ce qui voulait dire qu’elle se sentait ainsi pour
m’avoir laissé entrer dans ses choses, en elle et que maintenant
elle avait besoin d’avorter (re-projeter).

Ces trois séances successives donnent une idée du cours


de l’analyse. A chaque période, une certaine modification
intervenait puisque m’avorter et avorter en même temps du
noyau agglutiné signifiait un certain apprentissage qui allait
s’enrichir progressivement jusqu’à devenir évident pour elle
comme pour moi.
Peu à peu, et au rythme que nous avons décrit, le thème
des études permit d’analyser le noyau agglutiné et de dis­
criminer en lui les divers noyaux d’identification primaire en
séparant self et objet et en discriminant les situations œdi­
piennes diverses et fort complexes. Anna Maria arriva ainsi à
un plus grand degré de formation de sa personnalité et d’indé­
pendance ; à être plus mûre et non réactionnelle.
Dans l’identification à ses parents il fut possible ainsi de
discriminer des éléments très distincts et tout à fait disparates :
la relation à son père en tant que père, et en tant que mère
qui faisait la cuisine, le ménage et dispensait l’affection, la
relation à la mère en tant que mère et en tant que père tra­
vaillant au dehors et remplissant un rôle masculin, la relation
à la mère affectueuse et la relation à la mère sévère et critique,
à la mère admirée ou idéalisée, la relation au père dévalorisé
et inversement à la mère enviée et rejetée, la haine pour le
père et sa pitié, les fantasmes d’être le mari de sa mère ou
la femme de sa mère phallique, la femme de son père-époux
ou de son père-mère. En même temps apparut le refus de
former un couple dans une de ces variantes ainsi que l’envie
du couple parental. Les rôles séparés du père et de la mère
164 I SUR LA SYMBIOSE

étaient ainsi indifférenciés et Anna Maria présentait un déficit


implicite de formation de sa personne et de son identité
propre. A ceci, il fallait ajouter l’existence, au niveau névro­
tique, des phénomènes les plus connus et les plus courants
de l’Œdipe. La dépendance symbiotique envers les parents
résidait dans la présence de cette relation indiscriminée qui
empêchait la séparation et le deuil1. Elle tentait constamment
de reproduire cette dépendance dans la relation de transfert.
On peut dire que chez ces patients symbiotiques il existe
génétiquement un déficit du moi qui les empêche de discri­
miner et que, la fonction de barrière étant inexistante, l’intro-
jection et les identifications diverses et équivalentes les unes
aux autres se font facilement. L’existence de ce niveau
(agglutiné) du conflit œdipien est normale mais un résidu
trop important peut être responsable d’une symbiose ; on
pourrait citer à ce propos Paula Heimann [6] qui écrit que
« l’introjection des parents est un processus sélectif, certains
de leurs aspects en étant exclus. Le moi « goûte » les objets
du monde extérieur, introjette certains de ses aspects et en
projette d’autres ; cette règle fondamentale est aussi valable
pour les parents dans l’Œdipe ». A propos des origines du
complexe d’Œdipe, elle parle d’une « structure chaotique
superposée » ou « d’une situation chaotique et polymorphe ».
Tous ces niveaux primitifs (à organisation chaotique et
polymorphe, sans démarcation) forment le noyau agglutiné
ou partie psychotique de la personnalité.

J I AUTRES VICISSITUDES DU NOYAU AGGLUTINÉ


Tous les liens les plus primitifs d’Anna Maria avec ses
parents (identification primaire) étaient condensés dans le
noyau agglutiné qu’elle gardait massivement projeté en moi ;
lorsque je réussissais la réintrojection (clivage entre déposi­
taire et déposé) elle déplaçait et recondensait ses liens dans
ses études (nouveau dépositaire) au moyen d’une nouvelle
reprojection. Etudier était pour elle être comme sa mère,
c’est-à-dire faire des choses d’homme mais rester chez elle
voulait dire être comme son père. Ces deux situations engen­

1. On peut supposer que dans tout deuil pathologique intervient un


noyau agglutiné (carence de la division schizoide) qui empêche l’entrée dans
la position dépressive et l’élaboration qui suit.
LA PARTIE PSYCHOTIQUE DE LA PERSONNALITÉ | 165

draient une telle confusion que tout le conflit restait dissocié


et séparé. Etudier était, de plus, achever de voler à ses frères
toute la préférence et l’affection de la mère. Pour être comme
sa mère phallique elle devait faire des études mais sa mère ne
l’encourageait pas dans cette voie ; une fois, elle déclara :
« Je ne sais pas pourquoi ma mère s’opposait à ce que je fasse
médecine. Elle voulait que ce soit mon frère qui la fasse, celui
qui n’a même pas terminé le lycée et qui a toujours été le
plus intelligent de tous. Ma mère voulait que ma vie soit
différente de la sienne. » Anna Maria ne savait pas en fait
si faire des études signifiait avoir une vie semblable ou diffé­
rente de celle de sa mère, en respecter les désirs ou se rebeller
contre eux. Beaucoup plus tard elle se souvint que petite
elle avait voulu être un garçon et qu’elle jouait avec ses
camarades comme un garçon mais que comme elle était la
seule fille, sa mère exigeait qu’elle l’aide à la maison et
s’occupe des enfants ; elle se rebellait en étudiant ou en ne
faisant rien, ce qui dans son fantasme lui permettait d’être
un garçon. De toute évidence il y avait trop de variables
entremêlées, non hiérarchisées, non stratifiées pour que tout
ceci donne naissance à un conflit pouvant être affronté avec
succès par le moi le plus mûr. Chaque fois que ce noyau
agglutiné s’approchait du moi, ce dernier était envahi ou
enfermé et se défendait en se rétrécissant, en utilisant la
conscience brumeuse, le rêve ou la dépersonnalisation. Anna
Maria utilisait également son corps, par exemple avec ses
fantasmes de grossesse et d’avortement ultérieur ; immobiliser
ou condenser le noyau agglutiné dans une grossesse était une
façon d’arriver à le contrôler en partie et à le garder à
mi-chemin entre l’introjection totale et la projection totale.
Ainsi, on peut comparer la dynamique de la grossesse à une
hypocondrie (fixation dans le corps du noyau agglutiné) et
l’avortement à une expulsion épileptique.
Lorsque le travail de discrimination du noyau agglutiné
eut avancé, il lui fut nécessaire de quitter la maison où elle
vivait pour un appartement, nécessité qu’elle imposa à son
mari et qu’elle obtint. Le déménagement fut également une
sorte d’utilisation de son corps et du monde extérieur pour
faire l’essai du changement contrôlé dans l’espace avant de
l’assimiler totalement à son moi... Durant les mois où elle
166 I SUR LA SYMBIOSE

fit ce projet, des symptômes phobiques apparurent (agora­


phobie) mais déplacés et vécus au travers des enfants : par
exemple elle avait peur qu’ils aillent seuls à l’école et prennent
l’autobus. Le déménagement s’imposa comme un besoin
impérieux et inéluctable. En effet, des situations très trauma­
tisantes (les déménagements de son enfance) avaient besoin
d’être agies, d’être de nouveau vécues dans la réalité car leur
symbolisation dans l’aire mentale était très perturbée et leur
élaboration symbolique dans l’analyse ne pouvait avoir lieu
que si elles étaient reproduites dans la réalité1.
Ce n’est que beaucoup plus tard qu’elle fit coïncider pour
la première fois l’abandon de ses études avec sa première
grossesse ; sa situation œdipienne s’aggrave. C’est pendant
cette première grossesse qu’elle avait quitté la maison de
ses parents pour vivre seule avec son mari et ces deux événe­
ments firent perdre à ses études leur valeur de source d’identi­
fication ou de rébellion face à sa mère.
Par ailleurs, sa grossesse lui permit de mieux définir son
rôle de femme, d’être comme sa mère-femme. Lorsqu’elle eut
déménagé, elle eut un retard menstruel prolongé qu’elle prit
pour une grossesse (et moi aussi). Ce qui confirme que l’appren­
tissage doit donc bien être fait directement au moyen de
l’action et ne peut être réalisé symboliquement.
Au cours d’une séance, lorsque le noyau agglutiné atteignait
un certain degré de dispersion et de réintrojection, à la séance
suivante elle prenait encore plus de distance par rapport
à moi et quelquefois oubliait même complètement le matériel
de la séance précédente ; de temps à autre, elle apparaissait
avec un matériel dont le contenu latent était une tentative
de réagglutination, comme dans la séance A « unir la pâte »,
phénomène que nous avons différencié de l’intégration en
position dépressive. Un jour, ce phénomène se manifesta de
la façon suivante : « Aujourd’hui le réveil m’a fait sursauter
comme s’il avait sonné en plein milieu de la nuit. Je rêvais de
quelque chose et ça a interrompu mon rêve : j’étais en train de
couper des tissus et j’en faisais des piles. (Pause.) Hier soir, j’ai

1. Il est, dans l’élaboration de la symbiose, nécessaire et inéluctable de


passer par des manifestations hypocondriaques et des épisodes d’actuations
psychopathiques. Pour que le processus de genèse de l’aire mentale se fasse,
l’actuation préalable est indispensable à la symbolisation.
LA PARTIE PSYCHOTIQUE DE LA PERSONNALITÉ | 167

été chez Béatrice. Elle s’est calmée. Elle garde encore le lit. »
J’interprétais en disant qu’elle se tranquillisait en empilant
toutes les choses qui étaient répandues au cours de la séance
de la veille.
« Béatrice est une amie de Mme Peralta. Elles allaient chez
la même psychanalyste. Celle de Mme Peralta a dit qu’elle
allait arrêter la cure pour voir si elle était guérie et Béatrice
a été très choquée. Que l’amie de Béatrice laisse tomber, cela
m’est égal. Mais quand Béatrice a dit c’est comme si moi... »
Je lui dis qu’elle avait peur de son propre désir d’arrêter
son analyse pour voir si elle était guérie, pour voir si elle
pouvait vivre sans moi.
A cette époque, laisser l’analyse et fantasmer sur le fait
qu’elle était guérie revenaient en permanence au cours des
séances.
Notons aussi que son matériel n’était plus ponctué de
pauses et de silences et qu’elle n’isolait plus l’interprétation
de sa réponse et n’utilisait plus le « bon » qui lui servait de
formule magique ou de rituel pour isoler et annuler l’inter­
prétation. Lorsque son fantasme de se séparer de moi se
renforçait (parce qu’elle avait peur d’une fusion symbiotique
et de ne jamais pouvoir faire cette séparation), elle se sentait
plus en contact avec moi. Pour guérir elle devait agir, comme
pour le déménagement, car si elle n’agissait pas elle ne pouvait
pas se rendre compte symboliquement des faits. C’est ce que
j’ai signalé comme étant un passage psychopathique dans le
traitement de la symbiose. La séance se poursuivit :
« Je ne sais pas pourquoi cela m’a fait tant d’effet. Hier
je pensais... qu’on attend toujours l’année suivante pour voir
ce qui se passera et j’ai l’impression que c’est de pire en pire,
surtout économiquement. Je commence à avoir peur. »
Je reliai son idée d’arrêter le traitement au fait qu’elle
se sentait plus mal, qu’elle sentait ses choses éparpillées et
que cela lui faisait peur.
« Toute la semaine j’ai mis des annonces pour vendre la
maison et personne n’est venu. Hier matin je suis allée faire
des courses et je suis entrée dans un magasin où tout était
vide, il n’y avait personne. »
Je lui redis qu’elle avait peur que la cure ne la vide de
toutes ses choses.
168 I SUR LA SYMBIOSE

Cette réaction du patient qui se sent vide lorsqu’il court


le risque de ne plus conserver tel quel son noyau agglutiné
est fréquente ; car en le perdant — par dispersion et discri­
mination — il perd également sa relation de dépendance aux
parents. Elle répondit :
« Après la dernière séance j’ai pris un café au lait et je suis
allée à l’école des enfants. J’ai attendu une demi-heure et
j’étais gelée. Je discute toujours les prix mais ce jour-là
je n’en n’avais pas le courage et ils ont augmenté de 500 pesos
et je n’ai rien dit. Nous avons parlé de beaucoup de choses,
des nouvelles façons d’enseigner une langue. C’était la pre­
mière fois que je me sentais si bien accueillie dans cette école.
J’en ai été reconnaissante. Et malgré ça, j’ai tout de suite
été déprimée. »
La dispersion du noyau agglutiné lui faisait sentir que je
la vidais parce que je la séparais de ses parents dans sa dépen­
dance immature. Elle me remerciait de se sentir bien accueillie
par moi mais cette attention, en raison de ses conséquences, la
déprimait. Elle récupéra le noyau agglutiné et remplit ce vide
(elle empile des tissus). Elle sentait aussi qu’elle me vidait
et me perdait et me proposa d’augmenter mes honoraires, me
disant qu’elle ne protesterait pas pour cela.
Elle et moi étions maintenant des personnes plus différen­
ciées (personnifiées) ce qui permettait progressivement à
l’avidité, à l’envie, à la rivalité mais aussi à la gratitude, à la
dépression et à la peur, d’apparaître et d’être analysés1.
Pour que tous ces phénomènes apparaissent, il fallait avoir
avancé dans l’élaboration de la symbiose et un certain degré
de séparation et de personnification. Avant cela, l’interpré­
tation en termes d’avidité ou d’envie n’avait aucune réper­
cussion vécue ; pour que le patient puisse les percevoir, les
vivre, il fallait que le moi ait atteint un certain degré d’inté­
gration.
A l’époque où eut lieu cette dernière séance, elle entreprit
des démarches pour obtenir son livret universitaire, indice
de l’existence d’un certain degré de développement de sa
personne et de son sentiment d’identité.

1. « Nombre d’affects primitifs sont encore mélangés et fusionnés avant


d’être vécus comme dépression, arrogance, envie, jalousie, etc., et l’affect le
plus simple n’est pas aussi simple qu’il le paraît » (Glover [a]).
LA PARTIE PSYCHOTIQUE DE LA PERSONNALITÉ | 169

Elle reprit ses études, pendant longtemps de manière irré­


gulière, et curieusement commença à suivre des cours d’odon­
tologie alors qu’elle faisait médecine mais sans s’être inscrite
à aucune des deux facultés. Elle allait de l’une à l’autre au
milieu de démarches compliquées et je ne parvenais pas très
bien à comprendre de quoi il s’agissait. Tandis qu’elle faisait
tout cela, ses doutes persistaient : étudier ou pas, si oui quelle
carrière choisir : elle pouvait terminer médecine ou pour­
suivre régulièrement odontologie où elle pouvait obtenir des
équivalences. Anna Maria avait besoin d’être constamment
occupée par quelque chose ou par plusieurs choses à la fois ;
c’était une autre façon de retenir avec son noyau agglutiné la
projection, le contrôle ou l’immobilisation de dépositaires.
Ce fut là un besoin persécutoire destiné à transformer cons­
tamment la frayeur de la réintrojection en peur de choses
extérieures ; Freud, rappelons-le, définit la peur comme une
défense contre la frayeur.
Un jour apparut un nouveau facteur d’agglutination que
j’avais jusque-là méconnu : comme sa mère travaillait au-
dehors, une tante maternelle et sa fille vinrent s’installer
pendant plusieurs années dans la maison afin que la tante se
charge du ménage. Mais celle-ci trouva également du travail
et Anna Maria dut alors s’occuper non seulement de ses frères
mais aussi de sa cousine. Ses fantasmes à ce sujet étaient très
complexes et peu clairs car ils se superposaient : elle avait eu
deux mères (deux facultés) ou encore sa mère et sa tante étaient
respectivement le père et la mère et son père un frère de plus,
c’est-à-dire un enfant de plus du couple mère-tante. Tout ceci
renforçait la situation œdipienne aux niveaux psychotiques
de la personnalité (noyau agglutiné).
En même temps qu’elle suivait ses cours dans deux facultés,
elle faisait des démarches dans deux écoles où elle travaillait :
changement de matières, d’horaires, de jours, d’écoles, etc.
Tout ceci était clairement lié aux nombreux changements de
domicile qui avaient eux aussi contribué au déficit de la for­
mation de sa personne et de son identité.
Centrer toutes ces choses sur sa mère en l’utilisant comme
dépositaire de tous les éléments intégrants de la dispersion
était une autre façon de tenter d’obtenir la réagglutination de
la dispersion de son noyau agglutiné réussie en partie au cours
170 ! SUR LA SYMBIOSE

de la séance antérieure. Ainsi, un jour elle parla de sa peur


d’un coup d’Etat (projection de sa révolution intérieure) et le
contenu latent de ce qu’elle me livra était une demande pour
que je prenne des précautions : immédiatement elle se mit à
parler de sa mère. Elle n’avait pas confiance dans le contrôle
que je pouvais faire de sa révolution et réagglutinait elle-
même dans sa mère qui venait de rentrer de vacances et l’avait
appelée au téléphone. « Mon père ne m’appelle pas, si ma mère
le fait, c’est suffisant. » C’était donc elle qui se mettait en rap­
port avec sa mère qui elle-même contenait le père. A propos
de ses frères, elle offrait un matériel similaire. Une fois elle
agglutina tout dans sa mère et la mère dans moi puis prit des
distances par rapport à moi et fit apparaître sa lutte contre la
mère dominatrice et absorbante qui lui exigeait des choses,
que sa maison soit exagérément propre, ce qu’elle refusait
activement de façon paranoïde pour éviter la réintrojection
du noyau agglutiné : mais ce rejet actif était à la fois un lien
très solide de dépendance. Toujours au cours de cette même
séance, elle dit que son père n’intervenait jamais entre elle
et sa mère ; elle attendait précisément de moi que je sois ce
père fort qui l’aide face à la mère ; mais si j’étais intervenu
en ce sens, elle se serait unie à sa mère contre moi ou serait
entrée en rivalité avec moi et m’aurait castré.
La dispersion du noyau agglutiné lorsqu’elle avait lieu
à d’autres moments pouvait être maniée ou contrôlée non
plus par réagglutination mais par une projection de chaque
fragment en différentes personnes de son entourage ; ainsi,
au cours d’une séance un très grand nombre de personnes
pouvaient apparaître qui remplissaient des rôles différents
représentant chacun une partie de son propre moi immature.
J’ai déjà souligné que cette diversification des liens était très
positive dans la discrimination et la réintrojection graduées
ou discriminées. C’est surtout à travers ses enfants qu’elle
faisait un véritable apprentissage et une véritable rectification
de ses propres attitudes envers ses parents ; elle se comparait
à eux, regardait comment ils étaient et comment elle était
lorsqu’elle avait leur âge, comment leur conduite corrigeait
des craintes et des appréhensions, certaines de ses attitudes
ou certains rôles distorsionnés.
Lorsque le moi est plus intégré ou que la réintrojection de
LA PARTIE PSYCHOTIQUE DE LA PERSONNALITÉ | 171

fragments du noyau agglutinée ne s’est pas faite massivement,


la réagglutination ne se produit pas mais le patient se sent
plein de choses ni complètement discriminées ni agglutinées et
qui ne sont pas non plus totalement incorporées au moi. Ces
extraits de plusieurs séances que nous allons voir maintenant
datent d’une époque où ses rapports avec son mari, ses enfants
et sa mère étaient moins conflictuels, où elle était affectivement
beaucoup plus impliquée dans la relation de transfert, où elle
se déprimait plus facilement et plus fréquemment parce
qu’elle avait des problèmes économiques et n’était pas sûre
de pouvoir poursuivre la cure ; c’était aussi l’époque où ils
avaient du mal à vendre la maison alors qu’ils venaient
d’acheter un appartement et avaient de graves problèmes
pour le payer. De plus, sa meilleure amie était partie s’installer
dans un autre pays avec sa famille.
Elle se sentait abandonnée par son mari et par sa mère
car l’intensité du lien symbiotique n’était plus la même. Elle
trouvait que les séances étaient trop fréquentes et leur rythme
trop rapide. Ce jour-là, elle me dit que toutes les difficultés
lui étaient venues en même temps, qu’elle n’en avait jamais
eu autant et qu’elle avait tant de dettes qu’elle ne savait pas
comment les payer. A cette même époque sa situation était
tout à fait particulière : avant de commencer son analyse elle
se sentait angoissée quand il n’y avait personne avec elle ou
quand elle n’était pas occupée à faire quelque chose tandis
que maintenant elle se sentait seule et abandonnée même si
son mari ou sa mère se trouvait avec elle. Elle réintrojectait
en fait son noyau agglutiné car l’abandon et la solitude appa­
raissaient précisément quand le dépositaire était présent
(dépositaire vide), c’est-à-dire que ce dépositaire n’en était
déjà plus un (du moins dans les mêmes proportions qu’avant)
ou n’était plus un dépositaire de confiance. Lorsque le noyau
agglutiné était introjecté, la garantie et la sécurité étaient plus
grandes. Lorsque je lui interprétai cette situation elle répondit
qu’auparavant elle se sentait en sécurité économique puis­
qu’elle était propriétaire et que ce sentiment de sécurité avait
disparu car en voulant vendre la maison elle avait appris
qu’elle ne valait rien. La maison était elle aussi un dépositaire
sur lequel elle ne pouvait plus s’appuyer et dont elle ne pouvait
plus dépendre en toute sécurité. Et moi non plus parce qu’elle
172 I SUR LA SYMBIOSE

ne savait pas jusqu’à quand elle pourrait me retenir. Lorsqu’à


la fin de cette séance elle parla de la maison, elle fit une pause
et dit : « J’ai peur qu’il ne se passe avec cette maison ce qui
s’est passé avec la bourse, que ça baisse et que ça n’arrête pas
de baisser. » (Nouvelle pause.) « Hier ma mère est venue me
voir. Et puis mon père lui a parlé au téléphone. Elle vient me
voir au moins une fois par semaine mais mon père se contente
de ce qu’elle vienne, elle. C’est suffisant. » Elle me quitte en me
regardant directement avec un visage tranquille et placide.
Parents-mari-analyste ne sont plus un appui suffisant ni
des dépositaires sûrs ; elle a réintrojecté ce qu’elle avait pro­
jeté en nous : des fragments de son noyau agglutiné. Il y avait
en tout cas un deuil de ses dépositaires mais pas encore de
ses objets internes qui avaient été réintrojectés ; c’est lors­
qu’elle était seule (sans dépositaires) qu’elle se sentait accom­
pagnée alors qu’elle se sentait seule et abandonnée lorsqu’elle
était avec ses dépositaires. A la séance suivante elle dit :
« J’ai les yeux rouges de sommeil. J’ai tellement sommeil.
En venant, je comptais combien d’heures j’avais dormi. Hier
j’ai téléphoné à une dame que m’a recommandé K... pour voir
si je pouvais trouver du travail. C’est la deuxième fois que je
parle avec elle et elle m’a dit qu’elle avait de grands problèmes
et qu’elle n’arrivait pas à compléter son personnel. (Pause.)
Hier, nous sommes restés à la maison et j’avais envie que
quelqu’un vienne ou que nous allions chez quelqu’un. Je me
suis souvenue d’un couple avec qui nous sommes amis depuis
plusieurs années. Je leur ai téléphoné et ils ont accepté de venir.
(Pause.) On connaît tant de gens et on en voit si peu ! Aujour­
d’hui, je me suis réveillée une heure plus tôt. J’ai rêvé que
j’essayais des robes. J’en essayais une qui n’était pas finie.
La pièce où j’étais était pleine de meubles. C’était la maison
de la couturière qui vit au rez-de-chaussée de chez Elena
(c’est le nom de son amie qui est partie) mais ce n’était pas la
couturière qui m’essayait la robe, sinon une autre.
« Et je pensais : quelle quantité de meubles cette femme a
mis dans cette pièce. (Pause.) Je devais aller ces jours-ci chez
la couturière pour essayer un manteau. Elle m’a dit qu’elle
avait reçu une lettre d’Elena et qu’elle était bien triste
qu’Elena soit partie. »
J’interprétai qu’elle craignait beaucoup que moi aussi je
LA PARTIE PSYCHOTIQUE DE LA PERSONNALITÉ [ 173

m’en aille, qu’elle craignait de me perdre et que je la laisse


pleine de choses en elle, pleine de choses non terminées comme
par exemple sa personnalité. Elle soupira : « Maintenant, je
me souviens qu’avant je rêvais de grandes maisons vides,
immenses et que maintenant dans une pièce il y avait tout...
Je peux me voir physiquement différente mais pas intérieu­
rement. C’est plus difficile. »
La séance se poursuivit sur ce qu’elle voulait faire ou
atteindre sans le pouvoir. Puis elle commença à se plaindre
que c’était inutile, qu’elle n’arriverait à rien, que tout était
un échec et elle dit :
« Même si cela n’a rien à voir (avec ce qu’elle venait de dire),
alors que ces amis allaient arriver j’ai dit aux enfants d’aller se
coucher. Ils ont insisté pour m’aider et se sont disputés pour
ranger leurs affaires ; je les ai remerciés de leur aide. » (Silence.)
J’interprétai que pour ne pas rester seule et abandonnée
elle se chargeait de son désespoir et attendait que je fasse
comme les enfants, que j’insiste pour l’aider.
(Après une pause) : « Je pensais que cela n’avait rien à
voir. C’était comme voir l’autre côté de la chose, quelque chose
qui me remonte le moral. Je suis persuadée que je ne peux pas
me mettre dans quelqu’un d’autre et que rien ne va me tomber
tout rôti dans le bec. Mais je n’arrive pas à me mettre en
marche... Ce n’est pas vrai non plus que je ne peux pas et
cependant je ne le fais pas et il y a bien une raison à ça.
(Pause.) Hier je me suis demandé : « Qu’est-ce que cela veut
dire se détacher de ses parents ? Etre pareil ou différent
d’eux ? » »
Je lui dis que c’est comme les différentes robes qu’elle
essayait dans son rêve pour voir ce qu’il fallait faire, quelle
solution adopter.
« Je pense que si j’avais été un garçon j’aurais encore plus
échoué, comme si être une femme pouvait cacher un échec.
Je ne suis pas si importante. Je pense qu’ici, en Argentine, je
ne suis pas si importante. Ailleurs aussi, j’aurais échoué en
tant que femme qui travaille. Maintenant je pense que c’est
plus difficile d’être différent que d’être pareil aux parents. Mais
ce ne doit pas être seulement ça, se détacher, être pareil ou
être différent. Je pense qu’on doit être capable de gagner sa
vie tout seul... là, tout de suite, j’ai pensé que quand je me
174 I SUR LA SYMBIOSE

suis mariée, j’ai vécu chez mes parents. Je n’avais pas à penser
aux courses ni aux repas... Au fond, ce doit être quelque chose
comme ça, que je ne veux pas me suffire à moi-même. » (La
séance se termine.)
En venant ici elle s’est inquiétée de sa dette envers moi (« en
venant je calculais combien d’heures j’avais dormi ») car
c’était la première séance du mois et immédiatement elle me
parla d’un autre problème, celui de compléter sa personnalité
(« ... elle n’arrivait pas à compléter son personnel ») ou d’at­
teindre sa pleine identité ; et dans sa recherche de gens qui lui
tiennent compagnie, elle essayait de trouver de nouveaux dépo­
sitaires pouvant remplacer ceux qui ne lui étaient plus vraiment
utiles (son amie Elena, sa mère, son père, son mari, l’analyste).
Elle n’en trouvait pas et rêva alors qu’elle essayait des robes
c’est-à-dire qu’elle tenta en rêve d’assumer certains rôles ou
certaines identifications des fragments réintrojectés ; mais son
analyse n’était pas terminée et assumer un rôle avec un degré
d’identification achevé n’était pas possible car ces rôles, inclus
dans chaque fragment du noyau agglutiné, n’étaient pas encore
totalement discriminés. J’étais la couturière qui l’avait forcée
à réintrojecter les fragments de son noyau agglutiné. Elle se
mit alors à craindre que je la laisse avant la fin de l’analyse
parce qu’elle ne m’avait pas payé, comme son amie Elena.
Après mon interprétation elle me dit qu’avant elle se sentait
vide et que maintenant elle se sentait remplie de plein de
choses, mais que ce changement s’était produit dans son corps
et non dans son esprit (c’est, d’un point de vue dynamique,
le changement le plus important que nous avons besoin d’intro­
duire dans le corps et dans la dissociation esprit-corps). Si
le noyau agglutiné avait été réintrojecté en entier, sans avoir
été fragmenté, il se serait produit une hypocondrie ou une
maladie psychosomatique comme nous l’avons vu précé­
demment. Ici, la réintrojection a été faite par fragments,
dans le corps mais n’était pas encore allée jusqu’à l’esprit.
Ce serait cependant possible si la discrimination avait été
plus grande et si le moi avait pu ultérieurement s’intégrer ce
qui, comme le montraient ses rêves, n’était pas atteint1 ; il y

1. Lily Storch de Bleger a suggéré qu’il y a apprentissage dans le rêve et


que ce dernier peut être le pont entre le corps et l’esprit ; le rêve peut signifier
que la symbolisation commence à s’installer.
LA PARTIE PSYCHOTIQUE DE LA PERSONNALITÉ | 175

avait alors danger d’invasion du moi par ces fragments non


complètement discriminés et retenus dans le corps et c’est
pourquoi elle cherchait de nouveaux dépositaires. Ainsi, elle
m’inquiétait et me rendait anxieux parce qu’elle était para­
lysée, seule façon pour elle de défendre l’intégrité de son moi.
Quand je lui interprétai qu’elle voulait de nouveau que je sois
son dépositaire, une solution de transaction surgit : elle pour­
rait se détacher de ses parents tout en restant pareille à eux,
ce qui lui permettrait de ne pas les perdre complètement,
de les garder en elle comme dépositaires et protecteurs. Devant
le risque de les perdre, elle réintrojectait les dépositaires.
Quand j’interprétai qu’elle essayait de savoir si sa person­
nalité devait être différente ou semblable à celle de ses parents,
elle comprit la discrimination entre fille et garçon mais y
renonça, voulant continuer à être un enfant dépendant « qui
ne veut pas se suffire à lui-même ».
En résumé, j’ai voulu ici montrer les alternatives de la
réintrojection des fragments du noyau agglutiné. D’un côté il
y a réagglutination, de l’autre reprojection des fragments sur
de nouveaux dépositaires.
Ceci complète la connaissance que nous avons des vicissi­
tudes de la réintrojection du noyau agglutiné que j’ai étudiée
dans un précédent travail (hypocondrie, maladie psycho­
somatique, phénomène du double, etc.).
Nous avons confirmé le rôle important joué par le corps
dans la réintrojection du noyau agglutiné ou de ses fragments.
Le corps sert de buffer pour que le moi central ne soit pas
désorganisé ou envahi (ce qui conduirait à une désagrégation
psychotique).

