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2017 16:07

Philosophiques Philosophiques

Perception et culture chez Merleau-Ponty


Marcus Sacrini A. Ferraz

Volume 35, numéro 2, automne 2008

URI : id.erudit.org/iderudit/000411ar
DOI : 10.7202/000411ar

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Société de philosophie du Québec

ISSN 0316-2923 (imprimé)


1492-1391 (numérique)

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Marcus Sacrini A. Ferraz "Perception et culture chez Merleau-


Ponty." Philosophiques 352 (2008): 297–316. DOI :
10.7202/000411ar

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Perception et culture chez Merleau-Ponty


MARCUS SACRINI A. FERRAZ
Université de São Paulo – Brésil
sacrini@usp.br

RÉSUMÉ — L’auteur essaie de montrer que le paradigme anthropologique de l’in-


carnation, présenté par Thomas Csordas sous l’inspiration de Merleau-Ponty, entre
autres, ne trouve pas de soutien dans la Phénoménologie de la perception, mais
dans les textes intermédiaires de Merleau-Ponty (sections 1-5). En plus, l’auteur
propose que l’idée de perception informée culturellement, contenue dans ces textes,
permet d’assouplir l’opposition entre conceptualistes et non-conceptualistes
dans le débat contemporain sur la perception (sections 6-7).

ABSTRACT — The author tries to show that the anthropological paradigm of


embodiment, put forward by Thomas Csordas, who drew his inspiration from
Merleau-Ponty among others, is not supported by Phenomenology of Perception
but by the intermediate texts from Merleau-Ponty (sections 1-5). In addition, the
author proposes that the idea of culturally informed perception, comprised in such
texts, allows us to minimize the opposition between conceptualists and non con-
ceptualists in the contemporary debate on perception

1. Le préobjectif et l’anthropologie
Par l’idée d’expérience préobjective développée dans la Phénoménologie de la
perception (publiée en 1945), Merleau-Ponty entend circonscrire un champ de
phénomènes toujours lié à l’activité perceptive et motrice. Ces phénomènes ne
peuvent pas se décrire par des concepts ou des mesures rigides, qui sont en général
appliqués à des objets étudiés scientifiquement. C’est pourquoi le champ en ques-
tion doit être dit préobjectif : il s’agit d’un domaine où règne l’indétermination
et l’ambiguïté, caractéristiques qui ne sont pas étudiées par des recherches objec-
tives. Pour dévoiler ce champ phénoménal, Merleau-Ponty reprend la réduc-
tion phénoménologique husserlienne, c’est-à-dire qu’il déconsidère le savoir sur
le monde objectif pour n’étudier que les vécus subjectifs. Toutefois, la réduc-
tion qu’opère Merleau-Ponty ne l’amène pas jusqu’au sujet transcendantal
pur, tel que proposé par Husserl dans plusieurs livres, mais elle rend explicite
l’organisation spontanée des objets perçus selon les structures de la percep-
tion concrète.
Thomas Csordas prétend instaurer un nouveau paradigme d’investiga-
tion anthropologique, et dans ce but il utilise, parmi d’autres références
philosophiques, cette explicitation merleau-pontyenne de l’organisation de l’ex-
périence. Selon Csordas, à l’intérieur de ce paradigme (qui est appelé paradigme
de l’incarnation) il s’agit de chercher « comment les objets culturels (y com-
pris les soi [selves]) sont constitués ou objectifiés [objectified] non pas dans le
processus d’ontogenèse et de socialisation infantile, mais [...] dans le flux de

PHILOSOPHIQUES 35/2 — Automne 2008, p. 297-316


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la vie culturelle adulte1 ». Ainsi, de même que Merleau-Ponty essaie de dévoiler


la présentation des objets par des phénomènes perçus, Csordas propose de mon-
trer comment les formations culturelles sont sédimentées par des activités sub-
jectives. Nous essaierons de montrer que cette idée de Csordas peut en effet
s’appuyer sur quelques conceptions de Merleau-Ponty, mais non sur celles de
la Phénoménologie de la perception. Nous verrons que dans ce livre il n’y a
pas de légitimation théorique d’une investigation anthropologique, c.-à-d., d’un
recueil de l’organisation du milieu humain selon la diversité culturelle. La con-
sidération de la diversité culturelle n’aura lieu que dans la période intermé-
diaire de l’œuvre de Merleau-Ponty. Nous verrons aussi que la manière dont
Merleau-Ponty dévoile cette diversité déjà en œuvre dans l’activité perceptive
nous permettra d’ajouter quelques suggestions au débat contemporain sur la
perception initié par J. McDowell et peut-être excessivement limité à l’oppo-
sition entre conceptualistes et non-conceptualistes. Avant d’exposer les consé-
quences des réflexions de Merleau-Ponty, nous éclaircirons les raisons pour
lesquelles les descriptions de la Phénoménologie de la perception, restent, en
général, à un niveau préculturel.

2. La perception : intentionnalité culturelle ou milieu universel ?


Reprenons rapidement la stratégie par laquelle Csordas s’approprie la notion
d’expérience préobjective pour développer son paradigme anthropologique de
l’incarnation. Csordas pense que cette notion permet de dévoiler le rôle consti-
tuant de l’activité subjective dans les relations avec le monde. Ainsi, si un anthro-
pologue décrit l’expérience préobjective des individus, il peut comprendre, par
des modalités intentionnelles diverses, comment ils organisent activement la
vie sociale et culturelle. Csordas prend en considération une objection cruciale
à sa conception : «on peut s’opposer au concept de préobjectif au sens où l’exis-
tence incarnée est en dehors ou antérieure à la culture2 », ce qui le rendrait
inutile au projet de saisir justement le développement de divers systèmes cul-
turels. Contre cette objection, Csordas précise qu’en admettant le préobjectif
« nous ne posons pas un préculturel, mais un préabstrait3 », c’est-à-dire un
ensemble de relations qui ne sont pas encore explicitées et ordonnées concep-
tuellement, mais vécues de manière irréfléchie. Csordas affirme qu’on trouve
cette conception du préobjectif déjà chez Merleau-Ponty. Selon lui, le phéno-
ménologue français « a reconnu que la perception est toujours attachée à un
monde culturel, si bien que le préobjectif n’implique nullement un “précul-
turel”4 ». L’anthropologue se réfère explicitement dans ce passage à la
Phénoménologie de la perception, ce qui indique clairement selon lui que

1. T. Csordas, « Embodiment as a Paradigm for Anthropology ». In Ethos, vol. 18, n° 1,


1990, p. 40.
2. Ibid., p. 9.
3. Ibid., p. 10.
4. T. Csordas, « Somatic Modes of Attention ». In Cultural Anthropology, vol. 8, n° 2,
1993. p. 137.
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Perception et culture chez Merleau-Ponty . 299