K I FUSION, CONFUSION ET DISCRIMINATION


Melanie Klein [d, p. 170] soutient que certains états confu-
sionnels apparaissent normalement au cours des différents
stades du développement et que cette confusion peut être
entre amour et haine, entre bon et mauvais objet, entre
motions pulsionnelles et fantasmes oraux, anaux, génitaux,
entre anxiétés dépressives et persécutoires, entre les parents
par intensification des parents combinés, entre individu et
objet, monde interne et monde externe. L’envie excessive,
les symptômes paranoïdes schizoides évidents et l’identifi­
176 I SUR LA SYMBIOSE

cation projective - introjective sont les facteurs qui empê­


chent la distinction et la dissociation d’avoir lieu alors qu’elles
devraient normalement se faire. Toujours d’après Melanie
Klein, la base de toute confusion est une relation perturbée
au sein maternel. « Lorsque la dissociation essentielle et nor­
male entre amour et haine, bon et mauvais objet ne réussit
pas. »
Pour Rosenfeld, les « sentiments de confusion font partie
du développement normal et constituent un trait courant
dans bien des états pathologiques ». « Nous pouvons supposer
qu’à son plus jeune âge, l’enfant connaît un état de non-
intégration (Winnicott, 1945) dans lequel la perception est
incomplète et où les stimuli et les objets internes et externes
ainsi que les différentes parties du corps peuvent souvent
ne pas être différenciés. Cette confusion due à la non-intégration
est normale et disparaît progressivement durant le développement.
Nous devons aussi savoir que tout progrès dans le dévelop­
pement peut conduire momentanément à une certaine confu­
sion, jusqu’à nouveau réajustement. »
L’étude de la symbiose et des phénomènes qui lui sont liés
m’a ainsi permis de reconnaître l’existence normale, aux
stades les plus primaires du développement, de cette même
situation décrite clairement et explicitement par Rosenfeld.
La différence cependant réside en ce qu’il s’agit d’une fusion
et non d’une confusion primitive, qu’au lieu de décrire cet
état comme une non-intégration il me semble beaucoup plus
pertinent de le décrire comme une non-discrimination. J’ai
appelé cette organisation primitive position glischro-caryque.
C’est l’action des mécanismes de dissociation qui discrimine
ce monde syncrétique primitif et c’est grâce à cette disso­
ciation et cette discrimination que se produit le passage à la
position paranoïde schizoide, passage dans lequel peuvent venir
s’interposer l’envie excessive et des mécanismes intenses
d’identification projective et introjective. On retrouve ces
mêmes facteurs dans les niveaux psychotiques de la person­
nalité que caractérise la persistance de la non-discrimination
(fusion) et qui, dissociés du moi central, forment le noyau
agglutiné.
La confusion est due à une régression des niveaux névro­
tiques aux niveaux psychotiques (régression à la position
LA PARTIE PSYCHOTIQUE DE LA PERSONNALITÉ | 177

glischro-caryque), à une perte de la discrimination présente


dans la position paranoïde-schizoïde, c’est-à-dire à un réta­
blissement de la fusion primitive par ailleurs normale au
cours des premiers stades du développement. Mais la confusion
peut également avoir lieu en raison de la persistance de
noyaux psychotiques (non discriminés) que j’ai appelés noyaux
agglutinés, qui soudain envahissent le moi le plus mûr ou le
plus intégré de la personnalité. C’est ce qui se produit lorsqu’il
y a réintrojection du noyau ou de fragments du noyau agglu­
tiné : la reprojection n’est pas immédiate puisque le moi
central est envahi et qu’il y a danger de dissolution psycho­
tique. D’autres phénomènes sont dus au même mécanisme,
par exemple la perplexité, l’indécision, le suspense, la désorien­
tation, les sensations d’accablement, de vexation, etc.
Il est donc clair que mes hypothèses concordent bien avec
les postulats fondamentaux de Melanie Klein et de Rosen­
feld ; elles les complètent en constituant non une rectification
mais un approfondissement et un enrichissement des travaux
de leurs auteurs.
Le matériel que je vais maintenant présenter a pour but
d’étudier et de montrer la confusion dans son rapport à la
mobilisation du noyau agglutiné, les défenses auxquelles la
patiente a recours et la relation étroite entre confusion, noyau
agglutiné et un Œdipe non discriminé, résidu des niveaux
psychotiques d’un complexe d’Œdipe non résolu ou stoppé
dans son développement. Notons au passage qu’une partie
de l’Œdipe peut cependant avoir atteint les niveaux névro­
tiques qui, on le sait, forment les organisations génitales et
prégénitales de l’Œdipe. Ce matériel date de l’époque, difficile
pour la patiente, où elle et son mari avaient acheté un appar­
tement en construction qui devait être terminé sous peu alors
qu’ils n’avaient pas encore vendu la maison qu’ils occupaient
jusque-là et se trouvaient donc dans une situation économique
difficile.
La cure avait permis un certain progrès dans l’intégration
de son moi, ce qui permettait la mobilisation du processus
de projection et d’introjection moins massive ; par ailleurs,
elle pouvait ressentir de l’angoisse en entrant et en sortant
des séances sans tomber dans cet état de conscience « bru­
meuse » que j’ai décrit plus haut.
178 I SUR LA SYMBIOSE

Au cours de cette séance, que j’appellerai a), elle me dit


qu’elle avait très mal au dos, qu’elle était allée à une réunion
de copropriétaires pour son appartement et qu’on lui avait
exigé de l’argent. Immédiatement après, elle me dit qu’elle
allait faire un mur pour séparer une pièce en deux. J’inter­
prétai que la dernière fois elle avait senti que je lui demandais
trop de choses, qu’elle avait eu l’impression que je l’avais
frappée et que pour se défendre elle allait construire un mur
entre nous deux. Elle me répondit qu’elle était contente de
déménager mais que l’augmentation des dépenses et le fait
d’habiter un quartier chic lui donnaient des nausées.
Dans ce fragment se trouvaient le résultat de l’introjection
et la rencontre avec sa propre avidité, ce qui lui donnait des
nausées ; le mur la séparait de son avidité qui lui demandait
trop de choses de l’extérieur et de l’intérieur l’envahissait.
Elle poursuivit en disant que lorsqu’elle pensait aux dépenses
elle se sentait déprimée et qu’elle préférait avoir mal au dos.
J’interprétai qu’elle me disait qu’aujourd’hui je ne devais pas
toucher son dos parce qu’elle préférait avoir les choses qui
l’inquiétaient dans son corps et non dans son esprit. Elle
répondit que lorsqu’elle avait mal au dos elle avait au moins
l’avantage d’avoir l’esprit lucide et qu’elle avait comparé
deux mondes, celui des dépenses pour l’appartement et le
peu d’argent qu’elle gagnait comme s’il s’agissait de deux
mondes différents. J’interprétai de nouveau qu’en ce moment
si elle avait mal au dos elle n’avait pas l’esprit libre pour
autant et qu’elle devait décider entre le monde de l’appar­
tement et de l’analyse et le monde de ses parents. Elle déplaça
alors le sujet sur son mari en disant que ce changement devait
être difficile pour lui parce que sa famille était d’un niveau
économique plus bas que le sien et qu’elle avait essayé, par
jalousie, d’évincer une femme qui allait monter une affaire
avec lui. J’interprétai en lui montrant la jalousie qu’elle
avait de la relation de son mari avec son analyste et que comme
elle ne pouvait ni montrer ni voir l’affection qu’elle avait
pour moi, elle devenait jalouse de l’affection de son mari pour
l’analyste. Elle reprit directement ce thème et parla de son
envie des femmes qui ont un diplôme, ce que j’interprétai
comme envie de me partager moi avec ma femme. Alors elle
continua d’associer :
LA PARTIE PSYCHOTIQUE DE LA PERSONNALITÉ | 179

« Même si cela me paraît un peu... Il me semble que j’étais


jalouse de ma mère... que j’enviais mon pè... ma mère...
à cause de la tendresse qu’elle montrait à mon père... et le
besoin d’avoir quelqu’un qui me témoigne de la tendresse
comme il lui en témoignait. En public, elle ne savait pas bien
répondre. Mon père lui dit toujours : quelle jolie jeune fille !
On dirait qu’elle a 18 ans ! Je ne me souviens pas que ma mère
lui ait répondu avec des mots. Mais elle paraissait dire :
« Celui-là ! Il ne changera jamais ! » »
J’interprétai qu’elle ne savait pas à la place de qui elle se
trouvait, si elle était à la place de son père ou à la place de
sa mère et que maintenant elle ne savait pas non plus si elle
devait prendre ma place ou celle de ma femme. Alors elle me
demanda :
« Je ne sais pas où je suis ? »
Je répondis « c’est ça » et elle m’interrogea de nouveau :
« Pourquoi justement quelle jolie jeune fille ? C’était comme
si j’étais jalouse de mon pè... ma mère à cause de ce que lui
disait mon père et qu’il lui dit toujours. De quoi d’autre
est-ce que je pourrais être jalouse ? »
J’interprétai qu’elle était jalouse des rapports que j’avais
avec ma femme et de ceux de ma femme avec moi.
Anna Maria remua les pieds (inquiète) et dit qu’elle avait
rencontré une amie et qu’elle avait soudain parlé de la vente
de la maison et de sa jalousie et l’amie lui avait répondu que
la jalousie était un vilain défaut ; elle avait dit alors que
maintenant cela ne lui faisait plus peur. J’interprétai qu’elle
me disait que nous pouvions continuer sur ce thème parce
que la jalousie ne lui faisait plus peur comme avant. Elle me
répondit qu’en venant ici elle s’était mise à penser à l’appar­
tement et qu’elle s’était dit « tu es en train de préparer ta
séance » et qu’elle était alors arrivée sans sujet précis. Je lui
dis qu’elle m’expliquait qu’elle avait participé à la séance en
cessant son contrôle. Elle sortit en souriant et me regarda
en me disant au revoir.
Au cours de cette séance a), et il est très important de le
souligner, la division établie par Anna Maria avec son mur
pour séparer une pièce en deux ne se rapportait pas à une divi­
sion schizoide entre bon et mauvais objet mais à un clivage
esprit-corps ou, ce qui revient au même, à une division entre
180 I SUR LA SYMBIOSE

niveaux névrotiques et psychotiques de la personnalité. Le


mal au dos était le symptôme hypocondriaque résultant d’une
réintrojection dans le corps du noyau agglutiné1 et en le
déposant dans son corps elle pouvait avoir la tête libre (non
confuse). Lorsque je lui montrai que sa tête lucide avait, elle
aussi, des problèmes et qu’elle devait prendre une décision
(opter pour l’appartement ou pour ses parents) elle déplaça
ce problème (discriminé) sur son mari ; ce fut alors la jalousie
d’une femme liée à son mari et l’envie de ma femme qui appa­
rurent. Ce déplacement sur son mari était une projection de
son moi le plus intégré (niveau névrotique avec un problème
discriminé) qu’elle protégeait afin de pouvoir prendre en
charge ses niveaux psychotiques (noyau agglutiné) traduits
dans le symptôme hypocondriaque.
Le niveau psychotique de sa personnalité retenait son
avidité et sa jalousie bien enfermées et relativement contrô­
lées. Elles étaient toutes deux étroitement liées aux niveaux
les plus primitifs de l’Œdipe (celui des parents fusionnés, non
discriminés) ainsi qu’à des parties non discriminées de son
moi. La confusion qui apparaissait lorsqu’elle parlait de son
père et de sa mère (elle disait l’un pour l’autre) constituait en
fait l’apparition d’une fusion primitive entre ses parents et
des parties de son moi qui pouvaient être actualisées et ame­
nées au transfert en fonction de l’existence d’un moi plus
intégré qui pouvait tolérer la réintrojection des niveaux
psychotiques ; c’est bien ce que me dit Anna Maria lorsqu’en
fin de séance elle souligna sa participation active alors qu’aupa-
ravant elle sentait que je la forçais à la réintrojection.
L’envie correspondait à l’analyse des niveaux psycho­
tiques de la personnalité qui demandait une intégration préa-

1. Sans m’étendre sur le sujet, je voudrais faire observer que l’hypo­


condrie correspond à la pathologie du noyau agglutiné (non discriminé)
tandis que l’hystérie de conversion est la somatisation d’un objet partiel
(discriminé). L’hypocondrie correspond à la position glischro-caryque,
l’hystérie de conversion à la position paranoïde-schizoïde. Je voudrais éga­
lement rappeler que M. Abadi [6] soutient l’existence dans l’hypocondrie
d’un bon-mauvais objet, duel et ambivalent, opinion que je partage en
partie car cet objet serait non pas duel et ambivalent mais ambigu et poly­
valent. Lors de la discussion du travail de G. Royer [a] j’ai également sug­
géré que la maladie psychosomatique est une somatisation directe dans le
corps du noyau agglutiné, tandis que l’hypocondrie est un trouble du schéma
corporel.
LA PARTIE PSYCHOTIQUE DE LA PERSONNALITÉ | 181

labié et suffisante du moi. M. Klein dit à ce propos : « Ce n’est


qu’après un long et délicat travail qu’il est possible de rendre
le patient capable d’affronter l’envie et la haine primaires... »
« Aussi bien chez l’homme que chez la femme, la résistance à
laquelle nous nous heurtons en analysant leurs envies et leur
hostilité œdipiennes, bien que très forte, n’est pas aussi intense
que celle que nous trouvons face à l’envie et à la haine du
sein. » Je dirais ici que l’envie appartient aux niveaux psycho­
tiques de la personnalité et est très fortement dissociée du
reste, tandis que la jalousie correspond aux niveaux névro­
tiques et est plus tolérable car les objets sont, à ce niveau,
plus discriminés et les dépositaires plus diversifiés. Au cours
de cette même séance a), Anna Maria parla de sa jalousie
mais lorsque je la lui interprétai, elle-même parla de son
envie, ce qui signifie qu’il y eut passage du niveau névrotique
au niveau psychotique. La jalousie est le résultat d’une discri­
mination dans l’envie. A ce propos, je voudrais revenir à
M. Klein : « Si l’envie n’est pas excessive, la jalousie, dans la
situation œdipienne, devient un moyen pour l’élaborer.
Quand on ressent de la jalousie, les sentiments hostiles ne sont
pas tant dirigés vers l’objet primitif que contre les rivaux
— parents ou frères —, ce qui favorise la distribution. » Nous
ajouterons à ceci que la distribution favorise la discrimination.
Anna Maria avait reconnu sa jalousie mais elle revenait à
l’analyse du résidu de son envie aux niveaux psychotiques.

A la séance suivante b) elle ôta pour la première fois son


manteau dans mon bureau et une fois allongée elle me dit
qu’elle souffrait de l’estomac (elle me décrivit son malaise).
Je lui signalai qu’aujourd’hui elle avait ôté son manteau dans
mon cabinet et qu’elle n’avait plus peur de moi parce que ses
choses dangereuses étaient maintenant dans son estomac,
qu’elle les y avait mises la dernière fois (pouvoir ôter son
manteau dans le cabinet signifiait que ses projections étaient
moins massives). Elle me dit alors que sa mère avait voulu
lui faire un cadeau pour son anniversaire et qu’elle avait
demandé un porte-jarretelles mais qu’il n’y en avait pas à
son goût et alors sa mère s’était fâchée et Anna Maria lui
avait demandé un parapluie. Sa mère le lui offrit et elle eut
après une violente diarrhée.
182 I SUR LA SYMBIOSE

Au cours de cette séance fut analysé le fait qu’elle ne savait


toujours pas si ce qu’elle avait incorporé la dernière fois était
des choses de femme ou d’homme (manque de discrimination)
et comment elle évacuait maintenant par son intestin les
choses qu’elle recevait. Elle eut alors peur d’être une voleuse
et fit apparaître comment elle cachait son état d’esprit lors­
qu’elle était contente et en contact avec moi par crainte
d’être enviée par sa mère et son mari ; si elle était joyeuse, ni
sa mère ni moi n’allions nous occuper d’elle.

A la séance suivante c) apparut le thème de son anniver­


saire ; son père lui avait dit « si seulement j’avais vingt ans
de moins » et elle remarqua que sa mère était plus fatiguée.
Nous poursuivîmes donc l’analyse de son Œdipe avec l’envie,
la culpabilité et l’avidité qui en découlaient ; sa peur de
l’analyse (de son avidité) revenait, c’est-à-dire sa peur de
m’épuiser, de me vider et de me laisser détérioré ou mort
(comme ses parents).

A la séance suivante d) elle dit qu’aujourd’hui la façon


dont son mari avait conduit la voiture lui faisait peur et elle
raconta le cas d’une amie qui avait disparu et dont on lui
avait dit qu’elle avait quitté ses parents alors qu’elle apprit
plus tard qu’elle avait fait une tentative de suicide. Je lui
montrai sa peur que l’analyse aille trop rapidement et que je la
sépare de ses parents : la tristesse qu’elle ressentirait serait
insupportable à surmonter et elle en mourrait. Il y avait ici
un retour aux niveaux névrotiques : le thème de ses conflits
refaisait surface alors qu’elle quittait sa maison pour un appar­
tement dans un quartier plus chic en même temps que réappa­
raissait sa culpabilité devant ses frères ; elle avait toujours
pris ce qu’il y avait de meilleur, on lui avait toujours donné
ce qu’il y avait de mieux sous prétexte qu’elle était femme.
Elle raconta une anecdote à propos de ses enfants où elle
s’était sentie affligée ; je lui dis qu’elle était affligée parce
qu’elle avait l’impression de sucer et de prendre avec culpa­
bilité tout ce qu’elle possédait.

Au cours de la séance e) qui suivit, elle montra une grande


peur de l’analyse et une forte résistance aux changements ;
LA PARTIE PSYCHOTIQUE DE LA PERSONNALITÉ | 183

elle exigeait indirectement que je lui dise pourquoi elle devait


continuer sa cure, ce qui n’était pas sans liens avec sa peur
de se détacher de ses parents mais de rester liée à moi pour
toujours. Au cours des séances d) et e) elle réinstalla le « mur »
entre les parties névrotiques et les parties psychotiques de
sa personnalité.

A la séance f) elle me parla de la colère qu’elle avait eue


à l’école contre ses élèves et lorsque je lui signalai que c’était
la colère qu’elle avait emportée de la séance précédente à cause
de ce que je lui avais dit elle resta silencieuse, puis me dit que
son mari était très fâché et qu’elle pourrait arranger les choses
en lui parlant mais qu’elle n’en avait pas envie. Je lui signalai
alors le déplacement et pourquoi elle avait besoin que son
mari reste fâché pour ne pas se rendre compte de sa propre
colère contre moi. Elle prit cette dernière interprétation
comme un reproche et voulut me voir fâché comme son mari.
Effectivement, à ce moment-là je me sentis irrité et me rendis
immédiatement compte que c’était là le mécanisme qu’elle
utilisait avec son mari pour que les autres prennent sa colère
en charge1. Elle me répondit qu’elle sentait que toute la
relation avec son mari chancelait, qu’elle devait attendre
qu’il ne soit plus en colère et que pendant ce temps elle se
sentait seule et immobilisée. Elle me signifia ici sa crainte de
réintrojecter son agression et celle de ses objets internes
détruits déposés en dehors d’elle. Lorsque j’interprétai qu’elle
craignait de sentir sa colère à l’intérieur d’elle-même parce

1. Rosenfeld dans ses travaux sur le surmoi dans la schizophrénie et


parlant d’un patient qui prenait l’interprétation comme un reproche écrit :
« Ce cas est fréquent dans le traitement des psychotiques et même des pré­
psychotiques. Il me semble que cela signifie que l’interprétation a été prise au
pied de la lettre. » Il poursuit : « Quand l’identification projective se ren­
force, le patient perd sa capacité de comprendre les symboles et donc les
mots et considère les interprétations comme quelque chose de très concret.
C’est-à-dire que le clivage entre l’analyste et le rôle qui est projeté en lui
n’est pas suffisant » (manque de sens du réel).
Il y a un indice très précis qui permet de reconnaître le moment où nous
travaillons sur un matériel appartenant aux niveaux psychotiques : lorsque
le patient ne comprend pas le dédoublement entre contenu manifeste et
latent et prend notre interprétation pour une opinion à propos du matériel
manifeste qu’il vient de développer. Il s’agit là aussi d’un déficit de la symbo­
lisation ou plutôt d’une symbolisation non encore acquise dans cette partie
de la personnalité.
184 I SUR LA SYMBIOSE

qu’elle avait peur que cela bouscule tout ce qu’il y avait en


elle, elle garda le silence puis me dit :
« J’ai rêvé de dents tachées que je brossais et brossais.
Je savais que cette tache n’allait pas partir. (Pause.) Les
dents, je suis sûre que ce n’était qu’une partie du rêve. L’autre
partie c’était l’appartement et la propreté... D’une certaine
façon, les travaux de la maison m’attirent trop... et je pense
que j’aime bien faire ça et si je ne le fais pas c’est parce que
je me dis que je pourrais faire des choses plus importantes.
Alors je ne fais ni l’un ni l’autre, même pas ce qui me plaît. »
J’interprétai que ce qui la faisait chanceler c’était la colère
avec laquelle elle me mordrait et qu’elle craignait à cause de
cela que je ne puisse pas la guérir.
« Je crois que oui... que je dois me sentir coupable parce
que j’agis toujours de façon défensive. » Elle raconta alors
qu’un inspecteur municipal lui reprocha un jour de jeter
des choses dans la rue et elle pensa alors qu’avec ce que tou­
chait la municipalité ils pouvaient bien nettoyer ; ce que j’in­
terprétai en lui disant qu’avec ce que je lui faisais payer je
pourrais bien nettoyer son agression et ses fautes.
(Elle bougea, inquiète.) « C’est une explication qui me plaît
assez. » Je répondis qu’elle lui plaisait mais qu’elle la mettait
en colère, comme la dernière fois. Elle s’étonna et me dit :
«Je devrais faire un effort pour me souvenir de la dernière
séance. Cependant après je me suis sentie bien. »
Je lui signalai qu’elle avait réagi avec surprise parce qu’elle
ne reconnaissait pas sa propre colère dans son mari.
« Maintenant je comprends moins... Si je suis partie en
colère ou si je me suis mise en colère la dernière fois, pour­
quoi est-ce qu’ensuite je me suis sentie mieux ? »
J’interprétai que c’était pour la même raison, parce qu’elle
était satisfaite de ce que je lui donnais mais qu’en même
temps elle était inquiète et remuait avec la colère dans son
corps.
(Silence.) « Bon. J’étais en train de penser que nous sommes
allés au cinéma avec les enfants. Toutes les conditions étaient
réunies pour que ce soit une bonne journée. Mais j’ai tout
gâché. »
J’interprétai en disant que je lui avais fait perdre une
séance qui aurait pu être très bien.
LA PARTIE PSYCHOTIQUE DE LA PERSONNALITÉ | 185

La séance/) avait remué des effets en bloc, devant la crainte


que le traitement ne la sépare de ses parents ; et lorsque la
colère apparaissait elle ne la reconnaissait ni comme telle ni
comme lui appartenant. Elle faisait un apprentissage à travers
sa projection et son déplacement. La colère apparaissait
comme telle à mes yeux mais si j’avais tenté de la lui faire
voir elle aurait éprouvé de la confusion : en effet la colère
n’existait pas pour elle sous forme discriminée de ses autres
affects et apparaissait en même temps que son avidité sadique
orale (taches sur les dents) et la culpabilité. Elle tentait égale­
ment d’utiliser sur moi la projection de sa colère pour que je
me fâche comme son mari et lorsque dans le contre-transfert
je m’étais défait de ce rôle, elle avait essayé par une auto­
accusation de me faire sentir coupable de ce qu’elle éprouvait.

A la séance g) elle me dit bonjour mais d’un air très sérieux.


Elle me raconta que des amis à elle avaient déménagé et très
rapidement. Puis elle me dit que la veille son mari lui avait
offert du chocolat en rentrant à la maison et qu’elle avait
pensé que c’était une drôle de façon de se rapprocher d’elle ;
elle ajouta qu’en ce moment ils allaient beaucoup au cinéma.
Lors de la séance f) elle avait réussi la réintrojection de
plusieurs composantes du noyau agglutiné et c’est pourquoi
elle ouvrit cette séance en disant qu’elle avait l’impression
d’avoir changé rapidement et qu’elle avait besoin que je lui
donne plus de choses positives (le chocolat) pour pouvoir
contrecarrer l’agglutination de choses différentes, mal dis­
criminées, qu’elle avait en elle1. J’interprétai qu’elle sentait
maintenant en elle quelque chose qui avait changé rapidement,
que cela la désorientait, qu’elle avait l’impression de venir trop
souvent aux séances et que je devrais la retenir en faisant
comme son mari qui lui donnait du chocolat. Elle me répondit
oui, qu’elle trouvait le traitement très long et me déclara que

1. Nous retrouvons là ce qui a été décrit par Rosenfeld : « Cependant,


si les pulsions agressives parviennent à prédominer momentanément, le
processus de réparation peut être interféré de façon particulière. Les pulsions
libidinales arrivent à rassembler les morceaux d’objets du moi mais les pul­
sions agressives empêchent que ces morceaux soient ordonnés et liés correc­
tement. Au pire, les objets et le moi sont réunis mais sous une forme tota­
lement désordonnée et défectueuse. Le résultat en est un état confusionnel... »
Je pense que ce que décrit Rosenfeld est ce que j’appelle ici réagglutination.
186 I SUR LA SYMBIOSE

la veille elle avait voulu étudier mais qu’elle s’était endormie


sur son livre. Je lui signalai qu’elle me disait que le traitement
était trop long mais que cependant le problème de ses études
n’était pas résolu1. Elle me répondit qu’il ne s’agissait pas
seulement de ses études mais de ce qu’elle ressentait et qu’en
arrivant aux cours, à la faculté, elle éprouvait de la confusion.
Je lui dis qu’en entrant ici aujourd’hui elle me donnait à nou­
veau toutes les choses de la séance précédente et que pour
cette raison elle se sentait encore confuse et avait peur de
s’endormir comme devant le livre.
« Bon, je n’aime pas commencer la séance. (Pause.) Aujour­
d’hui j’ai apporté mon tricot et en venant je me suis mise à
tricoter. Je ne le fais jamais et j’ai découvert que je pouvais
en profiter pour ne pas perdre mon temps pendant le trajet. »
Je lui dis que c’était une façon de s’accompagner de quelque
chose de chez elle pour se sentir plus tranquille2.
« Aujourd’hui ma mère doit venir chez moi (elle remue les
pieds et marque une pause). Je me suis rappelé que la mère
de Mme K... est très malade. Pourquoi ai-je fait cette associa­
tion ? Parce que c’est très difficile pour elle de se séparer de
sa mère. Moi aussi je sens que je suis très confuse à propos de
ma mère. »
J’interprétai que c’était avec moi qu’elle sentait de la
confusion parce qu’en elle elle m’avait détruit et qu’elle
craignait de ne plus pouvoir se séparer de moi3.
« Bon... Le... Tout ce qu’on a dit d’elle pendant la séance...
Moi je n’ai jamais envie d’aller chez ma mère. C’est elle qui
vient. Maintenant je me rappelle qu’hier midi, pendant le
déjeuner, Juan (son fils aîné) a dit qu’il avait quelque chose à
raconter et il a dit que je lui demandais toujours de revenir
de l’école sans traîner et que ses camarades se moquaient de
lui. Ce n’est pas ce qu’il a dit qui m’a émue, mais le fait qu’il

1. Le fait de s’endormir sur son livre est une situation phobique, consé­
quence d’une reprojection (sur le livre) du noyau agglutiné introjecté à la
dernière séance:
2. Cette dissociation phobique est sans aucun doute un progrès par rap­
port au maniement massif du noyau agglutiné.
3. La redissociation échoue par manque de discrimination entre le moi
de la patiente, sa mère et l’analyste, entre objets dangereux et objets pro­
tecteurs. Il y a régression de la position paranoïde-schizoïde à la position
gliscliro-caryque.
LA PARTIE PSYCHOTIQUE DE LA PERSONNALITE | 187

puisse parler d’un problème. Ça me paraît très important


qu’il puisse le faire. »
J’interprétai que d’un côté elle sentait que j’exigeais beau­
coup d’elle et que j’étais derrière elle comme sa mère et que
de l’autre elle était très émue d’avoir pu parler de ses pro­
blèmes ici et que c’était cette émotion entremêlée d’exigence
qui lui avait donné cette peur de venir à la séance.
(Pause.) « Une fois de plus je pense à ma mère... et...
très souvent je pense à elle quand je voyage... l’autre jour
j’ai presque oublié de descendre. »
Je lui dis qu’elle craignait de me mettre si profondément
en elle qu’elle ne pourrait plus jamais se séparer de moi.
« En tout cas, j’ai beaucoup moins peur qu’avant. En ce
sens je pense que je vais mieux. »
Je lui redis que c’est justement cela qui l’émouvait et que
quand elle se sentait émue, elle ressentait de la confusion.
(Inquiète.) « Je n’ai pas cru que j’étais émue pour quelque
chose que j’avais fait moi mais pour ce qu’avait fait Juanito. »
Elle continua en disant comment son fils était capable de
raconter une histoire à connotations sexuelles devant elle
et qu’elle, elle n’aurait jamais eu l’idée de faire ça devant sa
mère. Que tout cela la troublait et qu’elle ne savait pas très
bien si c’était mal ou si c’était mieux comme ça.
Je lui interprétai qu’elle ne savait pas quoi faire, apporter ou
non sa sexualité à la séance, si cela serait mieux ou pire. Elle
devint inquiète et changea sa tête de place sur l’oreiller ; je lui
signalai son mouvement et lui dis qu’elle avait voulu changer
d’idées dans sa tête. Puis nous analysâmes sa dissociation et
comment elle voyait sa mère et moi-même dissociés, sans sexe.

La séance h) commença de la façon suivante :


« J’ai toujours froid... Hier j’ai dû faire passer un examen
l’après-midi. On a fait passer les examens aux enfants qui
avaient été malades. Ce fut une surprise d’arriver à l’école
et de devoir faire passer les examens. Sur deux, il n’en est
venu qu’un. Il faisait très froid, le sol était en mosaïques
et j’ai dit : je vais me geler, on dirait un cimetière et j’ai été
prendre un café. L’autre professeur m’a dit mais madame
vous avez toujours froid... Bon, oui. Je n’ai pas froid partout.
Là où c’est chauffé, je n’ai pas froid. »
188 I SUR LA SYMBIOSE

J’interprétai qu’elle me demandait de la traiter avec affec­


tion pour qu’elle sente bien ses affects car sinon elle sentait
la partie froide d’elle-même comme un cimetière plein de
choses détruites.
« Bon. Je veux vous raconter quelque chose qui m’est arrivé.
Après la séance j’ai retrouvé mon mari et nous sommes allés
prendre quelque chose. Nous avons parlé de donner et de
recevoir parce que je suis constipée et lui a dit que c’est
parce que je ne sais ni donner ni recevoir. La conversation
est devenue un peu aigre et je suis rentrée chez moi. Je portais
un sac plein. A l’épicerie, j’avais acheté six articles et quand
je suis arrivée chez moi je n’en avais plus que cinq. J’ai pris
un papier et j’ai fait les comptes et il manquait un paquet
de riz. Ça coûtait 35 pesos et je suis retournée au magasin
voir si je l’avais laissé. Non. Alors le patron m’a dit : prenez
un autre paquet et payez-m’en la moitié. Bon. Je suis rentrée
chez moi, je n’avais pas acheté de riz mais j’avais les six
choses. Comment est-ce que j’avais fait pour en compter
seulement cinq ? J’avais mal compté, mal additionné. J’ai été
demander un paquet de riz que je n’avais pas acheté. Je me
suis sentie vraiment mal après ça. »
Anna Maria était venue à la séance en exprimant sa surprise
d’avoir, la fois dernière, examiné sa propre partie malade,
un cimetière, qu’elle avait besoin d’immobiliser. Elle resta
très troublée de se retrouver avec une partie supplémentaire
qu’elle n’attendait pas ; pour la garder immobilisée, elle ne
pouvait ni donner ni recevoir dans la relation avec moi car
elle ne savait pas distinguer entre affect et colère. Cependant,
j’étais comme l’épicier à qui elle continuait de demander des
choses qui lui manquaient, qu’elle payait peu ou la moitié de
ce qu’elle supposait être mes honoraires. Dans la mesure où
elle continuait à recevoir de moi, j’étais un objet interne que
son avidité détruisait et pour contrecarrer cette destruction,
elle devait continuer à me réclamer de l’affection, en un
cercle vicieux que réalimentait ma destruction en elle. Cette
division affection-destruction signalait l’existence, mainte­
nant, d’une certaine différence ou discrimination entre sa
partie vivante, qui pouvait s’émouvoir et sentir des affects
et l’autre partie, paralysée, immobile, un cimetière, formé
des parties d’elle-même et d’objets détruits par son avidité.
LA PARTIE PSYCHOTIQUE DE LA PERSONNALITE | 189

Il fut alors possible de poser le problème du donner et/ou


introjecter. Sa relation à moi était devenue différente parce
qu’il y avait une certaine discrimination entre mon affection
et la sienne, entre moi - entité réelle et moi - objet interne
qu’elle suçait et tuait et moi qui lui exigeait des choses, la
suçait et la tuait. Cette dissociation s’était installée après la
confusion de la séance précédente, confusion qui fut direc­
tement agie (évacuée) après la séance pour ne pas avoir à être
retenue dans l’aire mentale. Le fantasme de perte d’un objet
était ici équivalent à la diarrhée de la séance b).
Je ne croyais pas cependant que cette discrimination fût
bonne, c’est-à-dire suffisamment stable. La fois dernière, elle
s’était sentie en train de réintrojecter des choses très différentes
(parties de son moi et des objets mère-analyste remplissant
des rôles différents : protection, réparation, exigence, affection,
destruction, colère, sexualité) et à cause de cette réintrojection
elle était partie pleine de choses comme son sac ; alors que
pendant la séance il y avait deux personnes avec des parties
différentes, en partant elle sentit que tout était en elle :
« sur deux élèves il n’en est venu qu’un » et dut agir comme
une dissociation renforcée en essayant de se libérer de la
réagglutination qui la menaçait de l’intérieur. Ce renforcement
de la dissociation lui donnait une sensation d’appauvrissement
de son moi et elle éprouva le besoin de retourner à l’épicerie
pour demander plus, comme si on ne lui avait pas déjà tout
donné. Cette dissociation agie fut un pas en avant dans ce
tâtonnement qui pouvait conduire à une discrimination plus
stable et lui permettait déjà de faire la différence entre une
partie d’elle-même vivante et contenant de la chaleur et une
autre partie, morte et froide. Nous devons donc reconnaître
que lorsque la confusion alterne avec l’agglutination et la
dissociation, la projection et l’introjection constituent un pas
nécessaire dans le processus de développement et d’apprentis­
sage car elles permettent un élargissement du monde psycho­
logique du patient par la mobilisation des parties bloquées
et séparées de sa personnalité (niveaux ou partie psychotique)
qui, on le sait, ne peuvent être introduites dans la personnalité
que lorsqu’on procède à une discrimination des éléments qui
les composent.
J’interprétai que parmi les choses qu’elle avait incorporées
í90 I SUR LA SYMBIOSE

au cours de la dernière séance, beaucoup l’avaient confondue


et qu’elle avait dû les perdre en retournant chez elle. Elle
continua comme si elle n’avait rien entendu et très apeurée
demanda à plusieurs reprises et de différentes façons comment
cette perte de contrôle avait pu se passer et ce qu’elle pourrait
finir par faire. La séance se poursuivit sur cette peur que
l’analyse ne la conduise à une plus grande perte de contrôle
et quelques instants après, elle tenta de comprendre comment
elle avait pu aller réclamer quelque chose qui n’était pas
à elle. « J’ai été réclamer des choses qu’on m’avait prises et en
fait c’était moi qui les avais prises. » Nous analysâmes alors
la confusion qu’elle faisait entre le fantasme de voler et d’être
volée par moi et comment elle cachait sa culpabilité du vol
en réclamant toujours plus de choses et en cachant ce qu’elle
recevait. Elle essaya alors de se souvenir de quoi nous avions
parlé la dernière fois et j’interprétai qu’elle voulait savoir
où se trouvait le sujet dangereux pour mieux le contrôler et
ne pas venir ici sans ce contrôle. Elle se souvint alors qu’à la
fin de la séance j’avais interprété qu’elle nous voyait sans sexe,
sa mère et moi.
Le thème de la sexualité n’avait pas été représenté jusqu’à
maintenant et sa présence à la séance g) l’avait troublée en
tant qu’élément venant s’ajouter à un Œdipe à discriminer
ultérieurement. C’est là une autre des caractéristiques des
niveaux psychotiques dans l’analyse : lorsqu’on réintrojecte
un fragment du noyau agglutiné celui-ci s’en trouve dispersé
et nombre de ses composantes apparaissent alors sans qu’il
soit possible de mettre vraiment l’accent sur une seule d’entre
elles car elles se réagglutinent, apparaissent et disparaissent
plusieurs fois de suite.
On se souvient qu’Anna Maria manifestait un état confu-
sionnel en entrant à la séance et en en sortant ; j’avais dit
à cette occasion que cette conscience brumeuse était un degré
minime de confusion par régression défensive du moi face à
l’invasion massive du noyau agglutiné réintrojecté.
En décrivant ses rêves elle confondait aussi et très souvent
veille et sommeil ou n’arrivait pas à les distinguer l’un de
l’autre ; par exemple, elle dit au cours d’une séance : « Aujour­
d’hui quand je me suis réveillée... j’ai fait un rêve si étrange... » ;
ou bien elle entrait, s’allongeait et me disait : « Bon, je rêvais
LA PARTIE PSYCHOTIQUE DE LA PERSONNALITÉ | 191

que... » Un jour, en début de séance elle déclara : « Bon, je me


suis levée... en essayant de me rappeler mon rêve... j’ai
rêvé de... »
La vente de la maison fut pour elle une période de confusion
importante car cela signifiait déménager immédiatement pour
habiter le nouvel appartement. En même temps, elle eut un
retard menstruel que nous prîmes elle et moi pour une gros­
sesse, retard qui dura deux semaines. Elle était très confuse
quant à la décision à prendre et ne savait pas si elle voulait
garder l’enfant ; puis apparut la confusion à propos du chan­
gement de domicile. Son retard menstruel était lié au fait
qu’elle revivait son déménagement de chez ses parents pour
aller vivre dans une maison à elle ; c’était à cette époque
qu’elle s’était trouvée enceinte de son premier enfant et qu’elle
avait cessé ses études. J’ai déjà fait observer qu’il est des
situations qui ne peuvent pas être élaborées au niveau du
symbole et qui doivent l’être dans les faits (actuation) et ce
fut précisément là le besoin ressenti par Anna Maria de
déménager. La grossesse était l’équivalent d’une condensation
hypocondriaque, d’une localisation et d’un contrôle dans le
corps de tous les changements afin d’éviter la confusion. Elle
vivait ce changement comme une nouvelle naissance ou comme
une séparation de sa mère et c’est ainsi qu’elle commença à se
rappeler ses impressions du début de la cure et eut un rêve :
«Je devais monter un escalier très haut puis passer par un
couloir et j’ai eu peur qu’il soit très étroit et j’appelai mon
mari et je me suis réveillée... Quelquefois j’ai peur de ne
pas pouvoir passer. »

J’ai voulu montrer ici la relation entre d’une part le pro­


blème de la confusion sous toutes ses formes (conscience
brumeuse, désorientation, malaises...) et de l’autre la réin-
trojection du noyau agglutiné ou de fragments fusionnés de
ce noyau qui forment ensemble un matériel d’expériences
non discriminées qu’au cours de la cure il nous faut distinguer
en marquant leurs composantes ; parmi ces fragments, une
place très importante revient à la fusion du couple œdipien
et de l’envie que je crois très caractéristique des niveaux
psychotiques de la personnalité. J’ai également signalé com­
ment la discrimination est un processus graduel qui alterne
192 I SUR LA SYMBIOSE

avec la réagglutination et la reprojection et j’ai montré


qu’avant l’installation de la division schizoide (discrimination
bien établie) interviennent souvent des dissociations extrêmes
ou renforcées (pour reprendre les termes de Rosenfeld) qui
à certains moments s’organisent en même temps qu’un
contrôle phobique très précaire ou peu consistant. La discri­
mination transforme les niveaux psychotiques en niveaux névro­
tiques (passage de la position glischro-caryque à la position
paranoïde-schizoïde), ce qui transforme la fusion et la confusion
en contradiction et l'ambiguïté en conflit.
Dans ses travaux sur la phobie, J. Mom reconnaît, tout
comme nous, un clivage entre moi et projeté avec une disso­
ciation simultanée ; si cette dissociation se perd, le moi est
envahi par une anxiété confusionnelle. On retrouve la même
chose dans l’analyse que fait Gabarino d’une phobie. Je
considère, quant à moi, que la perte de la dissociation (qui
permet au contrôle phobique d’agir) implique une réaggluti­
nation des bons et des mauvais objets accompagnée de la
perte de la discrimination entre ces mêmes objets, les parties
du moi et les dépositaires qui leur sont liés.
La psychologie et la psycbopathologie de la confusion
(considérée d’un point de vue clinique et dynamique) consti­
tuent un chapitre à part qui attirera de plus en plus l’intérêt
théorique et technique du travail psychanalytique.

L I PERMÉABILITÉ ENTRE NIVEAUX


NÉVROTIQUES ET PSYCHOTIQUES
Entre les cycles de mobilisation que nous avons décrits
jusque-là s’intercalaient des périodes durant lesquelles Anna
Maria ne pouvait réussir une nouvelle réintrojection de son
noyau agglutiné (un nouveau passage) ni sa dispersion ; en
conséquence elle isolait et immobilisait l’analyse des niveaux
psychotiques. Au cours de ces périodes elle avait besoin de
consolider son moi le plus intégré en y incorporant de nou­
veaux éléments provenant de l’analyse (discrimination) de sa
partie psychotique. En d’autres termes, l’analyse retournait
aux niveaux névrotiques très dissociés des niveaux psycho­
tiques. Pour montrer cette différence, je donnerai ici l’exemple
d’une période plus récente au cours de laquelle la perméabilité
entre niveaux névrotiques et psychotiques était déjà plus
LA PARTIE PSYCHOTIQUE DE LA PERSONNALITÉ | 193

grande. Cette séance eut lieu peu avant qu’elle ne reprenne


ses études et ne réussisse un examen. La séance débuta ainsi :
« J’ai eu du mal à me lever tôt. Toute la journée je me suis
sentie comme si j’avais peu dormi. Je sais que j’ai rêvé mais
je ne peux pas me rappeler quoi. J’ai l’impression que quelque
chose s’écroulait ou se défaisait. Cela me rappelle un vieux
rêve où les verres de mes lunettes étaient séparés de la mon­
ture. Mais mon rêve d’aujourd’hui, je ne m’en souviens pas. »
Les niveaux psychotiques (se sentir endormie, quelque
chose qui s’écroule) étaient séparés ou dissociés de son moi
le plus intégré (« ... les verres de mes lunettes étaient séparés
de la monture »). Cette dissociation est également présente
dans l’oubli de son rêve. Sans que j’aie interprété, elle
poursuivit :
« Samedi soir nous sommes allés au cinéma. Nous n’étions
pas ensemble : je suis arrivée la première et mon mari est
arrivé après. En rentrant, on a pris l’autobus et j’ai reconnu
une femme qui avait fait médecine avec moi. On était amies
puis on s’était fâchées. Je suis montée, je l’ai vue et je me
suis sentie contente mais je me suis souvenue que je m’étais
fâchée avec elle. Elle m’avait fait quelque chose qui ne
m’avait pas plu. Pourtant c’est grâce à elle si j’ai réussi beau­
coup d’examens. Toute la journée d’hier j’ai pensé à ça. »
Une fois la partie psychotique séparée, les niveaux névro­
tiques apparaissaient avec des éléments bien discriminés :
bons et mauvais objets, affection et rupture. J’interprétai
alors qu’elle pouvait se rendre compte qu’elle était fâchée
contre moi mais qu’elle éprouvait aussi de l’affection et de
la reconnaissance. Elle répondit : « Je crois que si cela se
passait maintenant, je ne me fâcherais pas. A l’époque ça
n’a servi qu’à gâcher une amitié. » Je lui dis qu’elle s’assurait
et m’assurait que cela ne pourrait pas arriver maintenant et
que notre relation continuerait. Elle répondit : « Cette partie
positive est peut-être celle dont je ne tenais pas compte. »
Lorsque dans la personnalité on peut reconnaître une
division avec mise à l’écart des niveaux psychotiques, deux
possibilités d’interprétation s’offrent à nous : la première
à partir de cette division entre moi le plus intégré et noyau
agglutiné, qui permet de tenter la réintrojection de ce dernier.
Ici, ma première interprétation aurait pu être : « D’un côté
J. BLEGER
194 I SUR LA SYMBIOSE

vous pouvez reconnaître l'affection et l’agression que vous


ressentez pour moi mais à condition de laisser au-dehors ce
quelque chose qui s’écroule et vous fait vous sentir endormie. »
L’autre serait une interprétation de la division schizoide à
l’intérieur des niveaux névrotiques en ignorant et en sépa­
rant la partie psychotique : c’est ce que j’ai fait au début
de la séance.
Ces deux possibilités correspondent respectivement à ce
que l’on peut appeler interprétation sur les niveaux psycho­
tiques et névrotiques de la personnalité. Par ailleurs, ces
deux exemples d’interprétation correspondent à ce que j’ai
appelé plus haut interprétation clivée.
Tout comme l’interprétation clivée tend à la réintrojection
et l’interprétation non clivée à la reprojection, l’interprétation
sur les niveaux psychotiques mobilise ces derniers alors que
celle sur les niveaux névrotiques maintient ou respecte le
timing du patient et la scission de sa personnalité ; c’est
précisément pourquoi elle tend à intégrer le moi le plus mûr,
résolvant ainsi la division schizoide. Dans le dernier exemple,
j’ai opté pour ce type d’interprétation car nous étions passés
par un cycle de dispersion du noyau agglutiné et il était
nécessaire d’atteindre une plus grande intégration du moi
en utilisant ce qui avait été obtenu grâce à la discrimination
d’une partie de ce noyau avant de revenir à un nouveau cycle
de dispersion et de réintrojection de la partie psychotique.
Le soin porté au respect du timing entre les interprétations
centrées sur les niveaux névrotiques et psychotiques constitue,
on s’en souvient, un des problèmes techniques fondamentaux
de l’analyse de la symbiose.
Après ce qu’avait dit Anna Maria, si j’avais continué
de centrer mes interprétations sur les niveaux névrotiques
elle aurait probablement éprouvé une certaine difficulté à
reconnaître son amélioration parce qu’elle se serait sentie
coupable face à ses frères et ses parents de pouvoir vivre
mieux qu’eux ; elle aurait senti son amélioration comme une
séparation d’avec ses parents et se serait déprimée. On aurait
alors probablement vu apparaître le problème du temps,
de la mort de ses parents, de devenir adulte et de devoir
mourir elle-même un jour.
Au cours de cette séance cependant, je repris l’analyse de
LA PARTIE PSYCHOTIQUE DE LA PERSONNALITÉ | 195

la partie psychotique et formulai une interprétation centrée


sur la division entre le moi central et le noyau agglutiné : je
lui dis qu’elle essayait de ne pas tenir compte de cette partie
qui s’écroulait dans son rêve et qui dans la journée la faisait
se sentir endormie.
« Je me sens lourde et grosse. Ça me met en rogne et je
continue à grossir. J’ai du mal à bouger. Les lundis, je dois
aller deux fois en ville et cela me fatigue. Jusque-là, j’avais
pu garder mon poids mais je commence à grossir de plus en
plus. (Pause.) Pourtant je suis plus tranquille et je mange
moins, ce doit être la tranquillité qui me fait grossir. J’avais
beaucoup maigri quand il y a eu ces problèmes avec mon
mari. Bien sûr, je ne voudrais pas repasser par là. Mais je me
demande si je dois être angoissée pour maigrir. (Pause.)
Bon, je vais changer de sujet. »
Quand j’interprétai la partie qui s’écroulait et que je fis
s’affronter son moi central avec sa partie psychotique il fut
évident qu’elle se bloqua et me bloqua moins que lors de la
dernière séance ; elle n’isola pas l’interprétation mais associa
à partir de son contenu. La réintrojection fonctionnait dans
le corps, qui servait de médiateur ou de buffer. La perméabilité
était donc plus grande entre les différentes parties de sa
personnalité et 1 '’insight était lui aussi plus grand dans
la mesure où, pour résoudre son problème de poids (pour
mobiliser le noyau agglutiné immobilisé dans son corps), elle
reconnaissait qu’elle devait passer par des angoisses et par
un « problème » avec moi comme celui qu’elle avait eu avec
son mari (elle se référait au projet de divorce qui les avait
amenés à s’analyser).
Elle me proposa ensuite explicitement de changer de sujet :
il ne s’agissait plus d’annulation ou de refus afin d’immobiliser
sa partie psychotique mais d’un certain temps dont elle avait
besoin pour préserver son moi et sa relation avec moi. Je
passai donc sur sa proposition de changer de sujet et continuai
à interpréter à partir des niveaux psychotiques en lui disant
qu’elle avait très peur, si je me mêlais de son corps et de
l’écroulement, d’avoir des problèmes avec moi comme aupa­
ravant avec son mari. Elle répondit :
« La dernière fois je vous ai dit que j’avais mal aux gencives.
Après la dernière séance, la douleur a diminué. »
196 I SUR LA SYMBIOSE

J’interprétai qu’elle pensait maintenant pouvoir changer


sans avoir de problèmes, comme avait disparu sa douleur
aux gencives.
Après cette interprétation elle continua à parler de son
projet de déménagement et me dit qu’avant elle était très
angoissée à l’idée de déménager mais que maintenant elle
avait envie de le faire, de faire l’expérience de ce changement ;
elle parla aussi de ses espérances et de ses craintes d’être déçue.
L’apparition de la partie psychotique avait bien lieu
conjointement à celle de sa partie névrotique et c’est ce que
j’ai voulu montrer ainsi que l’utilisation des interprétations
à chaque niveau ; soulignons également la plus grande per­
méabilité ou la plus grande porosité qui existait entre eux
deux à ce moment-là. Cette perméabilité ne peut apparaître
qu’avec un moi plus intégré pour qui la réintrojection n’est
pas à ce moment-là une invasion accablante et désintégratrice
et c’est là un indice d’évolution favorable.

Résumé et conclusions

1) La symbiose est une interdépendance étroite entre deux


ou plusieurs personnes qui se complètent pour conserver les
besoins de leurs parties les plus immatures contrôlés, immo­
bilisés et dans une certaine mesure satisfaits.
2) Ces parties immatures constituent, chez l’adulte, la
partie psychotique de la personnalité ; je leur ai donné le
nom de noyau agglutiné.
3) La partie psychotique est maintenue fortement séparée
de la partie névrotique et des niveaux les plus intégrés de la
personnalité.
4) La partie psychotique de la personnalité est le résidu
d’une organisation primitive antérieure à la position para­
noïde schizoide que j’ai désignée sous le nom de position
glischro-caryque.
5) Le noyau agglutiné est formé des identifications les plus
primitives, là où ne s’est pas encore établie une discrimination
entre moi et non-moi ; il constitue l’organisation la plus
primitive du complexe d’Œdipe définie comme une fusion
(manque de discrimination) entre le couple parental et entre
ce dernier et le moi du patient.
LA PARTIE PSYCHOTIQUE DE LA PERSONNALITÉ | 197

6) Les dimensions du noyau agglutiné peuvent être modifiées


par une régression de la position paranoïde-schizoïde ou une
progression vers celle-ci.
7) Le noyau agglutiné ne se distingue pas par la confusion
mais par la fusion des éléments qui le composent. La confusion
apparaît lorsque le noyau agglutiné a envahi le moi le plus
intégré.
8) Le noyau agglutiné est ambigu et polyvalent et peut
connaître des polarisations extrêmes pouvant lui faire remplir
la fonction d’un moi, d’un objet, d’un surmoi.
9) La division schizoide discrimine les composantes du
noyau agglutiné et rend possible le passage de la position
glischro-caryque à la position paranoïde-schizoïde. La division
schizoïde transforme la confusion en contradiction et l’ambi­
guïté en conflit.
10) La division esprit-corps correspond à la division entre la
partie névrotique et la partie psychotique de la personnalité
avec dans cette dernière un manque de discrimination ou une
fusion entre corps et monde extérieur.
11) Dans la partie névrotique, c’est le refoulement qui
l’emporte tandis que dans la partie psychotique c’est la
projection. Dans la symbiose il se produit une fusion entre ce
qui est projeté et le dépositaire avec une identification pro­
jective massive.
12) La division schizoïde est propre aux niveaux névro­
tiques de la personnalité et elle rend possible l’action de
mécanismes de défense : hystériques, phobiques, obsessionnels
et paranoïdes.
13) Dans la partie psychotique de la personnalité, la fusion
ou manque de discrimination fait que le noyau agglutiné se
mobilise massivement, donnant lieu à des phénomènes défensifs
tels que l’hypocondrie, la maladie psychosomatique, la psycho­
pathie. L’autisme est également une défense en tant que
négation omnipotente de la dépendance symbiotique.
14) L’envie appartient aux niveaux psychotiques de la
personnalité tandis que la jalousie correspond à la partie
névrotique.
15) On peut, du point de vue de la clinique, définir trois
types de patients selon le degré de contrôle et de clivage entre la
partie névrotique et la partie psychotique de la personnalité.
198 I SUR LA SYMBIOSE

16) Chez les patients présentant une symbiose clinique,


on doit investiguer et analyser les noyaux autistiques latents
tandis que chez ceux qui présentent un autisme clinique on
doit rechercher et analyser les noyaux symbiotiques sous-
jacents.
17) L’entrée et la sortie d’une séance ainsi que tout chan­
gement ont pour effet de mobiliser la partie psychotique de
la personnalité.
18) La partie psychotique de la personnalité — lorsque
c’est elle qui l’emporte — est extrêmement perméable à
l’introjection et à l’identification indiscriminée, ce qui explique,
du point de vue de la dynamique, certains phénomènes comme
l’écholalie, l’échopraxie, le mimétisme.
19) Le rétrécissement de conscience et la conscience bru­
meuse sont caractéristiques de la présence et de l’activité de
la partie psychotique.
20) L’élaboration de la symbiose exige parfois du patient
un apprentissage par l’action en raison d’un déficit dans la
formation du symbole (passage psychopathique).
21) Le transfert de la partie psychotique de la personnalité
est un transfert psychotique massif, envahissant, précipité,
tenace et labile ; il équivaut en tous points à la symbiose de
transfert.
22) La base du transfert psychotique (symbiotique) est
l’identification projective massive qui fusionne le dépositaire
et le projeté ; cette fusion structure le manque de sens du
réel du transfert psychotique.
23) L’identification projective massive est une conséquence
de la nature du projeté (noyau agglutiné se mobilisant globa­
lement et massivement).
24) La réaction de contre-transfert devant l’actuation des
niveaux psychotiques est généralement une sensation d’acca­
blement et d’étouffement qui donne lieu à des impressions et
des réactions d’autant plus discriminées que l’on passe de la
partie psychotique aux niveaux névrotiques.
25) La culpabilité est dans le contre-transfert un phéno­
mène très fréquent par lequel le patient tente d’obtenir
qu’on lui donne sans qu’il ait à demander, donc sans qu’il ait à
mobiliser la partie psychotique de sa personnalité.
26) Toujours du point de vue du contre-transfert, le senti­
LA PARTIE PSYCHOTIQUE DE LA PERSONNALITÉ | 199

ment de forcer le timing du patient est très fréquent ainsi


que la sensation de l’accabler et de l’étouifer par la mobili­
sation de sa partie psychotique.
27) Techniquement il est nécessaire de tenter de découvrir
dans toute névrose la partie psychotique de la personnalité.
28) Toujours du point de vue de la technique, il faut
amener le moi le plus intégré à discriminer à l’intérieur du
noyau agglutiné, c’est-à-dire que doit s’établir la division
schizoide dans la partie psychotique.
29) La partie psychotique peut alors devenir partie névro­
tique de la personnalité.
30) Deux types d’interprétation (clivée et sans clivage)
rendent possible le maniement du timing et la mobilisation
des niveaux psychotiques.
31) Le maniement du timing est fondamental dans l’analyse
préalable des niveaux névrotiques si l’on veut donner au
moi une meilleure intégration avant d’entreprendre la discri­
mination du noyau agglutiné et sans risquer de succomber à
l’invasion de ce dernier.
32) La mobilisation du noyau agglutiné est un pas en avant
indispensable à son élaboration (discrimination).
33) Des projections-introjections et des reprojections-réin-
trojections répétées engendrent une certaine fragmentation du
noyau agglutiné nécessaire pour aborder la discrimination.
34) L’apparition de la confusion, quelles qu’en soient les
manifestations (malaises, obnubilation, suspense, perplexité),
constitue un « indice de réintrojection ». Il équivaut, pour
les niveaux psychotiques, au signal d’alarme des niveaux
névrotiques.
35) L’analyste doit, pour lui-même, cliver constamment son
rôle de celui projeté en lui par le patient et conserver en per­
manence une identité discriminée.
36) L’interprétation des niveaux névrotiques tend à intégrer
les dissociations et à obtenir le passage à la position dépressive ;
l’interprétation des niveaux psychotiques tend à discriminer et
à obtenir le passage à la position paranoïde-schizoïde.
37) L’interprétation des niveaux psychotiques se répercute
sur la ligne de clivage avec la partie névrotique.
38) Les interprétations des niveaux psychotiques sont,
pendant longtemps, apparemment inopérantes mais un insight
200 I SUR LA SYMBIOSE

de forme explosive ou cyclique peut postérieurement se


produire.
39) On ne doit pas faire porter l’effort technique sur la
façon dont il faut pénétrer l’autisme du patient mais sur celle
de sortir de la symbiose. En procédant ainsi nous mobili­
sons toute l’organisation narcissique du patient (y compris
l’autisme).
40) L’analyste doit agir en discriminant, comme s’il était
un moi supplémentaire du patient ; à travers ce travail, le
patient lui-même apprend à discriminer.
41) Dans la partie psychotique de la personnalité, les
termes de l’interprétation ne doivent pas induire l’existence
de sentiments ou de pensées car les affects et l’activité sym­
bolique surgissent de la discrimination. Les affects exprimés
corporellement doivent être signalés d’abord comme des
événements corporels.
42) Lorsqu’on avance dans la cure, il ne faut pas confondre
division schizoide des niveaux névrotiques avec clivage entre
partie névrotique et partie psychotique de la personnalité ;
on ne doit pas non plus confondre réagglutination avec inté­
gration de la position dépressive.
DEUXIÈME PARTIE

Sur
l’ambiguïté
CHAPITRE V

U ambiguité
dans la clinique
psychanalytique

«... nous donnons pour établie la nature synthétique des


processus du moi ; de toute évidence, il s’agit d’une erreur.
La fonction synthétique du moi, bien que revêtant une
importance extraordinaire, est soumise à des conditions
particulières et exposée à toute une série de perturbations. »
S. Freud.

Introduction

Une ébauche faite par Abraham en 1921 considérait


l’existence de quatre stades fondamentaux dans le développe­
ment dont trois en relation avec différentes maladies ; le
premier allait du narcissisme à l’auto-érotisme ; le second
était celui de l’amour d’objet avec une organisation sadique-
anale ; le troisième celui de l’amour d’objet avec une organi­
sation génitale ; quant au quatrième, il correspondait à la
normalité : amour d’objet avec organisation génitale, contrôle
de l’innervation organique et capacité d’élaboration des stimuli
psychiques.
En 1924, Abraham modifia considérablement ce tableau :
il divisa les stades oral, anal et génital en primaire et secondaire
et décrivit aux côtés de ces stades de l’organisation de la
libido les caractéristiques du développement de l’amour
d’objet ; ce développement comprenait un stade préambi­
valent (anobjectal, narcissique, auto-érotique) et à l’extrême
opposé se trouvait la relation d’objet post-ambivalente ; entre
204 I sur l’ambiguïté

les deux, c’est-à-dire entre le stade oral (de succion) et le


dernier stade génital, il incluait l’ambivalence1.
Avec Melanie Klein disparaît la relation d’objet pré­
ambivalente (ou anobjectale) proposée par Abraham ; le
narcissisme et l’auto-érotisme furent également remis en
cpiestion, le concept de stade s’enrichit de celui de position
et on ajouta la relation d’objet partiel antérieure, dans le
développement, à l’ambivalence ; mais une grande partie de
ce qu’Abraham entendait par « amour partiel » dans l’ambi­
valence se retrouve aujourd’hui à l’intérieur de la position
paranoïde-schizoïde ou de ce qu’on pourrait appeler, pour
reprendre un terme de Pichón-Rivière, la divalence.
Les investigations et les apports de plusieurs auteurs ainsi
que mes propres recherches sur la symbiose me conduisent à
affirmer que le tableau d’Abraham était dans son ensemble
correct, non dans la mesure où la relation d’objet commence
pendant l’étape ambivalente (qui correspondrait à la diva­
lence de la position paranoïde-schizoïde de Melanie Klein)
mais où il existe une organisation antérieure à la position
paranoïde-schizoïde reliée au problème de l’ambiguïté.
Nous pourrions dire, en résumé, que ce qui est pré-ambi­
valent dans le tableau d’Abraham est prê-divalent, c’est-à-dire
pré-paranoïde-schizoïde, et que ce dernier, sans être anobjectal,
n’est pas non plus une relation d’objet au sens commun du
terme « objet ».
L’ambivalence correspond, selon Melanie Klein, à la position
dépressive tandis que la divalence (relation d’objet partiel)
correspond à la position paranoïde-schizoïde décrite par
Fairbairn et Melanie Klein ; quant à l’ambiguïté, elle corres­
pond à une organisation très particulière (pré-paranoïde-
schizoïde) que j’ai appelée position glischro-caryque.

1. Pichon-Rivière a complété ce tableau d’Abraham en y ajoutant un


stade prénatal (fœtal) ; plus récemment, M. Langer reprit ce tableau ä la
lumière de la théorie de l’école kleinienne et D. Liberman y annexe les anxiétés
fondamentales d’après la théorie de la communication et de la différen­
ciation d’un « spectre d’émotions ». A. Racovsky apporte la théorie du psy­
chisme fœtal antérieur au stade oral et la décrit comme une position fœtale
ou autistique.
Parmi les études importantes sur le sujet, il faut noter celle de Rick­
man (1926) qui réélabora de façon très complète le tableau d’Abraham en
l’articulant à l’évolution du moi, aux mécanismes de défense, aux rapports
entre moi et surmoi, etc.
DANS LA CLINIQUE PSYCHANALYTIQUE | 205

Il me semble que nous confondons souvent, aussi bien en


clinique que dans notre façon de considérer les mécanismes
psychologiques, l’ambivalence et la contradiction, la diva­
lence et la dissociation avec l’ambiguïté. De même, ne pas
reconnaître l’ambiguïté signifie la prendre pour de la confu­
sion. Il faut donc reconsidérer ces problèmes qui me paraissent
d’une importance capitale non seulement du point de vue
de la clinique mais aussi du point de vue de la technique
et théorie psychanalytiques ; je tiendrai compte ici de quelques-
uns de ces aspects.
Tout au long de mon travail de psychanalyste, je me suis
efforcé de reconnaître l’ambiguïté en la différenciant de la
contradiction et de l’ambivalence d’une part, de la disso­
ciation et de la confusion de l’autre ; à partir de cette diffé­
renciation, j’ai pu mettre en évidence l’existence d’un type
de personnalité que nous pouvons appeler personnalité ambiguë
et la présence, en clinique, de traits ambigus de personnalité ;
je me suis également posé le problème de la relation entre
l’ambiguïté et l’organisation psychologique la plus primitive
(position glischro-caryque) et j’ai pu trouver des liens entre
cette dernière, la personnalité ambiguë et les traits ambigus
de personnalité ; j’ai appris à reconnaître les noyaux de
l’ambiguïté dissimulés dans différents tableaux psychopa­
thologiques. Ce que j’ai appelé noyau agglutiné n’est en fait
que la persistance de noyaux d’ambiguïté (persistance de
l’organisation psychologique primitive indifférenciée) très cli­
vés de la personnalité qui a atteint un degré variable d’inté­
gration du moi. En d’autres termes, la symbiose coïncide
avec la persistance d’une structure ambiguë et c’est à partir
de là que l’on peut mieux comprendre les différentes modalités
de la symbiose et la clinique de l’ambiguïté. Le présent travail
nous fait donc franchir le pas entre la psychologie et la
psycbopathologie de l’ambiguïté limitée à un noyau clivé du
moi et la problématique du moi en lui-même ambigu.
Bien que ces deux problématiques soient liées l’une à
l’autre, il convient cependant de rappeler leur différence.
206 I sur l’ambiguïté

Discrimination du concept d'ambiguïté

Commençons par tenter de définir l’ambiguïté. Le diction­


naire de langue espagnole de la Real Academia (Madrid, 1956)
définit l’ambiguïté comme « ce qui peut se comprendre de
différentes façons ou ce qui peut admettre différentes inter­
prétations et par conséquent donne matière au doute, à
l’incertitude ou à la confusion ». Les définitions données par
d’autres dictionnaires par exemple de philosophie1 ont les
mêmes caractéristiques : l’ambiguïté y est définie du point
de vue de l’observateur (nous pourrions dire du contre-
transfert) et nous dirons alors qu’un sujet est ambigu (sa
conduite, son caractère, sa personnalité) lorsqu’on peut le
comprendre « de plusieurs manières » ou lorsque son compor­
tement peut admettre « différentes interprétations et prête
par conséquent au doute, à l’incertitude ou à la confusion ».
Mais pour le sujet qui vit l’ambiguïté ou qui la manifeste,
il n’y a ni doute, ni incertitude, ni confusion. Il y a indiffé­
renciation, ce qui revient à dire déficit de la discrimination et
de l'identité ou déficit de la différenciation entre moi et non-moi.
Il me semble que l'erreur la plus courante est d'attribuer
directement la confusion de contre-transfert à la structure du
phénomène qui la produit.
Peut-être la définition sera-t-elle plus claire si nous rappelons
que l’ambivalence comme la divalence sont des contra­
dictions que le sujet ressent ou « expérimente » ; dans l’ambi­
valence, deux termes antinomiques et contradictoires conver­
gent sur un seul objet à un même moment, tandis que dans la
divalence (division schizoïde) les termes contradictoires sont
séparés et tenus séparés par les techniques névrotiques (hysté­
rique, phobique, obsessionnelle et paranoïde). Dans l’ambi­
guïté, on n’est pas arrivé à extraire ou à discriminer des termes
différents, antinomiques ou contradictoires ; termes, attitudes,
comportements différents (non nécessairement antinomiques),
qui ne s'excluent pas les uns des autres mais apparaissent
ensemble ou alternativement, coexistent dans le monde

1. A. Lalande, Vocabulaire technique et critique de la philosophie, puf,


1950. N. Abbagnano, Diccionario de filosofía, Mexico, FCE, 1963. On ne la
trouve pas dans L. E. Hinsie, R. J. Campbell, Psychiatrie Dictionary, New
York, Oxford Univ. Press, 1960.
DANS LA CLINIQUE PSYCHANALYTIQUE | 207

extérieur et à l’intérieur du sujet sans que celui-ci ressente de


contradiction ou de conflit.
Il est possible que notre structure ou notre organisation
psychologique ne puisse tolérer que des contradictions bi­
polaires alors qu’en réalité de multiples termes contradictoires
ou différents pourraient exister sans conflit (à d’autres niveaux
d’organisation du moi) ; ainsi, des termes ou des comporte­
ments qui, dans l’ambiguïté, présentent à l’observateur des
contradictions insolubles ne sont, chez le sujet ambigu, ni
contradictoires ni confus. Je tiens donc à souligner que
Yambiguïté n’est pas une confusion, mais le maintien ou la
régression à un état de fusion primitive ou d’indifférenciation
qui caractérise les premières ébauches de l’organisation
psychologique (position glischro-caryque). En d’autres termes,
le sujet ambigu n’est pas parvenu à former des contradictions
pas plus qu’iZ n’est parvenu à discriminer des termes différents :
ceux-ci sont pour lui équivalents, comparables ou coexistants.
C’est bien là la caractéristique fondamentale de l’ambiguïté,
de la position glischro-caryque et de l’indifférenciation pri­
mitive (syncrétisme), de même que celle de l’ambiguïté due à
la persistance ou à la régression à la position glischro-caryque.

La littérature psychanalytique sur l’ambiguïté dans la


clinique est peu abondante, pour ne pas dire inexistante. C’est
sans aucun doute M. Baranger qui s’est le plus approchée de
ce thème. Par exemple, dans Mala fe, identidad y omnipo­
tencia1, elle étudie la mauvaise foi comme un phénomène où le
patient « demeure dans une position ambiguë qu’exprime
l’inauthenticité du matériel ». Elle fournit des exemples où
« le patient utilise son droit de dissocier mais ne le fait pas
vraiment ».
Elle écrit aussi : « Dans le second exemple, au contraire, les
aspects positifs et négatifs du transfert que l’on suppose
dissociés sont, en fait, tous deux présents et se conditionnent
mutuellement car ils appartiennent à une structure plus
complexe ayant un but, des mécanismes propres... La mau­
vaise foi s’oppose, donc, aussi bien à la dissociation qu’à la
situation d’ambivalence. »

1. Mauvaise foi, identité et omnipotence (N.d.T.)


208 I sur l’ambiguïté

Il me semble, quant à moi, que la mauvaise foi en tant que


phénomène relevant de l’ambiguïté ne s’oppose pas à la disso­
ciation ou à l’ambivalence : c’est un phénomène différent.
M. Baranger le signale d’ailleurs fort bien lorsqu’elle dit qu’il
s’agit « d’une structure plus complexe » qui a ses caractéris­
tiques propres.
Pour étudier la mauvaise foi, l’auteur part donc de la rup­
ture du cadre analytique, ce que je crois correct pour l’étude
de la personnalité ambiguë ; mais cette rupture n’est pas
un but ni une fin en soi : elle doit simplement nous permettre
d’axer nos recherches en partant d’une structure différente.
Nous reviendrons sur ce point au chapitre suivant.
Un point important dans le travail de M. Baranger a été de
mettre en relation mauvaise foi et trouble de l'identité ; j’ajou­
terai à cela qu’il ne s’agit pas seulement d’un trouble de
l’identité mais d’une identité autre qui doit être entendue
dans sa structure propre. Dans la mauvaise foi, le moi existe
comme une « multiplicité d’identifications non sédimentées,
contemporaines et contradictoires ». Cette caractéristique est,
pour moi, typique de l’ambiguïté en général et pas seulement
de la mauvaise foi qui n’en serait alors qu’un cas particulier1.
Aux fins de mieux faire entendre mon propos, je me servirai,
à titre d’illustration, de quelques exemples.
Lorsque je traiterai, un peu plus loin, de la personnalité
autoritaire, je mentionnerai d’autres travaux sur l’ambiguïté
qui n’appartiennent pas spécifiquement à la psychanalyse.
A la fin de cette seconde partie, on trouvera également
quelques réflexions sur d’autres études ayant trait à notre
problème.
En résumé, nous pouvons définir l’ambiguïté de la façon
suivante : a) c’est un type particulier d’identité ou d’organi­
sation du moi qui se caractérise par la coexistence de mul­
tiples noyaux non intégrés pouvant par conséquent coexister
et alterner sans impliquer confusion ou contradiction pour
le sujet; b) chaque noyau de ce moi « granulaire » est lui-
même défini par un manque de discrimination entre moi et
non-moi ou, pour employer des termes positifs, par une
organisation syncrétique. Nous pouvons dire que ces deux

1. Soulignés par nous.


DANS LA CLINIQUE PSYCHANALYTIQUE | 209

caractéristiques sont propres d’un moi (ou d’une identité)


très primitif ou très régressif.