Merleau-Ponty considérait déjà dans ce livre le préobjectif comme culturel. Nous


démontrerons ci-après que cette interprétation n’est pas correcte.
Tout d’abord, revenons à La structure du comportement, premier livre
de Merleau-Ponty (publié en 1942), qui établit les principales lignes de recherche
développées par le philosophe dans la Phénoménologie de la perception.
Quelques extraits de La structure du comportement semblent confirmer la lec-
ture de Csordas. Dans le troisième chapitre de ce livre, après avoir exposé l’a-
panage des ordres physique et vital, Merleau-Ponty cherche la spécificité de
l’ordre humain et conclut que le travail humain « projette entre l’homme et les
stimuli physicochimiques des “objets d’usage” [...] — le vêtement, la table, le
jardin —, des “objets culturels” — le livre, l’instrument de musique, le lan-
gage —, qui constituent le milieu propre de l’homme et font émerger de nou-
veaux cycles de comportement5 ». Ce milieu propre de l’être humain serait perçu
immédiatement, c’est-à-dire qu’il ne serait pas composé d’une couche primordiale
de stimuli objectifs auxquels on associerait postérieurement quelque sens cul-
turel. La discrimination perceptive serait commandée par des impératifs pro-
pres à l’ordre humain, y compris les relations culturelles. Selon Merleau-Ponty,
ce caractère immédiatement culturel de la perception devient évident si l’on
étudie la conscience infantile, qui saisit éminemment, déjà dans les premières
années de la vie, les gestes humains et les objets culturels. Par conséquent, la
perception initiale n’assimile pas une nature objective comme celle étudiée par
les sciences exactes ; en effet, croit Merleau-Ponty, tous les stimuli sensibles
donnent lieu, chez l’enfant, « à la représentation d’un drame humain » (SC,
182)6. Le philosophe français refuse que ce mode de conscience infantile soit
un simple effet de la plus fréquente exposition des enfants à d’autres êtres
humains et à des objets culturels. Il soutient que la conscience infantile est struc-
turellement tournée vers le monde culturel. Au contraire, on ne saurait expli-
quer comment les êtres humains et le langage reçoivent si vite un privilège par
rapport aux autres objets et bruits du champ sensible des enfants.
Jusqu’ici, l’argumentation de Merleau-Ponty lie intimement l’activité per-
ceptive au monde culturel. Loin d’être expliquée comme une opération impar-
tiale qui assimile passivement des stimuli objectifs, la perception est décrite
comme une intentionnalité préconceptuelle qui nous rapproche de certains
ensembles phénoménaux privilégiés, lesquels manifestent directement une signi-
fication culturelle. Toutefois, ce n’est pas le résultat ultime de Merleau-Ponty
dans La structure du comportement. Le philosophe dévoile une ambiguïté dans
l’ordre humain : il est vrai que les sujets instituent des structures sociales ou
culturelles où leur vie a lieu ; cependant, la conscience humaine peut dépasser

5. M. Merleau-Ponty, La structure du comportement, Paris, PUF, 2002, p.175. Dorénavant


citée comme SC dans le corps du texte.
6. Merleau-Ponty estime que les corps humains et les objets d’usage remplissent entiè-
rement le champ de la perception infantile (cf. SC, 181).
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ces structures, les nier en tant que déterminants et s’affirmer comme milieu
universel, c’est-à-dire, comme un champ où tous les objets de l’univers reçoivent
leur signification (cf. SC, 191). Dans ce cas, on estime que la conscience est
une espèce de foyer responsable par la manifestation de tout ce qui existe.
Merleau-Ponty ne rejette pas l’idée que l’être humain est inséré dans des con-
textes sociaux et culturels. Mais il ajoute que, par rapport à cette conscience-
foyer, « l’histoire même d’où elle sort n’est qu’un spectacle qu’elle se donne »
(SC, 222), puisque tous les événements ou objets supposent la conscience pour
qu’ils puissent se manifester et recevoir quelque sens. On doit noter qu’avec
cette thèse Merleau-Ponty ne s’affilie pas à l’intellectualisme, vu que pour lui
la conscience qui joue le rôle de milieu universel est la conscience perceptive
(cf. SC, 227). C’est pour la perception que les phénomènes physiques, vitaux
et même humains existent, et non pour le sujet cognitif. Selon Merleau-
Ponty, ce dernier ne se rapporte qu’à des significations constituées subjecti-
vement ; par contre, la perception touche directement les choses du monde.
En outre, du point de vue du sujet cognitif, le propre corps devient un objet
soumis aux paramètres objectifs utilisés pour connaître des objets mondains.
Déjà, du point de vue de la conscience perceptive, le propre corps est éprouvé
comme son support indispensable, de sorte qu’elle doit être considérée comme
incarnée (cf. SC, 224-5).
En dépit de ces différences entre la conscience perceptive et le sujet co-
gnitif, la fonction que Merleau-Ponty confère à la première s’approche de celle
exécutée par le second dans les philosophies intellectualistes : la conscience per-
ceptive n’est plus conçue comme une capacité existentielle liée à quelques
ensembles immédiatement significatifs, y compris les objets et les situations
culturelles, mais comme champ transcendantal, dans lequel le monde réel s’or-
ganise en tant que phénomène significatif. Voilà la tendance qui prédomine dans
la Phénoménologie de la perception, et qui semble l’éloigner d’une investiga-
tion anthropologique. D’après Merleau-Ponty, il n’est pas déterminant de
présenter la conscience perceptive comme une intentionnalité essentiellement
liée à des ensembles phénoménaux avec un sens symbolique-culturel, mais on
doit plutôt « égaler la conscience à l’expérience entière » (SC, 240) et exami -
ner la perception comme un support universel par lequel la réalité se présente
sous ses aspects les plus universels.

3. L’organisation spontanée des phénomènes


L’analyse de l’activité perceptive contenue dans la Phénoménologie de la
perception est beaucoup plus détaillée que celle trouvée dans La structure du
comportement. Cependant, l’idée générale de concevoir la perception comme
un support universel de la réalité est maintenue dans le livre de 1945. On peut
confirmer ce maintien par quelques affirmations de la préface de la Phéno-
ménologie, où la perception est présentée non comme « un acte, une prise de
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position délibérée7 », mais comme « le fond sur lequel tous les actes se
détachent et [comme étant] présupposée par eux» (Php, V). La perception serait
une «conscience originaire» (Php, X), antérieure au langage et à d’autres mani-
festations culturelles, une conscience autour de laquelle « s’organisent les actes
de dénomination et d’expression » (id.) et où l’on a « accès à la vérité » (Php,
XI). En outre, la conscience perceptive dispose d’un «savoir primordial du réel »
(id.), qui fonde la distinction entre réalité et rêve avant même que ce problème
ait été explicité d’une manière conceptuelle. Ainsi, le champ préobjectif soutenu
par la perception n’est pas une formation culturelle particulière, comme le début
de l’exposé sur l’ordre humain dans La structure du comportement pourrait
nous porter à le croire, mais il est plutôt une couche universelle responsable
de l’insertion la plus générale des sujets humains dans le monde.
Comme nous l’avons déjà signalé, cette approche de la perception était
déjà esquissée dans le premier livre de Merleau-Ponty. Le quatrième chapitre
de La structure du comportement s’ouvre par un examen de l’expérience naïve,
laquelle ne serait encore contaminée ni par des opinions du sens commun ni
par des explications scientifiques. Il est remarquable qu’une telle expérience
ne soit que celle du perspectivisme inhérent à la vision, selon le portrait qu’en
fait la phénoménologie husserlienne. « Les “choses” dans l’expérience naïve
sont évidentes comme êtres perspectifs [...] ; je saisis dans un aspect pers-
pectif dont je sais qu’il n’est qu’un de ses aspects possibles, la chose même qui
le transcende » (SC, 202), nous raconte Merleau-Ponty. Cette description
phénoménologique doit être au-dessus de toute particularité factuelle qui
nuancerait ou complexifierait un tel perspectivisme. Selon le philosophe,
quelle que soit la « difficulté qu’on trouve à penser la perception ainsi décrite,
c’est à nous de nous en accommoder » (id.), puisque « c’est ainsi que nous
percevons et que la conscience vit dans les choses » (id.). De plus, Merleau-
Ponty est sûr d’exposer un caractère eidétique de la perception, indifférent à
toute relativisation culturelle.
Dans la Phénoménologie de la perception, Merleau-Ponty reprend cette
description des propriétés les plus générales de la perception. Le perspectivisme
visuel est alors décrit comme structure figure sur fond : tout phénomène vu
s’organise comme une figure, dont on ne voit que quelques aspects, et relevée
d’un champ plus vaste. La structure figure sur fond est « la définition même
du phénomène perceptif, ce sans quoi un phénomène ne peut être dit percep-
tion » (Php, 10). Cette définition du contenu perçu par la structure figure sur
fond implique le refus de l’idée de sensation, comprise comme un stimulus
ponctuel, instantané et objectivement délimitable. La sensation ainsi conçue
ne décrit pas correctement le contenu perceptif, qui, selon Merleau-Ponty, est
formé par relation entre figures et fonds.