Au cours du premier chapitre, à propos de la « réintrojection »


et du « corps comme buffer », notre patiente dit en 3J qu’elle
voit mourir un homme dans son rêve et ajoute : « C’est la
première fois cfue je vois un homme mourir » ; ses mots condui­
sent à penser qu’elle racontait quelque chose qui s’était passé
en état de veille ; de même lorsqu’au début de son récit elle
dit : « Je suis allée me coucher et soudain j’ai vu... »
A l’époque où j’écrivis ce premier chapitre, je traitais ces
phénomènes comme une confusion entre veille et sommeil ;
aujourd’hui, j’incline à les considérer comme un manque de
discrimination entre veille et sommeil c’est-à-dire comme un
phénomène d’ambiguïté, comme l’actualisation d’une orga­
nisation primitive du moi qui n’est pas parvenue à discri­
miner veille et sommeil.
Au chapitre IV, nous trouvons par exemple cette phrase
de notre patiente à propos de ses études : « C’est peut-être
pour ça cfue c’est difficile de me contracter cette habitude. »
Je lui avais signalé comment l’usage du mot contracter
signifiait tout aussi bien contracter une maladie que se
contracter, rapetisser en perdant les parents. Anna Maria
éludait ses études parce que les incorporer impliquait pour elle
l’incorporation d’une partie perturbatrice, « la partie psycho­
tique de la personnalité » et coïncidait avec une perte de
l’image indifférenciée de ses parents se présentant comme une
perte ou une réduction de son moi le plus adapté. Ici, l’ambi­
guïté réside en ce qu’un même mot a des significations diffé­
rentes qui ne sont pas contradictoires.
A la séance A, étude de la « fusion, confusion et discrimi­
nation », la patiente dit : « Bien que ça me paraisse un peu...
il me semble que j’enviais ma mère... que j’enviais mon pè...
ma mère de la tendresse qu’elle manifestait à... mon père...
et le besoin d’avoir quelqu’un qui me témoigne de la tendresse
à moi comme il en témoignait... » et encore : « J’ai senti que
peut-être... que j’enviais mon pè... ma mère à cause des choses
que lui disait mon père et qu’il lui dit toujours... »
Ici, j’ai expliqué que « la confusion qui apparaît lorsqu’elle
parle de son père et de sa mère (elle dit l’un pour l’autre)
210 I sur l’ambiguïté

constitue en fait l’apparition d’une fusion primitive entre le


couple parental et des parties de son moi qui peuvent main­
tenant être actualisées et amenées au transfert en fonction
de l’existence d’un moi plus intégré qui peut tolérer la réintro-
jection de niveaux psychotiques... ».

Voici d’autres exemples, quelque peu différents et dans une


certaine mesure plus complexes :
► Exemple A. — Le patient raconte durant la séance
« que sa femme s’est mal tenue avec lui pendant le week­
end » ; je lui montre ce qu’il a fait pour qu’elle « se soit mal
tenue » et comment, pour lui, c’est moi qui me tiens mal en
le laissant seul ce week-end.
Immédiatement, il me dit « oui, c’est vrai », et ajoute des
détails qui le confirment (seulement sur sa femme) puis
— insensiblement — il recommence à dire que « ses enfants
ont été désagréables pendant le week-end ».

Ici, il est tout à fait évident que le patient ne fait pas de dif­
férence entre parler de lui-même, de sa femme ou de ses enfants ;
en parlant d’eux, il parle de lui. Une structure est en place
dans laquelle moi et objets ne sont pas discriminés, de telle
sorte que rien ne l’empêche d’accepter avec conviction ce que
je dis tout en continuant à affirmer ce qu’il disait. La situation
globale est tout à fait inauthentique ; mais on doit utiliser
le terme ambiguïté et non celui d’inauthenticité car le premier
correspond à la structure du phénomène tandis que le second
est la réaction de contre-transfert (qui peut être différente
pour un autre observateur) et — comme je l’ai déjà dit —
ne pas préciser cette différence entre les deux termes ne peut
qu’obscurcir la compréhension de l’ambiguïté.
En poursuivant l’analyse de cet exemple, on peut se rendre
compte que la relation entre le patient et moi-même n’est pas
une relation entre deux personnes différentes mais une relation
syncrétique qui ne l’empêche nullement d’incorporer ou de
faire sien ce que je dis. On est aussi frappé par le manque de
contradiction qui a ici un caractère particulier : les différents
termes sont tous deux « en activité » au même moment et dans
une même situation. Autrement dit, pour le patient, ces
termes différents ne s’excluent pas et ne se contredisent pas.
On peut retrouver ce phénomène dans la position paranoïde-
schizoïde mais les termes y sont contradictoires et excluants,
DANS LA CLINIQUE PSYCHANALYTIQUE ] 211

leur coexistence est en conflit, et le sujet doit faire appel à des


mécanismes de défenses (techniques névrotiques : hystérique,
obsessionnelle, phobique et paranoïde). Nous n’avons pas
cela dans cet exemple. L’explication de cette absence de
contradiction se trouve dans ce que décrit M. Baranger à
propos du phénomène de la mauvaise foi : le moi est formé
« de multiples identifications non sédimentées, contem­
poraines et contradictoires ».
En d’autres termes, dans l’ambiguïté, le moi n’est pas
intégré en ses différents noyaux ; il forme ce que l’on pourrait
décrire comme un moi « granulaire » car il apparaît avec des
noyaux ou des segments différents entre lesquels il n’est pas
nécessaire d'interposer des techniques de défense. Ajoutons à
cela que chaque noyau de ce moi « granulaire » possède une
structure syncrétique ou indifférenciée. Dans la position
paranoïde-schizoïde il y a, par contre, une dissociation de
l’objet et du moi en question, mais il existe aussi un moi
intégré qui est celui qui « supporte » le conflit ou celui qui met
en place les techniques défensives ; il y manque aussi le syn­
crétisme moi - non-moi.
On peut faire entrer tous les types de personnalité ambiguë
dans le terme de dispersonnalisation proposé par Bichon-
Rivière (dans un travail de S. Resnik).
La personnalité ambiguë présente cette caractéristique de
ne pas assumer la situation, de l’éluder, de ne pas s’y compro­
mettre ou encore de ne prendre la responsabilité ni de la
situation elle-même, ni de son sens, ni de ses motivations et
de ses conséquences. La personnalité ambiguë n’est donc pas
le fruit d’une négation mais d’un manque de discrimination
où rien n’est totalement affirmé ni totalement nié. Le compor­
tement est furtif, à la différence de la futilité, propre au
comportement schizoïde. Ajoutons encore la perméabilité
ou le mimétisme avec lesquels certains comportements sont
incorporés ou assumés en raison des caractères spécifiques du
moi qui « fonctionne » ainsi. Nous verrons qu’il n’en est
cependant pas toujours ainsi.

► Exemple B. — L. L... est un patient qui vient de tra­


verser des situations très traumatisantes : mort de membres
de sa famille et perte de sa situation économique, à la suite
de quoi il entre « par hasard » en analyse ; sa cure se caractérise
212 I SUR l’ambiguïté

par une extrême dépendance envers l’analyste et par une


soumission totale ou une acceptation non discutée de tout
ce qui est dit ou interprété ; les séances ont toujours lieu dans
un climat d’ambiguïté intense car si L. L... accepte tout ce
qu’on lui interprète, les caractéristiques de son comportement
sont les mêmes qu’au début du traitement.
Un jour, il annonce qu’il ne pourra pas venir le lendemain
parce qu’il doit partir en voyage et j’interprète qu’il essaye
de tenir à distance tout ce qu’il sent perturbateur dans la
relation avec moi.
Le lendemain matin, à l’heure à laquelle il devait venir,
j’étais en train de lire dans une pièce d’où on entend la sonnette
mais, d’après ce que j’appris par la suite, cette fois-là elle
sonna beaucoup moins fort.
A la séance suivante il m’annonce qu’il n’est pas parti en
voyage et m’explique en détail pourquoi. A un moment
donné, je lui signale qu’il m’explique pourquoi il n’est pas
parti mais qu’il ne me dit pas qu’il n’est pas venu la veille
et que cette omission doit avoir un sens : s’il n’est pas parti,
il n’est pas venu non plus. Il me répond alors qu’il est venu,
qu’il a sonné, qu’il a attendu quelques minutes et que, voyant
qu’il n’y avait personne, il est reparti.

L’ambiguïté réside ici en ce que la séance se déroule comme


si rien ne s’était passé : il m’annonce qu’il ne viendra pas, ne me
prévient pas qu’il vient, ne me dit pas vraiment qu’il est venu
et qu’on ne lui a pas ouvert et qu’il a dû repartir. Tout ceci
existe, mais sur un mode très particulier : il n’y a aucune
relation, du moins explicite, entre ce qu’il me dit, le fait qu’il
ne soit pas parti, qu’il m’ait prévenu qu’il ne serait pas là et
sa venue sans que personne lui ait ouvert ; il sait qu’il est
venu mais me laisse croire que ce n’est pas vrai ou suppose que
je sais qu’il sait. En réalité, il a cessé de le savoir. Il sait qu’il
est venu seulement quand je prends en charge le « vous n’êtes
pas venu » ; c’est ce qui lui permet de reconnaître qu’il est venu.
Nous pouvons parler de dissociation mais qui ne repose pas
sur des termes contradictoires, en conflit, ou préservés et
séparés par des défenses névrotiques, comme c’est le cas dans
la position paranoïde-schizoïde ; il n’y a pas non plus contra­
diction de termes antinomiques qui coexistent comme dans
la position dépressive. C’est une dissociation qui est là, mais
de façon particulière : non comme une contradiction paranoïde-
schizoïde, non comme une contradiction dépressive (ambi­
valente), mais comme un conflit potentiel présent mais amorti
DANS LA CLINIQUE PSYCHANALYTIQUE [ 213

ou — plus simplement — comme un non-conflit où tout a lieu


comme si rien ne s'était passé, comme s'il ne se passait rien en
ce moment (le comportement furtif auquel j’ai fait allusion
plus haut).
Après avoir insisté sur l’analyse de tous ces phénomènes,
le patient dit qu’il se sent tranquille parce que je me suis
rendu compte de l’importance de tous ces événements ; j’inter­
prète alors qu’il se sent tranquille parce qu’il me laisse prendre
conscience de choses différentes afin de pouvoir ensuite
continuer comme avant.
Jusqu’au moment où je parle de la séance manquée,
l’ambiguïté est beaucoup plus sérieuse que pour d’autres cas
car elle affecte le cadre analytique lui-même : en effet, nous
travaillons dans deux cadres superposés qui ne sont pas égaux.
Le mien inclut le fait qu’il n’est pas parti et n’est pas venu,
le sien comprend le fait qu’il est venu et qu’on ne lui a pas
ouvert. Cette ambiguïté qui s’étend au cadre d’analyse dété­
riore le fondement même du travail analytique (le cadre),
problème que je ne traiterai pas ici1.
Cet exemple me permet de signaler à nouveau quelles sont
les caractéristiques de l’ambiguïté, différentes, selon moi, de
la contradiction et de l’ambivalence, de la contradiction dis­
sociée en termes antinomiques et de la divalence dans la
position paranoïde-schizoïde.
Il ne s’agit pas en réalité (pour le patient) de contradictions
mais de termes différents qui sont tous présents sans se contre­
dire les uns les autres. Pour moi, analyste (pour mon moi le
plus intégré où il projette son moi le plus intégré), cette situation
peut sembler déconcertante, contradictoire ou confuse ; elle ne
l’est pas pour lui qui ne la vit ni comme une contradiction ni
comme une confusion, même si on la lui interprète comme telle.
Pour que la contradiction s’établisse et pour que le conflit
apparaisse (soit dans la position dépressive, soit dans la posi­
tion paranoïde-schizoïde) il faut une discrimination des termes
qui vont agir dans la contradiction (et une certaine intégration
concomitante du moi pouvant « supporter » le conflit) ; ces
termes doivent correspondre ou appartenir à une même unité,
à un même ordre, à une même série, à une même classe ou
à un même ensemble (bon-mauvais, vide-plein, féminin-
masculin, etc.). Dans l’ambiguïté, en revanche, coexistent
des éléments, des comportements ou des traits qui appar­

1. J’ai traité de ce problème dans Psicoanálisis del encuadre. Symposium


apa, 1966. Ce travail correspond au chapitre suivant qui fut rédigé en même
temps que celui-ci.
214 I sur l’ambiguïté

tiennent à des séries ou à des ensembles différents : mauvais,


vide, fèces, oralité, etc. C’est-à-dire qu’il manque la discri­
mination de termes antinomiques et des différents ensembles
ou séries auxquels ces phénomènes correspondent. Le moi
n’est pas discriminé du non-moi, l’homosexualité de l’hétéro­
sexualité, le schéma corporel du monde extérieur, les zones
orale et anale de la zone génitale, etc. (Naturellement selon
ses proportions et des caractéristiques variables.)
Lalande relie l’ambiguïté à l’amphibologie et à l’équivoque.
Nous ne le suivrons pas ici car ce n’est pas très important pour
notre sujet mais il donne par contre une définition de l’équi­
voque qui nous intéresse. Pour lui, le mot équivoque a deux
sens : a) « pour les mots ou les expressions, il signifie : qui ont
plusieurs sens » ; b) « qui peut être expliqué de plusieurs
façons ; donc, de nature incertaine, qui ne peut être rangé dans
une espèce bien définie »b
J’ai cité cette définition de Lalande car elle indique là, ce
me semble, une des caractéristiques fondamentales de l’ambi­
guïté, à savoir sa « nature incertaine » ; l’ambiguïté est ce qui
n’est pas encore défini, ce qui n’est pas encore discriminé,
ce qui permet la coexistence de choses, de situations ou
d’attitudes qui, pour un autre sujet ou pour le moi le plus
évolué, sont confuses ou douteuses mais en elles-mêmes sont
incertaines, non définies, non discriminées et non hiérarchisées
en espèces ou en ensembles12.
Cliniquement, le sujet ambigu (ou possédant des traits
d’ambiguïté) peut donner une impression de confusion ou de
contradiction, mais le fait de provoquer des sentiments de
confusion ou de contradiction chez l’observateur ne saurait
définir l’ambiguïté car ils apparaissent lorsque l’ambiguïté
est perçue par le moi le plus mûr (celui de l’observateur ou

1. Souligné par nous. Le sens a) est d’ordre linguistique et nous ne nous


en occuperons pas. Le lecteur peut consulter à ce propos l’ouvrage de
S. Ullmann.
2. Simone de Beauvoir écrit dans son essai que dans l’ambiguïté « le sens
n’est pas fixé ». Mais, bien qu’elle fasse la différence entre ambiguïté et absur­
dité, elle confond ambiguïté, ambivalence et contradiction. Je laisse de côté
les essais de Sartre et de Merleau-Ponty car je veux m’en tenir à la clinique
et aux hypothèses qui peuvent en découler et parce que cela m’exigerait une
élaboration et des connaissances philosophiques que je ne suis pas sûr de
posséder.
DANS LA CLINIQUE PSYCHANALYTIQUE | 215

celui du sujet). Un secteur plus ou moins grand de la person­


nalité de chaque individu est clivé du moi le plus mûr et
constitue la partie psychotique de la personnalité ; celle-ci
est fondamentalement ambiguë1. Mais les individus à person­
nalité ambiguë organisent leur vie à partir de cette indiffé­
renciation primitive que l’individu le plus mûr maintient
clivée (comme noyau agglutiné).

Du point de vue de la clinique, nous pouvons synthétiser


ces diverses possibilités et reconnaître :
1) la structure de l’organisation psychologique la plus primi­
tive qui correspond à une indifférenciation primitive2 ;
2) la persistance prépondérante de cette structure chez la
personnalité ambiguë (qui, comme nous le verrons, peut
s’organiser en différents types) ;
3) la persistance de l’ambiguïté dans certains traits de person­
nalité ;
4) des phénomènes d’ambiguïté dus à la réactivation ou à la
régression qui se produit lors de périodes de changements
par exemple sociaux ;
5) la polarisation extrême de l’ambiguïté : la personnalité
autoritaire ;
6) la persistance d’une certaine partie de l’organisation
primitive (ambiguë) fortement clivée de la personnalité
ayant atteint d’autres niveaux d’organisation et d’inté­
gration. (J’ai appelé cette partie clivée noyau agglutiné) ;
7) des phénomènes pathologiques qui proviennent de deux
faits :
a) du maintien de ce clivage : symbiose, blocage affectif,
réaction thérapeutique négative, névrose « mono­
symptomatique »3, etc. ;

1. J’ai signalé à plusieurs reprises les différences dans l’utilisation que je


fais des termes division schizoide, clivage et dissociation.
2. Cette affirmation est déduite par hypothèse mais diverses études faites
sur des enfants paraissent la confirmer (syncrétisme chez Wallon, dualisme
chez Piaget). On trouve aussi des auteurs qui, dans des travaux de psycha­
nalyse, affirment l’existence de cette indifférenciation primitive. Il faudrait
recueillir ici l’opinion des psychanalystes d’enfants qui ont eu une expérience
directe avec des nourrissons.
3. E. Rolla désigna sous le nom de « phobie systématisée » ce que lui avait
montré l’étude d’un patient. Il me semble que les quatre techniques de la
position paranoïde-schizoïde peuvent se constituer en défenses entre le moi
216 I sur l’ambiguïté

b) de la rupture ou du danger de rupture du clivage :


dans sa pathologie, j’ai inclus les confusions, l’épi­
lepsie, la mélancolie, la manie, la psychopathie, les
perversions, l’hypocondrie, qui peuvent se stabiliser
ou se stéréotyper comme défenses du moi ;
8) apparition au premier plan de l’ambiguïté en raison de la
rupture du clivage qui a lieu normalement (dans notre
culture) à certains stades du développement et dont
l’exemple type est l'adolescence ;
9) apparition de l’ambiguïté dans d’autres phénomènes nor­
maux comme le rêve, le paradoxe, certains actes sympto­
matiques dans le domaine de l’esthétique, etc.

Comme les points 6) et 7) ont déjà été étudiés sous le nom


de noyau agglutiné ou partie psychotique de la personnalité
dans les travaux sur la symbiose et que les points 8) et 9)
s’adressent à la normalité, je ne traiterai ici que des points 1 )
à 5).

L'ambiguïté et autres phénomènes

Le phénomène du syncrétisme a attiré mon attention à


partir de l’expérience recueillie dans la psychanalyse de psycho­
tiques et n’est autre que le transfert narcissique. Ce n’est
qu’en étudiant la symbiose et l’ambiguïté que j’ai pu reconsi­
dérer et redonner toute sa valeur à cette expérience et, à
partir de là, tenter de situer et de comprendre tous ces phéno­
mènes dans leur ensemble.
Si j’ai défini la persistance ou la régression à une organi­
sation caractérisée par le syncrétisme comme un des traits
spécifiques de l’ambiguïté, il y a cependant des différences
entre cette dernière et la participation ou le syncrétisme de
l’indifférenciation primitive. De même, je souhaite mieux
détailler la différence entre ambiguïté, ambivalence et
divalence.

et le noyau agglutiné et c’est ce que j’ai tenté de montrer au chapitre IV


(« Symbiose et partie psychotique de la personnalité ») en les décrivant comme
des « névroses monosymptomatiques ». Je pense aujourd’hui qu’il convient
mieux d’adopter la nomenclature de Rolla, pas seulement pour les phobies,
et d’accepter la présence de « névroses systématisées » qui doivent nous faire
supposer la présence de forts noyaux psychotiques dans la personnalité.
DANS LA CLINIQUE PSYCHANALYTIQUE | 217

Je prendrai comme point de départ l’exemple d’un patient


présentant une schizophrénie simple :
► Exemple C. — Il s’agit d’un jeune homme qui se dispute
souvent avec ses parents et surtout avec sa mère qu’il agresse
physiquement. Pendant longtemps, dans son analyse, il a été
question de son fantasme d’assassiner son père.
Un matin, il part de chez lui très pressé et très en colère
parce que sa mère lui avait servi son petit déjeuner froid ;
en général, sans mesurer ses mots, il agressait physiquement
sa mère ; mais ce jour-là, il sort en courant. Lorsqu’il arrive
à l’arrêt de l’autobus, il frappe, sans dire un mot, une per­
sonne qui attendait. La personne le regarde effrayée et part
en courant.

Chez ce patient, le phénomène de syncrétisme apparaît


parfaitement manifeste : il frappe quelqu’un qui, pour lui,
est sa mère ; le manque de discrimination fait que des per­
sonnes différentes sont, dans sa colère, la même personne et
qu’il ne fait pas de différence entre elles.
Il est donc difficile de parler ici d’ambiguïté ; nous nous
trouvons devant un cas de syncrétisme ou de participation
puisque la personne qu’il agresse est sa mère et que toutes
deux font partie de son monde. Pour nous, il y a deux per­
sonnes distinctes mais pour lui il n’y en a qu’une. Cet exemple
met bien en évidence la différence entre le syncrétisme du
psychotique et la personnalité ambiguë : chez cette dernière, en
effet, coexistent psychologiquement des termes distincts qui
ne sont pas discriminés entre eux (bien que le syncrétisme
subsiste dans la structure de chaque noyau du moi) tandis que
chez le psychotique que nous venons de voir le moi dont il se
sert à un moment donné ne coexiste pas avec d’autres seg­
ments distincts de ce moi. D’un point de vue structurel nous
devons donc admettre une différence très importante entre le
syncrétisme du psychotique et la personnalité ambiguë :
dans cette dernière, le moi n’est pas intégré c’est-à-dire qu’il
existe un moi « granulaire » (fragments du moi avec des identi­
fications différentes qui n’entrent pas en contradiction entre
elles), tandis que dans le psychotique le moi qui agit à un
moment donné sans différencier une personne d’une autre
représente la totalité de la personne à ce moment. Rien n’empêche,
dans la pratique, de passer d’un comportement ambigu à un
comportement psychotique, mais il est important de marquer
218 I sur l’ambiguïté

la différence entre l’un et l’autre non seulement du point de


vue de la phénoménologie mais surtout et essentiellement de
celui de la structure du moi qui agit à un moment donné.
Nous verrons plus loin que le syncrétisme ne relève pas tou­
jours de la psychose.
Par ailleurs, je soutiens que le noyau de l’agir psychopa­
thique est un noyau ambigu ; il me faut donc, de ce fait,
expliquer une autre différence importante entre personnalité
psychopathique et personnalité ambiguë et la distinguer
de celle entre personnalité ambiguë et syncrétisme du psycho­
tique. Dans la personnalité psychopathique, le moi le plus
intégré établit un clivage avec le noyau ambigu de la person­
nalité (le moi syncrétique) de telle sorte que le psychopathe
se débarrasse de cette partie syncrétique (partie psychotique)
et n’a aucun insight de son agir. Nous devons retenir le fait
fondamental que chez le psychopathe le clivage n’a pas lieu
entre différents segments d’une même structure du moi comme
dans le cas de la personnalité ambiguë où les noyaux du moi
ont tous le même niveau d'organisation (la même structure
syncrétique) ; chez le psychopathe, le clivage opère entre deux
parties de la personnalité ou deux moi ayant différents niveaux
d’organisation ou différentes structures.
Donc, dans l’ambiguïté comme dans l’ambivalence, le
clivage (pour la première) et la division schizoide (pour la
seconde) opèrent sur une même structure du moi mais, et
c’est là ce qui les distingue, la totalité de cette structure est
différente dans chaque cas. Ainsi un patient qui allait se marier
mais doutait très fort de la stabilité de son lien futur décida
de le faire à Montevideo pour pouvoir éventuellement divorcer
plus facilement. Le patient se trouvait devant une contra­
diction et résolut le conflit entre se marier ou ne pas se marier
en se servant de la possibilité d’annuler ce qu’il était en train
de faire. C’est-à-dire que dans l’ambivalence l’antinomie
existe entre des termes discriminés qui correspondent à un
moi plus intégré et à un sens plus grand du réel que dans
l’ambiguïté. La différence est alors dans la qualité ou dans la
structure du moi qui intervient dans un cas et dans un autre.
(Dans cet exemple, cela ne signifie pas que « la solution » du
patient résout son ambivalence.)
L’ambivalence et l’ambiguïté ont en commun de situer à un
DANS LA CLINIQUE PSYCHANALYTIQUE | 219

même niveau d’organisation du moi des comportements ou


des attitudes différents, ce qui les différencie de la psycho­
pathie et de la psychose. Par contre, la structure de leur moi
respectif est fort différente étant donné que dans l’ambiguïté
les comportements ne sont pas toujours assumés par le sujet
tandis qu’ils le sont dans l’ambivalence ; en d’autres termes,
le degré d’intégration et de sens du réel du moi ainsi que la
discrimination des éléments en jeu sont totalement différents
dans l’ambiguïté et dans l’ambivalence.
Quant à la divalence, le conflit a bien lieu lui aussi (comme
dans l’ambiguïté et l’ambivalence) au même niveau de struc­
turation du moi mais le moi est plus semblable au moi
de l’ambivalence qu’au moi de l’ambiguïté ; de plus, des
techniques névrotiques de défense (hystérique, phobique, obses­
sionnelle, paranoïde) s’interposent entre les éléments contra­
dictoires (qui appartiennent, rappelons-le, à la même struc­
ture ou niveau d’organisation du moi). Par ailleurs, dans
l’ambivalence et dans la divalence, il n’y a que deux termes
en jeu ; dans l’ambiguïté ils peuvent être beaucoup plus
nombreux.
Si nous revenons maintenant à la situation analytique et
aux caractéristiques du transfert, nous devons souligner que
le transfert névrotique est souvent décrit par un « comme si » :
le patient considère l’analyste « comme s’il » était sa mère ou
son père ou divers objets intérieurs tout en sachant qu’il ne
l’est nullement et qu’il a devant lui une personne différente,
un psychanalyste.
Etant donné que du point de vue du contre-transfert l’am­
biguïté peut apparaître quelquefois comme une fiction, on
tend parfois à superposer le « comme si » de la situation d’ana­
lyse au phénomène de l’ambiguïté. Ainsi, M. Baranger, dans
son article Regresión y temporalidad en el tratamiento aná-
litico, écrit : « En situation d’analyse, les parties adultes et
celles en régression doivent être conjointement présentes,
ce qui permet la présence simultanée des aspects fantas­
matiques et du rôle réel de l’analyste. Nous entendons par
ambiguïté ce mélange instable, fluide de signification et de
contenus simultanés que permet la mobilisation de la situa­
tion analytique. »
Donc, si la situation psychanalytique peut être définie
220 I sur l’ambiguïté

comme un « comme si », il ne s’agit pas d’une situation fonda­


mentalement ambiguë car sont conjointement présentes « les
parties adultes et celles en régression du patient » ; ces deux
éléments différents en action correspondent à différents
niveaux d’intégration du moi : un moi adulte et un moi
régressif. Dans l’ambiguïté, par contre, les deux termes dif­
férents correspondent ou appartiennent à une même structure
ou à un même niveau d’intégration du moi.
Mais le « comme si » de la situation psychanalytique peut
se perdre et nous pouvons alors directement nous trouver
devant un transfert psychotique ; il peut arriver aussi que
le patient manie le « comme si » avec ambiguïté, passant
d’un noyau du moi à l’autre, de sorte que lorsqu’on lui inter­
prète un comportement il répond avec l’autre partie de
son moi que nous n’avons pas interprétée ou vice versa ;
nous nous trouvons alors devant une utilisation psycho­
pathique et non devant une ambiguïté. Nous reviendrons sur
cette différence.
Le « comme si » doit être encore expliqué dans ses rapports
à l’ambiguïté et à l’hystérie car il est une des caractéristiques
propres de la personnalité hystérique. Dans l’hystérie, le
« comme si » (ou l’apparence de représentation ou de fiction)
appartient à la nature du phénomène lui-même tandis que
dans l’ambiguïté le « comme si », la fiction ou la représentation
peuvent être une réaction de contre-transfert et n’appar­
tiennent pas à la nature même du phénomène. Dans l’hystérie,
le « comme si » vient de ce qu’agissent, au même niveau
d’organisation ou de structure du moi, deux attitudes contra­
dictoires ; l’une d’elles est explicite et on y entrevoit l’attitude
ou la situation refoulée antinomique et le phénomène lui-
même a alors un caractère de représentation ou de fiction.
Nous pourrions dire que dans l’hystérie la représentation ou
la fiction a lieu « comme s’il se passait quelque chose » alors
que dans l’ambiguïté elle a lieu « comme s’il ne se passait rien ».
C’est-à-dire que le « comme si » ne semble pas, dans l’ambiguïté,
une fiction, mais un non-engagement, une fuite de l’enga­
gement (un comportement furtif). Aussi bien dans l’hystérie
que dans l’ambiguïté, les phénomènes antinomiques ont lieu
à un même niveau de structure du moi, structure différente
dans les deux cas, comme nous l’avons fait remarquer pour
DANS LA CLINIQUE PSYCHANALYTIQUE | 221

la divalence. D’autre part, dans l’ambiguïté, les deux termes


coexistent tandis que dans l’hystérie l’un d’eux est refoulé,
ce qui signifie que la division schizoide a réussi.

Clinique et structure de Vambiguïté

L’ambiguïté, nous l’avons vu, se caractérise fondamenta­


lement par un manque de discrimination, et par la coexistence
d’éléments, d’attitudes ou de traits qui ne sont pas différenciés
entre eux — même s’ils ne sont pas nécessairement contra­
dictoires — de sorte que, pour le sujet, la contradiction
n’existe pas puisqu’elle n’est pas entrée en jeu ; autrement dit,
la division schizoide ne s’est pas encore produite (ou a été
perdue par régression). On pourrait donc dire que la division
schizoide « choisit » des termes contradictoires entre et à l’in­
térieur de tous les différents noyaux du moi qui coexistent
dans l’ambiguïté, en hiérarchisant des séries ou des ensembles.
La personnalité ambiguë se constitue à partir de la persis­
tance de la structure de l’organisation primitive syncrétique,
avec un manque de discrimination entre moi et non-moi (et
donc un manque de discrimination à l’intérieur du non-moi)
et de telle sorte que l’individualité qui se forme présente des
caractéristiques différentes du moi d’un sujet mûr ; c’est parce
qu’elle est différente et non qu’il y a carence de que je propose
d’appeler cette individualité « moi syncrétique ». Ce pourrait
être là une contradiction puisque j’ai montré que le point
fondamental de l’ambiguïté (et de la position glischro-caryque)
est la non-discrimination entre moi et non-moi ; en disant cela,
nous étudions en fait une structure particulière en fonction
d’une autre qui nous sert de norme : l’indifférenciation moi -
non-moi constitue un autre type d’organisation de la person­
nalité et de la réalité et je ne saurais trop répéter que nous
devons étudier scientifiquement chaque structure de compor­
tement ou de personnalité non seulement en termes de relation
ou d’opposition au moi le plus mûr qui a donné le sens du réel
mais en termes d’organisation et de structures propres1.

1. La phénoménologie et certains travaux d’anthropologie de Lévi-


Strauss et de Leenhardt ont influencé cette attitude méthodologique dont on
trouvera un antécédent dans le travail de Ferenczi, Stades dans le dévelop­
pement du sens de la réalité. Voir également le livre de H. Werneb. Lorsque
222 I sur l’ambiguïté

La personnalité ambiguë ne manque donc pas de moi et


de sens du réel : elle possède un autre type de moi et un autre
sens du réel. On peut en déduire que l’omnipotence (par
exemple) qui la caractérise, comme elle caractérise l’organi­
sation primitive syncrétique, ne constitue pas un manque de
sens du réel (au sens conventionnel du terme) mais un manie­
ment différent de la réalité, une relation distincte à elle, qui
peuvent même « réussir » au sujet. En ce sens, la toute-puis­
sance dans l’ambiguïté primitive n’est pas une défense contre
le réel, une façon de lui échapper, mais bien une façon autre
de le structurer et de l’utiliser1, ce qui ne veut pas dire qu’à
travers la régression, l’omnipotence ne puisse pas servir de
moyen de défense.
Le moi de la personnalité ambiguë est extrêmement chan­
geant et n’est pas intériorisé comme un moi défini ou « cris­
tallisé » ; il est « superposé », fusionné (avec les objets), et le
sujet ambigu peut faire rapidement siennes des idées, des
attitudes différentes appartenant à divers objets sans qu’il y
ait pour lui confusion ou contradiction. Ce qu’il intériorise
n’est pas un moi mais une fusion moi - non-moi.

► Exemple D. — Un patient présentant une grande ambi­


guïté dit au cours d’une séance, lorsqu’on lui montre les
différents noyaux d’identité qu’il utilise, que cela lui rappelle
l’histoire de l’ivrogne qui s’accroche à un réverbère et qui,
lorsque passe un agent et lui demande ce qu’il fait, répond

je décris les différentes formes d’organisation de la personnalité ambiguë,


c'est une typologie et non nécessairement une pathologie que j'entreprends de
clarifier ; je ne tiens donc pas compte ici de quelques perturbations très liées
à l’ambiguïté telles que la schizophrénie, la schizoïdie et le borderline. C’est
aussi pour cette raison que je ne mets pas le déficit de l’identité au premier
plan de l’ambiguïté ; il m’intéresse de l’étudier en tant qu’identité autre,
avec ses propres variations et sa propre pathologie.
1. Je crois qu’il est ainsi possible de comprendre le problème posé par
A. Racovski au cours de plusieurs réunions scientifiques ; il se demandait
comment le psychopathe (à qui nous attribuons un manque important du
sens du réel) fait pour se débrouiller, quelquefois avec succès. C’est qu’il
n’y a pas un seul type d’identité ni un seul sens de la réalité ; chaque indi­
vidu « construit » sa propre réalité (ou mieux, sa propre fUmwelt, pour
reprendre un terme de V. Uexküll). Ce que nous entendons par sens de la
réalité — ce qui nous sert de modèle ou de norme — n’est donc après tout
qu’une Umwelt culturellement conditionnée et admise comme norme, comme
modèle ou comme idéal mais qui est tout aussi relative que les autres (elles
aussi culturellement conditionnées). C’est pourquoi, ce moi plus intégré qui,
pour nous, a un « sens de la réalité », je l’appellerai moi conventionnel.
DANS LA CLINIQUE PSYCHANALYTIQUE | 223

qu’il y a plein de maisons qui passent devant lui et qu’il


s’agrippe au réverbère en attendant de voir passer la sienne.

Ce patient veut dire en fait qu’il est comme cet ivrogne,


qu’il passe sa vie dans des rôles différents (des maisons diffé­
rentes) et qu’il attend qu’apparaisse sa maison, son identité
définitive pour pouvoir s’installer. Mais cette identité est
entièrement contingente1 ; ce n’est pas un projet qu’il peut
élaborer et compléter lui-même.
Dans l’ambiguïté, on existe mais on n’est pas ; on pourrait
dire que l’on existe, mais que l’on n’a pas le vécu, que l’on a
une existence mais non un vécu, que l’on est « en soi » et non
« pour soi » ; c’est-à-dire que le sujet existe comme pure contin­
gence au sens où pour lui, tout ce qu’il est ou tout ce qu’il a
est le résultat de la « chance », du « hasard » ou de 1’ « éventua­
lité » ; il sent qu’il ne fait rien par lui-même. Il manque à ces
sujets une satisfaction authentique de ce qu’ils sont ou de ce
qu’ils ont ; mais « demeurer » dans quelque chose revient à
« perdre la liberté » que leur fait sentir la contingence. (Il
arrive fréquemment qu’en cours d’analyse des patients se
plaignent ou manifestent leur crainte à ce propos.) Ne pas
sentir ces satisfactions comme étant les leurs correspond à
leur réalité, à leur organisation psychologique car ils sont
— pour reprendre les mots de M. Baranger — « un kaléidos­
cope de personnages ».
Ils présentent également un déficit dans l’utilisation du
refoulement et de l’anxiété comme signal d’alarme ; leur
réaction est directement une réaction de panique. On pourrait
même considérer qu’il y a déficit de l’identité, en comparaison
avec l’identité du moi mûr ou conventionnel, mais il s’agit
en fait d’un autre type d’identité. La personnalité ambiguë
est vide d’intériorité et vide d’extériorité (ou elle possède une
autre intériorité et une autre extériorité) ; le sujet ambigu
donne l’impression (nous entrons là dans le vécu contre-
transférentiel) d’avoir un comportement furtif, inauthen­

1. Que cette contingence se produise ou pas, cela ne dépend pas du sujet


mais d’autres facteurs. « D’un point de vue métaphysique, l’être contingent
est celui qui n’est pas en soi mais dans l’autre » (Ferrater Mora). Il est
important de souligner ici, dans l’usage que je fais de ce terme, le fait que les
attributs de l’être se subordonnent au non-sujet, mais dans le cas présent
le non-sujet n’est pas différencié du sujet lui-même.
224 I sur l’ambiguïté

tique, manquant d’autonomie, naïf, vague, désorienté, hési­


tant, provisoire, inconsistant, changeant ou dubitatif. Pour
l’ambiguïté, on pourrait parler d’une véritable polyvalence
ou d’un caractère protéiforme.
Le sujet ambigu est le partenaire parfait du psychopathe
car il fonctionne par identification primaire et se charge
rapidement du rôle que le psychopathe lui fait assumer ; il ne
ressent pas les contradictions, il est extrêmement perméable,
possède un grand mimétisme, change facilement de rôles ou
d’expression de comportements ; il a une identité de groupe
plutôt qu’individuelle et il est très dépendant des objets et des
événements qui changent ou alternent. On pourrait dire que ce
sujet est lui-même un objet ou un événement de plus ; un autre
de ses traits, que j’essaierai d’expliciter ultérieurement, est
qu’il existe chez lui la mentalisation et non la pensée. Il passe
ou oscille facilement d’un rôle à l’autre ou d’un comportement
à l’autre et on pourrait le définir par la formule : « En lui,
tout peut être tout. » On pourrait dire également que l’identité
mûre (ou le moi conventionnel) se caractérise par l’organisa­
tion de projets qui n’existent pas chez le sujet ambigu en
raison de la « contingence » ou de la « fictivité », c’est-à-dire de
sa grande perméabilité à assumer divers rôles, ce qui donne
une impression de dispersion, de provisoire ou plutôt d’une
éternelle remise à plus tard des décisions. Ce que font les sujets
ambigus ne leur correspond pas ou ne leur appartient pas ;
pas plus que ce qu’ils ont été ou ce qu’ils sont. Le temps, pour
eux, est indéfini et éternel.
► Exemple E. — Il s’agit d’un patient qui parle de sa volonté
de guérir, de terminer son analyse ; à un moment donné il
raconte qu’il pense faire une demande de bourse pour partir
à la fin de l’année faire des études en Espagne car il a des
relations de famille avec le consul et il explique ses relations.
Puis il parle de ses fiançailles et de son désir de se marier avant
de partir et d’avoir rapidement des enfants. Enfin, il déclare
qu’il n’est pas sûr d’aimer sa fiancée et qu’il devrait rompre.
Quand on lui signale l’incompatibilité de toutes ces aspira­
tions, il répond oui, elles sont incompatibles et ajoute qu’il
les désire toutes.

Ses fiançailles, son analyse, son travail, toute sa vie sont


imprégnés de la même ambiguïté : il a une fiancée et n’en a
pas, il va se marier et va la laisser, etc., mais il ne vit pas cela
DANS LA CLINIQUE PSYCHANALYTIQUE | 225

comme quelque chose de contradictoire, bien qu’il soit capable


de reconnaître, dans l’interprétation, l’incompatibilité de
ces désirs. Mais cette incompatibilité est pour lui pure
contingence.
Je voudrais ajouter que, cliniquement, ce patient n’est pas
du tout psychotique ; malgré son âge, son comportement res­
semble plutôt à la dispersion d’un adolescent (il l’est psycho­
logiquement). Il manifeste de l’indépendance (réactionnelle)
mais est très subordonné à ses parents ; il a de forts tabous
sexuels mais connaît parfois des périodes de promiscuité. Il
peut être tyrannique et soumis. Et il vit tout cela sans
angoisse ni contradiction. L’angoisse survient lorsqu’il désire
quelque chose « de façon plus décidée » (c’est-à-dire sans ambi­
guïté) et qu’il ne l’obtient pas (à cause de sa propre ambiguïté).
La non-contradiction est due à ce que chaque attitude ou
chaque intention est fonction d'un segment différent du moi.
Nous nous trouvons devant ce qui paraît être une dissociation
mais ne l’est pas au sens de la dissociation de la position para-
noïde-schizoïde. Dans cette dernière, en plus des différences
que nous avons signalées, s’installe une défense entre termes
dissociés qui sont contradictoires pour le sujet ; la perte de ce
mécanisme de défense engendre alors l’anxiété, chose qui ne
se produit pas dans l’ambiguïté. C’est ce qui différencie éga­
lement, dans certains cas, l’ambiguïté du refoulement car
dans le refoulement ce qui est dissocié n’est pas conscient
mais s’il est interprété correctement, la contradiction est
ressentie et produit l’anxiété. Il y a en cela aussi une différence
d’avec l’annulation obsessionnelle.
► Exemple F. — Il s’agit d’une patiente qui, très souvent,
prend rendez-vous avec des gens le même jour et à la même
heure et si — par hasard — les deux personnes viennent la
chercher, elle laisse « le hasard » résoudre la situation (le
hasard comme contingence).

Il ne s’agit donc pas ici de deux engagements (conduites


ou attitudes) contradictoires mais de conduites qui s’excluent
l’une l’autre et sont incompatibles dans le temps1 et que la

1. Une des particularités de la participation (syncrétisme) est la non-


différenciation du temps, du moins telle que l’entend le « moi conven­
tionnel ». Si toute la personnalité se trouve dans la position glischro-caryque,
nous avons devant nous un cas de schizophrénie simple.

J. BLEGER 8
226 I sur l’ambiguïté

patiente, ne les ayant pas encore discriminées, ne ressent pas


inconciliables.
Pendant les séances, cette patiente manifeste des conduites
explicites, incompatibles mais coexistantes ; si nous avions
affaire au refoulement, les termes de la contradiction seraient
alors antinomiques ou contraires et non différents ou non
discriminés comme dans l’ambiguïté, et l’un d’eux ne serait
pas manifeste mais latent ou inconscient, comme c’est le cas
dans le déplacement ou la projection. Les techniçpies névro­
tiques et les mécanismes qui leur correspondent (conversion,
déplacement, annulation, projection) ne peuvent agir que sur
des éléments opposés et contradictoires, discriminés parce
qu’existe la dissociation de la position paranoïde-schizoïde1.

Il y a dans la personnalité syncrétique quelques problèmes


extrêmement importants que je signalerai simplement sans
entrer dans les détails.
Le premier est le maniement du temps, que j’ai déjà men­
tionné, et celui de l’espace, organisés en eux-mêmes sans
pouvoir être détachés des choses, des événements, des fonc­
tions et des phénomènes et manquant d’abstraction ; ces
conditions sont indispensables pour que ces patients puissent
se référer aux notions de temps et d’espace. S’appuyant sur
des fondements théoriques différents, J. Mom, au Symposium
sur l’œuvre de Melanie Klein, décrivit une patiente qui uti­
lisait des « moyens indirects pour pouvoir se reconnaître et
s’orienter dans le temps et l’espace ». Il cite cette patiente :
« Ah ! Oui ! Maintenant je me rappelle parce que Un tel par­
lait avec Un tel et Madame Chose était assise à tel endroit, etc.
Oui, oui ! J’ai dû être là. »
Le second problème, lié au premier, est caractéristique du
moi syncrétique ; les sujets ne semblent pas reconnaître des
entités individualisées mais des fonctions dans lesquelles
le sujet ne se reconnaît pas lui-même ni les autres comme
entité. On peut citer l’exemple d’un patient dont j’ai supervisé
la cure (il s’agit de ce patient qui, au chapitre Y, tutoie son
analyste) ; alors que la cure était déjà avancée, l’analyste dut

1. Sauf dans le cas des « névroses systématisées » dans lequel ces techniques
maintiennent le noyau agglutiné clivé du moi.
DANS LA CLINIQUE PSYCHANALYTIQUE | 227

donner une série de conférences dans un endroit que le patient


fréquentait assidûment ; le psychanalyste était, dans le contre-
transfert, très inquiet de savoir si son patient était au courant
de ces conférences car il n’y faisait pas allusion pendant les
séances, jusqu’au jour où l’analyste en parla, provoquant
chez lui une très violente réaction ; le patient se sentit envahi
et non respecté dans l’organisation encore pauvre de son
identité et de son intériorité. Plus tard, après avoir analysé
cette situation, le patient signala qu’il lui était intolérable
de penser que son analyste pouvait parler autre part qu’à
la séance et d’autres choses que de lui et qu’il avait décidé
de ne pas assister à ces conférences car « je vous connais
quand vous parlez de moi et si je m’efforce de penser à ce
que vous pouvez dire ailleurs, je pense aussi que vous allez
parler de moi. Et puis je ne peux pas croire que vous
soyez un de mes professeurs. Vous serez toujours mon psycha­
nalyste ». Il ajoute aussi qu’il ne pouvait concevoir ni accepter
de pouvoir écouter son analyste sans le payer comme pour
les séances.
Je crois qu’il est clair ici qu’analyste et patient ne sont pas
deux êtres différenciés mais que leur identité est donnée
par une structure reposant essentiellement sur des fonctions
et des relations et non sur les entités qui établissent ces
relations ou ces fonctions génétiquement. Dans le déve­
loppement, nous savons que l’identité de fonctions apparaît
avant l’identité d’êtres, de sujets ou, de façon plus générale,
avant l’identité d’objets ; l’anthropologie a apporté sur la
question des éléments qui nous permettent de mieux connaître
cette structure si particulière de l’identité, du temps et de
l’espace.
Nous reproduisons ici, sans commentaires, le graphique de
Leenhardt.

e d
228 I sur l’ambiguïté

Telle est la représentation que donne Leenhardt de la struc­


ture de la personne en Mélanésie. Le Mélanésien « ignore son
corps qui n’est qu’un support. Il ne se connaît que par la
relation qu’il entretient avec les autres, n’existe que dans
la mesure où il exerce une fonction dans le jeu des relations et
ne se situe que par rapport à elles. Si on voulait en donner une
illustration, on ne pourrait pas signaler l’ego par un point mais
par des lignes diverses qui marquent les relations ab, ac, ad,
ae, af, etc. Chaque trait l’identifie lui et son père, lui et son
oncle, lui et sa femme, lui et sa cousine, lui et son clan, etc.
Et, au centre de ces rayons, un vide que l’on peut circonscrire
par les points qui marquent le départ de ses relations. Ils sont
les répliques de son corps. Le vide, c’est lui et il est celui qui
porte un nom ».
Ce graphique de Leenhardt s’applique parfaitement au moi
syncrétique. Je ne m’avancerai pas plus loin dans les ressem­
blances qu’il peut y avoir avec les apports de l’anthropologie
car d’une part je tiens à rester centré sur le problème de la
clinique et, de l’autre, j’ai le projet de traiter plus amplement
de ce thème dans un autre ouvrage.

Omnipotence du « moi syncrétique »

L’omnipotence est une des caractéristiques de l’ambiguïté,


quelles qu’en soient ses manifestations cliniques ; il ne s’agit
pas, cependant, d’un contrôle omnipotent de la réalité ; l’omni­
potence fait partie de l’organisation syncrétique et est un de
ses traits. Dans la personnalité ambiguë, elle est une façon
de vivre et de structurer le monde et non de l’éviter. Elle est
une organisation spécifique du moi-monde. Le caractère
de « contrôle » de l’omnipotence provient — une fois de plus —
de ce que l’on privilégie le sens conventionnel de la réalité et
qu’on la juge par rapport à elle. L’omnipotence (qui appar­
tient toujours à l’ambiguïté) peut certainement apparaître
comme la conséquence d’une régression à la position glischro-
caryque, comme une défense devant une réalité persécutrice.
Je ne traiterai pas ici du problème de la régression mais de
celui de la persistance de l’ambiguïté ; signalons cependant
que même dans la régression il y a installation d’une autre
structure du moi et de la réalité ; le « sens de la réalité » peut
DANS LA CLINIQUE PSYCHANALYTIQUE | 229

donc aussi être catalogué comme un contrôle de la réalité au


même titre que le contrôle est admis comme fonction de
l’omnipotence.
Par ailleurs, l’omnipotence (dans la personnalité ambiguë)
ne résulte pas d’une négation de la réalité qui n’est pas elle-
même non plus le résultat de l’omnipotence. La négation de la
réalité n’existe pas là où l’indifférenciation a été conservée.
Il me semble que, dans tous ces chapitres, nous sommes
entrés dans une espèce d’« adultomorphisme » ou de « normo-
morphisme ». Je le redis, l’ambiguïté n’est pas, pour l’essen­
tiel, un déficit de l’identité : elle est une autre identité et un
autre sens de la réalité (qui peuvent ou non être jugés défici­
taires par rapport à l’identité)1.
Dans Mala fe, identidad y omnipotencia, M. Baranger écrit :
« Ce n’est pas par hasard que les patients dont le style de vie
est la mauvaise foi sont si difficiles à saisir. Ils sont aussi fuyants
que le Protée de la mythologie. Selon la légende, ce dieu marin
chargé de garder les troupeaux de phoques de Poséidon (ambi­
guïté déjà manifeste dans cette fonction de berger d’amphi­
bies) avait la connaissance omnipotente de l’avenir mais il
refusait de répondre aux questions des mortels. Pour les fuir,
il avait le don de se métamorphoser en n’importe quel animal
ou en éléments comme l’eau ou le feu. La légende n’explique
pas le pourquoi de la fuite de Protée. On peut penser que ses
métamorphoses protégeaient son omnipotence. »
L’omnipotence se conserve justement par la « ficticité », par
la possibilité de « sauter » d’un rôle à l’autre, c’est-à-dire par la
métamorphose qui empêche ainsi le sujet d’acquérir une autre
organisation de son moi et de sa réalité. On pourrait également
citer l’histoire de ce violoniste qui avait toujours avec lui son
violon dans son étui et était considéré, et se considérait lui-

1. Les travaux de Lévi-Strauss montrent que le primitif n’est d’aucune


manière « a-logique » mais qu’il possède une autre logique qui ne signifie
pas un échec de sa maîtrise de la réalité. La clinique confirme ces faits dans
la mesure où, par exemple, le psychopathe ou l’enfant ne sont pas absurdes
et ne manquent pas d’intelligence : leur pensée est autre, autres leur logique et
leur intelligence. On pourrait se demander s’il ne faut pas reconsidérer les
« propriétés » de l’inconscient : a-logique, a-temporel, etc. Hartmann (1939)
affirme que les voies d’adaptation à la réalité sont multiples et qu’il nous
faut étudier et séparer les différents modes d’adaptation (p. 30 et 31 de
l’édition espagnole de la Psychologie du moi et le problème de l'adaptation).
230 I sur l’ambiguïté

même, comme un grand violoniste, mais qui ne jouait jamais


de son instrument. C’est-à-dire qu’il est un grand violoniste
(il conserve son image toute-puissante, narcissique) tant qu’il ne
se heurte pas à une autre réalité, tant qu’il ne joue pas du violon.
Cette situation ou ce comportement, que nous observons très
fréquemment chez nos patients ou dans la vie courante, fait
que le sujet se sent capable d’une action déterminée, d’un rôle
déterminé mais à condition de ne jamais l’exercer. Il en va
de même, par exemple, avec des hommes politiques qui, dans
l’opposition, apparaissent et se présentent toujours omni­
potents pour résoudre les problèmes économiques et sociaux
mais qui, au fond, veulent ne jamais arriver à devoir les
affronter réellement ; s’ils y arrivent, ils échouent.

M. Baranger, toujours à propos de Protée, écrit : « Ainsi


Protée ne peut simplement refuser de répondre à son interlo­
cuteur : il doit le fuir en se métamorphosant. Si l’interlocuteur
ne se laisse pas vaincre et insiste, Protée ne peut que s’avouer
vaincu et répondre. »
En fait, aussi bien dans le mythe de Protée que dans la per­
sonnalité ambiguë, la métamorphose (le passage d’un noyau
du moi à un autre) n’a pas pour but d’éluder ou de refuser de
répondre mais vient de l’impossibilité d’affronter une autre
réalité qui va démontrer que le sujet n’est pas omnipotent ou,
comme c’est le cas pour Protée, qu’il n’a pas de connaissance
omnipotente de l’avenir.
« La mauvaise foi empêche l’inclusion de la réalité... » Dans
le cas de l’ambiguïté, empêcher l’inclusion de la réalité vient
de ce que les sujets possèdent déjà une réalité organisée au
niveau où ils le peuvent1.

1. Nous pouvons penser qu’à chaque niveau d’organisation ou de struc­


ture du moi le principe de réalité et le principe de plaisir fonctionnent en
même temps. Pour Hartmann (1939), « les conditions de survie de l’espèce
peuvent prendre une forme déterminée dans le développement mental de
l’homme, indépendamment du principe de plaisir — et du principe de réalité
qui en découle secondairement — et servir en outre à réguler les possibilités
de gains de plaisir ». « Le monde extérieur, en tant que facteur indépendant,
régule certaines préconditions à l’application du principe de plaisir. Nous
arrivons ainsi à concevoir que les relations avec la réalité sont déterminées
par le principe de réalité dans son sens à la fois le plus large et le plus limité.
Le principe de réalité au sens large précède historiquement et hiérarchique­
ment le principe de plaisir. »
DANS LA CLINIQUE PSYCHANALYTIQUE | 231

L’omnipotence du « moi syncrétique » vient de la structure


même du moi-monde dans laquelle le plus important est la
non-dis crimination moi - non-moi et moi-surmoi. Ce n’est pas,
à l’origine, une façon d’éluder la réalité, mais une façon de
l’organiser et d’entrer en contact avec elle. La « ficticité » ou
la métamorphose ne créent pas l’omnipotence ; elles ne font
que la préserver.
► Exemple G. — Il s’agit d’un patient qui vient de remporter
un succès très important pour lui et raconte ce fait en séance.
Mais, à mesure que se déroule son récit, arrive un moment où
il dit se sentir étrangement accablé et dégoûté. Je lui inter­
prète alors que cet accablement vient de ce qu’il ressent ce
succès comme un triomphe destructeur contre les autres et
en ce moment contre moi ; il associe alors qu’il a pensé que
ce succès pouvait signifier la fin de son analyse, qu’il devait
se séparer de moi et que, sans vraiment le croire, il avait eu
ce fantasme.
Puis il fait référence à la situation politique du pays et
déclare que beaucoup de choses importantes peuvent arriver ;
j’interprète qu’il veut dire que s’il parvient à avoir un sens
de la réalité plus important et une image de lui-même et de
moi plus réelle, beaucoup de choses importantes et acca­
blantes peuvent arriver.
La séance se poursuit par l’analyse de ce qu’il ressent de
plus accablant dans le succès qu’il vient de remporter : devoir
abandonner son omnipotence, l’image idéalisée de lui-même
et de moi pour les détruire et se situer dans une réalité qui
l’accable parce qu’il perd ce monde idéalisé.
Il dit alors qu’il a eu ces derniers jours l’occasion d’entrer
en contact avec beaucoup de femmes très jolies et sexuelle­
ment faciles mais qu’il ne sait pas pourquoi il ne l’a pas fait ;
il a pensé qu’elles devaient sentir mauvais et associe cela au
fait que jusque-là il n’a jamais voulu regarder les parties
génitales d’une femme parce qu’elles le dégoûtaient.
Je lui dis que ce qui le dégoûte c’est pénétrer la réalité
et être pénétré par elle et que son dégoût vient de ce qu’il
doit incorporer une réalité différente qui rompt avec l’idéali­
sation qu’il avait de lui-même et de moi ; qu’il a maintenant
très peur de se mettre à l’épreuve et de voir échouer ce qu’il a
désiré et qui signifie beaucoup pour lui.

Ce que ce patient vit comme un progrès et comme un


triomphe se transforme en une destruction de son monde omni­
potent (son syncrétisme) ; cette destruction vient de ce qu’il
a incorporé ou qu’il a été pénétré par un monde extérieur
dégoûtant, indigeste et impossible à absorber parce que chez
232 I sur l’ambiguïté

lui il y a fusion entre oralité, monde extérieur, parties géni­


tales, contenus intestinaux et scène primitive.

Si on admet l’existence d’une indifférenciation primitive,


on peut toujours remettre en question la thèse selon laquelle
le premier mécanisme psychologique est la projection
(M. Klein) et l’identification projective-introjective. Pour
Fairbairn, il existe une identification primaire1 ; la projection-
introjection, tout comme l’identification projective-intro­
jective massive apparaissent comme des phénomènes faisant
partie d’un moi plus intégré (dans ses premières ébauches)
qui, à travers eux, « manie » l’ambiguïté ou la maintient clivée.
Que la projection-introjection conduise ou non à l’identifi­
cation ne dépend pas du mécanisme en soi mais de ce qui est
projeté-introjecté ; lorsque apparaît l’identification, le pro-
jeté-introjecté est toujours ambigu (non discriminé).
C’est pour ne pas définir la personnalité ambiguë par ce qui
lui manque mais par ce qu’elle est que j’ai proposé le terme
de « moi syncrétique ».
Ce qui caractérise le « moi syncrétique » c’est le manque de
discrimination : l’identification projective-introjective ne
s’est pas faite (voir exemple c) ; cependant, le syncrétisme
n’est pas toujours assimilable à une psychose. Ainsi, par
exemple, un patient qui commence sa première séance d’ana­
lyse établit dès la première minute une relation qui correspond

1. Fairbairn dit à ce propos : « J’emploie ici le terme d’identification


primaire pour signifier l’investissement d’un objet qui n’a pas été encore
différencié du sujet. » « Cette expression est plus communément utilisée pour
signifier l’établissement d’une relation fondée sur la non-différenciation
d’avec un objet qui a été, dans une certaine mesure, différencié. » C’est ce
que l’on doit appeler « identification secondaire ».
Nombreux sont les auteurs qui montrent la difficulté d’accepter l’existence
de l’introjection-projection aux tout premiers stades lorsqu’il n’y a pas
encore de discrimination ou de différenciation entre l’interne et l’externe
(S. Foulkes, H. Jacobson, E. Freeman). Ainsi, Freemann dit que l’identi­
fication primaire ne peut se baser sur l’introjection puisque celle-ci est « une
phase du développement qui précède le moi et la relation qui sépare le self
des objets ».
Greenacre (1960) rappelle que pour Hartmann, Kris et Löwenstein
le moi et le ça émergent d’un état d’indifférenciation et que le moi ne se
différencie pas à partir du ça (conception de Freud). Elle différencie égalemenî
l’identification primitive qui appartient à un stade d’indifférenciation
incomplète entre le moi et l’objet, de l’identification « telle que nous l’enten­
dons après installation du moi ».
DANS LA CLINIQUE PSYCHANALYTIQUE | 233

à un transfert narcissique. Il avait été traité pendant plusieurs


années par une psychanalyste et changer pour un psychana­
lyste le fait superposer totalement ce changement à une situa­
tion émotionnelle très intense vécue pendant son enfance
lors de la séparation de ses parents puis, des années plus tard,
lors de leur réconciliation à laquelle il fallut le préparer lon­
guement car il était resté plusieurs années sans voir son père.
Il ne s’agit pas là d’une projection ou d’une identification
projective étant donné qu’à partir d’un trait commun aux
deux situations (la rencontre avec un analyste père inconnu
préparée par l’analyste mère), le moi du patient se met à
fonctionner au niveau où la discrimination entre présent et
passé n’existe pas.
Le phénomène de la participation n’exige pas inévitablement
l’hypothèse de l’identification projective-introjective mais
consiste à mobiliser et à actualiser des niveaux de person­
nalité qui fonctionnent directement avec cette structure.
Devoir admettre, comme on le fait, l’existence, pour tous les
cas, de l’identification projective-introjective suppose que
chaque sujet est un « système fermé » qui communique avec
les autres via divers canaux ; par contre, admettre la parti­
cipation comme un phénomène originaire suppose que le
point de départ de l’être humain est une organisation en
« système ouvert » et que cet être va peu à peu s’individualiser
et se personnifier. Dans l’exemple que nous venons de citer,
il s’agit d’une mobilisation et d’une actualisation des niveaux
de participation.
Cela n’exclut pas l’existence de l’identification projective-
introjective qui forme les « mécanismes » dont dispose le moi
le plus intégré pour agir sur la partie psychotique de la person­
nalité ; dans cet exemple, comme dans beaucoup d’autres,
il y a en revanche une entrée en jeu directe et au premier plan
d’un autre niveau d’organisation correspondant au « moi
syncrétique ».
Afin de mieux voir la différence, je montrerai deux exemples
d’identification, l’une projective, l’autre introjective.

► Exemple H. — Un patient raconte que sa fiancée est


malade, qu’elle a de la fièvre et qu’elle souffre de cystite.
Il associe et se rend compte que la date de la menstruation
de ce mois est passée et il commence à avoir peur que sa
234 I sur l’ambiguïté

fiancée ne soit enceinte et que la cystite ne soit un symptôme


de grossesse.
J’interprète qu’il est très affecté et très impliqué car si
d’un côté il craint qu’elle ne soit enceinte, de l’autre il a
peur que sa fiancée ne doive avorter et il sent qu’un avortement,
ou une grossesse, est trop pour lui.
Le patient acquiesce, dit qu’il a pensé avec effroi à la possi­
bilité d’un avortement ; puis il reste silencieux quelques ins­
tants et déclare qu’il a très envie d’uriner et qu’il aimerait
que la séance se termine tout de suite pour pouvoir aller aux
toilettes.
L’identification introjective se manifeste dans le fait qu’il
sent la grossesse et la cystite de sa fiancée comme siennes.

Ce patient possède une personnalité très passive et on lui a


souvent analysé et interprété que cette docilité recouvre son
avidité ; il est docile pour inciter les autres à lui donner des
conseils, ce qui est une façon de « prendre » passivement et de
recevoir sans se sentir coupable (puisqu’on lui « donne » et
que ce n’est pas lui qui vole ou qui suce).
Un jour, il déclare que sa fiancée est très bonne et très
docile mais que depuis qu’il s’en est rendu compte il a com­
mencé à la rejeter et qu’il ne la supporte plus ; il fantasme ou
fait le projet de rompre avec elle.
Nous sommes ici devant un cas d’identification projective :
le moi du patient méconnaît sa propre docilité et la rejette sur
la fiancée en fonction de ce que signifient cette docilité et son
contenu ; son moi le plus intégré établit un clivage entre les
deux niveaux de participation. Dans cet exemple, le moi syn­
crétique (les niveaux de participation) ne s’est pas manifesté
sur le devant de la scène mais a été clivé et le moi le plus
intégré a utilisé l’identification projective pour se « libérer »
de lui.
Je ne fais que signaler ce problème qui demande, bien évi­
demment, à être plus approfondi. J’ajouterai simplement que,
par rapport au syncrétisme d’un psychotique, celui d’un non-
psychotique est facilement réversible. En eux-mêmes, pris
séparément, il n’y a pas de différence.
DANS LA CLINIQUE PSYCHANALYTIQUE | 235

Phénomènes de transition

Lorsque ce « moi syncrétique » (ou sa « ficticité ») com­


mence à changer pour atteindre un autre degré d’identité ou
de formation de la personnalité, des phénomènes de transition
apparaissent comme par exemple le sentiment de vide (le
spleen, le cafard), le doute et l’anxiété désespérée pour qu’un
objet « satisfasse » ces sujets et « donne un sens à leur vie » ;
en fait, ce qu’ils cherchent est une relation symbiotique
(syncrétique) stable ou « bonne » qui leur permette de déve­
lopper leur personnalité1.
L’expression « je n’en sais rien » est fréquente, comme on
le verra dans l’exemple suivant où apparaît une première
ébauche de « soi-même », d’une intériorisation, vécues cepen­
dant comme un vide, comme une carence de....

► Exemple I. — Il s’agit d’un étudiant qui interviewe une


jeune fille de 23 ans. Il est clairement établi qu’il s’agit d’une
interview, mais au début l’interviewée reste perplexe car elle
pense qu’on lui fait passer un test. Après quoi elle raconte :
« Je me suis trompée de rue... je marchais... et j’ai vu une
rue avec un numéro. Vous m’aviez dit 12 novembre et j’ai
vu quelque chose comme ça... enfin, je n’en sais rien... c’était
un autre numéro et un autre mois... oui... 3 février... je crois...
je ne trouvais pas le numéro exact mais je suis entrée là où
le numéro me paraissait le plus exact... Je suis montée au
second, j’ai sonné. Une vieille et grosse bonne femme m’a
ouvert, elle était allemande et elle m’a regardée d’un drôle
d’air. Allez donc savoir ce qu’elle pensait. J’ai demandé A...
et elle m’a répondu : « Ici, il n’y a pas de A... » et elle m’a
fermé la porte au nez. Elle a demandé à quelqu’un à l’inté­
rieur, je ne sais pas. Quelle histoire. Après, j’ai bien fait
attention à la rue et je me suis aperçue que je m’étais trompée.
Pas mal, hein ? »
Elle prend une cigarette du paquet de l’étudiant, qui est
sur le bureau, en disant : « Vous permettez ? » Elle fume en
silence, montre un cendrier rond et haut et dit : « Ça donne
envie de le remplir, non ? Bon... de quoi s’agit-il ? Parler
de moi, c’est différent, en revanche les tests... je ne sais pas...