7. M. Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard, 1997, p. V.


Dorénavant citée dans le corps du texte comme Php.
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L’idée de sensation, encore d’après Merleau-Ponty, découle de la


croyance en un monde objectif entièrement déterminé. Nous supposons que
ce monde déterminé existe, et nous développons une théorie pour com-
prendre comment il nous est présenté : la sensation transposerait les qualités
objectives du monde jusqu’à la conscience. Or, pour Merleau-Ponty, la thèse
d’une reproduction dans la conscience perceptive de caractères d’un monde
conçu objectivement (avec des propriétés mensurables, clairement distin-
guables, etc.) n’est pas correcte. Ceux qui soutiennent cette thèse ignorent l’or-
ganisation propre de l’expérience perceptive. De l’avis de Merleau-Ponty, cette
organisation dévoile au moins deux caractères qui dépassent l’idée de sensa-
tion. Le premier est l’indétermination perceptive, selon laquelle les ensembles
phénoménaux ne se réduisent pas à des propriétés exactes. Les lignes dans
l’illusion de Müller-Lyer, qui ne peuvent être dites ni égales ni inégales, illus-
trent ce caractère (cf. Php, 12). Et non seulement les illusions optiques sont
indéterminées, mais, en général, tout ensemble phénoménal renferme quelque
degré d’indétermination, vu que sa signification se constitue non pas par des
mesures figées mais plutôt par d’innombrables relations entretenues parmi les
éléments perçus. Le deuxième caractère signalé par Merleau-Ponty est l’aspect
lacunaire de la perception. D’après lui, la manifestation du sens des phénomènes
ne dépend pas d’une correspondance point par point à une couche de sensa-
tions objectives. Le phénoménologue propose quelques exemples de cas où le
phénomène perçu ne se restreint pas aux données sensibles : « la force du son
sous certaines conditions lui fait perdre de la hauteur, l’adjonction de lignes
auxiliaires rend inégales deux figures objectivement égales » (Php, 14). Dans
ces cas, ce qu’on perçoit ne se réduit pas aux informations objectives contenues
dans les données sensibles, mais suit les paramètres d’organisation propres
du champ phénoménal.
Ces deux caractères déterminent la signification préobjective des phé-
nomènes perçus, que Merleau-Ponty essaie d’exposer tout au long de Phéno-
ménologie de la perception. Or il nous faut remarquer que, selon l’analyse
développée dans ce livre, cette signification est conçue comme antérieure à
toute qualification culturelle. Cela devient clair si l’on reprend la méthode
suggérée par Merleau-Ponty pour étudier la signification perceptive. Le
phénoménologue préconise d’excéder la « perception empirique ou seconde,
celle que nous exerçons à chaque instant» (Php, 53-4), puisqu’elle masque l’or-
ganisation originaire du champ phénoménal. Cette perception empirique « est
toute pleine d’acquisitions anciennes et se joue pour ainsi dire à la surface de
l’être » (Php, 54) ; bref, elle est chargée de significations culturelles et présente
les choses selon leur fonctionnalité dans les contextes vécus. Cette perception
cultivée doit être mise entre parenthèses en faveur d’une contemplation désin-
téressée qui saisit « un objet avec le seul souci de le voir exister et déployer [...]
ses richesses (id.). Merleau-Ponty formule au moins un exemple de cet effort
contemplatif où la productivité inhérente à la perception, en-deçà des signifi-
cations sédimentées sur les phénomènes, se manifeste : « pour que je reconnaisse
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l’arbre comme un arbre, il faut que, par-dessous cette signification acquise,


l’arrangement momentané du spectacle sensible recommence, comme au
premier jour du monde végétal, à dessiner l’idée individuelle de cet arbre » (id.).
Ce retour au commencement presque mythique de l’activité perceptive, où les
relations du champ perceptif seraient libres de toute signification acquise et
pourraient montrer leur concaténation naturelle, exclut toute densité culturelle,
afin de rendre évidents des processus d’organisation sensible de caractère uni-
versel.
Si l’on s’éloigne des perceptions secondes et si l’on suit le recommen-
cement perpétuel de la structuration du monde perçu, que trouve-t-on ? Selon
Merleau-Ponty, on trouve un processus général de distribution des qualités
perçues (les couleurs, les formes, les sons, etc.) par lequel tout phénomène est
organisé8. Cette distribution ne suit aucune détermination objective, mais des
lignes de force immanentes à la situation perçue9. Il faut noter que cette dis-
tribution des qualités perçues selon l’ensemble phénoménal impose un ordre,
malgré son caractère préobjectif, vraiment inflexible. Selon Merleau-Ponty,
les couleurs, les formes, le son, l’odeur des objets perçus sont intimement liés,
de sorte que la perception engendre des phénomènes réunis dans un réseau
expressif rigide, où chaque aspect renvoie aux autres d’une manière exhaus-
tive, laquelle exclut ce qui ne s’harmonise pas au résultat visé. Pour le philo-
sophe français, « une chose n’aurait pas cette couleur si elle n’avait aussi cette
forme, ces propriétés tactiles, cette sonorité, cette odeur » (Php, 368), si bien
que les données des différents sens s’entrecroisent d’une manière nécessaire
dans la présentation du monde perçu11.
Comme on le voit, dans la Phénoménologie de la perception, l’activité
perceptive organise les données sensibles selon la configuration globale des
phénomènes en question, et les résultats perçus constituent un spectacle

8. Par exemple, « soit un mur blanc dans l’ombre et un papier gris à la lumière, on ne peut
pas dire que le mur reste blanc et le papier gris » (Php, 351). Cet exemple illustre bien le type
d’analyse effectuée par Merleau-Ponty dans la Phénoménologie de la perception. Il s’agit
d’éclaircir comment les composants universels des phénomènes perçus s’arrangent selon les restric-
tions inhérentes aux structures perceptives.
9. « On n’a pas dans le champ originaire une mosaïque de qualités, mais une configura-
tion totale qui distribue les valeurs fonctionnelles selon l’exigence de l’ensemble » (Php, 279).
10. « Notre perception tout entière est animée d’une logique qui assigne à chaque objet
toutes ses déterminations en fonction de celles des autres et qui “barre” comme irréelle toute donnée
aberrante » (Php, 361).
11. Rappelons que cette unité de l’objet perçu est toujours présumable, vu que la synthèse
perceptive est essentiellement temporelle : « chaque aspect de la chose qui tombe sous notre per-
ception n’est encore qu’une invitation à percevoir au-delà et qu’un arrêt momentané dans le
processus perceptif » (Php, 269-270). En effet, la concaténation rigide des aspects perçus indique
que la description de la signification perceptive, qui est indéterminée (comme nous l’avons vu
plus haut), n’implique pas que le champ phénoménal soit une région floue, où n’importe quelle
relation est possible. Il y a indétermination par rapport à des catégories objectives, mais non par
rapport aux résultats perçus dans le champ phénoménal.
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rigidement construit, où chaque élément sensible se rapporte à tous les autres


d’une manière définitive. Cette thèse exige quelques éclaircissements. On peut
se demander si le spectacle perçu s’impose comme étant le même à toutes les
personnes. Merleau-Ponty ne répond pas clairement à cette question. Mais il
formule quelques exemples de l’expressivité des données sensibles qui nous per-
mettent de réfléchir à ce propos : « on voit la rigidité et la fragilité du verre
et, quand il se brise avec un son cristallin, ce son est porté par le verre visible.
On voit l’élasticité de l’acier, la ductilité de l’acier rougi, la dureté de la lame
dans un rabot, la mollesse des copeaux » (Php, 265). On se demande si cette
reconnaissance immédiate de la richesse expressive du verre ou de l’acier ne
suppose pas un long contact avec eux. Peut-être que des peuples qui ne con-
naissent pas la métallurgie ou la vitrerie, s’ils étaient exposés à ces matériaux,
ne percevraient pas les détails expressifs tels que Merleau-Ponty les décrit. Dans
ce cas, les résultats perçus dépendraient d’un apprentissage culturel et non seule-
ment d’une organisation spontanée des données sensibles. Il est vrai que
Merleau-Ponty mentionne que la couche perceptive originaire n’est pas anhis-
torique. Il y aurait une « tradition perceptive » (Php, 275) sur laquelle la vie
personnelle s’érige. Mais il ne précise pas si cette tradition est universelle ou
s’il y en a plusieurs, ni si elle peut changer ou si elle forme une couche statique.
En général, si l’on suit les descriptions de la Phénoménologie de la perception,
il semble que le champ préobjectif de la perception (lequel ne se confond pas
avec la perception seconde et chargée de significations pratiques) soit com-
posé par des processus universels, qui se développent à l’écart de la diversité
culturelle.