1. Le vide et la recherche angoissée d’objets qui en découle peuvent


conduire à la promiscuité sexuelle, auquel cas les parties génitales sont
utilisées pour remplir ce vide sans y parvenir pour autant. La promiscuité
(de même que la masturbation) est alors compulsive. La boulimie ou d’autres
phénomènes ayant la même signification peuvent apparaître à la place de la
promiscuité sexuelle.
236 I sur l’ambiguïté

ce n’est pas la même chose... Bon... là aussi on voit tout, non ?


mais au moins on sait ce qu’on dit. »
Puis elle dit qu’elle ne peut ni étudier ni passer d’examen.
Pendant un examen « si le professeur trouve que ce que je dis
n’est pas bien, eh bien, je sais qu’après tout ce que je vais
dire ça sera mal... C’est toujours comme ça ».
Puis elle parle de sa famille « qui ne la comprend pas »
et de son désir de partir de chez elle.
« De plus, ça ne leur fait rien que je m’en aille. Qu’est-ce
que ça peut leur faire que je m’en aille ? Ils n’ont pas besoin
de moi, ils peuvent vivre sans moi. Mais moi sans eux, qu’est-ce
que je ferais ? Je ne sais pas, j’ai l’impression que sans moi,
eux ça leur est égal, mais moi sans eux ce n’est pas possible. »
« Je n’ai rien. Qu’est ce que je ferais sans eux ? Je ne sais pas.
Sans eux, je peux mourir. C’est comme si je n’avais rien.
Je dépends d’eux pour tout. Et puis je ne peux rien faire.
Quelquefois, je discute, mais seulement pour dire le contraire.
Je ne sais pas, quand je parle par exemple, avec des commu­
nistes, je donne une opinion, je dis quelque chose, mais au
fond je m’en fiche complètement, ça ne me fait rien du tout.
Je peux être d’un autre avis, ne pas être d’accord... ou faire
pareil avec les gens de droite (elle ajoute immédiatement),
enfin, non, avec ceux de droite ça me gêne plus... Bon, mais
le problème c’est que je peux discuter rien que pour dire le
contraire... je ne sais pas si vous me comprenez : pour dire
le contraire et non pas pour dire quelque chose en faveur du
contraire... Vous comprenez ? C’est la même chose avec mes
problèmes. Quelquefois je me demande si ce sont des pro­
blèmes ou non. Avant, je savais quels étaient mes problèmes,
comment ils étaient, ce qui m’arrivait. Maintenant je ne sais
plus, je ne sais plus si ce sont des problèmes ou pas, quels sont
les problèmes, comment ils sont. Et c’est bien pire parce
que je pense que je m’y habitue. Vous vous rendez compte ?
Je pense qu’avant au moins je savais, mais maintenant je
doute... et je crois que c’est parce que je m’y habitue. Qu’est-ce
que vous en pensez ? Dites-moi si vous pensez que j’ai des
problèmes, s’ils sont sérieux... Qu’est-ce que je devrais faire ? »
Sans attendre de réponse, elle poursuit :
« Bon, d’abord le problème de l’activité. Faire des choses,
faire quelque chose. Je sens que rien ne m’intéresse. Absolu­
ment rien. Comme si je ne pouvais pas bouger. J’aimerais
faire quelque chose pour le plaisir de le faire... quelque chose
comme la vocation de faire quelque chose. Mais tout m’est
égal. Même sortir... je veux dire pas seulement faire quelque
chose, mais aussi me promener... m’amuser, quoi ! Ça aussi,
ça m’est égal. Je n’ai jamais envie de bouger d’où je suis.
Quand je suis chez moi, je ne veux pas bouger, j’ai envie de
rester là et, quand je sors, je ne veux pas rentrer. Je veux
toujours rester là où je suis. Ne pas changer. Je ne peux pas
DANS LA CLINIQUE PSYCHANALYTIQUE [ 237

changer. Quand je me réveille le matin, je veux continuer à


dormir. (Silence.) Je ne sais pas, j’aimerais quelque chose qui
me permette de penser, quelque chose que j’aie envie de faire
quand je me réveille, mais rien. Je ne peux jamais m'accrocher
à quelque chose. Tout m'est toujours égal. »

Nous avons précisé au début de cet exemple que la jeune


fille avait accepté l’interview tout en continuant à croire
qu’il s’agit d’un test, de sorte qu’elle se trouve perplexe devant
l’interviewer ; l’ambiguïté est typique : elle sait qu’il s’agit
d’une interview mais elle vient pour passer un test.
Puis elle perd pied, elle n’a pas vraiment entendu rue du
12-Novembre parce que pour elle il n’y a pas de différence entre
ce numéro ou un autre, ou une autre rue ; il y a indiscrimi­
nation et désorientation dans l’espace qui sont une expression
de son ambiguïté.
Elle nous fait remarquer que c’est seulement après l'action
qu’elle peut reconnaître qu’elle s’est trompée, qu’elle peut rec­
tifier son comportement et se souvenir1.
Un autre aspect de son ambiguïté apparaît fréquemment
lorsqu’elle dit : « Je ne sais pas » ou lorsqu’elle termine ses
phrases par : « Pas mal, hein ? »
Lorsqu’elle remarque le cendrier et dit : « Ça donne envie de
le remplir, non ? », elle parle d’elle-même : elle est aussi vide
que le cendrier et elle exprime le désir qu’on la remplisse de
contenus et de sens, c’est-à-dire d’elle-même. Elle a besoin
d’être remplie par d’autres et c’est pourquoi elle préfère le
test à l’interview : pour ne pas savoir ce qu’elle dit et ce qui se
passe. Elle cherche à être remplie et a besoin que l’autre lui
donne le sens de ce qu’elle fait en même temps qu’elle fuit
(elle préfère le test) le fait d’être active ou d’assumer ce qu’elle
veut (parce que, en même temps, elle ne le veut pas).
Lorsqu’elle parle de l’examen, de son attitude face au pro­
fesseur, elle parle de son mimétisme : l’installation rapide
d’un syncrétisme avec un dépositaire dont elle ne se diffé­
rencie pas à ce moment.
Lorsqu’elle parle de sa famille et dit qu’on ne la comprend
pas, elle exprime son propre sentiment de ne pas se comprendre

1. Lily S. de Bleger a signalé que l’actuation et la perversion ne sont pas


seulement des « décharges » mais qu’elles peuvent conduire à un apprentissage.
238 I sur l’ambiguïté

elle-même. Elle montre une dépendance envers sa famille et


une tendance à rompre, extérieurement, cette dépendance ;
elle prétend résoudre son problème psychologique par des
actions, tente de trouver une solution à la dépendance psycho­
logique en s’en allant, ce qu’elle ne peut pas faire parce qu’elle
possède une identité de groupe. Son sentiment apparaît
clairement : en se séparant de sa famille, elle se détruit (« sans
eux je peux mourir »). Puis lorsqu’elle parle des attitudes
qu’elle adopte au cours de discussions on voit comment être
contre c’est être quelqu’un, comment elle s’oppose ainsi à son
syncrétisme. C’est l’attitude typique de l’adolescent que l’on
peut définir comme « l’identité du je m’oppose »h L’expérience
ne l’atteint pas et n’est pas intériorisée comme sens de l’action.
C’est cependant par l’action qu’elle peut quelquefois rectifier
(par exemple lorsqu’elle se trompe de rue).
On peut également se rendre compte de l’ambiguïté et de la
rupture de son identité précaire (son identité de groupe)
lorsqu’elle dit qu’elle ne sait pas si elle a des problèmes ou si
elle n’en a pas, quels sont ces problèmes alors qu’avant elle
les connaissait.
Sa dépendance se manifeste lorsqu’elle termine la phrase
suivante en s’adressant à l’interviewer : « Que devrais-je
faire ? »
Puis elle sent qu’elle ne peut pas bouger ; si elle « bouge »
(psychologiquement), son ambiguïté réapparaît (elle veut
changer et elle ne le veut pas). Pour changer, elle devrait en
effet passer par des confusions et des contradictions qu’elle
ne peut tolérer ni supporter. C’est pourquoi elle attend tout
de la contingence.
Il n’y a pas chez cette jeune fille une simple carence d’iden­
tité ; il y a aussi existence d’une identité (d’un moi) syncré­
tique en crise. Cette crise est bloquée et ne fait pas complète­
ment irruption parce qu’elle engendrerait de la désorganisa­
tion, de la confusion et des contradictions. Pour pouvoir
résoudre cette situation symbiotique et son ambiguïté, elle
devrait pouvoir s’appuyer sur une relation symbiotique sûre,1

1. Un dirigeant étudiant disait à chaque fois qu’il arrivait à une réunion :


« Je ne sais pas de quoi on parle mais je suis contre. » Il acquérait ainsi en
plaisantant une identité qui lui permettait de résoudre son ambiguïté. Je ne
traiterai pas ici du rapport entre le « mot d’esprit » et l’ambiguïté.
DANS LA CLINIQUE PSYCHANALYTIQUE ] 239

c’est-à-dire sur une situation offrant suffisamment de sécurité


pour pouvoir affronter (avec un moi supplémentaire) la
confusion et les contradictions qui apparaîtraient si elle
tentait de résoudre son ambiguïté et sa symbiose. Ainsi que
nous l’avons signalé à plusieurs reprises, pour résoudre la
symbiose il faut, paradoxalement, une bonne relation symbio­
tique, c’est-à-dire que la symbiose ne peut se résoudre que
dans une relation symbiotique sécurisante et non pas précaire,
inexistante, asphyxiante ou claustrophobique.

Le « phénomène de manichéisme » est lui aussi un des


phénomènes typiques de la transition (lorsque commence ou
s’installe une période de rupture de l’ambiguïté) ; ce phéno­
mène consiste en une polarisation extrême, ressentie parfois
par le sujet comme un dilemme insoluble dans lequel il se
débat avec des réactions très angoissantes. Ces phénomènes
peuvent ne pas être transitoires et s’installer de façon perma­
nente ou réapparaître durant de très longues périodes.
► Exemple J. — Un patient a deux « flirts » stables et ne
peut se décider ni pour l’un ni pour l’autre. Il raconte que
A... n’aime pas s’habiller bien et qu’il la voit comme une pau­
vresse. Mais B..., qui aime s’habiller bien, il la voit comme une
minette. A... n’est pas sportive et supporte mal le soleil, le
grand air, et cela « le met en colère » mais B... qui est tout le
contraire l’irrite aussi parce qu’il la trouve narcissique.

Le phénomène de manichéisme est ici tout à fait intéres­


sant ; l’ambiguïté se polarise selon deux extrêmes qui s’ex­
cluent l’un l’autre. Or il ne s’agit pas d’une contradiction
ou d’une opposition de deux termes antinomiques comme dans
le cas de la division schizoide mais bien de l’opposition de deux
aspects qui, chacun séparément, présentent un conflit pour le
sujet. Celui-ci tente de distribuer son ambiguïté dans des
dépositaires parce qu’il ne peut tolérer sa propre ambiguïté
ni la discrimination de son ambiguïté à l’intérieur de lui-même.
Le manichéisme réside alors en une opposition qui n’oppose
pas les deux termes antinomiques d’un seul ensemble mais
des termes différents qui contiennent chacun des éléments
contradictoires non discriminés.
240 I sur l’ambiguïté

Conflit et dilemme

Kurt Lewin a décrit trois types de conflits. Dans le premier,


« attraction-attraction » ou « positif-positif », le sujet se trouve
placé entre « deux valences positives d’intensités à peu près
égales » ; c’est le conflit de l’âne de Buridan. Lewin affirme
que la solution est ici relativement facile mais qu’il peut
parfois y avoir « oscillation entre les deux attractions ».
Le second type de conflit « a lieu quand l’individu se trouve
placé entre deux valences négatives à peu près égales ».
Quant au troisième, il surgit « lorsque deux valences, l’une posi­
tive et l’autre négative, coïncident au même endroit ».
C’est ce dernier, le conflit « attraction-rejet », qui, en remon­
tant aux travaux de Freud lui-même, a été le plus étudié
en littérature psychanalytique ; nous y inclurons les deux
autres types de conflit, bien qu’ils présentent des différences
essentielles qu’il nous faut expliquer.
Les cas décrits par K. Lewin comme des conflits « positif-
positif » d’une part et « négatif-négatif » de l’autre sont, en
réalité, des phénomènes de manichéisme se manifestant comme
conflits alors qu’en fait ils ne le sont pas. Dans le cas du
« positif-positif », le sujet veut deux choses qui s’excluent et
maintient ainsi une ambiguïté car, en cherchant bien, il
accepte et rejette chacune des deux choses qu’il désire et
qui s’excluent. C’est, par exemple, le cas de l’étudiant qui,
pendant des années, ne peut opter pour médecine ou l’école
d’ingénieurs : selon la dénomination de Lewin, on se trouverait
ici devant un conflit « positif-positif » mais en fait on voit
que, pour l’étudiant, le conflit se trouve aussi bien dans le
fait de continuer médecine que de faire ingénieur, qu’il a
peur de l’échec et qu’il ne se décide ni pour l’une ni pour
l’autre séparément. Ce qui apparaît comme un conflit cache
en fait une situation d’ambiguïté avec chacun des deux
objets qui semblent tous deux être une attraction. Dans le
cas du conflit « rejet-rejet », où le sujet doit décider entre
deux choses qu’il rejette, on peut, en observant mieux, voir
que chaque élément est désiré et rejeté mais avec une ambi­
guïté ne pouvant être résolue parce que attraction et rejet ne
sont pas définis mais polarisés de façon manichéenne.
Le problème du manichéisme est posé pour des dilemmes
DANS LA CLINIQUE PSYCHANALYTIQUE | 241

qui recouvrent des situations profondément ambiguës et se


différencie ainsi du conflit où s’affrontent en même temps et
sur un même objet deux tendances contradictoires anti­
nomiques (le cas de la division schizoide en dérive).
Ces phénomènes de transition tels que nous les avons décrits
(« phénomène de vide » dans le premier cas et « phénomène
de manichéisme » dans le second) ne sont pas toujours des
situations pathologiques en soi mais peuvent être un moyen
pour l’ambiguïté de se résoudre : discriminer et passer du
syncrétisme et de la position glischro-caryque à la position
paranoïde-schizoïde. En tout cas, la pathologie réside ou
pourrait résider dans la persistance ou la stéréotypie du
manichéisme (du dilemme) sans que l’ambiguïté — qui est
maniée ou contrôlée dans ces comportements — trouve une
véritable solution.
Ajoutons à cela qu’aux moments où, dans le moi de ficticité
(ou dans le moi factique), il y a passage d’un noyau d’identité
à un autre, le patient peut avoir « un trou » ou avoir recours
à l’embololalie. L’oscillation peut être un phénomène de
transition, ambigu en lui-même.

« Moi factique »
et personnalité psychopathique

La personnalité ambiguë peut donc se maintenir et c’est


en ce sens que je l’ai décrite. Mais cette ambiguïté primitive
(sa persistance dans la personnalité ambiguë) peut s’organiser
autrement. Je décrirai ici brièvement deux de ces organisa­
tions ; le « moi syncrétique » peut s’organiser en personnalité
psychopathique ou en « moi factique » ; les passages des uns
aux autres (progressifs et régressifs) suscitent les « phéno­
mènes de transition » que je viens de décrire.
Les sujets à « moi factique » « adhèrent » ou s’immobilisent
dans certains noyaux de leur ambiguïté de telle sorte qu’ils
la limitent et la « fixent ». Ce mécanisme serait à la base de
certains types de caractêropathies et particulièrement de la
caractêropathie obsessionnelle1. Si la fluctuation ou la « ficti­
cité » du « moi syncrétique » cesse d’exister, ces sujets s’orga­
nisent en s’attachant à une institution, un groupe, un travail,

1. Voir W. Reich, L'analyse caractérielle, Paris, Payot. (N.d.T.)


242 I sur l’ambiguïté

des choses, des personnes ou des événements dont ils ne sont


pas discriminés. Le moi n’est pas encore intériorisé et existe
comme « moi factique » : le sujet est dans l’action, dans les
relations, dans le travail, dans le groupe, etc., l’action et
l’activité prédominent, il n’y a pas d’intériorité ni de « soi-
même » et lorsque ces sujets parlent (en séance ou en dehors),
ils parlent de faits, de choses, de personnes, d’activités,
parce que c’est leur façon de parler d’eux-mêmes, parce que
tout ca, c'est eux. Les relations avec les autres s’établissent
« en faisant quelque chose ». On pourrait leur appliquer
l’expression de Handelsman : « Leur drogue, c’est les gens. »

► Exemple K. — Il s’agit d’un entretien fait en hôpital


par un étudiant avec une femme qui vient visiter un malade.
Le médecin présente l’étudiant qui, immédiatement, a une
réaction de rejet et d’étonnement comme s’il pensait : « Que
va bien pouvoir me dire cette bonne femme ? »
L’interviewée est une personne d’environ 45 ans et qui tout
au long de l’entretien regarde l’étudiant dans les yeux pour
voir l’effet que ses mots font sur lui ; elle termine souvent ses
phrases par une interrogation, ou des expressions comme
« vous ne croyez pas ? ».
Elle commence à parler et raconte en souriant qu’elle vient
visiter un malade mais ne l’a pas trouvé parce qu’il est sorti
acheter quelque chose et qu’elle ne comprend pas comment
on l’a laissé sortir. « Pauvre homme, dit-elle, allez savoir ce
qui peut arriver à cet homme seul dans la rue » ; elle exprime
de la pitié et de la compassion pour les malades.
Pendant un moment de silence, l’étudiant lui dit qu’il
aimerait qu’elle parle d’elle, de ce qu’elle fait, de ce qu’elle
ressent, de ce qu’elle pense.
Elle répond : « Que je parle de moi ? Vous voulez me
connaître, moi ? Ah ! bon ; ah ! bon... Qu’est-ce que je peux
vous dire de moi ? Le travail, la messe, visiter les malades
et des petits orphelins. Parce que moi, je n’ai jamais été de
celles qui aiment les bals, les fêtes. Bon, qu’est-ce que je peux
vous dire d’autre ? »
L’étudiant lui demande quel est son travail.
« Je fais des ménages. Je fais ça très bien. Depuis que je
suis petite. Je viens de province. Mes patrons m’ont emmenée
de Cordoba à Santa Fe, je m’occupais du ménage, tout ce
ii’une fillette peut faire, aider à la cuisine, nettoyer, tout ça.
Ï près, quand les enfants sont nés, j’ai commencé à m’occuper
d’eux, j’ai été nourrice. Quand mes patrons décidèrent de
venir à Buenos Aires, ils m’ont demandé si je voulais venir
et ils m’ont dit que je devais demander la permission à mes
DANS LA CLINIQUE PSYCHANALYTIQUE | 243

parents. Mes parents ont dit oui et je suis venue. Je leur


écrivais parce que je sais lire et écrire depuis que j’ai 8 ans,
pour les lettres et tout ça, je n’ai pas de problèmes. Je suis
restée avec eux à Buenos Aires. Je me suis occupée du premier
bébé. Après, ils en ont eu un autre et je m’en suis occupée
aussi. Mais après, le plus petit a attrapé une maladie de poi­
trine, il était jaloux du plus grand et, comme il était malade,
le médecin a dit que le climat de Buenos Aires n’était pas bon
pour lui ; ils décidèrent de rentrer à Cordoba. Bien sûr, ils
avaient une maison là-bas. Ils m’ont demandé si je voulais
aller avec eux. Je suis restée ici et j’ai continué à travailler
comme nourrice, j’ai fait beaucoup de maisons, je me suis
occupée de beaucoup d’enfants. J’étais un peu plus grosse à
l’époque. J’ai commencé à maigrir, surtout de la poitrine.
Mon médecin m’a dit que c’était parce que j’avais trop d’en­
fants sur les bras. Alors j’ai arrêté. Je n’ai plus fait que
des ménages. Maintenant, je m’occupe de la maison de gens
qui sont presque toujours en Europe. Ils ont confiance en
moi, ils me laissent les clés, j’y vais et je fais le ménage, tous
les jours. J’y vais à l’heure que je veux. Je fais aussi le ménage
chez un docteur. Je vis ailleurs, j’ai mon chez-moi où je vis
seule. J’ai eu beaucoup de patrons ; quand j’étais nourrice,
je partais seulement quand les enfants étaient grands et
n’avaient plus besoin de moi. Je rends toujours visite à tous
mes patrons, ils m’aiment beaucoup. Je n’ai jamais eu de
problèmes là où j’ai travaillé, on avait toujours confiance en
moi, c’était comme si j’étais de la famille. »
L’étudiant note à ce moment-là qu’il a la sensation d’être
accablé et qu’au fur et à mesure il commence à se sentir mal,
angoissé et surtout très triste. Cette sensation de tristesse et de
peine augmente à mesure que se poursuit l’entretien.
La femme reste en silence puis poursuit :
« Et puis, mon petit, j’ai toujours aimé travailler. Je ne sais
pas ce que je ferais sans mon travail ; il m’a toujours donné des
satisfactions, des joies. » (Elle se tait.)
L’étudiant lui dit : « Et à part travailler ? » Elle répond :
« Eh bien, je visite des malades, j’aime faire le bien, aider
les gens, les orphelins, les vieillards de l’asile. J’ai une très
bonne amie. Elle et son mari n’ont pas d’enfants et on ramasse
toujours des vêtements pour les vieillards, des jouets pour
les enfants. Et puis, mes dames me donnent toujours de
l’argent pour ces œuvres et alors, quand on a assez de choses,
on va par exemple à l’asile de vieillards, à Cáceres, et on
apporte des choses aux petits vieux. Quand je peux, je le fais
toujours. Je vais aussi à l’hôpital des enfants, enfin, tout ce
qui est œuvre de charité. Parce que je crois qu’il faut faire
le bien à ceux qui souffrent. Vous ne croyez pas ? » (Elle
continue.) « Je crois que ce doit être comme ça. Je pense
toujours que je dois aider les autres et je ne demande pas aux
244 [ sur l’ambiguïté

autres de m’aider. Je vais bien, grâce à Dieu. Je demande


toujours à Dieu d’avoir la foi comme je l’ai toujours eue
toute ma vie. Et je demande à la Providence divine trois
choses : la santé, le travail et la résignation. »
L’étudiant lui demande : « Pourquoi ces trois choses ? »
« Parce que si j’ai la santé, ce qui est le principal, je vais
bien et je peux travailler. Et la résignation, la résignation...
parce que... comme ça je peux accepter ce qu’il veut que je
fasse. Je suis très reconnaissante à Dieu parce que la vie a été
très bonne pour moi. Il y a deux choses que j’apprécie par­
dessus tout et que j’ai obtenues par ma vie et mon travail.
La première, c’est la confiance que les gens ont toujours eue
en moi et l’autre, c’est les relations que je me suis faites. J’ai
toujours eu des patrons du meilleur monde, des gens très
bien, un médecin, un avocat, des gens avec des propriétés,
des patrons d’usine. Par exemple, il y en a un qui était patron
de X. X..., vous savez, cette si grande usine. Et qu’est-ce
que je peux vous dire d’autre, mon petit, ils m’ont toujours
très bien traitée. Partout on m’a toujours tout laissé, même
les clés quand les patrons n’étaient pas là. Et ils avaient tous
de grandes maisons, je me faisais toujours des amis, la cuisi­
nière, la femme de chambre, le chauffeur, enfin tout le monde
m’aimait beaucoup et je les vois toujours. Quelquefois, dans
la rue, je rencontre un des enfants que j’ai élevés, un coup
de klaxon et il m’emmène. Ils m’appellent la Cordobesita
parce que j’ai toujours été très Cordobèse. »
L’étudiant lui pose des questions sur sa famille à Cordoba
et elle parle de ses frères, de ses parents puis, lors d’un nouveau
silence, elle demande si l’étudiant veut lui poser d’autres
questions et celui-ci lui rappelle qu’elle a dit qu’elle n’aimait
pas sortir. Elle poursuit :
« Non, je n’ai jamais aimé cela. Je ne sortais qu’avec mes
patrons. Ils m’emmenaient prendre le thé chez « Harrods »
ou à « Paris ». Je m’habillais et j’allais avec eux. Nous allions
toujours dans des endroits très chics ; je m’occupais des
enfants et je buvais du thé. Même maintenant une de mes
dames me téléphone parfois et me dit : « Venez, Carmen,
nous partons en week-end. » Alors j’y vais. Je l’aide à préparer
le thé et on va tous à la maison de campagne. Je les aide
parce que, même s’il y a des domestiques sur place, j’ai plus
d’expérience. Quelquefois je passe les week-ends là-bas. Des
fois, au lieu d’aller dans la voiture, avant, je vais au cimetière
de... voir un de mes patrons qui est là-bas. Je vais toujours
voir mes patrons qui sont morts, leur porter des fleurs, les
voir. J’en ai un au cimetière de Chacarita, un autre au cime­
tière de Recoleta et comme ça, je leur rends toujours visite.
Et je prie pour eux. »
L’entretien se poursuit sur la religion et les œuvres de
charité.
DANS LA CLINIQUE PSYCHANALYTIQUE | 245

La dépendance de l’interviewée qui ne cesse de regarder


l’étudiant et termine la plupart de ses phrases par : « Vous
ne croyez pas ? », est constante dans cette interview. Sa
propre situation d’invalidité se manifeste à travers la pitié
avec laquelle elle traite les pauvres et les vieux et elle présente
une situation paranoïde ou persécutoire : « Allez donc savoir
ce qui peut arriver à cet homme seul dans la rue. » L’étudiant
se sent accablé par sa façon de parler mais en réalité c’est
son organisation narcissique qui accable. La facticité apparaît
ici dans le fait qu'elle est ce qu'elle fait, qu’elle prend facilement
les rôles qu’on lui donne et qu’elle s’identifie avec les familles
avec lesquelles elle vit ou a travaillé ; par exemple, elle dit :
« C’était comme si j’étais de la famille. » Et plus loin, elle
dit « mes dames » comme s’il s’agissait de ses femmes et non
de ses patronnes.
On notera aussi la situation de dépendance et de soumission
dans l’expression « santé, travail et résignation », puis son
identification à ses patrons ; toute sa personnalité se fonde
sur la participation comme si tout ce que possèdent ou ont
possédé ses patrons était à elle : « J’ai toujours eu des patrons
du meilleur monde... nous allions toujours dans des endroits
chics... » Sa facticité se trouve aussi dans le fait que tout le
passé continue à être présent : elle va au cimetière « voir »
ses patrons décédés, leur rendre visite, leur porter des fleurs.
Puis elle dit : « J’en ai un au cimetière de Chacarita, un
autre au cimetière de Recoleta et comme ça je leur rends
toujours visite. »

La dépendance de ces sujets par rapport à leur travail, un


groupe ou d’autres personnes (une organisation ou une identité
stables) est très étroite mais étant donné qu’elle est liée à des
événements ou à des actions, eux-mêmes apparaissent, super­
ficiellement, très indépendants alors que cette indépendance
est au fond réactionnelle. En d’autres termes, on pourrait
dire qu’il s’agit d’une « fuite dans la réalité ». Il existe très
souvent une véritable « fuite dans la santé » et ni le patient
ni l’analyste ne savent très bien pourquoi il est nécessaire de
commencer ou de poursuivre l’analyse. Quelquefois, ces sujets
se sentent débordés, ils souffrent d’un déficit dans la percep­
tion ou dans Vinsight du sens de leur action dont ils ne se
246 I sur l’ambiguïté

sentent pas acteurs mais victimes. Ils ont toujours l’impression


qu’ils font « ce que veulent les autres ». Cette « facticité »
les fait se sentir parfois dépassés par les événements, pressés
par le temps ; le temps les « presse » mais eux se sentent
arrêtés ou paralysés, à la différence de ce que nous avons vu à
propos de l’arrêt du temps dans la symbiose clinique. En
fait, ils sont les actions qu’ils réalisent ; c’est leur identité et
non seulement leur support et ils sont condamnés à rester
« en action » sinon ils ne sont « rien a1.
L’identité naît, se maintient et réside dans ce que font
ces sujets parce que la discrimination entre le moi et les
objets du monde extérieur est absente. A l’objet « fantôme »
(objet qui n’existe psychologiquement pour le sujet que s’il
est affectivement présent) il faut ajouter le « moi fantôme » :
un moi qui n’existe que s’il y a action.
Ces sujets vivent dans la « facticité » pure et non plus
— comme dans le cas précédent — dans la « ficticité » de
rôles qui alternent et changent (la « ficticité » est un déficit
d’une identité stable ou l’existence d’une « identité instable » ;
il n’y a pas de personnes mais des personnages).

Un patient déclara au cours de son premier entretien, et


le répéta fréquemment au début de son traitement, qu’il
avait l’impression « d’avoir son squelette par-dessus, comme
certaines bestioles qui ont une carapace et n’ont pas de
squelette » ; il était toujours très fatigué et cherchait constam­
ment où s’asseoir ou sur quoi s’appuyer. Une autre patiente,
après plusieurs années d’analyse, déclara qu’une amie lui
avait dit que les gens lui faisaient l’effet d’être des écorces
et qu’elle avait répondu que pour elle ce n’était pas comme
ça ; elle sentait « non pas qu’elle était vide, mais qu’elle
n’avait jamais été à l’intérieur de son corps » ; qu’elle « sentait
comme si son corps était toujours un peu devant elle et qu’elle
n’arrivait jamais à se mettre dedans ». Au cours de cette

1. Ce qui remet en question l’existence du surmoi dans l’organisation du


moi à ce niveau ; ici, le surmoi serait descriptif d’un phénomène : le compor­
tement, le caractère ou la personnalité de l’individu « obligé » ou « condamné »
à être sujet à des actions déterminées ; la question reste posée de savoir si
l’on peut admettre, pour le « moi factique », un surmoi comme instance
psychique ou comme sous-structure du moi.
DANS LA CLINIQUE PSYCHANALYTIQUE | 247

même séance, elle raconta qu’elle avait essayé des robes


et qu’elle avait eu l’impres6ion d’essayer des coquilles. Enfin,
à la fin de la séance, elle dit qu’elle avait besoin d’air, qu’elle
souffrait de dyspnée et que lorsque cela lui arrivait étant
petite, sa mère lui faisait lever et baisser les bras pour que
l’air ne lui manque pas.
Dans le cas du patient qui a l’impression de ne pas avoir
de squelette ou de l’avoir en dehors de lui comme une carapace,
nous nous trouvons devant un signe distinctif de la person­
nalité à « moi factique » ; dans le second cas également, mais
nous voyons plus facilement que ne pas être en dedans de
son corps et ne jamais pouvoir se mettre dedans correspond au
vécu d’un corps qui continue à être celui de la mère qui doit
toujours faire faire des mouvements pour que l’air ne manque
pas à sa fille. Je pense que ces deux exemples illustrent assez bien
certaines des caractéristiques de l’identité du « moi factique ».

Dans le « moi factique », le sujet est un sujet « d’action »,


une personnalité en activité, en « contact » permanent avec
des événements, des personnes ou des activités dont il ne se
discrimine pas en tant que sujet distinct. On peut observer
un rétrécissement évident du moi, condition fondamentale
pour que le « moi syncrétique » se transforme en « moi fac­
tique ». En d’autres termes, il s’agit d’une personnalité dont
la « typologie » est comprise dans l’aire n° 3, avec un minimum
des aires 1 et 2, ce qui implique — entre autres — un manque
d'insight et une non-configuration du schéma corporel qui se
trouve hors du corps concerné et limité dans son activité1.

1. Le concept « d’aires de comportement » que j’utilise ici a été introduit


par Pichon-Rivière ; je l’ai complété par celui de « principe d’équivalence
des aires » qui signifie que, génétiquement, le phénomène psychologique n’est
pas d’abord mental et que — contrairement à ce qui est généralement
admis — l’aire mentale est la dernière à se développer et à s’organiser. Bien
des éclaircissements sur l’omnipotence ou « la fuite dans la réalité * dépendent
de cette inversion : ne pas privilégier l’aire mentale ; de telle sorte que,
pour être psychologique, un phénomène n’a pas besoin d’être mental. Il y a
ici une inversion fondamentale des hypothèses : l’organisation psychologique
de l’enfant n’est pas d’abord un * système fermé » qui s’ouvre peu à peu,
mais un « système ouvert » qui se ferme peu à peu.
La conception classique suppose que, du point de vue génétique, l’individu
est un système fermé, ce qui conduit, à tort je pense, des auteurs comme
M. Mahler à postuler l’existence d’une première période autistique qui va
de la naissance à trois mois et est suivie d’une période symbiotique qui va
de trois mois à un an ou un an et demi.
248 I sur l’ambiguïté

Ce déficit dans l’organisation du schéma corporel se révèle


plus facilement être un déficit de l’organisation et du manie­
ment de l’espace : les sujets sont facilement désorientés, se
cognent aux objets ou ceux-ci leur tombent des mains, etc.
Ainsi, une patiente qui était incapable de s’orienter si on
éteignait la lumière de sa chambre : elle « oubliait » où étaient
les meubles.
► Exemple L. — Il s’agit d’une patiente avec une person­
nalité très rigide, pour qui l’analyse n’eut durant plusieurs
années qu’une seule et unique fonction : lui montrer ou lui
faire avoir 1 ’insight de ses limites et de son manque d’inté­
riorité. Il s’agissait au fond d’une personne à forte ambiguïté,
organisée rigidement autour de la « facticité ».
Elle parlait toujours des autres et de son activité (très
restreinte, stéréotypée ou limitée). De plus, elle ne manifes­
tait jamais dans ses propos de mauvaise humeur, de jalousie,
d’amour ou autres sentiments.
Au cours d’une séance, elle raconta qu’à une certaine
époque chaque fois qu’on l’invitait, elle apportait en cadeau
un livre très cher, toujours le même, jusqu’à ce que son fiancé
le lui fasse remarquer. Elle se rendit compte alors que c’était
elle qui voulait avoir ce livre pour elle. Je lui interprétai
qu’elle a peur de se rendre compte qu’elle désire un livre
parce qu’elle désire beaucoup de choses ; elle a peur de se
trouver face à son avidité et à son envie.

Cette patiente, depuis son enfance, a toujours joué le rôle


de celle qui ne désire rien et qui n’a besoin de rien, montrant
ainsi une attitude très indépendante mais totalement réac­
tionnelle et défensive.
Nous ne pouvons dire ici que son envie ou son avidité
étaient l’origine ou la motivation du cadeau mais qu’à l’inverse
en offrant ce livre elle jouait le rôle de celle qui n’a besoin de
rien et ne veut rien pour ne pas se trouver face à face avec son
avidité et son envie.
Après l’interprétation, la patiente associe sur ses parents
qui venaient de lui offrir de l’argent pour son anniversaire ;
elle voulut s’acheter quelque chose avec cet argent mais elle
eut tellement envie de s’acheter tellement de choses qu’en fin
de compte elle ne s’acheta rien.

Ici, l’ambiguïté émousse l’avidité et l’envie qui n’existent


pas (discriminées) tant qu’elle ne sort pas de l’ambiguïté ;
on ne peut donc pas dire que son avidité et son envie sont à
DANS LA CLINIQUE PSYCHANALYTIQUE | 249

l’origine de l’ambiguïté mais que l’ambiguïté est maintenue


pour qu’elle n’ait pas à affronter des situations hautement
dangereuses qui, grâce à l’ambiguïté, sont estompées et
n’existent pas pour elle.
Lorsqu’elle eut avancé dans l’analyse, elle récapitula un
jour avec une légère émotion et une légère tristesse une partie
de sa vie et de son analyse en les faisant apparaître comme
des choses pauvres et vides. Elle aborda ce thème parce
que, un jour, alors qu’elle parlait — comme toujours — de
ses enfants, de son mari (entre-temps elle s’était mariée),
d’autres personnes et de ce qu’elle faisait, un ami lui demanda
si elle se faisait plaisir à elle-même. Cette question la troubla
beaucoup mais elle pensa par la suite qu’elle se faisait très
souvent plaisir : marcher, faire des courses, sortir avec les
enfants, travailler. J’interprétai qu’elle se faisait plaisir en
faisant des choses et que son trouble venait de la découverte
qu’il y avait quelque chose de plus, elle-même, et qu’elle avait
découvert que le plaisir de faire quelque chose n’était pas
le même que se faire plaisir à soi.
A la séance suivante, elle commença par dire qu’elle était
émue parce qu’elle avait fait une expérience « agréable »
avec son fils : il avait découvert les mots et la façon dont ils
se forment ; il ne savait que copier son nom et celui de sa mère
et, en assemblant les lettres de l’un et de l’autre, il avait formé
un mot nouveau. Je lui dis que c’était elle qui avait découvert
comment elle avait assemblé sa vie et que, comme son fils,
non seulement elle avait assemblé des lettres ou des parties
de sa vie mais qu’elle s’était assemblée ou s’était trouvée
elle-même en tant que personne.
Silence prolongé (habituel chez elle).
Puis elle reparla de personnes et dit qu’elle était très
inquiète de ce qui arrivait à N. N... J’interprétai alors qu’elle
avait eu très peur lorsque je lui avais montré qu’elle pouvait
maintenant penser et avoir des choses au-dedans d’elle-même.
Suivit l’analyse de sa peur des changements qui pouvaient
se produire dans sa vie, justement en raison de l’apparition pos­
sible de son avidité et de son envie de la scène primitive.

Dans ce dernier exemple, une certaine « intériorité » et un


« penser » se forment à partir du « moi factique » et nous
pouvons caractériser cette nouvelle organisation comme un
« moi intériorisé ».
Je voudrais maintenant ajouter — comme dans le cas de
l’omnipotence dans le « moi syncrétique » — qu’il ne s’agit
pas chez ces patients d’un contrôle obsessionnel ou d’une fuite
dans la réalité car leur moi, primitivement fusionné avec une
250 I sur l’ambiguïté

réalité dont il ne s’est jamais discriminé, possède une organi­


sation propre.
Nous rappelons ce point d’ordre méthodologique : carac­
tériser chaque structure en elle-même et non par rapport à
ce qui lui « manque ». Le contrôle obsessionnel fonctionne
entre le moi le plus mûr et le moi « factique » ou ambigu et il
est une des modalités des « névroses monosymptomatiques »
ou « névroses systématisées » qui doivent toujours laisser
supposer l’existence d’un fort noyau psychotique (ou ambigu).
Pourrait-on dire alors que nous nous trouvons devant une
organisation obsessionnelle et non devant des défenses obses­
sionnelles ?
Le second type d’organisation ou de stabilisation de la
« ficticité » (de l’ambiguïté du « moi syncrétique ») se donne
dans la personnalité psychopathique. Il peut y en avoir
d’autres mais nous nous intéresserons à celui-ci parce qu’il
permet de différencier l’action (moi factique) de l’actuation du
psychopathe, de la personnalité psychopathique.
Dans le « moi factique », il y a possibilité d’apprentissage
et d’adaptation et même d’activité intelligente. C’est-à-dire
que le moi factique est (en raison même des limites de la
facticité) une tentative pour établir ou consolider une symbiose
où l’ambiguïté est contrôlée et immobilisée.
Dans l’actuation psychopathique, l’ambiguïté forme un
noyau (noyau ambigu) fortement clivé du moi qui a atteint
un plus grand degré d’intégration. Le noyau d’ambiguïté
utilise la réalité extérieure comme dépositaire, avec de fortes
motions pulsionnelles destructrices. En résumé, il existe chez
le psychopathe un moi plus intégré qui se défend de l’ambi­
guïté, tandis que dans le « moi factique », le sujet « admet »
Vambiguïté et organise avec elle sa personnalité. Le « moi
factique » se conduit comme s’il faisait ce que veulent les
autres ; le psychopathe conduit les autres comme il en a
besoin.
La différence entre faire et agir n’est pas passée inaperçue
chez certains auteurs. R. Serebriany (1962) fait une différence
entre « l’agir » du psychopathe et le « faire » qui pour elle
signifie un mouvement utile et productif, aussi bien physique
que psychologique, impliquant une croissance, un appren­
tissage, un enrichissement, un progrès et ayant une fin
DANS LA CLINIQUE PSYCHANALYTIQUE | 251

réparatrice. « L’agir » serait le mouvement propre à la position


paranoïde-schizoïde, le « faire » celui de la position dépressive.
Ce même auteur cite Liberman qui fait une différence sem­
blable entre actuation et réalisation.
Il me semble que ces différences entre agir et faire d’une
part et actuation et action de l’autre sont correctes et je
m’accorde avec lui pour dire que l’actuation correspond à la
psychopathie ; mais, et je m’en éloigne en cela, je ne pense pas
qu’elle soit propre à la position paranoïde-schizoïde. En effet,
dans l’agir, le moi le plus intégré se libère (par clivage)
d’une partie ambiguë de la personnalité. On pourrait ainsi
comprendre plus facilement l’histoire clinique écrite par le
Dr Serebriany.
Chez les patients ayant un « moi factique » ou une person­
nalité psychopathique, il y a « existence » d’événements qui
ont une signification mais non un sens intériorisé ; les affects
qui se meuvent dans ce qu’ils font ne sont ni perçus ni vécus.

► Exemple M. — Il s’agit d’un jeune homme de 19 ans qui


raconte, au cours d’une séance, qu’il s’était mis d’accord avec
sa mère pour aller au cinéma et qu’il alla la chercher chez des
amis ; la mère était partie avec quelqu’un d’autre. Il sortit
et une fois dans la rue : « Si quelqu’un m’avait suivi, je lui
aurais parlé, j’avais besoin qu’on me drague, de draguer
quelqu’un. Plus tard, j’ai téléphoné à Norma et je suis sorti
avec elle. »
Lorsque le thérapeute interprète sa frustration de voir sa
mère sortie avec quelqu’un d’autre alors qu’elle avait promis
d’aller avec lui au cinéma, il répond que ce que fait sa mère
lui est égal, qu’il n’a rien éprouvé, qu’il se moque de ce que
fait sa mère.
Puis il poursuit en disant que Norma (sa fiancée) « sent
mauvais, sent la merde... ».
Le thérapeute interprète que c’est sa mère qui, à l’intérieur
de lui, s’est remplie de merde parce qu’elle l’a abandonné.
Il répond :
« Mais c’est vrai, Norma sent mauvais, c’est vrai ce que
je dis. »
On voit bien comment, ici, il est impossible de séparer ou
de discriminer ce qu’il raconte du sens ou de la signification
qu’a cette réalité. Il persiste dans la facticité et ne s’en dis­
crimine pas lui-même, pas plus qu’il ne discrimine le signifié
du signifiant.
Plus tard, il raconte que dans un autobus quelqu’un ferma
une fenêtre et lui frôla le bras et qu’il se retourna très en colère
252 I sur l’ambiguïté

et dit à cette personne qu’elle aurait pu s’excuser, ajoutant :


« Chez moi, on fait comme ça, on s’excuse. »
« Chez lui », c’est son monde narcissique, son moi devant
lequel les autres doivent se plier.
Il s’agit là d’un patient qui, face à n’importe quelle situa­
tion de frustration, même minime, réagit par la recherche
de compagnie1.
Notre patient souffre un sérieux déficit d’identifications
paternelles et maternelles stables ; chez lui, l’ambiguïté est
ce qui peut mettre en marche différents comportements ; il
se moque d’avoir un partenaire homme ou femme, jeune ou
vieux, hétéro ou homosexuel, actif ou passif ; de même, il
peut se masturber ou réaliser des actes sexuels phalliques,
anaux, des fellations ou des cunnilingus. C’est-à-dire que
toutes les possibilités sont potentiellement présentes en lui,
qu’il ne choisit pas et ne discrimine pas. Son comportement
ne s’est pas stabilisé en fonction d’un organisateur central
et tous les comportements sont également possibles ou équi­
valents. Sa conduite dépend beaucoup plus de circonstances
fortuites (contingentes) puisque son ambiguïté fait coexister
en lui toutes les possibilités et qu’il peut tout aussi bien
s’organiser en moi factique qu’en psychopathe. Cette alter­
nance entre ficticité, psychopathie et caractéropathie (moi
factique) coexiste très fréquemment2.

On peut donc dire que l’ambiguïté admet divers types


« d’organisation » qui peuvent, dans certains cas, alterner ou
coexister. Le « moi factique » est la « meilleure organisation »
à laquelle peut aspirer l’ambiguïté lorsqu’elle n’a pas atteint
la discrimination.
La personnalité ambiguë peut se constituer en partenaire
du psychopathe (en raison de sa grande « perméabilité » ou
« ficticité ») alors que le psychopathe peut transformer en
partenaire toute personne chez qui il peut mobiliser ou actua­
liser les noyaux ambigus de la personnalité qui, rappelons-le,
existent chez tout un chacun.

1. Ces patients qui réagissent à des frustrations minimes peuvent tout


aussi bien ne pas réagir à des frustrations très fortes (réaction paradoxale ou
ultra-paradoxale) parce qu’elles désorganiseraient totalement leur moi faible.
Leur réaction ou leurs réponses peuvent ne pas être immédiates mais remises
à plus tard. Ce seuil très bas de stimuli minima coexiste avec un seuil très
élevé de stimuli maxima et un patient possédant un moi factique a donné
de ce phénomène l’image d’ « une oreille de phtisique et une mémoire de
schizophrène ».
2. On pourrait mettre cette coexistence en relation avec le stade pervers-
polymorphe décrit par Paula Heimann.
DANS LA CLINIQUE PSYCHANALYTIQUE | 253

Le psychopathe peut aussi « muer » et transformer son


ambiguïté (son « noyau agglutiné ») en moi central et donc
devenir ainsi le partenaire d’un autre psychopathe. Le phéno­
mène de la « métamorphose » se fonde précisément sur cette
mutation que le psychopathe n’est pas le seul à pouvoir
entreprendre.
En clinique, on observe également que le psychopathe
peut se « cristalliser » sur un travail ou une relation et se trans­
former en « moi factique » (les « guérisons » du psychopathe).
A partir d’une seule et même structure de base, l’ambiguïté,
la clinique nous offre donc une variété d’organisations de la
personnalité et de traits de caractère. Mais rappelons que nous
ne traitons ici que de quelques « vicissitudes » de la symbiose.

► Exemple N. — Ce patient qui possède un « moi factique »


présente une absence manifeste A’insight, de fortes tendances
homosexuelles « agies » au travers des fréquents rapports
extra-conjugaux de sa femme dont il finit toujours par
prendre connaissance. Dernièrement, après une dispute à
propos d’une de ces relations, il lui offre un collier « pour
consolider la réconciliation ».
Le thérapeute lui interprète comment il pousse sa femme à
la confusion en lui offrant ce collier. Pour lui, d’un point de
vue conscient, il s’agit de « consolider la réconciliation »
mais pour elle cela vient en récompense de ses relations extra­
conjugales et est une espèce d’encouragement à les poursuivre.
Cette confusion et cette actuation psychopathique qu’il induit
chez elle ne sont autres que sa propre ambiguïté entre l’homo
et l’hétérosexualité qu’il ne peut pas bien maîtriser.
Effectivement, pendant ses fiançailles (qui furent très
longues), ce patient avait eu des relations non seulement avec
sa fiancée mais aussi des rapports homosexuels actifs et
passifs ; c’est-à-dire qu’il assuma sa propre ambiguïté jusqu’à
ce qu’ait lieu une polarisation à l’intérieur de l’ambiguïté
qu’il manie maintenant de façon psychopathique ou plutôt
en induisant la psychopathie chez sa femme.

Ambiguïté de /’acting out

Je ne m’étendrai pas ici sur le problème de Vacting out en


particulier mais, à propos de la psychopathie, je voudrais
donner un bref exemple pour montrer sa relation à l’ambiguïté.

► Exemple 0. — Il s’agit d’un patient, dont j’ai supervisé


la cure, qui commence la séance en demandant si l’analyste
254 I sur l’ambiguïté

travaille le lendemain (jour férié). Plus tard, il apparaît


qu’il ignore lui-même s’il va travailler le lendemain mais
qu’il ne sait pas qu’il l’ignore ; il n’est pas indécis mais il
cherche à sortir d’une situation d’ambiguïté dont les termes
ne sont pas définis. Après avoir analysé ce problème pendant
toute la séance, sur le pas de la porte, il demande à l’analyste
s’il travaille le lendemain.

Ce patient a commencé son analyse avec un diagnostic


de psychopathie et en cours de traitement celle-ci a été rem­
placée par un « moi factique ». Etant donné l’organisation
actuelle de sa personnalité, il craint d’entrer dans la ficticité
ou dans l’ambiguïté totale. De sorte qu’il continue, durant la
séance, à chercher des indices lui démontrant que le psycha­
nalyste va ou ne va pas travailler le jour suivant pour pouvoir
prendre lui-même une « décision » à propos d’un problème
qu’il ne se pose pas mais « remet » à l’analyste pour que
celui-ci le pose et le résolve.
Sa crainte de l’ambiguïté est grande et il tente de se situer
« par opposition » ; si on lui donnait une réponse, il se sentirait
obligé de faire la même chose que son analyste, protesterait
et fantasmerait alors qu’il est violé et que « sa personnalité
n’est pas respectée ». D’autre part, si on ne lui répond pas, il
se sent frustré et son ambiguïté est masquée par une situation
de persécution. S’il décidait lui-même de ce qu’il va faire,
avant la réponse du psychanalyste, il aurait peur de prendre
une position contraire et de se sentir ainsi frustré ; si son atti­
tude coïncidait avec celle de l’analyste, il vivrait alors une
situation idéalisée et omnipotente.
► Exemple P. — Un patient parle, tout au long de la séance,
de ses conflits entre son idéologie politique et son mode de
vie. En se levant pour s’en aller, il me demande s’il doit venir le
lendemain (jour de grève nationale décidée par la cgt).

Il s’agit de toute évidence d’un acting out et on voit très


bien ici que la dissociation présentée durant toute la séance
entre idéologie politique et situation économique est, en
réalité, non pas une division schizoide ou une véritable contra­
diction mais une polarisation de l’ambiguïté ; Y acting out
en fin de séance est une manière d’utiliser la contradiction
pour me « charger » d’une ambiguïté qu’il ne peut ni tolérer
ni résoudre. Pendant la séance, il n’essaie pas de résoudre la
DANS LA CLINIQUE PSYCHANALYTIQUE | 255

contradiction et lui confère une forme ambiguë ; en me


disant au revoir, il me la « remet » pour que je la lui résolve ou
plus simplement que je la garde. S’il s’agissait d’une véritable
division schizoide (bon-mauvais objet), il aurait cherché à
projeter en moi un des termes de la contradiction et non sa
totalité.
Pour en revenir à la « mauvaise foi » étudiée par M. Baranger
et qui a servi de point de départ à cet exposé, il me semble que
ce phénomène ne relève pas de l’ambiguïté en soi mais d’une
organisation ou d’une utilisation psychopathique de celle-ci.

La pensée

En ce qui concerne la pensée, tous les cas que nous avons


cités présentent un sérieux déficit de l’aire mentale. On admet
généralement que ce déficit est dû à une destruction de cette
aire mais je dirais plutôt qu’il s’agit d’un manque de dévelop­
pement et d’organisation. En effet, si l’on procède à des
examens attentifs, on observe généralement que ces sujets ne
manquent pas d’intelligence (particulièrement en ce qui
concerne le « moi factique », les personnes « pratiques ») :
ils pensent « autrement ». En effet, pourquoi le fait de penser
serait-il exclusif de l’aire mentale ? Tout comme il y a une
mémoire et un apprentissage corporel, on pourrait considérer
un processus de pensée qui n’est pas exclusivement mental.
Je voudrais ici faire une différence entre « penser » (qui
demande un développement et une organisation élevée de
l’aire mentale) et « rendre mental », où la représentation du
monde et des objets dans l’aire mentale n’est pas indépendante
de l’action (des objets). Ce « rendre mental » est caractéristique
de la personnalité ambiguë, ce qui ne veut pas dire que les
sujets ayant ce type de personnalité ne pensent pas ou ne
sont pas intelligents mais qu’ils pensent ou qu’ils sont intelli­
gents autrement, avec une autre organisation. Dans le fait
de « penser », il y a un « moi intériorisé » qui peut fonctionner
avec une certaine autonomie par rapport au monde extérieur1.

1. Le problème est probablement encore plus complexe. Ferschtut et


R. Serebriany ont décrit le « pseudo-symbole » situé entre « l’équation sym­
bolique et le symbole proprement dit ».
256 I sur l’ambiguïté

Dans le fait de « rendre mental », il n’y a pas d’intériorité


indépendante de l’expérience (ou des objets) ; le syncrétisme
ou l’indifférenciation moi-objet et moi-symbole reste dans
l’aire mentale.
Ce problème reste complexe. Il est possible que « rendre
mental » soit une équation symbolique tandis que « penser »
est déjà une opération sur des symboles. L’équation symbo­
lique n’est pas une confusion entre symbole et symbolisé mais
l’intériorisation d’un noyau syncrétique où coexistent encore,
sans être tout à fait discriminés, l’objet et sa représentation
abstraite (mentale). La « mentalisation » est génétiquement
antérieure à la pensée et ne discrimine pas parole et pensée.
On peut observer dans les différentes organisations de la
personnalité ambiguë une « remise à plus tard de la pensée » :
les sujets ne peuvent pas penser sur le moment mais après,
lorsqu’ils sont loin ou hors de la situation. Ils utilisent fré­
quemment le « on verra » ou une expression semblable qui leur
permet de gagner du temps et de « penser a posteriori ».
Nous voyons également que la personnalité ambiguë ou
à « moi factique » a ce que l’on peut appeler une « conscience
brumeuse », qui n’est pas de la confusion1 mais un défaut de
conscience de soi, différent de la conscience du monde ;
c’est ce que j’ai défini plus haut comme « l’être en soi » et non
1’ « être pour soi ». Les affects ne sont pas vécus non parce
qu’ils sont bloqués mais parce qu’ils n’ont pas pris la forme
du vécu et s’expriment ou se révèlent directement dans l’exté­
riorité ou dans l’action.
Un indice du degré de maturité d’une personne peut être
donné par la capacité de son moi d’admettre, de tolérer et
d’élaborer l’ambiguïté. L’irruption de l’ambiguïté dans le
moi provoque une confusion ou une désagrégation et l’éla­
boration dépend de la capacité qu’a le moi de tolérer des
angoisses confusionnelles et de procéder à la discrimination de
l’ambiguïté (c’est le phénomène que l’on voit normalement
chez les adolescents).

1. Je répète que l’ambiguïté n’est pas la confusion et que cette dernière


n’apparaît dans le moi que lorsque celui-ci est envahi par l’ambiguïté.
DANS LA CLINIQUE PSYCHANALYTIQUE | 257

La personnalité autoritaire

Il arrive que la personnalité ambiguë se maintienne en un


« moi syncrétique » ne pouvant s’organiser en « moi factique » ;
l’autre possibilité d’organisation plus stable est alors la pola­
risation extrême. Toute la personnalité se concentre sur un
des noyaux de l’ambiguïté et apparaît alors ce que la psycho­
logie sociale décrit comme la « personnalité autoritaire » :
une rigidité extrême, réactionnelle, permettant d’éviter tout
retour à l’ambiguïté1.
La polarisation « fixe » la personnalité sur un des termes de
l’ambiguïté et la maintient en une sorte de stéréotype. On ne
doit pas confondre polarisation avec contradiction : celle-ci
fait partie de la division schizoïde, celle-là signifie dichotomie
et clivage. La personnalité autoritaire a peur de l’imprévu et
du changement extérieur et tolère très mal ce qui est imprécis
et ambigu. Il y a stabilisation ou « résolution » de ce que j’ai
appelé plus haut « manichéisme » ; mais dans le manichéisme,
les termes polarisés coexistent tandis que la personnalité
autoritaire n’est centrée que sur l’un d’eux.
Je ne m’étendrai pas plus longtemps sur les caractéristiques
étudiées par Frenkel Brunswick et Adorno ; je voulais simple­
ment situer la personnalité autoritaire ou à « parti pris » dans
l’éventail très large de l’ambiguïté.

Synthèse

Du point de vue de la clinique, l’ambiguïté peut s’organiser


(mis à part le cas où elle existe sous forme de noyau agglutiné,

1. Le phénomène social de l’ambiguïté se présente comme suit : groupes


de cohésion, communautés marginales, partis politiques, préjugés, groupes
d’action, etc. Dans la société actuelle, le problème fondamental n’est plus
celui de la dissociation mais celui de l’ambiguïté ; pour les sociologues, notre
époque est une « société informe », une « société amorphe », un « monde sans
formes », « une incertitude » ; on ne parvient pas à structurer les contradic­
tions. Le monde et le sujet « s’homogénéisent ». On doit à ce phénomène
social le fait que nous ne nous trouvons plus devant les tableaux tradi­
tionnels de la pathologie psychiatrique mais de plus en plus devant des
tableaux différents et souvent polymorphes. Il est possible que l’étude de
l’ambiguïté nous éclaire quant à cette pathologie nouvelle.
•T. TII.EOKK 9
258 ] sur l’ambiguïté

clivé d’un moi plus intégré) globalement en quatre grands


types :
a) Directement comme ambiguïté : il y a « ficticité »,
expression d’un moi syncrétique, une forte dépendance,
et une grande inconstance ; elle peut alors devenir par­
tenaire du psychopathe.
b) En « moi factique » directement fusionné aux objets et
aux événements.
c) Dans la personnalité psychopathique.
d) En se polarisant à l’extrême : manichéisme et person­
nalité autoritaire.

Il faut garder présent à l’esprit que nous avons présenté


des situations limites, des tableaux « purs » mais qui d’un
point de vue dynamique peuvent coexister ou « passer » de
l’un à l’autre. Nous n’avons pas non plus tenu compte des
cas de régression, lorsqu’un moi intégré et intériorisé devient
un « moi factique ». Je mentionnerai simplement sans m’y
arrêter la « mutation » du psychopathe qui peut assumer
totalement son ambiguïté et se transformer, à son tour, en
partenaire d’un autre psychopathe ; de même, il peut y avoir
retour de la personnalité autoritaire à l’ambiguïté et vice versa.

Pourquoi Vambiguïté subsiste-t-elle ?

Je me suis penché jusque-là sur la persistance de la sym­


biose (c’est-à-dire de la dépendance) chez des sujets ayant
déjà atteint un moi plus intégré et qui manient ces noyaux
de dépendance symbiotique en les clivant de leur moi le plus
intégré ; c’est ainsi que j’ai étudié le noyau agglutiné et la
position glischro-caryque. J’ai constaté que la symbiose
subsiste comme noyau et existe, dans une certaine mesure,
chez tout être humain en raison du déficit de la discrimination
dans la partie clivée du moi le plus intégré. Si l’on prend
la situation inverse, où le moi le plus intégré n’est plus qu’une
partie minime de la personnalité, celle-ci fonctionne dans sa
totalité, ou presque, à partir d’une organisation qui retient la
symbiose au premier plan. C’est donc l’ambiguïté, avec ses
différents types et traits de personnalité, que je m’efforcerai
maintenant de traiter, alors que précédemment j’avais étudié
DANS LA CLINIQUE PSYCHANALYTIQUE | 259

la dynamique du noyau agglutiné dans ses diverses mani­


festations (hypocondrie, épilepsie, manie, mélancolie, etc.).
Ces manifestations dépendent de la défense du moi le plus
intégré contre une invasion possible du noyau agglutiné.
Dans les personnalités ambiguës (qui, comme nous l’avons
vu, se structurent selon quatre types fondamentaux), il
manque la persistance réelle et intégrée de noyaux d’identifi­
cations, l’intériorisation d’un moi discriminé, en même temps
que la discrimination entre moi et objets, schéma corporel et
monde extérieur, homo- et hétérosexualité, etc. Il y a un rap­
port entre ces quatre types de personnalité ambiguë et l’ab­
sence, dans la plus petite enfance, de « dépositaires de
confiance » qui auraient joué deux rôles essentiels : servir de
dépositaire à la partie psychotique (ambiguë) de la person­
nalité et permettre ainsi d’intérioriser, grâce à la discrimi­
nation, l’expérience d’objets et de noyaux du moi ; c’est-à-dire
que le moi du dépositaire n’a pas été efficace en tant que moi
« supplétif » qui d’une part renvoie des « sens » ou des « signi­
fications » et de l’autre permet des identifications stables en
gardant l’ambiguïté « fixée ».
Si nous pouvons reconnaître dans la personnalité ambiguë ce
déficit d’un dépositaire « de confiance », on trouve également
que beaucoup de ces sujets ont été de très « gentils » enfants
qui ne se plaignaient jamais mais qui étaient très avides. Il
est donc possible qu’il y ait non seulement augmentation de
l’avidité mais que le défaut d’un dépositaire « de confiance »
provienne de la difficulté d’affronter cette avidité ou cette
envie souvent intense étant donné le manque d’intégration
du moi. En vérité, la situation est étrange car il n’y a pas
d’avidité tant que le moi du sujet ne s’organise pas et ne s’in­
tégre pas et si organisation il y a, on assiste alors à une régres­
sion devant l’avidité intolérable que provoque cette organi­
sation. Je ne pense donc pas que l’avidité et l’envie soient
causes de l’ambiguïté bien qu’elles y prennent certainement
part.
Parfois, l’absence de dépositaire de confiance n’est pas tou­
jours seule en jeu : la personne chargée d’élever l’enfant peut
changer fréquemment, de sorte qu’il n’y a pas un dépositaire
unique et stable ; le problème de la carence affective prend ici
un sens particulier car même si l’affection et les soins ne man-
260 I sur l’ambiguïté

quent pas, une expérience continue avec une seule et même


personne (un seul dépositaire) peut faire défaut.
On trouve souvent dans les antécédents de ces sujets des
situations traumatisantes très sérieuses : abandons, morts de
frères ou de parents, psychose d’un membre de la famille, etc.
Tout cas d’ambiguïté signifie que l’intériorisation du moi
et la discrimination entre ce dernier et les objets n’ont pas été
atteintes de manière stable ; en effet, si l’intériorisation et la
discrimination avaient réussi, ces sujets auraient dû faire face
à des situations hautement persécutoires, donc hautement
destructrices. L’enfant a besoin d’une symbiose qui lui per­
mette de compter sur un dépositaire, un « moi supplétif »,
pour faire face à son avidité et à son envie destructrice. Telle
est la fonction de la cure psychanalytique : mettre en place
une symbiose qui a fait défaut ou qui a été détournée et c’est
essentiellement le cadre psychanalytique (y compris le rôle
de l’analyste) qui la remplit. L’ambiguïté et sa persistance
« émoussent » des situations de persécution (provoquées
essentiellement par l’avidité et l’envie) qui ne sont ni discri­
minées ni reconnues (paralysant ainsi l’entrée dans la position
paranoïde-schizoïde). Il en résulte un fort rétrécissement du
moi et une conscience brumeuse (que l’on ne doit pas prendre
pour de la confusion).

► Exemple Q. — Un patient homosexuel passif, présentant


une personnalité ambiguë, très immature et très dépendante,
obtient des progrès considérables après plusieurs années de
cure (supervisée par moi) et établit une relation hétérosexuelle
très instable et à caractéristiques fortement paranoïdes. Sa
panique se manifeste lorsque sa fiancée commence à avoir
des orgasmes et qu’il se sent débordé par l’avidité qu’il
projette en elle et dans le thérapeute.
Au cours de cette période, il rêve qu’on veut le tuer et qu’il
se jette dans les bras de sa fiancée pour se tranquilliser.
Le thérapeute interprète que lorsqu’il se sent en danger
il s’accroche à sa partie féminine et au thérapeute parce qu’il
a peur que sa propre exigence et sa propre avidité le tuent
de l’intérieur.
Il répond qu’étant enfant, quand un de ses frères aînés le
battait, il s’accrochait à lui pour l’en empêcher.
Le thérapeute interprète que la fonction de son homosexua­
lité est de s’accrocher à sa partie féminine pour éviter d’être
détruit par son avidité agressive et destructrice.
Le patient associe avec le fantasme d’avoir un cancer à
DANS LA CLINIQUE PSYCHANALYTIQUE | 261

la gorge et le thérapeute interprète que ce qu’il contrôle dans


son homosexualité est, dans son fantasme, aussi destructeur
qu’un cancer.
Il répond que tout cela le déprime beaucoup et le thérapeute
interprète qu’il aime mieux être déprimé qu’avoir peur de ce
qui en lui peut détruire.
A ce moment, il dit avoir eu le fantasme, très rapide, que le
thérapeute lui introduisait le pénis dans l’anus.
On lui interprète alors qu’il essaie de faire la même chose
qu’avec ses frères pour se défendre parce qu’il se sent attaqué ;
le patient répond qu’il est troublé et que maintenant il ne
sait plus s’il est déprimé ou s’il a peur.

Ce patient tente, dans son homosexualité, de contrôler des


tendances très destructrices liées à sa voracité ou son avidité.
Mais il est intéressant de souligner la signification et le rôle
joué par la symbiose : une façon de s’attacher au dépositaire
pour que la destruction conséquente à l’avidité n’apparaisse
pas.
La symbiose (et l’ambiguïté qui est sa caractéristique)
n’est pas en elle-même une défense contre le danger mais elle
peut le devenir si on fait appel à elle en utilisant la régression.
Ce qui est dangereux apparaît si l'ambiguïté et la symbiose se
séparent et c'est pourquoi elles doivent rester ensemble.
Ici, l’ambiguïté c’est de prendre sa fiancée dans ses bras
pour ne pas être détruit, pour « émousser » le côté destructeur
de son avidité.
Que l’ambiguïté puisse apparaître — par régression —
comme une défense contre la persécution ne doit pas nous faire
supposer que c’est là la dynamique de l’ambiguïté primitive
(de la symbiose primaire). La relation symbiotique recouvre
d’autres dangers que le sujet doit fuir comme nous allons le
voir dans l’exemple suivant.
► Exemple R. — Le patient raconte qu’il est très irritable
avec ses enfants et qu’il réagit avec violence ; je lui interprète
qu’il est irrité parce que, comme il doit voyager prochainement,
il sent que ses enfants lui demandent d’être un père et de
rester, sentiments qui pour lui sont très difficilement tolé­
rables car son père lui infligeait aussi des absences et des
frustrations fréquentes.
Le patient associe alors avec le fait qu’il entra un jour
dans une boutique pour femmes en fumant la pipe pour qu’on
voie bien qu’il n’était pas une femme, pour affirmer sa mas­
culinité. Je lui dis qu’il arrive maintenant ce qui lui arrivait
262 I sur l’ambiguïté

étant enfant lorsqu’il restait souvent seul avec sa mère et


que celle-ci l’emmenait dans un club et le faisait entrer dans
le vestiaire des dames où il voyait beaucoup de femmes
nues ; en sentant que ses enfants lui demandent d’être un père,
cette exigence l’irrite parce qu’il se sent tout à coup absorbé
et introduit dans sa propre mère.
Il refuse l’interprétation et parle de la satisfaction qu’il
éprouve à faire des petites choses, des hobbies divers et il
décrit les activités récréatives qu’il mène chez lui ; soudain,
il s’interrompt et déclare qu’il se sent très oppressé, qu’il s’est
senti peu à peu oppressé.
Je lui interprète qu’en laissant de côté les exigences exté­
rieures il se sent oppressé de l’intérieur par sa mère qui lui
impose d’être une femme, d’être parmi les femmes mais aussi
d’occuper la place du père en étant excité par elle.

L’organisation de ce patient repose sur un « moi factique »,


il a de fréquentes actuations psychotiques de sorte qu’il se
sent débordé et toujours occupé par un travail. Lorsqu’il veut
démontrer le contraire (qu’il ne se laisse pas déborder et qu’il
ne l’est pas), il commence à se sentir oppressé, c’est-à-dire
absorbé par sa mère, par sa relation asphyxiante avec elle et
par les dangers que cela représente : perdre définitivement le
père, le remplacer, se sentir coupable de le remplacer.
On pourrait penser que la facticité ou l’ambiguïté en général
sont liées à la fuite permanente d’une relation symbiotique
très absorbante, très dangereuse et donc oppressante : si le
sujet cesse de fuir, il est totalement annulé et oppressé à l’inté­
rieur de sa mère. Mais la relation absorbante et dangereuse
n’explique pas non plus l’ambiguïté ; elle explique par contre
sa persistance, sa non-résolution1.
Paradoxalement, il faut, pour résoudre la symbiose, une
bonne relation symbiotique satisfaisant cette nécessité.
Lorsque la relation symbiotique est déficitaire, faussée ou
excessive (comme dans le cas présent), il y a fuite prématurée
pour échapper à cette symbiose très oppressante : la symbiose
n’est alors pas satisfaisante et ne peut se résoudre ; l’ambiguïté
s’organise en « ficticité » ou en « moi factique » ou encore en
actuation psychopathique ou prend d’autres aspects (nous
en avons mentionné quelques-uns) qui sont autant de façons

1. M. Abadi (1962) a mis en relief l’image de la « mère terrifiante », anté­


rieure au stade oral et liée au fantasme de captivité.
DANS LA CLINIQUE PSYCHANALYTIQUE | 263

de conserver la symbiose sous sa forme la plus acceptable, la


moins destructrice et la plus protectrice possible.
La diversification des liens est importante dans la réso­
lution de la symbiose et il faut tenir compte de l’intervention
du père et des frères. Dans une bonne relation symbiotique
mère-fils, l’intervention du père aide à sa solution mais si cette
relation est mauvaise, la diversification des liens non seulement
n’aide pas à son élaboration mais la fixe, la consolide et lui
donne, en tout cas, une structure différente.
La structure œdipienne que nous trouvons dans les cas de
symbiose est toujours très complexe : mère qui contient le
père, parents fusionnés, fusion du sujet avec le corps de la
mère. Selon moi, il ne s’agit pas de liens sexuels mais de liens
interpersonnels complexes où prédominent la fusion primitive
et le manque de discrimination. La discrimination introduit
une certaine distance d’avec la fusion et peut porter sur une
région du corps qui sert alors de contrôle — relatif — de cette
fusion primitive. La génitalisation précoce, que l’on trouve
quelquefois chez ces patients, ne serait pas la cause de la non-
résolution de la situation œdipienne primitive mais au contraire
une tentative pour discriminer une région du corps et l’utiliser
contre la fusion primitive.
Dans Homosexualidad y confusion, M. Baranger décrit
quelques facteurs caractéristiques de la persistance de la sym­
biose (dans l’ambiguïté ou la symbiose clinique) : père absent,
mère surprotectrice, changements fréquents de lieu de rési­
dence, relation sociale de l’enfant limitée qui le fait rester
« enfermé » dans la mère, manquer d’initiative et le rend soumis
à ses volontés à travers des règles rigides et stéréotypées qui
l’empêchent de s’exprimer spontanément. Cette attitude de la
mère va de pair avec le manque ou la carence de relation affec­
tive et de contact direct, personnel, corporel avec elle.
L’absence du père peut être réelle, au sens où le père n’est
pas ou très peu en contact avec l’enfant, ou peut être simple­
ment une non-intervention de celui-ci et un abandon de l’en­
fant à la relation et à la dépendance de la mère.
L’enfant ne trouve pas chez son père un soutien ou une
identification suffisante pour se séparer ou pour sortir du corps
de la mère où il est enfermé.
Si cette situation à l’intérieur de la mère se maintient.
264 I sur l’ambiguïté

l’enfant peut cependant établir certaines relations et atteindre


un certain développement de son moi hors du contact avec elle
mais il conservera un noyau symbiotique fort qui pourra
devenir plus tard un noyau psychopathique, pervers, hypo­
condriaque, etc. Si l’enfant tente d’échapper et échappe à
l’emprisonnement à l’intérieur de la mère, il en résultera une
fluctuation permanente de contacts sans organisation de
noyaux d’identification stables ; il y aura probablement appa­
rition d’une personnalité ambiguë ou de traits ambigus de
personnalité tels que nous les avons décrits plus haut.
Cependant, du point de vue psychologique, le caractère
particulier de la scène primitive, c’est-à-dire de la formation ou
de la structuration du complexe d’Œdipe, semble jouer un rôle
primordial. L’établissement de la situation triangulaire échoue,
le père ne prend pas sa place entre la mère et l’enfant et appa­
raît alors un déficit de discrimination entre les parents eux-
mêmes d’une part et les parents et le sujet de l’autre. Cette
situation œdipienne particulière rend l’enfant incapable de
partager les conflits entre ses parents, c’est-à-dire d’établir
la position paranoïde-schizoïde et de les contrecarrer l’un par
l’autre en fixant la contradiction ou les termes antinomiques
du conflit. Le conflit ne parvenant pas à prendre forme, la
situation œdipienne apparaît alors comme une constellation
non discriminée entre le sujet et la mère, le corps du sujet et le
corps de la mère. Je donne donc une importance très grande
à la bonne résolution de la situation œdipienne triangulaire
sans laquelle il n’y a pas de progression vers la position para­
noïde-schizoïde.
► Exemple S. — Il s’agit d’un homosexuel (dont j’ai
supervisé la psychanalyse) qui, jusqu’à l’âge de 9 ans, avait
dormi dans le même lit que ses parents, entre son père et sa
mère. Il se souvient que, certaines nuits, ses parents lui
disaient de dormir sur un côté du lit et non au milieu, ce
qui pour lui voulait clairement dire qu’ils allaient avoir des
relations sexuelles. D’autres soirs, c’était lui qui demandait
à ses parents s’il devait dormir au bord du lit ou au milieu,
comme pour tenter de contrôler leur rapport.
Ce patient présente des actuations homosexuelles compul­
sives et possède une personnalité très peu développée, infantile,
avec des traits hystériques et maniaques, et essentiellement
ambiguë. Nous pourrions faire coïncider ici les deux caracté­
ristiques — relativement distinctes — que nous avons établies
DANS LA CLINIQUE PSYCHANALYTIQUE | 265

pour la symbiose et pour la personnalité ambiguë puisque la


persistance cle la scène primitive non discriminée apparaît
dans la relation homosexuelle de ce patient sous forme d’une
partie clivée de sa personnalité ; or, l’ambiguïté non seulement
persiste dans ce noyau homosexuel clivé mais est présente
dans toute la structure de sa personnalité à travers un certain
contrôle de la scène primitive qu’il fuit constamment.
Il vit toutes ses relations homosexuelles de façon compulsive
et non conforme au moi, de sorte qu’au cours du premier
entretien et des premières séances il se plaint de devoir
en permanence se définir : s’il est vraiment homosexuel, il
veut pouvoir vivre son homosexualité avec plaisir en l’accep­
tant totalement, et non avec la souffrance que cela lui pro­
cure. C’est-à-dire qu’il vient chercher dans l’analyse une
définition : se donner totalement à son homosexualité ou
donner forme à son hétérosexualité.