4. Le corps et la fondation de la culture


Nous avons essayé de montrer jusqu’ici que, selon la Phénoménologie de la
perception, l’activité perceptive n’est pas attachée à un milieu culturel. En effet,
dans ce livre, Merleau-Ponty soutient que les processus d’organisation perceptive
font partie « des montages naturels du sujet psycho-physique » (Php, 59),
c’est-à-dire, d’un niveau antérieur à l’apprentissage culturel et potentiellement
partagé par tous les hommes. Le phénoménologue reconnaît « que les struc-
tures perceptives ne s’imposent pas toujours » (Php, 503), et que des rela-
tions symbolico-culturelles influent parfois sur la ségrégation des phénomènes,
comme La structure du comportement l’avait déjà exposé. Toutefois, cette petite
remarque n’éclaircit en rien comment les composantes culturelles aideraient
à informer la vie perceptive, laquelle est présentée, au moins dans presque toute
la Phénoménologie de la perception, comme préculturelle.
Malgré cette hantise du préculturel, il serait extrêmement simplificateur
de conclure que la Phénoménologie de la perception ignore complètement le
rôle de la diversité culturelle dans la constitution de l’expérience. En effet, pour
lui attribuer ce rôle, il faut suivre le thème du propre corps, c’est-à-dire, non
pas le corps objectif (fragment de matière recherché par les sciences biologiques),
mais le corps vif, toujours en contact avec quelque situation concrète.
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Perception et culture chez Merleau-Ponty . 305

On doit remarquer que, selon la Phénoménologie, la perception est une


activité incarnée (comme La structure du comportement le signalait déjà), de
sorte que ses caractéristiques se fondent dans la vie corporelle12. Il faut noter
cependant que l’activité perceptive est un type très spécial d’habileté corporelle,
vu qu’une telle activité engendre un champ de phénomènes organisés de
manière rigide, qui ne tolère pas de variations (cf. Php, 390). Cette rigidité
implique que le spectacle perçu est un tissu constitué par des relations indépen-
dantes des décisions personnelles ou des variables culturelles. Déjà, dans
d’autres activités (par exemple, l’acquisition d’une habitude), le corps se sert
de tous ses subsystèmes organiques pour exprimer diverses manières de s’in-
sérer dans le monde. Merleau-Ponty souligne que « l’usage qu’un homme
fera de son corps est transcendant à l’égard de ce corps comme être simple-
ment biologique » (Php, 220). Il est vrai, par exemple, que tous les êtres humains
doivent satisfaire les impératifs biologiques du sommeil et de la nutrition ; mais
il est vrai aussi qu’ils ne le font pas de la même manière. Par conséquent, les
nécessités biologiques universelles n’impliquent pas la formation de procédés
uniques mais de plusieurs manières de vivre le corps.
Il est vrai que Merleau-Ponty signale quelque caractère nécessaire dans
l’usage du corps ; mais ce caractère n’est pas du côté des conséquences du
processus intentionnel mais de celui du processus lui-même. Ainsi, tous les
aspects anatomiques et physiologiques du corps collaborent nécessairement
pour établir les différentes habitudes par lesquelles on s’insère dans le monde13.
Mais cela n’implique pas qu’il y ait une seule façon de s’insérer corporelle-
ment dans le monde, comme il semblait y avoir une seule organisation pos-
sible du spectacle perçu, imperméable aux particularités culturelles et
socio-historiques. Merleau-Ponty le reconnaît : « l’équipement psychophysio-
logique laisse ouvertes quantités de possibilités et il n’y a pas plus ici que dans
le domaine des instincts une nature humaine donnée une fois pour toutes »
(Php, 220). Il cite comme exemple les différences dans l’expression des émo-
tions chez les Occidentaux et les Japonais, et souligne que « la différence des
mimiques recouvre une différence des émotions elles-mêmes » (id.). Ainsi, loin
d’être vécues d’une manière unique, les émotions, même les plus incrustées
dans l’agir humain, « sont inventées comme les mots » (id.) et se sédimentent
de sorte à cristalliser plusieurs contextes culturels.

12. « Le sentir [...] investit la qualité d’une valeur vitale, la saisit d’abord dans sa signi-
fication pour nous, pour cette masse pesante qui est notre corps, et de là vient qu’il comporte
toujours une référence au corps » (Php, 64).
13 « Si [...] on définit l’homme par son expérience, c’est-à-dire par sa manière propre de
mettre en forme le monde, et si l’on réintègre les “organes” à ce tout fonctionnel dans lequel ils
sont découpés, un homme sans mains ou sans système sexuel est aussi inconcevable qu’un
homme sans pensée » (Php, 198). Dans la même page, Merleau-Ponty affirme : « il est impos-
sible de distinguer dans l’être total de l’homme une organisation corporelle, que l’on traiterait
comme un fait contingent, et d’autres prédicats qui lui appartiendraient avec nécessité » (id.)
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306 . Philosophiques / Automne 2008

Comme on l’observe, le champ de l’expérience préobjective corporelle


implique la relativité culturelle, une thèse qui semble nourrir une oscillation
interne à la pensée de Merleau-Ponty. D’un côté, le retour au champ exclu-
sivement perceptif révèle des ensembles phénoménaux soudés par une expres-
sivité rigide, étrangère à la diversité culturelle. D’un autre côté, le retour à
l’expérience corporelle ne dévoile pas de résultats uniques, mais différents usages
du corps. Néanmoins, dans certains passages, Merleau-Ponty semble assujettir
la diversité instaurée par le corps à l’universalité véhiculée par la perception.
Le phénoménologue soutient que le corps lui-même projette comme milieu non
seulement une spatialité anthropologique liée aux manières particulières de vivre
les situations confrontées, mais premièrement un fond commun et objectivable,
qui se manifeste clairement dans l’expérience normale : « je ne vis pas entière-
ment dans les espaces anthropologiques, je suis toujours attaché par mes racines
à un espace naturel et inhumain » (Php, 339). L’entrée du corps dans le
monde culturel suppose, bien que d’une manière implicite, son insertion
« d’abord dans un monde naturel qui transparaît toujours sous l’autre » (id.).
En effet, l’existence humaine relève des « “mondes” sur le fond d’un unique
monde naturel » (Php, 340), et ce monde premier, en-deçà de la relativité cul-
turelle, serait justement celui procuré par l’activité perceptive. Ainsi, non seule-
ment Merleau-Ponty conçoit la perception comme un noyau imperméable à
la culture, mais il y soumet toute activité corporelle, de façon à fonder les résul-
tats multiples de l’expressivité du corps sur l’universalité silencieuse du champ
perceptif. De cette manière, l’institution de divers milieux culturels dépend d’un
sol universel préalable, c’est-à-dire de l’élaboration d’un champ où la nature
phénoménale se manifeste selon une expressivité infranchissable, laquelle
présente le champ préobjectif (au moins à son niveau le plus originaire) comme
préculturel. Dans ce sens, même si l’on se réfère aux descriptions merleau-
pontyennes de l’usage du corps, il n’est pas possible d’interpréter le préobjectif,
tel que présenté par la Phénoménologie de la perception, comme culturellement
informé, car le phénoménologue soumet ces descriptions au primat de l’activité
perceptive comme organisation préculturelle d’un monde phénoménal univer-
sellement partagé.

5. La période intermédiaire de Merleau-Ponty


Selon les thèses de la Phénoménologie de la perception, il n’est pas correct d’af-
firmer que le champ de phénomènes préobjectifs est déjà culturel, comme le
voudrait Csordas. Cependant, l’interprétation que l’anthropologue présente de
Merleau-Ponty peut être confirmée si l’on considère d’autres œuvres du
philosophe français. Il est remarquable que dans certains écrits des années
cinquante, Merleau-Ponty essaie de concevoir la perception comme immédia-
tement culturelle. Le phénoménologue considère alors acceptable la thèse que
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Perception et culture chez Merleau-Ponty . 307

« notre culture peut [...] informer notre perception du visible14 », ou que la vie
perceptive «projette dans le monde la signature d’une civilisation15 ». Comment
Merleau-Ponty arrive-t-il à ces affirmations ?
Il nous semble que le philosophe français atteint un tel résultat surtout
par une approximation entre parole et perception. Dès La structure du com-
portement, Merleau-Ponty décrit la perception comme une activité qui contracte
des données partielles et en présente une chose complète, dont l’explicitation
de la totalité de ses aspects exigerait un temps infini. Dans ce cas, la percep-
tion se cache elle-même comme un événement partiel en faveur de choses
pleines. Pareillement, le langage tel que décrit dans les années cinquante « se
[fait] oublier dans la mesure où il réussit à exprimer16 », c’est-à-dire que les
actes expressifs qui constituent nos concepts se dissipent en faveur d’expres-
sions accomplies, et on a alors l’impression que ces concepts sont des entités
autonomes et indépendantes de l’activité subjective. Ainsi, Merleau-Ponty con-
sidère que perception et langage excèdent leurs données initiales, vu que
tant une chose perçue qu’un signifié visé sont toujours affirmés par les actes
perceptifs ou phoniques, mais ces actes, en effet, ne saisissent que des aspects
partiels des phénomènes ou des expressions linguistiques17. Toutefois, ce point
ne suffit pas encore pour approcher vraiment perception et langage, comme
on le verra plus loin.
Merleau-Ponty soutenait, nous l’avons vu, que les résultats de l’acti-
vité perceptive sont organisés d’une manière rigide, qui ne comporte pas de
variations. Ainsi, la transcendance des stimuli partiels vers l’objet perçu
présenterait toujours des qualités perceptives réunies selon une logique uni-
verselle. Cependant, cela n’arrive pas avec la parole. Même dans la Phéno-
ménologie de la perception, les significations visées par les actes linguistiques
ne sont pas définitives, c’est-à-dire qu’elles peuvent être modifiées, développées,
interprétées, etc. Il n’y aurait pas de significations rigides dans le sens où leur
contenu ne comporterait pas de variations. Les significations linguistiques sont
considérées par Merleau-Ponty comme des ressources partielles qui sédi-
mentent une base pour des actes linguistiques qui créent de nouveaux sens. Ceux-
ci surgissent par de nouveaux usages des significations sédimentées, de sorte
que les possibilités expressives contenues en elles ne s’épuisent en aucune de
leurs formulations (cf. Php, « Le corps comme expression et la parole »).
Dans la Phénoménologie de la perception, cette propriété de sédimen-
tation d’une base de résultats partiels et modifiables était attribuée seule à la

14. M. Merleau-Ponty, « Le langage indirect et les voix du silence ». In Signes, Paris,


Gallimard, 1960, p. 61. Dorénavant mentionné comme S dans le corps du texte. Cet article a
été originellement publié dans Les Temps modernes en 1952.
15. M. Merleau-Ponty, La prose du monde, Paris, Gallimard, col. Tel, 1999, p. 97.
Dorénavant mentionné comme PM dans le corps du texte. Ce texte a été écrit entre 1949 et 1952.
16. M. Merleau-Ponty, La prose du monde. Paris, Gallimard, col. Tel, 1999, p. 15.
17. Cf. M. Merleau-Ponty, « Sur la phénoménologie du langage ». In Signes, Paris,
Gallimard, 1960, p. 114. Dorénavant mentionné comme S dans le corps du texte.
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308 . Philosophiques / Automne 2008

parole (cf. Php, 221). Or, pour vraiment rapprocher le mode de fonctionnement
de la perception et de la parole, Merleau-Ponty doit attribuer à la première
cette cristallisation de résultats non définitifs. En effet, dans les textes des années
cinquante, le philosophe français semble admettre que la perception saisit les
phénomènes d’une manière analogue à la parole. Il ne s’agit pas d’affirmer
que le processus de viser un objet moyennant des données partielles présente
ce même objet selon une ordonnance qui ne tolère pas de variations. En effet,
un tel processus sédimente quelques approches privilégiées sur tel objet, de
sorte que les résultats perçus ne constituent pas un monde phénoménal
unique, comme le décrivait la Phénoménologie de la perception, mais cristal-
lisent une manière partielle, informée culturellement, d’avoir accès au champ
perçu.
Dans la Phénoménologie de la perception, Merleau-Ponty reconnais-
sait que les choses perçues se manifestent sur des données toujours partielles
(cf. Php, 84). Cependant, dans ce livre, l’inachèvement de l’appréhension per-
ceptive n’impliquait pas la possibilité d’organisations divergentes du champ
perceptif. Déjà, dans ses textes intermédiaires, Merleau-Ponty admet que le
fait que le champ perçu s’érige toujours sur des données partielles pour
présenter les phénomènes indique que la perception n’arrive pas à exposer les
relations expressives parmi les données d’un mode définitif. Au contraire, l’ac-
tivité perceptive, selon ces textes, cristallise des étalons particuliers d’assi-
milation des données, c’est-à-dire qu’elle favorise des habitudes perceptives
qui nourrissent des discriminations plus récurrentes de quelques traits perceptifs.
De cette manière, Merleau-Ponty conclut de la thèse de l’inachèvement
phénoménal que les résultats perceptifs ne sont pas toujours vécus d’une ma-
nière universelle. En réalité, ces résultats doivent être conçus comme des sédi-
mentations d’une appréhension culturelle déterminée du monde perçu. Les
étalons sensibles sédimentés n’épuisent pas toutes les possibilités expressives con-
tenues dans le spectacle phénoménal, qui, pour Merleau-Ponty, n’exige ni ne refuse
aucune des déterminations historique-culturelles cristallisées, mais les contient
toutes comme des possibilités latentes de configurations phénoménales18.
Le thème des habitudes perceptives est exploré par Merleau-Ponty dans
l’article « Le langage indirect et les voix du silence », où le phénoménologue
conteste l’interprétation classique de la peinture réaliste selon laquelle cette
peinture, moyennant quelques ressources techniques (telles que la perspective
planimétrique), représente la réalité d’une telle manière que ses résultats seraient
reconnus universellement par tous les êtres humains. Cette interprétation, qui
pourrait bien être soutenue par la Phénoménologie de la perception, prend le