L’absence de père est certainement ce qui pousse une mère


à avoir une attitude froide, distante et dure avec son fils ;
cette attitude est une tentative réactionnelle pour contrôler sa
tendance à l’intimité physique avec le fils substitut de l’époux
car l’absence de père est aussi pour la mère absence du mari.
Le sujet symbiotique, ou le sujet à personnalité ambiguë,
ne parvient pas à structurer l’Œdipe sous sa forme triangulaire :
il n’a pas pu séparer les parents combinés, ni faire entrer le
troisième membre du triangle ; dès lors, il ne peut s’établir
de relation duelle entre la mère et le sujet qui, comme le père,
est fusionné à la mère, « avalé » ou enfermé dans le corps ou à
l’intérieur de la mère. La venue du père dans le triangle
— lorsque le sujet y parvient — n’est pas pour l’enfant l’entrée
d’une troisième personne dans une relation duelle mais bien
la discrimination de deux personnes et de lui-même d’avec
la fusion primitive avec la mère.
Le sujet à ambiguïté extrême tente de reproduire ces situa­
tions de manière compulsive mais il échoue toujours ; il tente
de les reproduire pour les résoudre et parvenir à les discri­
miner. Mais la façon dont il le fait détermine l’échec de la dis­
crimination de la situation ambiguë primitive.
Pour en revenir à l’historique clinique de M. Baranger,
proche du cas d’homosexualité que je viens de citer, la finalité
de la compulsion homosexuelle peut ne pas être l’acte homo­
sexuel en soi mais ses préliminaires ; ainsi, les fantasmes ces­
sent et le coït homosexuel s’interrompt et peut être alors
266 [ sur l’ambiguïté

totalement déplaisant. Le patient n° 3 que présente M. Baran-


ger arrête subitement son fantasme pour le reprendre en en
changeant les détails, plusieurs fois de suite : « Une chose qui
m’excite assez, c’est lorsque la situation est ambiguë. Moi
je le sais, je me dupe moi-même, mais c’est plus excitant
lorsque rien n’est défini. C’est probablement pour cela que je
n’ai pas de fantasme où il (l’acte homosexuel) se réalise ; la
situation perdrait de son charme... »
Chez le patient de l’exemple S, la situation est la même
et la scène primitive, sous sa forme non discriminée, est
reproduite de façon extrêmement ambiguë dans le corps : le
patient se masturbait en mettant son propre pénis entre ses
cuisses et jouait ainsi les rôles féminin et masculin (du père
et de la mère) tout en conservant le caractère ambigu d’une
relation où il est en même temps le père et la mère, indiffé­
renciés l’un de l’autre ; mais, et c’est là le plus important, ce
patient n’était pas lui-même : il était tantôt le père, tantôt la
mère, sans pouvoir, à aucun moment, être lui-même en raison
du syncrétisme de la scène primitive.
Il s’agissait donc, pour M. Baranger, de présenter, à travers
ces études cliniques, des cas d’états confusionnels ; or, il me
semble l’avoir démontré, je ne pense pas qu’il faille parler ici
de confusion mais bien d’ambiguïté, ce que fait d’ailleurs le
patient de M. Baranger.
On constate toujours chez la personnalité ambiguë une
absence de vécu, d’expérience faite, de sensation de vivre à
l’intérieur de son propre corps car en réalité elle vit dans le
corps de la mère sans discriminer son propre corps du corps de
l’autre. Notre sujet de l’exemple S avait continuellement le
fantasme de marcher dans la rue et de chercher du regard un
homme qui lui plaise pour s’imaginer à l’intérieur de son corps
et essayer de sentir ce que pouvait sentir cet homme, sorte de
tentative pour structurer le vécu de son propre corps, pour
pouvoir vivre à l’intérieur de son corps et non à l’intérieur de
celui de sa mère.
Dans Homosexualidad y confusion, M. Baranger écrit : « On
peut considérer l’état confusionnel, même non structuré,
comme une « position » au sens kleinien du terme, comme une
série d’états intermédiaires entre la position paranoïde-schi-
zoïde et la position dépressive. Ces états paraissent corres-
DANS LA CLINIQUE PSYCHANALYTIQUE | 267

pondre au stade du développement pulsionnel décrit par Paula


Heimann comme stade pervers-polymorphe.
Les états confusionnels viennent de ce que le noyau psy­
chotique de la personnalité envahit le moi, et le stade pervers-
polymorphe correspond — ce me semble — à la réinstallation
de l’ambiguïté ; je considère donc ce stade comme une régres­
sion ou une persistance de la position glischro-caryque. C’est
un phénomène normal de l’adolescence.

Fonction « émoussante »
de Vambiguïté dans la régression

La fonction « émoussante » de l’ambiguïté apparaît claire­


ment lorsqu’en séance il y a régression à la position glischro-
caryque devant des états extrêmement persécutoires impos­
sibles à affronter parce que le patient se désorganiserait
complètement ou entrerait dans une dissolution psychotique ;
il « émousse » alors la contradiction ou la persécution qu’il est
en train de vivre en régressant à l’ambiguïté.
Si dans la régression l’ambiguïté met en jeu, face à des
états de persécution très intenses, un niveau d’organisation
très primitif (moi syncrétique), on ne peut cependant étendre
ce schéma à la genèse de l’ambiguïté et à sa persistance ; en
effet, elles proviennent toutes deux d’un déficit de la discri­
mination qui, elle, oblige l’apparition et l’intériorisation de
l’avidité, de l’envie et d’états extrêmement persécuteurs et
désorganisateurs tandis que la régression signifie perdre, par
défense, une discrimination déjà acquise (pour ce secteur du
moi et de la réalité).
Nous nous trouvons donc devant deux situations diffé­
rentes qu’il est nécessaire d’approfondir : dans l’une, il s’agit
de sortir du danger croissant de confusion au moyen d’une
situation de persécution ou par un choix d’objet persécuteur
dans le monde extérieur. Dans Introduction à la psychanalyse,
Freud, en étudiant l’angoisse, écrit : « L’homme se défend de
la frayeur par l’angoisse » ; ici, on pourrait dire qu’il se défend
de la frayeur et de l’angoisse par la peur (la persécution).
Dans l’autre, la persécution est extrêmement forte et le sujet
tend alors à s’en défendre en utilisant l’ambiguïté. Cela peut
paraître contradictoire mais dans le premier cas on voit
268 I sur l’ambiguïté

comment le moi le plus intégré envahi et désorganisé par


l’irruption du noyau agglutiné (ambigu) se défend contre la
confusion alors <jue dans le second c’est un moi très précaire
<jui tente, au moyen de l’ambiguïté, de se défendre contre une
situation de persécution très désorganisatrice ; c’est-à-dirc
que la persécution est « émoussée ». La clinique nous offre
de nombreux exemples d’ « émoussement » par l’ambiguïté :
ainsi le « maintien des apparences » qui consiste à se comporter
« comme s’il ne se passait rien » ou encore lorsqu’un sujet vit
dans le présent une situation de persécution très violente et
qu’il en parle au passé. De même, la régression à la position
glischro-caryque du sujet qui s’adresse des reproches à lui-
même et se dévalorise ; ce fut le cas d’une patiente dont le
père venait de tomber gravement malade et qui, par des
reproches et une dévalorisation d’elle-même, se sentait très
coupable, essayant de créer un état d’ambiguïté pour contrer
une situation de type œdipien fortement persécutoire1.
Enfin, on pourrait encore citer, afin de montrer comment
la régression et l’ambiguïté sont utilisées pour « émousser »
un état de persécution, le cas d’une patiente qui, en entrant
dans le cabinet de l’analyste, se trouve face à une personne
dont elle avait longuement parlé dans les séances. Il était
légitime de penser que cette rencontre serait très persécutoire ;
cependant la patiente le mentionna au passage et dit qu’elle
avait des « tas d’idées » et qu’elle ne savait pas par où com­
mencer. Ces <c tas d’idées » tendaient à la dispersion, à intro­
duire l’ambiguïté afin de ne pas affronter la situation de
persécution.
L’ambiguïté peut servir d’« amortisseur » et éviter au sujet
de prendre 1 'insight en charge. Une patiente qui venait avec
un matériel angoissant se moquait d’elle-même jusqu’au
jour où, à partir de ce même matériel, l’analyse de son ambi­
guïté la fit pleurer et s’angoisser.
La régression à l’ambiguïté peut être atteinte par d’autres
moyens encore : ainsi ce patient qui avait toujours vécu
avec un sentiment de fausseté et qui faisait bonne impression
aux gens mais se sentait profondément mauvais, méprisable

1. Nous avons souligné dans les chapitres précédents que la mélancolie


provenait d’un noyau ambigu (agglutiné).
DANS LA CLINIQUE PSYCHANALYTIQUE | 269

et inutile ; il utilisa alors la dissociation pour maintenir


l’ambiguïté de sorte que lorsqu’on lui interprétait une chose
il en montrait une autre et avait recours à la première lorsqu’on
lui montrait la seconde.
Si on lui interprétait les deux choses en même temps, il
en avançait une troisième et dans le contre-transfert se
produisait une sensation d’insaisissable car il fonctionnait
avec un degré de ficticité élevé, c’est-à-dire avec un noyau
de son moi dans lequel il pouvait toujours s’évader, conserver
l’ambiguïté et éviter la contradiction.
Il arrive très souvent en clinique que des patients utilisent,
sporadiquement ou en permanence, la contradiction et la
dissociation.
Ne manquons pas non plus de signaler un autre type
d’ « amortisseur », l’utilisation particulière des mots : un
patient reconnaît que lorsqu’il était adolescent son père a
souffert d’une psychose, mais il n’utilise pas ce mot. Il dit,
par exemple : « Lorsque mon papa a été malade... » Un autre
patient, pour mentionner son mariage, déclare : « Lorsque
j’ai changé d’état civil... »
Tous ces sujets ont recours à la fonction d’« amortisseur »
ou de défense de l’ambiguïté ; il s’agit pour eux d’empêcher le
développement ou l’apparition de tendances qui seraient
désintégratrices ou bien d’« émousser » des états ou des affects
qui pourraient être persécutoires ou dangereux. Dans certains
cas, il s’agit d’éviter Yapparition ou la formation du danger
tandis que dans d’autres le danger existe déjà mais « émoussé »
par l’ambiguïté. Dans le premier cas, il est important de
souligner que le danger n’existe psychologiquement pas pour
le sujet tant que l’ambiguïté est maintenue. Le danger iYappa­
raît ou ne naît que s’il tente d’en sortir. (Au chap. IV, j’ai
décrit comment l’envie se manifeste lorsqu’on a pris une
certaine distance avec le dépositaire et lorsque la différen­
ciation entre moi et objet et entre objet interne et dépositaire
apparaît.)
Cet « émoussement » signifie toujours une restriction ou
une limitation du moi et du monde extérieur et l’existence
d’une « conscience brumeuse » de la totalité ou d’une partie
du moi.
L’ambiguïté implique toujours que les événements, les
270 I sur l’ambiguïté

objets, le moi soient maintenus ou transformés en une sorte


d’abstractionnisme où l’abstrait n’est pas discriminé du
concret1 ; c’est une variante du problème de l’équation
symbolique.

Quelques commentaires
à propos de la bibliographie
sur Vambiguïté

En 1934, Helen Deutsch décrivit un type de perturbation


émotionnelle où la relation avec le monde extérieur et le moi
apparaissait appauvrie ou absente et pouvait prendre diverses
formes. Elle appela ce type de personnalité la personnalité
« comme si » (as if) et l’expliqua par le fait que l’observateur
reçoit l’impression que l’ensemble des relations de ces per­
sonnes manque de naturel ; quoique paraissant normales,
dépourvues de troubles de comportement, avec des capacités
intellectuelles intactes, des expressions émotionnelles bien
ordonnées et appropriées, ces personnes ont quelque chose
« d’intangible et d’indéfinissable » qui amène toujours à se
demander « ce qui ne va pas chez eux ». Pour le psychanalyste,
il est clair que toutes les relations de ces personnes manquent
de chaleur, que leurs expressions émotionnelles sont formelles
et que toute expérience interne est totalement exclue. Elles
sont comme ces acteurs qui ont du métier mais à qui il manque
quelque chose de la vie réelle.
H. Deutsch écrit également que dans la personnalité
« comme si » le refoulement n’existe pas mais qu’il y a manque
d’investissement d’objet ; les rapports apparemment normaux
sont comme les imitations que font les enfants et sont l’expres­
sion de leur identification au milieu : un mimétisme qui est
une bonne adaptation au monde de la réalité en dépit de
l’absence d’investissement d’objet. L’auteur ajoute que ces
sujets présentent une attitude totalement passive envers le
milieu, une grande plasticité pour copier des comportements
qui les rend capables d’une grande fidélité, n’importe quel

I. Dans l’appendice du t. I des Œuvres psychologiques de G. Politzer


(traduction espagnole), j’ai fait la différence entre abstractionnisme et
abstraction : le premier est toujours ambigu, émoussé ou émoussant (de
l’abstrait et du concret), tandis que l’abstraction est discriminée du concret.
DANS LA CLINIQUE PSYCHANALYTIQUE | 271

objet pouvant être pour eux objet d’identification. Les


femmes à personnalité « comme si » semblent être le summum
de la dévotion féminine en raison de leur passivité et de leur
rapidité d’identification ; cependant, le manque de relation
affective véritable entraîne un vide dans le climat émotionnel
et ces sujets se voient souvent devant une rupture de leurs
relations. Le sujet « abandonné » a alors très souvent une
explosion affective « comme si » elle aussi et d’où l’affectivité
est totalement absente ; à la première occasion un nouvel
objet vient prendre la place de l’autre.
Le même vide et la même carence d’individualité si évidente
dans le comportement émotionnel se révèlent également dans
la structure morale ; ces sujets semblent ne pas avoir de
principes à eux et leurs idéaux ou leurs convictions sont le
simple reflet de ceux des autres, qu’ils soient bons ou mauvais.
Ils adhèrent facilement à des groupes éthiques, sociaux ou
religieux pour donner un contenu à leur réalité et à leur vide
intérieur et accorder, par l’identification, une certaine valeur
à leur existence.
H. Deutsch nous dit aussi que ces sujets peuvent épouser
une philosophie puis en changer soudain pour une autre,
parfois contradictoire, alors qu’il n’y a pas de réelle transforma­
tion intérieure mais le simple résultat d’un regroupement.
Ces sujets sont extrêmement influençables, ce qui semble
aller de soi après tout ce que nous venons d’en dire. Beaucoup
d’actes criminels que l’on attribue à un lien érotique sont dus
en fait à cette passive rapidité à être influencés. Les tendances
agressives sont complètement masquées par la passivité, ce
qui leur donne une certaine bonté négative pouvant facilement
devenir dangereuse.
L’auteur recense un ensemble de cas qui se sont révélés
avoir en commun une profonde perturbation du processus de
sublimation ; cette perturbation provoque une faille dans la
synthèse à l’intérieur d’une personnalité intégrée, des identi­
fications infantiles et une sublimation intellectuelle imparfaite
et unilatérale des pulsions. Le jugement critique et l’organi­
sation intellectuelle peuvent être excellents, il n’y a ni émotion
ni morale. L’étiologie de ces états est mise en rapport avec tout
d’abord une dévalorisation de l’objet qui sert de modèle au
développement de la personnalité de l’enfant et qui peut être
272 I sur l’ambiguïté

réellement fondée ou due à la découverte du coït parental à


une époque où l’enfant lutte contre la masturbation. Ensuite,
avec une stimulation insuffisante de la sublimation des
émotions.
Elle différencie la personnalité « comme si » de l’hystérie
où les identifications se font sur des objets très chargés
d’investissements libidinaux et où le refoulement des affects
libère de l’anxiété et du conflit ; chez le sujet « comme si »,
par contre, une déficience précoce dans le développement
des affects réduit les conflits internes et conduit à un appau­
vrissement total de la personnalité.
Les caractéristiques de la personnalité « comme si » étant
le narcissisme et la pauvreté des relations d’objet, on pouvait
tenter de la mettre en rapport avec les traits déficitaires de la
psychose ; mais du fait même que le sens de la réalité est pré­
servé, ces patients à personnalité « comme si » sont à l’abri
d’une psychose : les objets restent externes et tous les conflits
sont agis par rapport à eux.
Cependant, Helen Deutsch fait remarquer que le processus
de schizophrénie passe par une phase « comme si » avant la
construction des formes délirantes. L’auteur cite Le moi et
le ça où Freud parle d’une « personnalité multiple » résultant
d’un processus où les nombreuses identifications ont conduit
à un éclatement de l’ego qui peut faire apparaître un tableau
manifestement pathologique. Notons aussi que les conflits
entre les diverses identifications peuvent prendre une forme
non nécessairement pathologique.
Dans une communication présentée au XXIe Congrès
international de Psychanalyse et publiée en 1960, Khan se
propose de présenter un nouveau type de patient et de lui
donner un statut clinique comportant des droits et une spéci­
ficité propre. Il associe ce nouveau « modèle de patient » à
la description de la personnalité schizoide faite par Fairbairn,
à la personnalité « comme si » de Helen Deutsch, à la person­
nalité à « faux self » décrite par Winnicott en 1956 dans son
article On transference et aux travaux de Erikson, Anna
Freud et Greenson.

Cette communication porte essentiellement sur l’étude des


comportements les plus significatifs de ces patients en situation
DANS LA CLINIQUE PSYCHANALYTIQUE | 273

d’analyse, sur leur transfert, leurs besoins et leurs demandes


envers l’analyste ; il décrit ces patients comme suit :

1) A la place du transfert, ils ont tendance à provoquer ou à


séduire l’analyste.
2) A la place de la communication, ils manifestent une exhi­
bition de leurs contenus psychiques.
3) Tous les affects ont un besoin urgent d’être déchargés et,
comme le décrivent Stone, Greenacre et Winnicott, il leur
faut de nouveaux objets et de nouvelles expériences pour
pouvoir se sentir eux-mêmes des personnes.
4) Leur narcissisme a des propriétés déficitaires et est
masqué par des techniques défensives pseudo-agressives
et autocompensatoires.
5) Au lieu de faire preuve d’initiative, ils se reposent sur
les autres qu’ils peuvent toujours mobiliser.
6) En situation d’analyse, ils ont immédiatement besoin
d’extérioriser et d’agir leurs expériences passées et leurs
tensions.
7) Ils exploitent des régressions partielles du ça, du moi et
du surmoi avec une grande habileté, ce qui donne à leur
comportement une qualité psychotique ; toute tentative
pour réduire ce type de maniement provoque chez eux
de la panique.
8) Ils ont besoin que l’analyste les contrôle et leur fixe des
limites. Ils ne possèdent que des morceaux d’expériences
incomplètes faites à tous les stades du développement
et c’est à l’analyste qu’ils font sentir leur peur, leur colère,
leurs besoins, leur désespoir, leur amour, etc.
9) Ils sont incapables de tolérer l’anxiété et tentent de la
transformer en douleur psychique, qui devient elle-même
une drogue. Ils peuvent aussi transformer cette anxiété
en un état de tension diffus et excessif.
10) Ils utilisent au hasard des mécanismes de défense qui ne
présentent pour eux aucune spécificité ; les défenses dont ils
se servent le plus sont : le splitting, la dévalorisation des
objets et de leurs expériences émotionnelles,l’identification
projective et l’idéalisation. Khan signale à ce propos qu’il
est nécessaire d’évaluer leurs mécanismes et de discriminer
en eux la fonction défensive des aspects de communication.
274 I sur l’ambiguïté

11) A propos de l’idéalisation comme défense, l’auteur signale


que le moi de ces sujets est très organisé et tend à manier
la frustration des objets primaires dans le but d’établir
une structure psychique de défense contre la réalité
émotionnelle de la relation interpersonnelle.

La question que pose Khan est de savoir si nos conceptions


théoriques et notre cadre clinique nous donnent les moyens
de manier les besoins de ces patients et il souligne les apports
de la recherche qui, au cours des vingt dernières années, ont
enrichi et complété la théorie classique au moins sur trois
points. En effet :
1 ) Dans le développement de l’enfant, le moi et le ça émergent
d’une matrice indifférenciée.
2) Cette découverte a changé notre conception de la dyna­
mique conflictuelle des processus primitifs, grâce en par­
ticulier aux travaux de Hartmann et Winnicott.
3) L’émergence du moi et du ça d’une matrice indifférenciée
a élargi notre conception du rôle et de la fonction du milieu
dans la cristallisation des premiers sentiments du moi ;
par milieu, l’auteur entend la somme globale des soins
maternels d’alimentation et de relation affective avec
l’enfant.

J. Weiss résume une table ronde de l’Association américaine


de Psychanalyse (1965) consacrée à la clinique et aux aspects
théoriques du caractère « comme si ». S. Atkin y reprend
l’article de H. Deutsch en disant que les personnalités « comme
si » présentent : a) un stade primitif de relations sans constance
d’objet ; b) un développement pauvre du surmoi avec prédo­
minance d’anxiété objective ; c) une prépondérance des pro­
cessus d’identification primaires ; d) une carence du sens de
l’identité ; e) une superficialité émotionnelle et une pauvreté
générale des affects ; f) une absence à'insight, qui est un
aspect du narcissisme de ces sujets. Cependant leur sens de
la réalité est suffisamment préservé pour que l’on puisse les
différencier des sujets psychotiques, encore que, pour Phyllis
Greenacre, le sens de la réalité des sujets « comme si » soit
défectueux.
Atkin cite également M. Gitelson qui introduit une nouvelle
DANS LA CLINIQUE PSYCHANALYTIQUE [ 275

dimension du problème de la pathologie du caractère en tenant


compte de la remarquable stabilité et de la capacité d’adapta­
tion des sujets « comme si » ; il soutient que cette forma­
tion du caractère, avant d’être la preuve d’un défaut ou
d’une faiblesse du moi, est l’expression d’un développement
incomplet procédant d’un manque de relations stables et
d’identifications compatibles ; pour cet auteur, le moi est
immature mais, à son niveau de développement, il est
intact.
A cette même réunion, H. Tartakoff se demande s’il ne
faut pas rechercher les origines du phénomène « comme si »
dans le stade de séparation-individuation de M. Mahler ; de
plus, l’auteur différencie l’identification primaire — qui se
rapporte à l’imitation, au mimétisme ou à suivre le comporte­
ment du leader et qui n’implique pas d’intériorisation — de
l’identification secondaire qui concerne les identifications du
moi et du surmoi conduisant à un changement de structure ;
dans la personnalité « comme si », les identifications semblent
appartenir au type primaire.
Pour N. Ross, il y a dans les personnalités « comme si »
une perte d’investissements d’objet et le comportement n’est
qu’un simple mimétisme qui s’appuie sur une identification
tout à fait primitive ; la facilité de s’identifier est telle que le
comportement de ces sujets prend des caractéristiques kaléi­
doscopiques et reflète les personnalités des individus avec
lesquels ils sont en contact. Il en résulte que ces patients ne se
développent pas, ne passent pas de la période d’imitation
précédant l’identification à un stade d’identification véri­
table ; ils n’acquièrent pas la capacité d’intérioriser et échouent
dans la formation de leur surmoi. Tous les objets sont main­
tenus en dehors d’eux. L’auteur ajoute aussi que la puberté et
la schizophrénie présentent des phases « comme si ».
Dans sa synthèse, Ross insiste sur deux points : 1 ) qu’il
ne faudrait pas isoler la personnalité « comme si » en un syn­
drome nettement différencié mais considérer un éventail
d’états « comme si » ; 2) «pue le man<pue d’affects dans la per­
sonnalité « comme si » peut résulter de la persistance d’une
barrière primitive contre les sur-stimulations.
R. Greenson propose, «puant à lui, de reconnaître une variété
d’états « comme si » ; de nombreux types caractérologiques
276 I sur l’ambiguïté

présentent des phénomènes « comme si » et on peut parler de


symptômes « comme si », de mécanismes « comme si », de
traits de caractère « comme si » ; tous ces états ont en commun
un manque de naturel, quelque chose de transitoire et de
variable. Ces patients régressent à un état de non-différen­
ciation entre représentations d’objet et représentations du
self; tous deux, seifet objet, sont partiellement fusionnés et
confondus. Les sujets « comme si » confondent en fait les iden­
tifications avec les relations d’objet et les identités (entités).
Cette individualisation pauvre entraîne, toujours selon
Greenson, un défaut d’auto-observation bien que le sens de la
réalité soit correct ; la fixation a lieu vers l’âge d’un an et demi,
c’est-à-dire au moment où l’enfant se sépare de la mère ;
pour cet auteur, le centre de ces diverses formes du « comme
si » est le mécanisme du déni.
Toujours à cette même table ronde, Helen Deutsch soutient
que le « comme si » est une modalité de fonctionnement du moi
qui apparaît dans plusieurs situations, qu’elles soient nor­
males ou pathologiques. Elle différencie le « comme si » phéno­
mène psychologique transitoire très commun et presque
universel, du « comme si » se rapportant à la structure de la
personnalité ou à un type défini relativement rare et dont elle
n’a rencontré qu’un cas en trente-trois ans de pratique. Quant
aux facteurs étiologiques, elle considère que les patients
« comme si » ont subi une privation émotionnelle au cours de
la première période de l’enfance et souffert une perturbation
de l’équilibre gratification/frustration au cours des périodes
primitives du développement du moi entraînant des restric­
tions et des carences dans le moi ; ces carences se traduisent
plus tard par la persistance d’identifications primitives dans
lesquelles la dépendance s’exprime par l’imitation, elle-même
moyen d’adaptation. Elle insiste également sur la différence
entre la personnalité « comme si » et les autres manifestations
où le « comme si » a une signification plus vaste. Elle rejoint
en cela Katan mais pense que le terme « pseudo comme si »
ne résout pas le problème.
En conclusion de cette table ronde, Atkin soutient que la
notion du « comme si » doit être utilisée au sens où elle pré­
serve une entité définie et séparée, telle qu’on la trouve dans
le travail original de H. Deutsch.
DANS LA CLINIQUE PSYCHANALYTIQUE | 277

On peut considérer qu’il y a effectivement carence ou déficit


de l’identité à condition de se situer du point de vue de l’iden­
tité et du sens de la réalité « conventionnelles » ; c’est-à-dire
à condition que nous nous prenions comme modèle normatif.
J’ai donc opté pour décrire cette carence non comme une
carence d’identité mais comme une identité particulière de
la personnalité syncrétique et une identité particulière de
groupe faisant partie de ce que j’ai appelé la « personnalité
factique ».
Lors de la table ronde de l’Association américaine de Psy­
chanalyse, la position de Gitelson, citée par Atkin, retient
particulièrement l’attention : il soutient qu’avant de parler de
défaut ou de faiblesse du moi, il convient de considérer que,
même si cette formation du caractère est l’expression d’un
développement incomplet, le moi, même immature, est intact
à son niveau de développement ; cette thèse est très impor­
tante car elle rejoint un des aspects sur lequel j’ai longuement
insisté, à savoir que c’est une typologie et non nécessairement
une pathologie qu’il nous faut décrire et qu’il ne s’agit pas là
de différence de mots mais bien de différences méthodologiques
importantes. Helen Deutsch affirme la même chose lorsqu’elle
cite l’article de Freud Le moi et le ça.
L’absence de contradictions et de transformation interne,
que souligne H. Deutsch, me semble tout aussi importante que
la passivité et la bonté réactionnelle ; le manque de synthèse
dans les identifications infantiles est mis en avant par de
nombreux auteurs figurant dans ce tableau auxquels vient se
joindre, chez nous, Madeleine Baranger.
L’accent porté sur le concept de constance d'objet est certes
extrêmement important mais je signale que ce phénomène
est absent dans la personnalité syncrétique alors qu’il ne l’est
pas dans la personnalité factique.
Travailler à partir du concept d’ambiguïté permet de
regrouper de nombreux phénomènes de façon unitaire, de
reconnaître divers types d’organisation de la personnalité
reposant sur différents types d’organisation de l’ambiguïté
et signifie un progrès par rapport à la personnalité « comme si »
ou au « faux self » de Winnicott qui ne s’appliquent
qu’à la réaction de contre-transfert alors que le phénomène
en soi n’a rien de faux ni de « comme si » ; c’est un phé­
278 I sur l’ambiguïté

nomène naturel dont on doit considérer les caractéristiques


propres. En revanche, le concept d’ambiguïté permet de
détecter le phénomène aussi bien dans la personnalité glo­
bale que dans les traits de caractère ou dans plusieurs phéno­
mènes normaux ou pathologiques, ce qui serait beaucoup plus
difficile si l’on travaillait à partir du concept de person­
nalité « comme si » mais qui devient par contre très
clair lorsque Ross propose de ne pas isoler la personnalité
« comme si » en un syndrome différencié mais de considérer un
éventail d’états « comme si ». C’est ainsi qu’il faut considérer,
dans le tableau, la démarche de Greenson dans son étude de
plusieurs états « comme si ».
L’importance donnée par plusieurs auteurs (dont Greenson)
à la fusion ou au manque de discrimination entre représen­
tation d’objet et représentations du self, au fait que self et
objet sont partiellement fusionnés et confondus, de même
que le sont les identifications avec les relations d’objet et les
identités, me semble confirmer les points de vue que j’ai
défendus dans mon étude sur l’ambiguïté.
Ce que H. Deutsch affirme, à savoir que le « comme si » est
une forme de fonctionnement du moi qui apparaît dans des
situations aussi bien normales que pathologiques, me semble
particulièrement important quoique, pour moi, ces types de
personnalité « comme si » ne soient pas aussi rares qu’elle le dit.
Comme elle, je n’accepte pas le concept de « pseudo- comme si »
avancé par Katan, car il ne résout pas le problème et tend
plutôt à le compliquer, de même que le concept de «fauxseZ/»
de Winnicott et celui de personnalité « comme si » proposé par
H. Deutsch elle-même. Je ne partage pas non plus la position
de Atkin qui, en conclusion de cette table ronde, suggère que
le concept de « comme si » doit être utilisé pour indiquer une
identité définie et séparée, étant donné qu’en psychologie et en
psychiatrie dynamique nous ne pouvons ni ne devons conti­
nuer à travailler à partir du concept de maladie compris
comme entité mais l’entendre au contraire comme organi­
sations ou structures de comportement ou de personnalité
mobiles, changeantes et en inter-relations dynamiques ; il
faudrait sinon en revenir à la conception de Kraepelin dont
un des principaux défauts consiste justement à avancer cette
idée d’« entités nosologiques ».
DANS LA CLINIQUE PSYCHANALYTIQUE [ 279

Le travail de Khan sur le même sujet rend les choses plus


compliquées encore : il superpose en effet, en les faisant corres­
pondre à un même modèle de patient, la personnalité
« schizoide » de Fairbairn à la personnalité « comme si » de
H. Deutsch, au « faux self » de Winnicott et aux études faites
par Greenson.
Je pense, pour ma part, que la personnalité schizoide de
Fairbairn et la personnalité « comme si » de H. Deutsch ne sont
nullement superposables, car la première se caractérise par
trois traits fondamentaux qui n’apparaissent pas dans la
personnalité « comme si » : l’attitude d’omnipotence, l’iso­
lement et le détachement et l’inquiétude de la réalité interne ;
la personnalité « comme si » est tout le c