18. De cette manière, l’idée de tradition perceptive mentionnée dans la Phénoménologie


de la perception (cf. Php, 275) peut effectivement gagner du sens. Ce livre présentait l’organi-
sation perceptive comme un processus qui procure des résultats universellement partageables d’une
manière immédiate ; par conséquent, on ne voyait pas comment la notion de tradition, qui paraît
inclure des procédés partiels et changeables, pourrait être appliquée à la perception.
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Perception et culture chez Merleau-Ponty . 309

système perceptif « comme un moyen naturel et donné de communication entre


les hommes » (S, 60), qui les lierait à un monde unique ; elle suppose encore
que « les “données des sens” à travers les siècles n’aient jamais varié » (S, 61),
c’est-à-dire qu’il y ait un contenu perceptif qui s’impose nécessairement à toutes
les cultures à travers les âges. Merleau-Ponty rejette cette thèse ; pour lui « la
perception des classiques relevait de leur culture » (id.), et leur peinture, loin
de traduire le monde réel manifesté de manière inexorable par les sens,
exprime un monde dominé par la connaissance humaine, c’est-à-dire exprime
une expectative culturelle particulière en vigueur à l’époque du rationalisme
classique.
Il s’ensuit de ces affirmations que le monde perçu n’est pas un tissu phé-
noménal composé de significations universellement appréhendées, mais un champ
polymorphe dont quelques configurations sont privilégiées historiquement.
Ainsi, les objets perçus incluent une latence de signification qui ne s’épuise en
aucune de leurs manifestations phénoménales. Mais ces manifestations, à leur
tour, sont toujours vécues selon quelques déterminations culturelles, de sorte
que les phénomènes perçus ne sont plus décrits par Merleau-Ponty dans les
années cinquante comme une couche préculturelle, mais comme une expres-
sion de déterminations historiques. Ainsi, au moins dans ses textes intermé-
diaires, le philosophe présente une analyse de l’activité perceptive qui confirme
finalement l’interprétation de Csordas, selon laquelle le champ préobjectif est
déjà culturel. Cette interprétation de Merleau-Ponty, qui sous-tend le paradigme
anthropologique de l’incarnation, peut aussi, croyons-nous, renouveler
quelques aspects de la discussion contemporaine sur la perception, comme on
le verra ci-dessous.

6. Note pour le débat contemporain sur la perception


Au moins dès la publication de l’œuvre décisive de J. McDowell, Mind and
World, plusieurs auteurs discutent la relation entre le contenu perceptif et les
croyances rationnelles, et, en général, essaient d’éclaircir jusqu’à quel point
les données perceptives peuvent servir à justifier des propositions théoriques.
McDowell soutient que les données sensibles ne sont pas reçues comme un
amas désorganisé. Il y aurait un sens dans les phénomènes perçus qui serait
délimité, en fin de compte, par la rationalité humaine. Selon McDowell, les
« capacités conceptuelles [...] peuvent être opératives non seulement dans les
jugements [...] mais déjà dans les rapports qui sont constitués par les chocs
du monde avec les capacités réceptives d’un sujet convenable19 ». De ce point
de vue, il y aurait une homogénéité entre sensibilité et entendement, de sorte
que l’activité perceptive actualiserait les capacités conceptuelles subjectives.
Aussi faudrait-il, pour avoir l’expérience d’une chose ou d’une situation, pos-
séder les concepts qui permettent de distinguer correctement son apparition.

19. J. McDowell, Mind and World, Cambridge, Harvard Univ. Press, 1998, p. XX.
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310 . Philosophiques / Automne 2008

Contre ces thèses, quelques auteurs soutiennent que la donnée perceptive ne


se réduit pas à l’actualisation des capacités conceptuelles. W. Wright illustre
bien cette position. Pour lui, «il semble y avoir beaucoup de cas où il est appro-
prié d’attribuer à un sujet des expériences avec des contenus auxquels ne cor-
respond aucun concept20 ». De ce point de vue, le contenu perceptif utilisé pour
justifier des croyances rationnelles pourrait s’organiser indépendamment de
l’existence de concepts correspondants, moyennant, par exemple, les règles
générales de la prégnance gestaltiste. Selon ce point de vue, dans n’importe
quelle expérience perceptive, il y aurait une infinité d’aspects raffinés (des tona-
lités, des formes, des bruits, des odeurs), dont les propriétés et relations,
quoiqu’elles ne soient pas appréhendées conceptuellement, figurent d’une
manière organisée dans le champ perceptif. Nous n’explorerons pas en détail
les arguments en faveur de ces deux positions. Nous ne voulons que marquer
l’originalité de Merleau-Ponty par rapport à ces positions générales.
Cette opposition entre conceptualistes et non-conceptualistes est bou-
leversée si l’on met en jeu les positions de Merleau-Ponty, telles que nous les
avons exposées dans notre dernière section. Le phénoménologue ne se demande
pas si les capacités conceptuelles et les données sensibles se recoupent, mais
si un tel recoupement a lieu entre les données sensibles et un contexte historico-
culturel. Cette nouvelle dimension du problème suggère une solution médiane
à l’opposition entre conceptualistes et non-conceptualistes, comme on le
verra. Pour rendre cette solution plus visible, il serait envisageable d’éclaircir
la nouveauté des thèses de Merleau-Ponty par rapport à celles de Heidegger.
En général, les thèses de Merleau-Ponty sur la perception, dans les
années cinquante, se rapprochent de celles de Heidegger, qui rejette expressé-
ment la primauté de l’activité perceptive (conçue comme purement sensorielle)
quant à l’insertion humaine dans le monde. Pour le philosophe allemand, cette
insertion a lieu selon la compréhension préconceptuelle de l’Être, c’est-à-dire
comme une relation historico-culturelle qui délimite le sens de tout ce dont on
peut avoir l’expérience. Ainsi, le sens de ce qui est perçu est ordonné selon les
relations culturelles d’une époque historique. Heidegger donne l’exemple
suivant : « Ce que l’oreille perçoit et la manière dont elle perçoit se trouvent
déjà qualifiés et déterminés par ce que nous entendons21. » En d’autres termes,
l’acte de percevoir ne présente pas par lui-même un spectacle significatif ; il
y aurait un sens historico-culturel préalable (une saisie préconceptuelle du
monde et des étants) qui informe et dirige la perception. Il nous semble que
Merleau-Ponty, dans les textes des années cinquante, pourrait bien corroborer
cette thèse heideggérienne.

20. W. Wright, « McDowell, Demonstrative Concepts, and Non Conceptual


Representational Content ». In Disputatio, n° 14, 2003, p. 41.
21. M. Heidegger, Le principe de raison, Paris, Gallimard, 1983, p. 124.
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Perception et culture chez Merleau-Ponty . 311

Même s’il y a une proximité avec Heidegger, on doit souligner la singu-


larité de la position de Merleau-Ponty. Le philosophe français admet que dans
la perception se cristallisent des étalons historico-culturels déterminés, thèse
avec laquelle Heidegger serait probablement d’accord ; mais Merleau-Ponty
défend aussi que l’activité perceptive n’exige aucun étalon culturel en parti-
culier ni ne s’épuise en aucun d’eux. Cela veut dire que la perception ne se
réduit pas du tout à actualiser un tissu de significations historiques ; on
décrirait mieux l’activité perceptive en affirmant qu’elle soutient un champ
de données sensibles dont plusieurs relations latentes peuvent être différem-
ment explorées par différents systèmes culturels, un champ qui les tolère toutes
sans s’engager en définitive avec aucun d’eux. Par conséquent, la position de
Merleau-Ponty conserve la possibilité que la perception saisisse des configu-
rations phénoménales qui non seulement vérifient les conceptions tacites
d’un contexte historico-culturel, mais aussi les ébranlent. D’un point de vue
merleau-pontyen, la perception peut saisir des configurations difficilement
réductibles à des actualisations d’une compréhension préalable de l’Être, confi-
gurations qui, au contraire, exigent des altérations dans cette compréhension.
Ainsi, Merleau-Ponty ne soumet pas complètement la perception aux étalons
historico-culturels et nous permet de considérer entre eux des relations de déter-
mination réciproque. Cette conséquence découle de la thèse de la latence poly-
morphe du champ phénoménal, laquelle ne se trouve pas clairement chez
Heidegger, mais qui sans doute est défendue par Merleau-Ponty.
Comme on le voit, il y a au moins deux points remarquables dans la posi-
tion de Merleau-Ponty sur la perception dans les années cinquante. D’un côté,
il reconnaît que, plus que des arrangements universels de couleurs ou de sons,
la perception engendre quelques phénomènes récurrents, dont la discrimination
découle d’habitudes et d’expectatives culturellement informées. D’un autre côté,
il soutient que la perception ne s’épuise pas dans l’actualisation de ces habi-
tudes ou expectatives mais peut présenter des phénomènes qui excèdent le con-
texte historico-culturel en question. Un exemple rendra plus clair ce double
aspect.
Pensons aux peuples amazoniens qui n’ont pas de contact avec la civi-
lisation occidentale22. Ces peuples ont exercé leurs capacités perceptives dans
un contexte très spécifique (la forêt amazonienne) et probablement développé
des habiletés discriminatoires très raffinées dans ce contexte. Ils peuvent dis-
tinguer, par exemple, le chant d’un oiseau et le cri d’un sagouin, alors que tous
les deux paraîtraient très semblables à des personnes non accoutumées à ces
animaux. Un habitant d’une grande métropole internationale, qui n’a jamais
vécu dans une forêt ni étudié la zoologie, ne distinguerait probablement pas

22. Récemment, en mai 2007, au Brésil, un groupe d’indigènes Metyktire qui s’est isolé
pendant plus de cinquante ans a repris le contact avec la civilisation occidentale. Certainement,
les plus jeunes du groupe ne connaissent pas les éléments les plus communs des villes contem-
poraines, tels que l’électricité, la circulation, etc.
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312 . Philosophiques / Automne 2008

les gazouillements des sifflements de plusieurs bêtes de la forêt amazonienne.


Ce citoyen métropolitain, mis en situation, ne serait pas non plus capable de
distinguer l’oiseau « urutal » d’un tronc d’arbre, non seulement parce que cet
oiseau se camoufle presque parfaitement sur les troncs d’arbres, mais aussi
parce que notre citoyen, qui ne connaît, par hypothèse, rien de l’ornithologie
brésilienne, ne peut même pas concevoir qu’un oiseau puisse se confondre avec
un tronc d’arbre, c’est-à-dire qu’il n’ait pas la disposition culturelle à extraire
ce phénomène des données sensibles reçues23.
Il est clair que la possibilité de saisir significativement plusieurs phéno-
mènes de la forêt amazonienne suppose un long apprentissage. Pareillement,
si l’on transférait dans une grande ville un individu d’un de ces peuples ama-
zoniens qui n’ont pas de contact avec la civilisation occidentale, il ne distinguerait
probablement pas le bruit d’une voiture de celui d’un camion. La masse de
sons d’une autoroute embouteillée ne serait pas assimilée, de telle sorte
qu’elle susciterait des associations entre les types de véhicules qui y roulent
et le type de son que l’on y entend. Cependant, tant le citoyen métropolitain
dans la forêt que l’Amazonien dans une grande ville entendraient certaine-
ment des bruits ou verraient des figures du milieu où ils sont insérés, même
s’ils ne les comprenaient pas immédiatement dans toute leur complexité.
Cet exemple du changement de contexte entre l’Amazonien et le citoyen
métropolitain éclaircit, en premier lieu, le fait que le même ensemble de don-
nées sensibles favorise différentes discriminations phénoménales (par exemple,
dans un certain paysage amazonien, l’Amazonien verrait un urutal parmi
quelques troncs, mais le citoyen métropolitain ne verrait que des arbres). Ainsi,
les articulations discriminées dans le champ phénoménal ne sont pas abso-
lument rigides, comme le défendait la Phénoménologie de la perception ; il est
possible que quelques aspects du champ soient plus soulignés que d’autres.
Ce qu’on peut percevoir dans un paysage n’est pas saisi simplement parce qu’il
y a des règles universelles de prégnance gestaltiste. Il y a différents paramètres
de discrimination, qui tiennent à la sédimentation d’habitudes et d’intérêts
informés culturellement.
En second lieu, notre exemple montre que la perception peut présenter
des phénomènes qui excèdent les paramètres culturels par lesquels les don-
nées sensibles sont normalement saisies. Notre citoyen imaginaire dans la forêt
amazonienne pourrait par hasard voir un urutal en mouvement et l’identifier
à un type d’oiseau qui se confond avec les troncs. À son tour, notre natif ama-
zonien transporté dans la métropole serait bouleversé d’une manière beau-
coup plus forte (puisque le citoyen, sans rien connaître de l’ornithologie
brésilienne, saurait au moins qu’il y a des forêts et d’étranges animaux dans

23. Et même si le citoyen savait (théoriquement) qu’il y a des oiseaux qui se camouflent
sur un tronc d’arbre, cela n’implique pas qu’il serait en mesure d´identifier (pratiquement) un
oiseau lorsqu’il se camoufle sur le tronc d’arbre.
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Perception et culture chez Merleau-Ponty . 313

le monde) ; il serait envahi par une foule de bruits et de formes qui, proba-
blement, surpasseraient tout ce qu’il peut concevoir du monde. Il faut noter
que, même si ce natif ne pouvait pas saisir intelligiblement tous les phénomènes
perçus dans le nouveau milieu, ces phénomènes s’imposeraient, y compris à
un degré très bas de raffinement et d’ordonnancement.
Ces considérations nous amènent à revoir l’opposition générale entre con-
ceptualistes et non-conceptualistes dans le débat contemporain sur la percep-
tion. D’un point de vue merleau-pontyen, les conceptualistes soulignent
correctement le fait qu’en général les données sensibles ne sont pas un amas
désordonné, mais des ensembles présentés selon une configuration immédia-
tement significative. Mais, encore selon le point de vue de Merleau-Ponty, les
non-conceptualistes remarquent avec justesse que ce sens n’est pas seulement
conceptuel. Par conséquent, une solution médiane s’impose : il y aurait en effet
une ordonnance immédiate des données sensibles, mais selon quelques lignes
de force civilisationnelles, composées de coutumes, d’habiletés pratiques, de par-
ticularités linguistiques, de paradigmes existentiels, d’économie de pulsions, c’est-
à-dire, de différents éléments de la culture qui sédimentent quelques habitudes
perceptives. Ces habitudes, à leur tour, favorisent la discrimination d’une
gamme déterminée de phénomènes parmi toutes les possibilités du champ
perceptif.
Pour signaler le caractère médian de cette solution, on doit noter, tout
d’abord, que les étalons perceptifs cristallisés par ces lignes de force culturelles
ne se limitent pas à actualiser des capacités conceptuelles mais expriment tout
un milieu existentiel, dont le sens est plus vaste que celui formulable concep-
tuellement. Merleau-Ponty a défendu ce point vigoureusement dans la
Phénoménologie de la perception. Selon lui, pour comprendre le champ phé-
noménal, il faut « reculer les limites de ce qui a sens pour nous et replacer la
zone étroite du sens thématique dans celle du sens non thématique qui l’em-
brasse » (Php, 318). De ce point de vue, le contenu conceptuel ne serait que
le sens thématique, c’est-à-dire l’explicitation prédicative de l’expérience. Il
y aurait, au-delà de ce contenu, une zone large de sens qui embrasse des rela-
tions historico-culturelles difficiles à traduire conceptuellement, mais selon
lesquelles le champ préobjectif est aussi organisé. Prenons encore l’exemple
de l’Amazonien, mais en le considérant en l’espèce inséré dans son contexte
naturel, la forêt. Il est probable qu’il peut distinguer divers types de plantes
par les seules nuances de vert, ou même savoir par la couleur de ses feuilles si
une plante est malade ou non. Mais voici le point où les non-conceptualistes
ont raison par rapport aux conceptualistes : l’Amazonien ne possède proba-
blement pas de concepts correspondants à ces discriminations raffinées. Il n’est
pas suffisant de recourir à des concepts démonstratifs tels que « ce vert-là » ou
« un vert comme celui-ci », pour soutenir que même le contenu raffiné de l’ex-
périence dépend d’une armature conceptuelle. Comme Wright l’argumente, à
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314 . Philosophiques / Automne 2008

notre avis d’une manière convaincante, ces concepts démonstratifs, loin d’or-
ganiser le champ perceptif, dépendent de la manifestation actuelle du con-
tenu raffiné en question (dans ce cas, différentes tonalités de vert) pour qu’ils
puissent être utilisés24. On peut, par exemple, désigner « ce vert-là » comme
une tonalité appelée « vert 25 ». Mais on ne peut reconnaître d’autres cas de
« vert 25 » sans percevoir, de manière concomitante, un étalon de mesure « vert
25 ». Les références démonstratives au « vert 25 » ne permettent pas de recon-
naître d’autres échantillons de la même tonalité si l’exemple original n’est pas
disponible. Par conséquent, la référence démonstrative seule ne permet pas
l’identification des contenus comme étant des cas d’un aspect déterminé de
l’expérience. Or les capacités conceptuelles, telles que McDowell les défend,
devraient déterminer le contenu perçu de telle manière que la reconnais-
sance d’autres manifestations de ce contenu serait possible. Cependant, en ce
qui concerne les contenus raffinés de l’expérience, l’application de la référence
démonstrative dépend de l’organisation du contenu perceptif par des règles
qui précèdent l’utilisation de ce type de capacité conceptuelle.
De plus, on doit noter (et sur ce point les conceptualistes ont raison) que
le caractère raffiné de l’expérience n’est pas un contenu non conceptuel tout
court. Il est vrai que ce contenu excède la possession de concepts, et dans ce
sens on doit élargir la position conceptualiste, mais il n’est pas suffisant de
reconnaître ce qui excède les capacités conceptuelles comme purement non
conceptuel. Par exemple, bien qu’on admette qu’il n’y a pas de concepts cou-
vrant tous les aspects raffinés de l’expérience (les tonalités, les formes, les bruits),
on doit reconnaître, si l’on suit la position merleau-pontyenne, que ces
aspects sont assimilés par des étalons de normalité, de bizarrerie, d’attractivité,
etc., c’est-à-dire, par des paramètres culturels qui aident à établir le sens de
ce qui est perçu. En effet, ce qui est normalement appelé contenu non conceptuel
exprime une préconceptualité civilisationnelle qui n’est pas complètement
hors d’une organisation culturelle excédant la simple synthèse neutre et soi-
disant universelle de stimuli objectifs par des règles de prégnance gestaltiste.
Même un citoyen métropolitain ne possède aucun concept pour ordonner tous
les bruits d’une autoroute encombrée. Cependant, ces bruits sont non seule-
ment discriminés mais aussi immédiatement discriminés comme désagréables,
effrayants, ennuyeux, etc., selon des qualifications culturelles larges qui aident
à déterminer le sens de ce qui est entendu.
À notre avis, si l’on veut maintenir le concept de « contenu non conceptuel »
tout court, celui-ci ne devrait désigner que les éléments sensibles qui ne figurent
pas encore dans le réseau historico-culturel du sujet perceptif. Le contenu non
conceptuel serait formé, par exemple, par les bruits du trafic tels que ceux
appréhendés les premières fois par un Amazonien, c’est-à-dire le contenu qui
ne présente pas encore de sens dans le monde perçu, sens qui, pour se fixer,

24. Cf. W. Wright, Art. cit.


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Perception et culture chez Merleau-Ponty . 315

dépend non seulement de quelques règles universelles de ségrégation de


phénomènes, mais aussi d’un contexte historico-culturel.
La perception peut, en effet, présenter des contenus non conceptuels dans
le sens que nous établissons. Comme nous l’avons souligné, l’activité perceptive
ne se limite pas à actualiser quelques habitudes culturelles mais peut engen-
drer des phénomènes qui justement obligent à modifier ces habitudes. L’exemple
d’un changement de contexte culturel entre un natif amazonien et un citoyen
métropolitain illustre d’une manière extrême cette autonomie du champ
phénoménal par rapport aux restrictions culturelles : des phénomènes qui excè-
dent complètement le contexte culturel seraient quand même perçus, puisque
le champ phénoménal implique une ouverture générale au monde, laquelle
saisit ce qui se pose dans sa sphère d’action. Peut-être que, au moins dans les
premiers moments de leur présentation, les phénomènes qui excèdent le con-
texte culturel du sujet perceptif s’organisent seulement selon quelques règles
générales de prégnance. Mais au fur et à mesure que l’on s’habitue à ces nou-
veaux phénomènes, les expectatives, les émotions, les souvenirs, les motiva-
tions, etc., de divers aspects de la vie culturelle sédimentent des étalons de
discrimination phénoménale : même s’ils ne contrarient pas les règles générales
de la prégnance, ils cristallisent quelques paramètres particuliers de leur appli-
cation. La grande contribution des textes intermédiaires de Merleau-Ponty au
débat contemporain sur la perception se trouve dans la mise en relief de ces
paramètres particuliers.

7. Remarque sur le dernier Merleau-Ponty


Dans ses dernières années, Merleau-Ponty considérait encore que les paramètres
d’organisation perceptive ne se réduisent pas à quelques règles universelles,
mais se dilatent selon quelques habitudes culturelles25. Cependant, il se dévouait
dans ces années à établir une ontologie de l’Être brut, c’est-à-dire, de l’être
antérieur à n’importe quelle idéalisation de la subjectivité, et qui serait respon-
sable de fonder toute activité subjective. En réalité, Merleau-Ponty cherchait
à nouveau la genèse de l’expérience en-deçà de la diversité culturelle, telle que
la Phénoménologie de la perception le proposait. Toutefois, dans ce livre, la
conscience perceptive jouait le rôle de fond inaugural de la connaissance
(cf. Php, v). Déjà Merleau-Ponty estimait, à la fin de son œuvre, qu’une couche
du monde lui-même contenait les structures sensibles indispensables à l’ac-
tuation de la sensibilité. Il faut donc « décrire le visible comme quelque chose
qui se réalise à travers l’homme, mais qui n’est nullement anthropologique »
(VI, 322). Ainsi, l’expérience perceptive, au moins à son niveau le plus
général et primaire, ne serait que l’expression de ces structures sensibles

25. Dans Le visible et l’invisible, Merleau-Ponty reconnaît qu’« il y a une information de


la perception par la culture qui permet de dire que la culture est perçue » (Le visible et l’invi-
sible, Paris, Gallimard, Col. Tel, 2001, p. 262. Dorénavant cité comme VI).
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316 . Philosophiques / Automne 2008

inhérentes à l’Être lui-même. Dans quelques passages, Merleau-Ponty semble


esquisser une recherche de ce niveau général de l’activité perceptive. Il se
demande dans Le visible et l’invisible : « Comment peut-on revenir de cette
perception façonnée par la culture à la perception “brute” ou “sauvage” ? »
(VI, 262). Il nous semble que Merleau-Ponty reprendrait le caractère universel
de la perception, tel que présenté dans la Phénoménologie de la perception,
afin de soutenir que les paramètres préculturels d’organisation perceptive ma-
nifestent les structures de l’Être lui-même. Le philosophe n’a pas développé
suffisamment ce projet ; à cause de sa mort prématurée les propos du Visible
et l’invisible sont restés inachevés. En tout cas, il semble que la recherche du
niveau informé culturellement ne soit pas, comme dans les années cinquante,
le point principal de l’analyse mûre de Merleau-Ponty sur la perception.
Nous avons cependant essayé de montrer que cette investigation non seule-
ment justifie le paradigme anthropologique de l’incarnation, mais permet aussi
d’élargir le débat contemporain sur l’activité perceptive.